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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:53:17 -0700
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+Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome I, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoires incroyables, Tome I
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: May 18, 2006 [EBook #18415]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Craverso, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ HISTOIRES INCROYABLES
+
+ PAR
+
+ JULES LERMINA
+
+
+
+ PARIS, L. BOULANGER, ÉDITEUR
+ 90, boulevard Montparnasse, 90
+
+ COLLECTION
+ LECTURES POUR TOUS
+ AVENTURES ET VOYAGES
+
+ La liste des volumes composant cette collection
+ se trouve à la fin de l'ouvrage.
+
+
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+
+
+ HISTOIRES INCROYABLES
+
+ PAR
+
+ JULES LERMINA
+
+
+
+
+ TOME PREMIER
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+
+J'ai toujours beaucoup aimé les histoires fantastiques. L'incroyable est
+une des formes de la poésie. Le réel, lorsqu'il se déforme par
+l'hallucination ou le rêve, devient tout aussitôt énorme et plus
+attirant peut-être que la vérité même. Tels ces visages que certains
+miroirs concaves ou convexes allongent ou dépriment de façons bizarres.
+Ils nous fascinent. On les regarde avec une fixité un peu hagarde,
+tandis qu'on laisserait peut-être passer une jolie femme sans l'admirer.
+
+Le fantastique hypnotise. Quand j'étais enfant, j'ai souvent entendu
+raconter l'histoire de mon grand-oncle Gillet, mort grenadier de la
+garde. À Nantes, quand il rentrait chez sa mère, il avait l'habitude de
+prendre chaque soir un peu de sable et de le jeter, du dehors, contre la
+vitre pour avertir qu'il arrivait. On courait à la porte du jardin et on
+ouvrait. Cadet (c'était le cadet de la famille) entrait, joyeux. Un
+soir, on entend le bruit du gravier contre la vitre. Mon
+arrière-grand'mère se lève joyeuse et dit:
+
+--C'est Cadet!
+
+Cadet était pourtant soldat à l'armée et loin de France. Bah! c'est
+qu'il revenait! Et la mère court ouvrir la porte. Personne!
+
+--Mon Dieu! dit l'aïeule, il est arrivé malheur à Cadet.
+
+Et elle regarda sa montre.
+
+En effet, à cette heure même, à l'heure crépusculaire, entre chien et
+loup, le pauvre garçon recevait d'un chasseur tyrolien, caché derrière
+une botte de foin, une balle qui le tuait net. C'était le soir de
+Wagram. Il n'y avait pas deux heures que Napoléon l'avait, de sa main,
+décoré sur le champ de bataille d'une petite croix détachée de sa
+poitrine. Je l'ai là, cette petite croix. Je la regarde tandis que
+j'écris. Elle me rappelle cette inoubliable histoire qui a fait tant
+d'impression sur mon enfance.
+
+Voilà bien pourquoi, sans doute, quand j'ai débuté, mes premiers récits
+ont été des contes fantastiques. On les retrouverait dans la collection
+du _Diogène_ où nous _fantastiquions_ à qui mieux mieux, le poète Ernest
+d'Hervilly, le romancier Jules Lermina et moi. Edgar Poë était notre
+dieu et Hoffmann son prophète. Nous étions fous d'histoires folles.
+C'était le bon temps.
+
+Il n'est point passé, je le vois, ce bon temps-là, puisque Jules
+Lermina, fidèle à nos frissons d'antan, publie ce curieux et poignant
+recueil d'_Histoires incroyables_. Mânes de Nathaniel Hawthorne, et de
+l'auteur de l'_Assassinat de la rue Morgue_, voilà un Français, très
+français, qui vous a pourtant dérobé le secret du fantastique, ce
+naturel _sublimé_! Voilà un Gaulois qui a le sens du cauchemar saxon et
+dont les inventions font se dresser sur la peau du lecteur ces petites
+granulations spéciales qu'on appelle la chair de poule.
+
+Je les connaissais en partie, ces _Histoires_ entraînantes, et elles
+m'avaient hanté plus d'une fois comme la _Smarra_ de Nodier. J'avais
+même cru sincèrement qu'elles étaient écrites par un Yankee, lorsque
+Lermina les signait de son pseudonyme de _William Cobb_. Mais Lermina
+connaît l'Amérique; il y a vécu, je crois, et il s'est imprégné de
+l'esprit même, subtil et puissant, de Poë. Ses magistrales études
+d'après le maître américain ne sont pourtant ni des copies ni des
+pastiches. Jamais je ne trouvai, au contraire, plus d'invention que dans
+ce livre. Lisez les _Fous_, la _Chambre d'hôtel_, la _Peur_, le
+_Testament_. Ou plutôt lisez toutes ces _Histoires incroyables_. Dans un
+temps où l'imagination semble proscrite du roman, Lermina a ce don
+merveilleux de l'invention. Il plaît, il amuse, il entraîne; ici--comme
+l'hypernaturel même--il fascine.
+
+J'interromps, pour écrire cette préface, un court roman où j'étudie, à
+un point de vue spécial, les phénomènes de la suggestion. L'hystérie et
+la névrose m'attirent, et pourtant ce ne sont là que des mots. Ce qui
+est vrai, c'est la surexcitation ou la dépression cérébrale. Que se
+passe-t-il? Que se _pense-t-il_ dans cet appareil déséquilibré? Est-il
+impossible que nous en ayons une notion quelconque? Non. Depuis que
+Maury a prouvé que le rêve pouvait être mâté, dirigé par la volonté,
+depuis que Quincey, le mangeur d'opium, que Poë ont analysé les
+sensations du narcotisé et de l'alcoolique, il a été prouvé que pour
+l'observateur, assez maître de soi pour se regarder penser, il y a une
+mine profonde et toujours féconde à explorer. Dans la pensée, comme dans
+la musique, on découvre des tons, des demi-tons, des quarts de ton, des
+_commas_ pour employer le terme technique. Ce sont ces infiniment petits
+de la conception cérébrale qu'il est intéressant de noter. C'est là le
+vrai fantastique, parce que c'est l'inexploré; parce que, sur ce
+terrain, les surprises, les antithèses, les absurdités sont multiples et
+renaissantes.
+
+C'est cette étude de la pensée malade que Jules Lermina a essayée, dans
+une singulière abstraction de son propre moi, qui est une force. Le
+temps de la synthèse, mère du romantisme, est passé. Le temps de
+l'analyse est venu. Corpuscules, microbes, monères d'Haeckel,
+inconscient d'Hartmann, tout aujourd'hui est regardé de près. C'est
+l'âge du microscope. On étudie les matériaux du grand monument humain
+pour en reconstruire l'architecture première. Dans le fou, dans
+l'alcoolique, il y a disjonction des pensées: d'où une certaine facilité
+pour les soumettre à l'action du microscope.
+
+Quelle différence entre ces expériences sur le vivant, sur le pensant,
+et les imaginations purement physiques d'Hoffmann, ne comprenant d'autre
+antithèse que celle de la vie et de la mort, de la matière et de son
+reflet, du crime et du remords; d'Achim d'Arnim, se perdant à travers
+les grisailles du rêve effacé, presque invisible,--illisible,
+pourrait-on dire; voire même d'un Hawthorne, s'attachant aux contrastes
+de neige et de soleil, de poison et d'antidote, de métal et de papier.
+Edgar Poë, le premier, a étudié, non plus les dehors, mais le _dedans_
+de l'homme. Son «Démon de la perversité» est une trouvaille cérébrale,
+adéquate à un rapport de médecin légiste. C'est le psychopathe avant la
+psychopathie.
+
+Jules Lermina est de cette école. Il trépane le crâne et regarde agir le
+cerveau; et il y voit des spectacles mille fois plus étranges que les
+fantômes ridicules, blancs dans le noir, mille fois plus effrayants que
+les goules pâles ou les vampires verdâtres du bon Nodier.
+
+Les livres sans mérite ont seuls besoin de préface. Je croirais manquer
+de respect au public, qui connaît ceux qu'il aime, et de justice envers
+un vieux camarade en présentant un littérateur qui s'est, depuis tant
+d'années, si brillamment présenté lui-même. Mais peut-être Jules Lermina
+veut-il que je dise qu'en ce volume particulier il a mis plus de
+lui-même encore, des recherches plus profondes, une acuité plus affinée.
+Je conçois cela. On a toujours un livre qu'on préfère, un favori dans
+une oeuvre multiple. Les _Histoires incroyables_ sont peut-être ce
+«préféré» pour leur remarquable auteur.
+
+Le conteur a trouvé, pour l'illustrer, un artiste aux visions
+originales, puissamment saisissantes, pleines, elles aussi, de ce
+_fantastique réel_ qui fait le prix des récits de ce très original et
+troublant volume. On prendrait plus d'une composition de M. Denisse pour
+une des étranges vignettes, pleines d'humour tragique, intercalées par
+Cruikshank dans la traduction de Hugo, _Han of Island_.
+
+Quoi qu'il en soit, on placera certainement ces pages au meilleur rang
+de la bibliothèque des conteurs, entre les visions romantiques
+d'Hoffmann et les conceptions poétiquement scientifiques d'Edgar Allan
+Poë; et l'auteur, qu'on va fort applaudir, a découvert un joli coin
+d'Amérique, plein de fleurs rares et étranges, inquiétantes comme ces
+fleurs empoisonnées du conte d'Hawthorne, le jour où il a soufflé, tout
+bas, à William Cobb les histoires troublantes et remarquables que ce
+William Cobb contait si bien et que recueille aujourd'hui, pour nous,
+Jules Lermina.
+
+ JULES CLARETIE.
+
+ 15 mars 1885.
+
+
+
+
+ HISTOIRES INCROYABLES
+
+
+
+
+ LES FOUS
+
+ I
+
+
+Pourquoi six heures? Non pas six heures moins cinq minutes ni six heures
+cinq, mais bien six heures juste. Cela me préoccupait plus que je ne
+voulais me l'avouer, et cependant je ne m'étais pas trompé. Tenez, hier
+encore, j'étais allé chez lui, pour mon procès.
+
+Car il est temps que je vous dise de quoi je veux parler ou plutôt de
+qui.
+
+Lui, c'est Me Golding, mon sollicitor, un homme de sens et de talent,
+plus rusé que tous les attorneys des États-Unis, et qui sait vous
+retourner un juge comme un gant de feutre, ou lui ouvrir l'esprit à
+point, comme le plus graissé des _bowie-knives_.
+
+Je suis un homme comme vous, ami lecteur, mais peut-être ai-je en moi
+telle disposition qui chez vous n'existe qu'à l'état latent.
+
+J'ai remarqué que chez tout individu appartenant à la race humaine,
+réside en un point spécial et sans qu'il s'en rende compte lui-même, une
+faculté, comme une sorte de sens, doué d'un _superacuité_ remarquable.
+Chez les uns, j'ai vu que c'était le désir de l'or, ou plutôt le _flair_
+des affaires; chez les autres, c'était la _divination_ intuitive de la
+fragilité d'une femme. Les uns se disaient, en entendant un bavard: là,
+il y a une bonne affaire à engager. Les autres, en regardant la plus
+guindée de toutes les mères de familles: voilà une femme dont je serai
+l'amant.
+
+Cela ne se discute ni ne s'explique. Cela est. C'est une agrégation,
+indépendante de toute volition, entre telle portion d'un autre être et
+la portion équivalente de votre propre nature, comme un engrenage auquel
+vous ne pouvez échapper. Il y a en _lui_ ou en _elle_ telle aspérité qui
+s'accroche, par son évolution même, à un des ressorts de notre
+mécanisme. Et tout suit.
+
+Moi, j'ai le flair de l'étrange: chez un homme, si _innocent_, si
+naturel qu'il paraisse à tous, je pressens, je constate l'_anormal_, en
+si petite dose qu'il s'y trouve. L'_infinitésimal_ m'affecte. Et une
+fois que j'ai été touché par ce ressort invisible, rien ne peut
+m'arrêter. _Il faut_ que je sache, que je suive le mouvement,
+l'impulsion qui m'a été communiquée.
+
+C'est ainsi que cela se passa avec Me Golding, homme régulier, comme le
+balancier d'une pendule, marchant comme un rouage, vivant
+automatiquement ou plutôt mathématiquement. À dix heures du matin, je le
+trouvais à son bureau pour ses consultations. Et, remarquez-le, jamais
+une minute avant ni après dix heures; à une heure, au tribunal; à cinq
+heures, dans son cabinet; à six heures... c'est là ce qui me frappa.
+
+J'étais chez lui: nous causions de mon procès... oh! une misère...
+quelques centaines de dollars dont je me soucie comme d'un poisson salé.
+Mais j'en avais fait une question d'amour-propre et pour la vingtième
+fois--pour la centième, peut-être--je répétais à Golding les _pourquoi_
+de mon entêtement. Il m'écoutait comme un sollicitor sait
+écouter--tarifant d'avance chaque minute qui s'écoule, et rêvant déjà au
+mémoire à présenter, et sur lequel je devais lire: Pour avoir conféré
+pendant une heure du procès X...., 8 dollars.--Je n'avais pas pris garde
+à l'heure, et lui ne me rappelait pas que l'heure de sa consultation
+allait être achevée. En vérité, nous approchions du dénouement et cette
+conférence n'était pas inutile.
+
+C'est alors,--j'entamais le dernier point de la controverse et j'allais
+démontrer victorieusement que mon adversaire était un malhonnête homme,
+--que sonnèrent six heures: oh! doucement, tout doucement, au timbre
+fêlé d'une vieille pendule vermoulue, échappée de quelque cargaison
+anglaise. _Il paraît_ que six heures sonnèrent: moi je n'entendis rien,
+tant le timbre avait faiblement résonné. Mais, instantanément, Golding
+n'était plus devant moi. Où donc alors? tout à l'heure il était si
+solidement cloué dans son fauteuil de cuir!... Je regardai derrière moi,
+la porte de l'étude se refermait. _Il_ était parti. Si vite, si
+délibérément, sans un mot d'excuse, sans un geste d'avis!... Parti, ou
+plutôt _glissé_ dehors.
+
+Il y eut agrégation entre le _quelque chose_, personnel à cet homme, et
+ma faculté d'investigation. Je me sentis _accroché_, le cliquet était
+tombé.
+
+Non, ce n'était pas par impolitesse, ennui ou fatigue qu'il s'était
+ainsi dérobé à notre entretien. Par impolitesse? Golding était la
+courtoisie en personne. Par ennui? Un sollicitor ne s'ennuie que de ce
+qui ne rapporte pas. Par fatigue? Un client ou un autre, qu'importe?
+
+Il y avait _autre chose_. Quoi? Je ne le savais point, mais je le
+sentais. Sensation vague, intuition positive, qui ne définit pas, mais
+affirme. Pendant toute la journée du lendemain, je fus obsédé, non d'un
+désir, mais du besoin de savoir. C'était une possession; l'idée avait
+pris racine en moi; elle germait, grandissait. Je retournai chez le
+sollicitor à cinq heures. Il me reçut comme à l'ordinaire. Nul
+changement, nulle gêne, mais pas une excuse. Il semblait ne pas avoir la
+notion de ce qui s'était passé; je n'osai pas lui en parler.
+
+Pourquoi la question vint-elle dix fois sur mes lèvres, et pourquoi dix
+fois ne me sentis-je pas le courage de parler? Quelques minutes avant
+six heures, j'attendais... oh! comme j'attendais que le timbre fêlé
+retentît... mais on vint nous déranger, je dus partir, je descendis dans
+la rue. À six heures, il passa auprès de moi, sans me voir... ou du
+moins je suis sûr qu'il ne me vit pas, quoiqu'il m'eût regardé... Je
+pouvais le suivre, mais je jugeai qu'il ne fallait pas procéder ainsi.
+Je m'en allai, pour revenir encore le lendemain, le surlendemain.
+
+Mais le hasard--était-ce bien le hasard?--était contre moi; je ne
+pouvais me trouver dans son cabinet jusqu'à six heures. Seulement, alors
+que je me tenais, en bas, blotti auprès de la porte, l'épiant, comme
+aurait fait un voleur qui en eût voulu à sa bourse, je le voyais passer,
+froid, calme, insensible à tout ce qui se passait autour de lui...
+toujours dans la même direction, sans tourner la tête à droite ni à
+gauche, regardant droit vers un but...
+
+C'était un homme de quarante ans... Ah! son portrait? il ne présentait
+rien d'étrange, aucun caractère singulier. Les enfants ou les personnes
+sentimentales croient seules encore à un rayonnement de l'étrange en
+dehors de l'individu, à une trahison de la physionomie et de l'allure.
+Croyez-moi, défiez-vous, au contraire, de l'homme dont rien ne _sort!_
+Visage calme, attitude insignifiante, c'est hypocrisie voulue ou
+inconsciente. Le visage qui ne dit rien _parle en dedans_.
+
+Celui-là--avec ses cheveux gris, ses yeux bleus, son front haut et sans
+rides, son pas régulier, cette absence totale d'agitation
+externe--celui-là devait avoir des rides en dedans et son coeur devait
+battre dans sa poitrine d'un heurt saccadé, quelque chose comme le
+halètement fébrile du remords ou le tressautement de la terreur.
+
+Comme je l'espionnai, comme je me glissai furtif auprès de lui, comme
+j'étudiai chaque inflexion de sa voix!... rien! Pourquoi, après tout, ne
+pas supposer qu'à six heures juste il avait pris, dans trente ans
+d'exercice, l'habitude de quitter son office?... qu'à cette heure-là
+quelqu'un l'attendait, quelque gouvernante peut-être, un peu grondeuse,
+un peu revêche, se plaignant que l'eau eût trop longtemps bouilli dans
+la _Kettle_, que les rôties fussent trop brûlées?...
+
+Mais non, non, mille fois non. _Quelqu'un_ ne l'attend pas; mais il _va_
+trouver quelqu'un, il ne peut faire autrement. _Il faut_ qu'il parte à
+six heures. Cela, je ne puis l'expliquer, mais je le répète, je le
+_sais_. Cela ne peut pas _ne pas être_.
+
+Cette pensée était devenue fixe. J'étais arrivé à considérer Golding
+comme un ennemi dont la vie m'appartenait. Il n'avait pas le droit de
+garder son secret: car l'anormal qui existait en lui se répercutait en
+moi et me causait un malaise continuel. Je résolus d'en finir.
+
+Justement une circonstance me servit. J'avais préparé cela de longue
+date. Golding était très obligeant, et--_avant six heures_--c'était un
+bon vivant, avec lequel bien souvent j'avais bu un verre de sherry et
+partagé un _plum-cake_. Alors, je lui avais dit: Si je gagne mon procès,
+vous me permettrez de vous inviter à un _lunch?_
+
+J'avais dit lunch, car ce mot impliquait le matin, et j'avais besoin de
+l'avoir à ma table vers midi ou une heure.
+
+Je gagnai mon procès. Oh! je vous assure que je ne reculai devant rien
+pour réclamer l'exécution de sa promesse. J'avais peur qu'il ne se
+défiât, et mon insistance aurait dû lui donner des soupçons. Je
+craignais qu'il ne parlât de l'_heure_ à laquelle il devait se retirer.
+Mais non, il n'en fut pas question. Et ce fut le visage riant, le front
+calme, qu'il me suivit à ma demeure, dans Hamilton-square.
+
+Là, je fis les honneurs de mon mieux. J'étais fort gai en vérité... trop
+gai peut-être pour que ce fût naturel. Mais lui ne voyait rien, ne
+devinait rien. Il fredonna même le _Yankee Doodle_, d'une voix qui, ma
+foi, n'était pas sans charme... mais j'attendais le dessert avec
+impatience afin qu'il bût du vin... de mon vin à moi. Je jouais une rude
+partie, et, à chaque minute, je frissonnais, je tremblais d'entendre
+sonner six heures... mais non, j'ai bien le temps.
+
+Enfin! voici les pâtisseries et les fruits; il m'a tendu son verre, et
+j'ai versé: il a porté un toast aux étoiles de l'Union, et encore il a
+bu, deux, trois, six verres... Comme _ce que je sais_ est long à opérer!
+
+Mais voilà que sa tête s'alourdit, ses yeux se ferment, je le conduis au
+canapé, j'allume un cigare et j'attends...
+
+Et six heures sonnent...
+
+
+
+
+ II
+
+
+Et il dort, d'un sommeil que je sais pesant et invincible. Il n'a pu
+rien entendre, d'ailleurs l'heure n'a pas sonné à ma pendule. Je l'ai
+arrêtée. Moi, j'étais trop attentif pour ne pas saisir l'écho venant de
+l'horloge voisine. Il n'a pas fait un mouvement.
+
+C'est étrange. Je m'attendais à quelque chose. Ce _rien_ me surprend. Et
+pourtant, non, je ne me suis pas trompé... j'y songe! Si ce n'était pas
+encore six heures--pour lui! Alors doucement, oh! tout doucement, je me
+penche et je tire sa montre de son gousset. Comme je fais cela
+habilement! on dirait un habitué des _Five-Points_[1]... Il n'a pas
+tressailli. Mes doigts ont été si légers! Là! je regarde, il n'est que
+six heures moins deux minutes... l'horloge avance... Je puis encore
+espérer... quoi? L'épanouissement de l'inconnu... Voilà, l'aiguille
+marche, lentement, lentement. Encore deux secondes. D'un mouvement vif,
+je remets la montre à sa place et...
+
+[Note 1: Carrefour mal famé de New-York, comme l'ancienne place Maubert,
+à Paris, ou les _Seven Dials_, à Londres.]
+
+Ah! ce fut un curieux spectacle en vérité et que je n'oublierai de ma
+vie. Est-ce bien Golding qui se dressa tout à coup, comme si un ressort
+se fût tendu dans son épine dorsale? Il n'ouvrit pas les yeux, non, mais
+à je ne sais quel rayonnement, je m'aperçus qu'il voyait _à travers_ ses
+paupières fermées. Il fit un pas, sans chanceler.
+
+Je pris son chapeau et le mis sur sa tête... un peu de travers, et j'eus
+la compassion de placer sa canne entre ses doigts. Et tout cela dut être
+fait bien vite, car depuis le moment où il s'était redressé, il n'avait
+pas cessé d'agir.
+
+Il avait traversé la salle où nous avions lunché, ouvert la porte; il
+descendait l'escalier.
+
+Oui, mais s'il s'en va! Eh bien! après, que saurai-je? le suivre, c'est
+banal. Il me semble qu'il y a mieux à faire. Maintenant, je ne doute
+plus. Il y a un secret, ce secret est mon bien, ma proie, il ne faut pas
+qu'il m'échappe...
+
+Une idée infernale traverse mon cerveau. Si je l'enfermais! je rentrerai
+tard, je lui dirai qu'il s'était endormi, que j'ai cru devoir respecter
+son sommeil.
+
+Et comme ces pensées étaient écloses en moi en une seconde, je me
+trouvai dehors, et je fermai la porte à double tour.
+
+Il était enfermé. Et toutes les voix de la ville, comme dans un appel
+désespérant, répétaient: Une, deux, trois, quatre, cinq, six... cinq,
+six... cinq, six.
+
+Moi, je courus à une petite fenêtre basse par laquelle je pouvais
+plonger à l'intérieur. Je vis vraiment un spectacle bizarre.
+
+Me Golding était appuyé contre la porte, non comme un homme ivre, mais
+dans l'attitude d'un homme qui marche. Les jambes se levaient, l'une
+après l'autre, en cadence, sans temps d'arrêt: comprenez-vous cela? Il
+_allait_ sans bouger. Le visage collé contre la porte, il tendait _en
+avant_ comme s'il eût fait une course rapide, et, en réalité, il
+piaffait sur place.
+
+Je ne sais pourquoi cela me sembla démesurément grotesque. Je partis
+d'un violent éclat de rire, et...
+
+
+
+
+ III
+
+
+--Évidemment, il sera tombé de fatigue! dis-je à demi-voix.
+
+Mon partner posa son cigare sur le rebord de la table, lança dans le
+foyer un long jet de salive brune et répondit:
+
+--J'invite à coeur, et vous coupez! par la mort diable! cela devient
+intolérable.
+
+Ceci se passait au _National-Club_.
+
+Au moment où j'avais ri si intempestivement, une main s'était posée sur
+mon épaule, et une voix bien connue m'avait proposé un tour au club.
+J'avais hésité. Fallait-il le laisser, _lui_? Et puis, je m'étais dit
+qu'après tout la porte était solide, que mon excuse serait toujours
+bonne et qu'il était comique de le laisser pendant quelques heures livré
+à lui-même. C'est ainsi qu'étant à l'Athenaeum, j'aimais à corser les
+problèmes d'arithmétique que nous proposait le professeur, en y ajoutant
+quelque combinaison inconnue.
+
+Ces deux, trois, quatre heures--qui sait?--pouvaient faire jaillir un
+_x_ nouveau. Cette idée me séduisit et je suivis le capitaine au club;
+là, j'acceptai une partie de whist.
+
+Mais en dépit de tous mes efforts, je n'avais pu parvenir à _abstraire_
+ma pensée, et chaque carte qui tombait me semblait correspondre à l'un
+des pas de l'homme.
+
+Si par hasard il parvenait à ouvrir ma porte, s'il s'enfuyait... tout
+était perdu. Car, ce que je voulais avant tout, c'est qu'il ne pût pas
+aller là où il allait d'ordinaire. Je voulais déranger cette machine,
+briser un engrenage, affoler la roue.
+
+--Mais non, je n'ai rien à craindre.
+
+--À vous la donne, capitaine.
+
+--Oui, mais tonnerre, ne jouez pas de _singleton_ aussi maladroit.
+
+Il a raison, le capitaine, je joue mal. Mais il ne sait pas, lui, ce qui
+me préoccupe. D'abord nul ne le saura. Est-ce que je voudrais partager
+mon secret avec quelqu'un? _Mon_ secret! car il est bien à moi. Je l'ai
+fait lever comme un gibier, et seul, j'ai la piste.
+
+Certes, je sens en moi un immense désir: «Si vous saviez!» ou bien
+encore: «Je pourrais vous raconter quelque chose!» Des phrases pleines
+de réticences viennent à mes lèvres, quand ce ne serait que pour avoir
+le plaisir de m'arrêter quand je le voudrais, et de donner la preuve de
+ma discrétion. Il serait bon d'_indiquer_ que j'ai la _propriété_ d'un
+secret, que nul ne partage, ni ne partagera que si cela me plaît.
+
+Mais ces mots qui brûlent mes lèvres, je ne les prononcerai pas...
+
+D'ailleurs, pourquoi ne puis-je pas chasser le souvenir? Le jeu
+m'intéresse, la fiche est à dix dollars... Voyons! faisons un pacte avec
+moi-même. Il est dix heures et demie. À minuit, je retournerai chez moi.
+Minuit, c'est bien convenu.
+
+Tenez, cette résolution va me porter bonheur. Voilà que j'ai la main
+pleine d'atouts... trois de tri... partie gagnée. Encore un _rubber_.
+
+Il marche toujours, lui. Oh! ne dites pas non, j'en suis sûr. C'est
+comme si j'y étais... ses pieds et sa canne heurtent régulièrement la
+dalle de l'antichambre... pan, pan, pan... pan, pan, pan! un bruit
+régulier, une, deux, trois... Où veut-il aller comme cela?
+
+Pas d'impatience, je dégusterai _mon_ mystère lentement, à petites
+doses. Il ne faut pas imiter ces avides qui dévorent tout leur bien en
+quelques mois... je ferai des économies d'_étrange_, je puiserai petit à
+petit dans mon trésor, et je ne m'apercevrai même pas qu'il diminue!
+
+Onze heures et demie! Encore une demi-heure. Allons, je suis content de
+moi. Mais aussi, pour me récompenser, je me donne un quart d'heure de
+grâce... je partirai à minuit moins un quart.
+
+--Capitaine, nous avons gagné trente-deux fiches, je crois.
+
+--Oui, vous nous quittez?
+
+Comme je souris victorieusement en répondant: «J'ai à faire.»
+
+Voilà. Je mets mon paletot. Au revoir, mes amis. Oh! ils ne se doutent
+pas de ma joie. J'ai un peu la fièvre. Je suis comme un amoureux qui
+court à son premier rendez-vous. Ma maîtresse s'appelle Énigme. C'est un
+beau nom, n'est-il pas vrai?
+
+Adieu, adieu. Je suis parti.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Non, je n'irai pas directement chez moi, je ferai un petit tour dans
+Broadway. Justement, c'est un peu fête aujourd'hui, les magasins sont
+encore ouverts... Des bijoux! des diamants! Ah! c'est chez moi que je
+vais le trouver, mon _bijou_, mon vrai _diamant_ à moi!
+
+Je n'y tiens plus, allons.
+
+J'avançais tout doucement vers Hamilton-square. Car je ne voulais pas
+arriver brusquement. Je ne voulais pas être vu, être entendu. Et puis,
+je me disais en prenant l'autre côté de la chaussée: «Je vais d'abord
+entendre de loin, d'aussi loin qu'il sera possible, ce bruit qui est
+comme l'écho du mystère... Est-ce que je ne le perçois pas encore? Non,
+encore un pas, encore un autre...»
+
+Et je restai à la place que j'occupais, cloué par l'étonnement,--oui,
+cloué,--comme si tout à coup une cheville d'un pied eût transpercé la
+semelle de mes bottes et eût été rivée par une main invisible en dessous
+du pavé!...
+
+J'entendais, oui. Mais ce que j'entendais, ce n'était pas ce que je
+_supposais_ devoir entendre... Une, deux, trois... non. Ce n'était pas
+ce bruit régulier, cadencé, un talon après un autre, puis la canne,
+encore un talon, encore un autre, et la canne.
+
+Ce n'était point cela le moins du monde. Comment définirai-je ce que
+j'entendais? Ce n'était pas un piétinement. Oh! non, c'était plutôt un
+roulement. Très vif, sans arrêt. Il n'y avait pas un intervalle d'un
+dixième de seconde entre chacun des sons qui parvenaient à mon
+oreille...
+
+Est-ce possible? _Un seul homme ne peut produire ce bruit!_ Trépignât-il
+sur place, son pas n'aurait pas cette persistance cadencée. Non. _Ils
+sont plusieurs!_ Allons, ce n'est pas supposable. La porte est
+solidement fermée. Nul n'a pu entrer, pas plus que _lui_ ne pouvait
+sortir.
+
+Pourquoi donc hésité-je à avancer? Je n'ai pas peur; certes, la terreur
+est bien loin de mon âme. Pourtant c'est bien étrange.
+
+Je penche la tête en avant, je tends le cou... je regarde!
+
+Je vois!... il peut donc se faire qu'une vérité soit plus étrange que
+toutes les suppositions?...
+
+Ils sont deux devant ma porte, vous comprenez bien, _devant_, sur la
+dernière marche du perron, le nez contre le bois et marchant _sur place_
+comme l'autre marche à l'intérieur. Sans bouger, et séparés par
+l'épaisseur du bois, ils vont _à la rencontre_ de l'autre.
+
+Pas un mot d'ailleurs. Rien que ce pas que nulle puissance ne semble
+devoir arrêter. Je me glisse à la fenêtre, et à la lueur d'une veilleuse
+qui brûle dans le corridor, je le reconnais, lui, Golding... il va
+toujours _en avant_, sans avancer.
+
+Et les deux autres font le même manège au dehors... C'est une bizarre
+chose que ces trois mannequins, mus par une même ficelle. Ce sont ces
+six talons qui produisent le roulement... il y a aussi trois cannes...
+
+Quel parti dois-je prendre?
+
+
+
+
+ V
+
+
+Attendre? Quoi? Que la machine motrice s'arrête d'elle-même... Il y a là
+des ressorts d'acier que rien ne détendra. Le jour peut avoir une
+influence sur l'étrangeté de la nuit, cela est vrai. Le chant du coq
+chasse les fantômes. Soit; mais il n'y a pas ici de fantômes, les
+spectres n'ont pas de talons, et, comme dit le poète:
+
+ Et le souffle muet glissa sur le silence.
+
+Golding et les autres sont des personnalités matérielles, des entités de
+chair et d'os. Pourquoi l'homme doué du plus grand courage se sent-il
+ému en présence de l'homme sorti de sa norme? Je rencontrerais dix
+Golding au coin d'un bois, que je les braverais. Un seul--parce qu'il
+est _incompris_--parce qu'un des ressorts de son être confine à
+l'inintelligible--me paraît effrayant. En vérité, j'ai presque peur.
+
+Mais cette hésitation ne dure pas... je me glisse doucement jusqu'à ma
+porte, je monte deux degrés du perron, je suis derrière mes deux
+étranges visiteurs. Et, sans qu'ils s'en aperçoivent--car, sur mon âme
+ils ne s'en aperçoivent pas--je passe mon bras entre eux deux,
+j'introduis la clé dans ma serrure qui grince, et d'un élan brusque,
+j'ouvre la porte...
+
+Dernièrement, sur la ligne ferrée du Massachusetts, deux locomotives,
+--choses de fer et d'acier,--se précipitèrent l'une sur l'autre. Eh
+bien! par Jupiter,--proportionnellement à la masse projetée,--le choc ne
+fut pas plus violent.
+
+Les deux gentlemen heurtèrent Golding, qui heurta les deux gentlemen.
+
+Puis il y eut un cri,--ou plutôt trois cris en un seul...
+
+Puis non pas une course, non pas une fuite, non pas une déroute,--mais
+un _ruement_ à travers la rue. Les deux gentlemen avaient mis Golding
+sur leurs épaules,--mon Dieu, oui! un sollicitor,--comme une balle de
+coton. Celui de devant soutenait les deux jambes, dont il s'était fait
+comme un collier, l'autre portait la tête et tenait le cou à deux
+mains...
+
+Et ils s'enfuyaient dans la direction du parc, avec leur fardeau
+ballotté, cahoté, tressautant.
+
+Qu'auriez-vous fait? Ce que je fis.
+
+Je courus après eux. Mais, bast! ces jambes-là étaient de fer; je les
+vis, longtemps, bondissant à travers les rues, les squares, les avenues,
+l'emportant, lui,--et avec lui mon secret,--et je dus m'arrêter,
+haletant, épuisé, soufflant et m'appuyant les deux mains au côté... Ils
+échappèrent à ma vue.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Voyons. Me voici chez moi, bien calme, bien reposé. Il faut que je
+réfléchisse.
+
+Quel est mon point de départ? Ah! j'y suis... Six heures. Cette heure a
+un _sens_, ce moment a une influence. Sur qui? Sur Golding, ceci est
+acquis.--Et remarquons-le--une influence indépendante de sa propre
+volonté. La preuve, c'est qu'à six heures moins deux minutes, il
+dormait.
+
+Seconde question.--Comment a-t-il eu _conscience_ de l'heure, alors que
+le narcotique--car j'avoue mon subterfuge--agissait sur son système
+nerveux?
+
+Avez-vous remarqué ceci? Vous vous étiez dit, en vous couchant: demain,
+il faut que je me réveille à cinq heures du matin. Et à cinq heures
+juste, n'ayant auprès de vous que votre montre qui _ne sonne pas_, vous
+vous réveillez en sursaut. Il faut donc que votre cerveau ait été
+_monté_--par le fait de votre intention--de telle sorte qu'un mouvement
+monitoire se produisît juste à l'heure dite. Cet effet est évidemment de
+même nature: oui, c'est cela. Dans ce corps engourdi, il y eut--par
+habitude de volonté--détente réflexe d'un ressort à six heures juste. Et
+la machine excitée se mit tout entière en motion, comme lorsque vous
+touchez le balancier d'une pendule et que le reste du mécanisme se
+trouve entraîné par cet effort.
+
+Donc, quand je disais tout à l'heure--influence _indépendante de sa
+volonté_--je me trompais, c'est à la persistance _latente_ de cette
+volition, devenue instinctive par l'habitude, qu'il _faut_ attribuer
+cette mise en action.
+
+Considérons donc ces deux points comme prouvés: six heures, temps fixe
+où _quelque chose_ doit être fait par Golding, et ne peut pas _ne pas
+être fait_--puis, en second lieu, excitation cérébrale provenant de
+l'habitude, habitude déterminée _dans le principe_ par un acte de
+volonté.
+
+Un jour, il s'est dit: «Tous les jours, à six heures, je ferai _cela_.»
