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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoires incroyables, Tome I + +Author: Jules Lermina + +Release Date: May 18, 2006 [EBook #18415] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME I *** + + + + +Produced by Carlo Craverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + HISTOIRES INCROYABLES + + PAR + + JULES LERMINA + + + + PARIS, L. BOULANGER, ÉDITEUR + 90, boulevard Montparnasse, 90 + + COLLECTION + LECTURES POUR TOUS + AVENTURES ET VOYAGES + + La liste des volumes composant cette collection + se trouve à la fin de l'ouvrage. + + + + + + + HISTOIRES INCROYABLES + + PAR + + JULES LERMINA + + + + + TOME PREMIER + + + + + PRÉFACE + + +J'ai toujours beaucoup aimé les histoires fantastiques. L'incroyable est +une des formes de la poésie. Le réel, lorsqu'il se déforme par +l'hallucination ou le rêve, devient tout aussitôt énorme et plus +attirant peut-être que la vérité même. Tels ces visages que certains +miroirs concaves ou convexes allongent ou dépriment de façons bizarres. +Ils nous fascinent. On les regarde avec une fixité un peu hagarde, +tandis qu'on laisserait peut-être passer une jolie femme sans l'admirer. + +Le fantastique hypnotise. Quand j'étais enfant, j'ai souvent entendu +raconter l'histoire de mon grand-oncle Gillet, mort grenadier de la +garde. À Nantes, quand il rentrait chez sa mère, il avait l'habitude de +prendre chaque soir un peu de sable et de le jeter, du dehors, contre la +vitre pour avertir qu'il arrivait. On courait à la porte du jardin et on +ouvrait. Cadet (c'était le cadet de la famille) entrait, joyeux. Un +soir, on entend le bruit du gravier contre la vitre. Mon +arrière-grand'mère se lève joyeuse et dit: + +--C'est Cadet! + +Cadet était pourtant soldat à l'armée et loin de France. Bah! c'est +qu'il revenait! Et la mère court ouvrir la porte. Personne! + +--Mon Dieu! dit l'aïeule, il est arrivé malheur à Cadet. + +Et elle regarda sa montre. + +En effet, à cette heure même, à l'heure crépusculaire, entre chien et +loup, le pauvre garçon recevait d'un chasseur tyrolien, caché derrière +une botte de foin, une balle qui le tuait net. C'était le soir de +Wagram. Il n'y avait pas deux heures que Napoléon l'avait, de sa main, +décoré sur le champ de bataille d'une petite croix détachée de sa +poitrine. Je l'ai là, cette petite croix. Je la regarde tandis que +j'écris. Elle me rappelle cette inoubliable histoire qui a fait tant +d'impression sur mon enfance. + +Voilà bien pourquoi, sans doute, quand j'ai débuté, mes premiers récits +ont été des contes fantastiques. On les retrouverait dans la collection +du _Diogène_ où nous _fantastiquions_ à qui mieux mieux, le poète Ernest +d'Hervilly, le romancier Jules Lermina et moi. Edgar Poë était notre +dieu et Hoffmann son prophète. Nous étions fous d'histoires folles. +C'était le bon temps. + +Il n'est point passé, je le vois, ce bon temps-là, puisque Jules +Lermina, fidèle à nos frissons d'antan, publie ce curieux et poignant +recueil d'_Histoires incroyables_. Mânes de Nathaniel Hawthorne, et de +l'auteur de l'_Assassinat de la rue Morgue_, voilà un Français, très +français, qui vous a pourtant dérobé le secret du fantastique, ce +naturel _sublimé_! Voilà un Gaulois qui a le sens du cauchemar saxon et +dont les inventions font se dresser sur la peau du lecteur ces petites +granulations spéciales qu'on appelle la chair de poule. + +Je les connaissais en partie, ces _Histoires_ entraînantes, et elles +m'avaient hanté plus d'une fois comme la _Smarra_ de Nodier. J'avais +même cru sincèrement qu'elles étaient écrites par un Yankee, lorsque +Lermina les signait de son pseudonyme de _William Cobb_. Mais Lermina +connaît l'Amérique; il y a vécu, je crois, et il s'est imprégné de +l'esprit même, subtil et puissant, de Poë. Ses magistrales études +d'après le maître américain ne sont pourtant ni des copies ni des +pastiches. Jamais je ne trouvai, au contraire, plus d'invention que dans +ce livre. Lisez les _Fous_, la _Chambre d'hôtel_, la _Peur_, le +_Testament_. Ou plutôt lisez toutes ces _Histoires incroyables_. Dans un +temps où l'imagination semble proscrite du roman, Lermina a ce don +merveilleux de l'invention. Il plaît, il amuse, il entraîne; ici--comme +l'hypernaturel même--il fascine. + +J'interromps, pour écrire cette préface, un court roman où j'étudie, à +un point de vue spécial, les phénomènes de la suggestion. L'hystérie et +la névrose m'attirent, et pourtant ce ne sont là que des mots. Ce qui +est vrai, c'est la surexcitation ou la dépression cérébrale. Que se +passe-t-il? Que se _pense-t-il_ dans cet appareil déséquilibré? Est-il +impossible que nous en ayons une notion quelconque? Non. Depuis que +Maury a prouvé que le rêve pouvait être mâté, dirigé par la volonté, +depuis que Quincey, le mangeur d'opium, que Poë ont analysé les +sensations du narcotisé et de l'alcoolique, il a été prouvé que pour +l'observateur, assez maître de soi pour se regarder penser, il y a une +mine profonde et toujours féconde à explorer. Dans la pensée, comme dans +la musique, on découvre des tons, des demi-tons, des quarts de ton, des +_commas_ pour employer le terme technique. Ce sont ces infiniment petits +de la conception cérébrale qu'il est intéressant de noter. C'est là le +vrai fantastique, parce que c'est l'inexploré; parce que, sur ce +terrain, les surprises, les antithèses, les absurdités sont multiples et +renaissantes. + +C'est cette étude de la pensée malade que Jules Lermina a essayée, dans +une singulière abstraction de son propre moi, qui est une force. Le +temps de la synthèse, mère du romantisme, est passé. Le temps de +l'analyse est venu. Corpuscules, microbes, monères d'Haeckel, +inconscient d'Hartmann, tout aujourd'hui est regardé de près. C'est +l'âge du microscope. On étudie les matériaux du grand monument humain +pour en reconstruire l'architecture première. Dans le fou, dans +l'alcoolique, il y a disjonction des pensées: d'où une certaine facilité +pour les soumettre à l'action du microscope. + +Quelle différence entre ces expériences sur le vivant, sur le pensant, +et les imaginations purement physiques d'Hoffmann, ne comprenant d'autre +antithèse que celle de la vie et de la mort, de la matière et de son +reflet, du crime et du remords; d'Achim d'Arnim, se perdant à travers +les grisailles du rêve effacé, presque invisible,--illisible, +pourrait-on dire; voire même d'un Hawthorne, s'attachant aux contrastes +de neige et de soleil, de poison et d'antidote, de métal et de papier. +Edgar Poë, le premier, a étudié, non plus les dehors, mais le _dedans_ +de l'homme. Son «Démon de la perversité» est une trouvaille cérébrale, +adéquate à un rapport de médecin légiste. C'est le psychopathe avant la +psychopathie. + +Jules Lermina est de cette école. Il trépane le crâne et regarde agir le +cerveau; et il y voit des spectacles mille fois plus étranges que les +fantômes ridicules, blancs dans le noir, mille fois plus effrayants que +les goules pâles ou les vampires verdâtres du bon Nodier. + +Les livres sans mérite ont seuls besoin de préface. Je croirais manquer +de respect au public, qui connaît ceux qu'il aime, et de justice envers +un vieux camarade en présentant un littérateur qui s'est, depuis tant +d'années, si brillamment présenté lui-même. Mais peut-être Jules Lermina +veut-il que je dise qu'en ce volume particulier il a mis plus de +lui-même encore, des recherches plus profondes, une acuité plus affinée. +Je conçois cela. On a toujours un livre qu'on préfère, un favori dans +une oeuvre multiple. Les _Histoires incroyables_ sont peut-être ce +«préféré» pour leur remarquable auteur. + +Le conteur a trouvé, pour l'illustrer, un artiste aux visions +originales, puissamment saisissantes, pleines, elles aussi, de ce +_fantastique réel_ qui fait le prix des récits de ce très original et +troublant volume. On prendrait plus d'une composition de M. Denisse pour +une des étranges vignettes, pleines d'humour tragique, intercalées par +Cruikshank dans la traduction de Hugo, _Han of Island_. + +Quoi qu'il en soit, on placera certainement ces pages au meilleur rang +de la bibliothèque des conteurs, entre les visions romantiques +d'Hoffmann et les conceptions poétiquement scientifiques d'Edgar Allan +Poë; et l'auteur, qu'on va fort applaudir, a découvert un joli coin +d'Amérique, plein de fleurs rares et étranges, inquiétantes comme ces +fleurs empoisonnées du conte d'Hawthorne, le jour où il a soufflé, tout +bas, à William Cobb les histoires troublantes et remarquables que ce +William Cobb contait si bien et que recueille aujourd'hui, pour nous, +Jules Lermina. + + JULES CLARETIE. + + 15 mars 1885. + + + + + HISTOIRES INCROYABLES + + + + + LES FOUS + + I + + +Pourquoi six heures? Non pas six heures moins cinq minutes ni six heures +cinq, mais bien six heures juste. Cela me préoccupait plus que je ne +voulais me l'avouer, et cependant je ne m'étais pas trompé. Tenez, hier +encore, j'étais allé chez lui, pour mon procès. + +Car il est temps que je vous dise de quoi je veux parler ou plutôt de +qui. + +Lui, c'est Me Golding, mon sollicitor, un homme de sens et de talent, +plus rusé que tous les attorneys des États-Unis, et qui sait vous +retourner un juge comme un gant de feutre, ou lui ouvrir l'esprit à +point, comme le plus graissé des _bowie-knives_. + +Je suis un homme comme vous, ami lecteur, mais peut-être ai-je en moi +telle disposition qui chez vous n'existe qu'à l'état latent. + +J'ai remarqué que chez tout individu appartenant à la race humaine, +réside en un point spécial et sans qu'il s'en rende compte lui-même, une +faculté, comme une sorte de sens, doué d'un _superacuité_ remarquable. +Chez les uns, j'ai vu que c'était le désir de l'or, ou plutôt le _flair_ +des affaires; chez les autres, c'était la _divination_ intuitive de la +fragilité d'une femme. Les uns se disaient, en entendant un bavard: là, +il y a une bonne affaire à engager. Les autres, en regardant la plus +guindée de toutes les mères de familles: voilà une femme dont je serai +l'amant. + +Cela ne se discute ni ne s'explique. Cela est. C'est une agrégation, +indépendante de toute volition, entre telle portion d'un autre être et +la portion équivalente de votre propre nature, comme un engrenage auquel +vous ne pouvez échapper. Il y a en _lui_ ou en _elle_ telle aspérité qui +s'accroche, par son évolution même, à un des ressorts de notre +mécanisme. Et tout suit. + +Moi, j'ai le flair de l'étrange: chez un homme, si _innocent_, si +naturel qu'il paraisse à tous, je pressens, je constate l'_anormal_, en +si petite dose qu'il s'y trouve. L'_infinitésimal_ m'affecte. Et une +fois que j'ai été touché par ce ressort invisible, rien ne peut +m'arrêter. _Il faut_ que je sache, que je suive le mouvement, +l'impulsion qui m'a été communiquée. + +C'est ainsi que cela se passa avec Me Golding, homme régulier, comme le +balancier d'une pendule, marchant comme un rouage, vivant +automatiquement ou plutôt mathématiquement. À dix heures du matin, je le +trouvais à son bureau pour ses consultations. Et, remarquez-le, jamais +une minute avant ni après dix heures; à une heure, au tribunal; à cinq +heures, dans son cabinet; à six heures... c'est là ce qui me frappa. + +J'étais chez lui: nous causions de mon procès... oh! une misère... +quelques centaines de dollars dont je me soucie comme d'un poisson salé. +Mais j'en avais fait une question d'amour-propre et pour la vingtième +fois--pour la centième, peut-être--je répétais à Golding les _pourquoi_ +de mon entêtement. Il m'écoutait comme un sollicitor sait +écouter--tarifant d'avance chaque minute qui s'écoule, et rêvant déjà au +mémoire à présenter, et sur lequel je devais lire: Pour avoir conféré +pendant une heure du procès X...., 8 dollars.--Je n'avais pas pris garde +à l'heure, et lui ne me rappelait pas que l'heure de sa consultation +allait être achevée. En vérité, nous approchions du dénouement et cette +conférence n'était pas inutile. + +C'est alors,--j'entamais le dernier point de la controverse et j'allais +démontrer victorieusement que mon adversaire était un malhonnête homme, +--que sonnèrent six heures: oh! doucement, tout doucement, au timbre +fêlé d'une vieille pendule vermoulue, échappée de quelque cargaison +anglaise. _Il paraît_ que six heures sonnèrent: moi je n'entendis rien, +tant le timbre avait faiblement résonné. Mais, instantanément, Golding +n'était plus devant moi. Où donc alors? tout à l'heure il était si +solidement cloué dans son fauteuil de cuir!... Je regardai derrière moi, +la porte de l'étude se refermait. _Il_ était parti. Si vite, si +délibérément, sans un mot d'excuse, sans un geste d'avis!... Parti, ou +plutôt _glissé_ dehors. + +Il y eut agrégation entre le _quelque chose_, personnel à cet homme, et +ma faculté d'investigation. Je me sentis _accroché_, le cliquet était +tombé. + +Non, ce n'était pas par impolitesse, ennui ou fatigue qu'il s'était +ainsi dérobé à notre entretien. Par impolitesse? Golding était la +courtoisie en personne. Par ennui? Un sollicitor ne s'ennuie que de ce +qui ne rapporte pas. Par fatigue? Un client ou un autre, qu'importe? + +Il y avait _autre chose_. Quoi? Je ne le savais point, mais je le +sentais. Sensation vague, intuition positive, qui ne définit pas, mais +affirme. Pendant toute la journée du lendemain, je fus obsédé, non d'un +désir, mais du besoin de savoir. C'était une possession; l'idée avait +pris racine en moi; elle germait, grandissait. Je retournai chez le +sollicitor à cinq heures. Il me reçut comme à l'ordinaire. Nul +changement, nulle gêne, mais pas une excuse. Il semblait ne pas avoir la +notion de ce qui s'était passé; je n'osai pas lui en parler. + +Pourquoi la question vint-elle dix fois sur mes lèvres, et pourquoi dix +fois ne me sentis-je pas le courage de parler? Quelques minutes avant +six heures, j'attendais... oh! comme j'attendais que le timbre fêlé +retentît... mais on vint nous déranger, je dus partir, je descendis dans +la rue. À six heures, il passa auprès de moi, sans me voir... ou du +moins je suis sûr qu'il ne me vit pas, quoiqu'il m'eût regardé... Je +pouvais le suivre, mais je jugeai qu'il ne fallait pas procéder ainsi. +Je m'en allai, pour revenir encore le lendemain, le surlendemain. + +Mais le hasard--était-ce bien le hasard?--était contre moi; je ne +pouvais me trouver dans son cabinet jusqu'à six heures. Seulement, alors +que je me tenais, en bas, blotti auprès de la porte, l'épiant, comme +aurait fait un voleur qui en eût voulu à sa bourse, je le voyais passer, +froid, calme, insensible à tout ce qui se passait autour de lui... +toujours dans la même direction, sans tourner la tête à droite ni à +gauche, regardant droit vers un but... + +C'était un homme de quarante ans... Ah! son portrait? il ne présentait +rien d'étrange, aucun caractère singulier. Les enfants ou les personnes +sentimentales croient seules encore à un rayonnement de l'étrange en +dehors de l'individu, à une trahison de la physionomie et de l'allure. +Croyez-moi, défiez-vous, au contraire, de l'homme dont rien ne _sort!_ +Visage calme, attitude insignifiante, c'est hypocrisie voulue ou +inconsciente. Le visage qui ne dit rien _parle en dedans_. + +Celui-là--avec ses cheveux gris, ses yeux bleus, son front haut et sans +rides, son pas régulier, cette absence totale d'agitation +externe--celui-là devait avoir des rides en dedans et son coeur devait +battre dans sa poitrine d'un heurt saccadé, quelque chose comme le +halètement fébrile du remords ou le tressautement de la terreur. + +Comme je l'espionnai, comme je me glissai furtif auprès de lui, comme +j'étudiai chaque inflexion de sa voix!... rien! Pourquoi, après tout, ne +pas supposer qu'à six heures juste il avait pris, dans trente ans +d'exercice, l'habitude de quitter son office?... qu'à cette heure-là +quelqu'un l'attendait, quelque gouvernante peut-être, un peu grondeuse, +un peu revêche, se plaignant que l'eau eût trop longtemps bouilli dans +la _Kettle_, que les rôties fussent trop brûlées?... + +Mais non, non, mille fois non. _Quelqu'un_ ne l'attend pas; mais il _va_ +trouver quelqu'un, il ne peut faire autrement. _Il faut_ qu'il parte à +six heures. Cela, je ne puis l'expliquer, mais je le répète, je le +_sais_. Cela ne peut pas _ne pas être_. + +Cette pensée était devenue fixe. J'étais arrivé à considérer Golding +comme un ennemi dont la vie m'appartenait. Il n'avait pas le droit de +garder son secret: car l'anormal qui existait en lui se répercutait en +moi et me causait un malaise continuel. Je résolus d'en finir. + +Justement une circonstance me servit. J'avais préparé cela de longue +date. Golding était très obligeant, et--_avant six heures_--c'était un +bon vivant, avec lequel bien souvent j'avais bu un verre de sherry et +partagé un _plum-cake_. Alors, je lui avais dit: Si je gagne mon procès, +vous me permettrez de vous inviter à un _lunch?_ + +J'avais dit lunch, car ce mot impliquait le matin, et j'avais besoin de +l'avoir à ma table vers midi ou une heure. + +Je gagnai mon procès. Oh! je vous assure que je ne reculai devant rien +pour réclamer l'exécution de sa promesse. J'avais peur qu'il ne se +défiât, et mon insistance aurait dû lui donner des soupçons. Je +craignais qu'il ne parlât de l'_heure_ à laquelle il devait se retirer. +Mais non, il n'en fut pas question. Et ce fut le visage riant, le front +calme, qu'il me suivit à ma demeure, dans Hamilton-square. + +Là, je fis les honneurs de mon mieux. J'étais fort gai en vérité... trop +gai peut-être pour que ce fût naturel. Mais lui ne voyait rien, ne +devinait rien. Il fredonna même le _Yankee Doodle_, d'une voix qui, ma +foi, n'était pas sans charme... mais j'attendais le dessert avec +impatience afin qu'il bût du vin... de mon vin à moi. Je jouais une rude +partie, et, à chaque minute, je frissonnais, je tremblais d'entendre +sonner six heures... mais non, j'ai bien le temps. + +Enfin! voici les pâtisseries et les fruits; il m'a tendu son verre, et +j'ai versé: il a porté un toast aux étoiles de l'Union, et encore il a +bu, deux, trois, six verres... Comme _ce que je sais_ est long à opérer! + +Mais voilà que sa tête s'alourdit, ses yeux se ferment, je le conduis au +canapé, j'allume un cigare et j'attends... + +Et six heures sonnent... + + + + + II + + +Et il dort, d'un sommeil que je sais pesant et invincible. Il n'a pu +rien entendre, d'ailleurs l'heure n'a pas sonné à ma pendule. Je l'ai +arrêtée. Moi, j'étais trop attentif pour ne pas saisir l'écho venant de +l'horloge voisine. Il n'a pas fait un mouvement. + +C'est étrange. Je m'attendais à quelque chose. Ce _rien_ me surprend. Et +pourtant, non, je ne me suis pas trompé... j'y songe! Si ce n'était pas +encore six heures--pour lui! Alors doucement, oh! tout doucement, je me +penche et je tire sa montre de son gousset. Comme je fais cela +habilement! on dirait un habitué des _Five-Points_[1]... Il n'a pas +tressailli. Mes doigts ont été si légers! Là! je regarde, il n'est que +six heures moins deux minutes... l'horloge avance... Je puis encore +espérer... quoi? L'épanouissement de l'inconnu... Voilà, l'aiguille +marche, lentement, lentement. Encore deux secondes. D'un mouvement vif, +je remets la montre à sa place et... + +[Note 1: Carrefour mal famé de New-York, comme l'ancienne place Maubert, +à Paris, ou les _Seven Dials_, à Londres.] + +Ah! ce fut un curieux spectacle en vérité et que je n'oublierai de ma +vie. Est-ce bien Golding qui se dressa tout à coup, comme si un ressort +se fût tendu dans son épine dorsale? Il n'ouvrit pas les yeux, non, mais +à je ne sais quel rayonnement, je m'aperçus qu'il voyait _à travers_ ses +paupières fermées. Il fit un pas, sans chanceler. + +Je pris son chapeau et le mis sur sa tête... un peu de travers, et j'eus +la compassion de placer sa canne entre ses doigts. Et tout cela dut être +fait bien vite, car depuis le moment où il s'était redressé, il n'avait +pas cessé d'agir. + +Il avait traversé la salle où nous avions lunché, ouvert la porte; il +descendait l'escalier. + +Oui, mais s'il s'en va! Eh bien! après, que saurai-je? le suivre, c'est +banal. Il me semble qu'il y a mieux à faire. Maintenant, je ne doute +plus. Il y a un secret, ce secret est mon bien, ma proie, il ne faut pas +qu'il m'échappe... + +Une idée infernale traverse mon cerveau. Si je l'enfermais! je rentrerai +tard, je lui dirai qu'il s'était endormi, que j'ai cru devoir respecter +son sommeil. + +Et comme ces pensées étaient écloses en moi en une seconde, je me +trouvai dehors, et je fermai la porte à double tour. + +Il était enfermé. Et toutes les voix de la ville, comme dans un appel +désespérant, répétaient: Une, deux, trois, quatre, cinq, six... cinq, +six... cinq, six. + +Moi, je courus à une petite fenêtre basse par laquelle je pouvais +plonger à l'intérieur. Je vis vraiment un spectacle bizarre. + +Me Golding était appuyé contre la porte, non comme un homme ivre, mais +dans l'attitude d'un homme qui marche. Les jambes se levaient, l'une +après l'autre, en cadence, sans temps d'arrêt: comprenez-vous cela? Il +_allait_ sans bouger. Le visage collé contre la porte, il tendait _en +avant_ comme s'il eût fait une course rapide, et, en réalité, il +piaffait sur place. + +Je ne sais pourquoi cela me sembla démesurément grotesque. Je partis +d'un violent éclat de rire, et... + + + + + III + + +--Évidemment, il sera tombé de fatigue! dis-je à demi-voix. + +Mon partner posa son cigare sur le rebord de la table, lança dans le +foyer un long jet de salive brune et répondit: + +--J'invite à coeur, et vous coupez! par la mort diable! cela devient +intolérable. + +Ceci se passait au _National-Club_. + +Au moment où j'avais ri si intempestivement, une main s'était posée sur +mon épaule, et une voix bien connue m'avait proposé un tour au club. +J'avais hésité. Fallait-il le laisser, _lui_? Et puis, je m'étais dit +qu'après tout la porte était solide, que mon excuse serait toujours +bonne et qu'il était comique de le laisser pendant quelques heures livré +à lui-même. C'est ainsi qu'étant à l'Athenaeum, j'aimais à corser les +problèmes d'arithmétique que nous proposait le professeur, en y ajoutant +quelque combinaison inconnue. + +Ces deux, trois, quatre heures--qui sait?--pouvaient faire jaillir un +_x_ nouveau. Cette idée me séduisit et je suivis le capitaine au club; +là, j'acceptai une partie de whist. + +Mais en dépit de tous mes efforts, je n'avais pu parvenir à _abstraire_ +ma pensée, et chaque carte qui tombait me semblait correspondre à l'un +des pas de l'homme. + +Si par hasard il parvenait à ouvrir ma porte, s'il s'enfuyait... tout +était perdu. Car, ce que je voulais avant tout, c'est qu'il ne pût pas +aller là où il allait d'ordinaire. Je voulais déranger cette machine, +briser un engrenage, affoler la roue. + +--Mais non, je n'ai rien à craindre. + +--À vous la donne, capitaine. + +--Oui, mais tonnerre, ne jouez pas de _singleton_ aussi maladroit. + +Il a raison, le capitaine, je joue mal. Mais il ne sait pas, lui, ce qui +me préoccupe. D'abord nul ne le saura. Est-ce que je voudrais partager +mon secret avec quelqu'un? _Mon_ secret! car il est bien à moi. Je l'ai +fait lever comme un gibier, et seul, j'ai la piste. + +Certes, je sens en moi un immense désir: «Si vous saviez!» ou bien +encore: «Je pourrais vous raconter quelque chose!» Des phrases pleines +de réticences viennent à mes lèvres, quand ce ne serait que pour avoir +le plaisir de m'arrêter quand je le voudrais, et de donner la preuve de +ma discrétion. Il serait bon d'_indiquer_ que j'ai la _propriété_ d'un +secret, que nul ne partage, ni ne partagera que si cela me plaît. + +Mais ces mots qui brûlent mes lèvres, je ne les prononcerai pas... + +D'ailleurs, pourquoi ne puis-je pas chasser le souvenir? Le jeu +m'intéresse, la fiche est à dix dollars... Voyons! faisons un pacte avec +moi-même. Il est dix heures et demie. À minuit, je retournerai chez moi. +Minuit, c'est bien convenu. + +Tenez, cette résolution va me porter bonheur. Voilà que j'ai la main +pleine d'atouts... trois de tri... partie gagnée. Encore un _rubber_. + +Il marche toujours, lui. Oh! ne dites pas non, j'en suis sûr. C'est +comme si j'y étais... ses pieds et sa canne heurtent régulièrement la +dalle de l'antichambre... pan, pan, pan... pan, pan, pan! un bruit +régulier, une, deux, trois... Où veut-il aller comme cela? + +Pas d'impatience, je dégusterai _mon_ mystère lentement, à petites +doses. Il ne faut pas imiter ces avides qui dévorent tout leur bien en +quelques mois... je ferai des économies d'_étrange_, je puiserai petit à +petit dans mon trésor, et je ne m'apercevrai même pas qu'il diminue! + +Onze heures et demie! Encore une demi-heure. Allons, je suis content de +moi. Mais aussi, pour me récompenser, je me donne un quart d'heure de +grâce... je partirai à minuit moins un quart. + +--Capitaine, nous avons gagné trente-deux fiches, je crois. + +--Oui, vous nous quittez? + +Comme je souris victorieusement en répondant: «J'ai à faire.» + +Voilà. Je mets mon paletot. Au revoir, mes amis. Oh! ils ne se doutent +pas de ma joie. J'ai un peu la fièvre. Je suis comme un amoureux qui +court à son premier rendez-vous. Ma maîtresse s'appelle Énigme. C'est un +beau nom, n'est-il pas vrai? + +Adieu, adieu. Je suis parti. + + + + + IV + + +Non, je n'irai pas directement chez moi, je ferai un petit tour dans +Broadway. Justement, c'est un peu fête aujourd'hui, les magasins sont +encore ouverts... Des bijoux! des diamants! Ah! c'est chez moi que je +vais le trouver, mon _bijou_, mon vrai _diamant_ à moi! + +Je n'y tiens plus, allons. + +J'avançais tout doucement vers Hamilton-square. Car je ne voulais pas +arriver brusquement. Je ne voulais pas être vu, être entendu. Et puis, +je me disais en prenant l'autre côté de la chaussée: «Je vais d'abord +entendre de loin, d'aussi loin qu'il sera possible, ce bruit qui est +comme l'écho du mystère... Est-ce que je ne le perçois pas encore? Non, +encore un pas, encore un autre...» + +Et je restai à la place que j'occupais, cloué par l'étonnement,--oui, +cloué,--comme si tout à coup une cheville d'un pied eût transpercé la +semelle de mes bottes et eût été rivée par une main invisible en dessous +du pavé!... + +J'entendais, oui. Mais ce que j'entendais, ce n'était pas ce que je +_supposais_ devoir entendre... Une, deux, trois... non. Ce n'était pas +ce bruit régulier, cadencé, un talon après un autre, puis la canne, +encore un talon, encore un autre, et la canne. + +Ce n'était point cela le moins du monde. Comment définirai-je ce que +j'entendais? Ce n'était pas un piétinement. Oh! non, c'était plutôt un +roulement. Très vif, sans arrêt. Il n'y avait pas un intervalle d'un +dixième de seconde entre chacun des sons qui parvenaient à mon +oreille... + +Est-ce possible? _Un seul homme ne peut produire ce bruit!_ Trépignât-il +sur place, son pas n'aurait pas cette persistance cadencée. Non. _Ils +sont plusieurs!_ Allons, ce n'est pas supposable. La porte est +solidement fermée. Nul n'a pu entrer, pas plus que _lui_ ne pouvait +sortir. + +Pourquoi donc hésité-je à avancer? Je n'ai pas peur; certes, la terreur +est bien loin de mon âme. Pourtant c'est bien étrange. + +Je penche la tête en avant, je tends le cou... je regarde! + +Je vois!... il peut donc se faire qu'une vérité soit plus étrange que +toutes les suppositions?... + +Ils sont deux devant ma porte, vous comprenez bien, _devant_, sur la +dernière marche du perron, le nez contre le bois et marchant _sur place_ +comme l'autre marche à l'intérieur. Sans bouger, et séparés par +l'épaisseur du bois, ils vont _à la rencontre_ de l'autre. + +Pas un mot d'ailleurs. Rien que ce pas que nulle puissance ne semble +devoir arrêter. Je me glisse à la fenêtre, et à la lueur d'une veilleuse +qui brûle dans le corridor, je le reconnais, lui, Golding... il va +toujours _en avant_, sans avancer. + +Et les deux autres font le même manège au dehors... C'est une bizarre +chose que ces trois mannequins, mus par une même ficelle. Ce sont ces +six talons qui produisent le roulement... il y a aussi trois cannes... + +Quel parti dois-je prendre? + + + + + V + + +Attendre? Quoi? Que la machine motrice s'arrête d'elle-même... Il y a là +des ressorts d'acier que rien ne détendra. Le jour peut avoir une +influence sur l'étrangeté de la nuit, cela est vrai. Le chant du coq +chasse les fantômes. Soit; mais il n'y a pas ici de fantômes, les +spectres n'ont pas de talons, et, comme dit le poète: + + Et le souffle muet glissa sur le silence. + +Golding et les autres sont des personnalités matérielles, des entités de +chair et d'os. Pourquoi l'homme doué du plus grand courage se sent-il +ému en présence de l'homme sorti de sa norme? Je rencontrerais dix +Golding au coin d'un bois, que je les braverais. Un seul--parce qu'il +est _incompris_--parce qu'un des ressorts de son être confine à +l'inintelligible--me paraît effrayant. En vérité, j'ai presque peur. + +Mais cette hésitation ne dure pas... je me glisse doucement jusqu'à ma +porte, je monte deux degrés du perron, je suis derrière mes deux +étranges visiteurs. Et, sans qu'ils s'en aperçoivent--car, sur mon âme +ils ne s'en aperçoivent pas--je passe mon bras entre eux deux, +j'introduis la clé dans ma serrure qui grince, et d'un élan brusque, +j'ouvre la porte... + +Dernièrement, sur la ligne ferrée du Massachusetts, deux locomotives, +--choses de fer et d'acier,--se précipitèrent l'une sur l'autre. Eh +bien! par Jupiter,--proportionnellement à la masse projetée,--le choc ne +fut pas plus violent. + +Les deux gentlemen heurtèrent Golding, qui heurta les deux gentlemen. + +Puis il y eut un cri,--ou plutôt trois cris en un seul... + +Puis non pas une course, non pas une fuite, non pas une déroute,--mais +un _ruement_ à travers la rue. Les deux gentlemen avaient mis Golding +sur leurs épaules,--mon Dieu, oui! un sollicitor,--comme une balle de +coton. Celui de devant soutenait les deux jambes, dont il s'était fait +comme un collier, l'autre portait la tête et tenait le cou à deux +mains... + +Et ils s'enfuyaient dans la direction du parc, avec leur fardeau +ballotté, cahoté, tressautant. + +Qu'auriez-vous fait? Ce que je fis. + +Je courus après eux. Mais, bast! ces jambes-là étaient de fer; je les +vis, longtemps, bondissant à travers les rues, les squares, les avenues, +l'emportant, lui,--et avec lui mon secret,--et je dus m'arrêter, +haletant, épuisé, soufflant et m'appuyant les deux mains au côté... Ils +échappèrent à ma vue. + + + + + VI + + +Voyons. Me voici chez moi, bien calme, bien reposé. Il faut que je +réfléchisse. + +Quel est mon point de départ? Ah! j'y suis... Six heures. Cette heure a +un _sens_, ce moment a une influence. Sur qui? Sur Golding, ceci est +acquis.--Et remarquons-le--une influence indépendante de sa propre +volonté. La preuve, c'est qu'à six heures moins deux minutes, il +dormait. + +Seconde question.--Comment a-t-il eu _conscience_ de l'heure, alors que +le narcotique--car j'avoue mon subterfuge--agissait sur son système +nerveux? + +Avez-vous remarqué ceci? Vous vous étiez dit, en vous couchant: demain, +il faut que je me réveille à cinq heures du matin. Et à cinq heures +juste, n'ayant auprès de vous que votre montre qui _ne sonne pas_, vous +vous réveillez en sursaut. Il faut donc que votre cerveau ait été +_monté_--par le fait de votre intention--de telle sorte qu'un mouvement +monitoire se produisît juste à l'heure dite. Cet effet est évidemment de +même nature: oui, c'est cela. Dans ce corps engourdi, il y eut--par +habitude de volonté--détente réflexe d'un ressort à six heures juste. Et +la machine excitée se mit tout entière en motion, comme lorsque vous +touchez le balancier d'une pendule et que le reste du mécanisme se +trouve entraîné par cet effort. + +Donc, quand je disais tout à l'heure--influence _indépendante de sa +volonté_--je me trompais, c'est à la persistance _latente_ de cette +volition, devenue instinctive par l'habitude, qu'il _faut_ attribuer +cette mise en action. + +Considérons donc ces deux points comme prouvés: six heures, temps fixe +où _quelque chose_ doit être fait par Golding, et ne peut pas _ne pas +être fait_--puis, en second lieu, excitation cérébrale provenant de +l'habitude, habitude déterminée _dans le principe_ par un acte de +volonté. + +Un jour, il s'est dit: «Tous les jours, à six heures, je ferai _cela_.» +Et au bout d'un certain temps, il n'a plus été nécessaire pour lui +d'avoir recours à l'acte coercitif de la volonté. La volonté a été +reléguée au second plan. Aujourd'hui, _le voulût-il_, il ne pourrait +s'abstenir de faire ce quelque chose. + +--Je ferai _cela_!