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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le gibet + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: May 16, 2006 [EBook #18404] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GIBET *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + COLLECTION MICHEL LÉVY + + + + + LE GIBET + + PAR + + EMILE CHEVALIER + + + + + CALMANN LÉVY, ÉDITEURS + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + +A + +MON CHER E. FILLASTBE, + +La nouvelle édition de ce livre dont Victor Hugo avait daigné prédire le +succès vous est due. + +N'est-ce point vous, en effet, cher ami, penseur profond, physiologiste +éclairé, médecin de haute distinction, qui nous avez appris que le mot +si terriblement cru de Bichat: «Le coeur est un muscle creux», trouvait +son application, non seulement dans la chirurgie, mais souvent dans la +pensée intime des êtres humains les plus aimant et dans la rigoureuse +acceptation des faits des peuples les mieux doués pour éclairer le monde +au flambeau de la liberté, de la philanthropie, de la fraternité. + +Cordialement à vous, + +H.-E. CHEVALIER. + +Paris, le 4 décembre 1878. + + + + + LE GIBET + + + + + I + + LES FIANCÉS + + +Par une glace, placée au-dessus du piano, Rebecca vit entrer Edwin dans +le parloir. + +Son coeur battit avec force; un éclair traversa ses yeux; elle rougit +beaucoup, mais son corps ne fit aucun mouvement, et elle continua de +déchiffrer sa partition comme si rien de nouveau ne lui fût arrivé. + +Sans remarquer l'émotion qui l'avait agitée, Edwin courut à elle en +s'écriant d'une voix troublée: + +--Rebecca! ma chère Rebecca! + +Les doigts de la jeune fille ne quittèrent point les touches de son +instrument; cependant elle tourna lentement la tête, et, d'un ton froid: + +--Ah! c'est vous, Edwin! dit-elle. + +Frappé par la sécheresse de cette réception, il s'arrêta court au milieu +de la pièce. + +--Je croyais, miss Rebecca... balbutia-t-il. + +Mais elle l'interrompt avec une vivacité fiévreuse: + +--Vous pouvez retourner d'où vous venez, monsieur! + +Edwin pâlit; un frisson parcourut ses membres. Sentant qu'il chancelait, +il s'appuya à un guéridon. + +Rebecca semblait avoir oublié sa présence, et elle tracassait son piano +avec plus d'ardeur que jamais. + +Pendant quelques minutes, nulle parole ne tomba de leurs lèvres: la +jeune fille jouait un morceau du célèbre opéra de Balfe, _Bohemian +Girl_. Le jeune homme se demandait s'il devait se retirer ou rester. + +Mais, fiancé depuis sa plus tendre enfance à Rebecca, élevé près d'elle, +connaissant la fougue de son tempérament et la bonté de son coeur, il ne +pouvait croire qu'elle fût à jamais fâchée contre lui, bien qu'elle eût +des motifs pour lui en vouloir. Aussi, surmontant sa douleur, il brusqua +une explication. + +--Je vous prie de m'entendre, dit-il. + +Elle ne répondit point. + +Edwin continua: + +--Des affaires d'une grande importance m'ont forcé d'être absent plus +longtemps que je ne supposais... + +--Et quelles affaires? demanda Rebecca d'un ton ironique. + +Sans doute il ne s'attendait pas à cette question soudaine, car il +demeura muet. + +De nouveau, Rebecca s'était retournée aux trois quarts, et, la main +gauche frémissante encore sur son piano, la droite occupée à relever une +boucle de cheveux, elle répétait: + +--Quelles affaires? + +--Des affaires sérieuses, je vous l'ai dit, ma chère, fit-il à la fin. + +Elle sourit dédaigneusement. + +--Il s'agissait, reprit Edwin, d'une transaction fort grave. + +--Ne pourrait-on savoir quelle était la nature de cette transaction fort +grave? + +--Oh! je n'ai rien de caché pour vous, dit-il en baissant les yeux. + +--Alors, parlez. + +--J'ai été chargé d'accompagner des marchandises très précieuses au +Canada. + +--Très précieuses, en vérité! dit-elle en haussant les épaules. + +--Je vous assure, ma chère Rebecca... + +--Ne mentez pas, Edwin! s'exclama-t-elle en se levant tout d'un coup; ne +mentez pas! Malgré l'amour que vous prétendez avoir pour moi et malgré +vos serments, au lieu de songer à votre avenir, à amasser quelque +bien pour vous établir, vous avez encore travaillé pour ce parti +abolitionniste que je déteste! + +A ces mots, Edwin changea de couleur. Il ouvrit la bouche pour +protester; mais l'impérieuse jeune fille s'écria aussitôt: + +--N'essayez point de nier; votre conduite infâme nous est connue. Et +souvenez-vous que je ne serai point la femme d'un homme qui cherche à +semer la division dans l'Union américaine. + +--Qui donc vous a appris?... murmura Edwin confus. + +--Tenez, lisez ce journal; il vous édifiera sur votre propre compte. + +Et Rebecca indiqua par un geste, le _Saturday Visitor_, étalé sur le +guéridon près duquel se tenait son fiancé. + +Celui-ci prit le journal et lut ce qui suit: + +«Par une froide et sombre soirée du mois passé, on frappa à coups +redoublés à la porte d'une maison habitée par M. Edwin Coppie et +sa mère, dont l'habitation est située sur la limite de l'Iowa et du +Missouri. Mme Coppie fut ouvrir. + +Un homme noir, robuste, d'une haute taille, entra; puis après lui, +un second, un troisième; enfin, huit nègres se trouvèrent presque +subitement dans cette demeure isolée. Mme Coppie était glacée de +frayeur. Ce ne fut qu'au bout de quelques instants que son fils parvint +à la rassurer. Pendant ce temps-là, les noirs, qui n'étaient autres que +des esclaves fugitifs, restèrent immobiles et silencieux. L'effroi de +la vieille dame s'étant dissipé ils demandèrent si M. Edwin Coppie, sur +l'assistance et l'hospitalité duquel on leur avait dit qu'ils pourraient +compter, n'était pas là? + +»--C'est moi, dit Edwin, et je ne tromperai pas vos espérances. + +»Puis il les conduisit dans une chambre confortable, où il leur apporta +du pain, de la viande et du café. Les nègres se restaurèrent, et, +quelques minutes après, tous, excepté leur guide, un mulâtre, dormaient +d'un profond sommeil, étendus sur le plancher. + +»Cet homme raconta les aventures de sa petite caravane, composée +d'esclaves du Bas-Missouri. Ses compagnons et lui arrivaient, dit-il, +après avoir voyagé toutes les nuits pendant deux semaines. La veille, +ils avaient traversé une petite rivière qui charriait des glaçons, +et dont les eaux étaient tellement accrues qu'elles étaient devenues +presque un fleuve. + +»--Quand nous nous sommes enfuis, continua-t-il, nous venions d'être +vendus, j'allais être emmené loin de l'État du Missouri, alors que +j'étais sur le point de me marier et que ma prétendue était condamnée à +rester dans cet État. + +»--Mais, observa Coppie, vous vous êtes séparé de votre fiancée pour +vous sauver? + +»--J'espère bien, répondit-il, qu'elle sera avec moi aussitôt que je le +voudrai. + +»Et son visage s'anima d'une expression singulière. + +»Les fugitifs ayant pris quelque repos, le guide, qui se nommait Shield +Green, les éveilla pour qu'ils continuassent leur route. On était à leur +poursuite. Edwin Coppie leur donna une voiture, et ils s'acheminèrent +vers le Canada. Peu de temps après leur départ arrivèrent huit hommes à +cheval. Ils étaient armés de carabines, pistolets, couteaux, et suivis +d'un limier qui avait traqué les pauvres évadés jusqu'à cette distance. +Il n'était pas encore jour quand ces chasseurs de chair humaine firent +halte chez Coppie et reprirent la trace des fuyards. Un domestique de la +maison, qui connaissait mieux le pays que les premiers, fut dépêché en +toute hâte, par Edwin, afin de prévenir les malheureux nègres. + +»Pour ceux qui se figureraient la position des poursuivants et des +poursuivis, ce fut une journée d'inquiétude et de souhaits fervents. +On craignait que les fugitifs ne fussent rattrapés. Ces pauvres gens +ignoraient que les traqueurs fussent si près d'eux. Vers midi, ils +s'arrêtèrent pour dîner. Mais, comme ils se mettaient à table, le +messager, qui devait leur donner l'alarme, atteignit l'auberge où ils +s'étaient arrêtés. + +»Aussitôt, ils se remirent en marche. Vers deux heures, Coppie les +rejoignit lui-même, par des chemins détournés, et leur proposa de les +mener au Canada. Les nègres acceptèrent avec joie cette obligeante +proposition. Et Edwin se mit en tête de la bande qui se composait de +toute une famille, nommée Coppeland, et du mulâtre Green. + +»Cependant leurs persécuteurs étaient toujours sur la piste. Descendant +devant une maison suspecte, ils la forcèrent et la fouillèrent de la +cave aux combles. Heureusement pour les noirs que là, ces ennemis de +leur race firent une sieste, et rafraîchirent leurs chevaux. + +»Les fugitifs gagnèrent de l'avance: ils se réfugièrent, vers le soir, +dans une forêt de pins. + +»Le limier flairant l'empreinte de leurs pas n'en reprit pas moins la +piste. Déjà il s'approchait de la retraite où ces infortunées créatures +se tenaient tapies; ses aboiements féroces faisaient retentir tous +les échos de la forêt et déjà on entendait le galop des chevaux des +chasseurs, quand Edwin, poussé par son ardent amour de l'humanité, se +jeta sur le chien et lui enfonça un couteau dans le coeur. + +»La nuit était venue; étrangers à la contrée, les esclavagistes, +n'entendant plus la voix de leur limier qui avait roulé mort sur le sol, +craignirent de tomber dans une embuscade et tournèrent bride. + +»Le lendemain et les jours suivants, ils recommencèrent la chasse avec +un autre chien. Mais ce fut en vain. Conduits par le brave Edwin Coppie, +les nègres parvinrent à gagner le Canada, où ils sont maintenant en +sûreté. + +»Au nombre des fugitifs, il en était un qui se faisait remarquer par +sa réserve et la délicatesse de ses formes; l'étoffe de ses vêtements +d'homme n'était pas d'une qualité ordinaire. Cet esclave était une +femme. Certaines gens prétendent, et c'est notre avis positif, que +c'était la fiancée du mulâtre Shield Green, s'enfuyant au Canada pour +s'y marier religieusement avec l'époux de son choix; mais les journaux +du Sud et tous les partisans de l'esclavage voudraient faire croire que +cette négresse, connue sous le nom de Bess Coppeland, entretenait des +relations intimes avec Coppie. Cette odieuse calomnie retombera bientôt +sur ceux qui l'ont forgée Nous engageons toutefois, nous qui avons le +bonheur de parler dans un État libre, nous engageons l'excellent +et courageux jeune homme à prendre des mesures pour échapper au +ressentiment des odieux propriétaires d'esclaves. [1]» + +[Note 1: Historique.] + +Tandis que Coppie parcourait des yeux l'article du _Saturday Visitor_, +Rebecca étudiait sa physionomie. + +Il était de taille moyenne, de mine énergique, audacieuse. La franchise +accentuait ses traits; l'enthousiasme leur prêtait son coloris. Il +ignorait l'art de dissimuler ses impressions; car, à chaque moment, il +s'agitait, faisait un mouvement de la tête ou du corps, comme pour dire: +ceci est juste, cela est faux. + +Parvenu au dernier paragraphe, ses sourcils se froncèrent; il frappa du +pied avec violence et murmura: + +--Les imbéciles! les menteurs! + +Puis, il rejeta le journal sur le guéridon. + +Rebecca s'était remise au piano. Mais sa pensée vaguait ailleurs. Elle +promenait distraitement ses doigts sur le clavier. + +A son tour, Edwin Coppie la contempla quelque temps en silence. + +Type de l'Américaine du Sud, Rebecca Sherrington avait le teint +olivâtre, légèrement empourpré sur les joues, une de ces carnations +voluptueuses comme les aimait le pinceau prométhéen de Murillo: cheveux +noirs, luisants ainsi qu'une grappe de raisin de Corinthe aux rayons du +soleil; yeux plus noirs, plus brillants encore; front étroit, +quoique bombé et agréable, mais dénotant une fermeté poussée jusqu'à +l'entêtement; nez droit, un peu sec dans ses lignes, lèvres petites, +méprisantes, ensemble du visage dur quand une pensée aimable n'en +adoucissait pas l'expression ordinaire. + +Le buste était de formes grêles; les extrémités fines, souples, +annonçaient une souche aristocratique. + +Rebecca descendait effectivement d'une famille de lords anglais, qui +avait émigré en Amérique, quelques années avant la révolution de 1776. + +Son grand-père, frère cadet de lord Sherrington, avait jadis possédé +un grand nombre d'esclaves dans la Virginie. Lors du soulèvement des +Bostonnais, il se rangea du côté des sujets restés fidèles à la couronne +de la Grande-Bretagne. Le triomphe des républicains et la proclamation +de l'Indépendance à Philadelphie, l'ayant ruiné, il se réfugia dans +le désert et fut un des premiers pionniers qui défrichèrent le +Haut-Mississipi. + +C'était un homme fier, confit en morgue et qui inculqua à son fila +unique, Henry Sherrington, ses fausses doctrines sur les rapports des +hommes entre eux. + +Quoique la fortune ne lui eût pas souri, celui-ci éleva sa fille Rebecca +dans les mêmes principes. Et, lorsqu'on 1846 le territoire sur lequel il +s'était établi, après son père, comme fermier, fut admis parmi les États +de l'Union sous le nom de d'Iowa, il fit tous ses efforts pour y faire +reconnaître et sanctionner l'esclavage des nègres. + +Si les tentatives d'Henry Sherrington échouèrent, il n'en demeura pas +moins un négrophobe fanatique. Sa femme et sa fille partageaient tous +ses sentiments à cet égard. Ils habitaient Dubuque, la plus vieille +ville de l'Iowa, fondée en 1786 par les Français qui ont, comme on le +sait, découvert et colonisé,--malheureusement sans profit,--la plus +vaste partie de l'Amérique septentrionale. + +De bonne heure,--et suivant l'usage du pays,--on avait fiancé Rebecca à +Edwin Coppie, jeune homme de bonne famille, dont les parents résidaient +dans un village voisin. + +Mais le père d'Edwin étant mort, sa mère alla se fixer sur une propriété +qu'ils possédaient près de l'État de Missouri. + +C'était à l'époque où recommençait le différend entre les +abolitionnistes du Nord et les esclavagistes du Sud. + +Edwin prit parti pour les premiers. Rebecca en fut informée; elle lui +fit de vifs reproches. Emporté par un amour que la séparation avait +attisé, le jeune homme pensa d'abord qu'il pourrait faire bon marché +de ses convictions et promit à sa fiancée de s'éloigner de la lutte +politique. Mais il comptait sans la générosité de son âme; et, au +mois de février 1854, il arrachait,--comme on l'a vu par l'article du +_Saturday Visitor_, toute une bande de nègres, aux fers et aux infamies +de la servitude. Cette action héroïque, il l'avait accomplie, non +seulement en dépit de sa tendresse pour Rebecca, mais au péril de ses +jours; car, outre qu'il est défendu dans la république fédérale, même +par la Constitution des États libres, de donner aide et secours aux +esclaves marrons, les propriétaires de nègres usent fréquemment de +sanglantes représailles contre ceux qui fournissent à leur bétail humain +les moyens de s'échapper. + +Au moment où nous le présentons à nos lecteurs, Edwin Coppie arrivait du +Canada, où il avait réussi à conduire ses protégés, et où ils étaient +à l'abri de leurs bourreaux:--le traité d'Ashburton, conclu entre +l'Angleterre et les États-Unis; s'opposant à l'extradition des esclaves +qui sont parvenus à passer dans les possessions britanniques de +l'Amérique septentrionale. + +Comme l'affaire avait eu lieu loin de Dubuque, notre bon jeune homme +ne soupçonnait pas qu'elle y fût déjà divulguée, et il se flattait, en +prévenant cette révélation, d'atténuer l'effet qu'elle produirait dans +l'esprit de miss Sherrington et de ses parents. + +Malheureusement pour lui, les journaux publics l'avaient devancé. + +Il ne lui restait donc plus qu'à confesser bravement son crime et à en +demander pardon. Aussi se disposait-il à le faire avec la candeur qui +lui était habituelle, quand M. Sherrington entra dans le parloir. + + + + + II + + LA VENGEANCE DES ESCLAVAGISTES + + +M. Henry Sherrington était un homme d'une stature élevée, mince, quoique +sanguin. Dans sa fille, il retrouvait son image exacte, morale aussi +bien que physique: même hauteur, même dureté, même emportement. + +--Bonjour, master Edwin, dit-il en s'avançant vers Coppie. + +Le jeune homme lui tendit la main. Mais le père de Rebecca feignit de ne +pas remarquer son mouvement. + +--Nous avons donc fait encore une équipée, continua-t-il en se laissant +tomber dans un _rocking chair_. + +La jeune fille cessa de tourmenter son piano et se mit à feuilleter des +cahiers de musique. + +--Je confesse, dit humblement Edwin, que je me suis laissé entraîner... + +--Par votre goût pour les princesses d'ébène! s'écria sèchement Rebecca. + +--Oh! miss Sherrington! miss Sherrington! supplia Coppie. + +--Vous nous avez cependant donné votre parole, master Edwin, reprit +sévèrement le nouveau venu. + +--C'est vrai, monsieur; mais... + +--Mais monsieur s'est entiché d'une peau noire, insinua Rebecca avec +plus de dépit peut-être qu'elle n'en aurait voulu montrer. + +--Pouvez-vous supposer, miss?... + +--Je ne suppose rien. Les faits sont là. + +Et de son index, la jeune fille désigna le journal. + +--Mais cette gazette n'affirme point; au contraire. D'ailleurs... + +--Oh! je sais bien que vous n'êtes pas embarrassé pour trouver une +excuse, dit Rebecca. Enfin, vous êtes libre, M. Coppie, je ne vous +blâme point de mettre vos dispositions chevaleresques au service des +négresses. Mais alors, monsieur, vous devriez avoir la discrétion de ne +vous pas présenter dans les maisons honorables et honnêtes. + +Ces mots furent prononcés avec une amertume qui déconcerta tout à fait +le jeune homme. + +--Oui, honorables et honnêtes, ma fille a raison, répéta M. Sherrington +en se balançant dans sa berceuse. + +--C'est donc un congé? murmura Edwin. + +Rebecca ne répondit point. Mais son père prit la parole pour elle: + +--Je crois, dit-il, que vous devez le considérer comme tel. + +--Mais, monsieur! mais, mademoiselle! s'écria Edwin d'un ton +profondément ému, je vous jure qu'à ma place vous en eussiez fait tout +autant. Ils étaient si malheureux ces pauvres gens... la jeune fille +surtout... + +Cette dernière réflexion arrivait mal à propos. Elle acheva d'exaspérer +la bouillante Rebecca. + +--Osez-vous bien, s'écria-t-elle impétueusement, osez-vous bien défendre +cette créature en ma présence! Avez-vous le dessein de m'insulter? + +--Moi! moi, vous insulter! O Rebecca, vous êtes injuste! proféra Edwin +en tombant aux pieds de la jeune fille. Ignorez-vous que je vous aime +depuis l'enfance, que je vous respecte comme la plus belle, la plus +pieuse, la meilleure des femmes; que je donnerais gaiement ma vie pour +vous éviter le plus léger chagrin... + +--Vous le prouvez joliment! dit-elle avec aigreur et en se levant. + +--Prenez, s'il vous plaît, une autre position, master Edwin, dit M. +Sherrington. Vos procédés sont messeyants. + +--Monsieur s'imagine sans doute être dans une société africaine, reprit +Rebecca de sa voix cruellement railleuse. + +--Vous ne voulez donc pas m'entendre? dit Coppie en l'arrêtant par le +bras, après s'être relevé. + +--Non. + +--Quoi! Rebecca... + +--Monsieur! fit-elle avec un geste de superbe intraduisible. + +Un nuage couvrit le front du jeune homme. + +--Ne vous souvient-il plus, Rebecca, que je vous ai sauvé la vie ce jour +où vous patiniez sur le Mississipi, et où la glace se brisa sous vos +pieds? Dois-je vous le rappeler? s'écria-t-il sourdement. + +La jeune fille baissa la tête et demeura comme clouée sur place. + +--Bon, bon, s'interposa M. Sherrington. Si nous sommes vos débiteurs, +nous saurons nous acquitter envers vous, master Edwin. + +Déjà celui-ci se reprochait la vivacité de son apostrophe. + +--Pardonnez-moi, dit-il, un cri involontaire; mais croyez que l'excès de +mon amour pour miss Rebecca seul l'a arraché. Depuis mon bas âge ne me +suis-je pas habitué à la considérer comme ma prétendue? N'ai-je point +appris à estimer les mille qualités qui la distinguent et en font +l'ornement de son sexe? Aujourd'hui j'arrive; j'accours plutôt, après +avoir accompli un acte que je juge bon avec la plupart des hommes, +quoique vous le considériez mauvais avec beaucoup de gens fort sensés et +fort recommandables; je rêve au bonheur de revoir ma fiancée; je forme +cent projets de félicité pour elle et pour moi, et voilà que subitement, +violemment, vous glacez ma joie par votre froideur, vous me précipitez +du paradis dans l'enfer... + +Ce disant, la voix de Coppie s'était attendrie; des larmes coulaient +lentement de ses yeux et tombaient, brûlantes, sur la main de Rebecca +qu'il avait prise dans la sienne. + +Cette main, la jeune fille la retira en tremblant; et, avec un effort +pour dissimuler l'émotion qui la gagnait, elle dit à Edwin: + +--Si mon père veut vous pardonner?... + +--Eh bien? fit-il passionnément. + +--Je suis, répondit-elle, soumise à sa volonté. + +--Vous me pardonnerez aussi! + +--Je ferai suivant ses désirs, repartit quelque peu sournoisement +Rebecca en sortant du parloir, dont elle referma la porte sur elle. + +Les jambes croisées l'une sur l'autre, le haut du corps penché en +arrière, M. Sherrington avait assisté à la fin de cette scène en +contemplant attentivement le plafond. + +Le brave esclavagiste préparait un discours en trois points, pour +prouver à son gendre futur l'excellence de ses doctrines. + +--Voyons, maître Edwin, asseyez-vous là et causons un peu, dit-il, quand +Rebecca fut partie. + +Coppie prit le siège qui lui était indiqué, et son interlocuteur +poursuivit: + +--Je vous réitérerai d'abord ce que je vous ai dit plus d'une fois: je +ne donnerai jamais ma fille à un de ces misérables abolitionnistes +du Nord, pour plusieurs raisons, maître Edwin. Je n'aime ni les +républicains, ni les démocrates; petit-fils d'un lord d'Angleterre, d'un +membre de la Chambre haute, je mentirais à mon sang, à mes traditions de +famille, si je mésalliais mes enfants. Quoique vous ne soyez pas d'aussi +bonne maison que nous, j'ai jadis jeté les yeux sur vous, parce que vous +compter des gentilshommes parmi vos aïeux; puis enfin parce que, sans +vous, ma fille... + +--Passons, monsieur, passons, je vous prie, dit modestement Edwin. + +--Bien, mon ami. Cependant, malgré ce service inappréciable que vous +nous avez rendu, je vous déclare que si vous ne changez pas complètement +vos opinions, Rebecca ne sera point à vous. + +Coppie tressaillit, et, pour se donner une contenance, se mit à examiner +les dessina du tapis étendu sur leurs pieds. + +--Oui, continua M. Sherrington, je l'aimerais mieux morte que mariée +à un abolitionniste. Ce sont les abolitionnistes qui ont provoqué la +séparation de ce pays d'avec la mère patrie. Ce sont eux qui l'infectent +de théories fausses, perverses, funestes au sens moral, subversives de +l'ordre public; eux qui le pousseront à sa perte, malgré les apparences +d'une prospérité trompeuse, si on n'arrête à temps leurs exécrables +progrès. Qu'avez-vous à dire d'ailleurs contre l'esclavage? N'a-t-il +pas toujours existé chez tous les peuples du monde? Dieu ne l'a-t-il pas +consacré? La Bible ne vous l'apprend-elle pas? La religion catholique +l'approuve comme la religion protestante. Les Espagnols, et après eux +les Portugais, firent des esclaves dans l'Amérique méridionale. Si notre +glorieuse Elisabeth d'Angleterre arma le premier navire chargé de +faire la traite des noirs, le pape qui trônait alors ai Rome bénit +l'expédition, et il n'y eut pas, depuis jusqu'à ce fauteur de troubles, +ce George Washington... + +--Ah! monsieur, respectez au moins la mémoire du plus vertueux, du plus +sage des hommes, s'écria Coppie, incapable de se contenir davantage. + +--Eh bien, master Edwin, ce sage, ce vertueux George Washington, comme +vous le qualifiez, était propriétaire d'esclaves. Non seulement ce grand +émancipateur se garda bien d'en affranchir un seul, mais il sanctionna +l'esclavage des nègres par un article de sa trop fameuse constitution. + +--Mais, monsieur, vous vous trompez! + +--Que je me trompe ou non, répliqua hautainement M. Sherrington, votre +Washington conserva tous ses esclaves après la proclamation de la +constitution. A ses yeux, le nègre était un être inférieur, peu +au-dessus de l'animal. Il pensait qu'on le pouvait donner, troquer +ou vendre, et, pardieu, il avait raison! Qui est-ce donc qui me +contredira? + +Coppie avait grande envie de répondre; mais l'intérêt de son amour lui +commanda le silence. Il se tut, et Sherrington reprit après une pause: + +--Revenons à vous, master Edwin. Je veux bien admettre que la jalousie +de ma fille à l'égard de cette négresse est puérile; je veux bien aussi +ne voir dans votre échauffourée qu'une folie déjeune homme; je me plais +à croire que l'expérience, aidée de mes raisonnements, finirait par +refroidir votre cerveau brûlé; je ne vous donne même pas deux ans de +séjour dans un État à esclaves pour être tout à fait de mon avis, car +vous remarquerez que les nègres sont cent fois plus heureux que les +domestiques blancs, et que les premiers, confortablement nourris, +chaudement vêtus et abrités maintenant, mourraient de faim ou de froid +ai on leur rendait la liberté. Faits pour servir, ils sont incapables de +se gouverner eux-mêmes. Ce sont des brutes sur le sort desquels l'Europe +s'apitoie sottement et sans connaissance de cause. + +--Cependant, hasarda timidement Edwin, l'ouvrage de madame Beecher Stow, +traduit dans toutes les langues... + +--Case du père Tom! riposta véhémentement M. Sherrington; une +exagération greffée sur un mensonge! + +--Néanmoins, objecta encore Coppie.... + +--Brisons là ou je me fâche! tonna son interlocuteur. + +Un moment après, il dit d'un air plus calme: + +--Vous renoncez à vos idées absurdes, n'est-ce pas, master Edwin? J'en +exige le serment sur les Saints Évangiles. Puis, à cette condition, +vous pourrez espérer la main de Rebecca. Mais avant, mon jeune +ami, occupons-nous de votre situation. Vous n'êtes pas riche, bien +qu'intelligent, actif et vigoureux. On ne se met pas en ménage sans +avoir une somme suffisante pour satisfaire aux besoins de celle qu'on +épouse. Jusqu'à présent, vous vous êtes fort peu occupé de votre avenir. +Il est temps d'y songer. Que comptez-vous faire? + +--Monsieur, répondit Coppie, je me propose d'aller au Kansas. + +--Bien, et dans quel but? + +--Le pays est neuf; je pense qu'en m'avançant vers le territoire +indien, et jusqu'au Mexique, je gagnerai de l'argent dans la traite de +pelleteries. + +--Hum! commerce bien usé, fit M. Sherrington en hochant la tête. + +--J'ai, continua Edwin, un millier de dollars en espèces. Avec cette +somme, j'achèterai de la bimbeloterie.... + +--Et combien présumez-vous que rapportera ce commerce? + +--Il y a des chances à courir, dit le jeune homme; mais si la fortune +m'est favorable, j'espère porter mon capital à dix ou douze mille +piastres dans deux ou trois ans. + +--Dans trois ans donc, dit M. Sherrington. Mais vous répudierez vos +rêves abolitionnistes? + +Coppie éluda la réponse par une nouvelle question: + +--Me sera-t-il permis de voir miss Rebecca avant mon départ? + +--Non, dit son interlocuteur, elle est indisposée contre vous. Je lui +offrirai vos excuses. Partez, jeune homme; vous avez ma parole, je +compte sur la vôtre; dans trois ans vous nous revenez avec dix mille +dollars, un esprit plus rassis, la ferme résolution de soutenir le grand +parti du Sud, et vous épousez ma fille. + +Là-dessus le père de Rebecca se leva et tendit la main à Coppie. + +Cette façon sommaire de le renvoyer était trop dans les usages +américains pour que celui-ci songeât à s'en offenser. Saisissant donc +cordialement la main de M. Sherrington, il la serra avec effusion, et +sortit de la maison. + +On était à la fin de mars. Il faisait un temps doux et humide. Des toits +des maisons, chargés de neige, l'eau dégouttait avec un bruit monotone +et, par intervalle, un son sourd et prolongé se faisait entendre: +c'était une avalanche arrachée, par le dégel, au faîte de quelque +édifice qui venait s'abattre dans la rue en s'éparpillant en un +tourbillon de poussière nacrée. + +La moiteur de l'atmosphère avait revêtu les murailles et les arbres +d'une couche de givre aussi blanche que l'albâtre. On eût dit que la +cité tout entière était construite en stuc. + +Cependant, depuis quelques jours, le Mississipi avait rompu sa prison +de glace, et il roulait avec fracas ses eaux jaunâtres chargées de +banquises. + +La navigation était rouverte de Dubuque à l'embouchure du fleuve. + +Edwin Coppie acheta une pacotille de couteaux, haches, fusils, +couvertures, verroteries, etc., chez divers importateurs de la ville, +embarqua le tout sur le _Columbia_, magnifique bateau à vapeur qui +desservait les rives du Mississipi entre Dubuque et Saint-Louis; puis il +prit, le soir même, passage à son bord pour Burlington, bourgade assez +importante, non loin de la frontière des États de l'Iowa et du Missouri. + +La traversée s'opéra sans encombre; le lendemain matin, il arrivait à +Burlington. + +L'eau était toujours tiède et le soleil brillait d'un pur éclat. + +Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, Coppie loua un traîneau et ordonna +au _charretier_ de le conduire chez sa mère, qui résidait à trente +milles de là, sur la rivière des Moines. + +Quoiqu'une épaisse croûte de neige s'étendît à la surface de la terre, +les chemins étaient mauvais, défoncés, _parsemés de cahots_, comme +disent les Canadiens-Français. Aussi, le véhicule marchait-il avec +une lenteur désespérante pour Edwin, qui avait hâte d'embrasser son +excellente mère, dont il était séparé; depuis plus d'un mois. + +La nuit vint, déployant son linceul sur les campagnes. L'attelage et le +cocher étaient fatigués; celui-ci maugréait entre ses dents et jurait +à tout instant qu'il n'irait pas plus loin; celui-là bronchait à chaque +pas et refusait d'avancer. + +Tout à coup, au détour d'un bois, une clarté immense déchira les +ténèbres. + +--Mon Dieu! fit Edwin en fouillant l'horizon du regard; mon Dieu! on +dirait que c'est un incendie... que notre maison est en feu! + +Et s'adressant à l'automédon; + +--Fouettez vos chevaux! il y a cinq dollars pour vous! + +Dix minutes après, le traîneau arrivait sur le théâtre de l'embrasement. + +Coppie ne s'était pas trompé: la métairie qu'il occupait avec sa mère +achevait de s'abîmer dans un océan de flammes. + +Sur un pin gigantesque, devant la porte de l'habitation, on avait cloué +un écriteau. + +Aux lueurs rougeâtres de la conflagration, le jeune homme y lut ces mots +tracés en caractères sanglants: + + AINSI SERONT PUNIS LES TRAITRES A LA + + CAUSE DU SUD. + + EDWIN COPPIE, PRENDS GARDE A TOI! + +L'amant de Rebecca Sherrington, après s'être assuré que sa mère n'avait +pas été la proie du fléau destructeur et qu'elle était réfugiée au fort +des Moines, à quelques lieues de distance, grimpa sur le pin, décrocha +l'écriteau, le retourna, le fixa à la même place, et avec un morceau de +charbon arraché aux décombres de la ferme, il écrivit: + + QUE LES TRAITRES A LA CAUSE DU NORD + + PRENNENT GARDE A EDWIN COPPIE! + + + + + III + + FORMATION D'UN ÉTAT AMÉRICAIN + + +On sait assez, en Europe, avec quelle rapidité fabuleuse augmente la +population dans la plupart des cités des États-Unis; ainsi celle de +New-York a plus que doublé durant les dix dernières années; aujourd'hui, +en y joignant Brooklyn, son faubourg naturel, on peut, sans exagération, +la porter à près d'un million d'âmes; Buffalo, qui n'existait pas au +commencement de ce siècle, en compte actuellement plus de cent mille; +et Chicago, simple poste de commerce indien en 1831, devenu ville et +possédant cinq mille habitants en 1840, en renferme à présent deux cent +mille environ dans son enceinte. Et ce ne sont pas là des exceptions: +presque toutes les métropoles de l'Amérique septentrionale peuvent +s'enorgueillir de progrès aussi remarquables. + +Mais ce que l'on sait généralement moins, c'est la merveilleuse activité +qui change, dans cinq ou six ans, une portion considérable,--disons +grande comme la France, par exemple,--du désert américain eu une contrée +fertile, sillonnée de chemins de fer, de routes, de canaux et parsemée +de villages florissants. La transformation tient du prodige. D'un été +à l'autre, ce territoire de chasse inculte, que seul le mocassin de +l'Indien ou du trappeur blanc avait foulé jusque-là, ce territoire, +hérissé de forêts vierges ou perdu sous d'interminables prairies +mouvantes (rolling prairies),--semblables aux ondes de la mer,--est +devenu méconnaissable. Les arbres centenaires sont tombés sous la hache +du bûcheron; le feu a nivelé le sol; avec le mélancolique Peau-Rouge, +les bêtes fauves ont fui vers le Nord, pour faire place à l'envahissante +civilisation de l'homme blanc; plus de wigwam en cuir; peu de huttes en +branchages; mais partout des cabanes en troncs d'arbres croisés les +uns sur les autres; partout des constructions naissantes; partout la +propriété individuelle qui se substitue à la propriété commune; voici +des bornes, voici des clôtures de rameaux; ici commence à pousser +une haie; un mur s'élève là-bas! Déjà, au milieu de ce groupe de +maisonnettes, blanchies à la chaux, et sur le bord de cette belle +rivière où fume et ronfle un bateau à vapeur, amarré à une grossière +charpente, quai provisoire, déjà j'aperçois monter vers le ciel un +bâtiment de grave et simple physionomie. C'est un temple chrétien; +chaque dimanche, les hommes y viendront prier et remercier l'Être +suprême; chaque soir les enfants y viendront apprendre à être hommes. +Le village est au berceau encore, mais demain il sera formé; il aura son +école, son académie, son institut; je ne parie pas de son commerce, car +il est très prospère. Les enseignes, que je vois au front des maisons, +ce bruit de forge, ce mouvement près du steamboat, cette gare de railway +que l'on construit à côté, l'annoncent éloquemment. Mais après-demain, +le village aura reçu son incorporation. Il prendra le nom de cité, et +cité complète, ma foi: vous y trouverez dix hôtels de premier ordre, +vingt journaux, deux ou trois banques, des églises pour divers cultes, +des salles de lecture, des collèges, des promenades, des édifices +publics, toutes les choses nécessaires à la vie policée, sans parler +d'une foule de lignes télégraphiques, qui vous mettront en rapport +immédiat avec toutes les parties habitées du Nouveau Monde. + +Nouveau; oui, il l'est, car là s'établit, s'agrandit une société +nouvelle, qui n'a rien de nos préjugés, rien de nos conventions, et +que vainement nous cherchons à prendre pour modèle de nos théories +politiques. Le Nouveau Monde suit sa destinée. Il a une civilisation +complètement différente de la civilisation européenne, parce qu'il n'en +a ni le passé, ni les traditions indéracinables. + +Ici, l'homme repose sur la famille; là, il n'a d'appui qu'en Dieu et +en lui-même. Ses liens de parenté il les a brisés, il les brise en +émigrant. Aussi a-t-il, en général, une croyance plus sincère, plus +absolue dans l'Éternel. Seul, à qui demanderait-il du courage, des +consolations, sinon au Créateur de toutes choses? Sa foi politique, +qu'on ne l'oublie pas, il la puise dans sa foi religieuse. C'est ce +qui fait la force de la première; c'est ce qui fait que tous les +ébranlements donnés, dans les États du Nord, au moins au gouvernement +républicain, ne parviendront pas à le renverser. L'égalité règne sans +partage, parce que, indépendamment du manque d'ascendants, chaque colon +a eu, et a, sur cette terre neuve, besoin, en arrivant, de confondre son +intelligence, ses forces et ses travaux avec ceux de ses voisins. + +Ceci me ramenant sur mes pas, je me permettrai quelques pages +d'observations sur la colonisation dans l'Amérique septentrionale; aussi +bien pourront-elles être de quelque utilité à certains esprits inquiets +que pousse le désir d'aller tenter fortune dans l'autre hémisphère. + +Je le dis tout d'abord: en principe, je ne suis pas opposé à +l'émigration. D'ailleurs, elle est une nécessité ou une fatalité, comme +il plaira. La surabondance de la population, sur un point quelconque du +globe, amène le débordement. C'est une règle de physique élémentaire. +En outre l'histoire des races humaines et des civilisations nous apprend +que l'homme marche sans cesse à la conquête du sol; car, comme toute +chose, le sol est soumis à la triple loi de Jeunesse, Maturité, +Vieillesse. Après avoir longtemps fécondé la végétation, l'humus +s'épuise et cesse de produire. Il faut des siècles pour qu'il recouvre +ses puissances premières. Les steppes de l'Asie, les déserts de +l'Afrique l'attestent, sans mentionner la campagne de Rome et les +environs de Madrid, jadis si fertiles, aujourd'hui peu productifs, +surtout les derniers, devenus presque un désert. + +Aussi, quand le rendement de sa terre n'est plus en rapport avec ses +besoins, l'homme la quitte, il en va chercher une autre. On vient +réclamer à l'Amérique le suc nourricier de ses immenses territoires. +Il faut avouer qu'elle est prête à recevoir des millions de nouveaux +individus et à leur accorder un bien-être matériel dont ils ne jouissent +pas toujours en Europe. Mais à quel prix? + +Voyous un peu. Un homme seul fera peu ou rien en Amérique; je parle du +cultivateur, car c'est à lui que je m'intéresse. Les artisans ont des +chances plus ou moins heureuses. Le tailleur de pierre, le maçon, le +serrurier, le mécanicien, le fondeur peuvent se tirer d'affaires, et, +avec de l'économie, amasser, en quelques années, un joli pécule; mais, +s'ils ne connaissent pas l'anglais, ils courent grand risque de végéter +misérablement. C'est le lot à peu près inévitable des gens ayant des +professions dites libérales. Quant au Canada, où la langue française est +partiellement en usage, il offre si peu de ressources que les habitants +passent chaque année par milliers aux États-Unis, où ils trouvent de +meilleurs salaires et une liberté d'action plus large. La désertion est +telle, dans les rangs de la race franco-canadienne, que la législature +en a pris de l'inquiétude et s'occupe de trouver un remède à ce mal +incurable, suivant moi, tant que la forme du gouvernement n'aura pas +subi de modifications radicales. La dette publique frappe de près de +2,000 francs, chaque tête d'habitant. Les droits sur les importations +sont de 58 à 100 pour cent. Les vins, eau-de-vie, par exemple, +sont cotés 100 pour cent à la douane. Les taxes municipales sont en +proportion. A Montréal, une simple chambre, recevant l'eau par des +tuyaux de l'aqueduc, paie au delà de 35 francs par an au trésor de la +ville. Je laisse à juger! + +Revenant au cultivateur, répétons qu'un homme seul n'a que faire en +Amérique. S'il est décidé à émigrer, ce doit être avec sa famille. Plus +cette famille sera nombreuse, plus il sera en état de prospérer. Mais, +avant de partir, avant de dire adieu à ce cher foyer dont nous ne nous +éloignons jamais sans un profond serrement du coeur il aura dû compter +ses forces, calculer ses capacités, soumettre à un examen sévère +ses facultés physiques, morales et celles des êtres destinés à +l'accompagner. Il ne va point à une terre de Chanaan, qu'il y songe, et +l'exode une fois ouvert ne devra plus se fermer pour lui! S'il n'est +pas doué d'une constitution robuste, pouvant résister à toutes les +intempéries; s'il ne sait commander à la faim, à la soif; s'il n'est +prêt à accepter gaiement les plus rudes fatigues du corps, à exposer un +coeur inaccessible aux plus foudroyantes émotions, si, en un mot, il ne +porte sur sa poitrine le _triple airain_ dont parle le poète, qu'il +se garde de franchir l'Atlantique! Le dénûment, la mort l'attendent au +delà. + +J'irai plus loin, et dirai franchement au cultivateur alléché par les +récits des pseudo-trésors que l'on trouve à chaque pas en Amérique:--Si +voulant venir ici vous y vouliez venir avec l'idée de retourner quelque +jour en Europe, croyez-moi, n'abandonnez pas le toit de vos pères, +votre champ, vos amis. Vous lâcheriez la proie pour l'ombre j'ai +personnellement exploré le pays du 30° latitude jusqu'au 65°, +c'est-à-dire depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'au delà du lac +d'Arthabaska, sur le territoire de la compagnie de la baie d'Hudson, et +j'ai vu beaucoup de Français, beaucoup de malheureux:--malheureux, parce +qu'ils songeaient constamment à rentrer dans leur patrie. Cette pensée, +cette aspiration les paralysait. + +En Amérique, pour réussir, vous êtes tenu d'apporter une santé à toute +épreuve, une invincible ardeur au travail, des muscles d'acier, un +esprit inflexible comme le bronze, une volonté qui ne s'oublie +jamais. Sachez que vos habitudes, vos usages, votre nourriture, votre +habillement changeront complètement. Vous renoncerez au vin, à la bière +et aux spiritueux, à moins que vous ne vouliez vous empoisonner avec cet +extrait d'orge étiqueté whiskey, ou ce composé délétère baptisé gin, qui +l'un et l'autre renferment des quantités considérables de strychnine. +Ces horribles breuvages sont un fléau pour l'Amérique Aussi les +effroyables calamités qu'ils engendrent à toute heure ont-elles provoqué +des mesures législatives, comme les lois de tempérance et d'abstinence. +Le malheureux adonné à ces boissons est bientôt atteint du _delirium +tremens_ qui l'emporte avec la rapidité de l'éclair. Fortuné est-il +quand, dans un accès de surexcitation nerveuse, il ne s'est pas +déshonoré par un crime. Gens de la campagne, qui venez défricher les +plaines de l'Amérique, condamnez-vous à l'eau et commencez une réforme +en mettant le pied sur le paquebot transocéanique. Vous ne sauriez vous +habituer trop tôt aux privations. + +On peut s'embarquer dans les ports de France, mais il vaut mieux se +rendre d'abord à Liverpool où, pour 160 francs, un vapeur transporte et +nourrit un passager jusqu'à New-York ou Québec. La compagnie des +bateaux de la ligne anglo-américaine fournit tout, à l'exception de la +literie... Si vous prenez la ligne canadienne, la meilleur marché, en +débarquant à, Québec, un steamboat conduit pour cinq francs à Montréal; +de là il est facile de gagner, à un prix très modique, la partie du +Canada ou des États-Unis où l'on désire planter sa tente. Ce n'est pas +une métaphore. La tente, puis la hutte, sont les demeures premières du +colon, car du séjour dans les villes ou même dans les villages, il n'en +faut pas parler, à moins que l'on n'apporte avec soi de gros capitaux. + +Mais j'imagine que vous ayez acheté pour quelques francs une étendue de +terrain cent fois plus grande que votre village de France et que vous +soyez entré en jouissance de ce superbe domaine[2]; c'est ordinairement +une forêt vierge, ce que l'on appelle _terre en bois debout_, ou une +savane. + +[Note 2: Les forêts, terres on bois debout, valent de 10 à 15 francs +l'acre (environ un arpent). Celles qui font partie du domaine public, et +les terres incultes en font presque toutes partie, sont vendues à prix +réduits et presque nominaux, depuis 1 fr. 25 c. jusqu'à 3, 6 et 8 fr. +l'acre. La vente de ces terres se fait avec des conditions de paiement +raisonnables. Le gouvernement accorde jusqu'à huit et dix années pour ce +paiement.] + +Commencez par construire votre cabane. Elle formera un carré. Les +murailles seront composées de troncs d'arbres couchés horizontalement +les uns sur les autres, avec des entailles à chaque bout pour les +emboîter. La glaise remplira les interstices. Quelques voliges +constitueront le toit. A défaut de plancher, ce seront des branchages. +Le sol à l'intérieur sera battu comme l'aire d'une grange. Une petite +fenêtre à quatre carreaux en parchemin, puis en verre, l'éclairera. Avec +des ais ou des rameaux de sapin vous ferez votre lit. Un poêle en fonte, +une marmite, des écuelles, un banc, vos malles, voilà le mobilier. La +farine de maïs, le porc, le boeuf salé, les pommes de terre (patates) +sont chargés de vous sustenter, pendant les premières années au moins. A +peine organisé, vous vous mettrez au travail. Il faut faire la guerre à +la forêt On y porte le feu. En détruisant les herbes, les lichens, les +plantes de toutes espèces, les arbustes, l'incendie amoncelle sur le sol +des couches de cendre qui en stimuleront les capacités productives, dès +qu'il aura reçu des semences. Mais ce ne sera guère