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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18403-8.txt b/18403-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3ed6b70 --- /dev/null +++ b/18403-8.txt @@ -0,0 +1,8463 @@ +The Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fille du pirate + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: May 16, 2006 [EBook #18403] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU PIRATE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + LA + FILLE DU PIRATE + + + ÉMILE CHEVALIER + + + + + + PARIS + CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + 3, RUE AUBER, 3 + + + A + MA MÈRE + + + + PROLOGUE + + EN MER + + + I + +--Range à carguer la grand'voile! + +A peine ce commandement fut-il transmis par le porte-voix du capitaine +et répété par le sifflet du maître de manoeuvres, que cinq matelots +s'élancèrent sur les échelles de corde. Mais au même moment, une rafale +épouvantable enveloppa le brick comme dans une trombe, et deux fois +successives le courba tribord à bâbord, au point que les vagues +bondirent par-dessus ses lisses. + +--Amenez les huniers sur le pont! cria le capitaine François d'une voix +de stentor. + +L'ordre se perdit dans le fracas de la tempête, et il n'était pas +articulé qu'une seconde colonne d'air fondit sur le navire avec la +rapidité de la foudre, brisa le perroquet du grand mât, les cacatois du +mât de misaine et emporta les toiles qui restaient dehors. + +Un mousse, cramponné à l'extrémité d'une vergue, où il s'efforçait de +fixer la voile avec les rabans de ferlage, fut enlevé par le tourbillon +et tomba à la mer. + +Cet accident passa inaperçu au milieu de l'anxiété générale. + +Le vaisseau penchait affreusement sur le côté et menaçait de +s'engloutir. + +--A la barre! tonna le porte-voix. + +Le chef de timonerie y était déjà. + +--Elle ne gouverne plus, capitaine! s'écria-t-il sourdement. + +--Bas le grand mât! + +Cinq minutes après, l'arbre, sapé à sa base, s'abattait avec un horrible +craquement. + +Déjà, le brick se relevait, lorsqu'un autre coup de vent faillit le +submerger de nouveau. + +La position était désespérée. Il n'y avait plus à hésiter. Le commandant +le comprit. Assis à son banc de quart, il avait surveillé avec un +sang-froid merveilleux les progrès de l'ouragan, et quand il vit qu'il +ne lui restait qu'un moyen de sauver son vaisseau, il n'hésita pas à +l'employer. + +--Rasez tout! s'écria-t-il. + +Puis, le bruit cadencé des haches frappant à coups redoublés le pied des +deux derniers mâts se joignit aux mugissements des éléments en furie, et +bientôt le navire flotta au gré des flots. + +Cependant la tempête se calma peu à peu: on renaissait à l'espérance, +lorsque, tout à coup, un calier parut sur le pont. + +--Nous faisons eau! dit-il au capitaine qui se tenait sur le gaillard +d'arrière, debout, immobile, les bras croisés sur la poitrine. + +--Gréez les pompes! ordonna l'autre, sans qu'un muscle de sa face +bougeât.--Où est la voie? demanda-t-il ensuite au calier. + +--Dans la soute aux biscuits. Trois pieds de bordage en dérive. + +--Tout le monde aux pompes! + +Chacun s'empressa d'obéir; et au bout d'une heure les pompes +commencèrent à franchir. Alors les calfats descendirent dans la cale et +parvinrent à réparer les principales avaries. + +Mais la nuit était arrivée, et il fallut remettre au lendemain le soin +de s'orienter. + + + II + +Le brick qui venait, grâce à l'habileté de son capitaine, d'échapper à +cette épouvantable tourmente, s'appelait l'_Alcyon_. Parti de Marseille +avec un chargement de vins pour la Louisiane, il avait été chassé de +sa route par des vents contraires et poussé sur les côtes de la +Nouvelle-Écosse. + +Il portait une vingtaine de passagers seulement à son bord. + +L'un de ces passagers, jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, était +fils de l'armateur à qui appartenait l'_Alcyon_. Son père l'envoyait +à la Nouvelle-Orléans pour y établir un comptoir. C'était le dernier +enfant de quatre qu'avait eus l'armateur. Deux étaient morts à la fleur +de l'âge, un autre, l'aîné, avait disparu dans son adolescence, et +jamais depuis on n'en avait eu de nouvelles. On supposait généralement +qu'il s'était noyé. + + + III + +Pendant la tempête, Charles, sur l'ordre du capitaine, était resté dans +la grande cabine; mais quand le danger eut cessé, il monta sur le pont +où il demeura le reste de la nuit en conférence avec les officiers. + +Le lendemain matin, une voile parut à l'horizon. Cette vue ranima le +courage défaillant des malheureux naufragés. + +Aussitôt on cessa de travailler à un radeau,--dont on avait entrepris la +construction avec des espars et des vergues de rechanges,--pour établir +des signaux. + +Ils ne furent que trop bien distingués. + +Une heure s'était à peine écoulée quand un navire silla dans les eaux de +l'_Alcyon_. + +C'était une longue corvette, noire comme de l'encre, couronnée d'une +bande rouge sanglant. + +Nul pavillon ne flottait à sa drisse. Mais des flammes noires ornaient +ses cacatois. + +Le capitaine de l'_Alcyon_, qui cherchait à reconnaître la corvette, à +l'aide de sa longue-vue, fronça soudain les sourcils et frappa du pied. + +--Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Charles attribuant ces mouvements +à la mauvaise humeur. + +--Rien de bon! rien de bon!--Lieutenant! + +Un officier s'approcha. + +--Voyez! dit le capitaine en passant la lunette à son second. + +Dès que celui-ci eut regardé il pâlit. + +--Le _Corbeau_! murmura-t-il. + +--Le _Corbeau_! répétèrent, en se signant, des matelots qui se +trouvaient près du lieutenant. + +--Mais qu'est-ce que cela signifie! dit Charles, frappé de la stupeur +qui se peignait sur le visage des assistants. + +--C'est le _Corbeau_! + +--Mais encore, capitaine... + +--Allons, il faut nous préparer à mourir. Avoir traversé le grain pour +tomber sous la griffe du _Corbeau_, mille sabords! + +--Mais, persista le fils de l'armateur, expliquez-moi au moins de quoi +il s'agit. + +--Il s'agit, monsieur, répliqua le vieux marin, de faire vos +dispositions testamentaires. Tenez, voici le _Corbeau_ qui croasse; +comprenez-vous! + +Comme le capitaine prononçait ces mots, un éclair illumina les ondes de +l'Atlantique, puis une détonation se fit entendre et deux boulets ramés +balayèrent le pont de l'_Alcyon_. + +--C'est un corsaire! s'écria Charles avec impétuosité, il faut nous +battre. Nous avons des armes et des munitions... + +Le capitaine haussa les épaules. + +--Une embarcation à la mer! ordonna-t-il. + +Quand le canot eut été mis à flots, le commandant y descendit, +accompagné de quatre vigoureux rameurs. + +--Mais qu'est-ce que cela signifie? répétait Charles étonné d'un +incident aussi extraordinaire. + +--Cela signifie, monsieur, que dans une heure nous servirons +probablement de pâture aux requins, lui répliqua le troisième. + +--Pourquoi ne pas nous défendre? + +--Se défendre contre le _Corbeau_! examinez un peu cette mâchoire! + + + IV + +La corvette, poussée par une fraîche brise nord-ouest, nageait +rapidement, toutes voiles déferlées, depuis ses royales jusqu'à ses focs +et ses bonnettes hautes et basses. + +C'était un magnifique navire de guerre cambré, svelte, élancé comme +un yacht, portant fièrement son encolure, et plus fièrement encore ses +trois flèches qui ployaient comme des baleines sous le fardeau de ses +toiles gonflées. + +A la proue un immense corbeau, les ailes déployées, semblait prêt à +fondre sur sa proie. + +Deux caronades, du plus fort calibre, avançaient leurs gueules béantes +au-dessus de l'envergure au menaçant volatile, perché immédiatement sous +le beaupré. + +Les vingt sabords du _Corbeau_ étaient garnis de vingt canons. + +La gueule de ces vingt canons avait été peinte en rouge comme la ligne +de la préceinte. + +Sur le pont, au pied des mâts, se tenaient des groupes d'hommes armés +jusqu'aux dents. + +Tous étaient vêtus de chemises rouges, à large collet rabattu, bordé +d'un filet noir, et de pantalons gris de fer, serrés à la taille par +une ceinture de cuir, dans laquelle étaient passés des pistolets, un +poignard, et une hache à double tranchant. + +Ils avaient la tête et les bras nus. + +Au moment où le canot détaché de l'_Alcyon_ approchait du _Corbeau_, ce +dernier amenait sa voilure et préparait ses grappins d'abordage. + +Le capitaine François héla, et peu après son esquif était hissé par les +palans du _Corbeau_. + +Un homme se promenait seul sur la dunette. + +Il avait la physionomie dure, le visage bronzé, les yeux pleins d'un feu +sombre et une épaisse barbe noire. Sa stature était élevée, ses membres +noués à des attaches souples, nerveuses, ses mouvements brusques, +impérieux. + +Un chapeau de toile cirée, sans ornement, couvrait son chef, mais sa +veste en velours brun, ainsi que son pantalon, de même étoffe, étaient +galonnés d'argent. + +A son côté pendait un sabre turc, et à la main droite il tenait un +porte-voix. + +Ce personnage paraissait avoir trente ans environ. + +Le capitaine de l'_Alcyon_ marcha bravement à lui. + +--Comment s'appelle ta coquille de noix? fit le pirate avec un accent +gascon très-prononcé. + +--L'_Alcyon_. + +--De quoi se compose la cargaison! + +--De vins. + +--Et puis? + +--Des conserves. + +--As-tu des passagers? + +--Une vingtaine, pour lesquels je suis venu réclamer votre pitié. + +Le forban sourit ironiquement. + +--Où allais-tu? + +--A la Nouvelle-Orléans. Mais le mauvais temps... + +--Et tu venais! + +--De Marseille. + +--Ah! de Marseille, fit l'autre avec une certaine émotion. + +Ensuite, il se tourna, leva un doigt en l'air; et quatre hommes se +jetèrent sur le capitaine François, le terrassèrent et lui garottèrent +les pieds et les poings. Les rameurs qui l'avaient suivi subirent le +même sort. + + + V + +Déjà le _Corbeau_ accostait l'_Alcyon_. + +Le premier de ces vaisseaux mit en panne et amarra le second à ses +flancs. + +Les flibustiers se précipitèrent sur leur victime comme des vautours +sur un cadavre. Nul parmi les matelots du bâtiment marchand n'osa leur +opposer de résistance. La terreur qu'inspirait le nom seul du _Corbeau_ +avait glacé d'effroi les plus braves. Tous furent liés et transbordés, +ainsi que les passagers, à l'exception du fils de l'armateur. + +Charles, maudissant la lâcheté de ces gens, s'était armé d'une paire de +pistolets, et, adossé au gouvernail, il menaçait de brûler la cervelle +à quiconque tenterait de s'emparer de sa personne. D'abord intimidés par +cette attitude déterminée, les forbans reculèrent, puis ils se ruèrent, +comme des furieux, contre l'intrépide jeune homme. Mais celui-ci fit feu +de ses deux coups et deux pirates tombèrent; leurs compagnons poussèrent +un cri de vengeance et fondirent en masse sur Charles, qui, sans perdre +son sang-froid, s'était emparé d'une barre de cabestan et la faisait +voltiger autour de lui avec une redoutable dextérité. + +Déjà son levier avait mis hors de combat nombre des assaillants, +lorsqu'un officier du _Corbeau_, impatienté de cette lutte +compromettante pour les siens, épaula une petite carabine, ajusta le +fils de l'armateur et lâcha la détente. + +Atteint au dessous de l'omoplate, Charles laissa choir la barre de +cabestan dont il s'était fait un si formidable auxiliaire, et s'affaissa +sur le pont. + + + VI + +Alors commença le pillage de l'_Alcyon_. Mais tout s'accomplit dans le +plus grand ordre. Une discipline de fer courbait la nature sauvage +de ces démons à face humaine. La cargaison du navire capturé passa +rapidement sur le navire captureur. Ensuite tous les individus trouvés +à bord de l'_Alcyon_, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, furent +liés deux à deux, et jetés à la mer avec un boulet de trente-six aux +pieds. + +En accomplissant cette affreuse exécution, les matelots du _Corbeau_ ne +riaient ni ne gémissaient. + +Ils étaient calmes, insensibles. + +Pour eux ces meurtres n'avaient rien d'odieux. C'était une coutume, un +devoir, une nécessitée. D'ailleurs c'était la règle. + +Chaque fois que le _Corbeau_ faisait une prise,--et cela arrivait +fréquemment,--nul ne recevait quartier; et pas un des marins engagés sur +les paquebots transatlantiques ne l'ignorait; aussi la réputation de la +corvette noire était-elle en harmonie avec l'épouvante que son équipage +inspirait. + +Ordinairement le _Corbeau_ croisait dans le golfe Saint-Laurent, sur +la route d'Europe en Amérique; et, comme disaient les matelots, «qui de +près l'avait vu, plus ne le revoyait». + + + VII + +Il était midi. Le soleil, voilé depuis le matin par de légères brumes, +perçait à l'orient. Aux teintes blanchâtres de l'atmosphère succédait +peu à peu un azur limpide, dont les réverbérations sur la nappe aqueuse +se doraient aux tièdes rayons de l'astre du jour. + +La nature semblait sourire en déployant ses grandeurs célestes et +marines. + +L'homme s'élevait à la contemplation de ce beau spectacle. + +Rien, à notre avis ne parle plus éloquemment à l'esprit et au coeur que +le tableau du ciel et de la pleine mer. + +Immensité sous immensité! + +Mystère contre mystère! + +Ou suis-je? que suis-je? + +Ces deux questions se pressent sur vos lèvres. + +Soyez chrétien, musulman, païen, idolâtre, déiste, panthéiste, +polythéiste, rationaliste, matérialiste, nihiliste,--soyez ce que vous +voudrez,--si votre vue n'a plus d'autre limite que le firmament et +l'eau, vous rougirez de votre petitesse, et un moment, une minute, +une seconde, vous douterez! Non, il n'y a pas de croyance humaine qui +résiste à l'infini! Notre nature est trop bornée pour cela. + +En tout, pour comprendre, pour être fort, il nous faut du tangible, du +palpable, du malléable. + +Nous nous impatientons malgré nous, contre ce qui cesse de frapper nos +sens. + +Et cette impatience nous amène à dire avec Montaigne: + +--Que sais-je? + +Puis avec Shakspeare: + +--Suis-je ou ne suis-je pas! + + + VIII + +La nuit vint:--nuit calme et poétique. + +A la voûte céleste couraient des petits nuages diaphanes, derrières +lesquels la lune mirait son disque argenté. Plus uni qu'une glace était +l'Océan, réfléchissant, dans sa transparence, la coupole de l'empirée. + +O nuit d'amour, de langueur, de volupté! + +Cependant une masse sombre, informe, se dressait au milieu de +l'Atlantique. + +L'onde clapotait à petit bruit autour, et formait de légères franges +d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement, et finissaient par se +confondre dans le bleu de la plaine liquide. + +Cette masse, c'était la carcasse de l'_Alcyon_. + +Après avoir dépouillé le brick, les corsaires l'avaient abandonné à la +grâce de Dieu. + +Et toujours l'onde clapotait à petit bruit autour et formait de +légères franges d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement, et +finissaient par se perdre dans le bleu de la plaine liquide. + +Tout était morne, silencieux à bord de l'_Alcyon_, pauvre navire si gai +la veille, si fringant, si animé! + +On eût dit d'une tombe placée sur une autre tombe! + +Mais écoutez! + +Ce n'est pas un murmure des vagues, ce n'est pas un soupir de la brise, +pas le cri d'un oiseau de nuit, c'est un gémissement humain! + +Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour de l'_Alcyon_, et forme +des franges d'écume neigeuse, qui vont se dégradant et finissent par se +perdre dans le bleu de la plaine liquide! + +C'est un gémissement humain! + +Je croyais pourtant que le _Corbeau_ n'avait pas laissé créature vivante +à bord de l'_Alcyon_. + +Mais le gémissement recommence; un homme se soulève péniblement près du +gouvernail, il passe la main sur son front, il interroge ses souvenirs. + +C'est Charles, c'est le fils de l'armateur marseillais! + +Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour du brick et forme de +légères franges d'écume, qui vont se dégradant peu à peu et finissent +par se fondre dans le bleu de la plaine liquide. + + + IX + +Oui, c'était Charles. + +Notre brave jeune homme n'avait pas été grièvement blessé. A son +évanouissement il devait la vie; car un lambeau de toile étant tombé +sur son corps, peu après sa chute, et l'ayant recouvert, les forbans +n'avaient plus pris attention à lui. + +En recouvrant la connaissance, il se sentit très-faible, mais, à mesure +que ses forces revenaient, sa mémoire se faisait jour. + +Il se traîna à sa cabine, où par bonheur il trouva quelques provisions +négligées par les bandits. + +Il mangea modérément et retourna se coucher sur le couronnement. + +Deux jours après, un bateau-pilote le recueillait et le transportait à +Halifax. + +Il écrivit aussitôt à son père. + +La perte successive de plusieurs bâtiments avait ruiné celui-ci, qui +répondit qu'il partait pour les Grandes-Indes afin d'y tenter fortune. + +Désormais Charles était sans ressources. Mais il était plein de force et +d'énergie. L'adversité le trouva inébranlable. + +S'étant rendu à Québec, il y entreprit un petit commerce et se maria +avec une Canadienne. + +Elle était belle et aimante. Durant quelques années, Charles jouit d'une +félicité sans nuages. + +Par malheur, le sort, acharné à sa poursuite, lui ménageait un dernier +coup. + +Sa femme le rendit père et mourut dans les douleurs de l'enfantement. + +C'en était trop! + +Charles ne put survivre à son affliction. Bientôt il suivait son épouse +au tombeau et laissait sur cette terre de souffrance une orpheline, +nommée Angèle. + +Angèle avait sur l'épaule gauche une tache de rousseur, ayant la forme +d'un papillon. + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + + LE CHARRETIER + + + I + +Prenez-le à Londres, à Paris, à Rome, à Madrid, à Lisbonne, à Vienne, à +Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Québec ou à Montréal, et le +conducteur de voitures publiques sera toujours le même--un type unique. +Il est à la fois l'être le plus remuant et le plus pacifique de la +terre. Sa gaîté est inaltérable, sa docilité à l'épreuve, sa discrétion +proverbiale. Causeur par tempérament, il sait se rendre muet comme +Harpocrate. Aussi curieux qu'une femme, il compte la prudence parmi ses +premières qualités. Observateur pénétrant, sa finesse ne trahit jamais +le résultat de ses investigations. Vif jusqu'à l'excès, il est +d'une patience angélique, s'il le faut. Têtu comme une mule de la +Sierra-Morena, on ne l'a point encore vu résister aux flatteries d'un +louis. Ennemi juré de la police, il est à tu et à toi avec ses agents. +Enfin, soit qu'il reste stationnaire, soit qu'il marche, soit qu'il +trotte, soit qu'il galope, soit qu'il vole, le conducteur de voitures +publiques est le factotum de la société. Que de services n'a-t-il pas +rendus? Que de services ne rend-il pas et ne rendra-t-il pas? On devrait +lui voter des médailles, lui attacher des décorations sur la poitrine, +lui ériger des statues! Mais l'humanité est ainsi faite: elle méprise +ceux qui lui sont utiles pour encenser ceux qui lui sont nuisibles! + +Cependant, perché sur son strapontin, comme un cormoran au sommet d'un +rocher, le conducteur de voitures publiques regarde onduler la foule à +ses pieds, et rit sous cape, en sifflant un air de sa composition; car +il est poète, il est artiste, notre homme! + +Voyez-le plutôt. + +Qui mieux que lui connaît les monuments d'une ville, leur histoire, +leur chronique, leur légende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en +vogue, la toilette à la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que +lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets! +Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira où va cette élégante, +hermétiquement voilée; d'où revient ce monsieur enveloppé jusqu'aux yeux +dans son cache-nez.--Il a pressé les doigts délicats des plus grandes +duchesses, causé avec les sommités de la littérature, de la peinture de +la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont +universelles, sa mémoire vaut une encyclopédie, son tact est infini. +Astronome par nécessité, il vous prédira le beau ou le mauvais temps, +comme la fleur des almanachs. Mais, malgré tous ses talents, le +conducteur de voitures publiques appartient à la classe des incompris. O +honte de notre siècle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler à +cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas à révéler sur votre compte, +fières dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le dédain aux +lèvres, devant son modeste sapin! Grâces au ciel, il est bon, il est +charitable, il est miséricordieux, le conducteur de voitures publiques! +Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme +des sociétés vieillies: la civilisation est venue à lui, il s'est laissé +faire. Sa moralité est à peu près celle de Bartholo. + +Passant du composé au simple, de l'entier à la fraction, nous allons, +si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, à +Montréal, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures +publiques canadien. + +Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout +en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrès. Mais +ici il n'a pas bougé d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en +France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il +demeurait fidèle aux traditions de nos aïeux. Aussi se moque-t-il de ses +prétentieux confrères d'outre-Atlantique qui se font appeler _cocher_, +et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de _charretier_. Ce +non vénérable, il l'aime, il le chérit, il le respecte comme titre de +noblesse. Malheur à qui le lui contesterait! + +Si maintenant nous délaissons encore une fois le champ banal des +généralités pour celui des particularités, si nous exilons l'entier +pour patronner l'unité, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix était +charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place +Notre-Dame, devant l'église, qu'il marquait vingt-six ans, n'était pas +beau garçon, mais possédait en revanche les plus belles bêtes de toute +la paroisse de Montréal. C'étaient deux chevaux bais-bruns, à la robe +soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la +tête, trottant vite et menu, pas «malins en toute», comme disait leur +maître, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse à +penser si Pierre Morlaix était vain de son attelage! Vraiment il fallait +le voir assis sur le siège de sa calèche, doublée d'étoffe gauffrée, il +fallait le voir brûlant le pavé de la grande rue Saint-Jacques, par un +beau jour d'été, il fallait voir avec quelle célérité il vous emportait +les _partis_, le dimanche, à Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver +était le bon temps de notre ami. Dès que la neige étendait sa nappe +de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calèche, +l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir imperméable et sortait +son _sleigh_! Un superbe traîneau, ma foi, en velours cramoisi et tout +drapé de splendides pelleteries qui retombaient jusqu'à terre! Il +en avait fait des jaloux, ce sleigh-là! Les charretiers de la +place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du Marché-à-foin, se +mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque +élégante rasant avec la rapidité d'une locomotive le sol argenté de +concrétions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns +n'avaient-ils pas comploté la perte du joli traîneau! Oui; mais Pierre, +Morlaix était un rude gars! Il avait découvert la conjuration, fustigé +d'importance les conspirateurs et son traîneau jouissait de l'estime +publique. A peine arrivé à son poste le matin, il était retenu! Nul +n'avait souvenance qu'il fût resté dix minutes inoccupé. Le samedi soir +on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et maître Pierre, +afin de contenter tout le monde, le mettait généreusement à l'enchère! +Alors, le traîneau montait, montait, montait! Les têtes s'échauffaient +et souvent la location était adjugée sur une offre de quinze dollars. +Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait +sur ses antagonistes un coup d'oeil de défi, et la foule, que ces scènes +hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains. + +Tel était Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son +sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18..., comme le brave phaéton +revenait d'une course dans Griffinton, il fut frappé par cette +interpellation significative: + +--Ohé! + +Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et à la lueur du +réverbère voisin, aperçut un individu, embossé dans un ample manteau, à +collet relevé, et coiffé d'un casque[1] en fourrure. + +[Note 1: Tel est le nom que les Canadiens-Français donnent à leur +coiffure d'hiver.] + +--Approche! fit ce personnage d'un ton bref. + +Le charretier avança sa voiture près du trottoir, et dit: + +--Embarquez. + +L'inconnu sauta dans le traîneau, ramena soigneusement sur lui la robe +de boeuf, bordée d'une bande écarlate. + +--Où va-t-on, monsieur? demanda Pierre. + +--Faubourg Québec, et promptement! + +Ces mots étaient à peine prononcés que Carillon et la Brune dévoraient +l'espace avec la vitesse du vent. + +Le froid était sec, la neige grinçait sous les patins du sleigh et +des narines des chevaux s'élevait un nuage de vapeur blanchâtre, qui +tranchait sur les teintes bleues, projetées par le firmament, nacré de +perles étincelantes. + +--Quelle rue? dit Pierre, en franchissant la place Dalhousie. + +--Rue de la Visitation. + +--Quel numéro? + +--Marche. Je t'avertirai quand je voudrai descendre. + +Habitué au caprice de ses pratiques, le charretier poursuivit droit son +chemin jusqu'à la rue de la Visitation qu'il enfila trop brusquement, +car le traîneau s'accrocha à une borne et se renversa sur le côté. + +Heureusement les chevaux s'arrêtèrent d'eux-mêmes; mais Pierre fut lancé +au milieu de la voie, ainsi que son voyageur. + +--Maladroit! s'écria celui-ci, en sa relevant. Ne pouvais-tu faire +attention? + +--Excusez, balbutia le conducteur confus, et s'assurant qu'il n'était +pas blessé. + +--Allons, leste! dit l'autre, en ramassant sur la neige, un objet qu'il +avait sans doute laissé échapper et que Pierre Morlaix crut être un +pistolet. + +Ils reprirent leur place et se remirent en route. Mais au coin de la rue +Sainte-Catherine, l'inconnu posa sa main sur l'épaule de Pierre Morlaix: + +--Voici un louis. Attends-moi ici; tu me ramèneras. + +Ce disant, il sautait à terre, et disparaissait derrière un pâté de +maisons. + +Séduit par la générosité de son passager (afin de nous servir du terme +local), Pierre l'attendit patiemment jusqu'au petit jour. A la fin, +lassé de fumer des pipes, de s'agiter le corps, les pieds et les bras +pour s'échauffer, il résolut de rentrer ses chevaux à leur écurie. +Ensuite, avant de se coucher, il voulut nettoyer son traîneau. Mais +quelle fut sa surprise de trouver sur le coussin un petit portefeuille +de maroquin noir! Pierre l'ouvrit sans scrupule, en marmottant: + +--C'est ce monsieur qui, sans doute, l'aura oublié! il ne manquera pas +de le réclamer, et on le lui rendra. + +Le portefeuille contenait vingt _bills de_ cinquante piastres chacun et +un billet, sans adresse et sans signature, ainsi conçu: + +«Il ne tient qu'à vous de vous en assurer si vous le désirez. Il est +chez elle.» + +--Ça ne m'apprend pas grand'chose, dit le charretier en serrant le +portefeuille dans la poche de son capot. + + + + II + +A l'époque où commence cette histoire, Montréal était loin d'occuper +l'étendue qu'il embrasse maintenant. Le faubourg Québec, si peuplé +aujourd'hui, ne comptait guère que quelques maisonnettes éparpillées à +travers de vastes prairies marécageuses et sillonnées de ruisseaux. Sur +l'emplacement du pâté actuellement borné par les rues Sainte-Catherine +et Dorchester, Beaudry et de la Visitation, s'élevait une cahute en +bois, appuyée contre quelques hangars et chantiers de la plus chétive +apparence. + +Cette cahute n'avait qu'un étage; autour régnait une galerie délabrée à +laquelle on arrivait par un escalier de quatre marches. Le toit, couvert +en bardeaux, se projetait en forme d'auvent au-dessus de la galerie +et l'abritait tant bien que mal. Il était surmonté d'une +lucarne-demoiselle, alors à demi enterrée sous la neige. La façade de la +masure donnait au sud; elle possédait deux fenêtres et une porte basse +ouverte à l'extrémité gauche vis-à-vis de l'escalier. Devant cette +maison s'étendait la cour, ceinte d'une palissade en souches d'érable, +grossièrement empilées les unes sur les autres. Des tas de fumiers, +revêtus d'une épaisse couche de glace, et un poulailler, composaient +les principaux ornements de la cour, où l'on pénétrait par une frêle +barrière, retenue avec des liens d'osier en guise de gonds et fermant +au moyen d'une corde qu'on nouait à une cheville fichée dans un montant +disposé à cet effet. + +La maison appartenait à une vieille femme. Habitation et habitante +jouissaient d'une mauvaise réputation. Dans le voisinage on n'en parlait +qu'avec terreur. Ceux que leurs affaires obligeaient à passer près de la +résidence de la mère Guilloux, ne manquaient jamais de se signer, et +le nom seul de la maritorne suffisait pour imposer silence aux enfants +criards. + +La mère Guilloux n'avait plus d'âge. On la disait veuve d'un matelot, +que nul n'avait connu. Quand à elle, c'était une grande femme, sèche, +osseuse, d'un aspect repoussant. Son visage ressemblait assez à une +peau de parchemin desséchée, plissée, recroquevillée par la chaleur. +Pommettes, maxillaires, saillissaient affreusement. Le front était +étroit aux tempes, bas, déprimé, en grande partie caché par des mèches +de cheveux blanc-sale qui s'échappaient d'un bonnet d'indienne dont la +couleur primitive avait disparu depuis longtemps sous un triple enduit +de graisse. De petits yeux ronds, forés en trous de vrille, un nez +écrasé, aplati comme par un coup de marteau, une bouche énorme, +dépouillée de sa lèvre supérieure et laissant à nu quelques crocs +jaunâtres, un menton couturé par une cicatrice cruciale, aux bords de +laquelle avaient crû des touffes de poils gris, achevaient de justifier +l'effroi superstitieux que cette hideuse créature répandait autour de sa +personne et de sa propriété. + +D'où venait la mère Guilloux? Problème! + +Dix ans auparavant elle s'était installée dans la baraque que nous +avons décrite, après l'avoir achetée à un pêcheur, et depuis lors elle +y vivait Quels étaient ses moyens d'existence? Autre problème aussi +insoluble que le premier. + +Les commères du quartier prétendaient bien que la mère Guilloux +entretenait doux commerce d'amitié avec le diable, et qu'elle devait à +l'esprit malin les beaux louis d'or que chaque semaine elle échangeait +au marché contre les primeurs de la saison; mais le diable est +ordinairement un pauvre hère, plus chargé de conscience que de piastres, +et nous doutons que malgré sa prétendue tendresse pour l'âme de la mère +Guilloux il eût été capable de se constituer le banquier-pourvoyeur de +son estomac. + +Comment la mère Guilloux employait-elle ses journées? Troisième mystère +qu'aucun Oedipe n'avait pu percer. + +Ce n'est pas qu'on n'eût tenté d'en déchirer le voile; Dieu merci! à +Montréal, aussi bien que partout ailleurs, il ne manque pas de gens plus +enclins à soigner les intérêts des voisins que les leurs. La charité +est si excellente vertu! Mais, en cette occasion, madame Charité s'était +bourgeoisement cassé le nez. La mère Guilloux ou la Camarde, comme on +l'appelait communément, témoignait peu de goût pour la société. Et les +intrépides bienfaitrices qui avaient essayé de porter leur curiosité +dans son asile avaient été dûment éconduites par le cerbère du logis, +un certain chien-loup, malingre, décharné comme sa maîtresse, mais +possesseur, au reste, de splendides mâchoires qui auraient émerveillé +nos dentistes-osanores. + +Ce chien-loup se nommait Hurleur. + +En été, mons. Hurleur gîtait sous la galerie, en hiver il se promenait +flegmatiquement au-dessus. Jamais il ne désertait son poste. Quelqu'un +approchait-il trop près de la clôture, le fidèle portier s'élançait +dans la cour, se dressait sur ses pattes de devant contre la barre +transversale de la barrière, et montrait coquettement à l'audacieux ses +dents blanches et aiguës. C'était vraiment un chien-modèle. Les +Français lui auraient, sans nul doute décerné le prix Monthyon. Moins +appréciateurs des nobles qualités que les Français, les Canadiens ne +tenaient pas notre animal en haute estime. Au contraire: ils lui avaient +voué toutes les malédictions imaginables. Un garnement,--de la pire +espèce, nous aimons à le croire,--ne s'était-il pas avisé de vouloir +jouer un mauvais tour à ce prototype de la race canine! Mais aussi il +avait payé cher sa méchanceté! si cher que, sans l'intervention de la +Camarde, sire Hurleur eût bel et bien dévoré le jeune fou, qui en fut +quitte pour une épaule triturée et une demi-douzaine de côtes écorchées. +Je vous laisse à penser si cet accident avait causé sensation! On parla +de brûler la mère Guilloux, sa _turne_ et son abominable gardien. Mais +lorsqu'il fallut mettre le projet à exécution, ce fut comme au Conseil +tenu par les Rats. + + L'un dit: Je n'y vais point, je ne suis pas si sot, + L'autre: Je ne saurais. Si bien que, sans rien faire, + On se quitta. + +En fin de compte, il fut décidé que le «cas» serait soumis au constable. +Inutile de reproduire les fioritures dont on enjoliva ce grief capital. +Titillées par le poivre-long de l'anxiété, les langues manoeuvrèrent +avec une facilité miraculeuse, et Belzébuth sait de combien d'infamies +dites et inédites on chargea la veuve du matelot. Le magistrat écouta +gravement les rapports des plaignants et promit qu'il opérerait le jour +même une visite domiciliaire dans ce «repaire de monstruosités». + +Effectivement, une heure après, il arrivait, accompagné de deux agents +subalternes, devant la maison suspecte. Des groupes nombreux s'étaient +formés à quelque distance, afin de juger si Satan aurait plus d'égards +pour un officier public que pour de simples particuliers. + +Déjà Hurleur poussait un grognement de sinistre augure, lorsque la +Camarde parut sur la galerie. A la vue de la police, elle grimaça un +sourire qui rehaussa encore la laideur de sa face. Ensuite, rappelant à +l'ordre son chien-griffon, elle s'avança à la rencontre du commissaire. + +--Madame, commença celui-ci.... + +La mégère l'interrompit en lui présentant un papier qu'elle avait à la +main. D'un clin d'oeil le bailli l'eut parcouru, et on remarqua--chose +étrange!--qu'il s'inclina aussitôt humblement devant la Camarde, et +enjoignit à ses recors de se retirer; lui-même ne tarda pas à les +rejoindre, en sortant de là cour à reculons. + +Ici, permettez-moi de placer une ligne de points d'exclamation pour vous +peindre l'ébahissement des spectateurs de cette scène! + +!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! + +Bon, criez-vous, c'était une princesse déguisée. Les salamalecs d'un +honorable fonctionnaire de la cité démontrèrent victorieusement que +toutes les imputations sur son compte étaient fausses, et que ses +infirmités méritaient le respect, non les railleries.--Ah! que vous +appréciez mal nos aimables Euménides du faubourg Québec! Quoi! vous +avez la candeur de supposer qu'elles avaient entassé des montagnes +d'hypothèses, sondé toutes les profondeurs de l'Enfer, bâti des +forteresses de soupçons, interrogé tous les échos du «on dit» échafaudé +pièce à pièce le plus formidable édifice d'interprétations connu +de mémoire de femme, pour voir tout cela se dissoudre, s'évanouir, +s'annihiler comme une vaine fumée, parce qu'il avait plu à un +«policeman» anglais de courber le dos devant une «gueuse»!