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+The Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La fille du pirate
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18403]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU PIRATE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+ LA
+ FILLE DU PIRATE
+
+
+ ÉMILE CHEVALIER
+
+
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+ A
+ MA MÈRE
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+ EN MER
+
+
+ I
+
+--Range à carguer la grand'voile!
+
+A peine ce commandement fut-il transmis par le porte-voix du capitaine
+et répété par le sifflet du maître de manoeuvres, que cinq matelots
+s'élancèrent sur les échelles de corde. Mais au même moment, une rafale
+épouvantable enveloppa le brick comme dans une trombe, et deux fois
+successives le courba tribord à bâbord, au point que les vagues
+bondirent par-dessus ses lisses.
+
+--Amenez les huniers sur le pont! cria le capitaine François d'une voix
+de stentor.
+
+L'ordre se perdit dans le fracas de la tempête, et il n'était pas
+articulé qu'une seconde colonne d'air fondit sur le navire avec la
+rapidité de la foudre, brisa le perroquet du grand mât, les cacatois du
+mât de misaine et emporta les toiles qui restaient dehors.
+
+Un mousse, cramponné à l'extrémité d'une vergue, où il s'efforçait de
+fixer la voile avec les rabans de ferlage, fut enlevé par le tourbillon
+et tomba à la mer.
+
+Cet accident passa inaperçu au milieu de l'anxiété générale.
+
+Le vaisseau penchait affreusement sur le côté et menaçait de
+s'engloutir.
+
+--A la barre! tonna le porte-voix.
+
+Le chef de timonerie y était déjà.
+
+--Elle ne gouverne plus, capitaine! s'écria-t-il sourdement.
+
+--Bas le grand mât!
+
+Cinq minutes après, l'arbre, sapé à sa base, s'abattait avec un horrible
+craquement.
+
+Déjà, le brick se relevait, lorsqu'un autre coup de vent faillit le
+submerger de nouveau.
+
+La position était désespérée. Il n'y avait plus à hésiter. Le commandant
+le comprit. Assis à son banc de quart, il avait surveillé avec un
+sang-froid merveilleux les progrès de l'ouragan, et quand il vit qu'il
+ne lui restait qu'un moyen de sauver son vaisseau, il n'hésita pas à
+l'employer.
+
+--Rasez tout! s'écria-t-il.
+
+Puis, le bruit cadencé des haches frappant à coups redoublés le pied des
+deux derniers mâts se joignit aux mugissements des éléments en furie, et
+bientôt le navire flotta au gré des flots.
+
+Cependant la tempête se calma peu à peu: on renaissait à l'espérance,
+lorsque, tout à coup, un calier parut sur le pont.
+
+--Nous faisons eau! dit-il au capitaine qui se tenait sur le gaillard
+d'arrière, debout, immobile, les bras croisés sur la poitrine.
+
+--Gréez les pompes! ordonna l'autre, sans qu'un muscle de sa face
+bougeât.--Où est la voie? demanda-t-il ensuite au calier.
+
+--Dans la soute aux biscuits. Trois pieds de bordage en dérive.
+
+--Tout le monde aux pompes!
+
+Chacun s'empressa d'obéir; et au bout d'une heure les pompes
+commencèrent à franchir. Alors les calfats descendirent dans la cale et
+parvinrent à réparer les principales avaries.
+
+Mais la nuit était arrivée, et il fallut remettre au lendemain le soin
+de s'orienter.
+
+
+ II
+
+Le brick qui venait, grâce à l'habileté de son capitaine, d'échapper à
+cette épouvantable tourmente, s'appelait l'_Alcyon_. Parti de Marseille
+avec un chargement de vins pour la Louisiane, il avait été chassé de
+sa route par des vents contraires et poussé sur les côtes de la
+Nouvelle-Écosse.
+
+Il portait une vingtaine de passagers seulement à son bord.
+
+L'un de ces passagers, jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, était
+fils de l'armateur à qui appartenait l'_Alcyon_. Son père l'envoyait
+à la Nouvelle-Orléans pour y établir un comptoir. C'était le dernier
+enfant de quatre qu'avait eus l'armateur. Deux étaient morts à la fleur
+de l'âge, un autre, l'aîné, avait disparu dans son adolescence, et
+jamais depuis on n'en avait eu de nouvelles. On supposait généralement
+qu'il s'était noyé.
+
+
+ III
+
+Pendant la tempête, Charles, sur l'ordre du capitaine, était resté dans
+la grande cabine; mais quand le danger eut cessé, il monta sur le pont
+où il demeura le reste de la nuit en conférence avec les officiers.
+
+Le lendemain matin, une voile parut à l'horizon. Cette vue ranima le
+courage défaillant des malheureux naufragés.
+
+Aussitôt on cessa de travailler à un radeau,--dont on avait entrepris la
+construction avec des espars et des vergues de rechanges,--pour établir
+des signaux.
+
+Ils ne furent que trop bien distingués.
+
+Une heure s'était à peine écoulée quand un navire silla dans les eaux de
+l'_Alcyon_.
+
+C'était une longue corvette, noire comme de l'encre, couronnée d'une
+bande rouge sanglant.
+
+Nul pavillon ne flottait à sa drisse. Mais des flammes noires ornaient
+ses cacatois.
+
+Le capitaine de l'_Alcyon_, qui cherchait à reconnaître la corvette, à
+l'aide de sa longue-vue, fronça soudain les sourcils et frappa du pied.
+
+--Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Charles attribuant ces mouvements
+à la mauvaise humeur.
+
+--Rien de bon! rien de bon!--Lieutenant!
+
+Un officier s'approcha.
+
+--Voyez! dit le capitaine en passant la lunette à son second.
+
+Dès que celui-ci eut regardé il pâlit.
+
+--Le _Corbeau_! murmura-t-il.
+
+--Le _Corbeau_! répétèrent, en se signant, des matelots qui se
+trouvaient près du lieutenant.
+
+--Mais qu'est-ce que cela signifie! dit Charles, frappé de la stupeur
+qui se peignait sur le visage des assistants.
+
+--C'est le _Corbeau_!
+
+--Mais encore, capitaine...
+
+--Allons, il faut nous préparer à mourir. Avoir traversé le grain pour
+tomber sous la griffe du _Corbeau_, mille sabords!
+
+--Mais, persista le fils de l'armateur, expliquez-moi au moins de quoi
+il s'agit.
+
+--Il s'agit, monsieur, répliqua le vieux marin, de faire vos
+dispositions testamentaires. Tenez, voici le _Corbeau_ qui croasse;
+comprenez-vous!
+
+Comme le capitaine prononçait ces mots, un éclair illumina les ondes de
+l'Atlantique, puis une détonation se fit entendre et deux boulets ramés
+balayèrent le pont de l'_Alcyon_.
+
+--C'est un corsaire! s'écria Charles avec impétuosité, il faut nous
+battre. Nous avons des armes et des munitions...
+
+Le capitaine haussa les épaules.
+
+--Une embarcation à la mer! ordonna-t-il.
+
+Quand le canot eut été mis à flots, le commandant y descendit,
+accompagné de quatre vigoureux rameurs.
+
+--Mais qu'est-ce que cela signifie? répétait Charles étonné d'un
+incident aussi extraordinaire.
+
+--Cela signifie, monsieur, que dans une heure nous servirons
+probablement de pâture aux requins, lui répliqua le troisième.
+
+--Pourquoi ne pas nous défendre?
+
+--Se défendre contre le _Corbeau_! examinez un peu cette mâchoire!
+
+
+ IV
+
+La corvette, poussée par une fraîche brise nord-ouest, nageait
+rapidement, toutes voiles déferlées, depuis ses royales jusqu'à ses focs
+et ses bonnettes hautes et basses.
+
+C'était un magnifique navire de guerre cambré, svelte, élancé comme
+un yacht, portant fièrement son encolure, et plus fièrement encore ses
+trois flèches qui ployaient comme des baleines sous le fardeau de ses
+toiles gonflées.
+
+A la proue un immense corbeau, les ailes déployées, semblait prêt à
+fondre sur sa proie.
+
+Deux caronades, du plus fort calibre, avançaient leurs gueules béantes
+au-dessus de l'envergure au menaçant volatile, perché immédiatement sous
+le beaupré.
+
+Les vingt sabords du _Corbeau_ étaient garnis de vingt canons.
+
+La gueule de ces vingt canons avait été peinte en rouge comme la ligne
+de la préceinte.
+
+Sur le pont, au pied des mâts, se tenaient des groupes d'hommes armés
+jusqu'aux dents.
+
+Tous étaient vêtus de chemises rouges, à large collet rabattu, bordé
+d'un filet noir, et de pantalons gris de fer, serrés à la taille par
+une ceinture de cuir, dans laquelle étaient passés des pistolets, un
+poignard, et une hache à double tranchant.
+
+Ils avaient la tête et les bras nus.
+
+Au moment où le canot détaché de l'_Alcyon_ approchait du _Corbeau_, ce
+dernier amenait sa voilure et préparait ses grappins d'abordage.
+
+Le capitaine François héla, et peu après son esquif était hissé par les
+palans du _Corbeau_.
+
+Un homme se promenait seul sur la dunette.
+
+Il avait la physionomie dure, le visage bronzé, les yeux pleins d'un feu
+sombre et une épaisse barbe noire. Sa stature était élevée, ses membres
+noués à des attaches souples, nerveuses, ses mouvements brusques,
+impérieux.
+
+Un chapeau de toile cirée, sans ornement, couvrait son chef, mais sa
+veste en velours brun, ainsi que son pantalon, de même étoffe, étaient
+galonnés d'argent.
+
+A son côté pendait un sabre turc, et à la main droite il tenait un
+porte-voix.
+
+Ce personnage paraissait avoir trente ans environ.
+
+Le capitaine de l'_Alcyon_ marcha bravement à lui.
+
+--Comment s'appelle ta coquille de noix? fit le pirate avec un accent
+gascon très-prononcé.
+
+--L'_Alcyon_.
+
+--De quoi se compose la cargaison!
+
+--De vins.
+
+--Et puis?
+
+--Des conserves.
+
+--As-tu des passagers?
+
+--Une vingtaine, pour lesquels je suis venu réclamer votre pitié.
+
+Le forban sourit ironiquement.
+
+--Où allais-tu?
+
+--A la Nouvelle-Orléans. Mais le mauvais temps...
+
+--Et tu venais!
+
+--De Marseille.
+
+--Ah! de Marseille, fit l'autre avec une certaine émotion.
+
+Ensuite, il se tourna, leva un doigt en l'air; et quatre hommes se
+jetèrent sur le capitaine François, le terrassèrent et lui garottèrent
+les pieds et les poings. Les rameurs qui l'avaient suivi subirent le
+même sort.
+
+
+ V
+
+Déjà le _Corbeau_ accostait l'_Alcyon_.
+
+Le premier de ces vaisseaux mit en panne et amarra le second à ses
+flancs.
+
+Les flibustiers se précipitèrent sur leur victime comme des vautours
+sur un cadavre. Nul parmi les matelots du bâtiment marchand n'osa leur
+opposer de résistance. La terreur qu'inspirait le nom seul du _Corbeau_
+avait glacé d'effroi les plus braves. Tous furent liés et transbordés,
+ainsi que les passagers, à l'exception du fils de l'armateur.
+
+Charles, maudissant la lâcheté de ces gens, s'était armé d'une paire de
+pistolets, et, adossé au gouvernail, il menaçait de brûler la cervelle
+à quiconque tenterait de s'emparer de sa personne. D'abord intimidés par
+cette attitude déterminée, les forbans reculèrent, puis ils se ruèrent,
+comme des furieux, contre l'intrépide jeune homme. Mais celui-ci fit feu
+de ses deux coups et deux pirates tombèrent; leurs compagnons poussèrent
+un cri de vengeance et fondirent en masse sur Charles, qui, sans perdre
+son sang-froid, s'était emparé d'une barre de cabestan et la faisait
+voltiger autour de lui avec une redoutable dextérité.
+
+Déjà son levier avait mis hors de combat nombre des assaillants,
+lorsqu'un officier du _Corbeau_, impatienté de cette lutte
+compromettante pour les siens, épaula une petite carabine, ajusta le
+fils de l'armateur et lâcha la détente.
+
+Atteint au dessous de l'omoplate, Charles laissa choir la barre de
+cabestan dont il s'était fait un si formidable auxiliaire, et s'affaissa
+sur le pont.
+
+
+ VI
+
+Alors commença le pillage de l'_Alcyon_. Mais tout s'accomplit dans le
+plus grand ordre. Une discipline de fer courbait la nature sauvage
+de ces démons à face humaine. La cargaison du navire capturé passa
+rapidement sur le navire captureur. Ensuite tous les individus trouvés
+à bord de l'_Alcyon_, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, furent
+liés deux à deux, et jetés à la mer avec un boulet de trente-six aux
+pieds.
+
+En accomplissant cette affreuse exécution, les matelots du _Corbeau_ ne
+riaient ni ne gémissaient.
+
+Ils étaient calmes, insensibles.
+
+Pour eux ces meurtres n'avaient rien d'odieux. C'était une coutume, un
+devoir, une nécessitée. D'ailleurs c'était la règle.
+
+Chaque fois que le _Corbeau_ faisait une prise,--et cela arrivait
+fréquemment,--nul ne recevait quartier; et pas un des marins engagés sur
+les paquebots transatlantiques ne l'ignorait; aussi la réputation de la
+corvette noire était-elle en harmonie avec l'épouvante que son équipage
+inspirait.
+
+Ordinairement le _Corbeau_ croisait dans le golfe Saint-Laurent, sur
+la route d'Europe en Amérique; et, comme disaient les matelots, «qui de
+près l'avait vu, plus ne le revoyait».
+
+
+ VII
+
+Il était midi. Le soleil, voilé depuis le matin par de légères brumes,
+perçait à l'orient. Aux teintes blanchâtres de l'atmosphère succédait
+peu à peu un azur limpide, dont les réverbérations sur la nappe aqueuse
+se doraient aux tièdes rayons de l'astre du jour.
+
+La nature semblait sourire en déployant ses grandeurs célestes et
+marines.
+
+L'homme s'élevait à la contemplation de ce beau spectacle.
+
+Rien, à notre avis ne parle plus éloquemment à l'esprit et au coeur que
+le tableau du ciel et de la pleine mer.
+
+Immensité sous immensité!
+
+Mystère contre mystère!
+
+Ou suis-je? que suis-je?
+
+Ces deux questions se pressent sur vos lèvres.
+
+Soyez chrétien, musulman, païen, idolâtre, déiste, panthéiste,
+polythéiste, rationaliste, matérialiste, nihiliste,--soyez ce que vous
+voudrez,--si votre vue n'a plus d'autre limite que le firmament et
+l'eau, vous rougirez de votre petitesse, et un moment, une minute,
+une seconde, vous douterez! Non, il n'y a pas de croyance humaine qui
+résiste à l'infini! Notre nature est trop bornée pour cela.
+
+En tout, pour comprendre, pour être fort, il nous faut du tangible, du
+palpable, du malléable.
+
+Nous nous impatientons malgré nous, contre ce qui cesse de frapper nos
+sens.
+
+Et cette impatience nous amène à dire avec Montaigne:
+
+--Que sais-je?
+
+Puis avec Shakspeare:
+
+--Suis-je ou ne suis-je pas!
+
+
+ VIII
+
+La nuit vint:--nuit calme et poétique.
+
+A la voûte céleste couraient des petits nuages diaphanes, derrières
+lesquels la lune mirait son disque argenté. Plus uni qu'une glace était
+l'Océan, réfléchissant, dans sa transparence, la coupole de l'empirée.
+
+O nuit d'amour, de langueur, de volupté!
+
+Cependant une masse sombre, informe, se dressait au milieu de
+l'Atlantique.
+
+L'onde clapotait à petit bruit autour, et formait de légères franges
+d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement, et finissaient par se
+confondre dans le bleu de la plaine liquide.
+
+Cette masse, c'était la carcasse de l'_Alcyon_.
+
+Après avoir dépouillé le brick, les corsaires l'avaient abandonné à la
+grâce de Dieu.
+
+Et toujours l'onde clapotait à petit bruit autour et formait de
+légères franges d'écume, qui allaient en dégradant insensiblement, et
+finissaient par se perdre dans le bleu de la plaine liquide.
+
+Tout était morne, silencieux à bord de l'_Alcyon_, pauvre navire si gai
+la veille, si fringant, si animé!
+
+On eût dit d'une tombe placée sur une autre tombe!
+
+Mais écoutez!
+
+Ce n'est pas un murmure des vagues, ce n'est pas un soupir de la brise,
+pas le cri d'un oiseau de nuit, c'est un gémissement humain!
+
+Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour de l'_Alcyon_, et forme
+des franges d'écume neigeuse, qui vont se dégradant et finissent par se
+perdre dans le bleu de la plaine liquide!
+
+C'est un gémissement humain!
+
+Je croyais pourtant que le _Corbeau_ n'avait pas laissé créature vivante
+à bord de l'_Alcyon_.
+
+Mais le gémissement recommence; un homme se soulève péniblement près du
+gouvernail, il passe la main sur son front, il interroge ses souvenirs.
+
+C'est Charles, c'est le fils de l'armateur marseillais!
+
+Et toujours l'onde clapote à petit bruit autour du brick et forme de
+légères franges d'écume, qui vont se dégradant peu à peu et finissent
+par se fondre dans le bleu de la plaine liquide.
+
+
+ IX
+
+Oui, c'était Charles.
+
+Notre brave jeune homme n'avait pas été grièvement blessé. A son
+évanouissement il devait la vie; car un lambeau de toile étant tombé
+sur son corps, peu après sa chute, et l'ayant recouvert, les forbans
+n'avaient plus pris attention à lui.
+
+En recouvrant la connaissance, il se sentit très-faible, mais, à mesure
+que ses forces revenaient, sa mémoire se faisait jour.
+
+Il se traîna à sa cabine, où par bonheur il trouva quelques provisions
+négligées par les bandits.
+
+Il mangea modérément et retourna se coucher sur le couronnement.
+
+Deux jours après, un bateau-pilote le recueillait et le transportait à
+Halifax.
+
+Il écrivit aussitôt à son père.
+
+La perte successive de plusieurs bâtiments avait ruiné celui-ci, qui
+répondit qu'il partait pour les Grandes-Indes afin d'y tenter fortune.
+
+Désormais Charles était sans ressources. Mais il était plein de force et
+d'énergie. L'adversité le trouva inébranlable.
+
+S'étant rendu à Québec, il y entreprit un petit commerce et se maria
+avec une Canadienne.
+
+Elle était belle et aimante. Durant quelques années, Charles jouit d'une
+félicité sans nuages.
+
+Par malheur, le sort, acharné à sa poursuite, lui ménageait un dernier
+coup.
+
+Sa femme le rendit père et mourut dans les douleurs de l'enfantement.
+
+C'en était trop!
+
+Charles ne put survivre à son affliction. Bientôt il suivait son épouse
+au tombeau et laissait sur cette terre de souffrance une orpheline,
+nommée Angèle.
+
+Angèle avait sur l'épaule gauche une tache de rousseur, ayant la forme
+d'un papillon.
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+
+ LE CHARRETIER
+
+
+ I
+
+Prenez-le à Londres, à Paris, à Rome, à Madrid, à Lisbonne, à Vienne, à
+Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Québec ou à Montréal, et le
+conducteur de voitures publiques sera toujours le même--un type unique.
+Il est à la fois l'être le plus remuant et le plus pacifique de la
+terre. Sa gaîté est inaltérable, sa docilité à l'épreuve, sa discrétion
+proverbiale. Causeur par tempérament, il sait se rendre muet comme
+Harpocrate. Aussi curieux qu'une femme, il compte la prudence parmi ses
+premières qualités. Observateur pénétrant, sa finesse ne trahit jamais
+le résultat de ses investigations. Vif jusqu'à l'excès, il est
+d'une patience angélique, s'il le faut. Têtu comme une mule de la
+Sierra-Morena, on ne l'a point encore vu résister aux flatteries d'un
+louis. Ennemi juré de la police, il est à tu et à toi avec ses agents.
+Enfin, soit qu'il reste stationnaire, soit qu'il marche, soit qu'il
+trotte, soit qu'il galope, soit qu'il vole, le conducteur de voitures
+publiques est le factotum de la société. Que de services n'a-t-il pas
+rendus? Que de services ne rend-il pas et ne rendra-t-il pas? On devrait
+lui voter des médailles, lui attacher des décorations sur la poitrine,
+lui ériger des statues! Mais l'humanité est ainsi faite: elle méprise
+ceux qui lui sont utiles pour encenser ceux qui lui sont nuisibles!
+
+Cependant, perché sur son strapontin, comme un cormoran au sommet d'un
+rocher, le conducteur de voitures publiques regarde onduler la foule à
+ses pieds, et rit sous cape, en sifflant un air de sa composition; car
+il est poète, il est artiste, notre homme!
+
+Voyez-le plutôt.
+
+Qui mieux que lui connaît les monuments d'une ville, leur histoire,
+leur chronique, leur légende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en
+vogue, la toilette à la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que
+lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets!
+Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira où va cette élégante,
+hermétiquement voilée; d'où revient ce monsieur enveloppé jusqu'aux yeux
+dans son cache-nez.--Il a pressé les doigts délicats des plus grandes
+duchesses, causé avec les sommités de la littérature, de la peinture de
+la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont
+universelles, sa mémoire vaut une encyclopédie, son tact est infini.
+Astronome par nécessité, il vous prédira le beau ou le mauvais temps,
+comme la fleur des almanachs. Mais, malgré tous ses talents, le
+conducteur de voitures publiques appartient à la classe des incompris. O
+honte de notre siècle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler à
+cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas à révéler sur votre compte,
+fières dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le dédain aux
+lèvres, devant son modeste sapin! Grâces au ciel, il est bon, il est
+charitable, il est miséricordieux, le conducteur de voitures publiques!
+Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme
+des sociétés vieillies: la civilisation est venue à lui, il s'est laissé
+faire. Sa moralité est à peu près celle de Bartholo.
+
+Passant du composé au simple, de l'entier à la fraction, nous allons,
+si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, à
+Montréal, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures
+publiques canadien.
+
+Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout
+en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrès. Mais
+ici il n'a pas bougé d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en
+France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il
+demeurait fidèle aux traditions de nos aïeux. Aussi se moque-t-il de ses
+prétentieux confrères d'outre-Atlantique qui se font appeler _cocher_,
+et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de _charretier_. Ce
+non vénérable, il l'aime, il le chérit, il le respecte comme titre de
+noblesse. Malheur à qui le lui contesterait!
+
+Si maintenant nous délaissons encore une fois le champ banal des
+généralités pour celui des particularités, si nous exilons l'entier
+pour patronner l'unité, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix était
+charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place
+Notre-Dame, devant l'église, qu'il marquait vingt-six ans, n'était pas
+beau garçon, mais possédait en revanche les plus belles bêtes de toute
+la paroisse de Montréal. C'étaient deux chevaux bais-bruns, à la robe
+soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la
+tête, trottant vite et menu, pas «malins en toute», comme disait leur
+maître, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse à
+penser si Pierre Morlaix était vain de son attelage! Vraiment il fallait
+le voir assis sur le siège de sa calèche, doublée d'étoffe gauffrée, il
+fallait le voir brûlant le pavé de la grande rue Saint-Jacques, par un
+beau jour d'été, il fallait voir avec quelle célérité il vous emportait
+les _partis_, le dimanche, à Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver
+était le bon temps de notre ami. Dès que la neige étendait sa nappe
+de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calèche,
+l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir imperméable et sortait
+son _sleigh_! Un superbe traîneau, ma foi, en velours cramoisi et tout
+drapé de splendides pelleteries qui retombaient jusqu'à terre! Il
+en avait fait des jaloux, ce sleigh-là! Les charretiers de la
+place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du Marché-à-foin, se
+mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque
+élégante rasant avec la rapidité d'une locomotive le sol argenté de
+concrétions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns
+n'avaient-ils pas comploté la perte du joli traîneau! Oui; mais Pierre,
+Morlaix était un rude gars! Il avait découvert la conjuration, fustigé
+d'importance les conspirateurs et son traîneau jouissait de l'estime
+publique. A peine arrivé à son poste le matin, il était retenu! Nul
+n'avait souvenance qu'il fût resté dix minutes inoccupé. Le samedi soir
+on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et maître Pierre,
+afin de contenter tout le monde, le mettait généreusement à l'enchère!
+Alors, le traîneau montait, montait, montait! Les têtes s'échauffaient
+et souvent la location était adjugée sur une offre de quinze dollars.
+Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait
+sur ses antagonistes un coup d'oeil de défi, et la foule, que ces scènes
+hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains.
+
+Tel était Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son
+sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18..., comme le brave phaéton
+revenait d'une course dans Griffinton, il fut frappé par cette
+interpellation significative:
+
+--Ohé!
+
+Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et à la lueur du
+réverbère voisin, aperçut un individu, embossé dans un ample manteau, à
+collet relevé, et coiffé d'un casque[1] en fourrure.
+
+[Note 1: Tel est le nom que les Canadiens-Français donnent à leur
+coiffure d'hiver.]
+
+--Approche! fit ce personnage d'un ton bref.
+
+Le charretier avança sa voiture près du trottoir, et dit:
+
+--Embarquez.
+
+L'inconnu sauta dans le traîneau, ramena soigneusement sur lui la robe
+de boeuf, bordée d'une bande écarlate.
+
+--Où va-t-on, monsieur? demanda Pierre.
+
+--Faubourg Québec, et promptement!
+
+Ces mots étaient à peine prononcés que Carillon et la Brune dévoraient
+l'espace avec la vitesse du vent.
+
+Le froid était sec, la neige grinçait sous les patins du sleigh et
+des narines des chevaux s'élevait un nuage de vapeur blanchâtre, qui
+tranchait sur les teintes bleues, projetées par le firmament, nacré de
+perles étincelantes.
+
+--Quelle rue? dit Pierre, en franchissant la place Dalhousie.
+
+--Rue de la Visitation.
+
+--Quel numéro?
+
+--Marche. Je t'avertirai quand je voudrai descendre.
+
+Habitué au caprice de ses pratiques, le charretier poursuivit droit son
+chemin jusqu'à la rue de la Visitation qu'il enfila trop brusquement,
+car le traîneau s'accrocha à une borne et se renversa sur le côté.
+
+Heureusement les chevaux s'arrêtèrent d'eux-mêmes; mais Pierre fut lancé
+au milieu de la voie, ainsi que son voyageur.
+
+--Maladroit! s'écria celui-ci, en sa relevant. Ne pouvais-tu faire
+attention?
+
+--Excusez, balbutia le conducteur confus, et s'assurant qu'il n'était
+pas blessé.
+
+--Allons, leste! dit l'autre, en ramassant sur la neige, un objet qu'il
+avait sans doute laissé échapper et que Pierre Morlaix crut être un
+pistolet.
+
+Ils reprirent leur place et se remirent en route. Mais au coin de la rue
+Sainte-Catherine, l'inconnu posa sa main sur l'épaule de Pierre Morlaix:
+
+--Voici un louis. Attends-moi ici; tu me ramèneras.
+
+Ce disant, il sautait à terre, et disparaissait derrière un pâté de
+maisons.
+
+Séduit par la générosité de son passager (afin de nous servir du terme
+local), Pierre l'attendit patiemment jusqu'au petit jour. A la fin,
+lassé de fumer des pipes, de s'agiter le corps, les pieds et les bras
+pour s'échauffer, il résolut de rentrer ses chevaux à leur écurie.
+Ensuite, avant de se coucher, il voulut nettoyer son traîneau. Mais
+quelle fut sa surprise de trouver sur le coussin un petit portefeuille
+de maroquin noir! Pierre l'ouvrit sans scrupule, en marmottant:
+
+--C'est ce monsieur qui, sans doute, l'aura oublié! il ne manquera pas
+de le réclamer, et on le lui rendra.
+
+Le portefeuille contenait vingt _bills de_ cinquante piastres chacun et
+un billet, sans adresse et sans signature, ainsi conçu:
+
+«Il ne tient qu'à vous de vous en assurer si vous le désirez. Il est
+chez elle.»
+
+--Ça ne m'apprend pas grand'chose, dit le charretier en serrant le
+portefeuille dans la poche de son capot.
+
+
+
+ II
+
+A l'époque où commence cette histoire, Montréal était loin d'occuper
+l'étendue qu'il embrasse maintenant. Le faubourg Québec, si peuplé
+aujourd'hui, ne comptait guère que quelques maisonnettes éparpillées à
+travers de vastes prairies marécageuses et sillonnées de ruisseaux. Sur
+l'emplacement du pâté actuellement borné par les rues Sainte-Catherine
+et Dorchester, Beaudry et de la Visitation, s'élevait une cahute en
+bois, appuyée contre quelques hangars et chantiers de la plus chétive
+apparence.