que dans CINQ ANS +qu'il paiera le colon de ses labeurs et de ses déboursés. + +Suivons pas à pas les progrès de celui-ci. + +Notre homme prend possession de sa terre le 1er mai 1864, par exemple. +Le 24 juin il pourra avoir défriché, c'est-à-dire abattu avec sa cognée +tous les arbres demeurés debout après l'incendie, et planté de pommes +de terre deux acres. Le 24 août, il aura découvert six autres acres. Il +mettra autant de temps pour empiler le bois, afin de le brûler. Mais, +comme l'entassement (_loggins_) s'opère ordinairement en un jour, en +faisant un _bee_ (prononcez _bie_), ce qui consiste à appeler à son aide +tous les voisins, et comme il doit naturellement rendre à chacun d'eux +un jour pour semblable assistance, cet échange de travail le mènera +jusque vers le 24 octobre. Je lui accorde ensuite jusqu'au 1er décembre +pour couper son bois de chauffage, et le laisse passer l'hiver, saison +qu'il emploiera à préparer du bois de construction en un chantier au +milieu de la forêt, dans un rayon de 30 à 40 lieues ou même plus de +chez lui. Son travail lui sera payé sur le pied de 60 fr. par mois, +nourriture comprise. Au chantier, il demeurera jusqu'à la fin de mars. +Ainsi, il aura gagné 240 fr. Le bois de ses huit acres de terre aura +produit 480 boisseaux de cendre, et, en admettant qu'il n'ait ni le +temps ni les ustensiles nécessaires pour transformer ses cendres +en potasse, il pourra les vendre de 2 1/2 à 3 sous le boisseau, et +réalisera ainsi de 60 à 70 fr. Or, en ajoutant ces 60 aux 240 fr. déjà +gagnés au chantier, il sera possesseur de 300 fr., somme suffisante +pour payer le porc, la farine et le thé (boisson en usage), dont il aura +besoin pendant les sept mois finissant au 1er mai 1865, sans mettre en +ligne de compte les économies de farine qu'il lui sera facile de faire +au moyen de ses pommes de terre. En revenant de son chantier, le +1er avril 1865, il pourra, dans les parties tempérées de l'Amérique +septentrionale; défricher 2 acres, lesquels, avec les 2 acres défrichés +le printemps précédent et les 6 acres défrichés pendant l'été, lui +donneront 10 acres de terre propre à la culture et environ 120 boisseaux +de cendre, valant de 15 à 17 fr. Il sèmera sur cette terre trois acres +de blé, cinq d'avoine et deux de pommes de terre. Son blé lui donnera en +moyenne, 20 boisseaux par acre, desquels il tirera aisément 12 quarts ou +barils de farine. En défalquant de cette quantité 6 quarts qui, avec +les pommes de terre, seront consacrés à son usage personnel, il aura un +surplus de six quarts. Chaque quart vaut, à bas prix, 35 fr. Le colon se +fera donc environ 210 fr. avec les 6. En retranchant de cette somme 80 +fr. pour le porc, il lui restera autant que je lui ai alloué pour la +première année. Maintenant, le voici approvisionné pour jusqu'à novembre +1865, et il a en caisse 175 fr. Les cinq acres d'orge produisent 175 +boisseaux, valant, disons 2 fr. chacun, ce qui lui donne 350 fr. pour le +tout. Le rendement de ses quatre acres de pommes de terre, ou deux acres +chaque année, devra être d'environ 800 boisseaux. Nous lui en céderons +la moitié pour la consommation domestique et l'élevage de deux ou trois +porcs. Il aura donc un excédant de 400 boisseaux. En les mettant au +minimum à 1 fr. le boisseau, sa récolte lui rapportera 400 fr. + +Ainsi, avec les cendres, la farine, l'avoine et les pommes de terre, il +se sera fait 925 fr. Déduisons à présent, de cette somme, 165 fr. pour +le sel, le poisson fumé, le thé et la semence, et on trouvera encore, au +crédit de notre colon, une balance de 760 fr.; voilà assurément un +beau résultat, mais nous avons compté avec le beau temps et tous les +avantages possibles, qu'on ne l'oublie pas! + +Admettons que l'été de 1865 ait été passé aussi industrieusement et +aussi favorablement que celui de 1864. Le colon ne peut plus retourner +au chantier. Il faut qu'il batte, fasse moudre son grain et défriche +encore. Il devra avoir, au mois de juin suivant, vingt acres prêts à +recevoir la semence. + +Sa terre exigera le labour, sa petite famille une vache. Une paire de +boeufs lui coûtera 400 fr., une charrue avec la chaîne 80 fr., la vache +100 fr., ce qui réduira ses 760 à 180 fr., somme affectée aux dépenses +accidentelles. Je n'alloue rien pour le savon et la chandelle, parce que +le premier se fabrique habituellement à la ferme avec les cendres et +les rebuts de graisse. Quant à l'éclairage, on peut, en commençant, se +servir de torches de pin sec ou de cèdre; rarement les colons achètent +du sucre. Ils en font eux-mêmes, l'érable leur fournissant, en +abondance, les matières saccharines nécessaires. Je puis affirmer, par +expérience et sans crainte d'être démenti, que le sucre d'érable est +meilleur et plus hygiénique que le sucre de canne ou de betterave. +Le sirop qui découle de cet arbre si précieux, forme une boisson +très agréable; c'est aussi un remède contre une foule de maladies. La +préparation du sucre est d'une simplicité patriarcale et n'entraîne +presque aucun déboursé. Chaque habitant peut faire le sien. Il est des +gens qui exploitent en grand cette industrie et réalisent des bénéfices +considérables. + +La troisième année, le colon ou _squatter_, comme on l'appelle, fera +naturellement de plus gros profits. A son fonds il ajoutera quelques +moutons; un cheval et quelques têtes de gros bétail. En 1867, il sera, +Dieu aidant, en état de payer, avec intérêt et sans gêne, le capital qui +lui aura été prêté en 1864, ou de rentrer dans ses avances. Sans doute +cet aperçu a un côté séduisant. Mais je n'ai point fait la part de la +grêle, de la gelée, des pluies continues, de la sécheresse, de la +mouche hessoise qui, depuis quelques années, fait d'affreux ravages +dans l'Amérique du nord. Et la maladie de la pomme de terre; et la +concurrence; et la difficulté des voies de communication et six mois +d'hiver avec des froids de 20° à 30° Réaumur; et des chaleurs tropicales +en été; et des bouleversements atmosphériques qui, en quelques heures, +quelques minutes parfois, font varier le thermomètre de 10 à 20 degrés +et les mille incommodités qui assaillissent l'émigrant sur la terre +étrangère! + +Je terminerai cette exposition en répétant à mes compatriotes de ne pas +se laisser prendre aux promesses décevantes des agents d'émigration qui +parcourent la France pour racoler nos bons et laborieux campagnards. +L'Amérique est incontestablement un beau pays, très productif. Quelques +Européens y ont promptement acquis des richesses énormes. Mais sur cent +Français qui cherchent à en faire le théâtre de leur fortune, il y en +a quatre-vingts qui meurent littéralement de besoin, ou repassent à la +mère patrie, quinze qui végètent, trois qui se tirent d'affaire et deux +qui réussissent... quelquefois. + +Tous ces malheureux contribuent puissamment, néanmoins, à la +colonisation du Nouveau-Monde. Ils en furent les premiers pionniers, +depuis la découverte du Saint-Laurent par Jacques Cartier, en 1534; +aujourd'hui encore on les voit marcher à la tête de la civilisation, au +défrichement du désert américain. Partout ils ont transplanté dans +les États de l'Ouest notre gaieté, notre esprit d'aventures, nos +dénominations de localités. Ils s'étaient établis dans le Michigan, +le Wisconsin, l'Ohio, l'Illinois, le Mississipi, le Missouri, la +Californie, le Minnesota, bien avant l'arrivée des Anglo-Saxons; dès +1851, ils se jetaient en nombreuses caravanes dans le Kansas! Et quels +singuliers colons que ceux-là! Il y avait des médecins, des avocats, des +notaires, des professeurs, des gens de lettres, des hommes de cape et +d'épée, jusqu'à des prêtres qui avaient jeté le froc aux orties! Un +des premiers journaux fut rédigé en français et publié à Leavenworth, +capitale en espérance, riche à l'heure qu'il est de sept ou huit +mille habitants, appelée à en avoir cent dans un quart de siècle! +L'intéressant tableau qu'il y aurait à peindre!... Mais nous devons nous +arrêter pour reprendre le fil de notre récit. + + + + + IV + + LE KANSAS ET LES BROWNISTES + + +Le Kansas est, présentement, l'État le plus occidental de l'Union +américaine. Sa superficie atteint 250,000 kilomètres carrés. Il a +pour bornes, au nord le Nebraska, à l'est les États de Missouri +et d'Arkansas, au sud et à l'ouest les montagnes Rocheuses et le +Nouveau-Mexique. + +Un Français, nommé Dustine, remonta le premier, en 1720, la rivière +qui lui donne son nom. Ce pays faisait partie de nos possessions +louisianaises. Il fut cédé, en 1803, avec elles, aux États-Unis par +Napoléon Bonaparte, qui commit alors une des plus grandes fautes de son +règne. + +«Abandonné aux tribus indigènes qui venaient mettre leur indépendance +sous la protection de ses vastes solitudes, rarement visitées par les +voyageurs, ce n'est que dans ces derniers temps que le pionnier +américain, précurseur des immigrants, est venu y planter sa tente.» + +Composées de grasses et fécondes vallées qu'arrosent des cours d'eau +superbes, comme le Kansas, l'Arkansas, la Plata et une foule de petites +rivières, favorisées par un climat tempéré, traversées par les deux +grandes voies de communication qui sont habituellement fréquentées pour +aller, par terre, de l'Atlantique au Pacifique, on s'étonne que cette +région n'ait pas été plus tôt ouverte à l'industrie. + +Il est difficile de concevoir, s'écrie un touriste, que pendant +des milliers d'années cette contrée ait été un désert inculte et +solitaire[3]. + +[Note 3: _Le Kansas, sa vie intérieure et extérieure_, par Sara T. L. +Robinson.] + +En 1855, elle n'avait cependant pas encore été admise à la dignité +d'État et n'était qu'un simple territoire, sans législature +particulière. Ce qui ne l'empêchait pas d'être le théâtre du mouvement +politique dont tout le reste de la république fédérale ressentait +le contre-coup. Deux partis considérables s'y disputaient, avec +acharnement, la suprématie: celui-ci défendait l'esclavage de toutes ses +forces, celui-là le repoussait avec énergie; et l'on sait que telle est +la cause du différend qui existe depuis plus d'un demi-siècle entre les +Américains du Nord et les Américains du Sud. + +Durant l'exercice législatif de 1853-54, M. Douglass, sénateur au +congrès pour l'Illinois, était parvenu à faire voter un bill, lequel, +abrogeant un acte antérieur, célèbre sous le titre de compromis du +Missouri, autorisait l'introduction de l'esclavage dans le Kansas. + +L'adoption de ce bill poussa à son comble l'animosité des deux partis. +Ils rivalisèrent d'efforts pour s'emparer du pays, en y établissant des +défenseurs de leurs opinions respectives. Ainsi, sous le prétexte d'une +immigration légitime parfois, et parfois sans déguisement aucun, on +érigea, dans la Nouvelle-Angleterre et les autres sections du Nord, un +système de propagande auquel, par des moyens analogues, le Sud opposa +une résistance déterminée. Il en résulta d'abord un développement +aussi soudain qu'inouï de la population du Kansas; puisque, quand +cette population fut assez nombreuse pour justifier une organisation +politique, et que les adversaires (les uns réclamant l'abolition de +l'esclavage, les autres son introduction) vinrent éprouver leurs forces +au scrutin, il s'éleva des rixes, des combats qui prirent le caractère +de la guerre civile avec toutes ses horreurs. La querelle s'envenima +bientôt. Et les factions se servirent de tous les moyens bons ou mauvais +pour obtenir gain de cause. + +En 1855, leur irritation, leur fureur, étaient à leur comble. + +A cette époque, dans une ferme sur la frontière du territoire et du +Missouri, vivait un homme avec ses sept fils. + +Cet homme était dans la force de l'âge. Il avait cinquante-cinq ans. Sa +physionomie était hardie: elle respirait l'intelligence, mais dénotait +l'opiniâtreté. Doué d'une constitution musculeuse, d'un esprit +solidement trempé, il était propre aux grandes fatigues physiques +et morales. Son regard sombre et triste s'éclairait parfois d'une +mansuétude infinie. Mais, ordinairement, il inquiétait et fatiguait. + +Assurément, une pensée dominante, pensée de tous les instants, de toute +l'existence, absorbait cet homme. + +Il se nommait John Brown mais on l'appelai communément le capitaine +Brown ou le père Brown (old Brown). + +Le capitaine Brown était la terreur des esclavagistes, l'espoir de +abolitionnistes. + +Depuis bien des années, il combattait de la voix et des bras pour +l'émancipation des nègres. + +«_Celui qui dérobera, un homme et le vendra, sera mis à mort,_» +répétait-il fréquemment,--d'après Moïse,--à ses enfants. + +Sa vie avait été un roman en action. Il la devait terminer en héros de +l'antiquité. + +Né en 1800 à Torringhton, petit village du Connecticut, il descendait +en droite ligne de ces Pères Pèlerins (Pilgrims Fathers) qui vinrent, en +1620, chercher dans l'Amérique du Nord un refuge contre les persécutions +auxquelles leur secte était en butte dans la Grande-Bretagne. + +John Brown était âgé de six ans quand son père quitta le Connecticut +pour se fixer dans l'Ohio. Là, il reçut une éducation sévère, dont les +pratiques de la religion protestante constituèrent la base principale. + +A seize ans, il se fit recevoir membre de l'Église congrégationaliste +d'Hudson. + +«A dix-sept ans, dit un de ses biographes, nous le trouvons faisant ses +études pour le ministère académique de Morris Academy. Une inflammation +chronique des yeux le força à abandonner cette carrière. Son précepteur, +le révérend H. Vaille, dit que c'était le plus noble coeur qu'il eût +jamais rencontré. + +»A vingt et un ans, John Brown épousa, en premières noces, Dianthe, +fille du capitaine Amos Lusk. + +»En 1827 ou 28, il alla s'établir à Richmond, comté de Crawford[4]. En +1831, il eut le malheur de perdre sa femme. + +[Note 4: John Brown, sa vie, etc., par H. Marquand.] + +»Ce fut à partir de cette époque que ses idées commencèrent à se fixer +sur les horreurs de l'esclavage et à chercher les moyens d'y mettre un +terme. + +»Son fils John dit, dans une lettre écrite le 3 décembre 1859, le +lendemain du martyre de son père: «Ce fut immédiatement après la mort de +ma mère que j'entendis mon père dire pour la première fois, _qu'il était +résolu à vivre four venir en, aide aux opprimés._» + +Ces paroles semblent indiquer que Brown fut profondément affecté par la +mort de sa femme, et qu'il pensa un instant ne lui point survivre. + +Quoi qu'il en soit, à Richmond, capitale de la Virginie, au foyer de +l'esclavage, il apprit à juger cette détestable institution; jura de +consacrer le reste de ses jours à son anéantissement. + +Dès lors, il prêche l'émancipation; mais il prêche dans le désert. On ne +l'écoute pas, ou bien on lui impose silence, on le menace; sa vie est en +péril. + +Sans se laisser intimider, il sonde plus avant la question et découvre +que l'abaissement du niveau intellectuel chez les nègres, tout autant +que la cupidité et la perversion du sens moral chez les propriétaires, +sont les aliments de la servitude. + +Et le voici qui formule les aphorismes suivants, dont la vérité perce en +traits de feu: + +1° Les droits de l'esclave à la liberté ne seront jamais respectés, +encore bien moins reconnus, tant qu'il ne se montrera pas capable de +maintenir ses droits contre l'homme blanc. + +2º Les qualités nécessaires pour maintenir ses droits sont l'énergie, le +courage, le respect de soi-même, la fermeté, la foi en sa force et en +sa dignité; mais ces qualités ne peuvent être acquises par l'esclave que +dans une lutte armée pour rentrer dans ses droits. + +3° Lorsqu'un peuple, tombé entre les mains de brigands, a, par suite de +plusieurs années d'oppression, perdu ces qualités, il est non seulement +du _droit_, mais du _devoir_ de _l'homme blanc_ de travailler en faveur +de ce peuple, de verser le baume et l'huile dans ses plaies et de le +soutenir jusqu'à ce qu'il puisse marcher tout seul. + +«Depuis 1831, jusqu'en 1854, dit encore M. Marquand, nous trouvons +John Brown occupé à réaliser sa grande idée. Quoique à peu près seul à +l'oeuvre, rien ne le rebute; il arrache à l'esclavage un grand nombre de +nègres et brave tous les dangers pour les assister dans leur fuite.» + +Le bruit des troubles qui ont éclaté dans le Kansas parvient à ses +oreilles. Il voit là, une excellente occasion de faire prévaloir ses +doctrines, et abandonnant immédiatement la Virginie, il vole offrir son +grand coeur aux abolitionnistes. + +C'est pourquoi, dès 1855, il apparaît avec ses sept garçons sur les +bords du Missouri, où l'a précédé une réputation colossale. + +En arrivant dans le Kansas, il acheta une ferme, puis monta une scierie +et en commença l'exploitation. + +Mais il ne tarda guère à essuyer les violences des esclavagistes. + +Un soir, entouré de sa robuste famille, il faisait, suivant son +habitude, la lecture d'un passage de la Bible, lorsqu'on heurta +brusquement à la porte de l'habitation. + +--Entrez, dit Brown, de sa voix calme et ferme. + +La porte s'ouvrit pour donner accès à Edwin Coppie. + +Le jeune homme était essoufflé, hors d'haleine. + +Les fils de Brown l'interrogèrent d'un regard anxieux. Mais le père +continua froidement sa lecture: + +«Ils immolent des boeufs en mon honneur et ils se rendent homicides; ils +font couler le sang des agneaux et ils offrent des chiens en sacrifice, +vos offrandes sont pour moi comme des animaux immondes, votre encens +comme l'encens des idoles. Vous n'avez pas abandonné vos vices, et votre +âme s'est réjouie dans vos abominations. + +»Je choisirai des maux pour vous; je ferai tomber sur vos têtes les +fléaux que vous craignez. J'ai appelé, nul ne m'a répondu. J'ai parlé, +qui m'a entendu? Ils ont fait le mal en ma présence; ils ont choisi ce +que je n'ai pas voulu.» + +Pendant ce temps, Edwin s'était remis. + +--Capitaine, dit-il en s'approchant de Brown. + +--Je t'écoute, mon fils, répondit celui-ci en fermant le livre sacré et +en posant un signet à la place où il avait suspendu sa lecture. + +--Capitaine, reprit Coppie, les esclavagistes ont dévasté les terres +que vous possédiez près de Lexington, brûlé les récoltes, enlevé les +troupeaux et égorgé les bergers. + +A ces mots, les fils de Brown se levèrent tous ensemble et se +précipitèrent sur des armes pendues aux parois de la chambre où se +passait cette scène. + +--Paix, mes enfants, paix, fit-il avec un geste de la main pour modérer +leur fougue; paix! Le juste a dit: + +«La patience est une grande sagesse: l'homme emporté manifeste sa +folie.» + +Puis, s'adressant à Coppie: + +--Combien y a-t-il de temps que cela s'est passé? + +--Dans la nuit d'hier je chassais avec Cox aux environs; j'ai pu voir +nos ennemis qui se retiraient en emmenant leur butin. Hamilton les +commandait. + +--Cet Hamilton!... Ah! qu'il ne tombe jamais à portée de ma carabine ou +de mon couteau-bowie s'écria le fils aîné de Brown. + +--Silence! lui commanda sévèrement son père; c'est la justice et non la +vengeance que nous devons exercer. «Ne dis point je me vengerai, attends +le Seigneur, et il te délivrera.» + +Le jeune homme baissa respectueusement la tête, et Brown continua: + +--Dites-moi, Coppie, de quel côté sont-ils allés? + +--Ils se sont réfugiés vers la rivière Kansas. + +--Étaient-ils nombreux? + +--Vingt-cinq ou trente. + +--Vingt-cinq ou trente, répéta le capitaine d'un ton rêveur. + +Il réfléchit pendant une minute; puis, promenant un coup d'oeil +satisfait sur les sept hercules que la nature lui avait donnés: + +--Mes enfants, demanda-t-il, vous sentez-vous de taille, en y joignant +nos amis Coppie, Cox, Haziett, Stevens et Joe, à vous mesurer avec les +vingt-cinq bandits qui ont saccagé nos biens, massacré nos serviteurs? + +--A l'instant, père! clamèrent-ils à l'envi. + +--Que le Dieu d'Israël vous bénisse, et qu'il vous protège contre nos +ennemis, car nous allons sans tarder marcher sur eux, dit le vieux Brown +en levant les yeux au ciel. + +--Amen! répondirent les assistants. + +--Mais où sont les autres? interrogea encore le capitaine. + +--Cox et Hanlett sont restés près de Lexington pour surveiller les +esclavagistes; Stevens et Joe m'accompagnent. J'ai couru un peu, afin de +vous prévenir plus tôt. Sans cela, ils seraient arrivés avec moi. + +--En route donc! dit Brown en examinant les amorces de sa carabine. + +Chacun de ses fils s'arma d'un fusil à deux coups, d'une paire de +revolvers, d'un couteau à double tranchant, d'une hache; chacun remplit +de munitions et de provisions de bouche une gibecière en peau de daim, +et la petite troupe sortit de la ferme, le vieux Brown en tête. + +La porte de l'habitation ne fut pas fermée, car on savait que l'on n'y +reviendrait pas et qu'avant deux jours l'ennemi l'aurait brûlée. + +Au moment du départ, le soleil se couchait sous un épais rideau de +nuages noirs avec de larges franges orangées; le vent soufflait par +rafales bruyantes; du sud-ouest, comme un écho de l'Océan courroucé, +montaient les grondements de la foudre; tout faisait présager une nuit +sombre, tempétueuse. + + + + + V + + L'EXPÉDITION[5] + + +Presque au sortir de la ferme, la bande s'engagea dans un chemin creux, +qui courait le long d'une petite rivière. Des rochers énormes, tantôt à +pic, tantôt surplombant le sentier, et tantôt fuyant en arrière par +un angle aigu, bastionnaient la passe d'un côté, tandis qu'une immense +prairie, dont les herbes dépassaient de plusieurs pieds la tête des +voyageurs, l'encaissait de l'autre côté. + +[Note 5: Quoique les campagnes de John Brown, dans le Kansas, aient +donné lieu à une foule de rapports, ces rapports sont tellement +succincts et contradictoires que nous avouons volontiers avoir plus +d'une fois tâché de suppléer par l'imagination aux renseignements qui +nous manquaient. Cependant les faits principaux sont authentiques.] + +Cette passe, connue de John Brown et de ses fils seulement, menait à +la rivière Kansas; mais elle se bifurquait plusieurs fois avant d'y +aboutir. + +Quoiqu'elle fût au ras du sol de la prairie, on se serait cru à vingt +mètres sous terre, tant les sons d'en haut descendaient sourds et +profonds. + +Les mugissements du vent y parvenaient à peine; les cimes des longues +tiges herbacées frémissaient, grésillaient avec un bruit monotone, +irritant et fouettaient les piétons à la face. Mais les roulements du +tonnerre se faisaient plus imposants dans l'étroit sentier. Son rempart +de granit en tremblait. On eût pu craindre qu'il ne s'écroulât sur les +audacieux qui bravaient ainsi les fureurs de l'ouragan. + +A ces voix lugubres, ajoutez, d'intervalle en intervalle, la plainte +aiguë de quelque nocturne habitant des airs, ou un rugissement qui glace +les bêtes d'épouvante et fait frissonner les hommes les plus hardis, +le rugissement du carcajou; l'animal sanguinaire s'il en fût, l'ennemi +caché qui peut à chaque pas fondre sur vous et vous trancher l'artère +jugulaire avant que vous ayez même songé à vous défendre,--le tigre du +désert américain, en un mot. + +Dans la gorge on ne distinguait ni ciel ni terre. + +Le vieux Brown n'en marchait pas moins d'un pas assuré. + +Ses compagnons, auxquels s'étaient joints deux autres hommes, Hanlett et +Cox, les suivaient deux à deux. + +Près d'Edwin Coppie se tenait un des fils du capitaine. + +Ce jeune homme, nommé Frederick, mais que par abréviation on +appelait familièrement Fred, était l'ami intime de l'amant de Rebecca +Sherrington. + +Quoiqu'ils se connaissaient depuis quelques mois seulement, le partage +d'une vie de travaux, fatigues et dangers communs, plus encore peut-être +que la convenance des humeurs et la similitude des goûts, les avait +promptement amenés à des confidences mutuelles. + +Ils ne gardaient rien de caché l'un pour l'autre. + +--Enfin, dit Edwin à Frederick, j'éprouve un instant de joie sans +mélange. + +--Vraiment! fit celui-ci, je croyais que loin de miss Sherrin... + +--Ne parlons pas d'elle, ne parlons pas d'elle, interrompit Coppie; vous +gâteriez tout mon plaisir. + +--Alors, je ne vous comprends pas! + +--Vous ne comprenez pas que je vois arriver avec bonheur le moment de me +venger des scélérats qui m'ont ruiné! + +--Vous connaissez les idées de mon père sur la vengeance. + +--Sans doute, Fred, sans doute; mais lui-même n'en cède pas moins en cet +instant à un désir de se venger du mal qu'on lui a fait. + +--Pas si haut, mon cher, je ne voudrais pas qu'il nous entendît. + +--Pour moi, reprit Edwin, je hais l'esclavage, vous le savez; j'ai +appuyé mes opinions par des actes, je les appuierai encore; mais... + +--Miss Sherrington en épousera un autre, dit gaiement Frederick. + +Coppie tressaillit. + +--Laissons miss Sherrington, je vous en prie: dit-il. + +--Du tout, du tout; j'en veux causer avec vous, répondit son +interlocuteur qui prenait plaisir à le taquiner. + +--C'est un sujet qui ne me plaît point à cette heure, répliqua Edwin +d'un ton brusque. + +--Auriez-vous fait le serment que son père exigeait de vous? + +--Jamais! + +--Alors.... + +--Chut! fit Coppie. + +--Qu'y a-t-il? + +--J'entends du bruit. On dirait des cavaliers.... + +--Vous vous trompez, dit Frederick, ce ne sont pas des cavaliers, mais +nos chevaux. + +--Vos chevaux? + +--Oui, une dizaine de chevaux que mon père a parqués ici dans une +clairière et où ils sont en sûreté contre l'ennemi. + +--Challenge (qui vive)! cria tout à coup une voix forte dans +l'obscurité. + +--Brown, répondit le capitaine en s'arrêtant. + +--Le reste de la bande imita ce mouvement. + +--Le mot d'ordre? demanda-t-on encore. + +--Esclave, dit Brown. + +--Émancipation, ajouta le premier. + +Une lanterne brilla dans les ténèbres et un nègre, d'une taille +gigantesque, parut à l'entrée d'une grotte naturelle, formée par les +rochers. + +Cet individu, qui mesurait près de sept pieds de haut, était hideusement +défiguré. + +Il avait le corps énorme en proportion de sa taille, et la moitié du +visage bouffi; mais l'autre moitié sèche, ridée, laissait percer les os; +une partie de la mâchoire paraissait à nu, et pour surcroît de hideur, +l'orbite de l'oeil était vide. + +Ces mutilations, ces cicatrices affreuses, le nègre les devait à son +évasion. + +Esclave chez un planteur, à l'embouchure du Mississipi, il brisa ses +fers et s'enfuit. Mais poursuivi et serré de près, il ne vit d'autre +moyen d'échapper à ses bourreaux qu'en se jetant dans un marais. + +La fange était si profonde, si épaisse que le pauvre Africain enfonça +jusque au-dessus des aisselles; il ne put sortir du bourbier. + +Il resta pendant deux jours dans cette horrible position, sans boire ni +manger, exposé à un soleil tropical qui lui brûlait le crâne. + +Ce n'était pas assez; un crabe monstrueux s'attaqua à cette victime sans +défense et lui rongea tout un côté de la face. Il lui eût dévoré la +tête entière, si un autre esclave marron n'était venu au secours de son +camarade. + +Arraché à l'abîme, à une mort atroce, le premier guérit, et finit, après +mille nouveaux périls, par atteindre le Kansas, où Brown le prit à +son service. C'était une nature bonne, dévouée, mais grossière, peu +intelligente et faite pour obéir. + +--Qu'y a-t-il de nouveau, César? questionna Brown. + +--Rien, massa; chevaux bonne santé, César aussi; li ben content de voir +vous. + +Et il se prit à rire. + +Les contractions de ce rire, en étirant son faciès, le rendirent plus +repoussant encore. + +--Vous allez seller les chevaux, continua le capitaine, et, quand ce +sera fait, vous vous dis-poserez à nous accompagner. + +Les rires du nègre redoublèrent. Il sauta d'allégresse. + +--Dépêchez-vous, car nous sommes pressés mon ami, lui dit doucement +Brown. + +César s'élança aussitôt vers un parc, qu'à la lueur de la lanterne, on +apercevait à une faible distance. + +Coppie remarqua qu'il était dans une éclaircie dont les limites se +perdaient au sein des ombres, mais qui s'appuyait à la barrière rocheuse +de la petite rivière. + +--Mes enfants, dit Brown, je vous engage à vous restaurer, car nous +ignorons quand et où nous pourrons prendre un repas demain. + +Les jeunes gens avaient emportés dans leurs gibecières quelques morceaux +de venaison fumée. + +Ils s'assirent à l'entrée de la grotte et se mirent à manger de bon +appétit. + +Quant à leur père, il refusa de prendre de la nourriture. Mais, se +plaçant sur un quartier de roche, il approcha de lui la lanterne que +César avait laissée à leur disposition, ouvrit sa Bible qui ne le +quittait jamais, et lut à voix haute le chapitre LX d'Isaïe: + +«Lève-toi, Jérusalem, ouvre les yeux à la lumière; elle s'avance la +gloire du Seigneur; elle a brillé sur toi.» + +On l'écouta dans un religieux silence. + +Quelle peinture que celle de ces jeunes gens vêtus et armés comme des +brigands, adossés à des falaises abruptes, dans un lieu effroyablement +sauvage et dans une nuit orageuse, à peine trouée par les faibles rayons +d'une lanterne, prêtant,--tout en soupant sans bruit,--une oreille +pieuse à la parole de Dieu transmise par un homme à l'air noble et +sévère, mais dont l'équipement annonce des intentions aussi meurtrières +que les leurs. + +Au bout d'une demi-heure, César revint avec dix chevaux sellés. Brown et +chacun de ses enfants les montèrent aussitôt. + +Les quatre hommes, demeurés à pied, sautèrent en croupe derrière ceux +des fils du capitaine avec qui ils étaient le plus liés. + +--César, dit le chef au nègre, prends aussi place sur ma jument. + +--Non, massa, pas m'asseoir à, côté de vous, courir devant, avec +lanterne, répondit-il. + +Et, saisissant le falot, il partit à toutes jambes en avant de la +caravane. + +--Mon coeur bat comme si j'allais à un rendez-vous d'amour, dit Coppie à +Frederick, dont il avait enfourché le cheval. + +--Si miss Rebecca vous entendait! fit celui-ci en riant. + +--Ah! je ne pense plus à elle. + +--Ni à votre mariage? + +--Non; depuis que je me suis joint à vous pour combattre les partisans +de l'esclavage, je n'ai plus qu'un désir, plus qu'une passion. + +--Votre vengeance! + +--Peut-être, repartit-il d'un ton rêveur. + +--Taisez-vous dans les rangs! ordonna Brown. + +On lui obéit. + +Durant plus de trois heures, les cavaliers continuèrent d'avancer au +petit trot sans échanger une parole et sans que cette course prolongée +parût fatiguer César. + +Ce fut lui qui le premier rompit le silence. + +--Massa, nous arriver près rivière Kansas, dit-il, en éteignant sa +lanterne. + +Une zone blanchâtre apparaissait à l'orient; les caps diminuaient en +élévation, les herbes de la prairie devenaient plus courtes, plus drues +et la route ondulait sur un coteau doucement incliné. + +Brown appela Coppie près de lui. + +--Vous connaissez, lui dit-il, le lieu où nous sommes. + +--Oui; Lexington doit se trouver à cinq ou six milles à notre gauche, +sur l'autre rive du Kansas. + +--C'est cela. Alors, Stevens et Joe sont près de nous. + +--Je le crois. + +--Êtes-vous convenu avec eux d'un signal particulier de ralliement? + +--Il a été convenu entre nous que je les avertirais de votre venue en +imitant le cri du coq de prairie. + +--Faisons une halte et voyons s'ils sont toujours à leur poste. + +On arrêta les chevaux; Edwin se mit à glousser avec tant de perfection +qu'on eût juré qu'un tétras saluait le réveil de l'aurore. + +Des gloussements semblables lui répondirent tout de suite, et, peu +après, deux hommes s'approchèrent des cavaliers. + +C'étaient ceux que l'on attendait. + +Toute la journée, ils avaient surveillé le parti esclavagiste. Il +était campé sur la rive opposée du Kansas et plongé, sans doute, dans +l'ivresse, car il avait passé la plus grande partie de la nuit à boire +et à chanter. + +Brown décida qu'il fallait profiter de cette circonstance pour +l'assaillir à l'improviste. + +S'étant fait préciser le lieu exact où ses ennemis avaient bivouaqué, il +remonta le cours du Kansas à un quart de mille plus haut. + +Stevens et Joe enfourchèrent deux des chevaux qui ne portaient qu'un +seul cavalier, et la troupe se précipita dans les eaux de la rivière. + +Les montures étaient vigoureuses. Il ne leur fallut pas plus d'un +quart-d'heure pour les franchir, malgré la rapidité du courant. + +Le jour se levait lorsque les brownistes atteignirent le bord +méridional. + +Ayant renouvelé les amorces de leurs armes, ils tournèrent lentement et +avec précaution un bouquet de bois, derrière lequel leurs adversaires +avaient campé. + +Coppie, Cox, Hanlett, Stevens, Joe, mirent pied à terre et coupèrent à +travers le bois, afin d'attaquer l'ennemi sur les deux flancs. + +Mais cette tactique était superflue. + +Fatigués par la veille et gorgés de whiskey, les esclavagistes dormaient +si profondément qu'un bon nombre ne s'éveillèrent qu'aux premiers coups +de fusil. + +Une dizaine furent tués sur-le-champ; les autres s'enfuirent et se +dispersèrent dans la campagne, sans avoir même riposté aux agresseurs. + +Les jeunes gens voulaient les poursuivre, mais le chef s'y opposa. + +--Ne frappez pas un ennemi vaincu! leur dit-il. + +Cette victoire avait été l'affaire de quelques minutes. + +Dans le camp, on trouva les bestiaux que les esclavagistes avaient +enlevés à Brown; et, de plus, une quantité d'armes considérable, ce +qui fit présumer que le parti défait attendait des renforts pour les +équiper. + +Le capitaine interrogea un nègre qui n'avait été que légèrement blessé. + +D'abord ce nègre refusa de répondre; mais, menacé d'être fusillé s'il +persistait dans son mutisme, il déclara que les troupes commandées +par le capitaine Hamilton en personne, comptaient sur une centaine +d'auxiliaires qu'on devait lui dépêcher du Missouri pour investir la +ville de Lawrence, quartier général des abolitionnistes. + +--Enfants, cria alors Brown d'une voix prophétique à ceux qui +l'entouraient, je vous le répète, l'épée est tirée du fourreau, elle n'y +rentrera que quand le droit des noirs aux mêmes libertés que celles dont +jouissent les blancs aura été reconnu dans le monde! + +Comme il achevait ces mots, les notes stridentes du clairon retentirent. + +Tous les regards se portèrent vers l'ouest. + +Un fort détachement de cavalerie descendait bride abattue, sabre en +main, la rive droite du Kansas. + + + + + VI + + A LAWRENCE + + +La vue de cette troupe, dix fois plus nombreuse que la leur, inspira un +certain émoi aux jeunes gens. + +--Ce sont les esclavagistes, s'écria Coppie avec exaltation; nous ne +pouvons leur échapper, mais il faut leur faire payer chèrement notre +vie. + +--Bien parlé, mon fila, dit le vieux Brown, en lui serrant +affectueusement la main. Délibérons vite, car le Seigneur a dit: «Les +pensées s'affermissent par le conseil et la guerre doit être dirigée par +la prudence.» Quel est ton avis? + +--Mon avis, répondit Edwin, c'est qu'il faut nous embusquer tous dans le +bois, et attendre ces misérables sous son couvert. + +--Mais, objecta Aaron Brown, nous serons obligés de descendre de cheval. + +--Sans doute, reprit Coppie. + +Hanlett secoua la tête. + +Edwin poursuivit rapidement; + +--Les vaincus ont laissé ici la plupart de leurs armes toutes chargées; +ramassons-les, nous nous les partagerons, et avec les carabines, les +pistolets, chacun de nous pourra aisément tenir tête à dix hommes. + +--Ce plan est sage, dit Brown le père. + +Il appela César. + +--Tu tiendras nos chevaux en main, lui dit-il, et tu resteras sans +bouger derrière le bois. + +--Nègre faire ça, répondit l'Africain en dansant. + +--A l'oeuvre donc! fit Cox, sautant à terre. + +--Tous allaient imiter son exemple, quand Stevens qui, posté derrière un +arbre, examinait la troupe à l'aide d'une lunette, cria: + +--Rassurez-vous, rassurez-vous, ce sont nos amis! + +--Quels amis? demanda Brown. + +--Nos amis de Lawrence, le gouverneur Robinson à leur tête. + +La plupart des auditeurs poussèrent une exclamation de surprise et de +joie, en se précipitant vers Cox, afin de vérifier la nouvelle. + +Mais le vieux Brown ne parut point partager leur contentement. Les rides +de son front se rapprochèrent. Un éclair traversa ses yeux; il murmura +d'un ton sombre: + +--Un ami! le gouverneur Robinson; un envieux! qui met la plus noble +des causes au service de son ambition! J'aimerais autant l'arrivée des +esclavagistes que la sienne. + +--Si massa voulait? disait César qui, demeuré derrière son maître, avait +entendu ces paroles. + +Et il porta, avec un geste significatif, la main sur un long coutelas +pendu à sa ceinture. + +Brown ne le comprit que trop, car il entra dans une colère terrible: + +--Va-t-en! démon, fils de Bélial, lui cria-t-il; va-t'en! tu es indigne +des sacrifices que l'on fait pour arracher ta race à la servitude. Si +jamais tu te permets de pareilles propositions, je te ferai punir +comme assassin: «Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance du +Seigneur, et le Seigneur tiendra en réserve ses péchés.» + +Effrayé par l'orage qu'il avait attiré sur sa tête, César se jeta dans +les broussailles. + +--Mon père, demanda Aaron au capitaine, les cavaliers là-bas apprêtent +leurs armes. Il ne nous reconnaissent pas, sans doute; faut-il aller à +leur rencontre? + +--Non, mon fils, prends seulement ta cravate et noue-la au bout de ta +carabine en signe d'amitié. + +Le jeune homme obéit, et bientôt la nouvelle bande fut sur le champ de +bataille. + +Elle se composait d'une centaine d'hommes, montés sur des mustangs, +grossièrement vêtus de pelleteries et armés jusqu'aux dents. + +--Hourrah! hourrah! hourrah pour Brown! hip! hip! hip! hourrah! +hurlèrent-ils en choeur, dès qu'ils aperçurent le capitaine. + +--Hourrah! hourrah pour l'émancipation des esclaves! répondirent ses +fila. + +--Hourrah pour le gouverneur Robinson! essaya une voix dans la foule. + +Mais cette voix ne trouva point d'écho; et, pendant cinq minutes, il y +eut une confusion d'apostrophes, de questions, de bruyantes poignées de +main, qui empêcha les deux chefs de se communiquer leurs rapports. + +Enfin, le gouverneur Robinson, impatienté de l'ovation que ses gens +faisaient à Brown, commanda à un clairon de sonner l'appel. + +Aussitôt le tumulte s'apaisa et les cavaliers se rangèrent en assez bon +ordre. + +Le gouverneur, dissimulant son dépit, s'avança alors vers Brown qui +semblait insensible à l'enthousiasme dont il était l'objet. + +--Je vois, capitaine, dit-il en saluant légèrement, que vous avez eu le +bonheur de nous prévenir, et je vous félicite d'un triomphe... + +--C'est à Dieu, protecteur de notre entreprise, qu'il faut adresser vos +félicitations, monsieur, répondit Brown d'un ton froid. + +Le gouverneur grimaça un sourire. + +--Et à votre bras, capitaine, et à votre bras, dit-il; combien +étaient-ils? + +--Une vingtaine, je crois. + +--Vous ne les avez pas poursuivis? + +--Non. + +--C'est un tort, capitaine, il fallait les tuer tous. + +--Le sang versé inutilement retombe sur celui qui l'a répandu. + +--Je ne partage pas votre avis. Quand je trouve une vipère sur mon +chemin, je l'écrase; si j'en rencontre deux, j'écrase les deux; si j'en +rencontre cent, mille, je tâche que pas une ne m'échappe. + +--Les hommes sont frères quelle que soit, d'ailleurs, la différence de +leurs opinions, répliqua sentencieusement Brown. + +--Frères! dit Robinson en haussant les épaules; cela peut être bon +en théorie, mais en pratique!... vous ne ferez jamais que les +abolitionnistes de l'Union soient les frères des esclavagistes. + +Brown garda le silence. Son interlocuteur reprit bientôt. + +--Vous saviez qu'ils se proposaient d'attaquer Lawrence? + +--Je viens de l'apprendre. + +--Mais, ajouta vaniteusement Robinson, si vous ne nous aviez précédés, +Hamilton et toute sa bande prêcheraient, en ce moment, l'esclavage +chez le diable. Je le répète, capitaine, vous auriez dû les tuer tous, +jusqu'au dernier, comme je tue cette vermine! + +Et il déchargea son revolver sur un blessé qui gémissait à leurs pieds. + +--Ce que vous faites là est indigne! s'écria Brown en se jetant sur le +gouverneur qui se disposait à assassiner de même un autre blessé. + +--Capitaine, dit celui-ci avec hauteur, vous vous oubliez! + +--On ne s'oublie jamais quand on empêche un homme de se déshonorer, +répliqua Brown, en arrêtant le bras de Robinson. + +--Je suis votre supérieur; moi seul ici ai le droit de commander. + +--Il y a plus élevé que vous ici, monsieur le gouverneur, riposta Brown, +c'est Dieu qui vous voit, Dieu, qui vous défend le meurtre! + +--Capitaine, dit Robinson en frémissant de rage, vous avez levé la main +sur moi. C'est bien; je vous ordonne de me suivre à Lawrence, pour y +rendre compte de votre conduite. + +--C'était mon intention, dit simplement Brown. + +Ses compagnons s'étaient groupés autour de lui, et avaient assisté à la +dernière partie de cette scène. + +--Capitaine, s'écria le fougueux Edwin en lançant un coup d'oeil de défi +au gouverneur, capitaine, subirez-vous les insultes?... + +--Silence, mon fils! interrompit Brown. + +Et s'adressant à sa troupe: + +--Enfants, creusez une tombe pour les morts; puis vous placerez +les blessés dans ce chariot, et les armes que nos adversaires ont +abandonnées. + +--Vive le capitaine Brown! crièrent unanimement les soldats de Robinson, +alors que celui-ci revenait, furieux, devant leur front de bataille. + +--Du silence dans les rangs, ou je vous casse la tête, tas de +braillards! dit-il en parcourant la ligne au galop. + +Sa menace n'eut aucun effet. + +La troupe répéta de nouveau: + +--Vive le capitaine Brown! + +Robinson écumait; mais il était le plus faible; il résolut de dissimuler +son ressentiment. + +Après avoir enseveli les victimes de l'attaque et exécuté les ordres +de leur père, par rapport aux blessés et aux armes, les fils de Brown +entourèrent le chariot. + +C'était un de ces énormes wagons, comme s'en servent les émigrants et +les voyageurs dans le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Quoique +plus solides et plus durables que nos voitures, il n'entre pas un seul +clou, pas un seul morceau de fer dans leur fabrication. Une bande de +cuir de boeuf sauvage, appliquée fraîche sur les roues, et qui se +resserre en séchant, tient lieu de cercle de métal pour assujettir les +jantes ou la tablette de bois arrondie qui forme quelquefois ces roues. +Le véhicule était recouvert de cerceaux, sur lesquels on avait étendu +des peaux. Pour la forme--mais avec des dimensions bien autrement +considérables--il ressemblait assez à ces charretins employés par nos +paysans pour conduire leurs denrées au marché. Sur le devant de la +voiture, attelée de quatre vigoureux chevaux, le gouverneur Robinson fit +arborer le drapeau de sa troupe, comme si lui-même avait remporté la +victoire, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant: + +Un piquet de quatre hommes; + +Le chariot escorté par les brownistes; + +Le gouverneur Robinson; + +Le gros de sa troupe. + +S'il ne s'était pas placé en tête du convoi, ce n'était pas qu'il n'en +eût l'ardent désir, mais il ne l'avait osé. + +La division qui existait entre les deux chefs n'affectait en rien leur +monde. + +Toutes les dispositions étaient favorables à Brown, dont le nom était +acclamé à chaque instant avec frénésie. + +Dans l'après-midi, on atteignit Lawrence. + +C'était une ville en embryon. L'herbe croissait dans les rues à peine +percées. Des arbres touffus, des jardina ébauchés, des flaques d'eau +où barbotaient soit des porcs, soit des canards; des broussailles, des +champs de maïs ou de patates séparaient les habitations. Et quelles +habitations! des _log-houses_ pour la plupart! + +Cependant, une population nombreuse et disparate se pressait devant +les portes. On eût dit un congrès général où les diverses nations de +l'Europe et de l'Amérique avaient envoyé des représentants. + +Physionomie, habillement, langue, tout avait un cachet particulier. +Yankees, Allemands, Anglais, Français, Italiens, Hollandais, Indiens, +étaient confondus pêle-mêle, contraste saisissant qui n'avait de +parallèle que dans la diversité des idiomes usités pour traduire +l'allégresse générale. + +Quand parut le cortège, un formidable vivat salua Brown comme un +libérateur. + +Les hommes agitèrent leurs coiffures en l'air, et tirèrent force coups +de fusil. + +Les quelques femmes que possédait la colonie s'avançant au-devant