--Non, non, +filles de Bretons et de Normands ne broutent guère au râtelier de +la crédulité. Ce n'est pas elles qu'on mystifie aisément. +Notre-Dame-de-Bon-Secours! pour changer leurs convictions, besoin est +d'arguments solides, substantiels, palpables. Essayez de les prendre +avec le miel de la politesse ou le vinaigre de la colère! + +Donc après l'entrevue de la Camarde avec les agents de la police, madame +Raviot dit à madame Bouvet: + +--Sainte Vierge! què qu'aurait cru ça? Not' bailli qu'est ensorcelé +itou! + +--En effette! Pour le sûr, la vieille chipie y ait jeté in sort. + +--Ah! ben! j'sommes fiarement préservées, à c't'heure, dans Montréal, +ajouta une jeune fille, en rajustant sa _câline_ que le vent avait +dérangée. + +--J'gage qu'il est protestant, c'particulier-là! + +--Tout d'même qu'c'a s'pourrait! + +--Des horreurs! + +--Y iront drette dans la chaudière bouillante! + +Ainsi de suite. + +Voilà où en étaient la Camarde et sa demeure, quand l'inconnu que Pierre +Morlaix débarqua à l'angle des rues de la Visitation et Dorchester, +s'approcha de la maison maudite. + + + III + +Notre personnage marcha droit à la barrière, détacha la ficelle qui +la fermait, en homme accoutumé aux êtres, franchit la cour, donna une +caresse au chien-griffon, qui, dérogeant à ses habitudes hostiles, était +accouru gambader autour de lui, monta l'escalier et frappa à la porte +quatre fois successives, et une cinquième, après une demi-minute +d'intervalle. + +Des pas ne tardèrent pas à se faire entendre de l'intérieur, puis un +triple grincement de verrous, puis la Camarde parut, tenant à la main +une chandelle de suif baveuse. + +--Ah! c'est vous, dit-elle d'une voix rauque; il est bien tard! Nous +désespérions... + +--Mike est-il ici? + +--Oui, monsieur. Il est dans le cabinet du fond. + +--Éclairez-moi, Juliette. + +Ils se trouvaient alors dans une vaste cuisine sombre, malpropre, +lambrissée de toiles d'araignée et de batterie de cuisine ébréchée ou +rouillée. Un grand poêle en fonte occupait le centre de la pièce, dont +le plafond était formé de solives grimaçantes et soutenues, ça et là, +par des étais à peine équarris. Pour le plancher, il gémissait sous une +couverture d'immondices visqueuse et glissante. + +En un coin, des figurines de cire, s'efforçant de représenter le tableau +de Jésus à la Crèche, jaunissaient dans leur châsse de verre fêlé. + +L'atmosphère de cette cuisine était lourde, écoeurante. On y respirait +une odeur de boucane et de graillon, que justifiaient des chapelets +de poissons salés pendus à des crochets et un chaudron dans lequel +roussissaient, en grésillant à l'ardeur du feu, de menus morceaux de +lard. + +La vieille prit un trousseau de clefs et se dirigea vers une porte +latérale. + +--Ou allez-vous? demanda l'inconnu. + +--Chut! fit la Camarde en ouvrant la porte avec précaution. + +--Est-ce que ce serait déjà fini? + +--Venez, monsieur Larençon. + +Ils entrèrent dans une chambre dont l'aspect contrastait étrangement +avec celui de la première pièce. C'était passer d'un ignoble taudis dans +un riant boudoir. A la vérité, le mot boudoir est peut-être hasardé; +mais en sortant de la cuisine, où tout exaspérait les sens, il était +impossible de ne pas être délicieusement impressionné, par l'apparence +coquette de cette chambre, tendue d'un joli papier rose satiné, à +nids d'amour, et de laquelle s'échappait une douce senteur d'iris. +L'appartement était petit, petit, mais gentil, mais gentil, à plaisir! +D'abord, un beau tapis, bien chaud, bien moelleux pour reposer les +pieds, un plafond bien blanc, bordé de moulures, avec une belle rosace, +d'où descendait, par des cordons de soie, une lampe astrale, qui +projetait des ondes de lumière vaporeuse. + +Ensuite, c'était une table en acajou, une berceuse, une causeuse en +velours orange, une fenêtre garnie de rideaux de brocard drapés en haut +sous leur baguette de cuivre doré et retenus par des embrasses de même +métal, enfin un lit perdu sous les plis de ses amples courtines en soie +blanche, semée de bouquets de fleur. Si la variété des couleurs de cet +ameublement n'accusait pas un goût raffiné, leur opposition flattait +l'oeil et amenait sur les lèvres un sourire de bonne humeur. + +--Voyez, dit à voix basse la mère Guilloux, en désignant le lit, elle +est là. + +Un éclair de joie illumina la prunelle noire de l'étranger. + +--Quoi, dit-il, Mike a réussi? + +--Admirablement; mais le drôle, en l'apportant, m'a semblé ivre. +Il voulait la garder avec lui dans le cabinet; j'ai craint... vous +comprenez? + +--Oui, répondit Larençon avec un geste de dégoût; le misérable en aurait +bien été capable. + +--Alors je lui ai dit que, selon vos ordres, elle devait être déposée +dans cette chambre jusqu'à votre arrivée. + +--Vous avez bien fait, Juliette... Mais fermez donc la croisée, elle +doit être ouverte; je sens un courant d'air... + +--Un courant d'air! c'est, ma foi, vrai; il doit provenir de la cuisine, +car je me suis assurée que le châssis était fermé, quand nous eûmes +couché la petite. Elle dormait, que c'était bonheur à la contempler! +Vous voulez la voir? + +--Sans doute. + +La Camarde s'avança vers le lit sur la pointe du pied et écarta les +rideaux. + +Mais aussitôt elle lâcha une exclamation de surprise fort naturelle. + +--Qu'est-ce? s'écria Larençon en regardant par-dessus l'épaule de la +vieille: + +--Envolée! + +--Hein! + +--Elle n'y est plus... elle est partie! + +--Que dis-tu, malheureuse? fit l'étrange visiteur, en la repoussant +brutalement. + +--Oh! grâce, grâce, monsieur Larençon! balbutia-t-elle d'une voix +suppliante. Je vous jure.... + +--Arrière! + +A cet instant un nouvel individu se présenta sur le seuil de +l'appartement. Il était affublé de haillons adipeux: un chapeau râpé, +sans forme, une sorte de houppelande, percée aux coudes, déchiquetée à +l'extrémité des manches, sevrée de boutons, serrée à la taille par des +lambeaux d'écharpe en laine, un pantalon de droguet troué aux genoux, et +des mocassins déchirés. + +Si l'enveloppe de ce personnage était peu attrayante, sa physionomie +l'était encore moins. Il n'était guère possible d'imaginer visage plus +hideusement laid. On eût dit le miroir de toutes les passions honteuses, +une création de William Hogarth. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il en chancelant. Ah! c'est vous, +bourgeois; bon. Vous êtes content.. Mais comme y ont l'air chiffonné! +qu'est-ce qu'elle a la Camarde! Oh! ne la battez pas... pif! paf! pan! +Bateau! comme c'est touché! Attrape, mes amours! bateau! Est-ce que +le bourgeois prétendrait... Ouf! il va la tuer, le diable m'emporte! +Heureusement qu'il a des gants le bourgeois, sans cela il s'écorcherait +les doigts sur cette vieille carcasse déplumée! Tonnerre! voilà un coup +de poing qui vaut trente-six chandelles!.... et ce coup de pied... Il +faut tout de même qu'elle soit fièrement dure la Camarde!... bateau! il +en pleut aujourd'hui des indulgences! Mais, ils vont réveiller... Oh! +Oh! je m'oppose, je m'oppose, je m'oppose, potence! + +Là-dessus, notre homme s'élance sur Larençon qui, emporté par une colère +indicible, frappait furieusement la mère Guilloux, et lui dit: + +--Ohé, monsieur! + +L'autre se retourna, l'oeil étincelant, les traits contractés par +l'irritation: + +--C'est toi, Mike! Est-il vrai que tu l'avais enlevé?... + +--Comment, si c'est vrai, bourgeois! Cette satanée sorcière +prétendrait-elle le contraire? + +--Tiens, dit Larençon en le conduisant vers la fenêtre, qui +effectivement était ouverte... + +--Eh bien! répliqua Mike cherchant à comprendre, tandis que la Camarde +profitait de cette circonstance pour s'enfuir. + +--Eh bien, l'affaire est manquée! + +--Bateau! que le diable m'emporte si je sais... + +--Notre proie s'est échappée. + +--Quelle proie? + +--Qu'as-tu fait, ce soir? Tâche de me répondre correctement, quoique tu +sois ivre comme un Polonais. + +--Ce que j'ai fait, ce que j'ai fait, bateau! ce que j'ai fait, oh! j'ai +gagné notre procès, bourgeois. + +--Oui, mais où est l'enfant! + +Mike courut au lit. + +--Oh! dit-il, d'un ton menaçant, après y avoir jeté un coup d'oeil, la +Camarde a voulu manger à ma botte de foin. Un moment, un moment! + +Il sortit, et bientôt l'on perçut le bruit d'une violente dispute, +ensuite un grand cri... + +Larençon étonné se disposait à rejoindre l'Irlandais, lorsque celui-ci +rentra. Il tenait à la main un long couteau dégouttant de sang. + +--C'est réparé! dit-il froidement, en essuyant la lame de l'arme sur la +manche de son habit. + +--Mais l'enfant! + +Mike parla durant plusieurs minutes à l'oreille de Larençon, et à la +fin ce dernier, dont le visage avait donné des signes de satisfaction +visible, s'écria: + +--Parfait! Tu as eu raison. Aussi bien il était temps d'en finir avec +elle. Mais le chien! + +--Le chien, bateau! c'est juste le chien.... Oh! j'ai mon idée. Ne vous +inquiétez pas. + +L'Irlandais sortit de nouveau, et Larençon se jeta sur la causeuse, ou +il demeura près d'une heure plongé dans un abîme de réflexions. + +Au retour de l'autre, il se leva. + +--Partez le premier, dit Mike, en lui remettant entre les bras un enfant +endormi. + +Le mystérieux personnage examina une seconde la figure de l'enfant, +l'enveloppa soigneusement dans son manteau, sauta par la fenêtre et +disparut. + +Mike alors défit le lit, renversa les matelas au milieu de la chambre, +éparpilla les feuilles de maïs qui remplissaient la paillasse, saisit +la lampe, mit le feu à trois ou quatre places différentes, sauta par la +fenêtre et disparut à son tour. + +L'aurore commençait à poindre. + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + + L'ÉVASION + + + I + +--Numéro 1. Onze heures! Rien ne bouge. + +--Numéro 2. Onze heures! Bien ne bouge! reprit le deuxième factionnaire. + +Ce cri, passé de bouche en bouche, et répété par toutes les sentinelles, +fit le tour de la prison de Montréal. + + + II + +La prison de Montréal était un bâtiment situé sur la rue Notre-Dame, +presque vis-à-vis de la place Jacques-Cartier et adossé au +Champ-de-Mars. Des murs élevés l'entouraient. + +De cette prison, aujourd'hui, il ne reste que le pignon nord-est, la +partie méridionale a été démolie pour faire place aux constructions du +nouveau Palais-de-Justice, et il est bien à souhaiter que l'on se hâte +de démolir ce pignon, espèce de bicoque qui jure affreusement à côté du +plus beau monument public de la métropole canadienne. + +A l'époque dont nous parlons, la prison de Montréal formait un +parallélogramme long, composé de deux étages et d'un rez-de-chaussée. + +Les deux étages étaient occupés par les simples délinquants; mais le +rez-de-chaussée était affecté aux grands criminels. Ceux-ci étaient +généralement parqués, deux à deux, dans des cachots vastes et assez bien +aérés. + + + III + +Si le lecteur consent à pénétrer avec nous dans l'un de ses cachots, au +moment où les sentinelles s'envoient le mot d'ordre, il y trouvera deux +prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance. + +Malgré l'heure avancée de la nuit, les captifs ne dorment pas. + +Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils écoutent. + +--Bon; le factionnaire est rentré dans sa guérite. Donnez-moi la lime, +Mike. + +Et l'individu apostrophé passe à son camarade une petite lime finement +trempée. + +Puis l'on perçoit un léger son, acre, régulier, monotone, mais qui se +confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes +oxydées. + +C'est le frottement du métal contre le métal; c'est le grincement de +l'acier mordant le fer. + +Les prisonniers travaillent à leur évasion. + +Une obscurité complète enveloppe la cellule; au dehors il pleut à verse. + +--Est-ce fait, monsieur Alphonse? + +--Pas encore. Écoutez... on dirait que quelqu'un vient. + +--Non, dit Mike, après une minute de pause. Vous pouvez continuer. + +--Fini! s'écria bientôt Alphonse. Le barreau est scié. Il ne nous reste +plus qu'à l'arracher. Prenons-le par le bas et tirons à nous. Chut! il +me semble.... + +En effet, des pas sonores et cadencés résonnaient à quelque distance. + +--La ronde, murmura Mike; tant mieux; il y aura maintenant moins de +danger à craindre. + +Les pas se rapprochèrent et s'éloignèrent lentement. + +--A l'oeuvre maintenant! dit Alphonse. + +Les prisonniers empoignèrent le barreau à pleines mains, et animés +de cette énergie fébrile, qui décuple les forces dans les positions +périlleuses, le descellèrent en deux ou trois secousses. + +--Ah! nous sommes libres! dit Mike, en bondissant de joie. + +--Silence! Le plus difficile n'est pas fait. Avez-vous des cordes? + +--Voici. + +--Sortons! + +A cet instant, la sentinelle voisine criait: + +--Numéro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge. + + + IV + +La fenêtre du cachot était de niveau avec le sol de la cour, et défendue +seulement par une croisée cadenassée, un treillis en fil d'archal et six +barreaux de fer. + +Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient été qu'un jeu pour les +prisonniers; on a vu de quelle manière ils s'étaient débarrassés du plus +formidable obstacle. + +Le premier, Mike, se glissa à travers l'étroite ouverture et mit le pied +sur le préau; Alphonse le suivit de près. + +Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigèrent vers le mur +d'enceinte. + +Là, ils firent halte et s'assurèrent qu'ils n'avaient pas été remarqués. + +Le ciel était noir comme l'ébène, et l'espace voilé par les torrents +d'une pluie diluvienne. + +On ne voyait pas à deux pas de soi. + +--Allons, dit Alphonse, d'une voix à peine intelligible, lancez la corde +et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut. + +D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le faîte +paraissait faiblement à travers l'opacité des ténèbres, et déroulant +une longue corde à noeuds, terminée par un crochet de fer, il saisit ce +crochet à l'extrémité et le lança en l'air. + +Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le +crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrière. + +Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu'à ce qu'il éprouvât de la +résistance. + +L'instrument était ancré au rebord du mur. + +--A vous! dit Mike. + +Alphonse s'étant cramponné à la corde, commença de grimper. Son +compagnon l'imita sur-le-champ. + +Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension. + +Déjà, ils s'apprêtaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes +retentit. Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à +plat-ventre. + +--Numéro 1. Minuit. Tout.... + + + V + +Une détonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait +distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur. + +Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans +l'intérieur de la prison. + +Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l'autre côté. + +Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient +sur le qui vive, tandis que le poste alors établi devant la Place +Jacques-Cartier, se mettait en mouvement. + +Alphonse était maladroitement tombé, et, dans sa chute, s'était blessé à +la tête. + +Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec +une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue +Saint-Louis, qu'il longea à toutes jambes. + +Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que +plusieurs de ses camarades. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne +leur échapperait qu'en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale +de ruelles qui s'enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d'abord la +rue Perthuis, tourna à gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup. + +Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement. +Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin. + +Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait ouïr crier de toutes parts; +«Arrêtez-le! arrêtez-le!» + +Éperdu, égaré, fiévreux, le fuyard se précipita dans une allée sombre, +ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où +il était entré. + + + VI + +Les moeurs canadiennes ont conservé toute la naïve simplicité des +anciennes moeurs françaises. Rien n'a été altéré ou oblitéré. L'Européen +qui arrive au Canada se croit transporté parmi les Français d'avant la +révolution de 89. Institutions, coutumes, préjugés, sont ici en vigueur +comme ils l'étaient sous le règne de Louis XVI. Seule la langue a été +adultérée. Il s'y est glissé quelques anglicismes. Mais encore ces +adultérations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes +n'ont pas eu à les subir. Les habitants parlent le patois des paysans +normands, et bien peu entendent l'anglais. + +Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs +françaises, parce qu'elles sont généralisées et non localisées dans +telle ou telle classe de la société. En d'autres termes, la même +dénomination souvent est affectée aux usages de ce pays. Pour n'en +montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veillée. + +Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français; à cette heure +elle n'est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des +grandes routes. Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal. +C'est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide, bergère, sans +apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l'on contait des +histoires bien lugubres, où l'on caquetait, où l'on tillait, où l'on +filait, où l'on dansait gaîment, et où l'on s'aimait plus avec le coeur +qu'avec les lèvres. + +Le Canada a échappé aux soirées! Vraiment, nous l'en félicitons et nous +souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de +la soirée. + +Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires, +tout le monde donne des veillées sur les bords du Saint-Laurent, et +c'est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles +ont été bannis l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les +sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultra-civilisés. + +Lecteur, ce que nous venons d'écrire n'est pas brillant, tant s'en faut! +c'est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et +que notre plume a profité d'une distraction de notre cerveau pour +faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hélas! ne sera +probablement pas la dernière. + + + VII + +Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au +coin de la rue des Voltigeurs. + +Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait +alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles; en outre une +douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison +qu'il habitait, rue des Voltigeurs. + +Jolie maison, ma foi!--coquette, pimpante, en briques rouges, striées de +filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,--un véritable +nid d'amour! + +Les veilleurs étaient réunis dans la salle. + +Cette pièce était à peu près la même dans toutes les maisons des +ouvriers canadiens à leur aise. + +Si elle ne se recommande point par le luxe du décor et de l'ameublement, +elle est unique pour la propreté. Pas de tentures aux murailles, mais +une sorte de grisaille tirant sur le bleu-foncé; pas de tapis pour +appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lavé chaque matin, et d'une +blancheur immaculée; pas de plafond lambrissé ou moulé, mais de petites +solives bien équarries, et supportant le plancher supérieur. + +Pour des meubles, la salle n'en a guère. A l'exception d'une huche, d'un +buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'écorce, je ne sais +pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur[2]. + +[Note 2: Profession correspondant à celle de commissaire-priseur.] + +Toutefois n'omettons pas certains traits caractéristiques. + +La salle a une cheminée dont la tablette est généralement chargée +de pieuses figurines, en cire ou en plâtre, et le manteau orné d'une +splendide enluminure, représentant la victoire de saint Michel sur +le Diable, ou la décollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement +Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus çà et là, +vous remarquez les Quatre Saisons, ou un élégant, frisé, pincé, musqué, +et paraphant Victor, ou une élégante, haute en couleurs, étranglée à la +taille comme une guêpe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet, +votre oeil rencontre invariablement, placés à chaque extrémité, des +courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres +de la famille des cucurbitacées, et, au centre, un pot de fleurs +artificielles et plus fréquemment une corbeille de fruits en plâtre, +coloriés avec un luxe inouï. + +Voilà la salle canadienne, qu'en pensez-vous? + + + VIII + +Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue +des Voltigeurs. + +Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là. + +Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!--de véritables machines +à vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de +vie! + +Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les +jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul. + +Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un +instrument--le violon de maître Pierre. + +--Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite, +à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé. + +Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant, +se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté, +plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique +criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on +marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des +hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride, +difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives +interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et, +dominant le tout, la voix de Pierre reprenait: + +--En avant les deux autres! + +Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur +quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,--airs, à notre +goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes, +qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de +l'exécutant et de désespérer le danseur. + + + IX + +Pendant que les _jeunesses_ s'ébattaient, les commères causaient, +groupées dans un coin. + +--Tout d'même que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame +Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux. + +--Oui, en effette, répliqua madame Raviot. + +C'est pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des +bracelets en or vrai, ça sent... hein! + +--Moi, d'abord, j'vas défendre à not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta +une troisième. + +--Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais +ces créatures-là... hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or +vrai... D'abord elle n'était pas à la messe c'te dernier dimanche. + +--P't'êt'ben qu'elle était malade, dit une âme plus charitable. + +--Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet. A preuve qu'elle n'était +pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantôt dans la rue St-Jacques. + +--Et moi aussite. + +--Y avait un original qui la suivait par darrière, c'est pas pour +dire... mais y n'avait pas bonne façon, c'mirliflor-là. + +--J'cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait. + +--Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus, +Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le +curé. + +--C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indifférente, la Victorine. +Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti. + +--Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger +qu'est-z-un si honnête homme! + +--Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en +a une. + +--La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui +n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu +qu'nous afficotions comme les créatures d'à c't'heure. + +--Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce. + +--C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme +c'te chère Angèle! + +--Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angèle est un'fille modèle. C'est +sage... sage comme une image! + +--Pauv'p'tite, ça n'a pourtant ni père ni mère. + +--Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est à charge à personne, +dit la mère Morlaix. Elle est fière, dame! Not'Pierre l'a priée de +rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen. + +--Arr'gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! et +d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien +élevée, ma'ame Morlaix. + +--Pour le sûr, j'n'avons pas liardé, c'est qu'aussite, elle apprenait +comme un ange. + +--Bon, v'là, le gros Jacques qui y parle à l'oreille; j'parie qu'y +voudrait lui en conter! + + + X + +La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes +dames, répondait en ce moment à une question de son cavalier: + +--Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir. + +--Mais, Angèle? + +--Une autre que moi regarderait votre prière comme une insulte. Je veux +bien vous excuser; mais de grâce, cessez. + +--Méchante! vous ne m'aimez pas. + +--Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos +propositions! + +--Mais quel mal? + +--La pastourelle! A vous! + +Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et +retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son vis-à-vis. + +--Décidément, vous refusez! lui dit-il. + +--Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos tentatives, +répliqua-t-elle d'un ton sec. + +--Vous ne m'aimez pas. + +--Soit. + +La contredanse était achevée et minuit sonnait. + +--Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de +partir. + +--Encore une ronde! répondit en écho Pierre Morlaix, raclant sur son +crin-crin le motif de la ronde. + +Déjà une gracieuse chaîne, aux anneaux féminins et masculins, s'était +bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux, +disaient: + + Avant que de nous quitter, + Il faut chacun contenter, + Contentez, la chose est belle! + Entrez-y, mademoiselle, + Faites un tour, + A l'entour, + Embrassez vos amours. + +La versification n'était pas riche, mais ce refrain est si doux, si +avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie! + +Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout +aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui: + + Avant de nous quitter, + Il faut chacun contenter. + Contentez, etc. + +Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient +l'écrin de beautés qui attendaient qu'il fixât son choix. Son dépit le +poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur +conseiller, et le jeune homme s'approcha délibérément d'Angèle, à +laquelle il dit en la baisant au front: + +--Me pardonnez-vous? + +--Vous ne le méritez guère. + + + XI + +La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux +lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs +belles, et Jacques accompagna son amie jusqu'à la rue du Loup. + +Là, ils se quittèrent. + +Angèle s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile; et, +comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa +chambre en fredonnant: + + A la claire fontaine, + M'en allant promener, + J'ai trouvé l'eau si belle + Que je me suis baigné. + Il y a si longtemps + Que.... + +Mais à ce chant succéda tout à coup un cri d'épouvante, le pied de la +jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de +son long sur un corps humide! + + + XII + +La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus haut degré. Nul +au monde n'est exempt de ce mouvement de l'âme qui stupéfie les sens +et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les +philosophes stoïciens, qui s'exerçaient à l'insensibilité complète, eux +qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes, +n'ont pu triompher de la peur. + +La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence +est un éternel composé d'espoir et de déception. + +Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, instantanée, +celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes +surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions de notre intellect et +parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui +se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire +la réussite ou l'insuccès d'une entreprise. + +Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi +affecter plus ou moins l'économie animale. + +Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit +avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope, +l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes. + +Fait étrange! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent +provoquer la peur chez les plus grands génies: on en a vu s'évanouir à +l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais +ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle +Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de +personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant +face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette +impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne, +car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère +lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la +précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle +se sentit terrifiée en tombant, au milieu d'épaisses ténèbres, sur un +corps humide. + + + XIII + +Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous l'a appris la vieille +madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion +calmée, elle se relève, et, quoique toute tremblante, elle court à une +petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique. Elle +allume sa lampe, et revient près du corps. + +--Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en +apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a été +assassiné! Au secours! + +Mais Angèle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho. + +Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l'eau, une +serviette, et, s'agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le +visage. + +Les traits de l'inconnu sont pâles comme ceux d'un mort, ses yeux +fermés, ses lèvres décolorées, mais son pouls bat faiblement. La jeune +fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la +plaie, elle arrête l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau +de Cologne qui sert à ses ablutions, elle en humecte les lèvres du +patient et lui en frotte le front et les narines. + +Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, +la chaleur ramène le coloris sur les joues de l'évadé, Angèle redouble +ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les +paupières, en murmurant: + +--Où suis-je? + + + XIV + +Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoiselle Angèle, +que sa chute à son entrée chez elle. + +Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une réponse. +Tant qu'elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle, +cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait +étouffé ses appréhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand +le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille +craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. «Quel était cet homme? +d'où venait-il? Comment s'était-il introduit dans son domicile! Si +c'était un voleur, un meurtrier, un incendiaire!» + +Cependant, Alphonse fit un mouvement: + +--J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant. + +La frayeur d'Angèle augmenta; car elle s'aperçut alors seulement du +désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger, dont les vêtements +déchirés étaient maculés de fange et de sang. + +--J'ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer +perpendiculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans le +creux de sa main; donnez-moi à boire. + +Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle, +se reprochant la pusillanimité qu'elle venait de manifester, s'empressa +de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia +de ce service. + +Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en +supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser +pour l'aider à porter le vase à ses lèvres. + + + IV + +L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus +émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les +personnages et de broyer les couleurs. + +Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier +plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure +d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant +un homme étendu,--la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, +l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les +cheveux luisants, plaqués contre les tempes,--lui présente un verre +d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras +passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît +confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne. + +Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage +du Christ dans la _Descente de Croix_ de Rubens. La jeune fille se +montre à nous comme la _Charité_. + +Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois. + +Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées +sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant +cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer, +l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa +physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos +rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie +meilleure. + + + XVI + +Alphonse but lentement, puis il attira à lui là main de sa bienfaitrice, +et la baisa. + +--Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angèle n'osant retirer +son bras. + +L'évadé l'examinait d'un air étonné et reconnaissant. + +--Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues +paupières. + +--Je ne sais! je ne sais! + +--Voulez-vous que j'aille chercher un médecin? + +--Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure... Tenez, pardon, +mademoiselle... pardon... je suis mieux... bien! je vais m'éloigner... + +Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent +défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur +le plancher. + +--Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur. + +--De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez pitié d'un malheureux; +ne me livrez pas à mes bourreaux! + +Angèle tressaillit. + +--A vos bourreaux? + +--Ce soir, je me suis échappé de la prison. + +--De la prison, juste ciel! + +--Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un +faussaire; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette +nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par +les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je +me suis jeté dans cette maison... et... tenez, mademoiselle... +entendez-vous?... oh! entendez-vous?... ils sont dans la rue... là... +ils me cherchent... ils vont entrer ici!... Oh! je suis perdu... +Par grâce, pour l'amour de votre mère, mademoiselle, cachez-moi... +défendez-moi... Ils viennent, ne les laissez point entrer... + +Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis à sa piste, +rôdaient autour de la demeure d'Angèle, en poussant des vociférations et +d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis +le pied dans l'allée qui précédait la chambre de la jeune fille. + + + XVII + +Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant +vers Alphonse: + +--Essayez de vous traîner, dit-elle. + +Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de +sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre. + +--Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt, +retourna dans la pièce principale. + +On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout +habillée sur son lit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de +pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque +l'audition du dialogue suivant l'engagea à rester muette. + +--Que faites-vous là, vous autres? + +--Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté. + +--Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, décampez! +D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai. + +--Dick prétend qu'il s'est introduit dans cette allée. + +--Oui, _by God_, j'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes +humides sur le plancher. + +--Bast! c'est un soulier de femme! + +--Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche! + +Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son +des pas s'éteignirent peu à peu dans le lointain, et l'on n'entendit +plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait +sur un sol fangeux. + + + XVIII + +Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine +d'Angèle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de +reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de +son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner +la clef dans la serrure, Angèle s'arrêta. Sa timidité, bannie par +l'imminence d'un péril renaissait escortée de craintes sans objet, de +palpitations, d'irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers +avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était +assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de +notre héroïne. + +--Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d'un air +presque embarrassé. + +--Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter +envers vous, mademoiselle! + +Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l'évadé reprit: + +--Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi! + +En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce; +mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il +trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre. + +--Vous êtes trop faible pour marcher.--insinua-t-elle, avec cette +douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles +désirent une chose.--Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et +demain matin... + +Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son +propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et +prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de +l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant: + +--Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. +Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de +frapper. + +Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable +bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa +gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement +à ses lèvres: + +--Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain +mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, +mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que +ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier +soupir. + +--Angèle, répondit la jeune fille. + +--Angèle! Dieu inspira votre marraine. +.................................................................... + +Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle +était en proie à une fiévreuse insomnie. + + + XIX + +Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? +Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment +qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent +inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le +principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des +sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther; +l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le +psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions! +Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! +Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe +cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous +ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, +vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène +indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les +plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes +les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent +de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le +vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est +juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de +nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle +d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par +et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa +faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à +la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants +plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain, +de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux, +flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule +et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et +Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent +dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette +servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même +devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission, +et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction +faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il +aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en +eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.