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+The Project Gutenberg EBook of Le gibet, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le gibet
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18404]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GIBET ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
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+
+ COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+
+
+
+ LE GIBET
+
+ PAR
+
+ EMILE CHEVALIER
+
+
+
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEURS
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+A
+
+MON CHER E. FILLASTBE,
+
+La nouvelle édition de ce livre dont Victor Hugo avait daigné prédire le
+succès vous est due.
+
+N'est-ce point vous, en effet, cher ami, penseur profond, physiologiste
+éclairé, médecin de haute distinction, qui nous avez appris que le mot
+si terriblement cru de Bichat: «Le coeur est un muscle creux», trouvait
+son application, non seulement dans la chirurgie, mais souvent dans la
+pensée intime des êtres humains les plus aimant et dans la rigoureuse
+acceptation des faits des peuples les mieux doués pour éclairer le monde
+au flambeau de la liberté, de la philanthropie, de la fraternité.
+
+Cordialement à vous,
+
+H.-E. CHEVALIER.
+
+Paris, le 4 décembre 1878.
+
+
+
+
+ LE GIBET
+
+
+
+
+ I
+
+ LES FIANCÉS
+
+
+Par une glace, placée au-dessus du piano, Rebecca vit entrer Edwin dans
+le parloir.
+
+Son coeur battit avec force; un éclair traversa ses yeux; elle rougit
+beaucoup, mais son corps ne fit aucun mouvement, et elle continua de
+déchiffrer sa partition comme si rien de nouveau ne lui fût arrivé.
+
+Sans remarquer l'émotion qui l'avait agitée, Edwin courut à elle en
+s'écriant d'une voix troublée:
+
+--Rebecca! ma chère Rebecca!
+
+Les doigts de la jeune fille ne quittèrent point les touches de son
+instrument; cependant elle tourna lentement la tête, et, d'un ton froid:
+
+--Ah! c'est vous, Edwin! dit-elle.
+
+Frappé par la sécheresse de cette réception, il s'arrêta court au milieu
+de la pièce.
+
+--Je croyais, miss Rebecca... balbutia-t-il.
+
+Mais elle l'interrompt avec une vivacité fiévreuse:
+
+--Vous pouvez retourner d'où vous venez, monsieur!
+
+Edwin pâlit; un frisson parcourut ses membres. Sentant qu'il chancelait,
+il s'appuya à un guéridon.
+
+Rebecca semblait avoir oublié sa présence, et elle tracassait son piano
+avec plus d'ardeur que jamais.
+
+Pendant quelques minutes, nulle parole ne tomba de leurs lèvres: la
+jeune fille jouait un morceau du célèbre opéra de Balfe, _Bohemian
+Girl_. Le jeune homme se demandait s'il devait se retirer ou rester.
+
+Mais, fiancé depuis sa plus tendre enfance à Rebecca, élevé près d'elle,
+connaissant la fougue de son tempérament et la bonté de son coeur, il ne
+pouvait croire qu'elle fût à jamais fâchée contre lui, bien qu'elle eût
+des motifs pour lui en vouloir. Aussi, surmontant sa douleur, il brusqua
+une explication.
+
+--Je vous prie de m'entendre, dit-il.
+
+Elle ne répondit point.
+
+Edwin continua:
+
+--Des affaires d'une grande importance m'ont forcé d'être absent plus
+longtemps que je ne supposais...
+
+--Et quelles affaires? demanda Rebecca d'un ton ironique.
+
+Sans doute il ne s'attendait pas à cette question soudaine, car il
+demeura muet.
+
+De nouveau, Rebecca s'était retournée aux trois quarts, et, la main
+gauche frémissante encore sur son piano, la droite occupée à relever une
+boucle de cheveux, elle répétait:
+
+--Quelles affaires?
+
+--Des affaires sérieuses, je vous l'ai dit, ma chère, fit-il à la fin.
+
+Elle sourit dédaigneusement.
+
+--Il s'agissait, reprit Edwin, d'une transaction fort grave.
+
+--Ne pourrait-on savoir quelle était la nature de cette transaction fort
+grave?
+
+--Oh! je n'ai rien de caché pour vous, dit-il en baissant les yeux.
+
+--Alors, parlez.
+
+--J'ai été chargé d'accompagner des marchandises très précieuses au
+Canada.
+
+--Très précieuses, en vérité! dit-elle en haussant les épaules.
+
+--Je vous assure, ma chère Rebecca...
+
+--Ne mentez pas, Edwin! s'exclama-t-elle en se levant tout d'un coup; ne
+mentez pas! Malgré l'amour que vous prétendez avoir pour moi et malgré
+vos serments, au lieu de songer à votre avenir, à amasser quelque
+bien pour vous établir, vous avez encore travaillé pour ce parti
+abolitionniste que je déteste!
+
+A ces mots, Edwin changea de couleur. Il ouvrit la bouche pour
+protester; mais l'impérieuse jeune fille s'écria aussitôt:
+
+--N'essayez point de nier; votre conduite infâme nous est connue. Et
+souvenez-vous que je ne serai point la femme d'un homme qui cherche à
+semer la division dans l'Union américaine.
+
+--Qui donc vous a appris?... murmura Edwin confus.
+
+--Tenez, lisez ce journal; il vous édifiera sur votre propre compte.
+
+Et Rebecca indiqua par un geste, le _Saturday Visitor_, étalé sur le
+guéridon près duquel se tenait son fiancé.
+
+Celui-ci prit le journal et lut ce qui suit:
+
+«Par une froide et sombre soirée du mois passé, on frappa à coups
+redoublés à la porte d'une maison habitée par M. Edwin Coppie et
+sa mère, dont l'habitation est située sur la limite de l'Iowa et du
+Missouri. Mme Coppie fut ouvrir.
+
+Un homme noir, robuste, d'une haute taille, entra; puis après lui,
+un second, un troisième; enfin, huit nègres se trouvèrent presque
+subitement dans cette demeure isolée. Mme Coppie était glacée de
+frayeur. Ce ne fut qu'au bout de quelques instants que son fils parvint
+à la rassurer. Pendant ce temps-là, les noirs, qui n'étaient autres que
+des esclaves fugitifs, restèrent immobiles et silencieux. L'effroi de
+la vieille dame s'étant dissipé ils demandèrent si M. Edwin Coppie, sur
+l'assistance et l'hospitalité duquel on leur avait dit qu'ils pourraient
+compter, n'était pas là?
+
+»--C'est moi, dit Edwin, et je ne tromperai pas vos espérances.
+
+»Puis il les conduisit dans une chambre confortable, où il leur apporta
+du pain, de la viande et du café. Les nègres se restaurèrent, et,
+quelques minutes après, tous, excepté leur guide, un mulâtre, dormaient
+d'un profond sommeil, étendus sur le plancher.
+
+»Cet homme raconta les aventures de sa petite caravane, composée
+d'esclaves du Bas-Missouri. Ses compagnons et lui arrivaient, dit-il,
+après avoir voyagé toutes les nuits pendant deux semaines. La veille,
+ils avaient traversé une petite rivière qui charriait des glaçons,
+et dont les eaux étaient tellement accrues qu'elles étaient devenues
+presque un fleuve.
+
+»--Quand nous nous sommes enfuis, continua-t-il, nous venions d'être
+vendus, j'allais être emmené loin de l'État du Missouri, alors que
+j'étais sur le point de me marier et que ma prétendue était condamnée à
+rester dans cet État.
+
+»--Mais, observa Coppie, vous vous êtes séparé de votre fiancée pour
+vous sauver?
+
+»--J'espère bien, répondit-il, qu'elle sera avec moi aussitôt que je le
+voudrai.
+
+»Et son visage s'anima d'une expression singulière.
+
+»Les fugitifs ayant pris quelque repos, le guide, qui se nommait Shield
+Green, les éveilla pour qu'ils continuassent leur route. On était à leur
+poursuite. Edwin Coppie leur donna une voiture, et ils s'acheminèrent
+vers le Canada. Peu de temps après leur départ arrivèrent huit hommes à
+cheval. Ils étaient armés de carabines, pistolets, couteaux, et suivis
+d'un limier qui avait traqué les pauvres évadés jusqu'à cette distance.
+Il n'était pas encore jour quand ces chasseurs de chair humaine firent
+halte chez Coppie et reprirent la trace des fuyards. Un domestique de la
+maison, qui connaissait mieux le pays que les premiers, fut dépêché en
+toute hâte, par Edwin, afin de prévenir les malheureux nègres.
+
+»Pour ceux qui se figureraient la position des poursuivants et des
+poursuivis, ce fut une journée d'inquiétude et de souhaits fervents.
+On craignait que les fugitifs ne fussent rattrapés. Ces pauvres gens
+ignoraient que les traqueurs fussent si près d'eux. Vers midi, ils
+s'arrêtèrent pour dîner. Mais, comme ils se mettaient à table, le
+messager, qui devait leur donner l'alarme, atteignit l'auberge où ils
+s'étaient arrêtés.
+
+»Aussitôt, ils se remirent en marche. Vers deux heures, Coppie les
+rejoignit lui-même, par des chemins détournés, et leur proposa de les
+mener au Canada. Les nègres acceptèrent avec joie cette obligeante
+proposition. Et Edwin se mit en tête de la bande qui se composait de
+toute une famille, nommée Coppeland, et du mulâtre Green.
+
+»Cependant leurs persécuteurs étaient toujours sur la piste. Descendant
+devant une maison suspecte, ils la forcèrent et la fouillèrent de la
+cave aux combles. Heureusement pour les noirs que là, ces ennemis de
+leur race firent une sieste, et rafraîchirent leurs chevaux.
+
+»Les fugitifs gagnèrent de l'avance: ils se réfugièrent, vers le soir,
+dans une forêt de pins.
+
+»Le limier flairant l'empreinte de leurs pas n'en reprit pas moins la
+piste. Déjà il s'approchait de la retraite où ces infortunées créatures
+se tenaient tapies; ses aboiements féroces faisaient retentir tous
+les échos de la forêt et déjà on entendait le galop des chevaux des
+chasseurs, quand Edwin, poussé par son ardent amour de l'humanité, se
+jeta sur le chien et lui enfonça un couteau dans le coeur.
+
+»La nuit était venue; étrangers à la contrée, les esclavagistes,
+n'entendant plus la voix de leur limier qui avait roulé mort sur le sol,
+craignirent de tomber dans une embuscade et tournèrent bride.
+
+»Le lendemain et les jours suivants, ils recommencèrent la chasse avec
+un autre chien. Mais ce fut en vain. Conduits par le brave Edwin Coppie,
+les nègres parvinrent à gagner le Canada, où ils sont maintenant en
+sûreté.
+
+»Au nombre des fugitifs, il en était un qui se faisait remarquer par
+sa réserve et la délicatesse de ses formes; l'étoffe de ses vêtements
+d'homme n'était pas d'une qualité ordinaire. Cet esclave était une
+femme. Certaines gens prétendent, et c'est notre avis positif, que
+c'était la fiancée du mulâtre Shield Green, s'enfuyant au Canada pour
+s'y marier religieusement avec l'époux de son choix; mais les journaux
+du Sud et tous les partisans de l'esclavage voudraient faire croire que
+cette négresse, connue sous le nom de Bess Coppeland, entretenait des
+relations intimes avec Coppie. Cette odieuse calomnie retombera bientôt
+sur ceux qui l'ont forgée Nous engageons toutefois, nous qui avons le
+bonheur de parler dans un État libre, nous engageons l'excellent
+et courageux jeune homme à prendre des mesures pour échapper au
+ressentiment des odieux propriétaires d'esclaves. [1]»
+
+[Note 1: Historique.]
+
+Tandis que Coppie parcourait des yeux l'article du _Saturday Visitor_,
+Rebecca étudiait sa physionomie.
+
+Il était de taille moyenne, de mine énergique, audacieuse. La franchise
+accentuait ses traits; l'enthousiasme leur prêtait son coloris. Il
+ignorait l'art de dissimuler ses impressions; car, à chaque moment, il
+s'agitait, faisait un mouvement de la tête ou du corps, comme pour dire:
+ceci est juste, cela est faux.
+
+Parvenu au dernier paragraphe, ses sourcils se froncèrent; il frappa du
+pied avec violence et murmura:
+
+--Les imbéciles! les menteurs!
+
+Puis, il rejeta le journal sur le guéridon.
+
+Rebecca s'était remise au piano. Mais sa pensée vaguait ailleurs. Elle
+promenait distraitement ses doigts sur le clavier.
+
+A son tour, Edwin Coppie la contempla quelque temps en silence.
+
+Type de l'Américaine du Sud, Rebecca Sherrington avait le teint
+olivâtre, légèrement empourpré sur les joues, une de ces carnations
+voluptueuses comme les aimait le pinceau prométhéen de Murillo: cheveux
+noirs, luisants ainsi qu'une grappe de raisin de Corinthe aux rayons du
+soleil; yeux plus noirs, plus brillants encore; front étroit,
+quoique bombé et agréable, mais dénotant une fermeté poussée jusqu'à
+l'entêtement; nez droit, un peu sec dans ses lignes, lèvres petites,
+méprisantes, ensemble du visage dur quand une pensée aimable n'en
+adoucissait pas l'expression ordinaire.
+
+Le buste était de formes grêles; les extrémités fines, souples,
+annonçaient une souche aristocratique.
+
+Rebecca descendait effectivement d'une famille de lords anglais, qui
+avait émigré en Amérique, quelques années avant la révolution de 1776.
+
+Son grand-père, frère cadet de lord Sherrington, avait jadis possédé
+un grand nombre d'esclaves dans la Virginie. Lors du soulèvement des
+Bostonnais, il se rangea du côté des sujets restés fidèles à la couronne
+de la Grande-Bretagne. Le triomphe des républicains et la proclamation
+de l'Indépendance à Philadelphie, l'ayant ruiné, il se réfugia dans
+le désert et fut un des premiers pionniers qui défrichèrent le
+Haut-Mississipi.
+
+C'était un homme fier, confit en morgue et qui inculqua à son fila
+unique, Henry Sherrington, ses fausses doctrines sur les rapports des
+hommes entre eux.
+
+Quoique la fortune ne lui eût pas souri, celui-ci éleva sa fille Rebecca
+dans les mêmes principes. Et, lorsqu'on 1846 le territoire sur lequel il
+s'était établi, après son père, comme fermier, fut admis parmi les États
+de l'Union sous le nom de d'Iowa, il fit tous ses efforts pour y faire
+reconnaître et sanctionner l'esclavage des nègres.
+
+Si les tentatives d'Henry Sherrington échouèrent, il n'en demeura pas
+moins un négrophobe fanatique. Sa femme et sa fille partageaient tous
+ses sentiments à cet égard. Ils habitaient Dubuque, la plus vieille
+ville de l'Iowa, fondée en 1786 par les Français qui ont, comme on le
+sait, découvert et colonisé,--malheureusement sans profit,--la plus
+vaste partie de l'Amérique septentrionale.
+
+De bonne heure,--et suivant l'usage du pays,--on avait fiancé Rebecca à
+Edwin Coppie, jeune homme de bonne famille, dont les parents résidaient
+dans un village voisin.
+
+Mais le père d'Edwin étant mort, sa mère alla se fixer sur une propriété
+qu'ils possédaient près de l'État de Missouri.
+
+C'était à l'époque où recommençait le différend entre les
+abolitionnistes du Nord et les esclavagistes du Sud.
+
+Edwin prit parti pour les premiers. Rebecca en fut informée; elle lui
+fit de vifs reproches. Emporté par un amour que la séparation avait
+attisé, le jeune homme pensa d'abord qu'il pourrait faire bon marché
+de ses convictions et promit à sa fiancée de s'éloigner de la lutte
+politique. Mais il comptait sans la générosité de son âme; et, au
+mois de février 1854, il arrachait,--comme on l'a vu par l'article du
+_Saturday Visitor_, toute une bande de nègres, aux fers et aux infamies
+de la servitude. Cette action héroïque, il l'avait accomplie, non
+seulement en dépit de sa tendresse pour Rebecca, mais au péril de ses
+jours; car, outre qu'il est défendu dans la république fédérale, même
+par la Constitution des États libres, de donner aide et secours aux
+esclaves marrons, les propriétaires de nègres usent fréquemment de
+sanglantes représailles contre ceux qui fournissent à leur bétail humain
+les moyens de s'échapper.
+
+Au moment où nous le présentons à nos lecteurs, Edwin Coppie arrivait du
+Canada, où il avait réussi à conduire ses protégés, et où ils étaient
+à l'abri de leurs bourreaux:--le traité d'Ashburton, conclu entre
+l'Angleterre et les États-Unis; s'opposant à l'extradition des esclaves
+qui sont parvenus à passer dans les possessions britanniques de
+l'Amérique septentrionale.
+
+Comme l'affaire avait eu lieu loin de Dubuque, notre bon jeune homme
+ne soupçonnait pas qu'elle y fût déjà divulguée, et il se flattait, en
+prévenant cette révélation, d'atténuer l'effet qu'elle produirait dans
+l'esprit de miss Sherrington et de ses parents.
+
+Malheureusement pour lui, les journaux publics l'avaient devancé.
+
+Il ne lui restait donc plus qu'à confesser bravement son crime et à en
+demander pardon. Aussi se disposait-il à le faire avec la candeur qui
+lui était habituelle, quand M. Sherrington entra dans le parloir.
+
+
+
+
+ II
+
+ LA VENGEANCE DES ESCLAVAGISTES
+
+
+M. Henry Sherrington était un homme d'une stature élevée, mince, quoique
+sanguin. Dans sa fille, il retrouvait son image exacte, morale aussi
+bien que physique: même hauteur, même dureté, même emportement.
+
+--Bonjour, master Edwin, dit-il en s'avançant vers Coppie.
+
+Le jeune homme lui tendit la main. Mais le père de Rebecca feignit de ne
+pas remarquer son mouvement.
+
+--Nous avons donc fait encore une équipée, continua-t-il en se laissant
+tomber dans un _rocking chair_.
+
+La jeune fille cessa de tourmenter son piano et se mit à feuilleter des
+cahiers de musique.
+
+--Je confesse, dit humblement Edwin, que je me suis laissé entraîner...
+
+--Par votre goût pour les princesses d'ébène! s'écria sèchement Rebecca.
+
+--Oh! miss Sherrington! miss Sherrington! supplia Coppie.
+
+--Vous nous avez cependant donné votre parole, master Edwin, reprit
+sévèrement le nouveau venu.
+
+--C'est vrai, monsieur; mais...
+
+--Mais monsieur s'est entiché d'une peau noire, insinua Rebecca avec
+plus de dépit peut-être qu'elle n'en aurait voulu montrer.
+
+--Pouvez-vous supposer, miss?...
+
+--Je ne suppose rien. Les faits sont là.
+
+Et de son index, la jeune fille désigna le journal.
+
+--Mais cette gazette n'affirme point; au contraire. D'ailleurs...
+
+--Oh! je sais bien que vous n'êtes pas embarrassé pour trouver une
+excuse, dit Rebecca. Enfin, vous êtes libre, M. Coppie, je ne vous
+blâme point de mettre vos dispositions chevaleresques au service des
+négresses. Mais alors, monsieur, vous devriez avoir la discrétion de ne
+vous pas présenter dans les maisons honorables et honnêtes.
+
+Ces mots furent prononcés avec une amertume qui déconcerta tout à fait
+le jeune homme.
+
+--Oui, honorables et honnêtes, ma fille a raison, répéta M. Sherrington
+en se balançant dans sa berceuse.
+
+--C'est donc un congé? murmura Edwin.
+
+Rebecca ne répondit point. Mais son père prit la parole pour elle:
+
+--Je crois, dit-il, que vous devez le considérer comme tel.
+
+--Mais, monsieur! mais, mademoiselle! s'écria Edwin d'un ton
+profondément ému, je vous jure qu'à ma place vous en eussiez fait tout
+autant. Ils étaient si malheureux ces pauvres gens... la jeune fille
+surtout...
+
+Cette dernière réflexion arrivait mal à propos. Elle acheva d'exaspérer
+la bouillante Rebecca.
+
+--Osez-vous bien, s'écria-t-elle impétueusement, osez-vous bien défendre
+cette créature en ma présence! Avez-vous le dessein de m'insulter?
+
+--Moi! moi, vous insulter! O Rebecca, vous êtes injuste! proféra Edwin
+en tombant aux pieds de la jeune fille. Ignorez-vous que je vous aime
+depuis l'enfance, que je vous respecte comme la plus belle, la plus
+pieuse, la meilleure des femmes; que je donnerais gaiement ma vie pour
+vous éviter le plus léger chagrin...
+
+--Vous le prouvez joliment! dit-elle avec aigreur et en se levant.
+
+--Prenez, s'il vous plaît, une autre position, master Edwin, dit M.
+Sherrington. Vos procédés sont messeyants.
+
+--Monsieur s'imagine sans doute être dans une société africaine, reprit
+Rebecca de sa voix cruellement railleuse.
+
+--Vous ne voulez donc pas m'entendre? dit Coppie en l'arrêtant par le
+bras, après s'être relevé.
+
+--Non.
+
+--Quoi! Rebecca...
+
+--Monsieur! fit-elle avec un geste de superbe intraduisible.
+
+Un nuage couvrit le front du jeune homme.
+
+--Ne vous souvient-il plus, Rebecca, que je vous ai sauvé la vie ce jour
+où vous patiniez sur le Mississipi, et où la glace se brisa sous vos
+pieds? Dois-je vous le rappeler? s'écria-t-il sourdement.
+
+La jeune fille baissa la tête et demeura comme clouée sur place.
+
+--Bon, bon, s'interposa M. Sherrington. Si nous sommes vos débiteurs,
+nous saurons nous acquitter envers vous, master Edwin.
+
+Déjà celui-ci se reprochait la vivacité de son apostrophe.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, un cri involontaire; mais croyez que l'excès de
+mon amour pour miss Rebecca seul l'a arraché. Depuis mon bas âge ne me
+suis-je pas habitué à la considérer comme ma prétendue? N'ai-je point
+appris à estimer les mille qualités qui la distinguent et en font
+l'ornement de son sexe? Aujourd'hui j'arrive; j'accours plutôt, après
+avoir accompli un acte que je juge bon avec la plupart des hommes,
+quoique vous le considériez mauvais avec beaucoup de gens fort sensés et
+fort recommandables; je rêve au bonheur de revoir ma fiancée; je forme
+cent projets de félicité pour elle et pour moi, et voilà que subitement,
+violemment, vous glacez ma joie par votre froideur, vous me précipitez
+du paradis dans l'enfer...
+
+Ce disant, la voix de Coppie s'était attendrie; des larmes coulaient
+lentement de ses yeux et tombaient, brûlantes, sur la main de Rebecca
+qu'il avait prise dans la sienne.
+
+Cette main, la jeune fille la retira en tremblant; et, avec un effort
+pour dissimuler l'émotion qui la gagnait, elle dit à Edwin:
+
+--Si mon père veut vous pardonner?...
+
+--Eh bien? fit-il passionnément.
+
+--Je suis, répondit-elle, soumise à sa volonté.
+
+--Vous me pardonnerez aussi!
+
+--Je ferai suivant ses désirs, repartit quelque peu sournoisement
+Rebecca en sortant du parloir, dont elle referma la porte sur elle.
+
+Les jambes croisées l'une sur l'autre, le haut du corps penché en
+arrière, M. Sherrington avait assisté à la fin de cette scène en
+contemplant attentivement le plafond.
+
+Le brave esclavagiste préparait un discours en trois points, pour
+prouver à son gendre futur l'excellence de ses doctrines.
+
+--Voyons, maître Edwin, asseyez-vous là et causons un peu, dit-il, quand
+Rebecca fut partie.
+
+Coppie prit le siège qui lui était indiqué, et son interlocuteur
+poursuivit:
+
+--Je vous réitérerai d'abord ce que je vous ai dit plus d'une fois: je
+ne donnerai jamais ma fille à un de ces misérables abolitionnistes
+du Nord, pour plusieurs raisons, maître Edwin. Je n'aime ni les
+républicains, ni les démocrates; petit-fils d'un lord d'Angleterre, d'un
+membre de la Chambre haute, je mentirais à mon sang, à mes traditions de
+famille, si je mésalliais mes enfants. Quoique vous ne soyez pas d'aussi
+bonne maison que nous, j'ai jadis jeté les yeux sur vous, parce que vous
+compter des gentilshommes parmi vos aïeux; puis enfin parce que, sans
+vous, ma fille...
+
+--Passons, monsieur, passons, je vous prie, dit modestement Edwin.
+
+--Bien, mon ami. Cependant, malgré ce service inappréciable que vous
+nous avez rendu, je vous déclare que si vous ne changez pas complètement
+vos opinions, Rebecca ne sera point à vous.
+
+Coppie tressaillit, et, pour se donner une contenance, se mit à examiner
+les dessina du tapis étendu sur leurs pieds.
+
+--Oui, continua M. Sherrington, je l'aimerais mieux morte que mariée
+à un abolitionniste. Ce sont les abolitionnistes qui ont provoqué la
+séparation de ce pays d'avec la mère patrie. Ce sont eux qui l'infectent
+de théories fausses, perverses, funestes au sens moral, subversives de
+l'ordre public; eux qui le pousseront à sa perte, malgré les apparences
+d'une prospérité trompeuse, si on n'arrête à temps leurs exécrables
+progrès. Qu'avez-vous à dire d'ailleurs contre l'esclavage? N'a-t-il
+pas toujours existé chez tous les peuples du monde? Dieu ne l'a-t-il pas
+consacré? La Bible ne vous l'apprend-elle pas? La religion catholique
+l'approuve comme la religion protestante. Les Espagnols, et après eux
+les Portugais, firent des esclaves dans l'Amérique méridionale. Si notre
+glorieuse Elisabeth d'Angleterre arma le premier navire chargé de
+faire la traite des noirs, le pape qui trônait alors ai Rome bénit
+l'expédition, et il n'y eut pas, depuis jusqu'à ce fauteur de troubles,
+ce George Washington...
+
+--Ah! monsieur, respectez au moins la mémoire du plus vertueux, du plus
+sage des hommes, s'écria Coppie, incapable de se contenir davantage.
+
+--Eh bien, master Edwin, ce sage, ce vertueux George Washington, comme
+vous le qualifiez, était propriétaire d'esclaves. Non seulement ce grand
+émancipateur se garda bien d'en affranchir un seul, mais il sanctionna
+l'esclavage des nègres par un article de sa trop fameuse constitution.
+
+--Mais, monsieur, vous vous trompez!
+
+--Que je me trompe ou non, répliqua hautainement M. Sherrington, votre
+Washington conserva tous ses esclaves après la proclamation de la
+constitution. A ses yeux, le nègre était un être inférieur, peu
+au-dessus de l'animal. Il pensait qu'on le pouvait donner, troquer
+ou vendre, et, pardieu, il avait raison! Qui est-ce donc qui me
+contredira?
+
+Coppie avait grande envie de répondre; mais l'intérêt de son amour lui
+commanda le silence. Il se tut, et Sherrington reprit après une pause:
+
+--Revenons à vous, master Edwin. Je veux bien admettre que la jalousie
+de ma fille à l'égard de cette négresse est puérile; je veux bien aussi
+ne voir dans votre échauffourée qu'une folie déjeune homme; je me plais
+à croire que l'expérience, aidée de mes raisonnements, finirait par
+refroidir votre cerveau brûlé; je ne vous donne même pas deux ans de
+séjour dans un État à esclaves pour être tout à fait de mon avis, car
+vous remarquerez que les nègres sont cent fois plus heureux que les
+domestiques blancs, et que les premiers, confortablement nourris,
+chaudement vêtus et abrités maintenant, mourraient de faim ou de froid
+ai on leur rendait la liberté. Faits pour servir, ils sont incapables de
+se gouverner eux-mêmes. Ce sont des brutes sur le sort desquels l'Europe
+s'apitoie sottement et sans connaissance de cause.
+
+--Cependant, hasarda timidement Edwin, l'ouvrage de madame Beecher Stow,
+traduit dans toutes les langues...
+
+--Case du père Tom! riposta véhémentement M. Sherrington; une
+exagération greffée sur un mensonge!
+
+--Néanmoins, objecta encore Coppie....
+
+--Brisons là ou je me fâche! tonna son interlocuteur.
+
+Un moment après, il dit d'un air plus calme:
+
+--Vous renoncez à vos idées absurdes, n'est-ce pas, master Edwin? J'en
+exige le serment sur les Saints Évangiles. Puis, à cette condition,
+vous pourrez espérer la main de Rebecca. Mais avant, mon jeune
+ami, occupons-nous de votre situation. Vous n'êtes pas riche, bien
+qu'intelligent, actif et vigoureux. On ne se met pas en ménage sans
+avoir une somme suffisante pour satisfaire aux besoins de celle qu'on
+épouse. Jusqu'à présent, vous vous êtes fort peu occupé de votre avenir.
+Il est temps d'y songer. Que comptez-vous faire?
+
+--Monsieur, répondit Coppie, je me propose d'aller au Kansas.
+
+--Bien, et dans quel but?
+
+--Le pays est neuf; je pense qu'en m'avançant vers le territoire
+indien, et jusqu'au Mexique, je gagnerai de l'argent dans la traite de
+pelleteries.
+
+--Hum! commerce bien usé, fit M. Sherrington en hochant la tête.
+
+--J'ai, continua Edwin, un millier de dollars en espèces. Avec cette
+somme, j'achèterai de la bimbeloterie....
+
+--Et combien présumez-vous que rapportera ce commerce?
+
+--Il y a des chances à courir, dit le jeune homme; mais si la fortune
+m'est favorable, j'espère porter mon capital à dix ou douze mille
+piastres dans deux ou trois ans.
+
+--Dans trois ans donc, dit M. Sherrington. Mais vous répudierez vos
+rêves abolitionnistes?
+
+Coppie éluda la réponse par une nouvelle question:
+
+--Me sera-t-il permis de voir miss Rebecca avant mon départ?
+
+--Non, dit son interlocuteur, elle est indisposée contre vous. Je lui
+offrirai vos excuses. Partez, jeune homme; vous avez ma parole, je
+compte sur la vôtre; dans trois ans vous nous revenez avec dix mille
+dollars, un esprit plus rassis, la ferme résolution de soutenir le grand
+parti du Sud, et vous épousez ma fille.
+
+Là-dessus le père de Rebecca se leva et tendit la main à Coppie.
+
+Cette façon sommaire de le renvoyer était trop dans les usages
+américains pour que celui-ci songeât à s'en offenser. Saisissant donc
+cordialement la main de M. Sherrington, il la serra avec effusion, et
+sortit de la maison.
+
+On était à la fin de mars. Il faisait un temps doux et humide. Des toits
+des maisons, chargés de neige, l'eau dégouttait avec un bruit monotone
+et, par intervalle, un son sourd et prolongé se faisait entendre:
+c'était une avalanche arrachée, par le dégel, au faîte de quelque
+édifice qui venait s'abattre dans la rue en s'éparpillant en un
+tourbillon de poussière nacrée.
+
+La moiteur de l'atmosphère avait revêtu les murailles et les arbres
+d'une couche de givre aussi blanche que l'albâtre. On eût dit que la
+cité tout entière était construite en stuc.
+
+Cependant, depuis quelques jours, le Mississipi avait rompu sa prison
+de glace, et il roulait avec fracas ses eaux jaunâtres chargées de
+banquises.
+
+La navigation était rouverte de Dubuque à l'embouchure du fleuve.
+
+Edwin Coppie acheta une pacotille de couteaux, haches, fusils,
+couvertures, verroteries, etc., chez divers importateurs de la ville,
+embarqua le tout sur le _Columbia_, magnifique bateau à vapeur qui
+desservait les rives du Mississipi entre Dubuque et Saint-Louis; puis il
+prit, le soir même, passage à son bord pour Burlington, bourgade assez
+importante, non loin de la frontière des États de l'Iowa et du Missouri.
+
+La traversée s'opéra sans encombre; le lendemain matin, il arrivait à
+Burlington.
+
+L'eau était toujours tiède et le soleil brillait d'un pur éclat.
+
+Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, Coppie loua un traîneau et ordonna
+au _charretier_ de le conduire chez sa mère, qui résidait à trente
+milles de là, sur la rivière des Moines.
+
+Quoiqu'une épaisse croûte de neige s'étendît à la surface de la terre,
+les chemins étaient mauvais, défoncés, _parsemés de cahots_, comme
+disent les Canadiens-Français. Aussi, le véhicule marchait-il avec
+une lenteur désespérante pour Edwin, qui avait hâte d'embrasser son
+excellente mère, dont il était séparé; depuis plus d'un mois.
+
+La nuit vint, déployant son linceul sur les campagnes. L'attelage et le
+cocher étaient fatigués; celui-ci maugréait entre ses dents et jurait
+à tout instant qu'il n'irait pas plus loin; celui-là bronchait à chaque
+pas et refusait d'avancer.
+
+Tout à coup, au détour d'un bois, une clarté immense déchira les
+ténèbres.
+
+--Mon Dieu! fit Edwin en fouillant l'horizon du regard; mon Dieu! on
+dirait que c'est un incendie... que notre maison est en feu!
+
+Et s'adressant à l'automédon;
+
+--Fouettez vos chevaux! il y a cinq dollars pour vous!
+
+Dix minutes après, le traîneau arrivait sur le théâtre de l'embrasement.
+
+Coppie ne s'était pas trompé: la métairie qu'il occupait avec sa mère
+achevait de s'abîmer dans un océan de flammes.
+
+Sur un pin gigantesque, devant la porte de l'habitation, on avait cloué
+un écriteau.
+
+Aux lueurs rougeâtres de la conflagration, le jeune homme y lut ces mots
+tracés en caractères sanglants:
+
+ AINSI SERONT PUNIS LES TRAITRES A LA
+
+ CAUSE DU SUD.
+
+ EDWIN COPPIE, PRENDS GARDE A TOI!
+
+L'amant de Rebecca Sherrington, après s'être assuré que sa mère n'avait
+pas été la proie du fléau destructeur et qu'elle était réfugiée au fort
+des Moines, à quelques lieues de distance, grimpa sur le pin, décrocha
+l'écriteau, le retourna, le fixa à la même place, et avec un morceau de
+charbon arraché aux décombres de la ferme, il écrivit:
+
+ QUE LES TRAITRES A LA CAUSE DU NORD
+
+ PRENNENT GARDE A EDWIN COPPIE!
+
+
+
+
+ III
+
+ FORMATION D'UN ÉTAT AMÉRICAIN
+
+
+On sait assez, en Europe, avec quelle rapidité fabuleuse augmente la
+population dans la plupart des cités des États-Unis; ainsi celle de
+New-York a plus que doublé durant les dix dernières années; aujourd'hui,
+en y joignant Brooklyn, son faubourg naturel, on peut, sans exagération,
+la porter à près d'un million d'âmes; Buffalo, qui n'existait pas au
+commencement de ce siècle, en compte actuellement plus de cent mille;
+et Chicago, simple poste de commerce indien en 1831, devenu ville et
+possédant cinq mille habitants en 1840, en renferme à présent deux cent
+mille environ dans son enceinte. Et ce ne sont pas là des exceptions:
+presque toutes les métropoles de l'Amérique septentrionale peuvent
+s'enorgueillir de progrès aussi remarquables.
+
+Mais ce que l'on sait généralement moins, c'est la merveilleuse activité
+qui change, dans cinq ou six ans, une portion considérable,--disons
+grande comme la France, par exemple,--du désert américain eu une contrée
+fertile, sillonnée de chemins de fer, de routes, de canaux et parsemée
+de villages florissants. La transformation tient du prodige. D'un été
+à l'autre, ce territoire de chasse inculte, que seul le mocassin de
+l'Indien ou du trappeur blanc avait foulé jusque-là, ce territoire,
+hérissé de forêts vierges ou perdu sous d'interminables prairies
+mouvantes (rolling prairies),--semblables aux ondes de la mer,--est
+devenu méconnaissable. Les arbres centenaires sont tombés sous la hache
+du bûcheron; le feu a nivelé le sol; avec le mélancolique Peau-Rouge,
+les bêtes fauves ont fui vers le Nord, pour faire place à l'envahissante
+civilisation de l'homme blanc; plus de wigwam en cuir; peu de huttes en
+branchages; mais partout des cabanes en troncs d'arbres croisés les
+uns sur les autres; partout des constructions naissantes; partout la
+propriété individuelle qui se substitue à la propriété commune; voici
+des bornes, voici des clôtures de rameaux; ici commence à pousser
+une haie; un mur s'élève là-bas! Déjà, au milieu de ce groupe de
+maisonnettes, blanchies à la chaux, et sur le bord de cette belle
+rivière où fume et ronfle un bateau à vapeur, amarré à une grossière
+charpente, quai provisoire, déjà j'aperçois monter vers le ciel un
+bâtiment de grave et simple physionomie. C'est un temple chrétien;
+chaque dimanche, les hommes y viendront prier et remercier l'Être
+suprême; chaque soir les enfants y viendront apprendre à être hommes.
+Le village est au berceau encore, mais demain il sera formé; il aura son
+école, son académie, son institut; je ne parie pas de son commerce, car
+il est très prospère. Les enseignes, que je vois au front des maisons,
+ce bruit de forge, ce mouvement près du steamboat, cette gare de railway
+que l'on construit à côté, l'annoncent éloquemment. Mais après-demain,
+le village aura reçu son incorporation. Il prendra le nom de cité, et
+cité complète, ma foi: vous y trouverez dix hôtels de premier ordre,
+vingt journaux, deux ou trois banques, des églises pour divers cultes,
+des salles de lecture, des collèges, des promenades, des édifices
+publics, toutes les choses nécessaires à la vie policée, sans parler
+d'une foule de lignes télégraphiques, qui vous mettront en rapport
+immédiat avec toutes les parties habitées du Nouveau Monde.
+
+Nouveau; oui, il l'est, car là s'établit, s'agrandit une société
+nouvelle, qui n'a rien de nos préjugés, rien de nos conventions, et
+que vainement nous cherchons à prendre pour modèle de nos théories
+politiques. Le Nouveau Monde suit sa destinée. Il a une civilisation
+complètement différente de la civilisation européenne, parce qu'il n'en
+a ni le passé, ni les traditions indéracinables.
+
+Ici, l'homme repose sur la famille; là, il n'a d'appui qu'en Dieu et
+en lui-même. Ses liens de parenté il les a brisés, il les brise en
+émigrant. Aussi a-t-il, en général, une croyance plus sincère, plus
+absolue dans l'Éternel. Seul, à qui demanderait-il du courage, des
+consolations, sinon au Créateur de toutes choses? Sa foi politique,
+qu'on ne l'oublie pas, il la puise dans sa foi religieuse. C'est ce
+qui fait la force de la première; c'est ce qui fait que tous les
+ébranlements donnés, dans les États du Nord, au moins au gouvernement
+républicain, ne parviendront pas à le renverser. L'égalité règne sans
+partage, parce que, indépendamment du manque d'ascendants, chaque colon
+a eu, et a, sur cette terre neuve, besoin, en arrivant, de confondre son
+intelligence, ses forces et ses travaux avec ceux de ses voisins.
+
+Ceci me ramenant sur mes pas, je me permettrai quelques pages
+d'observations sur la colonisation dans l'Amérique septentrionale; aussi
+bien pourront-elles être de quelque utilité à certains esprits inquiets
+que pousse le désir d'aller tenter fortune dans l'autre hémisphère.
+
+Je le dis tout d'abord: en principe, je ne suis pas opposé à
+l'émigration. D'ailleurs, elle est une nécessité ou une fatalité, comme
+il plaira. La surabondance de la population, sur un point quelconque du
+globe, amène le débordement. C'est une règle de physique élémentaire.
+En outre l'histoire des races humaines et des civilisations nous apprend
+que l'homme marche sans cesse à la conquête du sol; car, comme toute
+chose, le sol est soumis à la triple loi de Jeunesse, Maturité,
+Vieillesse. Après avoir longtemps fécondé la végétation, l'humus
+s'épuise et cesse de produire. Il faut des siècles pour qu'il recouvre
+ses puissances premières. Les steppes de l'Asie, les déserts de
+l'Afrique l'attestent, sans mentionner la campagne de Rome et les
+environs de Madrid, jadis si fertiles, aujourd'hui peu productifs,
+surtout les derniers, devenus presque un désert.
+
+Aussi, quand le rendement de sa terre n'est plus en rapport avec ses
+besoins, l'homme la quitte, il en va chercher une autre. On vient
+réclamer à l'Amérique le suc nourricier de ses immenses territoires.
+Il faut avouer qu'elle est prête à recevoir des millions de nouveaux
+individus et à leur accorder un bien-être matériel dont ils ne jouissent
+pas toujours en Europe. Mais à quel prix?
+
+Voyous un peu. Un homme seul fera peu ou rien en Amérique; je parle du
+cultivateur, car c'est à lui que je m'intéresse. Les artisans ont des
+chances plus ou moins heureuses. Le tailleur de pierre, le maçon, le
+serrurier, le mécanicien, le fondeur peuvent se tirer d'affaires, et,
+avec de l'économie, amasser, en quelques années, un joli pécule; mais,
+s'ils ne connaissent pas l'anglais, ils courent grand risque de végéter
+misérablement. C'est le lot à peu près inévitable des gens ayant des
+professions dites libérales. Quant au Canada, où la langue française est
+partiellement en usage, il offre si peu de ressources que les habitants
+passent chaque année par milliers aux États-Unis, où ils trouvent de
+meilleurs salaires et une liberté d'action plus large. La désertion est
+telle, dans les rangs de la race franco-canadienne, que la législature
+en a pris de l'inquiétude et s'occupe de trouver un remède à ce mal
+incurable, suivant moi, tant que la forme du gouvernement n'aura pas
+subi de modifications radicales. La dette publique frappe de près de
+2,000 francs, chaque tête d'habitant. Les droits sur les importations
+sont de 58 à 100 pour cent. Les vins, eau-de-vie, par exemple,
+sont cotés 100 pour cent à la douane. Les taxes municipales sont en
+proportion. A Montréal, une simple chambre, recevant l'eau par des
+tuyaux de l'aqueduc, paie au delà de 35 francs par an au trésor de la
+ville. Je laisse à juger!
+
+Revenant au cultivateur, répétons qu'un homme seul n'a que faire en
+Amérique. S'il est décidé à émigrer, ce doit être avec sa famille. Plus
+cette famille sera nombreuse, plus il sera en état de prospérer. Mais,
+avant de partir, avant de dire adieu à ce cher foyer dont nous ne nous
+éloignons jamais sans un profond serrement du coeur il aura dû compter
+ses forces, calculer ses capacités, soumettre à un examen sévère
+ses facultés physiques, morales et celles des êtres destinés à
+l'accompagner. Il ne va point à une terre de Chanaan, qu'il y songe, et
+l'exode une fois ouvert ne devra plus se fermer pour lui! S'il n'est
+pas doué d'une constitution robuste, pouvant résister à toutes les
+intempéries; s'il ne sait commander à la faim, à la soif; s'il n'est
+prêt à accepter gaiement les plus rudes fatigues du corps, à exposer un
+coeur inaccessible aux plus foudroyantes émotions, si, en un mot, il ne
+porte sur sa poitrine le _triple airain_ dont parle le poète, qu'il
+se garde de franchir l'Atlantique! Le dénûment, la mort l'attendent au
+delà.
+
+J'irai plus loin, et dirai franchement au cultivateur alléché par les
+récits des pseudo-trésors que l'on trouve à chaque pas en Amérique:--Si
+voulant venir ici vous y vouliez venir avec l'idée de retourner quelque
+jour en Europe, croyez-moi, n'abandonnez pas le toit de vos pères,
+votre champ, vos amis. Vous lâcheriez la proie pour l'ombre j'ai
+personnellement exploré le pays du 30° latitude jusqu'au 65°,
+c'est-à-dire depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'au delà du lac
+d'Arthabaska, sur le territoire de la compagnie de la baie d'Hudson, et
+j'ai vu beaucoup de Français, beaucoup de malheureux:--malheureux, parce
+qu'ils songeaient constamment à rentrer dans leur patrie. Cette pensée,
+cette aspiration les paralysait.
+
+En Amérique, pour réussir, vous êtes tenu d'apporter une santé à toute
+épreuve, une invincible ardeur au travail, des muscles d'acier, un
+esprit inflexible comme le bronze, une volonté qui ne s'oublie
+jamais. Sachez que vos habitudes, vos usages, votre nourriture, votre
+habillement changeront complètement. Vous renoncerez au vin, à la bière
+et aux spiritueux, à moins que vous ne vouliez vous empoisonner avec cet
+extrait d'orge étiqueté whiskey, ou ce composé délétère baptisé gin, qui
+l'un et l'autre renferment des quantités considérables de strychnine.
+Ces horribles breuvages sont un fléau pour l'Amérique Aussi les
+effroyables calamités qu'ils engendrent à toute heure ont-elles provoqué
+des mesures législatives, comme les lois de tempérance et d'abstinence.
+Le malheureux adonné à ces boissons est bientôt atteint du _delirium
+tremens_ qui l'emporte avec la rapidité de l'éclair. Fortuné est-il
+quand, dans un accès de surexcitation nerveuse, il ne s'est pas
+déshonoré par un crime. Gens de la campagne, qui venez défricher les
+plaines de l'Amérique, condamnez-vous à l'eau et commencez une réforme
+en mettant le pied sur le paquebot transocéanique. Vous ne sauriez vous
+habituer trop tôt aux privations.