+Et au bout d'un certain temps, il n'a plus été nécessaire pour lui
+d'avoir recours à l'acte coercitif de la volonté. La volonté a été
+reléguée au second plan. Aujourd'hui, _le voulût-il_, il ne pourrait
+s'abstenir de faire ce quelque chose.
+
+--Je ferai _cela_!--a dit Golding. _Cela_, c'est _x_.
+
+Quels sont les autres éléments du problème?
+
+Deux gentlemen, obéissant à la même préoccupation... N'allons pas si
+vite. Est-ce bien là la vérité, et ne fais-je pas fausse route? _Même_
+préoccupation? Non, une _même_ préoccupation aurait déterminé chez eux
+un effort dans le _même_ sens. C'est-à-dire, qu'eux aussi, ils auraient
+voulu aller _quelque part_. Lui voulait sortir de chez moi, eux
+voulaient y entrer. Il n'y a pas _identité_ de volition, mais, au
+contraire, _contradiction_ d'effort. D'autre part, ils voulaient se
+rencontrer,--d'où tendance à un point d'intersection.
+
+Prenons deux points mathématiques A et B, plaçons-les comme ceci:
+
+ A................................. B
+
+A, c'est Golding, qui tendait évidemment vers B, et qui tend _là_ chaque
+jour, à six heures. Donc habitude de la part de B d'être touché, chaque
+soir (à une heure que nous ne pourrions déterminer qu'en connaissant la
+distance de A à B), par la ligne partant de A. Habitude d'être touché
+par cette ligne implique, de la part de B, tendance à _aller au-devant_
+de A.
+
+Alors B--que nous admettons animé, puisque cette idée se dégage que B
+est représenté par les deux gentlemen--en raison de cette tendance à
+sentir A près de lui--B, dis-je, s'est peu à peu rapproché de A...; un
+obstacle matériel s'est opposé à la réunion des deux termes du problème;
+mais la double tendance agissant continuellement, A et B ont _tendu_
+l'un vers l'autre à travers ma porte... et lorsque j'ai ouvert ma porte,
+B double de A, l'a entraîné au point où ils eussent dû se trouver depuis
+longtemps... si je n'avais invité Golding à _luncher_ avec moi.
+
+Je repasse soigneusement mes déductions. Elles sont justes.
+
+Occupons-nous maintenant de la conclusion, qui servira de base à mes
+recherches ultérieures.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Cette conclusion, la voici, telle qu'elle sort tout armée de mon
+cerveau.
+
+Golding doit tous les soirs aller retrouver les deux gentlemen. Il ne
+peut s'en dispenser. Eux de leur côté ne peuvent rester séparés de
+Golding.
+
+Et cela ne dépend pas d'un caprice, d'une fantaisie de vieillards: il y
+a plus que désir, plus qu'habitude, il y a nécessité. Ce n'est pas une
+liaison qui existe entre ces trois hommes, c'est un _lien_, plus serré
+que le noeud d'Alexandre, et l'épée s'émousserait sur lui. Une pareille
+_amitié_, fatale, involontaire, n'a qu'un nom. J'hésite à le
+prononcer... elle s'appelle (bast! personne ne lira ceci) _complicité!_
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Le lendemain, de bonne heure, j'étais chez Golding. Je ne vous
+dissimulerai pas qu'il m'avait fallu une certaine audace pour me rendre
+chez le sollicitor.
+
+Mais la curiosité fut plus forte que l'inquiétude. Je voulais savoir
+s'il se souviendrait. Pourquoi ce doute? Il était bien évident qu'il ne
+pouvait avoir oublié ce qui s'était passé la veille au soir, à moins
+que...
+
+Eh bien! c'était justement cette idée qui me tourmentait. Je _croyais_
+--mais ceci ne venait d'aucune déduction, c'était un instinct--qu'il
+n'avait pas eu conscience de ce qui s'était _produit_ après six heures.
+
+Et tenez, j'avais raison. Voilà maître Golding qui me reçoit avec la
+plus grande affabilité. Bien mieux. Il me parle de notre petit repas et
+d'une certaine sauce, comme si rien que de très naturel n'avait
+accompagné son départ. Il est toujours le même, teint fleuri, oeil
+émerillonné. Je crois qu'au besoin il accepterait une seconde
+invitation.
+
+Je me retire. Mon plan est fait. Vous l'avez deviné. Pour procéder par
+ordre, il faut maintenant connaître deux autres points importants:
+
+ 1º Où va maître Golding?
+ 2° Quels sont les deux gentlemen en question?
+
+Ceci me paraît facile. À six heures, je serai là.
+
+Oh! je vous avoue que j'ai la fièvre. C'est une rude tâche que j'ai
+entreprise; mais aussi que son accomplissement me promet de jouissances!
+
+Je saurai tout... Quand je prononce ces trois mots, je sens que je serai
+payé au centuple de mes peines.
+
+Aussi, dix minutes avant que l'heure sonne, je suis là, blotti dans un
+coin, à quelques pas de sa porte. Je sais qu'il est dans son étude. Je
+n'aurais pas commis cet enfantillage de ne pas m'en assurer.
+
+Ces dix minutes me paraissent un siècle. Elles passent cependant--trop
+lentement--mais elles passent. L'attention prête même à mes sens une
+telle finesse que j'entends--je suis sûr que je l'entends--le timbre
+fêlé de sa pendule.
+
+Je ne m'étais pas trompé. C'est lui. Il marche, et moi je marche
+derrière lui. J'ai l'air d'un _détective_ attaché au pas d'un coupable.
+Après? Peut-être est-ce bien un _coupable_.
+
+Il ne va pas vite. Non. C'est un pas bien régulier, sec, cadencé. J'ai
+pris le pas, moi aussi, si bien que les deux bruits se confondent. Oh!
+il ne peut se douter de rien. Et de fait, il ne paraît pas préoccupé de
+ce qui se passe _derrière_ lui. C'est _devant_ lui que se trouve son
+intérêt. Ni à droite, ni à gauche, car il ne regarde rien, et la plus
+jolie fille de l'État peut passer à ses côtés sans qu'il remarque son
+bas bien tiré ou sa taille cambrée. Parfois quelqu'un vient en sens
+inverse, et le heurte. Le choc--sec--ne le fait pas dévier d'un iota de
+la ligne directe.
+
+Nous avons suivi Broadway quelque temps. Nous sortons de la ville. Nous
+allons au faubourg. Nous arpentons la route--arpenter est le mot, car
+chacun de ses pas a une dimension fixe, implacable.
+
+J'aperçois une maison, presque en plaine. D'un étrange aspect, sur mon
+âme. Les briques ont une teinte d'un rouge brun comme le front d'un
+homme frappé d'apoplexie. La maison est entourée d'un parc; on y entre
+par une grille. _Il_ tend à cette grille...
+
+Mais voici du nouveau: de deux routes viennent--en même temps--oh!
+absolument en même temps--deux gentlemen. Ils sont exactement à la même
+distance de la grille, ils y arriveront exactement à la même seconde.
+Même pas, même rectitude dans la marche. Les voilà qui touchent la
+grille _ensemble_... La grille s'ouvre, ils entrent... ces trois points
+convergents se sont confondus en un seul groupe... et ils disparaissent
+dans la maison...
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Jusqu'ici, je n'ai pas un seul instant fait fausse route. Malgré mon
+impatience--malgré l'_attraction_ qui s'exerce sur moi--je ne veux pas,
+je ne dois pas me hâter.
+
+La grille est fermée, Golding et ses deux amis... amis? Voici d'abord un
+mot qui mérite examen. Pourquoi amis? Et cette idée est-elle juste? En
+tout cas, est-elle prouvée? Loin de là, donc je la réserve. Golding et
+les deux gentlemen sont enfermés dans la maison. Examinons la maison. La
+carapace peut souvent indiquer la nature du crustacé.
+
+C'est un grand bâtiment carré--lugubre. Qu'est-ce qui le rend lugubre?
+Rien et tout. Il y a sur ces pierres brunes comme une transsudation de
+mystère. De toutes les fenêtres une seule est ouverte. On dirait l'oeil
+borgne d'un visage. Le parc a de hautes murailles; par la grille seule,
+le regard peut pénétrer à l'intérieur. Les arbres sont touffus, les
+allées sont mal entretenues... Mon oeil _marche_ à travers ces allées.
+Rien que des feuilles mortes ou des branches dépouillées? Si fait:
+quelque chose. Je distingue à peine une sorte de chapelle basse, petite,
+étroite. Pourquoi cette découverte me fait-elle frissonner? C'est que,
+comme les hommes, les _choses_ ont un rayonnement qui tombe d'aplomb sur
+le _sens_ qui m'est particulier et dont j'ai parlé. Cette
+chapelle--bâtisse ou monument--s'est imposée à mon attention, à mon
+examen, à mon esprit d'investigation. Il y a là quelque chose. Mais j'y
+songerai plus tard. Voici déjà deux heures que je rôde autour de la
+maison et du parc. Aucun des trois gentlemen n'est sorti. Il est huit
+heures et demie. La nuit est profonde, et, seule, la fenêtre que j'ai
+d'abord remarquée a été éclairée. C'est là qu'ils sont.
+
+Si je pouvais m'approcher, si je pouvais plonger mon regard dans cette
+chambre! Mais il n'y faut pas songer. La grille est bien fermée. Les
+murs sont trop élevés. Oh! si de la puissance de mon oeil--rivé à cette
+fenêtre--je pouvais percer cette épaisseur qui me _les_ cache. Non, il
+ne faut rien livrer au hasard. Demain je verrai, demain je ferai un pas
+de plus dans le labyrinthe où je me suis engagé.
+
+Tout à coup--ce fut une terrible surprise, en vérité--un grand cri
+parvint jusqu'à moi.
+
+Ce n'était pas un cri de douleur. Je ne supposai pas un seul instant que
+quelqu'un pût avoir besoin de secours. C'était une clameur
+longue--longue--comme l'_ululation_ du chat en amour. Et, de fait,
+c'était moins un cri qu'un son. Il n'avait pas été proféré, comme l'est
+un cri dans un _arrachement_ de l'âme. Il avait commencé voilé, presque
+timide, puis avait grossi dans une expansion sinistre. Puis au moment
+même où il allait s'éteindre, deux autres sons s'étaient élevés, et le
+premier avait recommencé comme pour se joindre à eux--parallèlement.
+Quelque chose comme la tonique, la tierce et la quinte.
+
+Hou... ou... ou... ou!... C'était à peu près cela, et cependant nulle
+voix humaine ne pourrait, à mon avis, proférer le même son. À la fenêtre
+que j'observais, je vis un notable changement. L'ombre succédait à la
+lumière, puis la lumière à l'ombre. Il me semblait encore--avec les hou!
+qui ne s'arrêtaient pas,--entendre d'autres bruits, ceux-là sourds,
+lourds, comme si une masse sans cesse relevée eût été sans cesse rejetée
+sur le plancher... Puis les hou! s'interrompaient, et alors je percevais
+des éclats de voix,--de vrais éclats. Cela ressemblait au bruit des
+bâtons des Irlandais, quand ils s'assomment à la porte de quelque bouge.
+
+Ces voix avaient l'air de _frapper_, tant elles étaient sèches et
+rauques.
+
+Puis les lumières bondissaient encore, puis elles disparaissaient sous
+l'interposition de quelque corps opaque...
+
+
+
+
+ X
+
+
+Mon parti était pris: dussé-je vivre cent ans, j'aurais employé le reste
+de ma vie à percer le mystère.
+
+Je passerai sur quelques détails qui cependant nécessitèrent de ma part
+un véritable travail. Oh! je ne reculai devant aucune fatigue.
+
+Je sus d'abord quels étaient les deux gentlemen, amis de Golding.
+
+L'un était le révérend Pfoster, qui édifiait ses chères brebis par ses
+prêches pleins de douceur et de charité. Je l'écoutai, comme jamais
+prédicateur ne fut écouté. Et, en vérité, c'était un habile parleur...
+mais que m'importe sa faconde ou son habileté? Je le suivis tout un
+jour, je le vis entrer dans la maison des pauvres et porter des secours
+aux malades. Je le vis, d'un pas calme et mesuré, parcourir les rues et
+saluer d'un signe de tête les enfants qui passaient. Mais ce que je vis
+aussi--et que me faisait tout le reste?--c'est qu'à six heures il
+quittait l'endroit où il se trouvait, quel qu'il fût, et que de son
+allure qui devenait alors saccadée--comme saccadé était le pas de
+Golding à six heures--il allait, sans s'arrêter, vers la maison de
+briques rougeâtres.
+
+L'autre--le troisième--était un bon vivant. Sur mon âme, il fallait
+avoir l'esprit bien soupçonneux pour ne pas croire à la vertu de cet
+excellent homme, toujours souriant, passant sa vie au cercle, à table ou
+au jeu, aimant les jeunes gens et se mêlant volontiers aux parties que
+nos jeunes _flirters_ organisent avec les blondes filles de l'Union.
+Comme il savait galamment--et avec quel sourire!--offrir son bras à la
+plus rose de nos adorables _misses_...
+
+Oui, jusqu'à six heures!
+
+Car--décidément--cette heure est fatale.
+
+Elle sonne dans la vie de ces trois hommes comme tombe le battant sur la
+cloche de cuivre. Et leur âme tinte sous ce coup, et frissonne longtemps
+encore après que le son s'est éteint!
+
+Comme je les tenais bien tous les trois! J'avais tracé autour d'eux un
+cercle cabalistique dont mon regard était le centre, dont leur vie était
+la circonférence. Je les voyais s'agiter. Je les _couvais_ de l'oeil.
+Oh! ils m'appartenaient bien, et quelle jouissance j'éprouvais à me
+dire: Ils ne se doutent de rien.
+
+J'étais dans leur ombre, dans l'air qui les environnait. Je surgissais
+auprès d'eux alors qu'ils ne soupçonnaient pas--et comment
+l'auraient-ils soupçonné?--que quelqu'un les épiait...
+
+Je remarquai encore ceci.
+
+_Avant six heures_ ils ne se connaissaient pas. Feignaient-ils de ne pas
+se connaître? Je ne pourrais pas l'affirmer et, cependant, quand,
+plusieurs fois, je les vis se rencontrer, se croiser en se touchant du
+coude, ou se cédant mutuellement le pas sur un trottoir trop étroit,
+jamais je ne surpris--et il fallait qu'il fût _impossible_ de rien
+surprendre--un regard, un clignement d'yeux.
+
+À Golding, je parlai du révérend Pfoster, du joyeux Trabler (c'était le
+nom du troisième gentleman): pas un pli de son visage ne tressaillit,
+pas une fibre de son front ne s'agita... Une fois--oh! c'était
+hardi!--je lui demandai où il demeurait. Je crois, Dieu me damne! qu'il
+n'entendit pas d'abord ma question. J'insistai avec un sauvage plaisir.
+Lui, délibérément, me répondit: Là-bas, au _Black-Castle_.
+
+Au château noir! c'était bien le nom de la maison de briques!
+
+Et il continua de causer, comme si question et réponse eussent été des
+plus simples.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Il n'y a plus à hésiter. Je ne peux plus vivre ainsi. Vingt fois déjà,
+j'ai passé la nuit au pied du Black-Castle. Vingt fois, j'ai entendu les
+mêmes voix poussant leurs hou! lugubres; vingt fois, à la même fenêtre,
+j'ai vu sautiller et s'obscurcir les mêmes lumières.
+
+Et puis, j'ai revu, blanchâtre au bout de l'allée, la petite chapelle.
+
+Tout mon être est surexcité. On ne pourra pas m'accuser d'impatience, de
+précipitation.
+
+Demain! demain!
+
+
+
+
+ XII
+
+
+Le Black-Castle se trouvait hors de la ville, à deux milles du dernier
+faubourg. Le parc était spacieux, trois routes se croisaient à l'entrée
+même de la propriété, puis s'unissaient en une seule, montant vers le
+nord.
+
+Les trois autres côtés du parc--dont les murs formaient un
+parallélogramme--donnaient sur des terrains vagues, non cultivés, et,
+par conséquent, non peuplés.
+
+J'y avais mis de la patience. J'avais apporté moi-même une échelle de
+corde, garnie de crampons en fer, et je l'avais enfouie au pied du mur
+d'enceinte. J'avais, bien entendu, constaté d'abord que l'entablement du
+mur présentait une saillie suffisante pour que mes crochets pussent s'y
+fixer aisément.
+
+Autre détail important. Car je n'étais pas homme à rien négliger. Il n'y
+avait à l'intérieur ni jardinier ni chien de garde,--pas une créature
+vivante.
+
+Une fois déjà, le matin, j'étais parvenu à regarder par-dessus la crête
+de la muraille, et au pied de la maison, j'avais aperçu une porte
+vermoulue, entr'ouverte et laissant entrevoir la première marche d'un
+escalier. Évidemment c'était un escalier de service,
+qui--_autrefois_--était destiné aux domestiques. Car il y a quelque dix
+ans, la maison appartenait à un gentleman du nom de Richardson, qui
+était mort subitement quatre mois après sa femme, et qui menait grand
+train, à ce qu'on m'avait assuré.
+
+Toutes mes mesures étaient bien prises. J'avais une lanterne sourde qui
+se pouvait attacher à ma ceinture et dont l'ouverture--soigneusement
+entretenue--ne laissait échapper de lumière que tout juste ce qu'on
+voulait. J'avais d'abord pris un couteau; mais à quoi bon? Un couteau
+m'avait paru inutile et je l'avais rejeté.
+
+Mes pieds étaient chaussés de souliers épais à semelles d'étoffe, ne
+faisant aucun bruit...
+
+J'éprouvais un âpre plaisir à passer en revue mon arsenal
+d'investigateur. J'étais froid et calme! Au pied du mur j'attendais que
+six heures sonnassent, car je savais qu'il me restait tout le temps
+nécessaire pour être--_avant eux_--dans la maison.
+
+Allons, l'heure est venue! L'échelle s'accroche au mur, la lanterne est
+à ma ceinture..., courage!
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Je suis chez moi!... enfin!... je suis rentré en courant, en fuyant.
+Comment ai-je retrouvé ma route! il me semblait que j'étais entraîné
+dans un _rhombus_ vertigineux. Ma tête éclate sous les coups de la
+harpie migraine. Confierai-je au papier ce que j'ai vu, ce que je sais!
+J'hésite, car je ne puis croire moi-même à la réalité de cette scène
+atroce. Et cependant cela _est_, j'étais bien éveillé,--oh! oui, bien
+éveillé. Maintenant le cauchemar danse dans mon cerveau, dont les parois
+plient sous cette sarabande comme un plancher mal lié. Étrange
+cauchemar, en vérité, n'étant que le souvenir d'un homme éveillé, et qui
+eût souhaité de dormir...
+
+Où en étais-je resté? Ah! je sais... J'avais jeté l'échelle de corde sur
+le rebord du mur, et les crochets avaient trouvé leur point d'appui. Je
+montai lentement, avec précaution. Puis, arrivé à la crête du mur,
+j'attirai l'échelle à moi, et je la suspendis, de telle sorte que je
+pusse descendre. Je faisais tout cela régulièrement, sans me hâter, car
+je savais que j'avais tout le temps nécessaire.
+
+Je me trouvai dans le parc. C'était, ma foi, assez loin de la maison. Je
+traversai plusieurs allées, et je dus passer devant la petite chapelle
+blanche dont j'ai parlé... Là, inconsciemment, je me sentis _saisi_ de
+nouveau par une impression indéfinissable... le _rayonnement_ de ce
+monument affectait mes nerfs; mais je ne m'arrêtai pas. Je tendais à la
+petite porte que j'avais vue. Je l'eus bientôt atteinte. Je la poussai.
+Les gonds étaient rouillés, et, en tournant, la porte fit entendre comme
+un râle, dont l'écho se répercuta dans l'escalier. Car, je ne m'étais
+pas trompé, il y avait là un escalier. La lune s'était levée de bonne
+heure, ce soir-là. Et sa lueur blanchâtre, se heurtant contre le cadre
+de la porte, découpait sur les premières marches un rectangle éclatant.
+Au-dessus, l'obscurité..., une obscurité en quelque sorte _humide_. Il
+me semblait entendre la muraille et le bois des marches craquer sous le
+rongement de la moisissure, dont l'odeur âcre me prenait à la gorge.
+
+Il y avait longtemps qu'on n'était passé par là. Mais--fait bizarre--par
+une sorte de révélation intuitive, il me sembla--d'où venait cette
+pensée qui s'imposait à mon esprit comme une certitude?--que c'était par
+là que l'_on était sorti_. Quand cela? Je n'aurais su le dire...
+Cependant j'aurais pu formuler ma préoccupation: _Quand s'étaient posés
+les termes du problème?_.
+
+Je sentais--oui, c'était plutôt un sentiment (je dirais presque une
+sensation) qu'une idée--que la topographie du mystère cherché pouvait se
+tracer en un triangle, dont la chapelle eût été le sommet et dont la
+porte que je franchissais et la chambre que j'avais vue éclairée eussent
+été les deux autres angles.
+
+Je m'engageai courageusement dans l'escalier. Nul bruit. J'entr'ouvris
+la lanterne que j'avais détachée de ma ceinture, et je montai. Mes pas
+ne faisaient aucun bruit. Je comptais les marches, machinalement,
+uniquement pour obéir au besoin qui me possédait de donner un aliment à
+mon attention.
+
+Ai-je dit que la maison avait deux étages, sans compter un
+rez-de-chaussée et un sous-sol?
+
+J'atteignis le premier étage. Là, je refermai ma lanterne, car une
+ouverture ménagée dans la muraille permettait à la lune d'éclairer le
+palier. Je vis une porte à ma droite. Évidemment elle donnait accès dans
+les appartements. Cependant je m'arrêtai un moment, et je réfléchis.
+
+La fenêtre que j'avais vue éclairée était la troisième, à partir du côté
+de la maison regardant le parc. Donc il y avait, de l'autre côté de
+cette porte--qui était là devant moi--une ou deux pièces, éclairées par
+les deux fenêtres sombres. De plus, sur ces deux fenêtres, je n'avais
+remarqué aucun reflet de lumière, si léger qu'il fût. Donc, il
+n'existait pas de communication directe, _patente_, entre ces pièces et
+celle que je voulais surveiller.
+
+Ceci me décida. Je cherchai la serrure. Elle s'ouvrait au moyen de ces
+_becs de canne_ si fréquents dans nos vieilles maisons. Je posai la main
+dessus et je poussai.
+
+La porte résista. Évidemment elle était fermée en dedans. Mais comment?
+je craignis alors d'avoir commencé trop tard et de n'avoir pas le temps
+de prendre toutes mes dispositions avant l'arrivée de mes hommes.
+
+Il fallait d'abord savoir si la porte était fermée par un double tour ou
+par tout autre moyen. Il y avait une serrure: je soufflai vigoureusement
+par le trou, et j'acquis la certitude que la clef n'était pas en dedans.
+Alors, j'ouvris de nouveau le bec de canne, et appliquant en même temps
+mon épaule à la hauteur de la serrure, j'appuyai de tout mon effort. Je
+remarquai alors que la porte cédait dans cette partie depuis le sol.
+C'est-à-dire qu'il n'y avait pas de double pêne, mais qu'un verrou
+_au-dessus_ de la serrure retenait la porte à l'intérieur.
+
+Oh! je ne fus pas long à avoir raison du verrou. J'avais pris mes
+précautions. J'introduisis un petit ciseau _ad hoc_ dans la rainure de
+la porte, et lorsque j'eus trouvé exactement la place où était ce
+verrou, je fis pénétrer mon ciseau de façon à ce qu'il touchât le plat
+du verrou; et, alors, par une série de petits mouvements, faisant
+levier, je repoussai le verrou dans sa gâche. Je n'étais pas fatigué;
+car ce travail n'avait exigé aucun effort, et cependant mon front
+ruisselait de sueur.
+
+Mais courage! Je ne suis pas ici pour m'arrêter à des détails de cette
+nature. Je pousse la porte lentement. Car je crains encore que les gonds
+ne soient rouillés. Au contraire, ils glissent comme s'ils étaient posés
+sur une rondelle de velours.
+
+Où suis-je? l'obscurité est profonde. Ah! ma lanterne. C'est une vaste
+pièce, toute revêtue de vieux chêne, sombre et noir. Deux fenêtres. Ceci
+me rassure. Je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Mais, avant tout, une
+précaution. Comment pénètre-t-on de cette pièce dans celle qui se trouve
+plus loin. Je promène ma lanterne sur la muraille. Nulle ouverture
+visible, pas de porte. C'est étrange, en vérité.
+
+Voyons l'ameublement. Auprès de la porte par laquelle je suis entré, une
+alcôve, un lit de chêne, vieille forme, à baldaquin. Des rideaux en
+tapisserie, avec une _chasse_ qui court et grimace. Le lit est défait.
+Comment cela? _Quelqu'un_ couche-t-il donc ici? Mais non. Je les
+soulève, et la poussière forme une raie brune justement à l'endroit où
+ils se séparent.
+
+Personne ne couche là, _actuellement_. La chose est claire. Mais
+pourquoi ce lit n'a-t-il pas été remis en état? et depuis combien de
+temps?
+
+Depuis combien de temps Golding et ses _amis_ se réunissent-ils _là_? Il
+me semble que ces deux circonstances doivent se rattacher l'une à
+l'autre.
+
+Procédons rapidement à notre examen.
+
+En face de la porte par laquelle je suis entré, un immense bahut de
+chêne. Ah! il est plus haut que cette porte. Qui me dit qu'il n'a pas
+été placé là exprès pour condamner l'issue que je cherche? Il faudra que
+je trouve le moyen de vérifier cette supposition. Les fenêtres? fermées
+d'épais volets, recouverts de rideaux en tapisserie. Bien. Quelques
+chaises, des escabeaux. Un bureau dans un coin, et c'est tout. De la
+poussière, beaucoup de poussière. On n'entre jamais ici. Ceci ne fait
+plus de doute.
+
+Mais j'entends du bruit. Oui, c'est bien la grille du parc qui tourne et
+grince. Pas un moment à perdre. Je vais à la porte, je la referme, je
+pousse le verrou, puis je tourne le ressort de ma lanterne. Plus rien,
+plus une lueur. Je suis seul, nul ne sait que je suis ici. Oh! comme il
+fait sombre!
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Tout à coup une pensée traverse mon esprit.
+
+Triple sot que je suis! Comment n'ai-je pas songé à cela? Je ne _verrai_
+pas ce qui va se passer à côté. Et je suis venu pour _voir_. Certes
+j'entendrai mieux. Quoi? des cris, peut-être des mots entrecoupés. Cela
+ne me suffit pas. Ô stupide! trois fois stupide! Et je n'ai pas une
+vrille avec laquelle je puisse percer ce mur maudit.
+
+Voilà que je les entends. Parbleu! Ils sont entrés, ils sont là à côté.
+Je bous d'impatience, je me ronge les poings...
+
+Qu'est ceci? Voilà que j'aperçois au-dessus de ma tête--dans cette
+obscurité--comme un trait--mince, mince--de lumière qui perce les
+ténèbres et qui va s'écraser sur le plafond. Cela, juste au-dessus du
+bahut de chêne. Ô joie d'enfer, comme en éprouveraient les damnés de la
+Géhenne à voir poindre un rayonnement du ciel.
+
+_Il y a là une ouverture!_
+
+Il s'agit d'y parvenir sans bruit.
+
+Sans bruit, ce n'est pas facile. Oh! si vous m'aviez vu alors ramper sur
+le sol, atteindre une chaise, la soulever des quatre pieds à la fois, en
+retenant mon souffle, craignant d'entendre un de mes os craquer,
+tremblant que ma respiration elle-même ne me trahît... Je l'ai cette
+chaise, je la porte... comment puis-je dire que je la porte?... je la
+fais glisser dans l'air, tandis que je me traîne sur les genoux, et cela
+si lentement, _félinement_, qu'un oiseau ne m'entendrait même pas...
+Enfin, elle est auprès du bahut. Maintenant, un escabeau. Le voilà, il
+faut le mettre sur la chaise. Le pourrai-je? Cette _contention_ de
+silence m'oppresse et me grise. J'ai envie de crier à toute voix:
+N'est-ce pas que je ne fais pas de bruit! Et quand je le tiens, quand il
+est suspendu à la force de mon poignet au-dessus de la chaise, comment
+le poser sans que le contact du bois ne produise un son? jamais médecin,
+dosant un poison, n'employa plus de précautions que je n'en mis à cette
+oeuvre d'extra-délicatesse.
+
+Mon échafaudage est prêt. Maintenant, il faut que je me hisse dessus.
+Moi-même. Que n'ai-je là, près de moi, quelque poigne géante qui me
+saisisse et m'enlève dans l'air. Et si cela n'était pas solide! Si le
+tout allait glisser avec fracas! Non que j'aie peur. Sur mon salut
+éternel, je donnerais un membre pour mener cette entreprise à bien.
+Voyons. Je me dresse sur mes pieds. Je suis sûr de n'avoir pas fait de
+bruit.
+
+Je m'accroche solidement par les poignets au sommet de l'escabeau. Mon
+poids le maintiendra. Mais mes mains seront-elles assez vigoureuses pour
+me soulever tout entier? Il me semble que mes muscles se raidissent
+comme des cordes de fer... un effort... encore un... encore un autre. Un
+de mes genoux se pose sur l'escabeau, puis l'autre. Rien n'a frémi, le
+bois n'a pas frissonné! Je ne tremble pas non plus, moi. Je sens, je
+sais qu'il faut commander à ces mouvements involontaires. Je suis debout
+sur l'escabeau.
+
+Maintenant ce n'est rien. Le sommet du bahut n'est pas élevé, et puis le
+vieux meuble est solide... j'y suis, à genoux. Je découvre l'ouverture
+qui laisse passer le rayon de lumière. C'est grand comme un dollar, tout
+au plus. Et au moment où j'y applique mon oeil, un premier cri se fait
+entendre dans la pièce à côté... Un hou! qui sanglote et traîne comme un
+glapissement de chacal...
+
+... Singulière position que la mienne. J'étais juché sur le haut du
+bahut, le dos à demi courbé, l'oeil appliqué à l'ouverture lumineuse...
+je regardai.
+
+Avez-vous jamais vu sur un toit, le soir, au clair de la lune, alors que
+tout est silencieux, trois matous efflanqués, le dos en pointe, le poil
+hérissé, fichés sur leurs pattes comme si elles étaient rivées..., et
+_ronronnant_ de ce _ronron_ lent, plein et plaintif, qui implique colère
+et préparation à la lutte?...
+
+En vérité, je ne saurais trouver de meilleure comparaison. Ils étaient
+ainsi tous les trois, Golding, le révérend Pfoster et Trabler le
+guilleret...
+
+La pièce où ils se trouvaient avait deux portes, faisant face à mon mur.
+Pfoster était debout, adossé à l'une; Trabler, debout, adossé à l'autre.
+Au milieu, sur une chaise, Golding, les yeux fixés sur eux. Tous trois,
+à demi repliés sur eux-mêmes, faisant gros dos, oui, c'est bien cela,
+comme les matous. Ah! ah! j'en ris encore, tant leur aspect était
+grotesque.
+
+Mais ce qui n'était point grotesque, et refoulait le rire dans la gorge,
+c'était l'expression de leurs visages. Ils n'étaient point pâles: non,
+ce n'était pas là de la lividité. Il semblait que leurs joues, leurs
+fronts fussent devenus exsangues... les yeux s'étaient renfoncés dans
+l'orbite, les lèvres contractées dans un rictus atroce, comme si des
+doigts se fussent appuyés sur les coins en les étirant...
+
+Masques de mort et de terreur!
+
+Je ne voyais Golding que de trois quarts. Seul des trois, il remuait la
+tête... c'était pour regarder les deux _autres_ successivement ou plutôt
+simultanément... je dis simultanément, car son cou se mouvait avec une
+telle rapidité qu'il ne s'écoulait pas un dixième--pas un millième de
+seconde--entre les regards qu'il leur lançait à l'un et à l'autre...
+
+Je ne puis mieux rendre ce qui se passait qu'en disant: Les deux hommes
+_veillaient_ sur Golding, Golding _veillait_ sur eux. Et, sur mon âme,
+c'était une active surveillance. Pas un mouvement, pas un froncement de
+sourcils, pas un plissement de front ne pouvait échapper aux uns ni aux
+autres. Ils se _tenaient_ par le regard, et, des yeux de chacun,
+s'échappaient des rayons formant un filet dont les mailles impalpables
+enserraient les deux autres.
+
+Puis ce cri... écho d'une fureur concentrée qui bouillait dans leurs
+poitrines. De près, ce cri était rauque, il _grattait_. Il s'échappait
+comme involontairement de leur gosier contracté... puis peu à peu il se
+faisait plus clair, plus net, et à mesure que la clameur s'élevait, les
+yeux se faisaient plus ardents... Les mains! Ah! je ne les avais pas
+remarquées. Pfoster et Trabler tenaient leurs doigts crispés contre les
+portes qu'ils défendaient de leurs corps. Leurs ongles semblaient des
+crocs qui mordaient le bois.
+
+Golding tenait son siège à poignée, comme s'il eût voulu prendre un
+point d'appui ou qu'il eût craint que la chaise ne s'échappât tout à
+coup...
+
+Et les cris prenaient une intensité de plus en plus grande, et les trois
+cous se tendaient l'un vers l'autre et les six yeux dardaient--plus
+perçants--leurs regards qui se croisaient. Je ne pus m'empêcher de
+penser à ces rayons solaires que les enfants concentrent au moyen d'une
+lentille convexe. Si quelque matière inflammable--de l'amadou, par
+exemple--se fût trouvée au point d'intersection de ces trois regards--au
+foyer--l'amadou aurait pris feu...
+
+Le temps s'écoulait, et, sur ma parole, je ne me sentais point fatigué.
+J'attendais...
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Tout à coup Golding fit un mouvement brusque, comme s'il eût voulu
+s'élancer... par le même choc, les deux autres _s'aplatirent_ contre les
+portes, les bras en croix, comme ces barres de fer qui défendent la nuit
+les devantures des boutiques... mais ce n'était là qu'une fausse alerte.
+L'immobilité recommença et avec elle les cris dont le diapason
+s'élevait, et qui--à leur première expression de terreur--joignaient
+maintenant la tonalité de la menace. Le conflit était proche.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Comment cela s'est-il fait? je n'en sais rien, il y a eu
+_instantanéité_. Je n'ai rien vu, et pourtant je regardais... oh! de
+toute la concentration de mes organes visuels...
+
+Voilà qu'au milieu de la pièce est une masse noire qui se roule, se
+tourne, grince, hurle, bondit, se sépare, se brise, se rejoint... ce
+sont mes trois hommes qui semblent faire une seule bête monstrueuse, à
+je ne sais plus combien de bras ou de jambes. Les têtes se heurtent, les
+bras s'entrelacent, les jambes se croisent... tout cela veut se dresser,
+mais tout cela retombe...
+
+Les voilà debout tous les trois. Grappe humaine. Ils se sont tus un
+instant. Un immense effort raidit ces muscles et ces nerfs... Ah! je
+vois, chacun d'eux _tend_ à la porte et s'oppose à ce que les deux
+autres y parviennent.
+
+En voilà un qui s'échappe! C'est Golding. Par un coup habile, il s'est
+dégagé de ses adversaires, il bondit vers la sortie. Ah! ouiche! voici
+les deux autres qui s'attachent à ses jambes, à ses épaules... Ils se
+roulent sur le parquet, ils écument. Leurs corps frappent à plein dos le
+parquet, qui résonne sourdement sous le choc. Et ils ont recommencé à
+crier. C'est une lutte horrible. Quelque chose de démoniaque. Un
+cauchemar. Parfois une tête disparaît, puis on la voit qui se glisse
+entre deux corps, l'oeil est atone, la langue pend... il y a presque
+strangulation. Mais, qu'importe! le lutteur retrouve toute sa vigueur et
+rend coup pour coup. S'ils crient, ce n'est pas de douleur! Non, c'est
+la rage qui s'exhale de ces poitrines meurtrières...
+
+À ce moment, Golding,--c'était bien lui! se dégagea et s'élança... où
+cela?
+
+Contre la porte que je ne pouvais pas voir et qui donnait accès dans la
+pièce où je me trouvais, porte qui, on s'en souvient, était obstruée par
+le bahut sur lequel j'avais dû me percher... Ces hommes qui n'avaient
+pas prononcé une seule parole, semblent retrouver la voix:
+
+--Tu n'iras pas seul, hurlent-ils.