--L'amour égalise +les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement +la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a +déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle +de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois +un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son +contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, +quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre +résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous +débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du +récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent +à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois +elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement +et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est +resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment +et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les +déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le +nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété +que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un +penseur a dit ou écrit avant nous--que la possession de l'objet aimé +est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons--à l'instar de maints +confrères--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité +pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, +ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien +d'inutile ici-bas; Amen! + + + XX + +L'aurore se montra souriante, radieuse; bientôt un rayon de soleil, aux +teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de +la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa +chambre. + +La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement, +mais sans recevoir de réponse. Après avoir attendu une minute ou deux, +Angèle se détermina à entrer. + +Alphonse était couché; son corps frissonnait, ses dents +s'entre-choquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses grands +yeux ouverts, immobiles, annonçaient l'égarement. + +Angèle s'approcha et lui prit le bras: + +--Êtes-vous plus malade? + +Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et +bruyante. + +--Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon +Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler +un médecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, près de moi? On +s'apercevra de sa présence! Et les soins qui lui manqueront... mon Dieu! +mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?... Mais... oh! oui, c'est ça! +oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. +Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti. + +En achevant ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses +épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit +précipitamment à la rue des Voltigeurs. + + + XXI + +Il était cinq heures à peine. + +Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis +que sa mère préparait le café. + +--Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais +quoi, si matinale! viens-tu déjeuner avec nous? + +--J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix. + +--A me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles. + +--Pas ici... On pourrait nous entendre. + +--Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là faite! Seigneur Dieu! +est-ce que tu serais malade? + +--Non, non. Entrons dans la salle. + +--Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le +revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira! +fillette. Mais puisque te v'là, tu prendras bien une tasse de café avec +nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit coeur. + +--Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très-pressé. Il n'y a pas un +moment à perdre. + +--Pour lors, j'écoute. + +Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce +qui lui était arrivé depuis son retour chez elle. On s'imagine aisément +la surprise du brave Pierre en entendant un pareil récit. Il poussait +des exclamations, lançait force «Bateau!», «Tonnerre!» et épuisait +toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif. + +--Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser! + +--Diable! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le +front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié. + +--Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de +police. + +--Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non! +rendre un Canadien à ces brigands d'_policemen_! j'aimerais mieux être +pendu en haut du clocher de l'_English Church_. + +--Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément +les hommes de police; mais cela... + +--Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot à la mère, puis +atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce +qu'il prétend être, nous le garderons caché ici... où il ne manquera de +rien. + +--Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan +de reconnaissance qui prouvait que son coeur... + +(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une médisance, peut-être +bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement, +nous nous sommes aperçu qu'il était temps de finir ce chapitre). + + + XXII + +Et Pierre courut à l'écurie, atteler ses meilleurs chevaux--les rejetons +de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais, +hélas! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années--à sa +calèche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait à à +Angèle: + +[Note 3: Les canadiens appellent _calèche_ une voiture à un seul +cheval, montée sur des roues fort élevées.] + +--Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jésus Seigneur! comme tu +sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrière itou, +d'pis qu'test-entrée? + +La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu. + +--C'pauvre cher garçon, s'écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement +blessé? + +--J'espère que ce ne sera rien; quelques jours de repos... + +--Crés-tu? + +--Dame! + +--Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'paraît-t-y ben comme y faut? +C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-là. +Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant? tout d'même que l'monde +d'aujourd'hui est un drôle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car +enfin! c'est ben curieux que c't'histoère-là? Comment qu'tu l'appelles? + +--J'ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon +d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante +attention à la loquacité de la bonne vieille. + + + XXIII + +En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant +familièrement: + +--Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie! + +C'était Jacques, le «cavalier» qui, la veille, avait reconduit Angèle à +sa demeure. + +Celle-ci frémit involontairement. + +--Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la +jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté +de voir que notre veillée n'a pas flétri les roses de votre teint. + +Maître Jacques débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses +inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l'occasion +de produire ses connaissances. Un coup d'oeil à notre héroïne et une +seconde de réflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme +de sa formule complimenteuse. + +--Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant +dans le fond de son coeur l'arrivée de l'intrus. + +--L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence. + +--Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune +fille, en ébauchant un sourire contraint. + +--Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme ça, mon gars! intervint madame +Morlaix, pour couper court à ce dialogue. + +--A la Pointe-aux-Trembles. + +--Pourquoè faire? + +--Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas +besoin de me fouler la rate. + +--C'est vrai, ça; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens! + +--Eh! eh! oui, tout de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans +sa cravate. Celle qui voudra «me marier» sera joliment heureuse, hein, +ma'ame Morlaix? + +--Pour le sûr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y +du butin cheux vous! + +--Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angèle voudra... + +--Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernière en se dirigeant vers +la porte. + +--Est-ce que ma proposition?... + +--Je vais à mon magasin. + +--A votre magasin! déjà! mais il n'est pas même six heures! + +--Oh! j'ai de l'ouvrage très-pressé. + +--Permettez-moi de vous accompagner. + +--Non, non, merci de votre obligeance, au revoir! + +Et la jeune fille sortit aussitôt, laissant son amoureux tout stupéfait +de cette brusque retraite. + + + XXIV + +Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu, +imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un +blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris +terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges, +les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait +l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la +carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à +des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg +n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète! +jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être +extérieur. L'_ange_ qui est en nous ne saurait vivre derrière cette +forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être +employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides +intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité, +doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences +spirituelles.» + +Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la +secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des +signes non équivoques d'égoïsme. + +Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et +spiritualiste ne se seraient pas trompés. + +Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les +imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une +pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par +l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles +sentiments. + +Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques +années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa +fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs +pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise +et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et +écrire. + +Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en +demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement +satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en +Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme +une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il +fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit +chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement. + +Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents +louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une +plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode +de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût +de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui +l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays +ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et, +à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui, +c'est bien beau, quand on sait l'italien.» + +Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé +dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre +jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à +marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le +cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et, +un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit +de sa ville natale. + +C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez +vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, +revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée +au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le +quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient +propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se +débattit vigoureusement en appelant au secours. + +Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur, +en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le +résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita +et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En +la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques +visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement, +qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie. + +La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais +les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût +pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, +comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait +des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un +ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée. +Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la +retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs +d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il +promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion +n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un +instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être +payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour +arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait +guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les +périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, +plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec +lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût +observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à +un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces +bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de +l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui +paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait. + +Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, +suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le +théâtre de l'action. + + + XXV + +--Mademoiselle Angèle est bien pressée, ce matin, dit Jacques, tandis +que la mère Morlaix achevait de _parer_ le déjeuner sur la table. + +--Dame, mon garçon, quand on a de l'ouvrage! Angèle n'a pas l'loésir de +faire la paresseuse, c't'e chère p'tit'fille du bon Dieu! + +--Il ne tiendrait qu'à elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune +homme. + +--Ah! ben oui; crés-tu? + +--Tiens, voilà bien Pierre qui s'en va aussi! s'écria Jacques, en +distinguant par la fenêtre le charretier qui passait avec sa calèche. + +--Oui, on l'a engagé hier soir, à la place Jacques Cartier. + +--A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrière. + +--P't'êt'ben son bourgeois l'aura envoyé de ce côté, répondit la vieille +un peu déconcertée. + +--Sa voiture est vide! + +--Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquiètes, mon +garçon? + +--Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait +me conduire à la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'étais venu. + +--Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journée. + +--Ça me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais être +obligé de faire la route à pied. + +Et il sortit aussitôt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il +tourna à gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait +Angèle. + +Une voiture stationnait devant l'allée. Bourgeot reconnut le cheval de +Pierre Morlaix. Cette découverte si naturelle en apparence, fit jaillir +un soupçon dans son coeur. Se postant derrière une pile de bois de +construction, de façon à voir sans être vu, l'amant d'Angèle se mit à +observer. + +Il n'attendit pas longtemps. + +Pierre déboucha de l'allée portant sur ses épaules un paquet enveloppé +dans une couverture. Angèle le suivait par-derrière. Elle monta dans +la calèche, aida le charretier à déposer le fardeau sur les coussins; +ensuite, Pierre s'élança sur son siège et l'équipage partit au grand +trot. + +Les soupçons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut à la poursuite +de la calèche, et la rejoignit à l'instant ou elle disparaissait sous un +hangar attenant à la demeure de Pierre Morlaix. + +--Que signifie cela? pensa l'amant d'Angèle. Se moquerait-on de moi? Ah! +bien, je saurai dévoiler ce mystère! + + + + + TROISIÈME PARTIE + + + ANGÈLE ET ALPHONSE + + + I + +Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans. +De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et +une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le +connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand +il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de +banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé +sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter +personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu +le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un +des principaux, notaires de la ville. + +--Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. +Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le +dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu +l'obtiendras. + +--Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne +mérite rien. + +Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence +précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur +ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui +promettant de s'occuper de son sort. + + + II + +M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses +semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse +jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et +l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait +fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année +il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des +écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne +se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à +l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination +ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un +compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un +élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il +fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils +excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère. + +Grâce à ses dispositions naturelles, Alphonse s'était donc concilié +l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint à décéder. + +A cette époque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait à se +faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait poussé dans +la carrière de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui +arrachait un guide sûr et un ami éclairé; cependant, quoique sans +ressources pécuniaires, il poursuivit vaillamment ses études. Afin de +subvenir à ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia +des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leçons de français et +d'anglais, car il possédait également ces deux langues. Mais un nouveau +malheur ne tarda pas à l'assaillir. Son père, charpentier de profession, +se tua en tombant d'un échafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une +vieille mère infirme et plusieurs frères et soeurs en bas âge. + + + III + +Aussitôt, la vocation du digne jeune homme fut changée. Il fallait du +pain à sa famille: il résolut de lui en donner, dût cette détermination +briser à jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de +prétendre ses talents et ses brillantes qualités. Dans son enfance, aux +heures de récréation, il avait appris en jouant, à manier la cognée +et la bésaiguë; il n'hésita point à se consacrer à un métier qui +procurerait la subsistance à sa pauvre mère. Un ancien ami de M. Maigret +lui enseigna le _tour du métier_, et, au bout d'un mois d'apprentissage, +Alphonse, employé, sur le port de Québec, à la construction des navires, +gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier à l'ouvrage, +notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps +d'approfondir Ferrière, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier à l'art de +la mécanique. + + + IV + +Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des +classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère +s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une +indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité +dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne +pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La +politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui +parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son +influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit +naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre +eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et +se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les +réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques +aphorismes: + +La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent +avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage +exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc, +enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie[4]. + +[Note 4: Le système féodal n'a été aboli au Canada qu'en 1855.] + +Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux +devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il +peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs, +donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée. + +Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à +équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité; +donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des +conditions, au nivellement des castes. + +Pour instrument de ce travail, nous avons le _progrès_. + +Le progrès, c'est la manne donnée aux peuples. + +Le désir du progrès révèle un esprit magnanime, car le progrès est le +fils aîné de la vertu. + +Le progrès, c'est l'acheminement vers la perfection. + +La perfection, c'est Dieu. + +Le progrès, c'est la réflection de la lumière spirituelle sur tous les +actes physiques ou moraux. + +Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du mot ÉGOÏSME, puisque +c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de l'intelligence. + +Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI, +puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de la vie +matérielle. + +Le progrès, c'est l'égalité, la fraternité. + +C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus théologales. + +Point de progrès, si les masses ne prennent part à ce sacrement qu'on +nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, là-bas, dans +cette mansarde. + +Le progrès appartient à tout le monde, c'est un lot commun, chacun a +donc le droit de venir s'asseoir à sa sainte table. + +A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a +des frères commensaux. + +Le progrès compose l'air hygiénique que nous respirons; il nous pénètre +par tous les pores, dans une atmosphère vraiment démocratique. + +Le simoun de l'absolutisme dessèche son fluide prophylactique et +vivificateur. + +Le progrès fleurit au sein de la démocratie, il s'étiole et s'alanguit +sous le souffle pestilentiel de la tyrannie. + +L'homme doit sans cesse aspirer à la liberté complète, ou au pouvoir +d'exercer à son gré toutes ses facultés avec les droits d'autrui pour +bornes et sa conscience pour règle. + +La LIBERTÉ COMPLÈTE c'est: + + La liberté religieuse; + La liberté d'enseignement + La liberté de conscience; + La liberté de la parole; + La liberté de la presse; + La liberté d'industrie; + La liberté individuelle. + +Il viendra un temps où l'homme ne relèvera que de l'opinion de ses +semblables. + +Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives. + +C'est ainsi que j'interprète la parole de Jésus: + +«Mon royaume n'est pas de ce monde.» + + + V + +Ses idées philosophiques étaient au niveau de ses théories politiques. +Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en +parlant des destinées de l'humanité: + +«L'homme est né pour être libre, intelligent et bon. + +»Par son intelligence, l'homme marche à la vérité. + +»Par sa liberté, l'homme aspire au bonheur. + +»Par sa bonté, l'homme veut la justice. + +»Vérité, bonheur, justice, voilà les éléments de la destinée humaine. + +»La vérité et la justice sont la route; le bonheur est le but. + +»Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le +monde, si l'homme veut la vérité, la justice, le bonheur? + +»C'est que primitivement l'ignorance était la condition de l'homme et de +la société, et c'est de cette ignorance que sont sortis les fléaux qui +nous accablent: + +»L'égoïsme, + +»La misère, + +»Les fausses doctrines, + +»Les lois injustes, etc., etc. + +»Et ce sont ces fléaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamné à +d'horribles souffrances!... + +»Mais une espérance immortelle le soutient!... La souffrance même force +l'humanité à développer les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon +de la nécessité, le travail féconde la terre, crée l'industrie et les +richesses; l'étude mûrit la raison de l'homme, anéantit successivement +toute superstition, tout préjugé, toute erreur. Sur les ruines des +sociétés subversives s'élèvent des sociétés moins injustes. L'humanité +prend possession de sa puissance et déchire le voile qui lui cachait sa +véritable destinée.» + + + VI + +Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dépasser les +bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames? Oh! les +feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien +que les publicistes, il faudrait les accrocher à la lanterne! mais, +que voulez-vous? chacun a ses petits défauts, nous comme vous chères +lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces défauts sont grossiers chez le +nôtre! Qui est coupable? pas vous assurément; imaginez-vous que nous +le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le +cherchions, ce méchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite +nos nerfs, aigrit notre voix, exaspère nos doigts, met du feu sous nos +pieds, de la lave dans notre corps, des épingles sur le coussin de notre +fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah! oui, si nous le +cherchions! Voyons:--où est-il? qu'on nous le montre? où se cache-t-il! +qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste, +ce déchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce...--Mesdames, +placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter. +Messieurs, tâtez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations! il +est dans notre sang, il est dans notre économie, il s'appelle la nature +organisée. + +A moi, cette découverte prouve que nul ne peut échapper à son caractère; +à vous, elle ne prouve rien sinon, peut-être que je vous ennuie, mais +elle prouve, en même temps, qu'Alphonse Maigret étant libéral, je suis +bien obligé de le peindre avec ses qualités et ses imperfections. + + + VII + +Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien +avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'épurer au creuset +de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens +actifs et intelligents; il se plut à leur inculquer une partie des +connaissances qu'il avait acquises. Sa charité, son aménité lui firent +de nombreux amis. Et ce qui est rare ses égaux, tout en le chérissant, +gardèrent toujours vis-à-vis de lui une déférence entière. Il ne +tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver +mauvais qu'il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les +chantiers. Un trait de courage, accompli on présence de tous ses +camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord, +l'avaient traité de «demoiselle.» + +Certaine après-midi, qu'Alphonse était occupé à radouber un brick à la +Pointe Lévi, une tempête effroyable éclata tout à coup. + +Le Saint-Laurent grossit avec une rapidité prodigieuse, ses grandes +lames se déferlèrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires +mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entre-choquèrent +tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une +barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour +atteindre le rivage; mais, quoique montée par trois hommes robustes, +elle ne pouvait aborder et menaçait à chaque instant de chavirer. Les +charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient par leurs clameurs à +encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'égaraient au milieu +des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne +la voyant pas venir, l'homme assis à la barre tourne le cap vers +elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frêle +embarcation. + +Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que +les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se +lamente dans les agrès des paquebots. + +--Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse. + +On lui obéit. + +Le jeune homme est dans le fleuve. Tantôt il nage, tantôt il plonge, et +toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé. + +Après dix minutes d'efforts inouïs; et après être resté longtemps sous +les eaux, il reparaît tout à coup, tenant un homme par le bras. + +Au moyen de sa corde, on l'aide à regagner la rive. Il dépose son +fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants, qui +l'engagent à se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt +une seconde victime. Mais alors ses facultés physiques épuisées ne lui +permirent pas une troisième tentative, et le Saint-Laurent conserva sa +dernière proie. + +Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à +jamais, les égards de quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient +disposés à le dénigrer. + + + VIII + +Devenu promptement un habile charpentier et un mécanicien distingué, +Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnête aisance +à sa famille. Il aurait pu vivre heureux et même monter les degrés de +la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques à ses intérêts +personnels. Mais il était doué d'une âme trop noble, trop enthousiaste +pour ne pas viser à la réalisation de pareilles doctrines. Non content +de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il +se mêlait à toutes les agitations, soulevées à cette époque, dans la +population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la +Grande-Bretagne prodiguaient à ses compatriotes. Ayant appris qu'un +mouvement populaire se préparait à Montréal, il y courut aussitôt. Mais +l'insurrection fut étouffée à son éclosion, et notre démocrate, saisi +avec plusieurs des conjurés, fut plongé dans un cachot. + +Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael,--plus +généralement connu sous celui de Mike, détenu pour délit criminel. + +Mike était un homme résolu et entreprenant, Alphonse ne l'était pas +moins. Les deux prisonniers conçurent un projet d'évasion. On sait +comment ils l'exécutèrent: l'un fut repris, l'autre s'échappa, vint +tomber chez mademoiselle Angèle, qui le fit transporter à la maison +de Pierre Morlaix, où nous allons le retrouver en tête-à-tête avec la +gracieuse enfant. + + + IX + +Il était minuit. + +Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux +blancs, bien propres, un jeune homme dormait. + +Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille +reposait aussi. + +Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon; +sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis +doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller +voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses +droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur +digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes +parfumées. + +A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène +comme les aime un poëte. + +Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la +veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait +comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les +angles, se noyaient harmonieusement. + +Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces +deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu +d'un crépuscule, vaporeux. + +Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les +teintes--c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce +moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes. + +Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur, +avaient nom Angèle et Alphonse. + + + X + +Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une +phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit. + +A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration +régulière des deux dormeurs. + +Bruits argentins comme une symphonie lointaine. + +Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.--La jeune fille ne bougea +point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations +alternatives. + +Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite, +il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant +supporter le faible éclat de la lumière. + +Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les +paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau. +Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale;--sa pauvre vieille +mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle +de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les +diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après +avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré +dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti +son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa +protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont +il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes. + +Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné +vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves +d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune +fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme. + +Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase, +oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule +oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant +son haleine, de peur de l'éveiller. + +Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille, +lui tenait lieu de coussin. + +Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup +des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées? + +Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles +comme le bouton de la rose de mai. + +Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son +enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues. + +Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que +la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât +la mort pour les emporter avec soi dans la tombe. + +Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes. + +Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son +cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à +l'infini. + + + XI + +Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue à la muraille, fit +entendre ce _ron-ron_ enrhumé qui précède le choc du marteau sur le +timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut. + +Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier toute la +délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir. + +Trompée par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le +désordre de sa toilette, se dégagea du collier que le bras du malade +formait autour de son cou, et ayant jeté sur le pâle visage de notre +héros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut à un petit miroir, +devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage. + +Le charpentier l'épiait entre les cils de ses yeux entr'ouverts. + +Quand elle eut fini, Angèle revint, d'un pas léger, près de la +couchette, borda les couvertures qui s'étaient dérangées, renouvela la +veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quittée pour +savourer les pavots de Morphée. Dieu qu'elle était ravissante ainsi, +notre Angèle! + +Comme la robe de barége noir qu'elle portait, sur une jupe de piqué +blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si +mignonne à sa naissance, qu'on l'aurait emprisonnée entre deux empans, +si développée à la hauteur des épaules, qu'on craignait de la voir +fléchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige! + +Comme cette même robe tranchait vivement avec la carnation veloutée +de la jeune fille, carnation qui avait emprunté ses nuances à la pulpe +d'une pêche? + +Comme, enfin, on aurait aimé à baiser ses petits doigts blancs, effilés, +aux ongles transparents et rosés comme l'opale, qui s'échappaient des +manches longues, agrafées au poignet de cette robe de barége noir! + +Les phalanges de ces doigts, ornées de fossettes, nuancées de filets +d'azur, eussent défié le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angèle eût +fait pâlir la madone de Sanzio. + +Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume +incolore, des mots inanimés! + +Si Pygmalion voulait le feu sacré de la vie pour Galatée, si son +chef-d'oeuvre lui semblait frappé de mort, que dirons-nous, nous qui +ne possédons pour mouler la beauté d'Angèle, pour vivifier ses grâces +inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni! + +Quoi donc, la langue française offrirait des expressions correspondantes +à ce modèle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte était un +cartel lancé à l'art! + +Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de +cette chevelure blonde, aux reflets dorés, qui, se partageant au-dessus +du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente +torsade derrière une tête, dont le galbe surpassait celui de la _Vénus +de Milo_! + +Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une pureté angélique! +indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbés en demi-cercle! +éclairer ce grand oeil brillant où roulait une prunelle noire, comme le +jais, dans un médaillon d'émail, frangé d'une fibrille rose tendre! + +Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taillé sur +des méplats arrondis, et précédant une bouche plus fraîche que le +calice d'une fleur, et dans laquelle étincelaient les trente-deux perles +classiques, chantées par tous les poètes du XVIIIe siècle! + +Quoi donc, notre main inhabile pourrait dévoiler ces trésors +enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle +Angèle _la jolie fille du faubourg Québec_. + +Avouons-le, en toute humilité, nous ne la croyons pas! + +Aussi, pour ne point tenter une tâche impossible, nous vous dirons, +lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que +pouvait être celle que la foule envieuse et toujours plus prête à médire +qu'à louanger, avait unanimement baptisée _la jolie fille, du faubourg +Québec_. + + + XII + +Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L'on n'entendait +que le frôlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des +moustiques et le frémissement de la phalène qui achevait de brûler ses +ailes à la flamme de la lampe. + +Alphonse n'avait pas changé de position: ébloui par le soleil même de +son admiration, il rêvait dans la réalité qu'il avait sous les sens. + +Probablement, cet état aurait duré plusieurs heures encore, sans qu'il +lui vînt à l'idée d'en sortir. Mais sa poitrine oppressée, livra cours +à une petite toux sèche qui, tout de suite, éveilla l'attention de son +infirmière. + +Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide. + +A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de +reconnaissance, Angèle poussa un cri de joie. + +Alphonse prit sa main, qu'elle lui abandonna sans résistance. + +--J'ai été bien malade, n'est-ce pas? murmura-t-il, d'une voix +plaintive. + +--Oh! + +Puis ce fut tout... ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur +innocence, confondirent leurs âmes dans un regard passionné. + +La main d'Angèle tremblait dans celle d'Alphonse, celle d'Alphonse +frémissait dans celle d'Angèle. + +Ils s'aimaient: avaient-ils besoin de se le dire? + + + XIII + +La première, Angèle s'arracha aux fascinations de ce magnétisme +dominateur. + +--Avez-vous soif? demanda-t-elle d'un ton troublé. Le charpentier ne +répondit pas. Il errait toujours dans les plaines d'un monde éthéré. La +jeune fille réitéra sa question en lui préparant une potion. + +--J'étais si bien! balbutia Alphonse; pourquoi m'avez-vous quitté, ma +soeur? + +--Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angèle, +revenant vers lui, les yeux baissés. + +Il prit la tasse, la porta à ses lèvres, et puis l'en détourna. + +--Vous ne voulez pas boire? + +--Je n'ai pas soif. + +--N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire. + +--Mon Dieu! vous savez mon nom! qui vous l'a appris? comment se peut-il? + +--Eh! eh! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville? +répliqua-t-elle en souriant. Voilà huit jours passés depuis votre +évasion monsieur! + +--Huit jours! + +--Oui, huit; nous entrons dans le neuvième. + +--Mais... + +--Buvez d'abord; après je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous +êtes en sûreté, chez de braves gens, qui se feraient plutôt hacher que +de vous livrer à vos bourreaux. + +--Oh! commença le charpentier. + +--Buvez... je vous en prie... pour l'amour de... + +--Pour l'amour de vous! s'écria Alphonse, en avalant d'un trait le +contenu de la tasse. + +--Merci, dit-elle en rougissant. + +--Merci! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi?... + +--Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le médecin l'a +défendu. Pour vous tranquilliser je vous apprendrai que vous êtes chez +un ami, qui partage toutes vos idées politiques. Je vous y ai fait +transporter le jour... vous vous souvenez? + +Le jeune homme hocha affirmativement la tête et la jolie fille continua: + +--Par malheur, votre blessure s'était envenimée, pendant la nuit. Le +délire vous possédait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici, +vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptômes +d'une fièvre violente se déclaraient... Nous n'avions pas prévu ce cas. + +--J'ai dû vous causer bien du tourment! + +--Entêté, dit presque gaiement Angèle, ne vous ai-je pas interdit la +parole? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur! + +Sa voix avait adopté cette inflexion enfantine et impérative dont les +femmes usent assez volontiers avec ceux qu'elles affectionnent. + +--Je vous jure, commença Alphonse... + +--Bon! dit-elle, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue, +effilée comme celle d'une duchesse; est-ce ainsi que vous tenez compte +de mes ordres? Méchant, va! il ne veut pas guérir! Voyons, buvez +maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses à +prendre. + +Lorsqu'il eut bu, sa gentille compagne reprit: + +--Je disais donc que vous étiez bien malade et que nous... Enfin Pierre +songea au docteur Dubois, un honnête médecin, un digne Canadien. Il lui +confia notre secret, et c'est lui qui vous a soigné. + + + XIV + +La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mère Morlaix s'avançait +à pas de loups. + +--Quiens! quiens! vous jasez, enfants, marmotta-t-elle en approchant du +lit; eh ben! comment qu'y va c'te cher amour du bon Dieu? + +D'un regard, Alphonse avait interrogé sa bienfaitrice. + +--Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mère. + +--Oui, sa mère... sa mère d'adoption, dit la bonne vieille avec un +mélange d'orgueil et de plaisir, car c'est moi qui l'a nourrie, élevée, +induquée not'e Angèle. Mais v'là que je bavasse comme une pie..... + +--Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse. + +--Quoè, quoè! me baiser la main, seigneur, Jésus! y pensez-vous, mon +fils? est-ce qu'on est une jeunesse, nous aut'es? embrassez-moi, ça +vaudra mieux! là, sur les deux joues, Pardi! j'savons qui vous êtes: un +brave et digne garçon, fièrement savant, mais pas vaniteux en toute! +Ah! vot'mère doit êt'joliment contente d'avoir un enfant comme ç'tui-là! +Dame! vous êtes ahuri! c'est qu'j'avons été aux informations sur +vot'compte, et qu'on nous a conté tous les beaux sacrifices que vous +avez faits pour vot'chère famille! C'est ben, ça, mon gars! l'bon Dieu, +qu'est là-haut, vous bénira! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben, +cheux vous! j'avons reçu d'leux nouvelles, pas plus tard qu'hier et +y savons itou ous qu'vous êtes! Mais, motus! V'là c'te pauvre Angèle +qu'est fatiguée, j'viens la r'lever! Allons p'tite, il est temps d'aller +t'coucher. + +A ce moment, un cri perçant retentit dans la rue des Voltigeurs. + +--Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se précipitant vers la +fenêtre. + + + + + QUATRIÈME PARTIE + + + LA SORCIÈRE + + + I + +Le lecteur n'a point oublié l'espionnage auquel s'était +consciencieusement livré Jacques Bourgeot, ni les paroles menaçantes +qu'il avait prononcées, en remarquant que les inquiétudes de sa jalousie +prenaient de la consistance. + +Un instant, il se demanda s'il ne rentrerait point chez Pierre Morlaix, +afin de tâcher d'y saisir le fil de l'intrigue qu'il pressentait; mais, +réflexion faite, il se résolut à user de ruse; et, après avoir attendu +près d'une heure pour voir si Angèle et le charretier ressortiraient, il +se dirigea vers la rue Notre-Dame. + +Comme il arrivait sur la place Jacques Cartier, un jeune homme, à la +mine astucieuse et repoussante, l'aborda. + +--Bonjour, Jacques. + +--Bonjour. + +--Comment ça va-t-il, aujourd'hui? + +--Bien, répondit, d'un ton bourru, le fils du commerçant retiré. + +--Tu parais diantrement maussade. Est-ce qu'on t'aurait marche sur le +pied? + +--Marché sur le...! qu'est-ce que tu veux dire? + +--Pardi! je te demande si, par hasard, tu aurais eu dispute avec +quelqu'un... tu as la figure aussi nébuleuse qu'une soirée de novembre. +Mais viens-tu prendre une _gobe_? ça chassera les brumes du matin. + +--Je refuse pas, quoique tu parles toujours en _tarmes_, toi! + +--Sapristi! c'est mon devoir, mon coq[5]; on n'est pas journaliste pour +rien. Où entrons-nous? + +[Note 5: Locution canadienne, comme _gobe_, etc.] + +--Crédié, il y a de fameux brandy chez la mère Halley, si on y allait? + + + II + +La mère Halley demeurait au commencement de la grande rue Saint-Jacques. + +Les deux jeunes gens furent bientôt rendus. + +--Eh bien, quoi de neuf? fit le journaliste à son compagnon, tout en +dégustant un verre d'eau-de-vie. + +--Quatre et cinq font neuf, répliqua Jacques avec le rire de la +niaiserie satisfaite. + +--Pas fort, mon coq, pas fort, ajouta aussitôt l'autre. Avec des jeux de +mots de ce calibre-là, tu ne feras pas fortune. + +--On ne fait pas ce qui est fait, riposta Jacques d'un air suffisant. + +--Peste! + +--Je n'ai pas besoin de travailler pour vivre, moi! + +--Heureusement que monsieur ton beau-père s'est amusé à te précéder en +ce bas monde! tu dois une fière chandelle à la Providence, mon gros. + +--Dame! ça se peut bien! répondit Bourgeot, ne comprenant pas l'allusion +cachée sous cette phrase banale. Mais quelles nouvelles? tu en sais des +nouvelles, toi qui écris dans la gazette? + +--On dit que madame B*** est accouchée d'un enfant à deux têtes. + +--Un enfant à deux têtes! + +--Oui, un monstre. + +--Et il est vivant? + +--Non; mort-né. + +--On ne l'enterrera pas au cimetière, je pense. + +--Pourquoi non? + +--Un enfant à deux têtes! seigneur! mais c'est une conception du diable! +L'as-tu vu? + +--Comme je te vois. + +Jacques recula épouvanté, en faisant un signe de croix. + +--Tu ne l'as pas touché, au moins? balbutia-t-il. + +--Au contraire; je l'ai palpé et puis t'assurer qu'il était parfaitement +conformé; tu n'aurais donc pas osé... + +--Moi! s'écria Bourgeot, essayant de vaincre la peur que lui causait +cette révélation, moi! Ah! j'aurais fait comme les autres... Un enfant à +deux têtes! + +--On dit que des voleurs se sont introduits dans un magasin de +joaillerie et ont enlevé des bijoux pour une somme considérable, reprit +le journaliste, en riant sous cape de la pusillanimité de son crédule +auditeur. On dit que monsieur G*** se sépare d'avec sa femme qu'il +aurait surprise en tête-à-tête avec un trop aimable cousin; mais la +grandissime nouvelle... + +--Cette nouvelle? + +--La nouvelle par excellence... + +--C'est? + +--La nouvelle qui a mis toute la ville en émoi..... + +--Débonderas-tu? + +--C'est la nouvelle de l'évasion d'Alphonse Maigret. + +--Alphonse Maigret! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ce +nom-là. + +--Tu m'étonnes. + +--Ah ben, crois-tu que j'aie des relations avec les escrocs, moi, +Jacques Bourgeot, qui aura, un jour, plus d'un millier de louis de +revenus. + +--Alphonse Maigret est pire qu'un voleur, c'est un brigand de rebelle. +Il était le chef de l'insurrection qui faillit éclater à Montréal, lors +des dernières élections, tu te rappelles? + +--Ah! c'est un annexionniste. + +--Oui, un américanisateur. Il avait été arrêté et jeté en prison, grâce +à la bravoure de notre police anglaise... + +--Et il s'est échappé, le gredin? + +--Il s'est échappé la nuit dernière. On lui avait donné pour camarade de +chambre un vaurien, accusé, il me semble, d'avoir _forgé_ un _bill_. Ils +ont limé les barreaux de leur cachot... + +--Et se sont sauvés? + +--Pas tous deux; car le coquin à été, dit-on, repincé immédiatement et +le scélérat... + +--Le Maigret? + +--Lui-même. Il a déjoué les recherches de la police. + +--On ne l'a donc pas aperçu.... + +--Que si. Les soldats lancés à sa piste l'ont suivi pas à pas jusque +dans Wolfe street, et là ils ont perdu sa trace. + +--Ils auraient dû tirer dessus, comme sur un chien enragé. + +--Impossible, il pleuvait à verse, et c'est à peine si les fantassins +pouvaient entrevoir son ombre à travers les ténèbres. + +--Les damnés Bostonnais[6] vont être joliment contents. + +[Note 6: Au Canada, les gens qui cherchent à annexer la colonie aux +États-Unis sont ainsi nommés.] + +--Oh! qu'ils ne se réjouissent pas à l'avance! Alphonse n'est pas loin, +c'est sûr, il a reçu une blessure; on a distingué des taches de sang au +bas du mur de la prison. Évidemment, il est caché en quelque place du +faubourg Québec. Nos policemen ont le nez fin, je parierais bien que la +journée ne s'écoulera pas sans qu'ils aient flairé leur homme. + +--Ne disais-tu pas que c'est dans la rue du Loup qu'il a disparu? + +--Oui, mon gros, dans Wolfe street. Buvons-nous un autre coup? + +--Comme tu voudras. + +--Bon! voilà que tu rajustes ta physionomie d'âme en peine. + +--C'est bien dans la rue du Loup? reprit Jacques, en fourrant le pouce +dans son nez, geste qui annonçait chez lui une vive contention d'esprit. + +--Es-tu sourd? je te l'ai déjà répété deux fois. + +--Ah! c'est dans la rue du Loup! + +--Encore! Faudra-t-il te le rabâcher jusqu'à demain! c'est dans Wolfe +street, autrement la rue du Loup, ou du général Wolfe! Est-ce que cela +ne te suffit pas? Mais j'y songe, elle doit t'être familière cette +rue-là. L'idole de tes amours, la jolie fille du faubourg Québec, ne +niche-t-elle pas dans ces parages? + +--Que t'importe! répondit Jacques d'une voix brève. + +--Oh! oh! mon coq, est-ce que nous nous fâcherions? Sois sans crainte, +je ne m'aviserai pas de courir sur tes brisées, bien que la divine +Angèle... + +--Assez! + +--M'empêcheras-tu de faire l'éloge de ta maîtresse? + +--Elle se passera bien de tes sots compliments. + +--Merci, monsieur Jacques; votre incomparable franchise séduit mon coeur +à un point indicible. Trinquons ensemble, morbleu! Deux sots de notre +espèce auraient tort de se quitter sans fraterniser. + +--Je suis une bête, dit Bourgeot, qui voulait obtenir par une maladroite +concession quelques renseignements plus précis. + +--Tu ne me l'apprends pas. + +--Méchant critique. + +--Chacun son métier. + +--Tu ne sais plus rien sur le compte de l'évadé? + +--Non, ma foi. + +--On l'a sans doute interrogé? + +--Ça me paraît friser toutes les facettes de la probabilité, repartit +l'autre d'un accent superbe. + +--Et le nom du rebelle.... je ne m'en souviens plus? + +--Alphonse Maigret. Un charpentier de Québec; un tribun de carrefour; un +pilier de taverne; un ivrogne; la lie du peuple! + +--Il est blessé? + +--A preuve que, sans la pluie, il aurait laissé derrière lui un ruisseau +de sang. + +--Vraiment! + +--Mais quel intérêt!... + +--De l'intérêt à un pareil misérable, moi! tu badines, interrompit +Jacques avec une brusquerie qui aurait éveillé l'attention d'un +observateur plus clairvoyant que le jeune diplomate à qui il +s'adressait. + +--Huit heures! dit celui-ci, en tirant sa montre; diable! c'est +demain jour de publication; faut que j'aille à mon bureau, tu paies la +consommation! je n'ai pas de change[7]. + +[Note 7: Monnaie.] + +--Pas de change, ça lui arrive plus souvent qu'à son tour, marronna +Bourgeot, en soldant l'écot, tandis que le journaliste s'éclipsait +sournoisement. + + + III + +Jacques se promena pendant près d'une heure, après être sorti de la +_bar_[8] de la mère Halley. + +[Note 8: Buvette.] + +Mille pensées se heurtaient dans son cerveau. Malgré son peu de +perspicacité, il faisait entre l'évasion d'Alphonse et la scène dont il +avait été témoin, dans la matinée, des rapprochements qui pouvaient +être fatals à l'évadé, aussi bien qu'à ceux qui lui prêtaient si +charitablement aide et asile. Mais Pierre Morlaix était un citoyen +estimé de tout le monde; pour l'accuser, il fallait des preuves. +Bourgeot n'en avait aucune. D'ailleurs, son amour-propre, sa vanité +acceptaient avec répugnance la vraisemblance de la trahison d'Angèle. +Car nous sommes ainsi faits: quand nous désirons fortement qu'une chose +tourne à notre avantage, il nous en coûte tant de la voir se déclarer +notre ennemie, que nous combattons même l'évidence. Cet axiome est +surtout vrai en amour. Il n'est point d'amant, qui, sûr d'être trompé, +et ayant formé un plan de vengeance, ne sera heureux si sa maîtresse +parvient à se disculper. La recherche du bonheur nous préoccupe à +ce point, que nous préférons le bonheur imaginaire au malheur en +perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la réalité, +surtout quand elles sont favorables à la satisfaction de notre moi. + + + IV + +Jacques donc se détermina à garder, durant quelque temps, le silence, et +à épier ce qui se passerait dans la maison du charretier. + +Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il +approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture, +à sa station habituelle. + +--Ah! ah! vous v'là, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous +ne faites pas un tour? + +--On m'avait dit que tu étais engagé? + +--Moi! ah! oui, mais j'ai laissé mon bourgeois en haut du faubourg, et +maintenant je suis libre... à votre service, m'sieur Jacques. + +--Est-ce que tu pourrais me conduire à la Pointe-aux-Trembles. + +--Si ça vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite +heure nous serons arrivés. + +--Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calèche. + +Puis, se ravisant: + +--A propos, quelle heure est-il? + +Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent, +communément désignées sous le nom de bassinoires. + +--Neuf heures moins vingt-cinq, répondit-il, après avoir consulté le +cadran. + +--Neuf heures moins vingt-cinq? Alors je change d'avis, tu vas me +conduire à Lachine. + + + V + +Le temps était superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait doré de ses +rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait +réjoui les plaines célestes! + +Jacques Bourgeot n'était pas homme à se laisser impressionner par les +charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, dès que la +calèche eut dépassé le village des Tanneries, commença-t-il, avec son +conducteur, la conversation suivante: + +--Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville? + +--Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien +encore. + +--Tu n'as rien appris? + +--Rien en toute. L'particulier que j'ai charrié, ce matin, était muet +comme le travail de ma calèche. + +--Tu ne le connais pas? + +--Pas un brin, répondit Pierre, en excitant ses chevaux. + +--Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit... + +--Vous dites, m'sieur Jacques? + +--Il court un bruit, hum! Le chef de la rébellion s'est évadé. + +--Qui ça? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa +voix. + +--Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard. + +--Et il a déserté la prison? + +--Pendant la nuit dernière. + +--C'est y ben possible, m'sieur Jacques! + +--Comment, tu ignorais cela, toi? + +--Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la première nouvelle. Mais ousqu'y +s'est réfugié? + +--Tu le sais peut-être mieux que moi? dit l'amant d'Angèle en se +penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre +Morlaix. + +--Moi! répliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous +voulez rire m'sieur Jacques. + +--Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les +soupçons que sa question avait fait naître dans l'esprit du charretier, +si c'était, par hasard, ton voyageur de ce matin? + +--Hé? hé! hé! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin! +hé! ho! hé! + +--Qu'y aurait-il d'impossible? + +--Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de +Lachine, éparpillées au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient +dus bouquets d'arbres touffus. Où débarquez-vous? + +--Près de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais à Caughnawaga. Tu +attendras mon retour. + +Bientôt il sauta à terre, en murmurant: + +--Puissé-je trouver cette vieille sorcière d'Iroquoise! + + + VI + +A l'extrémité septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on +voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de +quinze. Elle était formée de pieux fichés en terre, revêtus d'un +bousillage de glaise, et surmontés d'une toiture d'écorce. De chaque +côté une porte, faite d'écorces suspendues, donnait accès dans cette +hutte, dont l'intérieur, éclairé par des trous pratiqués dans le mur, +était aussi misérable que l'extérieur. Au centre était le foyer, près +duquel une demi douzaine de chiens décharnés, le museau entre les +pattes, reposaient ordinairement leurs membres étiques. A des poutrelles +transversales, étaient accrochés des quartiers de venaison, des bottes +d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des +planches de _bois blanc_, disposées en rayon, à une verge du sol, +s'étendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers +ustensiles de ménage, comme poterie en terre cuite, écuelles et marmites +de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils +connussent la vaisselle de terre et de métal, faisaient rougir au feu, +puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les +aliments nécessaires à leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de +sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis-à-vis, une sorte de +grande châsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux +formes bizarres et monstrueuses. Ces figures représentaient les idoles +autrefois adorées par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos +étaient «tout-puissants et fiers»: + +C'était, d'abord, _Agreskoue_, le Souverain Être, et Dieu de la guerre; +_Atahensic_, qui commandait la foule des mauvais Génies; _Touskeka_, +chef des bons Esprits, _Malcomek_, etc. Chacune de ces divinités, peinte +avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs. +Enfin, au pied de la châsse, immédiatement sous une des ouvertures par +lesquelles le jour pénétrait dans la hutte, scintillait une couche de +poussière, dont les nuances vives, variées et chatoyantes éblouissaient +l'oeil. Cette poussière était le produit de petits coquillages, +soigneusement pilés et renfermés dans un cercle de frêne, ayant environ +deux pouces de hauteur. Du milieu, s'élançait une baguette garnie de +peaux de serpents enroulés et qui hérissaient de leurs têtes hideuses la +tige et le bout de ce nouveau caducée. + +Accroupie devant le cercle, une femme étudiait avec attention les traces +que deux lézards laissaient sur la poussière, en tournant autour de la +baguette, à laquelle ils étaient attachés par des fils venant rayonner à +la circonférence. + +Cette femme était riche de vieillesse et de laideur. + +Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune, +un _brayet_, des mitas et des mocassins ornés de verroteries et de +broderies bariolées. + +Son visage était tatoué, sillonné de rides profondes. A son nez et à +ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines +rouges, avec une tête de vipère, en guise de médaillon, descendait sur +sa poitrine sèche et terreuse. + +Cette femme était la Vipère-grise, la sorcière iroquoise. + +Elle se disait issue de la Chaudière-noire, ce fameux Sagamos qui, en +1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada[9], et +elle jouissait d'une haute considération parmi ses compatriotes. + +[Note 9: Voir les _Sagamos Illustres_, par M. Maximilien Bibaud, +chapitre XXVI.] + +Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonnée +au Sault St-Louis, fût déjà convertie au catholicisme, la Vipère-grise +exerçait une influence immédiate sur le conseil des chefs qui, en +maintes occasions, se prévalaient de ses jongleries pour faire adopter +des résolutions importantes. + + + VII + +Après avoir traversé le Saint-Laurent en canot, et abordé à Caughnawaga, +Jacques Bourgeot s'achemina vers l'habitation de la Vipère-grise. + +Le jeune homme était sombre et presque tremblant. + +Il hésita durant plusieurs minutes, avant de s'introduire dans l'antre +de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage à deux mains, +il entra. + +La Vipère-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait +d'un tronc d'arbre creux recouvert d'une peau d'élan, et sans changer de +position, sans tourner les yeux, frappa dessus en cadence avec un bâton +court. + +Jacques demeura debout contre la porte, n'osant ni parler ni avancer. + +Les chiens s'étaient dressés sur leurs pattes et grondaient sourdement. + +Tout à coup, la sorcière, s'animant au son de la musique, rejeta +sa couverture en arrière, se leva vivement, et chanta d'une voix +chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin: + + + VIII + +«Un jour, le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde +des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'était venu sur la terre +et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenues les créatures sorties de +ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait +fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes, +pour qu'ils fussent heureux; mais il se défiait de l'Esprit noir qui +n'aime que le mal. + +»Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au +bord d'un étang; il vit, dans les ondes transparentes, une carpe qui +se promenait sur le sable doré. Aussitôt, il se change en carpe et se +laisse glisser dans l'eau. + +»--Eh bien, ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très-heureuse +ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment +des vermisseaux pour vivre. + +»--Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être, +quand je vois sans cesse à ma poursuite le brochet prêt à me dévorer? + +»Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui +paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda. + +»--Mon ami, lui dit-il, tu dois être très-heureux, car tu habites une +savane où l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort +pour te défendre de tes ennemis. + +»--Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont +constamment tournés vers la forêt pour en voir sortir, avec fracas, le +mammouth géant, qui se précipite sur mes frères et les dévore? + +»Manitou soupira et entra dans la forêt où il rencontra un écureuil: il +se changea en écureuil et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait +établi son nid. + +»--Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont +tu te nourris, et ton agilité te sauve des bêtes féroces. + +»--Comment serais-je heureux, quand les arbres défeuillés sont couverts +de frimas et que la volverenne[10] ou le lynx viennent dévorer ma famille +jusque dans les arbres les plus élevés? + +[Note 10: _Volverenne_, espèce de loup-cervier.] + +»Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant +l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras. + +»--Tu dois être heureuse, car tu aimes ton enfant et tu en es aimée. + +»--Je serais moins malheureuse, répondit la vache marine, si les lynx, +les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'étaient +sans cesse cachés dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver, +quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en +patience? + +»Manitou devint triste. Il se disposait à remonter vers le ciel, +lorsqu'il aperçut plusieurs animaux fort occupés dans la petite île d'un +lac: c'étaient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et +leur dit: + +»--Eh bien, vous êtes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je +vous vois obligés de travailler pour vous faire des cabanes qui vous +abriteront contre l'intempérie des saisons. + +»--Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le +Grand-Esprit nous a doués de sagesse et de prudence. + +»Manitou fut consolé et dit: + +»--Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des +créatures tout à fait heureuses. + +»Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes, +augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit à chasser les +ours et les élans, et leur dit: + +»--Allez! + +»Ensuite, Manitou remonta dans le monde des Esprits, et dit: + +»--Je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait[11].» + +[Note 11: Nous avons emprunté la traduction de ce chant à +l'_Encyclopédie canadienne_, à laquelle il avait été adressé une lettre +conçue en ces termes: + +»M. BIBAUD.--La chanson suivante des Sauvages du Canada, si on s'en +rapportait à elle, établirait le fait qu'autrefois Lamantin et Mammouth, +existaient dans ce pays. Je vais rapporter quelques fragments, traduits +du langage des Sauvages du Canada qui la chantent encore, comme une des +plus importantes de leurs traditions. K.» _Encyclopédie canadienne_, +rédigée par M. Bibaud père. Tome 1, pages 62-63.] + + + IX + +A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des +danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que +Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens +s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant +les dents d'une manière menaçante. + +Force fut au jeune homme de rester. + +Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha +de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches +sanguinolentes: + +--Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de _Ladauanna_ +[12] pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes +frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne? Le +Matchi-Manitou[13] est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt +elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les +grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont +toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je +la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent +ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un +troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages +pâles! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de +nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son +ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance! Mort, mort +aux visages pâles! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim +sous la flèche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que +leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!» + +[Note 12: Le Saint-Laurent.] + +[Note 13: Esprit du mal.] + +[Note 14: Père des humains, suivant les croyances religieuses des +Sauvages du Nord.] + +Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux +louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne. + + + X + +--Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité, +tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par +qui je connais les choses passées, présentes et futures. + +[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle +qu'ils voyaient en songe.] + +[Note 16: Dieu de la science divinatoire.] + +--Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse +me trompe. + +--Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit +emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata[17] a créé la femme avec un +nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'était Atahensic +[19]. Toi, mon frère, tu as un rival. + +[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.] + +[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger +la tradition de la création comme elle s'est transmise chez les Sauvagea +du Nord: «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y +avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'éteignît +avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint +conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord +impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes +et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume +de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit +qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et +lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des +présents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le +ciel même. Dieu s'en aperçut et dans sa colère la précipita en bas. +Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons +apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île +qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe. (Les Sagamos +Illustres.--Introduction.)] + +[Note 19: D'après Charlevoix, nom de la première femme et génie du +mal.] + +--Un rival! s'écria Jacques. + +--Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la +magicienne avec exaltation. Viens! + +Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu, +et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau. +Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'_abesoutchenza_[20] +(gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la +cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau. +La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses +mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme +un énergumène, et poussa des cris affreux. + +[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient à une plante, +dont la racine ressemble à un embryon.--On attribue à cette plante +des propriétés médicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent +_Aureliana canadensis_.] + +A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce +fut, dans la hutte, un charivari infernal. + +Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle +en bois, et tendit le breuvage à Jacques. + +--Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a +enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera +ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers +l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche. + +--Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance. + +--Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à +parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une, +les feuilles de l'érable. + +--Mais à quoi bon! + +--Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse! + +Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques +porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion +bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une +exclamation de douleur. + +--Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée. + +L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu, +elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur +le sol. + + + XI + +--Michabou[21] est propice, dit subitement la Vipère-grise en bondissant; +il m'inspire, il me pénètre, il me captive... Que désires-tu? + +[Note 21: Nom du premier Esprit ou Grand Lièvre.] + +--Je veux savoir si ma maîtresse me trompe, répéta machinalement +Bourgeot. + +--Ta maîtresse, la fille aux pâles couleurs... je l'aperçois... elle est +là... elle voltige comme le papillon! + +--Elle en aime un autre! + +--L'amour, la jalousie, l'intérêt, conduisent les fils d'Atahensic. + +--C'est elle qui a donné asile au rebelle? + +--Rien n'échappe aux serviteurs d'Ouahiche! + +--Mais qu'y a-t-il? Angèle... + +--La fille aux pâles couleurs est chérie de Jouskeka; il la protège; +il lui tresse une couronne de fleurs... A son bien-aimé, il présente le +calumet de la paix. + +--Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien. + +--Avance, dit la Vipère-grise, nous allons préparer la sagamité. + +Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de maïs, qu'elle remua +pendant cinq minutes, à l'aide d'une spatule en bois. + +Bourgeot la regardait toujours avec une curiosité mêlée d'effroi. + +Quand la bouillie fut assez épaissie, l'Iroquoise enleva la chaudière de +dessus le brasier. + +--Mangeons! + +Le jeune homme refusa de prendre part au festin. + +--Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron[22] se prononcera contre mon +frère. + +[Note 22: Esprit malfaisant. Il était fils d'Atahensic et tua son +frère Sou-Keka. Cette tradition est identique à celle de Caïn et Abel, +de même que la plupart des traditions cosmogoniques des sauvages ont une +analogie frappante avec la tradition mosaïque.] + +--Dis-moi si Angèle me trompe? + +--La vierge aimée de mon frère est bien belle! + +--Qu'est-ce que cela te fait? + +--La vierge aimée de mon frère est plus parfumée que la blanche grappe +du merisier. + +--Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tête? Angèle répond-t-elle à mon +amour? + +--L'amour est une étincelle jaillie de l'astre du jour. + +--Satanée diablesse! s'écria Bourgeot impatienté et s'élançant sur la +Vipère-grise. + +Les chiens se ruèrent en hurlant contre l'audacieux tandis que +l'Iroquoise disait tranquillement: + +--Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frère +daigne obéir à ses ordres! + +--Mais parle donc! + +L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens +s'éloignèrent. + +--Mon frère a un ennemi! + +--Alphonse Maigret. + +--L'ennemi de mon frère a séduit la vierge aux pâles couleurs. + +--Il l'a séduite... dis-tu? + +--Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme +l'onde des sources. + +--Et Alphonse Maigret... le chef de la rébellion, l'échappé de la prison +de Montréal... c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix? + +La devineresse était retournée près du cercle magique: + +--Que mon frère pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant à +Bourgeot la poussière aux éclatantes couleurs. + +Le jeune homme obéit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans +la couche pulvérine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des +muscles. + +--Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne. + +Et les deux lézards commencèrent à piétiner sur l'empreinte de la +main, en rétrécissant à chaque rotation, le fil qui les liait au pivot +divinatoire. + +Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires, +la Vipère-grise avait bourré de pétun son calumet et fumait, enfoncée +dans une profonde rêverie. + +--Mon frère, dit-elle, à la fin; la fille aux couleurs pâles, est aimée +d'Areskoui... + +--Qu'ai-je à faire avec ton Areskoui? + +--Ce qui est, sera. Le lézard vert s'est arrêté en travers sur la ligne +médiane; c'est un signe de mort. + +--Mais Angèle?... + +--La vierge se conforme aux volontés suprêmes! + +--Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix? + +--L'abeille se réfugie dans le calice embaumé, pour y pomper un suc +nourrissant. + +--Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien! + +--Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui +fond sur elle. Va donc, à la faveur des ténèbres. + + + XII + +La Vipère-grise parla longuement à l'oreille dû Jacques Bourgeot; tantôt +l'interrogeant, tantôt répondant à ses questions. + +Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le +lendemain. Il ne manqua pas à sa promesse, et durant plusieurs jours, de +fréquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angèle et la sorcière +iroquoise. A la suite de leur dernière rencontre, La Vipère-grise lui +dit: + +--Ouahiche m'est apparu, que mon frère soit satisfait! la vérité brille! +Si mon frère se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, près +du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frère appelle trois fois, «Au +secours,» il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux pâles couleurs +le trahit. + +Fidèle à cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin, +caché dans l'embrasure d'une porte, lieu d'où il pouvait épier ce qui se +passait chez le charretier, cria de toutes ses forces: + +«--Au secours!» + +C'est alors que l'imprudente Angèle se montra, comme nous l'avons dit, à +la fenêtre de la chambre occupée par Alphonse Maigret. + + + + + CINQUIÈME PARTIE + + + JALOUSIE CONTRE AMOUR + + + I + +On a établi une différence entre le coeur et le cerveau (traduisez +esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les +sensations naturelles, au second, les sentiments étudiés.