+
+Cette cahute n'avait qu'un étage; autour régnait une galerie délabrée à
+laquelle on arrivait par un escalier de quatre marches. Le toit, couvert
+en bardeaux, se projetait en forme d'auvent au-dessus de la galerie
+et l'abritait tant bien que mal. Il était surmonté d'une
+lucarne-demoiselle, alors à demi enterrée sous la neige. La façade de la
+masure donnait au sud; elle possédait deux fenêtres et une porte basse
+ouverte à l'extrémité gauche vis-à-vis de l'escalier. Devant cette
+maison s'étendait la cour, ceinte d'une palissade en souches d'érable,
+grossièrement empilées les unes sur les autres. Des tas de fumiers,
+revêtus d'une épaisse couche de glace, et un poulailler, composaient
+les principaux ornements de la cour, où l'on pénétrait par une frêle
+barrière, retenue avec des liens d'osier en guise de gonds et fermant
+au moyen d'une corde qu'on nouait à une cheville fichée dans un montant
+disposé à cet effet.
+
+La maison appartenait à une vieille femme. Habitation et habitante
+jouissaient d'une mauvaise réputation. Dans le voisinage on n'en parlait
+qu'avec terreur. Ceux que leurs affaires obligeaient à passer près de la
+résidence de la mère Guilloux, ne manquaient jamais de se signer, et
+le nom seul de la maritorne suffisait pour imposer silence aux enfants
+criards.
+
+La mère Guilloux n'avait plus d'âge. On la disait veuve d'un matelot,
+que nul n'avait connu. Quand à elle, c'était une grande femme, sèche,
+osseuse, d'un aspect repoussant. Son visage ressemblait assez à une
+peau de parchemin desséchée, plissée, recroquevillée par la chaleur.
+Pommettes, maxillaires, saillissaient affreusement. Le front était
+étroit aux tempes, bas, déprimé, en grande partie caché par des mèches
+de cheveux blanc-sale qui s'échappaient d'un bonnet d'indienne dont la
+couleur primitive avait disparu depuis longtemps sous un triple enduit
+de graisse. De petits yeux ronds, forés en trous de vrille, un nez
+écrasé, aplati comme par un coup de marteau, une bouche énorme,
+dépouillée de sa lèvre supérieure et laissant à nu quelques crocs
+jaunâtres, un menton couturé par une cicatrice cruciale, aux bords de
+laquelle avaient crû des touffes de poils gris, achevaient de justifier
+l'effroi superstitieux que cette hideuse créature répandait autour de sa
+personne et de sa propriété.
+
+D'où venait la mère Guilloux? Problème!
+
+Dix ans auparavant elle s'était installée dans la baraque que nous
+avons décrite, après l'avoir achetée à un pêcheur, et depuis lors elle
+y vivait Quels étaient ses moyens d'existence? Autre problème aussi
+insoluble que le premier.
+
+Les commères du quartier prétendaient bien que la mère Guilloux
+entretenait doux commerce d'amitié avec le diable, et qu'elle devait à
+l'esprit malin les beaux louis d'or que chaque semaine elle échangeait
+au marché contre les primeurs de la saison; mais le diable est
+ordinairement un pauvre hère, plus chargé de conscience que de piastres,
+et nous doutons que malgré sa prétendue tendresse pour l'âme de la mère
+Guilloux il eût été capable de se constituer le banquier-pourvoyeur de
+son estomac.
+
+Comment la mère Guilloux employait-elle ses journées? Troisième mystère
+qu'aucun Oedipe n'avait pu percer.
+
+Ce n'est pas qu'on n'eût tenté d'en déchirer le voile; Dieu merci! à
+Montréal, aussi bien que partout ailleurs, il ne manque pas de gens plus
+enclins à soigner les intérêts des voisins que les leurs. La charité
+est si excellente vertu! Mais, en cette occasion, madame Charité s'était
+bourgeoisement cassé le nez. La mère Guilloux ou la Camarde, comme on
+l'appelait communément, témoignait peu de goût pour la société. Et les
+intrépides bienfaitrices qui avaient essayé de porter leur curiosité
+dans son asile avaient été dûment éconduites par le cerbère du logis,
+un certain chien-loup, malingre, décharné comme sa maîtresse, mais
+possesseur, au reste, de splendides mâchoires qui auraient émerveillé
+nos dentistes-osanores.
+
+Ce chien-loup se nommait Hurleur.
+
+En été, mons. Hurleur gîtait sous la galerie, en hiver il se promenait
+flegmatiquement au-dessus. Jamais il ne désertait son poste. Quelqu'un
+approchait-il trop près de la clôture, le fidèle portier s'élançait
+dans la cour, se dressait sur ses pattes de devant contre la barre
+transversale de la barrière, et montrait coquettement à l'audacieux ses
+dents blanches et aiguës. C'était vraiment un chien-modèle. Les
+Français lui auraient, sans nul doute décerné le prix Monthyon. Moins
+appréciateurs des nobles qualités que les Français, les Canadiens ne
+tenaient pas notre animal en haute estime. Au contraire: ils lui avaient
+voué toutes les malédictions imaginables. Un garnement,--de la pire
+espèce, nous aimons à le croire,--ne s'était-il pas avisé de vouloir
+jouer un mauvais tour à ce prototype de la race canine! Mais aussi il
+avait payé cher sa méchanceté! si cher que, sans l'intervention de la
+Camarde, sire Hurleur eût bel et bien dévoré le jeune fou, qui en fut
+quitte pour une épaule triturée et une demi-douzaine de côtes écorchées.
+Je vous laisse à penser si cet accident avait causé sensation! On parla
+de brûler la mère Guilloux, sa _turne_ et son abominable gardien. Mais
+lorsqu'il fallut mettre le projet à exécution, ce fut comme au Conseil
+tenu par les Rats.
+
+ L'un dit: Je n'y vais point, je ne suis pas si sot,
+ L'autre: Je ne saurais. Si bien que, sans rien faire,
+ On se quitta.
+
+En fin de compte, il fut décidé que le «cas» serait soumis au constable.
+Inutile de reproduire les fioritures dont on enjoliva ce grief capital.
+Titillées par le poivre-long de l'anxiété, les langues manoeuvrèrent
+avec une facilité miraculeuse, et Belzébuth sait de combien d'infamies
+dites et inédites on chargea la veuve du matelot. Le magistrat écouta
+gravement les rapports des plaignants et promit qu'il opérerait le jour
+même une visite domiciliaire dans ce «repaire de monstruosités».
+
+Effectivement, une heure après, il arrivait, accompagné de deux agents
+subalternes, devant la maison suspecte. Des groupes nombreux s'étaient
+formés à quelque distance, afin de juger si Satan aurait plus d'égards
+pour un officier public que pour de simples particuliers.
+
+Déjà Hurleur poussait un grognement de sinistre augure, lorsque la
+Camarde parut sur la galerie. A la vue de la police, elle grimaça un
+sourire qui rehaussa encore la laideur de sa face. Ensuite, rappelant à
+l'ordre son chien-griffon, elle s'avança à la rencontre du commissaire.
+
+--Madame, commença celui-ci....
+
+La mégère l'interrompit en lui présentant un papier qu'elle avait à la
+main. D'un clin d'oeil le bailli l'eut parcouru, et on remarqua--chose
+étrange!--qu'il s'inclina aussitôt humblement devant la Camarde, et
+enjoignit à ses recors de se retirer; lui-même ne tarda pas à les
+rejoindre, en sortant de là cour à reculons.
+
+Ici, permettez-moi de placer une ligne de points d'exclamation pour vous
+peindre l'ébahissement des spectateurs de cette scène!
+
+!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
+
+Bon, criez-vous, c'était une princesse déguisée. Les salamalecs d'un
+honorable fonctionnaire de la cité démontrèrent victorieusement que
+toutes les imputations sur son compte étaient fausses, et que ses
+infirmités méritaient le respect, non les railleries.--Ah! que vous
+appréciez mal nos aimables Euménides du faubourg Québec! Quoi! vous
+avez la candeur de supposer qu'elles avaient entassé des montagnes
+d'hypothèses, sondé toutes les profondeurs de l'Enfer, bâti des
+forteresses de soupçons, interrogé tous les échos du «on dit» échafaudé
+pièce à pièce le plus formidable édifice d'interprétations connu
+de mémoire de femme, pour voir tout cela se dissoudre, s'évanouir,
+s'annihiler comme une vaine fumée, parce qu'il avait plu à un
+«policeman» anglais de courber le dos devant une «gueuse»!--Non, non,
+filles de Bretons et de Normands ne broutent guère au râtelier de
+la crédulité. Ce n'est pas elles qu'on mystifie aisément.
+Notre-Dame-de-Bon-Secours! pour changer leurs convictions, besoin est
+d'arguments solides, substantiels, palpables. Essayez de les prendre
+avec le miel de la politesse ou le vinaigre de la colère!
+
+Donc après l'entrevue de la Camarde avec les agents de la police, madame
+Raviot dit à madame Bouvet:
+
+--Sainte Vierge! què qu'aurait cru ça? Not' bailli qu'est ensorcelé
+itou!
+
+--En effette! Pour le sûr, la vieille chipie y ait jeté in sort.
+
+--Ah! ben! j'sommes fiarement préservées, à c't'heure, dans Montréal,
+ajouta une jeune fille, en rajustant sa _câline_ que le vent avait
+dérangée.
+
+--J'gage qu'il est protestant, c'particulier-là!
+
+--Tout d'même qu'c'a s'pourrait!
+
+--Des horreurs!
+
+--Y iront drette dans la chaudière bouillante!
+
+Ainsi de suite.
+
+Voilà où en étaient la Camarde et sa demeure, quand l'inconnu que Pierre
+Morlaix débarqua à l'angle des rues de la Visitation et Dorchester,
+s'approcha de la maison maudite.
+
+
+ III
+
+Notre personnage marcha droit à la barrière, détacha la ficelle qui
+la fermait, en homme accoutumé aux êtres, franchit la cour, donna une
+caresse au chien-griffon, qui, dérogeant à ses habitudes hostiles, était
+accouru gambader autour de lui, monta l'escalier et frappa à la porte
+quatre fois successives, et une cinquième, après une demi-minute
+d'intervalle.
+
+Des pas ne tardèrent pas à se faire entendre de l'intérieur, puis un
+triple grincement de verrous, puis la Camarde parut, tenant à la main
+une chandelle de suif baveuse.
+
+--Ah! c'est vous, dit-elle d'une voix rauque; il est bien tard! Nous
+désespérions...
+
+--Mike est-il ici?
+
+--Oui, monsieur. Il est dans le cabinet du fond.
+
+--Éclairez-moi, Juliette.
+
+Ils se trouvaient alors dans une vaste cuisine sombre, malpropre,
+lambrissée de toiles d'araignée et de batterie de cuisine ébréchée ou
+rouillée. Un grand poêle en fonte occupait le centre de la pièce, dont
+le plafond était formé de solives grimaçantes et soutenues, ça et là,
+par des étais à peine équarris. Pour le plancher, il gémissait sous une
+couverture d'immondices visqueuse et glissante.
+
+En un coin, des figurines de cire, s'efforçant de représenter le tableau
+de Jésus à la Crèche, jaunissaient dans leur châsse de verre fêlé.
+
+L'atmosphère de cette cuisine était lourde, écoeurante. On y respirait
+une odeur de boucane et de graillon, que justifiaient des chapelets
+de poissons salés pendus à des crochets et un chaudron dans lequel
+roussissaient, en grésillant à l'ardeur du feu, de menus morceaux de
+lard.
+
+La vieille prit un trousseau de clefs et se dirigea vers une porte
+latérale.
+
+--Ou allez-vous? demanda l'inconnu.
+
+--Chut! fit la Camarde en ouvrant la porte avec précaution.
+
+--Est-ce que ce serait déjà fini?
+
+--Venez, monsieur Larençon.
+
+Ils entrèrent dans une chambre dont l'aspect contrastait étrangement
+avec celui de la première pièce. C'était passer d'un ignoble taudis dans
+un riant boudoir. A la vérité, le mot boudoir est peut-être hasardé;
+mais en sortant de la cuisine, où tout exaspérait les sens, il était
+impossible de ne pas être délicieusement impressionné, par l'apparence
+coquette de cette chambre, tendue d'un joli papier rose satiné, à
+nids d'amour, et de laquelle s'échappait une douce senteur d'iris.
+L'appartement était petit, petit, mais gentil, mais gentil, à plaisir!
+D'abord, un beau tapis, bien chaud, bien moelleux pour reposer les
+pieds, un plafond bien blanc, bordé de moulures, avec une belle rosace,
+d'où descendait, par des cordons de soie, une lampe astrale, qui
+projetait des ondes de lumière vaporeuse.
+
+Ensuite, c'était une table en acajou, une berceuse, une causeuse en
+velours orange, une fenêtre garnie de rideaux de brocard drapés en haut
+sous leur baguette de cuivre doré et retenus par des embrasses de même
+métal, enfin un lit perdu sous les plis de ses amples courtines en soie
+blanche, semée de bouquets de fleur. Si la variété des couleurs de cet
+ameublement n'accusait pas un goût raffiné, leur opposition flattait
+l'oeil et amenait sur les lèvres un sourire de bonne humeur.
+
+--Voyez, dit à voix basse la mère Guilloux, en désignant le lit, elle
+est là.
+
+Un éclair de joie illumina la prunelle noire de l'étranger.
+
+--Quoi, dit-il, Mike a réussi?
+
+--Admirablement; mais le drôle, en l'apportant, m'a semblé ivre.
+Il voulait la garder avec lui dans le cabinet; j'ai craint... vous
+comprenez?
+
+--Oui, répondit Larençon avec un geste de dégoût; le misérable en aurait
+bien été capable.
+
+--Alors je lui ai dit que, selon vos ordres, elle devait être déposée
+dans cette chambre jusqu'à votre arrivée.
+
+--Vous avez bien fait, Juliette... Mais fermez donc la croisée, elle
+doit être ouverte; je sens un courant d'air...
+
+--Un courant d'air! c'est, ma foi, vrai; il doit provenir de la cuisine,
+car je me suis assurée que le châssis était fermé, quand nous eûmes
+couché la petite. Elle dormait, que c'était bonheur à la contempler!
+Vous voulez la voir?
+
+--Sans doute.
+
+La Camarde s'avança vers le lit sur la pointe du pied et écarta les
+rideaux.
+
+Mais aussitôt elle lâcha une exclamation de surprise fort naturelle.
+
+--Qu'est-ce? s'écria Larençon en regardant par-dessus l'épaule de la
+vieille:
+
+--Envolée!
+
+--Hein!
+
+--Elle n'y est plus... elle est partie!
+
+--Que dis-tu, malheureuse? fit l'étrange visiteur, en la repoussant
+brutalement.
+
+--Oh! grâce, grâce, monsieur Larençon! balbutia-t-elle d'une voix
+suppliante. Je vous jure....
+
+--Arrière!
+
+A cet instant un nouvel individu se présenta sur le seuil de
+l'appartement. Il était affublé de haillons adipeux: un chapeau râpé,
+sans forme, une sorte de houppelande, percée aux coudes, déchiquetée à
+l'extrémité des manches, sevrée de boutons, serrée à la taille par des
+lambeaux d'écharpe en laine, un pantalon de droguet troué aux genoux, et
+des mocassins déchirés.
+
+Si l'enveloppe de ce personnage était peu attrayante, sa physionomie
+l'était encore moins. Il n'était guère possible d'imaginer visage plus
+hideusement laid. On eût dit le miroir de toutes les passions honteuses,
+une création de William Hogarth.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il en chancelant. Ah! c'est vous,
+bourgeois; bon. Vous êtes content.. Mais comme y ont l'air chiffonné!
+qu'est-ce qu'elle a la Camarde! Oh! ne la battez pas... pif! paf! pan!
+Bateau! comme c'est touché! Attrape, mes amours! bateau! Est-ce que
+le bourgeois prétendrait... Ouf! il va la tuer, le diable m'emporte!
+Heureusement qu'il a des gants le bourgeois, sans cela il s'écorcherait
+les doigts sur cette vieille carcasse déplumée! Tonnerre! voilà un coup
+de poing qui vaut trente-six chandelles!.... et ce coup de pied... Il
+faut tout de même qu'elle soit fièrement dure la Camarde!... bateau! il
+en pleut aujourd'hui des indulgences! Mais, ils vont réveiller... Oh!
+Oh! je m'oppose, je m'oppose, je m'oppose, potence!
+
+Là-dessus, notre homme s'élance sur Larençon qui, emporté par une colère
+indicible, frappait furieusement la mère Guilloux, et lui dit:
+
+--Ohé, monsieur!
+
+L'autre se retourna, l'oeil étincelant, les traits contractés par
+l'irritation:
+
+--C'est toi, Mike! Est-il vrai que tu l'avais enlevé?...
+
+--Comment, si c'est vrai, bourgeois! Cette satanée sorcière
+prétendrait-elle le contraire?
+
+--Tiens, dit Larençon en le conduisant vers la fenêtre, qui
+effectivement était ouverte...
+
+--Eh bien! répliqua Mike cherchant à comprendre, tandis que la Camarde
+profitait de cette circonstance pour s'enfuir.
+
+--Eh bien, l'affaire est manquée!
+
+--Bateau! que le diable m'emporte si je sais...
+
+--Notre proie s'est échappée.
+
+--Quelle proie?
+
+--Qu'as-tu fait, ce soir? Tâche de me répondre correctement, quoique tu
+sois ivre comme un Polonais.
+
+--Ce que j'ai fait, ce que j'ai fait, bateau! ce que j'ai fait, oh! j'ai
+gagné notre procès, bourgeois.
+
+--Oui, mais où est l'enfant!
+
+Mike courut au lit.
+
+--Oh! dit-il, d'un ton menaçant, après y avoir jeté un coup d'oeil, la
+Camarde a voulu manger à ma botte de foin. Un moment, un moment!
+
+Il sortit, et bientôt l'on perçut le bruit d'une violente dispute,
+ensuite un grand cri...
+
+Larençon étonné se disposait à rejoindre l'Irlandais, lorsque celui-ci
+rentra. Il tenait à la main un long couteau dégouttant de sang.
+
+--C'est réparé! dit-il froidement, en essuyant la lame de l'arme sur la
+manche de son habit.
+
+--Mais l'enfant!
+
+Mike parla durant plusieurs minutes à l'oreille de Larençon, et à la
+fin ce dernier, dont le visage avait donné des signes de satisfaction
+visible, s'écria:
+
+--Parfait! Tu as eu raison. Aussi bien il était temps d'en finir avec
+elle. Mais le chien!
+
+--Le chien, bateau! c'est juste le chien.... Oh! j'ai mon idée. Ne vous
+inquiétez pas.
+
+L'Irlandais sortit de nouveau, et Larençon se jeta sur la causeuse, ou
+il demeura près d'une heure plongé dans un abîme de réflexions.
+
+Au retour de l'autre, il se leva.
+
+--Partez le premier, dit Mike, en lui remettant entre les bras un enfant
+endormi.
+
+Le mystérieux personnage examina une seconde la figure de l'enfant,
+l'enveloppa soigneusement dans son manteau, sauta par la fenêtre et
+disparut.
+
+Mike alors défit le lit, renversa les matelas au milieu de la chambre,
+éparpilla les feuilles de maïs qui remplissaient la paillasse, saisit
+la lampe, mit le feu à trois ou quatre places différentes, sauta par la
+fenêtre et disparut à son tour.
+
+L'aurore commençait à poindre.
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+ L'ÉVASION
+
+
+ I
+
+--Numéro 1. Onze heures! Rien ne bouge.
+
+--Numéro 2. Onze heures! Bien ne bouge! reprit le deuxième factionnaire.
+
+Ce cri, passé de bouche en bouche, et répété par toutes les sentinelles,
+fit le tour de la prison de Montréal.
+
+
+ II
+
+La prison de Montréal était un bâtiment situé sur la rue Notre-Dame,
+presque vis-à-vis de la place Jacques-Cartier et adossé au
+Champ-de-Mars. Des murs élevés l'entouraient.
+
+De cette prison, aujourd'hui, il ne reste que le pignon nord-est, la
+partie méridionale a été démolie pour faire place aux constructions du
+nouveau Palais-de-Justice, et il est bien à souhaiter que l'on se hâte
+de démolir ce pignon, espèce de bicoque qui jure affreusement à côté du
+plus beau monument public de la métropole canadienne.
+
+A l'époque dont nous parlons, la prison de Montréal formait un
+parallélogramme long, composé de deux étages et d'un rez-de-chaussée.
+
+Les deux étages étaient occupés par les simples délinquants; mais le
+rez-de-chaussée était affecté aux grands criminels. Ceux-ci étaient
+généralement parqués, deux à deux, dans des cachots vastes et assez bien
+aérés.
+
+
+ III
+
+Si le lecteur consent à pénétrer avec nous dans l'un de ses cachots, au
+moment où les sentinelles s'envoient le mot d'ordre, il y trouvera deux
+prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance.
+
+Malgré l'heure avancée de la nuit, les captifs ne dorment pas.
+
+Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils écoutent.
+
+--Bon; le factionnaire est rentré dans sa guérite. Donnez-moi la lime,
+Mike.
+
+Et l'individu apostrophé passe à son camarade une petite lime finement
+trempée.
+
+Puis l'on perçoit un léger son, acre, régulier, monotone, mais qui se
+confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes
+oxydées.
+
+C'est le frottement du métal contre le métal; c'est le grincement de
+l'acier mordant le fer.
+
+Les prisonniers travaillent à leur évasion.
+
+Une obscurité complète enveloppe la cellule; au dehors il pleut à verse.
+
+--Est-ce fait, monsieur Alphonse?
+
+--Pas encore. Écoutez... on dirait que quelqu'un vient.
+
+--Non, dit Mike, après une minute de pause. Vous pouvez continuer.
+
+--Fini! s'écria bientôt Alphonse. Le barreau est scié. Il ne nous reste
+plus qu'à l'arracher. Prenons-le par le bas et tirons à nous. Chut! il
+me semble....
+
+En effet, des pas sonores et cadencés résonnaient à quelque distance.
+
+--La ronde, murmura Mike; tant mieux; il y aura maintenant moins de
+danger à craindre.
+
+Les pas se rapprochèrent et s'éloignèrent lentement.
+
+--A l'oeuvre maintenant! dit Alphonse.
+
+Les prisonniers empoignèrent le barreau à pleines mains, et animés
+de cette énergie fébrile, qui décuple les forces dans les positions
+périlleuses, le descellèrent en deux ou trois secousses.
+
+--Ah! nous sommes libres! dit Mike, en bondissant de joie.
+
+--Silence! Le plus difficile n'est pas fait. Avez-vous des cordes?
+
+--Voici.
+
+--Sortons!
+
+A cet instant, la sentinelle voisine criait:
+
+--Numéro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge.
+
+
+ IV
+
+La fenêtre du cachot était de niveau avec le sol de la cour, et défendue
+seulement par une croisée cadenassée, un treillis en fil d'archal et six
+barreaux de fer.
+
+Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient été qu'un jeu pour les
+prisonniers; on a vu de quelle manière ils s'étaient débarrassés du plus
+formidable obstacle.
+
+Le premier, Mike, se glissa à travers l'étroite ouverture et mit le pied
+sur le préau; Alphonse le suivit de près.
+
+Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigèrent vers le mur
+d'enceinte.
+
+Là, ils firent halte et s'assurèrent qu'ils n'avaient pas été remarqués.
+
+Le ciel était noir comme l'ébène, et l'espace voilé par les torrents
+d'une pluie diluvienne.
+
+On ne voyait pas à deux pas de soi.
+
+--Allons, dit Alphonse, d'une voix à peine intelligible, lancez la corde
+et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut.
+
+D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le faîte
+paraissait faiblement à travers l'opacité des ténèbres, et déroulant
+une longue corde à noeuds, terminée par un crochet de fer, il saisit ce
+crochet à l'extrémité et le lança en l'air.
+
+Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le
+crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrière.
+
+Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu'à ce qu'il éprouvât de la
+résistance.
+
+L'instrument était ancré au rebord du mur.
+
+--A vous! dit Mike.
+
+Alphonse s'étant cramponné à la corde, commença de grimper. Son
+compagnon l'imita sur-le-champ.
+
+Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.
+
+Déjà, ils s'apprêtaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes
+retentit. Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à
+plat-ventre.
+
+--Numéro 1. Minuit. Tout....
+
+
+ V
+
+Une détonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait
+distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.
+
+Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans
+l'intérieur de la prison.
+
+Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l'autre côté.
+
+Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient
+sur le qui vive, tandis que le poste alors établi devant la Place
+Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.
+
+Alphonse était maladroitement tombé, et, dans sa chute, s'était blessé à
+la tête.
+
+Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec
+une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue
+Saint-Louis, qu'il longea à toutes jambes.
+
+Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que
+plusieurs de ses camarades. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne
+leur échapperait qu'en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale
+de ruelles qui s'enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d'abord la
+rue Perthuis, tourna à gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.
+
+Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement.
+Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin.
+
+Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait ouïr crier de toutes parts;
+«Arrêtez-le! arrêtez-le!»
+
+Éperdu, égaré, fiévreux, le fuyard se précipita dans une allée sombre,
+ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où
+il était entré.
+
+
+ VI
+
+Les moeurs canadiennes ont conservé toute la naïve simplicité des
+anciennes moeurs françaises. Rien n'a été altéré ou oblitéré. L'Européen
+qui arrive au Canada se croit transporté parmi les Français d'avant la
+révolution de 89. Institutions, coutumes, préjugés, sont ici en vigueur
+comme ils l'étaient sous le règne de Louis XVI. Seule la langue a été
+adultérée. Il s'y est glissé quelques anglicismes. Mais encore ces
+adultérations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes
+n'ont pas eu à les subir. Les habitants parlent le patois des paysans
+normands, et bien peu entendent l'anglais.
+
+Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs
+françaises, parce qu'elles sont généralisées et non localisées dans
+telle ou telle classe de la société. En d'autres termes, la même
+dénomination souvent est affectée aux usages de ce pays. Pour n'en
+montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veillée.
+
+Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français; à cette heure
+elle n'est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des
+grandes routes. Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal.
+C'est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide, bergère, sans
+apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l'on contait des
+histoires bien lugubres, où l'on caquetait, où l'on tillait, où l'on
+filait, où l'on dansait gaîment, et où l'on s'aimait plus avec le coeur
+qu'avec les lèvres.
+
+Le Canada a échappé aux soirées! Vraiment, nous l'en félicitons et nous
+souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de
+la soirée.
+
+Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires,
+tout le monde donne des veillées sur les bords du Saint-Laurent, et
+c'est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles
+ont été bannis l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les
+sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultra-civilisés.
+
+Lecteur, ce que nous venons d'écrire n'est pas brillant, tant s'en faut!
+c'est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et
+que notre plume a profité d'une distraction de notre cerveau pour
+faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hélas! ne sera
+probablement pas la dernière.
+
+
+ VII
+
+Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au
+coin de la rue des Voltigeurs.
+
+Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait
+alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles; en outre une
+douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison
+qu'il habitait, rue des Voltigeurs.
+
+Jolie maison, ma foi!--coquette, pimpante, en briques rouges, striées de
+filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,--un véritable
+nid d'amour!
+
+Les veilleurs étaient réunis dans la salle.
+
+Cette pièce était à peu près la même dans toutes les maisons des
+ouvriers canadiens à leur aise.
+
+Si elle ne se recommande point par le luxe du décor et de l'ameublement,
+elle est unique pour la propreté. Pas de tentures aux murailles, mais
+une sorte de grisaille tirant sur le bleu-foncé; pas de tapis pour
+appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lavé chaque matin, et d'une
+blancheur immaculée; pas de plafond lambrissé ou moulé, mais de petites
+solives bien équarries, et supportant le plancher supérieur.
+
+Pour des meubles, la salle n'en a guère. A l'exception d'une huche, d'un
+buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'écorce, je ne sais
+pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur[2].
+
+[Note 2: Profession correspondant à celle de commissaire-priseur.]
+
+Toutefois n'omettons pas certains traits caractéristiques.
+
+La salle a une cheminée dont la tablette est généralement chargée
+de pieuses figurines, en cire ou en plâtre, et le manteau orné d'une
+splendide enluminure, représentant la victoire de saint Michel sur
+le Diable, ou la décollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement
+Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus çà et là,
+vous remarquez les Quatre Saisons, ou un élégant, frisé, pincé, musqué,
+et paraphant Victor, ou une élégante, haute en couleurs, étranglée à la
+taille comme une guêpe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet,
+votre oeil rencontre invariablement, placés à chaque extrémité, des
+courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres
+de la famille des cucurbitacées, et, au centre, un pot de fleurs
+artificielles et plus fréquemment une corbeille de fruits en plâtre,
+coloriés avec un luxe inouï.