+
+Et ils s'élancent sur Golding. La porte s'ébranle, elle s'ouvre. Les
+voilà derrière le bahut, qui s'arc-boutent de leurs épaules... tous
+trois. Le poids est lourd, formidable, mais deux fois déjà le bahut
+s'est écarté de la cloison, et j'ai vu--oh! bien vu--leurs fronts pâles
+et leurs yeux hagards... leurs yeux surtout, avec des lueurs
+sinistres...
+
+J'ai eu peur! Eh bien! après? Il m'a semblé que je sentais dans mes
+entrailles ces ongles qui labouraient tout à l'heure les portes. J'ai
+bondi en bas du meuble... ma lanterne tombe dans le choc. Où est-elle?
+Je ne puis songer à la retrouver. Vite! le verrou!
+
+Malédiction! pourquoi l'ai-je fermé? je ne puis le retrouver... Le bahut
+s'ébranle, recule, il laisse passer une lueur, une traînée, et dans ce
+reflet, je vois déjà un bras qui passe... Oh! s'il me tenait!
+
+Ah! ce verrou, le voilà. Il résiste, je suis si troublé... je l'ouvre!
+je saute dans l'escalier. Au même instant, le bahut se renverse avec un
+bruit épouvantable... ils ont entendu quelque chose. J'entends leurs
+voix:
+
+--Il est là! Il est là!
+
+Qui? _Il?_ de qui veulent-ils parler? Après tout, peu m'importe. J'ai
+l'avance, n'est-il pas vrai? Mais ils vont vite; au moment où j'arrive
+en bas de l'escalier, je les entends qui roulent le long des marches...
+Par où m'en irai-je? Par le diable! Je n'ai plus mon échelle de corde!
+
+Je cours à travers le parc.
+
+Ils m'ont vu... et les trois démons s'élancent à ma poursuite. Oh!
+quelle course! Et il n'y a qu'un quart de mille. Je ne touchais pas
+terre... si j'avais pu me jeter de côté dans quelque fourré. Mais la
+lune tombe en plein sur le parc. Mon ombre me trahirait partout et
+toujours. Comme je fuis vite! Mais ils ne sont plus qu'à dix yards de
+moi, je passe devant la chapelle blanche... Voici le mur.
+
+Oh! alors, des ongles, des mains, des pieds, des dents, des genoux...
+comment? avec quoi? je n'en sais rien... mais il le faut... cela sera...
+cela est... j'ai gravi le mur...
+
+À cheval sur le faîte, en dépit du danger, la curiosité est la plus
+forte. Je regarde dans le parc...
+
+Par l'enfer! qu'est-ce ceci? Ils ne sont pas venus jusqu'au mur... non,
+je les vois devant la chapelle... je _les_ vois, non, je revois cette
+masse informe, grouillante, qui lutte, se mêle, s'écarte, se resserre...
+et qui crie! oh! quels cris!
+
+Ils ne sont pas allés plus loin. Qui sait? Ils n'ont pas _pu_ aller plus
+loin!
+
+Mais je suis énervé, à demi fou, rompu, exténué...
+
+Et je ne sais comment je suis revenu chez moi.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Si je pouvais dormir! Mais non, mon lit est plus dur que la pierre d'un
+tombeau. Je ne puis trouver une position qui me plaise. Les plis de mon
+drap me semblent les doigts de ces hommes qui cherchent à m'étreindre...
+leurs cris bourdonnent dans mon oreille. Hou! Hou! c'est un bruissement
+sans fin, comme les vagues d'une mer qui battrait le pied de ma
+maison... Et leurs pas! Oui, je les entends encore... Ce ne sont plus
+les pas de trois hommes, mais de centaines d'hommes, et tout cela
+piétine dans mon cerveau...
+
+Non! non! est-ce bien là ce que j'entends? Puis-je donc entendre autre
+chose? Allons! dormons! La vague bat toujours ma maison...
+
+Mais non! par le ciel! ce n'est pas un rêve! Non, je ne... Au feu! au
+feu! _Fire! fire!_
+
+Et les pas des _firemen_ courant dans Broadway et les roues des pompes à
+vapeur qui broient le pavé, et les cris des hommes qui s'appellent et
+s'excitent.
+
+Cette fièvre répond à ma fièvre! Que m'importe après tout, le feu? On
+brûle tous les jours ici. Pourquoi ce cri: _Fire!_ va-t-il droit à mon
+cerveau comme une pointe?
+
+Si... mais ce n'est pas possible. Et pourtant! je n'y puis tenir.
+Allons! je ne dormirai pas cette nuit. Je voudrais rester calme que je
+ne le pourrais pas. Je suis descendu. J'accoste un passant. «--Où
+l'incendie?--À Black-Castle.»--À _Black-Castle!_ sur mon âme, j'ai bien
+entendu...
+
+Et je m'élance vers le château noir!
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+Vous pouvez me croire sur parole. Je ne fus pas long à atteindre le
+Black-Castle. Et, en vérité, c'était un admirable spectacle. Le bâtiment
+n'était plus qu'une fournaise. La lune s'était couchée, et la lueur
+rouge se réfléchissait sur le ciel noir. Les quatre murailles étaient
+debout, l'intérieur seul brûlait, et les fenêtres semblaient autant
+d'yeux, clignotant de flammes et de fumée. C'était l'immense craquement
+d'un vaisseau soulevé par la tempête.
+
+La foule avait forcé la grille du parc et se tenait inquiète, curieuse,
+à quelque distance du bâtiment incendié... Les gerbes d'eau s'élançaient
+des pompes en panaches blanchâtres et retombaient sur cette masse qui
+grésillait.
+
+Mais les hommes! Golding et ses compagnons! Je ne restai pas longtemps
+dans l'incertitude. Je les aperçus tous trois sur le sommet du
+bâtiment... ombres noires comme celles des démons, se détachant dans la
+clarté brillante comme les découpures d'un théâtre de marionnettes, sur
+le fond lumineux de la toile. Là, encore, ils semblaient lutter: ce que
+nul ne comprenait, je le devinais, _moi seul_. Ils se poursuivaient, se
+frappaient, s'accrochaient l'un à l'autre, sans chercher à s'échapper,
+mais veillant à ce qu'aucun d'eux ne s'échappât.
+
+Cependant une forte prime avait été offerte à qui les sauverait. Je ne
+me rappelle pas bien le chiffre, je crois que c'était deux cents
+dollars.
+
+Quelqu'un se dévouerait-il? Si je tentais moi-même ce sauvetage
+impossible! non pour la misérable prime; sur mon âme, j'aurais donné le
+quintuple pour qu'ils fussent sains et saufs, car avec eux le problème
+m'échappait. Et je ne savais rien. Cette pensée me torturait, je me
+déchirais la poitrine avec mes ongles. Et la flamme montait, montait.
+Parfois les trois hommes disparaissaient derrière un voile de feu et de
+fumée. Alors il me semblait qu'ils m'échappaient et, malgré moi, je
+laissais échapper un cri de douleur.
+
+Tout à coup j'entendis un fracas épouvantable. Malédiction! ce fut un
+effondrement, un écroulement au milieu des clameurs; des gerbes
+tourbillonnantes s'élancèrent vers le ciel, puis des milliers de
+paillettes étincelantes. Et le cri des travailleurs, s'excitant les uns
+les autres! et le bruissement de l'eau tombant sur les charpentes
+embrasées!
+
+Puis, quelque chose me frappa au front. Je chancelai, étourdi. Je voulus
+résister à cette force inerte qui m'entraînait. Mais il me sembla que
+mon cerveau se faisait de plomb, des lueurs rouges scintillèrent devant
+mes yeux, mes jambes titubèrent comme celles d'un homme ivre...
+
+Je tombai: mais, au moment même où je touchais la terre, inerte, perdant
+le sentiment et la pensée, il me sembla percevoir, dans mon oreille, par
+un dernier ébranlement d'un sens engourdi, ce mot répété par mille voix:
+Sauvé! sauvé!
+
+Sauvé! Qui donc?
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+Un éclat de bois m'avait frappé à la tête. Rien que de très simple, en
+vérité. On me transporta chez moi. Je restai de longues heures évanoui,
+dans cet état mixte qui n'est ni la vie ni la mort: catalepsie modifiée
+par la sensibilité; impuissance de motion. Perceptions vagues, comme si
+toutes sensations, avant de parvenir jusqu'à moi, étaient tamisées à
+travers un épais tissu... puis des monotonies bruissantes qui fatiguent
+l'oreille et les yeux; des cercles lumineux, larges d'abord, puis se
+rétrécissant jusqu'à former une sorte de pointe vrillée qui paraît prête
+à perforer les pupilles; des bruits _pâteux_, comme produits par un
+marteau de liège frappant sur une enclume rembourrée...
+
+Étranges effets, en vérité, que ceux de ces perceptions anormales,
+auxquelles manque essentiellement la netteté.
+
+La pensée elle-même semble un écheveau inextricable dont,
+instinctivement, vous cherchez incessamment le bout. Tout cela se mêle.
+C'est une toile d'araignée, dans laquelle l'idée a les pattes saisies,
+qu'elle veut secouer et où elle s'embourbe... et cet autre bruit de
+cymbales étouffées, pareil à celui que produit un coquillage de mer
+appliqué hermétiquement sur l'oreille!
+
+La fièvre travaille le cerveau, et construit, avec des matériaux
+arrachés à quelque kaléidoscope inconnu, des arabesques étranges... puis
+c'est un drame qui se joue entre les parois du crâne, les personnages
+ont des proportions colossales et vous craignez qu'ils ne se brisent la
+tête au plafond, qui est votre crâne. Ou bien, ils se rabougrissent si
+petits, si petits, que vous avez peur qu'ils ne se glissent dans les
+labyrinthes de vos nerfs et de vos muscles. Parfois ils parlent si bas,
+que vous êtes obligé de concentrer toute votre attention pour saisir
+leurs paroles: d'autres fois, leur voix est puissante et a des éclats de
+trompette...
+
+Pendant que le marteau de liège frappe toujours sur son enclume de soie,
+que les cercles tournent devant vos yeux avec une rapidité vertigineuse,
+que les cymbales étouffées semblent broyer une impalpable poudre d'acier
+sonore.
+
+Un matin--il y avait bien longtemps que j'avais perdu la notion du
+temps--j'entendis des pas auprès de mon lit. Oui, c'étaient bien des
+pas. J'avais souvent perçu ce bruit, mais jusque-là il m'avait semblé
+que c'était le choc d'un moulin dans l'eau. Cette fois je sus que
+c'étaient des pas.
+
+J'ouvris les yeux et je vis une figure devant moi, placide et souriante.
+Je reconnus le docteur Gresham.
+
+--Eh bien! me demanda-t-il, comment vous trouvez-vous?
+
+--Je me retrouve, lui dis-je.
+
+En effet, il me parut que j'opérais ma rentrée dans un monde quitté
+depuis longtemps, et que je reprenais la _perception_ d'un _moi_ que
+j'avais oublié. J'appris alors que pendant tout un long mois j'avais été
+entre la vie et la mort. Cette expression me paraît juste. Oui, j'étais
+réellement à égale distance de ces deux états, qui sont l'un et l'autre
+une plénitude. Je ne vivais pas, car je ne savais pas. Je n'étais pas
+mort, puisque je n'avais pas le repos. C'est bien cela. Entre les deux.
+La vie me jetait des échos dans le demi-silence au delà duquel
+m'entraînait la mort.
+
+Foin de la force humaine! Un méchant éclat de bois suffit à détraquer
+l'organisme, et de cette pensée dont nous sommes si fiers, un pauvre
+petit choc a si vite raison!
+
+Je ne mourus pas.
+
+Mais pourquoi avait-on appelé auprès de moi le docteur Gresham? Ce fut
+la première idée qui traversa mon esprit. Ce n'est pas un médecin
+ordinaire que le docteur Gresham. Voyons! rappelons-nous donc quelle est
+sa spécialité? Cet effort me fatigue, mais peu importe! il faut que je
+me souvienne.
+
+Et pendant l'abattement qui succède à ce premier effort de la vitalité
+renaissante, je _rumine_ cette question! Qu'est-ce que le docteur
+Gresham?
+
+Ah! voilà, je me souviens! malédiction! Est-ce que?... moi, allons donc,
+ce n'est pas possible. Je suis trop maître de ma pensée pour qu'elle ait
+pu m'échapper à ce point...
+
+Et pourtant, c'est bien vrai. Oui, oui, je ne me trompe pas. Mes
+souvenirs se réveillent avec l'exactitude la plus saine.
+
+Le docteur Gresham est le MÉDECIN DES FOUS!
+
+
+
+
+ XX
+
+
+C'est qu'en vérité, ils me croient fou. Il n'y a pas à s'y méprendre. La
+chose est grotesque, sur mon âme!
+
+Ah! ah! voyez donc ce bon visage de ma garde-malade qui ne s'approche de
+mon lit qu'avec hésitation, comme si elle avait peur d'être mordue. Et
+cet excellent docteur! Comme il a bien ce sourire railleur, qui peint la
+supériorité de l'homme _raisonnable_ sur le fou. Non, sérieusement, ils
+m'amusent. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas
+_m'irriter_. Non seulement, ils me croient fou, mais dangereux. Qui
+sait? Pourquoi pas hydrophobe?
+
+Mais _pourquoi_ me croient-ils fou? Je n'en sais réellement rien. J'y
+songe. Peut-être suis-je vraiment fou _pour eux_. Pour les intelligences
+qui se sont arrêtées à la moyenne du développement, ceux-là sont fous
+dont les sens ont atteint une _hyperacuité_ qui les étonne. Je suis
+au-dessus du niveau commun: donc pour eux je suis fou.
+
+Qu'est-ce que la folie, en effet? Sinon la _perception_ de l'inconnu, la
+_pénétration_ dans un monde dont les cerveaux obtus n'ont pas la
+compréhension. Le fer rouge paraît fou au fer noir. Et cependant, il
+n'est rouge que parce qu'il s'est assimilé des atomes de calorique dont
+le fer noir est dénué. Mes organes cérébraux sont _ultra-échauffés_, et
+leur rayonnement étonne, effraie les cerveaux froids. La folie est
+encore la _spécialisation_. Tandis que l'organe de l'homme _sensé_ (à ce
+qu'ils prétendent) dispense ses forces actives sur cent points qu'il
+touche à peine, le cerveau du _fou_ (cette appellation est burlesque)
+sait concentrer toute sa vitalité sur un centre unique. Ce qu'ils
+nomment _monomanie_ n'est que la _spécialisation_ des facultés pensantes
+en une étude particulière. C'est un développement _extra-humain_ de la
+puissance analytique. Pourquoi les _analystes_ traitent-ils de fous les
+_synthétistes?_
+
+Et cet homme, non seulement prétend que je suis fou, mais encore il a
+l'audace ridicule (ridicule, car j'en ris, sur mon âme!) de vouloir me
+guérir. Qu'entend-il par ce mot, me guérir, sinon m'amoindrir? sinon
+éteindre en moi cette _superfaculté_ qui est à la fois ma vie et mon
+orgueil.
+
+Les détromperai-je? Leur prouverai-je que je suis plus sain d'esprit
+qu'ils ne le sont eux-mêmes? Non seulement plus sain, mais encore doué
+d'une santé absolue, tendant à la perfection même par le développement
+de l'organe. Cela dépend. Si fou que je sois, je n'ai pas perdu la
+mémoire; et je me souviens que les protestations ne font le plus souvent
+que les rendre plus entêtés dans leurs idées. Et puis à quel degré me
+croient-ils arrivé? Suis-je dans la période croissante ou au contraire
+en voie de guérison?
+
+J'attendrai, et je rirai à mon aise, _en dedans_, de l'ignorance de la
+science. Et quand, de son air docte, le médecin aura déclaré que je suis
+guéri, j'éclaterai de rire, et je lui crierai:
+
+--Imbécile, qui ne sait pas que le _delirium tremens_ n'est qu'une
+combustion.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+Non, je ne dirai rien. Oh! j'y suis bien décidé maintenant. Il était
+temps que j'apprisse cela. Car la vérité m'oppressait. J'étais tenté de
+crier «Je ne suis pas fou!» Mais aujourd'hui je veux, je veux,
+entendez-vous, qu'on me croie fou. Je veux qu'on me transporte au
+_Lunatic Asylum_... car, tout à l'heure, pendant qu'il causait, tandis
+qu'il croyait que le _fou_ ne pouvait l'entendre, il a dit... oh! j'ai
+bien _entendu_, plutôt ne pas entendre, dans ma tombe, la trompette au
+jour du jugement--il a dit que Golding avait été sauvé, _seul_, et qu'il
+était fou...
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+J'ai manoeuvré; et, de fait, ce n'a pas été très difficile. Je n'ai eu
+qu'à me montrer tel que je suis réellement; ils se sont persuadés de
+plus en plus que j'étais fou. J'ai tremblé un instant qu'on ne voulût,
+en ma qualité d'homme riche, me soigner chez moi. Par bonheur, l'avarice
+du docteur Gresham a été plus forte que les remontrances de mes amis.
+L'honnête homme préfère m'avoir sous sa main, pour mieux m'exploiter. En
+vérité, je ne puis lui en faire un crime; car pour quelques centaines de
+dollars de plus que je dépenserai, j'aurai du moins obtenu ce que je
+désire depuis si longtemps.
+
+Enfin, je ne suis plus si faible, et je puis être transporté. Oh!
+quelles précautions sont prises! On veille sur moi comme sur un enfant
+terrible. Si j'allais m'échapper! Si ma folie allait prendre tout à coup
+un caractère violent! On s'efforce de m'amadouer. On me parle d'une
+promenade à la campagne, dans le but--l'unique but--de réparer mes
+forces. Comme ils auraient peur, s'ils pouvaient se douter que je sais
+tout, que je n'ignore point que c'est à l'hôpital des fous qu'on me
+conduit. Imbéciles! je vous laisse jouer devant mes yeux votre ridicule
+comédie, parce qu'il me plaît--à moi--d'aller à votre hôpital. J'y vais
+parce qu'il me convient d'y aller, entendez-vous bien! N'ont-ils pas
+discuté entre eux tout bas--mais j'entends tout--s'il n'y avait pas lieu
+de m'attacher les bras dans leur vêtement infâme? Par bonheur, ils ont
+renoncé à ce gracieux projet. Je dis, par bonheur, car je me serais
+peut-être trahi.
+
+Nous voilà partis... Qu'est ceci? je rencontre sur mon passage des
+voisins qui gémissent et se détournent pour pleurer. Ah! ah! quand je
+disais que tout cela était du pur grotesque! Pleurez, pleurez, tandis
+que mon âme, à moi, rit à gorge déployée.
+
+On s'est arrêté devant le _Lunatic Asylum_. J'ai feint de ne pas m'en
+apercevoir. Il me tarde que toutes ces formalités préliminaires soient
+accomplies. Voici: nous passons sous des voûtes, dans une espèce de
+greffe; le sous-directeur, un gros homme réjoui, vient me recevoir des
+mains du tout-puissant directeur, docteur Gresham. Un clignement d'yeux
+est adressé au docteur par ce personnage. Il signifie--cela est aussi
+clair que si les mots étaient prononcés:--Ah! c'est là cet excellent
+client! Car je suis accueilli avec tous les égards que l'on doit à une
+_bonne affaire_. Je représente un capital de... auquel d'habiles
+saignées devront être pratiquées. Donc, je suis respectable au plus haut
+point.
+
+Le sous-directeur daigne me conduire lui-même à mon appartement. J'ai un
+appartement, s'il vous plaît, dans le pavillon le plus élégant, une
+chambre à coucher, un parloir et un cabinet. Ah! ce cabinet m'a fait une
+fâcheuse impression. C'est là que sont disposés--comme des instruments
+de torture--les appareils hydrothérapiques. Les douches glacées! Bast!
+puisque je suis fou. J'ai des fenêtres grillées, qui donnent sur un
+magnifique jardin... à peine entré, j'y jette un coup d'oeil...
+
+J'aperçois un homme qui se promène, seul, la tête penchée.
+
+--Ah! me dit le domestique, voilà votre voisin qui fait son petit tour.
+
+Dieux du ciel! vous l'avez entendu. Cet homme a parlé! il a dit: «Votre
+voisin!» Oh! béni soit-il, et que ces mots me récompensent déjà de tout
+ce que j'ai souffert et de tout ce que je souffrirai peut-être! Mon
+voisin! cet homme! il a dit cela, tout simplement, sans y songer, sans
+comprendre que tout mon être dût frissonner de joie. C'est qu'aussi il
+ne sait rien, il ne peut rien savoir! Que ne lui donnerais-je pas pour
+payer ces quelques mots!
+
+Cet homme, c'est Golding.
+
+On m'a laissé seul un instant; je me suis accoudé à la fenêtre. Je _le_
+regarde qui marche, qui monte une allée, puis la redescend. Il n'est pas
+changé, sur ma parole. Oh! comme je le remercierais de n'être pas mort!
+car c'est alors peut-être que je serais devenu fou, si la possibilité
+d'éclaircir ce mystère m'avait échappé par la destruction du sujet
+lui-même. Au lieu de cela, je suis là, à quelques pieds de lui, je le
+couve du regard, il ne pourra pas m'échapper, car lui est fou, bien fou,
+n'est-il pas vrai? Les grilles sont solides et les verrous sont sûrs!
+Pourvu qu'on le garde bien! Les fous ont des façons de se faufiler dont
+il est bon de se défier. J'en parlerai à Gresham...
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+Je suis descendu dans le parc, afin de prendre l'air. Le docteur Gresham
+est venu me rejoindre. C'est maintenant qu'il faut user d'habileté. Il
+m'a pris le bras et a fait avec moi un tour de promenade. Il paraît très
+satisfait de ma docilité. Il me parle doucement, comme on fait à un
+enfant qu'on ne veut pas irriter. Je ne lui adresse pas une seule
+question. Je me contente de répondre par des monosyllabes. Je tiens les
+yeux à demi fermés, je ne veux pas qu'il lise ce qui se passe en moi...
+Tenez, voilà justement que nous sommes dans l'allée où marche Golding.
+Oh! je voudrais presser ma poitrine de mes deux mains pour empêcher mon
+coeur de battre aussi fort. Je suis sûr que je pâlis. Mais non. De la
+force, il faut qu'il ne se doute de rien...
+
+Golding nous a vus. Il s'est arrêté. Sur mon âme, il m'a reconnu. Il
+vient à moi, mains ouvertes. Que ne puis-je saisir ces mains et
+l'entraîner, lui, dans un endroit où il m'appartiendrait, à moi seul, où
+je pourrais promener le scalpel de mon observation dans ce cerveau, qui
+contient _mon_ secret... Dois-je le reconnaître, moi? Oui, en vérité. Le
+docteur paraît enchanté de cette rencontre, dont il me semble augurer
+les meilleurs résultats. J'entends vaguement ce que me dit Golding; il a
+appris mon accident, il a su ma maladie, il a pris la plus grande part à
+mes souffrances... Je réponds avec politesse; puis, tout à coup, je le
+regarde bien en face. D'un regard dont j'avais ménagé la force, je
+plonge dans ses yeux, et j'y vois--je ne me trompe pas--une immense
+satisfaction, un épanouissement de joyeuse placidité.
+
+Si cet homme est fou--et je n'en crois rien--du moins cette folie
+est-elle doublée d'une joie intime dont seul je puis mesurer
+l'intensité... mais je reprendrai cet examen plus tard. Il ne faut pas
+qu'on s'aperçoive de mes découvertes, et à partir de cette minute je
+_travaillerai_ si profondément mon Golding, que pas une des fibres de
+son être n'échappera à mon attention.
+
+Golding m'a adressé une question. Laquelle? Toutes mes facultés étaient
+concentrées dans mon organe visuel, alors que je plongeais dans ses
+yeux,--fenêtres de son âme--je n'ai pas entendu. «--Veuillez répéter,
+je vous prie.--Vous savez jouer aux échecs? En effet? Eh bien! si
+monsieur le directeur le permet, nous pouvons faire quelques
+_matches_.--Volontiers!»
+
+Le docteur Gresham est de bonne composition. Que lui importe après tout?
+Seulement il se fait tard aujourd'hui. M. Golding doit être fatigué. À
+demain, cela vaut mieux. À demain soir. Et nous nous séparons, et quand
+je serre la main à Golding, il semble que ce soit une prise de
+possession de cet être qui m'appartient comme le cadavre à l'anatomiste.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+Étant donné l'être humain, doué d'une force énorme de volonté--c'est mon
+cas--peut-on s'isoler du _relatif_, au point de se concentrer tout
+entier dans un _absolu_ choisi, voulu, délimité par la volonté même?
+Puis-je arriver à _m'abstraire_ de tout ce qui n'est pas Golding, pour
+diriger sur lui seul toutes les forces de mes facultés et de mes sens?
+Il faut qu'à partir d'aujourd'hui la machine entière devienne insensible
+à tout et pour tout et que tous ses ressorts soient continuellement, à
+l'état de veille comme à l'état de sommeil, tendus vers ce but unique,
+qui devient mon _absolu_.
+
+Ainsi Golding est là, de l'autre côté de la muraille. En rentrant dans
+ma chambre, je l'ai vu ouvrir sa porte, et, d'un coup d'oeil rapide,
+j'ai compris que son appartement était disposé en sens contraire du
+mien. Ma chambre à coucher touche à la sienne, et, quand je regarde à ma
+fenêtre, tandis que mon parloir est à ma gauche, le sien est à sa
+droite. Donc son lit est placé parallèlement au mien. Sa tête repose sur
+la même ligne que ma tête. En me tournant du côté du mur, j'ai les yeux
+dirigés vers lui. Un mur seul nous sépare. Épais ou non, peu m'importe.
+Il faut que, par la concentration de toute mon énergie vitale dans mon
+organe visuel, je parvienne à le _voir_.
+
+Oh! s'ils m'entendaient, comme ils diraient encore que je suis fou!
+Cela, parce que j'admets la possibilité de ce qui leur paraîtrait
+impossible. Et cela en raison de mon organisation, plus active que la
+leur.
+
+Mon idée n'a cependant rien d'excentrique. Tout corps est composé de
+molécules, réunies ensemble par la force de cohésion. Un corps est
+d'autant plus solide et résistant que la cohésion des molécules
+constitutives est plus forte. Or, le bois--et ce mur est une cloison de
+bois,--est peu résistant. Donc la cohésion n'est pas parfaite. Donc il
+existe des espaces relativement considérables entre les molécules. Donc,
+il est _possible_ au regard de devenir, par l'habitude et l'exercice,
+assez _aigu_ pour se glisser à travers les pores du bois. Donc, à
+travers la cloison, je puis voir Golding.
+
+Quiconque m'eût regardé pendant cette première nuit n'eût pas un seul
+instant douté de ma folie. Je ne dormis pas une minute. Le sommeil
+rentrait dans cette relativité dont je devais me débarrasser. Ou bien,
+la fatigue étant plus forte que ma volonté, le corps pouvait dormir à
+l'exception des yeux et des oreilles. Les yeux ne devaient pas, fût-ce
+une minute, fût-ce la dixième partie d'une seconde, négliger l'_action_,
+dont la persistance seule pouvait centupler l'acuité. Ainsi des
+oreilles. Tout bruit devait passer non perçu par elles, excepté _le
+bruit_ qui viendrait de la chambre à côté. Ah! ce fut un travail pénible
+dans le principe, et cette première nuit fut fatigante.
+
+Je n'avais pas de lumière, mais je fixais mes yeux à demi ouverts sur la
+cloison. Pendant plusieurs heures, l'obscurité demeura profonde. Peu à
+peu, un effet déjà connu--et sur lequel je comptais--se produisit. Je
+distinguai dans l'obscurité, non la couleur, mais l'existence de la
+cloison. Mes yeux, sans saisir les détails, percevaient quelque chose
+qui n'était pas les ténèbres.
+
+Puisque je perçus l'obscurité, la logique ne voulait-elle pas que
+j'arrivasse--au prix d'une constance que rien ne pourrait vaincre--au
+résultat désiré?
+
+Autre résultat obtenu: je m'étais absolument isolé de tout ce qui
+pouvait se produire autour de moi, et la lueur d'un nouvel incendie
+aurait pu lécher mes fenêtres..., je ne l'aurais pas _vu!_
+
+Mais le jour vient..., je prends un peu de repos.
+
+Dans quelques heures, la lutte recommencera...
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+Nous ne sommes pas descendus au parc; il tombe quelques gouttes de
+pluie. Ce n'est pas un contretemps, bien au contraire. Je préfère même
+le tenir sous mon regard dans sa chambre, là, à deux pas de lui, de
+telle sorte que pas un éclair, si fugitif qu'il soit, ne pourra passer
+sur son front sans que j'en surprenne aussitôt le pâle reflet...
+
+Sur mon âme, c'est une curieuse partie d'échecs... Il est en face de
+moi, une petite table nous sépare, nos genoux se touchent presque. Nous
+ne parlons pas. De quoi parlerions-nous? N'existe-t-il pas, chez l'un
+comme chez l'autre, une préoccupation qui absorbe toute pensée et
+enchaînerait toute parole?
+
+Il y a deux hommes en moi: l'un, machine, ressemble à l'automate de
+Kaempfen; _celui-là_--cet être partie de mon être--joue aux échecs,
+calcule, combine, _stratégise_, lance des pièces à droite, à gauche, en
+diagonale; cet être pense au jeu, rien qu'au jeu. Il comprend qu'en
+avançant le deuxième pion du cavalier, il découvre brusquement la reine
+et met la tour de l'adversaire sous une double prise; il _sait_ que dans
+deux coups, le roi, mis dans l'impossibilité de _roquer_, devra
+s'avancer d'une case et se placer sous le feu d'une batterie de
+cavaliers, soutenue par un fou qui n'attend que le moment propice pour
+agir.
+
+Mais moi--le moi _réel_--est étranger à ces combinaisons, à ces calculs.
+Son échiquier à lui, c'est Golding lui-même. Les fibres intimes de
+Golding s'entrecroisent devant lui comme les lignes du damier, et ce
+qu'il fait jouer sur ces cases humaines, c'est sa volonté, c'est son
+attention, c'est toute la force de ses nerfs, toute la projection de son
+activité...
+
+Lui ne se doute de rien. Il joue, il s'efforce de parer les coups que je
+lui porte. Oh! il n'échappera pas à la pénétration de ma volonté. Il
+défend sa partie d'échecs; mais combien plus grave, combien plus
+intéressante cette partie qui se joue entre son cerveau inerte et mon
+cerveau actif! J'ai les yeux fixés sur ce front lisse, où n'apparaît pas
+une ride; et sans qu'il s'en doute--qui pourrait s'en douter
+d'ailleurs?--je pratique dans ce front mon travail incessant de
+perforation.
+
+Mon regard se fait vrille, il s'est appuyé,--pointe d'acier vivant--sur
+cette tête dans laquelle repose inconnu le secret que j'ai juré de
+pénétrer. Mouvement bizarre, en vérité. Le rayon qui s'échappe de mes
+yeux se pose sur son front et tourne sur lui-même comme la pointe d'un
+vilebrequin. Oh! ce ne sera pas un travail d'un jour. Car ce crâne est
+remarquablement dur. Et puis, s'il allait _sentir_ cette pointe qui
+menace son cerveau? Plusieurs fois déjà il a froncé les sourcils comme
+pour se débarrasser d'une sensation importune. C'est que sans doute
+l'_outil_ mord dans la chair vive, c'est que déjà se produit le
+_chatouillement_ de la pointe qui attaque l'épiderme...
+
+J'ai été dérangé tout à l'heure: le directeur est venu nous trouver, il
+s'est assis auprès de nous, il a suivi avec intérêt les péripéties de la
+partie. J'ai fermé à demi les yeux. S'il allait voir--lui--le travail
+auquel je me livre! J'ai eu une tentation infernale. Il faut que je
+parle. De quoi? Des deux amis de Golding, de Pfoster et de Trabler.
+C'est fait. Ces deux noms se sont échappés de mes lèvres. Le directeur a
+répondu:
+
+--Ils sont morts!
+
+Mais Golding! Golding est resté froid, il n'a pas tressailli, pas un
+mouvement, pas un frissonnement, si léger qu'il soit, n'a témoigné qu'il
+ait entendu ces deux noms. Allons! il est fou! bien fou, puisqu'il a
+perdu jusqu'au souvenir...
+
+Tout à coup une atroce pensée traverse mon cerveau. Puisqu'il a oublié,
+il ne pense peut-être plus à ces faits, encore inconnus pour moi; si,
+lorsque je serai parvenu à ouvrir comme un coffre rouillé la boîte de
+son crâne, si je n'y pouvais rien lire, rien que le néant de l'oubli! Ce
+serait horrible. Sous ce visage pâle, mat, sous ce front blanc et
+impassible, j'ai peur que pas une pensée ne roule, que pas une idée ne
+s'agite!
+
+Mais je me souviens: quand il était encore Golding, l'homme d'affaires,
+pendant tout le jour, il semblait avoir perdu le souvenir des scènes qui
+se passaient le soir... à partir de six heures.
+
+Oui, je dois être sur la vraie piste. Il faut que je sache si--dans la
+folie--ne subsiste pas cette _assignation_ de l'inconnu qui le frappait
+à heure fixe, et qui, comme un témoin récalcitrant, l'entraînait de
+force là où il devait aller. La journée passe: un rayon de soleil nous a
+permis de descendre un instant au parc. À cinq heures, nous devons
+rentrer. Je suis seul de nouveau.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+
+Comment agir? Double danger. D'une part, il ne faut pas donner l'éveil à
+Golding, il faut qu'il ait confiance en moi. D'un autre côté, je dois
+être surveillé. Oh! certainement, puisque je suis fou, on doit craindre
+continuellement que l'accès ne se déclare. Il y a évidemment quelque
+part, et sans que je le sache, un point d'où quelque surveillant
+m'examine et m'écoute. En tout cas, comme je ne sais rien encore à cet
+égard, il faut être prudent. Si l'on pensait que je m'occupe de Golding,
+peut-être me séparerait-on de lui. Et alors! plutôt cent fois mourir,
+que de faire naufrage si près du port...
+
+Mais cette surveillance, quelle qu'elle soit, ne doit pas être
+incessante. J'admets que de temps à autre le gardien jette--par où
+donc?--un regard dans ma chambre. Mais si rien ne sollicite son
+attention, il est évident que ce coup d'oeil est seulement machinal,
+qu'il regarde et voit à peine, que le tout n'est fait que par acquit de
+conscience, et pour exécuter une consigne.
+
+De plus, cette surveillance peut être active au commencement de la
+soirée, mais plus tard! oh! plus tard, elle se fatigue certainement. Je
+dois me régler sur ces prévisions, qui sont exactes. J'ai deux sens à
+exercer, l'ouïe et la vue. Mon attitude, pendant que je _regarde_,
+pourrait éveiller l'attention. Donc pendant les premières heures,
+j'écouterai.
+
+Il sera bientôt six heures. Je me suis étendu sur mon lit comme pour me
+reposer, dans une attitude naturelle. Rien de forcé. J'ai les yeux
+ouverts, mais pour ne pas les fatiguer, je leur ai ordonné de ne pas
+_voir_. Le travail qui s'opère dans mon cerveau doit absorber toute mon
+activité, et de mes sens, celui-là seul doit agir, auquel je le
+commande.
+
+En ce moment, j'écoute. Mais encore, je n'écoute, encore bien que je les
+entende, aucun des bruits qui surgissent dans la maison. _J'entends_ le
+pas des gardiens, faisant leur ronde dans les corridors; mais j'écoute
+ce qui se passe dans la chambre de Golding.
+
+Il marche, lentement, de long en large, il va de la porte à la fenêtre.
+Il ne parle pas; aucun son ne s'échappe de ses lèvres. Oh! j'en suis
+sûr. Je sais que par la _tension_ voulue que j'exerce sur mes facultés,
+l'ouïe s'est développée en moi d'une façon extra-naturelle. Calculez
+donc, puisque toute ma force, toute mon énergie de sensation, au lieu de
+se disséminer sur mes cinq sens, se concentrent en un seul. Un, deux,
+trois, quatre, cinq... six! Voici l'heure! Écoutons.