--Tandis que +Bichat, avec son effroyable science, définissait en trois mots, le siège +accepté de nos émotions, et disait: le coeur? _Un muscle creux_! +lord Byron méditait l'impressionnabilité unique et suprême du cerveau +(_brains_). Si le Français se posait en négateur des idées reçues, si +l'Anglais essayait de changer le trône de nos facultés, avaient-ils plus +tort ou raison que le vieil Homère, s'écriant par la bouche de l'un +de ses héros: Mon _diaphragme_ vous aime? Les progrès de la physique, +mécanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et même de +l'anatomie, ont été considérables depuis un siècle; mais cependant, on +n'est point encore parvenu à déterminer l'organe réel des conceptions +internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu'à preuve du +contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous +un rôle passif, et le cerveau un rôle actif. Celui-ci produira, celui-ci +recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au +contrôle du cerveau. Les organes extérieurs transmettent la sensation au +cerveau qui la juge, l'apprécie, et renvoie au coeur le résultat de son +examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue +ou affaiblit l'effet pour lui-même. De là naît cette sorte d'antagonisme +dans notre nature. Le coeur est ou profondément ulcéré ou entièrement +satisfait, alors que le cerveau nage dans un océan d'incertitudes. + + + II + +Voilà certes des réflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en +apercevant le buste d'Angèle s'estompant dans la baie de la fenêtre, au +milieu d'un nimbe de lumière projetée par la lampe. + +Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'éprouva sur-le-champ, car, tandis que +son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore à +lutter contre l'évidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre +à la station de police, pour déceler la retraite d'Alphonse Maigret, il +abandonna bientôt ce dessein dans la crainte de s'être laissé tromper +par les apparences. Que le rebelle ne fût pas caché chez Pierre Morlaix, +et, par sa déposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il +aimait! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir causé des tracasseries à +une famille qu'elle chérissait au delà de toute expression. Un résultat +bien plus grave découlerait de la présence du prisonnier dans la maison +du charretier: Pierre serait arrêté pour avoir prêté asile à l'évadé, +et, très-certainement, son appréhension élèverait une barrière +infranchissable entre Angèle, et l'auteur de la dénonciation. La +jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot. +Incertain, fiévreux, il cherchait à coordonner ses idées, quand une voix +murmura à son oreille: + +--Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui +fond dessus. + + + III + +Jacques se retourna vivement: La Vipère-grise était devant lui: + +--Mon frère est-il convaincu de la vérité de mes réponses! dit +l'Iroquoise, en montrant Angèle et la mère Morlaix, qui s'étaient aussi +penchées à la fenêtre et s'enquéraient de la cause du cri qu'on avait +entendu. + +--Tes réponses, dit le jeune homme, sans déguiser sa colère, tes +réponses, que m'ont-elles prouvé? Suis-je plus avancé maintenant que je +l'étais avant ma visite à ta hutte? Crois-tu que je ne savais pas ce qui +se passe? + +--La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcière. Si mon +frère n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frère +accuse-t-il la Vipère-grise? ne lui a-t-elle pas enseigné ce qu'il +désirait connaître? + +--Soit! mais que veux-tu à présent? qui t'a permis de surveiller mes +actions? + +--La fureur est aveugle, répéta l'Iroquoise; elle empêche souvent les +guerriers de surprendre leur ennemi. + +--Est-ce là tout ce que tu avais à me dire? + +--Les visage pâles aiment mieux parler qu'écouter. Pourtant, celui qui +veut être fort et dominer les autres, doit apprendre à se taire. S'il +repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils +s'éloignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces. + +--Éloignons-nous, dit Jacques, on nous observe! + + + IV + +La nuit était si calme que, bien que ce colloque eût lieu à une assez +grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait +éveillé l'attention d'Angèle. + +--Ferme l'châssis, mon enfant, dit la mère Morlaix, après un instant de +silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse à réveiller les +voisins. + +--Chut! fit la jeune fille, posant le doigt sur ses lèvres pour avertir +la vieille dame de se taire. Je crois..... + +--Tu crois? + +--Attendez un instant; je ne suis pas sûre. Ah! voilà la lune qui donne +vers cette porte. + +--Quelle porte? + +--Là-bas! la porte cochère de M. Perrin. + +--P'tite folle! queu veux-tu que j'voie! + +--C'est qu'il me semble..... + +--Eh ben! C'est une coureuse d'_Inguienne_, dit la vieille, distinguant +le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochère. + +--Oui, reprit Angèle d'un ton agité, c'est une indienne; mais il y a un +homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe..... + +--Eh ben? + +--C'est Jacques Bourgeot. + +--Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier? + +--J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses +membres. + +--Peur! + + + V + +--Oui, ma mère! la présence de Jacques ici... à cette heure, en +compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble! + +--Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et +pour rien encore! + +--Fermons le châssis, je vous en prie, et allez réveiller Pierre, car je +prévois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot... Oh! à présent, je +comprends sa conduite avec moi depuis huit jours! + +--Qu'est-ce que tu me chantes-là? + +--Oui; lui ordinairement si doux, si obéissant; il est devenu tout à +coup sombre, aigre! Il m'a questionnée, m'a menacée... Oui, oui, je +comprends tout... tout maintenant! Mais dépêchez-vous, ma bonne mère; +dites à Pierre que je veux lui parler. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda le blessé, en s'accoudant sur son lit. +Qu'avez-vous, mademoiselle? votre visage est décomposé... + +--Rien, je n'ai rien. Ne vous inquiétez pas, balbutia la jeune fille, +d'un ton qui démentait le sens de ses paroles. + +--Cependant... essaya encore Alphonse, appréhendant quelque sinistre. + +L'arrivée de Pierre Morlaix, qui accourait à demi vêtu, coupa court à ce +dialogue. + +--Ah! mon ami, dit la jeune fille, entraînant le charretier dans un coin +de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace. + + + VI + +Jacques avait emmené l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et +discutait chaleureusement avec elle. + +--Allons! terminons-en, s'écria-t-il. + +--Mon frère s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur +blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche régulièrement +comme l'eau du grand fleuve. Que mon frère fasse à Michabou les présents +nécessaires, et le rival de mon frère disparaîtra avant le lever du +soleil. + +--Mais un meurtre! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre! oh! je +ne puis consentir. + +--Le visage pâle n'a pour ennemis que des visages pâles, dit la +Vipère-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pensée +dans des généralités. + +--Notre conversation restera à jamais secrète! + +--Le feu brûle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il +veut. + +--Bon, dit Jacques, avec une impatience fébrile, tandis que de grosses +gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon... je consens... Tu auras +ce que tu exiges. + + + VII + +Cependant Pierre Morlaix, qui avait écouté avec une grande attention ce +que lui communiquait Angèle à voix basse, fit tout à coup un geste de +surprise. + +--Quoi! Jacques Bourgeot! s'écria-t-il, es-tu ben certaine? + +--Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu. +D'ailleurs, je ne saurais me méprendre. Le timbre de sa voix est trop +particulier pour qu'on le confonde avec un autre. + +--De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garçon-là, dit le charretier. +Pourtant, rien ne prouve..... + +--Je vous répète qu'il médite quelque trahison. Croyez-en ma +pénétration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici, +Jacques rôde sans cesse autour de la maison, et... + +--Batiscan[23] j'crés qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous +mitonne du grabuge. P't'êt'ben aussi que nous avons eu tort de nous +embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de _policemen_ +n'plaisantent pas. + +[Note 23: Baptême! bateau! batiscan! sont les trois jurons favoris +des Canadiens.] + +--Ah! Pierre, dit Angèle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir +un pareil langage, vous si brave, si généreux! + +--Dame! écoute donc, si ce n'était que moi, j'm'ficherais de tous les +_policemen_ comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans +de beaux draps, s'ils apprennent... + +--Moi! oh! n'ayez pas d'inquiétudes. Deux heures, au moins, s'écouleront +avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le +_warrant_[24] ainsi... + +[Note 24: Mandat d'amener.] + +--Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton idée. +Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras à ta +chambre. + +--Non, dit Angèle, retenant le charretier par la manche, vous ne +me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas où l'on +opérerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des +soupçons... + +--Je n'y avais pas songé... c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie? + +--Moi, répondit vivement la jeune fille. + +--Ah! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle +est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu'à l'harnacher, n'est-ce +pas! + +Angèle répliqua affirmativement par un signe de tête et Pierre courut à +son écurie. + + + VIII + +Durant ce dialogue la mère Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour +le malade. + +--Buvez, dit-elle, en lui présentant une tasse pleine du consommé; +buvez, ça vous ravigotera. + +--Merci, ma bonne dame, répondit Alphonse, repoussant doucement la +tasse, je n'ai point soif. + +--Il faut boire, monsieur, ajouta Angèle qui s'était approchée du lit; +car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit +voyage! + +--Seigneur Jésus, qu'est-ce que tu bavasses-là, ma fille? s'écria la +vieille, au comble de la surprise. + +--J'appréhende, ma mère, que la retraite de monsieur Maigret n'ait été +découverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de +mener notre blessé en lieu plus sûr. + +--Mademoiselle, balbutia Alphonse... + +--Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment à perdre. +Buvez ce bouillon: puis ma mère vous aidera à vous vêtir, tandis que +j'irai prendre ma mante. + +--Mais y n'est pas capable de s'tenir déboute, c'pauvre jeune homme, dit +la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire à c't'heure? + +--A la Côte-des-Neiges. + +--Ah! chez monsieur Jobinet. + +--Oui, oui, reprit Angèle; hâtons-nous. Voyez, il est près de trois +heures à l'horloge, nous devons nous dépêcher pour arriver avant le +grand jour. + +Après ces mots elle sortit, et la mère Morlaix ayant pris, dans une +armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientôt revêtu +l'intéressant malade. + + + IX + +Malgré son extrême débilité, Alphonse put descendre dans la cour, appuyé +au bras du charretier. + +Inutile de rapporter les expressions de remercîment dont il gratifia ses +dignes hôtes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de +notre ami était un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis +de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur +adressa. + +--En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main. + +Déjà la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de +dévorer l'espace. + +Angèle s'élança lestement dans la calèche, dès qu'on n'y eut placé son +cher malade. + +A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre. + +--Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue +Saint-Laurent. + +--N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparaître de la chambre +tout ce qui indiquerait sa récente occupation. + +--Bien; marche et que Dieu vous protège! + + + X + +Celui qui se réveille, à la suite d'une violente maladie et se trouve +transporté dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tête-à-tête avec +une jeune fille inconnue, mais ravissante; étrangère, mais empressée, +mais attentive comme une soeur, celui-là s'imagine être le jouet d'un +rêve et longtemps refuse de croire à la réalité. Puis, insensiblement, +à mesure que ses sens s'ouvrent à la lumière, il repasse ses souvenirs, +compare son passé avec son présent, et s'il est jeune, s'il est libre, +il supplie l'Être suprême de prolonger l'état de souffrance qui lui vaut +un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par +des peines physiques ou morales, que l'homme apprécie la femme à sa +juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considère assez +généralement l'autre partie du genre humain comme inférieure à lui. +Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme préfère la société +de la femme à celle de l'homme, parce que la femme a toujours à sa +disposition des trésors de tendresse, des délicatesses de prévoyance que +les hommes ne possèdent pas. De son côté, la femme, auprès d'un +valétudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire à ses +semblables, pour grandir en raison de la défaillance de l'homme. Elle +est fière de la supériorité que, temporairement, elle exerce sur lui. +Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de +l'espérance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle +est la créatrice. Ne soyons donc pas étonné si un amour réciproque finit +fréquemment par embraser celui qui reçoit les soins et celle qui les +donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'égoïsme:--Égoïsme de +la reconnaissance chez le premier, égoïsme de l'artiste chez l'autre. + + + XI + +Angèle _manégeait_ parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise +emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques +minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes +de la nuit. + +La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un +orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses +nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles +des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de +l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et +de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon. + +Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait +insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des +contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait +muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de +félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient +environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la +béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en +distinguer les couleurs. + +Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour. + +Être aime de _lui_, tel était désormais l'unique désir d'Angèle. + +Et _lui_, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le +tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé +qu'elle était payée de retour! + +Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment +l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la +joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort +seule peut éteindre le souvenir. + + + XII + +La calèche brûlait la route en soulevant des flots de poussière; les +deux jeunes gens n'avaient pas encore échangé une parole, lorsque tout +à coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagnée d'un +épouvantable coup de tonnerre! + +Effrayée par l'éclair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un +violent écart. + +Angèle essaya de la maîtriser; mais, surprise au moment ou elle s'y +attendait le moins, au lieu de rendre les rênes, elle les tira à elle, +et l'animal continua de reculer vers le fossé qui bordait le chemin. + +--Lâchez les guides! lâchez les guides! lui dit Alphonse. + +Il n'était plus temps! + +La voiture roula dans le fossé! + +Par bonheur, un gros peuplier l'arrêta dans sa chute et l'empêcha de se +renverser sur le côté. + +Angèle alors sauta à terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena +sur la route. + +--Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant à côté d'Alphonse, vous n'êtes pas +blessé, j'espère! + +--Non, répondit le charpentier, mais vous? + +--Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur. +Maudite étourdie, je ne sais vraiment à quoi je songeais...--Qu'est-ce +donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! miséricorde divine, +qui sont ces hommes? + + + XIII + +La calèche avait atteint la lisière du bois. Trois individus, de +mauvaise mine, se tenaient debout derrière un arbre abattu qui barrait +le passage. + +--Stop, cria l'un d'eux avec un _brogue_[25] très-prononcé. + +[Note 25: Patois irlandais.] + +L'injonction était inutile, car la Grise s'était arrêtée court devant +l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied. + +--Sainte-Vierge! murmura Angèle, serait-ce des brigands? + +--Que voulez-vous? demanda Alphonse en élevant la voix autant qu'il put. + +--Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur +les lèvres de son compagnon; si c'étaient des gens envoyés à votre +poursuite? + +--La bourse ou la vie! répondait en même temps l'homme qui les avait +apostrophés. + +--Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret à sa libératrice. + +Les trois hommes avaient franchi la barrière qui les séparait des +voyageurs, et deux d'entre eux s'étaient approchés de la voiture, tandis +que le troisième maintenait le cheval par la bride. + +--Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si +vous appelez, vous êtes morts! + +--Nous ne possédons rien, mademoiselle et moi, répondit Alphonse en +anglais. + +--C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture. + +--Ce monsieur est malade! dit Angèle dont l'amour exaltait le courage +jusqu'à l'héroïsme. + +--Est-ce que nous nous serions trompés? marmotta le bandit. John, +passe-moi la lanterne. + +Le personnage apostrophé tira de dessous sa souquenille une lanterne +sourde, et la remit à son camarade. + +Celui-ci la porta à la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas. + +--_By Jesus-Christ!_ vois-je ou ne vois-je pas clair? s'écria-t-il. + +--Mike! dit Alphonse avec non moins d'étonnement. + +--Mon compagnon de prison! + +--Vous êtes aussi échappé! + +--Eh! grâce à vous, monsieur, j'ai dit adieu à la _jug_ [26]. Une coquine +de balle m'avait caressé le pouce, quand nous chevauchions sur le mur, +vous vous rappelez,--ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et +retomber sur le préau. On m'empoigna et me mit à l'infirmerie. C'était +mon affaire; car, le lendemain, je pris honnêtement congé de notre +geôlier par la porte de sa cassine. + +[Note 26: Littéralement cruche; en argot anglais, prison.] + +--Et maintenant? + +--Maintenant, je cherche à gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin +de moi, je suis tout à votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a +obligé! + +--Je voudrais passer; je suis très-pressé. + +--Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste? + +--Oui. + +--Allons, les anciens, cria Michael à ses complices qui ne soufflaient +mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect à ce bourgeois! +Débarrassons la route. + +S'étant mis à l'oeuvre, ils écartèrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint +vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit à Maigret: + +--Jurez-moi, sur le salut de votre âme, que jamais vous ne parlerez de +notre rencontre ici. + +--Je le jure, répliqua Alphonse. + +--Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle! + +--Oh! oui, s'écria vivement Angèle. + +--C'est bien, dit Mike; allez! + +Aussitôt, la calèche s'éloigna à fond de train. Mais, elle n'avait pas +fait un mille, que deux coups de feu ébranlèrent tous les échos de la +montagne. + +--Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille. + +Soit qu'il fût entièrement brisé par la diversité de ces secousses +successives, soit qu'il fût absorbé par ses réflexions, le charpentier +n'entendit ni les détonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie. + + + XIV + +Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la +Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un +asile) et faire connaissance avec ce personnage. + +M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une +quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce +des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul +symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de +force et d'élasticité. + +M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est +pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on, +à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet +possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à +la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne +s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent +les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.» + +M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. _Carillon, la +Brune_, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des +larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet. +Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit +M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux +célibataires,--car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en +dépit de toutes les séductions,--vidaient quelques flacons de vieux vins +français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la +Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la +somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille. + +Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami +Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier +avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête: + +--Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais +Angèle refusera. L'enfant est fière, ah! dame! + +--Amène-la moi, je la déciderai. + +Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses +propositions: + +--Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais +traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la +mort approche, je suis sans héritier direct, etc. + +Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à +personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout +ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche +«s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui. + +Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de +chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui +renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine. + +M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse. + +Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde. + +A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un +jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier +les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à +propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient +l'attention de ses auditeurs. + +La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M. +Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette +tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les +derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer +la flamme agonisante de leur sensibilité. + +Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de +prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire +jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,--les deux +mobiles principaux des femmes;--tout fut inutile. + +Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille. + +Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât, +au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de +couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix. + +Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de +végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement +assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une +abondance presque luxueuse. + + + XV + +Maintenant que nous avons esquissé les relations de quelques-uns de nos +personnages avec M. Jobinet, retournons à la calèche qui arrive au +village de la Côte-des-Neiges. + +L'aurore se levait derrière un rideau de lourds nuages noirs, et +quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. + +Angèle dirigea la Grise dans une étroite allée encaissée entre des haies +d'aubépines, et, bientôt, longea une clôture formée par d'épais buissons +artistement taillés. + +Derrière la clôture, on apercevait un vaste jardin potager borné au sud +par une charmante maison de campagne. + +--Attendez une minute, dit la jeune fille en arrêtant près de la porte +de la clôture. + +Elle sauta à terre, ouvrit la porte simplement fermée par un lien +d'osier, et s'avança vers une fenêtre de l'habitation. Au moment où elle +atteignait cette fenêtre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tête. + +--Comment! est-ce possible? vous, mon enfant! + +--Monsieur Jobinet, j'ai un service à vous demander. + +--Entrez, alors. + +--Non. + +Et la jeune fille se hâta de raconter les aventures de son protégé. + +--C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas à hésiter. Les +domestiques ne sont pas encore debout. Nous le déposerons provisoirement +dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la +croisée. Dans la journée, j'aviserai... Bien; allons le chercher. + +M. Jobinet sortit immédiatement. + +Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut établi, dans la chambre +Bleue, sur un lit de camp qu'Angèle s'était empressée de lui dresser. + +--A présent, dit le vieillard à la jeune fille, je vais vous reconduire, +afin de détruire les soupçons que pourrait faire naître votre venue ici, +et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troublé durant mon +absence. + +Ils montèrent en voiture, et reprirent le chemin de Montréal. Comme ils +touchaient à la lisière du bois, près de Mile End, la Grise fit un faux +pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets. + +M. Jobinet descendit pour aider le cheval à se relever. + +Mais, en se baissant, il remarqua que le sol était violemment foulé et +couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle +la Grise avait glissé, et s'étendaient jusqu'au fourré. + +--Que signifie cela? s'écria-t-il. + +--Qu'est-ce! s'enquit Angèle en se penchant sur le rebord de la calèche. + +--Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de +pistolet... + +--Que dites-vous! + +--Ah! je ne vous ai pas encore appris! + +--Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est déchirée. + +Et il tenait à la main un morceau de carton glacé sur lequel on lisait +la moitié d'un nom. + +--Montrez! dit Angèle. + +--Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui présentant l'objet tout +maculé de boue et de sang. + + +--------------------- + | + | Mme et M. Bourg + | + +--------------- + +--Un crime! balbutia la jeune fille. + + + + + SIXIÈME PARTIE + + + UNE HISTOIRE SANGLANTE + + + I + +Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe à torrents; des +éclairs blafards déchirent le manteau des astres; les roulements +du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le +Saint-Laurent, mêlant sa voix à celle de la tempête, déferle bruyamment +ses lames moutonneuses contre les jetées du rivage. + +Les quais de Montréal sont déserts, les nombreuses tavernes de la rue +des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart. + +Seuls quelques rares fanaux, élevés sur la grève, guident la marche des +navires attardés. + +La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une +légende allemande. + +Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le +grincement de leurs chaînes, le sifflement des rafales dans leurs agrès, +et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en +furie. + +Batelier, prends garde à ton esquif; passant, prends garde à ta bourse: +amis, hâtez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la désolation, la +mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montréal. + + Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux, + Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre, + Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre. + + + II + +Silence! Écoutons: + + O'er the glad waters of the dark blue sea, + Our thoughts as boundless, and our souls as free, + Far as the breeze can bear, the billows foam, + Survey our empire, and behold our home! + These are our realms, no limits to their sway, + Our flag the sceptre all who meet obey, + Ours the wild life in tumult still to range + From toil to rest, and joy in every change... + +Des applaudissements frénétiques accueillent ces paroles lancées comme +un défi à la fureur de la nature. + +Qui ose porter cet insolent cartel? + +Paix! le chant continue: + + Oh! who can tell? not thou luxurious slave! + Whose soul would sicken over the heaving wave; + Not thou, vain lord of wantonness and case! + Whom slumber soothes not pleasure cannot please. + Oh! who can tell? save he whose heart hath tried, + And danced in triumph o'er the waters wide. + The exulting sense the pulse's maddening play, + That thrills the wanderer of that trackless way?[27] + +[Note 27: Voici la traduction aussi littérale que possible de ce +morceau: + +«Sur Fonde joyeuse de la mer azurée, sans bornes comme notre esprit +et nos âmes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague +écumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est +là qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre +est le drapeau auquel tous doivent obéir. Notre vie errante est de +toujours passer du travail au repos que la joie accompagne à chaque +changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure! +toi dont l'âme tremble à l'aspect de la vague qui s'élance, ni toi, +seigneur vaniteux, adonné au libertinage et à la paresse! toi que le +sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a +essayé, qui a été bercé en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a +senti cette émotion enivrante, cette pulsation accélérée qui fait battre +le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.»] + +Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que +l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande. + +Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le +grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès, +et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en +furie. + + + III + +Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de +la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de +reproduire quelques vers. + +La _bar_ est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle +attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, +causer, chanter. + +Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance, +à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de +whiskey, vides à côté d'eux. + +L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le +connaissons. + +C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie +de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez +crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue; +les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et +de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de +l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le +plus misérable qu'il soit possible d'imaginer. + +Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté +physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre +conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté +morales. + +Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités. +N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant +vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un +lit de plume. + +Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et +certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe +comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme +le brave docteur Pangloss. + + + IV + +--Ohé! _bar-keeper_[28], une bouteille! cria tout à coup l'un des trois +hommes. + +[Note 28: Garçon.] + +--Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous +servirons nous-mêmes. + +--J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je +veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons! + +--Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en +déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch. + +--Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second. + +Et l'Irlandais d'union puissant, quoique éraillé, entonna l'hymne dont +nous avons cité des fragments plus haut. + +Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds +ou porter le verre à leurs lèvres. + +--C'est superbe! + +--Magnifique! + +--A la santé de Mike! + +--A la vôtre! + +--Ou as-tu appris cela, chum?[29] + +--Ça! Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons? + +--Dis-le nous... + +--Mille millions d'écubiers, où j'ai appris ça? eh! où apprend-t-on de +pareilles chansons?-- + +[Note 29: Camarade.] + +En mer, et pas sur le plancher des vaches! Hé! hé! c'est que j'ai +été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de +cages,[30] bons, tout au plus à manoeuvrer des perches ou des guenilles +de toiles, grandes comme l'aile d'un goëland. + +[Note 30: Trains de bois flotté.] + +--Fais pas tant tes embarras! + +--Mes embarras! Qui est-ce qui prétend que je fais mes embarras! Est-ce +que je n'ai pas servi à bord du _Corbeau_, moi! + +--_Le Corbeau!_ + +--Oui, le _Corbeau_, une corvette de plus de vingt canons, rien que ça, +et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, +ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-là. +Ça vous filait ses seize milles à l'heure, et quand ça se mettait en +colère.... + +--Eh bien? + +--Ah! ah! quand le _Corbeau_ se mettait en colère, mes agneaux, répondit +Mike, en se pinçant le nez d'un air narquois; quand le _Corbeau_ se +mettait en colère, ah! dame, malheur à qui se trouvait à portée de sa +griffe; le capitaine Larençon n'y allait pas de main morte. + +--Le capitaine Larençon? + +--Oui, le commandant du _Corbeau_, que j'ai, par parenthèse, dépêché +vers le diable. Fier homme autrefois, mais... + +--Mais? Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dû éviter une +peine au bourreau. Buvons! + + + V + +--Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le +capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me +condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais +jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un +brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir +comme dans la gueule d'un four, et froid.... c'était sur les côtes de +Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir +soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de +t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se +rafraîchir avant demain--le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le +capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter +doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et +plonge ledit morceau dans le liquide embaumé... vous comprenez, je m'en +suis repassé à gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, +pour faire un somme à côté... Le lendemain, nom d'une écoutille! je +m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de +rats! + +--Drôle, dit un des buveurs. + +--Oui, très-drôle, ajouta l'autre. + +--Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tête de faire des +miennes ou plutôt d'en faire à notre capitaine Larençon, j'avais sa cale +sur la conscience! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé +de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé... de manger de ce +végétal. Mille écoutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux +du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le +capitaine; à votre aise! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait +pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une +affection... enfin, il ne m'appelait plus que son très-cher Mike, le +vieux caïman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au +mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par là, et moi qui vous +lui en gardais une.... soignée? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à +certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire; oui, tel que +vous me voyez, j'étais comme le chien couchant du capitaine Larençon, +brigand de capitaine, va! Il l'a payé cher... hé! hé!