+
+Voilà la salle canadienne, qu'en pensez-vous?
+
+
+ VIII
+
+Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue
+des Voltigeurs.
+
+Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là.
+
+Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!--de véritables machines
+à vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de
+vie!
+
+Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les
+jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul.
+
+Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un
+instrument--le violon de maître Pierre.
+
+--Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite,
+à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé.
+
+Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant,
+se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté,
+plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique
+criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on
+marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des
+hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride,
+difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives
+interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et,
+dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:
+
+--En avant les deux autres!
+
+Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur
+quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,--airs, à notre
+goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes,
+qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de
+l'exécutant et de désespérer le danseur.
+
+
+ IX
+
+Pendant que les _jeunesses_ s'ébattaient, les commères causaient,
+groupées dans un coin.
+
+--Tout d'même que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame
+Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux.
+
+--Oui, en effette, répliqua madame Raviot.
+
+C'est pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des
+bracelets en or vrai, ça sent... hein!
+
+--Moi, d'abord, j'vas défendre à not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta
+une troisième.
+
+--Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais
+ces créatures-là... hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or
+vrai... D'abord elle n'était pas à la messe c'te dernier dimanche.
+
+--P't'êt'ben qu'elle était malade, dit une âme plus charitable.
+
+--Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet. A preuve qu'elle n'était
+pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantôt dans la rue St-Jacques.
+
+--Et moi aussite.
+
+--Y avait un original qui la suivait par darrière, c'est pas pour
+dire... mais y n'avait pas bonne façon, c'mirliflor-là.
+
+--J'cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.
+
+--Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus,
+Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le
+curé.
+
+--C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indifférente, la Victorine.
+Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti.
+
+--Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger
+qu'est-z-un si honnête homme!
+
+--Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en
+a une.
+
+--La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui
+n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu
+qu'nous afficotions comme les créatures d'à c't'heure.
+
+--Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce.
+
+--C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme
+c'te chère Angèle!
+
+--Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angèle est un'fille modèle. C'est
+sage... sage comme une image!
+
+--Pauv'p'tite, ça n'a pourtant ni père ni mère.
+
+--Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est à charge à personne,
+dit la mère Morlaix. Elle est fière, dame! Not'Pierre l'a priée de
+rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen.
+
+--Arr'gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! et
+d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien
+élevée, ma'ame Morlaix.
+
+--Pour le sûr, j'n'avons pas liardé, c'est qu'aussite, elle apprenait
+comme un ange.
+
+--Bon, v'là, le gros Jacques qui y parle à l'oreille; j'parie qu'y
+voudrait lui en conter!
+
+
+ X
+
+La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes
+dames, répondait en ce moment à une question de son cavalier:
+
+--Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir.
+
+--Mais, Angèle?
+
+--Une autre que moi regarderait votre prière comme une insulte. Je veux
+bien vous excuser; mais de grâce, cessez.
+
+--Méchante! vous ne m'aimez pas.
+
+--Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos
+propositions!
+
+--Mais quel mal?
+
+--La pastourelle! A vous!
+
+Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et
+retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son vis-à-vis.
+
+--Décidément, vous refusez! lui dit-il.
+
+--Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos tentatives,
+répliqua-t-elle d'un ton sec.
+
+--Vous ne m'aimez pas.
+
+--Soit.
+
+La contredanse était achevée et minuit sonnait.
+
+--Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de
+partir.
+
+--Encore une ronde! répondit en écho Pierre Morlaix, raclant sur son
+crin-crin le motif de la ronde.
+
+Déjà une gracieuse chaîne, aux anneaux féminins et masculins, s'était
+bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux,
+disaient:
+
+ Avant que de nous quitter,
+ Il faut chacun contenter,
+ Contentez, la chose est belle!
+ Entrez-y, mademoiselle,
+ Faites un tour,
+ A l'entour,
+ Embrassez vos amours.
+
+La versification n'était pas riche, mais ce refrain est si doux, si
+avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie!
+
+Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout
+aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui:
+
+ Avant de nous quitter,
+ Il faut chacun contenter.
+ Contentez, etc.
+
+Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient
+l'écrin de beautés qui attendaient qu'il fixât son choix. Son dépit le
+poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur
+conseiller, et le jeune homme s'approcha délibérément d'Angèle, à
+laquelle il dit en la baisant au front:
+
+--Me pardonnez-vous?
+
+--Vous ne le méritez guère.
+
+
+ XI
+
+La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux
+lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs
+belles, et Jacques accompagna son amie jusqu'à la rue du Loup.
+
+Là, ils se quittèrent.
+
+Angèle s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile; et,
+comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa
+chambre en fredonnant:
+
+ A la claire fontaine,
+ M'en allant promener,
+ J'ai trouvé l'eau si belle
+ Que je me suis baigné.
+ Il y a si longtemps
+ Que....
+
+Mais à ce chant succéda tout à coup un cri d'épouvante, le pied de la
+jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de
+son long sur un corps humide!
+
+
+ XII
+
+La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus haut degré. Nul
+au monde n'est exempt de ce mouvement de l'âme qui stupéfie les sens
+et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les
+philosophes stoïciens, qui s'exerçaient à l'insensibilité complète, eux
+qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes,
+n'ont pu triompher de la peur.
+
+La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence
+est un éternel composé d'espoir et de déception.
+
+Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, instantanée,
+celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes
+surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions de notre intellect et
+parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui
+se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire
+la réussite ou l'insuccès d'une entreprise.
+
+Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi
+affecter plus ou moins l'économie animale.
+
+Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit
+avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope,
+l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.
+
+Fait étrange! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent
+provoquer la peur chez les plus grands génies: on en a vu s'évanouir à
+l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais
+ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle
+Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de
+personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant
+face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette
+impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne,
+car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère
+lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la
+précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle
+se sentit terrifiée en tombant, au milieu d'épaisses ténèbres, sur un
+corps humide.
+
+
+ XIII
+
+Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous l'a appris la vieille
+madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion
+calmée, elle se relève, et, quoique toute tremblante, elle court à une
+petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique. Elle
+allume sa lampe, et revient près du corps.
+
+--Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en
+apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a été
+assassiné! Au secours!
+
+Mais Angèle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho.
+
+Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l'eau, une
+serviette, et, s'agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le
+visage.
+
+Les traits de l'inconnu sont pâles comme ceux d'un mort, ses yeux
+fermés, ses lèvres décolorées, mais son pouls bat faiblement. La jeune
+fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la
+plaie, elle arrête l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau
+de Cologne qui sert à ses ablutions, elle en humecte les lèvres du
+patient et lui en frotte le front et les narines.
+
+Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement,
+la chaleur ramène le coloris sur les joues de l'évadé, Angèle redouble
+ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les
+paupières, en murmurant:
+
+--Où suis-je?
+
+
+ XIV
+
+Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoiselle Angèle,
+que sa chute à son entrée chez elle.
+
+Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une réponse.
+Tant qu'elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle,
+cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait
+étouffé ses appréhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand
+le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille
+craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. «Quel était cet homme?
+d'où venait-il? Comment s'était-il introduit dans son domicile! Si
+c'était un voleur, un meurtrier, un incendiaire!»
+
+Cependant, Alphonse fit un mouvement:
+
+--J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant.
+
+La frayeur d'Angèle augmenta; car elle s'aperçut alors seulement du
+désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger, dont les vêtements
+déchirés étaient maculés de fange et de sang.
+
+--J'ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer
+perpendiculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans le
+creux de sa main; donnez-moi à boire.
+
+Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle,
+se reprochant la pusillanimité qu'elle venait de manifester, s'empressa
+de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia
+de ce service.
+
+Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en
+supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser
+pour l'aider à porter le vase à ses lèvres.
+
+
+ IV
+
+L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus
+émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les
+personnages et de broyer les couleurs.
+
+Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier
+plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure
+d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant
+un homme étendu,--la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur,
+l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les
+cheveux luisants, plaqués contre les tempes,--lui présente un verre
+d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras
+passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît
+confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne.
+
+Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage
+du Christ dans la _Descente de Croix_ de Rubens. La jeune fille se
+montre à nous comme la _Charité_.
+
+Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.
+
+Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées
+sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant
+cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer,
+l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa
+physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos
+rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie
+meilleure.
+
+
+ XVI
+
+Alphonse but lentement, puis il attira à lui là main de sa bienfaitrice,
+et la baisa.
+
+--Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angèle n'osant retirer
+son bras.
+
+L'évadé l'examinait d'un air étonné et reconnaissant.
+
+--Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues
+paupières.
+
+--Je ne sais! je ne sais!
+
+--Voulez-vous que j'aille chercher un médecin?
+
+--Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure... Tenez, pardon,
+mademoiselle... pardon... je suis mieux... bien! je vais m'éloigner...
+
+Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent
+défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur
+le plancher.
+
+--Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.
+
+--De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez pitié d'un malheureux;
+ne me livrez pas à mes bourreaux!
+
+Angèle tressaillit.
+
+--A vos bourreaux?
+
+--Ce soir, je me suis échappé de la prison.
+
+--De la prison, juste ciel!
+
+--Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un
+faussaire; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette
+nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par
+les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je
+me suis jeté dans cette maison... et... tenez, mademoiselle...
+entendez-vous?... oh! entendez-vous?... ils sont dans la rue... là...
+ils me cherchent... ils vont entrer ici!... Oh! je suis perdu...
+Par grâce, pour l'amour de votre mère, mademoiselle, cachez-moi...
+défendez-moi... Ils viennent, ne les laissez point entrer...
+
+Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis à sa piste,
+rôdaient autour de la demeure d'Angèle, en poussant des vociférations et
+d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis
+le pied dans l'allée qui précédait la chambre de la jeune fille.
+
+
+ XVII
+
+Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant
+vers Alphonse:
+
+--Essayez de vous traîner, dit-elle.
+
+Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de
+sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre.
+
+--Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt,
+retourna dans la pièce principale.
+
+On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout
+habillée sur son lit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de
+pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque
+l'audition du dialogue suivant l'engagea à rester muette.
+
+--Que faites-vous là, vous autres?
+
+--Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté.
+
+--Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, décampez!
+D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai.
+
+--Dick prétend qu'il s'est introduit dans cette allée.
+
+--Oui, _by God_, j'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes
+humides sur le plancher.
+
+--Bast! c'est un soulier de femme!
+
+--Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!
+
+Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son
+des pas s'éteignirent peu à peu dans le lointain, et l'on n'entendit
+plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait
+sur un sol fangeux.
+
+
+ XVIII
+
+Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine
+d'Angèle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de
+reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de
+son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner
+la clef dans la serrure, Angèle s'arrêta. Sa timidité, bannie par
+l'imminence d'un péril renaissait escortée de craintes sans objet, de
+palpitations, d'irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers
+avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était
+assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de
+notre héroïne.
+
+--Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d'un air
+presque embarrassé.
+
+--Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter
+envers vous, mademoiselle!
+
+Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l'évadé reprit:
+
+--Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi!
+
+En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce;
+mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il
+trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre.
+
+--Vous êtes trop faible pour marcher.--insinua-t-elle, avec cette
+douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles
+désirent une chose.--Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et
+demain matin...
+
+Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son
+propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et
+prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de
+l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:
+
+--Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien.
+Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de
+frapper.
+
+Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable
+bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa
+gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement
+à ses lèvres:
+
+--Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain
+mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci,
+mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que
+ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier
+soupir.
+
+--Angèle, répondit la jeune fille.
+
+--Angèle! Dieu inspira votre marraine.
+....................................................................
+
+Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle
+était en proie à une fiévreuse insomnie.
+
+
+ XIX
+
+Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour?
+Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment
+qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent
+inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le
+principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des
+sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther;
+l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le
+psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions!
+Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez!
+Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe
+cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous
+ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres,
+vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène
+indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les
+plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes
+les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent
+de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le
+vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est
+juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de
+nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle
+d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par
+et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa
+faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à
+la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants
+plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain,
+de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux,
+flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule
+et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et
+Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent
+dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette
+servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même
+devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission,
+et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction
+faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il
+aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en
+eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.--L'amour égalise
+les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement
+la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a
+déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle
+de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois
+un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son
+contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser,
+quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre
+résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous
+débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du
+récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent
+à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois
+elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement
+et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est
+resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment
+et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les
+déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le
+nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété
+que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un
+penseur a dit ou écrit avant nous--que la possession de l'objet aimé
+est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons--à l'instar de maints
+confrères--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité
+pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier,
+ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien
+d'inutile ici-bas; Amen!
+
+
+ XX
+
+L'aurore se montra souriante, radieuse; bientôt un rayon de soleil, aux
+teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de
+la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa
+chambre.
+
+La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement,
+mais sans recevoir de réponse. Après avoir attendu une minute ou deux,
+Angèle se détermina à entrer.
+
+Alphonse était couché; son corps frissonnait, ses dents
+s'entre-choquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses grands
+yeux ouverts, immobiles, annonçaient l'égarement.
+
+Angèle s'approcha et lui prit le bras:
+
+--Êtes-vous plus malade?
+
+Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et
+bruyante.
+
+--Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon
+Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler
+un médecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, près de moi? On
+s'apercevra de sa présence! Et les soins qui lui manqueront... mon Dieu!
+mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?... Mais... oh! oui, c'est ça!
+oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine.
+Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti.
+
+En achevant ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses
+épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit
+précipitamment à la rue des Voltigeurs.
+
+
+ XXI
+
+Il était cinq heures à peine.
+
+Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis
+que sa mère préparait le café.
+
+--Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais
+quoi, si matinale! viens-tu déjeuner avec nous?
+
+--J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix.
+
+--A me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.
+
+--Pas ici... On pourrait nous entendre.
+
+--Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là faite! Seigneur Dieu!
+est-ce que tu serais malade?
+
+--Non, non. Entrons dans la salle.
+
+--Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le
+revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira!
+fillette. Mais puisque te v'là, tu prendras bien une tasse de café avec
+nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit coeur.
+
+--Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très-pressé. Il n'y a pas un
+moment à perdre.
+
+--Pour lors, j'écoute.
+
+Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce
+qui lui était arrivé depuis son retour chez elle. On s'imagine aisément
+la surprise du brave Pierre en entendant un pareil récit. Il poussait
+des exclamations, lançait force «Bateau!», «Tonnerre!» et épuisait
+toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.
+
+--Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser!
+
+--Diable! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le
+front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié.
+
+--Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de
+police.
+
+--Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non!
+rendre un Canadien à ces brigands d'_policemen_! j'aimerais mieux être
+pendu en haut du clocher de l'_English Church_.
+
+--Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément
+les hommes de police; mais cela...
+
+--Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot à la mère, puis
+atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce
+qu'il prétend être, nous le garderons caché ici... où il ne manquera de
+rien.
+
+--Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan
+de reconnaissance qui prouvait que son coeur...
+
+(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une médisance, peut-être
+bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement,
+nous nous sommes aperçu qu'il était temps de finir ce chapitre).
+
+
+ XXII
+
+Et Pierre courut à l'écurie, atteler ses meilleurs chevaux--les rejetons
+de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais,
+hélas! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années--à sa
+calèche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait à à
+Angèle:
+
+[Note 3: Les canadiens appellent _calèche_ une voiture à un seul
+cheval, montée sur des roues fort élevées.]
+
+--Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jésus Seigneur! comme tu
+sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrière itou,
+d'pis qu'test-entrée?
+
+La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu.
+
+--C'pauvre cher garçon, s'écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement
+blessé?
+
+--J'espère que ce ne sera rien; quelques jours de repos...
+
+--Crés-tu?
+
+--Dame!
+
+--Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'paraît-t-y ben comme y faut?
+C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-là.
+Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant? tout d'même que l'monde
+d'aujourd'hui est un drôle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car
+enfin! c'est ben curieux que c't'histoère-là? Comment qu'tu l'appelles?
+
+--J'ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon
+d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante
+attention à la loquacité de la bonne vieille.
+
+
+ XXIII
+
+En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant
+familièrement:
+
+--Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie!
+
+C'était Jacques, le «cavalier» qui, la veille, avait reconduit Angèle à
+sa demeure.
+
+Celle-ci frémit involontairement.
+
+--Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la
+jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté
+de voir que notre veillée n'a pas flétri les roses de votre teint.
+
+Maître Jacques débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses
+inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l'occasion
+de produire ses connaissances. Un coup d'oeil à notre héroïne et une
+seconde de réflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme
+de sa formule complimenteuse.
+
+--Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant
+dans le fond de son coeur l'arrivée de l'intrus.
+
+--L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence.
+
+--Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune
+fille, en ébauchant un sourire contraint.
+
+--Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme ça, mon gars! intervint madame
+Morlaix, pour couper court à ce dialogue.
+
+--A la Pointe-aux-Trembles.
+
+--Pourquoè faire?
+
+--Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas
+besoin de me fouler la rate.
+
+--C'est vrai, ça; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens!
+
+--Eh! eh! oui, tout de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans
+sa cravate. Celle qui voudra «me marier» sera joliment heureuse, hein,
+ma'ame Morlaix?
+
+--Pour le sûr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y
+du butin cheux vous!
+
+--Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angèle voudra...
+
+--Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernière en se dirigeant vers
+la porte.
+
+--Est-ce que ma proposition?...
+
+--Je vais à mon magasin.
+
+--A votre magasin! déjà! mais il n'est pas même six heures!
+
+--Oh! j'ai de l'ouvrage très-pressé.
+
+--Permettez-moi de vous accompagner.
+
+--Non, non, merci de votre obligeance, au revoir!
+
+Et la jeune fille sortit aussitôt, laissant son amoureux tout stupéfait
+de cette brusque retraite.
+
+
+ XXIV
+
+Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu,
+imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un
+blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris
+terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges,
+les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait
+l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la
+carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à
+des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg
+n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète!
+jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être
+extérieur. L'_ange_ qui est en nous ne saurait vivre derrière cette
+forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être
+employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides
+intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité,
+doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences
+spirituelles.»
+
+Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la
+secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des
+signes non équivoques d'égoïsme.
+
+Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et
+spiritualiste ne se seraient pas trompés.
+
+Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les
+imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une
+pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par
+l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles
+sentiments.
+
+Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques
+années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa
+fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs
+pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise
+et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et
+écrire.
+
+Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en
+demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement
+satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en
+Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme
+une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il
+fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit
+chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.
+
+Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents
+louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une
+plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode
+de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût
+de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui
+l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays
+ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et,
+à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui,
+c'est bien beau, quand on sait l'italien.»
+
+Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé
+dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre
+jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à
+marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le
+cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et,
+un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit
+de sa ville natale.
+
+C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez
+vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille,
+revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée
+au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le
+quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient
+propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se
+débattit vigoureusement en appelant au secours.
+
+Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur,
+en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le
+résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita
+et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En
+la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques
+visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement,
+qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.
+
+La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais
+les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût
+pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente,
+comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait
+des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un
+ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée.
+Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la
+retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs
+d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il
+promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion
+n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un
+instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être
+payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour
+arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait
+guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les
+périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble,
+plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec
+lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût
+observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à
+un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces
+bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de
+l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui
+paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.
+
+Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble,
+suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le
+théâtre de l'action.
+
+
+ XXV
+
+--Mademoiselle Angèle est bien pressée, ce matin, dit Jacques, tandis
+que la mère Morlaix achevait de _parer_ le déjeuner sur la table.
+
+--Dame, mon garçon, quand on a de l'ouvrage! Angèle n'a pas l'loésir de
+faire la paresseuse, c't'e chère p'tit'fille du bon Dieu!
+
+--Il ne tiendrait qu'à elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune
+homme.
+
+--Ah! ben oui; crés-tu?
+
+--Tiens, voilà bien Pierre qui s'en va aussi! s'écria Jacques, en
+distinguant par la fenêtre le charretier qui passait avec sa calèche.
+
+--Oui, on l'a engagé hier soir, à la place Jacques Cartier.
+
+--A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrière.
+
+--P't'êt'ben son bourgeois l'aura envoyé de ce côté, répondit la vieille
+un peu déconcertée.
+
+--Sa voiture est vide!
+
+--Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquiètes, mon
+garçon?
+
+--Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait
+me conduire à la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'étais venu.
+
+--Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journée.
+
+--Ça me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais être
+obligé de faire la route à pied.
+
+Et il sortit aussitôt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il
+tourna à gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait
+Angèle.
+
+Une voiture stationnait devant l'allée. Bourgeot reconnut le cheval de
+Pierre Morlaix. Cette découverte si naturelle en apparence, fit jaillir
+un soupçon dans son coeur. Se postant derrière une pile de bois de
+construction, de façon à voir sans être vu, l'amant d'Angèle se mit à
+observer.
+
+Il n'attendit pas longtemps.
+
+Pierre déboucha de l'allée portant sur ses épaules un paquet enveloppé
+dans une couverture. Angèle le suivait par-derrière. Elle monta dans
+la calèche, aida le charretier à déposer le fardeau sur les coussins;
+ensuite, Pierre s'élança sur son siège et l'équipage partit au grand
+trot.
+
+Les soupçons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut à la poursuite
+de la calèche, et la rejoignit à l'instant ou elle disparaissait sous un
+hangar attenant à la demeure de Pierre Morlaix.
+
+--Que signifie cela? pensa l'amant d'Angèle. Se moquerait-on de moi? Ah!
+bien, je saurai dévoiler ce mystère!
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
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+ ANGÈLE ET ALPHONSE
+
+
+ I
+
+Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans.
+De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et
+une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le
+connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand
+il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de
+banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé
+sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter
+personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu
+le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un
+des principaux, notaires de la ville.
+
+--Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie.
+Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le
+dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu
+l'obtiendras.
+
+--Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne
+mérite rien.
+
+Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence
+précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur
+ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui
+promettant de s'occuper de son sort.
+
+
+ II
+
+M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses
+semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse
+jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et
+l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait
+fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année
+il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des
+écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne
+se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à
+l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination
+ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un
+compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un
+élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il
+fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils
+excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère.
+
+Grâce à ses dispositions naturelles, Alphonse s'était donc concilié
+l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint à décéder.
+
+A cette époque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait à se
+faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait poussé dans
+la carrière de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui
+arrachait un guide sûr et un ami éclairé; cependant, quoique sans
+ressources pécuniaires, il poursuivit vaillamment ses études. Afin de
+subvenir à ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia
+des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leçons de français et
+d'anglais, car il possédait également ces deux langues. Mais un nouveau
+malheur ne tarda pas à l'assaillir. Son père, charpentier de profession,
+se tua en tombant d'un échafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une
+vieille mère infirme et plusieurs frères et soeurs en bas âge.
+
+
+ III
+
+Aussitôt, la vocation du digne jeune homme fut changée. Il fallait du
+pain à sa famille: il résolut de lui en donner, dût cette détermination
+briser à jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de
+prétendre ses talents et ses brillantes qualités. Dans son enfance, aux
+heures de récréation, il avait appris en jouant, à manier la cognée
+et la bésaiguë; il n'hésita point à se consacrer à un métier qui
+procurerait la subsistance à sa pauvre mère. Un ancien ami de M. Maigret
+lui enseigna le _tour du métier_, et, au bout d'un mois d'apprentissage,
+Alphonse, employé, sur le port de Québec, à la construction des navires,
+gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier à l'ouvrage,
+notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps
+d'approfondir Ferrière, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier à l'art de
+la mécanique.
+
+
+ IV
+
+Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des
+classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère
+s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une
+indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité
+dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne
+pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La
+politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui
+parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son
+influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit
+naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre
+eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et
+se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les
+réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques
+aphorismes:
+
+La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent
+avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage
+exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc,
+enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie[4].
+
+[Note 4: Le système féodal n'a été aboli au Canada qu'en 1855.]
+
+Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux
+devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il
+peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs,
+donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée.
+
+Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à
+équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité;
+donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des
+conditions, au nivellement des castes.
+
+Pour instrument de ce travail, nous avons le _progrès_.
+
+Le progrès, c'est la manne donnée aux peuples.
+
+Le désir du progrès révèle un esprit magnanime, car le progrès est le
+fils aîné de la vertu.
+
+Le progrès, c'est l'acheminement vers la perfection.
+
+La perfection, c'est Dieu.
+
+Le progrès, c'est la réflection de la lumière spirituelle sur tous les
+actes physiques ou moraux.
+
+Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du mot ÉGOÏSME, puisque
+c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de l'intelligence.
+
+Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI,
+puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de la vie
+matérielle.
+
+Le progrès, c'est l'égalité, la fraternité.
+
+C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus théologales.
+
+Point de progrès, si les masses ne prennent part à ce sacrement qu'on
+nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, là-bas, dans
+cette mansarde.
+
+Le progrès appartient à tout le monde, c'est un lot commun, chacun a
+donc le droit de venir s'asseoir à sa sainte table.
+
+A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a
+des frères commensaux.
+
+Le progrès compose l'air hygiénique que nous respirons; il nous pénètre
+par tous les pores, dans une atmosphère vraiment démocratique.
+
+Le simoun de l'absolutisme dessèche son fluide prophylactique et
+vivificateur.
+
+Le progrès fleurit au sein de la démocratie, il s'étiole et s'alanguit
+sous le souffle pestilentiel de la tyrannie.
+
+L'homme doit sans cesse aspirer à la liberté complète, ou au pouvoir
+d'exercer à son gré toutes ses facultés avec les droits d'autrui pour
+bornes et sa conscience pour règle.
+
+La LIBERTÉ COMPLÈTE c'est:
+
+ La liberté religieuse;
+ La liberté d'enseignement
+ La liberté de conscience;
+ La liberté de la parole;
+ La liberté de la presse;
+ La liberté d'industrie;
+ La liberté individuelle.
+
+Il viendra un temps où l'homme ne relèvera que de l'opinion de ses
+semblables.
+
+Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives.
+
+C'est ainsi que j'interprète la parole de Jésus:
+
+«Mon royaume n'est pas de ce monde.»
+
+
+ V
+
+Ses idées philosophiques étaient au niveau de ses théories politiques.
+Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en
+parlant des destinées de l'humanité:
+
+«L'homme est né pour être libre, intelligent et bon.
+
+»Par son intelligence, l'homme marche à la vérité.
+
+»Par sa liberté, l'homme aspire au bonheur.
+
+»Par sa bonté, l'homme veut la justice.
+
+»Vérité, bonheur, justice, voilà les éléments de la destinée humaine.
+
+»La vérité et la justice sont la route; le bonheur est le but.
+
+»Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le
+monde, si l'homme veut la vérité, la justice, le bonheur?
+
+»C'est que primitivement l'ignorance était la condition de l'homme et de
+la société, et c'est de cette ignorance que sont sortis les fléaux qui
+nous accablent:
+
+»L'égoïsme,
+
+»La misère,
+
+»Les fausses doctrines,
+
+»Les lois injustes, etc., etc.
+
+»Et ce sont ces fléaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamné à
+d'horribles souffrances!...
+
+»Mais une espérance immortelle le soutient!... La souffrance même force
+l'humanité à développer les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon
+de la nécessité, le travail féconde la terre, crée l'industrie et les
+richesses; l'étude mûrit la raison de l'homme, anéantit successivement
+toute superstition, tout préjugé, toute erreur. Sur les ruines des
+sociétés subversives s'élèvent des sociétés moins injustes. L'humanité
+prend possession de sa puissance et déchire le voile qui lui cachait sa
+véritable destinée.»
+
+
+ VI
+
+Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dépasser les
+bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames? Oh! les
+feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien
+que les publicistes, il faudrait les accrocher à la lanterne! mais,
+que voulez-vous? chacun a ses petits défauts, nous comme vous chères
+lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces défauts sont grossiers chez le
+nôtre! Qui est coupable? pas vous assurément; imaginez-vous que nous
+le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le
+cherchions, ce méchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite
+nos nerfs, aigrit notre voix, exaspère nos doigts, met du feu sous nos
+pieds, de la lave dans notre corps, des épingles sur le coussin de notre
+fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah! oui, si nous le
+cherchions! Voyons:--où est-il? qu'on nous le montre? où se cache-t-il!
+qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste,
+ce déchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce...--Mesdames,
+placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter.
+Messieurs, tâtez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations! il
+est dans notre sang, il est dans notre économie, il s'appelle la nature
+organisée.
+
+A moi, cette découverte prouve que nul ne peut échapper à son caractère;
+à vous, elle ne prouve rien sinon, peut-être que je vous ennuie, mais
+elle prouve, en même temps, qu'Alphonse Maigret étant libéral, je suis
+bien obligé de le peindre avec ses qualités et ses imperfections.
+
+
+ VII
+
+Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien
+avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'épurer au creuset
+de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens
+actifs et intelligents; il se plut à leur inculquer une partie des
+connaissances qu'il avait acquises. Sa charité, son aménité lui firent
+de nombreux amis. Et ce qui est rare ses égaux, tout en le chérissant,
+gardèrent toujours vis-à-vis de lui une déférence entière. Il ne
+tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver
+mauvais qu'il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les
+chantiers. Un trait de courage, accompli on présence de tous ses
+camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord,
+l'avaient traité de «demoiselle.»
+
+Certaine après-midi, qu'Alphonse était occupé à radouber un brick à la
+Pointe Lévi, une tempête effroyable éclata tout à coup.
+
+Le Saint-Laurent grossit avec une rapidité prodigieuse, ses grandes
+lames se déferlèrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires
+mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entre-choquèrent
+tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une
+barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour
+atteindre le rivage; mais, quoique montée par trois hommes robustes,
+elle ne pouvait aborder et menaçait à chaque instant de chavirer. Les
+charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient par leurs clameurs à
+encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'égaraient au milieu
+des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne
+la voyant pas venir, l'homme assis à la barre tourne le cap vers
+elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frêle
+embarcation.
+
+Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que
+les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se
+lamente dans les agrès des paquebots.
+
+--Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse.
+
+On lui obéit.
+
+Le jeune homme est dans le fleuve. Tantôt il nage, tantôt il plonge, et
+toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé.
+
+Après dix minutes d'efforts inouïs; et après être resté longtemps sous
+les eaux, il reparaît tout à coup, tenant un homme par le bras.
+
+Au moyen de sa corde, on l'aide à regagner la rive. Il dépose son
+fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants, qui
+l'engagent à se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt
+une seconde victime. Mais alors ses facultés physiques épuisées ne lui
+permirent pas une troisième tentative, et le Saint-Laurent conserva sa
+dernière proie.
+
+Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à
+jamais, les égards de quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient
+disposés à le dénigrer.
+
+
+ VIII
+
+Devenu promptement un habile charpentier et un mécanicien distingué,
+Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnête aisance
+à sa famille. Il aurait pu vivre heureux et même monter les degrés de
+la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques à ses intérêts
+personnels. Mais il était doué d'une âme trop noble, trop enthousiaste
+pour ne pas viser à la réalisation de pareilles doctrines. Non content
+de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il
+se mêlait à toutes les agitations, soulevées à cette époque, dans la
+population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la
+Grande-Bretagne prodiguaient à ses compatriotes. Ayant appris qu'un
+mouvement populaire se préparait à Montréal, il y courut aussitôt. Mais
+l'insurrection fut étouffée à son éclosion, et notre démocrate, saisi
+avec plusieurs des conjurés, fut plongé dans un cachot.
+
+Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael,--plus
+généralement connu sous celui de Mike, détenu pour délit criminel.
+
+Mike était un homme résolu et entreprenant, Alphonse ne l'était pas
+moins. Les deux prisonniers conçurent un projet d'évasion. On sait
+comment ils l'exécutèrent: l'un fut repris, l'autre s'échappa, vint
+tomber chez mademoiselle Angèle, qui le fit transporter à la maison
+de Pierre Morlaix, où nous allons le retrouver en tête-à-tête avec la
+gracieuse enfant.
+
+
+ IX
+
+Il était minuit.
+
+Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux
+blancs, bien propres, un jeune homme dormait.
+
+Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille
+reposait aussi.
+
+Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon;
+sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis
+doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller
+voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses
+droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur
+digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes
+parfumées.
+
+A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène
+comme les aime un poëte.
+
+Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la
+veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait
+comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les
+angles, se noyaient harmonieusement.
+
+Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces
+deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu
+d'un crépuscule, vaporeux.
+
+Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les
+teintes--c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce
+moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.
+
+Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur,
+avaient nom Angèle et Alphonse.
+
+
+ X
+
+Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une
+phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.
+
+A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration
+régulière des deux dormeurs.
+
+Bruits argentins comme une symphonie lointaine.
+
+Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.--La jeune fille ne bougea
+point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations
+alternatives.
+
+Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite,
+il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant
+supporter le faible éclat de la lumière.
+
+Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les
+paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau.
+Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale;--sa pauvre vieille
+mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle
+de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les
+diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après
+avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré
+dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti
+son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa
+protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont
+il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes.
+
+Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné
+vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves
+d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune
+fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.
+
+Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase,
+oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule
+oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant
+son haleine, de peur de l'éveiller.
+
+Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille,
+lui tenait lieu de coussin.
+
+Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup
+des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées?
+
+Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles
+comme le bouton de la rose de mai.
+
+Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son
+enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.
+
+Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que
+la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât
+la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.
+
+Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.
+
+Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son
+cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à
+l'infini.
+
+
+ XI
+
+Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue à la muraille, fit
+entendre ce _ron-ron_ enrhumé qui précède le choc du marteau sur le
+timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut.
+
+Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier toute la
+délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir.
+
+Trompée par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le
+désordre de sa toilette, se dégagea du collier que le bras du malade
+formait autour de son cou, et ayant jeté sur le pâle visage de notre
+héros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut à un petit miroir,
+devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage.
+
+Le charpentier l'épiait entre les cils de ses yeux entr'ouverts.
+
+Quand elle eut fini, Angèle revint, d'un pas léger, près de la
+couchette, borda les couvertures qui s'étaient dérangées, renouvela la
+veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quittée pour
+savourer les pavots de Morphée. Dieu qu'elle était ravissante ainsi,
+notre Angèle!
+
+Comme la robe de barége noir qu'elle portait, sur une jupe de piqué
+blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si
+mignonne à sa naissance, qu'on l'aurait emprisonnée entre deux empans,
+si développée à la hauteur des épaules, qu'on craignait de la voir
+fléchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige!
+
+Comme cette même robe tranchait vivement avec la carnation veloutée
+de la jeune fille, carnation qui avait emprunté ses nuances à la pulpe
+d'une pêche?
+
+Comme, enfin, on aurait aimé à baiser ses petits doigts blancs, effilés,
+aux ongles transparents et rosés comme l'opale, qui s'échappaient des
+manches longues, agrafées au poignet de cette robe de barége noir!
+
+Les phalanges de ces doigts, ornées de fossettes, nuancées de filets
+d'azur, eussent défié le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angèle eût
+fait pâlir la madone de Sanzio.
+
+Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume
+incolore, des mots inanimés!
+
+Si Pygmalion voulait le feu sacré de la vie pour Galatée, si son
+chef-d'oeuvre lui semblait frappé de mort, que dirons-nous, nous qui
+ne possédons pour mouler la beauté d'Angèle, pour vivifier ses grâces
+inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni!
+
+Quoi donc, la langue française offrirait des expressions correspondantes
+à ce modèle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte était un
+cartel lancé à l'art!
+
+Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de
+cette chevelure blonde, aux reflets dorés, qui, se partageant au-dessus
+du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente
+torsade derrière une tête, dont le galbe surpassait celui de la _Vénus
+de Milo_!
+
+Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une pureté angélique!
+indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbés en demi-cercle!
+éclairer ce grand oeil brillant où roulait une prunelle noire, comme le
+jais, dans un médaillon d'émail, frangé d'une fibrille rose tendre!
+
+Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taillé sur
+des méplats arrondis, et précédant une bouche plus fraîche que le
+calice d'une fleur, et dans laquelle étincelaient les trente-deux perles
+classiques, chantées par tous les poètes du XVIIIe siècle!
+
+Quoi donc, notre main inhabile pourrait dévoiler ces trésors
+enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle
+Angèle _la jolie fille du faubourg Québec_.
+
+Avouons-le, en toute humilité, nous ne la croyons pas!
+
+Aussi, pour ne point tenter une tâche impossible, nous vous dirons,
+lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que
+pouvait être celle que la foule envieuse et toujours plus prête à médire
+qu'à louanger, avait unanimement baptisée _la jolie fille, du faubourg
+Québec_.
+
+
+ XII
+
+Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L'on n'entendait
+que le frôlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des
+moustiques et le frémissement de la phalène qui achevait de brûler ses
+ailes à la flamme de la lampe.
+
+Alphonse n'avait pas changé de position: ébloui par le soleil même de
+son admiration, il rêvait dans la réalité qu'il avait sous les sens.
+
+Probablement, cet état aurait duré plusieurs heures encore, sans qu'il
+lui vînt à l'idée d'en sortir. Mais sa poitrine oppressée, livra cours
+à une petite toux sèche qui, tout de suite, éveilla l'attention de son
+infirmière.
+
+Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide.
+
+A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de
+reconnaissance, Angèle poussa un cri de joie.
+
+Alphonse prit sa main, qu'elle lui abandonna sans résistance.
+
+--J'ai été bien malade, n'est-ce pas? murmura-t-il, d'une voix
+plaintive.
+
+--Oh!
+
+Puis ce fut tout... ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur
+innocence, confondirent leurs âmes dans un regard passionné.
+
+La main d'Angèle tremblait dans celle d'Alphonse, celle d'Alphonse
+frémissait dans celle d'Angèle.
+
+Ils s'aimaient: avaient-ils besoin de se le dire?
+
+
+ XIII
+
+La première, Angèle s'arracha aux fascinations de ce magnétisme
+dominateur.
+
+--Avez-vous soif? demanda-t-elle d'un ton troublé. Le charpentier ne
+répondit pas. Il errait toujours dans les plaines d'un monde éthéré. La
+jeune fille réitéra sa question en lui préparant une potion.
+
+--J'étais si bien! balbutia Alphonse; pourquoi m'avez-vous quitté, ma
+soeur?
+
+--Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angèle,
+revenant vers lui, les yeux baissés.
+
+Il prit la tasse, la porta à ses lèvres, et puis l'en détourna.
+
+--Vous ne voulez pas boire?
+
+--Je n'ai pas soif.
+
+--N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire.
+
+--Mon Dieu! vous savez mon nom! qui vous l'a appris? comment se peut-il?
+
+--Eh! eh! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville?
+répliqua-t-elle en souriant. Voilà huit jours passés depuis votre
+évasion monsieur!
+
+--Huit jours!
+
+--Oui, huit; nous entrons dans le neuvième.
+
+--Mais...
+
+--Buvez d'abord; après je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous
+êtes en sûreté, chez de braves gens, qui se feraient plutôt hacher que
+de vous livrer à vos bourreaux.
+
+--Oh! commença le charpentier.
+
+--Buvez... je vous en prie... pour l'amour de...
+
+--Pour l'amour de vous! s'écria Alphonse, en avalant d'un trait le
+contenu de la tasse.
+
+--Merci, dit-elle en rougissant.
+
+--Merci! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi?...
+
+--Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le médecin l'a
+défendu. Pour vous tranquilliser je vous apprendrai que vous êtes chez
+un ami, qui partage toutes vos idées politiques. Je vous y ai fait
+transporter le jour... vous vous souvenez?
+
+Le jeune homme hocha affirmativement la tête et la jolie fille continua:
+
+--Par malheur, votre blessure s'était envenimée, pendant la nuit. Le
+délire vous possédait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici,
+vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptômes
+d'une fièvre violente se déclaraient... Nous n'avions pas prévu ce cas.
+
+--J'ai dû vous causer bien du tourment!
+
+--Entêté, dit presque gaiement Angèle, ne vous ai-je pas interdit la
+parole? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur!
+
+Sa voix avait adopté cette inflexion enfantine et impérative dont les
+femmes usent assez volontiers avec ceux qu'elles affectionnent.
+
+--Je vous jure, commença Alphonse...
+
+--Bon! dit-elle, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue,
+effilée comme celle d'une duchesse; est-ce ainsi que vous tenez compte
+de mes ordres? Méchant, va! il ne veut pas guérir! Voyons, buvez
+maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses à
+prendre.
+
+Lorsqu'il eut bu, sa gentille compagne reprit:
+
+--Je disais donc que vous étiez bien malade et que nous... Enfin Pierre
+songea au docteur Dubois, un honnête médecin, un digne Canadien. Il lui
+confia notre secret, et c'est lui qui vous a soigné.
+
+
+ XIV
+
+La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mère Morlaix s'avançait
+à pas de loups.
+
+--Quiens! quiens! vous jasez, enfants, marmotta-t-elle en approchant du
+lit; eh ben! comment qu'y va c'te cher amour du bon Dieu?
+
+D'un regard, Alphonse avait interrogé sa bienfaitrice.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mère.
+
+--Oui, sa mère... sa mère d'adoption, dit la bonne vieille avec un
+mélange d'orgueil et de plaisir, car c'est moi qui l'a nourrie, élevée,
+induquée not'e Angèle. Mais v'là que je bavasse comme une pie.....
+
+--Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse.
+
+--Quoè, quoè! me baiser la main, seigneur, Jésus! y pensez-vous, mon
+fils? est-ce qu'on est une jeunesse, nous aut'es? embrassez-moi, ça
+vaudra mieux! là, sur les deux joues, Pardi! j'savons qui vous êtes: un
+brave et digne garçon, fièrement savant, mais pas vaniteux en toute!
+Ah! vot'mère doit êt'joliment contente d'avoir un enfant comme ç'tui-là!
+Dame! vous êtes ahuri! c'est qu'j'avons été aux informations sur
+vot'compte, et qu'on nous a conté tous les beaux sacrifices que vous
+avez faits pour vot'chère famille! C'est ben, ça, mon gars! l'bon Dieu,
+qu'est là-haut, vous bénira! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben,
+cheux vous! j'avons reçu d'leux nouvelles, pas plus tard qu'hier et
+y savons itou ous qu'vous êtes! Mais, motus! V'là c'te pauvre Angèle
+qu'est fatiguée, j'viens la r'lever! Allons p'tite, il est temps d'aller
+t'coucher.
+
+A ce moment, un cri perçant retentit dans la rue des Voltigeurs.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se précipitant vers la
+fenêtre.
+
+
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+
+ LA SORCIÈRE
+
+
+ I
+
+Le lecteur n'a point oublié l'espionnage auquel s'était
+consciencieusement livré Jacques Bourgeot, ni les paroles menaçantes
+qu'il avait prononcées, en remarquant que les inquiétudes de sa jalousie
+prenaient de la consistance.
+
+Un instant, il se demanda s'il ne rentrerait point chez Pierre Morlaix,
+afin de tâcher d'y saisir le fil de l'intrigue qu'il pressentait; mais,
+réflexion faite, il se résolut à user de ruse; et, après avoir attendu
+près d'une heure pour voir si Angèle et le charretier ressortiraient, il
+se dirigea vers la rue Notre-Dame.
+
+Comme il arrivait sur la place Jacques Cartier, un jeune homme, à la
+mine astucieuse et repoussante, l'aborda.
+
+--Bonjour, Jacques.
+
+--Bonjour.
+
+--Comment ça va-t-il, aujourd'hui?
+
+--Bien, répondit, d'un ton bourru, le fils du commerçant retiré.
+
+--Tu parais diantrement maussade. Est-ce qu'on t'aurait marche sur le
+pied?
+
+--Marché sur le...! qu'est-ce que tu veux dire?
+
+--Pardi! je te demande si, par hasard, tu aurais eu dispute avec
+quelqu'un... tu as la figure aussi nébuleuse qu'une soirée de novembre.
+Mais viens-tu prendre une _gobe_? ça chassera les brumes du matin.
+
+--Je refuse pas, quoique tu parles toujours en _tarmes_, toi!
+
+--Sapristi! c'est mon devoir, mon coq[5]; on n'est pas journaliste pour
+rien. Où entrons-nous?
+
+[Note 5: Locution canadienne, comme _gobe_, etc.]
+
+--Crédié, il y a de fameux brandy chez la mère Halley, si on y allait?
+
+
+ II
+
+La mère Halley demeurait au commencement de la grande rue Saint-Jacques.
+
+Les deux jeunes gens furent bientôt rendus.
+
+--Eh bien, quoi de neuf? fit le journaliste à son compagnon, tout en
+dégustant un verre d'eau-de-vie.
+
+--Quatre et cinq font neuf, répliqua Jacques avec le rire de la
+niaiserie satisfaite.
+
+--Pas fort, mon coq, pas fort, ajouta aussitôt l'autre. Avec des jeux de
+mots de ce calibre-là, tu ne feras pas fortune.
+
+--On ne fait pas ce qui est fait, riposta Jacques d'un air suffisant.
+
+--Peste!
+
+--Je n'ai pas besoin de travailler pour vivre, moi!
+
+--Heureusement que monsieur ton beau-père s'est amusé à te précéder en
+ce bas monde! tu dois une fière chandelle à la Providence, mon gros.
+
+--Dame! ça se peut bien! répondit Bourgeot, ne comprenant pas l'allusion
+cachée sous cette phrase banale. Mais quelles nouvelles? tu en sais des
+nouvelles, toi qui écris dans la gazette?
+
+--On dit que madame B*** est accouchée d'un enfant à deux têtes.
+
+--Un enfant à deux têtes!
+
+--Oui, un monstre.
+
+--Et il est vivant?
+
+--Non; mort-né.
+
+--On ne l'enterrera pas au cimetière, je pense.
+
+--Pourquoi non?
+
+--Un enfant à deux têtes! seigneur! mais c'est une conception du diable!
+L'as-tu vu?
+
+--Comme je te vois.
+
+Jacques recula épouvanté, en faisant un signe de croix.
+
+--Tu ne l'as pas touché, au moins? balbutia-t-il.
+
+--Au contraire; je l'ai palpé et puis t'assurer qu'il était parfaitement
+conformé; tu n'aurais donc pas osé...
+
+--Moi! s'écria Bourgeot, essayant de vaincre la peur que lui causait
+cette révélation, moi! Ah! j'aurais fait comme les autres... Un enfant à
+deux têtes!
+
+--On dit que des voleurs se sont introduits dans un magasin de
+joaillerie et ont enlevé des bijoux pour une somme considérable, reprit
+le journaliste, en riant sous cape de la pusillanimité de son crédule
+auditeur. On dit que monsieur G*** se sépare d'avec sa femme qu'il
+aurait surprise en tête-à-tête avec un trop aimable cousin; mais la
+grandissime nouvelle...
+
+--Cette nouvelle?
+
+--La nouvelle par excellence...
+
+--C'est?
+
+--La nouvelle qui a mis toute la ville en émoi.....
+
+--Débonderas-tu?
+
+--C'est la nouvelle de l'évasion d'Alphonse Maigret.
+
+--Alphonse Maigret! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ce
+nom-là.
+
+--Tu m'étonnes.
+
+--Ah ben, crois-tu que j'aie des relations avec les escrocs, moi,
+Jacques Bourgeot, qui aura, un jour, plus d'un millier de louis de
+revenus.
+
+--Alphonse Maigret est pire qu'un voleur, c'est un brigand de rebelle.
+Il était le chef de l'insurrection qui faillit éclater à Montréal, lors
+des dernières élections, tu te rappelles?
+
+--Ah! c'est un annexionniste.
+
+--Oui, un américanisateur. Il avait été arrêté et jeté en prison, grâce
+à la bravoure de notre police anglaise...
+
+--Et il s'est échappé, le gredin?
+
+--Il s'est échappé la nuit dernière. On lui avait donné pour camarade de
+chambre un vaurien, accusé, il me semble, d'avoir _forgé_ un _bill_. Ils
+ont limé les barreaux de leur cachot...
+
+--Et se sont sauvés?
+
+--Pas tous deux; car le coquin à été, dit-on, repincé immédiatement et
+le scélérat...
+
+--Le Maigret?
+
+--Lui-même. Il a déjoué les recherches de la police.
+
+--On ne l'a donc pas aperçu....
+
+--Que si. Les soldats lancés à sa piste l'ont suivi pas à pas jusque
+dans Wolfe street, et là ils ont perdu sa trace.
+
+--Ils auraient dû tirer dessus, comme sur un chien enragé.
+
+--Impossible, il pleuvait à verse, et c'est à peine si les fantassins
+pouvaient entrevoir son ombre à travers les ténèbres.
+
+--Les damnés Bostonnais[6] vont être joliment contents.
+
+[Note 6: Au Canada, les gens qui cherchent à annexer la colonie aux
+États-Unis sont ainsi nommés.]
+
+--Oh! qu'ils ne se réjouissent pas à l'avance! Alphonse n'est pas loin,
+c'est sûr, il a reçu une blessure; on a distingué des taches de sang au
+bas du mur de la prison. Évidemment, il est caché en quelque place du
+faubourg Québec. Nos policemen ont le nez fin, je parierais bien que la
+journée ne s'écoulera pas sans qu'ils aient flairé leur homme.
+
+--Ne disais-tu pas que c'est dans la rue du Loup qu'il a disparu?
+
+--Oui, mon gros, dans Wolfe street. Buvons-nous un autre coup?
+
+--Comme tu voudras.
+
+--Bon! voilà que tu rajustes ta physionomie d'âme en peine.
+
+--C'est bien dans la rue du Loup? reprit Jacques, en fourrant le pouce
+dans son nez, geste qui annonçait chez lui une vive contention d'esprit.
+
+--Es-tu sourd? je te l'ai déjà répété deux fois.
+
+--Ah! c'est dans la rue du Loup!
+
+--Encore! Faudra-t-il te le rabâcher jusqu'à demain! c'est dans Wolfe
+street, autrement la rue du Loup, ou du général Wolfe! Est-ce que cela
+ne te suffit pas? Mais j'y songe, elle doit t'être familière cette
+rue-là. L'idole de tes amours, la jolie fille du faubourg Québec, ne
+niche-t-elle pas dans ces parages?
+
+--Que t'importe! répondit Jacques d'une voix brève.
+
+--Oh! oh! mon coq, est-ce que nous nous fâcherions? Sois sans crainte,
+je ne m'aviserai pas de courir sur tes brisées, bien que la divine
+Angèle...
+
+--Assez!
+
+--M'empêcheras-tu de faire l'éloge de ta maîtresse?
+
+--Elle se passera bien de tes sots compliments.
+
+--Merci, monsieur Jacques; votre incomparable franchise séduit mon coeur
+à un point indicible. Trinquons ensemble, morbleu! Deux sots de notre
+espèce auraient tort de se quitter sans fraterniser.
+
+--Je suis une bête, dit Bourgeot, qui voulait obtenir par une maladroite
+concession quelques renseignements plus précis.
+
+--Tu ne me l'apprends pas.
+
+--Méchant critique.
+
+--Chacun son métier.
+
+--Tu ne sais plus rien sur le compte de l'évadé?
+
+--Non, ma foi.
+
+--On l'a sans doute interrogé?
+
+--Ça me paraît friser toutes les facettes de la probabilité, repartit
+l'autre d'un accent superbe.
+
+--Et le nom du rebelle.... je ne m'en souviens plus?
+
+--Alphonse Maigret. Un charpentier de Québec; un tribun de carrefour; un
+pilier de taverne; un ivrogne; la lie du peuple!
+
+--Il est blessé?
+
+--A preuve que, sans la pluie, il aurait laissé derrière lui un ruisseau
+de sang.
+
+--Vraiment!
+
+--Mais quel intérêt!...
+
+--De l'intérêt à un pareil misérable, moi! tu badines, interrompit
+Jacques avec une brusquerie qui aurait éveillé l'attention d'un
+observateur plus clairvoyant que le jeune diplomate à qui il
+s'adressait.
+
+--Huit heures! dit celui-ci, en tirant sa montre; diable! c'est
+demain jour de publication; faut que j'aille à mon bureau, tu paies la
+consommation! je n'ai pas de change[7].
+
+[Note 7: Monnaie.]
+
+--Pas de change, ça lui arrive plus souvent qu'à son tour, marronna
+Bourgeot, en soldant l'écot, tandis que le journaliste s'éclipsait
+sournoisement.
+
+
+ III
+
+Jacques se promena pendant près d'une heure, après être sorti de la
+_bar_[8] de la mère Halley.
+
+[Note 8: Buvette.]
+
+Mille pensées se heurtaient dans son cerveau. Malgré son peu de
+perspicacité, il faisait entre l'évasion d'Alphonse et la scène dont il
+avait été témoin, dans la matinée, des rapprochements qui pouvaient
+être fatals à l'évadé, aussi bien qu'à ceux qui lui prêtaient si
+charitablement aide et asile. Mais Pierre Morlaix était un citoyen
+estimé de tout le monde; pour l'accuser, il fallait des preuves.
+Bourgeot n'en avait aucune. D'ailleurs, son amour-propre, sa vanité
+acceptaient avec répugnance la vraisemblance de la trahison d'Angèle.
+Car nous sommes ainsi faits: quand nous désirons fortement qu'une chose
+tourne à notre avantage, il nous en coûte tant de la voir se déclarer
+notre ennemie, que nous combattons même l'évidence. Cet axiome est
+surtout vrai en amour. Il n'est point d'amant, qui, sûr d'être trompé,
+et ayant formé un plan de vengeance, ne sera heureux si sa maîtresse
+parvient à se disculper. La recherche du bonheur nous préoccupe à
+ce point, que nous préférons le bonheur imaginaire au malheur en
+perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la réalité,
+surtout quand elles sont favorables à la satisfaction de notre moi.
+
+
+ IV
+
+Jacques donc se détermina à garder, durant quelque temps, le silence, et
+à épier ce qui se passerait dans la maison du charretier.
+
+Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il
+approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture,
+à sa station habituelle.
+
+--Ah! ah! vous v'là, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous
+ne faites pas un tour?
+
+--On m'avait dit que tu étais engagé?
+
+--Moi! ah! oui, mais j'ai laissé mon bourgeois en haut du faubourg, et
+maintenant je suis libre... à votre service, m'sieur Jacques.
+
+--Est-ce que tu pourrais me conduire à la Pointe-aux-Trembles.
+
+--Si ça vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite
+heure nous serons arrivés.
+
+--Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calèche.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--A propos, quelle heure est-il?
+
+Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent,
+communément désignées sous le nom de bassinoires.
+
+--Neuf heures moins vingt-cinq, répondit-il, après avoir consulté le
+cadran.
+
+--Neuf heures moins vingt-cinq? Alors je change d'avis, tu vas me
+conduire à Lachine.
+
+
+ V
+
+Le temps était superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait doré de ses
+rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait
+réjoui les plaines célestes!
+
+Jacques Bourgeot n'était pas homme à se laisser impressionner par les
+charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, dès que la
+calèche eut dépassé le village des Tanneries, commença-t-il, avec son
+conducteur, la conversation suivante:
+
+--Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville?
+
+--Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien
+encore.
+
+--Tu n'as rien appris?
+
+--Rien en toute. L'particulier que j'ai charrié, ce matin, était muet
+comme le travail de ma calèche.
+
+--Tu ne le connais pas?
+
+--Pas un brin, répondit Pierre, en excitant ses chevaux.
+
+--Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit...
+
+--Vous dites, m'sieur Jacques?
+
+--Il court un bruit, hum! Le chef de la rébellion s'est évadé.
+
+--Qui ça? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa
+voix.
+
+--Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard.
+
+--Et il a déserté la prison?
+
+--Pendant la nuit dernière.
+
+--C'est y ben possible, m'sieur Jacques!
+
+--Comment, tu ignorais cela, toi?
+
+--Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la première nouvelle. Mais ousqu'y
+s'est réfugié?
+
+--Tu le sais peut-être mieux que moi? dit l'amant d'Angèle en se
+penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre
+Morlaix.
+
+--Moi! répliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous
+voulez rire m'sieur Jacques.
+
+--Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les
+soupçons que sa question avait fait naître dans l'esprit du charretier,
+si c'était, par hasard, ton voyageur de ce matin?
+
+--Hé? hé! hé! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin!
+hé! ho! hé!
+
+--Qu'y aurait-il d'impossible?
+
+--Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de
+Lachine, éparpillées au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient
+dus bouquets d'arbres touffus. Où débarquez-vous?
+
+--Près de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais à Caughnawaga. Tu
+attendras mon retour.
+
+Bientôt il sauta à terre, en murmurant:
+
+--Puissé-je trouver cette vieille sorcière d'Iroquoise!