du +héros, lui offrirent un magnifique bouquet de fleurs. + +L'une d'elles, au nom des habitants de la ville, fit un discours +approprié à la circonstance. + +--Je vous remercie de tout mon coeur, pour votre bienveillant accueil, +répondit Brown d'un ton grave; mais en faisant ce que j'ai fait je +n'ai rempli que mon devoir. Je suis donc peu digne de tant d'éloges. +Souvenez-vous, mes amis, de la maxime de l'Ecclésiaste: «Si tu suis la +justice, tu l'obtiendras, et tu t'en couvriras comme d'un vêtement de +gloire, et tu habiteras avec elle, et elle te protégera à jamais, et, au +jour de la manifestation, tu trouveras un appui.» + +Ces mots furent reçus par une salve d'applaudissements; puis, Brown et +ses compagnons, enlevés de leurs chevaux, furent portés sur les épaules +de la foule, à la place publique où l'on avait préparé à la hâte un +banquet. + +Banquet simple et frugal. Il se composait de venaison et poisson +bouilli, rôti ou fumé, pommes de terre et épis de maïs. + +Dressé sur des planches, que supportaient des barriques, le couvert +était plus grossier encore. Rares se montraient les assiettes et les +plats de faïence: des feuilles d'écorce, des écuelles de bois les +remplaçaient. + +De fourchette, de cuiller, point. Luxe encore inconnu au Kansas, le +couteau de chaque convive lui en devait tenir lieu. + +Pour boissons, pour liqueurs, quelques cruches en grès; celles-ci +remplies d'eau, celles-là de whiskey ou de rhum. Au vin, à la bière, il +ne fallait pas songer; absence complète. + +Le gouverneur Robinson, invité à prendre part à ce festin, s'excusa en +prétextant une indisposition. + +On devina bien qu'un autre motif l'empêchait d'y assister; mais le repas +n'en fut pas moins gai, cordial, d'un entrain charmant. + +On y causa de la question à l'ordre du jour--de l'abolition de +l'esclavage, et des mesures à prendre afin de résister au gouverneur +Shannon qui faisait alors tous ses efforts pour mettre en vigueur le +bill de M. Douglass; car, ainsi que nous l'avons dit, le Kansas était +partagé en deux fractions bien distinctes, l'une pour le rejet du bill, +sous les ordres de gouverneur Robinson, l'autre pour son application +sous ceux du gouverneur Shannon. + +A la fin du dîner plusieurs toasts furent portés. + +--A Brown! + +--A ses fils! + +--A ses amis! + +--A l'émancipation des nègres! + +--A l'union américaine! + +--A la liberté! + +Brown répondit à tous avec à propos, énergie et sagesse. + +On se leva de table, vers neuf heures du soir, et les habitants de +Lawrence conduisirent leurs hôtes à une maison qui avait été disposée +pour les recevoir. + +Accablés de fatigue, Brown et ses compagnons s'endormirent promptement. + +Pendant qu'ils reposaient, une bande d'hommes armés cerna la maison, +et plusieurs militaires firent irruption dans la pièce occupée par le +capitaine. + +Ses fils s'étaient éveillés. Ils tentèrent de défendre leur père. Mais, +écrasés par le nombre, ils se rendirent après une courte lutte. + +On les garrotta, et on les laissa dans l'habitation dont les issues +furent fermées avec soin et gardées par les troupes du gouverneur +Robinson. + +Celui-ci se vengeait. Jaloux de la renommée et de la gloire de Brown, il +avait décidé de le faire passer en conseil de guerre, sous accusation +de rébellion contre son chef, et il avait trouvé des créatures pour +soutenir cette accusation. + + + + + VII + + L'ÉVASION + + +La maison qu'occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur +arrestation, était un ancien moulin sur les bords du Kansas. + +Il servait alors de manutention à la troupe. + +Le gouverneur l'avait lui-même désigné pour logement des Brownistes. +Cette désignation n'avait pas été faite sans intention. + +Le moulin Blanc, ainsi l'appelait-on parce qu'il avait été jadis +blanchi à la chaux, était situé à une portée de fusil de la ville, à +l'embouchure d'un ruisseau qui se versait dans le Kansas. + +Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que méditait +Robinson. + +Il n'eut pas de peine, comme on l'a vu, à surprendre ses victimes et à +les charger de liens. + +Ailleurs, leur cris eussent pu être entendus, et la population de +Lawrence entière aurait volé à leur secours; mais là ils furent étouffés +comme dans un tombeau. + +Se croyant sûr des officiers de son état-major, qui devaient juger Brown +le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchanté de son +expédition. + +Cependant un homme avait vu les soldats rôder autour du moulin Blanc, il +les avait aussi vus entrer et le bruit de la résistance était arrivé à +ses oreilles. + +Cet homme, c'était César, le nègre. + +Il n'avait pas osé prendre part au banquet, s'était tenu à une distance +respectueuse de son maître pendant le dîner, l'avait suivi de même, +quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il +s'était, ma foi, couché à la belle étoile, près du ruisseau, après leur +départ. + +Éveillé par la venue de la troupe, et craignant tout d'abord pour sa +propre personne, César s'était tapi dans un buisson et avait fait le +guet. + +Voilà comment il avait été, en partie, témoin de la scène que nous avons +rapportée dans le chapitre précédent. + +Rassuré sur son compte, César s'ingénia à deviner ce qui s'était passé +au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assisté, +pour s'en faire un fil conducteur. + +Mais il ne put arriver à une conclusion satisfaisante. + +Les sentinelles restées en faction autour du moulin, après la retraite +de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas à éclairer cet +esprit épais. + +Cependant César était naturellement curieux,--curieux comme un nègre, +c'est tout dire. + +Après avoir, durant un quart d'heure, ruminé, opposé les dangers qui +l'environnaient à la vivacité de son désir, il résolut de tâcher de le +satisfaire. + +--Moi vouloir voir ce qu'ils ont fait, moi verra, se dit-il. + +Et, se mettant à quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir +été aperçu des factionnaires, quoique la nuit ne fût pas très sombre. + +Derrière le bâtiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis +quelques mois. + +Le lit en était tapissé de hautes herbes et de pariétaires. + +César, s'étant traîné jusqu'à ce bief, y descendit, et masqué par +les herbages, pouvant observer sans crainte d'attirer l'attention, il +examina le moulin. + +De ce côté, il n'y avait aucune porte; de la lumière brillait aux quatre +fenêtres qui perçaient la muraille, mais elles étaient bien trop élevées +pour qu'un homme réussît à les atteindre sans échelle. + +--Haut! très haut! diablement haut! trop haut! murmura César en les +mesurant de l'oeil. + +Il réfléchit une minute et ajouta piteusement: + +--Falloir des ailes pour monter là; mais noir, point d'ailes, non, point +du tout. + +Pourtant, il n'était pas tout à fait convaincu, car il se coula plus +avant dans le bief. + +Il avait remarqué que le tambour de la roue du moulin dépassait de cinq +ou six pieds le niveau des digues du canal, et il espérait, en grimpant +dessus, pouvoir atteindre une des fenêtres. + +Mais alors, il découvrit une sentinelle, l'arme au bras, qui montait la +garde à deux pas au delà. + +C'était plus qu'il n'en fallait pour le faire renoncer à son projet. + +En désespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il +distingua, tout à coup, l'ouverture par laquelle passait l'arbre qui +mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin. + +César bondit de joie. + +Son imprudence faillit lui être funeste, car la sentinelle, entendant du +bruit, cria aussitôt: + +--Qui va là! + +Plus mort que vif, le nègre s'enfonça sous la cage. + +--Je me serai trompé, marmotta le factionnaire; c'est probablement +quelque loutre qui rentrait dans son trou. + +Rassuré par ces paroles, César s'accrocha aux aubes de la roue, gravit +agilement jusqu'à l'arbre, et se glissa à l'intérieur du moulin. + +De nouveaux embarras l'y attendaient. + +On n'y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme à se +rompre le cou dans quelque fosse. + +A cheval sur son arbre, il en gagna, en tâtonnant, l'autre extrémité. + +Puis, allant, venant, allongeant les bras de côté et d'autre, il finit +par rencontrer une échelle. + +Bientôt il fut au faîte. + +Une trappe s'opposait à son passage; il la rabattit intérieurement d'un +coup d'épaule. + +D'abord, il se retrouva dans les ténèbres. Mais, en levant la tête, il +vit la lumière qui filtrait au plafond. + +On causait au-dessus de lui. + +Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils. + +--Soyez sans inquiétude, mes enfants, disait le capitaine; justice se +fera. Robinson lui-même ne tardera pas à reconnaître ses torts +envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des +femmelettes. «Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent; +il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri +contre la chaleur et leur ombre contre l'ardeur du jour.» + +--Il n'en est pas moins cruel d'être ainsi méconnu des siens, répondit +amèrement Frederick. + +--Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L'homme n'est-il +pas fait pour souffrir? Notre divin Rédempteur n'a-t-il pas souffert +patiemment les outrages et la mort de ceux qu'il venait sauver? + +Tandis qu'il s'entretenait ainsi, César, dont les yeux s'habituaient +insensiblement à l'obscurité, étudiait le lieu où il s'était introduit. + +C'était la chambre destinée aux meules. + +En s'approchant d'un vieux blutoir, tout en guenilles, le nègre remarqua +que le son des paroles arrivait plus distinctement à lui. + +Il passa la tête par l'orifice de ce blutoir, et regarda en l'air. + +Le cylindre montait jusqu'au plafond, et débouchait évidemment sous +quelque meuble de la pièce supérieure; car un large, mais faible +rayon de lumière oblique, obscurci par d'épaisses toiles d'araignée, +s'épanouissait à l'autre bout du tamis. + +César n'eut pas de peine à se hisser à ce trou. + +Un bois de lit le recouvrait. + +--Massa? cria le nègre. + +Aussitôt les conversations cessèrent. + +--Massa Brown? répéta l'Africain. + +--Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine. + +--C'est moi, César, nègre à vous. + +--César? où êtes-vous? + +--En effet, c'est lui, il n'y a pas à se méprendre sur sa voix; mais où +est-il? dit un des fils de Brown. + +--Ici, regardez sous lit, répondit le noir. + +Et, plaçant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette +avec sa tête, la déposa à quelques pieds, et montra sa face hideuse, +souriante, toute barbouillée de farine, dans la pièce où se tenaient les +prisonniers. + +Malgré les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s'empêcher de +rire. + +La moitié du corps dans son trou, l'autre moitié au dehors, César les +contemplait d'un air ébahi. + +Il cherchait l'explication de ces liens qu'on leur avait mis aux mains +et aux pieds. + +La pauvre cervelle n'y comprenait rien. + +Le premier, Edwin Coppie cessa de rire: + +--Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il. + +--Oui, massa, un, deux, trois couteaux. + +--Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a liés, et +indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici. + +César s'élança dans la chambre et fit ce qu'on désirait de lui. + +En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvré la liberté +de leurs mouvements. César leur enseigna la route qu'il avait suivie +pour arriver à eux, et, un à un, ils commencèrent à sortir de leur +prison. + +Tous les fils de Brown étaient déjà partis. Une restait plus dans la +chambre que leur père avec Edwin Coppie, qui n'avaient pas voulu quitter +la place avant que les autres fussent sauvés, quand la détonation d'une +arme à feu et les cris: + +»Aux armes! aux armes!» troublèrent le silence de la nuit. + +Edwin, qui s'apprêtait à descendre, rentra dans la pièce en disant: + +--Nous sommes perdus! + +--Que la volonté de Dieu soit faite! dit froidement Brown. + +--Il s'assit au pied du lit et attendit, avec calme, l'arrivée des +soldats qui montaient, en vociférant, l'escalier de leur chambre. + +Inutile de dire qu'ils n'épargnèrent pas aux deux captifs les reproches +et les mauvais traitements. + +Ils furent rattachés, puis enfermés dans une autre pièce sous la garde +de quatre hommes. + +Mais Brown eut le plaisir d'apprendre que ses enfants s'étaient échappés +sains et saufs. + +--Jeune homme, ne vous désespérez pas, dit-il à Edwin. Le jour de demain +vous apportera une bonne nouvelle. + +Il se trompait. + +Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut +acquitté, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu'à l'attitude +de la foule qui avait envahi la salle du prétoire. + +Elle voulait la liberté de son héros, menaçant de lyncher ceux qui +auraient l'imprudence de le retenir dans les fers. + +Le gouverneur Robinson céda. + +Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin +Coppie; il prétendit qu'il l'avait insulté, et le fit condamner à six +mois de détention. + +Satisfait de la concession qu'il avait obtenue, le peuple abandonna +Coppie à son malheureux destin. + +Brown ne l'oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcés à +mi-voix, en le quittant: + +--Jeune homme, aie courage, l'injustice t'inflige six mois de prison, la +justice te rendra la liberté avant six jours. Au revoir, sois toujours +fidèle à notre devise: Tout pour l'abolition de l'esclavage! + +--Merci, capitaine, répondit fermement Edwin, j'ai foi en vous! + +Une voiture, attelée de deux chevaux blancs enguirlandés de fleurs, +attendait à la porte du tribunal. + +Brown y fut porté au milieu des acclamations assourdissantes de ses +partisans, qui _hissèrent_[6] le gouverneur Robinson, lorsqu'il sortit +un peu après de la salle d'audience. + +[Note 6: Ce terme très expressif, formant onomatopée, a été emprunté +par les Franco-Américains aux Anglais. Il vient du verbe to _hiss_ +(_siffler_ quelqu'un).] + + + + + VIII + + LE CAMP DE BROWN + + +Trois ans se sont écoulés; nous sommes en 1858. Brown a senti que +c'était au fer, non à la parole, à la plume, qu'il devait désormais +demander la poursuite de sa noble entreprise. Il a fait un appel aux +abolitionnistes. Ils sont accourus en foule se ranger sous le drapeau de +l'intrépide capitaine. + +De leur côté les esclavagistes, conduits par un nommé Hamilton, et +appuyés de l'autorité du gouverneur Shannon ont fait une levée de +boucliers pour imposer l'application du bill de Nebraska. + +Les uns et les autres ravagent, à qui mieux mieux les frontières +du Kansas et du Missouri. Ils se livrent journellement des combats +acharnés. + +Jusqu'à présent, la victoire a secondé les armes des Brownistes, et leur +petite armée se grossit, chaque jour, de recrues nouvelles. + +Le capitaine a tenu la parole donnée à Edwin Coppie: deux jours après +l'incarcération du jeune homme, il ameutait les habitants de Lawrence. + +On enfonçait les portes de la prison, et le captif était rendu à la +liberté. + +Brown en avait aussitôt fait son second lieutenant. + +Devenus nombreux, les abolitionnistes s'élevèrent un camp fortifié dans +les gorges des montagnes, à quelques lieues au sud-est de la rivière +Kansas. + +Ce camp était adossé à une forêt vierge, impénétrable, qui l'abritait +en partie. Il avait la figure d'une hure de sanglier, dont le groin, +formant bastion, était défendu par une haute palissade, surmontée d'une +galerie, construite avec les abattis branchus des arbres. + +Le front de bandière, reliant de chaque côté le bastion à la forêt, +était composé de troncs de pins, inextricablement enchevêtrés, qui en +faisaient une barrière infranchissable. + +Le camp ainsi établi à l'ouest de la forêt commandait une plaine +immense. Il eût été impossible à l'ennemi le plus rusé de s'en approcher +sans être aperçu, à plusieurs milles de distance, par les sentinelles +placées en vedette sur la galerie. + +A l'intérieur, se dressaient des tentes de cuir, des huttes de +feuillage. + +Une vingtaine de lourds fourgons, semblables à celui que nous avons +précédemment décrit, étaient rangés, bout à bout, le long des courtines +et les fortifiaient encore. + +Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont +la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait. + +Aussi la sécurité la plus grande régnait-elle au milieu des Brownistes; +et sans la sévérité ascétique de leur chef, ils eussent vraiment mené +joyeuse vie aux moments de loisir. + +Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout +état, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs +préjugés de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et +souvent dans la plus grande intimité. + +C'est ainsi qu'un Français avait noué avec Coppie une liaison fort +étroite. + +Ce Français se nommait Jules Moreau. C'était un homme jeune, que les +luttes civiles de sa patrie avaient jeté sur le sol américain, l'esprit +d'aventure conduit dans le Kansas. + +Jules Moreau était né à Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette +maison qui porte le n° 3, et qui vit naître Molière. Ce voisinage décida +de sa vocation: à seize ans, il caressait la Muse, comme il disait +jovialement; à dix-sept, son père, indigné d'avoir pour fils un poète, +le jetait à la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait +d'avoir illustré les piliers des Halles pendant trois siècles dans le +commerce des cotonnades et des droguets. + +Un souffle d'idées nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse +française: c'était en 1848. Je n'ai point à rappeler ici les événements +de cette époque encore trop près de nous pour être jugée; que l'on sache +seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et +que proscrit, pour avoir pris part aux événements de juin, il passa aux +États-Unis. + +A son arrivée à New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il +vécut de cette vie de l'exilé, la plus triste de toutes: il eut, comme +tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile +reprit le dessus, et lorsque quelques années de séjour l'eurent mis au +courant de la langue du pays, il se mêla franchement à cette population +cosmopolite qui couvre les États-Unis de ses rameaux multiples, et se +prit à aimer sa patrie adoptive. + +Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'était un robuste garçon de +taille moyenne, bien découplé, alerte; son oeil bleu était vif, et sa +voix rieuse était sympathique. Le désir de faire fortune l'avait amené +dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient détourné de sa +route: il s'était jeté corps et âme dans le parti de Brown. Quant à la +France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois à son père, le +seul être vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son âme +nul regret, il savait que le père Moreau, boutiquier avant tout, avait +son existence assurée, et que son esprit, commercialement occupé, ne +souffrait nullement de son absence. + +Parfois aussi, dans ses rêves, apparaissait une ravissante tête de jeune +fille; il souriait à cette réflexion des journées amoureuses; puis, il +secouait la tête comme pour en chasser le passé, et il rentrait dans la +vie réelle avec une chanson sur les lèvres. + +Jules avait en un mot toute l'insouciance qui nous caractérise: il +était gai, aventureux, très tolérant, faisant le bien et le mal sans le +savoir, se laissant aller à ses passions, voyant rarement le but qu'il +voulait atteindre, et ne s'inquiétant pas toujours des moyens à employer +pour y arriver: réussissait-il dans une entreprise, et s'il regardait en +arrière, il était souvent tout étonné d'avoir froissé un ami, écrasé un +coeur, commis un de ces mille crimes que la justice humaine ne qualifie +pas, mais que l'honnêteté condamne sévèrement; alors, sa conscience se +révoltait contre lui-même, et il tâchait de racheter la faute, commise +par sa légèreté, en se vouant à quelqu'un de ces actes sublimes que les +hommes de coeur seuls peuvent concevoir et accomplir. + +Tel était Jules Moreau, ou plutôt le _Frenchman_, comme l'appelaient ses +compagnons américains qui l'aimaient beaucoup. + +Un soir, après une chaude journée, Edwin Coppie étant de garde à l'un +des angles du camp, Jules Moreau fut le joindre pour l'aider à passer +plus agréablement sa faction. + +Le temps était beau, le ciel sans nuages, et le soleil s'en allait +dormir, dans une majestueuse sérénité, aux savanes du Mexique. + +Tout faisait silence. On eût dit que la nature s'était recueillie pour +assister au coucher de l'astre diurne. La brise elle-même taisait +ses harmonieux frémissements. Mais le spectacle n'en était pas moins +admirable. S'il manquait de voix, de musique, il s'enrichissait des plus +splendides décors; s'il ne parlait point à l'oreille, il enchantait les +yeux. + +Aux derniers rayons du céleste flambeau, l'immense prairie, déployée +au pied des retranchements, apparaissait comme une mer de feu; et les +arbres de la forêt, enflammés par ses lueurs ardentes, miroitant sur +le glacis des feuillages, ressemblaient aux girandoles d'une féerique +illumination _a giorno_. + +Enivré par cette scène splendide, Edwin s'était laissé tomber dans une +profonde rêverie. + +Il pensait à son pays natal, à sa bonne mère, à sa fiancée qu'il aimait +d'autant plus maintenant qu'il désespérait de l'épouser jamais. Il +n'entendit point le pas de Moreau. + +--Eh bien! camarade, dit celui-ci en mettant la main sur l'épaule de +l'Américain; eh bien, à quoi diable songez-vous? vous avez l'air triste +comme une perruche muette. + +Brusquement arraché à sa préoccupation, Coppie tressaillit. D'une voix +embarrassée, il balbutia: + +--Ma foi, non, je ne suis pas triste, mais plutôt fatigué par la chasse +que nous avons faite ce matin. + +Jules se prit à rire. + +--Vous? fatigué! s'écria-t-il, allons donc! vous l'homme aux jarrets +d'acier! vous, le marcheur le plus intrépide des États. Laissez-moi me +plaindre, moi, à la bonne heure, je n'avais jamais chassé que dans la +plaine Saint-Denis, un désert semé de guinguettes et où l'on rencontre +plus de gibiers en cornettes que de lièvres et de perdreaux. + +--Toujours de bonne humeur, fit Edwin en souriant. + +--La vie n'est-elle pas une vallée de larmes et ne faut-il pas rire pour +la traverser? Tenez, ami, continua Moreau, je parierais que vous avez +en ce moment la nostalgie, et que vous songez peut-être à quelque blonde +fiancée qui vous attend, nouvelle Pénélope, dans un coin de l'Iowa. + +--Vous pourriez dire vrai. + +--Ah! c'est que je m'y connais, moi; parfois il m'arrive de rêvasser à +la France, à Paris, aux boulevards, et à une certaine petite rue près le +carré Saint-Martin, où demeure la plus ravissante houri que j'aie jamais +aimée. + +--Et vous l'aimez toujours? demanda l'Américain. + +--Toujours... Paméla... + +--Elle se nomme Paméla? + +--Oui; lorsque je quittai Paris, toutes les femmes aimées se nommaient +Paméla, surtout si elles étaient modistes. + +--Alors, c'est un nom universel. + +--Universel, comme vous le dites; aussi, lorsqu'on a aimé une Paméla, on +a aimé toutes les femmes. + +--Et êtes-vous fidèle à cet amour? + +--Fidèle! je le crois bien; j'ai pour Paméla un culte, une adoration, +tels que toutes les fois que je rencontre une femme jeune, jolie, +aimable, brune, blonde, ou noire... + +--Eh bien? + +--Eh bien! je l'aime... en souvenir de Paméla. + +--Singulière théorie que la vôtre! + +--C'est la théorie du rayonnement de l'amour; j'aime, comment puis-je +prouver que j'aime, si ce n'est en aimant; et comment puis-je aimer... + +--Oh! oh! fit Coppie. Cette théorie de l'amour me paraît insensée, pour +ne pas dire immorale. + +--De quelle manière aimez-vous donc, vous? + +--De quelle manière nous aimons? mais, probablement comme vous; car, +vous ne me faites pas l'effet d'avoir jamais été un amant bien épris. + +--Ah! mon cher, dit Moreau, vous ne savez pas avec quelle fougue j'aime! +Paméla ne m'a pas résisté, mais si elle m'eût résisté... je l'eusse +poignardée, termina-t-il en riant et en faisant un geste tragi-comique. + +--Vous plaisantez toujours, on ne peut même parler sérieusement avec +vous. + +--Ma théorie est très sérieuse, croyez-m'en; mais nous ne saurions +discuter ensemble, mon cher puritain. + +--Vous avez peut-être raison: d'ailleurs, l'amour dépend de la femme qui +l'inspire. + +--Sans doute, sans doute, et puis vous avez encore des fiancées et nous +n'en avons plus; vous aimez probablement quelque fière créature, aux +formes robustes et aux yeux mélancoliques comme en a peint Teniers. + +--Vous vous trompez, dit Coppie, mais laissons cette discussion, +asseyez-vous là; j'ai l'âme triste ce soir, et j'ai besoin de causer +avec un ami. + +Jules Moreau lui prit la main et la serra cordialement. + +--Je vous remercie pour ce mot. + +--Croyez-vous aux pressentiments? + +--Quelquefois, répondit le Français! + +--Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma +vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prévoir les événements +qui surgissent; mais j'ai le coeur serré, et malgré moi mon esprit +se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, où demeure Rebecca +Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre +promise. + +--Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous êtes +simplement en mauvaise disposition. + +--Non, je vous le répète, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez, +quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions côte à côte, l'entreprise +dans laquelle nous sommes embarqués ne m'effraie nullement, la sainteté +de la cause que nous défendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu +lui-même pour ne pas être sûr du triomphe. Mais en dehors des faits de +la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque événement imprévu qui me +séparera pour l'éternité de celle que j'aime. + +--Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau. + +--Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas +aussi sceptique. Sa figure angélique est toujours devant mes yeux, mes +pensées; elle préside à toutes mes actions; jusqu'à présent, ce souvenir +m'était doux; je prévoyais le jour du retour, j'espérais me faire +pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image +semble avoir pâli, et mon esprit si complaisant à se représenter ses +joies futures, se refuse maintenant à broder une image de félicité pour +l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tête. + +--Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle +vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque +comté de votre Amérique une nouvelle Paméla. + +A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la +conversation. + +Frère, dit-il à Edwin, il y a un coup de main à faire. + +--Expliquez-vous, dit celui-ci. + +--Voici ce que c'est: Entraîné hier à la poursuite d'un élan, je +m'éloignai de deux ou trois milles de notre parti, et j'arrivai à +l'habitation d'un esclavagiste dur et cruel qui malmène des centaines de +nègres. + +--Qui vous a fourni ces détails? + +--Ce sont des noirs de l'habitation avec lesquels j'ai pris langue; je +leur ai promis notre concours pour les délivrer. + +--Et tu as bien fait, mon fils, dit le vieux Brown en débouchant tout à +coup de derrière un chariot. + +A son approche, Edwin et Moreau s'étaient respectueusement levés. + +--Oui, continua le capitaine, tu as bien fait. Ta découverte me cause un +vrai plaisir, car nos hommes s'engourdissent depuis quelque temps dans +l'inaction; et l'inaction conduit à la paresse, fléau de l'humanité. «Le +paresseux a la main à la table du festin, il a de la peine à la porter à +sa bouche.» + +Après un instant de méditation, Brown reprit: + +--Mais, dis-moi où est cette habitation? + +--A vingt milles environ d'ici, dans l'État du Missouri. + +--Est-elle gardée? + +--Oui. Par une douzaine de domestiques blancs seulement? + +--Et les nègres? + +--Tous, repartit vivement Frederick, sont disposés à la révolte. + +--Bien, dit Brown s'éloignant, je vais songer à cette affaire. + + + + + IX + + LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE + + +Battesville est une bourgade peu importante, qui s'élève à la frontière +du Missouri et du Kansas, sur la branche septentrionale de la rivière +Osage, non loin de son point de réunion à la branche sud. + +Quelques familles de planteurs, avec leurs esclaves et des chasseurs +nord-ouestiers forment le noyau de la population. + +A l'époque de notre récit, cette bourgade était comme une sentinelle +perdue de la civilisation vers le désert. + +Les moeurs y avaient un caractère de dureté sauvage. Souvent exposés +aux attaques des Indiens et des flibustiers qui infestaient le pays, les +habitants se montraient toujours une amie à la main. + +Ce régime de vie avait émoussé la sensibilité des plus compatissants, +et poussé jusqu'à la cruauté les dispositions de ceux qui étaient +naturellement violents. + +Tous les propriétaires d'esclaves traitaient leurs nègres avec une +sévérité excessive. + +Leur rigueur, envers ces pauvres créatures, avait encore doublé, s'il +était possible, depuis l'explosion des troubles du Kansas, car on +tremblait que les noirs, excités par les abolitionnistes, ne se +révoltassent dans le Missouri et ne missent la contrée à feu et à sang. + +Des châtiments terribles, exceptionnels, étaient réservés à la moindre +faute, au soupçon même d'insubordination. + +La frayeur est aussi barbare qu'aveugle, et les planteurs cherchaient +à étouffer leurs craintes sous les cris des misérables Africains qu'ils +envoyaient journellement au supplice. + +Les maîtres croyaient par là frapper d'épouvante leur bétail humain; ils +ne faisaient que l'exaspérer, l'exciter à l'insurrection. + +Le chien, rendu enragé par des flagellations continuelles, voulait +mordre la main qu'il léchait hier. + +Au nombre des planteurs, les mieux connus pour leur brutalité envers les +esclaves, se trouvait le major Flogger. + +Le major Flogger était Anglo-Saxon. Il prétendait descendre d'une des +plus hautes familles de la Grande-Bretagne, compter des marquis et des +ducs parmi les membres du Parlement, et déblatérait sans cesse contre +les institutions américaines,--l'esclavage excepté, bien entendu. + +Parent de M. Sherrington de l'Iowa, il entretenait avec lui des +relations étroites. + +Cependant, ces relations étaient tout épistolaires: souvent retenu +chez lui par la goutte, le major n'aimait pas à se déranger, et M. +Sherrington n'avait point assez de fortune pour se permettre des voyagea +de plaisir. Quelquefois seulement Rebecca Sherrington allait passer un +mois ou deux à Battesville, chez sa cousine, Ernestine Flogger. + +L'habitation du major était située sur les bords de l'Osage, à un +demi-mille du village. + +Elle se composait d'un corps de logis fort admiré,--parce qu'elle +affichait une mauvaise miniature de manoir gothique, avec tours, +créneaux, bastions, mâchicoulis,--et de deux immenses bâtiments qui le +flanquaient. + +Une distance de cinquante mètres séparait ces bâtiments de la maison +principale, précédée d'une cour qu'entourait une grille magnifique. + +Des mura fort élevés reliaient et enserraient le tout. + +De chaque côté du pavillon central, les bâtiments dont nous venons +de parler se courbaient en fer à cheval, leur cintre pouvant avoir un +demi-mille de développement. + +Construits en bois et en briques, ils ne présentaient qu'un +rez-de-chaussée et un grenier. + +Ce rez-de-chaussée était percé, sur son entière étendue, d'une porte +et de deux petites fenêtres grillées, ouvertes les unes et l'autre de +vingt-cinq en vingt-cinq pieds d'intervalle; le grenier, construit sous +le toit, circulait, sans interruption, entre les deux extrémités de +l'édifice. + +Il servait à l'emmagasinage des récoltes de blé et de tabac, qui se +faisaient sur l'habitation. + +Au rez-de-chaussée, les cases des nègres. + +Une pièce à chacune de celles-ci: pièce commune pour toute la famille, +souvent grosse de huit, dix personnes et même davantage. + +Si tout le monde ne couche pas dans le même lit, vieillards, adultes, +enfants, hommes et femmes, filles et garçons, peu s'en faut; car les +lits, ou plutôt les grabats, se touchent. + +Ainsi que chez les Indiens, ils sont placés à quelques pouces du sol, +auteur de la chambre. + +Deux planches de pin, une maigre paillasse, en feuilles de maïs, sur +laquelle on a jeté une mauvaise couverture, en font tous les frais. + +Au milieu de la salle, une table et des bancs grossiers; quelques +escabeaux ça et là; des ustensiles de cuisine ébréchés, traînant avec +des instruments aratoires en un coin; des faïences fêlées, plus ou moins +enluminées, sur un évier; contre la muraille, une douzaine de gravures, +aux couleurs provocantes, représentant le Juif-Errant, Washington, +Napoléon, Franklin, quelques scènes de bataille ou de religion, voilà +pour le mobilier. + +L'âtre est vis-à-vis de la porte. + +Des statuettes en cire; des brimborions; des pommes, des oranges, +entremêlées de courges sèches ornent la cheminée, au-dessus de laquelle +on voit parfois accroché un benjô ou quelque méchant violon. + +Vous ai-je dit que les carreaux de la case sont fréquemment en parchemin +ou remplacés par un chiffon, un vieux chapeau? + +Et tel est le logis du nègre, celui où il naît, vit, meurt,--logis qui +n'a guère changé depuis que l'esclavage existe, qui ne changera guère +tant qu'il existera. + +Le major Flogger était riche; le domicile de ses noirs passait pour +luxueux. Sans sa sévérité bien connue, on l'eût peut-être accusé de les +vouloir émanciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus +confortable que celle qui leur est ordinairement accordée, le major ne +consultait que ses intérêts. + +--Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi, +disait-il. De même pour mes nègres. + +Ce raisonnement était juste. + +Aussi, malgré la violence de son tempérament, et les châtiments qu'il +infligeait sans pitié à ses esclaves, le major Flogger avait-il la +réputation d'un philanthrope. + +Les nègres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le +noir est moins sensible aux coups qu'à la bonne chère. + +Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration +de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude +que de flétrir la dignité individuelle et d'aiguiser les appétits +physiques. + +Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgré cette meute de chiens +énormes et féroces, de chiens dressés pour la chasse à l'esclave,--qui +hurlent à notre approche. + +Un chant nous appelle dans la case, à droite du pavillon. Semblable aux +autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propreté qui +flatte agréablement les sens. + +Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coûteux que dans les cabanes +voisines, mais leur arrangement, leur netteté, leur luisant, plaisent à +la vue. + +Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse +dans les États de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se +reposent chez eux. + +Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme à son +hiver, un dans la force de l'âge, un garçon de vingt-cinq ans, une fille +de vingt. + +Ils sont noirs comme l'ébène; pas une ligne, pas une nuance fugitive +ne dénient leur origine. Vierge de tout mélange est aussi leur sang. La +lubricité des blancs ne l'a pas encore altéré. Mais quoique ayant +des traits généraux qui annoncent une même souche, ils diffèrent par +l'expression du visage. + +La face du vieillard, creuse, recroquevillée, lourde, annonce +l'hébétement. Celle de l'homme mûr, son fils, plus ouverte, mais +guindée, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est +toute différente: à les voir, on sent que l'intelligence circule avec la +vie dans leurs artères. + +Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur père fume en +silence, et que le grand-père chantonne d'un ton dolent, sur un air +lamentable: + + Si nègre était blanc, + Li serait content; + Li aurait bon femme, + Li dirait madame, + Si nègre était blanc. + + Au jour li travaille, + A nuit li pleurer, + Son maître li fouaille, + Et li murmurer: + + Si nègre était blanc, + Li serait content; + Li aurait bon'femme, + Li dirait madame, + Si nègre était blanc. + + Mais li nègre esclave, + Loin de son pays. + Adieu, bon goyave; + Adieu, bon cri-cri. + + Si nègre était blanc, + Li serait content; + Li aurait bon femme, + Li dirait madame, + Si nègre était blanc. + + Mais la délivrance + Un jour li viendra, + Li fera bombance + Et li chantera: + + Bon noir vaut bien blanc, + Et li ben content, + Li dit à son femme: + Eh! bonjour, madame, + Libre comme blanc. + +--Oui, libres comme blancs! répéta John Coppeland, ainsi se nommait le +petit-fils du vieillard;--il serait bien à souhaiter!--Mais que loin +encore est ce temps! + +--Ah! mon frère, il nous faut espérer en la Providence, dit la jeune +fille. + +John haussa les épaules avec impatience. + +--La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses +dents. + +--Ne blasphème pas! s'écria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche. + +--Je dis la vérité, Bess, répondit John. + +--Il dit la vérité, appuya son père. Ma fille verse-moi un verre de +tafia. + +--Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez +que la liqueur vous trouble la tête. + +[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abréviation de ce nom.] + +--Qu'importe! dit le nègre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il +faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin. + +En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieux +Coppeland disait de sa voix chevrotante: + + Pour chasser tristesse, + Li pauvre paria, + Li chercher ivresse + Dans bon tafia. + +--Ils ont raison, s'écria John, pendant que sa soeur servait leur +père, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler... je veux +boire... + +--Oh! non, non, mon bon frère; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en +lui prenant tendrement les mains. + +--Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolérable? + +--Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi. + +--Dieu ne s'occupe pas des noirs! proféra le jeune homme avec une +amertume indicible. + +--Une fois pourtant il nous avait tirés de la servitude. + +--Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement. + +--Sans notre pauvre mère... commença Bess. + +--Ah! notre mère, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus! + +--Tous! répéta son père, en frappant du poing sur la table. + +John continua avec vivacité: + +--Quelle folie de l'avoir écoutée! d'avoir repassé du Canada aux +États-Unis, de Chatam à Détroit, pour assister à cette fête du 4 +juillet. + +--Fête de l'Indépendance! bredouilla le vieillard. + +--L'Indépendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec +colère. Nous étions sauvés, libres, et nous nous sommes fait reprendre, +ce jour-là, par nos bourreaux. Ah! elle nous coûte cher la fantaisie de +ma mère! + +--Ne parle pas mal de celle qui nous a donné la vie, prononça Elisabeth +avec un accent de doux reproche. + +--Mieux eût valu, cent fois, que nous fussions à jamais restés dans le +néant! s'exclama John d'un air farouche. + +--A boire! Bess, à boire! je veux boire! balbutia le père en tendant son +verre à demi plein. + +Le septuagénaire avait repris son couplet. + + Pour chasser tristesse, + Li pauvre paria, + Li chercher.... + +En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme +entra. + +--Bess, dit-il en s'adressant à la jeune fille, le maître te demande. + +Elle rougit et pâlit tour à tour. + +--Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John. + +--Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, répondit Bess en +essayant de vaincre l'émotion dont elle avait été saisie. + +Puis, se tournant vers le nouveau venu: + +--Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle. + + + + + + X + + LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE + + (SUITE) + + +Quoique, en ses veines, coulât un sang pur de tout alliage, Elisabeth +Coppeland avait dans son port et jusque dans sa physionomie un cachet de +beauté peu commun surtout chez les négresses. + +Son buste était élevé, large des épaules, mince à la taille, cambré, +svelte dans ses proportions. Il accusait l'exubérance de la vie. +La poitrine était élégamment ornée par la nature, mais sans cette +embarrassante profusion dont elle se plaît à doter la gorge des +Africaines. Fermes, rebondies, les hanches avaient ces lignes +voluptueuses, ces frémissements qui, au dire du roi-prophète, doivent +perdre les fils de l'homme. + +La tête était noble, la figure sévère, mélancolique. Elle disait +des mondes de souffrances morales, cette figure! Ovale et linéaments +corrects, d'ailleurs, yeux magnifiques, véritables flambeaux pour +éclairer la nuit profonde du visage. Ses dents, des perles enchâssées +dans du corail. + +Belle, vraiment, Elisabeth Coppeland. Sa vue titillait la concupiscence +chez le sensuel. Elle faisait rêver le poète. Cependant, aux mains +et aux pieds de la jeune fille, vous eussiez trouvé le stigmate de la +servitude. + +Ils étaient lourds, épais, palmés. + +Ce qu'annonçait l'extérieur d'Elisabeth, son esprit et son coeur ne le +démentaient pas. Haut placés l'un et l'autre, ils eussent fait honneur à +la plus vertueuse des blanches. + +--Je vous suis, monsieur, répéta-t-elle au nouveau venu, en faisant +signe à son frère de se calmer, car maître Pierre, qui exerçait sur +l'habitation les fonctions d'inspecteur ou de commandeur, roulait déjà +autour de lui des regards menaçants. + +--Allons, dépêche! fit-il rudement. + +Elisabeth sortit aussitôt devant lui. + +Il allait refermer la porte de la case; mais, se ravisant tout à coup, +il dit à John Coppeland: + +--Je crois que tu montres les dents, chien? + +--Pardonnez-lui, mon brave monsieur Pierre, intervint le vieillard. + +--Il recevra, tantôt, cinquante coups de fouet, répliqua sèchement le +commandeur en s'éloignant. + +--Ah! s'écria Elisabeth qui avait entendu; ah! vous ne ferez pas cela! + +Pierre l'interrompit par un éclat de rire moqueur. + +--Tu verras! tu verras, la fille! dit-il. + +Puis, se rapprochant d'elle, il ajouta à mi-voix: + +--Je puis lui pardonner... + +--N'est-ce pas, monsieur? + +--Oui... + +--Vous lui pardonnerez? + +--A une condition. + +--Tout ce que vous voudrez, dit avec empressement la jeune fille. + +Le commandeur enveloppa la séduisante esclave d'un regard luxurieux, qui +lui fit baisser les yeux. + +--Tu viendras chez moi après avoir quitté le major, dit-il. + +Elisabeth recula avec effroi. + +--Je te donnerai une robe de soie, dit Pierre, feignant de n'avoir pas +remarqué ce mouvement de répulsion. + +--Je vous remercie, monsieur, reprit la négresse; je n'ai pas besoin de +robe. + +--Ce sera un collier en perles, si tu veux. + +Elle secoua négativement la tête. + +--Et puis de la liqueur; j'en ai d'excellente, tu l'aimes, la liqueur, +hein? continua-t-il. + +--Pas du tout, dit-elle. + +--Alors, tu refuses? + +L'inspecteur prononça ces paroles d'un ton acerbe, qui fit frémir +Elisabeth. + +--Que me voulez-vous? balbutia-t-elle, sans trop savoir ce qu'elle +disait. + +Un sourire méchamment railleur plissa les lèvres de Pierre. + +--Fais ta sainte-n'y-touche, et demande-moi ce qu'un homme peut vouloir +à une jolie fille, dit-il en lui posant familièrement la main sur +l'épaule. + +Au contact de cette main, la jeune fille tressaillit, avec un geste de +dégoût, qui n'échappa point au commandeur. + +Puis elle se mit à courir vers le pavillon habité par son maître. + +--Bon, bon, cria Pierre en ricanant et lui montrant le poing, je me +payerai sur le dos du frère des dédains de la soeur. + +Elisabeth se retourna pour répondre, mais à ce moment deux jeunes +misses, rieuses et babillardes, sortirent brusquement de la maison. + +--Eh bien, après tout, disait l'une, j'aime mieux + +ça, chère Rebecca; mon père a eu une bonne idée de ne pas nous +accompagner au temple. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues, +et j'ai tant de choses à vous dire... + +--Bonne Ernestine! répondit l'autre en pressant tendrement le bras de sa +compagne, passé sous le sien. + +--Tiens, continua la première en apercevant la négresse, voici justement +miss Bess Coppeland, la _belle_ que vous désirez tant connaître. + +A ces mots, Rebecca fronça légèrement les sourcils. Son visage s'arma +d'une expression dure. Elle darda sur Elisabeth un regard rapide et +haineux; mais, refoulant ses émotions, elle répondit avec une sorte +d'enjouement: + +--Ah! c'est là cette esclave qui s'était échappée... + +--Oui, dit Ernestine, vous savez, que toute la famille avait fui au +Canada; je vous ai conté cette histoire dans une de mes lettres, quand +nous avons racheté les Coppeland de leur premier propriétaire. + +--Je me le rappelle parfaitement. Mais vous m'aviez fait de cette fille +un portrait si attrayant que je la supposais une merveille, répondit +Rebecca d'un ton songeur. + +--Ne la trouvez-vous donc pas magnifique? + +--Pour une esclave! fit Rebecca avec une moue méprisante. + +--Tout le monde ici en est amoureux, continua gaiement Ernestine. + +--Amoureux! répéta son interlocutrice d'un air distrait. + +--Mais oui. + +Et s'adressant à la négresse: + +--Approche, Bess. + +L'esclave obéit. + +--N'a-t-elle pas des yeux superbes, des dents splendides? reprit +Ernestine en ouvrant avec son index les lèvres de l'Africaine. + +Triste, résignée, celle-ci se laissait faire avec un sourire contraint. + +--Et quelle taille! poursuivit Ernestine, rayonnante de cet orgueil qui +apparaît sur la figure d'un propriétaire occupé à détailler les qualités +ou les mérites de son bien. + +--En effet, dit Rebecca en tournant le dos, cette fille n'a pas mauvaise +mine. Mais venez, chère. L'heure du sermon approche. + +Elles s'éloignèrent; et Elisabeth entra dans la maison. + +Une domestique blanche l'introduisit dans un salon, en lui disant +d'attendre. + +Peu après, le major Flogger parut. + +--Ah! c'est toi, fit-il en souriant. Viens dans mon cabinet. + +Elisabeth était agitée d'une appréhension cruelle. + +Tremblante, elle suivit son maître dans une pièce contiguë au salon. + +Cette pièce était meublée avec luxe. Des nattes de la Chine tapissaient +les murailles et le parquet. Ça et là des armes précieuses pendaient en +faisceaux. On remarquait aussi une collection considérable de fouets de +toute grosseur, de toute dimension. + +Le major se jeta dans un fauteuil à bascule (_rocking chair_) et, +lançant par une fenêtre entr'ouverte le cigare qu'il avait aux lèvres: + +--Assieds-toi là, petite, dit-il à Elisabeth. + +En même temps, il lui faisait signe de se placer sur ses genoux. + +La négresse ne comprit point. + +--Où? demanda-t-elle, avec un regard étonné. + +--Mais là, parbleu! repartit-il, en frappant sur le bras de son +fauteuil. + +La jeune fille baissa les yeux et fit un pas en arrière. + +--Ne m'entends-tu point! cria le major. + +--Mais, monsieur... bégaya-t-elle. + +--Je te dis de t'asseoir sur mes genoux. + +--Je... + +--Sais-tu que tu es fort appétissante, dit-il, eu allongeant la main +pour la saisir. + +Effarouchée, brûlante de honte, elle fit encore un pas en arrière. + +--Ah ça! aurais-tu, peur de moi? dit le major Flogger, souriant +complaisamment. + +--Non, monsieur, mais... + +--Mais, viens près de moi; je veux faire ton bonheur, Elisabeth. + +Loin de l'écouter, elle se retirait de plus en plus. + +--Qu'est-ce à dire? cria-t-il en se levant. + +--Oh! monsieur, pardonnez-moi, j'ai peur... + +--Peur! voyez-vous cette effrontée! + +--Monsieur, vous savez bien que je ne m'appartiens pas! + +--Si je le sais! Eh! qui le sait mieux que moi? Tu es mon esclave. +J'ai le droit de faire de toi ce que bon me semble. Allons, pas tant de +façons, ou je me fâche. + +--Mais, monsieur, dit-elle d'un ton larmoyant, je suis fiancée devant +Dieu... + +--Fiancée du diable! ricana-t-il. + +Elisabeth fondit en larmes. + +Le major Flogger s'avança vers elle, la prit rudement par le bras et +dit: + +--J'espère qu'on va cesser de pleurnicher ainsi. Ta me plais, petite; +j'ai décidé que tu me servirais désormais de femme de chambre. Voyons, +commence ton service. Donne-moi un baiser. + +--Non, non, laissez-moi. + +--Oh! la coquette. Elle veut se faire désirer, dit-il en l'attirant à +lui. + +--Finissez, monsieur, j'appelle! + +--Ah! charmant, en vérité! Eh bien, appelle, ma belle enfant. + +--Si vous me touchez encore! s'écria Elisabeth en se débattant. + +--Eh que feras-tu, démon? + +Elle tomba à ses genoux. + +--Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de mademoiselle votre fille, +supplia-t-elle, oh! oui, pour l'amour de mademoiselle Ernestine, +épargnez-moi! + +--Très drôle! elle est très drôle, disait le major, en essayant de +dégrafer la robe d'Elisabeth. + +Mais elle se releva si subitement et avec tant de violence, qu'une +partie du vêtement resta aux doigts de son persécuteur. + +La colère et le désappointement se peignirent sur le visage de celui-ci. + +--Ah! dit-il en serrant les poings et en changeant de ton; ah! c'est +donc vrai; tu ne veux pas satisfaire mon caprice; tu oublies que tu n'es +rien, que je suis tout; que d'un mot, je puis te faire mettre nue comme +un ver et chasser par mes chiens... + +--Pitié! pitié! oh! pitié, pour votre pauvre négresse! murmurait +Elisabeth affolée. + +--Obéis, ou sinon! proféra-t-il avec un geste épouvantable. + +--Mais, dit-elle, palpitante, j'ai juré à Dieu de n'être qu'à mon +fiancé. + +--Si tu prononces encore ce mot, je t'écrase! hurla-t-il, en frappant +violemment du pied. + +Et après une pause. + +--Déshabille-toi. + +--Me déshabiller! + +Une terreur inexprimable mêlée de confusion éclatait dans tous les +traits de l'infortunée. + +--Oui, je t'ordonne de te déshabiller, dit-il, en scandant pour ainsi +dire les syllabes de cette phrase. + +--Non, répliqua résolument la négresse. + +Sa fermeté surprit le major Flogger, jamais il ne s'était heurté à +pareille résistance. + +--Je te donne une minute pour te déterminer, reprit-il au bout d'un +instant. + +Réfugiée dans un angle du cabinet, Bess parut n'avoir pas entendu. + +Sa montre à la main, le major comptait les secondes. + +--C'est donc décidé; tu veux que j'emploie la force, dit-il quand le +temps fut écoulé. + +Elisabeth croisa ses mains, leva la tête au ciel et se mit à prier. + +Son maître agita si vivement le cordon d'une sonnette, que le gland lui +resta dans la main. + +Un noir parut. + +Qu'on fasse venir le commandeur, cria le major. + +Pierre arriva promptement. + +Déshabillez cette femme! lui dit Flogger. + +A cette injonction, les yeux de l'inspecteur s'allumèrent. + +--Tout de suite, monsieur, répondit-il, en marchant sur la malheureuse +Elisabeth. + + + + + XI + + PAUVRES NÈGRES + + +Elle priait toujours. + +Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison +qu'elle adressait, en ce moment, à l'Éternel, Pierre se précipita sur la +malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main, +mit en pièces le corsage de sa robe. + +Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes +flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient. + +Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur. + +A la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent +de volupté l'un et l'autre. + +Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler +ces charmes. + +Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de +son commandeur. + +--Ah ça! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie +de cette fille! + +--Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas. + +--Eh bien, que faites-vous là? + +--Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos +esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions +un simple jupon, comme la _kalaquarte_ des Indiennes, nous ferions une +économie... + +--L'impudent! marmotta le major entre ses dents. + +Et, à voix haute: + +--Laissez là vos économies... + +--Pourtant... objecta Pierre. + +--Assez, interrompit le planteur. Achevez d'exécuter mes ordres. + +Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute à sa prière, n'avait +pas fait un geste d'opposition, pas murmuré une parole. + +Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une +statue de bronze antique. + +--Allons, l'ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il +faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés. + +Ce disant, ses doigts s'accrochèrent,--vraies griffes,--à la ceinture de +la jeune fille. + +Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse +électrique. + +Puis, avec la rapidité de l'éclair, après avoir détaché dans la poitrine +du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur +une des panoplies, saisit un poignard. + +--Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard +une porte pour se sauver. + +Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses +jours, le lâche libertin. + +Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever,--même à +son corps défendant,--une arme meurtrière sur son prochain. + +--Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire. + +Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea +instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire, +soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui, +un nègre valait,--quand il était jeune et vigoureux,--un bon cheval +anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout +particuliers. Inutile de dire qu'il déplorait amèrement leur perte et +qu'il s'ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la +pouvait provoquer. + +Par tempérament il aimait les femmes; par un intérêt bien entendu il +préférait ses négresses à toutes les autres. + +--J'y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l'année révolue, +un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l'augmentation +de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n'y aurait, +assurément, pas autant de malheureux sur la terre. + +Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement +monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs +d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui +fréquentaient sa maison. + +Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud, +bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M. +Flogger. + +Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la +multiplication de ses esclaves. + +Aussi, rien d'étonnant que les paroles de Bess l'eussent bouleversé. + +Outre sa beauté raie, Bess était fort intelligente. + +Elle savait lire, écrire,--grande capacité,--faisait parfaitement la +cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au +besoin. + +--Bess, c'est une fille qui n'a pas son égale dans l'Union, disait, avec +satisfaction, le major Flogger. + +Avait-on l'air d'en douter? il vous répondait péremptoirement: + +--_She is worth 3,000 dollars_. + +--Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les +meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la +Nouvelle-Orléans ou de Charlestown. + +--Possible, possible, répliquait le major; mais Bess en vaut trois +mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne +l'aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d'un vieux, +un mûr (encore très bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par +malheur, le vrai portrait de la soeur. + +Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur. + +Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour +qu'a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a +achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude +au commerce. + +Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu'elle avait +opposée à son libertinage, et de l'honnêteté--si peu commune chez les +nègres,--qui faisait le fond du caractère de la jeune fille. + +--Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il +intérieurement. + +Il se complaisait même à ajouter: + +--Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une +péronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du ménage. + +Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le major +Flogger. + +--Arrêtez-la! arrêtez-la, Pierre! cria-t-il à son commandeur. + +--Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mêmes raisons que le +planteur pour redouter l'égarement d'Elisabeth, hésitait à se rapprocher +d'elle. + +--Arrêtez-la! vous dis-je. + +--Elle me tuerait! + +--S'il lui arrive un accident, prenez-garde à vous! poursuivit le major, +exaspéré. + +Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment +favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand +la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss +Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce. + +A l'aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune +fille s'arrêta stupéfaite. + +Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant +que sa présence à cet instant ne pouvait qu'être indiscrète, elle +repassa dans le salon. + +--Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle +des regards surpris. + +--Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'écria Elisabeth. + +Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait à la main et courut se +prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur. + +Mademoiselle Flogger allait d'étonnement en étonnement. + +Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu'elle +lui avait faite; le commandeur crut être agréable à son maître en +intervenant: + +--Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il à Bess, en la +poussant du bout de sa botte. + +--Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! répétait la négresse éplorée. + +--Mais qu'a-t-elle? interrogèrent les yeux d'Ernestine dirigés sur ceux +de son père. + +--Elle a désobéi et je l'ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci +pour éviter toute nouvelle question. + +--Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille. + +--Oh! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth. + +Pierre l'interrompit. + +--Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lâche à +tes jupes tous les chiens de l'habitation. + +--Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine +en touchant du bout de son ombrelle l'épaule nue de l'esclave. + +--Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et +me promet d'être docile à l'avenir, je lui serai clément, en faveur de +vous, Ernestine. + +Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa +poitrine. + +--Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui +allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte, +Rebecca voyait tout du salon où elle s'était assise. + +A chaque outrage fait à l'Africaine, un éclair de joie cruelle +sillonnait son visage. + +--Ça n'a pas d'oreilles, ces brutes-là! murmura-t-elle assez haut pour +qu'Ernestine l'entendît. + +--Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre +se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que +Rebecca chante divinement. + +--Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major. + +--Alors, donnez-moi votre bras! + +--Oh! miss! supplia encore Elisabeth... + +Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père. + +--Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous +un moment seuls. + +J'ai quelques ordres à donner à Pierre. + +--Bess n'est pas méchante, qu'il ne la batte pas par trop! dit +Ernestine. + +--Oh! soyez tranquille, repartit son père; il ne lui fera pas grand mal. +Une vingtaine de coups de fouet... + +--Je m'en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le +salon, dont elle ferma la porte sur elle. + +--Cinglez-la vivement, mais sans l'éreinter, souffla le major à +l'oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés. + +--Comptez sur ma dextérité, monsieur. + +--Oui, j'y compte; mais j'ai une idée, continua Flogger sur le même ton; +si après les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait... vous +m'entendez. + +--Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire +significatif. + +--D'abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute. + +Le commandeur s'inclina affirmativement. + +--Elle y restera au pain et à l'eau. + +--Oui, monsieur. + +--Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de +fouet. + +Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l'attendait avec +Rebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie: + + _Home! sweet home!_ + +--Eh bien, la belle, dit maître Pierre à u as entendu, cette fois. Mais +si tu voulais être aimable, on pourrait s'arranger. + +Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte +ouvrant sur la cour. + +--A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare à nos +tendres épaules! tu connais mon fouet à balles de plomb; il est un peu +dur, celui-là, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafraîchir sur le +dos de ton frère... + +--Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'écria Bess avec un accent +déchirant. + +--Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne. + +--Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu'exigez-vous?... + +--Je te le dirai dans la chambre noire. + +Elisabeth frissonna. + +Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une +pente inclinée, conduisait à une cave. + +Arrivé à l'extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en +disant: + +--Voici! + +Une nuit impénétrable voilait tous les objets. + +Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui +faire violence. + +Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le +misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet. + +--Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte +du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth. + +Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la +pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et +visqueux entendit des cris perçants. + + + + + XII + + ES LIBÉRATEURS + + +Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation +du major Flogger, était amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait +stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop élevé, pour +monter du bourreau à la victime. + +Mais, par ce qui précède, on a vu que, comme son maître, Pierre n'avait +su résister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'étant +bravement mis en tête de lui imposer ses honteux désirs, il avait résolu +de gagner par la terreur ce que Bess refusait à sa bienveillance. + +--Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il, +en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien +l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres +perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu +une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les +coeurs trop durs. + +Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant. + +Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland: + +--Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne +s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout +à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage. + +Il appela deux nègres qui traversaient la cour. + +--Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues. + +Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide. + +--Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case +occupée par la famille Coppeland. + +Ils obéirent sans se permettre une seule observation. + +La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui +exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus +hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table; +c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible +d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,--ver +rongeur,--le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils, +John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un +pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair +en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de +liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre +visage. + +Alors, il allait à une fenêtre, plongeait ses regards vers l'ouest, +où le soleil achevait d'éteindre son disque de feu, et il murmurait, +l'ardent jeune homme: + +--Prenons courage! ils viendront... bientôt... aujourd'hui, +peut-être!... Leur promesse n'a pu être faite à la légère; j'y ai foi! +Oui, ils nous délivreront, répétait-il pour la dixième fois, quand le +commandeur entra, suivi de ses deux nègres: + +--Attachez-moi solidement ces brigands-là, leur dit-il, en désignant du +doigt les trois Coppeland. + +Réveillé par le bruit, le grand-père souleva à grand'peine sa tête +branlante, en fredonnant d'une voix éraillée: + + Si nègre était blanc, + Li serait content.... + +Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaçante ces mots du prophète +Jérémie: + +«Voici ce que dit le Seigneur des armées: Les enfants d'Israël et les +enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les +retiennent et ne veulent point les laisser aller. + +»Leur Rédempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armées; il +défendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il épouvante la terre +et qu'il trouble les habitant» de Babylone.» + +Pendant qu'il lisait, John était garrotté. + +Un instant, le jeune homme songea à faire résistance; mais à quoi bon? +Quelque volonté, quelque courage, quelque vigueur qu'il eût opposés, il +aurait été vaincu, brutalisé, assassiné peut-être. Mieux valait subir +patiemment encore sa mauvaise destinée et attendre, en silence, que +l'heure de l'émancipation sonnât. + +Néanmoins, lorsqu'on lui eut lié les mains derrière le dos, comme +l'inspecteur Pierre frappait à coups de pieds son père, parce que +celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empêcher de +dire au premier: + +--Lâche! + +Cette injure fit sourire maître Pierre. + +--Lâche! répéta John, vous n'oseriez pas... ce que notre seigneur +Jésus-Christ a souffert pour le rachat de nos péchés! + +Soit que l'habitude de ces sortes de scènes l'y eût rendu insensible; +soit que l'ivresse lui brouillât complètement le cerveau, le vieux +Coppeland continuait sa chanson: + + Mais la délivrance + Un jour viendra; + Li fera bombance. + Et li chantera: + +--Silence, carcasse à cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement +avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol. + +Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la +table, et il s'ouvrit le front. + +Le sang coula à flots de sa blessure. + +Aussitôt l'indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable. + +Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur +le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine. + +La violence du coup fut terrible: Pierre pâlit, chancela, s'affaissa sur +lui-même. + +Le croyant mort, les nègres qui l'avaient accompagné se mirent à pousser +des cris de joie. + +Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d'enchaîner aussi +les deux autres Coppeland, en ajoutant: + +--Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est +bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un +nerf de boeuf plombé; tu m'en diras des nouvelles. En route, scélérats! + +Les captifs furent entraînés dans la cour. + +Sur l'injonction du commandeur, tous les nègres de l'habitation +sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits +en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait +fixé le malheureux Coppeland. + +La nuit était arrivée. + +Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il +était l'ordonnateur. + +Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca +Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant +gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d'entrée du +pavillon. + +Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de +plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents. + +Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités +ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon, +des têtes qui se penchaient du côté ou le soleil s'était couché et +semblaient écouter attentivement. + +Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur +maintien: si John avait les traits contractés, la prunelle provocante, +son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien; son aïeul +donnait des signes d'idiotisme. + +Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche, +son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le +refrain: + + Si nègre était blanc. + Li serait content. + +Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut, +d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres +robustes, d'une taille colossale, il les appela. + +Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent +les rangs avec répugnance. + +Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu'il s'était fait apporter. + +Ces fouets étaient formés d'un manche en bois, long de deux pieds, +et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de +distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds. + +--Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-même d'un fouet, +hérissé de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en +montrant cet instrument à ceux qu'il condamnait à l'office de bourreaux, +souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre +devoir, je saurai vous aiguillonner, moi. + +Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son +fouet. + +Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l'horreur du +rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres. + +--A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de +briser les côtes! cria Pierre. + +Les cordes plombées sifflèrent dans l'air, puis s'incrustèrent, en de +profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland. + +Il chantonnait toujours: + + Mais li nègre esclave, + Loin de son pays. + +Bon nombre des noirs spectateurs frémirent; quelques femmes fondirent en +larmes. + +Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant. + +--Quelle délicieuse soirée, n'est-ce pas, ma cousine? disait miss +Flogger. + +--Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca. + +--Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine. + +--Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamanté d'étoiles, la flamme +pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne +trouvez-vous pas? reprit Rebecca. + +--Ah! soupira la première, quelle nuit d'amour! + +Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent. + +La douleur arracha une plainte au vieillard; à cette plainte, le sang de +John bouillonna dans ses artères; l'impétueux jeune homme fit un effort +pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père; mais, +n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui +allèrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot. + +--Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y +aura un verre de tafia pour votre peine! + +--J'espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son +cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement +cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments. +C'est une idée, il faut que je la fasse venir. + +Se penchant sur la balustrade du balcon: + +--Pierre, cria-t-il au commandeur. + +--Monsieur! + +--Où avez-vous mis cette fille?... + +--Dans la chambre noire. + +--Bien, allez la chercher + +--Mais, monsieur.... + +--Je veux qu'elle voie comment nous châtions les rebelles. + +--J'y cours, répondit l'inspecteur. + +Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposèrent pour prévenir +cet excès de cruauté: elles babillaient chiffons. + +Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand, +soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de +l'habitation. + +Comme si c'était un signal convenu, une partie des nègres rompit +immédiatement les rangs aux cris de: + +--Vive la liberté! mort aux propriétaires d'esclaves! + +Une voix éclatante domina toutes les autres. + +--Vivent les Brownistes! disait-elle. + +Cette voix, c'était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été, +sur-le-champ, tranchés par une main amie. + +Un choeur immense répondit en écho: + +--Vivent les Brownistes! + +En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une +troupe d'hommes blancs, à cheval. + +Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette +énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans +l'appartement. + +Mais, tel était leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas. + +La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la +cour. + +A leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main +droite un sabre nu. + +--Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme. + +--Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent! dit-il, en +s'adressant aux esclaves. + +Alors, le major sembla recouvrer la parole. + +--Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misérables +abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces. + +Quelques nègres voulurent lui obéir: d'autres se rangèrent du côté des +nouveaux venus; d'autres parurent disposés à garder la neutralité. + +Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu'à +décrire. + +Cependant, jusque-là, nul coup n'avait été frappé. + +Le major s'était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes. + +Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos +frères! répéta Edwin Coppie. + +Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné par +Elisabeth Coppeland. + +Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver +qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente. + +--Le sacripant! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau +de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'érafler; le +sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours. + +--A mort le commandeur! à mort! à mort! hurlèrent les nègres. + +D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il eût +pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la +foule de ses ennemis. + +A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth. + +--Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement. + +Elle aussi l'avait reconnu. + +Elle s'élança sur le cheval du jeune homme. + +--Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes! dit aux jeunes filles +le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de +pistolets. Vous voulez vous faire égorger? ajouta-t-il. + +Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine. + +Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait +Coppie embrassé à la taille, puis elle murmura: + +--Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette +négresse! + + + + + XIII + + FUITE ET POURSUITE + + +Pour effectuer le coup qu'il projetait sur l'habitation du major +Flogger, Brown n'avait dépêché que vingt-cinq cavaliers. Mais il +comptait sur le concours des esclaves de cette habitation, que ses +espions sondèrent et excitèrent à la révolte aussitôt que l'entreprise +fut décidée. + +Le détachement comptait deux des fils de Brown dans ses rangs. + +La troupe était à peine partie que le capitaine se sentit agité de +funèbres pressentiments. Très pieux de son naturel, très versé dans les +saintes Écritures, Brown croyait fermement aux révélations d'en haut. Il +avait même un certain penchant à la superstition. + +Mais cette faiblesse, il s'efforçait de la céler au fond de son coeur, +sachant bien que la moindre manifestation affaiblirait l'empire qu'il +exerçait sur la bande sceptique et frondeuse dont il s'était entouré. + +C'est pourquoi, malgré ses appréhensions, John Brown ne voulut +point envoyer une troupe nouvelle, pour grossir le parti chargé de +l'expédition de Battesville. Mais il résolut d'aller lui-même surveiller +l'opération. + +Sous prétexte d'une chasse, il confia la garde du camp à Cox, monta +à cheval, après avoir renfermé dans son portemanteau un costume de +trappeur nord-ouestier, et se dirigea vers la rivière Osage. + +Quand il fut hors de vue des retranchements, John Brown endossa son +déguisement. + +Cela fait, il poussa vivement sur Battesville. + +La nuit était venue quand il arriva dans le village. + +Brown mit pied à terre pour rafraîchir son cheval et se faire indiquer +la maison du major. + +Mais comme il buvait lui-même un verre d'eau--seule boisson qu'avec +le lait il se permît jamais--les accents lugubres du tocsin tombèrent +lentement dans l'espace. + +Et presque aussitôt retentirent les cris de: + +--_Fire! Fire!_ (Au feu! au feu!) + +Ces cria étaient accompagnés d'un roulement de voix et d'un tintement +de clochettes qui attirèrent hors de la _bar_[8] de l'hôtel tous les +voyageurs. + +[Note 8: On sait que c'est, en Amérique, la pièce où se tient dans les +hôtels le débit de liqueurs et de cigares. Elle est généralement de +plain-pied avec la rue.] + +Une légion d'hommes, couverts de casques en cuir bouilli et de chemises +rouges, serrées à la taille par un pantalon en gros coutil, couraient, +en traînant derrière eux une de ces magnifiques pompes à feu comme l'on +n'en voit qu'aux États-Unis. + +Ils étaient précédés et éclairés par deux coureurs munis de torches de +résine, dont les lueurs sanglantes déchiraient les ténèbres de la nuit. + +--_Fire! Fire!_ hurlaient-ils de toute la force de leurs poumons. + +--Où est le feu? demanda quelqu'un. + +--Chez le major Flogger, fut-il répondu. + +--Chez le major Flogger! Ah! pensa Brown, l'affaire est déjà faite. +Encore une fois, j'ai été la victime de mes folles terreurs. + +Il se hâta de payer son écot, sauta sur son et suivit la multitude. + +Après avoir tourné deux ou trois rues, il déboucha dans une plaine où +une illumination immense, réfléchie dans le ciel, derrière un bouquet +d'arbres, lui apprit qu'il approchait du théâtre de l'incendie. + +Brown marcha jusqu'au bout de ces arbres. + +Et là, aux clartés de la conflagration, il aperçut des gens à cheval qui +montaient, à toute bride, le cours de l'Osage. Le capitaine, pensant +que c'était les siens, lança sa monture à travers champs, et tâcha de +rejoindre la troupe. + +Mais elle avait plus d'un mille d'avance, et durant cinq heures, Brown +ne réussit pas à gagner sur elle, quoique, grâce aux rayons de la lune, +il pût aisément marcher sur sa piste. + +Comme l'aurore se levait, il remarqua, en atteignant le faîte d'une +colline, que les cavaliers avaient fait halte dans le fond de la vallée. + +Quoique son cheval fût considérablement fatigué, Brown pressa le pas; +et, bientôt, il rejoignit ceux qu'il cherchait. + +Une cinquantaine de nègres les avaient suivis. + +A l'arrivée de Brown, un hymne d'allégresse fut entonné par ces pauvres +esclaves en son honneur. Chacun d'eux voulait le voir, le toucher, +baiser un coin de son vêtement. + +Quand leur enthousiasme se fut un peu calmé, le capitaine, rassuré sur +le sort de ses fils, s'entretint avec Edwin. + +--Comment cela s'est-il passé? lui demanda-t-il. + +--Oh! fort bien. + +--Mais vous avez eu tort de mettre le feu à l'habitation. Celui qui +détruit le bien du Seigneur sans motif légitime, sera puni tôt ou tard. + +--Ce n'est pas ma faute, répliqua Coppie. Une partie des esclaves +voulait fuir avec nous. La majorité refusait la liberté que nous +lui offrions; les premiers ont cru qu'en incendiant la maison, ils +décideraient le reste. + +--Vous auriez dû veiller à ce qu'ils ne commissent pas ce crime inutile, +dit sévèrement Brown. + +--Il m'a été impossible de les en empêcher, repartit Edwin. Après s'être +emparés des chevaux qu'il y avait sur l'habitation, ils voulaient même +assassiner leur maître, je les ai retenus. + +--Vous avez eu raison, dit Brown. Mais il faut aviser à ce que nous +ferons de ces noirs. + +--Ne les conduirons-nous pas au camp? + +--Au camp! Voulez-vous donc en faire un lieu de perdition? + +--Je ne vous comprends pas, capitaine. + +--Mon fils tu es insensé. Quoi! tu mènerais ces femmes au milieu de +nos hommes! Ne serait-ce pas y apporter la luxure et l'impureté? +Souviens-toi que la tempérance est la mère de la force, comme la +chasteté est la mère des saines décisions. + +Coppie ne répondit pas. Après une courte pause, Brown reprit: + +--Combien y a-t-il de femmes, parmi ces nègres? + +--Une douzaine. + +--C'est beaucoup, fit-il soucieusement. Nous garderons les hommes avec +nous; mais ces femmes... + +Ayant réfléchi un moment, il ajouta: + +--Il les faudrait diriger sur le Canada. Mais nous n'avons maintenant ni +le temps ni le monde nécessaire pour cela. Je verrai plus tard. En tout +cas, ne demeurez pas davantage ici. Les esclavagistes doivent être sur +notre piste. Remettez-vous en selle et prenez le chemin d'Ossawatamie. + +--Ne viendrez-vous pas avec nous? s'enquit Edwin. + +--Pas à présent. Mon cheval est exténué. + +--On vous en donnera un autre. + +--Non, dit Brown, vous n'avez que votre compte; je ne veux pas démonter +un de ces malheureux nègres. Mais partez vite. + +Coppie, connaissant la fermeté du capitaine dans ses déterminations, +n'insista point. Mais les fils de Brown le supplièrent de ne pas les +quitter. + +--Mon esprit sera avec vous, leur dit-il. Dans peu de jours nous nous +reverrons. + +--Cependant, objecta Frederick, si les esclavagistes... + +Brown l'interrompit en s'écriant d'un ton solennel: + +--«Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race +d'iniquité, à ces corrupteurs! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont +blasphémé le Saint d'Israël; ils se sont éloignés de lui.» + +--Donnez-nous au moins votre bénédiction, dit Frederick, comme s'il +pressentait qu'il voyait son père pour la dernière fois. + +John Brown tressaillit: enveloppant ses deux enfants dans un regard +d'amour profond, il leva la main sur eux et, d'une voix gravement émue: + +--Au nom du Tout-Puissant, au nom de son fils mort dans les tortures +pour racheter le monde du plus dégradant des esclavages, du péché, +enfants, je vous bénis. Puissiez-vous vivre longtemps, en paix et en +santé, dans l'amour de la vertu et de votre prochain! + +Après ces mots, il serra avec effusion la main à chacun d'eux. Les +fugitifs et leurs libérateurs remontèrent à cheval. Edwin Coppie donna +le signal du départ, et la caravane ne tarda pas à disparaître dans les +brumes du matin. + +Quand ils se furent éloignés, Brown ouvrit sa Bible au livre 1er +d'Isaïe, et tandis que son cheval broutait le gazon de la vallée, il lut +le chapitre V, où se trouve cette terrible prédiction: + +«16. Le Dieu des armées sera exalte dans ses jugements; le Dieu saint +signalera sa sainteté par des vengeances. + +»17. Des étrangers dévoreront ces champs abandonnes par des maîtres +avares; ils y feront paître leurs troupeaux. + +»18. Malheur à vous qui traînez l'iniquité comme de longues chaînes, et +le péché comme les traits d'un char. + +»19. Qui osez dire au Seigneur: Qu'il se hâte, que son oeuvre commence +devant nous, et nous la verrons: qu'il approche, que les conseils du +Saint d'Israël nous soient manifestés, et nous les connaîtrons. + +»20. Malheur à vous qui appelez le mal le bien, et le bien le mal: qui +changez les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres; l'amertume +en douceur, et la douceur en amertume! + +»21. Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux! Malheur à ceux +qui croient à leur prudence! + +»22. Malheur à vous qui mettez votre gloire à supporter le vice, et +votre force à remplir des coupes de liqueurs enivrantes. + +»23. Qui justifiez l'homme inique à cause de ses dons, et qui ramenez +l'innocent à la justice! + +»24. C'est pourquoi, comme le chaume est consumé, dévoré par les +flammes, ainsi ce peuple sera séché jusque dans ses racines, et sa race +sera dissipée comme la poussière: il a répudié l'alliance du Seigneur, +il a blasphémé la parole du Saint d'Israël. + +»25. La colère du Seigneur va éclater contre son peuple; il appesantira +sa main sur lui; il l'a frappé; les montagnes se sont ébranlées; +répandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places. Et en +cela la colère du Seigneur n'est pas satisfaite, sa main reste encore +étendue. + +»26. Alors, le Soigneur élèvera, son étendard à la vue des nations +éloignées; un sifflement s'entendra des extrémités de la terre, et voilà +qu'un peuple accourra aussitôt.» + +A ce passage, Brown s'arrêta et s'enfonça dans une méditation profonde. + +Le souffle divin l'avait inspiré. Il prévoyait l'épouvantable +catastrophe que son bras avait soulevée dans le Nouveau-Monde. + +Immense responsabilité, que celle-là! + +Un instant, le chef des abolitionnistes en fut effrayé. Mais rassuré +bientôt par l'esprit d'équité qui le guidait, il s'écria avec +l'enthousiasme de la conviction religieuse: + +--Dieu le veut! Dieu l'ordonne! Il a daigné me choisir pour être +l'instrument de ses desseins; que sa volonté soit faite sur la terre +comme au ciel! + +Puis il retomba dans sa rêverie, mais pour quelques minutes seulement, +car il en fut tiré par un bruit sourd qui partait du faîte de la +colline. + +Levant les yeux, Brown découvrit une troupe de cavaliers. + +--Ce sont des esclavagistes de Battesville. Ils poursuivent nos hommes, +pensa-t-il; mais sans faire un mouvement pour se cacher. + +Les cavaliers descendirent à fond de train dans la vallée. + +Ils étaient armés de pied en cap. + +A leur tête galopait un officier supérieur, portant l'uniforme des +milices de l'Union. + +C'était le major Flogger. + +Dès qu'il aperçut Brown, il dirigea son cheval sur lui. + +Étendu sur l'herbe, au pied d'un arbre, le capitaine abolitionniste +avait l'air d'un chasseur livré aux douceurs du repos. + +Mais, autour de lui, des traces nombreuses disaient clairement qu'une +grosse bande d'hommes et de chevaux avait quitté l'endroit depuis peu. + +--Eh! étranger? dit le major en touchant le prétendu dormeur de la +pointe de son sabre. + +--Qu'y a-t-il? demanda Brown, se frottant les yeux comme s'il +s'éveillait en sursaut. + +--Avez-vous passé la nuit là? reprit Flogger. + +--La nuit! non; je suis arrivé il y a deux heures. Mais qu'est-ce que ça +vous fait? + +--C'est peut-être un Browniste, insinua un des compagnons du major. + +--Ah! vous cherchez Brown! il fallait donc le dire, fit le capitaine +avec un air de franchise parfaitement simulé. + +--Eh bien, Brown? questionna Flogger. + +--Oh! il n'est pas loin d'ici; je le connais. + +--Mais où est-il? + +--Il y a une heure j'ai déjeuné avec ses gens qui avaient pillé +et incendié la maison d'un propriétaire d'esclaves, à ce que j'ai +entendu... les gredins! + +--Et vous avez déjeuné avec eux? fit le major d'un ton rude. + +--Oui, j'avais faim, car j'arrive des Montagnes-Rocheuses. Depuis deux +jours je manquais de provisions. Ils m'ont donné un morceau de biscuit +et de viande boucanée. + +--Ils avaient des nègres avec eux, n'est-ce pas? + +--Je crois bien; une centaine au moins! + +--Les scélérats! Oh! si nous les rattrapons, leur compte sera bon! +maugréa le major entre ses dents. + +--Mais où sont-ils allés? dit un des cavaliers. + +--Ils ont traversé l'Osage et pris vers l'est. + +--Conduisez-nous, étranger, reprit le major. Il y aura cent piastres de +récompense pour vous, si nous les rejoignons. + +--Vous conduire, monsieur, impossible! dit le faux trappeur. Cent +piastres, c'est un beau denier. J'en aurais bien besoin pour renouveler +mes provisions de poudre et de plomb; mais j'attends mon frère, à +qui j'ai donné rendez-vous ici. Nous allons à Saint-Louis acheter +des munitions. Si vous vouliez patienter une heure ou deux, j'irais +volontiers avec vous pour moitié prix, car je ne l'aime pas, votre +capitaine Brown! Il ne m'a pas seulement offert un pauvre verre de +whiskey. + +--Vous dites qu'ils ont franchi la rivière et marché vers l'est. + +--Oui, répliqua-t-il hardiment, en indiquant sur le rivage une place +foulée aux pieds, où ses gens avaient fait boire leurs chevaux; oui, ils +ont passé là. + +--Merci, étranger, reprit le major Flogger. Allez à Battesville; +quoiqu'une partie de ma maison ait été brûlée par ces brigands, vous y +trouverez encore un logement convenable pour vous reposer, vous et votre +frère, et du rhum pour boire à ma santé. + +--Bien obligé, monsieur, dit Brown en ôtant son chapeau; bien obligé; +votre invitation n'est pas de refus; nous en profiterons. + +Là-dessus, le planteur fit volte-face et lança son cheval au milieu +de l'eau. Derrière lui se foulaient une centaine de cavaliers, qui +s'empressèrent d'imiter son exemple, sans soupçonner un instant qu'ils +avaient pu être mystifiés par leur adroit ennemi. + + + + + XIV + + LES VICTIMES + + +Pour la première fois, Edwin Coppie avait aperçu le major Flogger, quand +il revint, armé, sur le balcon. + +Il dit un mot à deux des Brownistes, qui, mettant pied à terre, +s'élancèrent vers l'escalier de la maison. + +Quelques secondes après, ils surprenaient le major, lui arrachaient +sa carabine et l'attachaient par les poignets à la balustrade de son +balcon. + +Pendant ce temps, John Coppeland s'approcha de Coppie, qu'il n'avait +pas vu et dont il n'avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune +homme l'avait conduit, avec sa bande d'esclaves marrons, au Canada. + +--Ah! dit le nègre, en lui prenant respectueusement la main; ah! je vous +reconnais; j'espérais en vous! je... + +Edwin l'interrompit. + +--Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus +vite. Y a-t-il des chevaux ici? + +--Oui. + +--Eh bien, prenez-les; que ceux qui nous voudront suivre en fassent +autant, et en route! + +--Amis, à l'écurie! cria Coppeland aux esclaves. + +Plusieurs s'y précipitèrent. Tous les chevaux furent saisis, bridés tant +bien que mal; les nègres les enfourchèrent, puis rentrèrent dans la cour +où se tenaient leurs libérateurs. + +John donna un des animaux à son père et hissa sur sa propre selle son +aïeul, qui ne cessait de bredouiller: + + Mais la délivrance + Un jour viendra, + Li fera bombance + Et li chantera. + +John, ensuite, se plaça derrière le vieillard, l'enlaça de sa main +droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rênes de leur +monture. + +Plusieurs de ses compagnons de servitude imitèrent cet exemple, qui pour +un père, un frère infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant. + +Du haut du balcon, le major Flogger jurait et proférait des menaces +épouvantables, en s'efforçant de rompre ses liens. + +Malgré ses cris, malgré ses prières, les nègres qui lui restaient +fidèles n'osaient venir à son secours. + +Mais, quelques-uns des rebelles s'avisèrent de mettre le feu à +l'écurie où ils avaient volé leurs chevaux. Ils voulaient encore +piller l'habitation; les Brownistes s'y opposèrent, en déclarant qu'ils +brûleraient la cervelle au premier qui l'entreprendrait. + +Déjà, un jet de flamme, sorti d'une des fenêtres des communs, annonçait +l'incendie. + +Edwin Coppie jugea qu'il était prudent de battre en retraite. + +Il donna des ordres à cet effet. + +On les écouta. + +Les abolitionnistes s'éloignèrent au galop, entourés d'une cinquantaine +de nègres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown. + +D'abord, tout occupé du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put échanger +que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland. + +Mais, après la halte, où ils rencontrèrent John Brown, n'étant +plus obligés de tenir leurs chevaux à une allure aussi rapide, une +conversation soutenue s'engagea entre les deux jeunes gens. + +Elisabeth raconta à Coppie comment une imprudence, le désir d'assister +à la fête de l'indépendance, les avait poussés à passer du territoire +britannique sur celui des États-Unis. + +Ils avaient été repris et renvoyés à leur ancien maître, qui s'en était +débarrassé en vendant au major Flogger, son grand-père, son père, son +frère et elle. + +--Je vous croyais mariée? dit Edwin. + +Bess tressaillit. + +--Ma foi, oui, continua Coppie. N'étiez-vous pas fiancée à un mulâtre? + +--C'est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tête. + +--Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe +au Canada, quand vous êtes venus frapper à notre porte, à la rivière des +Moines. + +L'esclave ne répondit pas. + +--Vous ne l'avez donc pas épousé? demanda Coppie. + +--Non, monsieur, dit-elle vivement. + +--Ah! fit-il d'un ton indifférent + +Au bout d'un moment il reprit: + +--C'est un brave garçon que ce Green. Je voudrais l'avoir parmi nous. + +--Il est resté au Canada, dit Elisabeth. + +--Comment! il n'a pas eu le même sort que vous? + +--Non, car il ne nous avait pas accompagnés à cette fête! + +--Vous devez avoir grand'soif de le revoir? dit Edwin en souriant +doucement. + +Bess demeura silencieuse. + +--Shield Green est votre fiancé, n'est-ce pas? + +--Oui, dit-elle très bas. + +--Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener à lui; je l'aime. Il est +adroit, habile et courageux. + +La négresse soupira, mais sans faire une seule réflexion. + +Il y eut une pause. + +La caravane longeait toujours la route de l'usage, à travers un pays +désert, quoique plantureusement doté par la nature. + +Grasse, luxuriante de verdure, était la prairie épanouie à leurs pieds, +et dont les limites se perdaient à l'horizon, dans le bleu de la voûte +céleste. + +Ça et là un bouquet d'arbres en fleurs relevait, par des nuances d'or, +de pourpre ou d'albâtre, l'uniformité de la teinte générale. + +Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des tétras au +brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d'antilopes +s'ébattait au pied d'un monticule. + +Sous les buissons gloussait la poule des prairies; l'air était embaumé +de senteurs agréables; il faisait bon vivre, bon respirer, à pleins +poumons, les parfums de liberté qui semblaient courir avec la brise dans +l'atmosphère. + +Cependant, quoique l'heure fût peu avancée, le soleil était déjà chaud. + +Il promettait une journée brûlante. + +Après avoir chevauché pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec +les fils de Brown, décida qu'il fallait donner du repos aux bêtes et aux +gens, car les uns et les autres étaient exténués. + +On s'arrêta sur le bord d'une anse. + +Les chevaux furent débridés, pour qu'ils pussent paître plus commodément +le gazon, et les fugitifs, après avoir mangé quelques provisions, se +couchèrent à l'ombre des saules qui bordaient la rivière. + +Jules Moreau vint s'étendre à côté de Coppie. + +--Ah ça, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez +trouvé Paméla, vous; et cette belle fidélité que vous professiez pour +miss Rebecca Sherrington court des risques, hein? + +En prononçant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux sur +Elisabeth, qui dormait à quelques pas d'eux. + +--Je ne vous comprends point, répondit sérieusement Edwin. + +--Bah! fit Moreau d'un ton incrédule, vous prétendriez peut-être que +cette _sable nymph_ [9] n'a pas touché votre coeur. + +[Note 9: Qualification donnée, par dérision, dans les États américains +aux négresses. On sait qu'en terme de blason, sable signifie noir.] + +Coppie haussa les épaules. + +--Cependant, insista Jules, je vous ai observés, l'un et l'autre, en +route; elle vous regardait et vous serrait... + +--Ah! vous êtes fou! s'écria Coppie avec impatience... + +--Il n'y a pas de quoi, repartit le Français, noire ou blanche, quand +une femme a des traits, une taille, comme ceux-là, on peut être fier... + +--J'ai autre affaire en tête, répliqua sèchement Edwin pour mettre fin à +une conversation qui le fatiguait. + +--Eh bien, vrai, là, parole d'honneur, j'ai envie de lui tailler deux +doigts de cour à cette princesse d'ébène, continua l'incorrigible +Moreau. + +--A votre aise; mais je vous préviens qu'elle ne vous écoutera pas. +C'est une fille sage, et d'ailleurs fiancée! + +--Fiancée! raison de plus! superbe! délicieux! C'est le piment de la +chose. Dites-moi, Edwin, à qui est-elle fiancée? A quelque monarque du +sombre empire! Moi, je lui offre de blanches et virginales fiançailles! + +Malgré sa gravité, Edwin ne put s'empêcher de sourire. + +--Voulez-vous être mon interprète auprès de cette exquise peau noire? +continua le pétulant Parisien. C'est, ajouta-t-il, un de ces petits +services d'amitié qu'on se rend aisément dans notre pays. Ah! les jolies +têtes, la merveilleuse antithèse que nous présenterions sur le même +oreiller, Edwin! + +--Chut! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lèvres. + +--Qu'y a-t-il donc? Vous m'effrayez! + +--Silence! + +Et Coppie colla son oreille contre le sol. + +Retenant son haleine, il écouta pendant une minute. + +Puis il se redressa en s'écriant: + +--A cheval! à cheval! on nous poursuit! + +Réveillés en sursaut par ce cri, tous les hommes se précipitèrent +pêle-mêle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques +disputes s'élevèrent au sujet de la possession des chevaux. Malgré les +efforts d'Edwin et des fils de Brown pour rétablir l'ordre et accélérer +le départ, un quart d'heure s'écoula avant que les animaux eussent été +repris et harnachés. + +La moitié des gens n'était pas encore prête lorsqu'au pied d'un cap, qui +se projetait sur la rivière, apparut une troupe de cavaliers. + +Ces cavaliers, les nègres fugitifs les reconnurent immédiatement. + +--Massa Flogger! massa Flogger! clamèrent-ils avec des accents de +terreur indicible. + +C'était, en effet, le major. + +Après avoir traversé l'Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il +avait rencontré un squatter[10] lequel, interrogé, lui affirma avoir +distingué, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de +nègres qui remontaient à franc étrier, l'autre bord de l'Osage. + +[Note 10: Colon qui a affermé des terres du gouvernement.] + +Les esclavagistes n'eurent pas de peine à croire aux assertions de cet +individu, car rien, du côté où ils se trouvaient alors, n'indiquait le +passage d'une troupe d'hommes à cheval. + +De nouveau, ils franchirent l'Osage. + +Vers midi, ils tombaient, à l'improviste, sur les Brownistes. + +--Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin à Moreau en lui montrant +leurs ennemis qui accouraient ventre à terre. + +--Pardieu! répondit le Parisien, je n'en suis pas fâché. Nous leur +taillerons des croupières. + +--Il faut nous battre! En avant! cria l'un des fils de Brown. + +--Oui, dit Coppie, que les nègres se sauvent, tandis que nous arrêterons +ici cette horde de pharisiens. + +--Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland. + +--Non, lui dit Edwin, emmenez votre soeur et vos parents, et dirigez +tous vos compagnons sur Ossawatamie. + +Le nègre sentit qu'à cet instant l'obéissance passive était un devoir; +il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant +qu'Edwin disposait ses hommes en front de bataille. + +Dès que les esclavagistes furent à leur portée, ils les reçurent par une +grêle de balles qui firent vider les arçons à quatre d'entre eux. + +Le major Flogger fut blessé légèrement à la cuisse. + +Sa fureur redoubla. Il donna l'ordre de charger les abolitionnistes. + +Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la +leur? + +Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec pendant plus d'une +heure; car, dans leur empressement, ces derniers n'avaient emporté que +fort peu de munitions. + +Mais l'un des fils de Brown, ayant eu son cheval tué sous lui, et ne +pouvant se dégager, fut impitoyablement fusillé par les esclavagistes. + +L'autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait volé au secours de +son frère. + +Les assaillants l'entourèrent, s'emparèrent de sa personne après l'avoir +couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis +pied à terre pour examiner sa jambe. + +--C'est le fils du père Brown! qu'en allons-nous faire? criaient-ils +triomphalement. + +Le major réfléchit: puis il dit avec un sang-froid cynique: + +--Il faut l'attacher à la queue d'un cheval et le mener à Ossawatamie. +Il y a d'ici une trentaine de milles. Mes nègres y chercheront +certainement un refuge; mais nous saurons bien les reprendre dans une +souricière que je leur tendrai. Ce bandit-là, ajouta-t-il en frappant +Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-là, mort ou vivant, nous +servira d'appât. + + + + + XV + + JULES MOREAU ET BESS COPPELAND + + +--Et vous parlez français, charmante enfant? + +--Un peu, oui, monsieur, répondit-elle. + +--Mais c'est délicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue exécrable, +n'est-ce pas? + +Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris. + +--Moi, poursuivit-il avec légèreté, je ne sais ce que je déteste le +plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres +Parisiens nous sommes tous comme cela. + +--Ah! vous êtes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et +un regard qui disaient éloquemment qu'elle considérait Moreau comme un +être privilégié. + +--De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en +tortillant ses moustaches. + +--Ils sont bien heureux ceux qui sont nés à Paris, dit-elle en +soupirant. + +--Heureux! heu! heu! répliqua Moreau dans une moue plus que dubitative. + +Puis, se reprenant avec la vivacité qui était un des éléments de son +caractère, il ajouta: + +--C'est un bonheur, ravissante créature, qu'il ne tiendrait qu'à vous de +partager. + +--Comment cela? exclama-t-elle naïvement. + +--Mais, dit-il, avec une imperturbabilité comique, en épousant un +Parisien, morbleu! + +Le visage de la négresse devint triste. + +--Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle. + +--Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on est +Français ou on ne l'est pas, mademoiselle. + +Et ces mots furent ponctués d'un geste digne du latin disant; _Civis +romanus sum!_ + +L'admiration de Bess allait croissant. + +--Il n'y a point d'esclaves à Paris? demanda-t-elle timidement. + +--Des esclaves à Paris! s'écria Jules indigné. + +Puis il s'arrêta et dit d'un ton moins vif: + +--Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves à Paris. + +--Ça doit être un beau pays! continua la négresse, confondant, comme +c'est l'habitude des siens, et même d'une partie des blancs qui habitent +l'Amérique, toute la France dans Paris. + +--Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau. + +--Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile. + +--Pourquoi? objecta le Français. + +--Parce que je ne pourrais jamais le réaliser. + +--Et si je vous en fournissais les moyens? + +--Non, dit-elle, je suis née sur ce continent, j'y mourrai sans en +sortir. + +--Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui +pressant tendrement les mains. + +Présumant que c'était une marque de simple amitié, Bess ne s'y opposa +pas. + +Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la +troublaient. + +Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement +bien dans notre langue! + +--Vous me flattez, monsieur. + +--Où donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intérêt. + +--A Bâton-Rouge, dit-elle. + +--Bâton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions +géographiques n'étaient pas des plus développées. + +--C'est la capitale de la Louisiane. + +--Drôle de nom! + +--Je restais chez un planteur français, un bon maître! + +--Ah! ce n'est pas étonnant; les Français sont tous bons. Et c'est lui +qui vous a fait instruire? + +--Oui, monsieur, j'ai été élevée avec sa fille. + +--Il fallait ne pas les quitter, alors. + +--Oh! dit-elle amèrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitté, M. +Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses +voisins, les autres planteurs, lui reprochèrent de nous gâter. Ce qu'ils +firent pour le renvoyer du comté est incroyable. + +--Comment? + +--Ils prétendaient que sa douceur pervertissait même les esclaves des +autres habitations. + +--Est-ce bien possible? + +--Si nous voulions les visiter, on nous chassait à coups de fouet; on +lançait même à nos talons ces chiens que les Américains appellent _blood +hounds_... + +--Vraiment! + +--Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruautés. + +--Mais pourquoi donc vous êtes-vous séparés de votre M. Pascal? + +--Hélas! répondit Bess, en pleurant, hélas! un jour on l'a trouvé +assassiné dans son lit. + +--Assassiné! + +--Oui... Les autres planteurs prétendirent que c'était nous qui... + +--Aviez fait le coup! les canailles! s'écria Moreau. + +--Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'était l'un d'eux qui en +était l'auteur. + +--Brigands! brigands! exclamait Jules. + +--Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune maîtresse mourut peu +après, et nous fûmes tous vendus aux enchères, sur le marché de la +Nouvelle-Orléans. + +--Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez dû +bien souffrir! + +--Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes +parents et moi. Il était dur, méchant. Ma mère périt dans les tortures +qu'il lui fit subir, et mon père pensa qu'il fallait fuir. C'est alors, +tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnête M. +Coppie... + +Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit. + +La négresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles +causaient au jeune homme. + +--C'est alors qu'il exposa généreusement sa vie +pour nous conduire en un lieu sûr. Oh! ma reconnaissance... + +--Vous l'aimez! dit Jules sèchement. + +--Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingénuité. + +--Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton +singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune +fille pour y lire sa pensée intime. + +Elle tressaillit, baissa la tête et répondit au bout d'un instant: + +--Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer +ses jours pour nous délivrer. + +--Assurément, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour +vous épouser. + +--M'épouser, lui! répliqua-t-elle avec stupéfaction, et un mouvement de +joie qui n'échappa point à l'observation du Parisien. + +Il fronça les sourcils. + +--Qu'y aurait-il d'impossible, si, de votre côté, vous l'aimez? dit-il +en redoublant d'attention. + +--Vous voulez me railler. + +--Dieu m'en préserve! car si vous n'aimez pas Edwin, oh!... + +--Moi, ne pas l'aimer! je serais bien ingrate! + +--Ah! dit-il d'un ton sarcastique, je ne m'étais pas trompé. + +--Je ne vous comprends pas, monsieur. + +--Vous ne me comprenez pas, dit Moreau, en lui saisissant la main avec +force, vous ne comprenez pas que je vous aime, moi, et que si vous +voulez accepter mon amour, si vous voulez être ma femme... + +--Votre femme! votre femme, monsieur! + +--Oui, ma femme légitime. Je vous emmènerai en France, à Paris, +s'écria-t-il avec exaltation. + +La jeune fille s'imagina qu'il se moquait d'elle. + +Mais il ajouta à voix basse et d'un ton passionné: + +--Je vous jure, Elisabeth, que je vous aime de toutes les puissances +de mon âme; je vous jure que je serais heureux, que je serais fier de +partager votre existence... + +--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas à ma couleur, dit-elle en +retirant sa main. + +Jules tomba à ses pieds. + +--Je sais seulement que je vous adore, repartit-il avec entraînement; +oui, j'éprouve pour vous un sentiment qui ne s'éteindra qu'avec mon +dernier souffle, et je tuerais quiconque serait un obstacle entre vous +et moi. + +En prononçant ces mots, Jules Moreau disait la vérité. Il aimait +ardemment la négresse; mais son amour était-il sérieux, profond? +devait-il durer? Problèmes qu'il n'essayait même pas de résoudre. +Cependant, il se figurait avoir un rival dans Edwin Coppie, et cette +idée,--très fausse d'ailleurs,--prenait du corps, depuis quelque temps +surtout. + +Sa passion pour Bess avait été spontanée. Habitué aux succès faciles, il +s'était dit que l'esclave ne lui résisterait pas. Son attente fut +déçue; il s'en irrita. Et, vraiment, pour s'assurer la possession de +l'Africaine, il l'eût épousée quarante-huit heures après leur première +entrevue, si elle y eût consenti. + +Ce fut à Ossawatamie, ou les abolitionnistes s'étaient retirés à la +suite des nègres fugitifs, qu'il tenta d'abord de «faire la conquête» de +Bess. + +Il lui parla en anglais; à peine l'écouta-t-elle. Des préoccupations +bien autrement sérieuses remplissaient alors l'esprit de la jeune fille. + +Mais quatre ou cinq heures après leur arrivée à Ossawatamie, les +Brownistes furent avertis qu'une troupe nombreuse d'esclavagistes +s'avançait sur cette localité. + +Le capitaine Brown n'avait pas reparu. Edwin Coppie, prenant conseil de +lui-même, se détermina à se replier sur le camp fortifié avec toute sa +bande. + +C'est là que nous le retrouvons, le surlendemain, attendant toujours des +nouvelles de son chef, et c'est là que, par un bel après-midi. + +Jules Moreau renouvelait, auprès de Bess Coppeland, ses amoureuses +tentatives. + +Assez disposé à mal juger les autres, il considérait comme de la rouerie +féminine, la candeur de la négresse, et, tout gratuitement, lui prêtait +Edwin Coppie pour amant. + +De là une jalousie sourde, qu'il était trop vaniteux pour déclarer, trop +faible, trop épris peut-être pour dissimuler tout à fait. + +Elisabeth souffrait ses assiduités parce qu'il était l'ami de Coppie, +peut-être aussi parce que, comme la plupart des femmes, elle avait un +brin de coquetterie dans le coeur; mais elle ne se sentait aucun amour +pour le Parisien. + +Elle en aimait un autre: elle aimait Edwin, sans oser se l'avouer +pourtant, sans espérer être jamais à lui. + +Au plus profond de son sein, elle lui avait élevé un autel, elle lui +rendait un culte de tous les instants, mais tout le monde, celui même +qui en était l'objet, l'ignorait. + +--Ah! dit-il en se relevant, c'est ce Coppie qui a su s'attirer ses +bonnes grâces; mais je les séparerai; j'ai un moyen. Je vais écrire à +miss Rebecca Sherrington, une lettre anonyme. Edwin m'a dit qu'elle est +jalouse de Bess, depuis qu'il l'a conduite au Canada. Je tâcherai de me +faire confier cette mission, et bien maladroit je serais ensuite, si je +ne parvenais à obtenir les faveurs de ma belle inhumaine. + +Enchanté de ce projet, qu'il regardait comme un bon tour joué à un +camarade, Jules courut à sa tente pour le mettre à exécution. + +Il écrivit la lettre, en se félicitant de son habileté et chargea un +homme, qui allait faire des provisions au village voisin, de jeter le +pli à la poste. + +Moreau croyait n'avoir fait qu'une excellente mystification, +l'imprudent! Mais il venait, par cette action irréfléchie, lâche, de +souffler sur un feu qui devait bientôt causer d'épouvantables ravages. + +Comme il rôdait autour de la tente, habitée par les Coppeland, des cris +de joie, des hourras assourdissants annoncèrent la rentrée de John Brown +au camp. + +Jamais la figure, si grave habituellement, du chef, n'avait paru sombre +à ce point. + +Ses cheveux et sa barbe avaient encore blanchi. + +On l'entoura avec respect, avec amitié. On craignait de l'interroger, +car tel qu'un fer rouge, la douleur s'était imprimée sur son visage en +caractères ineffaçables. + +--Mes amis, dit-il d'une voix pénétrante, l'infortune est le lot de +l'homme, c'est à ce creuset qu'il épure son âme. Bénissons donc la +main du Très-Haut, alors même qu'elle nous frappe. Deux de mes enfants +viennent de périr dans la guerre sainte que nous avons entreprise: l'un, +fusillé, l'autre torturé par les esclavagistes qui l'ont traîné trente +milles attaché à la queue d'un cheval! Le pauvre Frederick! il a +succombé à cette horrible barbarie. + +Mais je m'incline devant la volonté divine. Cette volonté nous ordonne +de redoubler d'efforts et d'aller porter un grand coup, un coup décisif +au foyer de l'esclavagisme. + +Si nous restions davantage ici, nos ennemis nous y surprendraient en +nombre trop considérable pour que nous pussions lutter avec eux, et, +comme mes malheureux enfants, nous tomberions victimes de leur cruauté. + +Abandonnons ces contrées où nous nous épuisons en stériles efforts, +et rendons-nous dans les États du Sud J'y compte de nombreux amis. Je +connais spécialement la Virginie. Une partie des habitants est pour +l'abolition. Si nous parvenons à la soulever, le triomphe est certain, +et nous aurons la gloire d'avoir extirpé de notre pays, le cancer qui +lui ronge le sein. Voulez-vous me suivre? + +--Oui, répondirent unanimement ses partisans. + +--Eh bien, demain, nous partirons par divers chemins, et, vers le mois +de septembre de l'année prochaine, nous nous réunirons dans les +Montagnes-Bleues, au confluent du Potomac et de la Shenandoah! + +--C'est entendu, dirent plusieurs abolitionnistes. + +--Mais, que fera-t-on des esclaves enlevés à Battesville? demanda une +voix dans la foule. + +--Menez-les au Canada, dit Brown. + +--Je m'en charge, fit Edwin Coppie. + +--Non, pas vous, jeune homme, vous m'accompagnerez, répondit le +capitaine; j'ai besoin de vos services. Mes fils, et votre ami Moreau +seront suffisants pour remplir cette mission. Ils viendront ensuite nous +rejoindre. + +--J'accepte, s'écria, avec empressement le Parisien. + + + + + XVI + + LA FERME DE KENNEDY + + +Jefferson a dit, en partant de la gorge des Montagnes-Bleues, dans +l'État de Virginie: «C'est l'une des scènes les plus merveilleuses de +la nature, et dont la vue est bien digne d'un voyage à travers +l'Atlantique.» + +En effet, il est rarement donné à l'homme de contempler un spectacle +plus grandiose; le Potomac, majestueux dans sa course, semble déchirer +les flancs des montagnes de granit, qui l'étreignent; ses eaux +profondes mugissent écumantes, et les anfractuosités marmoréennes des +Montagnes-Bleues répercutent, en les multipliant, les mille bruits qui +s'élèvent du fleuve rapide, frémissant. + +Avant d'atteindre les fameuses chutes que les anciens possesseurs +du pays nommaient les Tum-Tum de la Schenandoah, en employant une +onomatopée expressive, le fleuve se tord entre deux rives escarpées, +premières assises de ces géants altier, les Montagnes-Bleues, dont les +sommets, couronnés de sapins, de pruches et autres conifères, se perdent +dans la voûte éthérée. On est frappé de la grandeur du spectacle; les +rives sombres et abruptes surplombent parfois le fleuve qui, pour ouvrir +son lit, a dû en ronger la base rocheuse; de noires vallées se déploient +de distance en distance, et offrent à l'oeil du voyageur des horizons +bornés par des murs de granit aux teintes foncées, formant des +précipices profonds à donner le vertige aux aigles de la Montagne +du Sud. On sent que la nature en convulsion, a laissé là une oeuvre +inachevée; le sol tourmenté, tantôt se creuse en vallons aux coteaux +rapides, sur lesquels s'échelonnent des pins séculaires, qui semblent +une armée de Titans escaladant l'Olympe; tantôt il surgit en un pic +hardi, dont la cime apparaît comme une sentinelle avancée du chaos. Le +coeur se serre malgré soi en contemplant ce grandiose spectacle de la +nature, et l'homme, réduit à ses infimes proportions, se sent comme +fasciné par ces gigantesques créations de Dieu. + +Le voyageur qui, vers 1859, eût pénétré au fond de l'une de ces gorges +étroites et ténébreuses, eut découvert, adossée à un rocher grisâtre, +dans les interstices duquel s'élançaient quelques arbustes rabougris, +une pauvre ferme démantelée, à l'aspect désolé; on sentait que l'homme +avait commencé là une lutte et qu'il n'avait pu vaincre la nature +sauvage; sa main débile avait dû renoncer à remuer ce sol âpre, et cette +ferme même était là pour témoigner de son impuissance. Le pionnier qui +l'avait élevée l'avait désertée dans un jour de découragement; il +était allé ailleurs chercher une terre plus généreuse. Cette habitation +isolée, dont la toiture, à moitié effondrée, laissait voir les +chevrons, ajoutait encore à la sauvagerie du site: elle n'avait rien de +remarquable. C'était un grand parallélogramme, divisé à l'intérieur par +des cloisons en bois: sa façade, jadis blanchie à la chaux, avait +été lavée par les pluies, et les ouvertures de l'habitation étaient +délabrées comme tout l'édifice. De chaque côté existaient des appentis +destinés, soit à abriter les bestiaux, soit à mettre à couvert les +instruments aratoires; dans les écuries la crèche était vide de paille +et la basse-cour, hérissée de ronces, n'était point animée par +le gloussement et le caquetage des volailles: cette ferme sentait +l'abandon, un souffle de ruine avait passé sur elle. L'espace conquis +sur la forêt, par le créateur de cette solitude, avait été envahi par +les lianes, les orties, les églantiers, qui formaient autour de la +maison une haie impénétrable: un sentier étroit et récemment taillé dans +le fouillis épineux y donnait accès. + +Depuis quelques mois seulement, cette ferme était habitée. Dans les +premiers jours de juillet 1859, les rares colons de la contrée virent +passer un vieillard suivi de sept ou huit hommes et d'un fourgon. +L'arrivée de cet homme avait excité quelque peu la curiosité du +voisinage; cependant cette curiosité serait tombée d'elle-même, si l'on +avait vu les nouveaux possesseurs de la ferme de Kennedy se livrer au +travail; mais l'on ne s'expliquait pas l'existence de ce fermier, qui ne +cultivait pas et qui laissait ses terres en jachère, nul ne connaissait +ses projets, nul n'eût pu dire d'où il venait. Les quelques voisins qui +l'avaient approché ne savaient qu'une chose, c'est que c'était un homme +affable et doux, et qu'il trouvait, même dans son isolement, le moyen de +venir en aide aux misères d'autrui. Ce qui intriguait par-dessus tout, +c'était l'entrée consécutive à la ferme d'énormes chariots de fourrages +qui s'engloutissaient dans l'enceinte sans la combler, comme si tous les +animaux de l'arche de Noé l'eussent habitée. Les fortes têtes des fermes +avoisinantes avaient déjà supputé la quantité de fourrage introduite +et ne s'en expliquaient pas la disparition. En un mot, le nouveau +propriétaire de la ferme intriguait tout le monde, et nul n'aurait pu +dire ce que faisaient ces hommes réunis dans la solitude; on savait +seulement que le plus âgé se nommait Schmidt, qu'il passait de +longues heures en lecture, et que ses compagnons étaient des chasseurs +intrépides, que ne fatiguaient pas les courses journalières à travers la +forêt. + +L'aspect intérieur de l'habitation n'avait pas un air plus gai que ses +abords: au rez-de-chaussée, une vaste salle commune rassemblait tous +les membres de cette mystérieuse famille; une grossière table de sapin, +entourée de bancs, en occupait le centre; quelques escabeaux étaient +dispersés ça et là; aux murs étaient appendus des revolvers, des +carabines et des fusils de chasse. + +Un soir, c'était dans les premiers jours d'octobre, les Schmidt, comme +on les appelait dans le pays, étaient groupés dans la grande salle dont +nous venons de tracer une rapide esquisse; assis sur un escabeau, le +vieillard lisait la Bible à la lueur d'une lampe; à l'autre extrémité de +la chambre, ses compagnons devisaient entre eux à voix basse. + +--J'entends du bruit, ce sont eux sans doute, dit tout à coup le +vieillard en relevant la tête. + +--Vous vous trompez, capitaine Brown. + +--Mon cher Edwin, perdez donc l'habitude de m'appeler par mon nom, je me +nomme Schmidt et je dois être Schmidt pour tout le monde jusqu'au jour +de la délivrance. + +--Je m'observerai davantage à l'avenir, répondit Coppie, mais je +crois que vous vous êtes trompé; l'on n'entend que le frémissement des +feuilles qu'agite la brise du soir et le grondement du fleuve dans la +vallée. + +--Je suis sûr d'avoir entendu le son d'un pas. Allez voir, mon fils, +ajouta-t-il en s'adressant à Watkin. + +--Je vous obéis, mon père. + +Et Watkin ouvrit la porte de la ferme et sortit. + +--Capitaine, dit Coppie, c'est ce soir que nos destinées vont se +résoudre. + +--Oui, mon enfant, et si Dieu ne nous abandonne pas, je touche au but de +toute ma vie. + +--Vous accomplirez votre mission, capitaine, et votre nom sera béni par +les générations futures comme celui de Moïse, car vous nous avez ouvert +les portes de Chanaan. + +--Amen, dit le vieillard, reprenant sa + +Mais au même instant la porte grinça sur ses gonds, et livra passage à +Watkin et à plusieurs hommes étrangement vêtus. + +--Bonsoir à tous, dit en saluant celui qui entra le premier. + +--Ah! c'est vous, colonel Forbes, dit Brown, soyez le bienvenu. + +--Moi-même, exact au rendez-vous comme un vieux militaire; la bande me +suit; aux abords des habitations nous nous sommes dispersés pour ne pas +éveiller l'attention des curieux. + +Effectivement, à peine le colonel terminait-il sa phrase que de nouveaux +arrivants pénétrèrent dans la salle, suivis à courte distance par +d'autres individus. Parmi ces gens, il n'eût pas été difficile de +reconnaître plusieurs des aventuriers qui avaient fait avec le capitaine +Brown la campagne du Kansas, car Schmidt, _l'excentric farmer_, comme +le qualifiaient les voisins, n'était autre que John Brown, l'apôtre +de l'abolition de l'esclavage.--Après avoir fait mettre en sûreté les +esclaves qu'il avait délivrés dans le Missouri, John Brown chercha à +se procurer une somme d'argent assez considérable pour entreprendre ce +qu'il appelait l'oeuvre de la délivrance; mais ses efforts échouèrent en +partie. Cependant, par de nombreuses démarches, il parvint à recueillir +la somme nécessaire pour acheter la petite ferme de Kennedy, située à +quelques milles de Harper's Ferry. + +C'est là que nous le retrouvons, cachant sa vie privée aux yeux de +tous, et organisant sur une large base, l'insurrection des +abolitionnistes.--Ses émissaires, répandus dans les États du Nord, y +avaient établi de nombreuses ramifications; chaque jour lui amenait +quelque adhésion nouvelle, quelques subsides. Ces chariots de fourrages +qui intriguaient si fort les habitants de la contrée, n'étaient autres +que des envois d'armes qui allaient s'amonceler dans les greniers et les +caves de l'habitation. + +Le moment d'agir était arrivé. + +D'instant en instant, des individus à la mine énergique, les uns blancs, +les autres noirs,--et parmi lesquels on remarquait quelques négresses, +--la plupart revêtus de vêtements qui attestaient de nombreux états de +service, mais tous armés, se glissaient silencieusement dans la salle. + +--Eh bien, délibérons, dit le colonel Forbes, en faisant signe à un des +derniers venus de fermer la porte de la pièce. + +--Il manque encore quelqu'un, ce me semble, dit Brown. + +--Le Frenchman, répondit laconiquement Edwin. + +--Le Frenchman, le voilà, cria joyeusement Moreau en faisant irruption +dans la salle. Le satané pays! continua-t-il, j'ai failli m'éborgner +vingt fois aux branches d'arbres. + +--Eh bien, quelles nouvelles? demanda le chef. + +--Bonnes, capitaine, dit Jules Moreau en lui tendant un paquet de +lettres. + +--Vous permettez, dit ce dernier, que je prenne connaissance de ces +missives? + +--Faites, capitaine, faites, dit le colonel. + +Pendant ce temps, Jules Moreau s'était dirigé vers Edwin, auquel il +serra cordialement la main. + +--Avez-vous fait un bon voyage? demanda Coppie. + +--Très bon, Dieu merci. + +--Vous êtes passé à Dubuque? + +--Oui. + +--Avez-vous eu des nouvelles de miss Rebecca? + +--Aucune, répondit Moreau, dont les traits se contractèrent légèrement +au nom de Rebecca; votre fiancée était chez une de ses amies dans l'État +du Missouri. + +En ce moment la porte de la salle s'ouvrit, de nouveau devant une jeune +négresse, dont la rare beauté attira aussitôt les regards d'une partie +de l'assemblée. Elle était mise avec goût, mais son costume était celui +des esclaves ordinaires. Les yeux de cette jeune fille se dirigèrent +aussitôt sur Edwin et s'y attachèrent avec ténacité. + +--Et nos chers Coppeland, qu'en avez-vous fait? disait celui-ci sans +remarquer l'attention dont il était l'objet. + +--J'ai installé, dit froidement Jules, la jeune fille, son grand-père +et son père à London; quant à John, le frère, il sera ici dans quelques +jours ainsi que Shield Green, car ils veulent combattre avec nous pour +l'émancipation de leur race. + +--Mais Bess, la pauvre fille, a-t-elle supporté toutes ces fatigues +sans? + +Jules Moreau, à cette question, regarda Edwin d'un oeil scrutateur; au +même instant un éclair brilla dans les yeux de la jolie négresse, qui +s'appuya contre la paroi du mur. + +--Elle va très bien, répondit Jules Moreau, qui tressaillit, en croisant +son regard avec celui de la mystérieuse esclave. + +--Qu'avez-vous? demanda Edwin. + +--Rien, répondit Moreau. + +--Messieurs, dit John Brown je suis à vous. Les rapports que je reçois +me promettent un concours actif; mais avant d'ouvrir la séance il me +semblerait bon d'organiser le bureau. + +--Quel autre que vous serait plus digne de nous présider ici? dit Edwin. + +--Personne, exclama l'assistance; hourra pour John Brown! + +--Et vous, Edwin, dit le colonel Forbes, prenez la place de secrétaire. + +Le jeune homme consulta l'assemblée du regard, personne ne protesta; +autorisé par cet assentiment tacite, Edwin s'assit à la droite de Brown. + +--Messieurs, dit celui-ci, la, séance est ouverte, mais avant de vous +communiquer aucun de mes plans, je crois devoir déclarer encore que +je ne veux entraîner personne dans la voie que je suis; je n'engage +personne à se joindre à moi; je combats pour une cause qui me semble +grande et juste, et à laquelle j'ai fait d'avance le sacrifice de ma +vie; pour vous, vous avez le choix: que ceux qui ne se sentent pas +ardents dans la voie du Seigneur se retirent, et que ceux qui restent +sachent bien que leur vie est en danger, et que c'est le pacte de la +liberté que nous allons signer de notre sang. + +A ces derniers mots, Edwin se leva; le feu de l'enthousiasme brillait +dans ses yeux. + +--Capitaine, dit-il d'une voix vibrante et sympathique, capitaine, nous +sommes tous ici vos enfants; nous sommes tous ici des hommes libres +qui souffrons de l'esclavage de nos frères, c'est librement que nous +suivrons dans toutes ses entreprises l'apôtre de la liberté. + +Ces paroles de Coppie électrisèrent l'assemblée, qui éclata en bravos. + +--Jeune homme, dit le colonel Forbes, vous avez été notre interprète +éloquent, et vous avez parlé comme le doit faire tout homme libre de la +jeune Amérique. + +De nouveaux bravos couvrirent la voix du colonel et les cris de vive +Coppie! ébranlèrent les murailles de la ferme de Kennedy. + +Pendant toute cette scène, Jules Moreau n'avait pas quitté des yeux la +séduisante négresse, qui était parvenue à fendre la foule et à aller +s'adosser contre le montant de la porte d'entrée; là, les regards de +celle-ci se reportèrent encore sur le visage d'Edwin, regard d'une +fixité étrange. + +John Brown se leva. + +--Messieurs, dit-il, voici le règlement de notre société; je vous prie +de me prêter toute votre attention. + +Et d'un ton solennel; il commença: + +PRÉAMBULE + +«Attendu que l'esclavage n'est autre chose que la guerre la plus barbare +et la plus injuste, puisqu'elle est faite sans provocation, d'une +partie des citoyens contre l'autre, guerre dont les résultats sont ou +l'emprisonnement perpétuel ou l'extermination absolue; attendu qu'il +viole directement les vérités évidentes et éternelles contenues dans +notre Déclaration d'Indépendance, nous, les citoyens des États-Unis, au +nom du peuple opprimé, ordonnons et établissons les règlements suivants, +destinés à protéger nos biens, nos libertés, nos vies. + +ARTICLE PREMIER + +»Tout individu adulte, exilé ou opprimé, citoyen ou esclave, qui s'unira +à nous pour le soutien de notre constitution, provisoire sera, ainsi que +ses enfants mineurs, protégé par elle.» + +--Permettez, capitaine, dit le colonel Forbes en interrompant la +lecture, mais ce document nous est connu à tous et il est inutile de le +relire. Notre présence ici prouve surabondamment que nous en connaissons +l'importance. Passons donc à la délibération suprême. + +--Volontiers, dit Brown, d'autant plus que les moments sont précieux; +mais avant, messieurs, il faut que chacun de nous prête le serment exigé +par les statuts. + +Edwin se leva, et posant la main sur le Nouveau-Testament, qui était +resté ouvert devant John Brown, il dit d'une voix émue: + +--Qu'il me soit permis de formuler le premier mon serment: Je jure par +ce livre sacré qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût +fait je dois le faire aux autres, je jure d'employer jusqu'à la +dernière goutte de mon sang à la délivrance de mes frères de couleur; +d'abandonner, pour faire triompher la cause de l'abolition, parents, +famille, fiancée, affections, et de ne reprendre les droits de mon coeur +que le jour où la cause sera victorieuse partout. Je le jure. + +En prononçant ce serment, ses yeux rencontrèrent pour la première fois +ceux de la négresse, et il se sentit frissonner sans savoir pourquoi. + +--Cette ressemblance est singulière, dit-il en s'asseyant. + +Puis, il se releva et dirigea encore ses regards vers le lieu où il +avait vu l'esclave, mais elle avait disparu. + +Au même instant, Jules Moreau s'écria: + +--Laissez-moi passer, nous sommes trahis? Gare! + +Et rapide, il se fraya un chemin à travers la foule pour atteindre la +porte qui était restée entr'ouverte, et par laquelle il se précipita. + +Le cri de Jules Moreau avait jeté l'assemblée dans la stupeur. + +--Que signifie? demanda Brown. + +--Je ne sais, dit le colonel Forbes; mais si le Français a reconnu un +espion dans la réunion, et qu'il soit à sa poursuite, s'il ne le ramène +pas, ce que nous avons de mieux à faire est de hâter notre mouvement, +avant que des mesures soient prises contre nous. + +--Sans doute, dit une voix. + +--C'est bien résolu, n'est-ce pas? reprit le capitaine en parcourant des +yeux l'assemblée. + +--Oui, oui! vive Brown! mort aux esclavagistes! hurlèrent eu choeur les +assistants. + +D'un ton inspiré, le chef lança alors cette prophétique malédiction +d'Isaïe: + +--«Malheur à la couronne d'orgueil, aux Ephraïmites passionnés pour les +festins, à la fleur passagère, leur éclat et leur joie! Malheur au +pays qui s'élève sur la vallée fertile!