--Verse-moi un +verre du punch, John! + +L'individu apostrophé s'empressa d'obéir. + +--Allons, à la santé de là Camarde! dit l'Irlandais, en élevant son +verre, plein jusqu'au bord. + +--La Camarde, qu'est-ce que cela? + +--La Camarde, oh! rien... une vieille histoire... une femme la Camarde, +il y a une quarantaine d'années... on le disait du moins de mon temps. + +--Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa +pipe qu'il avait oublié de bourrer. + +--La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux +et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut +retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs! + +--Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'_Cageux_, reprit Mike. Combien +y a-t-il de temps que tu habites le pays? + +--Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'_Cageux_; le +pays? hum! bien vingt ans pour le moins. + +--Vingt ans! vingt ans! murmura Michaël, dont l'ivresse commençait à +embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s'est vu! +vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies +coloniales, hein! l'_Cageux_? + +--Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Oui, à présent, j'en suis +bien sûr, ça me paraît clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans +que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'était en 18... + +--Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit +l'Irlandais. + +--Très-juste, appuya l'_Cageux_. Oui; c'est bien ça, dix et dix font +vingt, je suis venu au Canada au 18... Mais qu'a donc John, avec son +brûle-gueule? + +--Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous ça? + +--Eh! par l'ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échiné pas +à aspirer de l'air échauffé. + +--Mais.... + +--Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, +en ce moment, aussi vide que ta poche! + +--Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait. + +--Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti +sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son +gosier, or ça, je m'en vais, _chums_, vous conter une histoire. + +--Une histoire, répliqua l'Cageux, bah! ça endort, les histoires; moi +j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple. + +--Tu dis? s'écria John qui était parvenu à allumer sa pipe. + +--De par tous les sabords du _Corbeau_, il parle de la Marseillaise, +répartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fière chanson. Faut +entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer... c'était en la +chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient à l'abordage... la +Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un +peu: + + Allons, enfants de la patrie, + Le jour de gloire est arrivé! + +--Comprends pas, dit John. + + Contre nous de la tyrannie, + L'étendard sanglant est levé! + +--Quand je te dis que je comprends pas. + +--Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui +vous a fabriqué cet air-là n'était pas manchot. + +--Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la +conte, mon histoire? ça nous fera passer le temps. + +--Marche. + +--Auparavant, rinçons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une +rasade. + +--L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est +que ça, l'entrepont? + +--Imbécile, proféra l'Cageux, riant à gorge déployée. + +--By God! s'écria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air +courroucé. + +--V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lança à la +face de son compagnon. + +--Attrape! riposta aussitôt l'autre avec un mouvement semblable. + +Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions +diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours, +et brisés par la violence du choc, s'éparpillèrent en morceaux sur la +table. + +--C'est bête ça, dit l'Irlandais, remarquant que quelques éclats de +verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au rhum. + +--Bête! qu'est-ce qui dit que c'est bête? hurla John. + +--Moi, répondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que +c'est bête. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voilà, pour +le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas..... + +--Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et +empoignant, en même temps, une autre bouteille. + +--Eh! eh! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais. + +--S'il a le malheur de bouger, commença l'Cageux. + +--Il s'en gardera bien, reprît Mike. + +--Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à +brunir la lame sur le revers de sa main. + +--Lâches, râla John, d'une voix étranglée par la rage. + +--Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affilée de +son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène. + +--Lâches! oui, vous êtes des lâches, réitéra John; deux contre un... +lâches! + +--Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à +moi tout seul. Ah! il s'imagine.... + +En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans +doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu'il eût eu le loisir +d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que +John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait +l'atteindre au front. + + + VI + +Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fêle couverte d'une épaisse +chevelure, dont les mèches drues et plantureuses tombaient jusque sur +ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire, +ne lui causa d'autre mal qu'un étourdissement passager. + +Cependant la scène menaçait de devenir sérieusement dramatique, +lorsqu'un quatrième personnage entra dans le cabinet où se tenait Mike +et ses deux compagnons. + +--Ah ça! s'écria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur +prononcée, j'espère que vous allez me cesser ce tapage-là, ou je vous +envoie tous vous rafraîchir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la +police.... + +--Chut! dit Mike, voilà un mot qui a le privilège de me déchirer les +oreilles en quarante-cinq parties inégales, bateau! + +--Bas les couteaux! bas les couteaux! enjoignit le bar-keeper, +remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, armés chacun d'un +poignard, se disposaient à s'écharper pour la plus grande gloire de leur +ébriété respective. + +--Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais, +en s'adressant au cabaretier. + +--Attends, tu vas voir, répondit celui-ci sortant de sa poche une paire +de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure +ébouriffée, les prunelles ardentes, les narines frémissantes, le corps +demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les séparait. + +--Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la +cervelle comme à un chien. + +--Bateau, j'aimerais à être témoin du fait, dit Mike, qui était +flegmatiquement resté assis et continuait de polir la lame de son +couteau. + +--Arrière! dit tout à coup l'Cageux, essayant d'écarter Stephen pour se +précipiter sur John. + +--Arrière toi-même! répondit le cabaretier; arrière ou je fais feu! + +Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'était prudemment +esquivé. + +--Affreux gredin! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de +cette brusque retraite; il a décampé. En place; repos! + +--Oh! il me le paiera! mâchonna l'Cageux entre ses dents. + +--Bateau, dit Mike, il l'a échappé belle! Sans toi, Stephen, je crois +que ce brave Cageux..... + +--Est-ce terminé? interrompit le bar-keeper. + +--Ça m'en a l'air. + +--Non, non, non, maugréait l'Cageux en déchiquetant la table avec son +couteau; non, ce n'est pas terminé, non, je le retrouverai..... + +--Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons à ma +proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen? + +--Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dépenses +s'élèvent déjà à plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore +montré la couleur de vos piastres. + +--Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lèvres. + +--Soldez-moi. + +--Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de +louis, que je suis lesté d'or? Tiens, regarde! brûle-toi les écubiers +aux rayons de ce métal; mais défense à tes vilaines pattes d'y toucher! +sinon..... + +Disant ces mots, Mike déployait complaisamment sur la table, un chiffon +sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or. + + + VII + +--Oh! exclama l'Cageux, dont la colère à l'aspect de ce trésor, tomba +comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu'il y ait tant de +richesses que ça sur la terre! + +--Par le _Corbeau_! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession. + +Cédant à une cupidité habituelle, le _bar-keeper_, glissait ses doigts +velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des +jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui. + +--Stop, s'écria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un +coup sur les ongles. + +Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons +inintelligibles. + +--Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions +abondent dans la cale; voici une guinée, apporte-nous à boire et garde +le reste pour toi. + +Et il fit rouler une pièce d'or vers le cabaretier, qui empocha +avidement cette aubaine inattendue. + +L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'émerveillement +que de convoitise. + +--Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en +veine de prodigalité. Puise dans le tas, ça ne me coûte pas cher. + +Soit qu'il n'eût pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crût +pas à un tel accès de générosité, l'Cageux ne s'empressa aucunement +d'obéir. + +--Bast! est-il bête! s'écria Michaël, riant et haussant les épaules; +approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n'y en a plus, +il y en a encore, comme dit l'autre. + +--Que d'argent! que d'argent! murmurait l'Cageux. + +--Oh! l'animal, qui prend ça pour de l'argent! mais c'est de l'or, du +vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pèse donc, bête +brute! + +Et, ramassant une poignée de louis, il les déposa dans la main de son +camarade. + + + VIII + +Stephen rentrait à cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots +ornés d'une couronne de plomb. + +Le visage de l'hôtelier était soucieux, quoique éclairé par un sourire +de jubilation. + +Évidemment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dépouiller Mike. + +Mais l'Irlandais avait trop fêté l'extrait d'orge et de canne à sucre +pour soupçonner les intentions rapaces de Stephen. + +Du reste, les eût-il pressenties, qu'il s'en serait moqué, car, en fait +de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son maître dans tout le +district de Montréal. + +Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui +servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les +profondeurs de son capot. + +--C'est bien le cas de répéter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un +ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets +avec des lingots d'or..... Oui, c'était sur le pont du _Corbeau_,. Mille +millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de +cet or! Quand je vous dirai qu'un jour, étant à court de munitions, nous +avons mitraillé une frégate à coups de biscayens d'or... plus que ça de +genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi était étonné! Et le capitaine +Larençon, comme il était joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins +celle-là pourra se vanter que nous ne lésinons pas, disait-il au chef de +timonerie, en lui montrant la frégate! Dieu de Dieu! nous achetons cher +ses faveurs... Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour +rire! Quand je songe... ça me reproche... enfin! Ohé! buvons. Qu'est-ce +que tu manipules-là, Stephen? + +--Du Champagne, du Champagne, répondit le cabaretier, élevant +triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tête. + +--Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupéfaction. + + + IX + + +--Du Champagne! dit Mike, débouche. Stephen, débouche, mon brave. J'en +ai diantrement lampé dans mon temps, nom d'une garcette! + +--Comme ça saute, s'écria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la +rupture des fils de fer. + +--C'est qu'il est fameux, répartit le cabaretier, remplissant les verres +du liquide pétillant. + +--A la nôtre! + +--A la nôtre! + +--C'est fichtrement bon, dit l'Cageux après avoir ingurgité une rasade. +Où ça se fabrique-t-il, ce vin-là? + +--En Champagne, niais, répliqua Stephen, d'un ton capable. + +--Et ousque c'est ça, la Champagne? + +--Eh! eh! est-il bête, l'Cageux! la Champagne! pardi! c'est en +Champagne. + +--En effet, la Champagne... + +--Est en Champagne, intervint l'Irlandais? vous êtes forts sur la +géographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans +quelle partie du monde se loge la Champagne? + +--Dans les Grandes-Indes, répondit glorieusement Stephen. + +--Psit! + +--Tu m'en montreras peut-être, toi, monsieur le savant! + +--Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyagé, moi! On ne fait pas +le tour du monde sans connaître sa carte. + +--C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a été marin, +lui! + +--Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larençon, un commandant +huppé, mais... + +--Mais? + +--Dame, il avait ses défauts, puis... + +--Puis? + +--Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout. + +--Ah! ah! fit l'hôtelier qui s'ingéniait à augmenter l'ivresse de ses +pratiques; conte-nous ça. + +--Oh! c'est une longue histoire! + +--N'importe, ça nous aidera à vider quelques bouteilles. + +--Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci? + +--Plus que tu en boirais en une semaine. + +--C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer! tout comme si j'avais mangé +une demi-livre de poudre. + +--Allons, renouvelons la dose, et tu dévideras ton écheveau, n'est-ce +pas? + +--Ça va, s'écria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie, +moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de péchés il me faudra +bredouiller au jour du grand jugement! + +Les verres furent remplis et sablés trois fois successives; puis +l'Irlandais, d'une voix avinée, commença le récit suivant, souvent +entrecoupé de blasphèmes et de hoquets. + + + X + +«Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de +l'Irlande. Le nom de mon père et de ma mère n'ont jamais, que je sache, +figuré sur les registres de l'église ou de la mairie. Je ne me suis +jamais, non plus, donné la peine de chercher à pénétrer ce mystère. + +»En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings +de celui-ci, les coups de pieds de celui-là. + +»Sans doute, j'étais venu au monde sous une mauvaise étoile. Mais, +comme disent les mahométans, Allah est grand, nul ne peut échapper à sa +destinée. + +»A dix ans, je servais en qualité de mousse à bord d'un caboteur. + +»Là aussi poings et pieds ne me ménageaient guère. Par bonheur, les +auteurs inconnus de ma personne m'avaient doué d'une enveloppe solide et +d'un coeur de bronze. + +»Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le +patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce +soir-là copieux régal aux requins. Et, probablement, j'aurais partagé +le sort de mes maîtres, sans un jeune garçon qui supplia le capitaine du +corsaire de me laisser la vie sauve. + +»Le navire qui nous avait capturés s'appelait le _Corbeau_. + +»C'était bien le plus fin voilier qui jamais eût sillonné les mers. + +»Là, encore tempête de coups de poings et ouragan de coups de pieds +m'assaillirent plus fréquemment que je ne l'aurais voulu. + +»Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me +résignai. + +»Du reste, si le service était rude à bord du _Corbeau_, nous avions +parfois du bon temps. + +»Grâce à mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection +toute particulière, j'étais--à quelques horions près--moins molesté que +les autres mousses, mes collègues. + +»Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles +mêmes ne m'étaient point épargnées. + +»Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau. + +»Ça m'allait cette existence, que voulez-vous? + +»Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance, +demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prières; demain du sang, +du feu, d'effroyables orgies! + +»Ma foi, j'aimais déjà les émotions: toutes ces vicissitudes,--le +fouet, la bastonnade compris,--me charmaient plus que je ne saurais +dire. + +»Dix années s'écoulèrent; j'étais devenu matelot. + +»Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut +tué. + +»Mon protecteur, Louis Larençon, prit aussitôt le commandement du +_Corbeau_. + + + XI + +»Quel homme c'était que le capitaine Larençon, mille sabords! dur, +implacable, mais habile, mais courageux! + +»Un jour il y eut une révolte à bord. + +»Il arrive sur le pont, sans armes. + +»--A mort! à mort! crient tous les marina on se ruant sur lui. + +»Sa vie était en danger, je me précipitai entre lui et les assaillants. + +»--Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leçon à cette bande +d'imbéciles. + +»--Non, répondis-je, ils vous tueront. + +»Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le +couronnement où se tenaient les conjurés: + +»--Tas de lâches, leur dit-il, que désirez-vous? + +»--A mort! à mort! hurlait-on de toutes parts. + +»A mort! répéta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter +avec moi sans armes comme je le suis? + +»Et, en prononçant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot +qui se trouvait près de lui et le lança à la mer, comme il aurait fait +d'un boulet de huit, quoi! + +»Les mutins continuent leurs vociférations; un autre matelot va +rejoindre le premier; ensuite un troisième, un quatrième; enfin, +tout l'équipage y aurait passé, ah! je vous le jure, si les corsaires +intimidés n'eussent demandé merci. + +»Quel homme que c'était que le capitaine Larençon! + +»Son nom et celui du _Corbeau_ donnaient la chair de poule aux plus +vieux loups de mer. + +»Il n'y avait pas un port de la Méditerranée à l'Atlantique et de +l'Atlantique au Pacifique où nous ne fussions redoutés comme la peste. + +»Mais c'était sur les côtes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur +du _Corbeau_. Depuis Montréal jusqu'à Gaspé, il était l'épouvantail des +habitants et des navigateurs. + +»Nos têtes avaient été mises à prix: on offrait jusqu'à vingt mille +piastres pour celle du capitaine. + +»Oui, par le diable! mais il était plus facile d'achalander que +de prendre la tête du capitaine Larençon ou de l'un de ses hardis +compagnons. + +»Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux +fois j'ai fait la nique au bourreau. + +»Regardez!» + +En même temps, l'Irlandais dénoua l'écharpe graisseuse qu'il portait en +guise de cravate, et montra à ses auditeurs une raie bleuâtre dont il +avait le col entouré. + + + XII + +--Où tonnerre, as-tu attrapé ça? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure +du bout de ses doigts. + +--Ça, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Québec. + +--Un souvenir de Québec? + +--Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tête carrée. + +--Du bourreau! répéta l'Cageux, trop honnête homme dans le fond pour +avoir jamais rien eu à démêler avec dame justice. + +--Du bourreau, un imbécile de ta sorte, qui ne savait pas son métier ou +le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai été pendu, pendu en +chair et en os, moi Michael, surnommé Mike. + +--Blague! fit Stephen, d'un air incrédule. + +--Blague! s'écria l'Irlandais; qui est-ce qui prétend que je blague! + +--Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire +qu'un pendu revient aussi facilement à la vie qu'un ver qu'on a coupé en +tronçons? + +--C'est pourtant comme ça, excepté qu'au lieu de me couper le cou, on me +l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon +physique après l'exécution! J'étais grandi de six pouces au moins, et je +tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux, +que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du +_Corbeau_. + +--Mais enfin, ce n'est pas fort aisé à comprendre. + +--Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-même. + +--Alors... + +--Alors, voilà l'affaire en deux mots. Essayez d'être plus malins que +moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts! + +--Nous t'écoutons, dit le bar-keeper. + + + XIII + +«--Pour lors, nous avions relâché à Québec. Un soir,--ce soir-là je me +disputais avec les pavés,--j'entre dans une auberge de la rue Champlain; +on dansait. La danse m'a toujours séduit, et dans mon temps je sautais +sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des +moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait là un joueur de +cornemuse qui travaillait son instrument comme un enragé, un nègre +qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une +demi-douzaine de pécores plus sales et plus laides les unes que les +autres. Voilà que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de +damné, puis que je tourne le cap sur une gigue. + +»--Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des +bordées comme ça, je vas te mettre à l'ancre, moi. + +»--Arrive, lui répondis-je. + +»Mon homme me tombe sur les épaules. + +»Pif, paf, pouf! Nous nous bûchons d'emblée, et, tout à coup, il roule +sur le plancher, en beuglant: + +»--Je suis mort! + +»-Il avait dit vrai. + +»On m'arrête, on me mène en prison, on me condamne au collier de +chanvre, et huit jours après je me disposais à aller, le lendemain, +présenter mes respects à mylord Satan, quand un individu entra dans mon +cachot. + +»C'était le chirurgien du bord.--du _Corbeau_, s'entend! + +»Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommodé des bras, des +jambes, des caboches! Il est trépassé, Dieu veuille avoir son âme! +je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il +faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si ça ne lui fait +pas de bien, ça ne lui fera pas de mal. + +»--Eh bien! mon garçon, tu t'es donc laissé pincer? me dit-il. + +»--Pincé! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le +déménagement final. + +»--Tu es philosophe, Mike! + +»--C'est le cas de l'être ou jamais. + +»--Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas révélé à +quel navire tu appartenais. + +»--Dame, major, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison +aurait empoisonné mon dernier soupir, je suis délicat, voyez-vous. + +»--Brave Mike! + +»--Il n'y a pas de quoi. + +»--Je suis venu pour te sauver. + +»--Sans plaisanterie, au moins? + +»--Sans plaisanterie. + +»--Merci, major, mais que faut-il faire. + +»--Te laisser pendre. + +»--Hein? + +»--Oui, te laisser pendre. + +»--Singulière façon de me sauver; mais, en définitive, pendu pour +pendu, j'aime autant m'exécuter de bonne grâce. D'ailleurs, j'étais déjà +décidé. C'est là tout ce que vous avez à me dire? + +»--Tu n'as pas confiance en moi? + +»--Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de +sort! je suis sûr d'être pendu demain, à six heures du matin... + +»--Et d'être ressuscité? + +»--Ça, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment +loin, eh! eh! + +»--Ce qui n'empêchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens. + +»--Pas d'objection, pas d'objection; faites, major. + +»Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais +que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la +gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si ça me +faisait souffrir. + +»En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives, +répliquai-je. + +»--Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice. + +»--Cette bêtise. + +»--Bon. Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que +Mathusalem. + +»--Je ne le souhaite pas, major. + +»Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations. + +»L'opération avait duré jusqu'à deux heures du matin. + +»A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le +major m'avait placé au beau milieu des oeuvres-vives. + +»Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe +d'intelligence qui me parut de bon augure. + +»--Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour +l'autre monde, lui dis-je. + +»--Je ne vous le conseille pas, reprît-il en portant la main à son cou. + +»C'était significatif. + +»--En route, nom d'une bombe! + +»--Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me +souffla-t-il à l'oreille. + +»--Pourquoi ça? + +»--Pourquoi! ça pourrait déranger l'appareil. + +»--Brigand d'appareil! mais s'il ne réussit pas, je monterai là-haut +sans être lesté; car crever sans avoir... + +»--Marchons. + +»Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer, +l'estomac vide. + +»Néanmoins j'obéis. + +»On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais +au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les +oiseaux de proie s'apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter +sur ma carcasse. + +»Quoi qu'il en soit, je me réveillai sur le pont du _Corbeau_, et +voilà!» + +--Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu. + +--Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement, +lorsque le scherif eut dressé mon procès-verbal constatant mon décès, on +me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où, +grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé et capable de remettre +à la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des +chirurgiens comme notre major Dupré![31] + +[Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la +médecine offrent plusieurs traits du même genre. On se rappelle encore +qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu, +appartenant au parti libéral, fut pondu à Barcelone et sauvé par un +chirurgien qui, antérieurement à la strangulation, lui avait pratiqué, +près de l'os hyoïde, une incision dans laquelle il avait glissé une +petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du +condamné et le monde ambiant.] + +--Buvons à sa santé, dit Stephen. + +--Ah! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike. Ce qui m'étonne, +c'est qu'il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à +la Camarde. + +--A sa santé! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas +parfaitement... + +--Qu'à cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton +verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi +saugrenues que ta personne. + + + XIV + +Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres +succéda au cliquetis des paroles. + +Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient +vides. + +--Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte +ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le +marché. + +--Farceur! ricana Stephen en s'éloignant. + +--Du même, encor du même, toujours et toujours du même! lui cria +l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne +sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas +varié? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est +que vanité... hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit! +je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux? tu ne +dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! +Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin, +ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi +et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le +_Corbeau_ à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en +dis-tu, mon bonhomme?.. Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les +yeux! ça ressemble pas mal à un nuage... Bon, voilà que tout vire autour +de moi... Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça +sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades... +La table et les chaises qui s'en mêlent... Allez! allez! je ferai +l'orchestre... pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre +cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans +ses bras... ohé! arrêtez, je m'oppose... Jette la dernière ancre, +l'Cageux... Bravo! voilà Stephen... verse-moi à boire, l'ancien... je +sue toutes les larmes de mon corps... + + + XV + +L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fiévreuse; il +était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achèverait de le +tuer. + +Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de +l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie. + +Mais il s'était trompé dans ses conjectures; car à peine l'ex-flibustier +eut-il ingurgité le breuvage, qu'une réaction s'opéra subitement dans +ses manières. + +Il recouvra une sorte de lucidité factice. Ce phénomène n'est point rare +dans les cas d'ébriété complète. + +--Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen. +Ah! ah! ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Miko, hein? + +--Bast! articula Stephen en se mordant les lèvres. + +--A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce +pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil +des tropiques. + +--Non; je ne bois plus. + +--Tu dis? + +--J'en ai assez; je m'en vas. + +--Peuh! + +--Il faut que je travaille demain. + +--Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme; +mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures à +passer avec nous pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne. +D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,--une belle +histoire! + +--Ça va, dit Stephen. + + + XVI + +«Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larençon avait à bord du +_Corbeau_, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la détestais, +car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure. +Ça, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulière +avait du goût pour le lieutenant. Dieu de dieu! m'en a-t-elle valu des +récompenses de garcettes, la gredine! heureusement je ne suis pas un +ingrat, et et je l'ai payée capital et intérêts. + +»Pour lors, un jour que nous flânions sur les côtes de Terre-Neuve, +voilà que le matelot de vigie signale un brick--l'_Alcyon_, je +n'oublierai jamais ce nom-là. + +»En moins de rien, le brick, était coulé avec tout son équipage, et son +chargement passé à notre bord. + +»Le soir le capitaine Larençon m'appelle dans sa cabine. + +»--Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, pâle, aux +cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons capturé +cette après-midi? + +»--Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme pâle, aux +cheveux blonds, a gratifié votre serviteur d'une paire de soufflets dont +ses épaules garderont longtemps la mémoire. + +»--Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme? + +»--Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. Ça m'a fait de la +peine, car il était brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se défendre! + +»--Pauvre Charles! murmura alors le capitaine Larençon; que n'ai-je su +plus tôt!... + +»--Comment... + +»--C'était mon frère! + +»--Votre frère! + +»--Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette +table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu? + +»--Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan, +il a éreinté deux des nôtres, et blessé une demi-douzaine d'autres; et +sans le second... + +»--Sans le second? + +»--Diable! Du train où il y allait, nous aurions bien pu passer un +mauvais quart-d'heure. + +»--Mais le second, le second! s'écria le capitaine en brisant la table +d'un coup de poing signe qui m'annonça qu'il était temps de ferler les +voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers. + +»--Le second, répliquai-je, oh! il lui a envoyé une balle en pleine +carène. + + + XVII + +»--C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement +d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en: + +»Vous comprenez que je ne me fis pas prier. + +»Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larençon! ventre de +baleine! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai que les écubiers +lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides +sur son crâne, comme des cabillots dans les râteliers, que ses dents +craquaient comme s'il eût-broyé des galets entre leurs marteaux, et que, +dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre! + +»Pour lors, je virai de bord. + +»Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le _Corbeau_ que dans la paume +de ma main. + +»On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un +plongeon dans la grande tasse. + +»Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais à quoi +m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous +sentez. + +»Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le _Corbeau_ +fit naufrage... Pauvre _Corbeau_, va! Le capitaine Larençon, trois des +nôtres et moi échappèrent seuls. + +»C'est dans les parages de Cuba que nous échouâmes. + +»Après ça nous fîmes la traite des noirs, avec une barque affrétée par +des armateurs. + +»Chien de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille +tonnerres! + +»Ça dura deux ou trois ans. + +»Il y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie +dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la +poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une +bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-là, comme je l'appris plus +tard, il n'était pas regardant, le capitaine! + +[Note 32: La poulaine, dans le langage figuré des matelots est le nez +du navire comme les écubiers en sont les yeux. + +Par «larguer la poulaine», Mike veut dire couper le nez.] + +»Le trafic africain ne donnait pas. + +»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes +aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de +paille. + +»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à +preuve, c'est que je le suivais comme un chien. + +»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés +sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous +avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit: + +»--Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike. + +»--Quoi donc, commandant? + +»--Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable. + +»--Pas possible! + +»--Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles +Bourgeot.... + +»--Bourgeot! + +»--Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme. + +»--Et? + +»--Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste +l'unique héritier.... + +»--Mais comment savez-vous? + +»--En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot +au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon +frère résidait à Québec, conçois-tu? + +»--Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui.... + +»--Était à bord de l'_Alcyon_? + +»--Je n'osais vous rappeler ce souvenir. + +»--S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui. + +»--Bast! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer. + +»--Si c'est un imposteur, tant mieux! + +»--De fait, vous serez le légataire universel. + +»--En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du +Canada. + +»--Et notre engagement? + +»--Imbécile! + +»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu +toucheras à bon port. + +»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à +Québec. + +»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé +la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc! + +»Enfin, nous amarrons. + +»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des +recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné! + +»--Mike, qu'il me dit. + +»--Présent, capitaine. + +»--Tu m'es dévoué! + +»--Jusqu'à la culasse, capitaine. + +»--Nous allons être riches, si tu veux. + +»--Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire? + +»--Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second. + +»--C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer +pour cela? + +»--Presque rien. + +»--C'est encore mieux. + +»--Cependant... + +»--Ah! j'écoute. + +»--Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le +pensais, encore moins lancé à la mer. + +»--Hein! j'en doute. + +»--Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré +inaperçu à bord de l'_Alcyon_, et après notre départ, un bateau-pilote +l'aurait recueilli, transporté à Halifax. + +»--Ça sent tonnerrement le mystère. + +»--J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son +identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié. + +»--C'est toujours drôle! + +»--Bref, il est mort dernièrement. + +»--Ah! je commence à respirer, capitaine. + +»--Mais il a laissé un enfant. + +»--Et une femme? + +»--Non, sa femme l'avait précédé au tombeau. + +»--Resta l'enfant. + +»--Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs. + +»--Connu, commandant. + +»--Que veux-tu dire? + +»--L'enfant nous gêne. + +»--Troun de l'air! + +»--Quel âge? + +»--Deux ans à peine. + +»--Facile de s'en délivrer. + +»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles. + +»--Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça! + +»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une +véritable poule mouillée. + +»--J'exécuterai vos ordres. + +»--Me jures-tu?... + +»--Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu! + +»--Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux +pas que mal lui arrive. + +»--On le soignera... fiez-vous à moi. + +»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis +en nourrice: puis il me dit: + +»--Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant +l'incendie, et la conduiras à Montréal. + +»--Pourquoi mettre le feu à la maison? + +»--Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé. + +»--Magnifique, commandant, magnifique! + +»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,--je ne sais trop +comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une +ripaille, une ripaille... enfin! + +»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal. + +»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici, +on l'avait baptisée la Camarde.» + + + XVIII + +--La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle +comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une +femme hideuse, sans nez. + +--C'est cela même, répliqua l'Irlandais. + +--N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine? + +--Attends: tu le sauras. + +Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son épouvantable +récit: + + + XIX + +«Donc j'avais transporté l'enfant chez la Camarde. + +»C'était en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup! + +»Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant +le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler depuis +que nous avions quitté la marine. + +»Pendant ce temps la vieille sorcière ne s'avisa-t-elle pas de vouloir +nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien à Mike qu'on joue de ces +tours-là. + +»Le commandant arriva; plus d'enfant. + +»Quelle rage! une tonne de salpêtre embrasée, quoi! + +»Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il eût +touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et +plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. +Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait! + +»Ce n'était que le début. + +»Juliette prétendait que l'enfant avait gagné le large! + +»Un enfant à la mamelle, il aurait fallu être bête pour avaler celle-là! + +»Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde. +En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire +autant.--Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et +rancunier, en tonnerre, moi! + +--Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l'enfant pour +s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine: + +»--Stop! + +»Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était +réfugiée dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis: + +»--Où donc est la petite' + +»--Sais pas. + +»--Ah! ah! je vais te rafraîchir la mémoire. + +»J'avais mon _knife_[33], un beau _knife_, un souvenir d'autrefois! le +tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille--histoire de +la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des +ralingues. Elle crie à son chien: + +[Note 33: Un couteau.] + +»--Ici, Hurleur! + +»--Peuh! + +»Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets. + +»--Oh! oh! un moment, un moment; + +»Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque +jour. + +»Juliette essaya de tirer une bordée. + +»--Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous +se sépareront sans se serrer la main? + +»--Au secours! + +»--Où est la petite? réponds-moi, et dépêchons. + +»--Je ne veux pas le dire. + +»--Alors, je la déterrerai. + +»Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la +Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne m'a reproché ce péché +véniel. + +»Je trouvai l'enfant caché dans un caquet de guenilles. + +»L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse +qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.» + +--Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achève. + + + XX + +--Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar. + +--Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen atteint lui-même de l'ivresse +qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses hôtes. + +--Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie. + +Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole. + + + XXI + +«Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin... + +»Pour lors, le capitaine devait faire disparaître l'enfant et se rendre +en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je +devais l'attendre aux États-Unis, où il viendrait me prendre avec un +nouveau corsaire. + +»Il m'oublia. + +»Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant +cet intervalle, je roulai ma bosse de côté et d'autre, et par aventure +tombai, il y a quelques semaines, à Montréal. + +»J'étais aussi sec qu'un rat d'église. + +»A mon âge on ne vit pas d'amour et d'eau claire. + +»J'entre chez un changeur, je lui présente un _bill_ de ma façon. On +m'empoigne sous prétexte que le bill était faux. + +»Dix ans de pénitencier en perspective; quelle chance! + +»Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon +compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient. +Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,--Dieu +la bénisse!--m'avait blessé. Presque rien, un bobo! On m'envoie à +l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je réussis à dérober les +habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous +tire loyalement ma révérence à la prison, par la grand'porte, s'il vous +plaît. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis. + +»Une fois dehors du pétrin, que faire? je commençais à tirer la langue, +quand, dans une _bar_, on prononça le nom de Bourgeot. + +»Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larençon? +Veillons au bossoir, tonnerre! Ça mérite considération. + +»Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il était logé +comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que ça de +genre! l'eau me montait à la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup +aimé la bagatelle, le capitaine Larençon! + +»Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'était mon homme, mon ancien +commandant, le capitaine Larençon! mais changé! il avait fait cargaison +de graisse. Tout autre que moi ne l'eût pas reconnu. + +»Dans ma joie, je courais pour l'embrasser. + +»--Que voulez-vous? + +»--Capitaine! + +»Il pâlit. + +»--Je suis Mike, votre... + +»--Ce nom m'est étranger. + +»Là-dessus, il me tourne le dos et on me campe à la porte. + +»En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot était Français, natif +de Marseille, débarqué ici, il y a plusieurs années, qu'il avait épousé +une veuve et adopté le fils de cette femme. + +»Il se donnait pour commerçant retiré des affaires, voyez-vous ça, +ventre de baleine! + +»Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie, +minute! minute! + +»J'aurais pu l'expédier à la potence par l'entremise du bourreau, mais +ce moyen était compromettant, et le résultat peu fructueux. + +»Je patientai. + +»L'occasion de me venger s'offrit bientôt: hier, je sus d'un domestique, +que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne. + +»J'embauche deux Irlandais, et nous établissons une croisière, au pied +de la montagne. Bateau, comme j'étais content! mon coeur battait. + +Oh! les ingrats, je les déteste! Brigand de capitaine, m'avoir reçu +comme ça, moi qui avais fait sa fortune!...» + + + XXII + +Mike ne put compléter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient +d'envahir soudainement le cabaret et de se précipiter sur les trois +buveurs. + +En vain, ces derniers opposèrent une vive résistance, ils furent +garrottés et conduits à la prison de Montréal, où l'Irlandais entra en +répétant: + +--Ventre de baleine! je pensais bien que ça finirait mal. + + + + + SEPTIÈME PARTIE + + + DEUX AMANTS + + + I + +ALPHONSE A ANGÈLE + + «New-York..., + +»Mademoiselle, + +»N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon départ, je n'ai +pu vous demander la permission de vous écrire quelquefois. Telle était +cependant mon intention; j'en ai fait part à notre excellent ami, M. +Jobinet. Pour toute réponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre +de moi ne vous déplairait pas. Si je me suis trompé, excusez mon erreur, +mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la réparer, car rien ne me +serait plus pénible à supporter que votre courroux. + +»Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois +vous m'avez arraché à une mort certaine et je n'ai pu encore vous +exprimer les sentiments de reconnaissance qui débordent mon coeur. +N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant +j'oubliais votre sublime dévouement et les périls que vous avez courus +pour me mettre en sûreté! Peut-être aurait-il été plus convenable +que j'adressasse ma missive à votre bon père Morlaix; peut-être +l'eussiez-vous préféré; mais j'éprouve, en songeant à vous, une émotion +inexprimable, des palpitations étranges que je n'oserais confier à un +homme. Vous êtes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne +rirez pas de moi, naïf jeune homme, à peine entré dans la vie, qui n'ai +vu le monde que dans un chantier ou à travers les livres. Ces livres +m'ont dit que votre sexe était meilleur et plus délicat que le nôtre. +Je le crois, car ma mère est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la +douleur se glisse maintenant dans mon âme, c'est quand je pense à cette +pauvre vieille mère que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu! +pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes +auprès d'eux que lorsque nous en sommes séparés? Cela ne viendrait-il +pas de ce que près d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection? +Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous +entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutumé. Nous n'y +attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais +que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies +nous entendions autour de nous des voix étrangères, qu'au lieu de la +prévoyance maternelle, nous soyons obligés de demander aide à des soins +mercenaires, et nous commençons à apprécier la valeur des liens du sang. +L'affection qu'alors on porte à sa famille trouve sans doute son mobile +dans l'égoïsme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet égoïsme +est si naturel de part et d'autre! c'est une chaîne si douce à porter +que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donnés +la Providence. Oh! oui, car aimer les nôtres pour nous-mêmes c'est les +inviter à nous aimer et entretenir ainsi dans la société de saintes +relations dont la Bienveillance et la Charité tiennent les fils +imperceptibles. + +»Mais je m'oublie à vous parler un langage auquel une jeune fille n'est +pas habituée. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne à qui je puisse +communiquer toutes les pensées qui flottent devant mon imagination, +depuis mon arrivée ici. Ma mère est bonne, mais elle n'a jamais su lire +dans mon coeur et j'ai un caractère si expansif! + +Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assurée, +mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidèle jusqu'à la +mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force +dans votre caractère, d'héroïsme dans votre noblesse pour m'avoir +secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait évanouie, +ou aurait crié au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas +frémi, vous n'avez pas tremblé! vous m'avez soigné, moi inconnu, moi +couvert de sang et de vêtements misérables, vous m'avez soigné, comme +une soeur soigne un frère! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens +je crus un instant que mon âme ravie à son enveloppe terrestre avait été +transportée dans une autre sphère où une sylphide, un ange l'avait prise +sous sa protection. + +»Le rêve dura longtemps, jusqu'au jour où je m'éveillai dans cette +blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse été heureux +d'expirer durant ces heures de fièvre ardente! Je nageais dans un tel +océan de bonheur! + +»Néanmoins, chose singulière, que je ne m'explique pas! après être sorti +du délire, en vous apercevant, à quelques pas de moi, en me convainquant +que je n'étais pas le jouet d'un rêve, que la réalité m'environnait, je +pris goût à l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma +position, je priai, dans mon coeur, l'Éternel de m'arracher du trépas. + +»Quelle est donc la signification de ces incohérences? Aujourd'hui +encore, tantôt je me cramponne à la vie de toute la puissance de mon +être, tantôt je suis prêt à m'abandonner au désespoir. + +»Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir +à vous dire combien,--malgré notre courte connaissance,--je me suis +pénétré de la sublime harmonie de vos qualités; il me serait agréable +de retracer les poétiques images que votre présence fait concevoir, mais +les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misères vraies ou supposées. +C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous +cuirassons de personnalité. Qu'il faut de courage pour supporter la +douleur au sein de la gaîté! J'avais cru que je possédais ce courage; +la prison, la triste perspective d'une condamnation à mort me trouvaient +insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-être la pensée +d'une évasion ne me fût venue. Il me semble que j'aurais marché d'un +pas ferme au supplice. D'où vient que, maintenant, je suis plein +d'hésitations et d'incertitudes? Les États-Unis ne sont-ils pas la plus +magnifique contrée possible? N'ai-je pas la gloire de prospérer en paix, +à l'ombre de la bannière étoilée! Oh! quel mystère que nos passions! + +»Dès ma plus tendre enfance j'ai chéri la République. En sortant du +collège, je soupirais pour le jour où je pourrais aller m'établir +dans les États. A présent, j'y suis: matériellement j'ai autant +de jouissances que j'ai prétendu en avoir, et, je le confesse, la +mélancolie règne constamment sur mon front. En quittant les rives +de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est soulevée et des larmes +abondantes ont coulé de mes yeux. N'eussent été les exhortations de M. +Jobinet, qui m'accompagna jusqu'à Saint-Jean, je me serais livré à mes +ennemis, plutôt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui, +j'ai laissé là-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-même. +Québec, Montréal, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme +dans mes insomnies. En vain, j'ai cherché ici quelques distractions. Le +bruit, le mouvement m'irritent; les théâtres me sont insupportables. Ni +la méchanceté, ni l'envie ne forment l'essence de mon tempérament; et je +me surprends à envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent +à côté de moi emportés dans leurs brillants équipages; et je déteste +parfois ces femmes étincelantes de parure que je vois au spectacle! +N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous +lequel on déguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices +secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison, +sans cesse aux prises avec la bestialité? Où est la lumière sacrée? où +est le vrai? + +»Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'être sage ici-bas! Nous +contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous +jalousons, nous haïssons! + +»Affreux dilemme! + +»Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie à la définition! + +»Est-il né pour la souffrance ou la félicité?--Le savoir l'écrase, +l'ignorance l'abrutit. + +»Nous devons accepter la science de la vie formulée ou la rejeter. Mais +si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrès, à la perfectibilité? +Rien. Marche! nous crie une voix intérieure, et nous marchons d'ombre en +obscurité, d'obscurité en ténèbres, de ténèbres en opacité? + +»L'antiquité éclairée trébuche dans son acheminement. + +»Les âges contemporains ferment les yeux pour franchir le précipice: +Entendez-vous ce cri de Shakspeare: + +»_To be or not to be!_» + +»Ne tremblez-vous pas à l'expression de Montaigne? + +»Que sais-je?» + +»Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les +tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des +Encyclopédistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes? + +»De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle? + +»Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutôt +que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonché +de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal à moi de vous montrer les épines +qui hérissent le mien? + +»Mais j'ai toute confiance, en votre bonté. Elle excusera mes écarts, +n'est-ce pas? Il doit être si doux de pardonner au malheur! + +»A New-York, ma situation financière est tolérable. J'ai trouvé de +l'ouvrage comme employé chef chez un armateur. Mes compagnons de travail +compatissent à mes maux et vraiment je serais content de ma destinée, si +le souvenir de la patrie.... enfin! + +»Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas être repoussée en +parvenant à sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir +et l'expression de la reconnaissance inaltérable, d'un homme qui +sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vôtre. + +»ALPHONSE MAIGRET. + +»P. S. Après ma mère et vous, mon coeur appartient tout entier à nos +amis Pierre Morlaix et Jobinet.» + + + II + +Qu'on juge de l'étonnement d'Angèle en lisant cette singulière lettre! + +Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y +épanchaient leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble +inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui +frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de +tristesse s'égarait dans des régions trop aériennes pour empoisonner +le coeur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations +qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à +l'extrémité d'une branche d'aubépine, les demi-aveux qu'on y dévoilait, +devaient toucher et séduire une femme. + +Peut-être, en écrivant, l'exilé s'ignorait-il lui-même: mais Angèle, +avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse. + +Sûre d'être sérieusement aimée, elle se demanda si elle aimait. + +Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violemment. + +Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu'elle tenait +dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vaguer à travers +les bocages odorants de la rêverie. + +D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et +d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi clos. + +Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombragé par les rameaux des +arbres touffus, mollement appuyée au bras d'un ange: l'onde murmurait à +leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nénuphar; +l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu +dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux délices de ses +harmonieux concerts! + +Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux +charmes de cette amoureuse journée. + +Ils avançaient lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles; +mais ces paroles étaient autant de perles précieuses, de mélodies +ineffables: et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences, +qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes. + +Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre! + +Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se déroulait toujours +charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient +ainsi dans l'extase d'une mutuelle félicité.... + + + III + +Tout à coup, Angèle tressaillit: ses traits se décomposèrent, une sueur +froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de +sa bouche tomba une exclamation déchirante: + +--Mon Dieu! + +L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons folâtres! +adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, +rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur! + +Pauvre Angèle, quelle tempête soudaine vous a donc jetée sur le roc de +la réalité! + +Douteriez-vous aussi, vous! + +Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, pétrie par les +grâces; élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi; +riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme! + +Et cependant, cependant, votre pied s'est posé sur un serpant caché sous +l'herbe embaumée; cependant, voilà que l'odieux reptile a roulé autour +de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il +dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre +coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin. + +Pauvre, pauvre Angèle! + + + IV + +Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître +plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur +des hautes oeuvres. + +Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la +pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à +terre de la civilisation. + +On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en +une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes, +comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des +siècles est à peine suffisante. + + ...Certains préjugés sucés avec le lait + Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse. + +a dit Chénier. Remplacez le mot «vieillesse» par le mot _mort_, et vous +aurez une idée complète, malheureusement vraie.--Le préjugé est une sève +féconde, dont toute l'influence ne saurait être détruite que par une +autre sève, celle de l'éducation... et encore! + +Nul de nous, hélas! n'est exempt de préjugés! Fils de l'entêtement et de +la tradition, les préjugés sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite +formés à l'école de l'habitude et définitivement portés à l'empire du +monde par l'amour-propre individuel. + +Le préjugé ne compte guère qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis +un siècle une lutte acharnée. + +Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcèle, le pousse dans ses +derniers retranchements, l'assiège, l'affame, et ne lui laisse ni trêve, +ni merci! + +Étonnez-vous donc que tant de gens momifiés attaquent, comme pernicieux, +le développement de la presse! + +Le préjugé vous dit: + +Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents +solidaires des fautes de leurs enfants. + +En d'autres termes: + +Un fils vole, assassine; une fille pèche contre l'honneur; le père et la +mère doivent être méprisés! + +Et réciproquement, + +Le préjugé nous dit encore: + +Si tu tues tu seras tué: le juge qui te condamnera à mort sera +respecté, considéré; le bourreau qui exécutera la sentence sera méprisé, +vilipendé! + +Le préjugé nous dit--oh! c'est horrible:--tu n'as pas demandé à vivre, +pourtant tu as été lancé sur cette terre, que tu te hâterais de quitter +sans la crainte de commettre une lâcheté, et on te montre au doigt, on +te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestiféré, quoique +tu sois honnête, instruit, doué de nobles et brillantes qualités, parce +que... le nom de ton père est resté en blanc sur les registres de l'état +civil! + +Tu ne connais pas ton père, tu ne peux présenter au monde le sarcophage +d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lépreux! + +--Mais je ne suis pas l'auteur de mon être. + +--N'importe! + +--Je travaille à me rendre utile. + +--N'importe, nous ne voulons pas de toi. + +--Je me sacrifierai pour mes semblables. + +--Tes sacrifices!... fi donc! + +--Je serai votre valet. + +--Mon valet, toi! quelle audace! + +--Votre esclave. + +--Rien... + +Bâtard, à moins que tu ne puisses opposer un préjugé à un autre préjugé, +à moins que tu ne puisses doubler d'or le mystère de ta naissance, il te +faut boire les dédains des descendances putatives. + +Le livre, par contre, vous dit: + +L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions. +Lui, qu'assiègent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre +passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aïeux illustres, +si des enfants célèbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le péché +d'un père le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre. + +Le livre vous dit encore: + +Sois honnête, fais le bien pour le bien, cherche à être heureux autant +que possible en ce bas monde, sans nuire à ton prochain, et tu rempliras +ainsi la mission que chacun de nous a reçue avec la naissance. + +Il vous dira: + +Le privilège de la noblesse héréditaire est une absurdité. + +Les honneurs que donnent la fortune sont inférieurs à ceux que donnent +les talents personnels. + +Les mariages d'argent--ces ventes qui font de deux êtres libres, jeunes, +des esclaves pour l'avenir--sont des monstruosités: c'est dans le +travail et l'amour que repose le bonheur réel. + +Il osera même ajouter que eux qui prétendent + +étouffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les +passions sont aussi nécessaires à l'existence d'un état social que les +aliments nutritifs à l'existence de l'homme. + +Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M. +A. Karr écrivait, dernièrement, de si jolies choses dans ses +_Bourdonnements_. + + + V + +Comme des éclairs dans une nuit obscure, les réminiscences du préjugé +luirent tout à coup à l'esprit; d'Angèle. + +Pauvre chère enfant, un mystère enveloppait sa naissance dans des plis +ténébreux: elle ne connaissait ni père ni mère légitimés par la loi. Et +cette même loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le +stigmate: + +BÂTARDE! + +Qu'importaient alors sa beauté, ses agréments physiques! que faisaient +alors ses vertus, son éducation, ses rares qualités intellectuelles! + +C'est-à-dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant, à cet +aveu, allait fuir épouvanté, et qu'il lui faudrait à elle inhumer la +honte de ses parents dans un couvent, où même elle ne serait peut-être +pas entièrement à l'abri des préventions du vulgaire! + +Mon Dieu! pourquoi donc nous avez-vous inoculé le virus de l'affliction +dès notre origine? Serait-ce parce que, de même que toute douleur +physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers +la vertu? ou serait-ce parce que l'humanité est éternellement destinée +à souffrir dans sa lutte entre le cylindre du passé et le cylindre de +l'avenir? + +Effroyable problème! + + + VI + +Angèle, tombée à genoux devant une image de la Vierge, priait. + +Rien n'est plus propre à raffermir la foi religieuse que l'amour qui +en est la base. L'amour répugne autant à l'athéisme que la sensitive au +souffle glacial de l'hiver. + +La prière de la jolie fille du faubourg Québec dura longtemps; et, +lorsqu'elle se releva, la sérénité brillait sur son visage. Telle, après +une tempête, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le +retour d'un soleil vivifiant. Encore perlée par les gouttes de pluie, la +reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus +doux arômes. + +Ayant jeté sur ses épaules une mantille et posé sur sa tête un petit +chapeau de paille, Angèle se rend chez Pierre Morlaix. + +Ce fut d'un pas léger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup à la rue +des Voltigeurs. + +Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa démarche se +ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva à la maison de briques, +aux contrevents verts, où s'était écoulée la plus grande partie de son +enfance, elle tremblait comme la feuille d'érable agitée par les vents +d'automne. + +Les palpitations augmentèrent encore quand elle mit le pied sur le seuil +de la porte, et s'accrurent bientôt à ce point qu'elle fut obligée de +s'appuyer au mur pour ne pas tomber. + +Pauvre, pauvre Angèle, que méchant est ce monde qui vous cause tant de +douleurs! + + + VII + +Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et +mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra. + +La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie +de cuisine. + +--Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail +pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous [34] comme ça? y a +au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais +malade. + +[Note 34: sors.] + +--Malade! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un +sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et... + +--Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si +c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux +nous, ousqu'on ne te refuse rien. + +--C'est vrai... + +--Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici, +plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée. + +Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes +les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses +paupières. + +--Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la +vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si +gaie, si riante; maintenant... + +--Pierre est-il ici? interrompit Angèle, pour couper court à cette +intempérance de langue qui la gênait. + +--Pierre y va-t-arriver prendre son dîner. + +T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire? + +Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors. + +C'était le charretier. + +La jolie fille courut à sa rencontre. + + + VIII + +--Mon ami, lui dit Angèle, je désirerais vous parler. + +--Aussitôt que j'aurai remisé ma calèche. + +--Non, tout de suite, c'est très-important. + +--Allons, allons, je t'écoute, dit Pierre, surpris au plus haut point. + +--Pas ici: montons à votre chambre. + +--La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec +Angèle, ayez donc l'oeil à mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque +chose à me communiquer. + +--Que mystère encore! murmura madame Morlaix. + + + IX + +Parvenus dans la chambre du charretier, Angèle lui dit +résolument:--Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mère et +vous m'avez généreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne +connaissez-vous rien de ma famille véritable? + +--De ta famille? fit le cocher reculant d'un pas. + +--Oh! je vous en supplie? + +--Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine? + +--Oh! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez témoigné que trop de +bontés. Ma vie tout entière ne suffira point pour acquitter ma dette de +reconnaissance que j'ai contractée envers vous; mais... + +--Hélas! je te comprends, dit Pierre ému. On t'aura reproché de n'avoir +ni père ni mère, et... + +--Vous vous trompez, personne ne m'a... + +Les sanglots lui coupèrent la voix. + +--Chère fille bien-aimée, notre tendresse ne te suffit donc plus? +s'écria le charretier en la baisant passionnément au front. + +--Que dites-vous là, mon ami? + +--C'est que, vois-tu, Angèle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai +déjà raconté. J'ai cherché dès lors; aujourd'hui même je cherche, et... + +--Et? répéta la jeune fille palpitante d'anxiété. + +--Et, reprit Pierre en secouant tristement la tête, je ne sais rien de +plus. + +Une nuit de janvier 18... en revenant du Griffinton, je rencontrai un +individu qui embarqua près de moi et se fit conduire à la rue de la +Visitation. Là, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne +reparut plus. Dans mon traîneau, il avait oublié un portefeuille en +maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un +chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et +revins à la maison que nous habitions ma mère et moi, dans le faubourg +Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperçus un paquet blanc déposé +contre une porte; je m'en emparai: c'était toi, mon enfant, endormie +dans une couverture. + +--Et, dit Angèle, avec une agitation indicible, cette couverture, les +langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque? + +--Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme +l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang. + +--Quelle énigme! ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria la jeune fille, en +pressant convulsivement ses mains contre ses yeux. + + + X + +--Oui, reprit le charretier comme s'il répondait à une question mentale, +oui, c'est bien mystérieux, pour le certain. J'ai souvent rêvé à cette +nuit-là. C'était le bon temps où je possédais Carillon et la Brune, deux +bêtes... ah! enfin... Et il faisait un frète que la barbe en fumait... +Oh! je ne l'oublierai jamais... puis ces pressentiments... Bast! il ne +faut pas y croire... les pressentiments, c'est de la bêtise. + +--Des pressentiments! s'écria Angèle qui ne perdait pas un mot de ce +monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils? + +--Rien, rien du tout, s'écria brusquement Morlaix. D'abord, les +pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le curé dit qu'il ne +faut pas y ajouter foi, sous peine de péché. + +--Pierre, oh! pitié, fit la jeune fille affolée, pitié pour une pauvre +orpheline; dévoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous +présumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connaître ni +son père, ni sa mère! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas... + +--Allons, allons, ne te désole pas comme ça, mon enfant, dit Pierre +ému jusqu'aux larmes. Ça me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui +donnerais tout au monde, jusqu'à mon dernier attelage--un attelage ben +superbe cependant--pour te sentir heureuse. Quelle idée subite aussi... + +--Pierre, vous ne répondez pas à ma question, interrompit Angèle d'un +ton suppliant. + +--C'est vrai; mais... + +--Vous voulez donc me faire mourir! s'écria-t-elle avec cet accent +désespéré dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel +manque rarement de vaincre l'opiniâtreté de ceux qui les aiment. + +--Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angèle! Je passerais au +feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te +dire ce que j'ai supposé quelquefois, en songeant à cette nuit-là. Mais +au moins ne dis plus que je veux te faire mourir. + +--Parlez, Pierre, mon ami, mon père, oh! parlez vite, dit Angèle, en +pressant les grosses mains basanées et calleuses du charretier dans ses +petites mains blanches et satinées. + +--Eh ben! il m'est venu à l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqué +en sortant du Griffinton et débarqué au coin de la rue Visitation, +n'était pas étranger à.... + +Le charretier hésita. + +--A? répéta anxieusement la jolie fille. + +--A... ma foi, je cherche le mot. + +--A moi? + +--Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête. + +Angèle poussa un soupir de désappointement + +--Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous +suggérer une semblable conjecture? + +--Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la +cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré +tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est +toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le +front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il +y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant +qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me +taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture. + +--Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne +déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies +de ce monde. + +--Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre +stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie +fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une +des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui +pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui +hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons +amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce +que.... + +--Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle +en sanglotant,--le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour +payer la dette de reconnaissance... + +--Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche +sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la +méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai +faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche +que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille. + +--Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants... + +--Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un +peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera +comme il voudra. + +--Pardon, mon ami; c'est impossible. + +--Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire +comme ça. + +Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la +salle. + +--Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va +manger la soupe avec nous. + +--Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je +n'ai pas faim. + +--Bast! l'appétit vient en mangeant. + +--En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi. + +--Es-tu malade? + +--Non, répartit-elle avec un sourire forcé. + +Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient +recueillie, Angèle put regagner son domicile. + +Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du +regard en marmottant: + +--Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette +ordinaire. Faudra que je la surveille. + + + XI + +Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et, +s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet, +commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles +écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira +le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le +même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de +travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut +des yeux sa missive. + +Elle était ainsi conçue: + + «Montréal... + +»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que +votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant +d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues +d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il +n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé +de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa +protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine! +Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et +je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos +subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le +jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je +me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les +livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une +direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez +à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement. + +»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous? + +»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son +appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable +que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant +d'ennemis conjurés pour votre perte? Non, cela ne peut être. Un aveugle +ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui +avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos +appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du +moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous +croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous +n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la +foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur, +oui, bien heureux! + +»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous? Pourtant, +de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point +provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à +condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes +incertitudes? + +»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne +à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur +moi. + +»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques +nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas, +sans doute, de vous intéresser. + +»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre +bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis +à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir +et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre. +Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif... Si vous +saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous +concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça +doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour, +qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle +nourrissait nos jeunes ans! + +»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est +tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais +pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette +originelle que j'ai contractée en venant au monde! + +»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce +qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère! + +»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre +mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré +des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des +amours. + +»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que +j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère! + +»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus +charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on +n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes, +qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés +de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit +dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des +bonnes! une mère! + +»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont +une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce +que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur +cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous +espérons retrouver un jour! + +»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par +la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au +calvaire de ses tortures? + +»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un +père!