+
+On peut s'embarquer dans les ports de France, mais il vaut mieux se
+rendre d'abord à Liverpool où, pour 160 francs, un vapeur transporte et
+nourrit un passager jusqu'à New-York ou Québec. La compagnie des
+bateaux de la ligne anglo-américaine fournit tout, à l'exception de la
+literie... Si vous prenez la ligne canadienne, la meilleur marché, en
+débarquant à, Québec, un steamboat conduit pour cinq francs à Montréal;
+de là il est facile de gagner, à un prix très modique, la partie du
+Canada ou des États-Unis où l'on désire planter sa tente. Ce n'est pas
+une métaphore. La tente, puis la hutte, sont les demeures premières du
+colon, car du séjour dans les villes ou même dans les villages, il n'en
+faut pas parler, à moins que l'on n'apporte avec soi de gros capitaux.
+
+Mais j'imagine que vous ayez acheté pour quelques francs une étendue de
+terrain cent fois plus grande que votre village de France et que vous
+soyez entré en jouissance de ce superbe domaine[2]; c'est ordinairement
+une forêt vierge, ce que l'on appelle _terre en bois debout_, ou une
+savane.
+
+[Note 2: Les forêts, terres on bois debout, valent de 10 à 15 francs
+l'acre (environ un arpent). Celles qui font partie du domaine public, et
+les terres incultes en font presque toutes partie, sont vendues à prix
+réduits et presque nominaux, depuis 1 fr. 25 c. jusqu'à 3, 6 et 8 fr.
+l'acre. La vente de ces terres se fait avec des conditions de paiement
+raisonnables. Le gouvernement accorde jusqu'à huit et dix années pour ce
+paiement.]
+
+Commencez par construire votre cabane. Elle formera un carré. Les
+murailles seront composées de troncs d'arbres couchés horizontalement
+les uns sur les autres, avec des entailles à chaque bout pour les
+emboîter. La glaise remplira les interstices. Quelques voliges
+constitueront le toit. A défaut de plancher, ce seront des branchages.
+Le sol à l'intérieur sera battu comme l'aire d'une grange. Une petite
+fenêtre à quatre carreaux en parchemin, puis en verre, l'éclairera. Avec
+des ais ou des rameaux de sapin vous ferez votre lit. Un poêle en fonte,
+une marmite, des écuelles, un banc, vos malles, voilà le mobilier. La
+farine de maïs, le porc, le boeuf salé, les pommes de terre (patates)
+sont chargés de vous sustenter, pendant les premières années au moins. A
+peine organisé, vous vous mettrez au travail. Il faut faire la guerre à
+la forêt On y porte le feu. En détruisant les herbes, les lichens, les
+plantes de toutes espèces, les arbustes, l'incendie amoncelle sur le sol
+des couches de cendre qui en stimuleront les capacités productives, dès
+qu'il aura reçu des semences. Mais ce ne sera guère que dans CINQ ANS
+qu'il paiera le colon de ses labeurs et de ses déboursés.
+
+Suivons pas à pas les progrès de celui-ci.
+
+Notre homme prend possession de sa terre le 1er mai 1864, par exemple.
+Le 24 juin il pourra avoir défriché, c'est-à-dire abattu avec sa cognée
+tous les arbres demeurés debout après l'incendie, et planté de pommes
+de terre deux acres. Le 24 août, il aura découvert six autres acres. Il
+mettra autant de temps pour empiler le bois, afin de le brûler. Mais,
+comme l'entassement (_loggins_) s'opère ordinairement en un jour, en
+faisant un _bee_ (prononcez _bie_), ce qui consiste à appeler à son aide
+tous les voisins, et comme il doit naturellement rendre à chacun d'eux
+un jour pour semblable assistance, cet échange de travail le mènera
+jusque vers le 24 octobre. Je lui accorde ensuite jusqu'au 1er décembre
+pour couper son bois de chauffage, et le laisse passer l'hiver, saison
+qu'il emploiera à préparer du bois de construction en un chantier au
+milieu de la forêt, dans un rayon de 30 à 40 lieues ou même plus de
+chez lui. Son travail lui sera payé sur le pied de 60 fr. par mois,
+nourriture comprise. Au chantier, il demeurera jusqu'à la fin de mars.
+Ainsi, il aura gagné 240 fr. Le bois de ses huit acres de terre aura
+produit 480 boisseaux de cendre, et, en admettant qu'il n'ait ni le
+temps ni les ustensiles nécessaires pour transformer ses cendres
+en potasse, il pourra les vendre de 2 1/2 à 3 sous le boisseau, et
+réalisera ainsi de 60 à 70 fr. Or, en ajoutant ces 60 aux 240 fr. déjà
+gagnés au chantier, il sera possesseur de 300 fr., somme suffisante
+pour payer le porc, la farine et le thé (boisson en usage), dont il aura
+besoin pendant les sept mois finissant au 1er mai 1865, sans mettre en
+ligne de compte les économies de farine qu'il lui sera facile de faire
+au moyen de ses pommes de terre. En revenant de son chantier, le
+1er avril 1865, il pourra, dans les parties tempérées de l'Amérique
+septentrionale; défricher 2 acres, lesquels, avec les 2 acres défrichés
+le printemps précédent et les 6 acres défrichés pendant l'été, lui
+donneront 10 acres de terre propre à la culture et environ 120 boisseaux
+de cendre, valant de 15 à 17 fr. Il sèmera sur cette terre trois acres
+de blé, cinq d'avoine et deux de pommes de terre. Son blé lui donnera en
+moyenne, 20 boisseaux par acre, desquels il tirera aisément 12 quarts ou
+barils de farine. En défalquant de cette quantité 6 quarts qui, avec
+les pommes de terre, seront consacrés à son usage personnel, il aura un
+surplus de six quarts. Chaque quart vaut, à bas prix, 35 fr. Le colon se
+fera donc environ 210 fr. avec les 6. En retranchant de cette somme 80
+fr. pour le porc, il lui restera autant que je lui ai alloué pour la
+première année. Maintenant, le voici approvisionné pour jusqu'à novembre
+1865, et il a en caisse 175 fr. Les cinq acres d'orge produisent 175
+boisseaux, valant, disons 2 fr. chacun, ce qui lui donne 350 fr. pour le
+tout. Le rendement de ses quatre acres de pommes de terre, ou deux acres
+chaque année, devra être d'environ 800 boisseaux. Nous lui en céderons
+la moitié pour la consommation domestique et l'élevage de deux ou trois
+porcs. Il aura donc un excédant de 400 boisseaux. En les mettant au
+minimum à 1 fr. le boisseau, sa récolte lui rapportera 400 fr.
+
+Ainsi, avec les cendres, la farine, l'avoine et les pommes de terre, il
+se sera fait 925 fr. Déduisons à présent, de cette somme, 165 fr. pour
+le sel, le poisson fumé, le thé et la semence, et on trouvera encore, au
+crédit de notre colon, une balance de 760 fr.; voilà assurément un
+beau résultat, mais nous avons compté avec le beau temps et tous les
+avantages possibles, qu'on ne l'oublie pas!
+
+Admettons que l'été de 1865 ait été passé aussi industrieusement et
+aussi favorablement que celui de 1864. Le colon ne peut plus retourner
+au chantier. Il faut qu'il batte, fasse moudre son grain et défriche
+encore. Il devra avoir, au mois de juin suivant, vingt acres prêts à
+recevoir la semence.
+
+Sa terre exigera le labour, sa petite famille une vache. Une paire de
+boeufs lui coûtera 400 fr., une charrue avec la chaîne 80 fr., la vache
+100 fr., ce qui réduira ses 760 à 180 fr., somme affectée aux dépenses
+accidentelles. Je n'alloue rien pour le savon et la chandelle, parce que
+le premier se fabrique habituellement à la ferme avec les cendres et
+les rebuts de graisse. Quant à l'éclairage, on peut, en commençant, se
+servir de torches de pin sec ou de cèdre; rarement les colons achètent
+du sucre. Ils en font eux-mêmes, l'érable leur fournissant, en
+abondance, les matières saccharines nécessaires. Je puis affirmer, par
+expérience et sans crainte d'être démenti, que le sucre d'érable est
+meilleur et plus hygiénique que le sucre de canne ou de betterave.
+Le sirop qui découle de cet arbre si précieux, forme une boisson
+très agréable; c'est aussi un remède contre une foule de maladies. La
+préparation du sucre est d'une simplicité patriarcale et n'entraîne
+presque aucun déboursé. Chaque habitant peut faire le sien. Il est des
+gens qui exploitent en grand cette industrie et réalisent des bénéfices
+considérables.
+
+La troisième année, le colon ou _squatter_, comme on l'appelle, fera
+naturellement de plus gros profits. A son fonds il ajoutera quelques
+moutons; un cheval et quelques têtes de gros bétail. En 1867, il sera,
+Dieu aidant, en état de payer, avec intérêt et sans gêne, le capital qui
+lui aura été prêté en 1864, ou de rentrer dans ses avances. Sans doute
+cet aperçu a un côté séduisant. Mais je n'ai point fait la part de la
+grêle, de la gelée, des pluies continues, de la sécheresse, de la
+mouche hessoise qui, depuis quelques années, fait d'affreux ravages
+dans l'Amérique du nord. Et la maladie de la pomme de terre; et la
+concurrence; et la difficulté des voies de communication et six mois
+d'hiver avec des froids de 20° à 30° Réaumur; et des chaleurs tropicales
+en été; et des bouleversements atmosphériques qui, en quelques heures,
+quelques minutes parfois, font varier le thermomètre de 10 à 20 degrés
+et les mille incommodités qui assaillissent l'émigrant sur la terre
+étrangère!
+
+Je terminerai cette exposition en répétant à mes compatriotes de ne pas
+se laisser prendre aux promesses décevantes des agents d'émigration qui
+parcourent la France pour racoler nos bons et laborieux campagnards.
+L'Amérique est incontestablement un beau pays, très productif. Quelques
+Européens y ont promptement acquis des richesses énormes. Mais sur cent
+Français qui cherchent à en faire le théâtre de leur fortune, il y en
+a quatre-vingts qui meurent littéralement de besoin, ou repassent à la
+mère patrie, quinze qui végètent, trois qui se tirent d'affaire et deux
+qui réussissent... quelquefois.
+
+Tous ces malheureux contribuent puissamment, néanmoins, à la
+colonisation du Nouveau-Monde. Ils en furent les premiers pionniers,
+depuis la découverte du Saint-Laurent par Jacques Cartier, en 1534;
+aujourd'hui encore on les voit marcher à la tête de la civilisation, au
+défrichement du désert américain. Partout ils ont transplanté dans
+les États de l'Ouest notre gaieté, notre esprit d'aventures, nos
+dénominations de localités. Ils s'étaient établis dans le Michigan,
+le Wisconsin, l'Ohio, l'Illinois, le Mississipi, le Missouri, la
+Californie, le Minnesota, bien avant l'arrivée des Anglo-Saxons; dès
+1851, ils se jetaient en nombreuses caravanes dans le Kansas! Et quels
+singuliers colons que ceux-là! Il y avait des médecins, des avocats, des
+notaires, des professeurs, des gens de lettres, des hommes de cape et
+d'épée, jusqu'à des prêtres qui avaient jeté le froc aux orties! Un
+des premiers journaux fut rédigé en français et publié à Leavenworth,
+capitale en espérance, riche à l'heure qu'il est de sept ou huit
+mille habitants, appelée à en avoir cent dans un quart de siècle!
+L'intéressant tableau qu'il y aurait à peindre!... Mais nous devons nous
+arrêter pour reprendre le fil de notre récit.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LE KANSAS ET LES BROWNISTES
+
+
+Le Kansas est, présentement, l'État le plus occidental de l'Union
+américaine. Sa superficie atteint 250,000 kilomètres carrés. Il a
+pour bornes, au nord le Nebraska, à l'est les États de Missouri
+et d'Arkansas, au sud et à l'ouest les montagnes Rocheuses et le
+Nouveau-Mexique.
+
+Un Français, nommé Dustine, remonta le premier, en 1720, la rivière
+qui lui donne son nom. Ce pays faisait partie de nos possessions
+louisianaises. Il fut cédé, en 1803, avec elles, aux États-Unis par
+Napoléon Bonaparte, qui commit alors une des plus grandes fautes de son
+règne.
+
+«Abandonné aux tribus indigènes qui venaient mettre leur indépendance
+sous la protection de ses vastes solitudes, rarement visitées par les
+voyageurs, ce n'est que dans ces derniers temps que le pionnier
+américain, précurseur des immigrants, est venu y planter sa tente.»
+
+Composées de grasses et fécondes vallées qu'arrosent des cours d'eau
+superbes, comme le Kansas, l'Arkansas, la Plata et une foule de petites
+rivières, favorisées par un climat tempéré, traversées par les deux
+grandes voies de communication qui sont habituellement fréquentées pour
+aller, par terre, de l'Atlantique au Pacifique, on s'étonne que cette
+région n'ait pas été plus tôt ouverte à l'industrie.
+
+Il est difficile de concevoir, s'écrie un touriste, que pendant
+des milliers d'années cette contrée ait été un désert inculte et
+solitaire[3].
+
+[Note 3: _Le Kansas, sa vie intérieure et extérieure_, par Sara T. L.
+Robinson.]
+
+En 1855, elle n'avait cependant pas encore été admise à la dignité
+d'État et n'était qu'un simple territoire, sans législature
+particulière. Ce qui ne l'empêchait pas d'être le théâtre du mouvement
+politique dont tout le reste de la république fédérale ressentait
+le contre-coup. Deux partis considérables s'y disputaient, avec
+acharnement, la suprématie: celui-ci défendait l'esclavage de toutes ses
+forces, celui-là le repoussait avec énergie; et l'on sait que telle est
+la cause du différend qui existe depuis plus d'un demi-siècle entre les
+Américains du Nord et les Américains du Sud.
+
+Durant l'exercice législatif de 1853-54, M. Douglass, sénateur au
+congrès pour l'Illinois, était parvenu à faire voter un bill, lequel,
+abrogeant un acte antérieur, célèbre sous le titre de compromis du
+Missouri, autorisait l'introduction de l'esclavage dans le Kansas.
+
+L'adoption de ce bill poussa à son comble l'animosité des deux partis.
+Ils rivalisèrent d'efforts pour s'emparer du pays, en y établissant des
+défenseurs de leurs opinions respectives. Ainsi, sous le prétexte d'une
+immigration légitime parfois, et parfois sans déguisement aucun, on
+érigea, dans la Nouvelle-Angleterre et les autres sections du Nord, un
+système de propagande auquel, par des moyens analogues, le Sud opposa
+une résistance déterminée. Il en résulta d'abord un développement
+aussi soudain qu'inouï de la population du Kansas; puisque, quand
+cette population fut assez nombreuse pour justifier une organisation
+politique, et que les adversaires (les uns réclamant l'abolition de
+l'esclavage, les autres son introduction) vinrent éprouver leurs forces
+au scrutin, il s'éleva des rixes, des combats qui prirent le caractère
+de la guerre civile avec toutes ses horreurs. La querelle s'envenima
+bientôt. Et les factions se servirent de tous les moyens bons ou mauvais
+pour obtenir gain de cause.
+
+En 1855, leur irritation, leur fureur, étaient à leur comble.
+
+A cette époque, dans une ferme sur la frontière du territoire et du
+Missouri, vivait un homme avec ses sept fils.
+
+Cet homme était dans la force de l'âge. Il avait cinquante-cinq ans. Sa
+physionomie était hardie: elle respirait l'intelligence, mais dénotait
+l'opiniâtreté. Doué d'une constitution musculeuse, d'un esprit
+solidement trempé, il était propre aux grandes fatigues physiques
+et morales. Son regard sombre et triste s'éclairait parfois d'une
+mansuétude infinie. Mais, ordinairement, il inquiétait et fatiguait.
+
+Assurément, une pensée dominante, pensée de tous les instants, de toute
+l'existence, absorbait cet homme.
+
+Il se nommait John Brown mais on l'appelai communément le capitaine
+Brown ou le père Brown (old Brown).
+
+Le capitaine Brown était la terreur des esclavagistes, l'espoir de
+abolitionnistes.
+
+Depuis bien des années, il combattait de la voix et des bras pour
+l'émancipation des nègres.
+
+«_Celui qui dérobera, un homme et le vendra, sera mis à mort,_»
+répétait-il fréquemment,--d'après Moïse,--à ses enfants.
+
+Sa vie avait été un roman en action. Il la devait terminer en héros de
+l'antiquité.
+
+Né en 1800 à Torringhton, petit village du Connecticut, il descendait
+en droite ligne de ces Pères Pèlerins (Pilgrims Fathers) qui vinrent, en
+1620, chercher dans l'Amérique du Nord un refuge contre les persécutions
+auxquelles leur secte était en butte dans la Grande-Bretagne.
+
+John Brown était âgé de six ans quand son père quitta le Connecticut
+pour se fixer dans l'Ohio. Là, il reçut une éducation sévère, dont les
+pratiques de la religion protestante constituèrent la base principale.
+
+A seize ans, il se fit recevoir membre de l'Église congrégationaliste
+d'Hudson.
+
+«A dix-sept ans, dit un de ses biographes, nous le trouvons faisant ses
+études pour le ministère académique de Morris Academy. Une inflammation
+chronique des yeux le força à abandonner cette carrière. Son précepteur,
+le révérend H. Vaille, dit que c'était le plus noble coeur qu'il eût
+jamais rencontré.
+
+»A vingt et un ans, John Brown épousa, en premières noces, Dianthe,
+fille du capitaine Amos Lusk.
+
+»En 1827 ou 28, il alla s'établir à Richmond, comté de Crawford[4]. En
+1831, il eut le malheur de perdre sa femme.
+
+[Note 4: John Brown, sa vie, etc., par H. Marquand.]
+
+»Ce fut à partir de cette époque que ses idées commencèrent à se fixer
+sur les horreurs de l'esclavage et à chercher les moyens d'y mettre un
+terme.
+
+»Son fils John dit, dans une lettre écrite le 3 décembre 1859, le
+lendemain du martyre de son père: «Ce fut immédiatement après la mort de
+ma mère que j'entendis mon père dire pour la première fois, _qu'il était
+résolu à vivre four venir en, aide aux opprimés._»
+
+Ces paroles semblent indiquer que Brown fut profondément affecté par la
+mort de sa femme, et qu'il pensa un instant ne lui point survivre.
+
+Quoi qu'il en soit, à Richmond, capitale de la Virginie, au foyer de
+l'esclavage, il apprit à juger cette détestable institution; jura de
+consacrer le reste de ses jours à son anéantissement.
+
+Dès lors, il prêche l'émancipation; mais il prêche dans le désert. On ne
+l'écoute pas, ou bien on lui impose silence, on le menace; sa vie est en
+péril.
+
+Sans se laisser intimider, il sonde plus avant la question et découvre
+que l'abaissement du niveau intellectuel chez les nègres, tout autant
+que la cupidité et la perversion du sens moral chez les propriétaires,
+sont les aliments de la servitude.
+
+Et le voici qui formule les aphorismes suivants, dont la vérité perce en
+traits de feu:
+
+1° Les droits de l'esclave à la liberté ne seront jamais respectés,
+encore bien moins reconnus, tant qu'il ne se montrera pas capable de
+maintenir ses droits contre l'homme blanc.
+
+2º Les qualités nécessaires pour maintenir ses droits sont l'énergie, le
+courage, le respect de soi-même, la fermeté, la foi en sa force et en
+sa dignité; mais ces qualités ne peuvent être acquises par l'esclave que
+dans une lutte armée pour rentrer dans ses droits.
+
+3° Lorsqu'un peuple, tombé entre les mains de brigands, a, par suite de
+plusieurs années d'oppression, perdu ces qualités, il est non seulement
+du _droit_, mais du _devoir_ de _l'homme blanc_ de travailler en faveur
+de ce peuple, de verser le baume et l'huile dans ses plaies et de le
+soutenir jusqu'à ce qu'il puisse marcher tout seul.
+
+«Depuis 1831, jusqu'en 1854, dit encore M. Marquand, nous trouvons
+John Brown occupé à réaliser sa grande idée. Quoique à peu près seul à
+l'oeuvre, rien ne le rebute; il arrache à l'esclavage un grand nombre de
+nègres et brave tous les dangers pour les assister dans leur fuite.»
+
+Le bruit des troubles qui ont éclaté dans le Kansas parvient à ses
+oreilles. Il voit là, une excellente occasion de faire prévaloir ses
+doctrines, et abandonnant immédiatement la Virginie, il vole offrir son
+grand coeur aux abolitionnistes.
+
+C'est pourquoi, dès 1855, il apparaît avec ses sept garçons sur les
+bords du Missouri, où l'a précédé une réputation colossale.
+
+En arrivant dans le Kansas, il acheta une ferme, puis monta une scierie
+et en commença l'exploitation.
+
+Mais il ne tarda guère à essuyer les violences des esclavagistes.
+
+Un soir, entouré de sa robuste famille, il faisait, suivant son
+habitude, la lecture d'un passage de la Bible, lorsqu'on heurta
+brusquement à la porte de l'habitation.
+
+--Entrez, dit Brown, de sa voix calme et ferme.
+
+La porte s'ouvrit pour donner accès à Edwin Coppie.
+
+Le jeune homme était essoufflé, hors d'haleine.
+
+Les fils de Brown l'interrogèrent d'un regard anxieux. Mais le père
+continua froidement sa lecture:
+
+«Ils immolent des boeufs en mon honneur et ils se rendent homicides; ils
+font couler le sang des agneaux et ils offrent des chiens en sacrifice,
+vos offrandes sont pour moi comme des animaux immondes, votre encens
+comme l'encens des idoles. Vous n'avez pas abandonné vos vices, et votre
+âme s'est réjouie dans vos abominations.
+
+»Je choisirai des maux pour vous; je ferai tomber sur vos têtes les
+fléaux que vous craignez. J'ai appelé, nul ne m'a répondu. J'ai parlé,
+qui m'a entendu? Ils ont fait le mal en ma présence; ils ont choisi ce
+que je n'ai pas voulu.»
+
+Pendant ce temps, Edwin s'était remis.
+
+--Capitaine, dit-il en s'approchant de Brown.
+
+--Je t'écoute, mon fils, répondit celui-ci en fermant le livre sacré et
+en posant un signet à la place où il avait suspendu sa lecture.
+
+--Capitaine, reprit Coppie, les esclavagistes ont dévasté les terres
+que vous possédiez près de Lexington, brûlé les récoltes, enlevé les
+troupeaux et égorgé les bergers.
+
+A ces mots, les fils de Brown se levèrent tous ensemble et se
+précipitèrent sur des armes pendues aux parois de la chambre où se
+passait cette scène.
+
+--Paix, mes enfants, paix, fit-il avec un geste de la main pour modérer
+leur fougue; paix! Le juste a dit:
+
+«La patience est une grande sagesse: l'homme emporté manifeste sa
+folie.»
+
+Puis, s'adressant à Coppie:
+
+--Combien y a-t-il de temps que cela s'est passé?
+
+--Dans la nuit d'hier je chassais avec Cox aux environs; j'ai pu voir
+nos ennemis qui se retiraient en emmenant leur butin. Hamilton les
+commandait.
+
+--Cet Hamilton!... Ah! qu'il ne tombe jamais à portée de ma carabine ou
+de mon couteau-bowie s'écria le fils aîné de Brown.
+
+--Silence! lui commanda sévèrement son père; c'est la justice et non la
+vengeance que nous devons exercer. «Ne dis point je me vengerai, attends
+le Seigneur, et il te délivrera.»
+
+Le jeune homme baissa respectueusement la tête, et Brown continua:
+
+--Dites-moi, Coppie, de quel côté sont-ils allés?
+
+--Ils se sont réfugiés vers la rivière Kansas.
+
+--Étaient-ils nombreux?
+
+--Vingt-cinq ou trente.
+
+--Vingt-cinq ou trente, répéta le capitaine d'un ton rêveur.
+
+Il réfléchit pendant une minute; puis, promenant un coup d'oeil
+satisfait sur les sept hercules que la nature lui avait donnés:
+
+--Mes enfants, demanda-t-il, vous sentez-vous de taille, en y joignant
+nos amis Coppie, Cox, Haziett, Stevens et Joe, à vous mesurer avec les
+vingt-cinq bandits qui ont saccagé nos biens, massacré nos serviteurs?
+
+--A l'instant, père! clamèrent-ils à l'envi.
+
+--Que le Dieu d'Israël vous bénisse, et qu'il vous protège contre nos
+ennemis, car nous allons sans tarder marcher sur eux, dit le vieux Brown
+en levant les yeux au ciel.
+
+--Amen! répondirent les assistants.
+
+--Mais où sont les autres? interrogea encore le capitaine.
+
+--Cox et Hanlett sont restés près de Lexington pour surveiller les
+esclavagistes; Stevens et Joe m'accompagnent. J'ai couru un peu, afin de
+vous prévenir plus tôt. Sans cela, ils seraient arrivés avec moi.
+
+--En route donc! dit Brown en examinant les amorces de sa carabine.
+
+Chacun de ses fils s'arma d'un fusil à deux coups, d'une paire de
+revolvers, d'un couteau à double tranchant, d'une hache; chacun remplit
+de munitions et de provisions de bouche une gibecière en peau de daim,
+et la petite troupe sortit de la ferme, le vieux Brown en tête.
+
+La porte de l'habitation ne fut pas fermée, car on savait que l'on n'y
+reviendrait pas et qu'avant deux jours l'ennemi l'aurait brûlée.
+
+Au moment du départ, le soleil se couchait sous un épais rideau de
+nuages noirs avec de larges franges orangées; le vent soufflait par
+rafales bruyantes; du sud-ouest, comme un écho de l'Océan courroucé,
+montaient les grondements de la foudre; tout faisait présager une nuit
+sombre, tempétueuse.
+
+
+
+
+ V
+
+ L'EXPÉDITION[5]
+
+
+Presque au sortir de la ferme, la bande s'engagea dans un chemin creux,
+qui courait le long d'une petite rivière. Des rochers énormes, tantôt à
+pic, tantôt surplombant le sentier, et tantôt fuyant en arrière par
+un angle aigu, bastionnaient la passe d'un côté, tandis qu'une immense
+prairie, dont les herbes dépassaient de plusieurs pieds la tête des
+voyageurs, l'encaissait de l'autre côté.
+
+[Note 5: Quoique les campagnes de John Brown, dans le Kansas, aient
+donné lieu à une foule de rapports, ces rapports sont tellement
+succincts et contradictoires que nous avouons volontiers avoir plus
+d'une fois tâché de suppléer par l'imagination aux renseignements qui
+nous manquaient. Cependant les faits principaux sont authentiques.]
+
+Cette passe, connue de John Brown et de ses fils seulement, menait à
+la rivière Kansas; mais elle se bifurquait plusieurs fois avant d'y
+aboutir.
+
+Quoiqu'elle fût au ras du sol de la prairie, on se serait cru à vingt
+mètres sous terre, tant les sons d'en haut descendaient sourds et
+profonds.
+
+Les mugissements du vent y parvenaient à peine; les cimes des longues
+tiges herbacées frémissaient, grésillaient avec un bruit monotone,
+irritant et fouettaient les piétons à la face. Mais les roulements du
+tonnerre se faisaient plus imposants dans l'étroit sentier. Son rempart
+de granit en tremblait. On eût pu craindre qu'il ne s'écroulât sur les
+audacieux qui bravaient ainsi les fureurs de l'ouragan.
+
+A ces voix lugubres, ajoutez, d'intervalle en intervalle, la plainte
+aiguë de quelque nocturne habitant des airs, ou un rugissement qui glace
+les bêtes d'épouvante et fait frissonner les hommes les plus hardis,
+le rugissement du carcajou; l'animal sanguinaire s'il en fût, l'ennemi
+caché qui peut à chaque pas fondre sur vous et vous trancher l'artère
+jugulaire avant que vous ayez même songé à vous défendre,--le tigre du
+désert américain, en un mot.
+
+Dans la gorge on ne distinguait ni ciel ni terre.
+
+Le vieux Brown n'en marchait pas moins d'un pas assuré.
+
+Ses compagnons, auxquels s'étaient joints deux autres hommes, Hanlett et
+Cox, les suivaient deux à deux.
+
+Près d'Edwin Coppie se tenait un des fils du capitaine.
+
+Ce jeune homme, nommé Frederick, mais que par abréviation on
+appelait familièrement Fred, était l'ami intime de l'amant de Rebecca
+Sherrington.
+
+Quoiqu'ils se connaissaient depuis quelques mois seulement, le partage
+d'une vie de travaux, fatigues et dangers communs, plus encore peut-être
+que la convenance des humeurs et la similitude des goûts, les avait
+promptement amenés à des confidences mutuelles.
+
+Ils ne gardaient rien de caché l'un pour l'autre.
+
+--Enfin, dit Edwin à Frederick, j'éprouve un instant de joie sans
+mélange.
+
+--Vraiment! fit celui-ci, je croyais que loin de miss Sherrin...
+
+--Ne parlons pas d'elle, ne parlons pas d'elle, interrompit Coppie; vous
+gâteriez tout mon plaisir.
+
+--Alors, je ne vous comprends pas!
+
+--Vous ne comprenez pas que je vois arriver avec bonheur le moment de me
+venger des scélérats qui m'ont ruiné!
+
+--Vous connaissez les idées de mon père sur la vengeance.
+
+--Sans doute, Fred, sans doute; mais lui-même n'en cède pas moins en cet
+instant à un désir de se venger du mal qu'on lui a fait.
+
+--Pas si haut, mon cher, je ne voudrais pas qu'il nous entendît.
+
+--Pour moi, reprit Edwin, je hais l'esclavage, vous le savez; j'ai
+appuyé mes opinions par des actes, je les appuierai encore; mais...
+
+--Miss Sherrington en épousera un autre, dit gaiement Frederick.
+
+Coppie tressaillit.
+
+--Laissons miss Sherrington, je vous en prie: dit-il.
+
+--Du tout, du tout; j'en veux causer avec vous, répondit son
+interlocuteur qui prenait plaisir à le taquiner.
+
+--C'est un sujet qui ne me plaît point à cette heure, répliqua Edwin
+d'un ton brusque.
+
+--Auriez-vous fait le serment que son père exigeait de vous?
+
+--Jamais!
+
+--Alors....
+
+--Chut! fit Coppie.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--J'entends du bruit. On dirait des cavaliers....
+
+--Vous vous trompez, dit Frederick, ce ne sont pas des cavaliers, mais
+nos chevaux.
+
+--Vos chevaux?
+
+--Oui, une dizaine de chevaux que mon père a parqués ici dans une
+clairière et où ils sont en sûreté contre l'ennemi.
+
+--Challenge (qui vive)! cria tout à coup une voix forte dans
+l'obscurité.
+
+--Brown, répondit le capitaine en s'arrêtant.
+
+--Le reste de la bande imita ce mouvement.
+
+--Le mot d'ordre? demanda-t-on encore.
+
+--Esclave, dit Brown.
+
+--Émancipation, ajouta le premier.
+
+Une lanterne brilla dans les ténèbres et un nègre, d'une taille
+gigantesque, parut à l'entrée d'une grotte naturelle, formée par les
+rochers.
+
+Cet individu, qui mesurait près de sept pieds de haut, était hideusement
+défiguré.
+
+Il avait le corps énorme en proportion de sa taille, et la moitié du
+visage bouffi; mais l'autre moitié sèche, ridée, laissait percer les os;
+une partie de la mâchoire paraissait à nu, et pour surcroît de hideur,
+l'orbite de l'oeil était vide.
+
+Ces mutilations, ces cicatrices affreuses, le nègre les devait à son
+évasion.
+
+Esclave chez un planteur, à l'embouchure du Mississipi, il brisa ses
+fers et s'enfuit. Mais poursuivi et serré de près, il ne vit d'autre
+moyen d'échapper à ses bourreaux qu'en se jetant dans un marais.
+
+La fange était si profonde, si épaisse que le pauvre Africain enfonça
+jusque au-dessus des aisselles; il ne put sortir du bourbier.
+
+Il resta pendant deux jours dans cette horrible position, sans boire ni
+manger, exposé à un soleil tropical qui lui brûlait le crâne.
+
+Ce n'était pas assez; un crabe monstrueux s'attaqua à cette victime sans
+défense et lui rongea tout un côté de la face. Il lui eût dévoré la
+tête entière, si un autre esclave marron n'était venu au secours de son
+camarade.
+
+Arraché à l'abîme, à une mort atroce, le premier guérit, et finit, après
+mille nouveaux périls, par atteindre le Kansas, où Brown le prit à
+son service. C'était une nature bonne, dévouée, mais grossière, peu
+intelligente et faite pour obéir.
+
+--Qu'y a-t-il de nouveau, César? questionna Brown.
+
+--Rien, massa; chevaux bonne santé, César aussi; li ben content de voir
+vous.
+
+Et il se prit à rire.
+
+Les contractions de ce rire, en étirant son faciès, le rendirent plus
+repoussant encore.
+
+--Vous allez seller les chevaux, continua le capitaine, et, quand ce
+sera fait, vous vous dis-poserez à nous accompagner.
+
+Les rires du nègre redoublèrent. Il sauta d'allégresse.
+
+--Dépêchez-vous, car nous sommes pressés mon ami, lui dit doucement
+Brown.
+
+César s'élança aussitôt vers un parc, qu'à la lueur de la lanterne, on
+apercevait à une faible distance.
+
+Coppie remarqua qu'il était dans une éclaircie dont les limites se
+perdaient au sein des ombres, mais qui s'appuyait à la barrière rocheuse
+de la petite rivière.
+
+--Mes enfants, dit Brown, je vous engage à vous restaurer, car nous
+ignorons quand et où nous pourrons prendre un repas demain.
+
+Les jeunes gens avaient emportés dans leurs gibecières quelques morceaux
+de venaison fumée.
+
+Ils s'assirent à l'entrée de la grotte et se mirent à manger de bon
+appétit.
+
+Quant à leur père, il refusa de prendre de la nourriture. Mais, se
+plaçant sur un quartier de roche, il approcha de lui la lanterne que
+César avait laissée à leur disposition, ouvrit sa Bible qui ne le
+quittait jamais, et lut à voix haute le chapitre LX d'Isaïe:
+
+«Lève-toi, Jérusalem, ouvre les yeux à la lumière; elle s'avance la
+gloire du Seigneur; elle a brillé sur toi.»
+
+On l'écouta dans un religieux silence.
+
+Quelle peinture que celle de ces jeunes gens vêtus et armés comme des
+brigands, adossés à des falaises abruptes, dans un lieu effroyablement
+sauvage et dans une nuit orageuse, à peine trouée par les faibles rayons
+d'une lanterne, prêtant,--tout en soupant sans bruit,--une oreille
+pieuse à la parole de Dieu transmise par un homme à l'air noble et
+sévère, mais dont l'équipement annonce des intentions aussi meurtrières
+que les leurs.
+
+Au bout d'une demi-heure, César revint avec dix chevaux sellés. Brown et
+chacun de ses enfants les montèrent aussitôt.
+
+Les quatre hommes, demeurés à pied, sautèrent en croupe derrière ceux
+des fils du capitaine avec qui ils étaient le plus liés.
+
+--César, dit le chef au nègre, prends aussi place sur ma jument.
+
+--Non, massa, pas m'asseoir à, côté de vous, courir devant, avec
+lanterne, répondit-il.
+
+Et, saisissant le falot, il partit à toutes jambes en avant de la
+caravane.
+
+--Mon coeur bat comme si j'allais à un rendez-vous d'amour, dit Coppie à
+Frederick, dont il avait enfourché le cheval.
+
+--Si miss Rebecca vous entendait! fit celui-ci en riant.
+
+--Ah! je ne pense plus à elle.
+
+--Ni à votre mariage?
+
+--Non; depuis que je me suis joint à vous pour combattre les partisans
+de l'esclavage, je n'ai plus qu'un désir, plus qu'une passion.
+
+--Votre vengeance!
+
+--Peut-être, repartit-il d'un ton rêveur.
+
+--Taisez-vous dans les rangs! ordonna Brown.
+
+On lui obéit.
+
+Durant plus de trois heures, les cavaliers continuèrent d'avancer au
+petit trot sans échanger une parole et sans que cette course prolongée
+parût fatiguer César.
+
+Ce fut lui qui le premier rompit le silence.
+
+--Massa, nous arriver près rivière Kansas, dit-il, en éteignant sa
+lanterne.
+
+Une zone blanchâtre apparaissait à l'orient; les caps diminuaient en
+élévation, les herbes de la prairie devenaient plus courtes, plus drues
+et la route ondulait sur un coteau doucement incliné.
+
+Brown appela Coppie près de lui.
+
+--Vous connaissez, lui dit-il, le lieu où nous sommes.
+
+--Oui; Lexington doit se trouver à cinq ou six milles à notre gauche,
+sur l'autre rive du Kansas.
+
+--C'est cela. Alors, Stevens et Joe sont près de nous.
+
+--Je le crois.
+
+--Êtes-vous convenu avec eux d'un signal particulier de ralliement?
+
+--Il a été convenu entre nous que je les avertirais de votre venue en
+imitant le cri du coq de prairie.
+
+--Faisons une halte et voyons s'ils sont toujours à leur poste.
+
+On arrêta les chevaux; Edwin se mit à glousser avec tant de perfection
+qu'on eût juré qu'un tétras saluait le réveil de l'aurore.
+
+Des gloussements semblables lui répondirent tout de suite, et, peu
+après, deux hommes s'approchèrent des cavaliers.
+
+C'étaient ceux que l'on attendait.
+
+Toute la journée, ils avaient surveillé le parti esclavagiste. Il
+était campé sur la rive opposée du Kansas et plongé, sans doute, dans
+l'ivresse, car il avait passé la plus grande partie de la nuit à boire
+et à chanter.
+
+Brown décida qu'il fallait profiter de cette circonstance pour
+l'assaillir à l'improviste.
+
+S'étant fait préciser le lieu exact où ses ennemis avaient bivouaqué, il
+remonta le cours du Kansas à un quart de mille plus haut.
+
+Stevens et Joe enfourchèrent deux des chevaux qui ne portaient qu'un
+seul cavalier, et la troupe se précipita dans les eaux de la rivière.
+
+Les montures étaient vigoureuses. Il ne leur fallut pas plus d'un
+quart-d'heure pour les franchir, malgré la rapidité du courant.
+
+Le jour se levait lorsque les brownistes atteignirent le bord
+méridional.
+
+Ayant renouvelé les amorces de leurs armes, ils tournèrent lentement et
+avec précaution un bouquet de bois, derrière lequel leurs adversaires
+avaient campé.
+
+Coppie, Cox, Hanlett, Stevens, Joe, mirent pied à terre et coupèrent à
+travers le bois, afin d'attaquer l'ennemi sur les deux flancs.
+
+Mais cette tactique était superflue.
+
+Fatigués par la veille et gorgés de whiskey, les esclavagistes dormaient
+si profondément qu'un bon nombre ne s'éveillèrent qu'aux premiers coups
+de fusil.
+
+Une dizaine furent tués sur-le-champ; les autres s'enfuirent et se
+dispersèrent dans la campagne, sans avoir même riposté aux agresseurs.
+
+Les jeunes gens voulaient les poursuivre, mais le chef s'y opposa.
+
+--Ne frappez pas un ennemi vaincu! leur dit-il.
+
+Cette victoire avait été l'affaire de quelques minutes.
+
+Dans le camp, on trouva les bestiaux que les esclavagistes avaient
+enlevés à Brown; et, de plus, une quantité d'armes considérable, ce
+qui fit présumer que le parti défait attendait des renforts pour les
+équiper.
+
+Le capitaine interrogea un nègre qui n'avait été que légèrement blessé.
+
+D'abord ce nègre refusa de répondre; mais, menacé d'être fusillé s'il
+persistait dans son mutisme, il déclara que les troupes commandées
+par le capitaine Hamilton en personne, comptaient sur une centaine
+d'auxiliaires qu'on devait lui dépêcher du Missouri pour investir la
+ville de Lawrence, quartier général des abolitionnistes.
+
+--Enfants, cria alors Brown d'une voix prophétique à ceux qui
+l'entouraient, je vous le répète, l'épée est tirée du fourreau, elle n'y
+rentrera que quand le droit des noirs aux mêmes libertés que celles dont
+jouissent les blancs aura été reconnu dans le monde!
+
+Comme il achevait ces mots, les notes stridentes du clairon retentirent.
+
+Tous les regards se portèrent vers l'ouest.
+
+Un fort détachement de cavalerie descendait bride abattue, sabre en
+main, la rive droite du Kansas.
+
+
+
+
+ VI
+
+ A LAWRENCE
+
+
+La vue de cette troupe, dix fois plus nombreuse que la leur, inspira un
+certain émoi aux jeunes gens.
+
+--Ce sont les esclavagistes, s'écria Coppie avec exaltation; nous ne
+pouvons leur échapper, mais il faut leur faire payer chèrement notre
+vie.
+
+--Bien parlé, mon fila, dit le vieux Brown, en lui serrant
+affectueusement la main. Délibérons vite, car le Seigneur a dit: «Les
+pensées s'affermissent par le conseil et la guerre doit être dirigée par
+la prudence.» Quel est ton avis?
+
+--Mon avis, répondit Edwin, c'est qu'il faut nous embusquer tous dans le
+bois, et attendre ces misérables sous son couvert.
+
+--Mais, objecta Aaron Brown, nous serons obligés de descendre de cheval.
+
+--Sans doute, reprit Coppie.
+
+Hanlett secoua la tête.
+
+Edwin poursuivit rapidement;
+
+--Les vaincus ont laissé ici la plupart de leurs armes toutes chargées;
+ramassons-les, nous nous les partagerons, et avec les carabines, les
+pistolets, chacun de nous pourra aisément tenir tête à dix hommes.
+
+--Ce plan est sage, dit Brown le père.
+
+Il appela César.
+
+--Tu tiendras nos chevaux en main, lui dit-il, et tu resteras sans
+bouger derrière le bois.
+
+--Nègre faire ça, répondit l'Africain en dansant.
+
+--A l'oeuvre donc! fit Cox, sautant à terre.
+
+--Tous allaient imiter son exemple, quand Stevens qui, posté derrière un
+arbre, examinait la troupe à l'aide d'une lunette, cria:
+
+--Rassurez-vous, rassurez-vous, ce sont nos amis!
+
+--Quels amis? demanda Brown.
+
+--Nos amis de Lawrence, le gouverneur Robinson à leur tête.
+
+La plupart des auditeurs poussèrent une exclamation de surprise et de
+joie, en se précipitant vers Cox, afin de vérifier la nouvelle.
+
+Mais le vieux Brown ne parut point partager leur contentement. Les rides
+de son front se rapprochèrent. Un éclair traversa ses yeux; il murmura
+d'un ton sombre:
+
+--Un ami! le gouverneur Robinson; un envieux! qui met la plus noble
+des causes au service de son ambition! J'aimerais autant l'arrivée des
+esclavagistes que la sienne.
+
+--Si massa voulait? disait César qui, demeuré derrière son maître, avait
+entendu ces paroles.
+
+Et il porta, avec un geste significatif, la main sur un long coutelas
+pendu à sa ceinture.
+
+Brown ne le comprit que trop, car il entra dans une colère terrible:
+
+--Va-t-en! démon, fils de Bélial, lui cria-t-il; va-t'en! tu es indigne
+des sacrifices que l'on fait pour arracher ta race à la servitude. Si
+jamais tu te permets de pareilles propositions, je te ferai punir
+comme assassin: «Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance du
+Seigneur, et le Seigneur tiendra en réserve ses péchés.»
+
+Effrayé par l'orage qu'il avait attiré sur sa tête, César se jeta dans
+les broussailles.
+
+--Mon père, demanda Aaron au capitaine, les cavaliers là-bas apprêtent
+leurs armes. Il ne nous reconnaissent pas, sans doute; faut-il aller à
+leur rencontre?
+
+--Non, mon fils, prends seulement ta cravate et noue-la au bout de ta
+carabine en signe d'amitié.
+
+Le jeune homme obéit, et bientôt la nouvelle bande fut sur le champ de
+bataille.
+
+Elle se composait d'une centaine d'hommes, montés sur des mustangs,
+grossièrement vêtus de pelleteries et armés jusqu'aux dents.
+
+--Hourrah! hourrah! hourrah pour Brown! hip! hip! hip! hourrah!
+hurlèrent-ils en choeur, dès qu'ils aperçurent le capitaine.
+
+--Hourrah! hourrah pour l'émancipation des esclaves! répondirent ses
+fila.
+
+--Hourrah pour le gouverneur Robinson! essaya une voix dans la foule.
+
+Mais cette voix ne trouva point d'écho; et, pendant cinq minutes, il y
+eut une confusion d'apostrophes, de questions, de bruyantes poignées de
+main, qui empêcha les deux chefs de se communiquer leurs rapports.
+
+Enfin, le gouverneur Robinson, impatienté de l'ovation que ses gens
+faisaient à Brown, commanda à un clairon de sonner l'appel.
+
+Aussitôt le tumulte s'apaisa et les cavaliers se rangèrent en assez bon
+ordre.
+
+Le gouverneur, dissimulant son dépit, s'avança alors vers Brown qui
+semblait insensible à l'enthousiasme dont il était l'objet.
+
+--Je vois, capitaine, dit-il en saluant légèrement, que vous avez eu le
+bonheur de nous prévenir, et je vous félicite d'un triomphe...
+
+--C'est à Dieu, protecteur de notre entreprise, qu'il faut adresser vos
+félicitations, monsieur, répondit Brown d'un ton froid.
+
+Le gouverneur grimaça un sourire.
+
+--Et à votre bras, capitaine, et à votre bras, dit-il; combien
+étaient-ils?
+
+--Une vingtaine, je crois.
+
+--Vous ne les avez pas poursuivis?
+
+--Non.
+
+--C'est un tort, capitaine, il fallait les tuer tous.