+
+Il se passe quelque chose. Je l'aurais juré d'avance. Golding s'est
+arrêté brusquement. Il a semblé entendre quelque chose. La tête s'est
+penchée en avant comme pour écouter. Je le sais, parce que j'ai entendu
+son corps peser tout entier sur la pointe des pieds. Un meuble a remué,
+c'est qu'il a posé sa main sur le dossier pour ne pas perdre
+l'équilibre. Ah! ses talons ont de nouveau touché le plancher. Nouveau
+tressaillement du fauteuil. Il a abandonné ce point d'appui. Il reste
+immobile. Puis, voilà que d'un pas lourd, méthodique, régulier, d'un pas
+qui n'est en quelque sorte que l'ombre de cet _ancien_ pas que je
+connaissais, il s'est approché de son lit. Il ne le défait pas, car je
+n'entends pas le froissement des draps. Le lit craque dans toute sa
+longueur, Golding s'est étendu.
+
+Alors, oh! alors! je perçois un bruit sourd, que je reconnais. C'est sa
+respiration. Elle est lente, à deux temps, comme le soufflet d'une
+forge. Ce n'est pas le souffle de l'homme qui dort. Je ne me trompe pas,
+j'en suis certain: Golding est éveillé! Et sa respiration monotone
+continue à se faire entendre, pour moi seul. Elle n'est pas égale comme
+son. Parfois, je _saisis_ un soupir plus sonore, qui me rappelle les
+hou! de Black-Castle, mais comme si la bouche d'où ils s'échappent était
+serrée sous un bâillon.
+
+Je suis impatient... Mais non, l'heure passe. J'attendrai encore. Je ne
+veux rien précipiter. D'ailleurs, je perçois encore autre chose. Il se
+remue sur son lit. Ses bras heurtent quelquefois la cloison, ses jambes
+s'étirent comme si elles étaient mues par un ressort et vont frapper
+l'un des montants du lit... _Cela_ est la lutte, c'est la persistance
+mécanique de l'effort qui lançait sur Golding ses deux acolytes. Est-ce
+bien cela? En ce cas, la chose est simple. Il faut que, continuant mon
+travail d'excitation du sens visuel et du sens auditif, je parvienne à
+lire dans Golding comme dans un livre ouvert, à entendre l'écho de ses
+pensées, à percevoir ces mots qui se formulent dans son cerveau...
+
+
+
+
+ XXVII
+
+
+Minuit: je commence. Il sera plus facile de percer un trou dans la
+cloison, et _par là_, je plongerai sur Golding mon regard investigateur.
+Et pas d'instruments! Si seulement j'avais un canif! Après tout, où
+serait la difficulté? Non, de mes ongles, j'ouvrirai une issue dans ce
+bois. Ah! ils croient que je dors, et ils se disent: «Le fou est calme,
+ce soir!»
+
+Restez dans votre repos, mes maîtres. Le _fou_ suit raisonnablement un
+projet conçu... et demain, il saura tout...
+
+Comme ce bois est dur!
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+
+Deux nuits ont suffi à ce travail. J'ai dû déployer toute mon énergie; à
+certains moments, le sang jaillissait de mes ongles. Mais cela me
+préoccupait peu, je vous jure. Cette nuit, je le verrai dormir. Dort-il
+d'abord? Je n'en sais rien, et même ce souffle que j'entends à travers
+la cloison ne me paraît pas celui d'un homme endormi.
+
+Cependant, il ne quitte pas son lit... une seule remarque: il semble que
+son poids s'alourdisse de plus en plus.
+
+Est-ce que l'entassement des souvenirs et... qui sait? des remords
+aurait un poids effectif... plus la nuit avance, plus par conséquent les
+souvenirs s'amassent dans son cerveau, plus j'entends le lit gémir et
+craquer, comme si ses pensées étaient de plomb.
+
+Que cette journée me paraît longue! Des échecs, je ne me préoccupe plus.
+Je joue machinalement, sans y songer, et je le regarde.
+
+Mais c'est singulier. J'aurais pensé que ce travail de _perforation_ se
+serait accompli plus vite... je ne puis encore rien lire dans ce
+cerveau. Oh! il y a des moments je voudrais le déchirer de mes ongles
+comme j'ai déchiré la muraille...
+
+Tiens! un couteau!
+
+
+
+
+ XXIX
+
+
+Comment se trouve-t-il dans ma chambre? D'où vient-il? Qui l'a apporté
+ici? Un couteau, et dont la lame paraît solide, sur ma foi. Ce n'est pas
+un couteau de table, ce n'est pas moi qui l'ai pris à la table du repas.
+On nous surveille trop. Non, non. Je me souviens. Le gardien est entré
+ce matin; il coupait une pomme. C'est évidemment lui qui a oublié là cet
+outil...
+
+Un couteau: cela peut servir à tant de choses. Il est bien emmanché,
+bien en main. Comme on donnerait un bon coup, avec cela... de haut en
+bas...
+
+Le gardien est venu. Ah! j'ai bien compris pourquoi. Il est inquiet, cet
+homme, il sait qu'il a laissé son couteau quelque part, et sa
+responsabilité s'inquiète. Il ne me demande rien tout d'abord. Il me
+souhaite le bonsoir, mais en même temps il regarde à droite et à gauche.
+Moi, je suis assis tout naturellement, sur une chaise, devant ma table.
+J'ai caché le couteau dans ma manche. Pourquoi, après tout? Il serait si
+simple de lui dire: Mon brave homme! je sais ce que vous cherchez. Voici
+votre couteau.
+
+Non, je ne lui dirai rien. Tenez, voilà qu'il m'interroge. Oh! sans
+avoir l'air d'attacher à sa question la moindre importance:
+
+--Est-ce que par hasard vous n'auriez pas trouvé un couteau?
+
+--Un couteau! ici! oh! non.
+
+Si vous voyiez de quel air placide je réponds.
+
+Il est convaincu que je dis la vérité. Comme c'est chose amusante que de
+tromper. Il jette un dernier coup d'oeil autour de lui, mais, bon gré,
+mal gré, il faut bien qu'il y renonce. S'il se doutait que je le sens,
+là, tout près de ma chair, et que le fou--car je suis un fou--se moque
+_in petto_ de l'homme raisonnable.
+
+Il est parti. Pourquoi ai-je gardé ce couteau? Sur mon âme, je ne
+pourrais le dire. Mais cet acier froid me cause une agréable sensation.
+On dirait--oui, en vérité--que cette sensation _s'harmonise_ avec
+quelque secrète pensée de mon coeur...
+
+Six heures! à mon poste.
+
+
+
+
+ XXX
+
+
+L'ouverture que j'ai pratiquée dans la cloison, est tout étroite. Mon
+plus petit doigt n'y pourrait passer, mais mon regard pénètre et
+embrasse, dans la chambre de Golding, un périmètre plus que suffisant.
+Du reste, je n'ai pas besoin de voir plus loin que son lit.
+
+Il s'est étendu. Il est sur le dos. Les yeux sont à demi fermés; leur
+expression est vague. Puis peu à peu, ils s'ouvrent, ils sont fixes, ils
+regardent quelque part. Où? ce n'est pas au plafond.--Que lui importent
+et le plafond et les quelques moulures de plâtre qui l'entourent? Non,
+son regard va évidemment _plus loin_.
+
+Il est étrange que mon attention ne se fatigue pas. Il me semble que je
+le regarderais ainsi pendant une année entière sans que ma paupière eût
+un frémissement. Il n'est pas beau, Golding. Sur ce visage d'ordinaire
+si frais, si rebondi, des rides se creusent... à l'heure sinistre. Un
+cercle olivâtre borde ses yeux. Évidemment il souffre. C'est un
+cauchemar qui danse sur sa poitrine. Smarra le tient à la gorge; et sous
+la pression de cette griffe, à laquelle nulle volonté ne résiste, les
+sons sortent inarticulés de sa poitrine.
+
+Voyons. Où est le point de son front que j'ai tenté de percer de mon
+regard? Justement, il s'est posé de trois quarts, je puis le considérer
+tout à mon aise...
+
+Va donc! courage! mon regard. Perce cette boîte osseuse, qui, semblable
+à une cassette d'avare, renferme ce qui est mon trésor à moi!
+
+Oh! comme je réunis toute la force de mon être dans ce regard, lentille
+au foyer de laquelle se concentre tout le rayonnement de ma volonté.
+C'est un livre durement fermé que la tête d'un homme: pas une fissure,
+pas un coin par lequel je puisse apercevoir ces pages, si intéressantes
+pour moi...
+
+Non. Et ce sourire errant sur ces lèvres. Par le ciel! Je crois qu'il me
+raille. Il semble dire: je tiens mon secret, il ne m'échappera pas.
+
+Que pourrais-je donc bien tenter pour hâter mon oeuvre? Quel dernier
+effort me conduirait à mon but? Oh! je ne reculerais devant rien.
+Maintenant qu'on me croit fou, que j'ai eu le courage d'accepter le
+doute, que je me suis livré à ceux qui nient ma raison, rien ne pourra
+me faire reculer.
+
+Peut-être suis-je encore trop loin de lui! À deux pieds cependant tout
+au plus. C'est encore trop sans doute. Il faut que je me rapproche, il
+faut--comment cette pensée ne m'est-elle pas venue plus tôt--que je sois
+auprès de lui. Ah! le couteau! Oui, c'est cela!
+
+La cloison est entamée. J'ai pu constater son épaisseur. Ce n'est rien.
+Quelques planches ajustées. J'introduis le couteau dans une fente, la
+lame fait levier. La planche cédera. C'est peu solide. Je suis _certain_
+qu'il n'entendra rien, il est absorbé par le _mystérieux_ qui l'obsède
+et l'étreint. Déjà la planche a plié, je puis passer mes deux mains.
+M'entendra-t-on du dehors? Tout est calme. Les gardiens sont endormis.
+Et puis le bruit sera-t-il violent? Je ne le crois pas. Tenez! j'avais
+bien raison de ne pas le croire. Voici que sous mon effort, lent,
+étudié--habilement étudié, je vous jure--la planche se sépare, la
+peinture s'est fendue dans toute sa longueur, se craquelant sans bruit.
+
+Là! cette première planche reste entre mes mains. Déjà, je puis passer
+le bras. Je l'ai touché, lui. Il n'a pas tressailli. Il n'a pas senti
+mes doigts qui s'appuyaient sur son corps. À l'ouvrage donc! La nuit
+commence seulement, j'ai tout le temps de mener l'oeuvre à bien. Il est
+curieux que je n'aie pas conçu plus tôt cette pensée. Je secoue la
+seconde planche, méthodiquement, prêt à m'arrêter au moindre bruit,
+dépassant une certaine moyenne dont mon oreille a fixé l'intensité. Elle
+tient assez fortement, celle-là. Bah! il serait trop ridicule de se
+décourager... en si beau chemin. Je le disais bien... La voilà qui
+s'ébranle. Elle est plus large que je ne l'avais supposé, c'est ce qui
+explique sa résistance... L'ouverture sera plus que suffisante.
+
+Je pourrai passer... c'est fait. Il s'agit maintenant de me glisser par
+cette ouverture. Oh! cela n'est pas difficile. Je me dresse à demi sur
+mon lit... la tête d'abord, puis les épaules. Il faut que je me mette de
+biais--de _champ_, comme disent les ouvriers--d'une main je m'appuie au
+lit, tout doucement. Mais, en vérité, il est inutile de prendre tant de
+précautions. Golding n'est-il pas plongé dans une sorte de catalepsie
+intermittente, qui, j'en ai la conviction, ne cessera qu'avec la nuit...
+la preuve de ceci, c'est que je suis dans sa chambre, c'est que j'ai pu
+passer par-dessus le lit, que j'ai même heurté ses jambes, et qu'il n'a
+pas eu conscience de ma présence.
+
+Tenez, en cet instant, est-ce qu'il sait que je suis là, courbé sur lui,
+que je le touche, que je l'enveloppe tout entier de mon regard? Ah! en
+vérité, cela est burlesque, de songer qu'un fou pourrait être aussi
+habile!
+
+
+
+
+ XXXI
+
+
+Et je ne puis rien voir! En vain mon oeil fouille, comme un bistouri, ce
+front sous lequel bouillonne son cerveau. En vain, je tends tous les
+ressorts de mon être. La matière inerte--qui s'appelle Golding--garde
+son secret. Malédiction! il faut cependant en finir! Je veux savoir, je
+saurai.
+
+Encore ce couteau! tout à l'heure il m'a semblé que cet acier s'était
+refroidi dans ma main comme pour me rappeler sa présence... Que
+pourrais-je donc en faire? En quoi ce couteau pourrait-il m'être utile?
+Ah! j'y songe... non... ce n'est pas une idée ridicule. Voyons, pas de
+précipitations! Qu'est-ce que je cherche après tout? Je veux ouvrir ce
+cerveau qui reste obstinément fermé? Lorsqu'un coffret rouillé résiste
+aux doigts qui s'efforcent d'arracher le couvercle, une lame d'acier a
+bientôt raison de cette résistance... Eh bien! le cerveau de Golding
+n'est-il pas ma cassette à moi, renfermant des richesses plus précieuses
+que toutes les pierreries du monde! Le couteau! oui, c'est cela. Il me
+faut faire sauter ce couvercle qui ferme son cerveau... ce couvercle,
+c'est le crâne. La lame sera-t-elle assez forte! Certes, avec un coup
+bien rapide, bien sec, la résistance de l'acier se décuplera. Je ne puis
+m'y reprendre à deux fois.
+
+
+
+
+ XXXII
+
+
+C'est fait.
+
+J'ai frappé, oh! d'une main sûre, allez. Il n'a pas poussé un soupir.
+Là, juste entre les deux yeux... la lame a pénétré de plus d'un pouce.
+Et c'est remarquablement dur, la boîte osseuse du cerveau. Je crois
+qu'il est mort... Oui, mais la vie persiste encore dans l'immobilité,
+précurseur de l'anéantissement définitif. Je retire la lame, le trou est
+béant, quelques gouttes d'un sang noirâtre... oh! presque rien... En
+vérité, j'aurais cru qu'il eût plus saigné que cela... L'ouverture est
+faite, c'est par là que je regarderai...
+
+Enfin! enfin! par l'enfer, je vois, je lis dans ce cerveau! Ah! je ne
+m'étais pas trompé! L'histoire n'est pas longue, allez! À tout problème,
+la solution tient en un chiffre... Dans ces fibres palpitantes, dans les
+dernières convulsions de ce cerveau qui se désorganise, qui se
+désagrège, je découvre le mystère. Ma peine n'a point été perdue. Et
+pour vous le prouver, tenez, je vais vous dire ce que c'était...
+
+Golding est un empoisonneur! Oh! comme je vois bien le mot _poison_
+écrit sur les parois de cet organe convulsé!... il y a là quelque chose
+de bien étrange... Golding n'a pas commis le crime seul... lorsqu'il a
+empoisonné Richardson (vous vous rappelez qui est ce Richardson,
+l'ancien propriétaire de Black Castle), il avait deux complices, Pfoster
+et Trabler... S'ils ont commis le crime, c'est qu'ils étaient les amis
+de Richardson... et ses légataires. Parbleu!... Mais quand ils se sont
+trouvés en face du cadavre, lorsque le mort a été descendu dans la
+chapelle blanche... vous savez, là-bas, au bout de l'allée du parc, ils
+ont eu peur les uns des autres... et... oh! je lis tout cela dans la
+tête de Golding comme dans un registre ouvert... ils ont été saisis par
+la folie du _remords_...
+
+Non qu'ils regrettassent ce qu'ils avaient fait... mais ils étaient
+envahis par une indicible terreur... ils sentaient qu'un jour pourrait
+venir où l'un dénoncerait l'autre... et ils se surveillaient, et à
+partir de six heures... heure à laquelle la victime avait rendu le
+dernier soupir... ils ne se quittaient plus. Leur crime les étreignait
+et les liait dans les chaînes d'une complicité défiante.
+
+Ah! je ne déchiffre plus qu'avec difficulté. En vain mon couteau fouille
+avec rage ce cerveau que gagne l'inertie de la mort. Rien!... rien!...
+plus rien!
+
+.....................................................................
+
+«Hier, lit-on dans le _New-York Advertiser_, un crime horrible a été
+commis dans la _Lunatic Asylum_ du docteur Gresham. L'honorable M.
+Golding a été assassiné par son voisin de cellule, M. X., dans un accès
+de folie furieuse. L'insensé l'a tué à coups de couteau dans le crâne.
+Quant à M. X., il est mort presque immédiatement dans des convulsions
+tétaniques. Le coroner a rendu un verdict de double décès par suite
+d'actes inconscients résultant d'aliénation mentale.»
+
+ FIN DES FOUS
+
+
+
+
+ LE CLOU
+
+
+Nul ne peut nier qu'il se manifeste entre les êtres vivants, alors que
+les hasards de la vie les mettent en présence les uns des autres, des
+influences inhérentes à leur nature, et qui se traduisent soit par une
+attraction, soit au contraire par une répulsion involontaires. C'est ce
+qu'on désigne vulgairement par les mots _sympathie_ et _antipathie_.
+Mais il est à remarquer que ces manifestations présentent, selon les
+individus, de notables différences, quant à leur valeur ou à leur
+intensité. La bienveillance de certains caractères peut--et cela se voit
+souvent--développer chez un individu une trop grande facilité de
+sympathisation qui l'entraîne vers les inconnus conduits sur son chemin
+par les accidents de l'existence; au contraire, certains caractères dits
+malheureux, malveillants, ont pour premier principe la défiance et
+montrent à tout nouveau venu une singulière antipathie, sans motif
+concevable. Ce sont là des extrêmes, malheureusement trop fréquents.
+Mais il faut reconnaître que les sentiments, naissant ainsi dans ces
+caractères de premier mouvement, sont mobiles et cèdent au bout de très
+peu de temps à la fréquentation et à une connaissance plus complète de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+Chez quelques personnes privilégiées--et c'est de celles-là qu'il faut
+ici parler--les sentiments sympathiques ou antipathiques se développent,
+non pas en raison de la nature même de celui qui les éprouve, mais au
+contraire en raison de la nature de celui qui les inspire.
+
+Maurice Parent--un de mes collègues du ministère de...--se trouvait dans
+ce dernier cas. Ce n'était pas un homme de parti pris; il n'était par
+nature ni bienveillant ni malveillant; en général, à première rencontre,
+il était froid, mais sans sécheresse; poli, mais sans affectation. Ne se
+livrant pas du premier coup, il semblait attendre que quelque
+circonstance guidât son choix. En résumé, serviable et aimable, nul ne
+rendait plus obligeamment un service; et si ses véritables amis
+n'étaient pas aussi nombreux que le sont ceux des hommes qui donnent ce
+titre à toutes leurs _connaissances_, du moins la société qu'il s'était
+choisie formait-elle un véritable cercle d'affection et de dévouement.
+
+Avec ce caractère, on comprend que, de la part de Maurice, les
+manifestations de sympathie ou d'antipathie à première vue avaient
+d'autant plus de valeur qu'elles étaient plus rares: elles procédaient
+évidemment d'une influence à laquelle Maurice obéissait, sans que sa
+volonté en fût complice; il subissait une coercition intime, alors que,
+contre sa manière d'agir ordinaire, il témoignait clairement qu'une
+attraction ou une répulsion se produisait en lui à l'égard d'un
+étranger.
+
+En somme, j'avais reconnu pendant longtemps que ces manifestations,
+d'ailleurs, je le répète, fort rares, se trouvaient d'ordinaire
+justifiées par les circonstances ultérieures. La première fois que
+Maurice m'avait vu, il m'avait tendu la main; et j'ose dire qu'il avait
+été bien inspiré. Car jamais amis ne furent plus intimes et ne
+méritèrent mieux l'un de l'autre. Ainsi pour quelques autres. Au
+contraire, il m'était arrivé de me lier précipitamment avec des hommes
+que Maurice avait accueillis froidement, durement même, qu'il avait
+toujours évités, en dépit de mes instances. Et j'avais dû reconnaître
+que son instinct ne l'avait pas trompé. De ces hommes, j'avais toujours
+eu à me plaindre, de quelques-uns même très gravement.
+
+Je m'étais donc habitué à suivre ses avis et m'en étais bien trouvé.
+Cependant, en un point, nous n'avions pu tomber d'accord, et je dois
+faire une exception en ce qui concerne une troisième personne, Charles
+Lambert, qui, avec Maurice et moi, travaillait au même ministère--même
+division--même bureau et même pièce.
+
+Maurice était commis-principal; Lambert de seconde et moi de troisième
+classe. Mais il est bien entendu que nous ne conservions entre nous
+aucune hiérarchie et que nous nous entendions à merveille. Quand je dis:
+Nous nous entendions,--ceci demande explication. Et ici deux portraits
+sont nécessaires. Je commencerai par Maurice, que nous appelions
+plaisamment notre doyen, quoiqu'il ne fût notre aîné que de quelques
+années.
+
+Maurice Parent avait trente-trois ans: c'était un homme de taille
+moyenne, mince et non maigre; ses traits ne présentaient aucun caractère
+saillant, à l'exception de la partie supérieure de son visage. Ses yeux,
+fortement enfoncés sous leurs orbites, étaient de cette couleur indécise
+que les Anglais appellent--_grey eyes_--yeux gris. Il étaient mobiles,
+vifs, mais offraient surtout une particularité remarquable. Lorsque
+Maurice portait son attention sur un objet quelconque, ce qui lui
+arrivait souvent, car il était rêveur et méditatif, il semblait que son
+regard devînt _aigu_, que l'iris et la pupille se contractassent de
+façon à former--si je puis, dire--une _pointe_, une sorte de vrille ou
+faisceau de rayons convergeant vers un point unique. En examinant de
+plus près ce qui me paraissait une sorte de phénomène, je constatai que
+dans ces périodes d'attention excessive ses yeux déviaient sous
+l'influence d'un strabisme temporaire, si bien que les rayons des deux
+yeux _convergeaient_, en effet, plus vivement qu'ils ne le font
+d'ordinaire sur l'objet examiné. Ce regard produisait sur celui qui le
+subissait un effet désagréable, comme si une pointe eût pénétré dans les
+chairs, et quand il se _plongeait_ dans vos propres yeux, vous étiez
+obligé--involontairement--de cligner les paupières avec une sensation
+douloureuse.
+
+Maurice était depuis dix ans dans l'administration; son avancement
+n'avait pas été très rapide, mais cette lenteur ne pouvait être
+attribuée qu'à lui-même, et il le reconnaissait. Doué d'une immense
+facilité, il se débarrassait du travail de la journée en quelques
+instants et s'adonnait, pour sa propre satisfaction et pendant tout le
+reste de son temps, à des études personnelles, portant particulièrement
+sur les mathématiques et la chimie. Il avait, d'ailleurs, une certaine
+aisance et ne conservait sa place que pour avoir un _centre_, c'était
+son expression.
+
+Il est naturellement inutile que je parle de moi, mon rôle se bornant à
+peu près à celui de narrateur; je passe donc à _notre_ camarade--ou
+mieux à _mon_ camarade Charles Lambert.
+
+Je fais cette distinction à dessein, et elle sera expliquée plus loin.
+
+Il n'y a qu'un mot qui puisse bien rendre le sentiment que m'avait
+inspiré Lambert: C'était un garçon éminemment sympathique,--_à moi_ bien
+entendu. Il était de taille élevée, de forte constitution, ses épaules
+étaient larges, sa poitrine était puissante. On devinait une nature
+éminemment vivace. La vitalité débordait en lui. Cependant, il y avait
+dans toute sa personne une sorte de _nonchaloir_, disons mieux, de
+prostration qui excitait à la fois, et l'inquiétude, et une sorte de
+pitié. Il ne se tenait pas droit, mais un peu voûté. On aurait cru--à
+première vue--que cette vitalité dût produire chez Lambert des efforts
+continuels vers la vie active. Loin de là, ce grand corps semblait, avec
+toute sa santé, avec son exubérance de puissance, succomber sous sa
+propre force. Ses mouvements étaient lents, ses manières
+extraordinairement douces, presque câlines. Mais, au-dessus de tout,
+Lambert était et paraissait doux et inoffensif. Sa tête était belle. Des
+traits parfaitement réguliers, barbe et cheveux d'un châtain clair, de
+beaux yeux d'un bleu limpide, bien fendus et se laissant voir jusqu'au
+fond.
+
+Lambert réalisait, dans toute la force du terme, le type de l'employé
+modèle. Seul de nous trois, il était marié; nous avions vu sa femme deux
+ou trois fois, c'était une charmante petite créature, à l'oeil vif, aux
+cheveux noirs. Lambert vivait avec elle et sa mère; mieux que cela, il
+les faisait vivre. Et que gagnait-il? deux mille quatre cents francs par
+an, deux cents francs par mois. Bien peu pour un ménage sur lequel pèse
+une charge supplémentaire. Mais il n'avait pas d'enfant. Lambert était
+le premier au travail, et même, il faut avoir le courage de tout avouer,
+son assiduité était telle que bien souvent j'en avais abusé pour le
+prier de faire les travaux dont j'étais chargé, afin de pouvoir prendre
+dans la journée quelques heures de liberté. Lui ne se plaignait jamais,
+souriait si je lui demandais un service, et s'empressait de me le
+rendre. Il paraissait que son traitement modique lui suffît, car il
+n'avait pas de besoins, ne se permettait aucune dépense, passait toutes
+ses soirées en famille, en résumé, était un véritable modèle d'ordre et
+de régularité.
+
+Du reste, gai, bon enfant, franchement rieur, et, ce dont je lui savais
+gré, ne jouant pas à la victime. Lorsque, Maurice et moi, nous
+racontions avoir assisté à une partie de plaisir, il nous écoutait de
+toutes ses oreilles et s'amusait de nos récits.
+
+Tel était l'homme qui, depuis trois ans, était attaché à notre bureau.
+Je le répète, il m'était éminemment sympathique.
+
+La première fois que Maurice l'avait vu, il l'avait longuement fixé, de
+ce regard dont j'ai parlé; puis quand le soir Maurice m'avait pris le
+bras pour quitter le ministère:
+
+--Eh bien! homme d'intuition, lui avais-je demandé, que penses-tu de
+notre nouveau camarade?
+
+Maurice avait répondu brusquement:
+
+--C'est un infâme coquin!
+
+Je ne pus retenir un cri de surprise: j'avais, je l'ai dit, grande
+confiance dans le jugement de Maurice. Mais, cette fois, j'étais certain
+qu'il était absolument en défaut. Je ne voulus même pas discuter.
+J'attendis. Six mois se passèrent; j'avais examiné Lambert avec le plus
+grand soin, et j'avais constaté ce que j'ai exposé plus haut. J'aimais
+et j'estimais ce courageux travailleur, qui ne songeait qu'à assurer le
+pain quotidien à sa famille; je l'avais vu le dimanche passer gaiement
+dans les rues, sa petite femme au bras. J'avais été reçu chez lui; je
+l'avais trouvé plein de tendresse pour sa femme et d'égards pour sa
+belle-mère.
+
+Un soir donc, je posai de nouveau à Maurice la question à laquelle il
+avait déjà si étrangement répondu. Je restai stupéfait.
+
+--Je te répète, me dit Maurice, que c'est un infâme coquin.
+
+--Tu es fou.
+
+--Préfères-tu une affreuse canaille? je te laisse le choix.
+
+--Mais sur quoi te bases-tu?
+
+--Je t'expliquerai cela un jour: cela est. Que cela te suffise.
+
+--Que lui reproches-tu? Connais-tu quelque grave secret dans son passé?
+
+--Il n'a pas plus de passé que nous. C'est un coquin... d'avenir, mais
+non de passé.
+
+--Ah! fis-je en riant ironiquement, bien que cette conviction, si
+fortement exprimée, me causât une douloureuse impression; tu prédis
+l'avenir maintenant?...
+
+--Je ne prédis pas... je sais. Du reste, tu me feras plaisir en ne m'en
+parlant plus... avant que je t'en parle moi-même.
+
+Notre situation était en réalité singulière. J'avais la plus grande
+affection pour Maurice et une amitié réelle pour Lambert. Quoique
+Maurice ne fît rien paraître de l'antipathie que lui inspirait notre
+collègue, cependant je me sentais gêné moi-même. Vingt fois dans la
+journée, je me surprenais à étudier le visage de mes deux amis et à me
+demander:
+
+--Pourquoi Maurice déteste-t-il ce garçon?
+
+Je n'y comprenais rien. Naturellement Lambert, tout en faisant bonne
+figure à Maurice, n'était pas sans comprendre qu'il n'y avait pas de ce
+côté-là grande amitié pour lui. Mais il en avait pris son parti. Tout
+d'abord, il avait tenté de se concilier les bonnes grâces de notre
+compagnon. Mais Maurice lui avait répondu en riant, avec une sorte
+d'ironie dont seul je comprenais le sens.
+
+Parfois, au beau milieu d'une conversation, Maurice, s'adressant à moi,
+s'écriait:
+
+--Je dis que c'est un hideux coquin!
+
+Je rougissais malgré moi; je feignais de comprendre qu'il s'agissait
+d'une allusion à une personne absente. Lambert, d'ailleurs, le pauvre
+garçon, ne pouvait se douter qu'il fût question de lui. Je le
+considérais sans qu'il s'en aperçût. Et je le voyais toujours le même,
+avec sa physionomie placide, travaillant et piochant tout le jour.
+
+Peu à peu, cependant,--et au prix de combien d'efforts?--je parvins à
+briser la glace; une certaine cordialité régna dans nos triples
+relations, et, pour la sceller, je proposai que désormais, tous les
+quinze jours, le mercredi, nous nous réunissions le soir pour boire un
+verre de bière et jouer aux dominos, dans un petit café situé à quelque
+distance du ministère.
+
+Je dois dire un mot de ces parties de dominos. Maurice était d'une force
+exceptionnelle à tous les jeux,--mais à la condition expresse qu'il fît
+_attention_. La plupart du temps, il causait en poussant les dominos ou
+en jetant les cartes, et commettait erreurs sur erreurs. Nous nous
+moquions de lui; le café dont je parle était très fréquenté par nos
+collègues, qui se mêlaient souvent à notre petite société. On jouait
+avec Maurice, on le faisait causer. Il perdait et on riait. Quelquefois
+il disait: «Je parie gagner la prochaine partie contre n'importe lequel
+d'entre vous.»
+
+
+On acceptait. Maurice se mettait au jeu. En ce cas-là on pouvait lui
+parler, chercher à le distraire. Rien ne parvenait à l'émouvoir, son
+regard prenait cette singulière fixité que j'ai essayé de décrire, et il
+gagnait à coup sûr. _Jamais_, dans ces conditions, je ne l'avais vu
+perdre avant l'arrivée de Lambert. Mais, chose bizarre, ou plutôt très
+explicable sans doute, en ce sens que le nouveau venu était au moins
+d'égale force, il était rare que Maurice pût gagner une partie contre
+Lambert. Pour tout dire, ils se retiraient presque toujours _ex æquo_.
+
+Je dis à Maurice:
+
+--Je comprends que tu n'aimes pas Lambert, affaire d'amour-propre
+froissé, tu ne peux pas le gagner.
+
+--Tu es un sot, me répondit sèchement Maurice; avant les parties de
+dominos, je t'ai affirmé que cet homme était un coquin. _Après_, je
+l'affirme encore et plus _certainement_. Du reste, sois tranquille, je
+le gagnerai.
+
+En effet, au bout de quelques mois, Lambert perdait comme nous tous;
+d'où je conclus que Maurice avait compris sa _manière de jouer_.
+
+J'ai dit que Lambert m'avait quelquefois emmené chez lui. Jamais il
+n'avait fait à Maurice la moindre proposition. Mais un jour, c'était à
+peu près à la moitié de la troisième année (et je parle de ce délai de
+trois ans parce que ce fut à l'expiration de cette période que nous nous
+trouvâmes séparés, par des circonstances dont je ferai plus loin
+mention), un jour donc, Lambert, venant au bureau avec un visage
+rayonnant, nous raconta que c'était la fête de sa femme, qu'il serait
+bien aise, si nous voulions accepter tous deux un dîner sans cérémonie
+et une tasse de thé dans la soirée. Pour mon compte, j'acceptai sans
+hésiter. Je regardai Maurice, qui, à ma grande surprise, déclara qu'il
+_remerciait_ Lambert de cette invitation et qu'il m'accompagnerait. Il
+avait singulièrement appuyé sur le mot _remerciait_; mais, en somme, il
+acceptait. J'en fus enchanté et je profitai d'un moment de tête-à-tête
+pour lui serrer la main, en le félicitant de s'être débarrassé de ses
+fausses préventions.
+
+--Ah! ah! fit-il en riant, tu prends bien les choses!
+
+Puis, redevenant tout à coup sérieux:
+
+--N'oublie pas ce que je t'ai dit: Cet homme est un coquin!
+
+--Alors pourquoi vas-tu chez lui?
+
+--_Parce que_ c'est un coquin.
+
+Je haussai les épaules. À six heures du soir, nous sonnions tous deux à
+la porte de Lambert, qui demeurait dans une modeste rue, à cinq minutes
+du ministère. C'était au quatrième étage, le dernier d'ailleurs de la
+maison. Je savais que le loyer était de quatre cents francs.
+L'appartement était petit, mais très convenable, et surtout d'une
+excessive propreté. Bien qu'il fût évident qu'on avait donné à toutes
+choses le petit _coup de fion_ de la circonstance, on devinait que
+c'était là en tout temps un intérieur bien tenu, ou, pour tout dire,
+tenu par deux femmes.
+
+Lambert vint à nous les mains ouvertes. La table était dressée dans la
+chambre à coucher, le lit étant dissimulé par des rideaux de perse.
+
+Notre collègue présenta Maurice à sa femme. C'était, je l'ai dit, une
+gracieuse petite créature, alerte, pimpante, à l'oeil brillant. Ce
+jour-là, elle était charmante. Ses cheveux noirs, relevés avec goût,
+faisaient ressortir la blancheur mate de son teint, et elle semblait
+tout heureuse de cette fête improvisée en son honneur.
+
+La mère de Mme Lambert, qui se nommait Mme veuve Gérard, était une femme
+de soixante ans, un peu forte, à l'oeil craintif, et paraissant, malgré
+son âge, timide comme une jeune fille. D'ailleurs, elle semblait aimer
+vivement son gendre, et je crois que jamais belle-mère n'avait mieux
+compris la _passivité_ indispensable dans la vie de famille ainsi
+organisée.
+
+Quant à Lambert, c'est l'homme heureux dans toute sa franchise. Pas de
+contrainte, un _laisser-aller_ sincère qui me touchait plus que toutes
+les protestations. Il n'avait pas besoin de nous dire que nous étions
+_chez nous_, en étant chez lui. Cela se sentait de reste.
+
+La soirée fut charmante. Maurice, malgré ce qu'il m'avait dit encore le
+matin même, semblait se livrer tout entier. Il était plein de
+cordialité; je remarquai même--et ceci soit dit sans reproche,--que,
+lorsque son regard s'arrêtait sur Mme Lambert, il était plein de
+douceur, je dirai même de langoureux intérêt.
+
+Après le dîner, Lambert et sa femme descendirent. Car il est inutile de
+dire qu'il n'y avait point de servante. Maurice et moi restâmes seuls
+avec Mme Gérard.
+
+--Ainsi, demanda Maurice, continuant une conversation précédemment
+commencée, les pauvres enfants se sont mis en ménage sans patrimoine?
+
+--Hélas! oui, monsieur, répondit Mme Gérard, il y a de cela six ans
+maintenant. Mais voici le plus cruel. Mon mari avait un ami intime, que
+j'appellerais presque un frère. Cet ami lui avait formellement promis
+qu'à sa mort il laisserait sa petite fortune à notre fille. Mon mari
+mourut le premier; son ami me répéta sa promesse; et quand le mariage se
+fit, je comptais pour mes chers enfants sur cet héritage plus ou moins
+prochain. Mais un accident amena la mort de cet ami, et...
+
+--Et il n'avait pas fait de testament, acheva Maurice.
+
+--En effet. Vous savez que ce sont là des choses qu'on remet toujours au
+lendemain. C'est une faiblesse qu'il est bien difficile de blâmer...
+
+--Si bien que cette dot, sur laquelle pouvait compter Lambert,
+s'évanouit tout à coup...
+
+--Oh! il ne se plaignit pas. Il se mit au travail avec courage et
+persévérance. Du reste, vous savez aussi bien que moi la façon dont il
+se conduit... C'est un coeur d'or.