--a dit Golding. _Cela_, c'est _x_. + +Quels sont les autres éléments du problème? + +Deux gentlemen, obéissant à la même préoccupation... N'allons pas si +vite. Est-ce bien là la vérité, et ne fais-je pas fausse route? _Même_ +préoccupation? Non, une _même_ préoccupation aurait déterminé chez eux +un effort dans le _même_ sens. C'est-à-dire, qu'eux aussi, ils auraient +voulu aller _quelque part_. Lui voulait sortir de chez moi, eux +voulaient y entrer. Il n'y a pas _identité_ de volition, mais, au +contraire, _contradiction_ d'effort. D'autre part, ils voulaient se +rencontrer,--d'où tendance à un point d'intersection. + +Prenons deux points mathématiques A et B, plaçons-les comme ceci: + + A................................. B + +A, c'est Golding, qui tendait évidemment vers B, et qui tend _là_ chaque +jour, à six heures. Donc habitude de la part de B d'être touché, chaque +soir (à une heure que nous ne pourrions déterminer qu'en connaissant la +distance de A à B), par la ligne partant de A. Habitude d'être touché +par cette ligne implique, de la part de B, tendance à _aller au-devant_ +de A. + +Alors B--que nous admettons animé, puisque cette idée se dégage que B +est représenté par les deux gentlemen--en raison de cette tendance à +sentir A près de lui--B, dis-je, s'est peu à peu rapproché de A...; un +obstacle matériel s'est opposé à la réunion des deux termes du problème; +mais la double tendance agissant continuellement, A et B ont _tendu_ +l'un vers l'autre à travers ma porte... et lorsque j'ai ouvert ma porte, +B double de A, l'a entraîné au point où ils eussent dû se trouver depuis +longtemps... si je n'avais invité Golding à _luncher_ avec moi. + +Je repasse soigneusement mes déductions. Elles sont justes. + +Occupons-nous maintenant de la conclusion, qui servira de base à mes +recherches ultérieures. + + + + + VII + + +Cette conclusion, la voici, telle qu'elle sort tout armée de mon +cerveau. + +Golding doit tous les soirs aller retrouver les deux gentlemen. Il ne +peut s'en dispenser. Eux de leur côté ne peuvent rester séparés de +Golding. + +Et cela ne dépend pas d'un caprice, d'une fantaisie de vieillards: il y +a plus que désir, plus qu'habitude, il y a nécessité. Ce n'est pas une +liaison qui existe entre ces trois hommes, c'est un _lien_, plus serré +que le noeud d'Alexandre, et l'épée s'émousserait sur lui. Une pareille +_amitié_, fatale, involontaire, n'a qu'un nom. J'hésite à le +prononcer... elle s'appelle (bast! personne ne lira ceci) _complicité!_ + + + + + VIII + + +Le lendemain, de bonne heure, j'étais chez Golding. Je ne vous +dissimulerai pas qu'il m'avait fallu une certaine audace pour me rendre +chez le sollicitor. + +Mais la curiosité fut plus forte que l'inquiétude. Je voulais savoir +s'il se souviendrait. Pourquoi ce doute? Il était bien évident qu'il ne +pouvait avoir oublié ce qui s'était passé la veille au soir, à moins +que... + +Eh bien! c'était justement cette idée qui me tourmentait. Je _croyais_ +--mais ceci ne venait d'aucune déduction, c'était un instinct--qu'il +n'avait pas eu conscience de ce qui s'était _produit_ après six heures. + +Et tenez, j'avais raison. Voilà maître Golding qui me reçoit avec la +plus grande affabilité. Bien mieux. Il me parle de notre petit repas et +d'une certaine sauce, comme si rien que de très naturel n'avait +accompagné son départ. Il est toujours le même, teint fleuri, oeil +émerillonné. Je crois qu'au besoin il accepterait une seconde +invitation. + +Je me retire. Mon plan est fait. Vous l'avez deviné. Pour procéder par +ordre, il faut maintenant connaître deux autres points importants: + + 1º Où va maître Golding? + 2° Quels sont les deux gentlemen en question? + +Ceci me paraît facile. À six heures, je serai là. + +Oh! je vous avoue que j'ai la fièvre. C'est une rude tâche que j'ai +entreprise; mais aussi que son accomplissement me promet de jouissances! + +Je saurai tout... Quand je prononce ces trois mots, je sens que je serai +payé au centuple de mes peines. + +Aussi, dix minutes avant que l'heure sonne, je suis là, blotti dans un +coin, à quelques pas de sa porte. Je sais qu'il est dans son étude. Je +n'aurais pas commis cet enfantillage de ne pas m'en assurer. + +Ces dix minutes me paraissent un siècle. Elles passent cependant--trop +lentement--mais elles passent. L'attention prête même à mes sens une +telle finesse que j'entends--je suis sûr que je l'entends--le timbre +fêlé de sa pendule. + +Je ne m'étais pas trompé. C'est lui. Il marche, et moi je marche +derrière lui. J'ai l'air d'un _détective_ attaché au pas d'un coupable. +Après? Peut-être est-ce bien un _coupable_. + +Il ne va pas vite. Non. C'est un pas bien régulier, sec, cadencé. J'ai +pris le pas, moi aussi, si bien que les deux bruits se confondent. Oh! +il ne peut se douter de rien. Et de fait, il ne paraît pas préoccupé de +ce qui se passe _derrière_ lui. C'est _devant_ lui que se trouve son +intérêt. Ni à droite, ni à gauche, car il ne regarde rien, et la plus +jolie fille de l'État peut passer à ses côtés sans qu'il remarque son +bas bien tiré ou sa taille cambrée. Parfois quelqu'un vient en sens +inverse, et le heurte. Le choc--sec--ne le fait pas dévier d'un iota de +la ligne directe. + +Nous avons suivi Broadway quelque temps. Nous sortons de la ville. Nous +allons au faubourg. Nous arpentons la route--arpenter est le mot, car +chacun de ses pas a une dimension fixe, implacable. + +J'aperçois une maison, presque en plaine. D'un étrange aspect, sur mon +âme. Les briques ont une teinte d'un rouge brun comme le front d'un +homme frappé d'apoplexie. La maison est entourée d'un parc; on y entre +par une grille. _Il_ tend à cette grille... + +Mais voici du nouveau: de deux routes viennent--en même temps--oh! +absolument en même temps--deux gentlemen. Ils sont exactement à la même +distance de la grille, ils y arriveront exactement à la même seconde. +Même pas, même rectitude dans la marche. Les voilà qui touchent la +grille _ensemble_... La grille s'ouvre, ils entrent... ces trois points +convergents se sont confondus en un seul groupe... et ils disparaissent +dans la maison... + + + + + IX + + +Jusqu'ici, je n'ai pas un seul instant fait fausse route. Malgré mon +impatience--malgré l'_attraction_ qui s'exerce sur moi--je ne veux pas, +je ne dois pas me hâter. + +La grille est fermée, Golding et ses deux amis... amis? Voici d'abord un +mot qui mérite examen. Pourquoi amis? Et cette idée est-elle juste? En +tout cas, est-elle prouvée? Loin de là, donc je la réserve. Golding et +les deux gentlemen sont enfermés dans la maison. Examinons la maison. La +carapace peut souvent indiquer la nature du crustacé. + +C'est un grand bâtiment carré--lugubre. Qu'est-ce qui le rend lugubre? +Rien et tout. Il y a sur ces pierres brunes comme une transsudation de +mystère. De toutes les fenêtres une seule est ouverte. On dirait l'oeil +borgne d'un visage. Le parc a de hautes murailles; par la grille seule, +le regard peut pénétrer à l'intérieur. Les arbres sont touffus, les +allées sont mal entretenues... Mon oeil _marche_ à travers ces allées. +Rien que des feuilles mortes ou des branches dépouillées? Si fait: +quelque chose. Je distingue à peine une sorte de chapelle basse, petite, +étroite. Pourquoi cette découverte me fait-elle frissonner? C'est que, +comme les hommes, les _choses_ ont un rayonnement qui tombe d'aplomb sur +le _sens_ qui m'est particulier et dont j'ai parlé. Cette +chapelle--bâtisse ou monument--s'est imposée à mon attention, à mon +examen, à mon esprit d'investigation. Il y a là quelque chose. Mais j'y +songerai plus tard. Voici déjà deux heures que je rôde autour de la +maison et du parc. Aucun des trois gentlemen n'est sorti. Il est huit +heures et demie. La nuit est profonde, et, seule, la fenêtre que j'ai +d'abord remarquée a été éclairée. C'est là qu'ils sont. + +Si je pouvais m'approcher, si je pouvais plonger mon regard dans cette +chambre! Mais il n'y faut pas songer. La grille est bien fermée. Les +murs sont trop élevés. Oh! si de la puissance de mon oeil--rivé à cette +fenêtre--je pouvais percer cette épaisseur qui me _les_ cache. Non, il +ne faut rien livrer au hasard. Demain je verrai, demain je ferai un pas +de plus dans le labyrinthe où je me suis engagé. + +Tout à coup--ce fut une terrible surprise, en vérité--un grand cri +parvint jusqu'à moi. + +Ce n'était pas un cri de douleur. Je ne supposai pas un seul instant que +quelqu'un pût avoir besoin de secours. C'était une clameur +longue--longue--comme l'_ululation_ du chat en amour. Et, de fait, +c'était moins un cri qu'un son. Il n'avait pas été proféré, comme l'est +un cri dans un _arrachement_ de l'âme. Il avait commencé voilé, presque +timide, puis avait grossi dans une expansion sinistre. Puis au moment +même où il allait s'éteindre, deux autres sons s'étaient élevés, et le +premier avait recommencé comme pour se joindre à eux--parallèlement. +Quelque chose comme la tonique, la tierce et la quinte. + +Hou... ou... ou... ou!... C'était à peu près cela, et cependant nulle +voix humaine ne pourrait, à mon avis, proférer le même son. À la fenêtre +que j'observais, je vis un notable changement. L'ombre succédait à la +lumière, puis la lumière à l'ombre. Il me semblait encore--avec les hou! +qui ne s'arrêtaient pas,--entendre d'autres bruits, ceux-là sourds, +lourds, comme si une masse sans cesse relevée eût été sans cesse rejetée +sur le plancher... Puis les hou! s'interrompaient, et alors je percevais +des éclats de voix,--de vrais éclats. Cela ressemblait au bruit des +bâtons des Irlandais, quand ils s'assomment à la porte de quelque bouge. + +Ces voix avaient l'air de _frapper_, tant elles étaient sèches et +rauques. + +Puis les lumières bondissaient encore, puis elles disparaissaient sous +l'interposition de quelque corps opaque... + + + + + X + + +Mon parti était pris: dussé-je vivre cent ans, j'aurais employé le reste +de ma vie à percer le mystère. + +Je passerai sur quelques détails qui cependant nécessitèrent de ma part +un véritable travail. Oh! je ne reculai devant aucune fatigue. + +Je sus d'abord quels étaient les deux gentlemen, amis de Golding. + +L'un était le révérend Pfoster, qui édifiait ses chères brebis par ses +prêches pleins de douceur et de charité. Je l'écoutai, comme jamais +prédicateur ne fut écouté. Et, en vérité, c'était un habile parleur... +mais que m'importe sa faconde ou son habileté? Je le suivis tout un +jour, je le vis entrer dans la maison des pauvres et porter des secours +aux malades. Je le vis, d'un pas calme et mesuré, parcourir les rues et +saluer d'un signe de tête les enfants qui passaient. Mais ce que je vis +aussi--et que me faisait tout le reste?--c'est qu'à six heures il +quittait l'endroit où il se trouvait, quel qu'il fût, et que de son +allure qui devenait alors saccadée--comme saccadé était le pas de +Golding à six heures--il allait, sans s'arrêter, vers la maison de +briques rougeâtres. + +L'autre--le troisième--était un bon vivant. Sur mon âme, il fallait +avoir l'esprit bien soupçonneux pour ne pas croire à la vertu de cet +excellent homme, toujours souriant, passant sa vie au cercle, à table ou +au jeu, aimant les jeunes gens et se mêlant volontiers aux parties que +nos jeunes _flirters_ organisent avec les blondes filles de l'Union. +Comme il savait galamment--et avec quel sourire!--offrir son bras à la +plus rose de nos adorables _misses_... + +Oui, jusqu'à six heures! + +Car--décidément--cette heure est fatale. + +Elle sonne dans la vie de ces trois hommes comme tombe le battant sur la +cloche de cuivre. Et leur âme tinte sous ce coup, et frissonne longtemps +encore après que le son s'est éteint! + +Comme je les tenais bien tous les trois! J'avais tracé autour d'eux un +cercle cabalistique dont mon regard était le centre, dont leur vie était +la circonférence. Je les voyais s'agiter. Je les _couvais_ de l'oeil. +Oh! ils m'appartenaient bien, et quelle jouissance j'éprouvais à me +dire: Ils ne se doutent de rien. + +J'étais dans leur ombre, dans l'air qui les environnait. Je surgissais +auprès d'eux alors qu'ils ne soupçonnaient pas--et comment +l'auraient-ils soupçonné?--que quelqu'un les épiait... + +Je remarquai encore ceci. + +_Avant six heures_ ils ne se connaissaient pas. Feignaient-ils de ne pas +se connaître? Je ne pourrais pas l'affirmer et, cependant, quand, +plusieurs fois, je les vis se rencontrer, se croiser en se touchant du +coude, ou se cédant mutuellement le pas sur un trottoir trop étroit, +jamais je ne surpris--et il fallait qu'il fût _impossible_ de rien +surprendre--un regard, un clignement d'yeux. + +À Golding, je parlai du révérend Pfoster, du joyeux Trabler (c'était le +nom du troisième gentleman): pas un pli de son visage ne tressaillit, +pas une fibre de son front ne s'agita... Une fois--oh! c'était +hardi!--je lui demandai où il demeurait. Je crois, Dieu me damne! qu'il +n'entendit pas d'abord ma question. J'insistai avec un sauvage plaisir. +Lui, délibérément, me répondit: Là-bas, au _Black-Castle_. + +Au château noir! c'était bien le nom de la maison de briques! + +Et il continua de causer, comme si question et réponse eussent été des +plus simples. + + + + + XI + + +Il n'y a plus à hésiter. Je ne peux plus vivre ainsi. Vingt fois déjà, +j'ai passé la nuit au pied du Black-Castle. Vingt fois, j'ai entendu les +mêmes voix poussant leurs hou! lugubres; vingt fois, à la même fenêtre, +j'ai vu sautiller et s'obscurcir les mêmes lumières. + +Et puis, j'ai revu, blanchâtre au bout de l'allée, la petite chapelle. + +Tout mon être est surexcité. On ne pourra pas m'accuser d'impatience, de +précipitation. + +Demain! demain! + + + + + XII + + +Le Black-Castle se trouvait hors de la ville, à deux milles du dernier +faubourg. Le parc était spacieux, trois routes se croisaient à l'entrée +même de la propriété, puis s'unissaient en une seule, montant vers le +nord. + +Les trois autres côtés du parc--dont les murs formaient un +parallélogramme--donnaient sur des terrains vagues, non cultivés, et, +par conséquent, non peuplés. + +J'y avais mis de la patience. J'avais apporté moi-même une échelle de +corde, garnie de crampons en fer, et je l'avais enfouie au pied du mur +d'enceinte. J'avais, bien entendu, constaté d'abord que l'entablement du +mur présentait une saillie suffisante pour que mes crochets pussent s'y +fixer aisément. + +Autre détail important. Car je n'étais pas homme à rien négliger. Il n'y +avait à l'intérieur ni jardinier ni chien de garde,--pas une créature +vivante. + +Une fois déjà, le matin, j'étais parvenu à regarder par-dessus la crête +de la muraille, et au pied de la maison, j'avais aperçu une porte +vermoulue, entr'ouverte et laissant entrevoir la première marche d'un +escalier. Évidemment c'était un escalier de service, +qui--_autrefois_--était destiné aux domestiques. Car il y a quelque dix +ans, la maison appartenait à un gentleman du nom de Richardson, qui +était mort subitement quatre mois après sa femme, et qui menait grand +train, à ce qu'on m'avait assuré. + +Toutes mes mesures étaient bien prises. J'avais une lanterne sourde qui +se pouvait attacher à ma ceinture et dont l'ouverture--soigneusement +entretenue--ne laissait échapper de lumière que tout juste ce qu'on +voulait. J'avais d'abord pris un couteau; mais à quoi bon? Un couteau +m'avait paru inutile et je l'avais rejeté. + +Mes pieds étaient chaussés de souliers épais à semelles d'étoffe, ne +faisant aucun bruit... + +J'éprouvais un âpre plaisir à passer en revue mon arsenal +d'investigateur. J'étais froid et calme! Au pied du mur j'attendais que +six heures sonnassent, car je savais qu'il me restait tout le temps +nécessaire pour être--_avant eux_--dans la maison. + +Allons, l'heure est venue! L'échelle s'accroche au mur, la lanterne est +à ma ceinture..., courage! + + + + + XIII + + +Je suis chez moi!... enfin!... je suis rentré en courant, en fuyant. +Comment ai-je retrouvé ma route! il me semblait que j'étais entraîné +dans un _rhombus_ vertigineux. Ma tête éclate sous les coups de la +harpie migraine. Confierai-je au papier ce que j'ai vu, ce que je sais! +J'hésite, car je ne puis croire moi-même à la réalité de cette scène +atroce. Et cependant cela _est_, j'étais bien éveillé,--oh! oui, bien +éveillé. Maintenant le cauchemar danse dans mon cerveau, dont les parois +plient sous cette sarabande comme un plancher mal lié. Étrange +cauchemar, en vérité, n'étant que le souvenir d'un homme éveillé, et qui +eût souhaité de dormir... + +Où en étais-je resté? Ah! je sais... J'avais jeté l'échelle de corde sur +le rebord du mur, et les crochets avaient trouvé leur point d'appui. Je +montai lentement, avec précaution. Puis, arrivé à la crête du mur, +j'attirai l'échelle à moi, et je la suspendis, de telle sorte que je +pusse descendre. Je faisais tout cela régulièrement, sans me hâter, car +je savais que j'avais tout le temps nécessaire. + +Je me trouvai dans le parc. C'était, ma foi, assez loin de la maison. Je +traversai plusieurs allées, et je dus passer devant la petite chapelle +blanche dont j'ai parlé... Là, inconsciemment, je me sentis _saisi_ de +nouveau par une impression indéfinissable... le _rayonnement_ de ce +monument affectait mes nerfs; mais je ne m'arrêtai pas. Je tendais à la +petite porte que j'avais vue. Je l'eus bientôt atteinte. Je la poussai. +Les gonds étaient rouillés, et, en tournant, la porte fit entendre comme +un râle, dont l'écho se répercuta dans l'escalier. Car, je ne m'étais +pas trompé, il y avait là un escalier. La lune s'était levée de bonne +heure, ce soir-là. Et sa lueur blanchâtre, se heurtant contre le cadre +de la porte, découpait sur les premières marches un rectangle éclatant. +Au-dessus, l'obscurité..., une obscurité en quelque sorte _humide_. Il +me semblait entendre la muraille et le bois des marches craquer sous le +rongement de la moisissure, dont l'odeur âcre me prenait à la gorge. + +Il y avait longtemps qu'on n'était passé par là. Mais--fait bizarre--par +une sorte de révélation intuitive, il me sembla--d'où venait cette +pensée qui s'imposait à mon esprit comme une certitude?--que c'était par +là que l'_on était sorti_. Quand cela? Je n'aurais su le dire... +Cependant j'aurais pu formuler ma préoccupation: _Quand s'étaient posés +les termes du problème?_. + +Je sentais--oui, c'était plutôt un sentiment (je dirais presque une +sensation) qu'une idée--que la topographie du mystère cherché pouvait se +tracer en un triangle, dont la chapelle eût été le sommet et dont la +porte que je franchissais et la chambre que j'avais vue éclairée eussent +été les deux autres angles. + +Je m'engageai courageusement dans l'escalier. Nul bruit. J'entr'ouvris +la lanterne que j'avais détachée de ma ceinture, et je montai. Mes pas +ne faisaient aucun bruit. Je comptais les marches, machinalement, +uniquement pour obéir au besoin qui me possédait de donner un aliment à +mon attention. + +Ai-je dit que la maison avait deux étages, sans compter un +rez-de-chaussée et un sous-sol? + +J'atteignis le premier étage. Là, je refermai ma lanterne, car une +ouverture ménagée dans la muraille permettait à la lune d'éclairer le +palier. Je vis une porte à ma droite. Évidemment elle donnait accès dans +les appartements. Cependant je m'arrêtai un moment, et je réfléchis. + +La fenêtre que j'avais vue éclairée était la troisième, à partir du côté +de la maison regardant le parc. Donc il y avait, de l'autre côté de +cette porte--qui était là devant moi--une ou deux pièces, éclairées par +les deux fenêtres sombres. De plus, sur ces deux fenêtres, je n'avais +remarqué aucun reflet de lumière, si léger qu'il fût. Donc, il +n'existait pas de communication directe, _patente_, entre ces pièces et +celle que je voulais surveiller. + +Ceci me décida. Je cherchai la serrure. Elle s'ouvrait au moyen de ces +_becs de canne_ si fréquents dans nos vieilles maisons. Je posai la main +dessus et je poussai. + +La porte résista. Évidemment elle était fermée en dedans. Mais comment? +je craignis alors d'avoir commencé trop tard et de n'avoir pas le temps +de prendre toutes mes dispositions avant l'arrivée de mes hommes. + +Il fallait d'abord savoir si la porte était fermée par un double tour ou +par tout autre moyen. Il y avait une serrure: je soufflai vigoureusement +par le trou, et j'acquis la certitude que la clef n'était pas en dedans. +Alors, j'ouvris de nouveau le bec de canne, et appliquant en même temps +mon épaule à la hauteur de la serrure, j'appuyai de tout mon effort. Je +remarquai alors que la porte cédait dans cette partie depuis le sol. +C'est-à-dire qu'il n'y avait pas de double pêne, mais qu'un verrou +_au-dessus_ de la serrure retenait la porte à l'intérieur. + +Oh! je ne fus pas long à avoir raison du verrou. J'avais pris mes +précautions. J'introduisis un petit ciseau _ad hoc_ dans la rainure de +la porte, et lorsque j'eus trouvé exactement la place où était ce +verrou, je fis pénétrer mon ciseau de façon à ce qu'il touchât le plat +du verrou; et, alors, par une série de petits mouvements, faisant +levier, je repoussai le verrou dans sa gâche. Je n'étais pas fatigué; +car ce travail n'avait exigé aucun effort, et cependant mon front +ruisselait de sueur. + +Mais courage! Je ne suis pas ici pour m'arrêter à des détails de cette +nature. Je pousse la porte lentement. Car je crains encore que les gonds +ne soient rouillés. Au contraire, ils glissent comme s'ils étaient posés +sur une rondelle de velours. + +Où suis-je? l'obscurité est profonde. Ah! ma lanterne. C'est une vaste +pièce, toute revêtue de vieux chêne, sombre et noir. Deux fenêtres. Ceci +me rassure. Je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Mais, avant tout, une +précaution. Comment pénètre-t-on de cette pièce dans celle qui se trouve +plus loin. Je promène ma lanterne sur la muraille. Nulle ouverture +visible, pas de porte. C'est étrange, en vérité. + +Voyons l'ameublement. Auprès de la porte par laquelle je suis entré, une +alcôve, un lit de chêne, vieille forme, à baldaquin. Des rideaux en +tapisserie, avec une _chasse_ qui court et grimace. Le lit est défait. +Comment cela? _Quelqu'un_ couche-t-il donc ici? Mais non. Je les +soulève, et la poussière forme une raie brune justement à l'endroit où +ils se séparent. + +Personne ne couche là, _actuellement_. La chose est claire. Mais +pourquoi ce lit n'a-t-il pas été remis en état? et depuis combien de +temps? + +Depuis combien de temps Golding et ses _amis_ se réunissent-ils _là_? Il +me semble que ces deux circonstances doivent se rattacher l'une à +l'autre. + +Procédons rapidement à notre examen. + +En face de la porte par laquelle je suis entré, un immense bahut de +chêne. Ah! il est plus haut que cette porte. Qui me dit qu'il n'a pas +été placé là exprès pour condamner l'issue que je cherche? Il faudra que +je trouve le moyen de vérifier cette supposition. Les fenêtres? fermées +d'épais volets, recouverts de rideaux en tapisserie. Bien. Quelques +chaises, des escabeaux. Un bureau dans un coin, et c'est tout. De la +poussière, beaucoup de poussière. On n'entre jamais ici. Ceci ne fait +plus de doute. + +Mais j'entends du bruit. Oui, c'est bien la grille du parc qui tourne et +grince. Pas un moment à perdre. Je vais à la porte, je la referme, je +pousse le verrou, puis je tourne le ressort de ma lanterne. Plus rien, +plus une lueur. Je suis seul, nul ne sait que je suis ici. Oh! comme il +fait sombre! + + + + + XIV + + +Tout à coup une pensée traverse mon esprit. + +Triple sot que je suis! Comment n'ai-je pas songé à cela? Je ne _verrai_ +pas ce qui va se passer à côté. Et je suis venu pour _voir_. Certes +j'entendrai mieux. Quoi? des cris, peut-être des mots entrecoupés. Cela +ne me suffit pas. Ô stupide! trois fois stupide! Et je n'ai pas une +vrille avec laquelle je puisse percer ce mur maudit. + +Voilà que je les entends. Parbleu! Ils sont entrés, ils sont là à côté. +Je bous d'impatience, je me ronge les poings... + +Qu'est ceci? Voilà que j'aperçois au-dessus de ma tête--dans cette +obscurité--comme un trait--mince, mince--de lumière qui perce les +ténèbres et qui va s'écraser sur le plafond. Cela, juste au-dessus du +bahut de chêne. Ô joie d'enfer, comme en éprouveraient les damnés de la +Géhenne à voir poindre un rayonnement du ciel. + +_Il y a là une ouverture!_ + +Il s'agit d'y parvenir sans bruit. + +Sans bruit, ce n'est pas facile. Oh! si vous m'aviez vu alors ramper sur +le sol, atteindre une chaise, la soulever des quatre pieds à la fois, en +retenant mon souffle, craignant d'entendre un de mes os craquer, +tremblant que ma respiration elle-même ne me trahît... Je l'ai cette +chaise, je la porte... comment puis-je dire que je la porte?... je la +fais glisser dans l'air, tandis que je me traîne sur les genoux, et cela +si lentement, _félinement_, qu'un oiseau ne m'entendrait même pas... +Enfin, elle est auprès du bahut. Maintenant, un escabeau. Le voilà, il +faut le mettre sur la chaise. Le pourrai-je? Cette _contention_ de +silence m'oppresse et me grise. J'ai envie de crier à toute voix: +N'est-ce pas que je ne fais pas de bruit! Et quand je le tiens, quand il +est suspendu à la force de mon poignet au-dessus de la chaise, comment +le poser sans que le contact du bois ne produise un son? jamais médecin, +dosant un poison, n'employa plus de précautions que je n'en mis à cette +oeuvre d'extra-délicatesse. + +Mon échafaudage est prêt. Maintenant, il faut que je me hisse dessus. +Moi-même. Que n'ai-je là, près de moi, quelque poigne géante qui me +saisisse et m'enlève dans l'air. Et si cela n'était pas solide! Si le +tout allait glisser avec fracas! Non que j'aie peur. Sur mon salut +éternel, je donnerais un membre pour mener cette entreprise à bien. +Voyons. Je me dresse sur mes pieds. Je suis sûr de n'avoir pas fait de +bruit. + +Je m'accroche solidement par les poignets au sommet de l'escabeau. Mon +poids le maintiendra. Mais mes mains seront-elles assez vigoureuses pour +me soulever tout entier? Il me semble que mes muscles se raidissent +comme des cordes de fer... un effort... encore un... encore un autre. Un +de mes genoux se pose sur l'escabeau, puis l'autre. Rien n'a frémi, le +bois n'a pas frissonné! Je ne tremble pas non plus, moi. Je sens, je +sais qu'il faut commander à ces mouvements involontaires. Je suis debout +sur l'escabeau. + +Maintenant ce n'est rien. Le sommet du bahut n'est pas élevé, et puis le +vieux meuble est solide... j'y suis, à genoux. Je découvre l'ouverture +qui laisse passer le rayon de lumière. C'est grand comme un dollar, tout +au plus. Et au moment où j'y applique mon oeil, un premier cri se fait +entendre dans la pièce à côté... Un hou! qui sanglote et traîne comme un +glapissement de chacal... + +... Singulière position que la mienne. J'étais juché sur le haut du +bahut, le dos à demi courbé, l'oeil appliqué à l'ouverture lumineuse... +je regardai. + +Avez-vous jamais vu sur un toit, le soir, au clair de la lune, alors que +tout est silencieux, trois matous efflanqués, le dos en pointe, le poil +hérissé, fichés sur leurs pattes comme si elles étaient rivées..., et +_ronronnant_ de ce _ronron_ lent, plein et plaintif, qui implique colère +et préparation à la lutte?... + +En vérité, je ne saurais trouver de meilleure comparaison. Ils étaient +ainsi tous les trois, Golding, le révérend Pfoster et Trabler le +guilleret... + +La pièce où ils se trouvaient avait deux portes, faisant face à mon mur. +Pfoster était debout, adossé à l'une; Trabler, debout, adossé à l'autre. +Au milieu, sur une chaise, Golding, les yeux fixés sur eux. Tous trois, +à demi repliés sur eux-mêmes, faisant gros dos, oui, c'est bien cela, +comme les matous. Ah! ah! j'en ris encore, tant leur aspect était +grotesque. + +Mais ce qui n'était point grotesque, et refoulait le rire dans la gorge, +c'était l'expression de leurs visages. Ils n'étaient point pâles: non, +ce n'était pas là de la lividité. Il semblait que leurs joues, leurs +fronts fussent devenus exsangues... les yeux s'étaient renfoncés dans +l'orbite, les lèvres contractées dans un rictus atroce, comme si des +doigts se fussent appuyés sur les coins en les étirant... + +Masques de mort et de terreur! + +Je ne voyais Golding que de trois quarts. Seul des trois, il remuait la +tête... c'était pour regarder les deux _autres_ successivement ou plutôt +simultanément... je dis simultanément, car son cou se mouvait avec une +telle rapidité qu'il ne s'écoulait pas un dixième--pas un millième de +seconde--entre les regards qu'il leur lançait à l'un et à l'autre... + +Je ne puis mieux rendre ce qui se passait qu'en disant: Les deux hommes +_veillaient_ sur Golding, Golding _veillait_ sur eux. Et, sur mon âme, +c'était une active surveillance. Pas un mouvement, pas un froncement de +sourcils, pas un plissement de front ne pouvait échapper aux uns ni aux +autres. Ils se _tenaient_ par le regard, et, des yeux de chacun, +s'échappaient des rayons formant un filet dont les mailles impalpables +enserraient les deux autres. + +Puis ce cri... écho d'une fureur concentrée qui bouillait dans leurs +poitrines. De près, ce cri était rauque, il _grattait_. Il s'échappait +comme involontairement de leur gosier contracté... puis peu à peu il se +faisait plus clair, plus net, et à mesure que la clameur s'élevait, les +yeux se faisaient plus ardents... Les mains! Ah! je ne les avais pas +remarquées. Pfoster et Trabler tenaient leurs doigts crispés contre les +portes qu'ils défendaient de leurs corps. Leurs ongles semblaient des +crocs qui mordaient le bois. + +Golding tenait son siège à poignée, comme s'il eût voulu prendre un +point d'appui ou qu'il eût craint que la chaise ne s'échappât tout à +coup... + +Et les cris prenaient une intensité de plus en plus grande, et les trois +cous se tendaient l'un vers l'autre et les six yeux dardaient--plus +perçants--leurs regards qui se croisaient. Je ne pus m'empêcher de +penser à ces rayons solaires que les enfants concentrent au moyen d'une +lentille convexe. Si quelque matière inflammable--de l'amadou, par +exemple--se fût trouvée au point d'intersection de ces trois regards--au +foyer--l'amadou aurait pris feu... + +Le temps s'écoulait, et, sur ma parole, je ne me sentais point fatigué. +J'attendais... + + + + + XV + + +Tout à coup Golding fit un mouvement brusque, comme s'il eût voulu +s'élancer... par le même choc, les deux autres _s'aplatirent_ contre les +portes, les bras en croix, comme ces barres de fer qui défendent la nuit +les devantures des boutiques... mais ce n'était là qu'une fausse alerte. +L'immobilité recommença et avec elle les cris dont le diapason +s'élevait, et qui--à leur première expression de terreur--joignaient +maintenant la tonalité de la menace. Le conflit était proche. + + + + + XVI + + +Comment cela s'est-il fait? je n'en sais rien, il y a eu +_instantanéité_. Je n'ai rien vu, et pourtant je regardais... oh! de +toute la concentration de mes organes visuels... + +Voilà qu'au milieu de la pièce est une masse noire qui se roule, se +tourne, grince, hurle, bondit, se sépare, se brise, se rejoint... ce +sont mes trois hommes qui semblent faire une seule bête monstrueuse, à +je ne sais plus combien de bras ou de jambes. Les têtes se heurtent, les +bras s'entrelacent, les jambes se croisent... tout cela veut se dresser, +mais tout cela retombe... + +Les voilà debout tous les trois. Grappe humaine. Ils se sont tus un +instant. Un immense effort raidit ces muscles et ces nerfs... Ah! je +vois, chacun d'eux _tend_ à la porte et s'oppose à ce que les deux +autres y parviennent. + +En voilà un qui s'échappe! C'est Golding. Par un coup habile, il s'est +dégagé de ses adversaires, il bondit vers la sortie. Ah! ouiche! voici +les deux autres qui s'attachent à ses jambes, à ses épaules... Ils se +roulent sur le parquet, ils écument. Leurs corps frappent à plein dos le +parquet, qui résonne sourdement sous le choc. Et ils ont recommencé à +crier. C'est une lutte horrible. Quelque chose de démoniaque. Un +cauchemar. Parfois une tête disparaît, puis on la voit qui se glisse +entre deux corps, l'oeil est atone, la langue pend... il y a presque +strangulation. Mais, qu'importe! le lutteur retrouve toute sa vigueur et +rend coup pour coup. S'ils crient, ce n'est pas de douleur! Non, c'est +la rage qui s'exhale de ces poitrines meurtrières... + +À ce moment, Golding,--c'était bien lui! se dégagea et s'élança... où +cela? + +Contre la porte que je ne pouvais pas voir et qui donnait accès dans la +pièce où je me trouvais, porte qui, on s'en souvient, était obstruée par +le bahut sur lequel j'avais dû me percher... Ces hommes qui n'avaient +pas prononcé une seule parole, semblent retrouver la voix: + +--Tu n'iras pas seul, hurlent-ils. + +Et ils s'élancent sur Golding. La porte s'ébranle, elle s'ouvre. Les +voilà derrière le bahut, qui s'arc-boutent de leurs épaules... tous +trois. Le poids est lourd, formidable, mais deux fois déjà le bahut +s'est écarté de la cloison, et j'ai vu--oh! bien vu--leurs fronts pâles +et leurs yeux hagards... leurs yeux surtout, avec des lueurs +sinistres... + +J'ai eu peur! Eh bien! après? Il m'a semblé que je sentais dans mes +entrailles ces ongles qui labouraient tout à l'heure les portes. J'ai +bondi en bas du meuble... ma lanterne tombe dans le choc. Où est-elle? +Je ne puis songer à la retrouver. Vite! le verrou! + +Malédiction! pourquoi l'ai-je fermé? je ne puis le retrouver... Le bahut +s'ébranle, recule, il laisse passer une lueur, une traînée, et dans ce +reflet, je vois déjà un bras qui passe... Oh! s'il me tenait! + +Ah! ce verrou, le voilà. Il résiste, je suis si troublé... je l'ouvre! +je saute dans l'escalier. Au même instant, le bahut se renverse avec un +bruit épouvantable... ils ont entendu quelque chose. J'entends leurs +voix: + +--Il est là! Il est là! + +Qui? _Il?