+
+--Le sang versé inutilement retombe sur celui qui l'a répandu.
+
+--Je ne partage pas votre avis. Quand je trouve une vipère sur mon
+chemin, je l'écrase; si j'en rencontre deux, j'écrase les deux; si j'en
+rencontre cent, mille, je tâche que pas une ne m'échappe.
+
+--Les hommes sont frères quelle que soit, d'ailleurs, la différence de
+leurs opinions, répliqua sentencieusement Brown.
+
+--Frères! dit Robinson en haussant les épaules; cela peut être bon
+en théorie, mais en pratique!... vous ne ferez jamais que les
+abolitionnistes de l'Union soient les frères des esclavagistes.
+
+Brown garda le silence. Son interlocuteur reprit bientôt.
+
+--Vous saviez qu'ils se proposaient d'attaquer Lawrence?
+
+--Je viens de l'apprendre.
+
+--Mais, ajouta vaniteusement Robinson, si vous ne nous aviez précédés,
+Hamilton et toute sa bande prêcheraient, en ce moment, l'esclavage
+chez le diable. Je le répète, capitaine, vous auriez dû les tuer tous,
+jusqu'au dernier, comme je tue cette vermine!
+
+Et il déchargea son revolver sur un blessé qui gémissait à leurs pieds.
+
+--Ce que vous faites là est indigne! s'écria Brown en se jetant sur le
+gouverneur qui se disposait à assassiner de même un autre blessé.
+
+--Capitaine, dit celui-ci avec hauteur, vous vous oubliez!
+
+--On ne s'oublie jamais quand on empêche un homme de se déshonorer,
+répliqua Brown, en arrêtant le bras de Robinson.
+
+--Je suis votre supérieur; moi seul ici ai le droit de commander.
+
+--Il y a plus élevé que vous ici, monsieur le gouverneur, riposta Brown,
+c'est Dieu qui vous voit, Dieu, qui vous défend le meurtre!
+
+--Capitaine, dit Robinson en frémissant de rage, vous avez levé la main
+sur moi. C'est bien; je vous ordonne de me suivre à Lawrence, pour y
+rendre compte de votre conduite.
+
+--C'était mon intention, dit simplement Brown.
+
+Ses compagnons s'étaient groupés autour de lui, et avaient assisté à la
+dernière partie de cette scène.
+
+--Capitaine, s'écria le fougueux Edwin en lançant un coup d'oeil de défi
+au gouverneur, capitaine, subirez-vous les insultes?...
+
+--Silence, mon fils! interrompit Brown.
+
+Et s'adressant à sa troupe:
+
+--Enfants, creusez une tombe pour les morts; puis vous placerez
+les blessés dans ce chariot, et les armes que nos adversaires ont
+abandonnées.
+
+--Vive le capitaine Brown! crièrent unanimement les soldats de Robinson,
+alors que celui-ci revenait, furieux, devant leur front de bataille.
+
+--Du silence dans les rangs, ou je vous casse la tête, tas de
+braillards! dit-il en parcourant la ligne au galop.
+
+Sa menace n'eut aucun effet.
+
+La troupe répéta de nouveau:
+
+--Vive le capitaine Brown!
+
+Robinson écumait; mais il était le plus faible; il résolut de dissimuler
+son ressentiment.
+
+Après avoir enseveli les victimes de l'attaque et exécuté les ordres
+de leur père, par rapport aux blessés et aux armes, les fils de Brown
+entourèrent le chariot.
+
+C'était un de ces énormes wagons, comme s'en servent les émigrants et
+les voyageurs dans le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Quoique
+plus solides et plus durables que nos voitures, il n'entre pas un seul
+clou, pas un seul morceau de fer dans leur fabrication. Une bande de
+cuir de boeuf sauvage, appliquée fraîche sur les roues, et qui se
+resserre en séchant, tient lieu de cercle de métal pour assujettir les
+jantes ou la tablette de bois arrondie qui forme quelquefois ces roues.
+Le véhicule était recouvert de cerceaux, sur lesquels on avait étendu
+des peaux. Pour la forme--mais avec des dimensions bien autrement
+considérables--il ressemblait assez à ces charretins employés par nos
+paysans pour conduire leurs denrées au marché. Sur le devant de la
+voiture, attelée de quatre vigoureux chevaux, le gouverneur Robinson fit
+arborer le drapeau de sa troupe, comme si lui-même avait remporté la
+victoire, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant:
+
+Un piquet de quatre hommes;
+
+Le chariot escorté par les brownistes;
+
+Le gouverneur Robinson;
+
+Le gros de sa troupe.
+
+S'il ne s'était pas placé en tête du convoi, ce n'était pas qu'il n'en
+eût l'ardent désir, mais il ne l'avait osé.
+
+La division qui existait entre les deux chefs n'affectait en rien leur
+monde.
+
+Toutes les dispositions étaient favorables à Brown, dont le nom était
+acclamé à chaque instant avec frénésie.
+
+Dans l'après-midi, on atteignit Lawrence.
+
+C'était une ville en embryon. L'herbe croissait dans les rues à peine
+percées. Des arbres touffus, des jardina ébauchés, des flaques d'eau
+où barbotaient soit des porcs, soit des canards; des broussailles, des
+champs de maïs ou de patates séparaient les habitations. Et quelles
+habitations! des _log-houses_ pour la plupart!
+
+Cependant, une population nombreuse et disparate se pressait devant
+les portes. On eût dit un congrès général où les diverses nations de
+l'Europe et de l'Amérique avaient envoyé des représentants.
+
+Physionomie, habillement, langue, tout avait un cachet particulier.
+Yankees, Allemands, Anglais, Français, Italiens, Hollandais, Indiens,
+étaient confondus pêle-mêle, contraste saisissant qui n'avait de
+parallèle que dans la diversité des idiomes usités pour traduire
+l'allégresse générale.
+
+Quand parut le cortège, un formidable vivat salua Brown comme un
+libérateur.
+
+Les hommes agitèrent leurs coiffures en l'air, et tirèrent force coups
+de fusil.
+
+Les quelques femmes que possédait la colonie s'avançant au-devant du
+héros, lui offrirent un magnifique bouquet de fleurs.
+
+L'une d'elles, au nom des habitants de la ville, fit un discours
+approprié à la circonstance.
+
+--Je vous remercie de tout mon coeur, pour votre bienveillant accueil,
+répondit Brown d'un ton grave; mais en faisant ce que j'ai fait je
+n'ai rempli que mon devoir. Je suis donc peu digne de tant d'éloges.
+Souvenez-vous, mes amis, de la maxime de l'Ecclésiaste: «Si tu suis la
+justice, tu l'obtiendras, et tu t'en couvriras comme d'un vêtement de
+gloire, et tu habiteras avec elle, et elle te protégera à jamais, et, au
+jour de la manifestation, tu trouveras un appui.»
+
+Ces mots furent reçus par une salve d'applaudissements; puis, Brown et
+ses compagnons, enlevés de leurs chevaux, furent portés sur les épaules
+de la foule, à la place publique où l'on avait préparé à la hâte un
+banquet.
+
+Banquet simple et frugal. Il se composait de venaison et poisson
+bouilli, rôti ou fumé, pommes de terre et épis de maïs.
+
+Dressé sur des planches, que supportaient des barriques, le couvert
+était plus grossier encore. Rares se montraient les assiettes et les
+plats de faïence: des feuilles d'écorce, des écuelles de bois les
+remplaçaient.
+
+De fourchette, de cuiller, point. Luxe encore inconnu au Kansas, le
+couteau de chaque convive lui en devait tenir lieu.
+
+Pour boissons, pour liqueurs, quelques cruches en grès; celles-ci
+remplies d'eau, celles-là de whiskey ou de rhum. Au vin, à la bière, il
+ne fallait pas songer; absence complète.
+
+Le gouverneur Robinson, invité à prendre part à ce festin, s'excusa en
+prétextant une indisposition.
+
+On devina bien qu'un autre motif l'empêchait d'y assister; mais le repas
+n'en fut pas moins gai, cordial, d'un entrain charmant.
+
+On y causa de la question à l'ordre du jour--de l'abolition de
+l'esclavage, et des mesures à prendre afin de résister au gouverneur
+Shannon qui faisait alors tous ses efforts pour mettre en vigueur le
+bill de M. Douglass; car, ainsi que nous l'avons dit, le Kansas était
+partagé en deux fractions bien distinctes, l'une pour le rejet du bill,
+sous les ordres de gouverneur Robinson, l'autre pour son application
+sous ceux du gouverneur Shannon.
+
+A la fin du dîner plusieurs toasts furent portés.
+
+--A Brown!
+
+--A ses fils!
+
+--A ses amis!
+
+--A l'émancipation des nègres!
+
+--A l'union américaine!
+
+--A la liberté!
+
+Brown répondit à tous avec à propos, énergie et sagesse.
+
+On se leva de table, vers neuf heures du soir, et les habitants de
+Lawrence conduisirent leurs hôtes à une maison qui avait été disposée
+pour les recevoir.
+
+Accablés de fatigue, Brown et ses compagnons s'endormirent promptement.
+
+Pendant qu'ils reposaient, une bande d'hommes armés cerna la maison,
+et plusieurs militaires firent irruption dans la pièce occupée par le
+capitaine.
+
+Ses fils s'étaient éveillés. Ils tentèrent de défendre leur père. Mais,
+écrasés par le nombre, ils se rendirent après une courte lutte.
+
+On les garrotta, et on les laissa dans l'habitation dont les issues
+furent fermées avec soin et gardées par les troupes du gouverneur
+Robinson.
+
+Celui-ci se vengeait. Jaloux de la renommée et de la gloire de Brown, il
+avait décidé de le faire passer en conseil de guerre, sous accusation
+de rébellion contre son chef, et il avait trouvé des créatures pour
+soutenir cette accusation.
+
+
+
+
+ VII
+
+ L'ÉVASION
+
+
+La maison qu'occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur
+arrestation, était un ancien moulin sur les bords du Kansas.
+
+Il servait alors de manutention à la troupe.
+
+Le gouverneur l'avait lui-même désigné pour logement des Brownistes.
+Cette désignation n'avait pas été faite sans intention.
+
+Le moulin Blanc, ainsi l'appelait-on parce qu'il avait été jadis
+blanchi à la chaux, était situé à une portée de fusil de la ville, à
+l'embouchure d'un ruisseau qui se versait dans le Kansas.
+
+Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que méditait
+Robinson.
+
+Il n'eut pas de peine, comme on l'a vu, à surprendre ses victimes et à
+les charger de liens.
+
+Ailleurs, leur cris eussent pu être entendus, et la population de
+Lawrence entière aurait volé à leur secours; mais là ils furent étouffés
+comme dans un tombeau.
+
+Se croyant sûr des officiers de son état-major, qui devaient juger Brown
+le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchanté de son
+expédition.
+
+Cependant un homme avait vu les soldats rôder autour du moulin Blanc, il
+les avait aussi vus entrer et le bruit de la résistance était arrivé à
+ses oreilles.
+
+Cet homme, c'était César, le nègre.
+
+Il n'avait pas osé prendre part au banquet, s'était tenu à une distance
+respectueuse de son maître pendant le dîner, l'avait suivi de même,
+quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il
+s'était, ma foi, couché à la belle étoile, près du ruisseau, après leur
+départ.
+
+Éveillé par la venue de la troupe, et craignant tout d'abord pour sa
+propre personne, César s'était tapi dans un buisson et avait fait le
+guet.
+
+Voilà comment il avait été, en partie, témoin de la scène que nous avons
+rapportée dans le chapitre précédent.
+
+Rassuré sur son compte, César s'ingénia à deviner ce qui s'était passé
+au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assisté,
+pour s'en faire un fil conducteur.
+
+Mais il ne put arriver à une conclusion satisfaisante.
+
+Les sentinelles restées en faction autour du moulin, après la retraite
+de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas à éclairer cet
+esprit épais.
+
+Cependant César était naturellement curieux,--curieux comme un nègre,
+c'est tout dire.
+
+Après avoir, durant un quart d'heure, ruminé, opposé les dangers qui
+l'environnaient à la vivacité de son désir, il résolut de tâcher de le
+satisfaire.
+
+--Moi vouloir voir ce qu'ils ont fait, moi verra, se dit-il.
+
+Et, se mettant à quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir
+été aperçu des factionnaires, quoique la nuit ne fût pas très sombre.
+
+Derrière le bâtiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis
+quelques mois.
+
+Le lit en était tapissé de hautes herbes et de pariétaires.
+
+César, s'étant traîné jusqu'à ce bief, y descendit, et masqué par
+les herbages, pouvant observer sans crainte d'attirer l'attention, il
+examina le moulin.
+
+De ce côté, il n'y avait aucune porte; de la lumière brillait aux quatre
+fenêtres qui perçaient la muraille, mais elles étaient bien trop élevées
+pour qu'un homme réussît à les atteindre sans échelle.
+
+--Haut! très haut! diablement haut! trop haut! murmura César en les
+mesurant de l'oeil.
+
+Il réfléchit une minute et ajouta piteusement:
+
+--Falloir des ailes pour monter là; mais noir, point d'ailes, non, point
+du tout.
+
+Pourtant, il n'était pas tout à fait convaincu, car il se coula plus
+avant dans le bief.
+
+Il avait remarqué que le tambour de la roue du moulin dépassait de cinq
+ou six pieds le niveau des digues du canal, et il espérait, en grimpant
+dessus, pouvoir atteindre une des fenêtres.
+
+Mais alors, il découvrit une sentinelle, l'arme au bras, qui montait la
+garde à deux pas au delà.
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour le faire renoncer à son projet.
+
+En désespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il
+distingua, tout à coup, l'ouverture par laquelle passait l'arbre qui
+mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin.
+
+César bondit de joie.
+
+Son imprudence faillit lui être funeste, car la sentinelle, entendant du
+bruit, cria aussitôt:
+
+--Qui va là!
+
+Plus mort que vif, le nègre s'enfonça sous la cage.
+
+--Je me serai trompé, marmotta le factionnaire; c'est probablement
+quelque loutre qui rentrait dans son trou.
+
+Rassuré par ces paroles, César s'accrocha aux aubes de la roue, gravit
+agilement jusqu'à l'arbre, et se glissa à l'intérieur du moulin.
+
+De nouveaux embarras l'y attendaient.
+
+On n'y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme à se
+rompre le cou dans quelque fosse.
+
+A cheval sur son arbre, il en gagna, en tâtonnant, l'autre extrémité.
+
+Puis, allant, venant, allongeant les bras de côté et d'autre, il finit
+par rencontrer une échelle.
+
+Bientôt il fut au faîte.
+
+Une trappe s'opposait à son passage; il la rabattit intérieurement d'un
+coup d'épaule.
+
+D'abord, il se retrouva dans les ténèbres. Mais, en levant la tête, il
+vit la lumière qui filtrait au plafond.
+
+On causait au-dessus de lui.
+
+Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils.
+
+--Soyez sans inquiétude, mes enfants, disait le capitaine; justice se
+fera. Robinson lui-même ne tardera pas à reconnaître ses torts
+envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des
+femmelettes. «Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent;
+il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri
+contre la chaleur et leur ombre contre l'ardeur du jour.»
+
+--Il n'en est pas moins cruel d'être ainsi méconnu des siens, répondit
+amèrement Frederick.
+
+--Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L'homme n'est-il
+pas fait pour souffrir? Notre divin Rédempteur n'a-t-il pas souffert
+patiemment les outrages et la mort de ceux qu'il venait sauver?
+
+Tandis qu'il s'entretenait ainsi, César, dont les yeux s'habituaient
+insensiblement à l'obscurité, étudiait le lieu où il s'était introduit.
+
+C'était la chambre destinée aux meules.
+
+En s'approchant d'un vieux blutoir, tout en guenilles, le nègre remarqua
+que le son des paroles arrivait plus distinctement à lui.
+
+Il passa la tête par l'orifice de ce blutoir, et regarda en l'air.
+
+Le cylindre montait jusqu'au plafond, et débouchait évidemment sous
+quelque meuble de la pièce supérieure; car un large, mais faible
+rayon de lumière oblique, obscurci par d'épaisses toiles d'araignée,
+s'épanouissait à l'autre bout du tamis.
+
+César n'eut pas de peine à se hisser à ce trou.
+
+Un bois de lit le recouvrait.
+
+--Massa? cria le nègre.
+
+Aussitôt les conversations cessèrent.
+
+--Massa Brown? répéta l'Africain.
+
+--Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine.
+
+--C'est moi, César, nègre à vous.
+
+--César? où êtes-vous?
+
+--En effet, c'est lui, il n'y a pas à se méprendre sur sa voix; mais où
+est-il? dit un des fils de Brown.
+
+--Ici, regardez sous lit, répondit le noir.
+
+Et, plaçant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette
+avec sa tête, la déposa à quelques pieds, et montra sa face hideuse,
+souriante, toute barbouillée de farine, dans la pièce où se tenaient les
+prisonniers.
+
+Malgré les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s'empêcher de
+rire.
+
+La moitié du corps dans son trou, l'autre moitié au dehors, César les
+contemplait d'un air ébahi.
+
+Il cherchait l'explication de ces liens qu'on leur avait mis aux mains
+et aux pieds.
+
+La pauvre cervelle n'y comprenait rien.
+
+Le premier, Edwin Coppie cessa de rire:
+
+--Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, massa, un, deux, trois couteaux.
+
+--Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a liés, et
+indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici.
+
+César s'élança dans la chambre et fit ce qu'on désirait de lui.
+
+En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvré la liberté
+de leurs mouvements. César leur enseigna la route qu'il avait suivie
+pour arriver à eux, et, un à un, ils commencèrent à sortir de leur
+prison.
+
+Tous les fils de Brown étaient déjà partis. Une restait plus dans la
+chambre que leur père avec Edwin Coppie, qui n'avaient pas voulu quitter
+la place avant que les autres fussent sauvés, quand la détonation d'une
+arme à feu et les cris:
+
+»Aux armes! aux armes!» troublèrent le silence de la nuit.
+
+Edwin, qui s'apprêtait à descendre, rentra dans la pièce en disant:
+
+--Nous sommes perdus!
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite! dit froidement Brown.
+
+--Il s'assit au pied du lit et attendit, avec calme, l'arrivée des
+soldats qui montaient, en vociférant, l'escalier de leur chambre.
+
+Inutile de dire qu'ils n'épargnèrent pas aux deux captifs les reproches
+et les mauvais traitements.
+
+Ils furent rattachés, puis enfermés dans une autre pièce sous la garde
+de quatre hommes.
+
+Mais Brown eut le plaisir d'apprendre que ses enfants s'étaient échappés
+sains et saufs.
+
+--Jeune homme, ne vous désespérez pas, dit-il à Edwin. Le jour de demain
+vous apportera une bonne nouvelle.
+
+Il se trompait.
+
+Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut
+acquitté, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu'à l'attitude
+de la foule qui avait envahi la salle du prétoire.
+
+Elle voulait la liberté de son héros, menaçant de lyncher ceux qui
+auraient l'imprudence de le retenir dans les fers.
+
+Le gouverneur Robinson céda.
+
+Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin
+Coppie; il prétendit qu'il l'avait insulté, et le fit condamner à six
+mois de détention.
+
+Satisfait de la concession qu'il avait obtenue, le peuple abandonna
+Coppie à son malheureux destin.
+
+Brown ne l'oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcés à
+mi-voix, en le quittant:
+
+--Jeune homme, aie courage, l'injustice t'inflige six mois de prison, la
+justice te rendra la liberté avant six jours. Au revoir, sois toujours
+fidèle à notre devise: Tout pour l'abolition de l'esclavage!
+
+--Merci, capitaine, répondit fermement Edwin, j'ai foi en vous!
+
+Une voiture, attelée de deux chevaux blancs enguirlandés de fleurs,
+attendait à la porte du tribunal.
+
+Brown y fut porté au milieu des acclamations assourdissantes de ses
+partisans, qui _hissèrent_[6] le gouverneur Robinson, lorsqu'il sortit
+un peu après de la salle d'audience.
+
+[Note 6: Ce terme très expressif, formant onomatopée, a été emprunté
+par les Franco-Américains aux Anglais. Il vient du verbe to _hiss_
+(_siffler_ quelqu'un).]
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LE CAMP DE BROWN
+
+
+Trois ans se sont écoulés; nous sommes en 1858. Brown a senti que
+c'était au fer, non à la parole, à la plume, qu'il devait désormais
+demander la poursuite de sa noble entreprise. Il a fait un appel aux
+abolitionnistes. Ils sont accourus en foule se ranger sous le drapeau de
+l'intrépide capitaine.
+
+De leur côté les esclavagistes, conduits par un nommé Hamilton, et
+appuyés de l'autorité du gouverneur Shannon ont fait une levée de
+boucliers pour imposer l'application du bill de Nebraska.
+
+Les uns et les autres ravagent, à qui mieux mieux les frontières
+du Kansas et du Missouri. Ils se livrent journellement des combats
+acharnés.
+
+Jusqu'à présent, la victoire a secondé les armes des Brownistes, et leur
+petite armée se grossit, chaque jour, de recrues nouvelles.
+
+Le capitaine a tenu la parole donnée à Edwin Coppie: deux jours après
+l'incarcération du jeune homme, il ameutait les habitants de Lawrence.
+
+On enfonçait les portes de la prison, et le captif était rendu à la
+liberté.
+
+Brown en avait aussitôt fait son second lieutenant.
+
+Devenus nombreux, les abolitionnistes s'élevèrent un camp fortifié dans
+les gorges des montagnes, à quelques lieues au sud-est de la rivière
+Kansas.
+
+Ce camp était adossé à une forêt vierge, impénétrable, qui l'abritait
+en partie. Il avait la figure d'une hure de sanglier, dont le groin,
+formant bastion, était défendu par une haute palissade, surmontée d'une
+galerie, construite avec les abattis branchus des arbres.
+
+Le front de bandière, reliant de chaque côté le bastion à la forêt,
+était composé de troncs de pins, inextricablement enchevêtrés, qui en
+faisaient une barrière infranchissable.
+
+Le camp ainsi établi à l'ouest de la forêt commandait une plaine
+immense. Il eût été impossible à l'ennemi le plus rusé de s'en approcher
+sans être aperçu, à plusieurs milles de distance, par les sentinelles
+placées en vedette sur la galerie.
+
+A l'intérieur, se dressaient des tentes de cuir, des huttes de
+feuillage.
+
+Une vingtaine de lourds fourgons, semblables à celui que nous avons
+précédemment décrit, étaient rangés, bout à bout, le long des courtines
+et les fortifiaient encore.
+
+Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont
+la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait.
+
+Aussi la sécurité la plus grande régnait-elle au milieu des Brownistes;
+et sans la sévérité ascétique de leur chef, ils eussent vraiment mené
+joyeuse vie aux moments de loisir.
+
+Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout
+état, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs
+préjugés de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et
+souvent dans la plus grande intimité.
+
+C'est ainsi qu'un Français avait noué avec Coppie une liaison fort
+étroite.
+
+Ce Français se nommait Jules Moreau. C'était un homme jeune, que les
+luttes civiles de sa patrie avaient jeté sur le sol américain, l'esprit
+d'aventure conduit dans le Kansas.
+
+Jules Moreau était né à Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette
+maison qui porte le n° 3, et qui vit naître Molière. Ce voisinage décida
+de sa vocation: à seize ans, il caressait la Muse, comme il disait
+jovialement; à dix-sept, son père, indigné d'avoir pour fils un poète,
+le jetait à la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait
+d'avoir illustré les piliers des Halles pendant trois siècles dans le
+commerce des cotonnades et des droguets.
+
+Un souffle d'idées nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse
+française: c'était en 1848. Je n'ai point à rappeler ici les événements
+de cette époque encore trop près de nous pour être jugée; que l'on sache
+seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et
+que proscrit, pour avoir pris part aux événements de juin, il passa aux
+États-Unis.
+
+A son arrivée à New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il
+vécut de cette vie de l'exilé, la plus triste de toutes: il eut, comme
+tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile
+reprit le dessus, et lorsque quelques années de séjour l'eurent mis au
+courant de la langue du pays, il se mêla franchement à cette population
+cosmopolite qui couvre les États-Unis de ses rameaux multiples, et se
+prit à aimer sa patrie adoptive.
+
+Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'était un robuste garçon de
+taille moyenne, bien découplé, alerte; son oeil bleu était vif, et sa
+voix rieuse était sympathique. Le désir de faire fortune l'avait amené
+dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient détourné de sa
+route: il s'était jeté corps et âme dans le parti de Brown. Quant à la
+France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois à son père, le
+seul être vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son âme
+nul regret, il savait que le père Moreau, boutiquier avant tout, avait
+son existence assurée, et que son esprit, commercialement occupé, ne
+souffrait nullement de son absence.
+
+Parfois aussi, dans ses rêves, apparaissait une ravissante tête de jeune
+fille; il souriait à cette réflexion des journées amoureuses; puis, il
+secouait la tête comme pour en chasser le passé, et il rentrait dans la
+vie réelle avec une chanson sur les lèvres.
+
+Jules avait en un mot toute l'insouciance qui nous caractérise: il
+était gai, aventureux, très tolérant, faisant le bien et le mal sans le
+savoir, se laissant aller à ses passions, voyant rarement le but qu'il
+voulait atteindre, et ne s'inquiétant pas toujours des moyens à employer
+pour y arriver: réussissait-il dans une entreprise, et s'il regardait en
+arrière, il était souvent tout étonné d'avoir froissé un ami, écrasé un
+coeur, commis un de ces mille crimes que la justice humaine ne qualifie
+pas, mais que l'honnêteté condamne sévèrement; alors, sa conscience se
+révoltait contre lui-même, et il tâchait de racheter la faute, commise
+par sa légèreté, en se vouant à quelqu'un de ces actes sublimes que les
+hommes de coeur seuls peuvent concevoir et accomplir.
+
+Tel était Jules Moreau, ou plutôt le _Frenchman_, comme l'appelaient ses
+compagnons américains qui l'aimaient beaucoup.
+
+Un soir, après une chaude journée, Edwin Coppie étant de garde à l'un
+des angles du camp, Jules Moreau fut le joindre pour l'aider à passer
+plus agréablement sa faction.
+
+Le temps était beau, le ciel sans nuages, et le soleil s'en allait
+dormir, dans une majestueuse sérénité, aux savanes du Mexique.
+
+Tout faisait silence. On eût dit que la nature s'était recueillie pour
+assister au coucher de l'astre diurne. La brise elle-même taisait
+ses harmonieux frémissements. Mais le spectacle n'en était pas moins
+admirable. S'il manquait de voix, de musique, il s'enrichissait des plus
+splendides décors; s'il ne parlait point à l'oreille, il enchantait les
+yeux.
+
+Aux derniers rayons du céleste flambeau, l'immense prairie, déployée
+au pied des retranchements, apparaissait comme une mer de feu; et les
+arbres de la forêt, enflammés par ses lueurs ardentes, miroitant sur
+le glacis des feuillages, ressemblaient aux girandoles d'une féerique
+illumination _a giorno_.
+
+Enivré par cette scène splendide, Edwin s'était laissé tomber dans une
+profonde rêverie.
+
+Il pensait à son pays natal, à sa bonne mère, à sa fiancée qu'il aimait
+d'autant plus maintenant qu'il désespérait de l'épouser jamais. Il
+n'entendit point le pas de Moreau.
+
+--Eh bien! camarade, dit celui-ci en mettant la main sur l'épaule de
+l'Américain; eh bien, à quoi diable songez-vous? vous avez l'air triste
+comme une perruche muette.
+
+Brusquement arraché à sa préoccupation, Coppie tressaillit. D'une voix
+embarrassée, il balbutia:
+
+--Ma foi, non, je ne suis pas triste, mais plutôt fatigué par la chasse
+que nous avons faite ce matin.
+
+Jules se prit à rire.
+
+--Vous? fatigué! s'écria-t-il, allons donc! vous l'homme aux jarrets
+d'acier! vous, le marcheur le plus intrépide des États. Laissez-moi me
+plaindre, moi, à la bonne heure, je n'avais jamais chassé que dans la
+plaine Saint-Denis, un désert semé de guinguettes et où l'on rencontre
+plus de gibiers en cornettes que de lièvres et de perdreaux.
+
+--Toujours de bonne humeur, fit Edwin en souriant.
+
+--La vie n'est-elle pas une vallée de larmes et ne faut-il pas rire pour
+la traverser? Tenez, ami, continua Moreau, je parierais que vous avez
+en ce moment la nostalgie, et que vous songez peut-être à quelque blonde
+fiancée qui vous attend, nouvelle Pénélope, dans un coin de l'Iowa.
+
+--Vous pourriez dire vrai.
+
+--Ah! c'est que je m'y connais, moi; parfois il m'arrive de rêvasser à
+la France, à Paris, aux boulevards, et à une certaine petite rue près le
+carré Saint-Martin, où demeure la plus ravissante houri que j'aie jamais
+aimée.
+
+--Et vous l'aimez toujours? demanda l'Américain.
+
+--Toujours... Paméla...
+
+--Elle se nomme Paméla?
+
+--Oui; lorsque je quittai Paris, toutes les femmes aimées se nommaient
+Paméla, surtout si elles étaient modistes.
+
+--Alors, c'est un nom universel.
+
+--Universel, comme vous le dites; aussi, lorsqu'on a aimé une Paméla, on
+a aimé toutes les femmes.
+
+--Et êtes-vous fidèle à cet amour?
+
+--Fidèle! je le crois bien; j'ai pour Paméla un culte, une adoration,
+tels que toutes les fois que je rencontre une femme jeune, jolie,
+aimable, brune, blonde, ou noire...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je l'aime... en souvenir de Paméla.
+
+--Singulière théorie que la vôtre!
+
+--C'est la théorie du rayonnement de l'amour; j'aime, comment puis-je
+prouver que j'aime, si ce n'est en aimant; et comment puis-je aimer...
+
+--Oh! oh! fit Coppie. Cette théorie de l'amour me paraît insensée, pour
+ne pas dire immorale.
+
+--De quelle manière aimez-vous donc, vous?
+
+--De quelle manière nous aimons? mais, probablement comme vous; car,
+vous ne me faites pas l'effet d'avoir jamais été un amant bien épris.
+
+--Ah! mon cher, dit Moreau, vous ne savez pas avec quelle fougue j'aime!
+Paméla ne m'a pas résisté, mais si elle m'eût résisté... je l'eusse
+poignardée, termina-t-il en riant et en faisant un geste tragi-comique.
+
+--Vous plaisantez toujours, on ne peut même parler sérieusement avec
+vous.
+
+--Ma théorie est très sérieuse, croyez-m'en; mais nous ne saurions
+discuter ensemble, mon cher puritain.
+
+--Vous avez peut-être raison: d'ailleurs, l'amour dépend de la femme qui
+l'inspire.
+
+--Sans doute, sans doute, et puis vous avez encore des fiancées et nous
+n'en avons plus; vous aimez probablement quelque fière créature, aux
+formes robustes et aux yeux mélancoliques comme en a peint Teniers.
+
+--Vous vous trompez, dit Coppie, mais laissons cette discussion,
+asseyez-vous là; j'ai l'âme triste ce soir, et j'ai besoin de causer
+avec un ami.
+
+Jules Moreau lui prit la main et la serra cordialement.
+
+--Je vous remercie pour ce mot.
+
+--Croyez-vous aux pressentiments?
+
+--Quelquefois, répondit le Français!
+
+--Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma
+vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prévoir les événements
+qui surgissent; mais j'ai le coeur serré, et malgré moi mon esprit
+se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, où demeure Rebecca
+Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre
+promise.
+
+--Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous êtes
+simplement en mauvaise disposition.
+
+--Non, je vous le répète, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez,
+quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions côte à côte, l'entreprise
+dans laquelle nous sommes embarqués ne m'effraie nullement, la sainteté
+de la cause que nous défendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu
+lui-même pour ne pas être sûr du triomphe. Mais en dehors des faits de
+la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque événement imprévu qui me
+séparera pour l'éternité de celle que j'aime.
+
+--Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau.
+
+--Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas
+aussi sceptique. Sa figure angélique est toujours devant mes yeux, mes
+pensées; elle préside à toutes mes actions; jusqu'à présent, ce souvenir
+m'était doux; je prévoyais le jour du retour, j'espérais me faire
+pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image
+semble avoir pâli, et mon esprit si complaisant à se représenter ses
+joies futures, se refuse maintenant à broder une image de félicité pour
+l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tête.
+
+--Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle
+vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque
+comté de votre Amérique une nouvelle Paméla.
+
+A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la
+conversation.
+
+Frère, dit-il à Edwin, il y a un coup de main à faire.
+
+--Expliquez-vous, dit celui-ci.
+
+--Voici ce que c'est: Entraîné hier à la poursuite d'un élan, je
+m'éloignai de deux ou trois milles de notre parti, et j'arrivai à
+l'habitation d'un esclavagiste dur et cruel qui malmène des centaines de
+nègres.
+
+--Qui vous a fourni ces détails?
+
+--Ce sont des noirs de l'habitation avec lesquels j'ai pris langue; je
+leur ai promis notre concours pour les délivrer.
+
+--Et tu as bien fait, mon fils, dit le vieux Brown en débouchant tout à
+coup de derrière un chariot.
+
+A son approche, Edwin et Moreau s'étaient respectueusement levés.
+
+--Oui, continua le capitaine, tu as bien fait. Ta découverte me cause un
+vrai plaisir, car nos hommes s'engourdissent depuis quelque temps dans
+l'inaction; et l'inaction conduit à la paresse, fléau de l'humanité. «Le
+paresseux a la main à la table du festin, il a de la peine à la porter à
+sa bouche.»
+
+Après un instant de méditation, Brown reprit:
+
+--Mais, dis-moi où est cette habitation?
+
+--A vingt milles environ d'ici, dans l'État du Missouri.
+
+--Est-elle gardée?
+
+--Oui. Par une douzaine de domestiques blancs seulement?
+
+--Et les nègres?
+
+--Tous, repartit vivement Frederick, sont disposés à la révolte.
+
+--Bien, dit Brown s'éloignant, je vais songer à cette affaire.
+
+
+
+
+ IX
+
+ LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE
+
+
+Battesville est une bourgade peu importante, qui s'élève à la frontière
+du Missouri et du Kansas, sur la branche septentrionale de la rivière
+Osage, non loin de son point de réunion à la branche sud.
+
+Quelques familles de planteurs, avec leurs esclaves et des chasseurs
+nord-ouestiers forment le noyau de la population.
+
+A l'époque de notre récit, cette bourgade était comme une sentinelle
+perdue de la civilisation vers le désert.
+
+Les moeurs y avaient un caractère de dureté sauvage. Souvent exposés
+aux attaques des Indiens et des flibustiers qui infestaient le pays, les
+habitants se montraient toujours une amie à la main.
+
+Ce régime de vie avait émoussé la sensibilité des plus compatissants,
+et poussé jusqu'à la cruauté les dispositions de ceux qui étaient
+naturellement violents.
+
+Tous les propriétaires d'esclaves traitaient leurs nègres avec une
+sévérité excessive.
+
+Leur rigueur, envers ces pauvres créatures, avait encore doublé, s'il
+était possible, depuis l'explosion des troubles du Kansas, car on
+tremblait que les noirs, excités par les abolitionnistes, ne se
+révoltassent dans le Missouri et ne missent la contrée à feu et à sang.
+
+Des châtiments terribles, exceptionnels, étaient réservés à la moindre
+faute, au soupçon même d'insubordination.
+
+La frayeur est aussi barbare qu'aveugle, et les planteurs cherchaient
+à étouffer leurs craintes sous les cris des misérables Africains qu'ils
+envoyaient journellement au supplice.
+
+Les maîtres croyaient par là frapper d'épouvante leur bétail humain; ils
+ne faisaient que l'exaspérer, l'exciter à l'insurrection.
+
+Le chien, rendu enragé par des flagellations continuelles, voulait
+mordre la main qu'il léchait hier.
+
+Au nombre des planteurs, les mieux connus pour leur brutalité envers les
+esclaves, se trouvait le major Flogger.
+
+Le major Flogger était Anglo-Saxon. Il prétendait descendre d'une des
+plus hautes familles de la Grande-Bretagne, compter des marquis et des
+ducs parmi les membres du Parlement, et déblatérait sans cesse contre
+les institutions américaines,--l'esclavage excepté, bien entendu.
+
+Parent de M. Sherrington de l'Iowa, il entretenait avec lui des
+relations étroites.
+
+Cependant, ces relations étaient tout épistolaires: souvent retenu
+chez lui par la goutte, le major n'aimait pas à se déranger, et M.
+Sherrington n'avait point assez de fortune pour se permettre des voyagea
+de plaisir. Quelquefois seulement Rebecca Sherrington allait passer un
+mois ou deux à Battesville, chez sa cousine, Ernestine Flogger.
+
+L'habitation du major était située sur les bords de l'Osage, à un
+demi-mille du village.
+
+Elle se composait d'un corps de logis fort admiré,--parce qu'elle
+affichait une mauvaise miniature de manoir gothique, avec tours,
+créneaux, bastions, mâchicoulis,--et de deux immenses bâtiments qui le
+flanquaient.
+
+Une distance de cinquante mètres séparait ces bâtiments de la maison
+principale, précédée d'une cour qu'entourait une grille magnifique.
+
+Des mura fort élevés reliaient et enserraient le tout.
+
+De chaque côté du pavillon central, les bâtiments dont nous venons
+de parler se courbaient en fer à cheval, leur cintre pouvant avoir un
+demi-mille de développement.
+
+Construits en bois et en briques, ils ne présentaient qu'un
+rez-de-chaussée et un grenier.
+
+Ce rez-de-chaussée était percé, sur son entière étendue, d'une porte
+et de deux petites fenêtres grillées, ouvertes les unes et l'autre de
+vingt-cinq en vingt-cinq pieds d'intervalle; le grenier, construit sous
+le toit, circulait, sans interruption, entre les deux extrémités de
+l'édifice.
+
+Il servait à l'emmagasinage des récoltes de blé et de tabac, qui se
+faisaient sur l'habitation.
+
+Au rez-de-chaussée, les cases des nègres.
+
+Une pièce à chacune de celles-ci: pièce commune pour toute la famille,
+souvent grosse de huit, dix personnes et même davantage.
+
+Si tout le monde ne couche pas dans le même lit, vieillards, adultes,
+enfants, hommes et femmes, filles et garçons, peu s'en faut; car les
+lits, ou plutôt les grabats, se touchent.
+
+Ainsi que chez les Indiens, ils sont placés à quelques pouces du sol,
+auteur de la chambre.
+
+Deux planches de pin, une maigre paillasse, en feuilles de maïs, sur
+laquelle on a jeté une mauvaise couverture, en font tous les frais.
+
+Au milieu de la salle, une table et des bancs grossiers; quelques
+escabeaux ça et là; des ustensiles de cuisine ébréchés, traînant avec
+des instruments aratoires en un coin; des faïences fêlées, plus ou moins
+enluminées, sur un évier; contre la muraille, une douzaine de gravures,
+aux couleurs provocantes, représentant le Juif-Errant, Washington,
+Napoléon, Franklin, quelques scènes de bataille ou de religion, voilà
+pour le mobilier.
+
+L'âtre est vis-à-vis de la porte.
+
+Des statuettes en cire; des brimborions; des pommes, des oranges,
+entremêlées de courges sèches ornent la cheminée, au-dessus de laquelle
+on voit parfois accroché un benjô ou quelque méchant violon.
+
+Vous ai-je dit que les carreaux de la case sont fréquemment en parchemin
+ou remplacés par un chiffon, un vieux chapeau?
+
+Et tel est le logis du nègre, celui où il naît, vit, meurt,--logis qui
+n'a guère changé depuis que l'esclavage existe, qui ne changera guère
+tant qu'il existera.
+
+Le major Flogger était riche; le domicile de ses noirs passait pour
+luxueux. Sans sa sévérité bien connue, on l'eût peut-être accusé de les
+vouloir émanciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus
+confortable que celle qui leur est ordinairement accordée, le major ne
+consultait que ses intérêts.
+
+--Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi,
+disait-il. De même pour mes nègres.
+
+Ce raisonnement était juste.
+
+Aussi, malgré la violence de son tempérament, et les châtiments qu'il
+infligeait sans pitié à ses esclaves, le major Flogger avait-il la
+réputation d'un philanthrope.
+
+Les nègres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le
+noir est moins sensible aux coups qu'à la bonne chère.
+
+Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration
+de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude
+que de flétrir la dignité individuelle et d'aiguiser les appétits
+physiques.
+
+Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgré cette meute de chiens
+énormes et féroces, de chiens dressés pour la chasse à l'esclave,--qui
+hurlent à notre approche.
+
+Un chant nous appelle dans la case, à droite du pavillon. Semblable aux
+autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propreté qui
+flatte agréablement les sens.
+
+Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coûteux que dans les cabanes
+voisines, mais leur arrangement, leur netteté, leur luisant, plaisent à
+la vue.
+
+Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse
+dans les États de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se
+reposent chez eux.
+
+Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme à son
+hiver, un dans la force de l'âge, un garçon de vingt-cinq ans, une fille
+de vingt.
+
+Ils sont noirs comme l'ébène; pas une ligne, pas une nuance fugitive
+ne dénient leur origine. Vierge de tout mélange est aussi leur sang. La
+lubricité des blancs ne l'a pas encore altéré. Mais quoique ayant
+des traits généraux qui annoncent une même souche, ils diffèrent par
+l'expression du visage.
+
+La face du vieillard, creuse, recroquevillée, lourde, annonce
+l'hébétement. Celle de l'homme mûr, son fils, plus ouverte, mais
+guindée, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est
+toute différente: à les voir, on sent que l'intelligence circule avec la
+vie dans leurs artères.
+
+Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur père fume en
+silence, et que le grand-père chantonne d'un ton dolent, sur un air
+lamentable:
+
+ Si nègre était blanc,
+ Li serait content;
+ Li aurait bon femme,
+ Li dirait madame,
+ Si nègre était blanc.
+
+ Au jour li travaille,
+ A nuit li pleurer,
+ Son maître li fouaille,
+ Et li murmurer:
+
+ Si nègre était blanc,
+ Li serait content;
+ Li aurait bon'femme,
+ Li dirait madame,
+ Si nègre était blanc.
+
+ Mais li nègre esclave,
+ Loin de son pays.
+ Adieu, bon goyave;
+ Adieu, bon cri-cri.
+
+ Si nègre était blanc,
+ Li serait content;
+ Li aurait bon femme,
+ Li dirait madame,
+ Si nègre était blanc.
+
+ Mais la délivrance
+ Un jour li viendra,
+ Li fera bombance
+ Et li chantera:
+
+ Bon noir vaut bien blanc,
+ Et li ben content,
+ Li dit à son femme:
+ Eh! bonjour, madame,
+ Libre comme blanc.
+
+--Oui, libres comme blancs! répéta John Coppeland, ainsi se nommait le
+petit-fils du vieillard;--il serait bien à souhaiter!--Mais que loin
+encore est ce temps!
+
+--Ah! mon frère, il nous faut espérer en la Providence, dit la jeune
+fille.
+
+John haussa les épaules avec impatience.
+
+--La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses
+dents.
+
+--Ne blasphème pas! s'écria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche.
+
+--Je dis la vérité, Bess, répondit John.
+
+--Il dit la vérité, appuya son père. Ma fille verse-moi un verre de
+tafia.
+
+--Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez
+que la liqueur vous trouble la tête.
+
+[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abréviation de ce nom.]
+
+--Qu'importe! dit le nègre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il
+faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin.
+
+En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieux
+Coppeland disait de sa voix chevrotante:
+
+ Pour chasser tristesse,
+ Li pauvre paria,
+ Li chercher ivresse
+ Dans bon tafia.
+
+--Ils ont raison, s'écria John, pendant que sa soeur servait leur
+père, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler... je veux
+boire...
+
+--Oh! non, non, mon bon frère; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en
+lui prenant tendrement les mains.
+
+--Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolérable?
+
+--Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi.
+
+--Dieu ne s'occupe pas des noirs! proféra le jeune homme avec une
+amertume indicible.
+
+--Une fois pourtant il nous avait tirés de la servitude.
+
+--Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement.
+
+--Sans notre pauvre mère... commença Bess.
+
+--Ah! notre mère, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus!
+
+--Tous! répéta son père, en frappant du poing sur la table.
+
+John continua avec vivacité:
+
+--Quelle folie de l'avoir écoutée! d'avoir repassé du Canada aux
+États-Unis, de Chatam à Détroit, pour assister à cette fête du 4
+juillet.
+
+--Fête de l'Indépendance! bredouilla le vieillard.
+
+--L'Indépendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec
+colère. Nous étions sauvés, libres, et nous nous sommes fait reprendre,
+ce jour-là, par nos bourreaux. Ah! elle nous coûte cher la fantaisie de
+ma mère!
+
+--Ne parle pas mal de celle qui nous a donné la vie, prononça Elisabeth
+avec un accent de doux reproche.
+
+--Mieux eût valu, cent fois, que nous fussions à jamais restés dans le
+néant! s'exclama John d'un air farouche.
+
+--A boire! Bess, à boire! je veux boire! balbutia le père en tendant son
+verre à demi plein.
+
+Le septuagénaire avait repris son couplet.
+
+ Pour chasser tristesse,
+ Li pauvre paria,
+ Li chercher....
+
+En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme
+entra.
+
+--Bess, dit-il en s'adressant à la jeune fille, le maître te demande.
+
+Elle rougit et pâlit tour à tour.
+
+--Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John.
+
+--Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, répondit Bess en
+essayant de vaincre l'émotion dont elle avait été saisie.
+
+Puis, se tournant vers le nouveau venu:
+
+--Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle.