+
+
+ VI
+
+A l'extrémité septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on
+voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de
+quinze. Elle était formée de pieux fichés en terre, revêtus d'un
+bousillage de glaise, et surmontés d'une toiture d'écorce. De chaque
+côté une porte, faite d'écorces suspendues, donnait accès dans cette
+hutte, dont l'intérieur, éclairé par des trous pratiqués dans le mur,
+était aussi misérable que l'extérieur. Au centre était le foyer, près
+duquel une demi douzaine de chiens décharnés, le museau entre les
+pattes, reposaient ordinairement leurs membres étiques. A des poutrelles
+transversales, étaient accrochés des quartiers de venaison, des bottes
+d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des
+planches de _bois blanc_, disposées en rayon, à une verge du sol,
+s'étendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers
+ustensiles de ménage, comme poterie en terre cuite, écuelles et marmites
+de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils
+connussent la vaisselle de terre et de métal, faisaient rougir au feu,
+puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les
+aliments nécessaires à leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de
+sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis-à-vis, une sorte de
+grande châsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux
+formes bizarres et monstrueuses. Ces figures représentaient les idoles
+autrefois adorées par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos
+étaient «tout-puissants et fiers»:
+
+C'était, d'abord, _Agreskoue_, le Souverain Être, et Dieu de la guerre;
+_Atahensic_, qui commandait la foule des mauvais Génies; _Touskeka_,
+chef des bons Esprits, _Malcomek_, etc. Chacune de ces divinités, peinte
+avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs.
+Enfin, au pied de la châsse, immédiatement sous une des ouvertures par
+lesquelles le jour pénétrait dans la hutte, scintillait une couche de
+poussière, dont les nuances vives, variées et chatoyantes éblouissaient
+l'oeil. Cette poussière était le produit de petits coquillages,
+soigneusement pilés et renfermés dans un cercle de frêne, ayant environ
+deux pouces de hauteur. Du milieu, s'élançait une baguette garnie de
+peaux de serpents enroulés et qui hérissaient de leurs têtes hideuses la
+tige et le bout de ce nouveau caducée.
+
+Accroupie devant le cercle, une femme étudiait avec attention les traces
+que deux lézards laissaient sur la poussière, en tournant autour de la
+baguette, à laquelle ils étaient attachés par des fils venant rayonner à
+la circonférence.
+
+Cette femme était riche de vieillesse et de laideur.
+
+Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune,
+un _brayet_, des mitas et des mocassins ornés de verroteries et de
+broderies bariolées.
+
+Son visage était tatoué, sillonné de rides profondes. A son nez et à
+ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines
+rouges, avec une tête de vipère, en guise de médaillon, descendait sur
+sa poitrine sèche et terreuse.
+
+Cette femme était la Vipère-grise, la sorcière iroquoise.
+
+Elle se disait issue de la Chaudière-noire, ce fameux Sagamos qui, en
+1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada[9], et
+elle jouissait d'une haute considération parmi ses compatriotes.
+
+[Note 9: Voir les _Sagamos Illustres_, par M. Maximilien Bibaud,
+chapitre XXVI.]
+
+Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonnée
+au Sault St-Louis, fût déjà convertie au catholicisme, la Vipère-grise
+exerçait une influence immédiate sur le conseil des chefs qui, en
+maintes occasions, se prévalaient de ses jongleries pour faire adopter
+des résolutions importantes.
+
+
+ VII
+
+Après avoir traversé le Saint-Laurent en canot, et abordé à Caughnawaga,
+Jacques Bourgeot s'achemina vers l'habitation de la Vipère-grise.
+
+Le jeune homme était sombre et presque tremblant.
+
+Il hésita durant plusieurs minutes, avant de s'introduire dans l'antre
+de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage à deux mains,
+il entra.
+
+La Vipère-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait
+d'un tronc d'arbre creux recouvert d'une peau d'élan, et sans changer de
+position, sans tourner les yeux, frappa dessus en cadence avec un bâton
+court.
+
+Jacques demeura debout contre la porte, n'osant ni parler ni avancer.
+
+Les chiens s'étaient dressés sur leurs pattes et grondaient sourdement.
+
+Tout à coup, la sorcière, s'animant au son de la musique, rejeta
+sa couverture en arrière, se leva vivement, et chanta d'une voix
+chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin:
+
+
+ VIII
+
+«Un jour, le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde
+des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'était venu sur la terre
+et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenues les créatures sorties de
+ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait
+fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes,
+pour qu'ils fussent heureux; mais il se défiait de l'Esprit noir qui
+n'aime que le mal.
+
+»Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au
+bord d'un étang; il vit, dans les ondes transparentes, une carpe qui
+se promenait sur le sable doré. Aussitôt, il se change en carpe et se
+laisse glisser dans l'eau.
+
+»--Eh bien, ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très-heureuse
+ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment
+des vermisseaux pour vivre.
+
+»--Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être,
+quand je vois sans cesse à ma poursuite le brochet prêt à me dévorer?
+
+»Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui
+paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda.
+
+»--Mon ami, lui dit-il, tu dois être très-heureux, car tu habites une
+savane où l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort
+pour te défendre de tes ennemis.
+
+»--Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont
+constamment tournés vers la forêt pour en voir sortir, avec fracas, le
+mammouth géant, qui se précipite sur mes frères et les dévore?
+
+»Manitou soupira et entra dans la forêt où il rencontra un écureuil: il
+se changea en écureuil et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait
+établi son nid.
+
+»--Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont
+tu te nourris, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.
+
+»--Comment serais-je heureux, quand les arbres défeuillés sont couverts
+de frimas et que la volverenne[10] ou le lynx viennent dévorer ma famille
+jusque dans les arbres les plus élevés?
+
+[Note 10: _Volverenne_, espèce de loup-cervier.]
+
+»Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant
+l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.
+
+»--Tu dois être heureuse, car tu aimes ton enfant et tu en es aimée.
+
+»--Je serais moins malheureuse, répondit la vache marine, si les lynx,
+les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'étaient
+sans cesse cachés dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver,
+quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en
+patience?
+
+»Manitou devint triste. Il se disposait à remonter vers le ciel,
+lorsqu'il aperçut plusieurs animaux fort occupés dans la petite île d'un
+lac: c'étaient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et
+leur dit:
+
+»--Eh bien, vous êtes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je
+vous vois obligés de travailler pour vous faire des cabanes qui vous
+abriteront contre l'intempérie des saisons.
+
+»--Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le
+Grand-Esprit nous a doués de sagesse et de prudence.
+
+»Manitou fut consolé et dit:
+
+»--Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des
+créatures tout à fait heureuses.
+
+»Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes,
+augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit à chasser les
+ours et les élans, et leur dit:
+
+»--Allez!
+
+»Ensuite, Manitou remonta dans le monde des Esprits, et dit:
+
+»--Je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait[11].»
+
+[Note 11: Nous avons emprunté la traduction de ce chant à
+l'_Encyclopédie canadienne_, à laquelle il avait été adressé une lettre
+conçue en ces termes:
+
+»M. BIBAUD.--La chanson suivante des Sauvages du Canada, si on s'en
+rapportait à elle, établirait le fait qu'autrefois Lamantin et Mammouth,
+existaient dans ce pays. Je vais rapporter quelques fragments, traduits
+du langage des Sauvages du Canada qui la chantent encore, comme une des
+plus importantes de leurs traditions. K.» _Encyclopédie canadienne_,
+rédigée par M. Bibaud père. Tome 1, pages 62-63.]
+
+
+ IX
+
+A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des
+danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que
+Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens
+s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant
+les dents d'une manière menaçante.
+
+Force fut au jeune homme de rester.
+
+Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha
+de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches
+sanguinolentes:
+
+--Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de _Ladauanna_
+[12] pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes
+frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne? Le
+Matchi-Manitou[13] est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt
+elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les
+grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont
+toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je
+la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent
+ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un
+troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages
+pâles! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de
+nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son
+ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance! Mort, mort
+aux visages pâles! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim
+sous la flèche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que
+leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!»
+
+[Note 12: Le Saint-Laurent.]
+
+[Note 13: Esprit du mal.]
+
+[Note 14: Père des humains, suivant les croyances religieuses des
+Sauvages du Nord.]
+
+Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux
+louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.
+
+
+ X
+
+--Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité,
+tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par
+qui je connais les choses passées, présentes et futures.
+
+[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle
+qu'ils voyaient en songe.]
+
+[Note 16: Dieu de la science divinatoire.]
+
+--Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse
+me trompe.
+
+--Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit
+emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata[17] a créé la femme avec un
+nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'était Atahensic
+[19]. Toi, mon frère, tu as un rival.
+
+[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.]
+
+[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger
+la tradition de la création comme elle s'est transmise chez les Sauvagea
+du Nord: «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y
+avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'éteignît
+avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint
+conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord
+impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes
+et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume
+de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit
+qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et
+lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des
+présents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le
+ciel même. Dieu s'en aperçut et dans sa colère la précipita en bas.
+Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons
+apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île
+qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe. (Les Sagamos
+Illustres.--Introduction.)]
+
+[Note 19: D'après Charlevoix, nom de la première femme et génie du
+mal.]
+
+--Un rival! s'écria Jacques.
+
+--Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la
+magicienne avec exaltation. Viens!
+
+Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu,
+et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau.
+Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'_abesoutchenza_[20]
+(gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la
+cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau.
+La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses
+mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme
+un énergumène, et poussa des cris affreux.
+
+[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient à une plante,
+dont la racine ressemble à un embryon.--On attribue à cette plante
+des propriétés médicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent
+_Aureliana canadensis_.]
+
+A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce
+fut, dans la hutte, un charivari infernal.
+
+Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle
+en bois, et tendit le breuvage à Jacques.
+
+--Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a
+enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera
+ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers
+l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.
+
+--Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.
+
+--Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à
+parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une,
+les feuilles de l'érable.
+
+--Mais à quoi bon!
+
+--Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse!
+
+Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques
+porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion
+bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une
+exclamation de douleur.
+
+--Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée.
+
+L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu,
+elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur
+le sol.
+
+
+ XI
+
+--Michabou[21] est propice, dit subitement la Vipère-grise en bondissant;
+il m'inspire, il me pénètre, il me captive... Que désires-tu?
+
+[Note 21: Nom du premier Esprit ou Grand Lièvre.]
+
+--Je veux savoir si ma maîtresse me trompe, répéta machinalement
+Bourgeot.
+
+--Ta maîtresse, la fille aux pâles couleurs... je l'aperçois... elle est
+là... elle voltige comme le papillon!
+
+--Elle en aime un autre!
+
+--L'amour, la jalousie, l'intérêt, conduisent les fils d'Atahensic.
+
+--C'est elle qui a donné asile au rebelle?
+
+--Rien n'échappe aux serviteurs d'Ouahiche!
+
+--Mais qu'y a-t-il? Angèle...
+
+--La fille aux pâles couleurs est chérie de Jouskeka; il la protège;
+il lui tresse une couronne de fleurs... A son bien-aimé, il présente le
+calumet de la paix.
+
+--Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien.
+
+--Avance, dit la Vipère-grise, nous allons préparer la sagamité.
+
+Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de maïs, qu'elle remua
+pendant cinq minutes, à l'aide d'une spatule en bois.
+
+Bourgeot la regardait toujours avec une curiosité mêlée d'effroi.
+
+Quand la bouillie fut assez épaissie, l'Iroquoise enleva la chaudière de
+dessus le brasier.
+
+--Mangeons!
+
+Le jeune homme refusa de prendre part au festin.
+
+--Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron[22] se prononcera contre mon
+frère.
+
+[Note 22: Esprit malfaisant. Il était fils d'Atahensic et tua son
+frère Sou-Keka. Cette tradition est identique à celle de Caïn et Abel,
+de même que la plupart des traditions cosmogoniques des sauvages ont une
+analogie frappante avec la tradition mosaïque.]
+
+--Dis-moi si Angèle me trompe?
+
+--La vierge aimée de mon frère est bien belle!
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--La vierge aimée de mon frère est plus parfumée que la blanche grappe
+du merisier.
+
+--Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tête? Angèle répond-t-elle à mon
+amour?
+
+--L'amour est une étincelle jaillie de l'astre du jour.
+
+--Satanée diablesse! s'écria Bourgeot impatienté et s'élançant sur la
+Vipère-grise.
+
+Les chiens se ruèrent en hurlant contre l'audacieux tandis que
+l'Iroquoise disait tranquillement:
+
+--Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frère
+daigne obéir à ses ordres!
+
+--Mais parle donc!
+
+L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens
+s'éloignèrent.
+
+--Mon frère a un ennemi!
+
+--Alphonse Maigret.
+
+--L'ennemi de mon frère a séduit la vierge aux pâles couleurs.
+
+--Il l'a séduite... dis-tu?
+
+--Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme
+l'onde des sources.
+
+--Et Alphonse Maigret... le chef de la rébellion, l'échappé de la prison
+de Montréal... c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix?
+
+La devineresse était retournée près du cercle magique:
+
+--Que mon frère pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant à
+Bourgeot la poussière aux éclatantes couleurs.
+
+Le jeune homme obéit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans
+la couche pulvérine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des
+muscles.
+
+--Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne.
+
+Et les deux lézards commencèrent à piétiner sur l'empreinte de la
+main, en rétrécissant à chaque rotation, le fil qui les liait au pivot
+divinatoire.
+
+Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires,
+la Vipère-grise avait bourré de pétun son calumet et fumait, enfoncée
+dans une profonde rêverie.
+
+--Mon frère, dit-elle, à la fin; la fille aux couleurs pâles, est aimée
+d'Areskoui...
+
+--Qu'ai-je à faire avec ton Areskoui?
+
+--Ce qui est, sera. Le lézard vert s'est arrêté en travers sur la ligne
+médiane; c'est un signe de mort.
+
+--Mais Angèle?...
+
+--La vierge se conforme aux volontés suprêmes!
+
+--Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix?
+
+--L'abeille se réfugie dans le calice embaumé, pour y pomper un suc
+nourrissant.
+
+--Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien!
+
+--Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui
+fond sur elle. Va donc, à la faveur des ténèbres.
+
+
+ XII
+
+La Vipère-grise parla longuement à l'oreille dû Jacques Bourgeot; tantôt
+l'interrogeant, tantôt répondant à ses questions.
+
+Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le
+lendemain. Il ne manqua pas à sa promesse, et durant plusieurs jours, de
+fréquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angèle et la sorcière
+iroquoise. A la suite de leur dernière rencontre, La Vipère-grise lui
+dit:
+
+--Ouahiche m'est apparu, que mon frère soit satisfait! la vérité brille!
+Si mon frère se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, près
+du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frère appelle trois fois, «Au
+secours,» il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux pâles couleurs
+le trahit.
+
+Fidèle à cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin,
+caché dans l'embrasure d'une porte, lieu d'où il pouvait épier ce qui se
+passait chez le charretier, cria de toutes ses forces:
+
+«--Au secours!»
+
+C'est alors que l'imprudente Angèle se montra, comme nous l'avons dit, à
+la fenêtre de la chambre occupée par Alphonse Maigret.
+
+
+
+
+ CINQUIÈME PARTIE
+
+
+ JALOUSIE CONTRE AMOUR
+
+
+ I
+
+On a établi une différence entre le coeur et le cerveau (traduisez
+esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les
+sensations naturelles, au second, les sentiments étudiés.--Tandis que
+Bichat, avec son effroyable science, définissait en trois mots, le siège
+accepté de nos émotions, et disait: le coeur? _Un muscle creux_!
+lord Byron méditait l'impressionnabilité unique et suprême du cerveau
+(_brains_). Si le Français se posait en négateur des idées reçues, si
+l'Anglais essayait de changer le trône de nos facultés, avaient-ils plus
+tort ou raison que le vieil Homère, s'écriant par la bouche de l'un
+de ses héros: Mon _diaphragme_ vous aime? Les progrès de la physique,
+mécanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et même de
+l'anatomie, ont été considérables depuis un siècle; mais cependant, on
+n'est point encore parvenu à déterminer l'organe réel des conceptions
+internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu'à preuve du
+contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous
+un rôle passif, et le cerveau un rôle actif. Celui-ci produira, celui-ci
+recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au
+contrôle du cerveau. Les organes extérieurs transmettent la sensation au
+cerveau qui la juge, l'apprécie, et renvoie au coeur le résultat de son
+examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue
+ou affaiblit l'effet pour lui-même. De là naît cette sorte d'antagonisme
+dans notre nature. Le coeur est ou profondément ulcéré ou entièrement
+satisfait, alors que le cerveau nage dans un océan d'incertitudes.
+
+
+ II
+
+Voilà certes des réflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en
+apercevant le buste d'Angèle s'estompant dans la baie de la fenêtre, au
+milieu d'un nimbe de lumière projetée par la lampe.
+
+Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'éprouva sur-le-champ, car, tandis que
+son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore à
+lutter contre l'évidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre
+à la station de police, pour déceler la retraite d'Alphonse Maigret, il
+abandonna bientôt ce dessein dans la crainte de s'être laissé tromper
+par les apparences. Que le rebelle ne fût pas caché chez Pierre Morlaix,
+et, par sa déposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il
+aimait! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir causé des tracasseries à
+une famille qu'elle chérissait au delà de toute expression. Un résultat
+bien plus grave découlerait de la présence du prisonnier dans la maison
+du charretier: Pierre serait arrêté pour avoir prêté asile à l'évadé,
+et, très-certainement, son appréhension élèverait une barrière
+infranchissable entre Angèle, et l'auteur de la dénonciation. La
+jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot.
+Incertain, fiévreux, il cherchait à coordonner ses idées, quand une voix
+murmura à son oreille:
+
+--Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui
+fond dessus.
+
+
+ III
+
+Jacques se retourna vivement: La Vipère-grise était devant lui:
+
+--Mon frère est-il convaincu de la vérité de mes réponses! dit
+l'Iroquoise, en montrant Angèle et la mère Morlaix, qui s'étaient aussi
+penchées à la fenêtre et s'enquéraient de la cause du cri qu'on avait
+entendu.
+
+--Tes réponses, dit le jeune homme, sans déguiser sa colère, tes
+réponses, que m'ont-elles prouvé? Suis-je plus avancé maintenant que je
+l'étais avant ma visite à ta hutte? Crois-tu que je ne savais pas ce qui
+se passe?
+
+--La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcière. Si mon
+frère n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frère
+accuse-t-il la Vipère-grise? ne lui a-t-elle pas enseigné ce qu'il
+désirait connaître?
+
+--Soit! mais que veux-tu à présent? qui t'a permis de surveiller mes
+actions?
+
+--La fureur est aveugle, répéta l'Iroquoise; elle empêche souvent les
+guerriers de surprendre leur ennemi.
+
+--Est-ce là tout ce que tu avais à me dire?
+
+--Les visage pâles aiment mieux parler qu'écouter. Pourtant, celui qui
+veut être fort et dominer les autres, doit apprendre à se taire. S'il
+repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils
+s'éloignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces.
+
+--Éloignons-nous, dit Jacques, on nous observe!
+
+
+ IV
+
+La nuit était si calme que, bien que ce colloque eût lieu à une assez
+grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait
+éveillé l'attention d'Angèle.
+
+--Ferme l'châssis, mon enfant, dit la mère Morlaix, après un instant de
+silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse à réveiller les
+voisins.
+
+--Chut! fit la jeune fille, posant le doigt sur ses lèvres pour avertir
+la vieille dame de se taire. Je crois.....
+
+--Tu crois?
+
+--Attendez un instant; je ne suis pas sûre. Ah! voilà la lune qui donne
+vers cette porte.
+
+--Quelle porte?
+
+--Là-bas! la porte cochère de M. Perrin.
+
+--P'tite folle! queu veux-tu que j'voie!
+
+--C'est qu'il me semble.....
+
+--Eh ben! C'est une coureuse d'_Inguienne_, dit la vieille, distinguant
+le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochère.
+
+--Oui, reprit Angèle d'un ton agité, c'est une indienne; mais il y a un
+homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe.....
+
+--Eh ben?
+
+--C'est Jacques Bourgeot.
+
+--Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier?
+
+--J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses
+membres.
+
+--Peur!
+
+
+ V
+
+--Oui, ma mère! la présence de Jacques ici... à cette heure, en
+compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble!
+
+--Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et
+pour rien encore!
+
+--Fermons le châssis, je vous en prie, et allez réveiller Pierre, car je
+prévois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot... Oh! à présent, je
+comprends sa conduite avec moi depuis huit jours!
+
+--Qu'est-ce que tu me chantes-là?
+
+--Oui; lui ordinairement si doux, si obéissant; il est devenu tout à
+coup sombre, aigre! Il m'a questionnée, m'a menacée... Oui, oui, je
+comprends tout... tout maintenant! Mais dépêchez-vous, ma bonne mère;
+dites à Pierre que je veux lui parler.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda le blessé, en s'accoudant sur son lit.
+Qu'avez-vous, mademoiselle? votre visage est décomposé...
+
+--Rien, je n'ai rien. Ne vous inquiétez pas, balbutia la jeune fille,
+d'un ton qui démentait le sens de ses paroles.
+
+--Cependant... essaya encore Alphonse, appréhendant quelque sinistre.
+
+L'arrivée de Pierre Morlaix, qui accourait à demi vêtu, coupa court à ce
+dialogue.
+
+--Ah! mon ami, dit la jeune fille, entraînant le charretier dans un coin
+de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace.
+
+
+ VI
+
+Jacques avait emmené l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et
+discutait chaleureusement avec elle.
+
+--Allons! terminons-en, s'écria-t-il.
+
+--Mon frère s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur
+blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche régulièrement
+comme l'eau du grand fleuve. Que mon frère fasse à Michabou les présents
+nécessaires, et le rival de mon frère disparaîtra avant le lever du
+soleil.
+
+--Mais un meurtre! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre! oh! je
+ne puis consentir.
+
+--Le visage pâle n'a pour ennemis que des visages pâles, dit la
+Vipère-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pensée
+dans des généralités.
+
+--Notre conversation restera à jamais secrète!
+
+--Le feu brûle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il
+veut.
+
+--Bon, dit Jacques, avec une impatience fébrile, tandis que de grosses
+gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon... je consens... Tu auras
+ce que tu exiges.
+
+
+ VII
+
+Cependant Pierre Morlaix, qui avait écouté avec une grande attention ce
+que lui communiquait Angèle à voix basse, fit tout à coup un geste de
+surprise.
+
+--Quoi! Jacques Bourgeot! s'écria-t-il, es-tu ben certaine?
+
+--Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu.
+D'ailleurs, je ne saurais me méprendre. Le timbre de sa voix est trop
+particulier pour qu'on le confonde avec un autre.
+
+--De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garçon-là, dit le charretier.
+Pourtant, rien ne prouve.....
+
+--Je vous répète qu'il médite quelque trahison. Croyez-en ma
+pénétration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici,
+Jacques rôde sans cesse autour de la maison, et...
+
+--Batiscan[23] j'crés qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous
+mitonne du grabuge. P't'êt'ben aussi que nous avons eu tort de nous
+embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de _policemen_
+n'plaisantent pas.
+
+[Note 23: Baptême! bateau! batiscan! sont les trois jurons favoris
+des Canadiens.]
+
+--Ah! Pierre, dit Angèle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir
+un pareil langage, vous si brave, si généreux!
+
+--Dame! écoute donc, si ce n'était que moi, j'm'ficherais de tous les
+_policemen_ comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans
+de beaux draps, s'ils apprennent...
+
+--Moi! oh! n'ayez pas d'inquiétudes. Deux heures, au moins, s'écouleront
+avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le
+_warrant_[24] ainsi...
+
+[Note 24: Mandat d'amener.]
+
+--Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton idée.
+Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras à ta
+chambre.
+
+--Non, dit Angèle, retenant le charretier par la manche, vous ne
+me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas où l'on
+opérerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des
+soupçons...
+
+--Je n'y avais pas songé... c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie?
+
+--Moi, répondit vivement la jeune fille.
+
+--Ah! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle
+est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu'à l'harnacher, n'est-ce
+pas!
+
+Angèle répliqua affirmativement par un signe de tête et Pierre courut à
+son écurie.
+
+
+ VIII
+
+Durant ce dialogue la mère Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour
+le malade.
+
+--Buvez, dit-elle, en lui présentant une tasse pleine du consommé;
+buvez, ça vous ravigotera.
+
+--Merci, ma bonne dame, répondit Alphonse, repoussant doucement la
+tasse, je n'ai point soif.
+
+--Il faut boire, monsieur, ajouta Angèle qui s'était approchée du lit;
+car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit
+voyage!
+
+--Seigneur Jésus, qu'est-ce que tu bavasses-là, ma fille? s'écria la
+vieille, au comble de la surprise.
+
+--J'appréhende, ma mère, que la retraite de monsieur Maigret n'ait été
+découverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de
+mener notre blessé en lieu plus sûr.
+
+--Mademoiselle, balbutia Alphonse...
+
+--Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment à perdre.
+Buvez ce bouillon: puis ma mère vous aidera à vous vêtir, tandis que
+j'irai prendre ma mante.
+
+--Mais y n'est pas capable de s'tenir déboute, c'pauvre jeune homme, dit
+la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire à c't'heure?
+
+--A la Côte-des-Neiges.
+
+--Ah! chez monsieur Jobinet.
+
+--Oui, oui, reprit Angèle; hâtons-nous. Voyez, il est près de trois
+heures à l'horloge, nous devons nous dépêcher pour arriver avant le
+grand jour.
+
+Après ces mots elle sortit, et la mère Morlaix ayant pris, dans une
+armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientôt revêtu
+l'intéressant malade.
+
+
+ IX
+
+Malgré son extrême débilité, Alphonse put descendre dans la cour, appuyé
+au bras du charretier.
+
+Inutile de rapporter les expressions de remercîment dont il gratifia ses
+dignes hôtes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de
+notre ami était un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis
+de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur
+adressa.
+
+--En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main.
+
+Déjà la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de
+dévorer l'espace.
+
+Angèle s'élança lestement dans la calèche, dès qu'on n'y eut placé son
+cher malade.
+
+A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre.
+
+--Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue
+Saint-Laurent.
+
+--N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparaître de la chambre
+tout ce qui indiquerait sa récente occupation.
+
+--Bien; marche et que Dieu vous protège!
+
+
+ X
+
+Celui qui se réveille, à la suite d'une violente maladie et se trouve
+transporté dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tête-à-tête avec
+une jeune fille inconnue, mais ravissante; étrangère, mais empressée,
+mais attentive comme une soeur, celui-là s'imagine être le jouet d'un
+rêve et longtemps refuse de croire à la réalité. Puis, insensiblement,
+à mesure que ses sens s'ouvrent à la lumière, il repasse ses souvenirs,
+compare son passé avec son présent, et s'il est jeune, s'il est libre,
+il supplie l'Être suprême de prolonger l'état de souffrance qui lui vaut
+un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par
+des peines physiques ou morales, que l'homme apprécie la femme à sa
+juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considère assez
+généralement l'autre partie du genre humain comme inférieure à lui.
+Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme préfère la société
+de la femme à celle de l'homme, parce que la femme a toujours à sa
+disposition des trésors de tendresse, des délicatesses de prévoyance que
+les hommes ne possèdent pas. De son côté, la femme, auprès d'un
+valétudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire à ses
+semblables, pour grandir en raison de la défaillance de l'homme. Elle
+est fière de la supériorité que, temporairement, elle exerce sur lui.
+Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de
+l'espérance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle
+est la créatrice. Ne soyons donc pas étonné si un amour réciproque finit
+fréquemment par embraser celui qui reçoit les soins et celle qui les
+donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'égoïsme:--Égoïsme de
+la reconnaissance chez le premier, égoïsme de l'artiste chez l'autre.
+
+
+ XI
+
+Angèle _manégeait_ parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise
+emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques
+minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes
+de la nuit.
+
+La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un
+orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses
+nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles
+des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de
+l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et
+de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.
+
+Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait
+insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des
+contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait
+muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de
+félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient
+environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la
+béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en
+distinguer les couleurs.
+
+Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.
+
+Être aime de _lui_, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.
+
+Et _lui_, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le
+tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé
+qu'elle était payée de retour!
+
+Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment
+l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la
+joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort
+seule peut éteindre le souvenir.
+
+
+ XII
+
+La calèche brûlait la route en soulevant des flots de poussière; les
+deux jeunes gens n'avaient pas encore échangé une parole, lorsque tout
+à coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagnée d'un
+épouvantable coup de tonnerre!
+
+Effrayée par l'éclair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un
+violent écart.