_ de qui veulent-ils parler? Après tout, peu m'importe. J'ai +l'avance, n'est-il pas vrai? Mais ils vont vite; au moment où j'arrive +en bas de l'escalier, je les entends qui roulent le long des marches... +Par où m'en irai-je? Par le diable! Je n'ai plus mon échelle de corde! + +Je cours à travers le parc. + +Ils m'ont vu... et les trois démons s'élancent à ma poursuite. Oh! +quelle course! Et il n'y a qu'un quart de mille. Je ne touchais pas +terre... si j'avais pu me jeter de côté dans quelque fourré. Mais la +lune tombe en plein sur le parc. Mon ombre me trahirait partout et +toujours. Comme je fuis vite! Mais ils ne sont plus qu'à dix yards de +moi, je passe devant la chapelle blanche... Voici le mur. + +Oh! alors, des ongles, des mains, des pieds, des dents, des genoux... +comment? avec quoi? je n'en sais rien... mais il le faut... cela sera... +cela est... j'ai gravi le mur... + +À cheval sur le faîte, en dépit du danger, la curiosité est la plus +forte. Je regarde dans le parc... + +Par l'enfer! qu'est-ce ceci? Ils ne sont pas venus jusqu'au mur... non, +je les vois devant la chapelle... je _les_ vois, non, je revois cette +masse informe, grouillante, qui lutte, se mêle, s'écarte, se resserre... +et qui crie! oh! quels cris! + +Ils ne sont pas allés plus loin. Qui sait? Ils n'ont pas _pu_ aller plus +loin! + +Mais je suis énervé, à demi fou, rompu, exténué... + +Et je ne sais comment je suis revenu chez moi. + + + + + XVII + + +Si je pouvais dormir! Mais non, mon lit est plus dur que la pierre d'un +tombeau. Je ne puis trouver une position qui me plaise. Les plis de mon +drap me semblent les doigts de ces hommes qui cherchent à m'étreindre... +leurs cris bourdonnent dans mon oreille. Hou! Hou! c'est un bruissement +sans fin, comme les vagues d'une mer qui battrait le pied de ma +maison... Et leurs pas! Oui, je les entends encore... Ce ne sont plus +les pas de trois hommes, mais de centaines d'hommes, et tout cela +piétine dans mon cerveau... + +Non! non! est-ce bien là ce que j'entends? Puis-je donc entendre autre +chose? Allons! dormons! La vague bat toujours ma maison... + +Mais non! par le ciel! ce n'est pas un rêve! Non, je ne... Au feu! au +feu! _Fire! fire!_ + +Et les pas des _firemen_ courant dans Broadway et les roues des pompes à +vapeur qui broient le pavé, et les cris des hommes qui s'appellent et +s'excitent. + +Cette fièvre répond à ma fièvre! Que m'importe après tout, le feu? On +brûle tous les jours ici. Pourquoi ce cri: _Fire!_ va-t-il droit à mon +cerveau comme une pointe? + +Si... mais ce n'est pas possible. Et pourtant! je n'y puis tenir. +Allons! je ne dormirai pas cette nuit. Je voudrais rester calme que je +ne le pourrais pas. Je suis descendu. J'accoste un passant. «--Où +l'incendie?--À Black-Castle.»--À _Black-Castle!_ sur mon âme, j'ai bien +entendu... + +Et je m'élance vers le château noir! + + + + + XVIII + + +Vous pouvez me croire sur parole. Je ne fus pas long à atteindre le +Black-Castle. Et, en vérité, c'était un admirable spectacle. Le bâtiment +n'était plus qu'une fournaise. La lune s'était couchée, et la lueur +rouge se réfléchissait sur le ciel noir. Les quatre murailles étaient +debout, l'intérieur seul brûlait, et les fenêtres semblaient autant +d'yeux, clignotant de flammes et de fumée. C'était l'immense craquement +d'un vaisseau soulevé par la tempête. + +La foule avait forcé la grille du parc et se tenait inquiète, curieuse, +à quelque distance du bâtiment incendié... Les gerbes d'eau s'élançaient +des pompes en panaches blanchâtres et retombaient sur cette masse qui +grésillait. + +Mais les hommes! Golding et ses compagnons! Je ne restai pas longtemps +dans l'incertitude. Je les aperçus tous trois sur le sommet du +bâtiment... ombres noires comme celles des démons, se détachant dans la +clarté brillante comme les découpures d'un théâtre de marionnettes, sur +le fond lumineux de la toile. Là, encore, ils semblaient lutter: ce que +nul ne comprenait, je le devinais, _moi seul_. Ils se poursuivaient, se +frappaient, s'accrochaient l'un à l'autre, sans chercher à s'échapper, +mais veillant à ce qu'aucun d'eux ne s'échappât. + +Cependant une forte prime avait été offerte à qui les sauverait. Je ne +me rappelle pas bien le chiffre, je crois que c'était deux cents +dollars. + +Quelqu'un se dévouerait-il? Si je tentais moi-même ce sauvetage +impossible! non pour la misérable prime; sur mon âme, j'aurais donné le +quintuple pour qu'ils fussent sains et saufs, car avec eux le problème +m'échappait. Et je ne savais rien. Cette pensée me torturait, je me +déchirais la poitrine avec mes ongles. Et la flamme montait, montait. +Parfois les trois hommes disparaissaient derrière un voile de feu et de +fumée. Alors il me semblait qu'ils m'échappaient et, malgré moi, je +laissais échapper un cri de douleur. + +Tout à coup j'entendis un fracas épouvantable. Malédiction! ce fut un +effondrement, un écroulement au milieu des clameurs; des gerbes +tourbillonnantes s'élancèrent vers le ciel, puis des milliers de +paillettes étincelantes. Et le cri des travailleurs, s'excitant les uns +les autres! et le bruissement de l'eau tombant sur les charpentes +embrasées! + +Puis, quelque chose me frappa au front. Je chancelai, étourdi. Je voulus +résister à cette force inerte qui m'entraînait. Mais il me sembla que +mon cerveau se faisait de plomb, des lueurs rouges scintillèrent devant +mes yeux, mes jambes titubèrent comme celles d'un homme ivre... + +Je tombai: mais, au moment même où je touchais la terre, inerte, perdant +le sentiment et la pensée, il me sembla percevoir, dans mon oreille, par +un dernier ébranlement d'un sens engourdi, ce mot répété par mille voix: +Sauvé! sauvé! + +Sauvé! Qui donc? + + + + + XIX + + +Un éclat de bois m'avait frappé à la tête. Rien que de très simple, en +vérité. On me transporta chez moi. Je restai de longues heures évanoui, +dans cet état mixte qui n'est ni la vie ni la mort: catalepsie modifiée +par la sensibilité; impuissance de motion. Perceptions vagues, comme si +toutes sensations, avant de parvenir jusqu'à moi, étaient tamisées à +travers un épais tissu... puis des monotonies bruissantes qui fatiguent +l'oreille et les yeux; des cercles lumineux, larges d'abord, puis se +rétrécissant jusqu'à former une sorte de pointe vrillée qui paraît prête +à perforer les pupilles; des bruits _pâteux_, comme produits par un +marteau de liège frappant sur une enclume rembourrée... + +Étranges effets, en vérité, que ceux de ces perceptions anormales, +auxquelles manque essentiellement la netteté. + +La pensée elle-même semble un écheveau inextricable dont, +instinctivement, vous cherchez incessamment le bout. Tout cela se mêle. +C'est une toile d'araignée, dans laquelle l'idée a les pattes saisies, +qu'elle veut secouer et où elle s'embourbe... et cet autre bruit de +cymbales étouffées, pareil à celui que produit un coquillage de mer +appliqué hermétiquement sur l'oreille! + +La fièvre travaille le cerveau, et construit, avec des matériaux +arrachés à quelque kaléidoscope inconnu, des arabesques étranges... puis +c'est un drame qui se joue entre les parois du crâne, les personnages +ont des proportions colossales et vous craignez qu'ils ne se brisent la +tête au plafond, qui est votre crâne. Ou bien, ils se rabougrissent si +petits, si petits, que vous avez peur qu'ils ne se glissent dans les +labyrinthes de vos nerfs et de vos muscles. Parfois ils parlent si bas, +que vous êtes obligé de concentrer toute votre attention pour saisir +leurs paroles: d'autres fois, leur voix est puissante et a des éclats de +trompette... + +Pendant que le marteau de liège frappe toujours sur son enclume de soie, +que les cercles tournent devant vos yeux avec une rapidité vertigineuse, +que les cymbales étouffées semblent broyer une impalpable poudre d'acier +sonore. + +Un matin--il y avait bien longtemps que j'avais perdu la notion du +temps--j'entendis des pas auprès de mon lit. Oui, c'étaient bien des +pas. J'avais souvent perçu ce bruit, mais jusque-là il m'avait semblé +que c'était le choc d'un moulin dans l'eau. Cette fois je sus que +c'étaient des pas. + +J'ouvris les yeux et je vis une figure devant moi, placide et souriante. +Je reconnus le docteur Gresham. + +--Eh bien! me demanda-t-il, comment vous trouvez-vous? + +--Je me retrouve, lui dis-je. + +En effet, il me parut que j'opérais ma rentrée dans un monde quitté +depuis longtemps, et que je reprenais la _perception_ d'un _moi_ que +j'avais oublié. J'appris alors que pendant tout un long mois j'avais été +entre la vie et la mort. Cette expression me paraît juste. Oui, j'étais +réellement à égale distance de ces deux états, qui sont l'un et l'autre +une plénitude. Je ne vivais pas, car je ne savais pas. Je n'étais pas +mort, puisque je n'avais pas le repos. C'est bien cela. Entre les deux. +La vie me jetait des échos dans le demi-silence au delà duquel +m'entraînait la mort. + +Foin de la force humaine! Un méchant éclat de bois suffit à détraquer +l'organisme, et de cette pensée dont nous sommes si fiers, un pauvre +petit choc a si vite raison! + +Je ne mourus pas. + +Mais pourquoi avait-on appelé auprès de moi le docteur Gresham? Ce fut +la première idée qui traversa mon esprit. Ce n'est pas un médecin +ordinaire que le docteur Gresham. Voyons! rappelons-nous donc quelle est +sa spécialité? Cet effort me fatigue, mais peu importe! il faut que je +me souvienne. + +Et pendant l'abattement qui succède à ce premier effort de la vitalité +renaissante, je _rumine_ cette question! Qu'est-ce que le docteur +Gresham? + +Ah! voilà, je me souviens! malédiction! Est-ce que?... moi, allons donc, +ce n'est pas possible. Je suis trop maître de ma pensée pour qu'elle ait +pu m'échapper à ce point... + +Et pourtant, c'est bien vrai. Oui, oui, je ne me trompe pas. Mes +souvenirs se réveillent avec l'exactitude la plus saine. + +Le docteur Gresham est le MÉDECIN DES FOUS! + + + + + XX + + +C'est qu'en vérité, ils me croient fou. Il n'y a pas à s'y méprendre. La +chose est grotesque, sur mon âme! + +Ah! ah! voyez donc ce bon visage de ma garde-malade qui ne s'approche de +mon lit qu'avec hésitation, comme si elle avait peur d'être mordue. Et +cet excellent docteur! Comme il a bien ce sourire railleur, qui peint la +supériorité de l'homme _raisonnable_ sur le fou. Non, sérieusement, ils +m'amusent. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas +_m'irriter_. Non seulement, ils me croient fou, mais dangereux. Qui +sait? Pourquoi pas hydrophobe? + +Mais _pourquoi_ me croient-ils fou? Je n'en sais réellement rien. J'y +songe. Peut-être suis-je vraiment fou _pour eux_. Pour les intelligences +qui se sont arrêtées à la moyenne du développement, ceux-là sont fous +dont les sens ont atteint une _hyperacuité_ qui les étonne. Je suis +au-dessus du niveau commun: donc pour eux je suis fou. + +Qu'est-ce que la folie, en effet? Sinon la _perception_ de l'inconnu, la +_pénétration_ dans un monde dont les cerveaux obtus n'ont pas la +compréhension. Le fer rouge paraît fou au fer noir. Et cependant, il +n'est rouge que parce qu'il s'est assimilé des atomes de calorique dont +le fer noir est dénué. Mes organes cérébraux sont _ultra-échauffés_, et +leur rayonnement étonne, effraie les cerveaux froids. La folie est +encore la _spécialisation_. Tandis que l'organe de l'homme _sensé_ (à ce +qu'ils prétendent) dispense ses forces actives sur cent points qu'il +touche à peine, le cerveau du _fou_ (cette appellation est burlesque) +sait concentrer toute sa vitalité sur un centre unique. Ce qu'ils +nomment _monomanie_ n'est que la _spécialisation_ des facultés pensantes +en une étude particulière. C'est un développement _extra-humain_ de la +puissance analytique. Pourquoi les _analystes_ traitent-ils de fous les +_synthétistes?_ + +Et cet homme, non seulement prétend que je suis fou, mais encore il a +l'audace ridicule (ridicule, car j'en ris, sur mon âme!) de vouloir me +guérir. Qu'entend-il par ce mot, me guérir, sinon m'amoindrir? sinon +éteindre en moi cette _superfaculté_ qui est à la fois ma vie et mon +orgueil. + +Les détromperai-je? Leur prouverai-je que je suis plus sain d'esprit +qu'ils ne le sont eux-mêmes? Non seulement plus sain, mais encore doué +d'une santé absolue, tendant à la perfection même par le développement +de l'organe. Cela dépend. Si fou que je sois, je n'ai pas perdu la +mémoire; et je me souviens que les protestations ne font le plus souvent +que les rendre plus entêtés dans leurs idées. Et puis à quel degré me +croient-ils arrivé? Suis-je dans la période croissante ou au contraire +en voie de guérison? + +J'attendrai, et je rirai à mon aise, _en dedans_, de l'ignorance de la +science. Et quand, de son air docte, le médecin aura déclaré que je suis +guéri, j'éclaterai de rire, et je lui crierai: + +--Imbécile, qui ne sait pas que le _delirium tremens_ n'est qu'une +combustion. + + + + + XXI + + +Non, je ne dirai rien. Oh! j'y suis bien décidé maintenant. Il était +temps que j'apprisse cela. Car la vérité m'oppressait. J'étais tenté de +crier «Je ne suis pas fou!» Mais aujourd'hui je veux, je veux, +entendez-vous, qu'on me croie fou. Je veux qu'on me transporte au +_Lunatic Asylum_... car, tout à l'heure, pendant qu'il causait, tandis +qu'il croyait que le _fou_ ne pouvait l'entendre, il a dit... oh! j'ai +bien _entendu_, plutôt ne pas entendre, dans ma tombe, la trompette au +jour du jugement--il a dit que Golding avait été sauvé, _seul_, et qu'il +était fou... + + + + + XXII + + +J'ai manoeuvré; et, de fait, ce n'a pas été très difficile. Je n'ai eu +qu'à me montrer tel que je suis réellement; ils se sont persuadés de +plus en plus que j'étais fou. J'ai tremblé un instant qu'on ne voulût, +en ma qualité d'homme riche, me soigner chez moi. Par bonheur, l'avarice +du docteur Gresham a été plus forte que les remontrances de mes amis. +L'honnête homme préfère m'avoir sous sa main, pour mieux m'exploiter. En +vérité, je ne puis lui en faire un crime; car pour quelques centaines de +dollars de plus que je dépenserai, j'aurai du moins obtenu ce que je +désire depuis si longtemps. + +Enfin, je ne suis plus si faible, et je puis être transporté. Oh! +quelles précautions sont prises! On veille sur moi comme sur un enfant +terrible. Si j'allais m'échapper! Si ma folie allait prendre tout à coup +un caractère violent! On s'efforce de m'amadouer. On me parle d'une +promenade à la campagne, dans le but--l'unique but--de réparer mes +forces. Comme ils auraient peur, s'ils pouvaient se douter que je sais +tout, que je n'ignore point que c'est à l'hôpital des fous qu'on me +conduit. Imbéciles! je vous laisse jouer devant mes yeux votre ridicule +comédie, parce qu'il me plaît--à moi--d'aller à votre hôpital. J'y vais +parce qu'il me convient d'y aller, entendez-vous bien! N'ont-ils pas +discuté entre eux tout bas--mais j'entends tout--s'il n'y avait pas lieu +de m'attacher les bras dans leur vêtement infâme? Par bonheur, ils ont +renoncé à ce gracieux projet. Je dis, par bonheur, car je me serais +peut-être trahi. + +Nous voilà partis... Qu'est ceci? je rencontre sur mon passage des +voisins qui gémissent et se détournent pour pleurer. Ah! ah! quand je +disais que tout cela était du pur grotesque! Pleurez, pleurez, tandis +que mon âme, à moi, rit à gorge déployée. + +On s'est arrêté devant le _Lunatic Asylum_. J'ai feint de ne pas m'en +apercevoir. Il me tarde que toutes ces formalités préliminaires soient +accomplies. Voici: nous passons sous des voûtes, dans une espèce de +greffe; le sous-directeur, un gros homme réjoui, vient me recevoir des +mains du tout-puissant directeur, docteur Gresham. Un clignement d'yeux +est adressé au docteur par ce personnage. Il signifie--cela est aussi +clair que si les mots étaient prononcés:--Ah! c'est là cet excellent +client! Car je suis accueilli avec tous les égards que l'on doit à une +_bonne affaire_. Je représente un capital de... auquel d'habiles +saignées devront être pratiquées. Donc, je suis respectable au plus haut +point. + +Le sous-directeur daigne me conduire lui-même à mon appartement. J'ai un +appartement, s'il vous plaît, dans le pavillon le plus élégant, une +chambre à coucher, un parloir et un cabinet. Ah! ce cabinet m'a fait une +fâcheuse impression. C'est là que sont disposés--comme des instruments +de torture--les appareils hydrothérapiques. Les douches glacées! Bast! +puisque je suis fou. J'ai des fenêtres grillées, qui donnent sur un +magnifique jardin... à peine entré, j'y jette un coup d'oeil... + +J'aperçois un homme qui se promène, seul, la tête penchée. + +--Ah! me dit le domestique, voilà votre voisin qui fait son petit tour. + +Dieux du ciel! vous l'avez entendu. Cet homme a parlé! il a dit: «Votre +voisin!» Oh! béni soit-il, et que ces mots me récompensent déjà de tout +ce que j'ai souffert et de tout ce que je souffrirai peut-être! Mon +voisin! cet homme! il a dit cela, tout simplement, sans y songer, sans +comprendre que tout mon être dût frissonner de joie. C'est qu'aussi il +ne sait rien, il ne peut rien savoir! Que ne lui donnerais-je pas pour +payer ces quelques mots! + +Cet homme, c'est Golding. + +On m'a laissé seul un instant; je me suis accoudé à la fenêtre. Je _le_ +regarde qui marche, qui monte une allée, puis la redescend. Il n'est pas +changé, sur ma parole. Oh! comme je le remercierais de n'être pas mort! +car c'est alors peut-être que je serais devenu fou, si la possibilité +d'éclaircir ce mystère m'avait échappé par la destruction du sujet +lui-même. Au lieu de cela, je suis là, à quelques pieds de lui, je le +couve du regard, il ne pourra pas m'échapper, car lui est fou, bien fou, +n'est-il pas vrai? Les grilles sont solides et les verrous sont sûrs! +Pourvu qu'on le garde bien! Les fous ont des façons de se faufiler dont +il est bon de se défier. J'en parlerai à Gresham... + + + + + XXIII + + +Je suis descendu dans le parc, afin de prendre l'air. Le docteur Gresham +est venu me rejoindre. C'est maintenant qu'il faut user d'habileté. Il +m'a pris le bras et a fait avec moi un tour de promenade. Il paraît très +satisfait de ma docilité. Il me parle doucement, comme on fait à un +enfant qu'on ne veut pas irriter. Je ne lui adresse pas une seule +question. Je me contente de répondre par des monosyllabes. Je tiens les +yeux à demi fermés, je ne veux pas qu'il lise ce qui se passe en moi... +Tenez, voilà justement que nous sommes dans l'allée où marche Golding. +Oh! je voudrais presser ma poitrine de mes deux mains pour empêcher mon +coeur de battre aussi fort. Je suis sûr que je pâlis. Mais non. De la +force, il faut qu'il ne se doute de rien... + +Golding nous a vus. Il s'est arrêté. Sur mon âme, il m'a reconnu. Il +vient à moi, mains ouvertes. Que ne puis-je saisir ces mains et +l'entraîner, lui, dans un endroit où il m'appartiendrait, à moi seul, où +je pourrais promener le scalpel de mon observation dans ce cerveau, qui +contient _mon_ secret... Dois-je le reconnaître, moi? Oui, en vérité. Le +docteur paraît enchanté de cette rencontre, dont il me semble augurer +les meilleurs résultats. J'entends vaguement ce que me dit Golding; il a +appris mon accident, il a su ma maladie, il a pris la plus grande part à +mes souffrances... Je réponds avec politesse; puis, tout à coup, je le +regarde bien en face. D'un regard dont j'avais ménagé la force, je +plonge dans ses yeux, et j'y vois--je ne me trompe pas--une immense +satisfaction, un épanouissement de joyeuse placidité. + +Si cet homme est fou--et je n'en crois rien--du moins cette folie +est-elle doublée d'une joie intime dont seul je puis mesurer +l'intensité... mais je reprendrai cet examen plus tard. Il ne faut pas +qu'on s'aperçoive de mes découvertes, et à partir de cette minute je +_travaillerai_ si profondément mon Golding, que pas une des fibres de +son être n'échappera à mon attention. + +Golding m'a adressé une question. Laquelle? Toutes mes facultés étaient +concentrées dans mon organe visuel, alors que je plongeais dans ses +yeux,--fenêtres de son âme--je n'ai pas entendu. «--Veuillez répéter, +je vous prie.--Vous savez jouer aux échecs? En effet? Eh bien! si +monsieur le directeur le permet, nous pouvons faire quelques +_matches_.--Volontiers!» + +Le docteur Gresham est de bonne composition. Que lui importe après tout? +Seulement il se fait tard aujourd'hui. M. Golding doit être fatigué. À +demain, cela vaut mieux. À demain soir. Et nous nous séparons, et quand +je serre la main à Golding, il semble que ce soit une prise de +possession de cet être qui m'appartient comme le cadavre à l'anatomiste. + + + + + XXIV + + +Étant donné l'être humain, doué d'une force énorme de volonté--c'est mon +cas--peut-on s'isoler du _relatif_, au point de se concentrer tout +entier dans un _absolu_ choisi, voulu, délimité par la volonté même? +Puis-je arriver à _m'abstraire_ de tout ce qui n'est pas Golding, pour +diriger sur lui seul toutes les forces de mes facultés et de mes sens? +Il faut qu'à partir d'aujourd'hui la machine entière devienne insensible +à tout et pour tout et que tous ses ressorts soient continuellement, à +l'état de veille comme à l'état de sommeil, tendus vers ce but unique, +qui devient mon _absolu_. + +Ainsi Golding est là, de l'autre côté de la muraille. En rentrant dans +ma chambre, je l'ai vu ouvrir sa porte, et, d'un coup d'oeil rapide, +j'ai compris que son appartement était disposé en sens contraire du +mien. Ma chambre à coucher touche à la sienne, et, quand je regarde à ma +fenêtre, tandis que mon parloir est à ma gauche, le sien est à sa +droite. Donc son lit est placé parallèlement au mien. Sa tête repose sur +la même ligne que ma tête. En me tournant du côté du mur, j'ai les yeux +dirigés vers lui. Un mur seul nous sépare. Épais ou non, peu m'importe. +Il faut que, par la concentration de toute mon énergie vitale dans mon +organe visuel, je parvienne à le _voir_. + +Oh! s'ils m'entendaient, comme ils diraient encore que je suis fou! +Cela, parce que j'admets la possibilité de ce qui leur paraîtrait +impossible. Et cela en raison de mon organisation, plus active que la +leur. + +Mon idée n'a cependant rien d'excentrique. Tout corps est composé de +molécules, réunies ensemble par la force de cohésion. Un corps est +d'autant plus solide et résistant que la cohésion des molécules +constitutives est plus forte. Or, le bois--et ce mur est une cloison de +bois,--est peu résistant. Donc la cohésion n'est pas parfaite. Donc il +existe des espaces relativement considérables entre les molécules. Donc, +il est _possible_ au regard de devenir, par l'habitude et l'exercice, +assez _aigu_ pour se glisser à travers les pores du bois. Donc, à +travers la cloison, je puis voir Golding. + +Quiconque m'eût regardé pendant cette première nuit n'eût pas un seul +instant douté de ma folie. Je ne dormis pas une minute. Le sommeil +rentrait dans cette relativité dont je devais me débarrasser. Ou bien, +la fatigue étant plus forte que ma volonté, le corps pouvait dormir à +l'exception des yeux et des oreilles. Les yeux ne devaient pas, fût-ce +une minute, fût-ce la dixième partie d'une seconde, négliger l'_action_, +dont la persistance seule pouvait centupler l'acuité. Ainsi des +oreilles. Tout bruit devait passer non perçu par elles, excepté _le +bruit_ qui viendrait de la chambre à côté. Ah! ce fut un travail pénible +dans le principe, et cette première nuit fut fatigante. + +Je n'avais pas de lumière, mais je fixais mes yeux à demi ouverts sur la +cloison. Pendant plusieurs heures, l'obscurité demeura profonde. Peu à +peu, un effet déjà connu--et sur lequel je comptais--se produisit. Je +distinguai dans l'obscurité, non la couleur, mais l'existence de la +cloison. Mes yeux, sans saisir les détails, percevaient quelque chose +qui n'était pas les ténèbres. + +Puisque je perçus l'obscurité, la logique ne voulait-elle pas que +j'arrivasse--au prix d'une constance que rien ne pourrait vaincre--au +résultat désiré? + +Autre résultat obtenu: je m'étais absolument isolé de tout ce qui +pouvait se produire autour de moi, et la lueur d'un nouvel incendie +aurait pu lécher mes fenêtres..., je ne l'aurais pas _vu!_ + +Mais le jour vient..., je prends un peu de repos. + +Dans quelques heures, la lutte recommencera... + + + + + XXV + + +Nous ne sommes pas descendus au parc; il tombe quelques gouttes de +pluie. Ce n'est pas un contretemps, bien au contraire. Je préfère même +le tenir sous mon regard dans sa chambre, là, à deux pas de lui, de +telle sorte que pas un éclair, si fugitif qu'il soit, ne pourra passer +sur son front sans que j'en surprenne aussitôt le pâle reflet... + +Sur mon âme, c'est une curieuse partie d'échecs... Il est en face de +moi, une petite table nous sépare, nos genoux se touchent presque. Nous +ne parlons pas. De quoi parlerions-nous? N'existe-t-il pas, chez l'un +comme chez l'autre, une préoccupation qui absorbe toute pensée et +enchaînerait toute parole? + +Il y a deux hommes en moi: l'un, machine, ressemble à l'automate de +Kaempfen; _celui-là_--cet être partie de mon être--joue aux échecs, +calcule, combine, _stratégise_, lance des pièces à droite, à gauche, en +diagonale; cet être pense au jeu, rien qu'au jeu. Il comprend qu'en +avançant le deuxième pion du cavalier, il découvre brusquement la reine +et met la tour de l'adversaire sous une double prise; il _sait_ que dans +deux coups, le roi, mis dans l'impossibilité de _roquer_, devra +s'avancer d'une case et se placer sous le feu d'une batterie de +cavaliers, soutenue par un fou qui n'attend que le moment propice pour +agir. + +Mais moi--le moi _réel_--est étranger à ces combinaisons, à ces calculs. +Son échiquier à lui, c'est Golding lui-même. Les fibres intimes de +Golding s'entrecroisent devant lui comme les lignes du damier, et ce +qu'il fait jouer sur ces cases humaines, c'est sa volonté, c'est son +attention, c'est toute la force de ses nerfs, toute la projection de son +activité... + +Lui ne se doute de rien. Il joue, il s'efforce de parer les coups que je +lui porte. Oh! il n'échappera pas à la pénétration de ma volonté. Il +défend sa partie d'échecs; mais combien plus grave, combien plus +intéressante cette partie qui se joue entre son cerveau inerte et mon +cerveau actif! J'ai les yeux fixés sur ce front lisse, où n'apparaît pas +une ride; et sans qu'il s'en doute--qui pourrait s'en douter +d'ailleurs?--je pratique dans ce front mon travail incessant de +perforation. + +Mon regard se fait vrille, il s'est appuyé,--pointe d'acier vivant--sur +cette tête dans laquelle repose inconnu le secret que j'ai juré de +pénétrer. Mouvement bizarre, en vérité. Le rayon qui s'échappe de mes +yeux se pose sur son front et tourne sur lui-même comme la pointe d'un +vilebrequin. Oh! ce ne sera pas un travail d'un jour. Car ce crâne est +remarquablement dur. Et puis, s'il allait _sentir_ cette pointe qui +menace son cerveau? Plusieurs fois déjà il a froncé les sourcils comme +pour se débarrasser d'une sensation importune. C'est que sans doute +l'_outil_ mord dans la chair vive, c'est que déjà se produit le +_chatouillement_ de la pointe qui attaque l'épiderme... + +J'ai été dérangé tout à l'heure: le directeur est venu nous trouver, il +s'est assis auprès de nous, il a suivi avec intérêt les péripéties de la +partie. J'ai fermé à demi les yeux. S'il allait voir--lui--le travail +auquel je me livre! J'ai eu une tentation infernale. Il faut que je +parle. De quoi? Des deux amis de Golding, de Pfoster et de Trabler. +C'est fait. Ces deux noms se sont échappés de mes lèvres. Le directeur a +répondu: + +--Ils sont morts! + +Mais Golding! Golding est resté froid, il n'a pas tressailli, pas un +mouvement, pas un frissonnement, si léger qu'il soit, n'a témoigné qu'il +ait entendu ces deux noms. Allons! il est fou! bien fou, puisqu'il a +perdu jusqu'au souvenir... + +Tout à coup une atroce pensée traverse mon cerveau. Puisqu'il a oublié, +il ne pense peut-être plus à ces faits, encore inconnus pour moi; si, +lorsque je serai parvenu à ouvrir comme un coffre rouillé la boîte de +son crâne, si je n'y pouvais rien lire, rien que le néant de l'oubli! Ce +serait horrible. Sous ce visage pâle, mat, sous ce front blanc et +impassible, j'ai peur que pas une pensée ne roule, que pas une idée ne +s'agite! + +Mais je me souviens: quand il était encore Golding, l'homme d'affaires, +pendant tout le jour, il semblait avoir perdu le souvenir des scènes qui +se passaient le soir... à partir de six heures. + +Oui, je dois être sur la vraie piste. Il faut que je sache si--dans la +folie--ne subsiste pas cette _assignation_ de l'inconnu qui le frappait +à heure fixe, et qui, comme un témoin récalcitrant, l'entraînait de +force là où il devait aller. La journée passe: un rayon de soleil nous a +permis de descendre un instant au parc. À cinq heures, nous devons +rentrer. Je suis seul de nouveau. + + + + + XXVI + + +Comment agir? Double danger. D'une part, il ne faut pas donner l'éveil à +Golding, il faut qu'il ait confiance en moi. D'un autre côté, je dois +être surveillé. Oh! certainement, puisque je suis fou, on doit craindre +continuellement que l'accès ne se déclare. Il y a évidemment quelque +part, et sans que je le sache, un point d'où quelque surveillant +m'examine et m'écoute. En tout cas, comme je ne sais rien encore à cet +égard, il faut être prudent. Si l'on pensait que je m'occupe de Golding, +peut-être me séparerait-on de lui. Et alors! plutôt cent fois mourir, +que de faire naufrage si près du port... + +Mais cette surveillance, quelle qu'elle soit, ne doit pas être +incessante. J'admets que de temps à autre le gardien jette--par où +donc?