+
+
+
+
+
+ X
+
+ LES MAÎTRES DE L'ESCLAVE
+
+ (SUITE)
+
+
+Quoique, en ses veines, coulât un sang pur de tout alliage, Elisabeth
+Coppeland avait dans son port et jusque dans sa physionomie un cachet de
+beauté peu commun surtout chez les négresses.
+
+Son buste était élevé, large des épaules, mince à la taille, cambré,
+svelte dans ses proportions. Il accusait l'exubérance de la vie.
+La poitrine était élégamment ornée par la nature, mais sans cette
+embarrassante profusion dont elle se plaît à doter la gorge des
+Africaines. Fermes, rebondies, les hanches avaient ces lignes
+voluptueuses, ces frémissements qui, au dire du roi-prophète, doivent
+perdre les fils de l'homme.
+
+La tête était noble, la figure sévère, mélancolique. Elle disait
+des mondes de souffrances morales, cette figure! Ovale et linéaments
+corrects, d'ailleurs, yeux magnifiques, véritables flambeaux pour
+éclairer la nuit profonde du visage. Ses dents, des perles enchâssées
+dans du corail.
+
+Belle, vraiment, Elisabeth Coppeland. Sa vue titillait la concupiscence
+chez le sensuel. Elle faisait rêver le poète. Cependant, aux mains
+et aux pieds de la jeune fille, vous eussiez trouvé le stigmate de la
+servitude.
+
+Ils étaient lourds, épais, palmés.
+
+Ce qu'annonçait l'extérieur d'Elisabeth, son esprit et son coeur ne le
+démentaient pas. Haut placés l'un et l'autre, ils eussent fait honneur à
+la plus vertueuse des blanches.
+
+--Je vous suis, monsieur, répéta-t-elle au nouveau venu, en faisant
+signe à son frère de se calmer, car maître Pierre, qui exerçait sur
+l'habitation les fonctions d'inspecteur ou de commandeur, roulait déjà
+autour de lui des regards menaçants.
+
+--Allons, dépêche! fit-il rudement.
+
+Elisabeth sortit aussitôt devant lui.
+
+Il allait refermer la porte de la case; mais, se ravisant tout à coup,
+il dit à John Coppeland:
+
+--Je crois que tu montres les dents, chien?
+
+--Pardonnez-lui, mon brave monsieur Pierre, intervint le vieillard.
+
+--Il recevra, tantôt, cinquante coups de fouet, répliqua sèchement le
+commandeur en s'éloignant.
+
+--Ah! s'écria Elisabeth qui avait entendu; ah! vous ne ferez pas cela!
+
+Pierre l'interrompit par un éclat de rire moqueur.
+
+--Tu verras! tu verras, la fille! dit-il.
+
+Puis, se rapprochant d'elle, il ajouta à mi-voix:
+
+--Je puis lui pardonner...
+
+--N'est-ce pas, monsieur?
+
+--Oui...
+
+--Vous lui pardonnerez?
+
+--A une condition.
+
+--Tout ce que vous voudrez, dit avec empressement la jeune fille.
+
+Le commandeur enveloppa la séduisante esclave d'un regard luxurieux, qui
+lui fit baisser les yeux.
+
+--Tu viendras chez moi après avoir quitté le major, dit-il.
+
+Elisabeth recula avec effroi.
+
+--Je te donnerai une robe de soie, dit Pierre, feignant de n'avoir pas
+remarqué ce mouvement de répulsion.
+
+--Je vous remercie, monsieur, reprit la négresse; je n'ai pas besoin de
+robe.
+
+--Ce sera un collier en perles, si tu veux.
+
+Elle secoua négativement la tête.
+
+--Et puis de la liqueur; j'en ai d'excellente, tu l'aimes, la liqueur,
+hein? continua-t-il.
+
+--Pas du tout, dit-elle.
+
+--Alors, tu refuses?
+
+L'inspecteur prononça ces paroles d'un ton acerbe, qui fit frémir
+Elisabeth.
+
+--Que me voulez-vous? balbutia-t-elle, sans trop savoir ce qu'elle
+disait.
+
+Un sourire méchamment railleur plissa les lèvres de Pierre.
+
+--Fais ta sainte-n'y-touche, et demande-moi ce qu'un homme peut vouloir
+à une jolie fille, dit-il en lui posant familièrement la main sur
+l'épaule.
+
+Au contact de cette main, la jeune fille tressaillit, avec un geste de
+dégoût, qui n'échappa point au commandeur.
+
+Puis elle se mit à courir vers le pavillon habité par son maître.
+
+--Bon, bon, cria Pierre en ricanant et lui montrant le poing, je me
+payerai sur le dos du frère des dédains de la soeur.
+
+Elisabeth se retourna pour répondre, mais à ce moment deux jeunes
+misses, rieuses et babillardes, sortirent brusquement de la maison.
+
+--Eh bien, après tout, disait l'une, j'aime mieux
+
+ça, chère Rebecca; mon père a eu une bonne idée de ne pas nous
+accompagner au temple. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues,
+et j'ai tant de choses à vous dire...
+
+--Bonne Ernestine! répondit l'autre en pressant tendrement le bras de sa
+compagne, passé sous le sien.
+
+--Tiens, continua la première en apercevant la négresse, voici justement
+miss Bess Coppeland, la _belle_ que vous désirez tant connaître.
+
+A ces mots, Rebecca fronça légèrement les sourcils. Son visage s'arma
+d'une expression dure. Elle darda sur Elisabeth un regard rapide et
+haineux; mais, refoulant ses émotions, elle répondit avec une sorte
+d'enjouement:
+
+--Ah! c'est là cette esclave qui s'était échappée...
+
+--Oui, dit Ernestine, vous savez, que toute la famille avait fui au
+Canada; je vous ai conté cette histoire dans une de mes lettres, quand
+nous avons racheté les Coppeland de leur premier propriétaire.
+
+--Je me le rappelle parfaitement. Mais vous m'aviez fait de cette fille
+un portrait si attrayant que je la supposais une merveille, répondit
+Rebecca d'un ton songeur.
+
+--Ne la trouvez-vous donc pas magnifique?
+
+--Pour une esclave! fit Rebecca avec une moue méprisante.
+
+--Tout le monde ici en est amoureux, continua gaiement Ernestine.
+
+--Amoureux! répéta son interlocutrice d'un air distrait.
+
+--Mais oui.
+
+Et s'adressant à la négresse:
+
+--Approche, Bess.
+
+L'esclave obéit.
+
+--N'a-t-elle pas des yeux superbes, des dents splendides? reprit
+Ernestine en ouvrant avec son index les lèvres de l'Africaine.
+
+Triste, résignée, celle-ci se laissait faire avec un sourire contraint.
+
+--Et quelle taille! poursuivit Ernestine, rayonnante de cet orgueil qui
+apparaît sur la figure d'un propriétaire occupé à détailler les qualités
+ou les mérites de son bien.
+
+--En effet, dit Rebecca en tournant le dos, cette fille n'a pas mauvaise
+mine. Mais venez, chère. L'heure du sermon approche.
+
+Elles s'éloignèrent; et Elisabeth entra dans la maison.
+
+Une domestique blanche l'introduisit dans un salon, en lui disant
+d'attendre.
+
+Peu après, le major Flogger parut.
+
+--Ah! c'est toi, fit-il en souriant. Viens dans mon cabinet.
+
+Elisabeth était agitée d'une appréhension cruelle.
+
+Tremblante, elle suivit son maître dans une pièce contiguë au salon.
+
+Cette pièce était meublée avec luxe. Des nattes de la Chine tapissaient
+les murailles et le parquet. Ça et là des armes précieuses pendaient en
+faisceaux. On remarquait aussi une collection considérable de fouets de
+toute grosseur, de toute dimension.
+
+Le major se jeta dans un fauteuil à bascule (_rocking chair_) et,
+lançant par une fenêtre entr'ouverte le cigare qu'il avait aux lèvres:
+
+--Assieds-toi là, petite, dit-il à Elisabeth.
+
+En même temps, il lui faisait signe de se placer sur ses genoux.
+
+La négresse ne comprit point.
+
+--Où? demanda-t-elle, avec un regard étonné.
+
+--Mais là, parbleu! repartit-il, en frappant sur le bras de son
+fauteuil.
+
+La jeune fille baissa les yeux et fit un pas en arrière.
+
+--Ne m'entends-tu point! cria le major.
+
+--Mais, monsieur... bégaya-t-elle.
+
+--Je te dis de t'asseoir sur mes genoux.
+
+--Je...
+
+--Sais-tu que tu es fort appétissante, dit-il, eu allongeant la main
+pour la saisir.
+
+Effarouchée, brûlante de honte, elle fit encore un pas en arrière.
+
+--Ah ça! aurais-tu, peur de moi? dit le major Flogger, souriant
+complaisamment.
+
+--Non, monsieur, mais...
+
+--Mais, viens près de moi; je veux faire ton bonheur, Elisabeth.
+
+Loin de l'écouter, elle se retirait de plus en plus.
+
+--Qu'est-ce à dire? cria-t-il en se levant.
+
+--Oh! monsieur, pardonnez-moi, j'ai peur...
+
+--Peur! voyez-vous cette effrontée!
+
+--Monsieur, vous savez bien que je ne m'appartiens pas!
+
+--Si je le sais! Eh! qui le sait mieux que moi? Tu es mon esclave.
+J'ai le droit de faire de toi ce que bon me semble. Allons, pas tant de
+façons, ou je me fâche.
+
+--Mais, monsieur, dit-elle d'un ton larmoyant, je suis fiancée devant
+Dieu...
+
+--Fiancée du diable! ricana-t-il.
+
+Elisabeth fondit en larmes.
+
+Le major Flogger s'avança vers elle, la prit rudement par le bras et
+dit:
+
+--J'espère qu'on va cesser de pleurnicher ainsi. Ta me plais, petite;
+j'ai décidé que tu me servirais désormais de femme de chambre. Voyons,
+commence ton service. Donne-moi un baiser.
+
+--Non, non, laissez-moi.
+
+--Oh! la coquette. Elle veut se faire désirer, dit-il en l'attirant à
+lui.
+
+--Finissez, monsieur, j'appelle!
+
+--Ah! charmant, en vérité! Eh bien, appelle, ma belle enfant.
+
+--Si vous me touchez encore! s'écria Elisabeth en se débattant.
+
+--Eh que feras-tu, démon?
+
+Elle tomba à ses genoux.
+
+--Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de mademoiselle votre fille,
+supplia-t-elle, oh! oui, pour l'amour de mademoiselle Ernestine,
+épargnez-moi!
+
+--Très drôle! elle est très drôle, disait le major, en essayant de
+dégrafer la robe d'Elisabeth.
+
+Mais elle se releva si subitement et avec tant de violence, qu'une
+partie du vêtement resta aux doigts de son persécuteur.
+
+La colère et le désappointement se peignirent sur le visage de celui-ci.
+
+--Ah! dit-il en serrant les poings et en changeant de ton; ah! c'est
+donc vrai; tu ne veux pas satisfaire mon caprice; tu oublies que tu n'es
+rien, que je suis tout; que d'un mot, je puis te faire mettre nue comme
+un ver et chasser par mes chiens...
+
+--Pitié! pitié! oh! pitié, pour votre pauvre négresse! murmurait
+Elisabeth affolée.
+
+--Obéis, ou sinon! proféra-t-il avec un geste épouvantable.
+
+--Mais, dit-elle, palpitante, j'ai juré à Dieu de n'être qu'à mon
+fiancé.
+
+--Si tu prononces encore ce mot, je t'écrase! hurla-t-il, en frappant
+violemment du pied.
+
+Et après une pause.
+
+--Déshabille-toi.
+
+--Me déshabiller!
+
+Une terreur inexprimable mêlée de confusion éclatait dans tous les
+traits de l'infortunée.
+
+--Oui, je t'ordonne de te déshabiller, dit-il, en scandant pour ainsi
+dire les syllabes de cette phrase.
+
+--Non, répliqua résolument la négresse.
+
+Sa fermeté surprit le major Flogger, jamais il ne s'était heurté à
+pareille résistance.
+
+--Je te donne une minute pour te déterminer, reprit-il au bout d'un
+instant.
+
+Réfugiée dans un angle du cabinet, Bess parut n'avoir pas entendu.
+
+Sa montre à la main, le major comptait les secondes.
+
+--C'est donc décidé; tu veux que j'emploie la force, dit-il quand le
+temps fut écoulé.
+
+Elisabeth croisa ses mains, leva la tête au ciel et se mit à prier.
+
+Son maître agita si vivement le cordon d'une sonnette, que le gland lui
+resta dans la main.
+
+Un noir parut.
+
+Qu'on fasse venir le commandeur, cria le major.
+
+Pierre arriva promptement.
+
+Déshabillez cette femme! lui dit Flogger.
+
+A cette injonction, les yeux de l'inspecteur s'allumèrent.
+
+--Tout de suite, monsieur, répondit-il, en marchant sur la malheureuse
+Elisabeth.
+
+
+
+
+ XI
+
+ PAUVRES NÈGRES
+
+
+Elle priait toujours.
+
+Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison
+qu'elle adressait, en ce moment, à l'Éternel, Pierre se précipita sur la
+malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main,
+mit en pièces le corsage de sa robe.
+
+Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes
+flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient.
+
+Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur.
+
+A la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent
+de volupté l'un et l'autre.
+
+Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler
+ces charmes.
+
+Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de
+son commandeur.
+
+--Ah ça! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie
+de cette fille!
+
+--Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.
+
+--Eh bien, que faites-vous là?
+
+--Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos
+esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions
+un simple jupon, comme la _kalaquarte_ des Indiennes, nous ferions une
+économie...
+
+--L'impudent! marmotta le major entre ses dents.
+
+Et, à voix haute:
+
+--Laissez là vos économies...
+
+--Pourtant... objecta Pierre.
+
+--Assez, interrompit le planteur. Achevez d'exécuter mes ordres.
+
+Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute à sa prière, n'avait
+pas fait un geste d'opposition, pas murmuré une parole.
+
+Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une
+statue de bronze antique.
+
+--Allons, l'ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il
+faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés.
+
+Ce disant, ses doigts s'accrochèrent,--vraies griffes,--à la ceinture de
+la jeune fille.
+
+Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse
+électrique.
+
+Puis, avec la rapidité de l'éclair, après avoir détaché dans la poitrine
+du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur
+une des panoplies, saisit un poignard.
+
+--Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard
+une porte pour se sauver.
+
+Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses
+jours, le lâche libertin.
+
+Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever,--même à
+son corps défendant,--une arme meurtrière sur son prochain.
+
+--Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire.
+
+Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea
+instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire,
+soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui,
+un nègre valait,--quand il était jeune et vigoureux,--un bon cheval
+anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout
+particuliers. Inutile de dire qu'il déplorait amèrement leur perte et
+qu'il s'ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la
+pouvait provoquer.
+
+Par tempérament il aimait les femmes; par un intérêt bien entendu il
+préférait ses négresses à toutes les autres.
+
+--J'y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l'année révolue,
+un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l'augmentation
+de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n'y aurait,
+assurément, pas autant de malheureux sur la terre.
+
+Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement
+monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs
+d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui
+fréquentaient sa maison.
+
+Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud,
+bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M.
+Flogger.
+
+Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la
+multiplication de ses esclaves.
+
+Aussi, rien d'étonnant que les paroles de Bess l'eussent bouleversé.
+
+Outre sa beauté raie, Bess était fort intelligente.
+
+Elle savait lire, écrire,--grande capacité,--faisait parfaitement la
+cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au
+besoin.
+
+--Bess, c'est une fille qui n'a pas son égale dans l'Union, disait, avec
+satisfaction, le major Flogger.
+
+Avait-on l'air d'en douter? il vous répondait péremptoirement:
+
+--_She is worth 3,000 dollars_.
+
+--Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les
+meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la
+Nouvelle-Orléans ou de Charlestown.
+
+--Possible, possible, répliquait le major; mais Bess en vaut trois
+mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne
+l'aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d'un vieux,
+un mûr (encore très bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par
+malheur, le vrai portrait de la soeur.
+
+Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.
+
+Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour
+qu'a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a
+achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude
+au commerce.
+
+Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu'elle avait
+opposée à son libertinage, et de l'honnêteté--si peu commune chez les
+nègres,--qui faisait le fond du caractère de la jeune fille.
+
+--Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il
+intérieurement.
+
+Il se complaisait même à ajouter:
+
+--Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une
+péronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du ménage.
+
+Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le major
+Flogger.
+
+--Arrêtez-la! arrêtez-la, Pierre! cria-t-il à son commandeur.
+
+--Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mêmes raisons que le
+planteur pour redouter l'égarement d'Elisabeth, hésitait à se rapprocher
+d'elle.
+
+--Arrêtez-la! vous dis-je.
+
+--Elle me tuerait!
+
+--S'il lui arrive un accident, prenez-garde à vous! poursuivit le major,
+exaspéré.
+
+Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment
+favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand
+la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss
+Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce.
+
+A l'aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune
+fille s'arrêta stupéfaite.
+
+Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant
+que sa présence à cet instant ne pouvait qu'être indiscrète, elle
+repassa dans le salon.
+
+--Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle
+des regards surpris.
+
+--Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'écria Elisabeth.
+
+Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait à la main et courut se
+prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur.
+
+Mademoiselle Flogger allait d'étonnement en étonnement.
+
+Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu'elle
+lui avait faite; le commandeur crut être agréable à son maître en
+intervenant:
+
+--Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il à Bess, en la
+poussant du bout de sa botte.
+
+--Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! répétait la négresse éplorée.
+
+--Mais qu'a-t-elle? interrogèrent les yeux d'Ernestine dirigés sur ceux
+de son père.
+
+--Elle a désobéi et je l'ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci
+pour éviter toute nouvelle question.
+
+--Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille.
+
+--Oh! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth.
+
+Pierre l'interrompit.
+
+--Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lâche à
+tes jupes tous les chiens de l'habitation.
+
+--Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine
+en touchant du bout de son ombrelle l'épaule nue de l'esclave.
+
+--Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et
+me promet d'être docile à l'avenir, je lui serai clément, en faveur de
+vous, Ernestine.
+
+Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa
+poitrine.
+
+--Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui
+allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte,
+Rebecca voyait tout du salon où elle s'était assise.
+
+A chaque outrage fait à l'Africaine, un éclair de joie cruelle
+sillonnait son visage.
+
+--Ça n'a pas d'oreilles, ces brutes-là! murmura-t-elle assez haut pour
+qu'Ernestine l'entendît.
+
+--Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre
+se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que
+Rebecca chante divinement.
+
+--Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.
+
+--Alors, donnez-moi votre bras!
+
+--Oh! miss! supplia encore Elisabeth...
+
+Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père.
+
+--Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous
+un moment seuls.
+
+J'ai quelques ordres à donner à Pierre.
+
+--Bess n'est pas méchante, qu'il ne la batte pas par trop! dit
+Ernestine.
+
+--Oh! soyez tranquille, repartit son père; il ne lui fera pas grand mal.
+Une vingtaine de coups de fouet...
+
+--Je m'en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le
+salon, dont elle ferma la porte sur elle.
+
+--Cinglez-la vivement, mais sans l'éreinter, souffla le major à
+l'oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés.
+
+--Comptez sur ma dextérité, monsieur.
+
+--Oui, j'y compte; mais j'ai une idée, continua Flogger sur le même ton;
+si après les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait... vous
+m'entendez.
+
+--Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire
+significatif.
+
+--D'abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute.
+
+Le commandeur s'inclina affirmativement.
+
+--Elle y restera au pain et à l'eau.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de
+fouet.
+
+Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l'attendait avec
+Rebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie:
+
+ _Home! sweet home!_
+
+--Eh bien, la belle, dit maître Pierre à u as entendu, cette fois. Mais
+si tu voulais être aimable, on pourrait s'arranger.
+
+Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte
+ouvrant sur la cour.
+
+--A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare à nos
+tendres épaules! tu connais mon fouet à balles de plomb; il est un peu
+dur, celui-là, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafraîchir sur le
+dos de ton frère...
+
+--Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'écria Bess avec un accent
+déchirant.
+
+--Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne.
+
+--Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu'exigez-vous?...
+
+--Je te le dirai dans la chambre noire.
+
+Elisabeth frissonna.
+
+Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une
+pente inclinée, conduisait à une cave.
+
+Arrivé à l'extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en
+disant:
+
+--Voici!
+
+Une nuit impénétrable voilait tous les objets.
+
+Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui
+faire violence.
+
+Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le
+misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet.
+
+--Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte
+du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth.
+
+Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la
+pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et
+visqueux entendit des cris perçants.
+
+
+
+
+ XII
+
+ ES LIBÉRATEURS
+
+
+Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation
+du major Flogger, était amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait
+stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop élevé, pour
+monter du bourreau à la victime.
+
+Mais, par ce qui précède, on a vu que, comme son maître, Pierre n'avait
+su résister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'étant
+bravement mis en tête de lui imposer ses honteux désirs, il avait résolu
+de gagner par la terreur ce que Bess refusait à sa bienveillance.
+
+--Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il,
+en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien
+l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres
+perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu
+une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les
+coeurs trop durs.
+
+Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.
+
+Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:
+
+--Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne
+s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout
+à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage.
+
+Il appela deux nègres qui traversaient la cour.
+
+--Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues.
+
+Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide.
+
+--Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case
+occupée par la famille Coppeland.
+
+Ils obéirent sans se permettre une seule observation.
+
+La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui
+exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus
+hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table;
+c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible
+d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,--ver
+rongeur,--le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils,
+John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un
+pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair
+en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de
+liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre
+visage.
+
+Alors, il allait à une fenêtre, plongeait ses regards vers l'ouest,
+où le soleil achevait d'éteindre son disque de feu, et il murmurait,
+l'ardent jeune homme:
+
+--Prenons courage! ils viendront... bientôt... aujourd'hui,
+peut-être!... Leur promesse n'a pu être faite à la légère; j'y ai foi!
+Oui, ils nous délivreront, répétait-il pour la dixième fois, quand le
+commandeur entra, suivi de ses deux nègres:
+
+--Attachez-moi solidement ces brigands-là, leur dit-il, en désignant du
+doigt les trois Coppeland.
+
+Réveillé par le bruit, le grand-père souleva à grand'peine sa tête
+branlante, en fredonnant d'une voix éraillée:
+
+ Si nègre était blanc,
+ Li serait content....
+
+Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaçante ces mots du prophète
+Jérémie:
+
+«Voici ce que dit le Seigneur des armées: Les enfants d'Israël et les
+enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les
+retiennent et ne veulent point les laisser aller.
+
+»Leur Rédempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armées; il
+défendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il épouvante la terre
+et qu'il trouble les habitant» de Babylone.»
+
+Pendant qu'il lisait, John était garrotté.
+
+Un instant, le jeune homme songea à faire résistance; mais à quoi bon?
+Quelque volonté, quelque courage, quelque vigueur qu'il eût opposés, il
+aurait été vaincu, brutalisé, assassiné peut-être. Mieux valait subir
+patiemment encore sa mauvaise destinée et attendre, en silence, que
+l'heure de l'émancipation sonnât.
+
+Néanmoins, lorsqu'on lui eut lié les mains derrière le dos, comme
+l'inspecteur Pierre frappait à coups de pieds son père, parce que
+celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empêcher de
+dire au premier:
+
+--Lâche!
+
+Cette injure fit sourire maître Pierre.
+
+--Lâche! répéta John, vous n'oseriez pas... ce que notre seigneur
+Jésus-Christ a souffert pour le rachat de nos péchés!
+
+Soit que l'habitude de ces sortes de scènes l'y eût rendu insensible;
+soit que l'ivresse lui brouillât complètement le cerveau, le vieux
+Coppeland continuait sa chanson:
+
+ Mais la délivrance
+ Un jour viendra;
+ Li fera bombance.
+ Et li chantera:
+
+--Silence, carcasse à cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement
+avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol.
+
+Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la
+table, et il s'ouvrit le front.
+
+Le sang coula à flots de sa blessure.
+
+Aussitôt l'indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable.
+
+Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur
+le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine.
+
+La violence du coup fut terrible: Pierre pâlit, chancela, s'affaissa sur
+lui-même.
+
+Le croyant mort, les nègres qui l'avaient accompagné se mirent à pousser
+des cris de joie.
+
+Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d'enchaîner aussi
+les deux autres Coppeland, en ajoutant:
+
+--Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est
+bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un
+nerf de boeuf plombé; tu m'en diras des nouvelles. En route, scélérats!
+
+Les captifs furent entraînés dans la cour.
+
+Sur l'injonction du commandeur, tous les nègres de l'habitation
+sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits
+en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait
+fixé le malheureux Coppeland.
+
+La nuit était arrivée.
+
+Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il
+était l'ordonnateur.
+
+Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca
+Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant
+gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d'entrée du
+pavillon.
+
+Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de
+plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents.
+
+Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités
+ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon,
+des têtes qui se penchaient du côté ou le soleil s'était couché et
+semblaient écouter attentivement.
+
+Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur
+maintien: si John avait les traits contractés, la prunelle provocante,
+son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien; son aïeul
+donnait des signes d'idiotisme.
+
+Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche,
+son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le
+refrain:
+
+ Si nègre était blanc.
+ Li serait content.
+
+Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut,
+d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres
+robustes, d'une taille colossale, il les appela.
+
+Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent
+les rangs avec répugnance.
+
+Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu'il s'était fait apporter.
+
+Ces fouets étaient formés d'un manche en bois, long de deux pieds,
+et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de
+distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds.
+
+--Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-même d'un fouet,
+hérissé de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en
+montrant cet instrument à ceux qu'il condamnait à l'office de bourreaux,
+souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre
+devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.
+
+Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son
+fouet.
+
+Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l'horreur du
+rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres.
+
+--A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de
+briser les côtes! cria Pierre.
+
+Les cordes plombées sifflèrent dans l'air, puis s'incrustèrent, en de
+profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland.
+
+Il chantonnait toujours:
+
+ Mais li nègre esclave,
+ Loin de son pays.
+
+Bon nombre des noirs spectateurs frémirent; quelques femmes fondirent en
+larmes.
+
+Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.
+
+--Quelle délicieuse soirée, n'est-ce pas, ma cousine? disait miss
+Flogger.
+
+--Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca.
+
+--Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine.
+
+--Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamanté d'étoiles, la flamme
+pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne
+trouvez-vous pas? reprit Rebecca.
+
+--Ah! soupira la première, quelle nuit d'amour!
+
+Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent.
+
+La douleur arracha une plainte au vieillard; à cette plainte, le sang de
+John bouillonna dans ses artères; l'impétueux jeune homme fit un effort
+pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père; mais,
+n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui
+allèrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.
+
+--Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y
+aura un verre de tafia pour votre peine!
+
+--J'espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son
+cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement
+cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments.
+C'est une idée, il faut que je la fasse venir.
+
+Se penchant sur la balustrade du balcon:
+
+--Pierre, cria-t-il au commandeur.
+
+--Monsieur!
+
+--Où avez-vous mis cette fille?...
+
+--Dans la chambre noire.
+
+--Bien, allez la chercher
+
+--Mais, monsieur....
+
+--Je veux qu'elle voie comment nous châtions les rebelles.
+
+--J'y cours, répondit l'inspecteur.
+
+Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposèrent pour prévenir
+cet excès de cruauté: elles babillaient chiffons.
+
+Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand,
+soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de
+l'habitation.
+
+Comme si c'était un signal convenu, une partie des nègres rompit
+immédiatement les rangs aux cris de:
+
+--Vive la liberté! mort aux propriétaires d'esclaves!
+
+Une voix éclatante domina toutes les autres.
+
+--Vivent les Brownistes! disait-elle.
+
+Cette voix, c'était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été,
+sur-le-champ, tranchés par une main amie.
+
+Un choeur immense répondit en écho:
+
+--Vivent les Brownistes!
+
+En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une
+troupe d'hommes blancs, à cheval.
+
+Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette
+énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans
+l'appartement.
+
+Mais, tel était leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas.
+
+La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la
+cour.
+
+A leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main
+droite un sabre nu.
+
+--Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.
+
+--Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent! dit-il, en
+s'adressant aux esclaves.
+
+Alors, le major sembla recouvrer la parole.
+
+--Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misérables
+abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.
+
+Quelques nègres voulurent lui obéir: d'autres se rangèrent du côté des
+nouveaux venus; d'autres parurent disposés à garder la neutralité.
+
+Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu'à
+décrire.
+
+Cependant, jusque-là, nul coup n'avait été frappé.
+
+Le major s'était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes.
+
+Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos
+frères! répéta Edwin Coppie.
+
+Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné par
+Elisabeth Coppeland.
+
+Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver
+qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente.
+
+--Le sacripant! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau
+de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'érafler; le
+sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours.
+
+--A mort le commandeur! à mort! à mort! hurlèrent les nègres.
+
+D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il eût
+pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la
+foule de ses ennemis.
+
+A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth.
+
+--Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement.
+
+Elle aussi l'avait reconnu.
+
+Elle s'élança sur le cheval du jeune homme.
+
+--Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes! dit aux jeunes filles
+le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de
+pistolets. Vous voulez vous faire égorger? ajouta-t-il.
+
+Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine.
+
+Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenait
+Coppie embrassé à la taille, puis elle murmura:
+
+--Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette
+négresse!
+
+
+
+
+ XIII
+
+ FUITE ET POURSUITE
+
+
+Pour effectuer le coup qu'il projetait sur l'habitation du major
+Flogger, Brown n'avait dépêché que vingt-cinq cavaliers. Mais il
+comptait sur le concours des esclaves de cette habitation, que ses
+espions sondèrent et excitèrent à la révolte aussitôt que l'entreprise
+fut décidée.
+
+Le détachement comptait deux des fils de Brown dans ses rangs.
+
+La troupe était à peine partie que le capitaine se sentit agité de
+funèbres pressentiments. Très pieux de son naturel, très versé dans les
+saintes Écritures, Brown croyait fermement aux révélations d'en haut. Il
+avait même un certain penchant à la superstition.
+
+Mais cette faiblesse, il s'efforçait de la céler au fond de son coeur,
+sachant bien que la moindre manifestation affaiblirait l'empire qu'il
+exerçait sur la bande sceptique et frondeuse dont il s'était entouré.
+
+C'est pourquoi, malgré ses appréhensions, John Brown ne voulut
+point envoyer une troupe nouvelle, pour grossir le parti chargé de
+l'expédition de Battesville. Mais il résolut d'aller lui-même surveiller
+l'opération.
+
+Sous prétexte d'une chasse, il confia la garde du camp à Cox, monta
+à cheval, après avoir renfermé dans son portemanteau un costume de
+trappeur nord-ouestier, et se dirigea vers la rivière Osage.
+
+Quand il fut hors de vue des retranchements, John Brown endossa son
+déguisement.
+
+Cela fait, il poussa vivement sur Battesville.
+
+La nuit était venue quand il arriva dans le village.
+
+Brown mit pied à terre pour rafraîchir son cheval et se faire indiquer
+la maison du major.
+
+Mais comme il buvait lui-même un verre d'eau--seule boisson qu'avec
+le lait il se permît jamais--les accents lugubres du tocsin tombèrent
+lentement dans l'espace.
+
+Et presque aussitôt retentirent les cris de:
+
+--_Fire! Fire!_ (Au feu! au feu!)
+
+Ces cria étaient accompagnés d'un roulement de voix et d'un tintement
+de clochettes qui attirèrent hors de la _bar_[8] de l'hôtel tous les
+voyageurs.
+
+[Note 8: On sait que c'est, en Amérique, la pièce où se tient dans les
+hôtels le débit de liqueurs et de cigares. Elle est généralement de
+plain-pied avec la rue.]
+
+Une légion d'hommes, couverts de casques en cuir bouilli et de chemises
+rouges, serrées à la taille par un pantalon en gros coutil, couraient,
+en traînant derrière eux une de ces magnifiques pompes à feu comme l'on
+n'en voit qu'aux États-Unis.
+
+Ils étaient précédés et éclairés par deux coureurs munis de torches de
+résine, dont les lueurs sanglantes déchiraient les ténèbres de la nuit.
+
+--_Fire! Fire!_ hurlaient-ils de toute la force de leurs poumons.
+
+--Où est le feu? demanda quelqu'un.
+
+--Chez le major Flogger, fut-il répondu.
+
+--Chez le major Flogger! Ah! pensa Brown, l'affaire est déjà faite.
+Encore une fois, j'ai été la victime de mes folles terreurs.
+
+Il se hâta de payer son écot, sauta sur son et suivit la multitude.
+
+Après avoir tourné deux ou trois rues, il déboucha dans une plaine où
+une illumination immense, réfléchie dans le ciel, derrière un bouquet
+d'arbres, lui apprit qu'il approchait du théâtre de l'incendie.
+
+Brown marcha jusqu'au bout de ces arbres.
+
+Et là, aux clartés de la conflagration, il aperçut des gens à cheval qui
+montaient, à toute bride, le cours de l'Osage. Le capitaine, pensant
+que c'était les siens, lança sa monture à travers champs, et tâcha de
+rejoindre la troupe.
+
+Mais elle avait plus d'un mille d'avance, et durant cinq heures, Brown
+ne réussit pas à gagner sur elle, quoique, grâce aux rayons de la lune,
+il pût aisément marcher sur sa piste.
+
+Comme l'aurore se levait, il remarqua, en atteignant le faîte d'une
+colline, que les cavaliers avaient fait halte dans le fond de la vallée.
+
+Quoique son cheval fût considérablement fatigué, Brown pressa le pas;
+et, bientôt, il rejoignit ceux qu'il cherchait.
+
+Une cinquantaine de nègres les avaient suivis.
+
+A l'arrivée de Brown, un hymne d'allégresse fut entonné par ces pauvres
+esclaves en son honneur. Chacun d'eux voulait le voir, le toucher,
+baiser un coin de son vêtement.
+
+Quand leur enthousiasme se fut un peu calmé, le capitaine, rassuré sur
+le sort de ses fils, s'entretint avec Edwin.
+
+--Comment cela s'est-il passé? lui demanda-t-il.
+
+--Oh! fort bien.
+
+--Mais vous avez eu tort de mettre le feu à l'habitation. Celui qui
+détruit le bien du Seigneur sans motif légitime, sera puni tôt ou tard.
+
+--Ce n'est pas ma faute, répliqua Coppie. Une partie des esclaves
+voulait fuir avec nous. La majorité refusait la liberté que nous
+lui offrions; les premiers ont cru qu'en incendiant la maison, ils
+décideraient le reste.
+
+--Vous auriez dû veiller à ce qu'ils ne commissent pas ce crime inutile,
+dit sévèrement Brown.
+
+--Il m'a été impossible de les en empêcher, repartit Edwin. Après s'être
+emparés des chevaux qu'il y avait sur l'habitation, ils voulaient même
+assassiner leur maître, je les ai retenus.
+
+--Vous avez eu raison, dit Brown. Mais il faut aviser à ce que nous
+ferons de ces noirs.
+
+--Ne les conduirons-nous pas au camp?
+
+--Au camp! Voulez-vous donc en faire un lieu de perdition?
+
+--Je ne vous comprends pas, capitaine.
+
+--Mon fils tu es insensé. Quoi! tu mènerais ces femmes au milieu de
+nos hommes! Ne serait-ce pas y apporter la luxure et l'impureté?
+Souviens-toi que la tempérance est la mère de la force, comme la
+chasteté est la mère des saines décisions.
+
+Coppie ne répondit pas. Après une courte pause, Brown reprit:
+
+--Combien y a-t-il de femmes, parmi ces nègres?
+
+--Une douzaine.
+
+--C'est beaucoup, fit-il soucieusement. Nous garderons les hommes avec
+nous; mais ces femmes...
+
+Ayant réfléchi un moment, il ajouta:
+
+--Il les faudrait diriger sur le Canada. Mais nous n'avons maintenant ni
+le temps ni le monde nécessaire pour cela. Je verrai plus tard. En tout
+cas, ne demeurez pas davantage ici. Les esclavagistes doivent être sur
+notre piste. Remettez-vous en selle et prenez le chemin d'Ossawatamie.
+
+--Ne viendrez-vous pas avec nous? s'enquit Edwin.
+
+--Pas à présent. Mon cheval est exténué.
+
+--On vous en donnera un autre.
+
+--Non, dit Brown, vous n'avez que votre compte; je ne veux pas démonter
+un de ces malheureux nègres. Mais partez vite.
+
+Coppie, connaissant la fermeté du capitaine dans ses déterminations,
+n'insista point. Mais les fils de Brown le supplièrent de ne pas les
+quitter.
+
+--Mon esprit sera avec vous, leur dit-il. Dans peu de jours nous nous
+reverrons.
+
+--Cependant, objecta Frederick, si les esclavagistes...
+
+Brown l'interrompit en s'écriant d'un ton solennel:
+
+--«Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race
+d'iniquité, à ces corrupteurs! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont
+blasphémé le Saint d'Israël; ils se sont éloignés de lui.»
+
+--Donnez-nous au moins votre bénédiction, dit Frederick, comme s'il
+pressentait qu'il voyait son père pour la dernière fois.
+
+John Brown tressaillit: enveloppant ses deux enfants dans un regard
+d'amour profond, il leva la main sur eux et, d'une voix gravement émue:
+
+--Au nom du Tout-Puissant, au nom de son fils mort dans les tortures
+pour racheter le monde du plus dégradant des esclavages, du péché,
+enfants, je vous bénis. Puissiez-vous vivre longtemps, en paix et en
+santé, dans l'amour de la vertu et de votre prochain!
+
+Après ces mots, il serra avec effusion la main à chacun d'eux. Les
+fugitifs et leurs libérateurs remontèrent à cheval. Edwin Coppie donna
+le signal du départ, et la caravane ne tarda pas à disparaître dans les
+brumes du matin.
+
+Quand ils se furent éloignés, Brown ouvrit sa Bible au livre 1er
+d'Isaïe, et tandis que son cheval broutait le gazon de la vallée, il lut
+le chapitre V, où se trouve cette terrible prédiction:
+
+«16. Le Dieu des armées sera exalte dans ses jugements; le Dieu saint
+signalera sa sainteté par des vengeances.
+
+»17. Des étrangers dévoreront ces champs abandonnes par des maîtres
+avares; ils y feront paître leurs troupeaux.
+
+»18. Malheur à vous qui traînez l'iniquité comme de longues chaînes, et
+le péché comme les traits d'un char.
+
+»19. Qui osez dire au Seigneur: Qu'il se hâte, que son oeuvre commence
+devant nous, et nous la verrons: qu'il approche, que les conseils du
+Saint d'Israël nous soient manifestés, et nous les connaîtrons.
+
+»20. Malheur à vous qui appelez le mal le bien, et le bien le mal: qui
+changez les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres; l'amertume
+en douceur, et la douceur en amertume!
+
+»21. Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux! Malheur à ceux
+qui croient à leur prudence!
+
+»22. Malheur à vous qui mettez votre gloire à supporter le vice, et
+votre force à remplir des coupes de liqueurs enivrantes.
+
+»23. Qui justifiez l'homme inique à cause de ses dons, et qui ramenez
+l'innocent à la justice!
+
+»24. C'est pourquoi, comme le chaume est consumé, dévoré par les
+flammes, ainsi ce peuple sera séché jusque dans ses racines, et sa race
+sera dissipée comme la poussière: il a répudié l'alliance du Seigneur,
+il a blasphémé la parole du Saint d'Israël.
+
+»25. La colère du Seigneur va éclater contre son peuple; il appesantira
+sa main sur lui; il l'a frappé; les montagnes se sont ébranlées;
+répandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places. Et en
+cela la colère du Seigneur n'est pas satisfaite, sa main reste encore
+étendue.
+
+»26. Alors, le Soigneur élèvera, son étendard à la vue des nations
+éloignées; un sifflement s'entendra des extrémités de la terre, et voilà
+qu'un peuple accourra aussitôt.»
+
+A ce passage, Brown s'arrêta et s'enfonça dans une méditation profonde.
+
+Le souffle divin l'avait inspiré. Il prévoyait l'épouvantable
+catastrophe que son bras avait soulevée dans le Nouveau-Monde.
+
+Immense responsabilité, que celle-là!
+
+Un instant, le chef des abolitionnistes en fut effrayé. Mais rassuré
+bientôt par l'esprit d'équité qui le guidait, il s'écria avec
+l'enthousiasme de la conviction religieuse:
+
+--Dieu le veut! Dieu l'ordonne! Il a daigné me choisir pour être
+l'instrument de ses desseins; que sa volonté soit faite sur la terre
+comme au ciel!
+
+Puis il retomba dans sa rêverie, mais pour quelques minutes seulement,
+car il en fut tiré par un bruit sourd qui partait du faîte de la
+colline.
+
+Levant les yeux, Brown découvrit une troupe de cavaliers.
+
+--Ce sont des esclavagistes de Battesville. Ils poursuivent nos hommes,
+pensa-t-il; mais sans faire un mouvement pour se cacher.
+
+Les cavaliers descendirent à fond de train dans la vallée.
+
+Ils étaient armés de pied en cap.
+
+A leur tête galopait un officier supérieur, portant l'uniforme des
+milices de l'Union.
+
+C'était le major Flogger.
+
+Dès qu'il aperçut Brown, il dirigea son cheval sur lui.
+
+Étendu sur l'herbe, au pied d'un arbre, le capitaine abolitionniste
+avait l'air d'un chasseur livré aux douceurs du repos.
+
+Mais, autour de lui, des traces nombreuses disaient clairement qu'une
+grosse bande d'hommes et de chevaux avait quitté l'endroit depuis peu.
+
+--Eh! étranger? dit le major en touchant le prétendu dormeur de la
+pointe de son sabre.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Brown, se frottant les yeux comme s'il
+s'éveillait en sursaut.
+
+--Avez-vous passé la nuit là? reprit Flogger.
+
+--La nuit! non; je suis arrivé il y a deux heures. Mais qu'est-ce que ça
+vous fait?
+
+--C'est peut-être un Browniste, insinua un des compagnons du major.
+
+--Ah! vous cherchez Brown! il fallait donc le dire, fit le capitaine
+avec un air de franchise parfaitement simulé.
+
+--Eh bien, Brown? questionna Flogger.
+
+--Oh! il n'est pas loin d'ici; je le connais.
+
+--Mais où est-il?
+
+--Il y a une heure j'ai déjeuné avec ses gens qui avaient pillé
+et incendié la maison d'un propriétaire d'esclaves, à ce que j'ai
+entendu... les gredins!
+
+--Et vous avez déjeuné avec eux? fit le major d'un ton rude.
+
+--Oui, j'avais faim, car j'arrive des Montagnes-Rocheuses. Depuis deux
+jours je manquais de provisions. Ils m'ont donné un morceau de biscuit
+et de viande boucanée.
+
+--Ils avaient des nègres avec eux, n'est-ce pas?
+
+--Je crois bien; une centaine au moins!
+
+--Les scélérats! Oh! si nous les rattrapons, leur compte sera bon!
+maugréa le major entre ses dents.
+
+--Mais où sont-ils allés? dit un des cavaliers.
+
+--Ils ont traversé l'Osage et pris vers l'est.
+
+--Conduisez-nous, étranger, reprit le major. Il y aura cent piastres de
+récompense pour vous, si nous les rejoignons.
+
+--Vous conduire, monsieur, impossible! dit le faux trappeur. Cent
+piastres, c'est un beau denier. J'en aurais bien besoin pour renouveler
+mes provisions de poudre et de plomb; mais j'attends mon frère, à
+qui j'ai donné rendez-vous ici. Nous allons à Saint-Louis acheter
+des munitions. Si vous vouliez patienter une heure ou deux, j'irais
+volontiers avec vous pour moitié prix, car je ne l'aime pas, votre
+capitaine Brown! Il ne m'a pas seulement offert un pauvre verre de
+whiskey.
+
+--Vous dites qu'ils ont franchi la rivière et marché vers l'est.
+
+--Oui, répliqua-t-il hardiment, en indiquant sur le rivage une place
+foulée aux pieds, où ses gens avaient fait boire leurs chevaux; oui, ils
+ont passé là.
+
+--Merci, étranger, reprit le major Flogger. Allez à Battesville;
+quoiqu'une partie de ma maison ait été brûlée par ces brigands, vous y
+trouverez encore un logement convenable pour vous reposer, vous et votre
+frère, et du rhum pour boire à ma santé.
+
+--Bien obligé, monsieur, dit Brown en ôtant son chapeau; bien obligé;
+votre invitation n'est pas de refus; nous en profiterons.
+
+Là-dessus, le planteur fit volte-face et lança son cheval au milieu
+de l'eau. Derrière lui se foulaient une centaine de cavaliers, qui
+s'empressèrent d'imiter son exemple, sans soupçonner un instant qu'ils
+avaient pu être mystifiés par leur adroit ennemi.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ LES VICTIMES
+
+
+Pour la première fois, Edwin Coppie avait aperçu le major Flogger, quand
+il revint, armé, sur le balcon.
+
+Il dit un mot à deux des Brownistes, qui, mettant pied à terre,
+s'élancèrent vers l'escalier de la maison.
+
+Quelques secondes après, ils surprenaient le major, lui arrachaient
+sa carabine et l'attachaient par les poignets à la balustrade de son
+balcon.
+
+Pendant ce temps, John Coppeland s'approcha de Coppie, qu'il n'avait
+pas vu et dont il n'avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune
+homme l'avait conduit, avec sa bande d'esclaves marrons, au Canada.
+
+--Ah! dit le nègre, en lui prenant respectueusement la main; ah! je vous
+reconnais; j'espérais en vous! je...
+
+Edwin l'interrompit.
+
+--Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus
+vite. Y a-t-il des chevaux ici?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, prenez-les; que ceux qui nous voudront suivre en fassent
+autant, et en route!