+
+Angèle essaya de la maîtriser; mais, surprise au moment ou elle s'y
+attendait le moins, au lieu de rendre les rênes, elle les tira à elle,
+et l'animal continua de reculer vers le fossé qui bordait le chemin.
+
+--Lâchez les guides! lâchez les guides! lui dit Alphonse.
+
+Il n'était plus temps!
+
+La voiture roula dans le fossé!
+
+Par bonheur, un gros peuplier l'arrêta dans sa chute et l'empêcha de se
+renverser sur le côté.
+
+Angèle alors sauta à terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena
+sur la route.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant à côté d'Alphonse, vous n'êtes pas
+blessé, j'espère!
+
+--Non, répondit le charpentier, mais vous?
+
+--Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur.
+Maudite étourdie, je ne sais vraiment à quoi je songeais...--Qu'est-ce
+donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! miséricorde divine,
+qui sont ces hommes?
+
+
+ XIII
+
+La calèche avait atteint la lisière du bois. Trois individus, de
+mauvaise mine, se tenaient debout derrière un arbre abattu qui barrait
+le passage.
+
+--Stop, cria l'un d'eux avec un _brogue_[25] très-prononcé.
+
+[Note 25: Patois irlandais.]
+
+L'injonction était inutile, car la Grise s'était arrêtée court devant
+l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied.
+
+--Sainte-Vierge! murmura Angèle, serait-ce des brigands?
+
+--Que voulez-vous? demanda Alphonse en élevant la voix autant qu'il put.
+
+--Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur
+les lèvres de son compagnon; si c'étaient des gens envoyés à votre
+poursuite?
+
+--La bourse ou la vie! répondait en même temps l'homme qui les avait
+apostrophés.
+
+--Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret à sa libératrice.
+
+Les trois hommes avaient franchi la barrière qui les séparait des
+voyageurs, et deux d'entre eux s'étaient approchés de la voiture, tandis
+que le troisième maintenait le cheval par la bride.
+
+--Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si
+vous appelez, vous êtes morts!
+
+--Nous ne possédons rien, mademoiselle et moi, répondit Alphonse en
+anglais.
+
+--C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture.
+
+--Ce monsieur est malade! dit Angèle dont l'amour exaltait le courage
+jusqu'à l'héroïsme.
+
+--Est-ce que nous nous serions trompés? marmotta le bandit. John,
+passe-moi la lanterne.
+
+Le personnage apostrophé tira de dessous sa souquenille une lanterne
+sourde, et la remit à son camarade.
+
+Celui-ci la porta à la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas.
+
+--_By Jesus-Christ!_ vois-je ou ne vois-je pas clair? s'écria-t-il.
+
+--Mike! dit Alphonse avec non moins d'étonnement.
+
+--Mon compagnon de prison!
+
+--Vous êtes aussi échappé!
+
+--Eh! grâce à vous, monsieur, j'ai dit adieu à la _jug_ [26]. Une coquine
+de balle m'avait caressé le pouce, quand nous chevauchions sur le mur,
+vous vous rappelez,--ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et
+retomber sur le préau. On m'empoigna et me mit à l'infirmerie. C'était
+mon affaire; car, le lendemain, je pris honnêtement congé de notre
+geôlier par la porte de sa cassine.
+
+[Note 26: Littéralement cruche; en argot anglais, prison.]
+
+--Et maintenant?
+
+--Maintenant, je cherche à gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin
+de moi, je suis tout à votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a
+obligé!
+
+--Je voudrais passer; je suis très-pressé.
+
+--Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste?
+
+--Oui.
+
+--Allons, les anciens, cria Michael à ses complices qui ne soufflaient
+mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect à ce bourgeois!
+Débarrassons la route.
+
+S'étant mis à l'oeuvre, ils écartèrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint
+vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit à Maigret:
+
+--Jurez-moi, sur le salut de votre âme, que jamais vous ne parlerez de
+notre rencontre ici.
+
+--Je le jure, répliqua Alphonse.
+
+--Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle!
+
+--Oh! oui, s'écria vivement Angèle.
+
+--C'est bien, dit Mike; allez!
+
+Aussitôt, la calèche s'éloigna à fond de train. Mais, elle n'avait pas
+fait un mille, que deux coups de feu ébranlèrent tous les échos de la
+montagne.
+
+--Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille.
+
+Soit qu'il fût entièrement brisé par la diversité de ces secousses
+successives, soit qu'il fût absorbé par ses réflexions, le charpentier
+n'entendit ni les détonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie.
+
+
+ XIV
+
+Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la
+Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un
+asile) et faire connaissance avec ce personnage.
+
+M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une
+quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce
+des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul
+symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de
+force et d'élasticité.
+
+M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est
+pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on,
+à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet
+possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à
+la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne
+s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent
+les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.»
+
+M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. _Carillon, la
+Brune_, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des
+larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet.
+Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit
+M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux
+célibataires,--car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en
+dépit de toutes les séductions,--vidaient quelques flacons de vieux vins
+français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la
+Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la
+somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille.
+
+Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami
+Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier
+avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête:
+
+--Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais
+Angèle refusera. L'enfant est fière, ah! dame!
+
+--Amène-la moi, je la déciderai.
+
+Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses
+propositions:
+
+--Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais
+traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la
+mort approche, je suis sans héritier direct, etc.
+
+Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à
+personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout
+ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche
+«s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui.
+
+Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de
+chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui
+renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.
+
+M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse.
+
+Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde.
+
+A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un
+jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier
+les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à
+propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient
+l'attention de ses auditeurs.
+
+La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M.
+Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette
+tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les
+derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer
+la flamme agonisante de leur sensibilité.
+
+Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de
+prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire
+jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,--les deux
+mobiles principaux des femmes;--tout fut inutile.
+
+Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.
+
+Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât,
+au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de
+couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix.
+
+Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de
+végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement
+assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une
+abondance presque luxueuse.
+
+
+ XV
+
+Maintenant que nous avons esquissé les relations de quelques-uns de nos
+personnages avec M. Jobinet, retournons à la calèche qui arrive au
+village de la Côte-des-Neiges.
+
+L'aurore se levait derrière un rideau de lourds nuages noirs, et
+quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.
+
+Angèle dirigea la Grise dans une étroite allée encaissée entre des haies
+d'aubépines, et, bientôt, longea une clôture formée par d'épais buissons
+artistement taillés.
+
+Derrière la clôture, on apercevait un vaste jardin potager borné au sud
+par une charmante maison de campagne.
+
+--Attendez une minute, dit la jeune fille en arrêtant près de la porte
+de la clôture.
+
+Elle sauta à terre, ouvrit la porte simplement fermée par un lien
+d'osier, et s'avança vers une fenêtre de l'habitation. Au moment où elle
+atteignait cette fenêtre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tête.
+
+--Comment! est-ce possible? vous, mon enfant!
+
+--Monsieur Jobinet, j'ai un service à vous demander.
+
+--Entrez, alors.
+
+--Non.
+
+Et la jeune fille se hâta de raconter les aventures de son protégé.
+
+--C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas à hésiter. Les
+domestiques ne sont pas encore debout. Nous le déposerons provisoirement
+dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la
+croisée. Dans la journée, j'aviserai... Bien; allons le chercher.
+
+M. Jobinet sortit immédiatement.
+
+Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut établi, dans la chambre
+Bleue, sur un lit de camp qu'Angèle s'était empressée de lui dresser.
+
+--A présent, dit le vieillard à la jeune fille, je vais vous reconduire,
+afin de détruire les soupçons que pourrait faire naître votre venue ici,
+et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troublé durant mon
+absence.
+
+Ils montèrent en voiture, et reprirent le chemin de Montréal. Comme ils
+touchaient à la lisière du bois, près de Mile End, la Grise fit un faux
+pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets.
+
+M. Jobinet descendit pour aider le cheval à se relever.
+
+Mais, en se baissant, il remarqua que le sol était violemment foulé et
+couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle
+la Grise avait glissé, et s'étendaient jusqu'au fourré.
+
+--Que signifie cela? s'écria-t-il.
+
+--Qu'est-ce! s'enquit Angèle en se penchant sur le rebord de la calèche.
+
+--Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de
+pistolet...
+
+--Que dites-vous!
+
+--Ah! je ne vous ai pas encore appris!
+
+--Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est déchirée.
+
+Et il tenait à la main un morceau de carton glacé sur lequel on lisait
+la moitié d'un nom.
+
+--Montrez! dit Angèle.
+
+--Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui présentant l'objet tout
+maculé de boue et de sang.
+
+ +---------------------
+ |
+ | Mme et M. Bourg
+ |
+ +---------------
+
+--Un crime! balbutia la jeune fille.
+
+
+
+
+ SIXIÈME PARTIE
+
+
+ UNE HISTOIRE SANGLANTE
+
+
+ I
+
+Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe à torrents; des
+éclairs blafards déchirent le manteau des astres; les roulements
+du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le
+Saint-Laurent, mêlant sa voix à celle de la tempête, déferle bruyamment
+ses lames moutonneuses contre les jetées du rivage.
+
+Les quais de Montréal sont déserts, les nombreuses tavernes de la rue
+des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart.
+
+Seuls quelques rares fanaux, élevés sur la grève, guident la marche des
+navires attardés.
+
+La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une
+légende allemande.
+
+Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le
+grincement de leurs chaînes, le sifflement des rafales dans leurs agrès,
+et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en
+furie.
+
+Batelier, prends garde à ton esquif; passant, prends garde à ta bourse:
+amis, hâtez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la désolation, la
+mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montréal.
+
+ Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux,
+ Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre,
+ Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre.
+
+
+ II
+
+Silence! Écoutons:
+
+ O'er the glad waters of the dark blue sea,
+ Our thoughts as boundless, and our souls as free,
+ Far as the breeze can bear, the billows foam,
+ Survey our empire, and behold our home!
+ These are our realms, no limits to their sway,
+ Our flag the sceptre all who meet obey,
+ Ours the wild life in tumult still to range
+ From toil to rest, and joy in every change...
+
+Des applaudissements frénétiques accueillent ces paroles lancées comme
+un défi à la fureur de la nature.
+
+Qui ose porter cet insolent cartel?
+
+Paix! le chant continue:
+
+ Oh! who can tell? not thou luxurious slave!
+ Whose soul would sicken over the heaving wave;
+ Not thou, vain lord of wantonness and case!
+ Whom slumber soothes not pleasure cannot please.
+ Oh! who can tell? save he whose heart hath tried,
+ And danced in triumph o'er the waters wide.
+ The exulting sense the pulse's maddening play,
+ That thrills the wanderer of that trackless way?[27]
+
+[Note 27: Voici la traduction aussi littérale que possible de ce
+morceau:
+
+«Sur Fonde joyeuse de la mer azurée, sans bornes comme notre esprit
+et nos âmes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague
+écumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est
+là qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre
+est le drapeau auquel tous doivent obéir. Notre vie errante est de
+toujours passer du travail au repos que la joie accompagne à chaque
+changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure!
+toi dont l'âme tremble à l'aspect de la vague qui s'élance, ni toi,
+seigneur vaniteux, adonné au libertinage et à la paresse! toi que le
+sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a
+essayé, qui a été bercé en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a
+senti cette émotion enivrante, cette pulsation accélérée qui fait battre
+le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.»]
+
+Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que
+l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
+
+Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le
+grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès,
+et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en
+furie.
+
+
+ III
+
+Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de
+la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de
+reproduire quelques vers.
+
+La _bar_ est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle
+attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer,
+causer, chanter.
+
+Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance,
+à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de
+whiskey, vides à côté d'eux.
+
+L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le
+connaissons.
+
+C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie
+de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez
+crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue;
+les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et
+de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de
+l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le
+plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.
+
+Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté
+physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre
+conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté
+morales.
+
+Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités.
+N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant
+vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un
+lit de plume.
+
+Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et
+certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe
+comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme
+le brave docteur Pangloss.
+
+
+ IV
+
+--Ohé! _bar-keeper_[28], une bouteille! cria tout à coup l'un des trois
+hommes.
+
+[Note 28: Garçon.]
+
+--Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous
+servirons nous-mêmes.
+
+--J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je
+veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons!
+
+--Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en
+déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch.
+
+--Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second.
+
+Et l'Irlandais d'union puissant, quoique éraillé, entonna l'hymne dont
+nous avons cité des fragments plus haut.
+
+Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds
+ou porter le verre à leurs lèvres.
+
+--C'est superbe!
+
+--Magnifique!
+
+--A la santé de Mike!
+
+--A la vôtre!
+
+--Ou as-tu appris cela, chum?[29]
+
+--Ça! Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons?
+
+--Dis-le nous...
+
+--Mille millions d'écubiers, où j'ai appris ça? eh! où apprend-t-on de
+pareilles chansons?--
+
+[Note 29: Camarade.]
+
+En mer, et pas sur le plancher des vaches! Hé! hé! c'est que j'ai
+été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de
+cages,[30] bons, tout au plus à manoeuvrer des perches ou des guenilles
+de toiles, grandes comme l'aile d'un goëland.
+
+[Note 30: Trains de bois flotté.]
+
+--Fais pas tant tes embarras!
+
+--Mes embarras! Qui est-ce qui prétend que je fais mes embarras! Est-ce
+que je n'ai pas servi à bord du _Corbeau_, moi!
+
+--_Le Corbeau!_
+
+--Oui, le _Corbeau_, une corvette de plus de vingt canons, rien que ça,
+et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes,
+ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-là.
+Ça vous filait ses seize milles à l'heure, et quand ça se mettait en
+colère....
+
+--Eh bien?
+
+--Ah! ah! quand le _Corbeau_ se mettait en colère, mes agneaux, répondit
+Mike, en se pinçant le nez d'un air narquois; quand le _Corbeau_ se
+mettait en colère, ah! dame, malheur à qui se trouvait à portée de sa
+griffe; le capitaine Larençon n'y allait pas de main morte.
+
+--Le capitaine Larençon?
+
+--Oui, le commandant du _Corbeau_, que j'ai, par parenthèse, dépêché
+vers le diable. Fier homme autrefois, mais...
+
+--Mais? Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dû éviter une
+peine au bourreau. Buvons!
+
+
+ V
+
+--Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le
+capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me
+condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais
+jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un
+brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir
+comme dans la gueule d'un four, et froid.... c'était sur les côtes de
+Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir
+soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de
+t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se
+rafraîchir avant demain--le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le
+capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter
+doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et
+plonge ledit morceau dans le liquide embaumé... vous comprenez, je m'en
+suis repassé à gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique,
+pour faire un somme à côté... Le lendemain, nom d'une écoutille! je
+m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de
+rats!
+
+--Drôle, dit un des buveurs.
+
+--Oui, très-drôle, ajouta l'autre.
+
+--Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tête de faire des
+miennes ou plutôt d'en faire à notre capitaine Larençon, j'avais sa cale
+sur la conscience! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé
+de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé... de manger de ce
+végétal. Mille écoutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux
+du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le
+capitaine; à votre aise! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait
+pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une
+affection... enfin, il ne m'appelait plus que son très-cher Mike, le
+vieux caïman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au
+mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par là, et moi qui vous
+lui en gardais une.... soignée? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à
+certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire; oui, tel que
+vous me voyez, j'étais comme le chien couchant du capitaine Larençon,
+brigand de capitaine, va! Il l'a payé cher... hé! hé!--Verse-moi un
+verre du punch, John!
+
+L'individu apostrophé s'empressa d'obéir.
+
+--Allons, à la santé de là Camarde! dit l'Irlandais, en élevant son
+verre, plein jusqu'au bord.
+
+--La Camarde, qu'est-ce que cela?
+
+--La Camarde, oh! rien... une vieille histoire... une femme la Camarde,
+il y a une quarantaine d'années... on le disait du moins de mon temps.
+
+--Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa
+pipe qu'il avait oublié de bourrer.
+
+--La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux
+et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut
+retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs!
+
+--Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'_Cageux_, reprit Mike. Combien
+y a-t-il de temps que tu habites le pays?
+
+--Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'_Cageux_; le
+pays? hum! bien vingt ans pour le moins.
+
+--Vingt ans! vingt ans! murmura Michaël, dont l'ivresse commençait à
+embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s'est vu!
+vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies
+coloniales, hein! l'_Cageux_?
+
+--Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Oui, à présent, j'en suis
+bien sûr, ça me paraît clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans
+que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'était en 18...
+
+--Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit
+l'Irlandais.
+
+--Très-juste, appuya l'_Cageux_. Oui; c'est bien ça, dix et dix font
+vingt, je suis venu au Canada au 18... Mais qu'a donc John, avec son
+brûle-gueule?
+
+--Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous ça?
+
+--Eh! par l'ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échiné pas
+à aspirer de l'air échauffé.
+
+--Mais....
+
+--Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est,
+en ce moment, aussi vide que ta poche!
+
+--Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait.
+
+--Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti
+sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son
+gosier, or ça, je m'en vais, _chums_, vous conter une histoire.
+
+--Une histoire, répliqua l'Cageux, bah! ça endort, les histoires; moi
+j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.
+
+--Tu dis? s'écria John qui était parvenu à allumer sa pipe.
+
+--De par tous les sabords du _Corbeau_, il parle de la Marseillaise,
+répartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fière chanson. Faut
+entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer... c'était en la
+chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient à l'abordage... la
+Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un
+peu:
+
+ Allons, enfants de la patrie,
+ Le jour de gloire est arrivé!
+
+--Comprends pas, dit John.
+
+ Contre nous de la tyrannie,
+ L'étendard sanglant est levé!
+
+--Quand je te dis que je comprends pas.
+
+--Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui
+vous a fabriqué cet air-là n'était pas manchot.
+
+--Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la
+conte, mon histoire? ça nous fera passer le temps.
+
+--Marche.
+
+--Auparavant, rinçons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une
+rasade.
+
+--L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est
+que ça, l'entrepont?
+
+--Imbécile, proféra l'Cageux, riant à gorge déployée.
+
+--By God! s'écria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air
+courroucé.
+
+--V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lança à la
+face de son compagnon.
+
+--Attrape! riposta aussitôt l'autre avec un mouvement semblable.
+
+Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions
+diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours,
+et brisés par la violence du choc, s'éparpillèrent en morceaux sur la
+table.
+
+--C'est bête ça, dit l'Irlandais, remarquant que quelques éclats de
+verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au rhum.
+
+--Bête! qu'est-ce qui dit que c'est bête? hurla John.
+
+--Moi, répondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que
+c'est bête. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voilà, pour
+le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas.....
+
+--Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et
+empoignant, en même temps, une autre bouteille.
+
+--Eh! eh! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais.
+
+--S'il a le malheur de bouger, commença l'Cageux.
+
+--Il s'en gardera bien, reprît Mike.
+
+--Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à
+brunir la lame sur le revers de sa main.
+
+--Lâches, râla John, d'une voix étranglée par la rage.
+
+--Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affilée de
+son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène.
+
+--Lâches! oui, vous êtes des lâches, réitéra John; deux contre un...
+lâches!
+
+--Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à
+moi tout seul. Ah! il s'imagine....
+
+En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans
+doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu'il eût eu le loisir
+d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que
+John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait
+l'atteindre au front.
+
+
+ VI
+
+Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fêle couverte d'une épaisse
+chevelure, dont les mèches drues et plantureuses tombaient jusque sur
+ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire,
+ne lui causa d'autre mal qu'un étourdissement passager.
+
+Cependant la scène menaçait de devenir sérieusement dramatique,
+lorsqu'un quatrième personnage entra dans le cabinet où se tenait Mike
+et ses deux compagnons.
+
+--Ah ça! s'écria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur
+prononcée, j'espère que vous allez me cesser ce tapage-là, ou je vous
+envoie tous vous rafraîchir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la
+police....
+
+--Chut! dit Mike, voilà un mot qui a le privilège de me déchirer les
+oreilles en quarante-cinq parties inégales, bateau!
+
+--Bas les couteaux! bas les couteaux! enjoignit le bar-keeper,
+remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, armés chacun d'un
+poignard, se disposaient à s'écharper pour la plus grande gloire de leur
+ébriété respective.
+
+--Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais,
+en s'adressant au cabaretier.
+
+--Attends, tu vas voir, répondit celui-ci sortant de sa poche une paire
+de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure
+ébouriffée, les prunelles ardentes, les narines frémissantes, le corps
+demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les séparait.
+
+--Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la
+cervelle comme à un chien.
+
+--Bateau, j'aimerais à être témoin du fait, dit Mike, qui était
+flegmatiquement resté assis et continuait de polir la lame de son
+couteau.
+
+--Arrière! dit tout à coup l'Cageux, essayant d'écarter Stephen pour se
+précipiter sur John.
+
+--Arrière toi-même! répondit le cabaretier; arrière ou je fais feu!
+
+Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'était prudemment
+esquivé.
+
+--Affreux gredin! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de
+cette brusque retraite; il a décampé. En place; repos!
+
+--Oh! il me le paiera! mâchonna l'Cageux entre ses dents.
+
+--Bateau, dit Mike, il l'a échappé belle! Sans toi, Stephen, je crois
+que ce brave Cageux.....
+
+--Est-ce terminé? interrompit le bar-keeper.
+
+--Ça m'en a l'air.
+
+--Non, non, non, maugréait l'Cageux en déchiquetant la table avec son
+couteau; non, ce n'est pas terminé, non, je le retrouverai.....
+
+--Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons à ma
+proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen?
+
+--Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dépenses
+s'élèvent déjà à plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore
+montré la couleur de vos piastres.
+
+--Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lèvres.
+
+--Soldez-moi.
+
+--Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de
+louis, que je suis lesté d'or? Tiens, regarde! brûle-toi les écubiers
+aux rayons de ce métal; mais défense à tes vilaines pattes d'y toucher!
+sinon.....
+
+Disant ces mots, Mike déployait complaisamment sur la table, un chiffon
+sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or.
+
+
+ VII
+
+--Oh! exclama l'Cageux, dont la colère à l'aspect de ce trésor, tomba
+comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu'il y ait tant de
+richesses que ça sur la terre!
+
+--Par le _Corbeau_! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession.
+
+Cédant à une cupidité habituelle, le _bar-keeper_, glissait ses doigts
+velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des
+jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui.
+
+--Stop, s'écria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un
+coup sur les ongles.
+
+Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons
+inintelligibles.
+
+--Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions
+abondent dans la cale; voici une guinée, apporte-nous à boire et garde
+le reste pour toi.
+
+Et il fit rouler une pièce d'or vers le cabaretier, qui empocha
+avidement cette aubaine inattendue.
+
+L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'émerveillement
+que de convoitise.
+
+--Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en
+veine de prodigalité. Puise dans le tas, ça ne me coûte pas cher.
+
+Soit qu'il n'eût pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crût
+pas à un tel accès de générosité, l'Cageux ne s'empressa aucunement
+d'obéir.
+
+--Bast! est-il bête! s'écria Michaël, riant et haussant les épaules;
+approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n'y en a plus,
+il y en a encore, comme dit l'autre.
+
+--Que d'argent! que d'argent! murmurait l'Cageux.
+
+--Oh! l'animal, qui prend ça pour de l'argent! mais c'est de l'or, du
+vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pèse donc, bête
+brute!
+
+Et, ramassant une poignée de louis, il les déposa dans la main de son
+camarade.
+
+
+ VIII
+
+Stephen rentrait à cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots
+ornés d'une couronne de plomb.
+
+Le visage de l'hôtelier était soucieux, quoique éclairé par un sourire
+de jubilation.
+
+Évidemment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dépouiller Mike.
+
+Mais l'Irlandais avait trop fêté l'extrait d'orge et de canne à sucre
+pour soupçonner les intentions rapaces de Stephen.
+
+Du reste, les eût-il pressenties, qu'il s'en serait moqué, car, en fait
+de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son maître dans tout le
+district de Montréal.
+
+Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui
+servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les
+profondeurs de son capot.
+
+--C'est bien le cas de répéter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un
+ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets
+avec des lingots d'or..... Oui, c'était sur le pont du _Corbeau_,. Mille
+millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de
+cet or! Quand je vous dirai qu'un jour, étant à court de munitions, nous
+avons mitraillé une frégate à coups de biscayens d'or... plus que ça de
+genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi était étonné! Et le capitaine
+Larençon, comme il était joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins
+celle-là pourra se vanter que nous ne lésinons pas, disait-il au chef de
+timonerie, en lui montrant la frégate! Dieu de Dieu! nous achetons cher
+ses faveurs... Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour
+rire! Quand je songe... ça me reproche... enfin! Ohé! buvons. Qu'est-ce
+que tu manipules-là, Stephen?
+
+--Du Champagne, du Champagne, répondit le cabaretier, élevant
+triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tête.
+
+--Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupéfaction.
+
+
+ IX
+
+
+--Du Champagne! dit Mike, débouche. Stephen, débouche, mon brave. J'en
+ai diantrement lampé dans mon temps, nom d'une garcette!
+
+--Comme ça saute, s'écria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la
+rupture des fils de fer.
+
+--C'est qu'il est fameux, répartit le cabaretier, remplissant les verres
+du liquide pétillant.
+
+--A la nôtre!
+
+--A la nôtre!
+
+--C'est fichtrement bon, dit l'Cageux après avoir ingurgité une rasade.
+Où ça se fabrique-t-il, ce vin-là?
+
+--En Champagne, niais, répliqua Stephen, d'un ton capable.
+
+--Et ousque c'est ça, la Champagne?
+
+--Eh! eh! est-il bête, l'Cageux! la Champagne! pardi! c'est en
+Champagne.
+
+--En effet, la Champagne...
+
+--Est en Champagne, intervint l'Irlandais? vous êtes forts sur la
+géographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans
+quelle partie du monde se loge la Champagne?
+
+--Dans les Grandes-Indes, répondit glorieusement Stephen.
+
+--Psit!
+
+--Tu m'en montreras peut-être, toi, monsieur le savant!
+
+--Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyagé, moi! On ne fait pas
+le tour du monde sans connaître sa carte.
+
+--C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a été marin,
+lui!
+
+--Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larençon, un commandant
+huppé, mais...
+
+--Mais?
+
+--Dame, il avait ses défauts, puis...
+
+--Puis?
+
+--Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout.
+
+--Ah! ah! fit l'hôtelier qui s'ingéniait à augmenter l'ivresse de ses
+pratiques; conte-nous ça.
+
+--Oh! c'est une longue histoire!
+
+--N'importe, ça nous aidera à vider quelques bouteilles.
+
+--Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci?
+
+--Plus que tu en boirais en une semaine.
+
+--C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer! tout comme si j'avais mangé
+une demi-livre de poudre.
+
+--Allons, renouvelons la dose, et tu dévideras ton écheveau, n'est-ce
+pas?
+
+--Ça va, s'écria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie,
+moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de péchés il me faudra
+bredouiller au jour du grand jugement!
+
+Les verres furent remplis et sablés trois fois successives; puis
+l'Irlandais, d'une voix avinée, commença le récit suivant, souvent
+entrecoupé de blasphèmes et de hoquets.
+
+
+ X
+
+«Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de
+l'Irlande. Le nom de mon père et de ma mère n'ont jamais, que je sache,
+figuré sur les registres de l'église ou de la mairie. Je ne me suis
+jamais, non plus, donné la peine de chercher à pénétrer ce mystère.
+
+»En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings
+de celui-ci, les coups de pieds de celui-là.
+
+»Sans doute, j'étais venu au monde sous une mauvaise étoile. Mais,
+comme disent les mahométans, Allah est grand, nul ne peut échapper à sa
+destinée.
+
+»A dix ans, je servais en qualité de mousse à bord d'un caboteur.
+
+»Là aussi poings et pieds ne me ménageaient guère. Par bonheur, les
+auteurs inconnus de ma personne m'avaient doué d'une enveloppe solide et
+d'un coeur de bronze.
+
+»Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le
+patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce
+soir-là copieux régal aux requins. Et, probablement, j'aurais partagé
+le sort de mes maîtres, sans un jeune garçon qui supplia le capitaine du
+corsaire de me laisser la vie sauve.
+
+»Le navire qui nous avait capturés s'appelait le _Corbeau_.
+
+»C'était bien le plus fin voilier qui jamais eût sillonné les mers.
+
+»Là, encore tempête de coups de poings et ouragan de coups de pieds
+m'assaillirent plus fréquemment que je ne l'aurais voulu.
+
+»Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me
+résignai.
+
+»Du reste, si le service était rude à bord du _Corbeau_, nous avions
+parfois du bon temps.
+
+»Grâce à mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection
+toute particulière, j'étais--à quelques horions près--moins molesté que
+les autres mousses, mes collègues.
+
+»Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles
+mêmes ne m'étaient point épargnées.
+
+»Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau.
+
+Ȃa m'allait cette existence, que voulez-vous?