--un regard dans ma chambre. Mais si rien ne sollicite son +attention, il est évident que ce coup d'oeil est seulement machinal, +qu'il regarde et voit à peine, que le tout n'est fait que par acquit de +conscience, et pour exécuter une consigne. + +De plus, cette surveillance peut être active au commencement de la +soirée, mais plus tard! oh! plus tard, elle se fatigue certainement. Je +dois me régler sur ces prévisions, qui sont exactes. J'ai deux sens à +exercer, l'ouïe et la vue. Mon attitude, pendant que je _regarde_, +pourrait éveiller l'attention. Donc pendant les premières heures, +j'écouterai. + +Il sera bientôt six heures. Je me suis étendu sur mon lit comme pour me +reposer, dans une attitude naturelle. Rien de forcé. J'ai les yeux +ouverts, mais pour ne pas les fatiguer, je leur ai ordonné de ne pas +_voir_. Le travail qui s'opère dans mon cerveau doit absorber toute mon +activité, et de mes sens, celui-là seul doit agir, auquel je le +commande. + +En ce moment, j'écoute. Mais encore, je n'écoute, encore bien que je les +entende, aucun des bruits qui surgissent dans la maison. _J'entends_ le +pas des gardiens, faisant leur ronde dans les corridors; mais j'écoute +ce qui se passe dans la chambre de Golding. + +Il marche, lentement, de long en large, il va de la porte à la fenêtre. +Il ne parle pas; aucun son ne s'échappe de ses lèvres. Oh! j'en suis +sûr. Je sais que par la _tension_ voulue que j'exerce sur mes facultés, +l'ouïe s'est développée en moi d'une façon extra-naturelle. Calculez +donc, puisque toute ma force, toute mon énergie de sensation, au lieu de +se disséminer sur mes cinq sens, se concentrent en un seul. Un, deux, +trois, quatre, cinq... six! Voici l'heure! Écoutons. + +Il se passe quelque chose. Je l'aurais juré d'avance. Golding s'est +arrêté brusquement. Il a semblé entendre quelque chose. La tête s'est +penchée en avant comme pour écouter. Je le sais, parce que j'ai entendu +son corps peser tout entier sur la pointe des pieds. Un meuble a remué, +c'est qu'il a posé sa main sur le dossier pour ne pas perdre +l'équilibre. Ah! ses talons ont de nouveau touché le plancher. Nouveau +tressaillement du fauteuil. Il a abandonné ce point d'appui. Il reste +immobile. Puis, voilà que d'un pas lourd, méthodique, régulier, d'un pas +qui n'est en quelque sorte que l'ombre de cet _ancien_ pas que je +connaissais, il s'est approché de son lit. Il ne le défait pas, car je +n'entends pas le froissement des draps. Le lit craque dans toute sa +longueur, Golding s'est étendu. + +Alors, oh! alors! je perçois un bruit sourd, que je reconnais. C'est sa +respiration. Elle est lente, à deux temps, comme le soufflet d'une +forge. Ce n'est pas le souffle de l'homme qui dort. Je ne me trompe pas, +j'en suis certain: Golding est éveillé! Et sa respiration monotone +continue à se faire entendre, pour moi seul. Elle n'est pas égale comme +son. Parfois, je _saisis_ un soupir plus sonore, qui me rappelle les +hou! de Black-Castle, mais comme si la bouche d'où ils s'échappent était +serrée sous un bâillon. + +Je suis impatient... Mais non, l'heure passe. J'attendrai encore. Je ne +veux rien précipiter. D'ailleurs, je perçois encore autre chose. Il se +remue sur son lit. Ses bras heurtent quelquefois la cloison, ses jambes +s'étirent comme si elles étaient mues par un ressort et vont frapper +l'un des montants du lit... _Cela_ est la lutte, c'est la persistance +mécanique de l'effort qui lançait sur Golding ses deux acolytes. Est-ce +bien cela? En ce cas, la chose est simple. Il faut que, continuant mon +travail d'excitation du sens visuel et du sens auditif, je parvienne à +lire dans Golding comme dans un livre ouvert, à entendre l'écho de ses +pensées, à percevoir ces mots qui se formulent dans son cerveau... + + + + + XXVII + + +Minuit: je commence. Il sera plus facile de percer un trou dans la +cloison, et _par là_, je plongerai sur Golding mon regard investigateur. +Et pas d'instruments! Si seulement j'avais un canif! Après tout, où +serait la difficulté? Non, de mes ongles, j'ouvrirai une issue dans ce +bois. Ah! ils croient que je dors, et ils se disent: «Le fou est calme, +ce soir!» + +Restez dans votre repos, mes maîtres. Le _fou_ suit raisonnablement un +projet conçu... et demain, il saura tout... + +Comme ce bois est dur! + + + + + XXVIII + + +Deux nuits ont suffi à ce travail. J'ai dû déployer toute mon énergie; à +certains moments, le sang jaillissait de mes ongles. Mais cela me +préoccupait peu, je vous jure. Cette nuit, je le verrai dormir. Dort-il +d'abord? Je n'en sais rien, et même ce souffle que j'entends à travers +la cloison ne me paraît pas celui d'un homme endormi. + +Cependant, il ne quitte pas son lit... une seule remarque: il semble que +son poids s'alourdisse de plus en plus. + +Est-ce que l'entassement des souvenirs et... qui sait? des remords +aurait un poids effectif... plus la nuit avance, plus par conséquent les +souvenirs s'amassent dans son cerveau, plus j'entends le lit gémir et +craquer, comme si ses pensées étaient de plomb. + +Que cette journée me paraît longue! Des échecs, je ne me préoccupe plus. +Je joue machinalement, sans y songer, et je le regarde. + +Mais c'est singulier. J'aurais pensé que ce travail de _perforation_ se +serait accompli plus vite... je ne puis encore rien lire dans ce +cerveau. Oh! il y a des moments je voudrais le déchirer de mes ongles +comme j'ai déchiré la muraille... + +Tiens! un couteau! + + + + + XXIX + + +Comment se trouve-t-il dans ma chambre? D'où vient-il? Qui l'a apporté +ici? Un couteau, et dont la lame paraît solide, sur ma foi. Ce n'est pas +un couteau de table, ce n'est pas moi qui l'ai pris à la table du repas. +On nous surveille trop. Non, non. Je me souviens. Le gardien est entré +ce matin; il coupait une pomme. C'est évidemment lui qui a oublié là cet +outil... + +Un couteau: cela peut servir à tant de choses. Il est bien emmanché, +bien en main. Comme on donnerait un bon coup, avec cela... de haut en +bas... + +Le gardien est venu. Ah! j'ai bien compris pourquoi. Il est inquiet, cet +homme, il sait qu'il a laissé son couteau quelque part, et sa +responsabilité s'inquiète. Il ne me demande rien tout d'abord. Il me +souhaite le bonsoir, mais en même temps il regarde à droite et à gauche. +Moi, je suis assis tout naturellement, sur une chaise, devant ma table. +J'ai caché le couteau dans ma manche. Pourquoi, après tout? Il serait si +simple de lui dire: Mon brave homme! je sais ce que vous cherchez. Voici +votre couteau. + +Non, je ne lui dirai rien. Tenez, voilà qu'il m'interroge. Oh! sans +avoir l'air d'attacher à sa question la moindre importance: + +--Est-ce que par hasard vous n'auriez pas trouvé un couteau? + +--Un couteau! ici! oh! non. + +Si vous voyiez de quel air placide je réponds. + +Il est convaincu que je dis la vérité. Comme c'est chose amusante que de +tromper. Il jette un dernier coup d'oeil autour de lui, mais, bon gré, +mal gré, il faut bien qu'il y renonce. S'il se doutait que je le sens, +là, tout près de ma chair, et que le fou--car je suis un fou--se moque +_in petto_ de l'homme raisonnable. + +Il est parti. Pourquoi ai-je gardé ce couteau? Sur mon âme, je ne +pourrais le dire. Mais cet acier froid me cause une agréable sensation. +On dirait--oui, en vérité--que cette sensation _s'harmonise_ avec +quelque secrète pensée de mon coeur... + +Six heures! à mon poste. + + + + + XXX + + +L'ouverture que j'ai pratiquée dans la cloison, est tout étroite. Mon +plus petit doigt n'y pourrait passer, mais mon regard pénètre et +embrasse, dans la chambre de Golding, un périmètre plus que suffisant. +Du reste, je n'ai pas besoin de voir plus loin que son lit. + +Il s'est étendu. Il est sur le dos. Les yeux sont à demi fermés; leur +expression est vague. Puis peu à peu, ils s'ouvrent, ils sont fixes, ils +regardent quelque part. Où? ce n'est pas au plafond.--Que lui importent +et le plafond et les quelques moulures de plâtre qui l'entourent? Non, +son regard va évidemment _plus loin_. + +Il est étrange que mon attention ne se fatigue pas. Il me semble que je +le regarderais ainsi pendant une année entière sans que ma paupière eût +un frémissement. Il n'est pas beau, Golding. Sur ce visage d'ordinaire +si frais, si rebondi, des rides se creusent... à l'heure sinistre. Un +cercle olivâtre borde ses yeux. Évidemment il souffre. C'est un +cauchemar qui danse sur sa poitrine. Smarra le tient à la gorge; et sous +la pression de cette griffe, à laquelle nulle volonté ne résiste, les +sons sortent inarticulés de sa poitrine. + +Voyons. Où est le point de son front que j'ai tenté de percer de mon +regard? Justement, il s'est posé de trois quarts, je puis le considérer +tout à mon aise... + +Va donc! courage! mon regard. Perce cette boîte osseuse, qui, semblable +à une cassette d'avare, renferme ce qui est mon trésor à moi! + +Oh! comme je réunis toute la force de mon être dans ce regard, lentille +au foyer de laquelle se concentre tout le rayonnement de ma volonté. +C'est un livre durement fermé que la tête d'un homme: pas une fissure, +pas un coin par lequel je puisse apercevoir ces pages, si intéressantes +pour moi... + +Non. Et ce sourire errant sur ces lèvres. Par le ciel! Je crois qu'il me +raille. Il semble dire: je tiens mon secret, il ne m'échappera pas. + +Que pourrais-je donc bien tenter pour hâter mon oeuvre? Quel dernier +effort me conduirait à mon but? Oh! je ne reculerais devant rien. +Maintenant qu'on me croit fou, que j'ai eu le courage d'accepter le +doute, que je me suis livré à ceux qui nient ma raison, rien ne pourra +me faire reculer. + +Peut-être suis-je encore trop loin de lui! À deux pieds cependant tout +au plus. C'est encore trop sans doute. Il faut que je me rapproche, il +faut--comment cette pensée ne m'est-elle pas venue plus tôt--que je sois +auprès de lui. Ah! le couteau! Oui, c'est cela! + +La cloison est entamée. J'ai pu constater son épaisseur. Ce n'est rien. +Quelques planches ajustées. J'introduis le couteau dans une fente, la +lame fait levier. La planche cédera. C'est peu solide. Je suis _certain_ +qu'il n'entendra rien, il est absorbé par le _mystérieux_ qui l'obsède +et l'étreint. Déjà la planche a plié, je puis passer mes deux mains. +M'entendra-t-on du dehors? Tout est calme. Les gardiens sont endormis. +Et puis le bruit sera-t-il violent? Je ne le crois pas. Tenez! j'avais +bien raison de ne pas le croire. Voici que sous mon effort, lent, +étudié--habilement étudié, je vous jure--la planche se sépare, la +peinture s'est fendue dans toute sa longueur, se craquelant sans bruit. + +Là! cette première planche reste entre mes mains. Déjà, je puis passer +le bras. Je l'ai touché, lui. Il n'a pas tressailli. Il n'a pas senti +mes doigts qui s'appuyaient sur son corps. À l'ouvrage donc! La nuit +commence seulement, j'ai tout le temps de mener l'oeuvre à bien. Il est +curieux que je n'aie pas conçu plus tôt cette pensée. Je secoue la +seconde planche, méthodiquement, prêt à m'arrêter au moindre bruit, +dépassant une certaine moyenne dont mon oreille a fixé l'intensité. Elle +tient assez fortement, celle-là. Bah! il serait trop ridicule de se +décourager... en si beau chemin. Je le disais bien... La voilà qui +s'ébranle. Elle est plus large que je ne l'avais supposé, c'est ce qui +explique sa résistance... L'ouverture sera plus que suffisante. + +Je pourrai passer... c'est fait. Il s'agit maintenant de me glisser par +cette ouverture. Oh! cela n'est pas difficile. Je me dresse à demi sur +mon lit... la tête d'abord, puis les épaules. Il faut que je me mette de +biais--de _champ_, comme disent les ouvriers--d'une main je m'appuie au +lit, tout doucement. Mais, en vérité, il est inutile de prendre tant de +précautions. Golding n'est-il pas plongé dans une sorte de catalepsie +intermittente, qui, j'en ai la conviction, ne cessera qu'avec la nuit... +la preuve de ceci, c'est que je suis dans sa chambre, c'est que j'ai pu +passer par-dessus le lit, que j'ai même heurté ses jambes, et qu'il n'a +pas eu conscience de ma présence. + +Tenez, en cet instant, est-ce qu'il sait que je suis là, courbé sur lui, +que je le touche, que je l'enveloppe tout entier de mon regard? Ah! en +vérité, cela est burlesque, de songer qu'un fou pourrait être aussi +habile! + + + + + XXXI + + +Et je ne puis rien voir! En vain mon oeil fouille, comme un bistouri, ce +front sous lequel bouillonne son cerveau. En vain, je tends tous les +ressorts de mon être. La matière inerte--qui s'appelle Golding--garde +son secret. Malédiction! il faut cependant en finir! Je veux savoir, je +saurai. + +Encore ce couteau! tout à l'heure il m'a semblé que cet acier s'était +refroidi dans ma main comme pour me rappeler sa présence... Que +pourrais-je donc en faire? En quoi ce couteau pourrait-il m'être utile? +Ah! j'y songe... non... ce n'est pas une idée ridicule. Voyons, pas de +précipitations! Qu'est-ce que je cherche après tout? Je veux ouvrir ce +cerveau qui reste obstinément fermé? Lorsqu'un coffret rouillé résiste +aux doigts qui s'efforcent d'arracher le couvercle, une lame d'acier a +bientôt raison de cette résistance... Eh bien! le cerveau de Golding +n'est-il pas ma cassette à moi, renfermant des richesses plus précieuses +que toutes les pierreries du monde! Le couteau! oui, c'est cela. Il me +faut faire sauter ce couvercle qui ferme son cerveau... ce couvercle, +c'est le crâne. La lame sera-t-elle assez forte! Certes, avec un coup +bien rapide, bien sec, la résistance de l'acier se décuplera. Je ne puis +m'y reprendre à deux fois. + + + + + XXXII + + +C'est fait. + +J'ai frappé, oh! d'une main sûre, allez. Il n'a pas poussé un soupir. +Là, juste entre les deux yeux... la lame a pénétré de plus d'un pouce. +Et c'est remarquablement dur, la boîte osseuse du cerveau. Je crois +qu'il est mort... Oui, mais la vie persiste encore dans l'immobilité, +précurseur de l'anéantissement définitif. Je retire la lame, le trou est +béant, quelques gouttes d'un sang noirâtre... oh! presque rien... En +vérité, j'aurais cru qu'il eût plus saigné que cela... L'ouverture est +faite, c'est par là que je regarderai... + +Enfin! enfin! par l'enfer, je vois, je lis dans ce cerveau! Ah! je ne +m'étais pas trompé! L'histoire n'est pas longue, allez! À tout problème, +la solution tient en un chiffre... Dans ces fibres palpitantes, dans les +dernières convulsions de ce cerveau qui se désorganise, qui se +désagrège, je découvre le mystère. Ma peine n'a point été perdue. Et +pour vous le prouver, tenez, je vais vous dire ce que c'était... + +Golding est un empoisonneur! Oh! comme je vois bien le mot _poison_ +écrit sur les parois de cet organe convulsé!... il y a là quelque chose +de bien étrange... Golding n'a pas commis le crime seul... lorsqu'il a +empoisonné Richardson (vous vous rappelez qui est ce Richardson, +l'ancien propriétaire de Black Castle), il avait deux complices, Pfoster +et Trabler... S'ils ont commis le crime, c'est qu'ils étaient les amis +de Richardson... et ses légataires. Parbleu!... Mais quand ils se sont +trouvés en face du cadavre, lorsque le mort a été descendu dans la +chapelle blanche... vous savez, là-bas, au bout de l'allée du parc, ils +ont eu peur les uns des autres... et... oh! je lis tout cela dans la +tête de Golding comme dans un registre ouvert... ils ont été saisis par +la folie du _remords_... + +Non qu'ils regrettassent ce qu'ils avaient fait... mais ils étaient +envahis par une indicible terreur... ils sentaient qu'un jour pourrait +venir où l'un dénoncerait l'autre... et ils se surveillaient, et à +partir de six heures... heure à laquelle la victime avait rendu le +dernier soupir... ils ne se quittaient plus. Leur crime les étreignait +et les liait dans les chaînes d'une complicité défiante. + +Ah! je ne déchiffre plus qu'avec difficulté. En vain mon couteau fouille +avec rage ce cerveau que gagne l'inertie de la mort. Rien!... rien!... +plus rien! + +..................................................................... + +«Hier, lit-on dans le _New-York Advertiser_, un crime horrible a été +commis dans la _Lunatic Asylum_ du docteur Gresham. L'honorable M. +Golding a été assassiné par son voisin de cellule, M. X., dans un accès +de folie furieuse. L'insensé l'a tué à coups de couteau dans le crâne. +Quant à M. X., il est mort presque immédiatement dans des convulsions +tétaniques. Le coroner a rendu un verdict de double décès par suite +d'actes inconscients résultant d'aliénation mentale.» + + FIN DES FOUS + + + + + LE CLOU + + +Nul ne peut nier qu'il se manifeste entre les êtres vivants, alors que +les hasards de la vie les mettent en présence les uns des autres, des +influences inhérentes à leur nature, et qui se traduisent soit par une +attraction, soit au contraire par une répulsion involontaires. C'est ce +qu'on désigne vulgairement par les mots _sympathie_ et _antipathie_. +Mais il est à remarquer que ces manifestations présentent, selon les +individus, de notables différences, quant à leur valeur ou à leur +intensité. La bienveillance de certains caractères peut--et cela se voit +souvent--développer chez un individu une trop grande facilité de +sympathisation qui l'entraîne vers les inconnus conduits sur son chemin +par les accidents de l'existence; au contraire, certains caractères dits +malheureux, malveillants, ont pour premier principe la défiance et +montrent à tout nouveau venu une singulière antipathie, sans motif +concevable. Ce sont là des extrêmes, malheureusement trop fréquents. +Mais il faut reconnaître que les sentiments, naissant ainsi dans ces +caractères de premier mouvement, sont mobiles et cèdent au bout de très +peu de temps à la fréquentation et à une connaissance plus complète de +ceux qui en sont l'objet. + +Chez quelques personnes privilégiées--et c'est de celles-là qu'il faut +ici parler--les sentiments sympathiques ou antipathiques se développent, +non pas en raison de la nature même de celui qui les éprouve, mais au +contraire en raison de la nature de celui qui les inspire. + +Maurice Parent--un de mes collègues du ministère de...--se trouvait dans +ce dernier cas. Ce n'était pas un homme de parti pris; il n'était par +nature ni bienveillant ni malveillant; en général, à première rencontre, +il était froid, mais sans sécheresse; poli, mais sans affectation. Ne se +livrant pas du premier coup, il semblait attendre que quelque +circonstance guidât son choix. En résumé, serviable et aimable, nul ne +rendait plus obligeamment un service; et si ses véritables amis +n'étaient pas aussi nombreux que le sont ceux des hommes qui donnent ce +titre à toutes leurs _connaissances_, du moins la société qu'il s'était +choisie formait-elle un véritable cercle d'affection et de dévouement. + +Avec ce caractère, on comprend que, de la part de Maurice, les +manifestations de sympathie ou d'antipathie à première vue avaient +d'autant plus de valeur qu'elles étaient plus rares: elles procédaient +évidemment d'une influence à laquelle Maurice obéissait, sans que sa +volonté en fût complice; il subissait une coercition intime, alors que, +contre sa manière d'agir ordinaire, il témoignait clairement qu'une +attraction ou une répulsion se produisait en lui à l'égard d'un +étranger. + +En somme, j'avais reconnu pendant longtemps que ces manifestations, +d'ailleurs, je le répète, fort rares, se trouvaient d'ordinaire +justifiées par les circonstances ultérieures. La première fois que +Maurice m'avait vu, il m'avait tendu la main; et j'ose dire qu'il avait +été bien inspiré. Car jamais amis ne furent plus intimes et ne +méritèrent mieux l'un de l'autre. Ainsi pour quelques autres. Au +contraire, il m'était arrivé de me lier précipitamment avec des hommes +que Maurice avait accueillis froidement, durement même, qu'il avait +toujours évités, en dépit de mes instances. Et j'avais dû reconnaître +que son instinct ne l'avait pas trompé. De ces hommes, j'avais toujours +eu à me plaindre, de quelques-uns même très gravement. + +Je m'étais donc habitué à suivre ses avis et m'en étais bien trouvé. +Cependant, en un point, nous n'avions pu tomber d'accord, et je dois +faire une exception en ce qui concerne une troisième personne, Charles +Lambert, qui, avec Maurice et moi, travaillait au même ministère--même +division--même bureau et même pièce. + +Maurice était commis-principal; Lambert de seconde et moi de troisième +classe. Mais il est bien entendu que nous ne conservions entre nous +aucune hiérarchie et que nous nous entendions à merveille. Quand je dis: +Nous nous entendions,--ceci demande explication. Et ici deux portraits +sont nécessaires. Je commencerai par Maurice, que nous appelions +plaisamment notre doyen, quoiqu'il ne fût notre aîné que de quelques +années. + +Maurice Parent avait trente-trois ans: c'était un homme de taille +moyenne, mince et non maigre; ses traits ne présentaient aucun caractère +saillant, à l'exception de la partie supérieure de son visage. Ses yeux, +fortement enfoncés sous leurs orbites, étaient de cette couleur indécise +que les Anglais appellent--_grey eyes_--yeux gris. Il étaient mobiles, +vifs, mais offraient surtout une particularité remarquable. Lorsque +Maurice portait son attention sur un objet quelconque, ce qui lui +arrivait souvent, car il était rêveur et méditatif, il semblait que son +regard devînt _aigu_, que l'iris et la pupille se contractassent de +façon à former--si je puis, dire--une _pointe_, une sorte de vrille ou +faisceau de rayons convergeant vers un point unique. En examinant de +plus près ce qui me paraissait une sorte de phénomène, je constatai que +dans ces périodes d'attention excessive ses yeux déviaient sous +l'influence d'un strabisme temporaire, si bien que les rayons des deux +yeux _convergeaient_, en effet, plus vivement qu'ils ne le font +d'ordinaire sur l'objet examiné. Ce regard produisait sur celui qui le +subissait un effet désagréable, comme si une pointe eût pénétré dans les +chairs, et quand il se _plongeait_ dans vos propres yeux, vous étiez +obligé--involontairement--de cligner les paupières avec une sensation +douloureuse. + +Maurice était depuis dix ans dans l'administration; son avancement +n'avait pas été très rapide, mais cette lenteur ne pouvait être +attribuée qu'à lui-même, et il le reconnaissait. Doué d'une immense +facilité, il se débarrassait du travail de la journée en quelques +instants et s'adonnait, pour sa propre satisfaction et pendant tout le +reste de son temps, à des études personnelles, portant particulièrement +sur les mathématiques et la chimie. Il avait, d'ailleurs, une certaine +aisance et ne conservait sa place que pour avoir un _centre_, c'était +son expression. + +Il est naturellement inutile que je parle de moi, mon rôle se bornant à +peu près à celui de narrateur; je passe donc à _notre_ camarade--ou +mieux à _mon_ camarade Charles Lambert. + +Je fais cette distinction à dessein, et elle sera expliquée plus loin. + +Il n'y a qu'un mot qui puisse bien rendre le sentiment que m'avait +inspiré Lambert: C'était un garçon éminemment sympathique,--_à moi_ bien +entendu. Il était de taille élevée, de forte constitution, ses épaules +étaient larges, sa poitrine était puissante. On devinait une nature +éminemment vivace. La vitalité débordait en lui. Cependant, il y avait +dans toute sa personne une sorte de _nonchaloir_, disons mieux, de +prostration qui excitait à la fois, et l'inquiétude, et une sorte de +pitié. Il ne se tenait pas droit, mais un peu voûté. On aurait cru--à +première vue--que cette vitalité dût produire chez Lambert des efforts +continuels vers la vie active. Loin de là, ce grand corps semblait, avec +toute sa santé, avec son exubérance de puissance, succomber sous sa +propre force. Ses mouvements étaient lents, ses manières +extraordinairement douces, presque câlines. Mais, au-dessus de tout, +Lambert était et paraissait doux et inoffensif. Sa tête était belle. Des +traits parfaitement réguliers, barbe et cheveux d'un châtain clair, de +beaux yeux d'un bleu limpide, bien fendus et se laissant voir jusqu'au +fond. + +Lambert réalisait, dans toute la force du terme, le type de l'employé +modèle. Seul de nous trois, il était marié; nous avions vu sa femme deux +ou trois fois, c'était une charmante petite créature, à l'oeil vif, aux +cheveux noirs. Lambert vivait avec elle et sa mère; mieux que cela, il +les faisait vivre. Et que gagnait-il? deux mille quatre cents francs par +an, deux cents francs par mois. Bien peu pour un ménage sur lequel pèse +une charge supplémentaire. Mais il n'avait pas d'enfant. Lambert était +le premier au travail, et même, il faut avoir le courage de tout avouer, +son assiduité était telle que bien souvent j'en avais abusé pour le +prier de faire les travaux dont j'étais chargé, afin de pouvoir prendre +dans la journée quelques heures de liberté. Lui ne se plaignait jamais, +souriait si je lui demandais un service, et s'empressait de me le +rendre. Il paraissait que son traitement modique lui suffît, car il +n'avait pas de besoins, ne se permettait aucune dépense, passait toutes +ses soirées en famille, en résumé, était un véritable modèle d'ordre et +de régularité. + +Du reste, gai, bon enfant, franchement rieur, et, ce dont je lui savais +gré, ne jouant pas à la victime. Lorsque, Maurice et moi, nous +racontions avoir assisté à une partie de plaisir, il nous écoutait de +toutes ses oreilles et s'amusait de nos récits. + +Tel était l'homme qui, depuis trois ans, était attaché à notre bureau. +Je le répète, il m'était éminemment sympathique. + +La première fois que Maurice l'avait vu, il l'avait longuement fixé, de +ce regard dont j'ai parlé; puis quand le soir Maurice m'avait pris le +bras pour quitter le ministère: + +--Eh bien! homme d'intuition, lui avais-je demandé, que penses-tu de +notre nouveau camarade? + +Maurice avait répondu brusquement: + +--C'est un infâme coquin! + +Je ne pus retenir un cri de surprise: j'avais, je l'ai dit, grande +confiance dans le jugement de Maurice. Mais, cette fois, j'étais certain +qu'il était absolument en défaut. Je ne voulus même pas discuter. +J'attendis. Six mois se passèrent; j'avais examiné Lambert avec le plus +grand soin, et j'avais constaté ce que j'ai exposé plus haut. J'aimais +et j'estimais ce courageux travailleur, qui ne songeait qu'à assurer le +pain quotidien à sa famille; je l'avais vu le dimanche passer gaiement +dans les rues, sa petite femme au bras. J'avais été reçu chez lui; je +l'avais trouvé plein de tendresse pour sa femme et d'égards pour sa +belle-mère. + +Un soir donc, je posai de nouveau à Maurice la question à laquelle il +avait déjà si étrangement répondu. Je restai stupéfait. + +--Je te répète, me dit Maurice, que c'est un infâme coquin. + +--Tu es fou. + +--Préfères-tu une affreuse canaille? je te laisse le choix. + +--Mais sur quoi te bases-tu? + +--Je t'expliquerai cela un jour: cela est. Que cela te suffise. + +--Que lui reproches-tu? Connais-tu quelque grave secret dans son passé? + +--Il n'a pas plus de passé que nous. C'est un coquin... d'avenir, mais +non de passé. + +--Ah! fis-je en riant ironiquement, bien que cette conviction, si +fortement exprimée, me causât une douloureuse impression; tu prédis +l'avenir maintenant?... + +--Je ne prédis pas... je sais. Du reste, tu me feras plaisir en ne m'en +parlant plus... avant que je t'en parle moi-même. + +Notre situation était en réalité singulière. J'avais la plus grande +affection pour Maurice et une amitié réelle pour Lambert. Quoique +Maurice ne fît rien paraître de l'antipathie que lui inspirait notre +collègue, cependant je me sentais gêné moi-même. Vingt fois dans la +journée, je me surprenais à étudier le visage de mes deux amis et à me +demander: + +--Pourquoi Maurice déteste-t-il ce garçon? + +Je n'y comprenais rien. Naturellement Lambert, tout en faisant bonne +figure à Maurice, n'était pas sans comprendre qu'il n'y avait pas de ce +côté-là grande amitié pour lui. Mais il en avait pris son parti. Tout +d'abord, il avait tenté de se concilier les bonnes grâces de notre +compagnon. Mais Maurice lui avait répondu en riant, avec une sorte +d'ironie dont seul je comprenais le sens. + +Parfois, au beau milieu d'une conversation, Maurice, s'adressant à moi, +s'écriait: + +--Je dis que c'est un hideux coquin! + +Je rougissais malgré moi; je feignais de comprendre qu'il s'agissait +d'une allusion à une personne absente. Lambert, d'ailleurs, le pauvre +garçon, ne pouvait se douter qu'il fût question de lui. Je le +considérais sans qu'il s'en aperçût. Et je le voyais toujours le même, +avec sa physionomie placide, travaillant et piochant tout le jour. + +Peu à peu, cependant,--et au prix de combien d'efforts?--je parvins à +briser la glace; une certaine cordialité régna dans nos triples +relations, et, pour la sceller, je proposai que désormais, tous les +quinze jours, le mercredi, nous nous réunissions le soir pour boire un +verre de bière et jouer aux dominos, dans un petit café situé à quelque +distance du ministère. + +Je dois dire un mot de ces parties de dominos. Maurice était d'une force +exceptionnelle à tous les jeux,--mais à la condition expresse qu'il fît +_attention_. La plupart du temps, il causait en poussant les dominos ou +en jetant les cartes, et commettait erreurs sur erreurs. Nous nous +moquions de lui; le café dont je parle était très fréquenté par nos +collègues, qui se mêlaient souvent à notre petite société. On jouait +avec Maurice, on le faisait causer. Il perdait et on riait. Quelquefois +il disait: «Je parie gagner la prochaine partie contre n'importe lequel +d'entre vous.» + + +On acceptait. Maurice se mettait au jeu. En ce cas-là on pouvait lui +parler, chercher à le distraire. Rien ne parvenait à l'émouvoir, son +regard prenait cette singulière fixité que j'ai essayé de décrire, et il +gagnait à coup sûr. _Jamais_, dans ces conditions, je ne l'avais vu +perdre avant l'arrivée de Lambert. Mais, chose bizarre, ou plutôt très +explicable sans doute, en ce sens que le nouveau venu était au moins +d'égale force, il était rare que Maurice pût gagner une partie contre +Lambert. Pour tout dire, ils se retiraient presque toujours _ex æquo_. + +Je dis à Maurice: + +--Je comprends que tu n'aimes pas Lambert, affaire d'amour-propre +froissé, tu ne peux pas le gagner. + +--Tu es un sot, me répondit sèchement Maurice; avant les parties de +dominos, je t'ai affirmé que cet homme était un coquin. _Après_, je +l'affirme encore et plus _certainement_. Du reste, sois tranquille, je +le gagnerai. + +En effet, au bout de quelques mois, Lambert perdait comme nous tous; +d'où je conclus que Maurice avait compris sa _manière de jouer_. + +J'ai dit que Lambert m'avait quelquefois emmené chez lui. Jamais il +n'avait fait à Maurice la moindre proposition. Mais un jour, c'était à +peu près à la moitié de la troisième année (et je parle de ce délai de +trois ans parce que ce fut à l'expiration de cette période que nous nous +trouvâmes séparés, par des circonstances dont je ferai plus loin +mention), un jour donc, Lambert, venant au bureau avec un visage +rayonnant, nous raconta que c'était la fête de sa femme, qu'il serait +bien aise, si nous voulions accepter tous deux un dîner sans cérémonie +et une tasse de thé dans la soirée. Pour mon compte, j'acceptai sans +hésiter. Je regardai Maurice, qui, à ma grande surprise, déclara qu'il +_remerciait_ Lambert de cette invitation et qu'il m'accompagnerait. Il +avait singulièrement appuyé sur le mot _remerciait_; mais, en somme, il +acceptait. J'en fus enchanté et je profitai d'un moment de tête-à-tête +pour lui serrer la main, en le félicitant de s'être débarrassé de ses +fausses préventions. + +--Ah! ah! fit-il en riant, tu prends bien les choses! + +Puis, redevenant tout à coup sérieux: + +--N'oublie pas ce que je t'ai dit: Cet homme est un coquin! + +--Alors pourquoi vas-tu chez lui? + +--_Parce que_ c'est un coquin. + +Je haussai les épaules. À six heures du soir, nous sonnions tous deux à +la porte de Lambert, qui demeurait dans une modeste rue, à cinq minutes +du ministère. C'était au quatrième étage, le dernier d'ailleurs de la +maison. Je savais que le loyer était de quatre cents francs. +L'appartement était petit, mais très convenable, et surtout d'une +excessive propreté. Bien qu'il fût évident qu'on avait donné à toutes +choses le petit _coup de fion_ de la circonstance, on devinait que +c'était là en tout temps un intérieur bien tenu, ou, pour tout dire, +tenu par deux femmes. + +Lambert vint à nous les mains ouvertes. La table était dressée dans la +chambre à coucher, le lit étant dissimulé par des rideaux de perse. + +Notre collègue présenta Maurice à sa femme. C'était, je l'ai dit, une +gracieuse petite créature, alerte, pimpante, à l'oeil brillant. Ce +jour-là, elle était charmante. Ses cheveux noirs, relevés avec goût, +faisaient ressortir la blancheur mate de son teint, et elle semblait +tout heureuse de cette fête improvisée en son honneur. + +La mère de Mme Lambert, qui se nommait Mme veuve Gérard, était une femme +de soixante ans, un peu forte, à l'oeil craintif, et paraissant, malgré +son âge, timide comme une jeune fille. D'ailleurs, elle semblait aimer +vivement son gendre, et je crois que jamais belle-mère n'avait mieux +compris la _passivité_ indispensable dans la vie de famille ainsi +organisée. + +Quant à Lambert, c'est l'homme heureux dans toute sa franchise. Pas de +contrainte, un _laisser-aller_ sincère qui me touchait plus que toutes +les protestations. Il n'avait pas besoin de nous dire que nous étions +_chez nous_, en étant chez lui. Cela se sentait de reste. + +La soirée fut charmante. Maurice, malgré ce qu'il m'avait dit encore le +matin même, semblait se livrer tout entier. Il était plein de +cordialité; je remarquai même--et ceci soit dit sans reproche,--que, +lorsque son regard s'arrêtait sur Mme Lambert, il était plein de +douceur, je dirai même de langoureux intérêt. + +Après le dîner, Lambert et sa femme descendirent. Car il est inutile de +dire qu'il n'y avait point de servante. Maurice et moi restâmes seuls +avec Mme Gérard. + +--Ainsi, demanda Maurice, continuant une conversation précédemment +commencée, les pauvres enfants se sont mis en ménage sans patrimoine? + +--Hélas! oui, monsieur, répondit Mme Gérard, il y a de cela six ans +maintenant. Mais voici le plus cruel. Mon mari avait un ami intime, que +j'appellerais presque un frère. Cet ami lui avait formellement promis +qu'à sa mort il laisserait sa petite fortune à notre fille. Mon mari +mourut le premier; son ami me répéta sa promesse; et quand le mariage se +fit, je comptais pour mes chers enfants sur cet héritage plus ou moins +prochain. Mais un accident amena la mort de cet ami, et... + +--Et il n'avait pas fait de testament, acheva Maurice. + +--En effet. Vous savez que ce sont là des choses qu'on remet toujours au +lendemain. C'est une faiblesse qu'il est bien difficile de blâmer... + +--Si bien que cette dot, sur laquelle pouvait compter Lambert, +s'évanouit tout à coup... + +--Oh! il ne se plaignit pas. Il se mit au travail avec courage et +persévérance. Du reste, vous savez aussi bien que moi la façon dont il +se conduit... C'est un coeur d'or. + +--Et quel était le chiffre de cette petite fortune? + +--Une centaine de mille francs. Mais, entre les mains de Lambert, ce fût +devenu une véritable fortune; car il est bien intelligent, monsieur, et +si vous l'aviez entendu expliquer ses plans... + +--Avant le désastre, bien entendu. + +--Certainement. Depuis il n'en a plus parlé. + +Lambert et sa femme rentrèrent dans le salon. + +La soirée s'écoula. Vers dix heures, Maurice se plaignit d'une douleur +névralgique à la tempe. + +--Vous n'auriez pas un peu de laudanum? demanda-t-il à Lambert. + +--Non, répondit celui-ci, ni rien qui y ressemble. + +--Cela se passe, du reste. + +Quelques personnes étaient venues achever la soirée chez les Lambert; je +ne fis guère attention à elles, car je ne les connaissais point. Je +remarquai seulement une veuve d'une trentaine d'années, assez gentille. + +Mme Gérard, voyant que je la regardais, me dit à voix basse et en +souriant: + +--Si vous n'étiez pas si jeune, voilà une charmante femme... et cinq ou +six mille livres de rente. + +--Et pas de