+
+--Et quel était le chiffre de cette petite fortune?
+
+--Une centaine de mille francs. Mais, entre les mains de Lambert, ce fût
+devenu une véritable fortune; car il est bien intelligent, monsieur, et
+si vous l'aviez entendu expliquer ses plans...
+
+--Avant le désastre, bien entendu.
+
+--Certainement. Depuis il n'en a plus parlé.
+
+Lambert et sa femme rentrèrent dans le salon.
+
+La soirée s'écoula. Vers dix heures, Maurice se plaignit d'une douleur
+névralgique à la tempe.
+
+--Vous n'auriez pas un peu de laudanum? demanda-t-il à Lambert.
+
+--Non, répondit celui-ci, ni rien qui y ressemble.
+
+--Cela se passe, du reste.
+
+Quelques personnes étaient venues achever la soirée chez les Lambert; je
+ne fis guère attention à elles, car je ne les connaissais point. Je
+remarquai seulement une veuve d'une trentaine d'années, assez gentille.
+
+Mme Gérard, voyant que je la regardais, me dit à voix basse et en
+souriant:
+
+--Si vous n'étiez pas si jeune, voilà une charmante femme... et cinq ou
+six mille livres de rente.
+
+--Et pas de testament à faire, dit Maurice en souriant et du même ton.
+
+Je quittai la maison, enchanté de ma soirée. Je ne voulus même point, en
+sortant, demander à Maurice quel était son avis. Je sentais que ses
+préventions m'auraient fait l'effet d'une véritable ingratitude.
+
+Quelques mois se passèrent. Aucune circonstance ne se produisit, du
+moins _à ma connaissance_, qui pût influer d'une façon défavorable sur
+mes relations avec Lambert. Je dois reconnaître, d'ailleurs, que Maurice
+paraissait avoir abandonné son système d'ironie à l'égard de sa
+_victime_, comme j'appelais Lambert en plaisantant. Maurice ne me
+parlait jamais de lui. Seulement, une nouvelle invitation nous ayant été
+adressée par Lambert, Maurice l'avait refusée, mais très poliment.
+
+Nous continuions, comme par le passé, à nous réunir tous les quinze
+jours dans la soirée, au café dont j'ai déjà parlé. C'étaient toujours
+les mêmes parties de cartes et de dominos.
+
+Un soir, c'était en plein été, le 12 août 187., il était environ sept
+heures. Nous avions dîné ensemble, Maurice et moi. Nous nous dirigeâmes
+vers notre café; quelques-uns de nos collègues nous avaient précédés. La
+conversation s'engagea, puis on apporta les cartes. Les parties
+s'organisèrent. Quelqu'un fit alors remarquer que Lambert n'était point
+encore venu, et le fait était d'autant plus extraordinaire que sa
+ponctualité était la même, qu'il s'agit du travail ou d'une partie de
+plaisir. Huit heures sonnèrent. Lambert ne venait pas. Je ne sais quelle
+vague inquiétude s'emparait de moi.
+
+--Lambert serait-il malade? dis-je à voix haute.
+
+--Impossible, répondit quelqu'un. N'est-il pas venu au bureau dans la
+journée? N'est-il pas parti en même temps que nous, bien portant comme à
+l'ordinaire?
+
+On me suggéra l'idée de l'aller chercher; je ne sais qui. Mais ce
+n'était pas Maurice, qui paraissait absorbé dans une laborieuse partie
+de piquet. Je pris mon chapeau, sortis du café, et, quelques minutes
+après, je sonnais à la porte de Lambert.
+
+Il vint m'ouvrir et parut surpris de me voir.
+
+--Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il.
+
+Sa femme était derrière lui; j'entrai dans la chambre. La vieille mère
+se trouvait à sa place accoutumée.
+
+--Mais, répondis-je en riant, il y a simplement ceci: on vous attend au
+café, et je viens vous enlever.
+
+Lambert sembla hésiter, puis:
+
+--Non, pas ce soir, dit-il. Il fait si chaud que, ma foi, j'aime mieux
+rester ici, bien à mon aise... on étouffe dans votre café!
+
+--Tu m'as promis de rester, dit doucement sa femme.
+
+--Vous voyez, reprit Lambert, ma parole est engagée.
+
+--Ah! madame, fis-je en m'adressant à la femme, nous ne vous prenons
+votre mari qu'une seule fois en quinze jours: Vous n'avez pas le droit
+de le garder, il est à nous...
+
+Enfin, j'insistai tant et si bien, que Lambert se décida: il embrassa sa
+femme qui sourit en levant le doigt comme si elle eût voulu lui exprimer
+un mécontentement plaisant; il serra la main de sa belle-mère et me
+suivit.
+
+Sa femme nous accompagna jusqu'au palier.
+
+--Ah! dit Lambert en se retournant, n'oublie pas de rentrer l'oiseau
+avant de te coucher... Il y a eu de l'orage quelque part, et la nuit
+pourrait être fraîche.
+
+--Oui, mon ami.
+
+Je note ces futiles circonstances, parce que pas un détail de cette
+scène n'a pu sortir de ma mémoire, en raison des événements terribles
+qui l'ont suivie.
+
+--Ma foi, me dit Lambert, comme nous nous dirigions vers le café, je ne
+sais quelle paresse me tenait aujourd'hui, mais je m'étais bien juré
+cependant de ne pas sortir.
+
+--Je suis un tentateur, répliquai-je; mais en somme vous n'êtes
+peut-être pas fâché d'avoir été tenté.
+
+Nous arrivions. Un instant après, Lambert était engagé dans une
+vigoureuse partie de dominos à quatre. Maurice était son partner.
+
+La soirée se passa comme à l'ordinaire. Dix heures sonnèrent.
+
+À ce moment, la porte du café s'ouvrit violemment; une femme haletante,
+essoufflée, se précipita dans l'intérieur, courut à Lambert, le prit par
+le bras, et d'une voix que l'émotion rendait presque inintelligible:
+
+--Monsieur! monsieur! venez vite! Ah! mon Dieu! la pauvre femme!
+
+Nous restâmes stupéfaits. Lambert était devenu horriblement pâle.
+
+--Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé? demandâmes-nous tout d'une voix.
+
+Nous apprîmes alors qu'un horrible accident venait d'arriver; Mme
+Lambert était tombée par la fenêtre, et s'était tuée sur le coup.
+
+Nous nous élançâmes aussitôt, sans raisonner, vers la maison de notre
+ami, qui, plus prompt que nous, courait de toute la vitesse de ses
+jambes. Maurice lui-même semblait très ému, et m'entraînait en me
+serrant le bras. Nous pénétrâmes dans la cour de la maison, encombrée
+par les voisins et les locataires.
+
+Nous nous frayâmes un passage à travers la foule, et parvînmes au milieu
+de la cour. Là, un horrible spectacle frappa nos regards.
+
+Une masse sanglante gisait sur le sol. La tête avait frappé le pavé, et
+sous le choc s'était ouverte; la cervelle avait jailli hors du crâne.
+Pauvre petite femme! Tout ce corps était brisé, écrasé, mutilé; la face
+disparaissait sous des plaques sanglantes. Lambert était à genoux auprès
+d'elle; il avait passé son bras sous le cou de la morte, et, les yeux
+fixés sur cette horrible destruction, il restait pâle, inerte, sans voix
+et sans larmes. Mais on voyait tout son visage se crisper sous les
+tortures d'une effroyable émotion.
+
+Je ne sache rien de plus terrible. Avoir quitté, il y a deux heures à
+peine, une femme qu'on aime, l'avoir laissée pleine de vie, de santé,
+d'avenir... et tout à coup, sans transition, la voir, là, sous ses yeux,
+inanimée, défigurée, sanguinolente... c'est plus que n'en peut supporter
+la constitution humaine. Lambert tomba en arrière, à demi évanoui. On
+l'entraîna loin de cette scène déchirante.
+
+Quant à la mère de cette pauvre femme, son état était plus effrayant
+encore: elle avait vu sa fille tomber par la fenêtre, et subitement,
+comme par un coup de foudre, elle avait été frappée de paralysie... ses
+jambes avaient refusé de la porter, et elle était restée dans son
+fauteuil, clouée, la tête seule et le cerveau vivant encore en elle...
+elle attendait qu'on lui remontât le corps de sa bien-aimée...
+
+Nous prîmes le cadavre sur nos bras, et lentement... oh! bien lentement,
+comme si nous avions craint de faire du mal à la morte, qui, hélas! ne
+pouvait plus souffrir, nous parvînmes à l'appartement de Lambert, et
+nous déposâmes sur le lit ces restes sanglants et inanimés.
+
+Comment l'accident était-il arrivé? Comme arrivent tous les accidents.
+Mme Lambert avait voulu retirer la cage de l'oiseau avant de se mettre
+au lit. Cette cage était suspendue à un clou, situé en dehors de la
+fenêtre. À ce moment, avait-elle été prise d'un étourdissement?
+avait-elle perdu l'équilibre? son pied avait-il glissé? toujours est-il
+qu'elle était tombée dans la cour, la tête la première, entraînant la
+cage et, avec une telle force que le clou avait été arraché du mur.
+
+Inutile de dire que la cage avait été brisée en mille pièces.
+
+Les voisins qui occupaient l'appartement d'en face l'avaient vue tomber
+et avaient poussé des cris déchirants. Mais il était trop tard...
+
+Que faire? notre présence était inutile. Lambert était assis auprès du
+lit de sa femme, la tête cachée dans ses mains, ne parlant pas, n'ayant
+même pas la force de pleurer. Je lui serrai la main en silence, et nous
+nous retirâmes.
+
+En m'en allant avec Maurice, je ne lui adressai pas la parole. Son
+visage était blanc comme un linge. En passant devant le ministère:
+
+--J'ai oublié quelque chose au bureau, me dit-il. Attends-moi une
+minute.
+
+Il monta et redescendit presque aussitôt. Nous nous séparâmes sans nous
+être dit un mot.
+
+Le lendemain, je passai chez Lambert en me rendant à mon bureau: il se
+jeta dans mes bras, et pleura.
+
+--Courage, lui dis-je en pleurant malgré moi.
+
+Mais je sentais que les consolations banales n'étaient point de mise en
+semblable circonstance, et je partis. Naturellement, Lambert ne pouvait
+venir au bureau de quelques jours.
+
+Maurice s'absenta lui-même pendant une semaine; il ne rentrait pas chez
+lui. Enfin, au bout de huit jours, il arriva au ministère:
+
+--Écoute, me dit-il, je vais bien t'étonner. Je donne ma démission et je
+quitte le ministère...
+
+--Impossible, m'écriai-je, quel est ce caprice?
+
+--Je veux voyager. Je me sens malade. En somme, ce que nous faisons ici
+n'est pas gai, viens avec moi. Tu as, comme moi, besoin de distractions.
+
+J'étais dans une de ces dispositions d'esprit où les résolutions
+violentes semblent être un soulagement. Je ne sais comment ni pourquoi,
+mais j'imitai Maurice, nous envoyâmes tous deux notre démission au
+ministère, et, le soir même, nous partions pour l'Angleterre.
+
+.....................................................................
+
+Il n'entre pas dans mon dessein de raconter les incidents de nos
+pérégrinations. Nous visitâmes successivement les trois royaumes:
+l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande; nous passâmes ensuite en Belgique,
+puis en Allemagne. Au bout d'un an, nous nous trouvions à Francfort,
+venant de Hombourg, où nous étions restés deux mois. Nous étions au mois
+de septembre; il y avait donc treize mois environ que nous avions quitté
+la France.
+
+Les premières étapes de notre voyage avaient été _dévorées_ avec une
+inconcevable rapidité. Maurice m'entraînait, comme s'il eût voulu fuir
+quelque chose. Je l'avais interrogé. Je lui avais demandé s'il était
+survenu dans son existence un de ces terribles accidents qui font de la
+distraction une nécessité. Il m'avait répondu négativement; mais je
+n'avais pu m'empêcher de supposer qu'il ne me disait pas la vérité. Mon
+imagination était même allée plus loin; et j'avais tenté d'établir un
+lien entre la mort de Mme Lambert et ce départ précipité. Des relations
+auraient-elles donc existé entre elle et mon ami, sans que je le susse?
+Ainsi aurait pu s'expliquer aussi l'antipathie que lui inspirait le
+mari? Mais il était impossible pour moi de m'arrêter à cette hypothèse.
+À Paris, Maurice vivait en quelque sorte _avec_ moi; nous ne nous
+quittions pas, et chacun de nous savait, heure par heure, ce que l'autre
+faisait. Avait-il donc connu cette pauvre femme autrefois? Pourquoi m'en
+eût-il fait mystère? Ces sortes d'aventures n'avaient jamais été
+secrètes entre nous; et nous nous faisions part de nos peines ou de nos
+joies de coeur. Puis Mme Lambert avait à peine vingt-trois ans, lorsque
+la mort l'avait frappée. Elle s'était donc mariée à seize ans. Comment
+Maurice l'eût-il connue avant son mariage? J'abandonnai cette
+supposition.
+
+J'essayai plusieurs fois d'amener la conversation sur l'événement
+douloureux qui avait précédé notre départ; mais, à chaque tentative, je
+remarquai que Maurice détournait la conversation. Si bien que je me
+décidai à m'abstenir de toute allusion à ce sujet.
+
+Nous étions tenus régulièrement au courant de ce qui se passait à Paris;
+dans chaque ville, nous trouvions des lettres et nous nous les
+communiquions. Cependant, j'avais cru remarquer que Maurice me lisait
+presque toujours les siennes et ne les plaçait pas sous mes yeux. Je
+pensai que décidément je ne m'étais pas trompé et que quelque rupture,
+quelque douleur amoureuse avaient motivé son étrange conduite. Je ne
+m'en plaignais pas, d'ailleurs; entre temps, il m'était survenu un petit
+héritage qui me permettait une certaine aisance, si bien que je ne
+regrettais ni ma position abandonnée, ni l'intéressant voyage auquel je
+m'étais si rapidement décidé.
+
+Un jour donc du mois de septembre, Maurice, revenant de la poste, où il
+était allé chercher nos lettres, me dit brusquement:
+
+--Cher ami, nous repartons pour Paris.
+
+J'avoue que ce nouveau caprice me parut intolérable, et, avec une
+vivacité dont je ne pus me rendre maître, je reprochai à Maurice sa
+versatilité et surtout la désinvolture avec laquelle il disposait de mon
+temps et de ma volonté.
+
+Maurice leva sur moi ses yeux tristes et profonds.
+
+--Pardonne-moi, me dit-il, mais _il faut_, il faut absolument que nous
+allions à Paris... dans huit jours tu sauras tout, et tu me pardonneras.
+
+Mon ami était si pâle, je compris si bien qu'une émotion terrible et
+involontaire le dominait, que je lui tendis la main et m'empressai de
+boucler ma malle, pour partir le plus tôt possible.
+
+.....................................................................
+
+Pas un mot ne fut échangé pendant tout le voyage. Maurice s'était appuyé
+dans l'angle du wagon que nous occupions; la tête dans les mains, il
+réfléchissait profondément, puis il me regardait, me souriait et
+retombait dans ses méditations.
+
+Enfin nous arrivâmes à Paris: c'était le matin. Nous prîmes une voiture,
+et, nous étant fait conduire à notre domicile, nous réparâmes le
+désordre de notre toilette. Puis nous allâmes déjeuner.
+
+--L'heure est venue, me dit tout à coup Maurice. Ne m'interromps pas, il
+s'agit de Lambert... de cet excellent et honnête M. Lambert. Tiens, lis
+cette lettre...
+
+Et il me passa une enveloppe qui portait une date ancienne de quatre
+jours seulement. C'était évidemment le contenu de cette lettre qui avait
+décidé notre brusque retour.
+
+--Le dernier paragraphe, me dit Maurice
+
+.....................................................................
+
+Voici ce que je lus:
+
+«Notre ami Lambert, resté veuf après le terrible accident que vous
+connaissez, va se remarier. Il épouse Mme Duméril, une veuve qui,
+dit-on, a quelque fortune. Le mariage se fera dans les premiers jours du
+mois d'octobre.»
+
+--Eh bien? demandai-je à Maurice en lui rendant sa lettre.
+
+--Connais-tu cette Mme Duméril?
+
+--Non, pas que je sache, du moins.
+
+--C'est cette jeune veuve qui se trouvait chez... cet homme, le jour où
+nous y avons dîné...
+
+Et comme je semblais attendre qu'il continuât:
+
+--Te souviens-tu de ce que je t'ai plusieurs fois répété au sujet de
+Lambert?
+
+--Veux-tu parler de tes préventions? je me souviens parfaitement que tu
+prétendais ne voir en lui qu'un...
+
+--Qu'un infâme coquin...
+
+--Mais je suppose que tu as abandonné cette opinion, démentie par tant
+de circonstances?...
+
+--Si bien démentie que dans quelques heures tu auras la preuve... la
+preuve, entends-tu bien? que jamais pire misérable n'a existé.
+
+--Je ne te comprends pas...
+
+--Tu me comprendras. Inutile de te demander si je puis compter sur toi.
+
+--Je voudrais cependant savoir...
+
+--Aie confiance. T'ai-je jamais trompé, et ne t'ai-je pas toujours
+prouvé jusqu'ici que je voyais juste?...
+
+L'air d'assurance avec lequel s'exprimait Maurice laissait si peu de
+prétexte à l'expression d'un doute que je me décidai à me livrer à lui.
+
+--Où allons-nous? lui demandai-je quand nous sortîmes du restaurant.
+
+--- Chez Mme Duméril.
+
+Je sentis que toute question comme toute remontrance seraient inutiles,
+et je renonçai à deviner son projet.
+
+Chemin faisant, Maurice m'avait appris que, depuis la mort de sa fille,
+Mme Gérard demeurait chez la jeune veuve, que, d'ailleurs, elle était
+complètement paralysée et incapable d'aucun mouvement. Seulement
+l'intelligence était encore vivace, et la vieille dame pouvait parler.
+
+Je reconnus alors que, pendant toute la durée de notre absence, Maurice
+s'était tenu soigneusement au courant de tout ce qui intéressait
+Lambert: il n'avait pas quitté le ministère, et notre départ simultané
+avait même été cause de son avancement rapide. Il était maintenant
+commis principal à trois mille francs.
+
+Mme Duméril demeurait dans une de ces grandes maisons de la rue de
+Sèvres qui ont encore conservé les allures hautaines du faubourg
+Saint-Germain: large porte, large escalier, larges fenêtres, plafonds
+élevés, de l'air et de la lumière à profusion; au fond, un jardin. Elle
+occupait un appartement au deuxième étage, ayant vue sur le jardin.
+
+Maurice demanda au concierge si la veuve était chez elle, et sur la
+réponse affirmative qui lui fut faite, nous montâmes rapidement. Une
+servante nous introduisit dans un salon modestement, mais
+confortablement meublé. Mme Duméril nous reconnut et nous accueillit
+gracieusement, quoique on pût lire sur son visage une certaine surprise.
+
+.....................................................................
+
+C'était une femme de trente ans environ, un peu grasse. Son teint était
+d'une blancheur de lait, la joue agréablement rosée, l'oeil brillant et
+doux à la fois; ses cheveux blonds semblaient abondants. En somme,
+c'était une très gracieuse et, selon l'expression consacrée, une très
+appétissante personne.
+
+--Madame, lui dit Maurice après que les politesses d'usage eussent été
+échangées, pardonnez-moi l'indiscrétion de ma demande; mais est-il
+_vrai_ que vous soyez sur le point d'épouser M. Lambert?...
+
+--Mon Dieu, monsieur, répondit la veuve en souriant et en découvrant
+deux rangées de dents d'une admirable blancheur, il ne peut y avoir là
+aucune indiscrétion, puisque nos bans sont publiés...
+
+--Alors, j'abuserai encore de votre complaisance en vous demandant si M.
+Lambert ne doit pas venir aujourd'hui chez vous à trois heures...
+
+--En effet, monsieur...
+
+--Mme Gérard est ici, n'est-ce pas? continua Maurice, poursuivant son
+interrogatoire.
+
+--Oui, monsieur, fit un peu sèchement Mme Duméril, qui commençait à
+s'étonner de ces questions multipliées.
+
+Mais Maurice, qui semblait suivre un plan fixé d'avance, se tourna vers
+moi:
+
+--Prie madame de te conduire auprès de Mme Gérard, j'aurais à causer
+quelques instants _seul_ avec elle.
+
+.....................................................................
+
+Ce fut à mon tour de trouver le procédé excentrique. Cependant je me
+levai et regardai Mme Duméril, qui paraissait hésitante.
+
+--Écoutez, dit alors Maurice en se levant aussi et comme s'apercevant
+tout à coup de l'étrangeté de ses allures, il s'agit d'un intérêt des
+plus graves... Oui, des plus graves. Nous n'avons pas une minute à
+perdre, pardonnez-moi donc si je ne mets pas à mes requêtes les formes
+ordinaires... il y va de l'honneur et de la vie de quelqu'un.
+
+Mme Duméril me regarda; je lui fis signe d'obéir au désir de mon ami,
+qui se promenait avec agitation, les yeux fixés sur la pendule. Un
+instant après, j'étais auprès de Mme Gérard, et la veuve retournait
+auprès de Maurice.
+
+Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que j'entendis Mme Duméril
+pousser un cri; puis la voix de Maurice s'éleva, il semblait qu'il
+plaidât chaudement une cause grave. La veuve répétait, d'un accent qui
+arrivait à une tonalité aiguë:
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+Puis la voix sévère de Maurice plaidait, plaidait encore. Une demi-heure
+passa ainsi. Je ne savais que penser. La vieille mère me demandait ce
+qui pouvait causer une semblable émotion à la fiancée de son fils, et je
+ne pouvais répondre. Enfin la porte s'ouvrit. Mme Duméril entra
+horriblement pâle, suivie de Maurice, très calme, mais également pâle.
+
+--Viens, me dit-il.
+
+.......................................................................
+
+La veuve nous suivit; puis elle nous ouvrit une porte latérale donnant
+dans un petit cabinet qui attenait au salon.
+
+--Vous avez bien compris? lui demanda Maurice.
+
+--Oui... mais je ne sais... aurai-je la force?
+
+--Il le faut, madame, il le faut, reprit impérieusement mon ami. Du
+reste, vous ne serez pas longtemps seule avec lui. Ah! attendez, nous
+allons rouler ici le fauteuil de Mme Gérard.
+
+Nous lui obéîmes; Maurice prit dans sa main la main inerte de la
+paralytique, et plongeant son regard dans le sien:
+
+--Écoutez bien, madame, mère de la pauvre morte, écoutez bien ce qui va
+se passer... et n'oubliez pas qu'il n'y a pas d'impunis.
+
+--Quoi donc? qu'y a-t-il? demanda la malade.
+
+Au même instant on sonna à la porte.
+
+--Le voilà, dit la veuve.
+
+--Courage, maintenant, et souvenez-vous de _tout_ ce que je vous ai dit.
+
+Nous nous renfermâmes dans le cabinet, qui était éclairé par une large
+fenêtre. Maurice tira de sa poche un pistolet à deux coups, fit jouer
+les chiens, puis le désarma et le remit en place.
+
+Du cabinet où nous étions on entendait tout ce qui se disait dans le
+salon.
+
+Je reconnus immédiatement la voix de Lambert, cette voix pleine,
+franche, honnête, que je connaissais si bien.
+
+La conversation s'engagea par des banalités. Évidemment la veuve était
+préoccupée et cherchait comment entamer le sujet qui motivait notre
+présence dans ce cabinet.
+
+--Ah! à propos, fit-elle tout à coup, j'oubliais de vous dire quelque
+chose de... très curieux... oui, très curieux, en vérité. Dans le roman
+que vous m'avez prêté l'autre jour, j'ai trouvé ceci...
+
+Maurice me saisit le poignet et le serra fortement.
+
+Il y eut un silence dans le salon. Puis la voix de Lambert reprit:
+
+--C'est curieux, comme vous dites...
+
+Cette voix ne trahissait pas la moindre émotion.
+
+--Allons, il est très fort, murmura Maurice.
+
+--Mais, reprit Mme Duméril, vous n'avez pas remarqué, il y a du sang
+après ce clou...
+
+--Du sang! cria Lambert. Puis, se remettant aussitôt: Mais vous n'avez
+pu trouver ce clou dans le livre dont vous parlez, car je l'ai acheté
+chez le libraire qui demeure juste en face de chez vous et je ne suppose
+pas... que l'on mette dans des romans des clous en place de signets.
+
+--Mais... vous connaissez ce clou?...
+
+--Certainement... c'est-à-dire non; pourquoi voudriez-vous que je le
+connusse?
+
+--Enfin, cela ne fait rien... en tous cas, ce clou va m'être très utile;
+soyez donc assez bon pour l'enfoncer dans le mur de la fenêtre, là, un
+peu en dehors...
+
+J'entendis que la fenêtre s'ouvrait.
+
+--Tenez, voici le marteau... là, voyez-vous... J'y accrocherai la cage
+de mon petit oiseau...
+
+.....................................................................
+
+Lambert laissa échapper une exclamation aussitôt réprimée.
+
+--Mais, voyons donc, continua la veuve d'une voix câline, pourquoi
+hésitez-vous?
+
+Lambert fit un pas vers la fenêtre; puis quelque chose tomba.
+Évidemment, c'était le marteau qui s'échappait de ses mains...
+
+--C'est donc vrai, cria Mme Duméril... vous avez assassiné votre
+femme...
+
+Deux cris partirent simultanément, poussés par Lambert et par Mme
+Gérard. Maurice mit la main sur le bouton de la porte.
+
+--Quoi! dit Lambert d'une voix étranglée... plaisanterie! assassinée!
+Qui? Moi? Ah! ah!
+
+Il se laissa tomber sur un fauteuil.
+
+--Oui! s'écria Mme Duméril, et la police vous cherche... dans dix
+minutes, elle sera ici...
+
+J'entendis Lambert bondir sur ses pieds; puis d'un accent qui n'avait
+rien d'humain:
+
+--La police! il n'y a pas de preuves!
+
+--Pardonnez-moi, dit alors Maurice en ouvrant brusquement la porte, son
+pistolet à la main, il y a des preuves, vous êtes un assassin.
+
+......................................................................
+
+J'étais entré derrière Maurice. Lambert était debout, l'oeil hagard,
+fasciné, la bouche ouverte.
+
+Maurice marcha vers lui.
+
+--Assassin! répéta-t-il.
+
+Lambert s'élança vers la porte; mais Maurice l'avait prévenu, et, lui
+appuyant le canon de son pistolet sur le front:
+
+--Un pas et je vous tue comme un chien!
+
+Puis, le saisissant vigoureusement par le bras, il le poussa sur le
+canapé, où le misérable tomba de toute sa hauteur.
+
+Son visage était livide, décomposé, horrible à voir.
+
+--Monsieur, lui dit Maurice, la police sait tout... quelqu'un vous a vu
+arracher le clou qui soutenait la cage, y substituer celui-ci... il y a
+encore d'autres preuves... mais nous ne voulons pas vous perdre. Nous
+vous offrons une porte de salut.
+
+Lambert releva la tête; de grosses gouttes de sueur coulaient sur son
+front. Maurice posa sur la table du papier, une plume et de l'encre.
+
+--Approchez-vous, dit-il à Maurice, et écrivez.
+
+Le misérable obéit.
+
+--Écrivez: _Puisque tout est découvert, j'avoue avoir assassiné ma
+femme, Marianne Gérard; c'est moi qui suis volontairement cause de sa
+mort, quoique toutes les circonstances aient été préparées par moi pour
+faire croire à un accident_.
+
+Lambert écrivait machinalement, sans paraître comprendre le sens
+terrible des caractères qu'il traçait.
+
+--Signez, maintenant, dit Maurice, et datez.
+
+Lambert signa et data.
+
+.....................................................................
+
+Maurice prit le papier, relut à haute voix, puis:
+
+--Maintenant, voici ce que vous allez faire. Deux hommes sont en bas,
+que je vais faire monter. Ces deux hommes vous conduiront à Bordeaux,
+ils ont leurs instructions; là vous vous embarquerez sur un navire pour
+la terre de Van-Diémen... Si jamais vous reparaissez en France, soyez
+tranquille, je vous retrouverai et je vous conduirai moi-même à
+l'échafaud.
+
+«Va, me dit-il, les hommes sont auprès de la porte cochère causant
+ensemble.
+
+Cinq minutes après, je remontai, Lambert était accroupi sur le tapis, ne
+faisant pas un mouvement. L'un des deux hommes lui mit la main sur
+l'épaule; il tressaillit, regarda, frissonna encore, puis, se tournant
+vers Maurice:
+
+--Vous ne me trompez pas, au moins?
+
+--Non, fit Maurice avec dégoût, vous avez ma parole...
+
+Lambert se leva, sembla vouloir parler; Maurice lui montra
+impérativement la porte. Les trois hommes sortirent.
+
+...................................................................
+
+Nous étions stupéfaits. Mme Duméril était tombée sur un fauteuil et
+regardait fixement à terre; la paralytique pleurait et gémissait.
+
+Maurice reprit le premier son sang-froid:
+
+--Avouez, madame, dit-il à la veuve, que vous l'avez échappé belle.
+
+--Oh! monsieur, quel horrible événement... mais comment avez-vous su
+cela? Quel est ce témoin dont vous parlez?
+
+--Ce témoin... il n'y en a pas. Je suis seul à connaître ce secret...
+
+--Nous expliqueras-tu? m'écriais-je à mon tour.
+
+--Demain soir. D'ici là, veillons au départ de notre
+prisonnier. À demain donc, madame, si vous le permettez.
+
+--Je vous en prie, répondit la veuve.
+
+..................................................................
+
+Le lendemain, nous étions exacts au rendez-vous. Maurice nous montra
+d'abord une dépêche télégraphique venant de Bordeaux. Lambert avait été
+embarqué, et le navire avait mis presque immédiatement à la voile.
+
+--Maintenant, dit Maurice, je suis à vos ordres.
+
+Nous nous plaçâmes autour d'une table, qu'éclairait une lampe à
+abat-jour. La paralytique contemplait Maurice avec une sorte d'effroi;
+quant à Mme Duméril, sa pâleur disait assez les émotions terribles
+qu'elle avait éprouvées depuis la veille.
+
+--Ne croyez pas, dit alors Maurice, qu'il y ait en tout cela rien qui
+ressemble à la seconde vue ou au magnétisme: non que je nie la terrible
+puissance d'un agent encore presque inconnu; mais, dans le cas qui nous
+intéresse ici, il n'y a rien que de fort simple.
+
+Maurice tira de sa poche un rouleau de papiers soigneusement ficelés,
+les posa sur la table, et à côté d'eux, deux clous, l'un long à tête
+plate et qui paraissait avoir été serré dans un trou plâtreux, l'autre
+court et à crochet.
+
+--Avant tout, continua Maurice, il faut que je vous explique comment et
+pourquoi _à première vue_, ce Lambert m'a paru tel qu'il était en
+réalité, et pourquoi dès qu'il m'a abordé, j'ai reconnu que c'était un
+infâme coquin, ainsi que je l'ai dit le soir même de notre première
+rencontre à mon ami que voilà.
+
+Je fis de la tête un signe d'assentiment.
+
+--Permettez-moi de vous exposer une théorie qui est vraie, et que vous
+reconnaîtrez comme _telle_, puisque les événements qui viennent de se
+produire en sont une preuve évidente. Nous avons cinq sens, l'ouïe,
+l'odorat, le goût, le toucher et la vue. Je parle de l'ouïe en premier
+lieu et avec intention. Car de là, ma démonstration sera d'autant plus
+claire. Nul de vous n'ignore que certains sons flattent l'oreille; que
+d'autres, au contraire, heurtent et déchirent le _tympan_, selon
+l'expression familière, mais juste. Un son unique peut être trop
+violent, causer une sensation désagréable par son fracas; mais tout son
+unique étant nécessairement juste, la sensation qu'il produit n'est pas
+comparable à celle qu'éveille une _combinaison_ de sons dont l'union est
+désagréable, autrement dit une combinaison fausse, une note fausse,
+c'est-à-dire se produisant simultanément avec d'autres notes qui lui
+sont naturellement antipathiques. En d'autres termes, toute oreille bien
+formée souffre d'un accord faux. Mais aussi, il ne faut pas oublier que
+certaines oreilles sont plus sensibles que d'autres; que tel son qui
+produira chez celui-ci une impression brièvement pénible, sera pour tel
+autre une souffrance véritable.
+
+C'est ainsi que la _justesse_ de l'oreille de Paganini l'a amené, au
+dire de tous les vrais connaisseurs, à une _justesse_ de jeu inconnue
+avant comme après lui. Il y a là une relativité qui s'explique, je le
+répète, par une construction plus ou moins parfaite de l'organe, par une
+sensibilité plus ou moins exquise. Mais, ce qui est vrai de l'oreille,
+ne l'est-il pas des autres sens? Si fait, en vérité, toute odeur qui
+_sonne_ juste est agréable à l'odorat, toute odeur qui _sonne_ faux le
+blesse et le gêne. Ainsi du goût. Certaines combinaisons de _notes_
+gastronomiques flattent le palais, d'autres au contraire le heurtent et
+le dégoûtent; parce que l'accord est juste dans le premier cas, faux
+dans le second. Il en est de même pour le toucher. La répulsion
+qu'inspirent les objets glutineux, visqueux, n'a pas d'autre motif que
+le désaccord d'une impression humide et froide, là où on s'attendait à
+trouver sec et chaud. Il y a accord faux dans l'impression qui se
+produit entre l'organe du tact et l'objet touché. Et j'arrive alors à
+l'organe visuel, aux yeux. Sur quoi se base toute la théorie de l'art
+plastique? Sur la symétrie, qui n'est autre chose que la combinaison de
+_notes_ à rapports justes. Symétrie, harmonie. Et voyez, la langue même
+a consacré cette identité. En architecture, en peinture, en sculpture,
+il y a des notes justes et des accords faux. Mais ici, il faut s'arrêter
+un instant à l'organe de la vue. Les yeux produisent le regard, lancent
+leur note qui, ne vous y trompez pas, n'est pas généralement la même, de
+l'un et de l'autre oeil. Les deux notes-regards ne sont pas
+nécessairement _à l'unisson_, mais elles sont en tierce, en quarte, si
+vous voulez, et produisent soit un regard juste, soit un regard faux.
+
+Or, voyez-le, ici encore la pratique a devancé la théorie. On parle tous
+les jours d'un regard _faux_. Rien n'est plus exact. Il y a des hommes
+dont le regard _sonne_ faux. Mais ici, comme pour tous les autres sens,
+il y a, de la part de l'observateur, sensibilité plus ou moins exquise
+de l'organe d'examen. _Mes_ yeux, à moi, sont doués de cette
+sensibilité; une note fausse en peinture, en art, me cause une véritable
+_douleur_ comme celle qui déchire l'oreille à l'audition d'une
+discordance musicale... et notamment, le regard d'un autre homme, alors
+qu'il _sonne faux_, me frappe au premier coup d'oeil, me fatigue ou me
+_blesse_. Or, le regard de Lambert sonne effroyablement faux, c'est une
+de ces discordances qui ébranlent les nerfs et les font douloureusement
+vibrer. Ce que j'ai remarqué là, nul de vous ne l'avait compris, saisi.
+Et cependant, voyez, il y a des degrés; selon le degré de fausseté dans
+l'accord visuel, l'homme sera timide ou cauteleux, ou lâche, ou
+réellement coquin et misérable. Pour Lambert, je ne m'y pouvais tromper,
+cet homme était capable de tout, ses yeux _sonnaient_ l'hypocrisie
+criminelle...
+
+Maurice fit une pause; je réfléchissais à l'étrangeté du paradoxe, tout
+en m'avouant tout bas à moi-même, qu'il ne s'était _jamais_ trompé. Il
+reprit presque aussitôt.
+
+--Donc, cette impression m'ayant frappé, je m'étais dit: «Cet homme est
+capable de tout. Il commettra quelque crime. Étudions-le.» Lambert n'est
+pas un homme ordinaire, et c'est là ce qui l'a trahi. Avez-vous
+remarqué, continua Maurice en s'adressant à moi, que jamais Lambert n'a
+eu un mouvement, je ne dirai pas de colère, mais même d'impatience, même
+de dépit. Toujours la placidité la plus complète, la plus parfaite, la
+plus absolue. Or, comme la chose est impossible, comme il est
+antipathique à la nature humaine de ne pas ressentir et de ne pas
+traduire ses impressions d'une façon quelconque, restait à trouver
+comment chez lui se traduisaient, se _formulaient_ ces impressions.