+
+--Amis, à l'écurie! cria Coppeland aux esclaves.
+
+Plusieurs s'y précipitèrent. Tous les chevaux furent saisis, bridés tant
+bien que mal; les nègres les enfourchèrent, puis rentrèrent dans la cour
+où se tenaient leurs libérateurs.
+
+John donna un des animaux à son père et hissa sur sa propre selle son
+aïeul, qui ne cessait de bredouiller:
+
+ Mais la délivrance
+ Un jour viendra,
+ Li fera bombance
+ Et li chantera.
+
+John, ensuite, se plaça derrière le vieillard, l'enlaça de sa main
+droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rênes de leur
+monture.
+
+Plusieurs de ses compagnons de servitude imitèrent cet exemple, qui pour
+un père, un frère infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant.
+
+Du haut du balcon, le major Flogger jurait et proférait des menaces
+épouvantables, en s'efforçant de rompre ses liens.
+
+Malgré ses cris, malgré ses prières, les nègres qui lui restaient
+fidèles n'osaient venir à son secours.
+
+Mais, quelques-uns des rebelles s'avisèrent de mettre le feu à
+l'écurie où ils avaient volé leurs chevaux. Ils voulaient encore
+piller l'habitation; les Brownistes s'y opposèrent, en déclarant qu'ils
+brûleraient la cervelle au premier qui l'entreprendrait.
+
+Déjà, un jet de flamme, sorti d'une des fenêtres des communs, annonçait
+l'incendie.
+
+Edwin Coppie jugea qu'il était prudent de battre en retraite.
+
+Il donna des ordres à cet effet.
+
+On les écouta.
+
+Les abolitionnistes s'éloignèrent au galop, entourés d'une cinquantaine
+de nègres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown.
+
+D'abord, tout occupé du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put échanger
+que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland.
+
+Mais, après la halte, où ils rencontrèrent John Brown, n'étant
+plus obligés de tenir leurs chevaux à une allure aussi rapide, une
+conversation soutenue s'engagea entre les deux jeunes gens.
+
+Elisabeth raconta à Coppie comment une imprudence, le désir d'assister
+à la fête de l'indépendance, les avait poussés à passer du territoire
+britannique sur celui des États-Unis.
+
+Ils avaient été repris et renvoyés à leur ancien maître, qui s'en était
+débarrassé en vendant au major Flogger, son grand-père, son père, son
+frère et elle.
+
+--Je vous croyais mariée? dit Edwin.
+
+Bess tressaillit.
+
+--Ma foi, oui, continua Coppie. N'étiez-vous pas fiancée à un mulâtre?
+
+--C'est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tête.
+
+--Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe
+au Canada, quand vous êtes venus frapper à notre porte, à la rivière des
+Moines.
+
+L'esclave ne répondit pas.
+
+--Vous ne l'avez donc pas épousé? demanda Coppie.
+
+--Non, monsieur, dit-elle vivement.
+
+--Ah! fit-il d'un ton indifférent
+
+Au bout d'un moment il reprit:
+
+--C'est un brave garçon que ce Green. Je voudrais l'avoir parmi nous.
+
+--Il est resté au Canada, dit Elisabeth.
+
+--Comment! il n'a pas eu le même sort que vous?
+
+--Non, car il ne nous avait pas accompagnés à cette fête!
+
+--Vous devez avoir grand'soif de le revoir? dit Edwin en souriant
+doucement.
+
+Bess demeura silencieuse.
+
+--Shield Green est votre fiancé, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit-elle très bas.
+
+--Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener à lui; je l'aime. Il est
+adroit, habile et courageux.
+
+La négresse soupira, mais sans faire une seule réflexion.
+
+Il y eut une pause.
+
+La caravane longeait toujours la route de l'usage, à travers un pays
+désert, quoique plantureusement doté par la nature.
+
+Grasse, luxuriante de verdure, était la prairie épanouie à leurs pieds,
+et dont les limites se perdaient à l'horizon, dans le bleu de la voûte
+céleste.
+
+Ça et là un bouquet d'arbres en fleurs relevait, par des nuances d'or,
+de pourpre ou d'albâtre, l'uniformité de la teinte générale.
+
+Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des tétras au
+brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d'antilopes
+s'ébattait au pied d'un monticule.
+
+Sous les buissons gloussait la poule des prairies; l'air était embaumé
+de senteurs agréables; il faisait bon vivre, bon respirer, à pleins
+poumons, les parfums de liberté qui semblaient courir avec la brise dans
+l'atmosphère.
+
+Cependant, quoique l'heure fût peu avancée, le soleil était déjà chaud.
+
+Il promettait une journée brûlante.
+
+Après avoir chevauché pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec
+les fils de Brown, décida qu'il fallait donner du repos aux bêtes et aux
+gens, car les uns et les autres étaient exténués.
+
+On s'arrêta sur le bord d'une anse.
+
+Les chevaux furent débridés, pour qu'ils pussent paître plus commodément
+le gazon, et les fugitifs, après avoir mangé quelques provisions, se
+couchèrent à l'ombre des saules qui bordaient la rivière.
+
+Jules Moreau vint s'étendre à côté de Coppie.
+
+--Ah ça, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez
+trouvé Paméla, vous; et cette belle fidélité que vous professiez pour
+miss Rebecca Sherrington court des risques, hein?
+
+En prononçant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux sur
+Elisabeth, qui dormait à quelques pas d'eux.
+
+--Je ne vous comprends point, répondit sérieusement Edwin.
+
+--Bah! fit Moreau d'un ton incrédule, vous prétendriez peut-être que
+cette _sable nymph_ [9] n'a pas touché votre coeur.
+
+[Note 9: Qualification donnée, par dérision, dans les États américains
+aux négresses. On sait qu'en terme de blason, sable signifie noir.]
+
+Coppie haussa les épaules.
+
+--Cependant, insista Jules, je vous ai observés, l'un et l'autre, en
+route; elle vous regardait et vous serrait...
+
+--Ah! vous êtes fou! s'écria Coppie avec impatience...
+
+--Il n'y a pas de quoi, repartit le Français, noire ou blanche, quand
+une femme a des traits, une taille, comme ceux-là, on peut être fier...
+
+--J'ai autre affaire en tête, répliqua sèchement Edwin pour mettre fin à
+une conversation qui le fatiguait.
+
+--Eh bien, vrai, là, parole d'honneur, j'ai envie de lui tailler deux
+doigts de cour à cette princesse d'ébène, continua l'incorrigible
+Moreau.
+
+--A votre aise; mais je vous préviens qu'elle ne vous écoutera pas.
+C'est une fille sage, et d'ailleurs fiancée!
+
+--Fiancée! raison de plus! superbe! délicieux! C'est le piment de la
+chose. Dites-moi, Edwin, à qui est-elle fiancée? A quelque monarque du
+sombre empire! Moi, je lui offre de blanches et virginales fiançailles!
+
+Malgré sa gravité, Edwin ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Voulez-vous être mon interprète auprès de cette exquise peau noire?
+continua le pétulant Parisien. C'est, ajouta-t-il, un de ces petits
+services d'amitié qu'on se rend aisément dans notre pays. Ah! les jolies
+têtes, la merveilleuse antithèse que nous présenterions sur le même
+oreiller, Edwin!
+
+--Chut! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lèvres.
+
+--Qu'y a-t-il donc? Vous m'effrayez!
+
+--Silence!
+
+Et Coppie colla son oreille contre le sol.
+
+Retenant son haleine, il écouta pendant une minute.
+
+Puis il se redressa en s'écriant:
+
+--A cheval! à cheval! on nous poursuit!
+
+Réveillés en sursaut par ce cri, tous les hommes se précipitèrent
+pêle-mêle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques
+disputes s'élevèrent au sujet de la possession des chevaux. Malgré les
+efforts d'Edwin et des fils de Brown pour rétablir l'ordre et accélérer
+le départ, un quart d'heure s'écoula avant que les animaux eussent été
+repris et harnachés.
+
+La moitié des gens n'était pas encore prête lorsqu'au pied d'un cap, qui
+se projetait sur la rivière, apparut une troupe de cavaliers.
+
+Ces cavaliers, les nègres fugitifs les reconnurent immédiatement.
+
+--Massa Flogger! massa Flogger! clamèrent-ils avec des accents de
+terreur indicible.
+
+C'était, en effet, le major.
+
+Après avoir traversé l'Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il
+avait rencontré un squatter[10] lequel, interrogé, lui affirma avoir
+distingué, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de
+nègres qui remontaient à franc étrier, l'autre bord de l'Osage.
+
+[Note 10: Colon qui a affermé des terres du gouvernement.]
+
+Les esclavagistes n'eurent pas de peine à croire aux assertions de cet
+individu, car rien, du côté où ils se trouvaient alors, n'indiquait le
+passage d'une troupe d'hommes à cheval.
+
+De nouveau, ils franchirent l'Osage.
+
+Vers midi, ils tombaient, à l'improviste, sur les Brownistes.
+
+--Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin à Moreau en lui montrant
+leurs ennemis qui accouraient ventre à terre.
+
+--Pardieu! répondit le Parisien, je n'en suis pas fâché. Nous leur
+taillerons des croupières.
+
+--Il faut nous battre! En avant! cria l'un des fils de Brown.
+
+--Oui, dit Coppie, que les nègres se sauvent, tandis que nous arrêterons
+ici cette horde de pharisiens.
+
+--Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland.
+
+--Non, lui dit Edwin, emmenez votre soeur et vos parents, et dirigez
+tous vos compagnons sur Ossawatamie.
+
+Le nègre sentit qu'à cet instant l'obéissance passive était un devoir;
+il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant
+qu'Edwin disposait ses hommes en front de bataille.
+
+Dès que les esclavagistes furent à leur portée, ils les reçurent par une
+grêle de balles qui firent vider les arçons à quatre d'entre eux.
+
+Le major Flogger fut blessé légèrement à la cuisse.
+
+Sa fureur redoubla. Il donna l'ordre de charger les abolitionnistes.
+
+Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la
+leur?
+
+Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec pendant plus d'une
+heure; car, dans leur empressement, ces derniers n'avaient emporté que
+fort peu de munitions.
+
+Mais l'un des fils de Brown, ayant eu son cheval tué sous lui, et ne
+pouvant se dégager, fut impitoyablement fusillé par les esclavagistes.
+
+L'autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait volé au secours de
+son frère.
+
+Les assaillants l'entourèrent, s'emparèrent de sa personne après l'avoir
+couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis
+pied à terre pour examiner sa jambe.
+
+--C'est le fils du père Brown! qu'en allons-nous faire? criaient-ils
+triomphalement.
+
+Le major réfléchit: puis il dit avec un sang-froid cynique:
+
+--Il faut l'attacher à la queue d'un cheval et le mener à Ossawatamie.
+Il y a d'ici une trentaine de milles. Mes nègres y chercheront
+certainement un refuge; mais nous saurons bien les reprendre dans une
+souricière que je leur tendrai. Ce bandit-là, ajouta-t-il en frappant
+Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-là, mort ou vivant, nous
+servira d'appât.
+
+
+
+
+ XV
+
+ JULES MOREAU ET BESS COPPELAND
+
+
+--Et vous parlez français, charmante enfant?
+
+--Un peu, oui, monsieur, répondit-elle.
+
+--Mais c'est délicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue exécrable,
+n'est-ce pas?
+
+Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris.
+
+--Moi, poursuivit-il avec légèreté, je ne sais ce que je déteste le
+plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres
+Parisiens nous sommes tous comme cela.
+
+--Ah! vous êtes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et
+un regard qui disaient éloquemment qu'elle considérait Moreau comme un
+être privilégié.
+
+--De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en
+tortillant ses moustaches.
+
+--Ils sont bien heureux ceux qui sont nés à Paris, dit-elle en
+soupirant.
+
+--Heureux! heu! heu! répliqua Moreau dans une moue plus que dubitative.
+
+Puis, se reprenant avec la vivacité qui était un des éléments de son
+caractère, il ajouta:
+
+--C'est un bonheur, ravissante créature, qu'il ne tiendrait qu'à vous de
+partager.
+
+--Comment cela? exclama-t-elle naïvement.
+
+--Mais, dit-il, avec une imperturbabilité comique, en épousant un
+Parisien, morbleu!
+
+Le visage de la négresse devint triste.
+
+--Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle.
+
+--Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on est
+Français ou on ne l'est pas, mademoiselle.
+
+Et ces mots furent ponctués d'un geste digne du latin disant; _Civis
+romanus sum!_
+
+L'admiration de Bess allait croissant.
+
+--Il n'y a point d'esclaves à Paris? demanda-t-elle timidement.
+
+--Des esclaves à Paris! s'écria Jules indigné.
+
+Puis il s'arrêta et dit d'un ton moins vif:
+
+--Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves à Paris.
+
+--Ça doit être un beau pays! continua la négresse, confondant, comme
+c'est l'habitude des siens, et même d'une partie des blancs qui habitent
+l'Amérique, toute la France dans Paris.
+
+--Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau.
+
+--Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile.
+
+--Pourquoi? objecta le Français.
+
+--Parce que je ne pourrais jamais le réaliser.
+
+--Et si je vous en fournissais les moyens?
+
+--Non, dit-elle, je suis née sur ce continent, j'y mourrai sans en
+sortir.
+
+--Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui
+pressant tendrement les mains.
+
+Présumant que c'était une marque de simple amitié, Bess ne s'y opposa
+pas.
+
+Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la
+troublaient.
+
+Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement
+bien dans notre langue!
+
+--Vous me flattez, monsieur.
+
+--Où donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intérêt.
+
+--A Bâton-Rouge, dit-elle.
+
+--Bâton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions
+géographiques n'étaient pas des plus développées.
+
+--C'est la capitale de la Louisiane.
+
+--Drôle de nom!
+
+--Je restais chez un planteur français, un bon maître!
+
+--Ah! ce n'est pas étonnant; les Français sont tous bons. Et c'est lui
+qui vous a fait instruire?
+
+--Oui, monsieur, j'ai été élevée avec sa fille.
+
+--Il fallait ne pas les quitter, alors.
+
+--Oh! dit-elle amèrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitté, M.
+Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses
+voisins, les autres planteurs, lui reprochèrent de nous gâter. Ce qu'ils
+firent pour le renvoyer du comté est incroyable.
+
+--Comment?
+
+--Ils prétendaient que sa douceur pervertissait même les esclaves des
+autres habitations.
+
+--Est-ce bien possible?
+
+--Si nous voulions les visiter, on nous chassait à coups de fouet; on
+lançait même à nos talons ces chiens que les Américains appellent _blood
+hounds_...
+
+--Vraiment!
+
+--Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruautés.
+
+--Mais pourquoi donc vous êtes-vous séparés de votre M. Pascal?
+
+--Hélas! répondit Bess, en pleurant, hélas! un jour on l'a trouvé
+assassiné dans son lit.
+
+--Assassiné!
+
+--Oui... Les autres planteurs prétendirent que c'était nous qui...
+
+--Aviez fait le coup! les canailles! s'écria Moreau.
+
+--Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'était l'un d'eux qui en
+était l'auteur.
+
+--Brigands! brigands! exclamait Jules.
+
+--Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune maîtresse mourut peu
+après, et nous fûmes tous vendus aux enchères, sur le marché de la
+Nouvelle-Orléans.
+
+--Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez dû
+bien souffrir!
+
+--Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes
+parents et moi. Il était dur, méchant. Ma mère périt dans les tortures
+qu'il lui fit subir, et mon père pensa qu'il fallait fuir. C'est alors,
+tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnête M.
+Coppie...
+
+Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit.
+
+La négresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles
+causaient au jeune homme.
+
+--C'est alors qu'il exposa généreusement sa vie
+pour nous conduire en un lieu sûr. Oh! ma reconnaissance...
+
+--Vous l'aimez! dit Jules sèchement.
+
+--Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingénuité.
+
+--Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton
+singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune
+fille pour y lire sa pensée intime.
+
+Elle tressaillit, baissa la tête et répondit au bout d'un instant:
+
+--Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer
+ses jours pour nous délivrer.
+
+--Assurément, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour
+vous épouser.
+
+--M'épouser, lui! répliqua-t-elle avec stupéfaction, et un mouvement de
+joie qui n'échappa point à l'observation du Parisien.
+
+Il fronça les sourcils.
+
+--Qu'y aurait-il d'impossible, si, de votre côté, vous l'aimez? dit-il
+en redoublant d'attention.
+
+--Vous voulez me railler.
+
+--Dieu m'en préserve! car si vous n'aimez pas Edwin, oh!...
+
+--Moi, ne pas l'aimer! je serais bien ingrate!
+
+--Ah! dit-il d'un ton sarcastique, je ne m'étais pas trompé.
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur.
+
+--Vous ne me comprenez pas, dit Moreau, en lui saisissant la main avec
+force, vous ne comprenez pas que je vous aime, moi, et que si vous
+voulez accepter mon amour, si vous voulez être ma femme...
+
+--Votre femme! votre femme, monsieur!
+
+--Oui, ma femme légitime. Je vous emmènerai en France, à Paris,
+s'écria-t-il avec exaltation.
+
+La jeune fille s'imagina qu'il se moquait d'elle.
+
+Mais il ajouta à voix basse et d'un ton passionné:
+
+--Je vous jure, Elisabeth, que je vous aime de toutes les puissances
+de mon âme; je vous jure que je serais heureux, que je serais fier de
+partager votre existence...
+
+--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas à ma couleur, dit-elle en
+retirant sa main.
+
+Jules tomba à ses pieds.
+
+--Je sais seulement que je vous adore, repartit-il avec entraînement;
+oui, j'éprouve pour vous un sentiment qui ne s'éteindra qu'avec mon
+dernier souffle, et je tuerais quiconque serait un obstacle entre vous
+et moi.
+
+En prononçant ces mots, Jules Moreau disait la vérité. Il aimait
+ardemment la négresse; mais son amour était-il sérieux, profond?
+devait-il durer? Problèmes qu'il n'essayait même pas de résoudre.
+Cependant, il se figurait avoir un rival dans Edwin Coppie, et cette
+idée,--très fausse d'ailleurs,--prenait du corps, depuis quelque temps
+surtout.
+
+Sa passion pour Bess avait été spontanée. Habitué aux succès faciles, il
+s'était dit que l'esclave ne lui résisterait pas. Son attente fut
+déçue; il s'en irrita. Et, vraiment, pour s'assurer la possession de
+l'Africaine, il l'eût épousée quarante-huit heures après leur première
+entrevue, si elle y eût consenti.
+
+Ce fut à Ossawatamie, ou les abolitionnistes s'étaient retirés à la
+suite des nègres fugitifs, qu'il tenta d'abord de «faire la conquête» de
+Bess.
+
+Il lui parla en anglais; à peine l'écouta-t-elle. Des préoccupations
+bien autrement sérieuses remplissaient alors l'esprit de la jeune fille.
+
+Mais quatre ou cinq heures après leur arrivée à Ossawatamie, les
+Brownistes furent avertis qu'une troupe nombreuse d'esclavagistes
+s'avançait sur cette localité.
+
+Le capitaine Brown n'avait pas reparu. Edwin Coppie, prenant conseil de
+lui-même, se détermina à se replier sur le camp fortifié avec toute sa
+bande.
+
+C'est là que nous le retrouvons, le surlendemain, attendant toujours des
+nouvelles de son chef, et c'est là que, par un bel après-midi.
+
+Jules Moreau renouvelait, auprès de Bess Coppeland, ses amoureuses
+tentatives.
+
+Assez disposé à mal juger les autres, il considérait comme de la rouerie
+féminine, la candeur de la négresse, et, tout gratuitement, lui prêtait
+Edwin Coppie pour amant.
+
+De là une jalousie sourde, qu'il était trop vaniteux pour déclarer, trop
+faible, trop épris peut-être pour dissimuler tout à fait.
+
+Elisabeth souffrait ses assiduités parce qu'il était l'ami de Coppie,
+peut-être aussi parce que, comme la plupart des femmes, elle avait un
+brin de coquetterie dans le coeur; mais elle ne se sentait aucun amour
+pour le Parisien.
+
+Elle en aimait un autre: elle aimait Edwin, sans oser se l'avouer
+pourtant, sans espérer être jamais à lui.
+
+Au plus profond de son sein, elle lui avait élevé un autel, elle lui
+rendait un culte de tous les instants, mais tout le monde, celui même
+qui en était l'objet, l'ignorait.
+
+--Ah! dit-il en se relevant, c'est ce Coppie qui a su s'attirer ses
+bonnes grâces; mais je les séparerai; j'ai un moyen. Je vais écrire à
+miss Rebecca Sherrington, une lettre anonyme. Edwin m'a dit qu'elle est
+jalouse de Bess, depuis qu'il l'a conduite au Canada. Je tâcherai de me
+faire confier cette mission, et bien maladroit je serais ensuite, si je
+ne parvenais à obtenir les faveurs de ma belle inhumaine.
+
+Enchanté de ce projet, qu'il regardait comme un bon tour joué à un
+camarade, Jules courut à sa tente pour le mettre à exécution.
+
+Il écrivit la lettre, en se félicitant de son habileté et chargea un
+homme, qui allait faire des provisions au village voisin, de jeter le
+pli à la poste.
+
+Moreau croyait n'avoir fait qu'une excellente mystification,
+l'imprudent! Mais il venait, par cette action irréfléchie, lâche, de
+souffler sur un feu qui devait bientôt causer d'épouvantables ravages.
+
+Comme il rôdait autour de la tente, habitée par les Coppeland, des cris
+de joie, des hourras assourdissants annoncèrent la rentrée de John Brown
+au camp.
+
+Jamais la figure, si grave habituellement, du chef, n'avait paru sombre
+à ce point.
+
+Ses cheveux et sa barbe avaient encore blanchi.
+
+On l'entoura avec respect, avec amitié. On craignait de l'interroger,
+car tel qu'un fer rouge, la douleur s'était imprimée sur son visage en
+caractères ineffaçables.
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix pénétrante, l'infortune est le lot de
+l'homme, c'est à ce creuset qu'il épure son âme. Bénissons donc la
+main du Très-Haut, alors même qu'elle nous frappe. Deux de mes enfants
+viennent de périr dans la guerre sainte que nous avons entreprise: l'un,
+fusillé, l'autre torturé par les esclavagistes qui l'ont traîné trente
+milles attaché à la queue d'un cheval! Le pauvre Frederick! il a
+succombé à cette horrible barbarie.
+
+Mais je m'incline devant la volonté divine. Cette volonté nous ordonne
+de redoubler d'efforts et d'aller porter un grand coup, un coup décisif
+au foyer de l'esclavagisme.
+
+Si nous restions davantage ici, nos ennemis nous y surprendraient en
+nombre trop considérable pour que nous pussions lutter avec eux, et,
+comme mes malheureux enfants, nous tomberions victimes de leur cruauté.
+
+Abandonnons ces contrées où nous nous épuisons en stériles efforts,
+et rendons-nous dans les États du Sud J'y compte de nombreux amis. Je
+connais spécialement la Virginie. Une partie des habitants est pour
+l'abolition. Si nous parvenons à la soulever, le triomphe est certain,
+et nous aurons la gloire d'avoir extirpé de notre pays, le cancer qui
+lui ronge le sein. Voulez-vous me suivre?
+
+--Oui, répondirent unanimement ses partisans.
+
+--Eh bien, demain, nous partirons par divers chemins, et, vers le mois
+de septembre de l'année prochaine, nous nous réunirons dans les
+Montagnes-Bleues, au confluent du Potomac et de la Shenandoah!
+
+--C'est entendu, dirent plusieurs abolitionnistes.
+
+--Mais, que fera-t-on des esclaves enlevés à Battesville? demanda une
+voix dans la foule.
+
+--Menez-les au Canada, dit Brown.
+
+--Je m'en charge, fit Edwin Coppie.
+
+--Non, pas vous, jeune homme, vous m'accompagnerez, répondit le
+capitaine; j'ai besoin de vos services. Mes fils, et votre ami Moreau
+seront suffisants pour remplir cette mission. Ils viendront ensuite nous
+rejoindre.
+
+--J'accepte, s'écria, avec empressement le Parisien.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ LA FERME DE KENNEDY
+
+
+Jefferson a dit, en partant de la gorge des Montagnes-Bleues, dans
+l'État de Virginie: «C'est l'une des scènes les plus merveilleuses de
+la nature, et dont la vue est bien digne d'un voyage à travers
+l'Atlantique.»
+
+En effet, il est rarement donné à l'homme de contempler un spectacle
+plus grandiose; le Potomac, majestueux dans sa course, semble déchirer
+les flancs des montagnes de granit, qui l'étreignent; ses eaux
+profondes mugissent écumantes, et les anfractuosités marmoréennes des
+Montagnes-Bleues répercutent, en les multipliant, les mille bruits qui
+s'élèvent du fleuve rapide, frémissant.
+
+Avant d'atteindre les fameuses chutes que les anciens possesseurs
+du pays nommaient les Tum-Tum de la Schenandoah, en employant une
+onomatopée expressive, le fleuve se tord entre deux rives escarpées,
+premières assises de ces géants altier, les Montagnes-Bleues, dont les
+sommets, couronnés de sapins, de pruches et autres conifères, se perdent
+dans la voûte éthérée. On est frappé de la grandeur du spectacle; les
+rives sombres et abruptes surplombent parfois le fleuve qui, pour ouvrir
+son lit, a dû en ronger la base rocheuse; de noires vallées se déploient
+de distance en distance, et offrent à l'oeil du voyageur des horizons
+bornés par des murs de granit aux teintes foncées, formant des
+précipices profonds à donner le vertige aux aigles de la Montagne
+du Sud. On sent que la nature en convulsion, a laissé là une oeuvre
+inachevée; le sol tourmenté, tantôt se creuse en vallons aux coteaux
+rapides, sur lesquels s'échelonnent des pins séculaires, qui semblent
+une armée de Titans escaladant l'Olympe; tantôt il surgit en un pic
+hardi, dont la cime apparaît comme une sentinelle avancée du chaos. Le
+coeur se serre malgré soi en contemplant ce grandiose spectacle de la
+nature, et l'homme, réduit à ses infimes proportions, se sent comme
+fasciné par ces gigantesques créations de Dieu.
+
+Le voyageur qui, vers 1859, eût pénétré au fond de l'une de ces gorges
+étroites et ténébreuses, eut découvert, adossée à un rocher grisâtre,
+dans les interstices duquel s'élançaient quelques arbustes rabougris,
+une pauvre ferme démantelée, à l'aspect désolé; on sentait que l'homme
+avait commencé là une lutte et qu'il n'avait pu vaincre la nature
+sauvage; sa main débile avait dû renoncer à remuer ce sol âpre, et cette
+ferme même était là pour témoigner de son impuissance. Le pionnier qui
+l'avait élevée l'avait désertée dans un jour de découragement; il
+était allé ailleurs chercher une terre plus généreuse. Cette habitation
+isolée, dont la toiture, à moitié effondrée, laissait voir les
+chevrons, ajoutait encore à la sauvagerie du site: elle n'avait rien de
+remarquable. C'était un grand parallélogramme, divisé à l'intérieur par
+des cloisons en bois: sa façade, jadis blanchie à la chaux, avait
+été lavée par les pluies, et les ouvertures de l'habitation étaient
+délabrées comme tout l'édifice. De chaque côté existaient des appentis
+destinés, soit à abriter les bestiaux, soit à mettre à couvert les
+instruments aratoires; dans les écuries la crèche était vide de paille
+et la basse-cour, hérissée de ronces, n'était point animée par
+le gloussement et le caquetage des volailles: cette ferme sentait
+l'abandon, un souffle de ruine avait passé sur elle. L'espace conquis
+sur la forêt, par le créateur de cette solitude, avait été envahi par
+les lianes, les orties, les églantiers, qui formaient autour de la
+maison une haie impénétrable: un sentier étroit et récemment taillé dans
+le fouillis épineux y donnait accès.
+
+Depuis quelques mois seulement, cette ferme était habitée. Dans les
+premiers jours de juillet 1859, les rares colons de la contrée virent
+passer un vieillard suivi de sept ou huit hommes et d'un fourgon.
+L'arrivée de cet homme avait excité quelque peu la curiosité du
+voisinage; cependant cette curiosité serait tombée d'elle-même, si l'on
+avait vu les nouveaux possesseurs de la ferme de Kennedy se livrer au
+travail; mais l'on ne s'expliquait pas l'existence de ce fermier, qui ne
+cultivait pas et qui laissait ses terres en jachère, nul ne connaissait
+ses projets, nul n'eût pu dire d'où il venait. Les quelques voisins qui
+l'avaient approché ne savaient qu'une chose, c'est que c'était un homme
+affable et doux, et qu'il trouvait, même dans son isolement, le moyen de
+venir en aide aux misères d'autrui. Ce qui intriguait par-dessus tout,
+c'était l'entrée consécutive à la ferme d'énormes chariots de fourrages
+qui s'engloutissaient dans l'enceinte sans la combler, comme si tous les
+animaux de l'arche de Noé l'eussent habitée. Les fortes têtes des fermes
+avoisinantes avaient déjà supputé la quantité de fourrage introduite
+et ne s'en expliquaient pas la disparition. En un mot, le nouveau
+propriétaire de la ferme intriguait tout le monde, et nul n'aurait pu
+dire ce que faisaient ces hommes réunis dans la solitude; on savait
+seulement que le plus âgé se nommait Schmidt, qu'il passait de
+longues heures en lecture, et que ses compagnons étaient des chasseurs
+intrépides, que ne fatiguaient pas les courses journalières à travers la
+forêt.
+
+L'aspect intérieur de l'habitation n'avait pas un air plus gai que ses
+abords: au rez-de-chaussée, une vaste salle commune rassemblait tous
+les membres de cette mystérieuse famille; une grossière table de sapin,
+entourée de bancs, en occupait le centre; quelques escabeaux étaient
+dispersés ça et là; aux murs étaient appendus des revolvers, des
+carabines et des fusils de chasse.
+
+Un soir, c'était dans les premiers jours d'octobre, les Schmidt, comme
+on les appelait dans le pays, étaient groupés dans la grande salle dont
+nous venons de tracer une rapide esquisse; assis sur un escabeau, le
+vieillard lisait la Bible à la lueur d'une lampe; à l'autre extrémité de
+la chambre, ses compagnons devisaient entre eux à voix basse.
+
+--J'entends du bruit, ce sont eux sans doute, dit tout à coup le
+vieillard en relevant la tête.
+
+--Vous vous trompez, capitaine Brown.
+
+--Mon cher Edwin, perdez donc l'habitude de m'appeler par mon nom, je me
+nomme Schmidt et je dois être Schmidt pour tout le monde jusqu'au jour
+de la délivrance.
+
+--Je m'observerai davantage à l'avenir, répondit Coppie, mais je
+crois que vous vous êtes trompé; l'on n'entend que le frémissement des
+feuilles qu'agite la brise du soir et le grondement du fleuve dans la
+vallée.
+
+--Je suis sûr d'avoir entendu le son d'un pas. Allez voir, mon fils,
+ajouta-t-il en s'adressant à Watkin.
+
+--Je vous obéis, mon père.
+
+Et Watkin ouvrit la porte de la ferme et sortit.
+
+--Capitaine, dit Coppie, c'est ce soir que nos destinées vont se
+résoudre.
+
+--Oui, mon enfant, et si Dieu ne nous abandonne pas, je touche au but de
+toute ma vie.
+
+--Vous accomplirez votre mission, capitaine, et votre nom sera béni par
+les générations futures comme celui de Moïse, car vous nous avez ouvert
+les portes de Chanaan.
+
+--Amen, dit le vieillard, reprenant sa
+
+Mais au même instant la porte grinça sur ses gonds, et livra passage à
+Watkin et à plusieurs hommes étrangement vêtus.
+
+--Bonsoir à tous, dit en saluant celui qui entra le premier.
+
+--Ah! c'est vous, colonel Forbes, dit Brown, soyez le bienvenu.
+
+--Moi-même, exact au rendez-vous comme un vieux militaire; la bande me
+suit; aux abords des habitations nous nous sommes dispersés pour ne pas
+éveiller l'attention des curieux.
+
+Effectivement, à peine le colonel terminait-il sa phrase que de nouveaux
+arrivants pénétrèrent dans la salle, suivis à courte distance par
+d'autres individus. Parmi ces gens, il n'eût pas été difficile de
+reconnaître plusieurs des aventuriers qui avaient fait avec le capitaine
+Brown la campagne du Kansas, car Schmidt, _l'excentric farmer_, comme
+le qualifiaient les voisins, n'était autre que John Brown, l'apôtre
+de l'abolition de l'esclavage.--Après avoir fait mettre en sûreté les
+esclaves qu'il avait délivrés dans le Missouri, John Brown chercha à
+se procurer une somme d'argent assez considérable pour entreprendre ce
+qu'il appelait l'oeuvre de la délivrance; mais ses efforts échouèrent en
+partie. Cependant, par de nombreuses démarches, il parvint à recueillir
+la somme nécessaire pour acheter la petite ferme de Kennedy, située à
+quelques milles de Harper's Ferry.
+
+C'est là que nous le retrouvons, cachant sa vie privée aux yeux de
+tous, et organisant sur une large base, l'insurrection des
+abolitionnistes.--Ses émissaires, répandus dans les États du Nord, y
+avaient établi de nombreuses ramifications; chaque jour lui amenait
+quelque adhésion nouvelle, quelques subsides. Ces chariots de fourrages
+qui intriguaient si fort les habitants de la contrée, n'étaient autres
+que des envois d'armes qui allaient s'amonceler dans les greniers et les
+caves de l'habitation.
+
+Le moment d'agir était arrivé.
+
+D'instant en instant, des individus à la mine énergique, les uns blancs,
+les autres noirs,--et parmi lesquels on remarquait quelques négresses,
+--la plupart revêtus de vêtements qui attestaient de nombreux états de
+service, mais tous armés, se glissaient silencieusement dans la salle.
+
+--Eh bien, délibérons, dit le colonel Forbes, en faisant signe à un des
+derniers venus de fermer la porte de la pièce.
+
+--Il manque encore quelqu'un, ce me semble, dit Brown.
+
+--Le Frenchman, répondit laconiquement Edwin.
+
+--Le Frenchman, le voilà, cria joyeusement Moreau en faisant irruption
+dans la salle. Le satané pays! continua-t-il, j'ai failli m'éborgner
+vingt fois aux branches d'arbres.
+
+--Eh bien, quelles nouvelles? demanda le chef.
+
+--Bonnes, capitaine, dit Jules Moreau en lui tendant un paquet de
+lettres.
+
+--Vous permettez, dit ce dernier, que je prenne connaissance de ces
+missives?
+
+--Faites, capitaine, faites, dit le colonel.
+
+Pendant ce temps, Jules Moreau s'était dirigé vers Edwin, auquel il
+serra cordialement la main.
+
+--Avez-vous fait un bon voyage? demanda Coppie.
+
+--Très bon, Dieu merci.
+
+--Vous êtes passé à Dubuque?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous eu des nouvelles de miss Rebecca?
+
+--Aucune, répondit Moreau, dont les traits se contractèrent légèrement
+au nom de Rebecca; votre fiancée était chez une de ses amies dans l'État
+du Missouri.
+
+En ce moment la porte de la salle s'ouvrit, de nouveau devant une jeune
+négresse, dont la rare beauté attira aussitôt les regards d'une partie
+de l'assemblée. Elle était mise avec goût, mais son costume était celui
+des esclaves ordinaires. Les yeux de cette jeune fille se dirigèrent
+aussitôt sur Edwin et s'y attachèrent avec ténacité.
+
+--Et nos chers Coppeland, qu'en avez-vous fait? disait celui-ci sans
+remarquer l'attention dont il était l'objet.
+
+--J'ai installé, dit froidement Jules, la jeune fille, son grand-père
+et son père à London; quant à John, le frère, il sera ici dans quelques
+jours ainsi que Shield Green, car ils veulent combattre avec nous pour
+l'émancipation de leur race.
+
+--Mais Bess, la pauvre fille, a-t-elle supporté toutes ces fatigues
+sans?
+
+Jules Moreau, à cette question, regarda Edwin d'un oeil scrutateur; au
+même instant un éclair brilla dans les yeux de la jolie négresse, qui
+s'appuya contre la paroi du mur.
+
+--Elle va très bien, répondit Jules Moreau, qui tressaillit, en croisant
+son regard avec celui de la mystérieuse esclave.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Edwin.
+
+--Rien, répondit Moreau.
+
+--Messieurs, dit John Brown je suis à vous. Les rapports que je reçois
+me promettent un concours actif; mais avant d'ouvrir la séance il me
+semblerait bon d'organiser le bureau.
+
+--Quel autre que vous serait plus digne de nous présider ici? dit Edwin.
+
+--Personne, exclama l'assistance; hourra pour John Brown!
+
+--Et vous, Edwin, dit le colonel Forbes, prenez la place de secrétaire.
+
+Le jeune homme consulta l'assemblée du regard, personne ne protesta;
+autorisé par cet assentiment tacite, Edwin s'assit à la droite de Brown.
+
+--Messieurs, dit celui-ci, la, séance est ouverte, mais avant de vous
+communiquer aucun de mes plans, je crois devoir déclarer encore que
+je ne veux entraîner personne dans la voie que je suis; je n'engage
+personne à se joindre à moi; je combats pour une cause qui me semble
+grande et juste, et à laquelle j'ai fait d'avance le sacrifice de ma
+vie; pour vous, vous avez le choix: que ceux qui ne se sentent pas
+ardents dans la voie du Seigneur se retirent, et que ceux qui restent
+sachent bien que leur vie est en danger, et que c'est le pacte de la
+liberté que nous allons signer de notre sang.
+
+A ces derniers mots, Edwin se leva; le feu de l'enthousiasme brillait
+dans ses yeux.
+
+--Capitaine, dit-il d'une voix vibrante et sympathique, capitaine, nous
+sommes tous ici vos enfants; nous sommes tous ici des hommes libres
+qui souffrons de l'esclavage de nos frères, c'est librement que nous
+suivrons dans toutes ses entreprises l'apôtre de la liberté.
+
+Ces paroles de Coppie électrisèrent l'assemblée, qui éclata en bravos.
+
+--Jeune homme, dit le colonel Forbes, vous avez été notre interprète
+éloquent, et vous avez parlé comme le doit faire tout homme libre de la
+jeune Amérique.
+
+De nouveaux bravos couvrirent la voix du colonel et les cris de vive
+Coppie! ébranlèrent les murailles de la ferme de Kennedy.
+
+Pendant toute cette scène, Jules Moreau n'avait pas quitté des yeux la
+séduisante négresse, qui était parvenue à fendre la foule et à aller
+s'adosser contre le montant de la porte d'entrée; là, les regards de
+celle-ci se reportèrent encore sur le visage d'Edwin, regard d'une
+fixité étrange.
+
+John Brown se leva.
+
+--Messieurs, dit-il, voici le règlement de notre société; je vous prie
+de me prêter toute votre attention.
+
+Et d'un ton solennel; il commença:
+
+PRÉAMBULE
+
+«Attendu que l'esclavage n'est autre chose que la guerre la plus barbare
+et la plus injuste, puisqu'elle est faite sans provocation, d'une
+partie des citoyens contre l'autre, guerre dont les résultats sont ou
+l'emprisonnement perpétuel ou l'extermination absolue; attendu qu'il
+viole directement les vérités évidentes et éternelles contenues dans
+notre Déclaration d'Indépendance, nous, les citoyens des États-Unis, au
+nom du peuple opprimé, ordonnons et établissons les règlements suivants,
+destinés à protéger nos biens, nos libertés, nos vies.
+
+ARTICLE PREMIER
+
+»Tout individu adulte, exilé ou opprimé, citoyen ou esclave, qui s'unira
+à nous pour le soutien de notre constitution, provisoire sera, ainsi que
+ses enfants mineurs, protégé par elle.»
+
+--Permettez, capitaine, dit le colonel Forbes en interrompant la
+lecture, mais ce document nous est connu à tous et il est inutile de le
+relire. Notre présence ici prouve surabondamment que nous en connaissons
+l'importance. Passons donc à la délibération suprême.
+
+--Volontiers, dit Brown, d'autant plus que les moments sont précieux;
+mais avant, messieurs, il faut que chacun de nous prête le serment exigé
+par les statuts.
+
+Edwin se leva, et posant la main sur le Nouveau-Testament, qui était
+resté ouvert devant John Brown, il dit d'une voix émue:
+
+--Qu'il me soit permis de formuler le premier mon serment: Je jure par
+ce livre sacré qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût
+fait je dois le faire aux autres, je jure d'employer jusqu'à la
+dernière goutte de mon sang à la délivrance de mes frères de couleur;
+d'abandonner, pour faire triompher la cause de l'abolition, parents,
+famille, fiancée, affections, et de ne reprendre les droits de mon coeur
+que le jour où la cause sera victorieuse partout. Je le jure.
+
+En prononçant ce serment, ses yeux rencontrèrent pour la première fois
+ceux de la négresse, et il se sentit frissonner sans savoir pourquoi.
+
+--Cette ressemblance est singulière, dit-il en s'asseyant.
+
+Puis, il se releva et dirigea encore ses regards vers le lieu où il
+avait vu l'esclave, mais elle avait disparu.
+
+Au même instant, Jules Moreau s'écria:
+
+--Laissez-moi passer, nous sommes trahis? Gare!
+
+Et rapide, il se fraya un chemin à travers la foule pour atteindre la
+porte qui était restée entr'ouverte, et par laquelle il se précipita.
+
+Le cri de Jules Moreau avait jeté l'assemblée dans la stupeur.
+
+--Que signifie? demanda Brown.
+
+--Je ne sais, dit le colonel Forbes; mais si le Français a reconnu un
+espion dans la réunion, et qu'il soit à sa poursuite, s'il ne le ramène
+pas, ce que nous avons de mieux à faire est de hâter notre mouvement,
+avant que des mesures soient prises contre nous.
+
+--Sans doute, dit une voix.
+
+--C'est bien résolu, n'est-ce pas? reprit le capitaine en parcourant des
+yeux l'assemblée.
+
+--Oui, oui! vive Brown! mort aux esclavagistes! hurlèrent eu choeur les
+assistants.
+
+D'un ton inspiré, le chef lança alors cette prophétique malédiction
+d'Isaïe:
+
+--«Malheur à la couronne d'orgueil, aux Ephraïmites passionnés pour les
+festins, à la fleur passagère, leur éclat et leur joie! Malheur au
+pays qui s'élève sur la vallée fertile!--Malheur à ceux que le vin fait
+chanceler.
+
+»Voilà que le Seigneur va fondre sur eux comme un homme fort et
+puissant, comme la grêle impétueuse, comme un tourbillon qui ravage,
+comme un torrent qui déborde et qui inonde les campagnes.
+
+»Couronne d'orgueil des voluptueux Ephraïmites, tu seras foulée aux
+pieds!»
+
+
+
+
+ XVII
+
+ L'AFFAIRE D'HARPER'S FERRY
+
+
+Sur les rives du Potomac, à la jonction de ce fleuve avec la
+Schenandoah, se dresse un promontoire escarpé, couronné par une
+plate-forme; c'est sur les deux rives de ces cours d'eau, qui se
+joignent à angle obtus, que se développe la voie brisée composant la
+petite ville d'Harper's Ferry; une partie se nomme la rue du Potomac,
+l'autre porte le nom de la Schenandoah. Du côté de la falaise, les
+maisons sont adossées au rocher, et lorsque l'agglomération de la
+population l'a forcée à s'étendre, les constructions ont franchi
+l'escarpement, et la plate-forme s'est transformée en une seconde ville,
+moins pressée et plus riante au milieu de ses jardins.
+
+De ce point un spectacle magique s'offre aux yeux du touriste; au pied
+du cap, les eaux paisibles de la Schenandoah viennent se marier aux
+flots mugissants et rapides du Potomac, roulant avec fracas sur les
+larges strates de roc qui forment son lit; puis, majestueux dans sa
+course, il bondit au milieu de la vallée profonde que bordent sur la
+rive du Maryland, les hardis profils des monts _Latotins_ et sur celle
+de la Virginie, les sommets dénudés des Montagnes-Bleues.
+
+Du côté gauche du fleuve, les bâtiments de l'arsenal, que dominait
+l'élégant clocher d'une église, s'élevaient en 1859 sur l'étroite bande
+du rivage: cet arsenal n'a pas l'aspect formidable qu'ont en Europe, les
+établissements de ce genre: un grand parallélogramme en brique, dont
+les deux étages étant percés de fenêtres cintrées, étalait sa façade
+vulgaire sur une vaste cour entourée de constructions semblables en
+retour[11]; une barrière en bois et fer, reliait les pavillons. Près du
+mur de soutènement des terrains de l'arsenal, des colonnes de pierres
+carrées supportent le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio qui a dû
+se créer une voie dans le lit même du fleuve, sur une longueur d'un
+demi-mille environ. Le railway court le long du bord extérieur du canal
+qui traverse par un pont de pierre et de bois, dont l'arche unique
+mesure cent cinquante pieds d'ouverture. C'est un tableau plein
+d'enseignement que cet enchevêtrement du génie humain et de l'oeuvre de
+Dieu: le génie de l'homme domine là l'oeuvre de la nature, et le fleuve
+rugissant se couche et passe humble sous le joug de l'intelligence.
+
+[Note 11: Brûlés en mai 1861.]
+
+Puis, si vous reportez vos yeux vers la droite, vous voyez se dérouler
+à vos pieds la Schenandoah, dont les eaux susurrantes caressent le bord
+des îles qui émaillent son cours; le cadre est plus gai de ce côté; une
+végétation luxuriante recouvre les îles, et les bords de la paisible
+rivière ont un aspect moins aride.