testament à faire, dit Maurice en souriant et du même ton. + +Je quittai la maison, enchanté de ma soirée. Je ne voulus même point, en +sortant, demander à Maurice quel était son avis. Je sentais que ses +préventions m'auraient fait l'effet d'une véritable ingratitude. + +Quelques mois se passèrent. Aucune circonstance ne se produisit, du +moins _à ma connaissance_, qui pût influer d'une façon défavorable sur +mes relations avec Lambert. Je dois reconnaître, d'ailleurs, que Maurice +paraissait avoir abandonné son système d'ironie à l'égard de sa +_victime_, comme j'appelais Lambert en plaisantant. Maurice ne me +parlait jamais de lui. Seulement, une nouvelle invitation nous ayant été +adressée par Lambert, Maurice l'avait refusée, mais très poliment. + +Nous continuions, comme par le passé, à nous réunir tous les quinze +jours dans la soirée, au café dont j'ai déjà parlé. C'étaient toujours +les mêmes parties de cartes et de dominos. + +Un soir, c'était en plein été, le 12 août 187., il était environ sept +heures. Nous avions dîné ensemble, Maurice et moi. Nous nous dirigeâmes +vers notre café; quelques-uns de nos collègues nous avaient précédés. La +conversation s'engagea, puis on apporta les cartes. Les parties +s'organisèrent. Quelqu'un fit alors remarquer que Lambert n'était point +encore venu, et le fait était d'autant plus extraordinaire que sa +ponctualité était la même, qu'il s'agit du travail ou d'une partie de +plaisir. Huit heures sonnèrent. Lambert ne venait pas. Je ne sais quelle +vague inquiétude s'emparait de moi. + +--Lambert serait-il malade? dis-je à voix haute. + +--Impossible, répondit quelqu'un. N'est-il pas venu au bureau dans la +journée? N'est-il pas parti en même temps que nous, bien portant comme à +l'ordinaire? + +On me suggéra l'idée de l'aller chercher; je ne sais qui. Mais ce +n'était pas Maurice, qui paraissait absorbé dans une laborieuse partie +de piquet. Je pris mon chapeau, sortis du café, et, quelques minutes +après, je sonnais à la porte de Lambert. + +Il vint m'ouvrir et parut surpris de me voir. + +--Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il. + +Sa femme était derrière lui; j'entrai dans la chambre. La vieille mère +se trouvait à sa place accoutumée. + +--Mais, répondis-je en riant, il y a simplement ceci: on vous attend au +café, et je viens vous enlever. + +Lambert sembla hésiter, puis: + +--Non, pas ce soir, dit-il. Il fait si chaud que, ma foi, j'aime mieux +rester ici, bien à mon aise... on étouffe dans votre café! + +--Tu m'as promis de rester, dit doucement sa femme. + +--Vous voyez, reprit Lambert, ma parole est engagée. + +--Ah! madame, fis-je en m'adressant à la femme, nous ne vous prenons +votre mari qu'une seule fois en quinze jours: Vous n'avez pas le droit +de le garder, il est à nous... + +Enfin, j'insistai tant et si bien, que Lambert se décida: il embrassa sa +femme qui sourit en levant le doigt comme si elle eût voulu lui exprimer +un mécontentement plaisant; il serra la main de sa belle-mère et me +suivit. + +Sa femme nous accompagna jusqu'au palier. + +--Ah! dit Lambert en se retournant, n'oublie pas de rentrer l'oiseau +avant de te coucher... Il y a eu de l'orage quelque part, et la nuit +pourrait être fraîche. + +--Oui, mon ami. + +Je note ces futiles circonstances, parce que pas un détail de cette +scène n'a pu sortir de ma mémoire, en raison des événements terribles +qui l'ont suivie. + +--Ma foi, me dit Lambert, comme nous nous dirigions vers le café, je ne +sais quelle paresse me tenait aujourd'hui, mais je m'étais bien juré +cependant de ne pas sortir. + +--Je suis un tentateur, répliquai-je; mais en somme vous n'êtes +peut-être pas fâché d'avoir été tenté. + +Nous arrivions. Un instant après, Lambert était engagé dans une +vigoureuse partie de dominos à quatre. Maurice était son partner. + +La soirée se passa comme à l'ordinaire. Dix heures sonnèrent. + +À ce moment, la porte du café s'ouvrit violemment; une femme haletante, +essoufflée, se précipita dans l'intérieur, courut à Lambert, le prit par +le bras, et d'une voix que l'émotion rendait presque inintelligible: + +--Monsieur! monsieur! venez vite! Ah! mon Dieu! la pauvre femme! + +Nous restâmes stupéfaits. Lambert était devenu horriblement pâle. + +--Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé? demandâmes-nous tout d'une voix. + +Nous apprîmes alors qu'un horrible accident venait d'arriver; Mme +Lambert était tombée par la fenêtre, et s'était tuée sur le coup. + +Nous nous élançâmes aussitôt, sans raisonner, vers la maison de notre +ami, qui, plus prompt que nous, courait de toute la vitesse de ses +jambes. Maurice lui-même semblait très ému, et m'entraînait en me +serrant le bras. Nous pénétrâmes dans la cour de la maison, encombrée +par les voisins et les locataires. + +Nous nous frayâmes un passage à travers la foule, et parvînmes au milieu +de la cour. Là, un horrible spectacle frappa nos regards. + +Une masse sanglante gisait sur le sol. La tête avait frappé le pavé, et +sous le choc s'était ouverte; la cervelle avait jailli hors du crâne. +Pauvre petite femme! Tout ce corps était brisé, écrasé, mutilé; la face +disparaissait sous des plaques sanglantes. Lambert était à genoux auprès +d'elle; il avait passé son bras sous le cou de la morte, et, les yeux +fixés sur cette horrible destruction, il restait pâle, inerte, sans voix +et sans larmes. Mais on voyait tout son visage se crisper sous les +tortures d'une effroyable émotion. + +Je ne sache rien de plus terrible. Avoir quitté, il y a deux heures à +peine, une femme qu'on aime, l'avoir laissée pleine de vie, de santé, +d'avenir... et tout à coup, sans transition, la voir, là, sous ses yeux, +inanimée, défigurée, sanguinolente... c'est plus que n'en peut supporter +la constitution humaine. Lambert tomba en arrière, à demi évanoui. On +l'entraîna loin de cette scène déchirante. + +Quant à la mère de cette pauvre femme, son état était plus effrayant +encore: elle avait vu sa fille tomber par la fenêtre, et subitement, +comme par un coup de foudre, elle avait été frappée de paralysie... ses +jambes avaient refusé de la porter, et elle était restée dans son +fauteuil, clouée, la tête seule et le cerveau vivant encore en elle... +elle attendait qu'on lui remontât le corps de sa bien-aimée... + +Nous prîmes le cadavre sur nos bras, et lentement... oh! bien lentement, +comme si nous avions craint de faire du mal à la morte, qui, hélas! ne +pouvait plus souffrir, nous parvînmes à l'appartement de Lambert, et +nous déposâmes sur le lit ces restes sanglants et inanimés. + +Comment l'accident était-il arrivé? Comme arrivent tous les accidents. +Mme Lambert avait voulu retirer la cage de l'oiseau avant de se mettre +au lit. Cette cage était suspendue à un clou, situé en dehors de la +fenêtre. À ce moment, avait-elle été prise d'un étourdissement? +avait-elle perdu l'équilibre? son pied avait-il glissé? toujours est-il +qu'elle était tombée dans la cour, la tête la première, entraînant la +cage et, avec une telle force que le clou avait été arraché du mur. + +Inutile de dire que la cage avait été brisée en mille pièces. + +Les voisins qui occupaient l'appartement d'en face l'avaient vue tomber +et avaient poussé des cris déchirants. Mais il était trop tard... + +Que faire? notre présence était inutile. Lambert était assis auprès du +lit de sa femme, la tête cachée dans ses mains, ne parlant pas, n'ayant +même pas la force de pleurer. Je lui serrai la main en silence, et nous +nous retirâmes. + +En m'en allant avec Maurice, je ne lui adressai pas la parole. Son +visage était blanc comme un linge. En passant devant le ministère: + +--J'ai oublié quelque chose au bureau, me dit-il. Attends-moi une +minute. + +Il monta et redescendit presque aussitôt. Nous nous séparâmes sans nous +être dit un mot. + +Le lendemain, je passai chez Lambert en me rendant à mon bureau: il se +jeta dans mes bras, et pleura. + +--Courage, lui dis-je en pleurant malgré moi. + +Mais je sentais que les consolations banales n'étaient point de mise en +semblable circonstance, et je partis. Naturellement, Lambert ne pouvait +venir au bureau de quelques jours. + +Maurice s'absenta lui-même pendant une semaine; il ne rentrait pas chez +lui. Enfin, au bout de huit jours, il arriva au ministère: + +--Écoute, me dit-il, je vais bien t'étonner. Je donne ma démission et je +quitte le ministère... + +--Impossible, m'écriai-je, quel est ce caprice? + +--Je veux voyager. Je me sens malade. En somme, ce que nous faisons ici +n'est pas gai, viens avec moi. Tu as, comme moi, besoin de distractions. + +J'étais dans une de ces dispositions d'esprit où les résolutions +violentes semblent être un soulagement. Je ne sais comment ni pourquoi, +mais j'imitai Maurice, nous envoyâmes tous deux notre démission au +ministère, et, le soir même, nous partions pour l'Angleterre. + +..................................................................... + +Il n'entre pas dans mon dessein de raconter les incidents de nos +pérégrinations. Nous visitâmes successivement les trois royaumes: +l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande; nous passâmes ensuite en Belgique, +puis en Allemagne. Au bout d'un an, nous nous trouvions à Francfort, +venant de Hombourg, où nous étions restés deux mois. Nous étions au mois +de septembre; il y avait donc treize mois environ que nous avions quitté +la France. + +Les premières étapes de notre voyage avaient été _dévorées_ avec une +inconcevable rapidité. Maurice m'entraînait, comme s'il eût voulu fuir +quelque chose. Je l'avais interrogé. Je lui avais demandé s'il était +survenu dans son existence un de ces terribles accidents qui font de la +distraction une nécessité. Il m'avait répondu négativement; mais je +n'avais pu m'empêcher de supposer qu'il ne me disait pas la vérité. Mon +imagination était même allée plus loin; et j'avais tenté d'établir un +lien entre la mort de Mme Lambert et ce départ précipité. Des relations +auraient-elles donc existé entre elle et mon ami, sans que je le susse? +Ainsi aurait pu s'expliquer aussi l'antipathie que lui inspirait le +mari? Mais il était impossible pour moi de m'arrêter à cette hypothèse. +À Paris, Maurice vivait en quelque sorte _avec_ moi; nous ne nous +quittions pas, et chacun de nous savait, heure par heure, ce que l'autre +faisait. Avait-il donc connu cette pauvre femme autrefois? Pourquoi m'en +eût-il fait mystère? Ces sortes d'aventures n'avaient jamais été +secrètes entre nous; et nous nous faisions part de nos peines ou de nos +joies de coeur. Puis Mme Lambert avait à peine vingt-trois ans, lorsque +la mort l'avait frappée. Elle s'était donc mariée à seize ans. Comment +Maurice l'eût-il connue avant son mariage? J'abandonnai cette +supposition. + +J'essayai plusieurs fois d'amener la conversation sur l'événement +douloureux qui avait précédé notre départ; mais, à chaque tentative, je +remarquai que Maurice détournait la conversation. Si bien que je me +décidai à m'abstenir de toute allusion à ce sujet. + +Nous étions tenus régulièrement au courant de ce qui se passait à Paris; +dans chaque ville, nous trouvions des lettres et nous nous les +communiquions. Cependant, j'avais cru remarquer que Maurice me lisait +presque toujours les siennes et ne les plaçait pas sous mes yeux. Je +pensai que décidément je ne m'étais pas trompé et que quelque rupture, +quelque douleur amoureuse avaient motivé son étrange conduite. Je ne +m'en plaignais pas, d'ailleurs; entre temps, il m'était survenu un petit +héritage qui me permettait une certaine aisance, si bien que je ne +regrettais ni ma position abandonnée, ni l'intéressant voyage auquel je +m'étais si rapidement décidé. + +Un jour donc du mois de septembre, Maurice, revenant de la poste, où il +était allé chercher nos lettres, me dit brusquement: + +--Cher ami, nous repartons pour Paris. + +J'avoue que ce nouveau caprice me parut intolérable, et, avec une +vivacité dont je ne pus me rendre maître, je reprochai à Maurice sa +versatilité et surtout la désinvolture avec laquelle il disposait de mon +temps et de ma volonté. + +Maurice leva sur moi ses yeux tristes et profonds. + +--Pardonne-moi, me dit-il, mais _il faut_, il faut absolument que nous +allions à Paris... dans huit jours tu sauras tout, et tu me pardonneras. + +Mon ami était si pâle, je compris si bien qu'une émotion terrible et +involontaire le dominait, que je lui tendis la main et m'empressai de +boucler ma malle, pour partir le plus tôt possible. + +..................................................................... + +Pas un mot ne fut échangé pendant tout le voyage. Maurice s'était appuyé +dans l'angle du wagon que nous occupions; la tête dans les mains, il +réfléchissait profondément, puis il me regardait, me souriait et +retombait dans ses méditations. + +Enfin nous arrivâmes à Paris: c'était le matin. Nous prîmes une voiture, +et, nous étant fait conduire à notre domicile, nous réparâmes le +désordre de notre toilette. Puis nous allâmes déjeuner. + +--L'heure est venue, me dit tout à coup Maurice. Ne m'interromps pas, il +s'agit de Lambert... de cet excellent et honnête M. Lambert. Tiens, lis +cette lettre... + +Et il me passa une enveloppe qui portait une date ancienne de quatre +jours seulement. C'était évidemment le contenu de cette lettre qui avait +décidé notre brusque retour. + +--Le dernier paragraphe, me dit Maurice + +..................................................................... + +Voici ce que je lus: + +«Notre ami Lambert, resté veuf après le terrible accident que vous +connaissez, va se remarier. Il épouse Mme Duméril, une veuve qui, +dit-on, a quelque fortune. Le mariage se fera dans les premiers jours du +mois d'octobre.» + +--Eh bien? demandai-je à Maurice en lui rendant sa lettre. + +--Connais-tu cette Mme Duméril? + +--Non, pas que je sache, du moins. + +--C'est cette jeune veuve qui se trouvait chez... cet homme, le jour où +nous y avons dîné... + +Et comme je semblais attendre qu'il continuât: + +--Te souviens-tu de ce que je t'ai plusieurs fois répété au sujet de +Lambert? + +--Veux-tu parler de tes préventions? je me souviens parfaitement que tu +prétendais ne voir en lui qu'un... + +--Qu'un infâme coquin... + +--Mais je suppose que tu as abandonné cette opinion, démentie par tant +de circonstances?... + +--Si bien démentie que dans quelques heures tu auras la preuve... la +preuve, entends-tu bien? que jamais pire misérable n'a existé. + +--Je ne te comprends pas... + +--Tu me comprendras. Inutile de te demander si je puis compter sur toi. + +--Je voudrais cependant savoir... + +--Aie confiance. T'ai-je jamais trompé, et ne t'ai-je pas toujours +prouvé jusqu'ici que je voyais juste?... + +L'air d'assurance avec lequel s'exprimait Maurice laissait si peu de +prétexte à l'expression d'un doute que je me décidai à me livrer à lui. + +--Où allons-nous? lui demandai-je quand nous sortîmes du restaurant. + +--- Chez Mme Duméril. + +Je sentis que toute question comme toute remontrance seraient inutiles, +et je renonçai à deviner son projet. + +Chemin faisant, Maurice m'avait appris que, depuis la mort de sa fille, +Mme Gérard demeurait chez la jeune veuve, que, d'ailleurs, elle était +complètement paralysée et incapable d'aucun mouvement. Seulement +l'intelligence était encore vivace, et la vieille dame pouvait parler. + +Je reconnus alors que, pendant toute la durée de notre absence, Maurice +s'était tenu soigneusement au courant de tout ce qui intéressait +Lambert: il n'avait pas quitté le ministère, et notre départ simultané +avait même été cause de son avancement rapide. Il était maintenant +commis principal à trois mille francs. + +Mme Duméril demeurait dans une de ces grandes maisons de la rue de +Sèvres qui ont encore conservé les allures hautaines du faubourg +Saint-Germain: large porte, large escalier, larges fenêtres, plafonds +élevés, de l'air et de la lumière à profusion; au fond, un jardin. Elle +occupait un appartement au deuxième étage, ayant vue sur le jardin. + +Maurice demanda au concierge si la veuve était chez elle, et sur la +réponse affirmative qui lui fut faite, nous montâmes rapidement. Une +servante nous introduisit dans un salon modestement, mais +confortablement meublé. Mme Duméril nous reconnut et nous accueillit +gracieusement, quoique on pût lire sur son visage une certaine surprise. + +..................................................................... + +C'était une femme de trente ans environ, un peu grasse. Son teint était +d'une blancheur de lait, la joue agréablement rosée, l'oeil brillant et +doux à la fois; ses cheveux blonds semblaient abondants. En somme, +c'était une très gracieuse et, selon l'expression consacrée, une très +appétissante personne. + +--Madame, lui dit Maurice après que les politesses d'usage eussent été +échangées, pardonnez-moi l'indiscrétion de ma demande; mais est-il +_vrai_ que vous soyez sur le point d'épouser M. Lambert?... + +--Mon Dieu, monsieur, répondit la veuve en souriant et en découvrant +deux rangées de dents d'une admirable blancheur, il ne peut y avoir là +aucune indiscrétion, puisque nos bans sont publiés... + +--Alors, j'abuserai encore de votre complaisance en vous demandant si M. +Lambert ne doit pas venir aujourd'hui chez vous à trois heures... + +--En effet, monsieur... + +--Mme Gérard est ici, n'est-ce pas? continua Maurice, poursuivant son +interrogatoire. + +--Oui, monsieur, fit un peu sèchement Mme Duméril, qui commençait à +s'étonner de ces questions multipliées. + +Mais Maurice, qui semblait suivre un plan fixé d'avance, se tourna vers +moi: + +--Prie madame de te conduire auprès de Mme Gérard, j'aurais à causer +quelques instants _seul_ avec elle. + +..................................................................... + +Ce fut à mon tour de trouver le procédé excentrique. Cependant je me +levai et regardai Mme Duméril, qui paraissait hésitante. + +--Écoutez, dit alors Maurice en se levant aussi et comme s'apercevant +tout à coup de l'étrangeté de ses allures, il s'agit d'un intérêt des +plus graves... Oui, des plus graves. Nous n'avons pas une minute à +perdre, pardonnez-moi donc si je ne mets pas à mes requêtes les formes +ordinaires... il y va de l'honneur et de la vie de quelqu'un. + +Mme Duméril me regarda; je lui fis signe d'obéir au désir de mon ami, +qui se promenait avec agitation, les yeux fixés sur la pendule. Un +instant après, j'étais auprès de Mme Gérard, et la veuve retournait +auprès de Maurice. + +Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que j'entendis Mme Duméril +pousser un cri; puis la voix de Maurice s'éleva, il semblait qu'il +plaidât chaudement une cause grave. La veuve répétait, d'un accent qui +arrivait à une tonalité aiguë: + +--Ce n'est pas possible! + +Puis la voix sévère de Maurice plaidait, plaidait encore. Une demi-heure +passa ainsi. Je ne savais que penser. La vieille mère me demandait ce +qui pouvait causer une semblable émotion à la fiancée de son fils, et je +ne pouvais répondre. Enfin la porte s'ouvrit. Mme Duméril entra +horriblement pâle, suivie de Maurice, très calme, mais également pâle. + +--Viens, me dit-il. + +....................................................................... + +La veuve nous suivit; puis elle nous ouvrit une porte latérale donnant +dans un petit cabinet qui attenait au salon. + +--Vous avez bien compris? lui demanda Maurice. + +--Oui... mais je ne sais... aurai-je la force? + +--Il le faut, madame, il le faut, reprit impérieusement mon ami. Du +reste, vous ne serez pas longtemps seule avec lui. Ah! attendez, nous +allons rouler ici le fauteuil de Mme Gérard. + +Nous lui obéîmes; Maurice prit dans sa main la main inerte de la +paralytique, et plongeant son regard dans le sien: + +--Écoutez bien, madame, mère de la pauvre morte, écoutez bien ce qui va +se passer... et n'oubliez pas qu'il n'y a pas d'impunis. + +--Quoi donc? qu'y a-t-il? demanda la malade. + +Au même instant on sonna à la porte. + +--Le voilà, dit la veuve. + +--Courage, maintenant, et souvenez-vous de _tout_ ce que je vous ai dit. + +Nous nous renfermâmes dans le cabinet, qui était éclairé par une large +fenêtre. Maurice tira de sa poche un pistolet à deux coups, fit jouer +les chiens, puis le désarma et le remit en place. + +Du cabinet où nous étions on entendait tout ce qui se disait dans le +salon. + +Je reconnus immédiatement la voix de Lambert, cette voix pleine, +franche, honnête, que je connaissais si bien. + +La conversation s'engagea par des banalités. Évidemment la veuve était +préoccupée et cherchait comment entamer le sujet qui motivait notre +présence dans ce cabinet. + +--Ah! à propos, fit-elle tout à coup, j'oubliais de vous dire quelque +chose de... très curieux... oui, très curieux, en vérité. Dans le roman +que vous m'avez prêté l'autre jour, j'ai trouvé ceci... + +Maurice me saisit le poignet et le serra fortement. + +Il y eut un silence dans le salon. Puis la voix de Lambert reprit: + +--C'est curieux, comme vous dites... + +Cette voix ne trahissait pas la moindre émotion. + +--Allons, il est très fort, murmura Maurice. + +--Mais, reprit Mme Duméril, vous n'avez pas remarqué, il y a du sang +après ce clou... + +--Du sang! cria Lambert. Puis, se remettant aussitôt: Mais vous n'avez +pu trouver ce clou dans le livre dont vous parlez, car je l'ai acheté +chez le libraire qui demeure juste en face de chez vous et je ne suppose +pas... que l'on mette dans des romans des clous en place de signets. + +--Mais... vous connaissez ce clou?... + +--Certainement... c'est-à-dire non; pourquoi voudriez-vous que je le +connusse? + +--Enfin, cela ne fait rien... en tous cas, ce clou va m'être très utile; +soyez donc assez bon pour l'enfoncer dans le mur de la fenêtre, là, un +peu en dehors... + +J'entendis que la fenêtre s'ouvrait. + +--Tenez, voici le marteau... là, voyez-vous... J'y accrocherai la cage +de mon petit oiseau... + +..................................................................... + +Lambert laissa échapper une exclamation aussitôt réprimée. + +--Mais, voyons donc, continua la veuve d'une voix câline, pourquoi +hésitez-vous? + +Lambert fit un pas vers la fenêtre; puis quelque chose tomba. +Évidemment, c'était le marteau qui s'échappait de ses mains... + +--C'est donc vrai, cria Mme Duméril... vous avez assassiné votre +femme... + +Deux cris partirent simultanément, poussés par Lambert et par Mme +Gérard. Maurice mit la main sur le bouton de la porte. + +--Quoi! dit Lambert d'une voix étranglée... plaisanterie! assassinée! +Qui? Moi? Ah! ah! + +Il se laissa tomber sur un fauteuil. + +--Oui! s'écria Mme Duméril, et la police vous cherche... dans dix +minutes, elle sera ici... + +J'entendis Lambert bondir sur ses pieds; puis d'un accent qui n'avait +rien d'humain: + +--La police! il n'y a pas de preuves! + +--Pardonnez-moi, dit alors Maurice en ouvrant brusquement la porte, son +pistolet à la main, il y a des preuves, vous êtes un assassin. + +...................................................................... + +J'étais entré derrière Maurice. Lambert était debout, l'oeil hagard, +fasciné, la bouche ouverte. + +Maurice marcha vers lui. + +--Assassin! répéta-t-il. + +Lambert s'élança vers la porte; mais Maurice l'avait prévenu, et, lui +appuyant le canon de son pistolet sur le front: + +--Un pas et je vous tue comme un chien! + +Puis, le saisissant vigoureusement par le bras, il le poussa sur le +canapé, où le misérable tomba de toute sa hauteur. + +Son visage était livide, décomposé, horrible à voir. + +--Monsieur, lui dit Maurice, la police sait tout... quelqu'un vous a vu +arracher le clou qui soutenait la cage, y substituer celui-ci... il y a +encore d'autres preuves... mais nous ne voulons pas vous perdre. Nous +vous offrons une porte de salut. + +Lambert releva la tête; de grosses gouttes de sueur coulaient sur son +front. Maurice posa sur la table du papier, une plume et de l'encre. + +--Approchez-vous, dit-il à Maurice, et écrivez. + +Le misérable obéit. + +--Écrivez: _Puisque tout est découvert, j'avoue avoir assassiné ma +femme, Marianne Gérard; c'est moi qui suis volontairement cause de sa +mort, quoique toutes les circonstances aient été préparées par moi pour +faire croire à un accident_. + +Lambert écrivait machinalement, sans paraître comprendre le sens +terrible des caractères qu'il traçait. + +--Signez, maintenant, dit Maurice, et datez. + +Lambert signa et data. + +..................................................................... + +Maurice prit le papier, relut à haute voix, puis: + +--Maintenant, voici ce que vous allez faire. Deux hommes sont en bas, +que je vais faire monter. Ces deux hommes vous conduiront à Bordeaux, +ils ont leurs instructions; là vous vous embarquerez sur un navire pour +la terre de Van-Diémen... Si jamais vous reparaissez en France, soyez +tranquille, je vous retrouverai et je vous conduirai moi-même à +l'échafaud. + +«Va, me dit-il, les hommes sont auprès de la porte cochère causant +ensemble. + +Cinq minutes après, je remontai, Lambert était accroupi sur le tapis, ne +faisant pas un mouvement. L'un des deux hommes lui mit la main sur +l'épaule; il tressaillit, regarda, frissonna encore, puis, se tournant +vers Maurice: + +--Vous ne me trompez pas, au moins? + +--Non, fit Maurice avec dégoût, vous avez ma parole... + +Lambert se leva, sembla vouloir parler; Maurice lui montra +impérativement la porte. Les trois hommes sortirent. + +................................................................... + +Nous étions stupéfaits. Mme Duméril était tombée sur un fauteuil et +regardait fixement à terre; la paralytique pleurait et gémissait. + +Maurice reprit le premier son sang-froid: + +--Avouez, madame, dit-il à la veuve, que vous l'avez échappé belle. + +--Oh! monsieur, quel horrible événement... mais comment avez-vous su +cela? Quel est ce témoin dont vous parlez? + +--Ce témoin... il n'y en a pas. Je suis seul à connaître ce secret... + +--Nous expliqueras-tu? m'écriais-je à mon tour. + +--Demain soir. D'ici là, veillons au départ de notre +prisonnier. À demain donc, madame, si vous le permettez. + +--Je vous en prie, répondit la veuve. + +.................................................................. + +Le lendemain, nous étions exacts au rendez-vous. Maurice nous montra +d'abord une dépêche télégraphique venant de Bordeaux. Lambert avait été +embarqué, et le navire avait mis presque immédiatement à la voile. + +--Maintenant, dit Maurice, je suis à vos ordres. + +Nous nous plaçâmes autour d'une table, qu'éclairait une lampe à +abat-jour. La paralytique contemplait Maurice avec une sorte d'effroi; +quant à Mme Duméril, sa pâleur disait assez les émotions terribles +qu'elle avait éprouvées depuis la veille. + +--Ne croyez pas, dit alors Maurice, qu'il y ait en tout cela rien qui +ressemble à la seconde vue ou au magnétisme: non que je nie la terrible +puissance d'un agent encore presque inconnu; mais, dans le cas qui nous +intéresse ici, il n'y a rien que de fort simple. + +Maurice tira de sa poche un rouleau de papiers soigneusement ficelés, +les posa sur la table, et à côté d'eux, deux clous, l'un long à tête +plate et qui paraissait avoir été serré dans un trou plâtreux, l'autre +court et à crochet. + +--Avant tout, continua Maurice, il faut que je vous explique comment et +pourquoi _à première vue_, ce Lambert m'a paru tel qu'il était en +réalité, et pourquoi dès qu'il m'a abordé, j'ai reconnu que c'était un +infâme coquin, ainsi que je l'ai dit le soir même de notre première +rencontre à mon ami que voilà. + +Je fis de la tête un signe d'assentiment. + +--Permettez-moi de vous exposer une théorie qui est vraie, et que vous +reconnaîtrez comme _telle_, puisque les événements qui viennent de se +produire en sont une preuve évidente. Nous avons cinq sens, l'ouïe, +l'odorat, le goût, le toucher et la vue. Je parle de l'ouïe en premier +lieu et avec intention. Car de là, ma démonstration sera d'autant plus +claire. Nul de vous n'ignore que certains sons flattent l'oreille; que +d'autres, au contraire, heurtent et déchirent le _tympan_, selon +l'expression familière, mais juste. Un son unique peut être trop +violent, causer une sensation désagréable par son fracas; mais tout son +unique étant nécessairement juste, la sensation qu'il produit n'est pas +comparable à celle qu'éveille une _combinaison_ de sons dont l'union est +désagréable, autrement dit une combinaison fausse, une note fausse, +c'est-à-dire se produisant simultanément avec d'autres notes qui lui +sont naturellement antipathiques. En d'autres termes, toute oreille bien +formée souffre d'un accord faux. Mais aussi, il ne faut pas oublier que +certaines oreilles sont plus sensibles que d'autres; que tel son qui +produira chez celui-ci une impression brièvement pénible, sera pour tel +autre une souffrance véritable. + +C'est ainsi que la _justesse_ de l'oreille de Paganini l'a amené, au +dire de tous les vrais connaisseurs, à une _justesse_ de jeu inconnue +avant comme après lui. Il y a là une relativité qui s'explique, je le +répète, par une construction plus ou moins parfaite de l'organe, par une +sensibilité plus ou moins exquise. Mais, ce qui est vrai de l'oreille, +ne l'est-il pas des autres sens? Si fait, en vérité, toute odeur qui +_sonne_ juste est agréable à l'odorat, toute odeur qui _sonne_ faux le +blesse et le gêne. Ainsi du goût. Certaines combinaisons de _notes_ +gastronomiques flattent le palais, d'autres au contraire le heurtent et +le dégoûtent; parce que l'accord est juste dans le premier cas, faux +dans le second. Il en est de même pour le toucher. La répulsion +qu'inspirent les objets glutineux, visqueux, n'a pas d'autre motif que +le désaccord d'une impression humide et froide, là où on s'attendait à +trouver sec et chaud. Il y a accord faux dans l'impression qui se +produit entre l'organe du tact et l'objet touché. Et j'arrive alors à +l'organe visuel, aux yeux. Sur quoi se base toute la théorie de l'art +plastique? Sur la symétrie, qui n'est autre chose que la combinaison de +_notes_ à rapports justes. Symétrie, harmonie. Et voyez, la langue même +a consacré cette identité. En architecture, en peinture, en sculpture, +il y a des notes justes et des accords faux. Mais ici, il faut s'arrêter +un instant à l'organe de la vue. Les yeux produisent le regard, lancent +leur note qui, ne vous y trompez pas, n'est pas généralement la même, de +l'un et de l'autre oeil. Les deux notes-regards ne sont pas +nécessairement _à l'unisson_, mais elles sont en tierce, en quarte, si +vous voulez, et produisent soit un regard juste, soit un regard faux. + +Or, voyez-le, ici encore la pratique a devancé la théorie. On parle tous +les jours d'un regard _faux_. Rien n'est plus exact. Il y a des hommes +dont le regard _sonne_ faux. Mais ici, comme pour tous les autres sens, +il y a, de la part de l'observateur, sensibilité plus ou moins exquise +de l'organe d'examen. _Mes_ yeux, à moi, sont doués de cette +sensibilité; une note fausse en peinture, en art, me cause une véritable +_douleur_ comme celle qui déchire l'oreille à l'audition d'une +discordance musicale... et notamment, le regard d'un autre homme, alors +qu'il _sonne faux_, me frappe au premier coup d'oeil, me fatigue ou me +_blesse_. Or, le regard de Lambert sonne effroyablement faux, c'est une +de ces discordances qui ébranlent les nerfs et les font douloureusement +vibrer. Ce que j'ai remarqué là, nul de vous ne l'avait compris, saisi. +Et cependant, voyez, il y a des degrés; selon le degré de fausseté dans +l'accord visuel, l'homme sera timide ou cauteleux, ou lâche, ou +réellement coquin et misérable. Pour Lambert, je ne m'y pouvais tromper, +cet homme était capable de tout, ses yeux _sonnaient_ l'hypocrisie +criminelle... + +Maurice fit une pause; je réfléchissais à l'étrangeté du paradoxe, tout +en m'avouant tout bas à moi-même, qu'il ne s'était _jamais_ trompé. Il +reprit presque aussitôt. + +--Donc, cette impression m'ayant frappé, je m'étais dit: «Cet homme est +capable de tout. Il commettra quelque crime. Étudions-le.» Lambert n'est +pas un homme ordinaire, et c'est là ce qui l'a trahi. Avez-vous +remarqué, continua Maurice en s'adressant à moi, que jamais Lambert n'a +eu un mouvement, je ne dirai pas de colère, mais même d'impatience, même +de dépit. Toujours la placidité la plus complète, la plus parfaite, la +plus absolue. Or, comme la chose est impossible, comme il est +antipathique à la nature humaine de ne pas ressentir et de ne pas +traduire ses impressions d'une façon quelconque, restait à trouver +comment chez lui se traduisaient, se _formulaient_ ces impressions. +L'étude a été longue, très longue. Son visage était toujours impassible, +d'autant plus impénétrable qu'il semblait plus ouvert. Jamais un +froncement de sourcils, jamais le moindre tremblement de la lèvre, +jamais un clignement de la paupière, rien enfin qui parût répondre à une +émotion, de quelque nature qu'elle fût. Ainsi, un trait curieux. Un +jour, au café, un garçon laissa tomber un plateau chargé, juste derrière +le dos de Lambert. Pas un muscle de son visage ne bougea; ce ne fut que +quelques secondes après que sa physionomie exprima l'étonnement, mais +parce qu'il avait compris ce qui s'était passé, et qu'_il fallait_ +mettre son visage à l'unisson des nôtres. Vous vous souvenez encore de +nos parties de dominos; je ne pouvais que difficilement le gagner. Voici +pourquoi: lorsque je joue, et que je prête volontairement mon attention +au jeu, je ne perds pas de vue la physionomie de mon adversaire, et les +signes imperceptibles pour tous, mais perceptibles pour moi, traduisant +sur le visage la joie, ou l'hésitation, ou le dépit, à chaque dé relevé +ou poussé, m'instruisent de tout ce que j'ai besoin de savoir. Du reste, +ces études physionomiques sont connues, banales même, et je n'insiste +pas. + +«Mais, pour Lambert, le cas n'était pas le même. Je le répète, sur son +visage pas un signe. Et ce fut cependant aux dominos que je résolus le +problème tant cherché. Comment, chez cet homme, se traduisent +physiquement les émotions morales?