+L'étude a été longue, très longue. Son visage était toujours impassible,
+d'autant plus impénétrable qu'il semblait plus ouvert. Jamais un
+froncement de sourcils, jamais le moindre tremblement de la lèvre,
+jamais un clignement de la paupière, rien enfin qui parût répondre à une
+émotion, de quelque nature qu'elle fût. Ainsi, un trait curieux. Un
+jour, au café, un garçon laissa tomber un plateau chargé, juste derrière
+le dos de Lambert. Pas un muscle de son visage ne bougea; ce ne fut que
+quelques secondes après que sa physionomie exprima l'étonnement, mais
+parce qu'il avait compris ce qui s'était passé, et qu'_il fallait_
+mettre son visage à l'unisson des nôtres. Vous vous souvenez encore de
+nos parties de dominos; je ne pouvais que difficilement le gagner. Voici
+pourquoi: lorsque je joue, et que je prête volontairement mon attention
+au jeu, je ne perds pas de vue la physionomie de mon adversaire, et les
+signes imperceptibles pour tous, mais perceptibles pour moi, traduisant
+sur le visage la joie, ou l'hésitation, ou le dépit, à chaque dé relevé
+ou poussé, m'instruisent de tout ce que j'ai besoin de savoir. Du reste,
+ces études physionomiques sont connues, banales même, et je n'insiste
+pas.
+
+«Mais, pour Lambert, le cas n'était pas le même. Je le répète, sur son
+visage pas un signe. Et ce fut cependant aux dominos que je résolus le
+problème tant cherché. Comment, chez cet homme, se traduisent
+physiquement les émotions morales?--Vous n'avez peut-être pas oublié
+qu'il avait l'habitude de relever les dominos de la main gauche et de
+les tenir tous, prenant un à un avec la main droite ceux qui lui étaient
+nécessaires. Eh bien! là était la solution.
+
+«C'était dans les mains de cet homme que se traduisaient ses émotions.
+J'ai noté, catalogué en quelque sorte, la physionomie animée de ses
+doigts. Quelques exemples. Lorsqu'il était surpris, ses doigts se
+serraient fortement les uns contre les autres; était-il satisfait? au
+contraire, il y avait comme une détente naturelle de tous les muscles de
+la main: ses doigts s'écartaient, s'allongeaient, se mettaient _à
+l'aise_. Dans la colère, il abaissait le pouce sur la paume en le
+recouvrant des quatre autres doigts; dans la préoccupation, il frottait
+le creux de sa main du bout de ses quatre doigts. Sans le savoir donc,
+sa main me parlait comme l'eût fait sa physionomie.. C'était un homme
+très fort, qui avait habitué les muscles de sa face à lui obéir; mais il
+avait compté sans les mouvements réflexes, sans l'observateur et sans la
+fausseté de son regard. Du jour où je découvris son _alphabet_ moral, je
+sus que je le tenais. Il ne s'agissait plus que de savoir son passé et
+de deviner vers quelle infamie tendait sa pensée.
+
+«Lambert était le fils de petits négociants qui avaient mené pendant
+toute leur vie une existence gênée. Dès l'âge de raison, Lambert avait
+vu sa famille aux prises avec ces ennuis incessants, lancinants en
+quelque sorte, que la _gêne_, aussi terrible que la misère, traîne après
+elle. Vous comprenez quelle diplomatie il m'a fallu déployer pour
+obtenir ces renseignements, et je vous fais grâce des démarches sans
+nombre auxquelles je me suis livré, démarches d'autant plus délicates
+que, pour rien au monde, je n'eusse voulu éveiller les soupçons de
+Lambert. Bref, la maison de son père était sans cesse assiégée de petits
+créanciers, c'était la dette criarde, dans sa persistance et sa
+résurrection continuelles, qui, à chaque heure, venait montrer dans cet
+intérieur son visage insolent et faire entendre sa voix menaçante. À
+douze ans, il perdit son père; à quinze ans, sa mère. Livré à sa propre
+initiative et contraint de se créer dès lors des ressources
+personnelles, il entra comme petit commis dans un magasin. Voici une
+phrase de lui que j'ai recueillie et qui jette un grand jour sur ce
+caractère: «Pour avoir la tranquillité je ne sais pas ce que je ferais.»
+Et en effet, quoi de plus naturel! Depuis sa naissance, cet enfant
+n'avait eu sous les yeux que l'inquiétude qui pâlit et hébète. Jamais de
+repos, jamais de _tranquillité_! c'était donc là qu'il aspirait, et il
+disait quelquefois: «Je ne serai heureux que lorsque j'aurai trois mille
+livres de rente.» Vous constatez là l'aspiration au nécessaire qui donne
+le calme, à l'_aurea mediocritas_ des anciens. Et n'oubliez pas que,
+pour être petit, l'objet d'une passion n'en est pas moins attractif.
+Remarquez que je néglige volontairement vingt détails qui, tous, se
+rapportaient à ces prémisses désormais indiscutables. Lambert _voulait_
+avoir le repos matériel assuré, ci: de trois à cinq mille livres de
+rente...
+
+Ce point acquis, rappelons-nous la soirée passée chez Lambert, il y a
+environ vingt mois. Que nous a raconté Mme Gérard?... Que, lorsqu'il
+avait épousé sa fille, celle-ci devait, dans un temps donné,
+recueillir un héritage d'une centaine de mille francs. Sentez-vous comme
+le fil se rattache dans ce labyrinthe? Mais, me direz-vous, comment
+n'avait-il pas pris de précautions? comment n'avait-il pas insisté pour
+que le testament fût rédigé avant le mariage? Parce que Lambert était un
+pauvre petit commis à quatre-vingts francs par mois, parce qu'une chance
+inespérée se présentait à lui, que toutes les probabilités étaient de
+son côté, et qu'il n'eût pas voulu compromettre ces espérances par des
+insistances entachées d'une certaine indélicatesse... Mais le hasard fut
+contre lui. Le donataire présumé mourut subitement intestat. C'est alors
+que Lambert entra au ministère. Mais, je vous le dis, dès lors il avait
+formé le projet de tuer sa femme.
+
+Nous ne pûmes retenir une exclamation d'incrédulité.
+
+--Vous voulez une preuve, madame, fit Maurice en se tournant vers Mme
+Duméril; n'avez-vous pas remarqué, à cette époque, c'est-à-dire trois
+ans après son mariage, un changement de Lambert à votre égard?...
+
+--Non, balbutia la veuve; si... je sais seulement qu'il me pria de venir
+voir souvent sa femme, qui était attristée de la mort de l'ami de son
+père.
+
+--Eh bien! dès lors, il songeait à son veuvage et à son mariage avec
+vous. Autre preuve, celle-ci plus convaincante encore. Et cette fois,
+c'est Mme Gérard qui m'arrêtera si je me trompe. N'est-ce pas pour
+distraire sa femme que, quelques jours après la mort de cet ami, Lambert
+lui apporta un bouvreuil dans une cage?
+
+--En effet...
+
+--Qu'il plaça lui-même le clou auquel la cage fut suspendue... en dehors
+de la fenêtre?
+
+--Vous avez raison.
+
+--Eh bien! écoutez ceci: Lambert achetait tous les jours le _Petit
+Journal_. Le bouvreuil fut apporté le 16 mai. Or, voici ce qui se trouve
+dans les faits divers du 16 mai. N'oubliez pas cette circonstance, que
+les journaux portent la date du lendemain de leur apparition. C'est donc
+le 15 mai que Lambert lisait ce qui suit: «Hier, un horrible accident
+est arrivé dans la rue des Jeuneurs. Une jeune fille, habitant une
+mansarde, en se penchant pour décrocher la cage d'un oiseau, suspendue
+en dehors de la fenêtre, a perdu l'équilibre et est tombée sur le pavé,
+d'une hauteur de plus de quinze mètres. La mort a été instantanée.» Le
+lendemain, Lambert apportait un bouvreuil à sa femme; trois ans après,
+elle se brisait le crâne en décrochant la cage. Concluez.
+
+Ces coïncidences étaient en effet bien surprenantes.
+
+--Mais, lui dis-je, comment as-tu recueilli tous ces détails?
+
+--Ne te souviens-tu pas que, pendant huit jours après la mort de Mme
+Lambert, je n'ai pas paru au bureau?
+
+--Permets-moi de te faire observer que je ne comprends pas pourquoi tu
+avais dirigé tes observations de ce côté. Qui t'a engagé à t'occuper de
+cage, d'oiseaux, de faits divers, de tous ces détails enfin dont rien ne
+devait te faire deviner prématurément l'importance?
+
+--Ta remarque est juste. Mais j'ai les moyens de répondre
+victorieusement à toutes les objections. Premièrement, depuis plusieurs
+jours, Lambert était préoccupé, très préoccupé. J'avais remarqué, plus
+rapide et plus fréquent qu'à l'ordinaire, ce mouvement dont j'ai parlé
+consistant en un frottement de la paume de la main avec les quatre
+doigts. Mais maintenant, il faut que vous me suiviez pas à pas, avec la
+plus grande attention. Lorsque je vis le cadavre mutilé, je ne _doutai_
+pas que Lambert fût l'assassin de sa femme; mais les objections étaient
+nombreuses:
+
+1° L'accident avait eu lieu en son absence;
+
+2° Justement ce soir-là il n'avait pas projeté de sortir.
+
+Mais voici ce que je me répondis immédiatement: L'accident avait été
+préparé de telle sorte qu'il dût nécessairement se produire pendant son
+absence. De plus, il avait fort bien prévu que, ne le voyant pas venir
+au café comme d'ordinaire, quelqu'un de nous viendrait le chercher.
+Enfin, point capital, n'avait-il pas dit à sa femme au moment où il
+sortait:
+
+«--N'oublie pas de rentrer l'_oiseau_ avant de te coucher... la nuit
+peut être fraîche.
+
+--C'est clair, m'écriai-je, interrompant Maurice.
+
+--Laisse-moi continuer. Il manque encore bien des anneaux à la chaîne.
+Mais, pour que j'aie pu dire avec autant d'assurance à cet homme qu'il
+était un assassin, il fallait que j'eusse encore d'autres preuves.
+D'abord, dès que je fus dans la cour, je ramassai le clou qui avait
+causé l'accident. Le voici, c'est un clou à crochet, en fer noir, long
+de six centimètres, et qui _n'a pas été enfoncé dans le plâtre_, car il
+ne porte pas les traces blanches qui devraient s'y trouver s'il y avait
+séjourné. Je mis ce clou dans ma poche. Puis nous nous en allâmes. Te
+souviens-tu qu'alors je montai un instant au bureau. Voici pourquoi: Le
+matin j'avais remarqué que Lambert était plus préoccupé que jamais. Je
+l'avais vu, machinalement, et comme cela lui arrivait souvent,
+griffonner, tout en réfléchissant, sur le bord d'un registre, puis il
+avait déchiré le coin du registre et avait jeté le morceau de papier
+après l'avoir froissé. De ma vue perçante, j'avais distingué la forme de
+ces griffonnages; ce fut un trait de lumière. Je courus à sa place et
+retrouvai dans le panier le morceau de papier.
+
+Et Maurice déplia devant nous un feuillet déchiré en biais, dont voici
+le fac-similé ci-contre:
+
+--Ce qui m'avait frappé avant tout, reprit Maurice, c'était cette forme
+embryonnaire d'oiseau. Mais je ne me doutais pas que tout l'aveu du
+crime fût là. Cependant, voyez. Sous le nom de Lambert, il y a...
+quoi?... un clou. Le clou amenant l'idée de suspension, machinalement il
+avait dessiné une sorte de potence; puis comme si l'idée d'oiseau se fût
+simultanément dressée dans son esprit, il avait tracé en un trait la
+forme d'accent circonflexe, retourné, qui sert à représenter l'oiseau
+volant dans l'air; l'idée s'était imposée plus fortement, et la forme
+s'était accentuée. Ce n'est pas tout. Ce treillis ombré ne répond-il pas
+à l'idée de cage? Enfin, examinez les traits qui terminent; tous ces
+traits ont été tracés rapidement de haut en bas; pour ceux qui sont
+contournés en vrille, cela ne fait pas de doute, relativement au sens
+dans lequel se trouvait le papier. Il serait impossible de les faire en
+remontant. Quant aux deux traits simples, ils ont été également tracés
+de haut en bas; car à leur partie supérieure ils sont plus gros et vont
+en s'amincissant jusqu'à leur extrémité. À quelle idée répondent ces
+traits? Vous l'avez déjà compris, à l'idée de chute soit tournoyante,
+soit droite, en tous cas rapide. Et, pour terminer, le croisement de
+hachures grossières, sans symétrie, comme se coupant et se déchirant
+l'une l'autre, n'est-ce pas à l'idée de destruction, de _brisement_,
+qu'il faut le rapporter? Réunissons donc tous les termes de cette
+incroyable fantaisie et nous trouvons l'enchaînement suivant:
+
+ Clou,
+ Cage,
+ Oiseau,
+ Chute,
+ Destruction.
+
+Rapprochons cela de l'accident; nous avons _le clou se détache; la cage
+et l'oiseau tombent, il y a chute_ (de qui?) _et mort_. Et cela a été
+tracé le matin même. Commencez-vous à être convaincus?»
+
+--Oui, oui, répondîmes-nous unanimement.
+
+--Reste à savoir comment il a _préparé_ l'accident. Et ici, comme pour
+le reste, je sais tout. J'avais constaté, je vous l'ai dit, que le clou
+qui s'était détaché ne me paraissait pas avoir été enfoncé dans le
+plâtre. En examinant avec soin le dessin, je remarquai que le _clou_
+dessiné machinalement par Lambert était à _tête plate_ et non à crochet.
+Ceci me donna beaucoup à réfléchir. Le lendemain, ayant guetté la sortie
+de Lambert, je montai chez lui. Mme Gérard doit s'en souvenir. Le pauvre
+cadavre gisait sur le lit. J'ouvris la fenêtre, et, tout en examinant la
+place où avait été accrochée la cage, voici ce que je remarquai:
+j'enfonçai dans le trou du clou une petite branche de bois très mince.
+Le trou avait trois centimètres de profondeur. J'y plaçai le clou à
+crochet tout droit; il jouait et ne tenait pas. Alors, après plusieurs
+essais, je le posai dans la position que voici:
+
+«AA représente le mur; B le fond du trou. En posant le clou à crochet
+dans la position inclinée, D s'appuyait contre le haut du trou, le clou
+touchait la saillie du mur, et, en pesant sur le point C à l'angle formé
+par le crochet, le clou tenait fortement. Or, c'était en C que se
+trouvait nécessairement l'anneau de la cage qui maintenait le clou. Que
+s'est-il passé? Lambert avait arraché pendant la nuit le véritable clou
+qui remplissait la cavité AB et lui avait substitué le clou à crochet.
+J'ai retrouvé le premier dans un coin de la cour. Mme Lambert s'occupa
+de retirer la cage. Or, sans doute elle l'avait fait plusieurs fois.
+Elle était _habituée_ au clou à tête plate, au-dessus de laquelle
+passait sans effort l'anneau de la cage. Au contraire l'anneau se heurta
+à la partie relevée du crochet et entraîna le clou. Il y eut surprise,
+Mme Lambert crut évidemment que la cage échappait à ses mains, elle se
+pencha en avant comme pour la rattraper. D'où la perte d'équilibre et la
+chute.
+
+Maurice s'arrêta. La sueur perlait sur son front. Nous nous taisions, il
+n'y avait pas un mot à répondre. Notre conviction était profonde,
+absolue, le plus léger doute était impossible. Et l'aveu de Lambert
+terrifié, fasciné, n'était-il pas là pour corroborer ces admirables
+déductions?
+
+--Cependant, demandai-je à Maurice, comment expliques-tu, de la part
+d'un homme aussi profondément dissimulé que Lambert, cet aveu immédiat,
+sans tentative d'explication, de lutte?
+
+--Si forts que soient les caractères, ils sont humains. Or, ce qui a
+renversé toute l'assurance de Lambert, c'est l'effroyable étonnement qui
+a envahi son âme. Avoir tout combiné si adroitement, si longuement, si
+habilement, que la cuirasse n'a pas un défaut, le rocher pas une
+fissure, puis voir tout à coup cette masse s'ébranler, s'ouvrir, se
+déchirer, c'est plus que ne peut supporter l'âme la plus forte. La
+sécurité même de Lambert l'a perdu.
+
+.....................................................................
+
+Deux mois après, nous apprîmes que le vaisseau qui portait Lambert avait
+sombré en pleine mer et que tout l'équipage avait péri.
+
+Mme Gérard n'avait pas assez vécu pour apprendre que sa fille était
+vengée. La pauvre paralytique était morte.
+
+... Ah! j'oubliais de dire que j'ai épousé Mme Duméril.
+
+ FIN DU CLOU
+
+
+
+
+ MAISON TRANQUILLE
+
+
+
+
+ I
+
+
+En vérité, était-ce bien une maison? Quatre murs, de couleur noirâtre,
+percés de quelques trous parallélogrammatiques décorés du nom de
+fenêtres, une porte brune, avec de fortes ferrures et de gros clous, le
+tout sombre, triste, ressemblant à un visage de nègre qu'on vient de
+fouetter. Les pierres ont leur résignation: celles-ci avaient l'air de
+supporter péniblement leur sort.
+
+Jamais un éclat de voix ne venait les égayer, jamais une chanson ne les
+faisait rire. Elles s'atrophiaient dans leur immobilité, et, lourdes,
+elles s'appuyaient les unes sur les autres comme pour s'aider à porter
+le poids de ce silence. Cette masse s'ennuyait. Elle n'avait même pas
+cette ressource de procurer l'effroi à qui passait.
+
+Quiet-House (_Maison Tranquille_) ne faisait peur à personne. Môle
+banal, au dessin carré, à l'allure bénigne, un bâillement de pierre:
+c'est tout.
+
+On passait, on repassait devant cette curiosité, inanimée comme un
+sphinx endormi, sans même tourner la tête.
+
+Elle était située à l'extrémité de la ville, au delà d'Hoboken[2],
+auprès des Champs-Élysées, dont les arbres ont la couleur mate des
+plantations de cimetières.
+
+[Note 2: Faubourg de New-York.]
+
+Pourquoi cette maison était-elle allée se placer là, comme un poste
+perdu? Nul n'y venait et nul n'en venait. C'était à supposer qu'elle
+n'était pas habitée.
+
+À la maison attenait une sorte de parc, entouré de murailles trop hautes
+pour que le regard pût tenter une indiscrétion. En réalité, personne ne
+songeait à commettre semblable faute. L'habitation était isolée: donc
+pas de voisins intéressés à percer le mystère, si toutefois il en eût
+valu la peine. La route devant laquelle elle étalait sa façade grise
+était peu fréquentée, et il eût été presque surprenant d'y voir marcher
+quelqu'un après le coucher du soleil.
+
+Mais le plus curieux, c'était moins ce que l'on ignorait que ce que l'on
+savait. Il était de notoriété publique que Quiet-House n'était pas
+abandonnée. Elle servait bel et bien de demeure à trois personnages, à
+quatre pour mieux dire: c'étaient deux médecins, les docteurs Aloysius
+et Truphêmus, dame Tibby, femme du premier, et la petite Netty, leur
+fille.
+
+Comment se procurait-on les aliments nécessaires à la vie: voilà ce que
+personne n'aurait pu dire; et, sur ma foi, si bien que fût gardée la
+maison, il fallait que le secret fût bien caché, pour que nul n'eût pu
+le découvrir. En effet, John Clairfax, le boucher d'Hoboken, Smithson,
+l'épicier établi à côté de lui, Parden, le boulanger, n'avaient pu
+admettre tout d'abord que la clientèle de Quiet-House ne leur échût pas.
+Aussi s'étaient-ils présentés, dans le temps, pour offrir leurs
+services; ils avaient arrêté devant la porte leurs trois voitures
+chargées de provisions, l'une avec ses gigots pendants et ses quartiers
+de boeuf tressautant aux cahotements des roues, l'autre avec ses
+saucissons et ses chandelles disposées en guirlandes à la capote de
+cuir, le troisième enfin avec ses pains tout dorés et brillants.
+
+Ils avaient dû frapper longtemps avant que ne s'ouvrît la porte blindée
+en dehors, verrouillée au dedans. Mais le fournisseur a l'âme patiente.
+Si bien que le panneau avait enfin roulé sur des gonds criards et qu'une
+figure douce et souffreteuse, encadrée de cheveux grisonnants, avait
+paru, regardant avec de grands yeux surpris les gens tenaces qui ne se
+rebutaient pas de ce silence prolongé.
+
+--Que voulez-vous, messieurs? demanda d'une voix douce dame Tibby, femme
+du docteur Aloysius.
+
+Mais reconnaissant bien vite à qui elle avait affaire:
+
+--Oh! merci, dit-elle vivement, nous n'avons besoin de rien.
+
+--Aujourd'hui, insinua gracieusement John, le boucher à la face réjouie,
+mais demain?
+
+--Demain non plus, répondit dame Tibby.
+
+--Alors, reprirent en même temps Smithson et Parden, ce sera pour la
+semaine prochaine.
+
+--Inutile de vous déranger, messieurs, insista la femme; nous n'avons et
+nous n'aurons besoin de rien.
+
+--Jamais! grogna John.
+
+--Comment cela? cria Smithson.
+
+--On ne mange donc pas ici! exclama Parden.
+
+Au même instant, une tête blonde parût, à hauteur du coude de dame
+Tibby, tête d'enfant d'un ton singulier, tant il était clair et uni,
+quoique sans couleur.
+
+Netty--car c'était l'enfant d'Aloysius--poussa un cri de joie et
+d'admiration en apercevant toutes les victuailles orgueilleusement
+étalées par les tentateurs:
+
+--Oh! maman, s'écria-t-elle, qu'est-ce que c'est que cela?
+
+--Rien, rien, mon enfant, dit dame Tibby qui tressaillit et regarda
+derrière elle comme si elle eût craint d'être surprise.
+
+Puis, repoussant la petite Netty:
+
+--Va-t'en, mon amie! et vous, messieurs, adieu, je vous dis... Je
+regrette de vous dire qu'il est inutile de revenir...
+
+Et la porte se referma.
+
+Les trois négociants se regardèrent; mais aucun d'eux ne trouvant sans
+doute une solution à l'étrange problème qui venait de leur être posé,
+ils s'en prirent à leurs chevaux qu'un vigoureux coup de fouet lança
+vers la ville.
+
+_Je vous dis... je regrette de vous dire_...--avait insisté dame Tibby.
+Réellement elle avait accentué ces deux mots--je regrette--de bizarre
+façon, et si l'on ne craignait de se tromper on pourrait affirmer qu'en
+les prononçant elle avait regardé gigots, saucissons et miches de pain
+d'un regard presque ardent.
+
+Elle avait pourtant ajouté qu'on n'aurait jamais besoin de rien!
+
+Revenus à Hoboken, les fournisseurs déclarèrent avoir rencontré une
+famille de gens qui ne mangeaient pas. Un homme pratique répondit que
+ces gens-là étaient bien heureux; plusieurs ajoutèrent que c'était une
+notable économie d'argent. Et comme tout Américain doit, en premier
+lieu, négliger de se livrer à des réflexions inutiles, personne ne
+songea plus aux habitants de Quiet-House, qui restèrent libres de vivre
+à leur guise.
+
+
+
+
+ II
+
+
+Troisième personnage; le docteur Aloysius, maître de la maison. Pour
+parler de lui, la transition est facile. Car seul, on le voyait quatre
+ou cinq fois par an sortir de la maison fermée. Ce jour-là la porte
+laissait passer une sorte d'émaciation vivante qui avait une tête, des
+bras et des jambes et qui devait avoir évidemment la prétention
+d'appartenir à la race humaine. La tête était pointue, anguleuse: il y
+avait au-devant de cette tête un visage jaune qui, si la peau eût été
+grattée, aurait peut-être révélé le plus curieux de tous les
+palimpsestes; ce visage avait une proéminence dans laquelle on avait
+quelque peine à reconnaître un nez, tant les narines serrées faisaient
+ressembler la chose à un morceau de lame de couteau, fichée entre deux
+joues, d'ailleurs plates et creuses. La bouche était un trou pale, au
+fond duquel on eût en vain cherché des dents. Les gencives avaient la
+couleur des lèvres, _id est_, point de couleur. Les yeux étaient noirs
+comme de l'anthracite, le crâne pelé, la barbe absente. Rien de l'oiseau
+de proie cependant: dans toute la physionomie, une bonasserie morne, une
+inertie peut-être inoffensive, mais peut-être cachant l'indifférence la
+plus absolue pour le bien comme pour le mal.
+
+Les jambes, véritables types de fuseaux, sortaient d'un sac sans forme,
+qui avait dû être noir mat, mais était lustré par l'usure et la
+vieillesse. Les mains osseuses s'étendaient hors des manches élimées et
+toutes frangées.
+
+Donc le docteur Aloysius paraissait au seuil de la maison: un autre
+personnage l'accompagnait jusqu'au perron. C'était le quatrième: maître
+Truphêmus.
+
+Antithèse vivante de chair et d'os. De chair surtout. Truphêmus était
+rond: il représentait le cercle comme Aloysius la ligne droite. Et, en
+vérité, moins le cercle que la sphère. Tout était rond en Truphêmus,
+ensemble et détails. Agglomération de boules formant boule.
+
+La tête d'abord, ronde avec des yeux ronds, bombés; une bouche ronde,
+des joues rondes, un menton rond, un nez rond. Les épaules fuyaient dans
+une douce déclivité pour encadrer un thorax qui ne faisait qu'un avec le
+ventre, proéminent et se fondant avec les hanches, les cuisses et le
+reste. Le dos voûté ne déparait pas cette sphéricité: rien de droit ne
+brisait cette courbe. Les jambes complétaient, pôle sud, la tête qui
+figurait le pôle nord. On eût dit une outre qu'un verrier venait de
+remplir d'un souffle vigoureux.
+
+Les deux docteurs causaient un instant sur le pas de la porte. Maître
+Aloysius tirait de sa poche un papier qu'il déroulait, puis lisait
+quelque chose que maître Truphêmus écoutait avec l'attention la plus
+profonde. C'était une liste. Truphêmus hochait la tête, approuvait ou
+avançait les lèvres, comme pour dire: Heu! heu! peu utile! Alors
+Aloysius biffait. Ce travail de vérification achevé, Aloysius remettait
+le papier dans sa poche, tendait à Truphêmus sa main longue qui
+enserrait les doigts potelés de son compagnon.
+
+La porte se refermait, Aloysius partait.
+
+Son absence durait jusqu'au soir. Vers six heures, on voyait sur la
+route quelque chose d'insolite. C'était une voiture à bras, tirée par un
+homme. Maître Aloysius marchait derrière, couvant de son regard noir la
+cargaison du véhicule.
+
+Cargaison bien étrange. Un amas de ferraille. Des débris de métaux de
+toute sorte; puis pêle-mêle des flacons, pleins de matières de toutes
+couleurs, du bleu, du jaune, du vert, du rouge, voire même du blanc. La
+voiture était lourde, car l'homme suait et ses épaules, tendues en
+avant, s'arquaient sous la pression des bridelles de cuir. Par bonheur,
+la route était plane.
+
+Le cortège arrivait devant Quiet-House. Maître Aloysius enjoignait au
+portefaix de s'arrêter quelques pas avant la maison. Puis il allait
+frapper lui-même de façon particulière, et on lui ouvrait de l'intérieur
+sans retard.
+
+Maître Truphêmus apparaissait de nouveau, comme ces personnages des
+horloges qui sortent de leurs niches à certains moments de la journée.
+
+Il venait avec son confrère, enlever successivement de la voiture les
+objets qu'elle renfermait: c'était un assez long travail, car elle était
+bondée au-dessus des ridelles. Et puis maître Truphêmus s'arrêtait
+parfois en chemin pour contempler le précieux fardeau qu'il portait dans
+ses bras: c'étaient par exemple de vieux morceaux de gouttières ou des
+barreaux rouillés, arrachés à quelques rampes d'escalier. Il les couvait
+amoureusement du regard, et, n'était le respect humain, on comprenait
+qu'il les eût baisés.
+
+Mais Aloysius entendait qu'on se hâtât. Et, s'apercevant du trouble de
+son compagnon:
+
+--Allons, vieux gourmand, lui criait-il, un peu plus vite que cela! Vous
+savez bien que le dîner attend.
+
+Dame Tibby se mettait de la partie: et les objets passaient par les
+mains des trois personnes, comme les briques que les maçons montent d'un
+étage à l'autre. Netty elle-même avait son rôle. Aloysius lui donnait
+les plus petits morceaux avec une tape amicale sur le front.
+
+On payait l'ouvrier qui repartait avec un air visible de satisfaction,
+preuve que le travail était grassement rétribué.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Pénétrons dans Quiet-House.
+
+Il est sept heures du soir. Il fait presque nuit. Si bizarre qu'elle
+soit à l'extérieur, la maison est plus étrange encore à l'intérieur. Pas
+une pièce régulière et qui ait réellement droit au titre de chambre.
+Essayons cependant de décrire.
+
+D'abord, les caves ne font qu'un avec le rez-de-chaussée et le premier
+étage. Seul, le second étage paraît soutenu par un plancher immobile.
+Tout l'espace qui s'étend depuis ce plancher jusqu'au sol à fleur de
+fondations est rempli par des caisses de diverses grandeurs que
+soutiennent dans le vide des chaînes et des cordes fonctionnant au moyen
+de poulies fixées à des poteaux de fer.
+
+Ces caisses sont de grande taille, plus hautes qu'un homme ordinaire et
+formant un cube régulier. Elles sont munies d'une porte. Les poteaux de
+fer ont des bras mobiles qui tournent sur eux-mêmes, si bien que les
+caisses peuvent changer de position sur toute la largeur de la maison;
+au moyen de chaînes et de poulies mises en mouvement par un mécanisme
+dont les engrenages se voient de tous côtés, on peut les descendre à
+telle hauteur qu'on le désire. Quand toutes ces caisses sont élevées en
+l'air, elles laissent absolument libre le fond des caves.
+
+Ici, il est plus facile de se rendre compte de la nature du lieu. Ce ne
+sont que fourneaux de formes bizarres, appareils de toute nature,
+cornues, alambics, matras; puis des instruments de mécanique, une énorme
+machine électrique dont le disque de verre mesure plus de deux mètres de
+diamètre.
+
+Ce sont là matériaux de chimiste et de physicien, à n'en point faire
+doute un seul instant.
+
+Toute la portion de la façade qui regarde du côté du jardin, dont nous
+parlerons plus loin, est percée de hautes ouvertures, qui se ferment à
+volonté au moyen de volets glissant dans des rainures _ad hoc_.
+
+Dans les coins, des amas de matières de couleur noirâtre, débris
+métalliques et rouillés. Aux murs, presque à ras du sol, des planches
+supportant des bouteilles, à demi ou complètement remplies de sels, de
+poudres, d'extraits, le tout étiqueté soigneusement.
+
+En un point spécial, une planchette clouée à la muraille, et percée de
+trous au milieu desquels on voit des boutons blanchâtres, surmontés de
+petits écriteaux, portant ces mots: Me Aloysius,--Me Truphêmus,--Salle à
+manger,--Bibliothèque.
+
+Ces mêmes indications se répètent sur les caisses de bois. Les boutons
+mettent en jeu des appareils électriques. Selon qu'on presse celui de
+droite, de gauche ou du milieu, la chaîne qui se déroule laisse
+descendre le cabinet d'Aloysius ou la bibliothèque. On adapte une
+échelle qui va du sol à la caisse, on ouvre la porte, et on s'introduit
+dans la boîte.
+
+Au moment où nous jetons dans Quiet-House un regard indiscret, Truphêmus
+est au fond de la cave, et à la lueur d'une lampe de forme bizarre, dont
+se dégage la lumière blanche de l'électricité, suit dans un creuset le
+travail de transformation qui s'opère. Mais Truphêmus est visiblement
+préoccupé. Ses yeux ronds regardent mal, et sa pensée ne va pas droit
+son chemin.
+
+Aussi, en un moment donné, fait-il un geste de découragement suivi d'un
+autre geste de décision. Il vient de prendre une résolution. Il écarte
+le creuset du foyer électrique qui maintient la fusion. Puis il se
+dirige vers le tableau indicateur et pousse violemment le bouton
+d'Aloysius. Un peu trop fort, en vérité, car voilà la chaîne qui tourne
+sur la poulie avec un grincement rapide, et la boîte qui descend comme
+si elle tombait; mais les ressorts sont solides. La caisse s'arrête avec
+un tressautement.
+
+Truphêmus applique l'échelle, étendant les bras autant qu'il est en lui,
+pour permettre l'ascension de son ventre proéminent. Il ouvre la porte.
+
+Aloysius a été à demi renversé par le choc. Et ses membres osseux ont
+quelque peu souffert dans cette descente brusque.
+
+--Que diable! mon ami, s'écria-t-il à l'apparition de Truphêmus,
+qu'est-ce qui vous prend? Votre visite ressemble à la chute d'une
+avalanche.
+
+Truphêmus ne répond pas. Il referme soigneusement la porte, et par un
+mouvement instinctif regarde autour de lui pour s'assurer que nulle
+oreille indiscrète ne peut entendre ce qu'il peut avoir à confier à son
+confrère. Et de fait, vu la disposition des lieux, la chose eût été
+vraiment malaisée.
+
+--En tous cas, reprend Truphêmus, en réponse à la vive interpellation de
+son ami, chute est impropre. L'avalanche descend, et je monte.
+
+--Soit. Du reste, le point est peu important, et votre purisme peut me
+faire grâce pour cette fois. Enfin, de quoi s'agit-il? Avons-nous
+quelque accident en bas?
+
+--Aucun.
+
+--Le brome va-t-il bien?
+
+--Admirablement.
+
+--Le cyanure de potassium se comporte?...
+
+--Comme il convient.
+
+--J'en suis fort aise, car vous m'aviez fait une peur!...
+
+--La peur n'est qu'une contraction musculaire...
+
+--Et involontaire. Mais ce n'est pas la question. Expliquez-vous, je
+vous prie, car j'ai hâte de me remettre au travail.
+
+Maître Truphêmus, ainsi mis en demeure de s'exécuter, posa sa rotonde
+personne sur une pile de livres gisant à terre, et, appuyant son visage
+entre ses deux mains, les coudes portant sur ses genoux, regarda
+Aloysius de ses yeux d'un bleu mat.
+
+--Cher ami, je crois que, depuis notre liaison--ou mieux notre
+association scientifique--nous n'avons qu'à nous louer des progrès
+obtenus...
+
+--J'en tombe très volontiers d'accord. Et, puisque j'en trouve
+l'occasion, permettez-moi de reconnaître l'étonnante faculté d'intuition
+dont vous êtes doué et qui nous a permis de résoudre des problèmes
+devant lesquels les plus savants avaient reculé...
+
+--Comme aussi je vous demanderai l'autorisation de rendre justice aux
+surprenantes preuves de ténacité et de persévérance dont vous avez donné
+des témoignages extraordinaires.
+
+Les deux savants saluèrent. On se serait cru dans une Académie.
+
+--Passons! dit Truphêmus.
+
+--Passons! dit Aloysius.
+
+--Et au nombre de ces problèmes, je prendrai la liberté, continua
+Truphêmus, de signaler tout particulièrement celui de l'alimentation.
+Vous connaissez la question aussi bien, je dois même ajouter mieux que
+moi; cependant laissez-moi résumer les découvertes que nous avons
+réalisées.
+
+Aloysius ferma les yeux et croisa ses doigts qui craquèrent. Il
+écoutait.
+
+--De quoi se nourrit le corps humain? Reprenons pour quelques moments le
+langage des routiniers ignorants. À cette question, ils répondent...
+quoi? Que le corps se nourrit de substances végétales et animales; les
+aliments doivent être tirés de ces deux espèces de la nature, et ils
+excluent les substances purement minérales.
+
+--Comme si les Otomaques et les Guamos des bords de l'Orénoque ne se
+contentaient pas de terre seule!