+
+Devant vous, au confluent, au mariage des eaux, que commande un pont de
+neuf cents pieds de long, le Potomac qui a reçu dans son lit, comme une
+blanche fiancée, la Schenandoah aux eaux limpides, poursuit sa course
+rapide et tumultueuse. A ce spectacle grandiose, l'âme s'élève plus
+facilement vers le Créateur, qui semble avoir voulu réunir dans le même
+lieu, toutes les merveilles de son oeuvre.
+
+C'est à l'extrémité de cette pointe de terre, sillonnée par les routes
+naturelles et artificielles que s'élève cette modeste cité, Harper's
+Ferry, dont le nom devenu immortel, rappellera aux siècles futurs une
+ère nouvelle de liberté.
+
+Comme tous les grands faits de l'histoire, le drame d'Harper's Ferry a
+eu ses trois grands jours, division mystérieuse et fatidique.
+
+C'était le samedi 16 octobre 1859.
+
+A cette époque-là la ville d'Harper's Ferry comptait environ 5,000
+habitants, dont un grand nombre était employé à l'arsenal: c'était
+une population laborieuse, active, intelligente, célébrant le travail
+pendant six jours, et se reposant scrupuleusement le septième, comme
+il convient à des gens religieux et raisonnables. La petite ville
+commençait à s'endormir, quelques rares lumières brillaient encore aux
+croisées des maisons; le quartier de l'Arsenal était abandonné depuis la
+chute du jour, et le gaz n'éclairait que la solitude. Certes, quelqu'un
+qui eût parcouru les rues désertes de la cité ne se serait pas douté que
+depuis quelques jours, cette population confiante était mise en émoi par
+l'annonce de l'arrivée de John Brown, l'abolitionniste. Un seul gardien,
+placé à la tête du pont, protégeait la fabrique d'armes. Cependant à
+cette heure, de nombreux groupes d'hommes isolés se dirigeaient vers
+Harper's Ferry: c'étaient les Brownistes. A la suite de la scène de
+Kennedy, les conjurés voulaient marcher immédiatement sur la ville; mais
+John Brown les avait arrêtés dans leur élan.
+
+--Attendez, mes enfants, leur avait-il dit, si nous nous rendons à
+Harper's Ferry, ce soir, nous serons obligés de lutter contre les
+ouvriers; remettons notre campagne à la nuit du samedi au dimanche; le
+saint jour du sabbat rend désert l'arsenal dont nous pourrons nous
+emparer sans verser une seule goutte de sang.
+
+Le conseil de Brown fut suivi, et le samedi soir les abolitionnistes
+divisés par groupes de cinq et six hommes, se rendaient par des voies
+différentes au pont du Potomac.
+
+Un de ces groupes précédait les autres; les hommes qui le composaient
+étaient armés jusqu'aux dents et causaient entre eux tout en marchant:
+
+--Mordieu! dit l'un, qu'il était facile de reconnaître pour notre ami
+Jules Moreau, à sa tournure dégagée, mordieu! je ne suis pas fâché de
+sortir de l'état de torpeur dans lequel nous vivions au fond de cette
+gorge comme des brigands d'opéra-comique moins le vin et les fillettes;
+nous allons en découdre, comme on dit dans notre brave pays de France.
+
+--Espérons que non, lui répondit son compagnon, qui n'était autre
+qu'Edwin. Nous allons paisiblement nous installer à l'arsenal; pendant
+la nuit le contingent du nord viendra nous rejoindre, et demain matin la
+population en s'éveillant nous acclamera.
+
+--Et nous apportera à chacun une tasse de café au lait avec un petit
+pain au beurre, dit Moreau d'un ton goguenard, comptez là dessus, mon
+ami, comptez là-dessus; ces gens que vous allez ruiner d'un coup, à vous
+entendre, devraient être enchantés...
+
+--Je ne dis pas...
+
+--Eh bien, mon cher Edwin, moi, je ne suis pas aussi confiant que vous,
+et je crois que nous allons avoir un _coup de chien_, comme on dit chez
+moi. Voyez-vous, vous ne m'ôterez pas de l'idée que cette négresse que
+j'ai vainement poursuivie l'autre soir, ne soit allée nous vendre.
+
+Au même instant une ombre traversa le sentier.
+
+--Tenez, s'écria Moreau, la voici! la voyez-vous?
+
+--Non, mon ami, répondit Coppie, je ne vois rien qu'un cerveau malade
+habité par une idée fixe.
+
+--Bon! bon! dit Moreau en hochant de la tête, vous reviendrez de cette
+opinion; mais si Bess n'était pas avec nous, je n'aurais nulle crainte.
+
+--Ne craignez rien pour moi, dit la jeune fille.
+
+--Vous avez été bien imprudente, observa Edwin, ma chère enfant,
+d'accompagner votre frère et Green, votre fiancé, et vous eussiez bien
+fait de rester au Canada.
+
+--Ma place n'est-elle pas auprès de ceux que j'aime, dit avec une
+étrange intonation de voix la jeune négresse, et si mon... fiancé est
+blessé, ajouta-t-elle en hésitant, ne dois-je pas être là pour lui
+porter secours!
+
+--Oh! les femmes! exclama Moreau.
+
+--Chut! interrompit Edwin, nous voici arrivés au lieu de ralliement, que
+pas un mot ne trouble le silence de la nuit!
+
+Et notre petit groupe, composé de Moreau, Coppie, Coppeland, Green
+et Bess s'assit silencieusement sur le bord de la route. Un à un, les
+autres conjurés les rejoignirent, et bientôt la troupe se trouva forte
+d'une soixantaine d'hommes.
+
+John Brown était arrivé un des derniers.
+
+--Nous y sommes? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Oui, capitaine.
+
+--Eh bien, à vous, Edwin!
+
+Le jeune homme se leva, suivi de Moreau, de Green et de Coppeland; Bess
+voulut les accompagner, Coppie s'y opposa.
+
+Il pouvait être alors dix heures et demie du soir, la nuit était sombre
+et sans étoiles; le Potomac mugissait avec fracas dans son lit de
+roches; ils se dirigèrent silencieusement vers le pont; l'un d'eux
+s'approcha du gardien, et lui frappant sur l'épaule.
+
+--Eh! l'ami, lui dit-il, dormons-nous?
+
+Le gardien fit un soubresaut.
+
+--Allons, camarade, suivez-nous.
+
+--Farceur! dit la sentinelle en riant.
+
+--Levez-vous, répéta d'une voix impérative celui des étrangers qui avait
+pris le premier la parole.
+
+--Mais...
+
+--Chut! vous dis-je, si vous soufflez mot, le fleuve est profond, et
+sa voix couvrira la vôtre. Suivez-nous en silence, il ne vous sera fait
+aucun mal; soyez tranquille.
+
+Et Edwin, car c'était lui, passa amicalement son bras sous celui du
+gardien qu'il entraîna vers l'arsenal. Mais avant de partir, il se
+tourna vers un de ses compagnons:
+
+--Moreau, lui dit-il après avoir consulté son prisonnier, à minuit vous
+arrêterez le factionnaire qui doit venir relever cet homme, n'employez
+la violence qu'à la dernière extrémité.
+
+--Soyez tranquille, maître, dit Jules Moreau, on lui fera accepter la
+chose en douceur; j'ai fait mes preuves eu fait d'enlèvement, Paméla
+pourrait vous le dire...
+
+Mais déjà Edwin était loin, et Moreau s'était assis sur le banc
+qu'occupait le factionnaire. Pendant ce temps, les conjurés avaient
+traversé le pont, et s'étaient diriges vers le bâtiment de la Pompe,
+choisi à l'avance par Brown, pour servir de quartier général.
+
+Étant entré dans la grande salle de l'arsenal où étaient déjà réunis
+John Brown et ses partisans, Edwin conduisit son prisonnier vers une des
+deux extrémités de la chambre.
+
+--Mettez-vous là, mon ami, lui dit-il affectueusement, et ne craignez
+rien, vous êtes ici comme otage, et les otages sont sacrés.
+
+--Coppie, dit John Brown, voici ce que nous avons arrêté: Cinq ou six
+hommes vont rester ici pour garder l'arsenal; vous, Green et Cook, vous
+irez dans la ville avec une vingtaine des nôtres arrêter le colonel
+Washington, MM. Bail, Kitmiller et Aldstadt; ces messieurs nous
+serviront d'otages; Forbes, Stevens, Haziett et Coppeland iront battre
+les environs pour amener du renfort; ils seront rentrés à l'aube; quant
+à moi, avec le Frenchman et le restant de la troupe, nous occuperons la
+gare de façon à couper toute communication.
+
+--C'est bien, capitaine, dit Coppie, les nuits ne sont pas trop longues,
+et il faut nous hâter.
+
+Aussitôt il partit avec Green et Cook; de son côté, le colonel Forbes,
+Stevens et Coppeland se mirent en campagne et John Brown alla prendre
+possession de la gare, sans rencontrer aucune résistance de la part des
+employés, dont quelques-uns faisaient partie du complot.
+
+John Brown et sa troupe étaient à l'embarcadère depuis quelques
+instants, lorsque le sifflet strident d'une locomotive annonça l'arrivée
+d'un convoi.
+
+--Aux armes! cria Brown.
+
+Puis il donna l'ordre au chef de gare de faire le signal d'arrêt.
+
+Quand le convoi eut stoppé, le capitaine s'avança vers le mécanicien.
+
+--Descendez, lui dit-il, et faites descendre vos voyageurs.
+
+--Pourquoi? demanda celui-ci.
+
+--Parce que la route est interceptée par moi; une nouvelle constitution
+régit les États-Unis; l'esclavage est aboli, et je ne veux pas que
+les troupes de Charlestown viennent avant l'heure au secours des
+esclavagistes.
+
+--Pas si haut, dit mystérieusement le conducteur de train, je suis
+un ami, le retard du convoi éveillerait l'attention des autorités
+de Charlestown, il est plus prudent de nous laisser continuer, les
+voyageurs ne se doutent de rien... quant à moi, vous pouvez être
+tranquille, je ne vous trahirai pas.
+
+Et, se penchant à l'oreille de Brown, il lui glissa le mot de ralliement
+des abolitionnistes.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Brown.
+
+Au moment où le train allait se remettre en route, on vit une jeune
+femme noire sortir d'une des salles d'attente, et se jeter à la hâte
+dans le compartiment réservé aux nègres. Cet incident, qui se passait
+à la pâle lueur du gaz, n'échappa pas à Jules Moreau; il voulut se
+précipiter à la suite de la fugitive; mais il était déjà trop tard, le
+convoi était en marche.
+
+--Encore la négresse! murmura-t-il. Oh! cette fois, je suis bien sûr que
+nous sommes trahis.
+
+Pendant que ces événements avaient lieu, Edwin avait opéré dans la ville
+l'arrestation des plus notables habitants qui devaient servir d'otages.
+
+Et à l'aube le colonel Forbes arrivait de son côté, à la tête de six
+cent auxiliaires qu'il avait réunis dans la nuit.
+
+La journée du lendemain, dimanche, 17, fut pour les insurgés; dès midi,
+la faute commise par John Brown, en laissant le train continuer sa
+route, porta ses fruits: à cette heure, le colonel Bayle, commandant les
+troupes venues en hâte de Charlestown, se présenta à la tête du pont,
+et le combat s'engagea. Alors on vit une chose triste à dire; tous ces
+hommes accourus à la voix puissante de John Brown se débandèrent aux
+premiers coups de feu, et celui qui devait être le martyr de la Liberté,
+ne fut bientôt plus entouré que de ses fils, de Coppie, de Cook,
+Stevens, Haziett, Coppeland et une quinzaine de fidèles.
+
+Parmi les prisonniers, faits par les troupes virginiennes, se trouvait
+un nommé Thompson, que le colonel Bayle eut la lâcheté de livrer à la
+populace qui voulait l'immoler en représailles, pour venger la mort d'un
+fonctionnaire public, tué par les insurgés; en vain une noble fille,
+mademoiselle Foulk, se jette entre Thompson et ses assassins, en vain
+elle entoure de ses bras la tête du malheureux, en vain, les larmes aux
+yeux, elle implore tour à tour la clémence de la foule de la pitié
+des soldats de l'Union; elle est brutalement repoussée, et Thompson, à
+moitié tué, est précipité au milieu du fleuve, qui l'engloutit
+bientôt en se teignant de son sang. Quant à la vaillante phalange des
+Brownistes, réduite à vingt-et-un hommes, elle alla s'enfermer dans
+cette vaste salle de la Pompe, où les otages avaient été confinés, sous
+la garde de quelques hommes.
+
+Pendant la nuit du 17 au 18, de nombreux renforts, accourus de
+Shepherdstown, sous la conduite du colonel Lee, s'étaient joints aux
+troupes de Charlestown, et lorsque le soleil vint éclairer joyeusement
+le fond de la sombre vallée, l'attaque commença. Cette poignée de braves
+n'hésita pas à lutter contre tout un corps d'armée; John Brown, malgré
+son grand âge, n'était pas le moins intrépide: appuyé à une fenêtre,
+il faisait pleuvoir ses coups sur la troupe régulière; Edwin, calme,
+au milieu du tumulte, stimulait ses compagnons; actif, intrépide, il se
+multipliait partout.
+
+Coppie, en s'avançant, leva la tête, et crut apercevoir, à moitié
+cachée, derrière le rideau d'une fenêtre qui faisait face à la Pompe, la
+tête de la jeune négresse, qu'il avait déjà remarquée à Kennedy.
+
+Un frisson parcourut son corps, mais lorsqu'il releva les yeux,
+l'apparition s'était évanouie.
+
+Cependant la fusillade durait toujours, chaque coup parti de la Pompe
+mettait un ennemi hors de combat, les défenseurs des esclaves, abrités
+derrière les murs, avaient peu souffert jusqu'alors.
+
+--Assez de sang! dit Brown.--Edwin, mon ami, prenez un drapeau
+parlementaire, et allez dire à ces ennemis de la liberté que je me
+soumets à la condition qu'on nous laissera sortir avec nos armes et nos
+prisonniers jusqu'à la deuxième barrière du pont, que là, je m'engage
+sur l'honneur à mettre les captifs en liberté et à choisir ensuite entre
+la fuite et le combat.
+
+Coppie fixa aussitôt un mouchoir blanc à l'extrémité d'un bâton, se
+présenta bravement à l'ennemi; le feu cessa presque aussitôt, mais
+pas assez vite car une balle vint frapper Stevens, tandis qu'Edwin se
+dirigeait vers le colonel Lee.
+
+La proposition de Brown fut repoussée et la fusillade recommença. Alors,
+une scène que la plume ne saurait décrire, se passa dans ce réduit sous
+lequel les abolitionnistes jurèrent de s'engloutir. Coppie, par un motif
+d'humanité qu'on ne saurait trop louer, conduisit les prisonniers dans
+un coin où ils étaient à l'abri des balles tombant dru comme grêle
+dans le bâtiment. Brown tirait toujours. Tout à coup un de ses fils
+s'affaissa, mortellement blessé à son côté, en poussant un cri qui fit
+tressaillir les entrailles du père. Brown abaissa vers lui son
+regard plein d'anxiété, tandis que son bras portait à l'épaule l'arme
+vengeresse.
+
+--Courage, enfant, dit-il, en lâchant la détente.
+
+Puis il se retourna vers lui.
+
+--Sois homme et meurs en homme.
+
+Au même instant, une nouvelle exclamation de douleur domine la
+fusillade, c'est un autre de ses fils qui vient de recevoir, en pleine
+poitrine, une balle qui l'a traversée; Edwin le soutient dans ses bras;
+puis comme la lutte l'appelle, il dépose un baiser sur le front du
+pauvre enfant, et s'élance plus ardent à la défense.--Il a un mort de
+plus à venger.
+
+--Seigneur! Seigneur! dit le vieillard, que votre volonté soit faite!
+
+Et avec le calme que donne la conscience du devoir, il se remet
+impassible à sa place de combat; à ses pieds son enfant râlait, en proie
+à des tortures atroces.
+
+O mon père, criait le mourant, je souffre! Donnez-moi la mort!... Par
+pitié! un revolver, que je m'achève!... Mon père!... pitié!
+
+--John Brown répondit.
+
+--Sois homme, mon fila, et meurs en homme.
+
+Le moribond se contint; mais son âme s'envolait dans un effort qu'il
+faisait pour ne pas exhaler le cri suprême.
+
+Pendant que ces scènes lugubres se passaient à l'intérieur, les
+assaillants, durement traités par le feu des insurgés, enfonçaient la
+porte au moyen d'une poutre transformée en bélier: lorsqu'elle vola en
+éclats, un spectacle sublime par son horreur eût arrêté un ennemi plus
+généreux.
+
+John Brown était entre ses deux fils expirants: le héros, déjà criblé
+de blessures, tenait son arme haute; à côté de lui, Edwin, le visage
+enflammé, parait les coups et les rendait; alors eut lieu une mêlée qui
+ne saurait être décrite; militaires et insurgés disparurent dans un seul
+groupe; le sang ruissela partout. Coppie, blessé, résistait avec une
+opiniâtreté héroïque en couvrant autant qu'il le pouvait le vieillard de
+son corps. Soudain un coup de sabre atteint Brown à la tête.
+
+--Fuyez, dit le vieillard en se relevant, fuyez pour me venger!
+
+--Oui vous serez vengé, je le jure par mon sang! dit son troisième fils.
+
+Et, profitant du tumulte, il se fraye un passage au milieu des ennemis,
+en entraînant Haziett et Moreau.
+
+A peine sont-ils sortis qu'Edwin reçoit une blessure.
+
+Sous l'étreinte de la douleur, il chancelle.
+
+Soudain, un cri déchirant, qui fait bondir Edwin, perce le bruit de la
+bataille. Coppie aperçoit la jeune négresse, les bras tendus vers lui:
+mais un nuage lui voile la vue et le jeune homme s'affaisse sur lui-même
+en murmurant:
+
+--Étrange! ô mon Dieu! étrange!
+
+En ce moment, John Brown, labouré par six blessures, dont deux
+sillonnent son noble front, tomba près d'Edwin, entre les corps de ses
+pauvres enfanta.
+
+Le combat avait cessé.
+
+Et les valeureux Virginiens triomphants, criaient:
+
+--Hourra! John Brown est pris!
+
+Dans la nuit qui suivit ce drame, la prison de Charlestown recevait les
+captifs. C'étaient John Brown, Edwin Coppie, Coppeland, Shield Green,
+Stevens et Cook.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ LE PROCÈS
+
+
+--Ils vont venir, les brigands!
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Onze heures.
+
+--Encore une heure, une heure moins un quart.
+
+--Combien sont-ils?
+
+--Ils sont sept ou huit, les gueux! Ils voulaient nous tuer, nous faire
+assassiner par ces brutes de nègres.
+
+--On les gibettera.
+
+--Et l'on fera bien.
+
+--Qu'en pensez-vous, monsieur Williams?
+
+--Je pense qu'ils ne valent pas la corde pour les pendre.
+
+Tous ces propos, et mille autres que nous ne saurions rapporter, étaient
+échangés dans la foule qui, huit jours après l'affaire d'Harper's
+Ferry, le 26 octobre, attendait impatiemment, devant le tribunal de
+Charlestown, l'arrivée des six accusés, John Brown, Edwin Coppie,
+Stevens, Cook, Green et Coppeland.
+
+Les soldats avaient peine à maintenir cette multitude cherchant à
+franchir la haie, qui traçait un étroit sentier au travers de la
+place: deux canons chargés à mitraille,--car on craignait une tentative
+d'enlèvement,--étaient en batterie dans la cour, devant la salle
+d'audience.
+
+Soudain une clameur sortit du sein de cette foule, et l'on vit
+déboucher, par une des extrémités de la place, une escouade de
+militaires, au milieu desquels ou apercevait deux hommes portés sur une
+civière, et quatre autres prisonniers marchant péniblement derrière eux.
+
+Les deux premiers étaient Brown et Stevens; des linges et des mouchoirs
+maculés de sang enveloppaient leurs têtes; puis, venait Coppie, se
+traînant fièrement, la tête haute, malgré sa blessure; puis Coppeland et
+ses deux compagnons.
+
+La vue de ces hommes vaincus, blessés, à l'aspect souffrant, ne souleva
+aucune pitié dans le coeur de la cohue, qui les accueillit par des cris
+insultants.
+
+--Les lâches! murmurait Edwin.
+
+Au fur et à mesure qu'ils avançaient vers le péristyle, la haie se
+fermait, et la foule, affamée du spectacle, se précipitait tumultueuse
+sur leurs pas.
+
+La porte du tribunal s'ouvrit devant eux et se ferma, puis se rouvrit
+quelques instants après pour donner accès aux curieux, qui envahirent
+confusément l'enceinte du prétoire réservée au public.
+
+A midi précis, les douze jurés, suivis bientôt des trois juges, firent
+leur entrée dans la salle.
+
+Les premiers se rangèrent sur une estrade à droite du tribunal, les
+juges prirent place sur des fauteuils élevés, faisant face aux accusés.
+
+Devant eux, des tables à pupitres étaient couvertes de papiers.
+
+Au-dessous; et vis-à-vis des juges, se tenaient les _attorneys_ ou
+procureurs, chargés de soutenir l'accusation, le grand schérif et
+plusieurs avocats.
+
+Les inculpés avaient été placés derrière, Brown et Stevens, sur des lits
+de sangle, les quatre autres, dans la _box_ affectée aux prévenus.
+
+Des agents de police se tenaient près d'eux.
+
+--Au delà, sur un banc, les rapporteurs-sténographes des journaux, les
+dessinateurs de revues, préparaient leurs plumes ou leurs crayons.
+
+Au delà, enfin, une masse de gens avides de voir les _bandits_ de
+Harper's Ferry, avides de savourer leurs tortures morales, d'entendre
+leur condamnation.
+
+Dans cette assemblée, cependant, on eût pu remarquer quelques visages
+attristés, certaines personnes qui promenaient sur les accusés des
+regards timidement sympathiques, ou jetaient sur leur entourage grondeur
+des yeux irrités.
+
+Parmi ces personnes se trouvaient deux femmes assises aux deux
+extrémités de la salle. Elles étaient belles toutes deux, et toutes deux
+elles captivaient l'attention de plus d'un spectateur.
+
+L'une était miss Rebecca Sherrington; l'autre, Elisabeth Coppeland.
+
+Un moment avant l'ouverture des débats, la première reconnut la
+négresse.
+
+Elle tressaillit, ses traits se contractèrent, sa physionomie s'arma
+d'une expression dure, menaçante, et elle dit à un officier qui
+l'accompagnait:
+
+--Comment se fait-il, monsieur Harvey, qu'on laisse pénétrer les nègres
+jusqu'ici?
+
+--Des nègres, répondit-il, mais à l'exception de deux des accusés, je
+n'en vois aucun.
+
+--Tenez!
+
+Et Rebecca, du bout d'un éventail qu'elle tenait à la main, désigna
+Elisabeth.
+
+--Ça, dit-il, c'est une femme de chambre!
+
+--Une esclave marronne, monsieur Harvey.
+
+--Je ne crois pas, miss.
+
+--Comment, monsieur, vous ne le croyez pas, quand je vous fais l'honneur
+de vous l'assurer! répondit sèchement Rebecca.
+
+--Je me serais bien gardé d'en douter, si cette fille ne servait comme
+femme de chambre chez un de mes parents.
+
+--Depuis combien de temps?
+
+--Je ne sais au juste, miss, mais la dame qui lui parle à présent est
+justement la femme de mon parent.
+
+--C'est différent; alors, je me serai trompée, dit Rebecca en reportant
+ses yeux sur les prisonniers.
+
+Coppie échangeait alors un coup d'oeil mélancolique avec Bess.
+
+Rebecca saisit au passage ce signe d'intelligence. Elle se mordit les
+lèvres jusqu'au sang pour ne pas éclater.
+
+L'arrivée du jury mit fin aux conversations particulières.
+
+Un silence solennel remplaça les murmures qui bourdonnaient dans la
+salle, et le greffier du tribunal donna lecture de l'acte d'accusation.
+
+Cet acte renfermait trois chefs principaux.
+
+Les détenus étaient inculpés de:
+
+ 1° Tentative de soulèvement des nègres;
+ 2° Haute trahison;
+ 3° Meurtre.
+
+Quand le greffier se fut rassis, Brown se souleva avec difficulté sur
+son matelas, s'appuya sur les coudes, et dit d'une voix faible mais
+claire:
+
+«Virginiens,
+
+»Je veux vous éviter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus
+loin, écoutez-moi. Vous savez que je n'ai pas demandé grâce. Votre
+gouverneur m'a assuré qu'on ferait mon procès d'une façon convenable,
+régulière, je ne le crois pas; cela me paraît impossible. Si vous avez
+soif de mon sang, prenez-le.
+
+»A quoi bon un simulacre de procès? Comment des ennemis pourraient-ils
+juger loyalement un ennemi? Je vous le répète, si vous voulez mon sang,
+prenez-le à l'instant même.
+
+»Je n'ai pas d'avocat, et n'ai personne à qui j'aie pu demander conseil.
+Séparé de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se défendre, et si
+telle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur défense.
+Je ne suis donc pas en état de me défendre.
+
+»D'ailleurs, les blessures que j'ai reçues à la tête ont gravement
+altéré ma mémoire et m'ont rendu presque sourd. Ma santé est bien
+mauvaise.
+
+»Il y a bien des circonstances atténuantes que je pourrais invoquer dans
+un procès régulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni
+celui de mes compagnons, et que tout annonce qu'on le fera forcément
+aboutir à des condamnations à mort, je vous engage à couper court et à
+en finir tout de suite.
+
+»Je ne crains point la mort, et suis prêt à mourir. Je ne vous demande
+point de me faire un procès; mais je ne veux point non plus être
+insulté. A quoi bon tous ces interrogatoires? En quoi peuvent-ils
+profiter à la société? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est
+d'en finir et de ne point m'insulter comme des barbares insultent les
+victimes tombées en leur pouvoir.»
+
+Après ces mots, l'Apôtre de l'Émancipation des noirs retomba épuisé
+sur son lit de douleur. Ses coaccusés témoignaient, par leur attitude,
+qu'ils partageaient entièrement la manière de voir de leur capitaine.
+
+Coppie, surtout, rayonnait de fierté.
+
+Il ne pouvait apercevoir Rebecca Sherrington. Mais celle-ci lisait
+distinctement sur sa figure les émotions qui agitaient le beau jeune
+homme. Et la jalousie lui brûlait le coeur, car les yeux d'Edwin ne
+quittaient le jury que pour s'abaisser tendrement sur Bess Coppeland,
+dont la physionomie tout entière révélait un profond amour pour Coppie.
+
+La cour nomma d'office des avocats aux accusés.
+
+Puis l'audition des témoins commença. Elle dura jusqu'au soir.
+
+Pendant la séance, Stevens s'était évanoui et la faiblesse de Brown
+était si grande qu'il fallait le soutenir quand il avait à répondre.
+
+Coppie et le reste des inculpés se montrèrent vigoureux au moral comme
+au physique.
+
+Le lendemain la foule était plus grande encore dans la salle d'audience.
+
+Rebecca Sherrington y vint aussi comme la veille. Mais vainement
+chercha-t-elle la négresse.
+
+Elisabeth Coppeland ne parut pas.
+
+Il sembla à Rebecca qu'Edwin avait l'air soucieux, et elle attribua
+généreusement cette disposition à l'absence de l'esclave.
+
+--Oh! pensait-elle, il l'aime! mais comme je me suis vengée! quel
+châtiment!
+
+Cette réflexion la fit frémir. Elle pâlit: elle eut peur d'elle-même;
+elle aurait voulu sortir, elle ne le pouvait. Le supplice pour elle
+allait commencer.
+
+Brown souffrait moins que les jours précédents.
+
+Il adressa ces mots aux juges:
+
+«Mon état m'empêche complètement de suivre les différentes phases
+d'un procès régulier. Je me sens extrêmement faible, par suite de mes
+blessures aux reins. Pourtant je suis moins mal qu'hier, et ne demande
+qu'un court délai: après lequel je pourrai, ce me semble, suivre les
+débats, je ne demande rien de plus. «Au diable même on laisse son
+droit,» dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent
+d'entendre distinctement, et je n'ai pu comprendre les paroles que vient
+de dire le président de la cour. Je ne demande donc qu'un petit délai,
+qu'en toute justice la cour ne peut me refuser.»
+
+A cette requête, la cour ne voulut point accéder.
+
+Les esclavagistes tremblaient depuis l'échauffourée de Harper's Ferry.
+Ils appréhendaient une tentative nouvelle. L'effroi, leur inoculant ses
+lâchetés, ils craignaient de ne pas dormir tant que vivraient Brown et
+ses complices.
+
+Le procès continua.
+
+Brown fut admirablement soutenu par ses avocats, dont l'un, M. Hogt, lui
+avait été envoyé par ses amis de Boston. Mais à quoi bon cette
+défense? Sa condamnation n'était-elle pas décidée depuis l'heure de son
+arrestation?
+
+Il le sentait si bien que, demandant la parole, il s'écria:
+
+«Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, je
+vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les deux
+défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de
+leur loyauté. Mais quand on m'a arrêté j'avais 260 dollars en argent,
+qu'on m'a enlevés; il m'est impossible, sans cet argent, de faire
+assigner mes témoins et d'obliger les schérifs à les amener aux pieds de
+la cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a fourni, et que je
+n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de
+ma défense. Je demande donc comme une faveur spéciale que la cause soit
+renvoyée à demain à midi.»
+
+Après de nouvelles discussions, la cour prononça l'ajournement de
+la cause au lendemain. Mais, afin de rassurer les esclavagistes, le
+président donna l'ordre aux policemen et aux geôliers de tuer sans
+pitié tous les prisonniers si on faisait la moindre tentative pour leur
+délivrance.
+
+A l'audience suivante, Brown parvint encore à obtenir un sursis, et le
+30, à neuf heures du matin, les débats furent repris.
+
+La salle était trop étroite pour la marée humaine qui l'avait envahie.
+
+Ce jour-là, Elisabeth Coppeland parut au milieu des spectateurs.
+
+L'aspect de la négresse était bien changé!--si changé que Rebecca eut
+quelque peine à la reconnaître.
+
+Serrée dans un coin de la salle, la pauvre Bess considérait, tour à
+tour, son frère John Coppeland et Edwin Coppie.
+
+Les yeux de l'esclave étaient secs; mais leur éclat disait assez quelles
+angoisses déchiraient son âme.
+
+Par ses regards doux et suppliants, Edwin tâchait de verser des
+consolations dans le sein de la désolée créature.
+
+Les autres accusés gardaient leur sang-froid habituel.
+
+La défense de Brown ayant été présentée avec éloquence par MM. Chilton
+et Griswoold, M. Hunter, le procureur du district, répondit au nom de
+l'accusation. Son réquisitoire fut très court:
+
+«Le crime était flagrant, la société attendait un exemple salutaire
+qui la préservât des nouvelles utopies sanglantes; le jury virginien
+ferait son devoir.»
+
+On attendait le résumé du président du tribunal. Il dédaigna de le
+faire.
+
+A quatre heures les jurés se retirèrent pour délibérer.
+
+A cinq, ils rentrèrent dans la salle d'audience, au milieu d'un silence
+lugubre.
+
+Les accusés se levèrent.
+
+Deux agents de police aidèrent John Brown à se tenir debout.
+
+Le juge en chef se tourna alors vers le foreman ou président du jury:
+
+--John Brown est-il coupable ou non coupable?
+
+Le _foreman_ répondit:
+
+--Coupable de trahison, de complot contre la sûreté de l'État, de
+conspiration, de tentative d'insurrection parmi les nègres, de meurtre
+au premier degré.
+
+Le juge s'adressant alors à Brown:
+
+--Accusé, avez-vous quelque chose à dire contre la condamnation à la
+peine de mort?
+
+Le vieux Brown, malgré les vives douleurs que lui causaient ses
+blessures, répliqua d'un ton lent mais assuré:
+
+«Oui; si la cour me le permet, j'ai quelques mots à dire. D'abord, je
+nie toutes les accusations portées contre moi, excepté un dessein très
+prononcé de ma part d'affranchir les esclaves. J'avais l'intention
+de faire en Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri, où
+j'enlevai des esclaves, sans qu'il fût brûlé un grain de poudre de
+part ou d'autre et d'où je parvins à les conduire au Canada. Je voulais
+opérer les mêmes actes de libération, mais sur une échelle plus vaste.
+Voilà quels étaient mes projets. Je n'ai jamais eu l'intention de
+commettre de trahison ou de meurtre, de détruire les propriétés,
+d'exciter les esclaves à la révolte.
+
+»Il est injuste que je sois condamné à la peine capitale. Si ce que vous
+me reprochez, et qui a été loyalement prouvé par tous les témoignages,
+sans exception, qui ont ainsi rendu justice à ma conduite telle que
+je vous en ai exposé le motif, je l'eusse fait dans l'intérêt des gens
+riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents,
+ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert
+pour eux les sacrifices que j'ai acceptés en cette circonstance, tout
+aurait été pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'eût
+jugé digne de récompense, et non pas de châtiment.
+
+»Cette cour reconnaît, je le suppose du moins, la validité des lois de
+Dieu. Je vois baiser un livre que je crois être la Bible, ou du moins le
+Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il
+me fût fait, je dois le faire aux autres. Il m'enseigne de plus que je
+ne dois pas plus oublier ceux qui sont dans les chaînes que si j'y
+étais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformément à ce précepte. Je
+me déclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spécialement
+quelques individus et crée des catégories de privilégiés. Intervenir,
+comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres méprisés et malheureux,
+n'est pas mal; tout au contraire, c'est bien. Mais si vous jugez
+nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hâter les fins de la
+justice, s'il est utile que mon sang se mêle à celui de mes enfants et
+de millions d'individus dont les droits sont méconnus dans les pays
+à esclaves, par les actes législatifs les plus cruels et les plus
+injustes, je vous le dis et déclare: Qu'il en soit comme vous
+l'entendez.
+
+»Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Je suis satisfait de la façon dont
+mon procès a été conduit. Tout bien considéré, vous avez été encore plus
+généreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et
+je n'éprouve aucun remords. Je n'ai voulu attenter à la liberté de
+personne; je n'ai conseillé aucune trahison; je n'ai provoqué aucune
+insurrection générale, et même j'ai tout fait pour que des gens qui
+avaient conçu ce dernier projet y renonçassent. On a prétendu que
+j'avais engagé quelques individus à se joindre à moi; c'est tout le
+contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par
+faiblesse peut-être, et à leurs frais. Il en est même que je n'avais
+jamais vus et auxquels je n'ai adressé la parole que le jour où ils sont
+venus me prêter main-forte.»
+
+Ce discours produisit peu d'impression sur l'auditoire, composé en
+majeure partie d'esclavagistes.
+
+Le lendemain, 1er novembre, Brown comparut encore devant ses bourreaux.
+
+Le juge se couvrit du bonnet noir et prononça ces paroles funèbres:
+
+«La cour ordonne que vous, John Brown, soyez, le deux décembre prochain,
+tiré de votre prison, pour de là être conduit sur le lieu ordinaire des
+exécutions à Charlestown, et y être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive.
+Que Dieu ait pitié de votre âme!»
+
+A cet instant, un cri étouffé jaillit du milieu de la foule.
+
+--Oh! dit un Virginien, ce n'est qu'une chienne de négresse qui se donne
+le genre d'avoir des nerfs.
+
+Le mot souleva un éclat de rire que ne couvrit pas entièrement la voix
+grave de Brown.
+
+Il disait:
+
+«Que la volonté de Dieu soit faite! Si ma mort peut servir à quelque
+chose, je l'accepte avec joie Ce que j'ai fait, je le ferais encore. En
+agissant comme je l'ai fait, j'ai obéi aux inspirations de l'Évangile.
+Le Christ a enseigné l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que
+suivre à la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli
+un devoir humain, religieux et chrétien, en cherchant à arracher à
+l'oppression mes malheureux frères tenus en esclavage, et à faire
+rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la
+force.»
+
+Dès qu'il eut fini, on le reporta dans son cachot, à travers une foule
+qui s'écoulait lentement en proférant des imprécations contre les
+abolitionnistes.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ LES CONDAMNÉS, LE SUPPLICIÉ ET
+ LES DEUX AMANTES
+
+
+Une condamnation semblable frappait le lendemain Edwin Coppie, Cook,
+Shield Green et John Coppeland.
+
+La sentence de Stevens fut ajournée, parce que la gravité de ses
+blessures le retenait au lit.
+
+Mais ses bourreaux espéraient bien ne pas lâcher leur proie, et que le
+patient une fois rétabli, le gibet en ferait justice.
+
+Coutume exécrable, coutume impie, que notre _justice civilisée_! Il est
+d'usage, il est de l'_humanité_, en France, en Europe aussi bien
+qu'en Amérique, de guérir un condamné souffrant avant de le conduire à
+l'échafaud!
+
+Aux belles époques de l'Inquisition, avait-on plus de raffinement?
+
+«En prononçant la peine de mort contre John Brown et ses quatre
+coaccusés, dit M. Henri-E. Marquand, la cour n'oublia pas une chose
+essentielle. Tenant à procurer quelques délassements aux braves
+habitants de Charlestown, elle résolut que le spectacle de la quintuple
+pondaison, qu'elle allait faire représenter devant eux, serait divisé
+en trois tableaux: John Brown serait étranglé le 2 décembre, les deux
+nègres, Green et Coppeland, le 16 du même mois avant midi, et Cook et
+Coppie, le même jour, dans l'après-midi.»
+
+Les compagnons de Brown entendirent avec autant de calme que leur
+capitaine, l'arrêt qui les devait retrancher de ce monde.
+
+Mais, au moment ou il fut formulé, une jeune dame s'évanouit dans un des
+coins de la salle.
+
+On s'empressa autour d'elle; et Edwin, levant les yeux pour reconnaître
+la cause du bruit occasionné par cet accident, distingua sa fiancée,
+miss Rebecca Sherrington, qu'on emportait privée de ses sens hors du
+prétoire.
+
+Ce que n'avait pas fait la perspective d'une fin prochaine et hideuse,
+la vue de cette jeune fille l'opéra sur Coppie.
+
+Il eut un instant de faiblesse; son coeur mollit, quelques larmes
+montèrent à ses paupières.
+
+Brisés ses rêves dorés, évanoui l'azur enchanteur de ses lointains
+horizons; adieu aux riantes images de félicité; adieu à la femme qu'il
+adorait depuis tant de jeunes années; adieu même à cet ardent amour de
+la Liberté pour lequel il allait mourir!
+
+Elle fut courte, néanmoins, la trêve donnée à la nature; une minute à
+peine. Les pleurs arrivèrent aux yeux, mais n'en coulèrent pas.
+
+Ils y séchèrent aussitôt, et personne, dans l'assemblée, ne se douta
+de sa détresse, personne qu'Elisabeth Coppeland, dont la vie alors ne
+tenait plus qu'au fil où était attachée celle d'Edwin.
+
+Mais, cette fois, la violence de ses émotions empêcha la jeune fille de
+défaillir.
+
+Les condamnés furent reconduits dans leur prison. John Brown employa à
+des lectures pieuses et à mettre ordre à ses affaires le temps qui lui
+restait à vivre..
+
+Cet homme était né pour le martyre; il avait la foi des Apôtres; sa
+sérénité habituelle ne l'abandonna point.
+
+Criblé de blessures, craignant de rester à jamais invalide, il désirait
+la mort plus qu'il ne l'appréhendait.
+
+--Je ne crois pas,--disait-il à une dame qui
+
+était venue le visiter dans son cachot,--je ne crois pas pouvoir mieux
+faire pour la cause qui a occupé toute ma vie, que de mourir pour elle.
+Qu'est-ce que la mort aux yeux d'un homme honnête et brave? Ce qu'il y a
+de plus malheureux pour un homme d'action, comme moi, c'est d'être cloué
+sur ce lit et estropié par des coups de fusil et de sabre.
+
+La veille du jour où il devait gravir les marches du gibet, on permit à
+sa femme de le visiter.
+
+L'entrevue fut extrêmement touchante. Depuis plus de six mois madame
+Brown n'avait pas vu son mari.
+
+Mais il sut modérer sa douleur par son calme religieux.
+
+--Que Dieu vous bénisse, vous et nos chers enfants, Marie, lui dit-il,
+d'une voix doucement grave. Ne pleurez pas. Tout est sans doute pour
+le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec
+moi.
+
+Puis, avec fermeté et sans hésitation, il lui dicta son testament en
+présence du schérif Campbell[12].
+
+[Note 12: Nous croyons devoir donner ici une copie de cette pièce:
+
+«Charlestown, comté de Jefferson, Virginie,» 1er décembre 1859.
+
+»Je donne à mon fils John Brown, ma boussole de géomètre et tous mes
+autres objets de géométrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon
+vieux monument en granit, qui est actuellement a North Elba, dans l'État
+de New-York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces une nouvelle
+inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra
+néanmoins rester à North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme
+habiteront cette localité.
+
+»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans
+l'intérieur de la boîte.
+
+»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans
+l'intérieur de la boîte.
+
+»Je donne à mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on
+la retrouve, celle dont il me fut fait présent à Worcester, dans le
+Massachusetts. Je donne aussi audit Owen cinquante livres en espèces,
+qui lui seront payées sur le produit de la vente du bien de mon père,
+en considération de ses terribles souffrances au Kansas et de l'état
+d'infirmité où il se trouve depuis son enfance.
+
+»Je donne à mon fils Salomon Brown cinquante livres en espèces, qui
+seront prises sur le produit de la vente du bien de mon père, comme
+équivalent des deux legs déjà mentionnés.
+
+»Je donne à ma fille Ruth Thompson Brown, ma grande vieille Bible, qui
+contient les _mémoranda_ de la famille.
+
+»Je donne à mes fils, à chacune de mes autres filles, à mon gendre,
+Henry Thompson, ainsi qu'à chacune de mes belles-filles, une Bible de la
+plus belle édition qu'on pourra se procurer à New-York ou à Boston,
+au prix de cinq livres l'exemplaire, qui seront payées comptant sur le
+produit de la vente des biens de mon père.
+
+»Je donne à chacun de mes petits-enfants qui seront en vie lors du
+règlement de la succession de mon père, une Bible d'une aussi belle
+édition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut) au prix de trois
+livres l'exemplaire.
+
+»Toutes ces Bibles devront être achetées, en même temps au comptant et
+aux meilleures conditions.
+
+»Je désire qu'il soit payé, sur le produit net de la succession de mon
+père, cinquante dollars à chacune des personnes que je vais désigner:
+à M. Allen Hammond, de Rockville (Connecticut), ou à M. George Kellogg,
+ancien agent de la compagnie de la Nouvelle-Angleterre dans cette
+localité, pour le compte et bénéfices de cette Compagnie; cinquante
+dollars à Silas Havens, autrefois de Lewisburg (Ohio), si l'on peut
+le retrouver, et aussi cinquante dollars à un homme, du comté du
+Stark (Ohio), qui, du vivant de mon père, lui intenta un procès, par
+l'intermédiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken.
+
+»Cette somme sera payée par J.-R. Brown à l'homme en personne, si on
+peut le découvrir. Je ne puis me rappeler son nom.
+
+»Mon père arrangea l'affaire à l'amiable avec cet homme, en prenant
+notre maison avec l'enclos à Manneville.
+
+»Je désire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de
+mon père soit distribué par mon frère, et par parts Égales, à ma femme
+et à chacun de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watkin et Owen Brown.
+
+»JOHN BROWN.
+
+»_John Avis_, témoin.»]
+
+Après avoir rempli ce devoir, qui témoigne encore de sa piété profonde,
+il dit à sa femme:
+
+--Chère Marie, si vous pouvez retrouver les personnes auxquelles j'ai
+fait des legs, vous leur remettrez les sommes vous-même; mais ne payez à
+aucun individu qui pourrait se présenter comme mon homme d'affaires, car
+si cet argent tombait entre les mains de ces sortes de gens, il courrait
+de grands risques.
+
+Madame Brown pleurait à chaudes larmes.
+
+--Maintenant, chère Marie, continua-t-il avec effort, et en détournant
+la tête pour cacher un trouble passager; maintenant, séparons-nous.
+
+A ce mot, sa femme répondit par des sanglots.
+
+--Séparons-nous, chère Marie, reprit Brown se faisant violence pour
+surmonter son agitation, voilà qu'on vient nous l'ordonner... nous nous
+retrouverons là-haut!
+
+Elle se jeta dans ses bras, puis ils se quittèrent pour l'éternité.
+
+Il était huit heures du soir.
+
+Leur entretien avait duré quatre heures.
+
+John Brown se coucha et dormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain.
+
+Il avait obtenu l'autorisation de serrer une dernière fois la main à
+ses compagnons d'infortune: à neuf heures du matin il profita de cette
+autorisation, et distribua avec des conseils et des consolations quelque
+argent à ces malheureux.
+
+Puis il rentra dans son cachot et s'y mit en prières.
+
+A onze heures environ le schérif, accompagné des gardiens de la prison,
+se présenta au condamné.
+
+--Je suis prêt à vous suivre, monsieur, dit Brown.
+
+On lui lia les bras derrière le dos avec des cordes, et il sortit.
+
+Le ciel était sombre, voilé par de lourds nuages noirs. Le vent
+soufflait avec violence. On eût dit que la nature, attristée,
+s'apprêtait à prendre le deuil du noble coeur que l'égoïsme de quelques
+hommes ravissait au monde.
+
+Brown portait un chapeau noir rabattu, une redingote foncée, le vêtement
+qu'il avait pendant le procès.