--Malheur à ceux que le vin fait +chanceler. + +»Voilà que le Seigneur va fondre sur eux comme un homme fort et +puissant, comme la grêle impétueuse, comme un tourbillon qui ravage, +comme un torrent qui déborde et qui inonde les campagnes. + +»Couronne d'orgueil des voluptueux Ephraïmites, tu seras foulée aux +pieds!» + + + + + XVII + + L'AFFAIRE D'HARPER'S FERRY + + +Sur les rives du Potomac, à la jonction de ce fleuve avec la +Schenandoah, se dresse un promontoire escarpé, couronné par une +plate-forme; c'est sur les deux rives de ces cours d'eau, qui se +joignent à angle obtus, que se développe la voie brisée composant la +petite ville d'Harper's Ferry; une partie se nomme la rue du Potomac, +l'autre porte le nom de la Schenandoah. Du côté de la falaise, les +maisons sont adossées au rocher, et lorsque l'agglomération de la +population l'a forcée à s'étendre, les constructions ont franchi +l'escarpement, et la plate-forme s'est transformée en une seconde ville, +moins pressée et plus riante au milieu de ses jardins. + +De ce point un spectacle magique s'offre aux yeux du touriste; au pied +du cap, les eaux paisibles de la Schenandoah viennent se marier aux +flots mugissants et rapides du Potomac, roulant avec fracas sur les +larges strates de roc qui forment son lit; puis, majestueux dans sa +course, il bondit au milieu de la vallée profonde que bordent sur la +rive du Maryland, les hardis profils des monts _Latotins_ et sur celle +de la Virginie, les sommets dénudés des Montagnes-Bleues. + +Du côté gauche du fleuve, les bâtiments de l'arsenal, que dominait +l'élégant clocher d'une église, s'élevaient en 1859 sur l'étroite bande +du rivage: cet arsenal n'a pas l'aspect formidable qu'ont en Europe, les +établissements de ce genre: un grand parallélogramme en brique, dont +les deux étages étant percés de fenêtres cintrées, étalait sa façade +vulgaire sur une vaste cour entourée de constructions semblables en +retour[11]; une barrière en bois et fer, reliait les pavillons. Près du +mur de soutènement des terrains de l'arsenal, des colonnes de pierres +carrées supportent le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio qui a dû +se créer une voie dans le lit même du fleuve, sur une longueur d'un +demi-mille environ. Le railway court le long du bord extérieur du canal +qui traverse par un pont de pierre et de bois, dont l'arche unique +mesure cent cinquante pieds d'ouverture. C'est un tableau plein +d'enseignement que cet enchevêtrement du génie humain et de l'oeuvre de +Dieu: le génie de l'homme domine là l'oeuvre de la nature, et le fleuve +rugissant se couche et passe humble sous le joug de l'intelligence. + +[Note 11: Brûlés en mai 1861.] + +Puis, si vous reportez vos yeux vers la droite, vous voyez se dérouler +à vos pieds la Schenandoah, dont les eaux susurrantes caressent le bord +des îles qui émaillent son cours; le cadre est plus gai de ce côté; une +végétation luxuriante recouvre les îles, et les bords de la paisible +rivière ont un aspect moins aride. + +Devant vous, au confluent, au mariage des eaux, que commande un pont de +neuf cents pieds de long, le Potomac qui a reçu dans son lit, comme une +blanche fiancée, la Schenandoah aux eaux limpides, poursuit sa course +rapide et tumultueuse. A ce spectacle grandiose, l'âme s'élève plus +facilement vers le Créateur, qui semble avoir voulu réunir dans le même +lieu, toutes les merveilles de son oeuvre. + +C'est à l'extrémité de cette pointe de terre, sillonnée par les routes +naturelles et artificielles que s'élève cette modeste cité, Harper's +Ferry, dont le nom devenu immortel, rappellera aux siècles futurs une +ère nouvelle de liberté. + +Comme tous les grands faits de l'histoire, le drame d'Harper's Ferry a +eu ses trois grands jours, division mystérieuse et fatidique. + +C'était le samedi 16 octobre 1859. + +A cette époque-là la ville d'Harper's Ferry comptait environ 5,000 +habitants, dont un grand nombre était employé à l'arsenal: c'était +une population laborieuse, active, intelligente, célébrant le travail +pendant six jours, et se reposant scrupuleusement le septième, comme +il convient à des gens religieux et raisonnables. La petite ville +commençait à s'endormir, quelques rares lumières brillaient encore aux +croisées des maisons; le quartier de l'Arsenal était abandonné depuis la +chute du jour, et le gaz n'éclairait que la solitude. Certes, quelqu'un +qui eût parcouru les rues désertes de la cité ne se serait pas douté que +depuis quelques jours, cette population confiante était mise en émoi par +l'annonce de l'arrivée de John Brown, l'abolitionniste. Un seul gardien, +placé à la tête du pont, protégeait la fabrique d'armes. Cependant à +cette heure, de nombreux groupes d'hommes isolés se dirigeaient vers +Harper's Ferry: c'étaient les Brownistes. A la suite de la scène de +Kennedy, les conjurés voulaient marcher immédiatement sur la ville; mais +John Brown les avait arrêtés dans leur élan. + +--Attendez, mes enfants, leur avait-il dit, si nous nous rendons à +Harper's Ferry, ce soir, nous serons obligés de lutter contre les +ouvriers; remettons notre campagne à la nuit du samedi au dimanche; le +saint jour du sabbat rend désert l'arsenal dont nous pourrons nous +emparer sans verser une seule goutte de sang. + +Le conseil de Brown fut suivi, et le samedi soir les abolitionnistes +divisés par groupes de cinq et six hommes, se rendaient par des voies +différentes au pont du Potomac. + +Un de ces groupes précédait les autres; les hommes qui le composaient +étaient armés jusqu'aux dents et causaient entre eux tout en marchant: + +--Mordieu! dit l'un, qu'il était facile de reconnaître pour notre ami +Jules Moreau, à sa tournure dégagée, mordieu! je ne suis pas fâché de +sortir de l'état de torpeur dans lequel nous vivions au fond de cette +gorge comme des brigands d'opéra-comique moins le vin et les fillettes; +nous allons en découdre, comme on dit dans notre brave pays de France. + +--Espérons que non, lui répondit son compagnon, qui n'était autre +qu'Edwin. Nous allons paisiblement nous installer à l'arsenal; pendant +la nuit le contingent du nord viendra nous rejoindre, et demain matin la +population en s'éveillant nous acclamera. + +--Et nous apportera à chacun une tasse de café au lait avec un petit +pain au beurre, dit Moreau d'un ton goguenard, comptez là dessus, mon +ami, comptez là-dessus; ces gens que vous allez ruiner d'un coup, à vous +entendre, devraient être enchantés... + +--Je ne dis pas... + +--Eh bien, mon cher Edwin, moi, je ne suis pas aussi confiant que vous, +et je crois que nous allons avoir un _coup de chien_, comme on dit chez +moi. Voyez-vous, vous ne m'ôterez pas de l'idée que cette négresse que +j'ai vainement poursuivie l'autre soir, ne soit allée nous vendre. + +Au même instant une ombre traversa le sentier. + +--Tenez, s'écria Moreau, la voici! la voyez-vous? + +--Non, mon ami, répondit Coppie, je ne vois rien qu'un cerveau malade +habité par une idée fixe. + +--Bon! bon! dit Moreau en hochant de la tête, vous reviendrez de cette +opinion; mais si Bess n'était pas avec nous, je n'aurais nulle crainte. + +--Ne craignez rien pour moi, dit la jeune fille. + +--Vous avez été bien imprudente, observa Edwin, ma chère enfant, +d'accompagner votre frère et Green, votre fiancé, et vous eussiez bien +fait de rester au Canada. + +--Ma place n'est-elle pas auprès de ceux que j'aime, dit avec une +étrange intonation de voix la jeune négresse, et si mon... fiancé est +blessé, ajouta-t-elle en hésitant, ne dois-je pas être là pour lui +porter secours! + +--Oh! les femmes! exclama Moreau. + +--Chut! interrompit Edwin, nous voici arrivés au lieu de ralliement, que +pas un mot ne trouble le silence de la nuit! + +Et notre petit groupe, composé de Moreau, Coppie, Coppeland, Green +et Bess s'assit silencieusement sur le bord de la route. Un à un, les +autres conjurés les rejoignirent, et bientôt la troupe se trouva forte +d'une soixantaine d'hommes. + +John Brown était arrivé un des derniers. + +--Nous y sommes? demanda-t-il à voix basse. + +--Oui, capitaine. + +--Eh bien, à vous, Edwin! + +Le jeune homme se leva, suivi de Moreau, de Green et de Coppeland; Bess +voulut les accompagner, Coppie s'y opposa. + +Il pouvait être alors dix heures et demie du soir, la nuit était sombre +et sans étoiles; le Potomac mugissait avec fracas dans son lit de +roches; ils se dirigèrent silencieusement vers le pont; l'un d'eux +s'approcha du gardien, et lui frappant sur l'épaule. + +--Eh! l'ami, lui dit-il, dormons-nous? + +Le gardien fit un soubresaut. + +--Allons, camarade, suivez-nous. + +--Farceur! dit la sentinelle en riant. + +--Levez-vous, répéta d'une voix impérative celui des étrangers qui avait +pris le premier la parole. + +--Mais... + +--Chut! vous dis-je, si vous soufflez mot, le fleuve est profond, et +sa voix couvrira la vôtre. Suivez-nous en silence, il ne vous sera fait +aucun mal; soyez tranquille. + +Et Edwin, car c'était lui, passa amicalement son bras sous celui du +gardien qu'il entraîna vers l'arsenal. Mais avant de partir, il se +tourna vers un de ses compagnons: + +--Moreau, lui dit-il après avoir consulté son prisonnier, à minuit vous +arrêterez le factionnaire qui doit venir relever cet homme, n'employez +la violence qu'à la dernière extrémité. + +--Soyez tranquille, maître, dit Jules Moreau, on lui fera accepter la +chose en douceur; j'ai fait mes preuves eu fait d'enlèvement, Paméla +pourrait vous le dire... + +Mais déjà Edwin était loin, et Moreau s'était assis sur le banc +qu'occupait le factionnaire. Pendant ce temps, les conjurés avaient +traversé le pont, et s'étaient diriges vers le bâtiment de la Pompe, +choisi à l'avance par Brown, pour servir de quartier général. + +Étant entré dans la grande salle de l'arsenal où étaient déjà réunis +John Brown et ses partisans, Edwin conduisit son prisonnier vers une des +deux extrémités de la chambre. + +--Mettez-vous là, mon ami, lui dit-il affectueusement, et ne craignez +rien, vous êtes ici comme otage, et les otages sont sacrés. + +--Coppie, dit John Brown, voici ce que nous avons arrêté: Cinq ou six +hommes vont rester ici pour garder l'arsenal; vous, Green et Cook, vous +irez dans la ville avec une vingtaine des nôtres arrêter le colonel +Washington, MM. Bail, Kitmiller et Aldstadt; ces messieurs nous +serviront d'otages; Forbes, Stevens, Haziett et Coppeland iront battre +les environs pour amener du renfort; ils seront rentrés à l'aube; quant +à moi, avec le Frenchman et le restant de la troupe, nous occuperons la +gare de façon à couper toute communication. + +--C'est bien, capitaine, dit Coppie, les nuits ne sont pas trop longues, +et il faut nous hâter. + +Aussitôt il partit avec Green et Cook; de son côté, le colonel Forbes, +Stevens et Coppeland se mirent en campagne et John Brown alla prendre +possession de la gare, sans rencontrer aucune résistance de la part des +employés, dont quelques-uns faisaient partie du complot. + +John Brown et sa troupe étaient à l'embarcadère depuis quelques +instants, lorsque le sifflet strident d'une locomotive annonça l'arrivée +d'un convoi. + +--Aux armes! cria Brown. + +Puis il donna l'ordre au chef de gare de faire le signal d'arrêt. + +Quand le convoi eut stoppé, le capitaine s'avança vers le mécanicien. + +--Descendez, lui dit-il, et faites descendre vos voyageurs. + +--Pourquoi? demanda celui-ci. + +--Parce que la route est interceptée par moi; une nouvelle constitution +régit les États-Unis; l'esclavage est aboli, et je ne veux pas que +les troupes de Charlestown viennent avant l'heure au secours des +esclavagistes. + +--Pas si haut, dit mystérieusement le conducteur de train, je suis +un ami, le retard du convoi éveillerait l'attention des autorités +de Charlestown, il est plus prudent de nous laisser continuer, les +voyageurs ne se doutent de rien... quant à moi, vous pouvez être +tranquille, je ne vous trahirai pas. + +Et, se penchant à l'oreille de Brown, il lui glissa le mot de ralliement +des abolitionnistes. + +--Vous avez peut-être raison, dit Brown. + +Au moment où le train allait se remettre en route, on vit une jeune +femme noire sortir d'une des salles d'attente, et se jeter à la hâte +dans le compartiment réservé aux nègres. Cet incident, qui se passait +à la pâle lueur du gaz, n'échappa pas à Jules Moreau; il voulut se +précipiter à la suite de la fugitive; mais il était déjà trop tard, le +convoi était en marche. + +--Encore la négresse! murmura-t-il. Oh! cette fois, je suis bien sûr que +nous sommes trahis. + +Pendant que ces événements avaient lieu, Edwin avait opéré dans la ville +l'arrestation des plus notables habitants qui devaient servir d'otages. + +Et à l'aube le colonel Forbes arrivait de son côté, à la tête de six +cent auxiliaires qu'il avait réunis dans la nuit. + +La journée du lendemain, dimanche, 17, fut pour les insurgés; dès midi, +la faute commise par John Brown, en laissant le train continuer sa +route, porta ses fruits: à cette heure, le colonel Bayle, commandant les +troupes venues en hâte de Charlestown, se présenta à la tête du pont, +et le combat s'engagea. Alors on vit une chose triste à dire; tous ces +hommes accourus à la voix puissante de John Brown se débandèrent aux +premiers coups de feu, et celui qui devait être le martyr de la Liberté, +ne fut bientôt plus entouré que de ses fils, de Coppie, de Cook, +Stevens, Haziett, Coppeland et une quinzaine de fidèles. + +Parmi les prisonniers, faits par les troupes virginiennes, se trouvait +un nommé Thompson, que le colonel Bayle eut la lâcheté de livrer à la +populace qui voulait l'immoler en représailles, pour venger la mort d'un +fonctionnaire public, tué par les insurgés; en vain une noble fille, +mademoiselle Foulk, se jette entre Thompson et ses assassins, en vain +elle entoure de ses bras la tête du malheureux, en vain, les larmes aux +yeux, elle implore tour à tour la clémence de la foule de la pitié +des soldats de l'Union; elle est brutalement repoussée, et Thompson, à +moitié tué, est précipité au milieu du fleuve, qui l'engloutit +bientôt en se teignant de son sang. Quant à la vaillante phalange des +Brownistes, réduite à vingt-et-un hommes, elle alla s'enfermer dans +cette vaste salle de la Pompe, où les otages avaient été confinés, sous +la garde de quelques hommes. + +Pendant la nuit du 17 au 18, de nombreux renforts, accourus de +Shepherdstown, sous la conduite du colonel Lee, s'étaient joints aux +troupes de Charlestown, et lorsque le soleil vint éclairer joyeusement +le fond de la sombre vallée, l'attaque commença. Cette poignée de braves +n'hésita pas à lutter contre tout un corps d'armée; John Brown, malgré +son grand âge, n'était pas le moins intrépide: appuyé à une fenêtre, +il faisait pleuvoir ses coups sur la troupe régulière; Edwin, calme, +au milieu du tumulte, stimulait ses compagnons; actif, intrépide, il se +multipliait partout. + +Coppie, en s'avançant, leva la tête, et crut apercevoir, à moitié +cachée, derrière le rideau d'une fenêtre qui faisait face à la Pompe, la +tête de la jeune négresse, qu'il avait déjà remarquée à Kennedy. + +Un frisson parcourut son corps, mais lorsqu'il releva les yeux, +l'apparition s'était évanouie. + +Cependant la fusillade durait toujours, chaque coup parti de la Pompe +mettait un ennemi hors de combat, les défenseurs des esclaves, abrités +derrière les murs, avaient peu souffert jusqu'alors. + +--Assez de sang! dit Brown.--Edwin, mon ami, prenez un drapeau +parlementaire, et allez dire à ces ennemis de la liberté que je me +soumets à la condition qu'on nous laissera sortir avec nos armes et nos +prisonniers jusqu'à la deuxième barrière du pont, que là, je m'engage +sur l'honneur à mettre les captifs en liberté et à choisir ensuite entre +la fuite et le combat. + +Coppie fixa aussitôt un mouchoir blanc à l'extrémité d'un bâton, se +présenta bravement à l'ennemi; le feu cessa presque aussitôt, mais +pas assez vite car une balle vint frapper Stevens, tandis qu'Edwin se +dirigeait vers le colonel Lee. + +La proposition de Brown fut repoussée et la fusillade recommença. Alors, +une scène que la plume ne saurait décrire, se passa dans ce réduit sous +lequel les abolitionnistes jurèrent de s'engloutir. Coppie, par un motif +d'humanité qu'on ne saurait trop louer, conduisit les prisonniers dans +un coin où ils étaient à l'abri des balles tombant dru comme grêle +dans le bâtiment. Brown tirait toujours. Tout à coup un de ses fils +s'affaissa, mortellement blessé à son côté, en poussant un cri qui fit +tressaillir les entrailles du père. Brown abaissa vers lui son +regard plein d'anxiété, tandis que son bras portait à l'épaule l'arme +vengeresse. + +--Courage, enfant, dit-il, en lâchant la détente. + +Puis il se retourna vers lui. + +--Sois homme et meurs en homme. + +Au même instant, une nouvelle exclamation de douleur domine la +fusillade, c'est un autre de ses fils qui vient de recevoir, en pleine +poitrine, une balle qui l'a traversée; Edwin le soutient dans ses bras; +puis comme la lutte l'appelle, il dépose un baiser sur le front du +pauvre enfant, et s'élance plus ardent à la défense.--Il a un mort de +plus à venger. + +--Seigneur! Seigneur! dit le vieillard, que votre volonté soit faite! + +Et avec le calme que donne la conscience du devoir, il se remet +impassible à sa place de combat; à ses pieds son enfant râlait, en proie +à des tortures atroces. + +O mon père, criait le mourant, je souffre! Donnez-moi la mort!... Par +pitié! un revolver, que je m'achève!... Mon père!... pitié! + +--John Brown répondit. + +--Sois homme, mon fila, et meurs en homme. + +Le moribond se contint; mais son âme s'envolait dans un effort qu'il +faisait pour ne pas exhaler le cri suprême. + +Pendant que ces scènes lugubres se passaient à l'intérieur, les +assaillants, durement traités par le feu des insurgés, enfonçaient la +porte au moyen d'une poutre transformée en bélier: lorsqu'elle vola en +éclats, un spectacle sublime par son horreur eût arrêté un ennemi plus +généreux. + +John Brown était entre ses deux fils expirants: le héros, déjà criblé +de blessures, tenait son arme haute; à côté de lui, Edwin, le visage +enflammé, parait les coups et les rendait; alors eut lieu une mêlée qui +ne saurait être décrite; militaires et insurgés disparurent dans un seul +groupe; le sang ruissela partout. Coppie, blessé, résistait avec une +opiniâtreté héroïque en couvrant autant qu'il le pouvait le vieillard de +son corps. Soudain un coup de sabre atteint Brown à la tête. + +--Fuyez, dit le vieillard en se relevant, fuyez pour me venger! + +--Oui vous serez vengé, je le jure par mon sang! dit son troisième fils. + +Et, profitant du tumulte, il se fraye un passage au milieu des ennemis, +en entraînant Haziett et Moreau. + +A peine sont-ils sortis qu'Edwin reçoit une blessure. + +Sous l'étreinte de la douleur, il chancelle. + +Soudain, un cri déchirant, qui fait bondir Edwin, perce le bruit de la +bataille. Coppie aperçoit la jeune négresse, les bras tendus vers lui: +mais un nuage lui voile la vue et le jeune homme s'affaisse sur lui-même +en murmurant: + +--Étrange! ô mon Dieu! étrange! + +En ce moment, John Brown, labouré par six blessures, dont deux +sillonnent son noble front, tomba près d'Edwin, entre les corps de ses +pauvres enfanta. + +Le combat avait cessé. + +Et les valeureux Virginiens triomphants, criaient: + +--Hourra! John Brown est pris! + +Dans la nuit qui suivit ce drame, la prison de Charlestown recevait les +captifs. C'étaient John Brown, Edwin Coppie, Coppeland, Shield Green, +Stevens et Cook. + + + + + XVIII + + LE PROCÈS + + +--Ils vont venir, les brigands! + +--Quelle heure est-il? + +--Onze heures. + +--Encore une heure, une heure moins un quart. + +--Combien sont-ils? + +--Ils sont sept ou huit, les gueux! Ils voulaient nous tuer, nous faire +assassiner par ces brutes de nègres. + +--On les gibettera. + +--Et l'on fera bien. + +--Qu'en pensez-vous, monsieur Williams? + +--Je pense qu'ils ne valent pas la corde pour les pendre. + +Tous ces propos, et mille autres que nous ne saurions rapporter, étaient +échangés dans la foule qui, huit jours après l'affaire d'Harper's +Ferry, le 26 octobre, attendait impatiemment, devant le tribunal de +Charlestown, l'arrivée des six accusés, John Brown, Edwin Coppie, +Stevens, Cook, Green et Coppeland. + +Les soldats avaient peine à maintenir cette multitude cherchant à +franchir la haie, qui traçait un étroit sentier au travers de la +place: deux canons chargés à mitraille,--car on craignait une tentative +d'enlèvement,--étaient en batterie dans la cour, devant la salle +d'audience. + +Soudain une clameur sortit du sein de cette foule, et l'on vit +déboucher, par une des extrémités de la place, une escouade de +militaires, au milieu desquels ou apercevait deux hommes portés sur une +civière, et quatre autres prisonniers marchant péniblement derrière eux. + +Les deux premiers étaient Brown et Stevens; des linges et des mouchoirs +maculés de sang enveloppaient leurs têtes; puis, venait Coppie, se +traînant fièrement, la tête haute, malgré sa blessure; puis Coppeland et +ses deux compagnons. + +La vue de ces hommes vaincus, blessés, à l'aspect souffrant, ne souleva +aucune pitié dans le coeur de la cohue, qui les accueillit par des cris +insultants. + +--Les lâches! murmurait Edwin. + +Au fur et à mesure qu'ils avançaient vers le péristyle, la haie se +fermait, et la foule, affamée du spectacle, se précipitait tumultueuse +sur leurs pas. + +La porte du tribunal s'ouvrit devant eux et se ferma, puis se rouvrit +quelques instants après pour donner accès aux curieux, qui envahirent +confusément l'enceinte du prétoire réservée au public. + +A midi précis, les douze jurés, suivis bientôt des trois juges, firent +leur entrée dans la salle. + +Les premiers se rangèrent sur une estrade à droite du tribunal, les +juges prirent place sur des fauteuils élevés, faisant face aux accusés. + +Devant eux, des tables à pupitres étaient couvertes de papiers. + +Au-dessous; et vis-à-vis des juges, se tenaient les _attorneys_ ou +procureurs, chargés de soutenir l'accusation, le grand schérif et +plusieurs avocats. + +Les inculpés avaient été placés derrière, Brown et Stevens, sur des lits +de sangle, les quatre autres, dans la _box_ affectée aux prévenus. + +Des agents de police se tenaient près d'eux. + +--Au delà, sur un banc, les rapporteurs-sténographes des journaux, les +dessinateurs de revues, préparaient leurs plumes ou leurs crayons. + +Au delà, enfin, une masse de gens avides de voir les _bandits_ de +Harper's Ferry, avides de savourer leurs tortures morales, d'entendre +leur condamnation. + +Dans cette assemblée, cependant, on eût pu remarquer quelques visages +attristés, certaines personnes qui promenaient sur les accusés des +regards timidement sympathiques, ou jetaient sur leur entourage grondeur +des yeux irrités. + +Parmi ces personnes se trouvaient deux femmes assises aux deux +extrémités de la salle. Elles étaient belles toutes deux, et toutes deux +elles captivaient l'attention de plus d'un spectateur. + +L'une était miss Rebecca Sherrington; l'autre, Elisabeth Coppeland. + +Un moment avant l'ouverture des débats, la première reconnut la +négresse. + +Elle tressaillit, ses traits se contractèrent, sa physionomie s'arma +d'une expression dure, menaçante, et elle dit à un officier qui +l'accompagnait: + +--Comment se fait-il, monsieur Harvey, qu'on laisse pénétrer les nègres +jusqu'ici? + +--Des nègres, répondit-il, mais à l'exception de deux des accusés, je +n'en vois aucun. + +--Tenez! + +Et Rebecca, du bout d'un éventail qu'elle tenait à la main, désigna +Elisabeth. + +--Ça, dit-il, c'est une femme de chambre! + +--Une esclave marronne, monsieur Harvey. + +--Je ne crois pas, miss. + +--Comment, monsieur, vous ne le croyez pas, quand je vous fais l'honneur +de vous l'assurer! répondit sèchement Rebecca. + +--Je me serais bien gardé d'en douter, si cette fille ne servait comme +femme de chambre chez un de mes parents. + +--Depuis combien de temps? + +--Je ne sais au juste, miss, mais la dame qui lui parle à présent est +justement la femme de mon parent. + +--C'est différent; alors, je me serai trompée, dit Rebecca en reportant +ses yeux sur les prisonniers. + +Coppie échangeait alors un coup d'oeil mélancolique avec Bess. + +Rebecca saisit au passage ce signe d'intelligence. Elle se mordit les +lèvres jusqu'au sang pour ne pas éclater. + +L'arrivée du jury mit fin aux conversations particulières. + +Un silence solennel remplaça les murmures qui bourdonnaient dans la +salle, et le greffier du tribunal donna lecture de l'acte d'accusation. + +Cet acte renfermait trois chefs principaux. + +Les détenus étaient inculpés de: + + 1° Tentative de soulèvement des nègres; + 2° Haute trahison; + 3° Meurtre. + +Quand le greffier se fut rassis, Brown se souleva avec difficulté sur +son matelas, s'appuya sur les coudes, et dit d'une voix faible mais +claire: + +«Virginiens, + +»Je veux vous éviter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus +loin, écoutez-moi. Vous savez que je n'ai pas demandé grâce. Votre +gouverneur m'a assuré qu'on ferait mon procès d'une façon convenable, +régulière, je ne le crois pas; cela me paraît impossible. Si vous avez +soif de mon sang, prenez-le. + +»A quoi bon un simulacre de procès? Comment des ennemis pourraient-ils +juger loyalement un ennemi? Je vous le répète, si vous voulez mon sang, +prenez-le à l'instant même. + +»Je n'ai pas d'avocat, et n'ai personne à qui j'aie pu demander conseil. +Séparé de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se défendre, et si +telle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur défense. +Je ne suis donc pas en état de me défendre. + +»D'ailleurs, les blessures que j'ai reçues à la tête ont gravement +altéré ma mémoire et m'ont rendu presque sourd. Ma santé est bien +mauvaise. + +»Il y a bien des circonstances atténuantes que je pourrais invoquer dans +un procès régulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni +celui de mes compagnons, et que tout annonce qu'on le fera forcément +aboutir à des condamnations à mort, je vous engage à couper court et à +en finir tout de suite. + +»Je ne crains point la mort, et suis prêt à mourir. Je ne vous demande +point de me faire un procès; mais je ne veux point non plus être +insulté. A quoi bon tous ces interrogatoires? En quoi peuvent-ils +profiter à la société? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est +d'en finir et de ne point m'insulter comme des barbares insultent les +victimes tombées en leur pouvoir.» + +Après ces mots, l'Apôtre de l'Émancipation des noirs retomba épuisé +sur son lit de douleur. Ses coaccusés témoignaient, par leur attitude, +qu'ils partageaient entièrement la manière de voir de leur capitaine. + +Coppie, surtout, rayonnait de fierté. + +Il ne pouvait apercevoir Rebecca Sherrington. Mais celle-ci lisait +distinctement sur sa figure les émotions qui agitaient le beau jeune +homme. Et la jalousie lui brûlait le coeur, car les yeux d'Edwin ne +quittaient le jury que pour s'abaisser tendrement sur Bess Coppeland, +dont la physionomie tout entière révélait un profond amour pour Coppie. + +La cour nomma d'office des avocats aux accusés. + +Puis l'audition des témoins commença. Elle dura jusqu'au soir. + +Pendant la séance, Stevens s'était évanoui et la faiblesse de Brown +était si grande qu'il fallait le soutenir quand il avait à répondre. + +Coppie et le reste des inculpés se montrèrent vigoureux au moral comme +au physique. + +Le lendemain la foule était plus grande encore dans la salle d'audience. + +Rebecca Sherrington y vint aussi comme la veille. Mais vainement +chercha-t-elle la négresse. + +Elisabeth Coppeland ne parut pas. + +Il sembla à Rebecca qu'Edwin avait l'air soucieux, et elle attribua +généreusement cette disposition à l'absence de l'esclave. + +--Oh! pensait-elle, il l'aime! mais comme je me suis vengée! quel +châtiment! + +Cette réflexion la fit frémir. Elle pâlit: elle eut peur d'elle-même; +elle aurait voulu sortir, elle ne le pouvait. Le supplice pour elle +allait commencer. + +Brown souffrait moins que les jours précédents. + +Il adressa ces mots aux juges: + +«Mon état m'empêche complètement de suivre les différentes phases +d'un procès régulier. Je me sens extrêmement faible, par suite de mes +blessures aux reins. Pourtant je suis moins mal qu'hier, et ne demande +qu'un court délai: après lequel je pourrai, ce me semble, suivre les +débats, je ne demande rien de plus. «Au diable même on laisse son +droit,» dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent +d'entendre distinctement, et je n'ai pu comprendre les paroles que vient +de dire le président de la cour. Je ne demande donc qu'un petit délai, +qu'en toute justice la cour ne peut me refuser.» + +A cette requête, la cour ne voulut point accéder. + +Les esclavagistes tremblaient depuis l'échauffourée de Harper's Ferry. +Ils appréhendaient une tentative nouvelle. L'effroi, leur inoculant ses +lâchetés, ils craignaient de ne pas dormir tant que vivraient Brown et +ses complices. + +Le procès continua. + +Brown fut admirablement soutenu par ses avocats, dont l'un, M. Hogt, lui +avait été envoyé par ses amis de Boston. Mais à quoi bon cette +défense? Sa condamnation n'était-elle pas décidée depuis l'heure de son +arrestation? + +Il le sentait si bien que, demandant la parole, il s'écria: + +«Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, je +vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les deux +défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de +leur loyauté. Mais quand on m'a arrêté j'avais 260 dollars en argent, +qu'on m'a enlevés; il m'est impossible, sans cet argent, de faire +assigner mes témoins et d'obliger les schérifs à les amener aux pieds de +la cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a fourni, et que je +n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de +ma défense. Je demande donc comme une faveur spéciale que la cause soit +renvoyée à demain à midi.» + +Après de nouvelles discussions, la cour prononça l'ajournement de +la cause au lendemain. Mais, afin de rassurer les esclavagistes, le +président donna l'ordre aux policemen et aux geôliers de tuer sans +pitié tous les prisonniers si on faisait la moindre tentative pour leur +délivrance. + +A l'audience suivante, Brown parvint encore à obtenir un sursis, et le +30, à neuf heures du matin, les débats furent repris. + +La salle était trop étroite pour la marée humaine qui l'avait envahie. + +Ce jour-là, Elisabeth Coppeland parut au milieu des spectateurs. + +L'aspect de la négresse était bien changé!--si changé que Rebecca eut +quelque peine à la reconnaître. + +Serrée dans un coin de la salle, la pauvre Bess considérait, tour à +tour, son frère John Coppeland et Edwin Coppie. + +Les yeux de l'esclave étaient secs; mais leur éclat disait assez quelles +angoisses déchiraient son âme. + +Par ses regards doux et suppliants, Edwin tâchait de verser des +consolations dans le sein de la désolée créature. + +Les autres accusés gardaient leur sang-froid habituel. + +La défense de Brown ayant été présentée avec éloquence par MM. Chilton +et Griswoold, M. Hunter, le procureur du district, répondit au nom de +l'accusation. Son réquisitoire fut très court: + +«Le crime était flagrant, la société attendait un exemple salutaire +qui la préservât des nouvelles utopies sanglantes; le jury virginien +ferait son devoir.» + +On attendait le résumé du président du tribunal. Il dédaigna de le +faire. + +A quatre heures les jurés se retirèrent pour délibérer. + +A cinq, ils rentrèrent dans la salle d'audience, au milieu d'un silence +lugubre. + +Les accusés se levèrent. + +Deux agents de police aidèrent John Brown à se tenir debout. + +Le juge en chef se tourna alors vers le foreman ou président du jury: + +--John Brown est-il coupable ou non coupable? + +Le _foreman_ répondit: + +--Coupable de trahison, de complot contre la sûreté de l'État, de +conspiration, de tentative d'insurrection parmi les nègres, de meurtre +au premier degré. + +Le juge s'adressant alors à Brown: + +--Accusé, avez-vous quelque chose à dire contre la condamnation à la +peine de mort? + +Le vieux Brown, malgré les vives douleurs que lui causaient ses +blessures, répliqua d'un ton lent mais assuré: + +«Oui; si la cour me le permet, j'ai quelques mots à dire. D'abord, je +nie toutes les accusations portées contre moi, excepté un dessein très +prononcé de ma part d'affranchir les esclaves. J'avais l'intention +de faire en Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri, où +j'enlevai des esclaves, sans qu'il fût brûlé un grain de poudre de +part ou d'autre et d'où je parvins à les conduire au Canada. Je voulais +opérer les mêmes actes de libération, mais sur une échelle plus vaste. +Voilà quels étaient mes projets. Je n'ai jamais eu l'intention de +commettre de trahison ou de meurtre, de détruire les propriétés, +d'exciter les esclaves à la révolte. + +»Il est injuste que je sois condamné à la peine capitale. Si ce que vous +me reprochez, et qui a été loyalement prouvé par tous les témoignages, +sans exception, qui ont ainsi rendu justice à ma conduite telle que +je vous en ai exposé le motif, je l'eusse fait dans l'intérêt des gens +riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents, +ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert +pour eux les sacrifices que j'ai acceptés en cette circonstance, tout +aurait été pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'eût +jugé digne de récompense, et non pas de châtiment. + +»Cette cour reconnaît, je le suppose du moins, la validité des lois de +Dieu. Je vois baiser un livre que je crois être la Bible, ou du moins le +Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il +me fût fait, je dois le faire aux autres. Il m'enseigne de plus que je +ne dois pas plus oublier ceux qui sont dans les chaînes que si j'y +étais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformément à ce précepte. Je +me déclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spécialement +quelques individus et crée des catégories de privilégiés. Intervenir, +comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres méprisés et malheureux, +n'est pas mal; tout au contraire, c'est bien. Mais si vous jugez +nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hâter les fins de la +justice, s'il est utile que mon sang se mêle à celui de mes enfants et +de millions d'individus dont les droits sont méconnus dans les pays +à esclaves, par les actes législatifs les plus cruels et les plus +injustes, je vous le dis et déclare: Qu'il en soit comme vous +l'entendez. + +»Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Je suis satisfait de la façon dont +mon procès a été conduit. Tout bien considéré, vous avez été encore plus +généreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et +je n'éprouve aucun remords. Je n'ai voulu attenter à la liberté de +personne; je n'ai conseillé aucune trahison; je n'ai provoqué aucune +insurrection générale, et même j'ai tout fait pour que des gens qui +avaient conçu ce dernier projet y renonçassent. On a prétendu que +j'avais engagé quelques individus à se joindre à moi; c'est tout le +contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par +faiblesse peut-être, et à leurs frais. Il en est même que je n'avais +jamais vus et auxquels je n'ai adressé la parole que le jour où ils sont +venus me prêter main-forte.» + +Ce discours produisit peu d'impression sur l'auditoire, composé en +majeure partie d'esclavagistes. + +Le lendemain, 1er novembre, Brown comparut encore devant ses bourreaux. + +Le juge se couvrit du bonnet noir et prononça ces paroles funèbres: + +«La cour ordonne que vous, John Brown, soyez, le deux décembre prochain, +tiré de votre prison, pour de là être conduit sur le lieu ordinaire des +exécutions à Charlestown, et y être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive. +Que Dieu ait pitié de votre âme!» + +A cet instant, un cri étouffé jaillit du milieu de la foule. + +--Oh! dit un Virginien, ce n'est qu'une chienne de négresse qui se donne +le genre d'avoir des nerfs. + +Le mot souleva un éclat de rire que ne couvrit pas entièrement la voix +grave de Brown. + +Il disait: + +«Que la volonté de Dieu soit faite! Si ma mort peut servir à quelque +chose, je l'accepte avec joie Ce que j'ai fait, je le ferais encore. En +agissant comme je l'ai fait, j'ai obéi aux inspirations de l'Évangile. +Le Christ a enseigné l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que +suivre à la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli +un devoir humain, religieux et chrétien, en cherchant à arracher à +l'oppression mes malheureux frères tenus en esclavage, et à faire +rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la +force.» + +Dès qu'il eut fini, on le reporta dans son cachot, à travers une foule +qui s'écoulait lentement en proférant des imprécations contre les +abolitionnistes. + + + + + XIX + + LES CONDAMNÉS, LE SUPPLICIÉ ET + LES DEUX AMANTES + + +Une condamnation semblable frappait le lendemain Edwin Coppie, Cook, +Shield Green et John Coppeland. + +La sentence de Stevens fut ajournée, parce que la gravité de ses +blessures le retenait au lit. + +Mais ses bourreaux espéraient bien ne pas lâcher leur proie, et que le +patient une fois rétabli, le gibet en ferait justice. + +Coutume exécrable, coutume impie, que notre _justice civilisée_! Il est +d'usage, il est de l'_humanité_, en France, en Europe aussi bien +qu'en Amérique, de guérir un condamné souffrant avant de le conduire à +l'échafaud! + +Aux belles époques de l'Inquisition, avait-on plus de raffinement? + +«En prononçant la peine de mort contre John Brown et ses quatre +coaccusés, dit M. Henri-E. Marquand, la cour n'oublia pas une chose +essentielle. Tenant à procurer quelques délassements aux braves +habitants de Charlestown, elle résolut que le spectacle de la quintuple +pondaison, qu'elle allait faire représenter devant eux, serait divisé +en trois tableaux: John Brown serait étranglé le 2 décembre, les deux +nègres, Green et Coppeland, le 16 du même mois avant midi, et Cook et +Coppie, le même jour, dans l'après-midi.» + +Les compagnons de Brown entendirent avec autant de calme que leur +capitaine, l'arrêt qui les devait retrancher de ce monde. + +Mais, au moment ou il fut formulé, une jeune dame s'évanouit dans un des +coins de la salle. + +On s'empressa autour d'elle; et Edwin, levant les yeux pour reconnaître +la cause du bruit occasionné par cet accident, distingua sa fiancée, +miss Rebecca Sherrington, qu'on emportait privée de ses sens hors du +prétoire. + +Ce que n'avait pas fait la perspective d'une fin prochaine et hideuse, +la vue de cette jeune fille l'opéra sur Coppie. + +Il eut un instant de faiblesse; son coeur mollit, quelques larmes +montèrent à ses paupières. + +Brisés ses rêves dorés, évanoui l'azur enchanteur de ses lointains +horizons; adieu aux riantes images de félicité; adieu à la femme qu'il +adorait depuis tant de jeunes années; adieu même à cet ardent amour de +la Liberté pour lequel il allait mourir! + +Elle fut courte, néanmoins, la trêve donnée à la nature; une minute à +peine. Les pleurs arrivèrent aux yeux, mais n'en coulèrent pas. + +Ils y séchèrent aussitôt, et personne, dans l'assemblée, ne se douta +de sa détresse, personne qu'Elisabeth Coppeland, dont la vie alors ne +tenait plus qu'au fil où était attachée celle d'Edwin. + +Mais, cette fois, la violence de ses émotions empêcha la jeune fille de +défaillir. + +Les condamnés furent reconduits dans leur prison. John Brown employa à +des lectures pieuses et à mettre ordre à ses affaires le temps qui lui +restait à vivre.. + +Cet homme était né pour le martyre; il avait la foi des Apôtres; sa +sérénité habituelle ne l'abandonna point. + +Criblé de blessures, craignant de rester à jamais invalide, il désirait +la mort plus qu'il ne l'appréhendait. + +--Je ne crois pas,--disait-il à une dame qui + +était venue le visiter dans son cachot,--je ne crois pas pouvoir mieux +faire pour la cause qui a occupé toute ma vie, que de mourir pour elle. +Qu'est-ce que la mort aux yeux d'un homme honnête et brave? Ce qu'il y a +de plus malheureux pour un homme d'action, comme moi, c'est d'être cloué +sur ce lit et estropié par des coups de fusil et de sabre. + +La veille du jour où il devait gravir les marches du gibet, on permit à +sa femme de le visiter. + +L'entrevue fut extrêmement touchante. Depuis plus de six mois madame +Brown n'avait pas vu son mari. + +Mais il sut modérer sa douleur par son calme religieux. + +--Que Dieu vous bénisse, vous et nos chers enfants, Marie, lui dit-il, +d'une voix doucement grave. Ne pleurez pas. Tout est sans doute pour +le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec +moi. + +Puis, avec fermeté et sans hésitation, il lui dicta son testament en +présence du schérif Campbell[12]. + +[Note 12: Nous croyons devoir donner ici une copie de cette pièce: + +«Charlestown, comté de Jefferson, Virginie,» 1er décembre 1859. + +»Je donne à mon fils John Brown, ma boussole de géomètre et tous mes +autres objets de géométrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon +vieux monument en granit, qui est actuellement a North Elba, dans l'État +de New-York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces une nouvelle +inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra +néanmoins rester à North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme +habiteront cette localité. + +»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans +l'intérieur de la boîte. + +»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans +l'intérieur de la boîte. + +»Je donne à mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on +la retrouve, celle dont il me fut fait présent à Worcester, dans le +Massachusetts. Je donne aussi audit Owen cinquante livres en espèces, +qui lui seront payées sur le produit de la vente du bien de mon père, +en considération de ses terribles souffrances au Kansas et de l'état +d'infirmité où il se trouve depuis son enfance. + +»Je donne à mon fils Salomon Brown cinquante livres en espèces, qui +seront prises sur le produit de la vente du bien de mon père, comme +équivalent des deux legs déjà mentionnés. + +»Je donne à ma fille Ruth Thompson Brown, ma grande vieille Bible, qui +contient les _mémoranda_ de la famille. + +»Je donne à mes fils, à chacune de mes autres filles, à mon gendre, +Henry Thompson, ainsi qu'à chacune de mes belles-filles, une Bible de la +plus belle édition qu'on pourra se procurer à New-York ou à Boston, +au prix de cinq livres l'exemplaire, qui seront payées comptant sur le +produit de la vente des biens de mon père. + +»Je donne à chacun de mes petits-enfants qui seront en vie lors du +règlement de la succession de mon père, une Bible d'une aussi belle +édition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut) au prix de trois +livres l'exemplaire. + +»Toutes ces Bibles devront être achetées, en même temps au comptant et +aux meilleures conditions. + +»Je désire qu'il soit payé, sur le produit net de la succession de mon +père, cinquante dollars à chacune des personnes que je vais désigner: +à M. Allen Hammond, de Rockville (Connecticut), ou à M. George Kellogg, +ancien agent de la compagnie de la Nouvelle-Angleterre dans cette +localité, pour le compte et bénéfices de cette Compagnie; cinquante +dollars à Silas Havens, autrefois de Lewisburg (Ohio), si l'on peut +le retrouver, et aussi cinquante dollars à un homme, du comté du +Stark (Ohio), qui, du vivant de mon père, lui intenta un procès, par +l'intermédiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken. + +»Cette somme sera payée par J.-R. Brown à l'homme en personne, si on +peut le découvrir. Je ne puis me rappeler son nom. + +»Mon père arrangea l'affaire à l'amiable avec cet homme, en prenant +notre maison avec l'enclos à Manneville. + +»Je désire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de +mon père soit distribué par mon frère, et par parts Égales, à ma femme +et à chacun de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watkin et Owen Brown. + +»JOHN BROWN. + +»_John Avis_, témoin.»] + +Après avoir rempli ce devoir, qui témoigne encore de sa piété profonde, +il dit à sa femme: + +--Chère Marie, si vous pouvez retrouver les personnes auxquelles j'ai +fait des legs, vous leur remettrez les sommes vous-même; mais ne payez à +aucun individu qui pourrait se présenter comme mon homme d'affaires, car +si cet argent tombait entre les mains de ces sortes de gens, il courrait +de grands risques. + +Madame Brown pleurait à chaudes larmes. + +--Maintenant, chère Marie, continua-t-il avec effort, et en détournant +la tête pour cacher un trouble passager; maintenant, séparons-nous. + +A ce mot, sa femme répondit par des sanglots. + +--Séparons-nous, chère Marie, reprit Brown se faisant violence pour +surmonter son agitation, voilà qu'on vient nous l'ordonner... nous nous +retrouverons là-haut! + +Elle se jeta dans ses bras, puis ils se quittèrent pour l'éternité. + +Il était huit heures du soir. + +Leur entretien avait duré quatre heures. + +John Brown se coucha et dormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain. + +Il avait obtenu l'autorisation de serrer une dernière fois la main à +ses compagnons d'infortune: à neuf heures du matin il profita de cette +autorisation, et distribua avec des conseils et des consolations quelque +argent à ces malheureux. + +Puis il rentra dans son cachot et s'y mit en prières. + +A onze heures environ le schérif, accompagné des gardiens de la prison, +se présenta au condamné. + +--Je suis prêt à vous suivre, monsieur, dit Brown. + +On lui lia les bras derrière le dos avec des cordes, et il sortit. + +Le ciel était sombre, voilé par de lourds nuages noirs. Le vent +soufflait avec violence. On eût dit que la nature, attristée, +s'apprêtait à prendre le deuil du noble coeur que l'égoïsme de quelques +hommes ravissait au monde. + +Brown portait un chapeau noir rabattu, une redingote foncée, le vêtement +qu'il avait pendant le procès. + +Sa figure était tranquille; un doux sourire jouait sur ses lèvres. + +Une compagnie d'infanterie et un détachement de cavalerie, commandés par +le général Tallafero, attendaient à la porte de la prison pour escorter +le supplicié, car on craignait toujours un mouvement abolitionniste. + +Là aussi attendait une charrette, contenant une caisse en sapin,--le +cercueil destiné à Brown. + +Sans trembler, sans sourciller, il monta dans cette charrette, s'assit +sur le cercueil, et le convoi funèbre se mit en marche, entre un double +haie de carabiniers. + +Brown, qui regardait attentivement autour de lui, dit tout à coup: + +--Voici un beau pays! Je n'avais jamais eu le plaisir de le voir +auparavant. + +A cela, l'homme qui conduisait la voiture répondit: + +--Capitaine Brown, vous êtes un homme étrange. + +--C'est vrai, repartit le vieillard; mais c'est ainsi que j'ai été +élevé. Ma mère m'a donné de bonnes leçons, que j'ai suivies. Il est +pourtant dur de se séparer de ses amis, quoiqu'on ne les ait vus que +depuis peu de temps. + +Une foule immense, mais morne et silencieuse, encombrait le lieu où +avait été dressée la potence. + +En arrivant auprès, John Brown dit: + +--Pourquoi ne permet-on qu'à des militaires d'entrer dans l'enceinte? On +aurait dû y laisser pénétrer les citoyens. + +Toute la place de l'exécution était effectivement occupée par les +troupes, qui avaient formé un cercle tellement vaste autour de +l'échafaud, que le peuple était refoulé à au moins un quart de mille de +distance. + +L'ordre formel avait été donné par le gouverneur Wise de ne laisser +approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait à l'idée +que sa victime ne protestât contre le crime que l'État de Virginie +commettait à son égard, et que cette protestation ne fût publiée à la +face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings +et de M. Franc Leslie, l'ordre qui éloignait la presse fut en partie +annulé, et l'on assigna aux journalistes une place près de l'état-major +de Tallafero. + +John Brown franchit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, élevé à +environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le +schérif Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se rangèrent à +ses côtés. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix où il +était impossible de découvrir la moindre trace d'émotion: + +--Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu, +messieurs! + +On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passée +au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe. + +--Conduisez-moi, répondit le héros; car je n'y vois pas. + +Le schérif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il +laisserait tomber pour indiquer qu'il était prêt. + +--Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je +désire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il +n'est nécessaire. + +Le bourreau s'apprêtait à terminer ses horribles fonctions, lorsque tout +à coup le chef des militaires s'écria: + +--Attendez, tout n'est pas encore disposé. + +Alors les soldats se mirent à exécuter des marches et des +contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent été en vue. Tout +cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta +debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'était pas fatigué. + +--Non, répondit John Brown, je ne suis pas fatigué; mais je vous prie +d'en finir. + +Ce furent là ses dernières paroles. + +Quelques secondes après, il se balançait dans l'espace, en proie aux +convulsions de l'agonie! + +Et l'histoire inscrivait un nom nouveau au plus beau livre de son +martyrologue. + +Le lendemain, une femme voilée pénétrait,--après avoir visité le cachot +de John Coppeland,--dans le cabanon où étaient enchaînés Cook et Coppie. + +Cette femme, c'était Elisabeth Coppeland. + +Longtemps elle parla à Edwin, pria, supplia, mais sans le faire +consentir à ses voeux. + +Enfin, il lui dit: + +--Ma chère Bess, je suis heureux de mourir pour la cause que j'ai +volontairement embrassée. Notre échafaud sera le phare lumineux qui +bientôt éclairera en Amérique, une ère de liberté nouvelle. Loin de moi +l'idée de faire une démarche près de nos persécuteurs. Et, d'ailleurs, +toute tentative n'aboutirait à rien. Mais, ajouta-t-il d'un ton +mélancolique, il est ici, dans cette ville, une femme que j'aime, ma +fiancée, miss Rebecca Sherrington, voyez-la et dites-lui que ma dernière +pensée sera pour elle. + +Bess étouffa un soupir. Pauvre fille! son amour n'était pas connu, il ne +devait l'être jamais! + +--J'irai, dit-elle. + +Edwin reprit vivement: + +--J'aurais désiré voir Rebecca; je croyais qu'elle viendrait... car je +l'ai aperçue au tribunal... Il m'avait semblé.... Enfin!!! répétez-lui +Bess, répétez-lui que je l'ai toujours aimée... que je n'ai jamais aimé +qu'elle! + +--Je vous obéirai, dit l'esclave d'une voix sourde. + +--Adieu, continua-t-il en lui tendant la main. + +--Au revoir! dit-elle avec un accent de détresse qu'Edwin ne comprit +pas. + +Et la négresse baisa avidement, en la mouillant de ses larmes, cette +main sans chaleur pour la sienne, sans frissonnement pour son amour. + +Elle sortit, la mort dans l'âme, l'infortunée! elle qui venait de passer +une heure si terrible, non seulement avec son frère, avec son fiancé, +mais avec le préféré secret de son coeur;--le dieu qui ne la voulait pas +deviner, à qui elle n'osait se dévoiler. + +Charlestown est une petite ville; Bess eut bien vite trouvé la demeure +de miss Rebecca Sherrington. + +Elle y fut, la demanda; on répondit que miss Sherrington ne recevait +personne. Elisabeth insista. Sur une feuille de papier elle écrivit +le nom d'Edwin Coppie. Son billet fut porté à la jeune demoiselle, qui +parut. + +Elle était vêtue de deuil. Ses joues étaient pâles, ses yeux rouges; une +altération violente régnait dans tous ses traits. A la vue de Bess, elle +recula comme à la vue d'une vipère. + +Un éclair de haine traversa son regard. + +Bess avait la tête baissée; cette marque d'aversion lui échappa. + +D'une voix brisée, elle raconta qu'elle avait vu Edwin, qu'il refusait +d'adresser à qui que ce fût une prière pour obtenir sa grâce. + +--Mais d'où vient cet intérêt qu'il vous inspire? dit Rebecca d'un ton +cassant. + +--Deux fois, répondit humblement la négresse, il a arraché ma famille à +l'esclavage. + +--C'est tout? + +L'Africaine releva la tête d'un air étonné. + +Rebecca était trop exaspérée pour se contenir plus longtemps: + +--Dis donc, s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût, dis donc que tu +es sa maîtresse! + +--Moi! fit Bess en accentuant cette exclamation d'un geste de +stupéfaction si vrai, si éloquent que miss Sherrington commença à +douter. + +--Osez le nier! repartit-elle d'un ton âpre. + +--J'aime M. Edwin Coppie, dit fièrement Elisabeth; je l'aime de tout +mon coeur. Cette affection, je ne la cache point. Elle est pure, autant +qu'elle est profonde; mais être ce que vous dites, miss!... + +Le ton de ces paroles, l'air digne et simple tout à la fois de +l'esclave, achevèrent d'ébranler les soupçons de Rebecca. + +--Cependant, objecta-t-elle, vous le suivez, partout! + +--Mon frère et mon fiancé étaient venus du Canada à Harper's Ferry pour +y travailler à notre émancipation, j'ai cru qu'il était de mon devoir de +les accompagner. + +--Votre fiancé! + +--Oui, il se nomme Shield Green. + +--Un mulâtre? un des condamnés? + +--Hélas! soupira la négresse. + +Rebecca réfléchit un instant. + +--Vous savez lire, je suppose, dit-elle ensuite. + +--Oui, miss. + +--Eh bien, pouvez-vous répondre aux affirmations que renferme cette +lettre. + +En disant ces mots, elle ouvrait un coffret et en tirait une lettre +qu'elle présenta à la négresse. + +A peine celle-ci eut-elle vu l'écriture qu'elle s'écria: + +--_C'est du Frenchman!_ + +--_Du Frenchman!_ qu'est-ce que cela? + +--Un Français, nommé Jules Moreau, qui faisait partie de la bande de +Brown. Oh! l'indigne! le misérable, ajouta Bess en laissant tomber la +missive. + +--C'est donc faux ce qu'il a écrit là? + +--Tenez, miss, répliqua Bess, j'ai justement reçu de lui, ce matin, une +lettre que voici. Vous plairait-il de la lire? + +Rebecca saisit le pli avec empressement. + +Il ne renfermait que ces lignes: + +«Des Montagnes-Bleues, 2 décembre 1859. + +»Mademoiselle, + +»Quand cette lettre vous parviendra, notre malheureux chef aura expié +par le gibet son ardent amour de votre race; quatre de nos compagnons +attendront leur supplice, et moi je souffrirai des tortures affreuses, +car vous aimant, j'ai été lâche envers l'un d'eux, ce pauvre et bon +Coppie. Dans un accès de jalousie, j'ai écrit à sa fiancée qu'il la +trahissait pour vous. Pardonnez-moi tous deux. + +Pour me punir, je poursuivrai jusqu'à la mort l'oeuvre de Brown. + +»Adieu et pardon encore une fois. + +»JULES MOREAU.» + +L'écriture était la même que celle de la lettre anonyme, écrite en +mauvais anglais. + +Rebecca ne demandait plus qu'à être convaincue. Mais la conviction +l'épouvanta! + +--Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? s'écria-t-elle en se cachant +les yeux avec les mains. + +Et, après un moment; + +--Il faut le sauver; oui, il faut le sauver! le sauver à tout prix, +dit-elle avec une véhémence qui effraya Bess. + +--Je suis venue pour cela. + +--Pensez-vous le voir? moi, c'est impossible, on m'a refusé la +permission à cause de nos anciennes relations. Mais il faut le voir... +le pouvez-vous... dites? + +--J'espère, dit la négresse. + +--Par quel moyen? + +--Ici, j'ai rencontré une protectrice, parente du gouverneur de l'État. +Elle fut l'amie d'enfance de ma première maîtresse. Je suis allée la +trouver, après la défaite de Brown, qui m'avait renvoyée au moment du +combat d'Harper's Ferry. + +Cette protectrice s'est intéressée à moi, m'a prise à son service +comme si elle m'eût achetée; et, par son intermédiaire, il m'a déjà été +possible de pénétrer dans la prison. + +--Eh bien, dit Rebecca, revenez ici... demain... Vous reviendrez, +n'est-ce pas? + +--Je vous le jure, miss. + +--Je vous crois, Bess, ma soeur, je vous crois, continua Mademoiselle +Sherrington en proie à une agitation fébrile... Vous serez ici de bonne +heure... aujourd'hui je n'ai pas ma tête à moi... + +Et, comme la négresse hésitait: + +--Je le veux... non, je t'en supplie, Bess, reprit Rebecca... moi aussi, +j'ai besoin de solliciter, d'espérer le pardon, ajouta-t-elle en se +jetant au cou de l'esclave. + +Les deux jeunes filles mêlèrent, un instant, leurs larmes et leurs +soupirs. + +Puis, Elisabeth Coppeland sortit de la maison. + +Quand elle fut partie, Rebecca Sherrington se laissa tomber sur un +fauteuil en répétant avec des expressions d'angoisses poignantes: + +--O malheureuse! malheureuse! malheureuse! + + + + + XX + + DÉNOUEMENT + + +--Voyons, Cook, êtes-vous décidé? + +--Mais si on nous reprend? + +--La belle affaire, nous n'en serons ni plus ni moins pendus, demain +matin. + +--Ah! ne me faites pas songer que c'est aujourd'hui... + +--Le 15, la veille de notre supplice, si nous ne nous évadons, répondit, +avec quelque dureté, Edwin. + +--O mon Dieu! + +Et Cook se mit à sangloter. + +--Vous êtes faible et fou, reprit son interlocuteur; avec de l'énergie, +nous pouvons nous échapper. Les limes que miss Rebecca nous a si +adroitement envoyées avant-hier, par vos soeurs, demeureront-elles sans +utilité dans nos mains? Allons, du courage, mon camarade! + +--Mais si on nous aperçoit, on nous fusillera! + +--Ne vaut-il pas mieux cent fois mourir d'une balle qu'accroché à une +potence? + +--Mourir! mourir! disait avec terreur Cook, jeune homme plein d'avenir, +appartenant à l'une des meilleures familles de l'État de New-York. + +--Oui, répondit Edwin, l'évasion ou la mort. + +Et s'armant d'une lime, il se mit à acier les fers qu'il avait aux +pieds. + +Ayant terminé, après quelques heures d'une rude besogne, il rendit le +même service à son compagnon. + +Cette scène avait eu lieu dans le cachot occupé par les deux condamnés, +la nuit du 14 au 15 décembre. + +La double opération terminée, Edwin dit à Cook: + +--Rajustons nos fers avec des ficelles et restons couchés afin que, +quand viendra la visite, ce matin, on ne s'aperçoive de rien. Un de nos +gardiens est gagné; nous profiterons du moment où les geôliers seront en +train de dîner pour nous sauver. + +Ils attendirent midi, dans une anxiété plus facile à comprendre qu'à +peindre. + +C'est l'heure où l'on dîne généralement encore en Amérique. + +La cloche du repas ayant sonné dans la prison les deux captifs sortirent +de leur cachot, après avoir forcé la serrure au moyen d'une pince +qu'Elisabeth Coppeland avait, à l'instigation de Rebecca Sherrington, +réussi à leur faire remettre avec des limes. + +Combien la pauvre esclave eût voulu porter ces instruments elle-même! +Mais elle ne l'avait pu. Depuis sa première visite, la prison lui était +interdite, par ordre du gouverneur Wise. Ni l'influence de mademoiselle +Sherrington, ni celle de la nouvelle maîtresse d'Elisabeth ne parvinrent +à lever cet interdit. Le gouverneur Wise avait peur. Il fut inflexible. +Qu'on juge du désespoir des jeunes filles! Le ciel parut enfin leur +venir en aide. + +Trois jours avant le supplice, les soeurs de Cook arrivèrent +à Charlestown avec leurs maris, MM. Willard et Stanton, hauts +fonctionnaires l'un et l'autre. + +Ils voulurent voir Cook: le gouverneur Wise n'osa leur refuser cette +faveur. + +Rebecca l'apprit. Elle s'entendit avec les deux dames qui séduisirent +un geôlier, et, grâce à leurs crinolines, passèrent aux prisonniers les +outils nécessaires pour préparer une évasion. + +Ceux-ci en firent, on l'a vu, bon usage. + +La porte de leur cachot ouverte, ils se jetèrent, palpitants +d'espérance, de crainte, dans un couloir qui conduisait au mur +d'enceinte. + +Déjà ils distinguaient ce mur, peu élevé, et qu'il ne leur serait pas +difficile de franchir, à l'aide des cordes dont ils s'étaient munis: +déjà la liberté souriante leur prêtait des forces et des ailes, quand +le cri de challenge (qui vive)! immédiatement suivi d'un coup de feu, +retentit. + +--Perdus! nous sommes perdus! murmura Cook. + +--Êtes-vous blessé? demanda Edwin. + +--Non. + +--Ni moi. Eh bien! hardi, hardi, à la muraille! + +Ce disant, il s'élança... Mais trop tard. L'alarme était donnée. Une +nuée de geôliers fond sur les captifs qui sont réintégrés dans leur +cachot et enchaînés avec des fers d'un poids énorme aux pieds et aux +mains. + +Aussitôt, par ordre du gouverneur Wise, la prison fut occupée +militairement. + +En se rendant à son poste, le factionnaire détaché vers la partie du +mur extérieur où les détenus pensaient s'échapper, aperçut le corps +d'une femme étendu à terre. + +--Encore une de ces gueuses de négresses qui est ivre! dit-il en la +poussant du pied. + +Le corps resta immobile. + +--Ah! tu ne veux pas grouiller, dit la sentinelle, tu ne veux pas +bouger! _by Jove_, je vais te donner des jambes, moi! + +Avec ces mots, il lui piquait les reins de la pointe de sa baïonnette. + +La négresse ne remua pas davantage. + +--Par le diable! elle est crevée! s'écria le militaire en reculant d'un +pas. + +Morte, en effet! elle était morte, Elisabeth Coppeland! + +Venue là pour surveiller la sortie des évadés, parmi lesquels elle +espérait trouver aussi son frère John, la détonation de l'arme tirée sur +eux, l'avait frappée d'une commotion morale telle que, succombant à ses +impressions, elle était tombée pour ne se plus relever. + +Le lendemain, à peu près au même moment, son frère et son fiancé la +suivaient dans l'éternité. + +Vers une heure aussi--ce jour-là--Edwin Coppie et Cook furent amenés +dans la salle du greffe de la prison. On les déferra, puis on les +garrotta solidement, les bras derrière le dos. + +Sur leurs épaules, le geôlier Avis jeta une couverture bleue, mais un +quaker,--secte à laquelle appartenait Edwin,--lui enleva aussitôt cette +couverture et la remplaça par son propre manteau. + +--Merci, dit le jeune homme avec un pâle sourire. + +--Avez-vous quelque chose à demander? s'enquit Avis. + +Cook, raffermi par les exhortations de Coppie, répondit d'un ton calme: + +--Je remercie mes gardiens de leur humanité à mon égard. Quant à ma +tentative d'évasion d'hier, je veux que personne n'en soit inquiété. A +l'exception de mon ami Coppie, nul ici ne connaissait mes projets. Je +suis bien jeune encore, et pourtant je meurs avec joie pour la liberté, +et n'ai jamais regretté un seul instant d'avoir toujours été un ardent +abolitionniste. Ma grande consolation, en quittant ce monde, est la +conviction profonde que, avant dix ans, il ne se trouvera pas un seul +esclave dans l'État de Virginie. + +A cela Coppie ajouta avec un accent prophétique: + +--Notre mort sera vengée par les hommes du Nord. + +Un quaker lui dit: + +--Il est triste de mourir si jeune. + +--La mort, repartit Edwin, n'est rien, rien pour un honnête homme. Ce +qui est douloureux, c'est de quitter ses amis. + +--Il est temps de se mettre en route, dit le geôlier. Pouvez-vous +marcher jusqu'à la voiture? + +--Mes liens sont trop serrés, répondit Cook. + +On les lâcha un peu, et les condamnés quittèrent la salle entre deux +rangées de policemen. + +Sur leur passage, plusieurs personnes les saluèrent avec respect. + +--Merci de votre sympathie, messieurs, dit Coppie. + +--Au revoir! ajouta Cook. + +A la porte de la prison, ils montèrent dans le tombereau qui contenait +leurs bières et s'y assirent. + +Aussitôt on s'avança vers la place de l'exécution. + +Malgré le froid, malgré la neige dont le blanc linceul couvrait la +terre, un peuple innombrable se pressait sur le théâtre du supplice. + +D'un pas assuré les condamnés escaladèrent les marches de l'échafaud. + +Arrivés sur la plate-forme, ils promenèrent autour d'eux un regard +curieux; puis, la corde fut ajustée à leur cou. + +A cet instant, un cri terrible monta du sein de la multitude aux +oreilles de Coppie: + +--Rebecca! murmura-t-il en fermant les yeux. + +Cook frémissait. + +--Soyez aussi prompt que possible! soyez aussi prompt que possible! +répétait-il. + +Sur leurs visages on rabattit les bonnets dont ils étaient couverts. + +--Attendez, dit Coppie, je veux encore serrer la main de Cook. + +A chacun d'eux on détacha un bras. Sans se voir, ils se prirent la main +et se la pressèrent dans une étreinte convulsive. + +La foule était silencieuse, pensive. Bien des gens pleuraient. + +--Adieu, ami! Le Seigneur veuille nous recevoir dans son sein! dit Cook. + +--Adieu à toi! et à Rebec..... + +Coppie n'acheva point. + +Sur un signe du shériff, la trappe s'était dérobée sous leurs pieds. + + + +Charlestown, 16 décembre, 3 h. P. M. + +«Hélas! mon père, vous ne reverrez plus votre fille. Elle est bien +coupable; elle a commis le plus monstrueux des crimes! Elle va tâcher de +l'expier. + +»Par haine des noirs, ses frères pourtant devant Dieu, par jalousie +contre une pauvre esclave, elle a joué un rôle infâme... le rôle +d'espion! + +»Pour se venger, elle s'est déguisée en négresse: elle s'est glissée +dans les réunions des abolitionnistes. Si l'héroïque John Brown a +cessé de vivre, si ses braves compagnons ont péri sur l'échafaud, c'est +peut-être à votre fille, mon père, que les propriétaires d'esclaves +doivent cet admirable résultat! + +»C'est elle qui, et par lettre et verbalement, a prévenu le gouverneur +Wise du complot d'Harper's Ferry; c'est elle qui a mené son fiancé à la +potence! + +»Elle souffre, votre fille! jugez-en: elle a eu le courage d'assister +à la pendaison de celui qu'elle aimait; la meurtrière a savouré l'agonie +de sa victime! + +»Mais l'Esprit-Saint l'a illuminée, mon père, et ce qui restera de vie à +votre fille, elle le consacrera à l'émancipation des noirs. + +»Elle le sent, elle sera pour les esclavagistes le fléau de Dieu. + +»Bientôt vous entendrez parler d'elle. Puissent ses actions futures lui +mériter le pardon des martyrs de sa lâcheté. + +»REBECCA. SHERRINGTON.» + + + +FIN DU GIBET + + + + + NOTES + SUR JOHN BROWN + SON PROCÈS ET SES DERNIERS MOMENTS + + +Nous puisons à diverses sources les détails suivants, relatifs à Brown, +que le mouvement du drame nous a forcés d'abréger dans notre récit. + +«Le 23 octobre, la Cour spéciale se réunit à Charlestown, sous la +présidence du colonel Davenport. Les sept juges choisis pour assesseurs +du colonel étaient MM. le docteur Alexandre, John Lock, John Smith, +Thomas Willis, George Eichelberger, Charles Lewis, Moser Burr. + +»A dix heures, le shériff se présente à la barre avec les cinq +prisonniers, escortés d'une garde de quatre-vingts hommes. Toutes les +issues de la salle sont occupées par des sentinelles, et les baïonnettes +reluisent de tous côtés, soit dans l'enceinte, soit dans les corridors +extérieurs. + +»M. Charles Harding occupe le fauteuil du ministère public (attorney) +pour l'État de Virginie, et M. André Hunier pour le Gouverneur fédéral. + +»Brown est à moitié défiguré; c'est à peine s'il peut ouvrir les yeux, +Coppie marche avec peine; Stevens a l'oeil hagard; sa respiration est +oppressée, et il porte souvent la main sur son côté droit, déchiré de +deux profondes blessures. + +»Le shériff Campbell prend la parole, et déclare que les cinq +prisonniers présents sont accusés d'avoir voulu soulever des esclaves, +conspiré contre l'État, commis les crimes de haute trahison, de meurtre +et de pillage. + +»M. Harding demande que la Cour donne des défenseurs aux accusés, s'ils +n'en sont déjà, munis. + +»Brown se lève et, s'adressant à la Cour: + +»--Virginiens, dit-il, je n'ai pas demandé quartier, quand on m'a pris, +et je n'ai rien à dire pour moi en particulier. Mais le gouverneur de +cet État m'a promis un procès en forme, et j'ai compté sur sa parole. Je +n'ai encore vu aucun avocat, aucun conseil. Est-ce là la légalité dont +on m'a parlé? + +»Si vous avez soif de mon sang et de ma vie, prenez-les; mais +qu'avez-vous besoin d'un semblant de procès? Vous pouvez les prendre +à l'instant même. J'ignore absolument ce que pensent les autres +prisonniers, et je ne suis pas en état de me défendre. Ma mémoire me +fait défaut; ma santé, bien qu'elle se rétablisse, est encore trop +mauvaise. Il y a des circonstances que je pourrais plaider dans un +procès en forme, mais, si l'on tient à faire aboutir un semblant de +procès à des condamnations capitales, vous pouvez vous épargner cette +peine: je suis prêt à mourir. Mais ce que je ne veux pas, c'est assister +des débats à de pure forme et de simple moquerie, tels que ceux: qui +ont lieu chez les nations lâches et barbares qui traitent avec des +raffinements de cruauté ceux qui tombent entre leurs mains. Encore une +fois, je repousse une semblable moquerie. Pourquoi cet interrogatoire? +en quoi intéresse-t-il la société?...» + +»La Cour désigne d'office M. Charles Faulkner pour avocat des accusés; +mais celui-ci refuse cette mission, en alléguant qu'il est convaincu +d'avance que la défense ne sera pas libre, et que la procédure ne sera +qu'une indécente jonglerie. + +»M. Lawson Botts accepte le mandat, sous toutes réserves, déclarant +qu'il se retirera s'il juge qu'on viole envers ses clients les lois de +la justice et de l'humanité. + +»Stevens accepte le défenseur nommé par la Cour. + +»Brown demande, mais en vain, du temps pour faire venir un avocat de +son choix. + +»Le shériff appelle les témoins. + +»Le premier entendu est M, Lewis Washington, descendant collatéral de +l'illustre fondateur de l'Union. Le témoin rapporte qu'il a été arrêté +dans son lit par Stevens, Coppie et six autres individus, amené à +l'arsenal comme otage, et qu'il n'a été délivré que le lendemain par +les soldats de marine. Les insurgés ne lui ont fait subir aucun mauvais +traitement. + +»M. Kitmiller a été saisi chez lui de la même façon et conduit au +milieu des insurgés, qui ont eu pour lui les plus grands égards. Il n'a +compté en tout que vingt-deux révoltés, il les a entendus manifester +un vif désappointement quand ils ont vu que les populations noires +n'accouraient pas pour leur prêter main-forte. + +»M. Amistead Ball reconnaît les accusés; il a été leur prisonnier et +a longuement conversé avec eux. Brown lui a dit qu'il ne voulait que +l'émancipation des esclaves, et qu'il n'entendait pas bouleverser la +société américaine. + +»MM. Aldstadt Kelly et Johnson donnent des détails sur leur séjour dans +l'arsenal et sur l'assaut livré par les troupes fédérales. + +»M. Kennedy était présent à l'arrestation du nègre Coppeland; il l'a +entendu dire qu'il n'avait agi qu'en vertu d'ordres transmis de l'État +de l'Ohio. + +Pendant les dépositions, Stevens s'est évanoui; il a fallu apporter un +matelas sur lequel il est resté étendu. Brown a dû s'appuyer sur ses +gardiens, à moitié vaincu par la douleur que lui causent ses blessures. + +»Les témoignages sont épuisés. La Cour, séance tenante et sans quitter +ses sièges, déclare qu'il y a évidence pour le crime, et qu'il y a lieu +de soumettre l'affaire au grand jury. + +»La séance est levée; mais les accusés ne sont pas reconduits hors de +la salle. Vingt minutes à peine se sont écoulées, que déjà le grand jury +entre et se constitue. + +»Il prend connaissance des dépositions des témoins, consignées au +procès-verbal, et rend immédiatement un verdict par lequel il renvoie +Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire, +sous l'accusation des crimes ci-dessus désignés. + +»Brown se lève et dit: + +»--Mon état ne me permet pas de suivre un procès régulier. Blessé aux +reins, je me sens très faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande +qu'un court délai, après lequel il me semble que je pourrai suivre les +débats. C'est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable même on laisse +son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent +d'entendre distinctement. Tout à l'heure je n'ai pas compris les paroles +du président. Je ne demande donc qu'un bref délai, et, si la Cour veut +bien me l'accorder, je lui serai très reconnaissant.» + +»La demande est repoussée. On lit aux prisonniers l'acte d'accusation +(indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les +accusés, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir +Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l'usage relativement +à chaque imputation de l'indictement, chacun des accusés répond: Non +coupable. Chacun d'eux, Brown le premier, demande qu'on lui fasse un +procès spécial.--«Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande, +j'aurai un avocat de mon choix.» Le défenseur d'office se joint aux +accusés, et s'écrie qu'il n'a pas eu le temps de préparer sa défense. + +»Vains efforts! Il faut en finir. Il s'agit bien de justice, en vérité! +C'est une lutte à mort et il ne peut être question que d'achever des +vaincus au plus vite. + +»Le lendemain, 26 octobre, à midi, la Cour entre en séance. Dans la cour +qui précède la salle d'audience, deux canons chargés à mitraille +montrent à la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par +les rues. Des rumeurs menaçantes ont couru par la ville, et justifient +ces précautions nouvelles. On prétend que les esclaves s'agitent +sourdement, qu'ils veulent délivrer leurs champions; on ajoute que les +abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la +Virginie. + +»Ce qui est vrai, c'est que deux nouveaux complices de l'échauffourée +du 16 octobre sont tombés entre les mains des Virginiens. La veille au +soir, Cook et Haziett, pressés par la faim, sont descendus des montagnes +dans un village de Pennsylvanie. Trop faibles pour se défendre, ils ont +été livrés au gouverneur Parker, qui a aussitôt avisé de l'arrestation +son collègue de la Virginie. + +»On avait trouvé sur Cook un brevet de capitaine signé Brown, et un +document sur parchemin établissant l'origine et la propriété d'un +pistolet donné par La Fayette à Washington, et transmis par le fondateur +de l'Union au colonel Lewis Washington. Quant au pistolet, Cook l'avait +laissé dans un sac de nuit, abandonné dans la montagne. + +»A l'ouverture de l'audience, Brown renouvelle sa demande d'un délai, +fondée sur l'impossibilité physique où il est de suivre le procès. + +»M. Hunter, attorney du district, répond qu'il n'est pas convenable, +dans son opinion, de différer les débats d'un seul jour; il y a danger +dans tout délai, et surcroît de frais pour la communauté. Brown se +fonde, pour demander un sursis, sur l'arrivée prochaine d'un défenseur +venu du Nord, mais il est fort douteux que l'avocat attendu se rende à +son appel. Il est inutile, ajoute l'attorney, d'accorder aux accusés +le bénéfice d'un procès séparé, comme aussi de leur permettre une trop +grande latitude de langage. + +»Ceci répond au désir manifesté par Brown de faire une confession +complète de ses vues et des motifs de sa tentative, à la condition +que ce récit serait livré aux journaux. On a redouté l'effet de cette +publication dans un État à esclaves, comme on redoute la lenteur et le +retentissement prolongé d'un semblable procès. + +»M. Green, avocat, qui s'est présenté pour Brown, insiste pour un délai; +M. Harding demande qu'il soit passé outre aux débats. + +»Deux médecins et deux geôliers sont entendus. Ils déclarent que les +blessures de Brown ne l'empêchent ni d'entendre, ni de comprendre, ni +même de converser dans sa prison. + +»La Cour rend un arrêt portant qu'il sera passé outre aux débats. + +»Il est formé un jury ordinaire de douze citoyens, qui déclarent sur la +Bible qu'ils n'ont aucune opinion préconçue sur l'affaire soumise à leur +examen. + +»Le 27 octobre, il faut dresser, pour Brown, un lit de sangle dans +la salle d'audience. Son état paraît s'aggraver de jour en jour. Deux +officiers de police l'apportent dans leurs bras. + +»A l'ouverture de la séance, M. Botts demande à la Cour la permission de +lui donner lecture d'une dépêche télégraphique qu'il vient de recevoir. +Cette pièce est ainsi conçue: + +«Aaron (Ohio) 26 octobre 1859. + +»Aux défenseurs de Brown. + +»John Brown, le chef de l'insurrection Harper's Ferry, et plusieurs +membres de sa famille ont résidé dans ce comté pendant bien des années. +La folie est héréditaire dans cette famille. La soeur de sa mère est +morte folle, et une fille de cette soeur a été pendant deux ans dans +une maison d'aliénés. Un fils et une fille du frère de sa mère ont été +également enfermés dans le même asile. Enfin un autre de ses oncles est +maintenant fou et tenu sous une stricte surveillance. Ces faits peuvent +être prouvés de la manière la plus concluante, par témoins résidant ici, +et prêts à se rendre devant le tribunal, si on le désire. + +»A. H. LEWIS.» + +»En entendant cette lecture, Brown se dresse sur son lit et dit:--«Je +n'aime pas cette manière de plaider, je ne me crois pas fou, et je suis +humilié qu'on s'abaisse à de tels moyens pour me sauver.»--Il avoue, au +reste, avec son ordinaire sincérité, que les faits mentionnés dans la +dépêche sont rigoureusement vrais, et que les cas de folie sont nombreux +dans sa famille. + +»Plusieurs témoins sont entendus: ce sont des gardiens de l'arsenal, des +conducteurs de convois de chemins de fer. Ils déposent de ce que l'on +sait, de ce qu'aucun des accusés ne nie. + +»Pendant ces dépositions, arrive le défenseur attendu par Brown, M. +Hogt, avocat du barreau de Boston. + +»M. Hunier.--Je ne connais pas M. Hogt; je suppose qu'il peut fournir la +preuve qu'il exerce la profession d'avocat. + +»M. Hogt répond qu'il n'a aucune preuve en mains, et qu'il est parti à +la hâte de Boston, sans se munir d'aucun papier. + +»M. l'attorney Hunier soutient que la Cour ne peut admettre un défenseur +inconnu. Mais un des assistants s'avance à la barre, et déclare +connaître personnellement M. Hogt comme un homme de talent et de +probité, appartenant, depuis plusieurs années, au barreau de Boston, +où il jouit de l'estime publique. Le témoin spontané qui fait cette +déclaration est M. le sénateur Mason; ses paroles sont accueillies avec +des murmures d'approbation par tous les avocats présents, et M. Hunter +déclare qu'il n'insiste plus sur son observation. + +»Quelques témoins sont encore entendus. M. l'attorney Hunter donne +lecture d'un grand nombre de documents, entre autres de la constitution +élaborée par Brown. De cette pièce, et de lettres qu'il lit aux +jurés, résultent les preuves de la triple accusation portée contre les +prisonniers. + +»M. Green, l'un des défenseurs, prend la parole. Il fait remarquer aux +jurés qu'ils sont, à la fois, juges du fait et de la loi, et que le +doute doit profiter aux accusés. On doit prouver qu'il y a eu complot +contre la sûreté de l'État, on doit dire quel était le but des insurgés. +Leurs aveux ne sauraient être invoqués contre eux dès l'instant qu'ils +n'ont pas été faits devant la Cour: la loi est positive à cet égard. +Mais où a été tramée la conspiration? L'accusation doit prouver que +c'est dans la Virginie. Car si le complot a été conçu dans le Maryland +ou dans les limites de l'arsenal fédéral, le tribunal virginien est +frappé d'incapacité légale, et la cause doit être portée devant la +juridiction du Maryland ou devant une Cour fédérale. + +»A l'appui de cette argumentation, le défenseur donne lecture d'une +décision de l'attorney général, M. Cushing, dans un cas entièrement +identique. + +»M. Botts, second défenseur, fait appel à l'impartialité absolue du jury, +qui ne doit se décider que sur des preuves matérielles, et mettre de +côté la conviction intime que quelques-uns de ses membres pourraient +avoir d'une culpabilité dont des preuves absolues ne seraient pas +produites. Il fait observer encore que John Brown était, en principe, mû +par les sentiments les plus élevés et les plus nobles qui aient jamais +animé un coeur humain, que ses intentions n'étaient de détruire ni +propriétés ni existences. Il peut y avoir eu des victimes; mais, pour +entraîner la peine de mort, le meurtre doit être prémédité, sinon, il ne +donne lieu qu'à une pénalité de second degré, l'emprisonnement. Tous +les prisonniers délivrés à l'arsenal ne déclarent-ils pas qu'ils ont été +l'objet de tous les égards possibles, sauvés de tout danger inutile, de +toute violence? + +»John Brown se lève, à son tour, et, se soutenant avec peine, parle +ainsi: + +»--Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, +je vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les +défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de +leur loyauté. Mais, quand on m'a arrêté, j'avais 260 dollars en or +dans ma poche; aujourd'hui je n'ai pas un cent. Sans argent, il m'est +impossible de faire assigner mes témoins et d'obliger les shériffs à les +amener au pied de la Cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a +envoyé, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur +quelques points de ma défense. Je demande donc, comme une faveur toute +spéciale, que la cause soit renvoyée à demain midi.» + +»M. Hunier s'oppose à tout délai quelconque. + +»M. Hogt demande à faire entendre lui-même quelques explications. Il n'a +aucune connaissance des lois criminelles de la Virginie; il n'a pas même +l'acte d'accusation. Il n'a pas conféré avec son client, il n'a encore +aucune idée du système de défense qu'il pourra adopter. Le jeune avocat +bostonien ajoute qu'il attend dans la soirée un magistrat éminent de +l'Ohio, qui vient lui prêter le concours de son expérience. Pour tous +ces motifs, ce serait inhumanité, ce serait insulte à la loi, de refuser +le sursis. + +»M. Hunier persiste dans ses conclusions, et repousse tout délai comme +inutile et dangereux. L'évidence est pour la culpabilité, et la Cour ne +peut admettre comme excuse la prétendue ignorance d'un avocat, qui doit +connaître les lois d'un État où il va plaider. + +»MM. Green et Botts déclarent qu'ils se retirent immédiatement s'il +n'est fait droit à la demande de Brown. Rester, ce serait se rendre +complices d'une monstrueuse iniquité judiciaire, qui souillerait à +jamais la réputation de caractère chevaleresque que les Virginiens ont +méritée jusqu'à ce jour. Ce procès s'instruit à la face du monde; il ne +faut pas que les hommes calmes et impartiaux aient le droit d'appliquer +aux juges le nom de bourreaux. + +»En présence de ces protestations, un sentiment de pudeur pousse la Cour +à prononcer le renvoi au lendemain, dix heures; mais, pour calmer les +terreurs que ce délai va inspirer à la multitude, le juge-président +donne, à voix haute, aux policemen et aux geôliers, l'ordre de tuer sans +pitié tous les prisonniers, si quelque tentative était faite pour leur +délivrance! + +»Le 28 octobre, deux nouveaux avocats se sont présentés pour donner à +Brown l'appui de leur talent et de leurs lumières; ce sont MM. Samuel +Chilton, du barreau de Washington, et Henry Griswoold, de Cleveland. Les +nouveaux venus élèvent également la prétention d'obtenir un sursis; mais +la cour repousse toute idée d'un délai nouveau. + +»On entend les témoins à décharge, c'est-à-dire les citoyens qui ont à +déclarer que les insurgés ont eu pour eux les plus grands égards. + +»Le juge-président se prépare à faire son résumé, et à soumettre les +questions au jury. Mais Brown, se soulevant sur l'épaule, demande qu'on +entende ses défenseurs. Il soutient que l'accusation a produit contre +lui des pièces fausses et mutilées, et qu'il sera facile de les réduire +à néant. La Cour doit oublier qu'il s'agit de lui dans cette affaire, et +elle ne doit pas permettre que la suppression des débats, en empêchant +la vérité de se produire, laisse planer sur des hommes honorables du +Nord, des soupçons de complicité que rien ne justifie. + +»Ceci répond au bruit qui a couru, dès le premier jour du procès; que +l'instruction avait découvert des papiers compromettants pour des chefs +distingués du parti abolitionniste, MM. Seward, Sumner, Haie, Lawrence, +Chase, Fletcher, colonel Fortier. + +»Malgré les vives protestations de l'attorney du district, la Cour +accorde aux défenseurs vingt-quatre heures pour se préparer, et +s'ajourne au 30 octobre.» + +Ce jour-là, la Cour entre en séance à neuf heures. + +«MM. Chilton et Griswoold prennent tour à tour la parole pour l'accusé +principal, et font valoir en sa faveur les circonstances atténuantes +les plus capables d'émouvoir les jurés. Une folle échauffourée, sans +racines, sans soutiens, accueillie par l'indifférence de la population +noire; voilà quelle a été, en réalité, cette affaire d'Harper's Ferry. +Faut-il lui donner des proportions exagérées, et montrer la mort de +Brown comme indispensable à la sécurité des États du Sud? + +»M. Hunier se hâte de répondre que le crime est évident, qu'un exemple +est nécessaire. Que Brown et ses complices soient timidement punis, et +chaque jour verra se renouveler ces folies scélérates enfantées par des +utopies sanglantes. Le jury virginien fera son devoir. L'avocat de la +loi n'a pas même cherché à donner le change sur la signification de ce +procès. «Je ne vise pas seulement, a-t-il dit, à obtenir la tête des +misérables qui sont devant la Cour; mais j'espère atteindre un gibier +plus élevé et plus coupable.» + +»Le juge-président déclare aux jurés qu'il croit inutile de leur +rappeler les incidents de la cause. A quatre heures, les jurés se +retirent dans la salle de leurs délibérations. Trois quarts d'heure +après ils en sortent. Le verdict va être prononcé. Deux agents de police +s'approchent de Brown, qui, bien que moins abattu, est toujours couché +sur un lit de sangle; ils l'aident à se tenir debout. + +»_Le juge-président_.--Messieurs les jurés sont-ils unanimes dans leur +vote? + +»_Le président du jury_.--Unanimes. + +»_Le juge-président_.--John Brown, ici présent, est-il coupable ou non +coupable? + +»_Le président du jury_.--Coupable de trahison, de complot contre la +sûreté de l'État, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les +nègres, de meurtre au premier degré. + +»Brown a entendu sans émotion apparente ces réponses dont une seule +entraînerait la mort; il ramène froidement sur son épaule les plis de +son manteau, et s'assied. + +»M. Griswoold déclare qu'il a à déposer une motion pour suspendre +l'exécution du jugement, et la Cour en renvoie l'examen au lendemain +matin. + +»Le lendemain, 1er novembre, l'arrêt de mort fut porté, la condamnation +ne fut rendue publique que le 2 novembre. Le jour de l'exécution fut +fixé au 2 décembre. + +»Les jours suivants, les compagnons de Brown furent jugés à leur tour, +condamnés à mort comme lui, et leur exécution fut indiquée pour le 16 +décembre. + +»Brown attendit la mort avec calme. La curiosité américaine est +cruellement cynique; elle ne connaît ni réserve ni respect: Brown la +souffrit avec douceur, tout en disant quelquefois qu'il n'aimait pas à +être montré comme un singe. Il ne reçut pas seulement, il est vrai, des +visites d'ennemis. Madame Lydie-Marie Wild, célèbre abolitionniste de +Boston, demanda un sauf-conduit pour Charlestown et fut introduite dans +le cachot. Elle apportait à Brown un bouquet de fleurs d'automne, Brown +la pria de le suspendre aux barreaux de la fenêtre. La dame prit place à +côté du blessé, et, tout en tricotant, causa longuement avec lui. Elle a +dit depuis que jamais homme n'avait montré un esprit plus calme et plus +lucide. Comme elle lui demandait s'il ne craignait pas de perdre le +courage avec ses forces: + +»--La mort est peu de chose, répondit-il; le plus triste pour un homme +actif c'est d'être couché sur le dos estropié. Je ne pourrais jurer +qu'il ne m'arrivera pas quelque faiblesse; mais je ne crois pas qu'on +m'entende jamais renier mon seigneur et maître Jésus-Christ, comme je le +ferais en reniant mes principes.» + +»Les hurlements de la populace mirent fin à cet entretien. Elle avait +appris qu'un abolitionniste visitait Brown dans sa prison. Il fallut +faire partir la dame au plus vite. + +»A d'autres visiteurs Brown exprimait ses regrets de n'avoir pas +fortifié le pont: cela seul, disait-il, méritait la mort. Une de ses +opinions doit être remarquée. On l'interrogeait sur la doctrine de +l'_amalgamation_, doctrine timidement soutenue par quelques hommes qui, +aux États-Unis, osent prêcher l'union par mariage des blancs et des +noirs. + +»--Je ne suis pas pour l'amalgamation, répondit Brown, cependant, à +la rigueur, je préférerais de beaucoup qu'une de mes filles épousât un +nègre industrieux et honnête, qu'un blanc paresseux et mauvais sujet.» + +»On proposa au condamné les secours des pasteurs esclavagistes; +il montra sa Bible, qu'il n'avait pas quittée un seul +instant.--«Dites-leur, ajouta-t-il, de retourner chez eux lire leur +Bible. Je les estime comme gentlemen, mais comme gentlemen païens.» + +»Brown était congrégationaliste, une des mille sectes exclusives et +indépendantes de l'Union. + +»Quelques lettres du condamné, écrites à ce moment, feront mieux +connaître son individualité si fortement accusée.. + +»On verra qu'il n'oublie rien, qu'aucun des moindres détails de ses +affaires temporelles ne lui échappe, qu'il songe à tout ce qui peut +profiter à sa famille. Il se rappelle même que les habits d'un de ses +fils sont usés, et consacre une somme d'argent pour qu'il s'en achète de +neufs. + +»Il ne témoigne aucune inquiétude sur les souffrances qu'il pourra +endurer lors de sa strangulation; sa fin prochaine, loin de lui paraître +terrible, lui apparaît pleine de douceur. De même qu'un bon serviteur, +qui, après avoir bien et fidèlement servi son maître s'attend à une +récompense et enfin à se reposer de ses travaux, John Brown, qui a +combattu et pour son Dieu et pour l'humanité, aspire après le moment de +recevoir le prix dû aux saintes actions et de jouir du repos éternel des +justes. + +»Dans toute sa correspondance, il s'applaudit de ce qu'il a fait; il +est convaincu que sa vie ne pouvait être mieux employée qu'à soulager +l'infortune, à combattre l'injustice, à défendre l'opprimé, à punir +l'oppresseur, et croit qu'il aurait été coupable envers Dieu et envers +l'humanité s'il l'eût consacrée autrement qu'en travaillant à la +destruction de l'esclavage.» + +Tous ces mots italiques dans les lettres qui suivent, ont été soulignés +par John Brown lui-même. + + +Charlestown, comté de Jefferson. + +12 novembre 1859. + +«Cher frère Jérémie, + +»J'ai reçu votre bonne lettre du 9 courant, et vous en ai de grandes +obligations. Vous me demandez: _Puis-je quelque chose pour vous et pour +votre famille?