+
+--En effet... reprit Truphêmus, dont le ton indiqua le regret d'être
+interrompu. Je continue. Mais qu'est-ce que les substances végétales ou
+animales, sinon des combinaisons diverses d'éléments primordiaux
+nécessaires à la nutrition; éléments peu nombreux, et qui seuls,
+j'insiste sur le mot, concourent utilement à l'entretien de la machine
+humaine? Précisons. Tout ce qui est nourriture se compose de matières
+azotées mêlées à d'autres substances privées d'azote. Et là est le
+point, j'ose le dire, où nous avons véritablement franchi d'un seul bond
+la limite que nous imposait la stupidité des impuissants... Partant de
+ce principe, que l'azote est le nutritif par excellence, nous nous
+sommes dit: Pourquoi l'humanité se crée-t-elle depuis si longtemps des
+tracas et des dangers sans nombre, pour chercher dans tous les pays du
+monde des substances de saveur, de forme, de couleur diverses, quand il
+est si simple...
+
+--De s'en tenir aux éléments même de la nourriture.
+
+--Parfaitement, et pour cela faire, que fallait-il?
+
+Ici Truphêmus appuya lentement sur chaque mot.
+
+--Analyser des éléments du corps de l'homme, en établir les quantités
+proportionnelles, afin de les remplacer au fur et à mesure de leur
+épuisement.
+
+--En vérité, dit Aloysius, on ne saurait énoncer plus clairement nos
+idées.
+
+--L'homme, continua Truphêmus visiblement flatté de cet hommage direct,
+contient de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, du phosphore et du
+fer... Si, par combinaison binaire ou tertiaire, ces éléments produisent
+des substances diverses, sels, acides ou autres, sous l'influence de la
+vie, elles produisent la matière organique, et, comme l'a si bien dit le
+grand Berzélius, les matières organiques sont des oxydes de radicaux,
+qui eux-mêmes résultent, les uns de deux éléments, carbone et hydrogène,
+ou carbone et azote; les autres de trois éléments, carbone, hydrogène et
+azote... Mais passons sur les détails.
+
+--Oui, passons! répéta Aloysius.
+
+--Devions-nous donc accepter, sans mot dire, la ridicule condamnation
+prononcée par l'ignorance contre quiconque tenterait de reconstituer les
+matières organiques? Doebereiner, Hatchett et Woehler ne nous
+avaient-ils point prouvé que la solution du problème était proche?
+Qu'avait-il manqué à leurs expériences pour qu'elles fussent
+définitives?
+
+Et Truphêmus regarda son vieux compagnon d'un air malin. Aloysius
+sourit.
+
+--Oui, que leur avait-il manqué? dit-il à son tour.
+
+Il y eut un moment de silence. Les deux savants savouraient leur
+triomphe en le renouvelant par la conversation. Mais Truphêmus reprit le
+premier sa gravité:
+
+--Il leur avait manqué, à ces précurseurs d'Aloysius et de Truphêmus, de
+comprendre que si les combinaisons s'effectuaient, c'était sous
+l'influence d'un principe qu'il n'est pas donné à l'homme de définir,
+mais dont il constate l'existence... à savoir le principe de la vie, et
+que par conséquent, pour que la matière organique se produisît, il
+fallait que les combinaisons se fissent sous l'influence de ce même
+principe. En un mot, et pour finir, il suffisait d'introduire dans le
+corps humain l'oxygène, le carbone, l'azote et l'hydrogène, pour que
+sous l'action de la vie la matière se reconstituât.
+
+--Et quand on songe, dit Aloysius pensif, que des générations
+successives ont souffert de la faim parce qu'elles ne pouvaient se
+procurer de froment, de viandes ou de légumes.
+
+Chacun de ces trois mots avait été prononcé avec un dédain
+intraduisible, qui s'accentua d'ailleurs dans un ricanement de
+Truphêmus.
+
+--Pourtant, la sagesse des nations, objecta-t-il, n'avait-elle pas tracé
+à l'humanité sa véritable voie dans cette phrase: «Vivre de l'air du
+temps...» Mais passons.
+
+--Passons! répéta encore une fois Aloysius.
+
+--Il s'agissait donc d'opérer l'ingestion dans l'organisme humain, et
+pour les soumettre à son action, des éléments premiers de toute
+nourriture, après avoir toutefois soigneusement établi la proportion des
+poids atomiques... pour des analystes tels que nous, cher maître,
+c'était un jeu...
+
+--C'était un jeu, dit Aloysius flatté à son tour.
+
+--Puis, de réduire ces éléments sous une forme telle que leur ingestion
+fût facile, laquelle forme s'imposait elle-même, la forme liquide. C'est
+alors que, parvenus à obtenir la liquéfaction de l'azote, vainement
+tentée jusqu'ici, à modifier les proportions combinées de l'oxygène et
+de l'hydrogène, de façon à produire des eaux diverses, nous avons
+composé ces liqueurs différentes qui, depuis tantôt un an, servent à
+notre nourriture.
+
+--Et nous ne nous en portons pas plus mal, fit Aloysius, que sa maigreur
+paraissait enchanter.
+
+--Je m'en porte même d'autant mieux! dit Truphêmus en fermant les yeux
+et en tapotant des doigts son ventre rond et creux.
+
+--Il faut dire, reprit Aloysius, que vous êtes un gourmand... un
+gourmand d'azote surtout. Peste! quelle consommation! Aussi cela vous
+profite...
+
+--Que voulez-vous! je suis un mangeur!
+
+--Mais quelle joie, continua Aloysius, de se sentir dégagé de tous ces
+soucis ridicules auxquels l'humanité s'est si longtemps condamnée, de
+n'avoir plus ces prétendues recherches de goût qui vous faisaient
+l'esclave de quelques papilles nerveuses... Mais pourquoi m'avez-vous
+rappelé tout cela, cher maître?
+
+--Parce que, mon ami, je suis sur la trace d'une découverte encore plus
+étonnante, encore plus remarquable...
+
+--Impossible!
+
+--Je vous l'affirme.
+
+--Parlez! parlez vite!
+
+--Je vous avoue, dit Truphêmus, que notre entretien s'est prolongé plus
+que je ne l'avais supposé... j'ai une faim! Si vous le permettez, nous
+le reprendrons après dîner... et, à propos, quelle est la carte
+aujourd'hui?
+
+--C'est le jour des oeufs... C^48, H^36 AZ^16[3].
+
+[Note 3: Formule chimique de l'albumine.]
+
+--Fort bien. Allons dîner.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+La caisse qui portait le titre de salle à manger n'était pas le lieu le
+moins bizarre de cette habitation d'excentriques.
+
+Lorsque les deux savants y entrèrent, par les moyens décrits, les deux
+autres habitants de la maison s'y trouvaient déjà, c'est-à-dire dame
+Tibby et sa fille.
+
+Au milieu de la pièce s'étendait une table qui n'aurait rien offert de
+remarquable si sa nappe étincelante de blancheur n'avait été couverte
+d'objets peu propres à donner l'idée d'un repas.
+
+Aux quatre places qui allaient être occupées par les convives se
+trouvaient divers appareils de forme étrange, flottant entre le flacon
+et l'alambic.
+
+Au bout de la table un ballon de verre à col effilé se recourbant et
+trempant dans un petit seau rempli de limaille. Au-dessus du ballon, une
+lampe électrique avec ses deux pointes de charbon.
+
+À l'arrivée d'Aloysius et de Truphêmus, la femme et l'enfant se
+levèrent.
+
+Dame Tibby était jeune encore, quarante ans à peine. Elle avait sans
+doute été jolie, ainsi qu'on en pouvait juger par la finesse de ses
+traits. Mais toute sa physionomie était empreinte d'une telle expression
+de souffrance, ses joues amaigries révélaient une fatigue si profonde,
+qu'elle semblait moins une femme qu'une ombre endolorie.
+
+Netty était petite: elle avait cinq ans, mais avait à peine atteint la
+taille de deux ans. Son teint était si blanc, son front si pâle, qu'on
+hésitait à croire que ce fût du sang qui coulât dans ses veines. Seuls
+les yeux vivaient: dans son regard il y avait une malice, ou mieux, une
+méchanceté diabolique. Pas un éclair de douceur, mais une _âpreté_
+continue. Si elle parlait, sa voix était sèche et dure: on aurait cru
+entendre le grincement des rouages d'une automate.
+
+Maître Aloysius, le père, s'approcha d'elle et lui fit sur les cheveux
+une caresse amicale: l'enfant ne sourit pas. Elle tourna sur le savant
+ses yeux mats et fixes, avec leur reflet d'acier bleuâtre.
+
+Truphêmus salua galamment dame Tibby, en lui disant de sa voix flûtée:
+
+--Eh bien! sommes-nous en appétit aujourd'hui?
+
+Dame Tibby semblait douce: mais il ne faut jamais oublier que les
+apparences sont éminemment trompeuses. Elle releva la tête à cette
+interpellation comme le cheval qui sent l'aiguillon:
+
+--En appétit! s'écria-t-elle. Je voudrais bien savoir si la faim n'est
+pas ici une maladie chronique.
+
+--Eh! eh! ricana Aloysius, voici que vous aussi, chère amie, vous vous
+habituez à parler le langage scientifique...
+
+--Mieux, du moins, fit-elle d'un ton de colère, qu'à avaler vos
+misérables drogues...
+
+--Là! là! ne nous emportons pas, reprit Aloysius, tandis que Truphêmus
+jugeait inopportun de se mêler à la conversation. Je sais que vous êtes
+attachée aux mesquines préoccupations de la vie des ignorants...
+
+--Certes, si vous entendez par là les rumpsteaks de boeuf ou les
+côtelettes de mouton...
+
+Aloysius sourit avec une expression de profonde pitié.
+
+--Vous vous laissez séduire par la couleur, par le goût! Tenez,
+continua-t-il en soulevant et en approchant de son oeil un des flacons
+déposés sur la table, voyez cette liqueur pure et claire: elle renferme
+tous les éléments constitutifs des mammifères herbivores... Rien n'y
+manque. En quoi vous serait-il plus agréable, je vous le demande, de
+vous fatiguer les dents à déchirer et à broyer cette chair fibreuse?
+Mais assez sur ce sujet. Ce que saint Chrysostôme disait du jeûne, je
+l'applique à notre système: C'est la mort du vice, la vie de la vertu;
+c'est la paix du corps et l'ornement de la vie; c'est le rempart de la
+chasteté et le boudoir de la pudeur...
+
+--Bravo! dit Truphêmus. Encore un peu d'azote, je vous prie.
+
+--Prenez garde, cher ami, reprit Aloysius en lui passant le tube; vous
+arriverez à la pléthore; et alors, gare à la congestion!
+
+--Après nous le déluge!
+
+--Cet--après nous!--ne tardera pas beaucoup! murmura l'incorrigible dame
+Tibby, en sirotant à petits coups une combinaison d'hydrogène et d'acide
+carbonique.
+
+--Encore! fit Aloysius avec une mine d'impatience. Dame Tibby, ma chère,
+nous ne nous entendrons donc jamais?
+
+--Non, certes, tant que vous nous condamnerez, Netty et moi, à cette
+maudite nourriture.
+
+--Je vous ferai remarquer, mon amie, que notre Netty est loin de s'en
+plaindre.
+
+--Cela ne m'étonne pas! Elle n'en aurait pas la force. Tenez, puisque
+nous venons à ce sujet, je vais vous dire une fois pour toutes ce que
+j'ai sur le coeur... Avec vos prétentions de savant, vous et votre digne
+acolyte, M. Truphêmus, vous êtes des fous...
+
+--Oh! fit Truphêmus, directement interpellé et interrompu dans la
+dégustation d'un mélange à base d'acide cyanhydrique pour activer la
+digestion.
+
+--Vous n'avez pas besoin de protester, monsieur Truphêmus! s'écria dame
+Tibby, qui s'exaltait, vous êtes des fous et des assassins!... Oui, des
+assassins! Et ce qu'il y a de plus atroce, monsieur le grand docteur
+Aloysius, c'est que, non content de tuer votre femme, voilà que vous
+empoisonnez votre enfant!...
+
+--Madame! interrompit Aloysius, les substances vénéneuses...
+
+--Avec cela qu'il ne suffit pas de la regarder, cette pauvre chérie!
+Est-ce que c'est là un enfant? Elle va avoir cinq ans... cinq ans,
+entendez-vous?... dans deux mois! Eh bien! est-ce que c'est là une fille
+de cinq ans? Elle est toute petite, toute faible... Ah! tant que j'ai eu
+du lait, moi, sa mère, je l'ai soutenue, je l'ai nourrie... Lors de vos
+premiers essais, j'ai réussi à introduire ici quelques bribes de cette
+nourriture que vous dédaignez, mais qui lui était nécessaire...
+Aujourd'hui, rien, plus rien que vos répugnantes combinaisons!... et
+elle meurt de votre azote et de votre oxygène... mais vous êtes content,
+vous! Elle est souffreteuse, rachitique, elle ne grandit pas, elle ne
+vit pas, la mort a déjà la main sur elle... Et vous, enfermé dans votre
+officine d'empoisonneur, vous cherchez le plus court moyen de vous
+débarrasser d'elle et de moi!
+
+Dame Tibby, épuisée par ce violent effort, retomba sur son siège.
+
+Aloysius avait repris le calme qui convient aux adeptes de la vraie
+science. Seulement il murmurait:
+
+--La femme, a dit saint Jean Chrysologue, est la cause du mal, l'auteur
+du péché, la pierre du tombeau, la porte de l'enfer, la fatalité de nos
+misères.
+
+L'enfant regardait successivement sa mère et le docteur de son oeil
+atone.
+
+Truphêmus mangeait... scientifiquement.
+
+--Vous avez fini? demanda enfin Aloysius. À qui n'a pas la foi, nul ne
+peut la donner. Notre système repose sur des données positives que vos
+criailleries ne pourront infirmer... J'ai dit.
+
+Le docteur était cependant plus troublé qu'il ne le voulait laisser
+paraître.
+
+Truphêmus se pencha vers lui, et lui dit un mot à l'oreille. Aloysius le
+regarda d'un air à la fois surpris et joyeux.
+
+--Oui, oui, reprit dame Tibby qui avait surpris cet aparté, complotez,
+complotez... mais tout cela ne peut durer.
+
+--Madame, dit Truphêmus, qui se redressa autant que sa rotondité le lui
+permettait, laissez-moi vous dire que vous vous méprenez sur mon
+caractère, si vous supposez un seul instant que je puis donner quelque
+mauvais conseil au docteur Aloysius...
+
+«Je suis persuadé au contraire que vous me remercierez lorsque vous
+connaîtrez le résultat de l'entretien que je sollicite en ce moment du
+père de Netty...
+
+Dame Tibby haussa les épaules. Et, après ce geste irrévérencieux, la
+séance fut levée.
+
+Quelques instants plus tard, les deux savants, grâce aux combinaisons
+mécaniques dont il a été parlé, se trouvaient dans la caisse dite
+cabinet de travail du docteur Aloysius.
+
+--Mon cher ami, disait Aloysius, ne vous jouez pas de mon impatience...
+je vous avoue que les paroles de dame Tibby m'ont vivement ému, sans que
+je voulusse le lui laisser voir... et je ne suis pas sans inquiétude sur
+le sort de notre chère Netty...
+
+--Aussi, que vous ai-je dit tout à l'heure?
+
+--Que vous aviez trouvé le moyen de lui donner la force et la santé...
+
+--Et je le prouve.
+
+La conversation devint alors si intime, qu'il eût été impossible à
+l'ouïe la plus fine d'en saisir un seul mot; seulement, par intervalle,
+Aloysius laissait échapper un geste d'étonnement, ou hochait la tête en
+signe de doute.
+
+Alors Truphêmus devenait plus pressant; il parlait, parlait. Aloysius
+redevenait immobile et écoutait avec attention. Tout à coup il s'écria:
+
+--Admirable! sublime! Docteur Truphêmus, vous avez du génie!
+
+
+
+
+ V
+
+
+Le lendemain matin, un mouvement inaccoutumé se produisit dans
+Quiet-House. Il fallait évidemment qu'un grand événement se fût accompli
+ou fût à la veille de se réaliser. Dès l'aube, la porte s'ouvrit et les
+deux savants sortirent.
+
+Dame Tibby et l'enfant les reconduisirent sur le seuil de la porte: il
+était clair qu'il y avait eu réconciliation, car la mère avait l'air
+presque joyeux. Quant à Netty, toujours indifférente, elle regardait la
+route et les lueurs du soleil.
+
+--Vous voyez bien, chère femme, disait Aloysius, que la science a
+toujours des secrets en réserve pour ses fervents serviteurs.
+
+--Dieu vous entende! murmura dame Tibby.
+
+Aloysius et Truphêmus ne s'arrêtèrent pas à Hoboken; là, ils louèrent
+une voiture et roulèrent droit vers la grande route. On les vit passer
+Jersey City, Harlem, Yorkville, longer le Parc, et, fait plus
+remarquable encore, s'engager dans Broadway. Ils allaient, ils allaient
+toujours. Arrivés à Union square, ils regardèrent autour d'eux. Ils
+semblaient aussi dépaysés que s'ils avaient habité une des extrémités de
+la terre. Mais leurs yeux rencontrèrent l'enseigne d'une agence de
+constructions. C'est là qu'ils se dirigèrent.
+
+L'industriel les écouta avec le flegme qui convient, lança de nombreux
+jets de salive noire en mâchant son tabac, puis il prit un crayon,
+dessina un plan, inscrivit des dimensions, fit ses calculs, et
+finalement formula son prix.
+
+Truphêmus tira de sa poche un lingot d'or. Le marchand le regarda, le
+pesa, l'essaya et signa un reçu, qu'il remit aux deux savants.
+
+--Vous commencerez demain? dit Aloysius.
+
+--Demain.
+
+--Et il vous faut?...
+
+--Huit jours.
+
+--Bien.
+
+Et c'est pourquoi la route qui passait devant Quiet-House s'anima par le
+passage d'ouvriers qui allaient et venaient; et c'est pourquoi encore,
+trois mois après, Franz Kerry écrivait à un de ses amis la lettre
+suivante:
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ _Franz Kerry, à Edwards B..., à Baltimore_.
+
+«Cher ami, tu vas enfin être satisfait. Tant de fois tu m'as raillé pour
+n'être pas amoureux, que j'attends par le prochain courrier tes plus
+vifs éloges. Que veux-tu; il fallait que l'heure sonnât, et en vain
+j'écoutais tomber une à une dans le passé les journées et les minutes,
+sans qu'aucun son vînt frapper mon oreille.
+
+«Tu connais mon esprit: né d'une mère maladive et à qui le positivisme
+de mon père avait fait l'existence désespérée, j'ai sucé dès ma
+naissance le lait mortel de la fantaisie... Pauvre femme! je m'en
+souviens encore, je la voyais, tout petit que j'étais, se pencher sur
+mon berceau, regarder de ses grands yeux bleus mes yeux qui venaient de
+s'ouvrir... on eût dit qu'elle cherchait à y plonger comme dans un monde
+inconnu, et moi j'écartais bien larges mes paupières pour lui laisser le
+champ le plus large possible... puis, comme en un miroir, je voyais dans
+sa pupille dilatée se dessiner des mondes inconnus, irradier des
+rayonnements étincelants, ou bien se développer, profonds et dans une
+perspective infinie, des paysages s'évanouissant en des ombres
+lointaines; ou bien encore il me semblait que s'approchaient de moi,
+rapides comme si elles eussent des ailes, des formes admirables de
+contours et de couleurs.
+
+«C'étaient mes premières excursions dans le pays du rêve: l'attraction
+commençait, attraction terrible, qui vous entraîne si loin, si loin,
+qu'il n'est plus de retour possible. Quand j'étais seul, je fermais les
+yeux et je regardais... Quoi? La nuit, la nuit dont j'éprouvais l'amour,
+que je recherchais, que je désirais... Dans ces ténèbres volontairement
+formées pour moi seul, je créais par l'imagination un monde qui
+m'appartenait, et dans lequel nul n'avait pénétré et ne pénétrerait
+jamais. Jouissance égoïste que peuvent apprécier ceux-là seuls qui ont
+été assez maîtres d'eux-mêmes pour la savourer lentement, consciemment.
+
+«Je grandis. Je me trouvai lancé dans le monde extérieur. Combien il me
+parut mesquin en comparaison de mon univers à moi! Ce que vous appeliez
+le beau n'était qu'une déviation de cet idéal dont j'avais la pure
+notion; vos couleurs étaient criardes, vos lignes irrégulières, vos
+monuments grotesques. En vain, je cherchai; j'entendais quelqu'un
+d'entre vous parler avec éloge de tel spectacle, de tel bâtiment:
+aussitôt je me rendais au point indiqué: jamais je n'éprouvais d'autre
+sentiment qu'une profonde désillusion. Devais-je être plus heureux en
+contemplant l'homme qu'en étudiant ses oeuvres?
+
+«Oh! que là encore la beauté me parut froide! Pas un front sur lequel
+resplendît la pensée de l'Infini: partout, au contraire, écrits en rides
+prématurées, les soucis de la vie actuelle, pratique; sur les plus
+jeunes visages, des préoccupations mesquines; sur les physionomies des
+vieillards, le regret du passé et non l'élan vers cet avenir, cependant
+si proche.
+
+«Et, le dirai-je? la _matérialité_ me faisait horreur. Je ne comprenais
+pas qu'on se condamnât à vivre dans ce milieu glacé qu'on appelle la
+société et qui n'est qu'un immense cimetière, quand il était si facile
+de se créer une existence toute d'extase et de rêverie.
+
+«Vint l'adolescence, ce que vous appelez l'âge des passions, comme si
+cette fougue n'était pas au contraire un effet de la matière, tendant à
+dominer l'âme et à en faire son esclave. Chez moi, la lutte fut rude.
+J'étais plein de vigueur, mon sang bouillonnait dans mes veines, mes
+tempes battaient. Mais peu à peu le sentiment vrai se dégagea; ce qui
+parlait en moi, c'était une aspiration nouvelle vers l'idéal qui est la
+beauté.
+
+«Il ne me suffisait plus de la contempler, de l'admirer: je voulais la
+posséder, m'identifier à elle, m'en imprégner en quelque sorte en me
+baignant dans ses effluves. Seulement je fis au préjugé une concession.
+J'admis la _relativité_ dans la perfection, c'est-à-dire que j'aimai une
+femme. Elle était admirablement belle. Oh! sur ma foi, jamais plus
+splendide manifestation de la vie n'avait pu être rencontrée.
+
+«Vous la proclamiez tous le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, et les
+femmes elles-mêmes se retournaient sur son passage, s'irritant de
+l'hommage qu'elles étaient contraintes de lui rendre.
+
+«Ah! je me souviens... et j'en ris encore; j'en ris, je te l'affirme. Je
+me souviens du débordement d'envie qui monta jusqu'à moi, lorsque la
+belle Thémia me choisit entre tous ses adorateurs. Pauvre femme! elle
+m'aimait... j'en ai la conviction. Quand je lui parlais, elle
+s'efforçait de me comprendre et fixait sur moi ses grands yeux de
+velours comme si elle eût voulu lire dans ma pensée... Pauvre!...
+pauvre!... elle était belle comme votre marbre, comme votre diamant,
+marbre dont la plus belle pierre est striée, diamant qui reflète la
+lumière, et ne saurait de lui-même tirer un seul rayon!... Un jour, je
+partis en la maudissant et ne la revis plus.
+
+«Alors je voyageai: il me semblait que la nature, avec ses dimensions
+surhumaines, serait enfin à la taille de mes créations imaginaires.
+Certes, je ne suis pas un profane, et je défends à tous de me refuser
+l'intelligence du beau: je comprends _aussi bien que qui que ce soit_
+les jouissances qu'un esprit, circonscrit dans ses aspirations, peut
+ressentir, notamment en présence de l'Océan, alors que la nuit on est
+seul, sur l'avant d'un navire à voiles. Le craquement des mâts est une
+harmonie qui rappelle la faiblesse de l'oeuvre humaine en face de ce
+coin de l'oeuvre créatrice... Il y a dans le souffle qui passe comme une
+expiration du Tout immense, l'horizon est si éloigné que l'oeil peut à
+peine noter ses contours... Mais plus loin! mais plus loin! Colomb
+marchant vers l'Amérique avait un but auquel se heurtait sa pensée; il
+pouvait être satisfait!... Mais pour celui qui a la conscience de
+l'infini, où est le but?
+
+«Le _non-fini_ s'étend au delà de la conception, qui n'est elle-même
+qu'un relais, un temps de repos... la pensée n'étant qu'une émanation du
+cerveau, organe imparfait, puisque au-dessus, au delà de toute chose
+créée, il y a la chose, la force créatrice, la pensée donc procède de
+l'infirmité de son producteur. Qui sait ce que rêve la pierre lancée en
+avant par la fronde! Elle se sent gravir les échelles de l'air, elle
+aspire aux espaces immesurés... mais la force de la fronde étant _x_, la
+force _en avant_ de la pierre sera _x_. En un moment, elle retombe. La
+pensée, elle, s'accroche de par sa puissance spéciale au point qu'elle a
+atteint, et de là, fatigue réparée, elle s'élance vers des limites
+nouvelles... Oh! la pensée! seule joie de l'homme, seule force, seule
+puissance, essence réelle de l'humanité!... qui traverse d'un seul bond
+vos mondes grotesques, et n'y trouvant même pas un point d'appui, se
+demande: Où? Comment? Pourquoi?
+
+«Non, jamais tu ne connaîtras cette torture. Tu es raisonnable, toi, tu
+t'occupes de tes affaires. Je t'aime! je ne saurais dire pourquoi. Toi
+seul me rattaches--ou mieux me rattachais--à l'humanité. Tu as une bonne
+nature, tu es franc, tu es loyal. Il y a aussi des profondeurs dans
+l'honnêteté; la bonté tient de l'infini: tu me consolais de l'étroitesse
+des autres coeurs.
+
+«Lorsque je revins, ayant visité ce que les hommes avaient visité avant
+moi, ayant en outre, et par orgueil, gravi des pics réputés
+inaccessibles, contemplé des sites sur lesquels nul oeil humain ne
+s'était reposé, je consultai mon coeur: il était vide; nulle joie
+n'était venue satisfaire cette faculté d'expansion qui entraînait tout
+mon être.
+
+«C'est alors que je te fis part de mon projet. Je me trouvais entre deux
+alternatives: la mort ou l'étude. La mort! Pourquoi ce mot me faisait-il
+peur? pourquoi éprouvais-je en le prononçant une sensation semblable à
+un froid glacial? Pourquoi la désagrégation de moi-même me
+paraissait-elle effrayante?... Oh! si j'eusse été sûr du moins que,
+dégagée des fibres matérielles qui l'enlacent comme un réseau d'acier,
+ma pensée aurait pu, libre, s'élancer vers l'immatérialité, plonger à
+jamais dans les vagues sans cesse renaissantes de l'infini... Mais où
+était la preuve de cette possibilité?
+
+«Avant tout, je voulus voir, savoir, pressentir cet avenir avant de m'y
+élancer, comme ferait le plongeur qui sonderait la mer avant de s'y
+jeter... Et puis ces facultés, dont je constatais l'existence en moi, ne
+pouvaient-elles pas par leur exercice me procurer les jouissances
+cherchées? l'instinct qui me guidait n'était-il pas la preuve que cet
+instinct même pouvait être assouvi?... L'homme qui ressentirait pour la
+première fois les attaques de la faim ne trouverait-il pas dans cette
+appétence même la preuve de l'existence des aliments? Alors il
+marcherait pour chercher ce qui ne vient pas à lui?
+
+«Je résolus de me livrer à des études nouvelles; et tu le sais, ami,
+muni de tous les instruments nécessaires, fort de mon ardeur et de ma
+volonté, je m'exilai volontairement de la ville pour m'installer sur la
+petite colline qui est au nord d'Hoboken... Là, depuis plusieurs mois,
+loin du monde, je ne regarde plus la terre; mais sans cesse mes regards,
+tournés vers le ciel, interrogent cet espace immense dont les limites
+sont imperceptibles... Ah! cher, cher, si tu savais quel enivrement
+splendide envahit tout mon être pendant ces longues contemplations! le
+tourbillonnement de l'infini se répercute dans mon cerveau...
+
+«Qui donc a parlé d'opium, de hatchich, de toutes ces drogues
+empoisonnées qui surexcitent le cerveau pour lui donner une jouissance
+fiévreuse et dont il n'a même pas la conscience nette! Moi, calme,
+froid, je regarde le ciel... Alors, l'hypnotisme de la profondeur
+sidérale s'impose à mes organes, et, dans une sorte d'immobilité
+cataleptique, je perçois des splendeurs innommées... Mes sens se
+décuplent... je vois dans ces éternités la vie des mondes qui se meut et
+se perpétue. Et quels mouvements! les vastes cascades de lumière,
+tournant sur elles-mêmes, tombant et remontant sur un cercle sans
+limites: les écroulements de l'éther effleurant les masses sidérales, et
+parfois, épouvantement de ma faiblesse en face de cette force! les
+anéantissant comme une balle de papier dans le fourneau d'un fondeur!
+
+«Alors je retombe, brisé, écrasé; l'ivresse est trop violente, les
+ressorts de mon être ont plié sous cette pression du splendide! et la
+nature reprenant son empire, je m'évanouis.
+
+«C'est pendant une de ces crises, il y a quelques jours, que se
+produisit le fait qui devait avoir sur mon existence une influence
+décisive.
+
+«C'était dans une après-midi. Le ciel était pur; seulement, quelques
+vapeurs nageaient dans l'air où la lumière semblait se noyer, comme dans
+un lac transparent. Je regardais, et bientôt se présentèrent pour moi
+les splendeurs cherchées.
+
+«L'horizon me parut un immense anneau irisé, au milieu duquel, et par
+couches parallèles, se mouvaient des cercles concentriques formant des
+ondes lumineuses et changeantes, admirablement teintées. Ces ondes se
+multipliaient, et toujours l'espace laissé libre par les circonférences
+diminuait d'étendue. Au point central resplendissait un faisceau
+rayonnant... Tout à coup, au foyer même de cette éblouissante symphonie
+de lumière, parut un être... Je ne puis le décrire, les mots me
+manquent. C'était la synthèse de toutes les beautés, l'éclosion de
+toutes les grâces; c'était l'ange, c'était l'_idéale_, la pensée prenant
+forme, le rêve s'animant... Elle me regarda; ses yeux rencontrèrent les
+miens... je fus comme foudroyé!
+
+«Naturellement, lorsque je revins à moi, ma première pensée fut que
+cette apparition n'avait existé que dans mon imagination... Et,
+d'ailleurs, où pouvait vivre semblable perfection? Je m'étais assis sur
+la terrasse de ma maison, la tête dans mes deux mains, laissant errer
+mes yeux à l'aventure... Je me reposais de ces émotions en regardant la
+terre, quand un étrange spectacle frappa mes regards. Croirais-tu que
+depuis mon séjour dans cette habitation, je n'avais pas encore examiné
+les environs?
+
+«Je n'ai pas besoin d'insister pour te faire comprendre que mes yeux,
+exercés à la vision dès ma plus tendre enfance, sont doués d'une faculté
+de perception infiniment supérieure à celle que possèdent les yeux des
+autres hommes...
+
+«Ce que j'apercevais distinctement, ce qui me frappait d'étonnement,
+était, à la distance de quatre milles environ, une sorte de palais de
+verre, de la dimension d'un kiosque oriental; pas une parcelle de fer ni
+de bois ne s'apercevait. Chose curieuse, les plaques de verre sur
+lesquelles le soleil jetait ses rayons étincelants étaient, sans
+exception, de couleur violette, mais de ce violet qu'on ne trouve que
+dans le cristal nommé iolite.
+
+«Le kiosque se trouvait au milieu d'un jardin dont, sans exception, les
+arbres, les branches et les feuilles elles-mêmes, présentaient cette
+même couleur; la terre, le sol, étaient violets.
+
+«Une porte s'ouvrit... et une jeune fille parut, vêtue de longs
+vêtements violets: ces vêtements étaient formés d'une gaze laissant
+circuler la lumière autour du corps le plus admirable que jamais
+sculpteur ait pu rêver. Ces formes divines n'empruntaient rien de leur
+perfection à l'humanité: c'était comme un moulage de vapeurs condensées,
+tant cette beauté était suave et pure; un voile de même étoffe et de
+même couleur ombrageait le visage, dont les lignes étaient idéalement
+ravissantes... Je poussai un cri!...
+
+«C'était elle, c'était celle qui, quelques minutes auparavant, m'était
+apparue toute rayonnante de splendeur et d'immatérialité, au milieu du
+ciel étincelant... C'était elle. Ah! je compris alors que c'était
+l'Amour. Je compris cette envahissante sensation qui s'empare de toutes
+les forces de l'être, les secoue et les avive... Elle! Pour la première
+fois je pouvais prononcer ce mot avec un indicible tressaillement, alors
+qu'il se répercutait comme un écho dans toutes les fibres de mon
+corps... Cette femme, cet enfant (car je ne savais rien... sur mon
+honneur! le détail m'échappait), c'était ma pensée à moi, c'était mon
+infini... c'était ma vie... Enfin j'existais, je sentais, j'aimais!
+Elle! Elle!
+
+«Puisque tu veux bien t'intéresser à ce qui me touche, je te tiendrai au
+courant de ce qui va se passer... Jusqu'ici, je n'ai pu arriver jusqu'à
+elle, mais je ne désespère pas d'y parvenir. Désespérer, quand toute ma
+vitalité est concentrée dans cette volonté! quand elle m'attend, comme
+je l'attends, quand elle m'appelle, comme je l'appelle!
+
+«À bientôt, ami, à bientôt!»
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Maître Aloysius et maître Truphêmus sont dans leur laboratoire,
+c'est-à-dire dans la cave. Mais les fourneaux sont éteints, les cornues
+semblent mélancoliques, les alambics ont un air contrit.
+
+Mais moins contrits et moins mélancoliques que ces objets inertes sont
+les deux êtres animés qui se saluent mutuellement du nom de docteur.
+
+Ils sont assis, l'un en face de l'autre. La maigreur d'Aloysius est plus
+cadavérique que jamais; Truphêmus s'est arrondi. Leurs bras pendent dans
+une attitude de découragement: ils se regardent et semblent hésiter à
+parler.
+
+--Dame! fait enfin Truphêmus.
+
+--Parbleu! répondit Aloysius.
+
+--Cela devait être...
+
+--Évidemment.
+
+--Les forces humaines ont leurs limites...
+
+--Elles ont leurs limites...
+
+--Ceci est indiscutable...
+
+--Indiscutable...
+
+--Certain...
+
+--Sûr...
+
+Puis le silence se rétablit. Aloysius est appesanti, Truphêmus est
+accablé.
+
+--Pourtant!...
+
+--Cependant... insiste Aloysius.
+
+--La théorie est juste...
+
+--Indiscutable...
+
+--Indiscutable...
+
+--Certaine...
+
+--Sûre
+
+Nouveau silence.
+
+Truphêmus reconquiert le premier son sang-froid: il ramène ses deux
+mains sur son ventre, qu'il tapote:
+
+--Là! là! fait-il, ne nous laissons pas abattre... et surtout ne perdons
+jamais de vue la méthode; si vous le permettez, mon savant compagnon,
+nous allons étudier logiquement toutes les faces du problème.
+
+--Faites, dit Aloysius, dont l'indifférence semble acquise par avance au
+raisonnement de son associé.
+
+Celui-ci ne se laisse pas facilement troubler: c'est l'orateur de ce
+duo.
+
+--Donc, reprenons un à un les chaînons de nos déductions, et voyons si
+d'aventure nous n'avons pas péché en quelque point essentiel. Primo,
+ceci était acquis: votre fille Netty semblait dépérir, quoique nous
+l'eussions mise à double dose d'azote et d'albumine. Ceci est-il vrai?
+
+--Vrai! répondit Aloysius, qui ne peut se refuser à cette première
+concession.
+
+--L'enfant était chétive, ses membres ne se développaient pas
+suffisamment, et j'ai parfois souvenance de la colère que dame Tibby...
+
+--Dieu veuille avoir son âme! murmura Aloysius: ce qui nous apprend
+incidemment la mort de la mère de Netty.
+
+La malheureuse avait succombé à une anémie mortelle.
+
+--Dieu veuille avoir son âme! répéta Truphêmus. Je disais donc...