+
+Sa figure était tranquille; un doux sourire jouait sur ses lèvres.
+
+Une compagnie d'infanterie et un détachement de cavalerie, commandés par
+le général Tallafero, attendaient à la porte de la prison pour escorter
+le supplicié, car on craignait toujours un mouvement abolitionniste.
+
+Là aussi attendait une charrette, contenant une caisse en sapin,--le
+cercueil destiné à Brown.
+
+Sans trembler, sans sourciller, il monta dans cette charrette, s'assit
+sur le cercueil, et le convoi funèbre se mit en marche, entre un double
+haie de carabiniers.
+
+Brown, qui regardait attentivement autour de lui, dit tout à coup:
+
+--Voici un beau pays! Je n'avais jamais eu le plaisir de le voir
+auparavant.
+
+A cela, l'homme qui conduisait la voiture répondit:
+
+--Capitaine Brown, vous êtes un homme étrange.
+
+--C'est vrai, repartit le vieillard; mais c'est ainsi que j'ai été
+élevé. Ma mère m'a donné de bonnes leçons, que j'ai suivies. Il est
+pourtant dur de se séparer de ses amis, quoiqu'on ne les ait vus que
+depuis peu de temps.
+
+Une foule immense, mais morne et silencieuse, encombrait le lieu où
+avait été dressée la potence.
+
+En arrivant auprès, John Brown dit:
+
+--Pourquoi ne permet-on qu'à des militaires d'entrer dans l'enceinte? On
+aurait dû y laisser pénétrer les citoyens.
+
+Toute la place de l'exécution était effectivement occupée par les
+troupes, qui avaient formé un cercle tellement vaste autour de
+l'échafaud, que le peuple était refoulé à au moins un quart de mille de
+distance.
+
+L'ordre formel avait été donné par le gouverneur Wise de ne laisser
+approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait à l'idée
+que sa victime ne protestât contre le crime que l'État de Virginie
+commettait à son égard, et que cette protestation ne fût publiée à la
+face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings
+et de M. Franc Leslie, l'ordre qui éloignait la presse fut en partie
+annulé, et l'on assigna aux journalistes une place près de l'état-major
+de Tallafero.
+
+John Brown franchit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, élevé à
+environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le
+schérif Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se rangèrent à
+ses côtés. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix où il
+était impossible de découvrir la moindre trace d'émotion:
+
+--Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu,
+messieurs!
+
+On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passée
+au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.
+
+--Conduisez-moi, répondit le héros; car je n'y vois pas.
+
+Le schérif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il
+laisserait tomber pour indiquer qu'il était prêt.
+
+--Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je
+désire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il
+n'est nécessaire.
+
+Le bourreau s'apprêtait à terminer ses horribles fonctions, lorsque tout
+à coup le chef des militaires s'écria:
+
+--Attendez, tout n'est pas encore disposé.
+
+Alors les soldats se mirent à exécuter des marches et des
+contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent été en vue. Tout
+cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta
+debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'était pas fatigué.
+
+--Non, répondit John Brown, je ne suis pas fatigué; mais je vous prie
+d'en finir.
+
+Ce furent là ses dernières paroles.
+
+Quelques secondes après, il se balançait dans l'espace, en proie aux
+convulsions de l'agonie!
+
+Et l'histoire inscrivait un nom nouveau au plus beau livre de son
+martyrologue.
+
+Le lendemain, une femme voilée pénétrait,--après avoir visité le cachot
+de John Coppeland,--dans le cabanon où étaient enchaînés Cook et Coppie.
+
+Cette femme, c'était Elisabeth Coppeland.
+
+Longtemps elle parla à Edwin, pria, supplia, mais sans le faire
+consentir à ses voeux.
+
+Enfin, il lui dit:
+
+--Ma chère Bess, je suis heureux de mourir pour la cause que j'ai
+volontairement embrassée. Notre échafaud sera le phare lumineux qui
+bientôt éclairera en Amérique, une ère de liberté nouvelle. Loin de moi
+l'idée de faire une démarche près de nos persécuteurs. Et, d'ailleurs,
+toute tentative n'aboutirait à rien. Mais, ajouta-t-il d'un ton
+mélancolique, il est ici, dans cette ville, une femme que j'aime, ma
+fiancée, miss Rebecca Sherrington, voyez-la et dites-lui que ma dernière
+pensée sera pour elle.
+
+Bess étouffa un soupir. Pauvre fille! son amour n'était pas connu, il ne
+devait l'être jamais!
+
+--J'irai, dit-elle.
+
+Edwin reprit vivement:
+
+--J'aurais désiré voir Rebecca; je croyais qu'elle viendrait... car je
+l'ai aperçue au tribunal... Il m'avait semblé.... Enfin!!! répétez-lui
+Bess, répétez-lui que je l'ai toujours aimée... que je n'ai jamais aimé
+qu'elle!
+
+--Je vous obéirai, dit l'esclave d'une voix sourde.
+
+--Adieu, continua-t-il en lui tendant la main.
+
+--Au revoir! dit-elle avec un accent de détresse qu'Edwin ne comprit
+pas.
+
+Et la négresse baisa avidement, en la mouillant de ses larmes, cette
+main sans chaleur pour la sienne, sans frissonnement pour son amour.
+
+Elle sortit, la mort dans l'âme, l'infortunée! elle qui venait de passer
+une heure si terrible, non seulement avec son frère, avec son fiancé,
+mais avec le préféré secret de son coeur;--le dieu qui ne la voulait pas
+deviner, à qui elle n'osait se dévoiler.
+
+Charlestown est une petite ville; Bess eut bien vite trouvé la demeure
+de miss Rebecca Sherrington.
+
+Elle y fut, la demanda; on répondit que miss Sherrington ne recevait
+personne. Elisabeth insista. Sur une feuille de papier elle écrivit
+le nom d'Edwin Coppie. Son billet fut porté à la jeune demoiselle, qui
+parut.
+
+Elle était vêtue de deuil. Ses joues étaient pâles, ses yeux rouges; une
+altération violente régnait dans tous ses traits. A la vue de Bess, elle
+recula comme à la vue d'une vipère.
+
+Un éclair de haine traversa son regard.
+
+Bess avait la tête baissée; cette marque d'aversion lui échappa.
+
+D'une voix brisée, elle raconta qu'elle avait vu Edwin, qu'il refusait
+d'adresser à qui que ce fût une prière pour obtenir sa grâce.
+
+--Mais d'où vient cet intérêt qu'il vous inspire? dit Rebecca d'un ton
+cassant.
+
+--Deux fois, répondit humblement la négresse, il a arraché ma famille à
+l'esclavage.
+
+--C'est tout?
+
+L'Africaine releva la tête d'un air étonné.
+
+Rebecca était trop exaspérée pour se contenir plus longtemps:
+
+--Dis donc, s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût, dis donc que tu
+es sa maîtresse!
+
+--Moi! fit Bess en accentuant cette exclamation d'un geste de
+stupéfaction si vrai, si éloquent que miss Sherrington commença à
+douter.
+
+--Osez le nier! repartit-elle d'un ton âpre.
+
+--J'aime M. Edwin Coppie, dit fièrement Elisabeth; je l'aime de tout
+mon coeur. Cette affection, je ne la cache point. Elle est pure, autant
+qu'elle est profonde; mais être ce que vous dites, miss!...
+
+Le ton de ces paroles, l'air digne et simple tout à la fois de
+l'esclave, achevèrent d'ébranler les soupçons de Rebecca.
+
+--Cependant, objecta-t-elle, vous le suivez, partout!
+
+--Mon frère et mon fiancé étaient venus du Canada à Harper's Ferry pour
+y travailler à notre émancipation, j'ai cru qu'il était de mon devoir de
+les accompagner.
+
+--Votre fiancé!
+
+--Oui, il se nomme Shield Green.
+
+--Un mulâtre? un des condamnés?
+
+--Hélas! soupira la négresse.
+
+Rebecca réfléchit un instant.
+
+--Vous savez lire, je suppose, dit-elle ensuite.
+
+--Oui, miss.
+
+--Eh bien, pouvez-vous répondre aux affirmations que renferme cette
+lettre.
+
+En disant ces mots, elle ouvrait un coffret et en tirait une lettre
+qu'elle présenta à la négresse.
+
+A peine celle-ci eut-elle vu l'écriture qu'elle s'écria:
+
+--_C'est du Frenchman!_
+
+--_Du Frenchman!_ qu'est-ce que cela?
+
+--Un Français, nommé Jules Moreau, qui faisait partie de la bande de
+Brown. Oh! l'indigne! le misérable, ajouta Bess en laissant tomber la
+missive.
+
+--C'est donc faux ce qu'il a écrit là?
+
+--Tenez, miss, répliqua Bess, j'ai justement reçu de lui, ce matin, une
+lettre que voici. Vous plairait-il de la lire?
+
+Rebecca saisit le pli avec empressement.
+
+Il ne renfermait que ces lignes:
+
+«Des Montagnes-Bleues, 2 décembre 1859.
+
+»Mademoiselle,
+
+»Quand cette lettre vous parviendra, notre malheureux chef aura expié
+par le gibet son ardent amour de votre race; quatre de nos compagnons
+attendront leur supplice, et moi je souffrirai des tortures affreuses,
+car vous aimant, j'ai été lâche envers l'un d'eux, ce pauvre et bon
+Coppie. Dans un accès de jalousie, j'ai écrit à sa fiancée qu'il la
+trahissait pour vous. Pardonnez-moi tous deux.
+
+Pour me punir, je poursuivrai jusqu'à la mort l'oeuvre de Brown.
+
+»Adieu et pardon encore une fois.
+
+»JULES MOREAU.»
+
+L'écriture était la même que celle de la lettre anonyme, écrite en
+mauvais anglais.
+
+Rebecca ne demandait plus qu'à être convaincue. Mais la conviction
+l'épouvanta!
+
+--Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? s'écria-t-elle en se cachant
+les yeux avec les mains.
+
+Et, après un moment;
+
+--Il faut le sauver; oui, il faut le sauver! le sauver à tout prix,
+dit-elle avec une véhémence qui effraya Bess.
+
+--Je suis venue pour cela.
+
+--Pensez-vous le voir? moi, c'est impossible, on m'a refusé la
+permission à cause de nos anciennes relations. Mais il faut le voir...
+le pouvez-vous... dites?
+
+--J'espère, dit la négresse.
+
+--Par quel moyen?
+
+--Ici, j'ai rencontré une protectrice, parente du gouverneur de l'État.
+Elle fut l'amie d'enfance de ma première maîtresse. Je suis allée la
+trouver, après la défaite de Brown, qui m'avait renvoyée au moment du
+combat d'Harper's Ferry.
+
+Cette protectrice s'est intéressée à moi, m'a prise à son service
+comme si elle m'eût achetée; et, par son intermédiaire, il m'a déjà été
+possible de pénétrer dans la prison.
+
+--Eh bien, dit Rebecca, revenez ici... demain... Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?
+
+--Je vous le jure, miss.
+
+--Je vous crois, Bess, ma soeur, je vous crois, continua Mademoiselle
+Sherrington en proie à une agitation fébrile... Vous serez ici de bonne
+heure... aujourd'hui je n'ai pas ma tête à moi...
+
+Et, comme la négresse hésitait:
+
+--Je le veux... non, je t'en supplie, Bess, reprit Rebecca... moi aussi,
+j'ai besoin de solliciter, d'espérer le pardon, ajouta-t-elle en se
+jetant au cou de l'esclave.
+
+Les deux jeunes filles mêlèrent, un instant, leurs larmes et leurs
+soupirs.
+
+Puis, Elisabeth Coppeland sortit de la maison.
+
+Quand elle fut partie, Rebecca Sherrington se laissa tomber sur un
+fauteuil en répétant avec des expressions d'angoisses poignantes:
+
+--O malheureuse! malheureuse! malheureuse!
+
+
+
+
+ XX
+
+ DÉNOUEMENT
+
+
+--Voyons, Cook, êtes-vous décidé?
+
+--Mais si on nous reprend?
+
+--La belle affaire, nous n'en serons ni plus ni moins pendus, demain
+matin.
+
+--Ah! ne me faites pas songer que c'est aujourd'hui...
+
+--Le 15, la veille de notre supplice, si nous ne nous évadons, répondit,
+avec quelque dureté, Edwin.
+
+--O mon Dieu!
+
+Et Cook se mit à sangloter.
+
+--Vous êtes faible et fou, reprit son interlocuteur; avec de l'énergie,
+nous pouvons nous échapper. Les limes que miss Rebecca nous a si
+adroitement envoyées avant-hier, par vos soeurs, demeureront-elles sans
+utilité dans nos mains? Allons, du courage, mon camarade!
+
+--Mais si on nous aperçoit, on nous fusillera!
+
+--Ne vaut-il pas mieux cent fois mourir d'une balle qu'accroché à une
+potence?
+
+--Mourir! mourir! disait avec terreur Cook, jeune homme plein d'avenir,
+appartenant à l'une des meilleures familles de l'État de New-York.
+
+--Oui, répondit Edwin, l'évasion ou la mort.
+
+Et s'armant d'une lime, il se mit à acier les fers qu'il avait aux
+pieds.
+
+Ayant terminé, après quelques heures d'une rude besogne, il rendit le
+même service à son compagnon.
+
+Cette scène avait eu lieu dans le cachot occupé par les deux condamnés,
+la nuit du 14 au 15 décembre.
+
+La double opération terminée, Edwin dit à Cook:
+
+--Rajustons nos fers avec des ficelles et restons couchés afin que,
+quand viendra la visite, ce matin, on ne s'aperçoive de rien. Un de nos
+gardiens est gagné; nous profiterons du moment où les geôliers seront en
+train de dîner pour nous sauver.
+
+Ils attendirent midi, dans une anxiété plus facile à comprendre qu'à
+peindre.
+
+C'est l'heure où l'on dîne généralement encore en Amérique.
+
+La cloche du repas ayant sonné dans la prison les deux captifs sortirent
+de leur cachot, après avoir forcé la serrure au moyen d'une pince
+qu'Elisabeth Coppeland avait, à l'instigation de Rebecca Sherrington,
+réussi à leur faire remettre avec des limes.
+
+Combien la pauvre esclave eût voulu porter ces instruments elle-même!
+Mais elle ne l'avait pu. Depuis sa première visite, la prison lui était
+interdite, par ordre du gouverneur Wise. Ni l'influence de mademoiselle
+Sherrington, ni celle de la nouvelle maîtresse d'Elisabeth ne parvinrent
+à lever cet interdit. Le gouverneur Wise avait peur. Il fut inflexible.
+Qu'on juge du désespoir des jeunes filles! Le ciel parut enfin leur
+venir en aide.
+
+Trois jours avant le supplice, les soeurs de Cook arrivèrent
+à Charlestown avec leurs maris, MM. Willard et Stanton, hauts
+fonctionnaires l'un et l'autre.
+
+Ils voulurent voir Cook: le gouverneur Wise n'osa leur refuser cette
+faveur.
+
+Rebecca l'apprit. Elle s'entendit avec les deux dames qui séduisirent
+un geôlier, et, grâce à leurs crinolines, passèrent aux prisonniers les
+outils nécessaires pour préparer une évasion.
+
+Ceux-ci en firent, on l'a vu, bon usage.
+
+La porte de leur cachot ouverte, ils se jetèrent, palpitants
+d'espérance, de crainte, dans un couloir qui conduisait au mur
+d'enceinte.
+
+Déjà ils distinguaient ce mur, peu élevé, et qu'il ne leur serait pas
+difficile de franchir, à l'aide des cordes dont ils s'étaient munis:
+déjà la liberté souriante leur prêtait des forces et des ailes, quand
+le cri de challenge (qui vive)! immédiatement suivi d'un coup de feu,
+retentit.
+
+--Perdus! nous sommes perdus! murmura Cook.
+
+--Êtes-vous blessé? demanda Edwin.
+
+--Non.
+
+--Ni moi. Eh bien! hardi, hardi, à la muraille!
+
+Ce disant, il s'élança... Mais trop tard. L'alarme était donnée. Une
+nuée de geôliers fond sur les captifs qui sont réintégrés dans leur
+cachot et enchaînés avec des fers d'un poids énorme aux pieds et aux
+mains.
+
+Aussitôt, par ordre du gouverneur Wise, la prison fut occupée
+militairement.
+
+En se rendant à son poste, le factionnaire détaché vers la partie du
+mur extérieur où les détenus pensaient s'échapper, aperçut le corps
+d'une femme étendu à terre.
+
+--Encore une de ces gueuses de négresses qui est ivre! dit-il en la
+poussant du pied.
+
+Le corps resta immobile.
+
+--Ah! tu ne veux pas grouiller, dit la sentinelle, tu ne veux pas
+bouger! _by Jove_, je vais te donner des jambes, moi!
+
+Avec ces mots, il lui piquait les reins de la pointe de sa baïonnette.
+
+La négresse ne remua pas davantage.
+
+--Par le diable! elle est crevée! s'écria le militaire en reculant d'un
+pas.
+
+Morte, en effet! elle était morte, Elisabeth Coppeland!
+
+Venue là pour surveiller la sortie des évadés, parmi lesquels elle
+espérait trouver aussi son frère John, la détonation de l'arme tirée sur
+eux, l'avait frappée d'une commotion morale telle que, succombant à ses
+impressions, elle était tombée pour ne se plus relever.
+
+Le lendemain, à peu près au même moment, son frère et son fiancé la
+suivaient dans l'éternité.
+
+Vers une heure aussi--ce jour-là--Edwin Coppie et Cook furent amenés
+dans la salle du greffe de la prison. On les déferra, puis on les
+garrotta solidement, les bras derrière le dos.
+
+Sur leurs épaules, le geôlier Avis jeta une couverture bleue, mais un
+quaker,--secte à laquelle appartenait Edwin,--lui enleva aussitôt cette
+couverture et la remplaça par son propre manteau.
+
+--Merci, dit le jeune homme avec un pâle sourire.
+
+--Avez-vous quelque chose à demander? s'enquit Avis.
+
+Cook, raffermi par les exhortations de Coppie, répondit d'un ton calme:
+
+--Je remercie mes gardiens de leur humanité à mon égard. Quant à ma
+tentative d'évasion d'hier, je veux que personne n'en soit inquiété. A
+l'exception de mon ami Coppie, nul ici ne connaissait mes projets. Je
+suis bien jeune encore, et pourtant je meurs avec joie pour la liberté,
+et n'ai jamais regretté un seul instant d'avoir toujours été un ardent
+abolitionniste. Ma grande consolation, en quittant ce monde, est la
+conviction profonde que, avant dix ans, il ne se trouvera pas un seul
+esclave dans l'État de Virginie.
+
+A cela Coppie ajouta avec un accent prophétique:
+
+--Notre mort sera vengée par les hommes du Nord.
+
+Un quaker lui dit:
+
+--Il est triste de mourir si jeune.
+
+--La mort, repartit Edwin, n'est rien, rien pour un honnête homme. Ce
+qui est douloureux, c'est de quitter ses amis.
+
+--Il est temps de se mettre en route, dit le geôlier. Pouvez-vous
+marcher jusqu'à la voiture?
+
+--Mes liens sont trop serrés, répondit Cook.
+
+On les lâcha un peu, et les condamnés quittèrent la salle entre deux
+rangées de policemen.
+
+Sur leur passage, plusieurs personnes les saluèrent avec respect.
+
+--Merci de votre sympathie, messieurs, dit Coppie.
+
+--Au revoir! ajouta Cook.
+
+A la porte de la prison, ils montèrent dans le tombereau qui contenait
+leurs bières et s'y assirent.
+
+Aussitôt on s'avança vers la place de l'exécution.
+
+Malgré le froid, malgré la neige dont le blanc linceul couvrait la
+terre, un peuple innombrable se pressait sur le théâtre du supplice.
+
+D'un pas assuré les condamnés escaladèrent les marches de l'échafaud.
+
+Arrivés sur la plate-forme, ils promenèrent autour d'eux un regard
+curieux; puis, la corde fut ajustée à leur cou.
+
+A cet instant, un cri terrible monta du sein de la multitude aux
+oreilles de Coppie:
+
+--Rebecca! murmura-t-il en fermant les yeux.
+
+Cook frémissait.
+
+--Soyez aussi prompt que possible! soyez aussi prompt que possible!
+répétait-il.
+
+Sur leurs visages on rabattit les bonnets dont ils étaient couverts.
+
+--Attendez, dit Coppie, je veux encore serrer la main de Cook.
+
+A chacun d'eux on détacha un bras. Sans se voir, ils se prirent la main
+et se la pressèrent dans une étreinte convulsive.
+
+La foule était silencieuse, pensive. Bien des gens pleuraient.
+
+--Adieu, ami! Le Seigneur veuille nous recevoir dans son sein! dit Cook.
+
+--Adieu à toi! et à Rebec.....
+
+Coppie n'acheva point.
+
+Sur un signe du shériff, la trappe s'était dérobée sous leurs pieds.
+
+
+
+Charlestown, 16 décembre, 3 h. P. M.
+
+«Hélas! mon père, vous ne reverrez plus votre fille. Elle est bien
+coupable; elle a commis le plus monstrueux des crimes! Elle va tâcher de
+l'expier.
+
+»Par haine des noirs, ses frères pourtant devant Dieu, par jalousie
+contre une pauvre esclave, elle a joué un rôle infâme... le rôle
+d'espion!
+
+»Pour se venger, elle s'est déguisée en négresse: elle s'est glissée
+dans les réunions des abolitionnistes. Si l'héroïque John Brown a
+cessé de vivre, si ses braves compagnons ont péri sur l'échafaud, c'est
+peut-être à votre fille, mon père, que les propriétaires d'esclaves
+doivent cet admirable résultat!
+
+»C'est elle qui, et par lettre et verbalement, a prévenu le gouverneur
+Wise du complot d'Harper's Ferry; c'est elle qui a mené son fiancé à la
+potence!
+
+»Elle souffre, votre fille! jugez-en: elle a eu le courage d'assister
+à la pendaison de celui qu'elle aimait; la meurtrière a savouré l'agonie
+de sa victime!
+
+»Mais l'Esprit-Saint l'a illuminée, mon père, et ce qui restera de vie à
+votre fille, elle le consacrera à l'émancipation des noirs.
+
+»Elle le sent, elle sera pour les esclavagistes le fléau de Dieu.
+
+»Bientôt vous entendrez parler d'elle. Puissent ses actions futures lui
+mériter le pardon des martyrs de sa lâcheté.
+
+»REBECCA. SHERRINGTON.»
+
+
+
+FIN DU GIBET
+
+
+
+
+ NOTES
+ SUR JOHN BROWN
+ SON PROCÈS ET SES DERNIERS MOMENTS
+
+
+Nous puisons à diverses sources les détails suivants, relatifs à Brown,
+que le mouvement du drame nous a forcés d'abréger dans notre récit.
+
+«Le 23 octobre, la Cour spéciale se réunit à Charlestown, sous la
+présidence du colonel Davenport. Les sept juges choisis pour assesseurs
+du colonel étaient MM. le docteur Alexandre, John Lock, John Smith,
+Thomas Willis, George Eichelberger, Charles Lewis, Moser Burr.
+
+»A dix heures, le shériff se présente à la barre avec les cinq
+prisonniers, escortés d'une garde de quatre-vingts hommes. Toutes les
+issues de la salle sont occupées par des sentinelles, et les baïonnettes
+reluisent de tous côtés, soit dans l'enceinte, soit dans les corridors
+extérieurs.
+
+»M. Charles Harding occupe le fauteuil du ministère public (attorney)
+pour l'État de Virginie, et M. André Hunier pour le Gouverneur fédéral.
+
+»Brown est à moitié défiguré; c'est à peine s'il peut ouvrir les yeux,
+Coppie marche avec peine; Stevens a l'oeil hagard; sa respiration est
+oppressée, et il porte souvent la main sur son côté droit, déchiré de
+deux profondes blessures.
+
+»Le shériff Campbell prend la parole, et déclare que les cinq
+prisonniers présents sont accusés d'avoir voulu soulever des esclaves,
+conspiré contre l'État, commis les crimes de haute trahison, de meurtre
+et de pillage.
+
+»M. Harding demande que la Cour donne des défenseurs aux accusés, s'ils
+n'en sont déjà, munis.
+
+»Brown se lève et, s'adressant à la Cour:
+
+»--Virginiens, dit-il, je n'ai pas demandé quartier, quand on m'a pris,
+et je n'ai rien à dire pour moi en particulier. Mais le gouverneur de
+cet État m'a promis un procès en forme, et j'ai compté sur sa parole. Je
+n'ai encore vu aucun avocat, aucun conseil. Est-ce là la légalité dont
+on m'a parlé?
+
+»Si vous avez soif de mon sang et de ma vie, prenez-les; mais
+qu'avez-vous besoin d'un semblant de procès? Vous pouvez les prendre
+à l'instant même. J'ignore absolument ce que pensent les autres
+prisonniers, et je ne suis pas en état de me défendre. Ma mémoire me
+fait défaut; ma santé, bien qu'elle se rétablisse, est encore trop
+mauvaise. Il y a des circonstances que je pourrais plaider dans un
+procès en forme, mais, si l'on tient à faire aboutir un semblant de
+procès à des condamnations capitales, vous pouvez vous épargner cette
+peine: je suis prêt à mourir. Mais ce que je ne veux pas, c'est assister
+des débats à de pure forme et de simple moquerie, tels que ceux: qui
+ont lieu chez les nations lâches et barbares qui traitent avec des
+raffinements de cruauté ceux qui tombent entre leurs mains. Encore une
+fois, je repousse une semblable moquerie. Pourquoi cet interrogatoire?
+en quoi intéresse-t-il la société?...»
+
+»La Cour désigne d'office M. Charles Faulkner pour avocat des accusés;
+mais celui-ci refuse cette mission, en alléguant qu'il est convaincu
+d'avance que la défense ne sera pas libre, et que la procédure ne sera
+qu'une indécente jonglerie.
+
+»M. Lawson Botts accepte le mandat, sous toutes réserves, déclarant
+qu'il se retirera s'il juge qu'on viole envers ses clients les lois de
+la justice et de l'humanité.
+
+»Stevens accepte le défenseur nommé par la Cour.
+
+»Brown demande, mais en vain, du temps pour faire venir un avocat de
+son choix.
+
+»Le shériff appelle les témoins.
+
+»Le premier entendu est M, Lewis Washington, descendant collatéral de
+l'illustre fondateur de l'Union. Le témoin rapporte qu'il a été arrêté
+dans son lit par Stevens, Coppie et six autres individus, amené à
+l'arsenal comme otage, et qu'il n'a été délivré que le lendemain par
+les soldats de marine. Les insurgés ne lui ont fait subir aucun mauvais
+traitement.
+
+»M. Kitmiller a été saisi chez lui de la même façon et conduit au
+milieu des insurgés, qui ont eu pour lui les plus grands égards. Il n'a
+compté en tout que vingt-deux révoltés, il les a entendus manifester
+un vif désappointement quand ils ont vu que les populations noires
+n'accouraient pas pour leur prêter main-forte.
+
+»M. Amistead Ball reconnaît les accusés; il a été leur prisonnier et
+a longuement conversé avec eux. Brown lui a dit qu'il ne voulait que
+l'émancipation des esclaves, et qu'il n'entendait pas bouleverser la
+société américaine.
+
+»MM. Aldstadt Kelly et Johnson donnent des détails sur leur séjour dans
+l'arsenal et sur l'assaut livré par les troupes fédérales.
+
+»M. Kennedy était présent à l'arrestation du nègre Coppeland; il l'a
+entendu dire qu'il n'avait agi qu'en vertu d'ordres transmis de l'État
+de l'Ohio.
+
+Pendant les dépositions, Stevens s'est évanoui; il a fallu apporter un
+matelas sur lequel il est resté étendu. Brown a dû s'appuyer sur ses
+gardiens, à moitié vaincu par la douleur que lui causent ses blessures.
+
+»Les témoignages sont épuisés. La Cour, séance tenante et sans quitter
+ses sièges, déclare qu'il y a évidence pour le crime, et qu'il y a lieu
+de soumettre l'affaire au grand jury.
+
+»La séance est levée; mais les accusés ne sont pas reconduits hors de
+la salle. Vingt minutes à peine se sont écoulées, que déjà le grand jury
+entre et se constitue.
+
+»Il prend connaissance des dépositions des témoins, consignées au
+procès-verbal, et rend immédiatement un verdict par lequel il renvoie
+Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire,
+sous l'accusation des crimes ci-dessus désignés.
+
+»Brown se lève et dit:
+
+»--Mon état ne me permet pas de suivre un procès régulier. Blessé aux
+reins, je me sens très faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande
+qu'un court délai, après lequel il me semble que je pourrai suivre les
+débats. C'est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable même on laisse
+son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent
+d'entendre distinctement. Tout à l'heure je n'ai pas compris les paroles
+du président. Je ne demande donc qu'un bref délai, et, si la Cour veut
+bien me l'accorder, je lui serai très reconnaissant.»
+
+»La demande est repoussée. On lit aux prisonniers l'acte d'accusation
+(indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les
+accusés, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir
+Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l'usage relativement
+à chaque imputation de l'indictement, chacun des accusés répond: Non
+coupable. Chacun d'eux, Brown le premier, demande qu'on lui fasse un
+procès spécial.--«Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande,
+j'aurai un avocat de mon choix.» Le défenseur d'office se joint aux
+accusés, et s'écrie qu'il n'a pas eu le temps de préparer sa défense.
+
+»Vains efforts! Il faut en finir. Il s'agit bien de justice, en vérité!
+C'est une lutte à mort et il ne peut être question que d'achever des
+vaincus au plus vite.
+
+»Le lendemain, 26 octobre, à midi, la Cour entre en séance. Dans la cour
+qui précède la salle d'audience, deux canons chargés à mitraille
+montrent à la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par
+les rues. Des rumeurs menaçantes ont couru par la ville, et justifient
+ces précautions nouvelles. On prétend que les esclaves s'agitent
+sourdement, qu'ils veulent délivrer leurs champions; on ajoute que les
+abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la
+Virginie.
+
+»Ce qui est vrai, c'est que deux nouveaux complices de l'échauffourée
+du 16 octobre sont tombés entre les mains des Virginiens. La veille au
+soir, Cook et Haziett, pressés par la faim, sont descendus des montagnes
+dans un village de Pennsylvanie. Trop faibles pour se défendre, ils ont
+été livrés au gouverneur Parker, qui a aussitôt avisé de l'arrestation
+son collègue de la Virginie.
+
+»On avait trouvé sur Cook un brevet de capitaine signé Brown, et un
+document sur parchemin établissant l'origine et la propriété d'un
+pistolet donné par La Fayette à Washington, et transmis par le fondateur
+de l'Union au colonel Lewis Washington. Quant au pistolet, Cook l'avait
+laissé dans un sac de nuit, abandonné dans la montagne.
+
+»A l'ouverture de l'audience, Brown renouvelle sa demande d'un délai,
+fondée sur l'impossibilité physique où il est de suivre le procès.
+
+»M. Hunter, attorney du district, répond qu'il n'est pas convenable,
+dans son opinion, de différer les débats d'un seul jour; il y a danger
+dans tout délai, et surcroît de frais pour la communauté. Brown se
+fonde, pour demander un sursis, sur l'arrivée prochaine d'un défenseur
+venu du Nord, mais il est fort douteux que l'avocat attendu se rende à
+son appel. Il est inutile, ajoute l'attorney, d'accorder aux accusés
+le bénéfice d'un procès séparé, comme aussi de leur permettre une trop
+grande latitude de langage.
+
+»Ceci répond au désir manifesté par Brown de faire une confession
+complète de ses vues et des motifs de sa tentative, à la condition
+que ce récit serait livré aux journaux. On a redouté l'effet de cette
+publication dans un État à esclaves, comme on redoute la lenteur et le
+retentissement prolongé d'un semblable procès.
+
+»M. Green, avocat, qui s'est présenté pour Brown, insiste pour un délai;
+M. Harding demande qu'il soit passé outre aux débats.
+
+»Deux médecins et deux geôliers sont entendus. Ils déclarent que les
+blessures de Brown ne l'empêchent ni d'entendre, ni de comprendre, ni
+même de converser dans sa prison.
+
+»La Cour rend un arrêt portant qu'il sera passé outre aux débats.
+
+»Il est formé un jury ordinaire de douze citoyens, qui déclarent sur la
+Bible qu'ils n'ont aucune opinion préconçue sur l'affaire soumise à leur
+examen.
+
+»Le 27 octobre, il faut dresser, pour Brown, un lit de sangle dans
+la salle d'audience. Son état paraît s'aggraver de jour en jour. Deux
+officiers de police l'apportent dans leurs bras.
+
+»A l'ouverture de la séance, M. Botts demande à la Cour la permission de
+lui donner lecture d'une dépêche télégraphique qu'il vient de recevoir.
+Cette pièce est ainsi conçue:
+
+«Aaron (Ohio) 26 octobre 1859.
+
+»Aux défenseurs de Brown.
+
+»John Brown, le chef de l'insurrection Harper's Ferry, et plusieurs
+membres de sa famille ont résidé dans ce comté pendant bien des années.
+La folie est héréditaire dans cette famille. La soeur de sa mère est
+morte folle, et une fille de cette soeur a été pendant deux ans dans
+une maison d'aliénés. Un fils et une fille du frère de sa mère ont été
+également enfermés dans le même asile. Enfin un autre de ses oncles est
+maintenant fou et tenu sous une stricte surveillance. Ces faits peuvent
+être prouvés de la manière la plus concluante, par témoins résidant ici,
+et prêts à se rendre devant le tribunal, si on le désire.
+
+»A. H. LEWIS.»
+
+»En entendant cette lecture, Brown se dresse sur son lit et dit:--«Je
+n'aime pas cette manière de plaider, je ne me crois pas fou, et je suis
+humilié qu'on s'abaisse à de tels moyens pour me sauver.»--Il avoue, au
+reste, avec son ordinaire sincérité, que les faits mentionnés dans la
+dépêche sont rigoureusement vrais, et que les cas de folie sont nombreux
+dans sa famille.
+
+»Plusieurs témoins sont entendus: ce sont des gardiens de l'arsenal, des
+conducteurs de convois de chemins de fer. Ils déposent de ce que l'on
+sait, de ce qu'aucun des accusés ne nie.
+
+»Pendant ces dépositions, arrive le défenseur attendu par Brown, M.
+Hogt, avocat du barreau de Boston.
+
+»M. Hunier.--Je ne connais pas M. Hogt; je suppose qu'il peut fournir la
+preuve qu'il exerce la profession d'avocat.
+
+»M. Hogt répond qu'il n'a aucune preuve en mains, et qu'il est parti à
+la hâte de Boston, sans se munir d'aucun papier.
+
+»M. l'attorney Hunier soutient que la Cour ne peut admettre un défenseur
+inconnu. Mais un des assistants s'avance à la barre, et déclare
+connaître personnellement M. Hogt comme un homme de talent et de
+probité, appartenant, depuis plusieurs années, au barreau de Boston,
+où il jouit de l'estime publique. Le témoin spontané qui fait cette
+déclaration est M. le sénateur Mason; ses paroles sont accueillies avec
+des murmures d'approbation par tous les avocats présents, et M. Hunter
+déclare qu'il n'insiste plus sur son observation.
+
+»Quelques témoins sont encore entendus. M. l'attorney Hunter donne
+lecture d'un grand nombre de documents, entre autres de la constitution
+élaborée par Brown. De cette pièce, et de lettres qu'il lit aux
+jurés, résultent les preuves de la triple accusation portée contre les
+prisonniers.
+
+»M. Green, l'un des défenseurs, prend la parole. Il fait remarquer aux
+jurés qu'ils sont, à la fois, juges du fait et de la loi, et que le
+doute doit profiter aux accusés. On doit prouver qu'il y a eu complot
+contre la sûreté de l'État, on doit dire quel était le but des insurgés.
+Leurs aveux ne sauraient être invoqués contre eux dès l'instant qu'ils
+n'ont pas été faits devant la Cour: la loi est positive à cet égard.
+Mais où a été tramée la conspiration? L'accusation doit prouver que
+c'est dans la Virginie. Car si le complot a été conçu dans le Maryland
+ou dans les limites de l'arsenal fédéral, le tribunal virginien est
+frappé d'incapacité légale, et la cause doit être portée devant la
+juridiction du Maryland ou devant une Cour fédérale.
+
+»A l'appui de cette argumentation, le défenseur donne lecture d'une
+décision de l'attorney général, M. Cushing, dans un cas entièrement
+identique.
+
+»M. Botts, second défenseur, fait appel à l'impartialité absolue du jury,
+qui ne doit se décider que sur des preuves matérielles, et mettre de
+côté la conviction intime que quelques-uns de ses membres pourraient
+avoir d'une culpabilité dont des preuves absolues ne seraient pas
+produites. Il fait observer encore que John Brown était, en principe, mû
+par les sentiments les plus élevés et les plus nobles qui aient jamais
+animé un coeur humain, que ses intentions n'étaient de détruire ni
+propriétés ni existences. Il peut y avoir eu des victimes; mais, pour
+entraîner la peine de mort, le meurtre doit être prémédité, sinon, il ne
+donne lieu qu'à une pénalité de second degré, l'emprisonnement. Tous
+les prisonniers délivrés à l'arsenal ne déclarent-ils pas qu'ils ont été
+l'objet de tous les égards possibles, sauvés de tout danger inutile, de
+toute violence?
+
+»John Brown se lève, à son tour, et, se soutenant avec peine, parle
+ainsi:
+
+»--Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données,
+je vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les
+défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de
+leur loyauté. Mais, quand on m'a arrêté, j'avais 260 dollars en or
+dans ma poche; aujourd'hui je n'ai pas un cent. Sans argent, il m'est
+impossible de faire assigner mes témoins et d'obliger les shériffs à les
+amener au pied de la Cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a
+envoyé, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur
+quelques points de ma défense. Je demande donc, comme une faveur toute
+spéciale, que la cause soit renvoyée à demain midi.»
+
+»M. Hunier s'oppose à tout délai quelconque.
+
+»M. Hogt demande à faire entendre lui-même quelques explications. Il n'a
+aucune connaissance des lois criminelles de la Virginie; il n'a pas même
+l'acte d'accusation. Il n'a pas conféré avec son client, il n'a encore
+aucune idée du système de défense qu'il pourra adopter. Le jeune avocat
+bostonien ajoute qu'il attend dans la soirée un magistrat éminent de
+l'Ohio, qui vient lui prêter le concours de son expérience. Pour tous
+ces motifs, ce serait inhumanité, ce serait insulte à la loi, de refuser
+le sursis.
+
+»M. Hunier persiste dans ses conclusions, et repousse tout délai comme
+inutile et dangereux. L'évidence est pour la culpabilité, et la Cour ne
+peut admettre comme excuse la prétendue ignorance d'un avocat, qui doit
+connaître les lois d'un État où il va plaider.
+
+»MM. Green et Botts déclarent qu'ils se retirent immédiatement s'il
+n'est fait droit à la demande de Brown. Rester, ce serait se rendre
+complices d'une monstrueuse iniquité judiciaire, qui souillerait à
+jamais la réputation de caractère chevaleresque que les Virginiens ont
+méritée jusqu'à ce jour. Ce procès s'instruit à la face du monde; il ne
+faut pas que les hommes calmes et impartiaux aient le droit d'appliquer
+aux juges le nom de bourreaux.
+
+»En présence de ces protestations, un sentiment de pudeur pousse la Cour
+à prononcer le renvoi au lendemain, dix heures; mais, pour calmer les
+terreurs que ce délai va inspirer à la multitude, le juge-président
+donne, à voix haute, aux policemen et aux geôliers, l'ordre de tuer sans
+pitié tous les prisonniers, si quelque tentative était faite pour leur
+délivrance!
+
+»Le 28 octobre, deux nouveaux avocats se sont présentés pour donner à
+Brown l'appui de leur talent et de leurs lumières; ce sont MM. Samuel
+Chilton, du barreau de Washington, et Henry Griswoold, de Cleveland. Les
+nouveaux venus élèvent également la prétention d'obtenir un sursis; mais
+la cour repousse toute idée d'un délai nouveau.
+
+»On entend les témoins à décharge, c'est-à-dire les citoyens qui ont à
+déclarer que les insurgés ont eu pour eux les plus grands égards.
+
+»Le juge-président se prépare à faire son résumé, et à soumettre les
+questions au jury. Mais Brown, se soulevant sur l'épaule, demande qu'on
+entende ses défenseurs. Il soutient que l'accusation a produit contre
+lui des pièces fausses et mutilées, et qu'il sera facile de les réduire
+à néant. La Cour doit oublier qu'il s'agit de lui dans cette affaire, et
+elle ne doit pas permettre que la suppression des débats, en empêchant
+la vérité de se produire, laisse planer sur des hommes honorables du
+Nord, des soupçons de complicité que rien ne justifie.
+
+»Ceci répond au bruit qui a couru, dès le premier jour du procès; que
+l'instruction avait découvert des papiers compromettants pour des chefs
+distingués du parti abolitionniste, MM. Seward, Sumner, Haie, Lawrence,
+Chase, Fletcher, colonel Fortier.
+
+»Malgré les vives protestations de l'attorney du district, la Cour
+accorde aux défenseurs vingt-quatre heures pour se préparer, et
+s'ajourne au 30 octobre.»
+
+Ce jour-là, la Cour entre en séance à neuf heures.
+
+«MM. Chilton et Griswoold prennent tour à tour la parole pour l'accusé
+principal, et font valoir en sa faveur les circonstances atténuantes
+les plus capables d'émouvoir les jurés. Une folle échauffourée, sans
+racines, sans soutiens, accueillie par l'indifférence de la population
+noire; voilà quelle a été, en réalité, cette affaire d'Harper's Ferry.
+Faut-il lui donner des proportions exagérées, et montrer la mort de
+Brown comme indispensable à la sécurité des États du Sud?
+
+»M. Hunier se hâte de répondre que le crime est évident, qu'un exemple
+est nécessaire. Que Brown et ses complices soient timidement punis, et
+chaque jour verra se renouveler ces folies scélérates enfantées par des
+utopies sanglantes. Le jury virginien fera son devoir. L'avocat de la
+loi n'a pas même cherché à donner le change sur la signification de ce
+procès. «Je ne vise pas seulement, a-t-il dit, à obtenir la tête des
+misérables qui sont devant la Cour; mais j'espère atteindre un gibier
+plus élevé et plus coupable.»
+
+»Le juge-président déclare aux jurés qu'il croit inutile de leur
+rappeler les incidents de la cause. A quatre heures, les jurés se
+retirent dans la salle de leurs délibérations. Trois quarts d'heure
+après ils en sortent. Le verdict va être prononcé. Deux agents de police
+s'approchent de Brown, qui, bien que moins abattu, est toujours couché
+sur un lit de sangle; ils l'aident à se tenir debout.
+
+»_Le juge-président_.--Messieurs les jurés sont-ils unanimes dans leur
+vote?
+
+»_Le président du jury_.--Unanimes.
+
+»_Le juge-président_.--John Brown, ici présent, est-il coupable ou non
+coupable?
+
+»_Le président du jury_.--Coupable de trahison, de complot contre la
+sûreté de l'État, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les
+nègres, de meurtre au premier degré.
+
+»Brown a entendu sans émotion apparente ces réponses dont une seule
+entraînerait la mort; il ramène froidement sur son épaule les plis de
+son manteau, et s'assied.
+
+»M. Griswoold déclare qu'il a à déposer une motion pour suspendre
+l'exécution du jugement, et la Cour en renvoie l'examen au lendemain
+matin.
+
+»Le lendemain, 1er novembre, l'arrêt de mort fut porté, la condamnation
+ne fut rendue publique que le 2 novembre. Le jour de l'exécution fut
+fixé au 2 décembre.
+
+»Les jours suivants, les compagnons de Brown furent jugés à leur tour,
+condamnés à mort comme lui, et leur exécution fut indiquée pour le 16
+décembre.
+
+»Brown attendit la mort avec calme. La curiosité américaine est
+cruellement cynique; elle ne connaît ni réserve ni respect: Brown la
+souffrit avec douceur, tout en disant quelquefois qu'il n'aimait pas à
+être montré comme un singe. Il ne reçut pas seulement, il est vrai, des
+visites d'ennemis. Madame Lydie-Marie Wild, célèbre abolitionniste de
+Boston, demanda un sauf-conduit pour Charlestown et fut introduite dans
+le cachot. Elle apportait à Brown un bouquet de fleurs d'automne, Brown
+la pria de le suspendre aux barreaux de la fenêtre. La dame prit place à
+côté du blessé, et, tout en tricotant, causa longuement avec lui. Elle a
+dit depuis que jamais homme n'avait montré un esprit plus calme et plus
+lucide. Comme elle lui demandait s'il ne craignait pas de perdre le
+courage avec ses forces:
+
+»--La mort est peu de chose, répondit-il; le plus triste pour un homme
+actif c'est d'être couché sur le dos estropié. Je ne pourrais jurer
+qu'il ne m'arrivera pas quelque faiblesse; mais je ne crois pas qu'on
+m'entende jamais renier mon seigneur et maître Jésus-Christ, comme je le
+ferais en reniant mes principes.»
+
+»Les hurlements de la populace mirent fin à cet entretien. Elle avait
+appris qu'un abolitionniste visitait Brown dans sa prison. Il fallut
+faire partir la dame au plus vite.
+
+»A d'autres visiteurs Brown exprimait ses regrets de n'avoir pas
+fortifié le pont: cela seul, disait-il, méritait la mort. Une de ses
+opinions doit être remarquée. On l'interrogeait sur la doctrine de
+l'_amalgamation_, doctrine timidement soutenue par quelques hommes qui,
+aux États-Unis, osent prêcher l'union par mariage des blancs et des
+noirs.