_ + +»J'ai à répondre à cela que ma femme, mes fils et ma fille sont dans le +besoin, et que je désire qu'on leur remette, comme je tâcherai de vous +l'expliquer tout à l'heure, sans formalités légales, qui absorberaient +le tout, l'argent qui doit me revenir sur la succession de mon père. Les +vêtements d'un de mes fils sont tellement usés qu'il aura besoin d'un +bon habit pour l'hiver. Grâces aux bontés d'un ami, j'ai cinquante +dollars que j'enverrai sous peu à mon fils. Si vous pouvez le trouver, +je vous prie de lui avancer cette somme que je vous ferai remettre +ensuite par une voie sûre. Si j'avais les comptes de M. Thompson, +relativement à la succession de mon père, je saurais peut-être ce qu'il +m'est possible de faire; mais je ne possède pas la moindre note pour +me guider. Si M. Thompson veut me donner ces détails et garder mon +dividende en dédommagement de sa peine, je lui en aurai de grandes +obligations. Dans ce cas, envoyez-moi quelques notes de votre main. Je +me rétablis lentement et vois venir ma fin avec le plus vif plaisir, et +suis bien persuadé que je suis plus propre à être pendu qu'à toute autre +chose. + +»Que le Dieu tout-puissant vous bénisse et vous sauve tous! + +»Votre affectionné frère, + +»JOHN BROWN. + +»P. S. Dites à mes pauvres enfants de ne pas s'affliger un seul instant +à mon sujet. Quelques-uns d'entre vous vivront peut-être assez longtemps +pour voir le jour où ils n'auront point à rougir de leur parenté avec +le vieux Brown. Cela serait-il plus étrange que bien d'autres choses qui +sont arrivées? Je sens mille fois davantage le chagrin de mes amis +que le mien propre. Pour ce qui me concerne, _je le regarde comme un +bonheur. J'ai combattu pour la bonne cause_, et j'ai, il me semble, +_terminé ma carrière_. Veuillez montrer cette lettre à tous ceux de ma +famille que vous rencontrerez. + +»Mon amour à tous. Puisse Dieu, dans sa miséricorde, vous bénir et vous +sauver tous! + +»J. B.» + + +AU RÉVÉREND I. WAILL. + + +«Charlestown, 15 novembre. + +»Cher et fidèle ami, + +»Votre lettre si bonne et tant bien venue du 8 courant m'est parvenue à +temps. + +»_Je vous suis très reconnaissant_ pour tous vos bons sentiments à mon +égard, pour les conseils que vous me donnez et les prières que vous +faites à mon intention. Permettez-moi de vous dire ici que bien que _mon +âme soit parmi les lions_, je crois que _Dieu est avec moi dans tout_ +ce que je fais. Ne soyez donc pas surpris quand je vous dis que _je +suis plein de joie dans toutes mes tribulations_, et que je ne me sens +condamné ni par Celui dont le jugement est juste, ni par ma propre +conscience. Je ne me crois déshonoré ni par l'emprisonnement, ni par +les chaînes, ni par la perspective du gibet. Il m'a été permis, quoique +indigne, non seulement de _souffrir l'affliction avec le peuple de +Dieu_, mais d'avoir en outre de nombreuses et magnifiques occasions +de _prêcher la justice dans la grande assemblée_. Je suis fermement +convaincu que mes travaux ne seront pas tout à fait perdus. Mon geôlier, +sa femme et ses employés ont été extrêmement bons pour moi, et quoiqu'il +se soit montré un des plus braves parmi ceux qui _m'ont combattu, +maintenant_ on lui dit des injures à cause de son humanité. Autant que +j'ai pu l'observer, il n'y a que les braves qui puissent être humains +pour un ennemi abattu. _Les lâches prouvent leur courage par leur +férocité_, preuve qu'on peut fournir sans le moindre risque. Je regrette +de ne pouvoir vous raconter les visites intéressantes que j'ai reçues de +diverses sortes de personnes, surtout de membres du clergé. Le Christ, +ce grand capitaine de la Liberté aussi bien que du Salut, qui a commencé +sa mission en la proclamant, a jugé convenable de m'ôter l'épée d'acier +qu'il m'a confiée pendant quelque temps, pour m'en mettre une autre +dans la main, _l'épée de l'esprit_ Aussi je prie Dieu de faire de moi un +soldat fidèle en tout lieu où il lui plaira de m'envoyer, non moins sur +l'échafaud, qu'au milieu de mes plus chauds partisans. + +»Mon cher vieil ami, je puis vous assurer que je n'ai pas oublié notre +dernière entrevue, non plus que notre vue rétrospective de la route par +laquelle Dieu nous conduisait alors, et je bénis son nom de ce qu'il m'a +rendu digne d'entendre une seconde fois vos paroles d'espérance et +de consolation dans un moment où je suis au moins sur _le bord du +Jourdain_. Voyez le Pèlerin de Bunyan[13]. Puisse Dieu, dans sa +miséricorde infinie, nous permettre de nous réunir encore une fois sur +l'autre bord! J'ai souvent passé sous la verge de Celui que j'appelle +mon Père, et certes jamais fils n'en a eu plus besoin; j'ai pourtant +joui de la vie, parce qu'il m'a été donné de découvrir son secret +d'assez bonne heure. Ce secret a consisté à faire de la prospérité et +du bonheur d'autrui les miens propres, en sorte que j'ai eu réellement +beaucoup de prospérité. Aujourd'hui encore, je me réjouis à la pensée +des jours prochains où la _paix sur la terre et aux hommes de bonne +volonté_ dominera en tous lieux. Aucune idée de murmure ou d'envie ne +trouble ma sérénité. _Je louerai mon Créateur avec mon souffle_[14]. Je +suis l'indigne neveu du doyen John. Je l'ai beaucoup aimé, et, à cause +des chers amis que j'ai eus, je puis adresser ces mots à Dieu: _Ne +confonds pas mon âme avec celle des impies_. L'assurance que vous me +donnez des vives sympathies de mes compatriotes est bien douce à mon +coeur et m'engage à leur adresser une parole de consolation. + +[Note 13: _Le Pèlerinage du Chrétien vers l'Éternité_, ouvrage par John +Bunyan.] + +[Note 14: Premier vers d'un admirable cantique anglais, commençant +ainsi: + + _I'll praise my Maker with my breath,_ + _And when my voice if lost in death,_ + _Praise shall employ my noblest prouwers._ + +Ce qui signifie: + + Je louerai mon Créateur avec mon souffle, + Et quand ma voix sera perdue dans la mort, + La louange occupera mes plus nobles facultés.] + +»Aussi vrai que je crois fermement au règne de Dieu, je ne puis croire +qu'aucune des choses que j'ai souffertes ou que je suis appelé à +souffrir encore, soit perdue pour la cause de Dieu et de l'humanité. +Avant de commencer mon oeuvre à Harper's Ferry j'avais l'assurance que, +même au milieu de la plus mauvaise fortune, elle porterait des fruits. +J'ai souvent exprimé cette croyance, et, même aujourd'hui, je ne puis +imaginer aucune cause probable qui puisse me faire abandonner mon +espoir. Je ne suis en aucune manière désappointé pour la _chose +principale_. Je l'ai été _grandement_ pour ce qui me concerne moi-même +en ne voyant point se réaliser mes propres plans; mais à présent, je +me sens parfaitement rassuré là-dessus; car le plan de Dieu était +infiniment le meilleur, _sans nul doute_; autrement, j'aurais accompli +le mien. Si Samson n'eût pas manqué à sa résolution de ne pas dire à +Dalila d'où venait sa grande force, il n'aurait jamais probablement fait +écrouler le temple. Je n'ai rien dit à Dalila; mais j'ai été conduit à +agir d'une manière _tout opposée à mon meilleur jugement_, et si je n'ai +pas perdu mes deux yeux, j'ai, du moins, perdu mes deux nobles enfants +et bien d'autres amis. + +»Mais que la volonté de Dieu soit faite, et non la mienne. J'ai la ferme +espérance que, de même que cet esclave dont je parlais tout à l'heure, +je puis même encore, _à cause de la miséricorde infinie de Jésus-Christ, +mourir dans la foi_. Quant à l'heure et au genre de ma mort, je m'en +inquiète peu et _suis capable_ d'être tranquille, ainsi que vous +m'exhortez à l'être. + +»J'envoie, par votre intermédiaire, mes souhaits à madame Waill et à son +fils George, et à tous mes chers amis. Puisse le Dieu _des pauvres et +des opprimés_ être votre Dieu et votre Sauveur à tous. + +»Adieu, jusqu'_au revoir_, + +»Votre frère dans la vérité, + +»JOHN BROWN.» + + +Charlestown, 17 novembre. + +A *** + +«Mon cher et jeune ami, + +»J'ai reçu votre bonne lettre du 15 du courant; mais depuis je n'en ai +reçu aucune de vous. Je vous ai mille obligations, à vous et à votre +père, pour toutes vos bontés pour moi, surtout depuis mon désastre. +Puissiez-vous trouver en Dieu et en votre conscience une récompense +éternelle! Dites à votre père que je me sens rempli de joie, et que je +ne me trouve en aucune manière déshonoré par la prison, les fers et +la perspective prochaine de la potence. Les hommes ne peuvent ni +emprisonner ni enchaîner l'âme. Je marche avec plaisir au supplice de la +mort pour le rachat de millions d'hommes _qui n'ont pas de droits_, +et que cette grande et glorieuse république, que cette république +chrétienne a charge de respecter. Singulier changement en politique, +en morale, aussi bien qu'en religion depuis 1776! J'attends de _passer_ +dans l'éternité bienheureuse de Dieu, et suis fermement convaincu que +_ce monde doit passer_. + +»Adieu! Puisse Dieu répandre toutes ses bénédictions sur vous! + +»Votre ami, + +»JOHN BROWN.» + + +Prison de Charlestown, 18 novembre 1859 + +A L'HON. H. D. TILEN. + +«Cher monsieur, + +»J'ai reçu, le 23 du courant, votre bonne et consolante lettre. + +»Je ne trouve point de mots pour exprimer ma reconnaissance du grand +intérêt que vous me témoignez depuis mon désastre. + +»La majorité des hommes estime les actions et les _motifs_ des autres +d'après la somme de leurs succès dans les choses de la vie. D'après +cette règle j'ai dû être un des plus méchants et un des meilleurs des +hommes. Je ne prétends pas avoir été du nombre de ces derniers; c'est à +un tribunal impartial à décider si le monde en a été plus mauvais parce +que j'y ai vécu et y mourrai. Toute mes pensées se portent aujourd'hui à +me préparer pour un champ d'action différent de celui oh j'ai travaillé +jusqu'ici. Je suis, grâce au ciel, soulagé de la crainte que ma pauvre +femme et mes enfants ne tomberont pas immédiatement dans le besoin. +Puisse Dieu récompenser mille fois tout ce que des âmes généreuses ont +fait pour eux! + +»Depuis ma captivité, je me trouve heureux et calme, et c'est un grand +bonheur pour moi que de me sentir assuré qu'il _m'est permis de mourir +pour_ UNE CAUSE, et non simplement de payer la dette de la nature ainsi +que tous les hommes doivent le faire. Je sens pourtant que je suis bien +indigne de _cette grande distinction_. La manière particulière dont je +dois mourir _me donne peu d'inquiétude_. Je voudrais, cher ami, avoir +le temps et le talent de vous dire ce qui se passe _journellement_, je +pourrais presque dire à toute heure, dans cette prison, et si mes amis +pouvaient voir les scènes qui s'y passent dans l'ordre qu'elles sont +jouées, je crois qu'ils seraient convaincus que je suis ici ce que je +suis réellement. Toute la partie de ma vie maintenant écoulée ne m'avait +pas fourni les occasions que j'ai de plaider en _faveur de la justice_. +Aussi j'y trouve beaucoup de choses qui me réconcilient avec ma position +présente et la perspective que j'ai devant moi. Quelques personnes +peuvent me croire _un insensé_. Si je le suis, ma folie m'apparaît sous +la forme d'un rêve agréable. Aucunes visions ne me troublent, et quant +à mon sommeil, il est doux et paisible comme celui d'un joyeux petit +enfant. + +»Je prie Dieu de me maintenir dans ce même calme et charmant rêve +jusqu'au moment que je connaîtrai ces réalités «que les yeux n'ont +jamais vues, que les oreilles n'ont jamais entendues.» Je me suis à +peine aperçu que je suis dans les fers. Je suis convaincu que de ma vie +je n'ai été plus heureux. Je compte prendre la liberté de vous envoyer +quelques petits objets pour ceux de ma famille qui se trouvent dans +l'Ohio, que vous voudrez bien faire remettre à mon frère Jérémie quand +vous le verrez, ainsi que 15 dollars que je l'ai prié d'avancer à ceux +qui me sont chers. Pardonnez-moi pour toute la peine que je vous donne. +Sous ce pli vous trouverez une lettre pour mon frère Jérémie. + +»Votre ami dans la vérité, + +»JOHN BROWN.» + + +Brown écrivit beaucoup d'autres lettres encore qui toutes respirent, +avec le même calme, la même conviction politique, la même foi +religieuse. + +Sa mort produisit une sensation immense aux États-Unis. Dans le Nord, ce +fut un jour de deuil: + +Quelques extraits des journaux de l'époque l'attestent: + +Le _Cleveland Leader_ décrit ainsi le _Jour de Deuil_: + +«Le 2 décembre 1859 s'est ouvert par un temps sombre. Un voile épais +cachait l'azur du ciel; et la neige tombait en menus flocons, qu'un +vent vif chassait devant lui. La température tiède qui régnait la veille +s'était changée en une température d'hiver. + +»Un seul sujet occupait tout le monde: le martyre de John Brown, et le +temps sombre qui régnait semblait exprimer la douleur de chacun. + +Dans _Superior street_, Cleveland, flottait une bannière immense, bordée +de noir, sur laquelle étaient inscrits ces mots de Brown: «_Je ne crois +pas pouvoir mieux honorer la cause que j'aime qu'en mourant pour elle._» + +»Un grand nombre de magasins sont restés fermés pendant toute la +journée. + +»La _Melodian Hall_, où un meeting a eu lieu le soir du 2 décembre, +était tendue en noir. L'estrade et la galerie étaient recouvertes d'une +draperie en crêpe relevée par des rosettes blanches. Le lustre portait +également des insignes de deuil. + +»Au-dessus de l'estrade était une belle photographie du héros de +Harper's Ferry, entourée d'une guirlande de fleurs avec cette devise: + +AMICUS HUMANI GENERIS [15] + +[Note 15: Ami du genre humain.] + +»A la gauche du portrait se trouvaient ces mots:--_John Brown, le Héros +de 1859_. A droite:--_La fin couronna l'oeuvre. Si j'avais embrassé +la cause des grands, des puissants et des riches, personne ne m'eût +blâmé_,» paroles que le martyr a prononcées devant le tribunal de +Virginie. Plus loin on voyait encore:--_Son noble esprit fait trembler +les despotes et triompher la liberté_! + +»Le soir du meeting, la salle était comble et plus de 1,300 personnes se +trouvaient présentes. + +»_M. Toohey_ a ouvert la séance par ces mots: + +»Le sujet qui nous rassemble est solennel et significatif au dernier +point. Nous sommes en présence de la mort. La mort est toujours une +chose triste, car elle sépare les amis et laisse pendant un temps plus +ou moins long un grand vide dans le cercle des familles. Pourtant, quand +on vient à réfléchir que ceux qu'on pleure jouissent des félicités d'une +autre vie, que Dieu, dans sa sagesse, jugeant qu'une carrière a été +assez longue, y a mis un terme naturel, on finit par essuyer ses +pleurs.» + +»Mais il est aussi des temps où cette conviction n'apporte aucun +soulagement, et où l'âme se trouve sous la pression de quelque puissance +terrible, dont les ministres s'appellent Violence et Terreur. + +»Voilà où nous en sommes ce soir. Nous nous trouvons en présence de +la mort, de la terreur et de la violence. La frayeur s'empare de notre +esprit et confond notre jugement. Nous vivons dans un état de trouble +réel, c'est pourquoi nous sommes réunis à l'effet d'exprimer notre +sympathie pour les malheureuses victimes de l'oppression et pour nous +entendre sur l'avenir,--car toute oppression systématique, telle que +le Sud tient tant à maintenir, telle que la Virginie a autorisée et +sanctionnée aujourd'hui, rend toute harmonie politique impossible, +et renvoie bien loin ces paroles du Christ:--Paix sur la terre et bon +vouloir parmi les hommes.» + +Le préambule et les résolutions qui suivent ont ensuite été mis aux voix +et adoptés à l'unanimité: + +«D'autant que «l'Institution» a manifesté aujourd'hui de la manière +la plus déplorable ses funestes effets sur les «endroits de l'homme» +infligeant à Charlestown, en Virginie, la peine de mort à John Brown, en +violation à la doctrine de fraternité enseignée par Jésus-Christ, nous +adoptons les résolutions suivantes: + +»Le système de l'esclavage tel qu'il existe dans quelques États de la +Confédération américaine, n'est que l'expression du despotisme, qui ne +vit que de concessions et devient de plus en plus exigeant, il +compose, comme l'a dit John Wesley, «la somme totale de toutes les +scélératesses,» et on ne pourra y mettre fin que, pour nous servir d'une +expression favorite du Sud, «par la guerre au couteau, et le couteau +jusqu'au manche.» + +»Par suite de ce qui s'est passé à Harper's Ferry, où _un seul homme_ +a tenu tête à mille, et après l'affaire où _dix mille ont mis un seul +homme à mort_, les éperons doivent être arrachés des _chevaleresques +Virginiens_, les armes de l'État doivent être renversées, et, au lieu du +despote abattu à terre qu'elles représentent avec la devise _Sic semper +tyrannis_[16], leurs armoiries doivent être des chaînes, des menottes et +un Fils de la Liberté suspendu à un gibet avec cette divise «_Degeneres +animos timor arquit_[17].» + +[Note 16: Ainsi toujours pour les tyrans.] + +[Note 17: La peur a courbé leurs esprits dégénérée.] + +«Nous sommes parfaitement d'accord avec ces pères de la république +qui, avant l'adoption de la constitution et pendant qu'on la discutait, +s'écrièrent patriotiquement: «_Quelque désirable que puisse être l'union +avec les États du Sud, la conservation de nos libertés est encore plus +désirable._» Les circonstances nous ont de plus en plus convaincus +qu'un conflit est inévitable, et de deux choses l'une, il faut ou que +la liberté ou que l'esclavage disparaisse. Nous donc: _Périsse l'Union +plutôt que la liberté_! + +»Nous soutenons que toute secte qui sanctionne ou justifie un +gouvernement qui autorise l'esclavage et rend disons le meurtre légal, +est barbare, et renferme le complément de toutes les infamies. + +»John Brown qui, pendant sa vie, a été une épine dans le côté de +l'oppresseur, est devenu pour celui-ci, par sa mort, plus terrible +qu'une armée puissante, et son bourreau même (le Gouverneur Wise) a fait +son plus bel éloge en disant: «C'est l'homme le plus intègre, le plus +véridique, le plus courageux que j'aie jamais rencontré.» + +»Quoique nous pleurions le trépas de la victime, nous sommes convaincus +que sa mort attirera la confusion sur ses ennemis, et contribuera plus à +renverser les barrières de l'esclavage qu'une longue vie consacrée à la +philanthropie et une mort paisible au sein de sa famille. Honneur à +sa mémoire! La postérité lui élèvera un monument qui existera aussi +longtemps que la Liberté.» + +_Le juge Spalding_ a ensuite harangué le meeting. Nous choisissons les +passages suivants de son discours: + +«John Brown est mort ce matin à onze heures sur un échafaud virginien. +Il est mort en héros,--fidèle à sa cause, fidèle à sa conscience, fidèle +à Dieu. + +»Le pouvoir exécutif de Virginie a-t-il étranglé la Liberté en même +temps que sa victime? (_Des cris de: Non! Non!_) + +»Non, continue l'orateur; non la Virginie n'a pas étranglé la Liberté. +Elle a fait tout le contraire. Dans leur aveuglement, les hommes du Sud +ont poussé en avant le glorieux Char de la Liberté par les mêmes moyens +qu'ils avaient employés pour enrayer ses roues. + +»Si nous insistons sur l'abolition de l'esclavage, nous ne devons point +déplorer sa mort. En donnant sa vie au bourreau, John Brown a fait une +oeuvre immense, et son martyre sur l'autel de l'esclavage donnera un +élan prodigieux à la cause de la Liberté universelle. + +»On peut différer d'opinion quant aux moyens employés par John Brown +pour faire triompher la cause où il s'est engagé; mais nous ne devons +considérer que les motifs qui l'ont fait agir. Son but, il n'en faisait +aucun mystère, était de briser tous les jougs, de secourir tous les +opprimés. + +»Il a vu que l'esclavage est entièrement une question de force +matérielle, et que, sous le point de vue du droit, il est tout aussi +naturel que les noirs soient maîtres que serviteurs. Il a vu les plaines +du Sud arrosées du sang de ceux qui les cultivent; il a vu le monument +de la Liberté élevé par ses pères sur le point d'être abattu par un +millier de misérables tyrans, qui couvent le despotisme dans leurs +plantations. + +»Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui écrivait ces +mots six jours avant sa mort; «C'est une grande consolation pour moi +qu'il me soit permis de mourir pour une _cause_,» dût mourir comme un +criminel? (_Non, non_, s'écrie l'auditoire en masse.) + +»Son nom sera immortel; mais il est fâcheux de voir à côté du sien celui +de Henry-A. Wise.» + +_Le juge Linden_ s'est ensuite exprimé ainsi: + +«Compatriotes, je laisse aux autres la tâche de vous parler. Je suis +trop agité par ce qui est arrivé aujourd'hui pour vous faire un long +discours. Je vous dirai pourtant quelques mots. + +»J'ai connu John Brown depuis de longues années Nos relations ont été +intimes et confidentielles, et je puis dire que, dans toute ma carrière, +je n'ai jamais rencontré un homme plus intègre, plus sincère, plus noble +de caractère. J'ai connu bien des hommes vertueux; je n'en ai jamais +rencontré un qui méritât mon respect autant que John Brown. Et c'est +de cet homme que la Virginie a fait un brigand! Mais la postérité ne le +jugera pas ainsi. Elle mettra son nom à côté de ceux d'Algernon Sydney, +John Hampden, de Russell, d'Emmett, et de cette armée de martyrs qui +se sont opposés à la continuation des crimes que leur génération avait +légalisés. + +»Le moment n'est peut-être pas encore arrivé de bien juger le crime +commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache, +le bûcher et le gibet ont précipités dans la tombe, combien en est-il +dont les nobles actions ont été comprises et appréciées par ceux-là même +qui respiraient le même air, qui se chauffaient en même temps qu'eux aux +rayons du même soleil? C'est la postérité qui juge ces actes. + +»Tout en différant d'avec John Brown sur les moyens de tuer l'esclavage, +je me fais cette question: Ne suis-je pas peut-être du nombre de cette +multitude poltronne qui, dans tous les siècles, a faussement jugé les +actes des bienfaiteurs de l'humanité? + +»De la sincérité des motifs de John Brown, personne ne peut douter. +C'est le désir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme +chrétien et comme homme qui l'a conduit au gibet. Il était du petit +nombre de ceux de ce pays qui osent voir l'esclavage tel qu'il est. +Il n'avait aucun parti à soutenir, à plaire à aucune église qui prêche +l'esclavage, à ménager aucun ami commettant cette iniquité nationale, +et aucun intérêt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le +crime. Il a vu l'esclavage sous un point de vue tel que nous ne l'avons +jamais vu, il a vu les horreurs du «système» qu'aucune langue n'a jamais +pu décrire complètement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les +avons jamais senties. + +»John Brown, possédant ce sentiment de justice, et allant, en vrai +soldat de Christ, tout droit à son but, pouvait-il échapper au gibet +virginien? Il n'avait qu'un moyen à sa disposition, celui d'attaquer de +front cette scélératesse gigantesque et de périr. C'est ce qu'il a fait. +Nous élevons nos enfants de manière à leur faire subir un jour le sort +de John Brown. Si nous agissons autrement, il nous faut renverser notre +code moral, oublier tous les dogmes de nos pères sur les Droits de +l'homme, changer nos enseignements religieux; car, il n'y a aucune +littérature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que +cet inexorable despotisme n'ait proscrit de ce pays républicain. Chaque +année, le Moloch de l'esclavage demande de nouvelles victimes pour son +sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux +d'entre tous. Qui a oublié ce noble martyr Torry, qui, poussé par +les mêmes motifs qui ont fait agir John Brown et ses nobles fils, fut +condamné dans la fleur de son âge à pourrir dans un cachot du Sud! On +n'a pas oublié non plus ce noble marin, le capitaine Walker, qui, +pour avoir écouté le récit des misères d'un pauvre esclave et l'avoir +protégé, fut marqué d'un fer chaud à la joue. + +»Je n'ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages +que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les États à +esclaves, simplement parce qu'ils aimaient la liberté et haïssaient +l'oppression. On les a fouettés, marqués de fers chauds et jetés dans +des cachots, et, dans ce moment, des centaines de nos compatriotes, dont +le seul crime est d'être nés dans les États du Nord et d'avoir les idées +des gens du Nord, sont chassés de leurs demeures dans le Sud, comme +indignes de faire partie de la charmante société qu'enfante l'esclavage. +A moins que nous n'ayons perdu tout sentiment de honte, cet état de +choses ne peut durer. + +»Je vous dis, et vous le savez, que dans quinze États de l'Union il +existe un despotisme plus terrible qu'en Autriche ou en Russie, et qu'on +peut s'exprimer plus librement à Vienne et à Saint-Pétersbourg que dans +ces quinze États. + +»Avant de finir, je vous raconterai une nouvelle infamie commise par +les gens du Sud. Dans une foire de bestiaux, tenue récemment dans la +Caroline du Sud, on a offert un prix _à celui qui présenterait deux +esclaves nouvellement importés d'Afrique_. Ces esclaves ont été +présentés par un individu, et l'État de la Caroline a donné pour prix à +ce pirate un vase en argent.» + +_Le Rév. W.-H. Brewster_ s'adresse alors au meeting. Nous extrayons les +passages suivants de son discours:-- + +«Il y a des moments où le silence est beaucoup plus éloquent que les +discours les plus approfondis, et où les expressions les mieux choisies +et les plus fortes n'expriment que faiblement les douleurs de l'âme. + +»Pourquoi cette salle tout habillée de deuil? Pourquoi cette réunion +immense? Aujourd'hui tous les yeux on été dirigés vers le même point; +deux hommes ont occupé toutes les pensées,--deux hommes bien différents, +il est vrai, pour le caractère, pour la position et pour l'Histoire. +L'un est gouverneur, l'autre était un captif; l'un le bourreau, l'autre +la victime! L'un était sur l'échafaud, l'autre _dessous_, car l'échafaud +sur lequel John Brown s'est si héroïquement tenu est infiniment plus +élevé que les aspirations d'êtres tels que Wise. + +»Je sais qu'il y a dans cette ville des hommes assez vils et assez +serviles pour chercher à jeter du ridicule sur cette assemblée. Comment +n'en serait-il pas ainsi! Ne s'en trouva-t-il pas, il y a dix-huit cents +ans, qui insultaient Jésus allant au Calvaire, et qui criaient Aha Aha! +en passant au pied de sa croix? Mais que nous importe ce que font ou ce +que disent ces hommes? John Brown et ses actes sont trop grands, trop +élevés pour que leur venin les atteigne. L'homme, cet homme est le héros +que nous pleurons aujourd'hui,--qui a dit quatre jours avant sa mort: +«Je suis reconnaissant de ce qu'il me soit permis de mourir pour _une +cause_ et de ne pas payer purement à la nature ce que tous les hommes +lui doivent,»--cet homme, dis-je, est immortel. + +»Regardez John Brown, lisez ses lettres, lisez son éloge fait par +Wise lui-même, et puis rougissez de honte en pensant qu'au milieu du +dix-neuvième siècle, l'Amérique dresse un échafaud pour cet homme. Mais +la postérité lui élèvera des statues, et le temps viendra que le marbre +le plus blanc ne sera pas cru assez pur pour recevoir le nom du vieux +héros du Kansas.» + +_M. C.-H. Langston_, homme de couleur, a fait un discours remarquable, +dont voici quelques extraits:-- + +«_Messieurs et Mesdames_,--Je suis fâché de ne pouvoir vous apostropher, +comme ceux qui m'ont précédé sur cette estrade, par le nom de _Chers +compatriotes. Ma condition exceptionnelle dans ce pays de CHAÎNES et +de TORTURES m'empêche de vous donner ce nom si doux_. + +.................................................................... + +»Voyons, pour commencer ce que les hommes les plus éminents de tous les +siècles et de tous les pays ont dit de l'esclavage:-- + +»Moïse.--Celui qui dérobera un homme et le vendra sera mis à mort. + +»Salomon.--N'envie point l'oppresseur, et ne marche point dans ses +sentiers. + +»Socrate.--L'esclavage est un outrage à la nature. + +»Cicéron.--D'après les lois immuables de la nature tous les hommes sont +nés libres et égaux, et cette loi assujettit tous les hommes. + +»Platon.--L'esclavage est la plus complète de toutes les iniquités. + +»John Wesley.--L'esclavage est l'ensemble de toutes les scélératesses. + +»Patrick Henry.--Donnez-moi la liberté ou la mort. + +»Jefferson.--Tous les hommes sont nés égaux et ont reçu du Créateur le +droit inaliénable à la vie et à la liberté. + +»_John Brown_, à ses juges.--Je suis ici pour avoir voulu débarrasser +les esclaves de leurs fers. S'il me faut donner ma vie pour les +exigences de la loi, s'il faut que je mêle davantage mon sang avec le +sang de mes fils et celui de millions d'autres dans ce pays d'esclavage, +ainsi soit-il. + +...................................................................... + +»Je suis tout étonné de me trouver ici. Je n'aurais jamais cru avoir +occasion d'honorer la mémoire d'un blanc américain. Comment pourrais-je +pleurer la mort d'aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrais-je +oublier les maux que les Américains blancs ont infligés à ceux de +ma race? Nous avons été, moi et les miens, volés, vendus, achetés, +torturés, assassinés; nos mères, nos soeurs, nos femmes ont été +insultées, outragées, dégradées, et, il faut bien le dire, presque toute +la nation américaine a prêté la main à ces infamies. + +»Mais John Brown fait exception. Pour lui, tous les hommes blancs et +noirs étaient frères. Je trouve dans le héros de Harper's Ferry l'ami +du genre humain. Il ne connaissait pas, lui, des distinctions de peau, +parmi les créatures de Dieu. Il croyait ce que lui disait sa Bible, +«que Dieu a mis le même sang dans les veines de tous les peuples de la +terre.» Il croyait à l'égalité de tous les hommes, à la fraternité qui +doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit à la liberté, +que ce droit est inaliénable, et que nulle loi, nulle constitution, +nulle religion ne peut la ravir même au plus humble de tous les hommes. +John Brown a passé sa vie à réaliser cette doctrine; il a sacrifié sa +vie pour elle. Voilà pourquoi je me trouve ici. Voilà pourquoi j'honore +sa mémoire et pleure sa mort cruelle et prématurée. Je dis donc sans +crainte d'être démenti qu'il est le seul citoyen américain qui ait agi +strictement selon la Déclaration de l'Indépendance. + +»Un écrivain distingué a dit dernièrement: «John Brown croyait en la +fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel +Turner et Washington.» Cet écrivain se trompe, John Brown ne pouvait +reconnaître, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel +Washington est tellement honoré, même canonisé dans ce pays. John Brown +ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n'a combattu qu'en +faveur des droits des blancs, pendant que le général Turner est mort +ignominieusement crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir +combattu pour l'affranchisse-ment des noirs. Entre Washington et +Turner il n'y a nul point de comparaison. Le héros de Harper's Ferry +connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte +du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi +j'honore sa mémoire. + +»J'honore l'héroïque vieillard, parce qu'il a travaillé, vécu et est +mort pour les malheureux, les opprimés, les pauvres. Il a dit aux +bourreaux qui le jugeaient: + +«La Bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les +liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essayé de faire. Je crois +qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaillé dans l'intérêt de l'homme +méprisé. Si j'avais combattu en faveur des riches, des puissante ou de +ceux qui s'appellent grands; si j'eusse tenté, en sacrifiant ce que +j'ai sacrifié, de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs +soeurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un +dieu; mais parce que j'ai voulu arracher l'opprimé à la tyrannie, je +suis un criminel.» + +»Ah! si John Brown eût combattu en pays étranger en cherchant à arracher +un Grec à la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de +l'Autriche, et fût tombé entre les mains des ennemis de ces peuples, on +eût tenu des meetings en sa faveur dans toute l'étendue de notre pays +de «chaînes et de menottes». Les journalistes auraient écrit des choses +admirables, que la tribune aurait répétées. Nos églises, abandonnées +de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adressé au Ciel +de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation, John +Brown eût-il été en pays étranger et fait prisonnier, le Congrès s'en +serait mêlé. On aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger +sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'opprimé et l'esclave, tout +ce que cette république «chrétienne» a pu lui offrir a été une sanglante +capture, un simulacre de jugement, un échafaud! + +»J'honore encore John Brown, parce qu'il ne connaissait ni la religion, +ni les prêtres, ni le dieu des possesseurs d'esclaves. Lorsqu'un de ces +ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme, +Brown lui dit; «_Laissez-moi; nous ne servons pas le même Dieu_.» +Quand un autre de ces «sépulcres blanchis» chercha à lui prouver que +l'esclavage est d'institution divine, Brown lui dit: «_Vous ne savez pas +l'ABC du christianisme_.» Allez étudier le code divin. Je vous respecte +comme _gentleman_, mais gentleman païen.» + +»J'honore John Brown, parce qu'il repoussait ces hypocrites, ces +«sépulcres blanchis,» cette «génération de vipères.» + +»Mais, hélas! son noble coeur a cessé de battre. Il est mort, _mort +assassiné_ aujourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont +les coupables? Quelles sont les mains qui dégouttent de son sang? Est-ce +le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui +a capturé et tué John Brown? Non, c'est notre «_glorieuse Union_» qui +a versé son sang. C'est, pour me servir des paroles de Garrison, le +résultat de votre «convention avec la mort,» de votre «contrat avec +l'enfer». Votre constitution fédérale s'engage à protéger le Sud contre +toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des +philanthropes du Nord volent au secours des opprimés du Sud, vous payez +des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre +union avec l'esclavage. + +»N'est-ce point avec les baïonnettes et les sabres achetés et payés de +votre argent, que l'immortel Brown a été capturé? Les carabines qui ont +logé neuf balles dans le corps de Stevens n'étaient-elles pas placées +dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars +par mois? L'arsenal n'a-t-il point été pris par les soldats de marine +des États-Unis? Les héros blessés n'ont-ils point été, tout écharpés et +ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des États-Unis? +Vous avez tous aidé à commettre le crime. Le sang de Brown et de ses +nobles fils soit sur vos têtes! + +»Je vous dis, moi, que l'esclavage amènera la perte des États-Unis. +S'il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste, elles +disparaissent, ou sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que +les conséquences de l'esclavage ne s'arrêtent plus à la population noire +de ce pays; la question se rattache même aux blancs, et tout homme qui +pense se demande souvent:--Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientôt le +citoyen comme il a atteint l'esclave? Les blancs qui se croient si +forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre à jouir +d'aucune liberté réelle tant que les noirs porteront leurs lourdes +chaînes. Il faut que la Liberté rogne d'un bout du pays jusqu'à l'autre, +ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, fléchissent sous le +joug de la tyrannie. + +»Cet état de choses ne peut durer. Il faut que l'esclavage disparaisse +des États-Unis, ou que, comme John Brown, la Liberté meure étranglée. +La liberté et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en +antagonisme perpétuel, et, de même que certains métaux ne peuvent +s'allier, quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière +avec les ténèbres, réunir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez +combiner les éléments de la liberté et de l'esclavage.» + +»Une quête en faveur de la veuve et des enfants du supplicié a été faite +à la fin de la séance, et a produit plusieurs centaines de dollars.» + +En Europe, la voix du grand poète à qui nous avons eu l'honneur de +dédier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta un souffle de +l'avenir une terrible prédiction malheureusement réalisée aujourd'hui. + +Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. Victor +Hugo adressa vainement, hélas! à la république fédérale. + +«Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se +lève dans l'esprit, Washington. + +»Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment: + +»Il y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne, +comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure +des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme +libre, John Brown a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est +un devoir sacré, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer +l'oeuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. +Puritain, religieux, austère, plein de l'Évangile, _Christus +nos liberavit_, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri +d'affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas +répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown, +abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté; +il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont +tombés morts à ses côtés; il a été pris. C'est ce qu'on nomme l'Affaire +de Harper's Ferry. + +»John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens, Stephens, +Coppie, Green et Coppeland. + +»Quel a été ce procès? disons-le en deux mots: + +»John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un +coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, +entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses +deux fils morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant +à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre; la «justice» pressée +et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge +Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés, +production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge +écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la +cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés si l'on +tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois[18] +condamnations à mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point +passé en Turquie, mais en Amérique. + +[Note 18: Beaucoup de détails manquaient au moment où M. Hugo a écrit ce +morceau. Il y eut cinq condamnations à mort.] + +»On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde +civilisé. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de +Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurés possesseurs d'esclaves, +et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a +quelqu'un. + +»Le regard de l'Europe est fixé en ce moment sur l'Amérique. + +»John Brown, condamné, devait être pendu le 2 décembre (aujourd'hui +même). + +»Une nouvelle arrive à l'instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra +le 16. + +»L'intervalle est court. D'ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps +de se faire entendre? + +»N'importe; le devoir est d'élever la voix. + +»Un second sursis suivra peut-être le premier. L'Amérique est une noble +terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous +espérons que Brown sera sauvé. + +»S'il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur +l'échafaud, quelle chose terrible! + +»Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement (car les rois s'en vont +et les peuples arrivent, on doit la vérité aux peuples), le bourreau +de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le +gouverneur Wise, ni le petit État de Virginie; ce serait, on frissonne +de le penser et de le dire, la grande République américaine tout +entière. + +»Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la +vénère, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul +État ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici +l'intervention fédérale est évidemment de droit. Si non, en présence +d'un forfait à commettre et qu'on peut empêcher, l'union devient +complicité. Quelle que soit l'indignation des généreux États du Nord, +les États du Sud les associent à l'opprobre d'un tel meurtre; nous +tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole +démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; +si l'échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l'histoire +incorruptible, l'auguste fédération du Nouveau Monde ajouterait à toutes +les solidarités saintes une solidarité sanglante; et le faisceau radieux +de cette république splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet +de John Brown. + +»Ce lien-là tue. + +»Lorsqu'on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du +Christ, a tenté, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir +égorgé par la République américaine, l'attentat prend les proportions +de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une +gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme +l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent +même elle dépasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du +progrès, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son +front l'immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, +car on recule épouvanté devant l'idée d'un si grand crime commis par un +si grand peuple! + +»Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute +irréparable. Il ferait à l'Union une fissure latente qui finirait par +la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât +l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ébranlerait toute +la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre +gloire. + +»Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière +humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste +s'obscurcirait le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la +délivrance par la Liberté. + +»Quant à moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, +ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes +devant le grand drapeau étoilé du Nouveau Monde, et je supplie à mains +jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République +américaine, soeur de la République française, d'aviser au salut de la +loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant +échafaud du 16 décembre et de ne pas permettre que sous ses yeux, et +j'ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit +dépassé. + +»Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus +effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus. + +»VICTOR HUGO.» + + + + +------------------------------------------------------+ + | NOTE DU TRANSCRIPTEUR | + | | + | Pour plus de renseignements sur le personnage de | + | John Brown, le lecteur aura plaisir à consulter | + | l'Encyclopédie Wikipedia: | + |http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)| + +------------------------------------------------------+ + + + TABLE + + + I. Les Fiancés. + II. La Vengeance des esclavagistes. + III. Formation d'un État américain. + IV. Le Kansas et les Brownistes. + V. L'Expédition. + VI. A Lawrence. + VII. L'Évasion. + VIII. Le Camp de Brown. + IX. Les Maîtres de l'esclave. + X. Les Maîtres de l'esclave (Suite). + XI. Pauvres nègres. + XII. Les Libérateurs. + XIII. Fuite et Poursuite. + XIV. Jules Moreau et Bess Coppeland. + XVI. La Ferme de Kennedy. + XVII. L'Affaire d'Harper's Ferry. + XVIII. Le Procès. + XIX. Les Condamnés, le supplicié et les deux amantes. + XX. Dénouement. + Notes sur John Brown. + + + ____________________________________________________ + Châteauroux.--Typog. et Stéréotyp. A. Nuret et Fils. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le gibet, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GIBET *** + +***** This file should be named 18404-8.txt or 18404-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18404/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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