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de +ces êtres sacrés! + +»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les +insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager +la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes +secrètes, les désespoirs étouffés! + +»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les +orphelins!... + +»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie +dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous +intéresser. + +»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du +bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet? +eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen +très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé +d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit +qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un +nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison +avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien +qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation. + +»Égorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se +vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout +cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire. + +»M. Bourgeot,--l'homme assassiné,--a un beau-fils. Penseriez-vous que +Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son père était +méritée? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru à cela +si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant +moi, le fils a dit en pariant de son beau-père: + +»--Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort! + +»Oh! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais +déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai +pris en amitié! + +»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon +courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera +pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu +à vos parents et à ceux qui vous aiment. + +»En attendant, croyez-moi, + +»Monsieur, + +»Votre servante, + +»ANGÈLE.» + + + XII + +Deux mois s'écoulèrent sans qu'Angèle reçut une réponse à sa lettre. + +La jeune fille était fort inquiète; ses parents adoptifs la voyaient +dépérir chaque jour, et déjà ils regrettaient les soins dont ils avaient +entouré le fugitif, quand, un matin, Angèle arriva chez eux toute +joyeuse. + +--Il m'a écrit! il m'a écrit! cria-t-elle en entrant. + +--Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il +était soulagé d'un grand poids. + +--J'savais qu'i n'était pas malhonnête en toute, c'te jeunesse, dit la +mère Morlaix. + +--Voici sa lettre, reprit Angèle; elle est longue; voulez-vous que je +vous la lise? + +--Comme de raison, répliqua la bonne femme. + +--Il est à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angèle. + +--A Saint-Jean-de-Terre-Neuve! + +--Oui, il est allé surveiller une pêche pour le compte de l'armateur qui +l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre. + +La mère Morlaix et son fils se rapprochèrent de leur protégée, laquelle, +tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commença +d'une voix claire et musicale. + + + XIII + + «Saint-Jean de Terre-Neuve... + +»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre +si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron +m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici. +Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout +d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai +point quitté la mer. + +»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume +pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que +vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle +m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les +beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon +coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une +personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi +indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je +vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle, +mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la +reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point, +car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre +félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui +commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait +l'engager au mal. + +»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre +de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez +piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils +vous intéresseront: + +»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres +de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché +le maquereau. + +»--Jamais, lui répondis-je. + +»--Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord. + +»--Mais l'armateur.... + +»--L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés +ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots, +tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas. + +»--Quoi, vous me refusez! + +»--Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant +exercé, s'il le veut. Pour un _greenhorn_[35], ça ne me va pas plus qu'un +verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion. + +[Note 35: Novice, naïf, niais.] + +»--Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le +métier de charpentier à bord. + +»--Vraiment! + +»--Sur ma parole. + +»--Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant. + +»--Ainsi, c'est convenu? + +»--Oui, mais à une condition. + +»--Dites. + +»--Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin. + +»--Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront. + +»--Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses +collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose. + +»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez +grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le +pilote, le premier maître, un mousse et moi. + +»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné +sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux +points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de +l'Amérique septentrionale. + +»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux +sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de +la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces +bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en +vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils +capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux +occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux. + +»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt +tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre +section, organisation totalement distincte de la première. + +»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les +plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux. +Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive +émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en +des rixes sanglantes. + +»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la +moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est +dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par +baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison. + +»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme, +on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui +reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires +fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes, +le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit +de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le +vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage. + +»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais +rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux +propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes. + +»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les +maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix +varient naturellement suivant la qualité. + +»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce. +Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à +leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que +l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé, +café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc., +car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus +haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain +frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries +toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment. + +»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée, +un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première +question d'un matelot à l'autre est celle-ci: + +»--Quel est votre patron? + +»Puis: + +»--Quel est votre cuisinier? + +»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un +engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car +un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là +indépendant, il se montre difficile dans son choix. + +»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des +Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens, +Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens. + +»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent +presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à +la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est +peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable. + +»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le +banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en +plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur +leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont +continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles +intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds. + +»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient +toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle +merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs +avant qu'ils ait atteint la vieillesse. + +»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le +voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la +certitude de plus gros profits. + +»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les +nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le +monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la +Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une +salle d'école. + +»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en +noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de +jaune. + +»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,--mais +pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile +de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les +construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité; +et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est +généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de +terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à +une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris +aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de +différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français. + +»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon +la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que +tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire, +quelle était sa forme et même son nom. + +»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le +patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes, +avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise +appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion +et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des +pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique +de tels exemples soient rares. + +»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de +l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des +indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit +jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail +tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en +entrant au port comme en en sortant. + +»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se +détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie +est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense +minime pour tant de peines. + +»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et +fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a +qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut +l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants +pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à +bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer +toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de +guerre. + +»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette +qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus +encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de +paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une +inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans +heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation. + +»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit +assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur: + +»--Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice. + +J'espère bien que vous serez malade avant demain matin. + +»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune +bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des +vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme +une chose due. + +»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je +n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes, +plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les +entendre. + +»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain +commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite +par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de +Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits +d'union de nos bonnes relations. + +»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du +patron retentit: + +»--Parez la grand'voile! larguez la misaine! déployez les focs. + +»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres. + +»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester +inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de +voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru +d'abord. Ces notions me conquirent leur estime. + +»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix +minutes le pont se trouva libre. + +»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans +l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut +établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table +m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies). +Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une +place, et plus difficilement quelques vivres. + +»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses +maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je +n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est +vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit. + +»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à +m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain +matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin. + +»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque +instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal +fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière. + +»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant +trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger. + +»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au +détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de +l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à +cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de +la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute +particulière. + +»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son +port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette +goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était +petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau +et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient +dans la Baie. + +»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous +appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain. + +»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues +à truites. + +»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et +tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là +mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que +le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron +celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes +les autres. + +»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires. + +»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode +et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais +continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de +l'équipage. + +»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de +l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un +profond intérêt les procédés de l'équipage. + +»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres +respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se +mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer, +auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe +demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où +verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont +il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son +tour. + +»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes, +accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes, +du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et +façonner les plombs suivant leurs fantaisies. + +»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais +réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie +sur le plancher et une particule dans le moule. + +»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux, +je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr. + +»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes, +plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une +pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des +instruments. + +»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves +matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste +Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il +en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage. +Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule +de compliments...» + + + XV + +--Tout de même que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et +Joseph Lafleur, interrompit le charretier. + +--Pardi, ajouta sa mère, y v'naient s'régaler tous les dimanches cheux +nous. C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur +Alphonse. + +--Continue, fillette; ça m'intéresse, dit Pierre. + +Et Angèle poursuivit: + + + XVI + +«... Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous +approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les +heures des repas dans l'ordre suivant: + +»Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde; +dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu). + +»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception). + +»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception). + +»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain +matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le +soleil couché). + +»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée. + +»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois +de la vie, je fus réveillé par ce cri: + +»--Tout le monde sur le pont! voici le maquereau! + +»Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher +supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller. + +»Les matelots étaient déjà en haut. + +»Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait +une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà +dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur. + +»Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que +ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je +relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter +d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le +sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon +hors de la gueule du poisson. + +»De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je +sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment +après il était parti. + +»Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux +ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de +ma maladresse. + +»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était +presque pleine. + +»Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le +poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner +ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils +m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la +prochaine occasion. + +»Vers dix heures, l'un d'eux cria: + +»--Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de +distance. + +»Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une +grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par +le vent. + +»Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à +califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un +autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième +se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux +écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et +aux drisses. + +»--Vire vent devant derrière, commanda le patron. + +»Puis ensuite: + +»--Mettez en panne. + +»Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au +milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût +retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles +dehors. + +»La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée +d'argent. + +»Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi: + +»Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça! + +»Et il amena un maquereau sur le bord. + +»--Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du +premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais +quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de +la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et +envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte, +l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau. +Faites de même à l'égard de l'autre ligne. + +»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des +explications; et il me livra à mon habileté. + +»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je +me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis +à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon. +Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode +primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce. + +»Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre +bandes, pour le préparer et le saler. + +»On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des +vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au +gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus +proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main +gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et +mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la +queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il +lance la victime dans la _cuve aux tranchés_, sorte de boîte en bois, +ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque +côté de laquelle se tiennent les videurs. + +»Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson +de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes +de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le +poisson est précipité dans un baril de sel. + +»Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un +autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque +au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on +les arrime dans la cale. + +»La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est +apprêtée, sont vraiment surprenantes. + +»J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur, +et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins +pas à les tenir tout le temps en haleine. + +»Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les +troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur +ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le +souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans +l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes, +on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les +mieux) servis.» + +»Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont +pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de +manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche. + +»Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande +quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez +dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre +d'occupations plus propres. + +»Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand +il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces +frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces +cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et +vous amuse beaucoup. + +»--Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot. + +»--A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre. + +»--Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième. + +»--Des amorces ici, patron, demande un quatrième. + +»Et son voisin qui se lève triomphalement: + +»--J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_ + +»On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce. + +»Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a +cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui +a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une +joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs. + +»Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de +s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de +longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu +et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_ +leurs lignes qui vous environnent de toutes parts. + +»Peu à peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pêche se ralentit. +A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se +hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils +passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser. + +»Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des +contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu +du long silence, de la pénible position observés précédemment. + +On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait +entendre: + +»--Mes enfants, voici le maquereau qui revient! + +»En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages +reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les +lèvres, on se remet à la besogne. + +»Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures +nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise: + +»--Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous, +mais la prise). + +»C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur, +le patron! + +»Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession +de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant +trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la +Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous +remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant +où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec. + +»Mais, hélas! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il +me fut refusé. + +»Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de +poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient +pas mordre. + +»Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et +échangeâmes invariablement ces paroles: + +»--Avez-vous pris du poisson depuis peu? + +»--Non. + +»--En avez-vous vu? + +»--Oui. + +»--Où? + +»--Il y en a considérablement dans la Baie. + +»--Je sais. + +»--Vous y êtes allé? + +»--Oui, j'en ai pris. + +»--Et maintenant? + +»--Maintenant, il ne veut pas mordre. + +»D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant +dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une +joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec +enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous +dévorait. + +»Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au +soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et, +pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer +six mois sur un bâtiment pris par un calme plat. + +»Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc +de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie +avec des transports d'allégresse. + +»Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les +amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et, +en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils. + +»Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après +la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une +distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie +de la nuit à fêter l'heureuse capture. + +»Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard, +nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le +temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle +du nord-ouest. Nous continuions la pêche avec des résultats fort +agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit: + +»--Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour +la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean. + +»Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce +jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises +que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée. + +»Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je +suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de +mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York. + +»Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin +que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année +prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a +demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de +savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche. + +»Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de +quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de +gratitude que j'ai contractée envers lui. + +»Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos +dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si +le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément +touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine +protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un +homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute +son existence. + +»ALPHONSE. + +»Réponse, je vous prie, à New-York.» + + + XVII + +Il y avait déjà quelques jours qu'Angèle avait reçu cette lettre et +elle songeait à y répondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra +précipitamment dans sa chambre. + +--Angèle! + +--Eh bien, qu'avez-vous? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise +de l'agitation qui régnait sur le visage ordinairement serein du +charretier. + +--Ce qu'il y a, bonté divine! s'écria Pierre; ce qu'il y a... oh! +j'étouffe de joie... + +--Mais, mon Dieu! comme vous paraissez ému! + +--Allons, viens! suis-moi... il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ! +Ah! Seigneur Jésus, je m'en doutais ben!... Cependant, qui eût pensé?... +Quelle histoire! quelle histoire! je n'en reviens pas... + +--Qu'est-ce donc? + +--Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilité +étonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser, +car le bonheur me suffoque... je ne sais pas ce que je dis. + +--Voyons, calmez-vous, fit Angèle, en lui rendant caresse pour caresse. + +--Me calmer! eh! oui, qu'on se calmera! mais comme tout cela est +merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand! + +--Enfin... + +--Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons... +Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en +chemin. Vite, embarquons! + +La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement. +Pierre lui prit le bras et l'entraîna vers sa calèche, qui attendait à +la porte. + + + XVIII + +--Où allons-nous? demanda Angèle, après s'être installée. + +--Pas de soin, ma fille, répondit le charretier, en excitant les +chevaux; pas de soin, tu le sauras bientôt, un tout p'tit brin de +patience. + +La voiture volait avec la rapidité du vent, en soulevai derrière elle un +nuage de poussière. + +Après cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrêta ses chevaux +devant le palais de justice, près de la place Jacques Cartier. + + + XIX + +Une véritable marée humaine refluait du prétoire vers la rue Notre-Dame, +et la foule s'écoulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'édifice, +avec tous les signes d'un vif désappointement. + +Voici ce qui s'était passé: + +Traduit devant la cour d'assises de Montréal, l'Irlandais Mike, autant +par forfanterie que par désespoir d'échapper jamais à la corde, avait +fait les aveux les plus complets, c'est-à-dire qu'il avait recommencé le +récit de son histoire personnelle. + +Je laisse à penser si cette narration fit une profonde impression sur +l'auditoire et les juges. + +Pierre Morlaix, mêlé à la multitude des assistants, prêtait une oreille +avide à l'exposé de ce tissu d'horreurs,--exposé fait d'un ton froid, +parfois railleur et toujours animé par le pittoresque de l'expression. + +Mike arriva à l'enlèvement de la petite fille. Interrogé sur la date de +cet enlèvement, il donna une réponse qui fit tressaillir le charretier. + +Le président du tribunal ayant demandé à l'inculpé s'il savait ce +qu'était devenu l'enfant: + +--Non, répondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coulé +bas. + +--Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs? + +--Je me souviens que ses yeux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau et +ses cheveux blonds comme l'or, répondit Mike. + +--Et rien de plus particulier? + +--Ah! attendez, s'écria l'Irlandais en se frappant le front comme +un homme dont la mémoire commence à s'éclairer de nouvelles lueurs; +attendez, bateau! Oui c'est cela... Il me semble que je la vois... +sur l'épaule gauche, l'enfant portait une marque rousse, tout à fait +semblable à un petit papillon, et au cou une médaille d'argent avec ce +nom sur la face: ANGÈLE. + +A ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle +d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angèle. + +Pourquoi dire que tous les détails qu'il venait d'entendre s'accordaient +à lui prouver que sa fille adoptive n'était autre que la nièce de feu +le capitaine Larençon, ou de M. Bourgeot, comme il s'était fait nommer à +Montréal. + +Pendant que le charretier brûlait le pavé pour annoncer à sa chère +enfant que le secret de sa naissance était dévoilé, le tribunal +renvoyait à huitaine la continuation des débats sur cette affaire. + + + XX + +On prit des informations à Québec. Toutes vinrent appuyer les aveux de +Mike qui, cependant, confronté avec Angèle, confessa d'abord ne point +la reconnaître. Mais, lorsqu'on lui montra le signe qu'elle avait sur +l'épaule gauche, il jura que c'était bien le même qu'il avait vu seize +ans auparavant. + +Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n'était point +morte. Elle vivait dans un petit village près de la métropole. Mandée à +Montréal, elle corrobora les dépositions de l'Irlandais, par rapport à +l'incendie de la maison qu'elle habitait jadis à Québec avec l'orpheline +de Charles Larençon et la disparition de l'enfant qu'on pensait avoir +été dévorée par les flammes. + +Toutes ces preuves accumulées n'étaient-elles pas suffisantes pour +constater l'identité de notre héroïne et rétablir sa filiation légitime? + + + XXI + +Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pénétrant +n'ait déjà deviné? + +L'Cageux et Stephen furent acquittés, Mike condamné à la potence, avec +les deux complices--deux anciens matelots--qui l'avaient aidé dans la +perpétration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant: + +--Bateau! je savais bien que je savourerais une seconde fois les +voluptés de la corde! + + + + +ÉPILOGUE + + +_La jolie fille du faubourg Québec_ fut longtemps la _jolie femme de +New-York_. + +Il y a quelques années encore, en la voyant passer, doucement appuyée au +bras de son mari, M. Alphonse Maigret, un des plus riches constructeurs +de navires des États-Unis, les promeneurs s'arrêtaient, et de leur +bouche ce cri s'échappait: + +--Mon Dieu, quel beau couple! + + + + +TABLE + + + PROLOGUE.--En Mer. + PREMIÈRE PARTIE.--Le Charretier. + DEUXIÈME PARTIE.--L'Évasion. + TROISIÈME PARTIE.--Angèle et Alphonse. + QUATRIÈME PARTIE.--La Sorcière. + CINQUIÈME PARTIE.--Jalousie contre amour. + SIXIÈME PARTIE.--Une histoire sanglante. + SEPTIÈME PARTIE.--Deux amants. + ÉPILOGUE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU PIRATE *** + +***** This file should be named 18403-8.txt or 18403-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18403/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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