+
+»Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance,
+demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prières; demain du sang,
+du feu, d'effroyables orgies!
+
+»Ma foi, j'aimais déjà les émotions: toutes ces vicissitudes,--le
+fouet, la bastonnade compris,--me charmaient plus que je ne saurais
+dire.
+
+»Dix années s'écoulèrent; j'étais devenu matelot.
+
+»Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut
+tué.
+
+»Mon protecteur, Louis Larençon, prit aussitôt le commandement du
+_Corbeau_.
+
+
+ XI
+
+»Quel homme c'était que le capitaine Larençon, mille sabords! dur,
+implacable, mais habile, mais courageux!
+
+»Un jour il y eut une révolte à bord.
+
+»Il arrive sur le pont, sans armes.
+
+»--A mort! à mort! crient tous les marina on se ruant sur lui.
+
+»Sa vie était en danger, je me précipitai entre lui et les assaillants.
+
+»--Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leçon à cette bande
+d'imbéciles.
+
+»--Non, répondis-je, ils vous tueront.
+
+»Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le
+couronnement où se tenaient les conjurés:
+
+»--Tas de lâches, leur dit-il, que désirez-vous?
+
+»--A mort! à mort! hurlait-on de toutes parts.
+
+»A mort! répéta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter
+avec moi sans armes comme je le suis?
+
+»Et, en prononçant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot
+qui se trouvait près de lui et le lança à la mer, comme il aurait fait
+d'un boulet de huit, quoi!
+
+»Les mutins continuent leurs vociférations; un autre matelot va
+rejoindre le premier; ensuite un troisième, un quatrième; enfin,
+tout l'équipage y aurait passé, ah! je vous le jure, si les corsaires
+intimidés n'eussent demandé merci.
+
+»Quel homme que c'était que le capitaine Larençon!
+
+»Son nom et celui du _Corbeau_ donnaient la chair de poule aux plus
+vieux loups de mer.
+
+»Il n'y avait pas un port de la Méditerranée à l'Atlantique et de
+l'Atlantique au Pacifique où nous ne fussions redoutés comme la peste.
+
+»Mais c'était sur les côtes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur
+du _Corbeau_. Depuis Montréal jusqu'à Gaspé, il était l'épouvantail des
+habitants et des navigateurs.
+
+»Nos têtes avaient été mises à prix: on offrait jusqu'à vingt mille
+piastres pour celle du capitaine.
+
+»Oui, par le diable! mais il était plus facile d'achalander que
+de prendre la tête du capitaine Larençon ou de l'un de ses hardis
+compagnons.
+
+»Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux
+fois j'ai fait la nique au bourreau.
+
+»Regardez!»
+
+En même temps, l'Irlandais dénoua l'écharpe graisseuse qu'il portait en
+guise de cravate, et montra à ses auditeurs une raie bleuâtre dont il
+avait le col entouré.
+
+
+ XII
+
+--Où tonnerre, as-tu attrapé ça? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure
+du bout de ses doigts.
+
+--Ça, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Québec.
+
+--Un souvenir de Québec?
+
+--Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tête carrée.
+
+--Du bourreau! répéta l'Cageux, trop honnête homme dans le fond pour
+avoir jamais rien eu à démêler avec dame justice.
+
+--Du bourreau, un imbécile de ta sorte, qui ne savait pas son métier ou
+le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai été pendu, pendu en
+chair et en os, moi Michael, surnommé Mike.
+
+--Blague! fit Stephen, d'un air incrédule.
+
+--Blague! s'écria l'Irlandais; qui est-ce qui prétend que je blague!
+
+--Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire
+qu'un pendu revient aussi facilement à la vie qu'un ver qu'on a coupé en
+tronçons?
+
+--C'est pourtant comme ça, excepté qu'au lieu de me couper le cou, on me
+l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon
+physique après l'exécution! J'étais grandi de six pouces au moins, et je
+tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux,
+que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du
+_Corbeau_.
+
+--Mais enfin, ce n'est pas fort aisé à comprendre.
+
+--Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-même.
+
+--Alors...
+
+--Alors, voilà l'affaire en deux mots. Essayez d'être plus malins que
+moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts!
+
+--Nous t'écoutons, dit le bar-keeper.
+
+
+ XIII
+
+«--Pour lors, nous avions relâché à Québec. Un soir,--ce soir-là je me
+disputais avec les pavés,--j'entre dans une auberge de la rue Champlain;
+on dansait. La danse m'a toujours séduit, et dans mon temps je sautais
+sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des
+moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait là un joueur de
+cornemuse qui travaillait son instrument comme un enragé, un nègre
+qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une
+demi-douzaine de pécores plus sales et plus laides les unes que les
+autres. Voilà que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de
+damné, puis que je tourne le cap sur une gigue.
+
+»--Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des
+bordées comme ça, je vas te mettre à l'ancre, moi.
+
+»--Arrive, lui répondis-je.
+
+»Mon homme me tombe sur les épaules.
+
+»Pif, paf, pouf! Nous nous bûchons d'emblée, et, tout à coup, il roule
+sur le plancher, en beuglant:
+
+»--Je suis mort!
+
+»-Il avait dit vrai.
+
+»On m'arrête, on me mène en prison, on me condamne au collier de
+chanvre, et huit jours après je me disposais à aller, le lendemain,
+présenter mes respects à mylord Satan, quand un individu entra dans mon
+cachot.
+
+»C'était le chirurgien du bord.--du _Corbeau_, s'entend!
+
+»Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommodé des bras, des
+jambes, des caboches! Il est trépassé, Dieu veuille avoir son âme!
+je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il
+faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si ça ne lui fait
+pas de bien, ça ne lui fera pas de mal.
+
+»--Eh bien! mon garçon, tu t'es donc laissé pincer? me dit-il.
+
+»--Pincé! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le
+déménagement final.
+
+»--Tu es philosophe, Mike!
+
+»--C'est le cas de l'être ou jamais.
+
+»--Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas révélé à
+quel navire tu appartenais.
+
+»--Dame, major, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison
+aurait empoisonné mon dernier soupir, je suis délicat, voyez-vous.
+
+»--Brave Mike!
+
+»--Il n'y a pas de quoi.
+
+»--Je suis venu pour te sauver.
+
+»--Sans plaisanterie, au moins?
+
+»--Sans plaisanterie.
+
+»--Merci, major, mais que faut-il faire.
+
+»--Te laisser pendre.
+
+»--Hein?
+
+»--Oui, te laisser pendre.
+
+»--Singulière façon de me sauver; mais, en définitive, pendu pour
+pendu, j'aime autant m'exécuter de bonne grâce. D'ailleurs, j'étais déjà
+décidé. C'est là tout ce que vous avez à me dire?
+
+»--Tu n'as pas confiance en moi?
+
+»--Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de
+sort! je suis sûr d'être pendu demain, à six heures du matin...
+
+»--Et d'être ressuscité?
+
+»--Ça, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment
+loin, eh! eh!
+
+»--Ce qui n'empêchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens.
+
+»--Pas d'objection, pas d'objection; faites, major.
+
+»Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais
+que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la
+gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si ça me
+faisait souffrir.
+
+»En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives,
+répliquai-je.
+
+»--Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice.
+
+»--Cette bêtise.
+
+»--Bon. Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que
+Mathusalem.
+
+»--Je ne le souhaite pas, major.
+
+»Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations.
+
+»L'opération avait duré jusqu'à deux heures du matin.
+
+»A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le
+major m'avait placé au beau milieu des oeuvres-vives.
+
+»Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe
+d'intelligence qui me parut de bon augure.
+
+»--Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour
+l'autre monde, lui dis-je.
+
+»--Je ne vous le conseille pas, reprît-il en portant la main à son cou.
+
+»C'était significatif.
+
+»--En route, nom d'une bombe!
+
+»--Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me
+souffla-t-il à l'oreille.
+
+»--Pourquoi ça?
+
+»--Pourquoi! ça pourrait déranger l'appareil.
+
+»--Brigand d'appareil! mais s'il ne réussit pas, je monterai là-haut
+sans être lesté; car crever sans avoir...
+
+»--Marchons.
+
+»Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer,
+l'estomac vide.
+
+»Néanmoins j'obéis.
+
+»On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais
+au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les
+oiseaux de proie s'apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter
+sur ma carcasse.
+
+»Quoi qu'il en soit, je me réveillai sur le pont du _Corbeau_, et
+voilà!»
+
+--Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu.
+
+--Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement,
+lorsque le scherif eut dressé mon procès-verbal constatant mon décès, on
+me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où,
+grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé et capable de remettre
+à la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des
+chirurgiens comme notre major Dupré![31]
+
+[Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la
+médecine offrent plusieurs traits du même genre. On se rappelle encore
+qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu,
+appartenant au parti libéral, fut pondu à Barcelone et sauvé par un
+chirurgien qui, antérieurement à la strangulation, lui avait pratiqué,
+près de l'os hyoïde, une incision dans laquelle il avait glissé une
+petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du
+condamné et le monde ambiant.]
+
+--Buvons à sa santé, dit Stephen.
+
+--Ah! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike. Ce qui m'étonne,
+c'est qu'il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à
+la Camarde.
+
+--A sa santé! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas
+parfaitement...
+
+--Qu'à cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton
+verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi
+saugrenues que ta personne.
+
+
+ XIV
+
+Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres
+succéda au cliquetis des paroles.
+
+Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient
+vides.
+
+--Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte
+ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le
+marché.
+
+--Farceur! ricana Stephen en s'éloignant.
+
+--Du même, encor du même, toujours et toujours du même! lui cria
+l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne
+sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas
+varié? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est
+que vanité... hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit!
+je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux? tu ne
+dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille!
+Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin,
+ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi
+et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le
+_Corbeau_ à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en
+dis-tu, mon bonhomme?.. Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les
+yeux! ça ressemble pas mal à un nuage... Bon, voilà que tout vire autour
+de moi... Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça
+sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades...
+La table et les chaises qui s'en mêlent... Allez! allez! je ferai
+l'orchestre... pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre
+cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans
+ses bras... ohé! arrêtez, je m'oppose... Jette la dernière ancre,
+l'Cageux... Bravo! voilà Stephen... verse-moi à boire, l'ancien... je
+sue toutes les larmes de mon corps...
+
+
+ XV
+
+L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fiévreuse; il
+était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achèverait de le
+tuer.
+
+Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de
+l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie.
+
+Mais il s'était trompé dans ses conjectures; car à peine l'ex-flibustier
+eut-il ingurgité le breuvage, qu'une réaction s'opéra subitement dans
+ses manières.
+
+Il recouvra une sorte de lucidité factice. Ce phénomène n'est point rare
+dans les cas d'ébriété complète.
+
+--Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen.
+Ah! ah! ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Miko, hein?
+
+--Bast! articula Stephen en se mordant les lèvres.
+
+--A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce
+pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil
+des tropiques.
+
+--Non; je ne bois plus.
+
+--Tu dis?
+
+--J'en ai assez; je m'en vas.
+
+--Peuh!
+
+--Il faut que je travaille demain.
+
+--Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme;
+mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures à
+passer avec nous pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne.
+D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,--une belle
+histoire!
+
+--Ça va, dit Stephen.
+
+
+ XVI
+
+«Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larençon avait à bord du
+_Corbeau_, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la détestais,
+car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure.
+Ça, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulière
+avait du goût pour le lieutenant. Dieu de dieu! m'en a-t-elle valu des
+récompenses de garcettes, la gredine! heureusement je ne suis pas un
+ingrat, et et je l'ai payée capital et intérêts.
+
+»Pour lors, un jour que nous flânions sur les côtes de Terre-Neuve,
+voilà que le matelot de vigie signale un brick--l'_Alcyon_, je
+n'oublierai jamais ce nom-là.
+
+»En moins de rien, le brick, était coulé avec tout son équipage, et son
+chargement passé à notre bord.
+
+»Le soir le capitaine Larençon m'appelle dans sa cabine.
+
+»--Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, pâle, aux
+cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons capturé
+cette après-midi?
+
+»--Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme pâle, aux
+cheveux blonds, a gratifié votre serviteur d'une paire de soufflets dont
+ses épaules garderont longtemps la mémoire.
+
+»--Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme?
+
+»--Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. Ça m'a fait de la
+peine, car il était brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se défendre!
+
+»--Pauvre Charles! murmura alors le capitaine Larençon; que n'ai-je su
+plus tôt!...
+
+»--Comment...
+
+»--C'était mon frère!
+
+»--Votre frère!
+
+»--Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette
+table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu?
+
+»--Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan,
+il a éreinté deux des nôtres, et blessé une demi-douzaine d'autres; et
+sans le second...
+
+»--Sans le second?
+
+»--Diable! Du train où il y allait, nous aurions bien pu passer un
+mauvais quart-d'heure.
+
+»--Mais le second, le second! s'écria le capitaine en brisant la table
+d'un coup de poing signe qui m'annonça qu'il était temps de ferler les
+voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers.
+
+»--Le second, répliquai-je, oh! il lui a envoyé une balle en pleine
+carène.
+
+
+ XVII
+
+»--C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement
+d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en:
+
+»Vous comprenez que je ne me fis pas prier.
+
+»Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larençon! ventre de
+baleine! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai que les écubiers
+lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides
+sur son crâne, comme des cabillots dans les râteliers, que ses dents
+craquaient comme s'il eût-broyé des galets entre leurs marteaux, et que,
+dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre!
+
+»Pour lors, je virai de bord.
+
+»Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le _Corbeau_ que dans la paume
+de ma main.
+
+»On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un
+plongeon dans la grande tasse.
+
+»Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais à quoi
+m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous
+sentez.
+
+»Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le _Corbeau_
+fit naufrage... Pauvre _Corbeau_, va! Le capitaine Larençon, trois des
+nôtres et moi échappèrent seuls.
+
+»C'est dans les parages de Cuba que nous échouâmes.
+
+»Après ça nous fîmes la traite des noirs, avec une barque affrétée par
+des armateurs.
+
+»Chien de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille
+tonnerres!
+
+Ȃa dura deux ou trois ans.
+
+»Il y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie
+dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la
+poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une
+bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-là, comme je l'appris plus
+tard, il n'était pas regardant, le capitaine!
+
+[Note 32: La poulaine, dans le langage figuré des matelots est le nez
+du navire comme les écubiers en sont les yeux.
+
+Par «larguer la poulaine», Mike veut dire couper le nez.]
+
+»Le trafic africain ne donnait pas.
+
+»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes
+aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de
+paille.
+
+»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à
+preuve, c'est que je le suivais comme un chien.
+
+»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés
+sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous
+avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit:
+
+»--Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.
+
+»--Quoi donc, commandant?
+
+»--Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable.
+
+»--Pas possible!
+
+»--Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles
+Bourgeot....
+
+»--Bourgeot!
+
+»--Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme.
+
+»--Et?
+
+»--Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste
+l'unique héritier....
+
+»--Mais comment savez-vous?
+
+»--En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot
+au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon
+frère résidait à Québec, conçois-tu?
+
+»--Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui....
+
+»--Était à bord de l'_Alcyon_?
+
+»--Je n'osais vous rappeler ce souvenir.
+
+»--S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.
+
+»--Bast! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer.
+
+»--Si c'est un imposteur, tant mieux!
+
+»--De fait, vous serez le légataire universel.
+
+»--En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du
+Canada.
+
+»--Et notre engagement?
+
+»--Imbécile!
+
+»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu
+toucheras à bon port.
+
+»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à
+Québec.
+
+»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé
+la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!
+
+»Enfin, nous amarrons.
+
+»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des
+recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné!
+
+»--Mike, qu'il me dit.
+
+»--Présent, capitaine.
+
+»--Tu m'es dévoué!
+
+»--Jusqu'à la culasse, capitaine.
+
+»--Nous allons être riches, si tu veux.
+
+»--Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire?
+
+»--Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second.
+
+»--C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer
+pour cela?
+
+»--Presque rien.
+
+»--C'est encore mieux.
+
+»--Cependant...
+
+»--Ah! j'écoute.
+
+»--Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le
+pensais, encore moins lancé à la mer.
+
+»--Hein! j'en doute.
+
+»--Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré
+inaperçu à bord de l'_Alcyon_, et après notre départ, un bateau-pilote
+l'aurait recueilli, transporté à Halifax.
+
+»--Ça sent tonnerrement le mystère.
+
+»--J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son
+identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.
+
+»--C'est toujours drôle!
+
+»--Bref, il est mort dernièrement.
+
+»--Ah! je commence à respirer, capitaine.
+
+»--Mais il a laissé un enfant.
+
+»--Et une femme?
+
+»--Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.
+
+»--Resta l'enfant.
+
+»--Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.
+
+»--Connu, commandant.
+
+»--Que veux-tu dire?
+
+»--L'enfant nous gêne.
+
+»--Troun de l'air!
+
+»--Quel âge?
+
+»--Deux ans à peine.
+
+»--Facile de s'en délivrer.
+
+»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles.
+
+»--Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça!
+
+»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une
+véritable poule mouillée.
+
+»--J'exécuterai vos ordres.
+
+»--Me jures-tu?...
+
+»--Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu!
+
+»--Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux
+pas que mal lui arrive.
+
+»--On le soignera... fiez-vous à moi.
+
+»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis
+en nourrice: puis il me dit:
+
+»--Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant
+l'incendie, et la conduiras à Montréal.
+
+»--Pourquoi mettre le feu à la maison?
+
+»--Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé.
+
+»--Magnifique, commandant, magnifique!
+
+»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,--je ne sais trop
+comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une
+ripaille, une ripaille... enfin!
+
+»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.
+
+»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici,
+on l'avait baptisée la Camarde.»
+
+
+ XVIII
+
+--La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle
+comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une
+femme hideuse, sans nez.
+
+--C'est cela même, répliqua l'Irlandais.
+
+--N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine?
+
+--Attends: tu le sauras.
+
+Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son épouvantable
+récit:
+
+
+ XIX
+
+«Donc j'avais transporté l'enfant chez la Camarde.
+
+»C'était en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup!
+
+»Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant
+le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler depuis
+que nous avions quitté la marine.
+
+»Pendant ce temps la vieille sorcière ne s'avisa-t-elle pas de vouloir
+nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien à Mike qu'on joue de ces
+tours-là.
+
+»Le commandant arriva; plus d'enfant.
+
+»Quelle rage! une tonne de salpêtre embrasée, quoi!
+
+»Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il eût
+touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et
+plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare.
+Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait!
+
+»Ce n'était que le début.
+
+»Juliette prétendait que l'enfant avait gagné le large!
+
+»Un enfant à la mamelle, il aurait fallu être bête pour avaler celle-là!
+
+»Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde.
+En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire
+autant.--Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et
+rancunier, en tonnerre, moi!
+
+--Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l'enfant pour
+s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine:
+
+»--Stop!
+
+»Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était
+réfugiée dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis:
+
+»--Où donc est la petite'
+
+»--Sais pas.
+
+»--Ah! ah! je vais te rafraîchir la mémoire.
+
+»J'avais mon _knife_[33], un beau _knife_, un souvenir d'autrefois! le
+tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille--histoire de
+la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des
+ralingues. Elle crie à son chien:
+
+[Note 33: Un couteau.]
+
+»--Ici, Hurleur!
+
+»--Peuh!
+
+»Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets.
+
+»--Oh! oh! un moment, un moment;
+
+»Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque
+jour.
+
+»Juliette essaya de tirer une bordée.
+
+»--Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous
+se sépareront sans se serrer la main?
+
+»--Au secours!
+
+»--Où est la petite? réponds-moi, et dépêchons.
+
+»--Je ne veux pas le dire.
+
+»--Alors, je la déterrerai.
+
+»Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la
+Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne m'a reproché ce péché
+véniel.
+
+»Je trouvai l'enfant caché dans un caquet de guenilles.
+
+»L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse
+qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.»
+
+--Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achève.
+
+
+ XX
+
+--Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar.
+
+--Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen atteint lui-même de l'ivresse
+qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses hôtes.
+
+--Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie.
+
+Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.
+
+
+ XXI
+
+«Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin...
+
+»Pour lors, le capitaine devait faire disparaître l'enfant et se rendre
+en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je
+devais l'attendre aux États-Unis, où il viendrait me prendre avec un
+nouveau corsaire.
+
+»Il m'oublia.
+
+»Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant
+cet intervalle, je roulai ma bosse de côté et d'autre, et par aventure
+tombai, il y a quelques semaines, à Montréal.
+
+»J'étais aussi sec qu'un rat d'église.
+
+»A mon âge on ne vit pas d'amour et d'eau claire.
+
+»J'entre chez un changeur, je lui présente un _bill_ de ma façon. On
+m'empoigne sous prétexte que le bill était faux.
+
+»Dix ans de pénitencier en perspective; quelle chance!
+
+»Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon
+compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient.
+Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,--Dieu
+la bénisse!--m'avait blessé. Presque rien, un bobo! On m'envoie à
+l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je réussis à dérober les
+habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous
+tire loyalement ma révérence à la prison, par la grand'porte, s'il vous
+plaît. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis.
+
+»Une fois dehors du pétrin, que faire? je commençais à tirer la langue,
+quand, dans une _bar_, on prononça le nom de Bourgeot.
+
+»Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larençon?
+Veillons au bossoir, tonnerre! Ça mérite considération.
+
+»Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il était logé
+comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que ça de
+genre! l'eau me montait à la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup
+aimé la bagatelle, le capitaine Larençon!
+
+»Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'était mon homme, mon ancien
+commandant, le capitaine Larençon! mais changé! il avait fait cargaison
+de graisse. Tout autre que moi ne l'eût pas reconnu.
+
+»Dans ma joie, je courais pour l'embrasser.
+
+»--Que voulez-vous?
+
+»--Capitaine!
+
+»Il pâlit.
+
+»--Je suis Mike, votre...
+
+»--Ce nom m'est étranger.
+
+»Là-dessus, il me tourne le dos et on me campe à la porte.
+
+»En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot était Français, natif
+de Marseille, débarqué ici, il y a plusieurs années, qu'il avait épousé
+une veuve et adopté le fils de cette femme.
+
+»Il se donnait pour commerçant retiré des affaires, voyez-vous ça,
+ventre de baleine!
+
+»Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie,
+minute! minute!
+
+»J'aurais pu l'expédier à la potence par l'entremise du bourreau, mais
+ce moyen était compromettant, et le résultat peu fructueux.
+
+»Je patientai.
+
+»L'occasion de me venger s'offrit bientôt: hier, je sus d'un domestique,
+que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne.
+
+»J'embauche deux Irlandais, et nous établissons une croisière, au pied
+de la montagne. Bateau, comme j'étais content! mon coeur battait.
+
+Oh! les ingrats, je les déteste! Brigand de capitaine, m'avoir reçu
+comme ça, moi qui avais fait sa fortune!...»
+
+
+ XXII
+
+Mike ne put compléter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient
+d'envahir soudainement le cabaret et de se précipiter sur les trois
+buveurs.
+
+En vain, ces derniers opposèrent une vive résistance, ils furent
+garrottés et conduits à la prison de Montréal, où l'Irlandais entra en
+répétant:
+
+--Ventre de baleine! je pensais bien que ça finirait mal.
+
+
+
+
+ SEPTIÈME PARTIE
+
+
+ DEUX AMANTS
+
+
+ I
+
+ALPHONSE A ANGÈLE
+
+ «New-York...,
+
+»Mademoiselle,
+
+»N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon départ, je n'ai
+pu vous demander la permission de vous écrire quelquefois. Telle était
+cependant mon intention; j'en ai fait part à notre excellent ami, M.
+Jobinet. Pour toute réponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre
+de moi ne vous déplairait pas. Si je me suis trompé, excusez mon erreur,
+mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la réparer, car rien ne me
+serait plus pénible à supporter que votre courroux.
+
+»Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois
+vous m'avez arraché à une mort certaine et je n'ai pu encore vous
+exprimer les sentiments de reconnaissance qui débordent mon coeur.
+N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant
+j'oubliais votre sublime dévouement et les périls que vous avez courus
+pour me mettre en sûreté! Peut-être aurait-il été plus convenable
+que j'adressasse ma missive à votre bon père Morlaix; peut-être
+l'eussiez-vous préféré; mais j'éprouve, en songeant à vous, une émotion
+inexprimable, des palpitations étranges que je n'oserais confier à un
+homme. Vous êtes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne
+rirez pas de moi, naïf jeune homme, à peine entré dans la vie, qui n'ai
+vu le monde que dans un chantier ou à travers les livres. Ces livres
+m'ont dit que votre sexe était meilleur et plus délicat que le nôtre.
+Je le crois, car ma mère est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la
+douleur se glisse maintenant dans mon âme, c'est quand je pense à cette
+pauvre vieille mère que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu!
+pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes
+auprès d'eux que lorsque nous en sommes séparés? Cela ne viendrait-il
+pas de ce que près d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection?
+Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous
+entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutumé. Nous n'y
+attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais
+que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies
+nous entendions autour de nous des voix étrangères, qu'au lieu de la
+prévoyance maternelle, nous soyons obligés de demander aide à des soins
+mercenaires, et nous commençons à apprécier la valeur des liens du sang.
+L'affection qu'alors on porte à sa famille trouve sans doute son mobile
+dans l'égoïsme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet égoïsme
+est si naturel de part et d'autre! c'est une chaîne si douce à porter
+que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donnés
+la Providence. Oh! oui, car aimer les nôtres pour nous-mêmes c'est les
+inviter à nous aimer et entretenir ainsi dans la société de saintes
+relations dont la Bienveillance et la Charité tiennent les fils
+imperceptibles.
+
+»Mais je m'oublie à vous parler un langage auquel une jeune fille n'est
+pas habituée. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne à qui je puisse
+communiquer toutes les pensées qui flottent devant mon imagination,
+depuis mon arrivée ici. Ma mère est bonne, mais elle n'a jamais su lire
+dans mon coeur et j'ai un caractère si expansif!
+
+Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assurée,
+mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidèle jusqu'à la
+mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force
+dans votre caractère, d'héroïsme dans votre noblesse pour m'avoir
+secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait évanouie,
+ou aurait crié au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas
+frémi, vous n'avez pas tremblé! vous m'avez soigné, moi inconnu, moi
+couvert de sang et de vêtements misérables, vous m'avez soigné, comme
+une soeur soigne un frère! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens
+je crus un instant que mon âme ravie à son enveloppe terrestre avait été
+transportée dans une autre sphère où une sylphide, un ange l'avait prise
+sous sa protection.
+
+»Le rêve dura longtemps, jusqu'au jour où je m'éveillai dans cette
+blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse été heureux
+d'expirer durant ces heures de fièvre ardente! Je nageais dans un tel
+océan de bonheur!
+
+»Néanmoins, chose singulière, que je ne m'explique pas! après être sorti
+du délire, en vous apercevant, à quelques pas de moi, en me convainquant
+que je n'étais pas le jouet d'un rêve, que la réalité m'environnait, je
+pris goût à l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma
+position, je priai, dans mon coeur, l'Éternel de m'arracher du trépas.
+
+»Quelle est donc la signification de ces incohérences? Aujourd'hui
+encore, tantôt je me cramponne à la vie de toute la puissance de mon
+être, tantôt je suis prêt à m'abandonner au désespoir.
+
+»Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir
+à vous dire combien,--malgré notre courte connaissance,--je me suis
+pénétré de la sublime harmonie de vos qualités; il me serait agréable
+de retracer les poétiques images que votre présence fait concevoir, mais
+les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misères vraies ou supposées.
+C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous
+cuirassons de personnalité. Qu'il faut de courage pour supporter la
+douleur au sein de la gaîté! J'avais cru que je possédais ce courage;
+la prison, la triste perspective d'une condamnation à mort me trouvaient
+insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-être la pensée
+d'une évasion ne me fût venue. Il me semble que j'aurais marché d'un
+pas ferme au supplice. D'où vient que, maintenant, je suis plein
+d'hésitations et d'incertitudes? Les États-Unis ne sont-ils pas la plus
+magnifique contrée possible? N'ai-je pas la gloire de prospérer en paix,
+à l'ombre de la bannière étoilée! Oh! quel mystère que nos passions!
+
+»Dès ma plus tendre enfance j'ai chéri la République. En sortant du
+collège, je soupirais pour le jour où je pourrais aller m'établir
+dans les États. A présent, j'y suis: matériellement j'ai autant
+de jouissances que j'ai prétendu en avoir, et, je le confesse, la
+mélancolie règne constamment sur mon front. En quittant les rives
+de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est soulevée et des larmes
+abondantes ont coulé de mes yeux. N'eussent été les exhortations de M.
+Jobinet, qui m'accompagna jusqu'à Saint-Jean, je me serais livré à mes
+ennemis, plutôt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui,
+j'ai laissé là-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-même.