--Vous n'avez peut-être pas oublié +qu'il avait l'habitude de relever les dominos de la main gauche et de +les tenir tous, prenant un à un avec la main droite ceux qui lui étaient +nécessaires. Eh bien! là était la solution. + +«C'était dans les mains de cet homme que se traduisaient ses émotions. +J'ai noté, catalogué en quelque sorte, la physionomie animée de ses +doigts. Quelques exemples. Lorsqu'il était surpris, ses doigts se +serraient fortement les uns contre les autres; était-il satisfait? au +contraire, il y avait comme une détente naturelle de tous les muscles de +la main: ses doigts s'écartaient, s'allongeaient, se mettaient _à +l'aise_. Dans la colère, il abaissait le pouce sur la paume en le +recouvrant des quatre autres doigts; dans la préoccupation, il frottait +le creux de sa main du bout de ses quatre doigts. Sans le savoir donc, +sa main me parlait comme l'eût fait sa physionomie.. C'était un homme +très fort, qui avait habitué les muscles de sa face à lui obéir; mais il +avait compté sans les mouvements réflexes, sans l'observateur et sans la +fausseté de son regard. Du jour où je découvris son _alphabet_ moral, je +sus que je le tenais. Il ne s'agissait plus que de savoir son passé et +de deviner vers quelle infamie tendait sa pensée. + +«Lambert était le fils de petits négociants qui avaient mené pendant +toute leur vie une existence gênée. Dès l'âge de raison, Lambert avait +vu sa famille aux prises avec ces ennuis incessants, lancinants en +quelque sorte, que la _gêne_, aussi terrible que la misère, traîne après +elle. Vous comprenez quelle diplomatie il m'a fallu déployer pour +obtenir ces renseignements, et je vous fais grâce des démarches sans +nombre auxquelles je me suis livré, démarches d'autant plus délicates +que, pour rien au monde, je n'eusse voulu éveiller les soupçons de +Lambert. Bref, la maison de son père était sans cesse assiégée de petits +créanciers, c'était la dette criarde, dans sa persistance et sa +résurrection continuelles, qui, à chaque heure, venait montrer dans cet +intérieur son visage insolent et faire entendre sa voix menaçante. À +douze ans, il perdit son père; à quinze ans, sa mère. Livré à sa propre +initiative et contraint de se créer dès lors des ressources +personnelles, il entra comme petit commis dans un magasin. Voici une +phrase de lui que j'ai recueillie et qui jette un grand jour sur ce +caractère: «Pour avoir la tranquillité je ne sais pas ce que je ferais.» +Et en effet, quoi de plus naturel! Depuis sa naissance, cet enfant +n'avait eu sous les yeux que l'inquiétude qui pâlit et hébète. Jamais de +repos, jamais de _tranquillité_! c'était donc là qu'il aspirait, et il +disait quelquefois: «Je ne serai heureux que lorsque j'aurai trois mille +livres de rente.» Vous constatez là l'aspiration au nécessaire qui donne +le calme, à l'_aurea mediocritas_ des anciens. Et n'oubliez pas que, +pour être petit, l'objet d'une passion n'en est pas moins attractif. +Remarquez que je néglige volontairement vingt détails qui, tous, se +rapportaient à ces prémisses désormais indiscutables. Lambert _voulait_ +avoir le repos matériel assuré, ci: de trois à cinq mille livres de +rente... + +Ce point acquis, rappelons-nous la soirée passée chez Lambert, il y a +environ vingt mois. Que nous a raconté Mme Gérard?... Que, lorsqu'il +avait épousé sa fille, celle-ci devait, dans un temps donné, +recueillir un héritage d'une centaine de mille francs. Sentez-vous comme +le fil se rattache dans ce labyrinthe? Mais, me direz-vous, comment +n'avait-il pas pris de précautions? comment n'avait-il pas insisté pour +que le testament fût rédigé avant le mariage? Parce que Lambert était un +pauvre petit commis à quatre-vingts francs par mois, parce qu'une chance +inespérée se présentait à lui, que toutes les probabilités étaient de +son côté, et qu'il n'eût pas voulu compromettre ces espérances par des +insistances entachées d'une certaine indélicatesse... Mais le hasard fut +contre lui. Le donataire présumé mourut subitement intestat. C'est alors +que Lambert entra au ministère. Mais, je vous le dis, dès lors il avait +formé le projet de tuer sa femme. + +Nous ne pûmes retenir une exclamation d'incrédulité. + +--Vous voulez une preuve, madame, fit Maurice en se tournant vers Mme +Duméril; n'avez-vous pas remarqué, à cette époque, c'est-à-dire trois +ans après son mariage, un changement de Lambert à votre égard?... + +--Non, balbutia la veuve; si... je sais seulement qu'il me pria de venir +voir souvent sa femme, qui était attristée de la mort de l'ami de son +père. + +--Eh bien! dès lors, il songeait à son veuvage et à son mariage avec +vous. Autre preuve, celle-ci plus convaincante encore. Et cette fois, +c'est Mme Gérard qui m'arrêtera si je me trompe. N'est-ce pas pour +distraire sa femme que, quelques jours après la mort de cet ami, Lambert +lui apporta un bouvreuil dans une cage? + +--En effet... + +--Qu'il plaça lui-même le clou auquel la cage fut suspendue... en dehors +de la fenêtre? + +--Vous avez raison. + +--Eh bien! écoutez ceci: Lambert achetait tous les jours le _Petit +Journal_. Le bouvreuil fut apporté le 16 mai. Or, voici ce qui se trouve +dans les faits divers du 16 mai. N'oubliez pas cette circonstance, que +les journaux portent la date du lendemain de leur apparition. C'est donc +le 15 mai que Lambert lisait ce qui suit: «Hier, un horrible accident +est arrivé dans la rue des Jeuneurs. Une jeune fille, habitant une +mansarde, en se penchant pour décrocher la cage d'un oiseau, suspendue +en dehors de la fenêtre, a perdu l'équilibre et est tombée sur le pavé, +d'une hauteur de plus de quinze mètres. La mort a été instantanée.» Le +lendemain, Lambert apportait un bouvreuil à sa femme; trois ans après, +elle se brisait le crâne en décrochant la cage. Concluez. + +Ces coïncidences étaient en effet bien surprenantes. + +--Mais, lui dis-je, comment as-tu recueilli tous ces détails? + +--Ne te souviens-tu pas que, pendant huit jours après la mort de Mme +Lambert, je n'ai pas paru au bureau? + +--Permets-moi de te faire observer que je ne comprends pas pourquoi tu +avais dirigé tes observations de ce côté. Qui t'a engagé à t'occuper de +cage, d'oiseaux, de faits divers, de tous ces détails enfin dont rien ne +devait te faire deviner prématurément l'importance? + +--Ta remarque est juste. Mais j'ai les moyens de répondre +victorieusement à toutes les objections. Premièrement, depuis plusieurs +jours, Lambert était préoccupé, très préoccupé. J'avais remarqué, plus +rapide et plus fréquent qu'à l'ordinaire, ce mouvement dont j'ai parlé +consistant en un frottement de la paume de la main avec les quatre +doigts. Mais maintenant, il faut que vous me suiviez pas à pas, avec la +plus grande attention. Lorsque je vis le cadavre mutilé, je ne _doutai_ +pas que Lambert fût l'assassin de sa femme; mais les objections étaient +nombreuses: + +1° L'accident avait eu lieu en son absence; + +2° Justement ce soir-là il n'avait pas projeté de sortir. + +Mais voici ce que je me répondis immédiatement: L'accident avait été +préparé de telle sorte qu'il dût nécessairement se produire pendant son +absence. De plus, il avait fort bien prévu que, ne le voyant pas venir +au café comme d'ordinaire, quelqu'un de nous viendrait le chercher. +Enfin, point capital, n'avait-il pas dit à sa femme au moment où il +sortait: + +«--N'oublie pas de rentrer l'_oiseau_ avant de te coucher... la nuit +peut être fraîche. + +--C'est clair, m'écriai-je, interrompant Maurice. + +--Laisse-moi continuer. Il manque encore bien des anneaux à la chaîne. +Mais, pour que j'aie pu dire avec autant d'assurance à cet homme qu'il +était un assassin, il fallait que j'eusse encore d'autres preuves. +D'abord, dès que je fus dans la cour, je ramassai le clou qui avait +causé l'accident. Le voici, c'est un clou à crochet, en fer noir, long +de six centimètres, et qui _n'a pas été enfoncé dans le plâtre_, car il +ne porte pas les traces blanches qui devraient s'y trouver s'il y avait +séjourné. Je mis ce clou dans ma poche. Puis nous nous en allâmes. Te +souviens-tu qu'alors je montai un instant au bureau. Voici pourquoi: Le +matin j'avais remarqué que Lambert était plus préoccupé que jamais. Je +l'avais vu, machinalement, et comme cela lui arrivait souvent, +griffonner, tout en réfléchissant, sur le bord d'un registre, puis il +avait déchiré le coin du registre et avait jeté le morceau de papier +après l'avoir froissé. De ma vue perçante, j'avais distingué la forme de +ces griffonnages; ce fut un trait de lumière. Je courus à sa place et +retrouvai dans le panier le morceau de papier. + +Et Maurice déplia devant nous un feuillet déchiré en biais, dont voici +le fac-similé ci-contre: + +--Ce qui m'avait frappé avant tout, reprit Maurice, c'était cette forme +embryonnaire d'oiseau. Mais je ne me doutais pas que tout l'aveu du +crime fût là. Cependant, voyez. Sous le nom de Lambert, il y a... +quoi?... un clou. Le clou amenant l'idée de suspension, machinalement il +avait dessiné une sorte de potence; puis comme si l'idée d'oiseau se fût +simultanément dressée dans son esprit, il avait tracé en un trait la +forme d'accent circonflexe, retourné, qui sert à représenter l'oiseau +volant dans l'air; l'idée s'était imposée plus fortement, et la forme +s'était accentuée. Ce n'est pas tout. Ce treillis ombré ne répond-il pas +à l'idée de cage? Enfin, examinez les traits qui terminent; tous ces +traits ont été tracés rapidement de haut en bas; pour ceux qui sont +contournés en vrille, cela ne fait pas de doute, relativement au sens +dans lequel se trouvait le papier. Il serait impossible de les faire en +remontant. Quant aux deux traits simples, ils ont été également tracés +de haut en bas; car à leur partie supérieure ils sont plus gros et vont +en s'amincissant jusqu'à leur extrémité. À quelle idée répondent ces +traits? Vous l'avez déjà compris, à l'idée de chute soit tournoyante, +soit droite, en tous cas rapide. Et, pour terminer, le croisement de +hachures grossières, sans symétrie, comme se coupant et se déchirant +l'une l'autre, n'est-ce pas à l'idée de destruction, de _brisement_, +qu'il faut le rapporter? Réunissons donc tous les termes de cette +incroyable fantaisie et nous trouvons l'enchaînement suivant: + + Clou, + Cage, + Oiseau, + Chute, + Destruction. + +Rapprochons cela de l'accident; nous avons _le clou se détache; la cage +et l'oiseau tombent, il y a chute_ (de qui?) _et mort_. Et cela a été +tracé le matin même. Commencez-vous à être convaincus?» + +--Oui, oui, répondîmes-nous unanimement. + +--Reste à savoir comment il a _préparé_ l'accident. Et ici, comme pour +le reste, je sais tout. J'avais constaté, je vous l'ai dit, que le clou +qui s'était détaché ne me paraissait pas avoir été enfoncé dans le +plâtre. En examinant avec soin le dessin, je remarquai que le _clou_ +dessiné machinalement par Lambert était à _tête plate_ et non à crochet. +Ceci me donna beaucoup à réfléchir. Le lendemain, ayant guetté la sortie +de Lambert, je montai chez lui. Mme Gérard doit s'en souvenir. Le pauvre +cadavre gisait sur le lit. J'ouvris la fenêtre, et, tout en examinant la +place où avait été accrochée la cage, voici ce que je remarquai: +j'enfonçai dans le trou du clou une petite branche de bois très mince. +Le trou avait trois centimètres de profondeur. J'y plaçai le clou à +crochet tout droit; il jouait et ne tenait pas. Alors, après plusieurs +essais, je le posai dans la position que voici: + +«AA représente le mur; B le fond du trou. En posant le clou à crochet +dans la position inclinée, D s'appuyait contre le haut du trou, le clou +touchait la saillie du mur, et, en pesant sur le point C à l'angle formé +par le crochet, le clou tenait fortement. Or, c'était en C que se +trouvait nécessairement l'anneau de la cage qui maintenait le clou. Que +s'est-il passé? Lambert avait arraché pendant la nuit le véritable clou +qui remplissait la cavité AB et lui avait substitué le clou à crochet. +J'ai retrouvé le premier dans un coin de la cour. Mme Lambert s'occupa +de retirer la cage. Or, sans doute elle l'avait fait plusieurs fois. +Elle était _habituée_ au clou à tête plate, au-dessus de laquelle +passait sans effort l'anneau de la cage. Au contraire l'anneau se heurta +à la partie relevée du crochet et entraîna le clou. Il y eut surprise, +Mme Lambert crut évidemment que la cage échappait à ses mains, elle se +pencha en avant comme pour la rattraper. D'où la perte d'équilibre et la +chute. + +Maurice s'arrêta. La sueur perlait sur son front. Nous nous taisions, il +n'y avait pas un mot à répondre. Notre conviction était profonde, +absolue, le plus léger doute était impossible. Et l'aveu de Lambert +terrifié, fasciné, n'était-il pas là pour corroborer ces admirables +déductions? + +--Cependant, demandai-je à Maurice, comment expliques-tu, de la part +d'un homme aussi profondément dissimulé que Lambert, cet aveu immédiat, +sans tentative d'explication, de lutte? + +--Si forts que soient les caractères, ils sont humains. Or, ce qui a +renversé toute l'assurance de Lambert, c'est l'effroyable étonnement qui +a envahi son âme. Avoir tout combiné si adroitement, si longuement, si +habilement, que la cuirasse n'a pas un défaut, le rocher pas une +fissure, puis voir tout à coup cette masse s'ébranler, s'ouvrir, se +déchirer, c'est plus que ne peut supporter l'âme la plus forte. La +sécurité même de Lambert l'a perdu. + +..................................................................... + +Deux mois après, nous apprîmes que le vaisseau qui portait Lambert avait +sombré en pleine mer et que tout l'équipage avait péri. + +Mme Gérard n'avait pas assez vécu pour apprendre que sa fille était +vengée. La pauvre paralytique était morte. + +... Ah! j'oubliais de dire que j'ai épousé Mme Duméril. + + FIN DU CLOU + + + + + MAISON TRANQUILLE + + + + + I + + +En vérité, était-ce bien une maison? Quatre murs, de couleur noirâtre, +percés de quelques trous parallélogrammatiques décorés du nom de +fenêtres, une porte brune, avec de fortes ferrures et de gros clous, le +tout sombre, triste, ressemblant à un visage de nègre qu'on vient de +fouetter. Les pierres ont leur résignation: celles-ci avaient l'air de +supporter péniblement leur sort. + +Jamais un éclat de voix ne venait les égayer, jamais une chanson ne les +faisait rire. Elles s'atrophiaient dans leur immobilité, et, lourdes, +elles s'appuyaient les unes sur les autres comme pour s'aider à porter +le poids de ce silence. Cette masse s'ennuyait. Elle n'avait même pas +cette ressource de procurer l'effroi à qui passait. + +Quiet-House (_Maison Tranquille_) ne faisait peur à personne. Môle +banal, au dessin carré, à l'allure bénigne, un bâillement de pierre: +c'est tout. + +On passait, on repassait devant cette curiosité, inanimée comme un +sphinx endormi, sans même tourner la tête. + +Elle était située à l'extrémité de la ville, au delà d'Hoboken[2], +auprès des Champs-Élysées, dont les arbres ont la couleur mate des +plantations de cimetières. + +[Note 2: Faubourg de New-York.] + +Pourquoi cette maison était-elle allée se placer là, comme un poste +perdu? Nul n'y venait et nul n'en venait. C'était à supposer qu'elle +n'était pas habitée. + +À la maison attenait une sorte de parc, entouré de murailles trop hautes +pour que le regard pût tenter une indiscrétion. En réalité, personne ne +songeait à commettre semblable faute. L'habitation était isolée: donc +pas de voisins intéressés à percer le mystère, si toutefois il en eût +valu la peine. La route devant laquelle elle étalait sa façade grise +était peu fréquentée, et il eût été presque surprenant d'y voir marcher +quelqu'un après le coucher du soleil. + +Mais le plus curieux, c'était moins ce que l'on ignorait que ce que l'on +savait. Il était de notoriété publique que Quiet-House n'était pas +abandonnée. Elle servait bel et bien de demeure à trois personnages, à +quatre pour mieux dire: c'étaient deux médecins, les docteurs Aloysius +et Truphêmus, dame Tibby, femme du premier, et la petite Netty, leur +fille. + +Comment se procurait-on les aliments nécessaires à la vie: voilà ce que +personne n'aurait pu dire; et, sur ma foi, si bien que fût gardée la +maison, il fallait que le secret fût bien caché, pour que nul n'eût pu +le découvrir. En effet, John Clairfax, le boucher d'Hoboken, Smithson, +l'épicier établi à côté de lui, Parden, le boulanger, n'avaient pu +admettre tout d'abord que la clientèle de Quiet-House ne leur échût pas. +Aussi s'étaient-ils présentés, dans le temps, pour offrir leurs +services; ils avaient arrêté devant la porte leurs trois voitures +chargées de provisions, l'une avec ses gigots pendants et ses quartiers +de boeuf tressautant aux cahotements des roues, l'autre avec ses +saucissons et ses chandelles disposées en guirlandes à la capote de +cuir, le troisième enfin avec ses pains tout dorés et brillants. + +Ils avaient dû frapper longtemps avant que ne s'ouvrît la porte blindée +en dehors, verrouillée au dedans. Mais le fournisseur a l'âme patiente. +Si bien que le panneau avait enfin roulé sur des gonds criards et qu'une +figure douce et souffreteuse, encadrée de cheveux grisonnants, avait +paru, regardant avec de grands yeux surpris les gens tenaces qui ne se +rebutaient pas de ce silence prolongé. + +--Que voulez-vous, messieurs? demanda d'une voix douce dame Tibby, femme +du docteur Aloysius. + +Mais reconnaissant bien vite à qui elle avait affaire: + +--Oh! merci, dit-elle vivement, nous n'avons besoin de rien. + +--Aujourd'hui, insinua gracieusement John, le boucher à la face réjouie, +mais demain? + +--Demain non plus, répondit dame Tibby. + +--Alors, reprirent en même temps Smithson et Parden, ce sera pour la +semaine prochaine. + +--Inutile de vous déranger, messieurs, insista la femme; nous n'avons et +nous n'aurons besoin de rien. + +--Jamais! grogna John. + +--Comment cela? cria Smithson. + +--On ne mange donc pas ici! exclama Parden. + +Au même instant, une tête blonde parût, à hauteur du coude de dame +Tibby, tête d'enfant d'un ton singulier, tant il était clair et uni, +quoique sans couleur. + +Netty--car c'était l'enfant d'Aloysius--poussa un cri de joie et +d'admiration en apercevant toutes les victuailles orgueilleusement +étalées par les tentateurs: + +--Oh! maman, s'écria-t-elle, qu'est-ce que c'est que cela? + +--Rien, rien, mon enfant, dit dame Tibby qui tressaillit et regarda +derrière elle comme si elle eût craint d'être surprise. + +Puis, repoussant la petite Netty: + +--Va-t'en, mon amie! et vous, messieurs, adieu, je vous dis... Je +regrette de vous dire qu'il est inutile de revenir... + +Et la porte se referma. + +Les trois négociants se regardèrent; mais aucun d'eux ne trouvant sans +doute une solution à l'étrange problème qui venait de leur être posé, +ils s'en prirent à leurs chevaux qu'un vigoureux coup de fouet lança +vers la ville. + +_Je vous dis... je regrette de vous dire_...--avait insisté dame Tibby. +Réellement elle avait accentué ces deux mots--je regrette--de bizarre +façon, et si l'on ne craignait de se tromper on pourrait affirmer qu'en +les prononçant elle avait regardé gigots, saucissons et miches de pain +d'un regard presque ardent. + +Elle avait pourtant ajouté qu'on n'aurait jamais besoin de rien! + +Revenus à Hoboken, les fournisseurs déclarèrent avoir rencontré une +famille de gens qui ne mangeaient pas. Un homme pratique répondit que +ces gens-là étaient bien heureux; plusieurs ajoutèrent que c'était une +notable économie d'argent. Et comme tout Américain doit, en premier +lieu, négliger de se livrer à des réflexions inutiles, personne ne +songea plus aux habitants de Quiet-House, qui restèrent libres de vivre +à leur guise. + + + + + II + + +Troisième personnage; le docteur Aloysius, maître de la maison. Pour +parler de lui, la transition est facile. Car seul, on le voyait quatre +ou cinq fois par an sortir de la maison fermée. Ce jour-là la porte +laissait passer une sorte d'émaciation vivante qui avait une tête, des +bras et des jambes et qui devait avoir évidemment la prétention +d'appartenir à la race humaine. La tête était pointue, anguleuse: il y +avait au-devant de cette tête un visage jaune qui, si la peau eût été +grattée, aurait peut-être révélé le plus curieux de tous les +palimpsestes; ce visage avait une proéminence dans laquelle on avait +quelque peine à reconnaître un nez, tant les narines serrées faisaient +ressembler la chose à un morceau de lame de couteau, fichée entre deux +joues, d'ailleurs plates et creuses. La bouche était un trou pale, au +fond duquel on eût en vain cherché des dents. Les gencives avaient la +couleur des lèvres, _id est_, point de couleur. Les yeux étaient noirs +comme de l'anthracite, le crâne pelé, la barbe absente. Rien de l'oiseau +de proie cependant: dans toute la physionomie, une bonasserie morne, une +inertie peut-être inoffensive, mais peut-être cachant l'indifférence la +plus absolue pour le bien comme pour le mal. + +Les jambes, véritables types de fuseaux, sortaient d'un sac sans forme, +qui avait dû être noir mat, mais était lustré par l'usure et la +vieillesse. Les mains osseuses s'étendaient hors des manches élimées et +toutes frangées. + +Donc le docteur Aloysius paraissait au seuil de la maison: un autre +personnage l'accompagnait jusqu'au perron. C'était le quatrième: maître +Truphêmus. + +Antithèse vivante de chair et d'os. De chair surtout. Truphêmus était +rond: il représentait le cercle comme Aloysius la ligne droite. Et, en +vérité, moins le cercle que la sphère. Tout était rond en Truphêmus, +ensemble et détails. Agglomération de boules formant boule. + +La tête d'abord, ronde avec des yeux ronds, bombés; une bouche ronde, +des joues rondes, un menton rond, un nez rond. Les épaules fuyaient dans +une douce déclivité pour encadrer un thorax qui ne faisait qu'un avec le +ventre, proéminent et se fondant avec les hanches, les cuisses et le +reste. Le dos voûté ne déparait pas cette sphéricité: rien de droit ne +brisait cette courbe. Les jambes complétaient, pôle sud, la tête qui +figurait le pôle nord. On eût dit une outre qu'un verrier venait de +remplir d'un souffle vigoureux. + +Les deux docteurs causaient un instant sur le pas de la porte. Maître +Aloysius tirait de sa poche un papier qu'il déroulait, puis lisait +quelque chose que maître Truphêmus écoutait avec l'attention la plus +profonde. C'était une liste. Truphêmus hochait la tête, approuvait ou +avançait les lèvres, comme pour dire: Heu! heu! peu utile! Alors +Aloysius biffait. Ce travail de vérification achevé, Aloysius remettait +le papier dans sa poche, tendait à Truphêmus sa main longue qui +enserrait les doigts potelés de son compagnon. + +La porte se refermait, Aloysius partait. + +Son absence durait jusqu'au soir. Vers six heures, on voyait sur la +route quelque chose d'insolite. C'était une voiture à bras, tirée par un +homme. Maître Aloysius marchait derrière, couvant de son regard noir la +cargaison du véhicule. + +Cargaison bien étrange. Un amas de ferraille. Des débris de métaux de +toute sorte; puis pêle-mêle des flacons, pleins de matières de toutes +couleurs, du bleu, du jaune, du vert, du rouge, voire même du blanc. La +voiture était lourde, car l'homme suait et ses épaules, tendues en +avant, s'arquaient sous la pression des bridelles de cuir. Par bonheur, +la route était plane. + +Le cortège arrivait devant Quiet-House. Maître Aloysius enjoignait au +portefaix de s'arrêter quelques pas avant la maison. Puis il allait +frapper lui-même de façon particulière, et on lui ouvrait de l'intérieur +sans retard. + +Maître Truphêmus apparaissait de nouveau, comme ces personnages des +horloges qui sortent de leurs niches à certains moments de la journée. + +Il venait avec son confrère, enlever successivement de la voiture les +objets qu'elle renfermait: c'était un assez long travail, car elle était +bondée au-dessus des ridelles. Et puis maître Truphêmus s'arrêtait +parfois en chemin pour contempler le précieux fardeau qu'il portait dans +ses bras: c'étaient par exemple de vieux morceaux de gouttières ou des +barreaux rouillés, arrachés à quelques rampes d'escalier. Il les couvait +amoureusement du regard, et, n'était le respect humain, on comprenait +qu'il les eût baisés. + +Mais Aloysius entendait qu'on se hâtât. Et, s'apercevant du trouble de +son compagnon: + +--Allons, vieux gourmand, lui criait-il, un peu plus vite que cela! Vous +savez bien que le dîner attend. + +Dame Tibby se mettait de la partie: et les objets passaient par les +mains des trois personnes, comme les briques que les maçons montent d'un +étage à l'autre. Netty elle-même avait son rôle. Aloysius lui donnait +les plus petits morceaux avec une tape amicale sur le front. + +On payait l'ouvrier qui repartait avec un air visible de satisfaction, +preuve que le travail était grassement rétribué. + + + + + III + + +Pénétrons dans Quiet-House. + +Il est sept heures du soir. Il fait presque nuit. Si bizarre qu'elle +soit à l'extérieur, la maison est plus étrange encore à l'intérieur. Pas +une pièce régulière et qui ait réellement droit au titre de chambre. +Essayons cependant de décrire. + +D'abord, les caves ne font qu'un avec le rez-de-chaussée et le premier +étage. Seul, le second étage paraît soutenu par un plancher immobile. +Tout l'espace qui s'étend depuis ce plancher jusqu'au sol à fleur de +fondations est rempli par des caisses de diverses grandeurs que +soutiennent dans le vide des chaînes et des cordes fonctionnant au moyen +de poulies fixées à des poteaux de fer. + +Ces caisses sont de grande taille, plus hautes qu'un homme ordinaire et +formant un cube régulier. Elles sont munies d'une porte. Les poteaux de +fer ont des bras mobiles qui tournent sur eux-mêmes, si bien que les +caisses peuvent changer de position sur toute la largeur de la maison; +au moyen de chaînes et de poulies mises en mouvement par un mécanisme +dont les engrenages se voient de tous côtés, on peut les descendre à +telle hauteur qu'on le désire. Quand toutes ces caisses sont élevées en +l'air, elles laissent absolument libre le fond des caves. + +Ici, il est plus facile de se rendre compte de la nature du lieu. Ce ne +sont que fourneaux de formes bizarres, appareils de toute nature, +cornues, alambics, matras; puis des instruments de mécanique, une énorme +machine électrique dont le disque de verre mesure plus de deux mètres de +diamètre. + +Ce sont là matériaux de chimiste et de physicien, à n'en point faire +doute un seul instant. + +Toute la portion de la façade qui regarde du côté du jardin, dont nous +parlerons plus loin, est percée de hautes ouvertures, qui se ferment à +volonté au moyen de volets glissant dans des rainures _ad hoc_. + +Dans les coins, des amas de matières de couleur noirâtre, débris +métalliques et rouillés. Aux murs, presque à ras du sol, des planches +supportant des bouteilles, à demi ou complètement remplies de sels, de +poudres, d'extraits, le tout étiqueté soigneusement. + +En un point spécial, une planchette clouée à la muraille, et percée de +trous au milieu desquels on voit des boutons blanchâtres, surmontés de +petits écriteaux, portant ces mots: Me Aloysius,--Me Truphêmus,--Salle à +manger,--Bibliothèque. + +Ces mêmes indications se répètent sur les caisses de bois. Les boutons +mettent en jeu des appareils électriques. Selon qu'on presse celui de +droite, de gauche ou du milieu, la chaîne qui se déroule laisse +descendre le cabinet d'Aloysius ou la bibliothèque. On adapte une +échelle qui va du sol à la caisse, on ouvre la porte, et on s'introduit +dans la boîte. + +Au moment où nous jetons dans Quiet-House un regard indiscret, Truphêmus +est au fond de la cave, et à la lueur d'une lampe de forme bizarre, dont +se dégage la lumière blanche de l'électricité, suit dans un creuset le +travail de transformation qui s'opère. Mais Truphêmus est visiblement +préoccupé. Ses yeux ronds regardent mal, et sa pensée ne va pas droit +son chemin. + +Aussi, en un moment donné, fait-il un geste de découragement suivi d'un +autre geste de décision. Il vient de prendre une résolution. Il écarte +le creuset du foyer électrique qui maintient la fusion. Puis il se +dirige vers le tableau indicateur et pousse violemment le bouton +d'Aloysius. Un peu trop fort, en vérité, car voilà la chaîne qui tourne +sur la poulie avec un grincement rapide, et la boîte qui descend comme +si elle tombait; mais les ressorts sont solides. La caisse s'arrête avec +un tressautement. + +Truphêmus applique l'échelle, étendant les bras autant qu'il est en lui, +pour permettre l'ascension de son ventre proéminent. Il ouvre la porte. + +Aloysius a été à demi renversé par le choc. Et ses membres osseux ont +quelque peu souffert dans cette descente brusque. + +--Que diable! mon ami, s'écria-t-il à l'apparition de Truphêmus, +qu'est-ce qui vous prend? Votre visite ressemble à la chute d'une +avalanche. + +Truphêmus ne répond pas. Il referme soigneusement la porte, et par un +mouvement instinctif regarde autour de lui pour s'assurer que nulle +oreille indiscrète ne peut entendre ce qu'il peut avoir à confier à son +confrère. Et de fait, vu la disposition des lieux, la chose eût été +vraiment malaisée. + +--En tous cas, reprend Truphêmus, en réponse à la vive interpellation de +son ami, chute est impropre. L'avalanche descend, et je monte. + +--Soit. Du reste, le point est peu important, et votre purisme peut me +faire grâce pour cette fois. Enfin, de quoi s'agit-il? Avons-nous +quelque accident en bas? + +--Aucun. + +--Le brome va-t-il bien? + +--Admirablement. + +--Le cyanure de potassium se comporte?... + +--Comme il convient. + +--J'en suis fort aise, car vous m'aviez fait une peur!... + +--La peur n'est qu'une contraction musculaire... + +--Et involontaire. Mais ce n'est pas la question. Expliquez-vous, je +vous prie, car j'ai hâte de me remettre au travail. + +Maître Truphêmus, ainsi mis en demeure de s'exécuter, posa sa rotonde +personne sur une pile de livres gisant à terre, et, appuyant son visage +entre ses deux mains, les coudes portant sur ses genoux, regarda +Aloysius de ses yeux d'un bleu mat. + +--Cher ami, je crois que, depuis notre liaison--ou mieux notre +association scientifique--nous n'avons qu'à nous louer des progrès +obtenus... + +--J'en tombe très volontiers d'accord. Et, puisque j'en trouve +l'occasion, permettez-moi de reconnaître l'étonnante faculté d'intuition +dont vous êtes doué et qui nous a permis de résoudre des problèmes +devant lesquels les plus savants avaient reculé... + +--Comme aussi je vous demanderai l'autorisation de rendre justice aux +surprenantes preuves de ténacité et de persévérance dont vous avez donné +des témoignages extraordinaires. + +Les deux savants saluèrent. On se serait cru dans une Académie. + +--Passons! dit Truphêmus. + +--Passons! dit Aloysius. + +--Et au nombre de ces problèmes, je prendrai la liberté, continua +Truphêmus, de signaler tout particulièrement celui de l'alimentation. +Vous connaissez la question aussi bien, je dois même ajouter mieux que +moi; cependant laissez-moi résumer les découvertes que nous avons +réalisées. + +Aloysius ferma les yeux et croisa ses doigts qui craquèrent. Il +écoutait. + +--De quoi se nourrit le corps humain? Reprenons pour quelques moments le +langage des routiniers ignorants. À cette question, ils répondent... +quoi? Que le corps se nourrit de substances végétales et animales; les +aliments doivent être tirés de ces deux espèces de la nature, et ils +excluent les substances purement minérales. + +--Comme si les Otomaques et les Guamos des bords de l'Orénoque ne se +contentaient pas de terre seule! + +--En effet... reprit Truphêmus, dont le ton indiqua le regret d'être +interrompu. Je continue. Mais qu'est-ce que les substances végétales ou +animales, sinon des combinaisons diverses d'éléments primordiaux +nécessaires à la nutrition; éléments peu nombreux, et qui seuls, +j'insiste sur le mot, concourent utilement à l'entretien de la machine +humaine? Précisons. Tout ce qui est nourriture