+
+Et il chercha un instant dans sa mémoire. Cette invocation inopportune à
+la Divinité avait fait obstacle à la certitude de son argumentation.
+
+--Ah! je disais que le nouveau problème était celui-ci: faire marcher de
+pair le développement du corps avec sa nutrition... C'est ce que j'eus
+l'honneur de vous exposer, un soir, s'il vous en souvient, qu'après un
+repas succulent, nous nous étions enfermés dans notre laboratoire... Or,
+et c'est ici que je revendique, s'il m'est permis de le faire, une
+certaine originalité d'invention, j'attirai votre attention sur un
+phénomène que l'expérience nous avait démontré... il est de règle, en
+fait de science, qu'on ne peut procéder que du connu à l'inconnu... Quel
+était le connu? Voici: une plante, un être végétal soumis à l'action de
+la lumière violette, croît avec une rapidité infiniment plus grande que
+le même végétal soumis à l'action des rayons blancs. Le fait est-il
+acquis, oui ou non?
+
+À cette mise en demeure si péremptoire, Aloysius répondit par une
+inclination de tête, le _nutus_ des anciens. Ce qui suffit d'ailleurs au
+positif Truphêmus, qui reprit avec une nouvelle ardeur:
+
+--Bon! quel était alors l'inconnu? L'X à découvrir ou à vérifier? Car,
+d'ores et déjà, l'analogie parlait. Voici quel était l'inconnu: Le même
+phénomène se produirait-il, s'il s'agissait non plus d'êtres placés au
+second échelon de la nature, mais d'être mobiles, munis des organes de
+la locomotion; en un mot, lorsqu'il s'agirait des animaux... lorsqu'il
+s'agirait de l'homme? Quand je vous ai communiqué cette pensée, que je
+n'hésiterai pas, malgré toute ma modestie, à qualifier de trait de
+génie, votre intelligence supérieure a été aussitôt frappée de tout ce
+qu'elle présentait d'ingénieux et surtout de l'immense horizon qu'elle
+ouvrait à la science. Fûtes-vous frappé, oui ou non?
+
+--Je fus frappé, dit Aloysius docile.
+
+--Or, l'occasion se présentait justement de faire immédiatement une
+expérience concluante. Je me rappelle encore mes paroles: «Maître, vous
+ai-je dit, le savant n'a rien qui lui appartienne en propre; le
+chercheur n'est ni propriétaire, ni possesseur, ni père. Votre fille
+Netty est rachitique, malingre, petiote. Tentons sur elle l'expérience
+qui a tant de fois réussi sur les plantes.--À quoi vous m'avez répondu
+par cette phrase éminemment pratique, et qui prouve que le sentiment ne
+perd jamais ses droits: «Une jeune fille n'est-elle pas une fleur?» Je
+vous fis observer que là justement gisait le problème, et d'un commun
+accord nous convînmes de soumettre la jeune Netty à l'action constante
+des rayons violets. En hommes vraiment intelligents, nous ne voulûmes
+pas retarder l'exécution de notre plan, et en quelques jours nous avions
+fait construire le pavillon violet; j'avais enduit de même couleur les
+arbres et modifié leur sève. Vous-même prépariez un sable destiné à
+changer la teinte de la terre. Restait la question de costume: et dame
+Tibby, qui avait adopté notre idée avec enthousiasme...
+
+--Dieu veuille avoir son âme!
+
+--Dieu veuille avoir son âme! Je disais que dame Tibby confectionna de
+ses propres mains le vêtement qui devait couvrir l'enfant. Tout cela est
+indéniable, indéniable, indéniable...
+
+--Indéniable! répéta Aloysius.
+
+--Or, trois mois se sont passés. Pendant tout ce temps, la jeune Netty a
+été soumise à l'action des rayons violets; elle a vu violet, pensé
+violet, mangé violet... elle s'est imprégnée, imbibée de violet... et il
+a été clair pour nous que nos déductions ne nous avaient pas un seul
+instant égarés... car...
+
+--Elle a grandi, murmura Aloysius.
+
+--Grandi! grandi! dites qu'elle a poussé plus rapidement que le plus
+vivace des cryptogames; au bout de quinze jours elle avait crû d'un
+demi-pied; un mois plus tard elle mesurait trois pieds trois pouces...
+Aujourd'hui il y a temps d'arrêt, elle est à quatre pieds huit pouces,
+taille absolument normale pour la femme. En trois mois, d'une enfant
+nous avons fait une créature admirablement constituée parvenue à son
+entier développement. La science a vaincu la nature, elle l'a contrainte
+à l'obéissance, le résultat obtenu est admirable, au delà de ce que nous
+pouvions espérer. Cependant...
+
+--Cependant?... fit Aloysius en secouant la tête.
+
+--Comme rien n'est parfait en ce monde, il y a une ombre à notre
+parfaite satisfaction; ombre d'autant plus grave, je l'avoue, qu'elle
+trouble complètement certaines notions précédemment acquises...
+
+Aloysius, qui avait écouté patiemment jusque-là, se leva si subitement,
+que toutes ses articulations craquèrent à la fois. On eût dit le heurt
+de cinquante osselets.
+
+--Elle est idiote! s'écria-t-il en levant les yeux au plafond avec
+l'expression d'un profond désespoir.
+
+Ici encore Truphêmus sut conserver son calme et reprit doucement:
+
+--Idiote, idiote... Il s'agit peut-être de s'entendre sur l'expression,
+qui me paraît impropre...
+
+--Dites stupide, niaise, bête... dites ce que vous voudrez, continua
+Aloysius, mais il n'en est pas moins réel que l'intelligence lui manque
+absolument.
+
+--J'ai dit: «Entendons-nous.» Mais pour cela, il me paraît inutile de
+crier. S'il faut élever la voix, ce qui est cependant incompatible avec
+le calme que comporte une dissertation toute scientifique, je répondrai
+sur la tonalité la plus aiguë que me fournira mon larynx: «Non, non,
+trois fois non! elle n'est pas idiote, elle n'est ni stupide, ni niaise,
+ni bête!...»
+
+--Qu'est-ce alors?
+
+--Elle a cinq ans par l'intelligence, tandis qu'elle a vingt ans par le
+corps...
+
+--Expliquez-vous. Vous me parlez hébreu!
+
+--Rien n'est cependant plus simple, continua Truphêmus en reprenant son
+attitude professorale: le système nerveux céphalo-rachidien est le siège
+de la sensibilité et la source du mouvement volontaire; l'action de
+l'encéphale est indispensable à la perception des sensations et à la
+manifestation des volontés... Mais où nous sommes arrêtés, c'est
+lorsqu'il faut décider si l'appareil encéphalique est le producteur de
+la pensée, ou seulement le metteur en oeuvre de facultés provenant d'une
+source autre que le jeu du système. Quand je vous disais tout à l'heure
+que ce qui se produit aujourd'hui me déroute quelque peu, c'est que
+jusqu'ici j'étais partisan du premier de ces systèmes, c'est-à-dire de
+la production de la pensée par l'appareil cervical.--Dans le cas qui
+nous préoccupe--chez Netty--l'appareil s'est développé, mais la pensée
+est restée stationnaire. Avez-vous compris?
+
+--J'ai compris... dit Aloysius. Alors que faire?
+
+--Je n'en sais rien, reprit Truphêmus. Et vous?
+
+--Je n'en sais rien, reprit Aloysius.
+
+Au même instant on entendit un grand bruit au dehors, comme de nombreux
+morceaux de verre qui se brisent.
+
+Les deux savants se précipitèrent hors de la maison, dans le parc.
+
+--Où est Netty? cria Aloysius.
+
+Le pavillon violet était construit au milieu du jardin; c'était une cage
+de grandes dimensions, dans laquelle on avait disposé quelques meubles
+indispensables, tous couverts en étoffe de même couleur.
+
+C'est là que vivait l'enfant sur lequel les deux chimistes avaient tenté
+leur grave expérience. C'est de là qu'était venu le bruit. Un grand
+panneau de verre était brisé.
+
+Mais où était Netty? En vain les deux hommes regardaient de tous côtés.
+Personne. Ils se mirent alors à faire avec précaution le tour du jardin,
+chacun d'un côté, se baissant pour inspecter chaque touffe de feuillage.
+
+--La voilà! cria Truphêmus.
+
+Et d'un taillis sous lequel elle s'était dérobée, le savant attira par
+la main Netty, la fille d'Aloysius.
+
+Certes, qui l'eût vue trois mois auparavant, n'aurait pu admettre qu'il
+avait devant les yeux la même créature. Netty, l'enfant malingre, était
+devenue, sous l'influence du système Truphêmique, une grande jeune fille
+paraissant avoir atteint au moins l'âge de dix-huit ans. Et de fait,
+c'était une créature admirablement belle. C'était bien elle qu'avait
+aperçue le jeune rêveur du haut de son observatoire aérien, et son
+enthousiasme était justifiable. Son corps était un assemblage de toutes
+les perfections physiques; c'était la vie dans sa manifestation la plus
+complète et la plus régulière.
+
+Ainsi surprise, la jeune fille se courba pour résister à l'étreinte de
+Truphêmus et, en vérité, on devinait qu'il lui eût suffi d'un geste
+brusque pour se dégager. Mais sous l'influence de la honte et de la
+peur, et elle se mit à pleurer en jetant des cris perçants:
+
+--Non! non! ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!
+
+Aloysius accourut de ses deux jambes cliquetantes.
+
+--Ne lui faites pas mal! cria-t-il à Truphêmus.
+
+--Mais je ne l'ai pas touchée! répondit le gros homme en lâchant la main
+de la jeune fille.
+
+Celle-ci, se sentant libre, courut aussitôt se blottir dans un coin du
+pavillon, s'accroupit, et élevant son coude à la hauteur de son front,
+continua à gémir et à protester.
+
+--Voyons! voyons! ma petite Netty! disait Aloysius. Il ne faut pas te
+désoler comme cela! Eh bien! après tout, c'est un malheur... On ne te
+mangera pas pour cela...
+
+Et il cajolait ses cheveux blonds du bout crochu de ses doigts osseux.
+Elle leva vers lui ses grands yeux bleu d'acier.
+
+--Tu ne me battras pas, bien vrai?
+
+--Mais non! mais non!... Allons, viens avec moi...
+
+La prenant par la main, Aloysius l'emmena doucement vers le parc, la
+regardant et songeant aux théories de Truphêmus sur le système nerveux
+céphalo-rachidien.
+
+--Comment le malheur est-il arrivé?
+
+--Je ne sais pas, papa. Je n'étais pas là... je n'ai rien vu...
+
+--Ne mens pas! une fille de ton âge... c'est-à-dire non, une grande
+fille comme toi!...
+
+Netty se reprit à pleurer de plus belle, en criant:
+
+--Je n'ai pas menti!... ce n'est pas moi!
+
+Rien n'était plus singulier que l'aspect de son visage quand elle
+prononçait ces paroles. Ces lignes, parfaites dans leur régularité, se
+déformaient dans les contorsions d'un désespoir plus apparent que réel.
+C'était la grimace de l'enfant sur le visage de la femme, quelque chose
+qui ressemblait au masque de la Folie.
+
+Aloysius la contemplait avec une expression de profond découragement.
+
+Truphêmus se rapprocha de lui et lui frappa sur l'épaule:
+
+--Un mot! fit-il.
+
+--Je suis à vous, murmura le docteur.
+
+Et s'écartant un peu de la jeune fille, il s'approcha du gros Truphêmus.
+
+--Peut-être, dit celui-ci, y aurait-il un moyen!
+
+--Prenons garde! prenons garde! s'écria Aloysius avec une indicible
+expression de terreur. Nous n'avons déjà voulu que trop tenter la
+nature. Elle se venge, ajouta-t-il en désignant du doigt Netty, qui,
+étendue à terre, faisait de petits tas de sable avec ses mains.
+
+--Est-ce bien le docteur Aloysius que j'entends? reprit Truphêmus.
+Est-ce là cette intelligence supérieure pour laquelle la science n'avait
+pas de secrets, et qui n'admettait l'insolubilité d'aucun problème? Et
+ne comprenez-vous pas que toute oeuvre humaine a besoin de
+perfectionnement? N'avons-nous rien obtenu? Ce corps n'est-il pas
+l'oeuvre la plus admirable que jamais la science ait produite? Je ne me
+dissimule pas que l'âme laisse à désirer; mais le mal est évidemment
+réparable. Que diriez-vous d'une opération délicate et dont l'idée vient
+de me frapper il n'y a qu'un instant? Il est évident que la matière
+cervicale qui remplit le crâne de Netty est insuffisante ou mal
+conformée. Voilà ce dont, à mon humble avis, il importe de s'assurer. Le
+moyen est facile: il suffirait de pratiquer avec un instrument tranchant
+une incision circulaire qui détache une partie de la boîte osseuse de
+votre fille...
+
+--Vous tairez-vous, bourreau! tortionnaire! hurla Aloysius, qui, hors de
+lui, se jeta sur Truphêmus.
+
+Celui-ci, effrayé, roula de quelques pas en arrière... Au même instant,
+on frappa violemment à la porte de la rue.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ _Franz Kerry à Edouard B..., à Baltimore_.
+
+
+«Cher ami, je ne sais si je suis fou ou si je rêve; mais, en vérité,
+j'éprouve des sensations nouvelles, et dont rien, jusqu'ici, dans ma
+vie, ne m'avait donné la plus faible perception. Est-ce donc l'amour qui
+s'est emparé de moi? À toi de donner un nom à cette transformation de
+moi-même. Une seule pensée absorbe toutes mes pensées. L'infini me
+paraît nul auprès de ce _fini_ qui s'appelle la bien-aimée, la lumière
+sombre auprès de cette lumière!
+
+«Dans ma dernière lettre, je te mandais que j'avais en vain tenté de me
+rapprocher de celle qui était devenue toute ma vie, toute mon espérance.
+Voici ce qui était arrivé. Pour la première fois, depuis mon arrivée à
+la colline d'Hoboken, j'étais sorti de ma Thébaïde. Et m'orientant
+d'après les observations faites du haut de ma terrasse, je m'étais
+dirigé vers les Champs-Élysées. Là, rencontrant quelques passants, je
+leur demandai des indications. Mais j'oubliais d'abord que je me
+trouvais en face de natures bornées, incapables de comprendre les
+sensations qui m'oppressent.
+
+«Je parlais comme si je t'avais écrit. Nul ne comprenait. Par bonheur,
+je me souvins que la science me donnait un moyen sûr de déterminer
+exactement la situation du palais de verre. Je retournai chez moi, et à
+l'aide du sextant, je fis un calcul minutieux qui me fixa à quelques
+yards près sur la position du point vers lequel je tendais...
+
+«Je revins alors. Mes calculs ne m'avaient pas trompé. Je reconnus les
+murs du parc, et la maison qui faisait face à la route. Te le dirai-je!
+moi qui ai la hardiesse inouïe de me lancer à âme perdue dans les abîmes
+de l'éther tournoyant, je me sentais, en face d'une simple porte, le
+plus timide et le plus faible des enfants...
+
+«Je voulus d'abord savoir quels étaient les habitants de la maison. Je
+m'enquis auprès des rares voisins--voisins assez éloignés
+d'ailleurs--qui pouvaient me fournir quelques renseignements. Il paraît
+qu'en général je fus considéré comme assez mal venu. Je ne pus obtenir
+que des détails vagues; je crus d'abord qu'on se raillait de moi.
+
+«La maison au sujet de laquelle je posais des questions avait dans le
+quartier une réputation diabolique, et il était facile de voir, à l'air
+de mes interlocuteurs, qu'ils auraient infiniment préféré n'avoir point
+à en parler.
+
+«Il était évident qu'elle inspirait à tous une terreur indicible: quant
+à ses habitants, il m'était impossible d'obtenir quelque information
+précise. On me désignait, comme occupant seuls la propriété, deux
+vieillards considérés comme les démons de cet enfer inconnu, et une
+petite fille de deux ou trois ans. En vain je parlai à termes couverts
+(tant je craignais de profaner l'ange de mon rêve!) de la jeune fille
+que j'avais aperçue. Le plus hardi m'affirma que jamais il n'avait
+existé de jeune fille dans la maison, à moins, ajouta-t-il, que quelque
+diablesse ne fût venue se mettre de la partie...
+
+«Ce qui restait pour moi hors de doute, c'est que sur tout ceci planait
+une ombre mystérieuse et je n'en devenais que plus ardent à la percer.
+
+«Je résolus, avant de me présenter directement à Quiet House (c'est le
+nom de l'habitation), de tout tenter pour m'instruire par moi-même.
+Alors je me glissai sous les murs du parc. Quelques arbres à forme
+étrange laissaient leurs branches dépasser le faîte de la muraille qui,
+n'étant pas en bon état, offrait à l'escalade une aide facile. C'est là
+que je projetai d'établir mon poste d'observation.
+
+«La première fois que mes pieds et mes mains m'aidèrent à cette pénible
+ascension, mon coeur battait avec une telle violence que je me crus
+impuissant à atteindre mon but. Mais relevant la tête, je crus revoir
+dans l'azur céleste la forme adorable de Celle qui m'appelait, et je
+redoublai d'efforts... Enfin j'atteignis le couronnement de la muraille,
+et je plongeai mes regards avides dans le parc...
+
+«Je ne m'étais pas trompé... le palais de verre existait... C'était bien
+cette couleur violette, à la fois douce et pâle, qui luisait aux rayons
+du soleil... et enfin, je la vis... elle!
+
+«Mais dans quelle attitude? J'avoue qu'à ce moment je crus n'être plus
+maître de ma raison, et aujourd'hui encore je me demande si ce que j'ai
+vu n'était pas un jeu de mon imagination. Elle était assise au pied d'un
+arbre, penchée en avant, de telle sorte que ses admirables cheveux
+blonds traînaient à terre. De ses doigts effilés, elle grattait le
+sable, et à mesure qu'elle avait formé un petit tas, elle le prenait à
+poignées et le jetait dans un seau de zinc, qui se trouvait auprès
+d'elle. Puis elle renversait le seau à demi-plein sur le sol, se levait,
+piétinait sur la terre, s'asseyait de nouveau et recommençait à faire
+ses tas de sable et à remplir le seau.
+
+«Innocente occupation, mais dont l'étrangeté me frappa d'abord. Je
+restai là une heure, espérant qu'on s'apercevrait enfin de ma présence.
+Vaine illusion! Le sable allait toujours du sol au seau, pour retomber
+du seau sur le sol. Je la contemplais. Ah! mon ami, combien elle était
+plus belle encore que tout ce que j'avais rêvé! Quelle pureté de formes,
+quelle diaphanéité dans cet être charmant! Cependant la position dans
+laquelle je me trouvais ne laissait pas que d'être fort incommode. Je
+m'étais juché sur la plus grosse branche d'un des arbres touchant au
+mur, et après cette longue pause, le bois meurtrissait mes chairs, je
+sentais l'engourdissement s'emparer de tout mon individu, mes mains
+avaient peine à retenir le bois qui me servait de point d'appui... Il
+fallait en finir! Mais, j'avais si grand'peur de l'effrayer, cette chère
+et parfaite créature qui rêvait toujours en macérant sa poussière!... Je
+l'appelai une première fois, elle n'entendit pas. Alors, m'enhardissant,
+je m'écriai:
+
+«--Ange échappé du ciel, créature adorable que l'humanité n'a pas le
+droit de compter parmi ses créatures imparfaites!...
+
+«Cette fois, elle avait entendu. Elle leva la tête... Et quel visage,
+ami! Non, alors que je marchais, comme a dit un poète, dans mon rêve
+étoilé, alors que s'ouvraient à moi les perspectives éblouissantes de
+l'infini sidéral, non, jamais beauté plus profonde, plus enivrante ne
+s'imposa à mon être... J'étais ébloui, fou d'admiration et d'amour.
+
+«C'est évidemment cet état de surexcitation qui troubla mes esprits au
+point de me jeter en proie à l'hallucination la plus grotesque qui se
+soit jamais produite... Aussi ne crois pas ce que tu vas lire. Cela
+n'est pas, cela ne pouvait pas être.
+
+«_Il me sembla_... (j'insiste sur l'illusion évidente), il me sembla
+que, me regardant d'un air à la fois surpris et effrayé, elle contracta
+tout son visage dans une grimace burlesque, et que, portant sa main à
+son nez dans un geste vulgaire que je ne veux pas décrire, afin de ne
+lui pas faire injure, elle... elle me tira la langue!!!
+
+«N'est-il pas évident que la fatigue avait oblitéré les facultés de la
+vision? Mais comment se peut-il faire que notre faible nature soit assez
+peu maîtresse d'elle-même pour se créer de semblables fantômes?... Je
+sentis que je faiblissais. Je fermai à demi les yeux, et je me laissai
+retomber de l'autre côté du mur. Puis je courus, de toute la vitesse de
+mes jambes, m'enfermer chez moi. J'avais peur de l'aliénation mentale,
+dont les doigts de fer commençaient à serrer mon cerveau. J'avais soif
+de repos, je voulais tomber dans un anéantissement momentané qui
+détendît mes nerfs... le sommeil vint. À mon réveil, j'étais sauvé...
+
+«J'étais sauvé, j'avais repris mon calme. Et le premier effort de mon
+raisonnement me prouva l'insanité de ce que j'avais cru voir... Elle,
+grimacer! Autant supposer que le ciel, que les astres, que les mondes se
+livreraient à des contorsions d'épileptique. C'était une erreur, née
+dans un cerveau maladif... et je le sentis si bien, si profondément, que
+je me mis à deux genoux, les bras tendus vers le pavillon de verre, et
+que je demandai pardon à l'ange insulté.
+
+«Puis j'ai un remords. De quel droit m'étais-je permis de jouer ce rôle
+d'espion? pourquoi avoir tenté de surprendre la bien-aimée? Mes
+intentions n'étaient-elles donc pas pures comme le ciel dont elle est
+une émanation visible? Je devais réparer ma faute et entrer par la porte
+dans cette maison où j'avais cherché à m'introduire comme un malfaiteur.
+Aussi, dès que la nuit eût rafraîchi mes sens, ma résolution fut prise;
+je m'habillai de mon mieux et me rendis à Quiet-House.
+
+«Je frappai violemment à la porte; il me semblait que chaque coup de
+marteau retentît douloureusement dans mon âme.»
+
+......................................................................
+
+
+
+
+ IX
+
+
+--On frappe! dit Truphêmus, à peine remis de l'effroi que lui avait
+causé le brusque mouvement d'Aloysius.
+
+Celui-ci ne répondit pas. Les coups redoublèrent.
+
+--On frappe! répéta Truphêmus. Dois-je ouvrir?
+
+--Allez au diable! s'écria Aloysius.
+
+Truphêmus avait le caractère si bien fait, qu'il accueillit ces paroles
+comme un consentement. Il faut avouer encore qu'il n'était pas fâché de
+trouver un prétexte pour rompre un entretien si mal commencé. Le hasard
+le servait à point, puisque le fait d'une visite ne se produisait jamais
+à Quiet-House, et il avait hâte de profiter de ce hasard.
+
+Mais il avait compté sans une circonstance toute particulière. Il y
+avait si longtemps que la porte n'avait été ouverte, gonds et ferrures
+étaient si complètement rouillés, qu'il s'évertuait en vain à tirer le
+battant à lui. Le visiteur frappait toujours.
+
+--Voilà! voilà! criait Truphêmus sur une note appartenant à une octave
+non encore notée.
+
+Il avait saisi à deux mains la poignée intérieure de la porte et les
+pieds arcboutés sur le sol, le corps en arrière, il tirait, tirait
+toujours, mais vainement.
+
+Cependant Aloysius, revenu de son accès d'exaspération, entendait tout
+le tapage. Il lui prit fantaisie d'en connaître la cause. Du premier
+coup d'oeil, il devina l'embarras de Truphêmus.
+
+--Tenez ferme! lui cria-t-il.
+
+Et passant ses bras longs et décharnés autour du ventre de son
+compagnon, il tira sur Truphêmus qui tirait sur la porte.
+
+--Poussez! cria-t-il encore au visiteur.
+
+Le visiteur donna dans la porte un vigoureux coup de pied, le panneau
+s'ouvrit, les gonds tournèrent; mais ce mouvement fut si vif, que
+Truphêmus tomba en arrière sur Aloysius, qui fut renversé. Dans leur
+chute, ils entraînèrent deux énormes dames-jeannes, heureusement vides,
+qui se brisèrent, entraînant à leur tour tout un attirail de cornues. Ce
+fut un cliquetis et un bouleversement inexprimables d'hommes et de
+tessons de verre...
+
+Que regardait, profondément étonné, Franz Kerry, le blond habitant de la
+colline d'Hoboken.
+
+Tomber est facile. Se relever est plus compliqué, moins pour Aloysius
+cependant que pour son compagnon. Aloysius parvint encore à se redresser
+assez rapidement; mais Truphêmus, vu sa rotondité, se trouvait dans la
+situation de la tortue qu'un maladroit a placée sur le dos. En vain
+Aloysius le tirait par le bras, le dos du savant glissait et aucune
+saillie ne lui servait de point d'appui. Il poussait de petits cris
+plaintifs et désespérés.
+
+--Attendez, dit Franz à Aloysius, je vais vous aider.
+
+Il saisit l'autre bras, et plaça son pied contre l'un des pieds de
+Truphêmus. Aloysius l'imita, et tous deux, poussant un «Han!» vigoureux,
+parvinrent à replacer la boule sur son axe. Elle oscilla un instant,
+puis resta immobile. C'était fait.
+
+Puis les trois personnages se regardèrent, sans mot dire.
+
+Truphêmus était décidément une forte nature: il reprit le premier son
+sang-froid, et, s'inclinant devant le jeune homme:
+
+--Je vous remercie, monsieur! lui dit-il; donnez-vous la peine d'entrer,
+je vous prie, et veuillez nous faire connaître l'objet de votre visite?
+
+Franz rendit le salut qui lui était adressé, et suivit les deux savants.
+
+--Je désirerais vous entretenir, dit-il, d'une affaire de la plus haute
+importance.
+
+--Passons dans mon cabinet, fit Aloysius.
+
+Chaînes et poulies grincèrent, à la grande surprise de Franz, et un
+instant après les trois hommes se trouvèrent dans la caisse particulière
+d'Aloysius.
+
+--Parlez, monsieur! dit le savant.
+
+--Je ne suis point de trop? demanda Truphêmus.
+
+--Oh! reprit Aloysius en s'adressant au jeune homme, je n'ai plus de
+secrets pour mon compagnon.
+
+Franz n'était pas sans éprouver quelque embarras. Ce qui le surprenait
+le plus, c'est que sa bien-aimée dépendît, par lien de famille ou
+autrement, de l'un de ces deux êtres peu séduisants.
+
+--L'un de vous, dit-il enfin, est sans doute le père d'une charmante,
+d'une adorable jeune fille qui habite cette maison?
+
+--C'est moi, dit Aloysius.
+
+--Eh bien! monsieur, je viens, en honnête homme, vous demander la main
+de votre fille. Je me nomme Franz Kerry, je suis riche, ma position est
+indépendante, et tout le bonheur de ma vie est entre vos mains...
+
+Il allait continuer, mais il en fut empêché par un fait bizarre. Aux
+premiers mots de sa demande, Truphêmus avait serré les bras et fermé les
+yeux, puis de petits cris stridents, ressemblant à des sifflements,
+avaient commencé à s'échapper de sa poitrine. Une sorte de grondement
+sourd avait ronronné dans la gorge d'Aloysius. Ces deux sons s'étaient
+mariés, dans une tonalité différente, avaient grandi... ç'avait été tout
+à coup une explosion... Les deux savants riaient, riaient. Le ventre de
+Truphêmus s'enflait et se désenflait comme une outre sur laquelle eût
+bondi un clown; tout le corps d'Aloysius tressautait et se heurtait en
+ses diverses parties comme un jeu de castagnettes multiples...
+
+Et Franz les regardait, interdit, hébété, se demandant ce qu'il y avait
+de si violemment gai dans le fait d'un amant de l'infini demandant à
+s'unir à la plus belle création des forces naturelles...
+
+Mais, patient, il attendit. Quelques paroles commençaient à s'échapper
+des lèvres haletantes des deux savants.
+
+--En mariage! disait Aloysius.
+
+--À son âge! répétait Truphêmus.
+
+--Mariée!...
+
+--Cinq ans!...
+
+Tandis que les deux chimistes se remettaient de cet ébranlement nerveux,
+et que Franz se disposait à écouter les explications nécessaires, voici
+que tout à coup...
+
+
+
+
+ X
+
+
+Les faits qui se passaient en bas avaient un caractère qui présentait un
+intérêt tout particulier.
+
+Lorsque Truphêmus, entendant frapper à la porte, était rentré dans la
+maison, suivi quelques minutes après par Aloysius, Netty, qu'ils avaient
+laissé pleurant à chaudes larmes et criant à pleins poumons, avait
+immédiatement levé la tête, et, regardant à travers ses doigts écartés,
+s'était convaincue que l'affaire des carreaux cassés n'aurait pas de
+suite. Alors elle se mit à rire et à exécuter une de ces danses naïves,
+rudiments de l'art chorégraphique, que seuls peuvent imaginer les
+enfants. Puis, passant l'index de la main droite sur l'index de la main
+gauche, étendu dans la direction de la maison, elle manifesta par ce
+geste plusieurs fois répété le peu d'importance qu'elle attachait à la
+colère paternelle, en admettant même qu'elle existât.
+
+Ensuite, sans doute pour donner issue à l'exaspération à laquelle elle
+se trouvait elle-même en proie, elle se mit à courir à travers le
+jardin, arrachant les fleurs, les jetant en l'air, puis les piétinant;
+elle revint vers le kiosque où elle déchira quelques tentures. Mais ces
+exercices salutaires ne paraissaient pas suffire à lui rendre le calme
+perdu.
+
+Tout à coup son visage prit une indicible expression de satisfaction;
+son regard était à ce moment tourné vers la maison... Or, pour la
+première fois depuis trois mois, la porte, par un oubli qu'il faut
+attribuer à l'état troublé d'Aloysius, était restée ouverte...
+
+Netty s'approcha sur la pointe des pieds et tendit le cou en avant.
+C'était au moment où les poulies entraînaient les savants et le jeune
+homme dans la caisse en question.
+
+Certes le spectacle que la jeune fille avait sous les yeux n'avait rien
+de séduisant, et en la voyant s'arrêter hésitante sur le haut de
+l'escalier qui conduisait au fond de la cave, on eût dit une exilée d'un
+monde céleste, regardant curieusement l'antichambre d'un lieu infernal.
+
+Elle écouta. Pas un bruit. Elle était seule. Certes, elle ressentait
+bien une certaine crainte; mais la curiosité était si forte! si souvent
+elle avait désiré pénétrer dans ces salles hermétiquement fermées! Bref,
+elle se décida... La voici, hasardant un pied, puis l'autre, toujours
+l'oreille au guet... Elle se trouvait enfin au laboratoire. À cet
+instant, Truphêmus et Aloysius commençaient à rire.
+
+Netty regardait autour d'elle. Tous ces objets nouveaux l'embarrassaient
+au plus haut point. Ce n'étaient que bonbonnes, que cylindres, que
+matras. Les mélanges les plus bizarres remplissaient les flacons de
+verre. Puis l'immense fourneau sur lequel mijotaient des préparations
+nouvelles, mélanges, amalgames ou combinaisons encore inachevées... Elle
+sauta devant le tableau dont les boutons indicateurs correspondaient aux
+moteurs de chaînes. Elle approcha sa main, puis la recula, puis enfin
+toucha rapidement les divers boutons, comme elle eût fait sur le clavier
+d'un piano... Mais aussitôt elle recula en poussant un cri d'effroi...
+
+Toutes les mécaniques étant mises en jeu simultanément, les chaînes
+grincèrent, les poulies tournèrent follement, le système des
+contrepoids, perdant leur équilibre, n'agissait plus, les caisses
+descendaient avec une rapidité vertigineuse, puis remontaient d'un
+vigoureux élan, comme si elles eussent acquis une force nouvelle.
+
+Netty courait, et, comme un oiseau qui a pénétré dans une chambre par
+une fenêtre entr'ouverte, se heurtait à tous les coins, à tous les
+angles. Elle trébucha, se retint à quelque chose... C'était le moteur de
+la grande machine électrique. Et voilà que l'immense disque de verre se
+mit à glisser entre des coussins... Un torrent d'étincelles s'échappa
+dans l'air comme un faisceau d'étoiles, avec un crépitement toujours
+plus fort.
+
+Netty est affolée. Elle veut fuir... elle veut parvenir à la porte; mais
+elle heurte tout sur son passage: cornues, flacons, alambics, bonbonnes
+se brisent... les liquides se répandent, les gaz reprennent leur
+liberté.
+
+Alors les combinaisons les plus inouïes se réalisent... les éléments
+chimiques sont en présence... c'est la lutte des forces essentielles de
+la nature.
+
+Les caisses montent et descendent toujours, secouant les malheureux,
+dont l'un était venu chercher le bonheur dans Quiet-House.
+
+Aux lueurs étranges et sans cesse changeant de teintes, Netty court
+encore...
+
+L'asphyxie la saisit à la gorge et la terrasse...
+
+Puis une effroyable détonation...
+
+Et tout s'écroule...
+
+Ainsi périrent les habitants de la Maison Tranquille, et voici comme
+Franz Kerry ne trouva pas le bonheur qu'il avait rêvé.
+
+FIN DE MAISON TRANQUILLE
+
+
+
+
+ LA CHAMBRE D'HÔTEL
+
+ Le texte complet de ce roman
+ se trouve dans le deuxième tome des
+ HISTOIRES INCROYABLES
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER TOME
+
+LES FOUS
+LE CLOU
+MAISON TRANQUILLE.
+
+
+ FIN DU PREMIER TOME
+
+
+
+
+
+
+ COLLECTION
+ LECTURES POUR TOUS
+ AVENTURES ET VOYAGES
+
+ Liste des volumes composant cette Collection
+
+
+1. _Terres de glace et terres de feu_, par J. LERMINA, 3 vol.
+
+2. _La Reine des lacs_, par le capitaine MAYNE REID, traduit pour la
+ première fois par E. MOUREAUX, 2 vol.
+
+3. _Le Mousse de l'amiral Courbet_, récit dramatique, désopilant et
+ pourtant véridique, 2 vol.
+
+4. _La Fille du régisseur_, par ROBIN GRAY, traduit par M. GAUTHIER,
+ 2 vol.
+
+5. _Les Tribulations d'un docteur en droit dans l'Amérique du Sud_,
+ par FÉLIX ROCROY, 1 vol.
+
+6. _La Bataille de Strasbourg_, par J. LERMINA, 2 vol.
+
+7. _Au pays des dollars_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.
+
+8. _La Prise de Londres au XXe siècle_, par P. FERRÉOL, 2 vol.
+
+9. _Ralph le Rouge, aventures d'un Parisien en Floride_, par J. LERMINA,
+ 2 vol.
+
+10. _Autour du lac Tchad_, par Mme MARIA DE GROOTE, 2 vol.
+
+11. _Belle Sauvage_, par Ch. SIMOND, 2 vol.
+
+12. _Histoires incroyables_, par J. LERMINA, 2 vol.
+
+13. _Les Drames de Constantinople_, par VOGHI AGHA, 2 vol.
+
+14. _Au delà de l'Atlantique_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.
+
+15. _Charletto_, par G.-V. LENNEP, 1 vol.
+
+16. _Un héros de seize ans_, par Ch. SIMOND, 3 vol.
+
+17. _L'Oncle Cabassol_, par L. HUARD, 4 vol.
+
+18. _Comment nous avons pris le Dahomey_, par un MARSEILLAIS, 1 vol.
+
+19. _Le Secret de l'alchimiste_, par Ch. SIMOND, 2 vol.
+
+20. _Tout seul_, par E. CADOL, 2 vol.
+
+21. _Les Aventures de Bonaventure Marjolin_, par E. FORCADE et L.
+ GARDETTE, 1 vol.
+
+22. _L'Ile de Corail_, par PIERRE DURANDAL, 1 vol.
+
+
+CHAQUE VOLUME BROCHÉ: 75 CENTIMES, FRANCO PAR POSTE: 1 FRANC.
+
+______________________________________
+Imprimerie de Poissy.--S. Lejay et Cie.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome I, by Jules Lermina
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME I ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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