+
+»--Je ne suis pas pour l'amalgamation, répondit Brown, cependant, à
+la rigueur, je préférerais de beaucoup qu'une de mes filles épousât un
+nègre industrieux et honnête, qu'un blanc paresseux et mauvais sujet.»
+
+»On proposa au condamné les secours des pasteurs esclavagistes;
+il montra sa Bible, qu'il n'avait pas quittée un seul
+instant.--«Dites-leur, ajouta-t-il, de retourner chez eux lire leur
+Bible. Je les estime comme gentlemen, mais comme gentlemen païens.»
+
+»Brown était congrégationaliste, une des mille sectes exclusives et
+indépendantes de l'Union.
+
+»Quelques lettres du condamné, écrites à ce moment, feront mieux
+connaître son individualité si fortement accusée..
+
+»On verra qu'il n'oublie rien, qu'aucun des moindres détails de ses
+affaires temporelles ne lui échappe, qu'il songe à tout ce qui peut
+profiter à sa famille. Il se rappelle même que les habits d'un de ses
+fils sont usés, et consacre une somme d'argent pour qu'il s'en achète de
+neufs.
+
+»Il ne témoigne aucune inquiétude sur les souffrances qu'il pourra
+endurer lors de sa strangulation; sa fin prochaine, loin de lui paraître
+terrible, lui apparaît pleine de douceur. De même qu'un bon serviteur,
+qui, après avoir bien et fidèlement servi son maître s'attend à une
+récompense et enfin à se reposer de ses travaux, John Brown, qui a
+combattu et pour son Dieu et pour l'humanité, aspire après le moment de
+recevoir le prix dû aux saintes actions et de jouir du repos éternel des
+justes.
+
+»Dans toute sa correspondance, il s'applaudit de ce qu'il a fait; il
+est convaincu que sa vie ne pouvait être mieux employée qu'à soulager
+l'infortune, à combattre l'injustice, à défendre l'opprimé, à punir
+l'oppresseur, et croit qu'il aurait été coupable envers Dieu et envers
+l'humanité s'il l'eût consacrée autrement qu'en travaillant à la
+destruction de l'esclavage.»
+
+Tous ces mots italiques dans les lettres qui suivent, ont été soulignés
+par John Brown lui-même.
+
+
+Charlestown, comté de Jefferson.
+
+12 novembre 1859.
+
+«Cher frère Jérémie,
+
+»J'ai reçu votre bonne lettre du 9 courant, et vous en ai de grandes
+obligations. Vous me demandez: _Puis-je quelque chose pour vous et pour
+votre famille?_
+
+»J'ai à répondre à cela que ma femme, mes fils et ma fille sont dans le
+besoin, et que je désire qu'on leur remette, comme je tâcherai de vous
+l'expliquer tout à l'heure, sans formalités légales, qui absorberaient
+le tout, l'argent qui doit me revenir sur la succession de mon père. Les
+vêtements d'un de mes fils sont tellement usés qu'il aura besoin d'un
+bon habit pour l'hiver. Grâces aux bontés d'un ami, j'ai cinquante
+dollars que j'enverrai sous peu à mon fils. Si vous pouvez le trouver,
+je vous prie de lui avancer cette somme que je vous ferai remettre
+ensuite par une voie sûre. Si j'avais les comptes de M. Thompson,
+relativement à la succession de mon père, je saurais peut-être ce qu'il
+m'est possible de faire; mais je ne possède pas la moindre note pour
+me guider. Si M. Thompson veut me donner ces détails et garder mon
+dividende en dédommagement de sa peine, je lui en aurai de grandes
+obligations. Dans ce cas, envoyez-moi quelques notes de votre main. Je
+me rétablis lentement et vois venir ma fin avec le plus vif plaisir, et
+suis bien persuadé que je suis plus propre à être pendu qu'à toute autre
+chose.
+
+»Que le Dieu tout-puissant vous bénisse et vous sauve tous!
+
+»Votre affectionné frère,
+
+»JOHN BROWN.
+
+»P. S. Dites à mes pauvres enfants de ne pas s'affliger un seul instant
+à mon sujet. Quelques-uns d'entre vous vivront peut-être assez longtemps
+pour voir le jour où ils n'auront point à rougir de leur parenté avec
+le vieux Brown. Cela serait-il plus étrange que bien d'autres choses qui
+sont arrivées? Je sens mille fois davantage le chagrin de mes amis
+que le mien propre. Pour ce qui me concerne, _je le regarde comme un
+bonheur. J'ai combattu pour la bonne cause_, et j'ai, il me semble,
+_terminé ma carrière_. Veuillez montrer cette lettre à tous ceux de ma
+famille que vous rencontrerez.
+
+»Mon amour à tous. Puisse Dieu, dans sa miséricorde, vous bénir et vous
+sauver tous!
+
+»J. B.»
+
+
+AU RÉVÉREND I. WAILL.
+
+
+«Charlestown, 15 novembre.
+
+»Cher et fidèle ami,
+
+»Votre lettre si bonne et tant bien venue du 8 courant m'est parvenue à
+temps.
+
+»_Je vous suis très reconnaissant_ pour tous vos bons sentiments à mon
+égard, pour les conseils que vous me donnez et les prières que vous
+faites à mon intention. Permettez-moi de vous dire ici que bien que _mon
+âme soit parmi les lions_, je crois que _Dieu est avec moi dans tout_
+ce que je fais. Ne soyez donc pas surpris quand je vous dis que _je
+suis plein de joie dans toutes mes tribulations_, et que je ne me sens
+condamné ni par Celui dont le jugement est juste, ni par ma propre
+conscience. Je ne me crois déshonoré ni par l'emprisonnement, ni par
+les chaînes, ni par la perspective du gibet. Il m'a été permis, quoique
+indigne, non seulement de _souffrir l'affliction avec le peuple de
+Dieu_, mais d'avoir en outre de nombreuses et magnifiques occasions
+de _prêcher la justice dans la grande assemblée_. Je suis fermement
+convaincu que mes travaux ne seront pas tout à fait perdus. Mon geôlier,
+sa femme et ses employés ont été extrêmement bons pour moi, et quoiqu'il
+se soit montré un des plus braves parmi ceux qui _m'ont combattu,
+maintenant_ on lui dit des injures à cause de son humanité. Autant que
+j'ai pu l'observer, il n'y a que les braves qui puissent être humains
+pour un ennemi abattu. _Les lâches prouvent leur courage par leur
+férocité_, preuve qu'on peut fournir sans le moindre risque. Je regrette
+de ne pouvoir vous raconter les visites intéressantes que j'ai reçues de
+diverses sortes de personnes, surtout de membres du clergé. Le Christ,
+ce grand capitaine de la Liberté aussi bien que du Salut, qui a commencé
+sa mission en la proclamant, a jugé convenable de m'ôter l'épée d'acier
+qu'il m'a confiée pendant quelque temps, pour m'en mettre une autre
+dans la main, _l'épée de l'esprit_ Aussi je prie Dieu de faire de moi un
+soldat fidèle en tout lieu où il lui plaira de m'envoyer, non moins sur
+l'échafaud, qu'au milieu de mes plus chauds partisans.
+
+»Mon cher vieil ami, je puis vous assurer que je n'ai pas oublié notre
+dernière entrevue, non plus que notre vue rétrospective de la route par
+laquelle Dieu nous conduisait alors, et je bénis son nom de ce qu'il m'a
+rendu digne d'entendre une seconde fois vos paroles d'espérance et
+de consolation dans un moment où je suis au moins sur _le bord du
+Jourdain_. Voyez le Pèlerin de Bunyan[13]. Puisse Dieu, dans sa
+miséricorde infinie, nous permettre de nous réunir encore une fois sur
+l'autre bord! J'ai souvent passé sous la verge de Celui que j'appelle
+mon Père, et certes jamais fils n'en a eu plus besoin; j'ai pourtant
+joui de la vie, parce qu'il m'a été donné de découvrir son secret
+d'assez bonne heure. Ce secret a consisté à faire de la prospérité et
+du bonheur d'autrui les miens propres, en sorte que j'ai eu réellement
+beaucoup de prospérité. Aujourd'hui encore, je me réjouis à la pensée
+des jours prochains où la _paix sur la terre et aux hommes de bonne
+volonté_ dominera en tous lieux. Aucune idée de murmure ou d'envie ne
+trouble ma sérénité. _Je louerai mon Créateur avec mon souffle_[14]. Je
+suis l'indigne neveu du doyen John. Je l'ai beaucoup aimé, et, à cause
+des chers amis que j'ai eus, je puis adresser ces mots à Dieu: _Ne
+confonds pas mon âme avec celle des impies_. L'assurance que vous me
+donnez des vives sympathies de mes compatriotes est bien douce à mon
+coeur et m'engage à leur adresser une parole de consolation.
+
+[Note 13: _Le Pèlerinage du Chrétien vers l'Éternité_, ouvrage par John
+Bunyan.]
+
+[Note 14: Premier vers d'un admirable cantique anglais, commençant
+ainsi:
+
+ _I'll praise my Maker with my breath,_
+ _And when my voice if lost in death,_
+ _Praise shall employ my noblest prouwers._
+
+Ce qui signifie:
+
+ Je louerai mon Créateur avec mon souffle,
+ Et quand ma voix sera perdue dans la mort,
+ La louange occupera mes plus nobles facultés.]
+
+»Aussi vrai que je crois fermement au règne de Dieu, je ne puis croire
+qu'aucune des choses que j'ai souffertes ou que je suis appelé à
+souffrir encore, soit perdue pour la cause de Dieu et de l'humanité.
+Avant de commencer mon oeuvre à Harper's Ferry j'avais l'assurance que,
+même au milieu de la plus mauvaise fortune, elle porterait des fruits.
+J'ai souvent exprimé cette croyance, et, même aujourd'hui, je ne puis
+imaginer aucune cause probable qui puisse me faire abandonner mon
+espoir. Je ne suis en aucune manière désappointé pour la _chose
+principale_. Je l'ai été _grandement_ pour ce qui me concerne moi-même
+en ne voyant point se réaliser mes propres plans; mais à présent, je
+me sens parfaitement rassuré là-dessus; car le plan de Dieu était
+infiniment le meilleur, _sans nul doute_; autrement, j'aurais accompli
+le mien. Si Samson n'eût pas manqué à sa résolution de ne pas dire à
+Dalila d'où venait sa grande force, il n'aurait jamais probablement fait
+écrouler le temple. Je n'ai rien dit à Dalila; mais j'ai été conduit à
+agir d'une manière _tout opposée à mon meilleur jugement_, et si je n'ai
+pas perdu mes deux yeux, j'ai, du moins, perdu mes deux nobles enfants
+et bien d'autres amis.
+
+»Mais que la volonté de Dieu soit faite, et non la mienne. J'ai la ferme
+espérance que, de même que cet esclave dont je parlais tout à l'heure,
+je puis même encore, _à cause de la miséricorde infinie de Jésus-Christ,
+mourir dans la foi_. Quant à l'heure et au genre de ma mort, je m'en
+inquiète peu et _suis capable_ d'être tranquille, ainsi que vous
+m'exhortez à l'être.
+
+»J'envoie, par votre intermédiaire, mes souhaits à madame Waill et à son
+fils George, et à tous mes chers amis. Puisse le Dieu _des pauvres et
+des opprimés_ être votre Dieu et votre Sauveur à tous.
+
+»Adieu, jusqu'_au revoir_,
+
+»Votre frère dans la vérité,
+
+»JOHN BROWN.»
+
+
+Charlestown, 17 novembre.
+
+A ***
+
+«Mon cher et jeune ami,
+
+»J'ai reçu votre bonne lettre du 15 du courant; mais depuis je n'en ai
+reçu aucune de vous. Je vous ai mille obligations, à vous et à votre
+père, pour toutes vos bontés pour moi, surtout depuis mon désastre.
+Puissiez-vous trouver en Dieu et en votre conscience une récompense
+éternelle! Dites à votre père que je me sens rempli de joie, et que je
+ne me trouve en aucune manière déshonoré par la prison, les fers et
+la perspective prochaine de la potence. Les hommes ne peuvent ni
+emprisonner ni enchaîner l'âme. Je marche avec plaisir au supplice de la
+mort pour le rachat de millions d'hommes _qui n'ont pas de droits_,
+et que cette grande et glorieuse république, que cette république
+chrétienne a charge de respecter. Singulier changement en politique,
+en morale, aussi bien qu'en religion depuis 1776! J'attends de _passer_
+dans l'éternité bienheureuse de Dieu, et suis fermement convaincu que
+_ce monde doit passer_.
+
+»Adieu! Puisse Dieu répandre toutes ses bénédictions sur vous!
+
+»Votre ami,
+
+»JOHN BROWN.»
+
+
+Prison de Charlestown, 18 novembre 1859
+
+A L'HON. H. D. TILEN.
+
+«Cher monsieur,
+
+»J'ai reçu, le 23 du courant, votre bonne et consolante lettre.
+
+»Je ne trouve point de mots pour exprimer ma reconnaissance du grand
+intérêt que vous me témoignez depuis mon désastre.
+
+»La majorité des hommes estime les actions et les _motifs_ des autres
+d'après la somme de leurs succès dans les choses de la vie. D'après
+cette règle j'ai dû être un des plus méchants et un des meilleurs des
+hommes. Je ne prétends pas avoir été du nombre de ces derniers; c'est à
+un tribunal impartial à décider si le monde en a été plus mauvais parce
+que j'y ai vécu et y mourrai. Toute mes pensées se portent aujourd'hui à
+me préparer pour un champ d'action différent de celui oh j'ai travaillé
+jusqu'ici. Je suis, grâce au ciel, soulagé de la crainte que ma pauvre
+femme et mes enfants ne tomberont pas immédiatement dans le besoin.
+Puisse Dieu récompenser mille fois tout ce que des âmes généreuses ont
+fait pour eux!
+
+»Depuis ma captivité, je me trouve heureux et calme, et c'est un grand
+bonheur pour moi que de me sentir assuré qu'il _m'est permis de mourir
+pour_ UNE CAUSE, et non simplement de payer la dette de la nature ainsi
+que tous les hommes doivent le faire. Je sens pourtant que je suis bien
+indigne de _cette grande distinction_. La manière particulière dont je
+dois mourir _me donne peu d'inquiétude_. Je voudrais, cher ami, avoir
+le temps et le talent de vous dire ce qui se passe _journellement_, je
+pourrais presque dire à toute heure, dans cette prison, et si mes amis
+pouvaient voir les scènes qui s'y passent dans l'ordre qu'elles sont
+jouées, je crois qu'ils seraient convaincus que je suis ici ce que je
+suis réellement. Toute la partie de ma vie maintenant écoulée ne m'avait
+pas fourni les occasions que j'ai de plaider en _faveur de la justice_.
+Aussi j'y trouve beaucoup de choses qui me réconcilient avec ma position
+présente et la perspective que j'ai devant moi. Quelques personnes
+peuvent me croire _un insensé_. Si je le suis, ma folie m'apparaît sous
+la forme d'un rêve agréable. Aucunes visions ne me troublent, et quant
+à mon sommeil, il est doux et paisible comme celui d'un joyeux petit
+enfant.
+
+»Je prie Dieu de me maintenir dans ce même calme et charmant rêve
+jusqu'au moment que je connaîtrai ces réalités «que les yeux n'ont
+jamais vues, que les oreilles n'ont jamais entendues.» Je me suis à
+peine aperçu que je suis dans les fers. Je suis convaincu que de ma vie
+je n'ai été plus heureux. Je compte prendre la liberté de vous envoyer
+quelques petits objets pour ceux de ma famille qui se trouvent dans
+l'Ohio, que vous voudrez bien faire remettre à mon frère Jérémie quand
+vous le verrez, ainsi que 15 dollars que je l'ai prié d'avancer à ceux
+qui me sont chers. Pardonnez-moi pour toute la peine que je vous donne.
+Sous ce pli vous trouverez une lettre pour mon frère Jérémie.
+
+»Votre ami dans la vérité,
+
+»JOHN BROWN.»
+
+
+Brown écrivit beaucoup d'autres lettres encore qui toutes respirent,
+avec le même calme, la même conviction politique, la même foi
+religieuse.
+
+Sa mort produisit une sensation immense aux États-Unis. Dans le Nord, ce
+fut un jour de deuil:
+
+Quelques extraits des journaux de l'époque l'attestent:
+
+Le _Cleveland Leader_ décrit ainsi le _Jour de Deuil_:
+
+«Le 2 décembre 1859 s'est ouvert par un temps sombre. Un voile épais
+cachait l'azur du ciel; et la neige tombait en menus flocons, qu'un
+vent vif chassait devant lui. La température tiède qui régnait la veille
+s'était changée en une température d'hiver.
+
+»Un seul sujet occupait tout le monde: le martyre de John Brown, et le
+temps sombre qui régnait semblait exprimer la douleur de chacun.
+
+Dans _Superior street_, Cleveland, flottait une bannière immense, bordée
+de noir, sur laquelle étaient inscrits ces mots de Brown: «_Je ne crois
+pas pouvoir mieux honorer la cause que j'aime qu'en mourant pour elle._»
+
+»Un grand nombre de magasins sont restés fermés pendant toute la
+journée.
+
+»La _Melodian Hall_, où un meeting a eu lieu le soir du 2 décembre,
+était tendue en noir. L'estrade et la galerie étaient recouvertes d'une
+draperie en crêpe relevée par des rosettes blanches. Le lustre portait
+également des insignes de deuil.
+
+»Au-dessus de l'estrade était une belle photographie du héros de
+Harper's Ferry, entourée d'une guirlande de fleurs avec cette devise:
+
+AMICUS HUMANI GENERIS [15]
+
+[Note 15: Ami du genre humain.]
+
+»A la gauche du portrait se trouvaient ces mots:--_John Brown, le Héros
+de 1859_. A droite:--_La fin couronna l'oeuvre. Si j'avais embrassé
+la cause des grands, des puissants et des riches, personne ne m'eût
+blâmé_,» paroles que le martyr a prononcées devant le tribunal de
+Virginie. Plus loin on voyait encore:--_Son noble esprit fait trembler
+les despotes et triompher la liberté_!
+
+»Le soir du meeting, la salle était comble et plus de 1,300 personnes se
+trouvaient présentes.
+
+»_M. Toohey_ a ouvert la séance par ces mots:
+
+»Le sujet qui nous rassemble est solennel et significatif au dernier
+point. Nous sommes en présence de la mort. La mort est toujours une
+chose triste, car elle sépare les amis et laisse pendant un temps plus
+ou moins long un grand vide dans le cercle des familles. Pourtant, quand
+on vient à réfléchir que ceux qu'on pleure jouissent des félicités d'une
+autre vie, que Dieu, dans sa sagesse, jugeant qu'une carrière a été
+assez longue, y a mis un terme naturel, on finit par essuyer ses
+pleurs.»
+
+»Mais il est aussi des temps où cette conviction n'apporte aucun
+soulagement, et où l'âme se trouve sous la pression de quelque puissance
+terrible, dont les ministres s'appellent Violence et Terreur.
+
+»Voilà où nous en sommes ce soir. Nous nous trouvons en présence de
+la mort, de la terreur et de la violence. La frayeur s'empare de notre
+esprit et confond notre jugement. Nous vivons dans un état de trouble
+réel, c'est pourquoi nous sommes réunis à l'effet d'exprimer notre
+sympathie pour les malheureuses victimes de l'oppression et pour nous
+entendre sur l'avenir,--car toute oppression systématique, telle que
+le Sud tient tant à maintenir, telle que la Virginie a autorisée et
+sanctionnée aujourd'hui, rend toute harmonie politique impossible,
+et renvoie bien loin ces paroles du Christ:--Paix sur la terre et bon
+vouloir parmi les hommes.»
+
+Le préambule et les résolutions qui suivent ont ensuite été mis aux voix
+et adoptés à l'unanimité:
+
+«D'autant que «l'Institution» a manifesté aujourd'hui de la manière
+la plus déplorable ses funestes effets sur les «endroits de l'homme»
+infligeant à Charlestown, en Virginie, la peine de mort à John Brown, en
+violation à la doctrine de fraternité enseignée par Jésus-Christ, nous
+adoptons les résolutions suivantes:
+
+»Le système de l'esclavage tel qu'il existe dans quelques États de la
+Confédération américaine, n'est que l'expression du despotisme, qui ne
+vit que de concessions et devient de plus en plus exigeant, il
+compose, comme l'a dit John Wesley, «la somme totale de toutes les
+scélératesses,» et on ne pourra y mettre fin que, pour nous servir d'une
+expression favorite du Sud, «par la guerre au couteau, et le couteau
+jusqu'au manche.»
+
+»Par suite de ce qui s'est passé à Harper's Ferry, où _un seul homme_
+a tenu tête à mille, et après l'affaire où _dix mille ont mis un seul
+homme à mort_, les éperons doivent être arrachés des _chevaleresques
+Virginiens_, les armes de l'État doivent être renversées, et, au lieu du
+despote abattu à terre qu'elles représentent avec la devise _Sic semper
+tyrannis_[16], leurs armoiries doivent être des chaînes, des menottes et
+un Fils de la Liberté suspendu à un gibet avec cette divise «_Degeneres
+animos timor arquit_[17].»
+
+[Note 16: Ainsi toujours pour les tyrans.]
+
+[Note 17: La peur a courbé leurs esprits dégénérée.]
+
+«Nous sommes parfaitement d'accord avec ces pères de la république
+qui, avant l'adoption de la constitution et pendant qu'on la discutait,
+s'écrièrent patriotiquement: «_Quelque désirable que puisse être l'union
+avec les États du Sud, la conservation de nos libertés est encore plus
+désirable._» Les circonstances nous ont de plus en plus convaincus
+qu'un conflit est inévitable, et de deux choses l'une, il faut ou que
+la liberté ou que l'esclavage disparaisse. Nous donc: _Périsse l'Union
+plutôt que la liberté_!
+
+»Nous soutenons que toute secte qui sanctionne ou justifie un
+gouvernement qui autorise l'esclavage et rend disons le meurtre légal,
+est barbare, et renferme le complément de toutes les infamies.
+
+»John Brown qui, pendant sa vie, a été une épine dans le côté de
+l'oppresseur, est devenu pour celui-ci, par sa mort, plus terrible
+qu'une armée puissante, et son bourreau même (le Gouverneur Wise) a fait
+son plus bel éloge en disant: «C'est l'homme le plus intègre, le plus
+véridique, le plus courageux que j'aie jamais rencontré.»
+
+»Quoique nous pleurions le trépas de la victime, nous sommes convaincus
+que sa mort attirera la confusion sur ses ennemis, et contribuera plus à
+renverser les barrières de l'esclavage qu'une longue vie consacrée à la
+philanthropie et une mort paisible au sein de sa famille. Honneur à
+sa mémoire! La postérité lui élèvera un monument qui existera aussi
+longtemps que la Liberté.»
+
+_Le juge Spalding_ a ensuite harangué le meeting. Nous choisissons les
+passages suivants de son discours:
+
+«John Brown est mort ce matin à onze heures sur un échafaud virginien.
+Il est mort en héros,--fidèle à sa cause, fidèle à sa conscience, fidèle
+à Dieu.
+
+»Le pouvoir exécutif de Virginie a-t-il étranglé la Liberté en même
+temps que sa victime? (_Des cris de: Non! Non!_)
+
+»Non, continue l'orateur; non la Virginie n'a pas étranglé la Liberté.
+Elle a fait tout le contraire. Dans leur aveuglement, les hommes du Sud
+ont poussé en avant le glorieux Char de la Liberté par les mêmes moyens
+qu'ils avaient employés pour enrayer ses roues.
+
+»Si nous insistons sur l'abolition de l'esclavage, nous ne devons point
+déplorer sa mort. En donnant sa vie au bourreau, John Brown a fait une
+oeuvre immense, et son martyre sur l'autel de l'esclavage donnera un
+élan prodigieux à la cause de la Liberté universelle.
+
+»On peut différer d'opinion quant aux moyens employés par John Brown
+pour faire triompher la cause où il s'est engagé; mais nous ne devons
+considérer que les motifs qui l'ont fait agir. Son but, il n'en faisait
+aucun mystère, était de briser tous les jougs, de secourir tous les
+opprimés.
+
+»Il a vu que l'esclavage est entièrement une question de force
+matérielle, et que, sous le point de vue du droit, il est tout aussi
+naturel que les noirs soient maîtres que serviteurs. Il a vu les plaines
+du Sud arrosées du sang de ceux qui les cultivent; il a vu le monument
+de la Liberté élevé par ses pères sur le point d'être abattu par un
+millier de misérables tyrans, qui couvent le despotisme dans leurs
+plantations.
+
+»Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui écrivait ces
+mots six jours avant sa mort; «C'est une grande consolation pour moi
+qu'il me soit permis de mourir pour une _cause_,» dût mourir comme un
+criminel? (_Non, non_, s'écrie l'auditoire en masse.)
+
+»Son nom sera immortel; mais il est fâcheux de voir à côté du sien celui
+de Henry-A. Wise.»
+
+_Le juge Linden_ s'est ensuite exprimé ainsi:
+
+«Compatriotes, je laisse aux autres la tâche de vous parler. Je suis
+trop agité par ce qui est arrivé aujourd'hui pour vous faire un long
+discours. Je vous dirai pourtant quelques mots.
+
+»J'ai connu John Brown depuis de longues années Nos relations ont été
+intimes et confidentielles, et je puis dire que, dans toute ma carrière,
+je n'ai jamais rencontré un homme plus intègre, plus sincère, plus noble
+de caractère. J'ai connu bien des hommes vertueux; je n'en ai jamais
+rencontré un qui méritât mon respect autant que John Brown. Et c'est
+de cet homme que la Virginie a fait un brigand! Mais la postérité ne le
+jugera pas ainsi. Elle mettra son nom à côté de ceux d'Algernon Sydney,
+John Hampden, de Russell, d'Emmett, et de cette armée de martyrs qui
+se sont opposés à la continuation des crimes que leur génération avait
+légalisés.
+
+»Le moment n'est peut-être pas encore arrivé de bien juger le crime
+commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache,
+le bûcher et le gibet ont précipités dans la tombe, combien en est-il
+dont les nobles actions ont été comprises et appréciées par ceux-là même
+qui respiraient le même air, qui se chauffaient en même temps qu'eux aux
+rayons du même soleil? C'est la postérité qui juge ces actes.
+
+»Tout en différant d'avec John Brown sur les moyens de tuer l'esclavage,
+je me fais cette question: Ne suis-je pas peut-être du nombre de cette
+multitude poltronne qui, dans tous les siècles, a faussement jugé les
+actes des bienfaiteurs de l'humanité?
+
+»De la sincérité des motifs de John Brown, personne ne peut douter.
+C'est le désir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme
+chrétien et comme homme qui l'a conduit au gibet. Il était du petit
+nombre de ceux de ce pays qui osent voir l'esclavage tel qu'il est.
+Il n'avait aucun parti à soutenir, à plaire à aucune église qui prêche
+l'esclavage, à ménager aucun ami commettant cette iniquité nationale,
+et aucun intérêt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le
+crime. Il a vu l'esclavage sous un point de vue tel que nous ne l'avons
+jamais vu, il a vu les horreurs du «système» qu'aucune langue n'a jamais
+pu décrire complètement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les
+avons jamais senties.
+
+»John Brown, possédant ce sentiment de justice, et allant, en vrai
+soldat de Christ, tout droit à son but, pouvait-il échapper au gibet
+virginien? Il n'avait qu'un moyen à sa disposition, celui d'attaquer de
+front cette scélératesse gigantesque et de périr. C'est ce qu'il a fait.
+Nous élevons nos enfants de manière à leur faire subir un jour le sort
+de John Brown. Si nous agissons autrement, il nous faut renverser notre
+code moral, oublier tous les dogmes de nos pères sur les Droits de
+l'homme, changer nos enseignements religieux; car, il n'y a aucune
+littérature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que
+cet inexorable despotisme n'ait proscrit de ce pays républicain. Chaque
+année, le Moloch de l'esclavage demande de nouvelles victimes pour son
+sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux
+d'entre tous. Qui a oublié ce noble martyr Torry, qui, poussé par
+les mêmes motifs qui ont fait agir John Brown et ses nobles fils, fut
+condamné dans la fleur de son âge à pourrir dans un cachot du Sud! On
+n'a pas oublié non plus ce noble marin, le capitaine Walker, qui,
+pour avoir écouté le récit des misères d'un pauvre esclave et l'avoir
+protégé, fut marqué d'un fer chaud à la joue.
+
+»Je n'ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages
+que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les États à
+esclaves, simplement parce qu'ils aimaient la liberté et haïssaient
+l'oppression. On les a fouettés, marqués de fers chauds et jetés dans
+des cachots, et, dans ce moment, des centaines de nos compatriotes, dont
+le seul crime est d'être nés dans les États du Nord et d'avoir les idées
+des gens du Nord, sont chassés de leurs demeures dans le Sud, comme
+indignes de faire partie de la charmante société qu'enfante l'esclavage.
+A moins que nous n'ayons perdu tout sentiment de honte, cet état de
+choses ne peut durer.
+
+»Je vous dis, et vous le savez, que dans quinze États de l'Union il
+existe un despotisme plus terrible qu'en Autriche ou en Russie, et qu'on
+peut s'exprimer plus librement à Vienne et à Saint-Pétersbourg que dans
+ces quinze États.
+
+»Avant de finir, je vous raconterai une nouvelle infamie commise par
+les gens du Sud. Dans une foire de bestiaux, tenue récemment dans la
+Caroline du Sud, on a offert un prix _à celui qui présenterait deux
+esclaves nouvellement importés d'Afrique_. Ces esclaves ont été
+présentés par un individu, et l'État de la Caroline a donné pour prix à
+ce pirate un vase en argent.»
+
+_Le Rév. W.-H. Brewster_ s'adresse alors au meeting. Nous extrayons les
+passages suivants de son discours:--
+
+«Il y a des moments où le silence est beaucoup plus éloquent que les
+discours les plus approfondis, et où les expressions les mieux choisies
+et les plus fortes n'expriment que faiblement les douleurs de l'âme.
+
+»Pourquoi cette salle tout habillée de deuil? Pourquoi cette réunion
+immense? Aujourd'hui tous les yeux on été dirigés vers le même point;
+deux hommes ont occupé toutes les pensées,--deux hommes bien différents,
+il est vrai, pour le caractère, pour la position et pour l'Histoire.
+L'un est gouverneur, l'autre était un captif; l'un le bourreau, l'autre
+la victime! L'un était sur l'échafaud, l'autre _dessous_, car l'échafaud
+sur lequel John Brown s'est si héroïquement tenu est infiniment plus
+élevé que les aspirations d'êtres tels que Wise.
+
+»Je sais qu'il y a dans cette ville des hommes assez vils et assez
+serviles pour chercher à jeter du ridicule sur cette assemblée. Comment
+n'en serait-il pas ainsi! Ne s'en trouva-t-il pas, il y a dix-huit cents
+ans, qui insultaient Jésus allant au Calvaire, et qui criaient Aha Aha!
+en passant au pied de sa croix? Mais que nous importe ce que font ou ce
+que disent ces hommes? John Brown et ses actes sont trop grands, trop
+élevés pour que leur venin les atteigne. L'homme, cet homme est le héros
+que nous pleurons aujourd'hui,--qui a dit quatre jours avant sa mort:
+«Je suis reconnaissant de ce qu'il me soit permis de mourir pour _une
+cause_ et de ne pas payer purement à la nature ce que tous les hommes
+lui doivent,»--cet homme, dis-je, est immortel.
+
+»Regardez John Brown, lisez ses lettres, lisez son éloge fait par
+Wise lui-même, et puis rougissez de honte en pensant qu'au milieu du
+dix-neuvième siècle, l'Amérique dresse un échafaud pour cet homme. Mais
+la postérité lui élèvera des statues, et le temps viendra que le marbre
+le plus blanc ne sera pas cru assez pur pour recevoir le nom du vieux
+héros du Kansas.»
+
+_M. C.-H. Langston_, homme de couleur, a fait un discours remarquable,
+dont voici quelques extraits:--
+
+«_Messieurs et Mesdames_,--Je suis fâché de ne pouvoir vous apostropher,
+comme ceux qui m'ont précédé sur cette estrade, par le nom de _Chers
+compatriotes. Ma condition exceptionnelle dans ce pays de CHAÎNES et
+de TORTURES m'empêche de vous donner ce nom si doux_.
+
+....................................................................
+
+»Voyons, pour commencer ce que les hommes les plus éminents de tous les
+siècles et de tous les pays ont dit de l'esclavage:--
+
+»Moïse.--Celui qui dérobera un homme et le vendra sera mis à mort.
+
+»Salomon.--N'envie point l'oppresseur, et ne marche point dans ses
+sentiers.
+
+»Socrate.--L'esclavage est un outrage à la nature.
+
+»Cicéron.--D'après les lois immuables de la nature tous les hommes sont
+nés libres et égaux, et cette loi assujettit tous les hommes.
+
+»Platon.--L'esclavage est la plus complète de toutes les iniquités.
+
+»John Wesley.--L'esclavage est l'ensemble de toutes les scélératesses.
+
+»Patrick Henry.--Donnez-moi la liberté ou la mort.
+
+»Jefferson.--Tous les hommes sont nés égaux et ont reçu du Créateur le
+droit inaliénable à la vie et à la liberté.
+
+»_John Brown_, à ses juges.--Je suis ici pour avoir voulu débarrasser
+les esclaves de leurs fers. S'il me faut donner ma vie pour les
+exigences de la loi, s'il faut que je mêle davantage mon sang avec le
+sang de mes fils et celui de millions d'autres dans ce pays d'esclavage,
+ainsi soit-il.
+
+......................................................................
+
+»Je suis tout étonné de me trouver ici. Je n'aurais jamais cru avoir
+occasion d'honorer la mémoire d'un blanc américain. Comment pourrais-je
+pleurer la mort d'aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrais-je
+oublier les maux que les Américains blancs ont infligés à ceux de
+ma race? Nous avons été, moi et les miens, volés, vendus, achetés,
+torturés, assassinés; nos mères, nos soeurs, nos femmes ont été
+insultées, outragées, dégradées, et, il faut bien le dire, presque toute
+la nation américaine a prêté la main à ces infamies.
+
+»Mais John Brown fait exception. Pour lui, tous les hommes blancs et
+noirs étaient frères. Je trouve dans le héros de Harper's Ferry l'ami
+du genre humain. Il ne connaissait pas, lui, des distinctions de peau,
+parmi les créatures de Dieu. Il croyait ce que lui disait sa Bible,
+«que Dieu a mis le même sang dans les veines de tous les peuples de la
+terre.» Il croyait à l'égalité de tous les hommes, à la fraternité qui
+doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit à la liberté,
+que ce droit est inaliénable, et que nulle loi, nulle constitution,
+nulle religion ne peut la ravir même au plus humble de tous les hommes.
+John Brown a passé sa vie à réaliser cette doctrine; il a sacrifié sa
+vie pour elle. Voilà pourquoi je me trouve ici. Voilà pourquoi j'honore
+sa mémoire et pleure sa mort cruelle et prématurée. Je dis donc sans
+crainte d'être démenti qu'il est le seul citoyen américain qui ait agi
+strictement selon la Déclaration de l'Indépendance.
+
+»Un écrivain distingué a dit dernièrement: «John Brown croyait en la
+fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel
+Turner et Washington.» Cet écrivain se trompe, John Brown ne pouvait
+reconnaître, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel
+Washington est tellement honoré, même canonisé dans ce pays. John Brown
+ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n'a combattu qu'en
+faveur des droits des blancs, pendant que le général Turner est mort
+ignominieusement crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir
+combattu pour l'affranchisse-ment des noirs. Entre Washington et
+Turner il n'y a nul point de comparaison. Le héros de Harper's Ferry
+connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte
+du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi
+j'honore sa mémoire.
+
+»J'honore l'héroïque vieillard, parce qu'il a travaillé, vécu et est
+mort pour les malheureux, les opprimés, les pauvres. Il a dit aux
+bourreaux qui le jugeaient:
+
+«La Bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les
+liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essayé de faire. Je crois
+qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaillé dans l'intérêt de l'homme
+méprisé. Si j'avais combattu en faveur des riches, des puissante ou de
+ceux qui s'appellent grands; si j'eusse tenté, en sacrifiant ce que
+j'ai sacrifié, de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs
+soeurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un
+dieu; mais parce que j'ai voulu arracher l'opprimé à la tyrannie, je
+suis un criminel.»
+
+»Ah! si John Brown eût combattu en pays étranger en cherchant à arracher
+un Grec à la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de
+l'Autriche, et fût tombé entre les mains des ennemis de ces peuples, on
+eût tenu des meetings en sa faveur dans toute l'étendue de notre pays
+de «chaînes et de menottes». Les journalistes auraient écrit des choses
+admirables, que la tribune aurait répétées. Nos églises, abandonnées
+de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adressé au Ciel
+de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation, John
+Brown eût-il été en pays étranger et fait prisonnier, le Congrès s'en
+serait mêlé. On aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger
+sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'opprimé et l'esclave, tout
+ce que cette république «chrétienne» a pu lui offrir a été une sanglante
+capture, un simulacre de jugement, un échafaud!
+
+»J'honore encore John Brown, parce qu'il ne connaissait ni la religion,
+ni les prêtres, ni le dieu des possesseurs d'esclaves. Lorsqu'un de ces
+ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme,
+Brown lui dit; «_Laissez-moi; nous ne servons pas le même Dieu_.»
+Quand un autre de ces «sépulcres blanchis» chercha à lui prouver que
+l'esclavage est d'institution divine, Brown lui dit: «_Vous ne savez pas
+l'ABC du christianisme_.» Allez étudier le code divin. Je vous respecte
+comme _gentleman_, mais gentleman païen.»
+
+»J'honore John Brown, parce qu'il repoussait ces hypocrites, ces
+«sépulcres blanchis,» cette «génération de vipères.»
+
+»Mais, hélas! son noble coeur a cessé de battre. Il est mort, _mort
+assassiné_ aujourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont
+les coupables? Quelles sont les mains qui dégouttent de son sang? Est-ce
+le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui
+a capturé et tué John Brown? Non, c'est notre «_glorieuse Union_» qui
+a versé son sang. C'est, pour me servir des paroles de Garrison, le
+résultat de votre «convention avec la mort,» de votre «contrat avec
+l'enfer». Votre constitution fédérale s'engage à protéger le Sud contre
+toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des
+philanthropes du Nord volent au secours des opprimés du Sud, vous payez
+des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre
+union avec l'esclavage.
+
+»N'est-ce point avec les baïonnettes et les sabres achetés et payés de
+votre argent, que l'immortel Brown a été capturé? Les carabines qui ont
+logé neuf balles dans le corps de Stevens n'étaient-elles pas placées
+dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars
+par mois? L'arsenal n'a-t-il point été pris par les soldats de marine
+des États-Unis? Les héros blessés n'ont-ils point été, tout écharpés et
+ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des États-Unis?
+Vous avez tous aidé à commettre le crime. Le sang de Brown et de ses
+nobles fils soit sur vos têtes!
+
+»Je vous dis, moi, que l'esclavage amènera la perte des États-Unis.
+S'il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste, elles
+disparaissent, ou sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que
+les conséquences de l'esclavage ne s'arrêtent plus à la population noire
+de ce pays; la question se rattache même aux blancs, et tout homme qui
+pense se demande souvent:--Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientôt le
+citoyen comme il a atteint l'esclave? Les blancs qui se croient si
+forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre à jouir
+d'aucune liberté réelle tant que les noirs porteront leurs lourdes
+chaînes. Il faut que la Liberté rogne d'un bout du pays jusqu'à l'autre,
+ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, fléchissent sous le
+joug de la tyrannie.
+
+»Cet état de choses ne peut durer. Il faut que l'esclavage disparaisse
+des États-Unis, ou que, comme John Brown, la Liberté meure étranglée.
+La liberté et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en
+antagonisme perpétuel, et, de même que certains métaux ne peuvent
+s'allier, quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière
+avec les ténèbres, réunir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez
+combiner les éléments de la liberté et de l'esclavage.»
+
+»Une quête en faveur de la veuve et des enfants du supplicié a été faite
+à la fin de la séance, et a produit plusieurs centaines de dollars.»
+
+En Europe, la voix du grand poète à qui nous avons eu l'honneur de
+dédier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta un souffle de
+l'avenir une terrible prédiction malheureusement réalisée aujourd'hui.
+
+Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. Victor
+Hugo adressa vainement, hélas! à la république fédérale.
+
+«Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se
+lève dans l'esprit, Washington.
+
+»Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:
+
+»Il y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne,
+comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure
+des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme
+libre, John Brown a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est
+un devoir sacré, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer
+l'oeuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie.
+Puritain, religieux, austère, plein de l'Évangile, _Christus
+nos liberavit_, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri
+d'affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas
+répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown,
+abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté;
+il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont
+tombés morts à ses côtés; il a été pris. C'est ce qu'on nomme l'Affaire
+de Harper's Ferry.
+
+»John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens, Stephens,
+Coppie, Green et Coppeland.
+
+»Quel a été ce procès? disons-le en deux mots:
+
+»John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un
+coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête,
+entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses
+deux fils morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant
+à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre; la «justice» pressée
+et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge
+Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés,
+production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge
+écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la
+cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés si l'on
+tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois[18]
+condamnations à mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point
+passé en Turquie, mais en Amérique.
+
+[Note 18: Beaucoup de détails manquaient au moment où M. Hugo a écrit ce
+morceau. Il y eut cinq condamnations à mort.]
+
+»On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde
+civilisé. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de
+Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurés possesseurs d'esclaves,
+et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a
+quelqu'un.
+
+»Le regard de l'Europe est fixé en ce moment sur l'Amérique.
+
+»John Brown, condamné, devait être pendu le 2 décembre (aujourd'hui
+même).
+
+»Une nouvelle arrive à l'instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra
+le 16.
+
+»L'intervalle est court. D'ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps
+de se faire entendre?
+
+»N'importe; le devoir est d'élever la voix.
+
+»Un second sursis suivra peut-être le premier. L'Amérique est une noble
+terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous
+espérons que Brown sera sauvé.
+
+»S'il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur
+l'échafaud, quelle chose terrible!
+
+»Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement (car les rois s'en vont
+et les peuples arrivent, on doit la vérité aux peuples), le bourreau
+de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le
+gouverneur Wise, ni le petit État de Virginie; ce serait, on frissonne
+de le penser et de le dire, la grande République américaine tout
+entière.
+
+»Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la
+vénère, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul
+État ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici
+l'intervention fédérale est évidemment de droit. Si non, en présence
+d'un forfait à commettre et qu'on peut empêcher, l'union devient
+complicité. Quelle que soit l'indignation des généreux États du Nord,
+les États du Sud les associent à l'opprobre d'un tel meurtre; nous
+tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole
+démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis;
+si l'échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l'histoire
+incorruptible, l'auguste fédération du Nouveau Monde ajouterait à toutes
+les solidarités saintes une solidarité sanglante; et le faisceau radieux
+de cette république splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet
+de John Brown.
+
+»Ce lien-là tue.
+
+»Lorsqu'on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du
+Christ, a tenté, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir
+égorgé par la République américaine, l'attentat prend les proportions
+de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une
+gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme
+l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent
+même elle dépasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du
+progrès, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son
+front l'immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas,
+car on recule épouvanté devant l'idée d'un si grand crime commis par un
+si grand peuple!
+
+»Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute
+irréparable. Il ferait à l'Union une fissure latente qui finirait par
+la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât
+l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ébranlerait toute
+la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre
+gloire.
+
+»Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière
+humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste
+s'obscurcirait le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la
+délivrance par la Liberté.
+
+»Quant à moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes,
+ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes
+devant le grand drapeau étoilé du Nouveau Monde, et je supplie à mains
+jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République
+américaine, soeur de la République française, d'aviser au salut de la
+loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant
+échafaud du 16 décembre et de ne pas permettre que sous ses yeux, et
+j'ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit
+dépassé.
+
+»Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus
+effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.
+
+»VICTOR HUGO.»
+
+
+
+ +------------------------------------------------------+
+ | NOTE DU TRANSCRIPTEUR |
+ | |
+ | Pour plus de renseignements sur le personnage de |
+ | John Brown, le lecteur aura plaisir à consulter |
+ | l'Encyclopédie Wikipedia: |
+ |http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)|
+ +------------------------------------------------------+
+
+
+ TABLE
+
+
+ I. Les Fiancés.
+ II. La Vengeance des esclavagistes.
+ III. Formation d'un État américain.
+ IV. Le Kansas et les Brownistes.
+ V. L'Expédition.
+ VI. A Lawrence.
+ VII. L'Évasion.
+ VIII. Le Camp de Brown.
+ IX. Les Maîtres de l'esclave.
+ X. Les Maîtres de l'esclave (Suite).
+ XI. Pauvres nègres.
+ XII. Les Libérateurs.
+ XIII. Fuite et Poursuite.
+ XIV. Jules Moreau et Bess Coppeland.
+ XVI. La Ferme de Kennedy.
+ XVII. L'Affaire d'Harper's Ferry.
+ XVIII. Le Procès.
+ XIX. Les Condamnés, le supplicié et les deux amantes.
+ XX. Dénouement.
+ Notes sur John Brown.
+
+
+ ____________________________________________________
+ Châteauroux.--Typog. et Stéréotyp. A. Nuret et Fils.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le gibet, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GIBET ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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new file mode 100644
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18404 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18404)