se compose de matières +azotées mêlées à d'autres substances privées d'azote. Et là est le +point, j'ose le dire, où nous avons véritablement franchi d'un seul bond +la limite que nous imposait la stupidité des impuissants... Partant de +ce principe, que l'azote est le nutritif par excellence, nous nous +sommes dit: Pourquoi l'humanité se crée-t-elle depuis si longtemps des +tracas et des dangers sans nombre, pour chercher dans tous les pays du +monde des substances de saveur, de forme, de couleur diverses, quand il +est si simple... + +--De s'en tenir aux éléments même de la nourriture. + +--Parfaitement, et pour cela faire, que fallait-il? + +Ici Truphêmus appuya lentement sur chaque mot. + +--Analyser des éléments du corps de l'homme, en établir les quantités +proportionnelles, afin de les remplacer au fur et à mesure de leur +épuisement. + +--En vérité, dit Aloysius, on ne saurait énoncer plus clairement nos +idées. + +--L'homme, continua Truphêmus visiblement flatté de cet hommage direct, +contient de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, du phosphore et du +fer... Si, par combinaison binaire ou tertiaire, ces éléments produisent +des substances diverses, sels, acides ou autres, sous l'influence de la +vie, elles produisent la matière organique, et, comme l'a si bien dit le +grand Berzélius, les matières organiques sont des oxydes de radicaux, +qui eux-mêmes résultent, les uns de deux éléments, carbone et hydrogène, +ou carbone et azote; les autres de trois éléments, carbone, hydrogène et +azote... Mais passons sur les détails. + +--Oui, passons! répéta Aloysius. + +--Devions-nous donc accepter, sans mot dire, la ridicule condamnation +prononcée par l'ignorance contre quiconque tenterait de reconstituer les +matières organiques? Doebereiner, Hatchett et Woehler ne nous +avaient-ils point prouvé que la solution du problème était proche? +Qu'avait-il manqué à leurs expériences pour qu'elles fussent +définitives? + +Et Truphêmus regarda son vieux compagnon d'un air malin. Aloysius +sourit. + +--Oui, que leur avait-il manqué? dit-il à son tour. + +Il y eut un moment de silence. Les deux savants savouraient leur +triomphe en le renouvelant par la conversation. Mais Truphêmus reprit le +premier sa gravité: + +--Il leur avait manqué, à ces précurseurs d'Aloysius et de Truphêmus, de +comprendre que si les combinaisons s'effectuaient, c'était sous +l'influence d'un principe qu'il n'est pas donné à l'homme de définir, +mais dont il constate l'existence... à savoir le principe de la vie, et +que par conséquent, pour que la matière organique se produisît, il +fallait que les combinaisons se fissent sous l'influence de ce même +principe. En un mot, et pour finir, il suffisait d'introduire dans le +corps humain l'oxygène, le carbone, l'azote et l'hydrogène, pour que +sous l'action de la vie la matière se reconstituât. + +--Et quand on songe, dit Aloysius pensif, que des générations +successives ont souffert de la faim parce qu'elles ne pouvaient se +procurer de froment, de viandes ou de légumes. + +Chacun de ces trois mots avait été prononcé avec un dédain +intraduisible, qui s'accentua d'ailleurs dans un ricanement de +Truphêmus. + +--Pourtant, la sagesse des nations, objecta-t-il, n'avait-elle pas tracé +à l'humanité sa véritable voie dans cette phrase: «Vivre de l'air du +temps...» Mais passons. + +--Passons! répéta encore une fois Aloysius. + +--Il s'agissait donc d'opérer l'ingestion dans l'organisme humain, et +pour les soumettre à son action, des éléments premiers de toute +nourriture, après avoir toutefois soigneusement établi la proportion des +poids atomiques... pour des analystes tels que nous, cher maître, +c'était un jeu... + +--C'était un jeu, dit Aloysius flatté à son tour. + +--Puis, de réduire ces éléments sous une forme telle que leur ingestion +fût facile, laquelle forme s'imposait elle-même, la forme liquide. C'est +alors que, parvenus à obtenir la liquéfaction de l'azote, vainement +tentée jusqu'ici, à modifier les proportions combinées de l'oxygène et +de l'hydrogène, de façon à produire des eaux diverses, nous avons +composé ces liqueurs différentes qui, depuis tantôt un an, servent à +notre nourriture. + +--Et nous ne nous en portons pas plus mal, fit Aloysius, que sa maigreur +paraissait enchanter. + +--Je m'en porte même d'autant mieux! dit Truphêmus en fermant les yeux +et en tapotant des doigts son ventre rond et creux. + +--Il faut dire, reprit Aloysius, que vous êtes un gourmand... un +gourmand d'azote surtout. Peste! quelle consommation! Aussi cela vous +profite... + +--Que voulez-vous! je suis un mangeur! + +--Mais quelle joie, continua Aloysius, de se sentir dégagé de tous ces +soucis ridicules auxquels l'humanité s'est si longtemps condamnée, de +n'avoir plus ces prétendues recherches de goût qui vous faisaient +l'esclave de quelques papilles nerveuses... Mais pourquoi m'avez-vous +rappelé tout cela, cher maître? + +--Parce que, mon ami, je suis sur la trace d'une découverte encore plus +étonnante, encore plus remarquable... + +--Impossible! + +--Je vous l'affirme. + +--Parlez! parlez vite! + +--Je vous avoue, dit Truphêmus, que notre entretien s'est prolongé plus +que je ne l'avais supposé... j'ai une faim! Si vous le permettez, nous +le reprendrons après dîner... et, à propos, quelle est la carte +aujourd'hui? + +--C'est le jour des oeufs... C^48, H^36 AZ^16[3]. + +[Note 3: Formule chimique de l'albumine.] + +--Fort bien. Allons dîner. + + + + + IV + + +La caisse qui portait le titre de salle à manger n'était pas le lieu le +moins bizarre de cette habitation d'excentriques. + +Lorsque les deux savants y entrèrent, par les moyens décrits, les deux +autres habitants de la maison s'y trouvaient déjà, c'est-à-dire dame +Tibby et sa fille. + +Au milieu de la pièce s'étendait une table qui n'aurait rien offert de +remarquable si sa nappe étincelante de blancheur n'avait été couverte +d'objets peu propres à donner l'idée d'un repas. + +Aux quatre places qui allaient être occupées par les convives se +trouvaient divers appareils de forme étrange, flottant entre le flacon +et l'alambic. + +Au bout de la table un ballon de verre à col effilé se recourbant et +trempant dans un petit seau rempli de limaille. Au-dessus du ballon, une +lampe électrique avec ses deux pointes de charbon. + +À l'arrivée d'Aloysius et de Truphêmus, la femme et l'enfant se +levèrent. + +Dame Tibby était jeune encore, quarante ans à peine. Elle avait sans +doute été jolie, ainsi qu'on en pouvait juger par la finesse de ses +traits. Mais toute sa physionomie était empreinte d'une telle expression +de souffrance, ses joues amaigries révélaient une fatigue si profonde, +qu'elle semblait moins une femme qu'une ombre endolorie. + +Netty était petite: elle avait cinq ans, mais avait à peine atteint la +taille de deux ans. Son teint était si blanc, son front si pâle, qu'on +hésitait à croire que ce fût du sang qui coulât dans ses veines. Seuls +les yeux vivaient: dans son regard il y avait une malice, ou mieux, une +méchanceté diabolique. Pas un éclair de douceur, mais une _âpreté_ +continue. Si elle parlait, sa voix était sèche et dure: on aurait cru +entendre le grincement des rouages d'une automate. + +Maître Aloysius, le père, s'approcha d'elle et lui fit sur les cheveux +une caresse amicale: l'enfant ne sourit pas. Elle tourna sur le savant +ses yeux mats et fixes, avec leur reflet d'acier bleuâtre. + +Truphêmus salua galamment dame Tibby, en lui disant de sa voix flûtée: + +--Eh bien! sommes-nous en appétit aujourd'hui? + +Dame Tibby semblait douce: mais il ne faut jamais oublier que les +apparences sont éminemment trompeuses. Elle releva la tête à cette +interpellation comme le cheval qui sent l'aiguillon: + +--En appétit! s'écria-t-elle. Je voudrais bien savoir si la faim n'est +pas ici une maladie chronique. + +--Eh! eh! ricana Aloysius, voici que vous aussi, chère amie, vous vous +habituez à parler le langage scientifique... + +--Mieux, du moins, fit-elle d'un ton de colère, qu'à avaler vos +misérables drogues... + +--Là! là! ne nous emportons pas, reprit Aloysius, tandis que Truphêmus +jugeait inopportun de se mêler à la conversation. Je sais que vous êtes +attachée aux mesquines préoccupations de la vie des ignorants... + +--Certes, si vous entendez par là les rumpsteaks de boeuf ou les +côtelettes de mouton... + +Aloysius sourit avec une expression de profonde pitié. + +--Vous vous laissez séduire par la couleur, par le goût! Tenez, +continua-t-il en soulevant et en approchant de son oeil un des flacons +déposés sur la table, voyez cette liqueur pure et claire: elle renferme +tous les éléments constitutifs des mammifères herbivores... Rien n'y +manque. En quoi vous serait-il plus agréable, je vous le demande, de +vous fatiguer les dents à déchirer et à broyer cette chair fibreuse? +Mais assez sur ce sujet. Ce que saint Chrysostôme disait du jeûne, je +l'applique à notre système: C'est la mort du vice, la vie de la vertu; +c'est la paix du corps et l'ornement de la vie; c'est le rempart de la +chasteté et le boudoir de la pudeur... + +--Bravo! dit Truphêmus. Encore un peu d'azote, je vous prie. + +--Prenez garde, cher ami, reprit Aloysius en lui passant le tube; vous +arriverez à la pléthore; et alors, gare à la congestion! + +--Après nous le déluge! + +--Cet--après nous!--ne tardera pas beaucoup! murmura l'incorrigible dame +Tibby, en sirotant à petits coups une combinaison d'hydrogène et d'acide +carbonique. + +--Encore! fit Aloysius avec une mine d'impatience. Dame Tibby, ma chère, +nous ne nous entendrons donc jamais? + +--Non, certes, tant que vous nous condamnerez, Netty et moi, à cette +maudite nourriture. + +--Je vous ferai remarquer, mon amie, que notre Netty est loin de s'en +plaindre. + +--Cela ne m'étonne pas! Elle n'en aurait pas la force. Tenez, puisque +nous venons à ce sujet, je vais vous dire une fois pour toutes ce que +j'ai sur le coeur... Avec vos prétentions de savant, vous et votre digne +acolyte, M. Truphêmus, vous êtes des fous... + +--Oh! fit Truphêmus, directement interpellé et interrompu dans la +dégustation d'un mélange à base d'acide cyanhydrique pour activer la +digestion. + +--Vous n'avez pas besoin de protester, monsieur Truphêmus! s'écria dame +Tibby, qui s'exaltait, vous êtes des fous et des assassins!... Oui, des +assassins! Et ce qu'il y a de plus atroce, monsieur le grand docteur +Aloysius, c'est que, non content de tuer votre femme, voilà que vous +empoisonnez votre enfant!... + +--Madame! interrompit Aloysius, les substances vénéneuses... + +--Avec cela qu'il ne suffit pas de la regarder, cette pauvre chérie! +Est-ce que c'est là un enfant? Elle va avoir cinq ans... cinq ans, +entendez-vous?... dans deux mois! Eh bien! est-ce que c'est là une fille +de cinq ans? Elle est toute petite, toute faible... Ah! tant que j'ai eu +du lait, moi, sa mère, je l'ai soutenue, je l'ai nourrie... Lors de vos +premiers essais, j'ai réussi à introduire ici quelques bribes de cette +nourriture que vous dédaignez, mais qui lui était nécessaire... +Aujourd'hui, rien, plus rien que vos répugnantes combinaisons!... et +elle meurt de votre azote et de votre oxygène... mais vous êtes content, +vous! Elle est souffreteuse, rachitique, elle ne grandit pas, elle ne +vit pas, la mort a déjà la main sur elle... Et vous, enfermé dans votre +officine d'empoisonneur, vous cherchez le plus court moyen de vous +débarrasser d'elle et de moi! + +Dame Tibby, épuisée par ce violent effort, retomba sur son siège. + +Aloysius avait repris le calme qui convient aux adeptes de la vraie +science. Seulement il murmurait: + +--La femme, a dit saint Jean Chrysologue, est la cause du mal, l'auteur +du péché, la pierre du tombeau, la porte de l'enfer, la fatalité de nos +misères. + +L'enfant regardait successivement sa mère et le docteur de son oeil +atone. + +Truphêmus mangeait... scientifiquement. + +--Vous avez fini? demanda enfin Aloysius. À qui n'a pas la foi, nul ne +peut la donner. Notre système repose sur des données positives que vos +criailleries ne pourront infirmer... J'ai dit. + +Le docteur était cependant plus troublé qu'il ne le voulait laisser +paraître. + +Truphêmus se pencha vers lui, et lui dit un mot à l'oreille. Aloysius le +regarda d'un air à la fois surpris et joyeux. + +--Oui, oui, reprit dame Tibby qui avait surpris cet aparté, complotez, +complotez... mais tout cela ne peut durer. + +--Madame, dit Truphêmus, qui se redressa autant que sa rotondité le lui +permettait, laissez-moi vous dire que vous vous méprenez sur mon +caractère, si vous supposez un seul instant que je puis donner quelque +mauvais conseil au docteur Aloysius... + +«Je suis persuadé au contraire que vous me remercierez lorsque vous +connaîtrez le résultat de l'entretien que je sollicite en ce moment du +père de Netty... + +Dame Tibby haussa les épaules. Et, après ce geste irrévérencieux, la +séance fut levée. + +Quelques instants plus tard, les deux savants, grâce aux combinaisons +mécaniques dont il a été parlé, se trouvaient dans la caisse dite +cabinet de travail du docteur Aloysius. + +--Mon cher ami, disait Aloysius, ne vous jouez pas de mon impatience... +je vous avoue que les paroles de dame Tibby m'ont vivement ému, sans que +je voulusse le lui laisser voir... et je ne suis pas sans inquiétude sur +le sort de notre chère Netty... + +--Aussi, que vous ai-je dit tout à l'heure? + +--Que vous aviez trouvé le moyen de lui donner la force et la santé... + +--Et je le prouve. + +La conversation devint alors si intime, qu'il eût été impossible à +l'ouïe la plus fine d'en saisir un seul mot; seulement, par intervalle, +Aloysius laissait échapper un geste d'étonnement, ou hochait la tête en +signe de doute. + +Alors Truphêmus devenait plus pressant; il parlait, parlait. Aloysius +redevenait immobile et écoutait avec attention. Tout à coup il s'écria: + +--Admirable! sublime! Docteur Truphêmus, vous avez du génie! + + + + + V + + +Le lendemain matin, un mouvement inaccoutumé se produisit dans +Quiet-House. Il fallait évidemment qu'un grand événement se fût accompli +ou fût à la veille de se réaliser. Dès l'aube, la porte s'ouvrit et les +deux savants sortirent. + +Dame Tibby et l'enfant les reconduisirent sur le seuil de la porte: il +était clair qu'il y avait eu réconciliation, car la mère avait l'air +presque joyeux. Quant à Netty, toujours indifférente, elle regardait la +route et les lueurs du soleil. + +--Vous voyez bien, chère femme, disait Aloysius, que la science a +toujours des secrets en réserve pour ses fervents serviteurs. + +--Dieu vous entende! murmura dame Tibby. + +Aloysius et Truphêmus ne s'arrêtèrent pas à Hoboken; là, ils louèrent +une voiture et roulèrent droit vers la grande route. On les vit passer +Jersey City, Harlem, Yorkville, longer le Parc, et, fait plus +remarquable encore, s'engager dans Broadway. Ils allaient, ils allaient +toujours. Arrivés à Union square, ils regardèrent autour d'eux. Ils +semblaient aussi dépaysés que s'ils avaient habité une des extrémités de +la terre. Mais leurs yeux rencontrèrent l'enseigne d'une agence de +constructions. C'est là qu'ils se dirigèrent. + +L'industriel les écouta avec le flegme qui convient, lança de nombreux +jets de salive noire en mâchant son tabac, puis il prit un crayon, +dessina un plan, inscrivit des dimensions, fit ses calculs, et +finalement formula son prix. + +Truphêmus tira de sa poche un lingot d'or. Le marchand le regarda, le +pesa, l'essaya et signa un reçu, qu'il remit aux deux savants. + +--Vous commencerez demain? dit Aloysius. + +--Demain. + +--Et il vous faut?... + +--Huit jours. + +--Bien. + +Et c'est pourquoi la route qui passait devant Quiet-House s'anima par le +passage d'ouvriers qui allaient et venaient; et c'est pourquoi encore, +trois mois après, Franz Kerry écrivait à un de ses amis la lettre +suivante: + + + + + VI + + + _Franz Kerry, à Edwards B..., à Baltimore_. + +«Cher ami, tu vas enfin être satisfait. Tant de fois tu m'as raillé pour +n'être pas amoureux, que j'attends par le prochain courrier tes plus +vifs éloges. Que veux-tu; il fallait que l'heure sonnât, et en vain +j'écoutais tomber une à une dans le passé les journées et les minutes, +sans qu'aucun son vînt frapper mon oreille. + +«Tu connais mon esprit: né d'une mère maladive et à qui le positivisme +de mon père avait fait l'existence désespérée, j'ai sucé dès ma +naissance le lait mortel de la fantaisie... Pauvre femme! je m'en +souviens encore, je la voyais, tout petit que j'étais, se pencher sur +mon berceau, regarder de ses grands yeux bleus mes yeux qui venaient de +s'ouvrir... on eût dit qu'elle cherchait à y plonger comme dans un monde +inconnu, et moi j'écartais bien larges mes paupières pour lui laisser le +champ le plus large possible... puis, comme en un miroir, je voyais dans +sa pupille dilatée se dessiner des mondes inconnus, irradier des +rayonnements étincelants, ou bien se développer, profonds et dans une +perspective infinie, des paysages s'évanouissant en des ombres +lointaines; ou bien encore il me semblait que s'approchaient de moi, +rapides comme si elles eussent des ailes, des formes admirables de +contours et de couleurs. + +«C'étaient mes premières excursions dans le pays du rêve: l'attraction +commençait, attraction terrible, qui vous entraîne si loin, si loin, +qu'il n'est plus de retour possible. Quand j'étais seul, je fermais les +yeux et je regardais... Quoi? La nuit, la nuit dont j'éprouvais l'amour, +que je recherchais, que je désirais... Dans ces ténèbres volontairement +formées pour moi seul, je créais par l'imagination un monde qui +m'appartenait, et dans lequel nul n'avait pénétré et ne pénétrerait +jamais. Jouissance égoïste que peuvent apprécier ceux-là seuls qui ont +été assez maîtres d'eux-mêmes pour la savourer lentement, consciemment. + +«Je grandis. Je me trouvai lancé dans le monde extérieur. Combien il me +parut mesquin en comparaison de mon univers à moi! Ce que vous appeliez +le beau n'était qu'une déviation de cet idéal dont j'avais la pure +notion; vos couleurs étaient criardes, vos lignes irrégulières, vos +monuments grotesques. En vain, je cherchai; j'entendais quelqu'un +d'entre vous parler avec éloge de tel spectacle, de tel bâtiment: +aussitôt je me rendais au point indiqué: jamais je n'éprouvais d'autre +sentiment qu'une profonde désillusion. Devais-je être plus heureux en +contemplant l'homme qu'en étudiant ses oeuvres? + +«Oh! que là encore la beauté me parut froide! Pas un front sur lequel +resplendît la pensée de l'Infini: partout, au contraire, écrits en rides +prématurées, les soucis de la vie actuelle, pratique; sur les plus +jeunes visages, des préoccupations mesquines; sur les physionomies des +vieillards, le regret du passé et non l'élan vers cet avenir, cependant +si proche. + +«Et, le dirai-je? la _matérialité_ me faisait horreur. Je ne comprenais +pas qu'on se condamnât à vivre dans ce milieu glacé qu'on appelle la +société et qui n'est qu'un immense cimetière, quand il était si facile +de se créer une existence toute d'extase et de rêverie. + +«Vint l'adolescence, ce que vous appelez l'âge des passions, comme si +cette fougue n'était pas au contraire un effet de la matière, tendant à +dominer l'âme et à en faire son esclave. Chez moi, la lutte fut rude. +J'étais plein de vigueur, mon sang bouillonnait dans mes veines, mes +tempes battaient. Mais peu à peu le sentiment vrai se dégagea; ce qui +parlait en moi, c'était une aspiration nouvelle vers l'idéal qui est la +beauté. + +«Il ne me suffisait plus de la contempler, de l'admirer: je voulais la +posséder, m'identifier à elle, m'en imprégner en quelque sorte en me +baignant dans ses effluves. Seulement je fis au préjugé une concession. +J'admis la _relativité_ dans la perfection, c'est-à-dire que j'aimai une +femme. Elle était admirablement belle. Oh! sur ma foi, jamais plus +splendide manifestation de la vie n'avait pu être rencontrée. + +«Vous la proclamiez tous le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, et les +femmes elles-mêmes se retournaient sur son passage, s'irritant de +l'hommage qu'elles étaient contraintes de lui rendre. + +«Ah! je me souviens... et j'en ris encore; j'en ris, je te l'affirme. Je +me souviens du débordement d'envie qui monta jusqu'à moi, lorsque la +belle Thémia me choisit entre tous ses adorateurs. Pauvre femme! elle +m'aimait... j'en ai la conviction. Quand je lui parlais, elle +s'efforçait de me comprendre et fixait sur moi ses grands yeux de +velours comme si elle eût voulu lire dans ma pensée... Pauvre!... +pauvre!... elle était belle comme votre marbre, comme votre diamant, +marbre dont la plus belle pierre est striée, diamant qui reflète la +lumière, et ne saurait de lui-même tirer un seul rayon!... Un jour, je +partis en la maudissant et ne la revis plus. + +«Alors je voyageai: il me semblait que la nature, avec ses dimensions +surhumaines, serait enfin à la taille de mes créations imaginaires. +Certes, je ne suis pas un profane, et je défends à tous de me refuser +l'intelligence du beau: je comprends _aussi bien que qui que ce soit_ +les jouissances qu'un esprit, circonscrit dans ses aspirations, peut +ressentir, notamment en présence de l'Océan, alors que la nuit on est +seul, sur l'avant d'un navire à voiles. Le craquement des mâts est une +harmonie qui rappelle la faiblesse de l'oeuvre humaine en face de ce +coin de l'oeuvre créatrice... Il y a dans le souffle qui passe comme une +expiration du Tout immense, l'horizon est si éloigné que l'oeil peut à +peine noter ses contours... Mais plus loin! mais plus loin! Colomb +marchant vers l'Amérique avait un but auquel se heurtait sa pensée; il +pouvait être satisfait!... Mais pour celui qui a la conscience de +l'infini, où est le but? + +«Le _non-fini_ s'étend au delà de la conception, qui n'est elle-même +qu'un relais, un temps de repos... la pensée n'étant qu'une émanation du +cerveau, organe imparfait, puisque au-dessus, au delà de toute chose +créée, il y a la chose, la force créatrice, la pensée donc procède de +l'infirmité de son producteur. Qui sait ce que rêve la pierre lancée en +avant par la fronde! Elle se sent gravir les échelles de l'air, elle +aspire aux espaces immesurés... mais la force de la fronde étant _x_, la +force _en avant_ de la pierre sera _x_. En un moment, elle retombe. La +pensée, elle, s'accroche de par sa puissance spéciale au point qu'elle a +atteint, et de là, fatigue réparée, elle s'élance vers des limites +nouvelles... Oh! la pensée! seule joie de l'homme, seule force, seule +puissance, essence réelle de l'humanité!... qui traverse d'un seul bond +vos mondes grotesques, et n'y trouvant même pas un point d'appui, se +demande: Où? Comment? Pourquoi? + +«Non, jamais tu ne connaîtras cette torture. Tu es raisonnable, toi, tu +t'occupes de tes affaires. Je t'aime! je ne saurais dire pourquoi. Toi +seul me rattaches--ou mieux me rattachais--à l'humanité. Tu as une bonne +nature, tu es franc, tu es loyal. Il y a aussi des profondeurs dans +l'honnêteté; la bonté tient de l'infini: tu me consolais de l'étroitesse +des autres coeurs. + +«Lorsque je revins, ayant visité ce que les hommes avaient visité avant +moi, ayant en outre, et par orgueil, gravi des pics réputés +inaccessibles, contemplé des sites sur lesquels nul oeil humain ne +s'était reposé, je consultai mon coeur: il était vide; nulle joie +n'était venue satisfaire cette faculté d'expansion qui entraînait tout +mon être. + +«C'est alors que je te fis part de mon projet. Je me trouvais entre deux +alternatives: la mort ou l'étude. La mort! Pourquoi ce mot me faisait-il +peur? pourquoi éprouvais-je en le prononçant une sensation semblable à +un froid glacial? Pourquoi la désagrégation de moi-même me +paraissait-elle effrayante?... Oh! si j'eusse été sûr du moins que, +dégagée des fibres matérielles qui l'enlacent comme un réseau d'acier, +ma pensée aurait pu, libre, s'élancer vers l'immatérialité, plonger à +jamais dans les vagues sans cesse renaissantes de l'infini... Mais où +était la preuve de cette possibilité? + +«Avant tout, je voulus voir, savoir, pressentir cet avenir avant de m'y +élancer, comme ferait le plongeur qui sonderait la mer avant de s'y +jeter... Et puis ces facultés, dont je constatais l'existence en moi, ne +pouvaient-elles pas par leur exercice me procurer les jouissances +cherchées? l'instinct qui me guidait n'était-il pas la preuve que cet +instinct même pouvait être assouvi?... L'homme qui ressentirait pour la +première fois les attaques de la faim ne trouverait-il pas dans cette +appétence même la preuve de l'existence des aliments? Alors il +marcherait pour chercher ce qui ne vient pas à lui? + +«Je résolus de me livrer à des études nouvelles; et tu le sais, ami, +muni de tous les instruments nécessaires, fort de mon ardeur et de ma +volonté, je m'exilai volontairement de la ville pour m'installer sur la +petite colline qui est au nord d'Hoboken... Là, depuis plusieurs mois, +loin du monde, je ne regarde plus la terre; mais sans cesse mes regards, +tournés vers le ciel, interrogent cet espace immense dont les limites +sont imperceptibles... Ah! cher, cher, si tu savais quel enivrement +splendide envahit tout mon être pendant ces longues contemplations! le +tourbillonnement de l'infini se répercute dans mon cerveau... + +«Qui donc a parlé d'opium, de hatchich, de toutes ces drogues +empoisonnées qui surexcitent le cerveau pour lui donner une jouissance +fiévreuse et dont il n'a même pas la conscience nette! Moi, calme, +froid, je regarde le ciel... Alors, l'hypnotisme de la profondeur +sidérale s'impose à mes organes, et, dans une sorte d'immobilité +cataleptique, je perçois des splendeurs innommées... Mes sens se +décuplent... je vois dans ces éternités la vie des mondes qui se meut et +se perpétue. Et quels mouvements! les vastes cascades de lumière, +tournant sur elles-mêmes, tombant et remontant sur un cercle sans +limites: les écroulements de l'éther effleurant les masses sidérales, et +parfois, épouvantement de ma faiblesse en face de cette force! les +anéantissant comme une balle de papier dans le fourneau d'un fondeur! + +«Alors je retombe, brisé, écrasé; l'ivresse est trop violente, les +ressorts de mon être ont plié sous cette pression du splendide! et la +nature reprenant son empire, je m'évanouis. + +«C'est pendant une de ces crises, il y a quelques jours, que se +produisit le fait qui devait avoir sur mon existence une influence +décisive. + +«C'était dans une après-midi. Le ciel était pur; seulement, quelques +vapeurs nageaient dans l'air où la lumière semblait se noyer, comme dans +un lac transparent. Je regardais, et bientôt se présentèrent pour moi +les splendeurs cherchées. + +«L'horizon me parut un immense anneau irisé, au milieu duquel, et par +couches parallèles, se mouvaient des cercles concentriques formant des +ondes lumineuses et changeantes, admirablement teintées. Ces ondes se +multipliaient, et toujours l'espace laissé libre par les circonférences +diminuait d'étendue. Au point central resplendissait un faisceau +rayonnant... Tout à coup, au foyer même de cette éblouissante symphonie +de lumière, parut un être... Je ne puis le décrire, les mots me +manquent. C'était la synthèse de toutes les beautés, l'éclosion de +toutes les grâces; c'était l'ange, c'était l'_idéale_, la pensée prenant +forme, le rêve s'animant... Elle me regarda; ses yeux rencontrèrent les +miens... je fus comme foudroyé! + +«Naturellement, lorsque je revins à moi, ma première pensée fut que +cette apparition n'avait existé que dans mon imagination... Et, +d'ailleurs, où pouvait vivre semblable perfection? Je m'étais assis sur +la terrasse de ma maison, la tête dans mes deux mains, laissant errer +mes yeux à l'aventure... Je me reposais de ces émotions en regardant la +terre, quand un étrange spectacle frappa mes regards. Croirais-tu que +depuis mon séjour dans cette habitation, je n'avais pas encore examiné +les environs? + +«Je n'ai pas besoin d'insister pour te faire comprendre que mes yeux, +exercés à la vision dès ma plus tendre enfance, sont doués d'une faculté +de perception infiniment supérieure à celle que possèdent les yeux des +autres hommes... + +«Ce que j'apercevais distinctement, ce qui me frappait d'étonnement, +était, à la distance de quatre milles environ, une sorte de palais de +verre, de la dimension d'un kiosque oriental; pas une parcelle de fer ni +de bois ne s'apercevait. Chose curieuse, les plaques de verre sur +lesquelles le soleil jetait ses rayons étincelants étaient, sans +exception, de couleur violette, mais de ce violet qu'on ne trouve que +dans le cristal nommé iolite. + +«Le kiosque se trouvait au milieu d'un jardin dont, sans exception, les +arbres, les branches et les feuilles elles-mêmes, présentaient cette +même couleur; la terre, le sol, étaient violets. + +«Une porte s'ouvrit... et une jeune fille parut, vêtue de longs +vêtements violets: ces vêtements étaient formés d'une gaze laissant +circuler la lumière autour du corps le plus admirable que jamais +sculpteur ait pu rêver. Ces formes divines n'empruntaient rien de leur +perfection à l'humanité: c'était comme un moulage de vapeurs condensées, +tant cette beauté était suave et pure; un voile de même étoffe et de +même couleur ombrageait le visage, dont les lignes étaient idéalement +ravissantes... Je poussai un cri!... + +«C'était elle, c'était celle qui, quelques minutes auparavant, m'était +apparue toute rayonnante de splendeur et d'immatérialité, au milieu du +ciel étincelant... C'était elle. Ah! je compris alors que c'était +l'Amour. Je compris cette envahissante sensation qui s'empare de toutes +les forces de l'être, les secoue et les avive... Elle! Pour la première +fois je pouvais prononcer ce mot avec un indicible tressaillement, alors +qu'il se répercutait comme un écho dans toutes les fibres de mon +corps... Cette femme, cet enfant (car je ne savais rien... sur mon +honneur! le détail m'échappait), c'était ma pensée à moi, c'était mon +infini... c'était ma vie... Enfin j'existais, je sentais, j'aimais! +Elle! Elle! + +«Puisque tu veux bien t'intéresser à ce qui me touche, je te tiendrai au +courant de ce qui va se passer... Jusqu'ici, je n'ai pu arriver jusqu'à +elle, mais je ne désespère pas d'y parvenir. Désespérer, quand toute ma +vitalité est concentrée dans cette volonté! quand elle m'attend, comme +je l'attends, quand elle m'appelle, comme je l'appelle! + +«À bientôt, ami, à bientôt!» + + + + + VII + + +Maître Aloysius et maître Truphêmus sont dans leur laboratoire, +c'est-à-dire dans la cave. Mais les fourneaux sont éteints, les cornues +semblent mélancoliques, les alambics ont un air contrit. + +Mais moins contrits et moins mélancoliques que ces objets inertes sont +les deux êtres animés qui se saluent mutuellement du nom de docteur. + +Ils sont assis, l'un en face de l'autre. La maigreur d'Aloysius est plus +cadavérique que jamais; Truphêmus s'est arrondi. Leurs bras pendent dans +une attitude de découragement: ils se regardent et semblent hésiter à +parler. + +--Dame! fait enfin Truphêmus. + +--Parbleu! répondit Aloysius. + +--Cela devait être... + +--Évidemment. + +--Les forces humaines ont leurs limites... + +--Elles ont leurs limites... + +--Ceci est indiscutable... + +--Indiscutable... + +--Certain... + +--Sûr... + +Puis le silence se rétablit. Aloysius est appesanti, Truphêmus est +accablé. + +--Pourtant!... + +--Cependant... insiste Aloysius. + +--La théorie est juste... + +--Indiscutable... + +--Indiscutable... + +--Certaine... + +--Sûre + +Nouveau silence. + +Truphêmus reconquiert le premier son sang-froid: il ramène ses deux +mains sur son ventre, qu'il tapote: + +--Là! là! fait-il, ne nous laissons pas abattre... et surtout ne perdons +jamais de vue la méthode; si vous le permettez, mon savant compagnon, +nous allons étudier logiquement toutes les faces du problème. + +--Faites, dit Aloysius, dont l'indifférence semble acquise par avance au +raisonnement de son associé. + +Celui-ci ne se laisse pas facilement troubler: c'est l'orateur de ce +duo. + +--Donc, reprenons un à un les chaînons de nos déductions, et voyons si +d'aventure nous n'avons pas péché en quelque point essentiel. Primo, +ceci était acquis: votre fille Netty semblait dépérir, quoique nous +l'eussions mise à double dose d'azote et d'albumine. Ceci est-il vrai? + +--Vrai! répondit Aloysius, qui ne peut se refuser à cette première +concession. + +--L'enfant était chétive, ses membres ne se développaient pas +suffisamment, et j'ai parfois souvenance de la colère que dame Tibby... + +--Dieu veuille avoir son âme! murmura Aloysius: ce qui nous apprend +incidemment la mort de la mère de Netty. + +La malheureuse avait succombé à une anémie mortelle. + +--Dieu veuille avoir son âme! répéta Truphêmus. Je disais donc... + +Et il chercha un instant dans sa mémoire. Cette invocation inopportune à +la Divinité avait fait obstacle à la certitude de son argumentation. + +--Ah! je disais que le nouveau problème était celui-ci: faire marcher de +pair le développement du corps avec sa nutrition... C'est ce que j'eus +l'honneur de vous exposer, un soir, s'il vous en souvient, qu'après un +repas succulent, nous nous étions enfermés dans notre laboratoire... Or, +et c'est ici que je revendique, s'il m'est permis de le faire, une +certaine originalité d'invention, j'attirai votre attention sur un +phénomène que l'expérience nous avait démontré... il est de règle, en +fait de science, qu'on ne peut procéder que du connu à l'inconnu... Quel +était le connu? Voici: une plante, un être végétal soumis à l'action de +la lumière violette, croît avec une rapidité infiniment plus grande que +le même végétal soumis à l'action des rayons blancs. Le fait est-il +acquis, oui ou non? + +À cette mise en demeure si péremptoire, Aloysius répondit par une +inclination de tête, le _nutus_ des anciens. Ce qui suffit d'ailleurs au +positif Truphêmus, qui reprit avec une nouvelle ardeur: + +--Bon! quel était alors l'inconnu? L'X à découvrir ou à vérifier? Car, +d'ores et déjà, l'analogie parlait. Voici quel était l'inconnu: Le même +phénomène se produirait-il, s'il s'agissait non plus d'êtres placés au +second échelon de la nature, mais d'être mobiles, munis des organes de +la locomotion; en un mot, lorsqu'il s'agirait des animaux... lorsqu'il +s'agirait de l'homme? Quand je vous ai communiqué cette pensée, que je +n'hésiterai pas, malgré toute ma modestie, à qualifier de trait de +génie, votre intelligence supérieure a été aussitôt frappée de tout ce +qu'elle présentait d'ingénieux et surtout de l'immense horizon qu'elle +ouvrait à la science. Fûtes-vous frappé, oui ou non? + +--Je fus frappé, dit Aloysius docile. + +--Or, l'occasion se présentait justement de faire immédiatement une +expérience concluante. Je me rappelle encore mes paroles: «Maître, vous +ai-je dit, le savant n'a rien qui lui appartienne en propre; le +chercheur n'est ni propriétaire, ni possesseur, ni père. Votre fille +Netty est rachitique, malingre, petiote. Tentons sur elle l'expérience +qui a tant de fois réussi sur les plantes.--À quoi vous m'avez répondu +par cette phrase éminemment pratique, et qui prouve que le sentiment ne +perd jamais ses droits: «Une jeune fille n'est-elle pas une fleur?» Je +vous fis observer que là justement gisait le problème, et d'un commun +accord nous convînmes de soumettre la jeune Netty à l'action constante +des rayons violets. En hommes vraiment intelligents, nous ne voulûmes +pas retarder l'exécution de notre plan, et en quelques jours nous avions +fait construire le pavillon violet; j'avais enduit de même couleur les +arbres et modifié leur sève. Vous-même prépariez un sable destiné à +changer la teinte de la terre. Restait la question de costume: et dame +Tibby, qui avait adopté notre idée avec enthousiasme... + +--Dieu veuille avoir son âme! + +--Dieu veuille avoir son âme! Je disais que dame Tibby confectionna de +ses propres mains le vêtement qui devait couvrir l'enfant. Tout cela est +indéniable, indéniable, indéniable... + +--Indéniable! répéta Aloysius. + +--Or, trois mois se sont passés. Pendant tout ce temps, la jeune Netty a +été soumise à l'action des rayons violets; elle a vu violet, pensé +violet, mangé violet... elle s'est imprégnée, imbibée de violet... et il +a été clair pour nous que nos déductions ne nous avaient pas un seul +instant égarés... car... + +--Elle a grandi, murmura Aloysius. + +--Grandi! grandi! dites qu'elle a poussé plus rapidement que le plus +vivace des cryptogames; au bout de quinze jours elle avait crû d'un +demi-pied; un mois plus tard elle mesurait trois pieds trois pouces... +Aujourd'hui il y a temps d'arrêt, elle est à quatre pieds huit pouces, +taille absolument normale pour la femme. En trois mois, d'une enfant +nous avons fait une créature admirablement constituée parvenue à son +entier développement. La science a vaincu la nature, elle l'a contrainte +à l'obéissance, le résultat obtenu est admirable, au delà de ce que nous +pouvions espérer. Cependant... + +--Cependant?... fit Aloysius en secouant la tête. + +--Comme rien n'est parfait en ce monde, il y a une ombre à notre +parfaite satisfaction; ombre d'autant plus grave, je l'avoue, qu'elle +trouble complètement certaines notions précédemment acquises... + +Aloysius, qui avait écouté patiemment jusque-là, se leva si subitement, +que toutes ses articulations craquèrent à la fois. On eût dit le heurt +de cinquante osselets. + +--Elle est idiote! s'écria-t-il en levant les yeux au plafond avec +l'expression d'un profond désespoir. + +Ici encore Truphêmus sut conserver son calme et reprit doucement: + +--Idiote, idiote... Il s'agit peut-être de s'entendre sur l'expression, +qui me paraît impropre... + +--Dites stupide, niaise, bête... dites ce que vous voudrez, continua +Aloysius, mais il n'en est pas moins réel que l'intelligence lui manque +absolument. + +--J'ai dit: «Entendons-nous.» Mais pour cela, il me paraît inutile de +crier. S'il faut élever la voix, ce qui est cependant incompatible avec +le calme que comporte une dissertation toute scientifique, je répondrai +sur la tonalité la plus aiguë que me fournira mon larynx: «Non, non, +trois fois non! elle n'est pas idiote, elle n'est ni stupide, ni niaise, +ni bête!...» + +--Qu'est-ce alors? + +--Elle a cinq ans par l'intelligence, tandis qu'elle a vingt ans par le +corps... + +--Expliquez-vous. Vous me parlez hébreu! + +--Rien n'est cependant plus simple, continua Truphêmus en reprenant son +attitude professorale: le système nerveux céphalo-rachidien est le siège +de la sensibilité et la source du mouvement volontaire; l'action de +l'encéphale est indispensable à la perception des sensations et à la +manifestation des volontés... Mais où nous sommes arrêtés, c'est +lorsqu'il faut décider si l'appareil encéphalique est le producteur de +la pensée, ou seulement le metteur en oeuvre de facultés provenant d'une +source autre que le jeu du système. Quand je vous disais tout à l'heure +que ce qui se produit aujourd'hui me déroute quelque peu, c'est que +jusqu'ici j'étais partisan du premier de ces systèmes, c'est-à-dire de +la production de la pensée par l'appareil cervical.--Dans le cas qui +nous préoccupe--chez Netty--l'appareil s'est développé, mais la pensée +est restée stationnaire. Avez-vous compris? + +--J'ai compris... dit Aloysius. Alors que faire? + +--Je n'en sais rien, reprit Truphêmus. Et vous? + +--Je n'en sais rien, reprit Aloysius. + +Au même instant on entendit un grand bruit au dehors, comme de nombreux +morceaux de verre qui se brisent. + +Les deux savants se précipitèrent hors de la maison, dans le parc. + +--Où est Netty? cria Aloysius. + +Le pavillon violet était construit au milieu du jardin; c'était une cage +de grandes dimensions, dans laquelle on avait disposé quelques meubles +indispensables, tous couverts en étoffe de même couleur. + +C'est là que vivait l'enfant sur lequel les deux chimistes avaient tenté +leur grave expérience. C'est de là qu'était venu le bruit. Un grand +panneau de verre était brisé. + +Mais où était Netty? En vain les deux hommes regardaient de tous côtés. +Personne. Ils se mirent alors à faire avec précaution le tour du jardin, +chacun d'un côté, se baissant pour inspecter chaque touffe de feuillage. + +--La voilà! cria Truphêmus. + +Et d'un taillis sous lequel elle s'était dérobée, le savant attira par +la main Netty, la fille d'Aloysius. + +Certes, qui l'eût vue trois mois auparavant, n'aurait pu admettre qu'il +avait devant les yeux la même créature. Netty, l'enfant malingre, était +devenue, sous l'influence du système Truphêmique, une grande jeune fille +paraissant avoir atteint au moins l'âge de dix-huit ans. Et de fait, +c'était une créature admirablement belle. C'était bien elle qu'avait +aperçue le jeune rêveur du haut de son observatoire aérien, et son +enthousiasme était justifiable. Son corps était un assemblage de toutes +les perfections physiques; c'était la vie dans sa manifestation la plus +complète et la plus régulière. + +Ainsi surprise, la jeune fille se courba pour résister à l'étreinte de +Truphêmus et, en vérité, on devinait qu'il lui eût suffi d'un geste +brusque pour se dégager. Mais sous l'influence de la honte et de la +peur, et elle se mit à pleurer en jetant des cris perçants: + +--Non! non! ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! + +Aloysius accourut de ses deux jambes cliquetantes. + +--Ne lui faites pas mal! cria-t-il à Truphêmus. + +--Mais je ne l'ai pas touchée! répondit le gros homme en lâchant la main +de la jeune fille. + +Celle-ci, se sentant libre, courut aussitôt se blottir dans un coin du +pavillon, s'accroupit, et élevant son coude à la hauteur de son front, +continua à gémir et à protester. + +--Voyons! voyons! ma petite Netty! disait Aloysius. Il ne faut pas te +désoler comme cela! Eh bien! après tout, c'est un malheur... On ne te +mangera pas pour cela... + +Et il cajolait ses cheveux blonds du bout crochu de ses doigts osseux. +Elle leva vers lui ses grands yeux bleu d'acier. + +--Tu ne me battras pas, bien vrai? + +--Mais non! mais non!... Allons, viens avec moi... + +La prenant par la main, Aloysius l'emmena doucement vers le parc, la +regardant et songeant aux théories de Truphêmus sur le système nerveux +céphalo-rachidien. + +--Comment le malheur est-il arrivé? + +--Je ne sais pas, papa. Je n'étais pas là... je n'ai rien vu... + +--Ne mens pas! une fille de ton âge... c'est-à-dire non, une grande +fille comme toi!... + +Netty se reprit à pleurer de plus belle, en criant: + +--Je n'ai pas menti!... ce n'est pas moi! + +Rien n'était plus singulier que l'aspect de son visage quand elle +prononçait ces paroles. Ces lignes, parfaites dans leur régularité, se +déformaient dans les contorsions d'un désespoir plus apparent que réel. +C'était la grimace de l'enfant sur le visage de la femme, quelque chose +qui ressemblait au masque de la Folie. + +Aloysius la contemplait avec une expression de profond découragement. + +Truphêmus se rapprocha de lui et lui frappa sur l'épaule: + +--Un mot! fit-il. + +--Je suis à vous, murmura le docteur. + +Et s'écartant un peu de la jeune fille, il s'approcha du gros Truphêmus. + +--Peut-être, dit celui-ci, y aurait-il un moyen! + +--Prenons garde! prenons garde! s'écria Aloysius avec une indicible +expression de terreur. Nous n'avons déjà voulu que trop tenter la +nature. Elle se venge, ajouta-t-il en désignant du doigt Netty, qui, +étendue à terre, faisait de petits tas de sable avec ses mains. + +--Est-ce bien le docteur Aloysius que j'entends? reprit Truphêmus. +Est-ce là cette intelligence supérieure pour laquelle la science n'avait +pas de secrets, et qui n'admettait l'insolubilité d'aucun problème? Et +ne comprenez-vous pas que toute oeuvre humaine a besoin de +perfectionnement? N'avons-nous rien obtenu? Ce corps n'est-il pas +l'oeuvre la plus admirable que jamais la science ait produite? Je ne me +dissimule pas que l'âme laisse à désirer; mais le mal est évidemment +réparable. Que diriez-vous d'une opération délicate et dont l'idée vient +de me frapper il n'y a qu'un instant? Il est évident que la matière +cervicale qui remplit le crâne de Netty est insuffisante ou mal +conformée. Voilà ce dont, à mon humble avis, il importe de s'assurer. Le +moyen est facile: il suffirait de pratiquer avec un instrument tranchant +une incision circulaire qui détache une partie de la boîte osseuse de +votre fille... + +--Vous tairez-vous, bourreau! tortionnaire! hurla Aloysius, qui, hors de +lui, se jeta sur Truphêmus. + +Celui-ci, effrayé, roula de quelques pas en arrière... Au même instant, +on frappa violemment à la porte de la rue. + + + + + VIII + + _Franz Kerry à Edouard B..., à Baltimore_. + + +«Cher ami, je ne sais si je suis fou ou si je rêve; mais, en vérité, +j'éprouve des sensations nouvelles, et dont rien, jusqu'ici, dans ma +vie, ne m'avait donné la plus faible perception. Est-ce donc l'amour qui +s'est emparé de moi? À toi de donner un nom à cette transformation de +moi-même. Une seule pensée absorbe toutes mes pensées. L'infini me +paraît nul auprès de ce _fini_ qui s'appelle la bien-aimée, la lumière +sombre auprès de cette lumière! + +«Dans ma dernière lettre, je te mandais que j'avais en vain tenté de me +rapprocher de celle qui était devenue toute ma vie, toute mon espérance. +Voici ce qui était arrivé. Pour la première fois, depuis mon arrivée à +la colline d'Hoboken, j'étais sorti de ma Thébaïde. Et m'orientant +d'après les observations faites du haut de ma terrasse, je m'étais +dirigé vers les Champs-Élysées. Là, rencontrant quelques passants, je +leur demandai des indications. Mais j'oubliais d'abord que je me +trouvais en face de natures bornées, incapables de comprendre les +sensations qui m'oppressent. + +«Je parlais comme si je t'avais écrit. Nul ne comprenait. Par bonheur, +je me souvins que la science me donnait un moyen sûr de déterminer +exactement la situation du palais de verre. Je retournai chez moi, et à +l'aide du sextant, je fis un calcul minutieux qui me fixa à quelques +yards près sur la position du point vers lequel je tendais... + +«Je revins alors. Mes calculs ne m'avaient pas trompé. Je reconnus les +murs du parc, et la maison qui faisait face à la route. Te le dirai-je! +moi qui ai la hardiesse inouïe de me lancer à âme perdue dans les abîmes +de l'éther tournoyant, je me sentais, en face d'une simple porte, le +plus timide et le plus faible des enfants... + +«Je voulus d'abord savoir quels étaient les habitants de la maison. Je +m'enquis auprès des rares voisins--voisins assez éloignés +d'ailleurs--qui pouvaient me fournir quelques renseignements. Il paraît +qu'en général je fus considéré comme assez mal venu. Je ne pus obtenir +que des détails vagues; je crus d'abord qu'on se raillait de moi. + +«La maison au sujet de laquelle je posais des questions avait dans le +quartier une réputation diabolique, et il était facile de voir, à l'air +de mes interlocuteurs, qu'ils auraient infiniment préféré n'avoir point +à en parler. + +«Il était évident qu'elle inspirait à tous une terreur indicible: quant +à ses habitants, il m'était impossible d'obtenir quelque information +précise. On me désignait, comme occupant seuls la propriété, deux +vieillards considérés comme les démons de cet enfer inconnu, et une +petite fille de deux ou trois ans. En vain je parlai à termes couverts +(tant je craignais de profaner l'ange de mon rêve!) de la jeune fille +que j'avais aperçue. Le plus hardi m'affirma que jamais il n'avait +existé de jeune fille dans la maison, à moins, ajouta-t-il, que quelque +diablesse ne fût venue se mettre de la partie... + +«Ce qui restait pour moi hors de doute, c'est que sur tout ceci planait +une ombre mystérieuse et je n'en devenais que plus ardent à la percer. + +«Je résolus, avant de me présenter directement à Quiet House (c'est le +nom de l'habitation), de tout tenter pour m'instruire par moi-même. +Alors je me glissai sous les murs du parc. Quelques arbres à forme +étrange laissaient leurs branches dépasser le faîte de la muraille qui, +n'étant pas en bon état, offrait à l'escalade une aide facile. C'est là +que je projetai d'établir mon poste d'observation. + +«La première fois que mes pieds et mes mains m'aidèrent à cette pénible +ascension, mon coeur battait avec une telle violence que je me crus +impuissant à atteindre mon but. Mais relevant la tête, je crus revoir +dans l'azur céleste la forme adorable de Celle qui m'appelait, et je +redoublai d'efforts... Enfin j'atteignis le couronnement de la muraille, +et je plongeai mes regards avides dans le parc... + +«Je ne m'étais pas trompé... le palais de verre existait... C'était bien +cette couleur violette, à la fois douce et pâle, qui luisait aux rayons +du soleil... et enfin, je la vis... elle! + +«Mais dans quelle attitude? J'avoue qu'à ce moment je crus n'être plus +maître de ma raison, et aujourd'hui encore je me demande si ce que j'ai +vu n'était pas un jeu de mon imagination. Elle était assise au pied d'un +arbre, penchée en avant, de telle sorte que ses admirables cheveux +blonds traînaient à terre. De ses doigts effilés, elle grattait le +sable, et à mesure qu'elle avait formé un petit tas, elle le prenait à +poignées et le jetait dans un seau de zinc, qui se trouvait auprès +d'elle. Puis elle renversait le seau à demi-plein sur le sol, se levait, +piétinait sur la terre, s'asseyait de nouveau et recommençait à faire +ses tas de sable et à remplir le seau. + +«Innocente occupation, mais dont l'étrangeté me frappa d'abord. Je +restai là une heure, espérant qu'on s'apercevrait enfin de ma présence. +Vaine illusion! Le sable allait toujours du sol au seau, pour retomber +du seau sur le sol. Je la contemplais. Ah! mon ami, combien elle était +plus belle encore que tout ce que j'avais rêvé! Quelle pureté de formes, +quelle diaphanéité dans cet être charmant! Cependant la position dans +laquelle je me trouvais ne laissait pas que d'être fort incommode. Je +m'étais juché sur la plus grosse branche d'un des arbres touchant au +mur, et après cette longue pause, le bois meurtrissait mes chairs, je +sentais l'engourdissement s'emparer de tout mon individu, mes mains +avaient peine à retenir le bois qui me servait de point d'appui... Il +fallait en finir! Mais, j'avais si grand'peur de l'effrayer, cette chère +et parfaite créature qui rêvait toujours en macérant sa poussière!... Je +l'appelai une première fois, elle n'entendit pas. Alors, m'enhardissant, +je m'écriai: + +«--Ange échappé du ciel, créature adorable que l'humanité n'a pas le +droit de compter parmi ses créatures imparfaites!... + +«Cette fois, elle avait entendu. Elle leva la tête... Et quel visage, +ami! Non, alors que je marchais, comme a dit un poète, dans mon rêve +étoilé, alors que s'ouvraient à moi les perspectives éblouissantes de +l'infini sidéral, non, jamais beauté plus profonde, plus enivrante ne +s'imposa à mon être... J'étais ébloui, fou d'admiration et d'amour. + +«C'est évidemment cet état de surexcitation qui troubla mes esprits au +point de me jeter en proie à l'hallucination la plus grotesque qui se +soit jamais produite... Aussi ne crois pas ce que tu vas lire. Cela +n'est pas, cela ne pouvait pas être. + +«_Il me sembla_... (j'insiste sur l'illusion évidente), il me sembla +que, me regardant d'un air à la fois surpris et effrayé, elle contracta +tout son visage dans une grimace burlesque, et que, portant sa main à +son nez dans un geste vulgaire que je ne veux pas décrire, afin de ne +lui pas faire injure, elle... elle me tira la langue!!! + +«N'est-il pas évident que la fatigue avait oblitéré les facultés de la +vision? Mais comment se peut-il faire que notre faible nature soit assez +peu maîtresse d'elle-même pour se créer de semblables fantômes?... Je +sentis que je faiblissais. Je fermai à demi les yeux, et je me laissai +retomber de l'autre côté du mur. Puis je courus, de toute la vitesse de +mes jambes, m'enfermer chez moi. J'avais peur de l'aliénation mentale, +dont les doigts de fer commençaient à serrer mon cerveau. J'avais soif +de repos, je voulais tomber dans un anéantissement momentané qui +détendît mes nerfs... le sommeil vint. À mon réveil, j'étais sauvé... + +«J'étais sauvé, j'avais repris mon calme. Et le premier effort de mon +raisonnement me prouva l'insanité de ce que j'avais cru voir... Elle, +grimacer! Autant supposer que le ciel, que les astres, que les mondes se +livreraient à des contorsions d'épileptique. C'était une erreur, née +dans un cerveau maladif... et je le sentis si bien, si profondément, que +je me mis à deux genoux, les bras tendus vers le pavillon de verre, et +que je demandai pardon à l'ange insulté. + +«Puis j'ai un remords. De quel droit m'étais-je permis de jouer ce rôle +d'espion? pourquoi avoir tenté de surprendre la bien-aimée? Mes +intentions n'étaient-elles donc pas pures comme le ciel dont elle est +une émanation visible? Je devais réparer ma faute et entrer par la porte +dans cette maison où j'avais cherché à m'introduire comme un malfaiteur. +Aussi, dès que la nuit eût rafraîchi mes sens, ma résolution fut prise; +je m'habillai de mon mieux et me rendis à Quiet-House. + +«Je frappai violemment à la porte; il me semblait que chaque coup de +marteau retentît douloureusement dans mon âme.» + +...................................................................... + + + + + IX + + +--On frappe! dit Truphêmus, à peine remis de l'effroi que lui avait +causé le brusque mouvement d'Aloysius. + +Celui-ci ne répondit pas. Les coups redoublèrent. + +--On frappe! répéta Truphêmus. Dois-je ouvrir? + +--Allez au diable! s'écria Aloysius. + +Truphêmus avait le caractère si bien fait, qu'il accueillit ces paroles +comme un consentement. Il faut avouer encore qu'il n'était pas fâché de +trouver un prétexte pour rompre un entretien si mal commencé. Le hasard +le servait à point, puisque le fait d'une visite ne se produisait jamais +à Quiet-House, et il avait hâte de profiter de ce hasard. + +Mais il avait compté sans une circonstance toute particulière. Il y +avait si longtemps que la porte n'avait été ouverte, gonds et ferrures +étaient si complètement rouillés, qu'il s'évertuait en vain à tirer le +battant à lui. Le visiteur frappait toujours. + +--Voilà! voilà! criait Truphêmus sur une note appartenant à une octave +non encore notée. + +Il avait saisi à deux mains la poignée intérieure de la porte et les +pieds arcboutés sur le sol, le corps en arrière, il tirait, tirait +toujours, mais vainement. + +Cependant Aloysius, revenu de son accès d'exaspération, entendait tout +le tapage. Il lui prit fantaisie d'en connaître la cause. Du premier +coup d'oeil, il devina l'embarras de Truphêmus. + +--Tenez ferme! lui cria-t-il. + +Et passant ses bras longs et décharnés autour du ventre de son +compagnon, il tira sur Truphêmus qui tirait sur la porte. + +--Poussez! cria-t-il encore au visiteur. + +Le visiteur donna dans la porte un vigoureux coup de pied, le panneau +s'ouvrit, les gonds tournèrent; mais ce mouvement fut si vif, que +Truphêmus tomba en arrière sur Aloysius, qui fut renversé. Dans leur +chute, ils entraînèrent deux énormes dames-jeannes, heureusement vides, +qui se brisèrent, entraînant à leur tour tout un attirail de cornues. Ce +fut un cliquetis et un bouleversement inexprimables d'hommes et de +tessons de verre... + +Que regardait, profondément étonné, Franz Kerry, le blond habitant de la +colline d'Hoboken. + +Tomber est facile. Se relever est plus compliqué, moins pour Aloysius +cependant que pour son compagnon. Aloysius parvint encore à se redresser +assez rapidement; mais Truphêmus, vu sa rotondité, se trouvait dans la +situation de la tortue qu'un maladroit a placée sur le dos. En vain +Aloysius le tirait par le bras, le dos du savant glissait et aucune +saillie ne lui servait de point d'appui. Il poussait de petits cris +plaintifs et désespérés. + +--Attendez, dit Franz à Aloysius, je vais vous aider. + +Il saisit l'autre bras, et plaça son pied contre l'un des pieds de +Truphêmus. Aloysius l'imita, et tous deux, poussant un «Han!» vigoureux, +parvinrent à replacer la boule sur son axe. Elle oscilla un instant, +puis resta immobile. C'était fait. + +Puis les trois personnages se regardèrent, sans mot dire. + +Truphêmus était décidément une forte nature: il reprit le premier son +sang-froid, et, s'inclinant devant le jeune homme: + +--Je vous remercie, monsieur! lui dit-il; donnez-vous la peine d'entrer, +je vous prie, et veuillez nous faire connaître l'objet de votre visite? + +Franz rendit le salut qui lui était adressé, et suivit les deux savants. + +--Je désirerais vous entretenir, dit-il, d'une affaire de la plus haute +importance. + +--Passons dans mon cabinet, fit Aloysius. + +Chaînes et poulies grincèrent, à la grande surprise de Franz, et un +instant après les trois hommes se trouvèrent dans la caisse particulière +d'Aloysius. + +--Parlez, monsieur! dit le savant. + +--Je ne suis point de trop? demanda Truphêmus. + +--Oh! reprit Aloysius en s'adressant au jeune homme, je n'ai plus de +secrets pour mon compagnon. + +Franz n'était pas sans éprouver quelque embarras. Ce qui le surprenait +le plus, c'est que sa bien-aimée dépendît, par lien de famille ou +autrement, de l'un de ces deux êtres peu séduisants. + +--L'un de vous, dit-il enfin, est sans doute le père d'une charmante, +d'une adorable jeune fille qui habite cette maison? + +--C'est moi, dit Aloysius. + +--Eh bien! monsieur, je viens, en honnête homme, vous demander la main +de votre fille. Je me nomme Franz Kerry, je suis riche, ma position est +indépendante, et tout le bonheur de ma vie est entre vos mains... + +Il allait continuer, mais il en fut empêché par un fait bizarre. Aux +premiers mots de sa demande, Truphêmus avait serré les bras et fermé les +yeux, puis de petits cris stridents, ressemblant à des sifflements, +avaient commencé à s'échapper de sa poitrine. Une sorte de grondement +sourd avait ronronné dans la gorge d'Aloysius. Ces deux sons s'étaient +mariés, dans une tonalité différente, avaient grandi... ç'avait été tout +à coup une explosion... Les deux savants riaient, riaient. Le ventre de +Truphêmus s'enflait et se désenflait comme une outre sur laquelle eût +bondi un clown; tout le corps d'Aloysius tressautait et se heurtait en +ses diverses parties comme un jeu de castagnettes multiples... + +Et Franz les regardait, interdit, hébété, se demandant ce qu'il y avait +de si violemment gai dans le fait d'un amant de l'infini demandant à +s'unir à la plus belle création des forces naturelles... + +Mais, patient, il attendit. Quelques paroles commençaient à s'échapper +des lèvres haletantes des deux savants. + +--En mariage! disait Aloysius. + +--À son âge! répétait Truphêmus. + +--Mariée!... + +--Cinq ans!... + +Tandis que les deux chimistes se remettaient de cet ébranlement nerveux, +et que Franz se disposait à écouter les explications nécessaires, voici +que tout à coup... + + + + + X + + +Les faits qui se passaient en bas avaient un caractère qui présentait un +intérêt tout particulier. + +Lorsque Truphêmus, entendant frapper à la porte, était rentré dans la +maison, suivi quelques minutes après par Aloysius, Netty, qu'ils avaient +laissé pleurant à chaudes larmes et criant à pleins poumons, avait +immédiatement levé la tête, et, regardant à travers ses doigts écartés, +s'était convaincue que l'affaire des carreaux cassés n'aurait pas de +suite. Alors elle se mit à rire et à exécuter une de ces danses naïves, +rudiments de l'art chorégraphique, que seuls peuvent imaginer les +enfants. Puis, passant l'index de la main droite sur l'index de la main +gauche, étendu dans la direction de la maison, elle manifesta par ce +geste plusieurs fois répété le peu d'importance qu'elle attachait à la +colère paternelle, en admettant même qu'elle existât. + +Ensuite, sans doute pour donner issue à l'exaspération à laquelle elle +se trouvait elle-même en proie, elle se mit à courir à travers le +jardin, arrachant les fleurs, les jetant en l'air, puis les piétinant; +elle revint vers le kiosque où elle déchira quelques tentures. Mais ces +exercices salutaires ne paraissaient pas suffire à lui rendre le calme +perdu. + +Tout à coup son visage prit une indicible expression de satisfaction; +son regard était à ce moment tourné vers la maison... Or, pour la +première fois depuis trois mois, la porte, par un oubli qu'il faut +attribuer à l'état troublé d'Aloysius, était restée ouverte... + +Netty s'approcha sur la pointe des pieds et tendit le cou en avant. +C'était au moment où les poulies entraînaient les savants et le jeune +homme dans la caisse en question. + +Certes le spectacle que la jeune fille avait sous les yeux n'avait rien +de séduisant, et en la voyant s'arrêter hésitante sur le haut de +l'escalier qui conduisait au fond de la cave, on eût dit une exilée d'un +monde céleste, regardant curieusement l'antichambre d'un lieu infernal. + +Elle écouta. Pas un bruit. Elle était seule. Certes, elle ressentait +bien une certaine crainte; mais la curiosité était si forte! si souvent +elle avait désiré pénétrer dans ces salles hermétiquement fermées! Bref, +elle se décida... La voici, hasardant un pied, puis l'autre, toujours +l'oreille au guet... Elle se trouvait enfin au laboratoire. À cet +instant, Truphêmus et Aloysius commençaient à rire. + +Netty regardait autour d'elle. Tous ces objets nouveaux l'embarrassaient +au plus haut point. Ce n'étaient que bonbonnes, que cylindres, que +matras. Les mélanges les plus bizarres remplissaient les flacons de +verre. Puis l'immense fourneau sur lequel mijotaient des préparations +nouvelles, mélanges, amalgames ou combinaisons encore inachevées... Elle +sauta devant le tableau dont les boutons indicateurs correspondaient aux +moteurs de chaînes. Elle approcha sa main, puis la recula, puis enfin +toucha rapidement les divers boutons, comme elle eût fait sur le clavier +d'un piano... Mais aussitôt elle recula en poussant un cri d'effroi... + +Toutes les mécaniques étant mises en jeu simultanément, les chaînes +grincèrent, les poulies tournèrent follement, le système des +contrepoids, perdant leur équilibre, n'agissait plus, les caisses +descendaient avec une rapidité vertigineuse, puis remontaient d'un +vigoureux élan, comme si elles eussent acquis une force nouvelle. + +Netty courait, et, comme un oiseau qui a pénétré dans une chambre par +une fenêtre entr'ouverte, se heurtait à tous les coins, à tous les +angles. Elle trébucha, se retint à quelque chose... C'était le moteur de +la grande machine électrique. Et voilà que l'immense disque de verre se +mit à glisser entre des coussins... Un torrent d'étincelles s'échappa +dans l'air comme un faisceau d'étoiles, avec un crépitement toujours +plus fort. + +Netty est affolée. Elle veut fuir... elle veut parvenir à la porte; mais +elle heurte tout sur son passage: cornues, flacons, alambics, bonbonnes +se brisent... les liquides se répandent, les gaz reprennent leur +liberté. + +Alors les combinaisons les plus inouïes se réalisent... les éléments +chimiques sont en présence... c'est la lutte des forces essentielles de +la nature. + +Les caisses montent et descendent toujours, secouant les malheureux, +dont l'un était venu chercher le bonheur dans Quiet-House. + +Aux lueurs étranges et sans cesse changeant de teintes, Netty court +encore... + +L'asphyxie la saisit à la gorge et la terrasse... + +Puis une effroyable détonation... + +Et tout s'écroule... + +Ainsi périrent les habitants de la Maison Tranquille, et voici comme +Franz Kerry ne trouva pas le bonheur qu'il avait rêvé. + +FIN DE MAISON TRANQUILLE + + + + + LA CHAMBRE D'HÔTEL + + Le texte complet de ce roman + se trouve dans le deuxième tome des + HISTOIRES INCROYABLES + + + + +TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER TOME + +LES FOUS +LE CLOU +MAISON TRANQUILLE. + + + FIN DU PREMIER TOME + + + + + + + COLLECTION + LECTURES POUR TOUS + AVENTURES ET VOYAGES + + Liste des volumes composant cette Collection + + +1. _Terres de glace et terres de feu_, par J. LERMINA, 3 vol. + +2. _La Reine des lacs_, par le capitaine MAYNE REID, traduit pour la + première fois par E. MOUREAUX, 2 vol. + +3. _Le Mousse de l'amiral Courbet_, récit dramatique, désopilant et + pourtant véridique, 2 vol. + +4. _La Fille du régisseur_, par ROBIN GRAY, traduit par M. GAUTHIER, + 2 vol. + +5. _Les Tribulations d'un docteur en droit dans l'Amérique du Sud_, + par FÉLIX ROCROY, 1 vol. + +6. _La Bataille de Strasbourg_, par J. LERMINA, 2 vol. + +7. _Au pays des dollars_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol. + +8. _La Prise de Londres au XXe siècle_, par P. FERRÉOL, 2 vol. + +9. _Ralph le Rouge, aventures d'un Parisien en Floride_, par J. LERMINA, + 2 vol. + +10. _Autour du lac Tchad_, par Mme MARIA DE GROOTE, 2 vol. + +11. _Belle Sauvage_, par Ch. SIMOND, 2 vol. + +12. _Histoires incroyables_, par J. LERMINA, 2 vol. + +13. _Les Drames de Constantinople_, par VOGHI AGHA, 2 vol. + +14. _Au delà de l'Atlantique_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol. + +15. _Charletto_, par G.-V. LENNEP, 1 vol. + +16. _Un héros de seize ans_, par Ch. SIMOND, 3 vol. + +17. _L'Oncle Cabassol_, par L. HUARD, 4 vol. + +18. _Comment nous avons pris le Dahomey_, par un MARSEILLAIS, 1 vol. + +19. _Le Secret de l'alchimiste_, par Ch. SIMOND, 2 vol. + +20. _Tout seul_, par E. CADOL, 2 vol. + +21. _Les Aventures de Bonaventure Marjolin_, par E. FORCADE et L. + GARDETTE, 1 vol. + +22. _L'Ile de Corail_, par PIERRE DURANDAL, 1 vol. + + +CHAQUE VOLUME BROCHÉ: 75 CENTIMES, FRANCO PAR POSTE: 1 FRANC. + +______________________________________ +Imprimerie de Poissy.--S. Lejay et Cie. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome I, by Jules Lermina + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME I *** + +***** This file should be named 18415-8.txt or 18415-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/1/18415/ + +Produced by Carlo Craverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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