+Québec, Montréal, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme
+dans mes insomnies. En vain, j'ai cherché ici quelques distractions. Le
+bruit, le mouvement m'irritent; les théâtres me sont insupportables. Ni
+la méchanceté, ni l'envie ne forment l'essence de mon tempérament; et je
+me surprends à envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent
+à côté de moi emportés dans leurs brillants équipages; et je déteste
+parfois ces femmes étincelantes de parure que je vois au spectacle!
+N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous
+lequel on déguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices
+secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison,
+sans cesse aux prises avec la bestialité? Où est la lumière sacrée? où
+est le vrai?
+
+»Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'être sage ici-bas! Nous
+contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous
+jalousons, nous haïssons!
+
+»Affreux dilemme!
+
+»Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie à la définition!
+
+»Est-il né pour la souffrance ou la félicité?--Le savoir l'écrase,
+l'ignorance l'abrutit.
+
+»Nous devons accepter la science de la vie formulée ou la rejeter. Mais
+si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrès, à la perfectibilité?
+Rien. Marche! nous crie une voix intérieure, et nous marchons d'ombre en
+obscurité, d'obscurité en ténèbres, de ténèbres en opacité?
+
+»L'antiquité éclairée trébuche dans son acheminement.
+
+»Les âges contemporains ferment les yeux pour franchir le précipice:
+Entendez-vous ce cri de Shakspeare:
+
+»_To be or not to be!_»
+
+»Ne tremblez-vous pas à l'expression de Montaigne?
+
+»Que sais-je?»
+
+»Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les
+tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des
+Encyclopédistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes?
+
+»De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle?
+
+»Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutôt
+que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonché
+de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal à moi de vous montrer les épines
+qui hérissent le mien?
+
+»Mais j'ai toute confiance, en votre bonté. Elle excusera mes écarts,
+n'est-ce pas? Il doit être si doux de pardonner au malheur!
+
+»A New-York, ma situation financière est tolérable. J'ai trouvé de
+l'ouvrage comme employé chef chez un armateur. Mes compagnons de travail
+compatissent à mes maux et vraiment je serais content de ma destinée, si
+le souvenir de la patrie.... enfin!
+
+»Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas être repoussée en
+parvenant à sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir
+et l'expression de la reconnaissance inaltérable, d'un homme qui
+sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vôtre.
+
+»ALPHONSE MAIGRET.
+
+»P. S. Après ma mère et vous, mon coeur appartient tout entier à nos
+amis Pierre Morlaix et Jobinet.»
+
+
+ II
+
+Qu'on juge de l'étonnement d'Angèle en lisant cette singulière lettre!
+
+Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y
+épanchaient leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble
+inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui
+frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de
+tristesse s'égarait dans des régions trop aériennes pour empoisonner
+le coeur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations
+qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à
+l'extrémité d'une branche d'aubépine, les demi-aveux qu'on y dévoilait,
+devaient toucher et séduire une femme.
+
+Peut-être, en écrivant, l'exilé s'ignorait-il lui-même: mais Angèle,
+avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse.
+
+Sûre d'être sérieusement aimée, elle se demanda si elle aimait.
+
+Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violemment.
+
+Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu'elle tenait
+dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vaguer à travers
+les bocages odorants de la rêverie.
+
+D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et
+d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi clos.
+
+Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombragé par les rameaux des
+arbres touffus, mollement appuyée au bras d'un ange: l'onde murmurait à
+leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nénuphar;
+l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu
+dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux délices de ses
+harmonieux concerts!
+
+Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux
+charmes de cette amoureuse journée.
+
+Ils avançaient lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles;
+mais ces paroles étaient autant de perles précieuses, de mélodies
+ineffables: et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences,
+qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes.
+
+Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre!
+
+Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se déroulait toujours
+charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient
+ainsi dans l'extase d'une mutuelle félicité....
+
+
+ III
+
+Tout à coup, Angèle tressaillit: ses traits se décomposèrent, une sueur
+froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de
+sa bouche tomba une exclamation déchirante:
+
+--Mon Dieu!
+
+L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons folâtres!
+adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante,
+rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur!
+
+Pauvre Angèle, quelle tempête soudaine vous a donc jetée sur le roc de
+la réalité!
+
+Douteriez-vous aussi, vous!
+
+Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, pétrie par les
+grâces; élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi;
+riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme!
+
+Et cependant, cependant, votre pied s'est posé sur un serpant caché sous
+l'herbe embaumée; cependant, voilà que l'odieux reptile a roulé autour
+de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il
+dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre
+coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.
+
+Pauvre, pauvre Angèle!
+
+
+ IV
+
+Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître
+plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur
+des hautes oeuvres.
+
+Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la
+pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à
+terre de la civilisation.
+
+On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en
+une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes,
+comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des
+siècles est à peine suffisante.
+
+ ...Certains préjugés sucés avec le lait
+ Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse.
+
+a dit Chénier. Remplacez le mot «vieillesse» par le mot _mort_, et vous
+aurez une idée complète, malheureusement vraie.--Le préjugé est une sève
+féconde, dont toute l'influence ne saurait être détruite que par une
+autre sève, celle de l'éducation... et encore!
+
+Nul de nous, hélas! n'est exempt de préjugés! Fils de l'entêtement et de
+la tradition, les préjugés sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite
+formés à l'école de l'habitude et définitivement portés à l'empire du
+monde par l'amour-propre individuel.
+
+Le préjugé ne compte guère qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis
+un siècle une lutte acharnée.
+
+Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcèle, le pousse dans ses
+derniers retranchements, l'assiège, l'affame, et ne lui laisse ni trêve,
+ni merci!
+
+Étonnez-vous donc que tant de gens momifiés attaquent, comme pernicieux,
+le développement de la presse!
+
+Le préjugé vous dit:
+
+Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents
+solidaires des fautes de leurs enfants.
+
+En d'autres termes:
+
+Un fils vole, assassine; une fille pèche contre l'honneur; le père et la
+mère doivent être méprisés!
+
+Et réciproquement,
+
+Le préjugé nous dit encore:
+
+Si tu tues tu seras tué: le juge qui te condamnera à mort sera
+respecté, considéré; le bourreau qui exécutera la sentence sera méprisé,
+vilipendé!
+
+Le préjugé nous dit--oh! c'est horrible:--tu n'as pas demandé à vivre,
+pourtant tu as été lancé sur cette terre, que tu te hâterais de quitter
+sans la crainte de commettre une lâcheté, et on te montre au doigt, on
+te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestiféré, quoique
+tu sois honnête, instruit, doué de nobles et brillantes qualités, parce
+que... le nom de ton père est resté en blanc sur les registres de l'état
+civil!
+
+Tu ne connais pas ton père, tu ne peux présenter au monde le sarcophage
+d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lépreux!
+
+--Mais je ne suis pas l'auteur de mon être.
+
+--N'importe!
+
+--Je travaille à me rendre utile.
+
+--N'importe, nous ne voulons pas de toi.
+
+--Je me sacrifierai pour mes semblables.
+
+--Tes sacrifices!... fi donc!
+
+--Je serai votre valet.
+
+--Mon valet, toi! quelle audace!
+
+--Votre esclave.
+
+--Rien...
+
+Bâtard, à moins que tu ne puisses opposer un préjugé à un autre préjugé,
+à moins que tu ne puisses doubler d'or le mystère de ta naissance, il te
+faut boire les dédains des descendances putatives.
+
+Le livre, par contre, vous dit:
+
+L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions.
+Lui, qu'assiègent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre
+passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aïeux illustres,
+si des enfants célèbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le péché
+d'un père le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre.
+
+Le livre vous dit encore:
+
+Sois honnête, fais le bien pour le bien, cherche à être heureux autant
+que possible en ce bas monde, sans nuire à ton prochain, et tu rempliras
+ainsi la mission que chacun de nous a reçue avec la naissance.
+
+Il vous dira:
+
+Le privilège de la noblesse héréditaire est une absurdité.
+
+Les honneurs que donnent la fortune sont inférieurs à ceux que donnent
+les talents personnels.
+
+Les mariages d'argent--ces ventes qui font de deux êtres libres, jeunes,
+des esclaves pour l'avenir--sont des monstruosités: c'est dans le
+travail et l'amour que repose le bonheur réel.
+
+Il osera même ajouter que eux qui prétendent
+
+étouffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les
+passions sont aussi nécessaires à l'existence d'un état social que les
+aliments nutritifs à l'existence de l'homme.
+
+Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M.
+A. Karr écrivait, dernièrement, de si jolies choses dans ses
+_Bourdonnements_.
+
+
+ V
+
+Comme des éclairs dans une nuit obscure, les réminiscences du préjugé
+luirent tout à coup à l'esprit; d'Angèle.
+
+Pauvre chère enfant, un mystère enveloppait sa naissance dans des plis
+ténébreux: elle ne connaissait ni père ni mère légitimés par la loi. Et
+cette même loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le
+stigmate:
+
+BÂTARDE!
+
+Qu'importaient alors sa beauté, ses agréments physiques! que faisaient
+alors ses vertus, son éducation, ses rares qualités intellectuelles!
+
+C'est-à-dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant, à cet
+aveu, allait fuir épouvanté, et qu'il lui faudrait à elle inhumer la
+honte de ses parents dans un couvent, où même elle ne serait peut-être
+pas entièrement à l'abri des préventions du vulgaire!
+
+Mon Dieu! pourquoi donc nous avez-vous inoculé le virus de l'affliction
+dès notre origine? Serait-ce parce que, de même que toute douleur
+physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers
+la vertu? ou serait-ce parce que l'humanité est éternellement destinée
+à souffrir dans sa lutte entre le cylindre du passé et le cylindre de
+l'avenir?
+
+Effroyable problème!
+
+
+ VI
+
+Angèle, tombée à genoux devant une image de la Vierge, priait.
+
+Rien n'est plus propre à raffermir la foi religieuse que l'amour qui
+en est la base. L'amour répugne autant à l'athéisme que la sensitive au
+souffle glacial de l'hiver.
+
+La prière de la jolie fille du faubourg Québec dura longtemps; et,
+lorsqu'elle se releva, la sérénité brillait sur son visage. Telle, après
+une tempête, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le
+retour d'un soleil vivifiant. Encore perlée par les gouttes de pluie, la
+reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus
+doux arômes.
+
+Ayant jeté sur ses épaules une mantille et posé sur sa tête un petit
+chapeau de paille, Angèle se rend chez Pierre Morlaix.
+
+Ce fut d'un pas léger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup à la rue
+des Voltigeurs.
+
+Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa démarche se
+ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva à la maison de briques,
+aux contrevents verts, où s'était écoulée la plus grande partie de son
+enfance, elle tremblait comme la feuille d'érable agitée par les vents
+d'automne.
+
+Les palpitations augmentèrent encore quand elle mit le pied sur le seuil
+de la porte, et s'accrurent bientôt à ce point qu'elle fut obligée de
+s'appuyer au mur pour ne pas tomber.
+
+Pauvre, pauvre Angèle, que méchant est ce monde qui vous cause tant de
+douleurs!
+
+
+ VII
+
+Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et
+mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra.
+
+La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie
+de cuisine.
+
+--Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail
+pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous [34] comme ça? y a
+au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais
+malade.
+
+[Note 34: sors.]
+
+--Malade! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un
+sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et...
+
+--Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si
+c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux
+nous, ousqu'on ne te refuse rien.
+
+--C'est vrai...
+
+--Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici,
+plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée.
+
+Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes
+les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses
+paupières.
+
+--Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la
+vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si
+gaie, si riante; maintenant...
+
+--Pierre est-il ici? interrompit Angèle, pour couper court à cette
+intempérance de langue qui la gênait.
+
+--Pierre y va-t-arriver prendre son dîner.
+
+T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire?
+
+Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors.
+
+C'était le charretier.
+
+La jolie fille courut à sa rencontre.
+
+
+ VIII
+
+--Mon ami, lui dit Angèle, je désirerais vous parler.
+
+--Aussitôt que j'aurai remisé ma calèche.
+
+--Non, tout de suite, c'est très-important.
+
+--Allons, allons, je t'écoute, dit Pierre, surpris au plus haut point.
+
+--Pas ici: montons à votre chambre.
+
+--La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec
+Angèle, ayez donc l'oeil à mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque
+chose à me communiquer.
+
+--Que mystère encore! murmura madame Morlaix.
+
+
+ IX
+
+Parvenus dans la chambre du charretier, Angèle lui dit
+résolument:--Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mère et
+vous m'avez généreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne
+connaissez-vous rien de ma famille véritable?
+
+--De ta famille? fit le cocher reculant d'un pas.
+
+--Oh! je vous en supplie?
+
+--Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine?
+
+--Oh! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez témoigné que trop de
+bontés. Ma vie tout entière ne suffira point pour acquitter ma dette de
+reconnaissance que j'ai contractée envers vous; mais...
+
+--Hélas! je te comprends, dit Pierre ému. On t'aura reproché de n'avoir
+ni père ni mère, et...
+
+--Vous vous trompez, personne ne m'a...
+
+Les sanglots lui coupèrent la voix.
+
+--Chère fille bien-aimée, notre tendresse ne te suffit donc plus?
+s'écria le charretier en la baisant passionnément au front.
+
+--Que dites-vous là, mon ami?
+
+--C'est que, vois-tu, Angèle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai
+déjà raconté. J'ai cherché dès lors; aujourd'hui même je cherche, et...
+
+--Et? répéta la jeune fille palpitante d'anxiété.
+
+--Et, reprit Pierre en secouant tristement la tête, je ne sais rien de
+plus.
+
+Une nuit de janvier 18... en revenant du Griffinton, je rencontrai un
+individu qui embarqua près de moi et se fit conduire à la rue de la
+Visitation. Là, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne
+reparut plus. Dans mon traîneau, il avait oublié un portefeuille en
+maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un
+chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et
+revins à la maison que nous habitions ma mère et moi, dans le faubourg
+Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperçus un paquet blanc déposé
+contre une porte; je m'en emparai: c'était toi, mon enfant, endormie
+dans une couverture.
+
+--Et, dit Angèle, avec une agitation indicible, cette couverture, les
+langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque?
+
+--Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme
+l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang.
+
+--Quelle énigme! ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria la jeune fille, en
+pressant convulsivement ses mains contre ses yeux.
+
+
+ X
+
+--Oui, reprit le charretier comme s'il répondait à une question mentale,
+oui, c'est bien mystérieux, pour le certain. J'ai souvent rêvé à cette
+nuit-là. C'était le bon temps où je possédais Carillon et la Brune, deux
+bêtes... ah! enfin... Et il faisait un frète que la barbe en fumait...
+Oh! je ne l'oublierai jamais... puis ces pressentiments... Bast! il ne
+faut pas y croire... les pressentiments, c'est de la bêtise.
+
+--Des pressentiments! s'écria Angèle qui ne perdait pas un mot de ce
+monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils?
+
+--Rien, rien du tout, s'écria brusquement Morlaix. D'abord, les
+pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le curé dit qu'il ne
+faut pas y ajouter foi, sous peine de péché.
+
+--Pierre, oh! pitié, fit la jeune fille affolée, pitié pour une pauvre
+orpheline; dévoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous
+présumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connaître ni
+son père, ni sa mère! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas...
+
+--Allons, allons, ne te désole pas comme ça, mon enfant, dit Pierre
+ému jusqu'aux larmes. Ça me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui
+donnerais tout au monde, jusqu'à mon dernier attelage--un attelage ben
+superbe cependant--pour te sentir heureuse. Quelle idée subite aussi...
+
+--Pierre, vous ne répondez pas à ma question, interrompit Angèle d'un
+ton suppliant.
+
+--C'est vrai; mais...
+
+--Vous voulez donc me faire mourir! s'écria-t-elle avec cet accent
+désespéré dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel
+manque rarement de vaincre l'opiniâtreté de ceux qui les aiment.
+
+--Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angèle! Je passerais au
+feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te
+dire ce que j'ai supposé quelquefois, en songeant à cette nuit-là. Mais
+au moins ne dis plus que je veux te faire mourir.
+
+--Parlez, Pierre, mon ami, mon père, oh! parlez vite, dit Angèle, en
+pressant les grosses mains basanées et calleuses du charretier dans ses
+petites mains blanches et satinées.
+
+--Eh ben! il m'est venu à l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqué
+en sortant du Griffinton et débarqué au coin de la rue Visitation,
+n'était pas étranger à....
+
+Le charretier hésita.
+
+--A? répéta anxieusement la jolie fille.
+
+--A... ma foi, je cherche le mot.
+
+--A moi?
+
+--Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête.
+
+Angèle poussa un soupir de désappointement
+
+--Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous
+suggérer une semblable conjecture?
+
+--Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la
+cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré
+tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est
+toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le
+front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il
+y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant
+qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me
+taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.
+
+--Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne
+déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies
+de ce monde.
+
+--Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre
+stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie
+fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une
+des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui
+pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui
+hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons
+amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce
+que....
+
+--Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle
+en sanglotant,--le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour
+payer la dette de reconnaissance...
+
+--Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche
+sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la
+méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai
+faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche
+que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille.
+
+--Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants...
+
+--Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un
+peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera
+comme il voudra.
+
+--Pardon, mon ami; c'est impossible.
+
+--Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire
+comme ça.
+
+Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la
+salle.
+
+--Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va
+manger la soupe avec nous.
+
+--Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je
+n'ai pas faim.
+
+--Bast! l'appétit vient en mangeant.
+
+--En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.
+
+--Es-tu malade?
+
+--Non, répartit-elle avec un sourire forcé.
+
+Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient
+recueillie, Angèle put regagner son domicile.
+
+Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du
+regard en marmottant:
+
+--Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette
+ordinaire. Faudra que je la surveille.
+
+
+ XI
+
+Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et,
+s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet,
+commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles
+écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira
+le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le
+même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de
+travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut
+des yeux sa missive.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+ «Montréal...
+
+»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que
+votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant
+d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues
+d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il
+n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé
+de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa
+protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine!
+Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et
+je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos
+subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le
+jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je
+me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les
+livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une
+direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez
+à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement.
+
+»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?
+
+»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son
+appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable
+que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant
+d'ennemis conjurés pour votre perte? Non, cela ne peut être. Un aveugle
+ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui
+avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos
+appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du
+moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous
+croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous
+n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la
+foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur,
+oui, bien heureux!
+
+»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous? Pourtant,
+de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point
+provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à
+condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes
+incertitudes?
+
+»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne
+à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur
+moi.
+
+»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques
+nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas,
+sans doute, de vous intéresser.
+
+»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre
+bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis
+à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir
+et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre.
+Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif... Si vous
+saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous
+concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça
+doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour,
+qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle
+nourrissait nos jeunes ans!
+
+»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est
+tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais
+pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette
+originelle que j'ai contractée en venant au monde!
+
+»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce
+qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère!
+
+»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre
+mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré
+des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des
+amours.
+
+»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que
+j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère!
+
+»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus
+charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on
+n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes,
+qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés
+de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit
+dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des
+bonnes! une mère!
+
+»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont
+une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce
+que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur
+cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous
+espérons retrouver un jour!
+
+»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par
+la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au
+calvaire de ses tortures?
+
+»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un
+père!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de
+ces êtres sacrés!
+
+»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les
+insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager
+la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes
+secrètes, les désespoirs étouffés!
+
+»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les
+orphelins!...
+
+»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie
+dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous
+intéresser.
+
+»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du
+bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet?
+eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen
+très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé
+d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit
+qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un
+nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison
+avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien
+qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation.
+
+ȃgorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se
+vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout
+cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire.
+
+»M. Bourgeot,--l'homme assassiné,--a un beau-fils. Penseriez-vous que
+Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son père était
+méritée? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru à cela
+si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant
+moi, le fils a dit en pariant de son beau-père:
+
+»--Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort!
+
+»Oh! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais
+déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai
+pris en amitié!
+
+»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon
+courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera
+pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu
+à vos parents et à ceux qui vous aiment.
+
+»En attendant, croyez-moi,
+
+»Monsieur,
+
+»Votre servante,
+
+»ANGÈLE.»
+
+
+ XII
+
+Deux mois s'écoulèrent sans qu'Angèle reçut une réponse à sa lettre.
+
+La jeune fille était fort inquiète; ses parents adoptifs la voyaient
+dépérir chaque jour, et déjà ils regrettaient les soins dont ils avaient
+entouré le fugitif, quand, un matin, Angèle arriva chez eux toute
+joyeuse.
+
+--Il m'a écrit! il m'a écrit! cria-t-elle en entrant.
+
+--Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il
+était soulagé d'un grand poids.
+
+--J'savais qu'i n'était pas malhonnête en toute, c'te jeunesse, dit la
+mère Morlaix.
+
+--Voici sa lettre, reprit Angèle; elle est longue; voulez-vous que je
+vous la lise?
+
+--Comme de raison, répliqua la bonne femme.
+
+--Il est à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angèle.
+
+--A Saint-Jean-de-Terre-Neuve!
+
+--Oui, il est allé surveiller une pêche pour le compte de l'armateur qui
+l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre.
+
+La mère Morlaix et son fils se rapprochèrent de leur protégée, laquelle,
+tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commença
+d'une voix claire et musicale.
+
+
+ XIII
+
+ «Saint-Jean de Terre-Neuve...
+
+»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre
+si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron
+m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici.
+Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout
+d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai
+point quitté la mer.
+
+»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume
+pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que
+vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle
+m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les
+beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon
+coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une
+personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi
+indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je
+vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle,
+mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la
+reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point,
+car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre
+félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui
+commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait
+l'engager au mal.
+
+»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre
+de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez
+piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils
+vous intéresseront:
+
+»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres
+de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché
+le maquereau.
+
+»--Jamais, lui répondis-je.
+
+»--Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord.
+
+»--Mais l'armateur....
+
+»--L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés
+ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots,
+tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas.
+
+»--Quoi, vous me refusez!
+
+»--Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant
+exercé, s'il le veut. Pour un _greenhorn_[35], ça ne me va pas plus qu'un
+verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion.
+
+[Note 35: Novice, naïf, niais.]
+
+»--Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le
+métier de charpentier à bord.
+
+»--Vraiment!
+
+»--Sur ma parole.
+
+»--Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.
+
+»--Ainsi, c'est convenu?
+
+»--Oui, mais à une condition.
+
+»--Dites.
+
+»--Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin.
+
+»--Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.
+
+»--Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses
+collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.
+
+»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez
+grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le
+pilote, le premier maître, un mousse et moi.
+
+»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné
+sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux
+points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de
+l'Amérique septentrionale.
+
+»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux
+sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de
+la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces
+bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en
+vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils
+capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux
+occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux.
+
+»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt
+tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre
+section, organisation totalement distincte de la première.
+
+»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les
+plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux.
+Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive
+émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en
+des rixes sanglantes.
+
+»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la
+moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est
+dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par
+baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison.
+
+»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme,
+on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui
+reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires
+fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes,
+le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit
+de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le
+vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage.
+
+»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais
+rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux
+propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes.
+
+»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les
+maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix
+varient naturellement suivant la qualité.
+
+»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce.
+Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à
+leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que
+l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé,
+café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc.,
+car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus
+haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain
+frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries
+toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment.
+
+»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée,
+un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première
+question d'un matelot à l'autre est celle-ci:
+
+»--Quel est votre patron?
+
+»Puis:
+
+»--Quel est votre cuisinier?
+
+»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un
+engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car
+un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là
+indépendant, il se montre difficile dans son choix.
+
+»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des
+Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens,
+Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens.
+
+»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent
+presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à
+la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est
+peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable.
+
+»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le
+banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en
+plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur
+leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont
+continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles
+intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds.
+
+»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient
+toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle
+merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs
+avant qu'ils ait atteint la vieillesse.
+
+»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le
+voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la
+certitude de plus gros profits.
+
+»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les
+nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le
+monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la
+Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une
+salle d'école.
+
+»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en
+noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de
+jaune.
+
+»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,--mais
+pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile
+de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les
+construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité;
+et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est
+généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de
+terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à
+une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris
+aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de
+différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.
+
+»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon
+la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que
+tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire,
+quelle était sa forme et même son nom.
+
+»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le
+patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes,
+avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise
+appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion
+et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des
+pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique
+de tels exemples soient rares.
+
+»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de
+l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des
+indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit
+jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail
+tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en
+entrant au port comme en en sortant.
+
+»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se
+détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie
+est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense
+minime pour tant de peines.
+
+»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et
+fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a
+qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut
+l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants
+pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à
+bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer
+toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de
+guerre.
+
+»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette
+qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus
+encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de
+paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une
+inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans
+heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation.
+
+»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit
+assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:
+
+»--Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice.
+
+J'espère bien que vous serez malade avant demain matin.
+
+»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune
+bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des
+vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme
+une chose due.
+
+»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je
+n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes,
+plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les
+entendre.
+
+»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain
+commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite
+par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de
+Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits
+d'union de nos bonnes relations.
+
+»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du
+patron retentit:
+
+»--Parez la grand'voile! larguez la misaine! déployez les focs.
+
+»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres.
+
+»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester
+inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de
+voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru
+d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.
+
+»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix
+minutes le pont se trouva libre.
+
+»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans
+l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut
+établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table
+m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies).
+Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une
+place, et plus difficilement quelques vivres.
+
+»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses
+maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je
+n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est
+vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit.
+
+»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à
+m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain
+matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin.
+
+»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque
+instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal
+fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière.
+
+»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant
+trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger.
+
+»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au
+détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de
+l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à
+cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de
+la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute
+particulière.
+
+»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son
+port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette
+goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était
+petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau
+et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient
+dans la Baie.
+
+»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous
+appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain.
+
+»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues
+à truites.
+
+»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et
+tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là
+mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que
+le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron
+celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes
+les autres.
+
+»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires.
+
+»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode
+et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais
+continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de
+l'équipage.
+
+»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de
+l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un
+profond intérêt les procédés de l'équipage.
+
+»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres
+respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se
+mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer,
+auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe
+demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où
+verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont
+il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son
+tour.
+
+»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes,
+accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes,
+du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et
+façonner les plombs suivant leurs fantaisies.
+
+»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais
+réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie
+sur le plancher et une particule dans le moule.
+
+»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux,
+je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr.
+
+»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes,
+plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une
+pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des
+instruments.
+
+»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves
+matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste
+Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il
+en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage.
+Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule
+de compliments...»
+
+
+ XV
+
+--Tout de même que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et
+Joseph Lafleur, interrompit le charretier.
+
+--Pardi, ajouta sa mère, y v'naient s'régaler tous les dimanches cheux
+nous. C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur
+Alphonse.
+
+--Continue, fillette; ça m'intéresse, dit Pierre.
+
+Et Angèle poursuivit:
+
+
+ XVI
+
+«... Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous
+approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les
+heures des repas dans l'ordre suivant:
+
+»Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde;
+dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu).
+
+»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception).
+
+»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception).
+
+»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain
+matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le
+soleil couché).
+
+»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée.
+
+»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois
+de la vie, je fus réveillé par ce cri:
+
+»--Tout le monde sur le pont! voici le maquereau!
+
+»Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher
+supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.
+
+»Les matelots étaient déjà en haut.
+
+»Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait
+une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà
+dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur.
+
+»Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que
+ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je
+relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter
+d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le
+sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon
+hors de la gueule du poisson.
+
+»De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je
+sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment
+après il était parti.
+
+»Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux
+ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de
+ma maladresse.
+
+»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était
+presque pleine.
+
+»Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le
+poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner
+ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils
+m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la
+prochaine occasion.
+
+»Vers dix heures, l'un d'eux cria:
+
+»--Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de
+distance.
+
+»Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une
+grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par
+le vent.
+
+»Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à
+califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un
+autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième
+se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux
+écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et
+aux drisses.
+
+»--Vire vent devant derrière, commanda le patron.
+
+»Puis ensuite:
+
+»--Mettez en panne.
+
+»Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au
+milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût
+retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles
+dehors.
+
+»La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée
+d'argent.
+
+»Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:
+
+»Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça!
+
+»Et il amena un maquereau sur le bord.
+
+»--Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du
+premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais
+quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de
+la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et
+envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte,
+l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau.
+Faites de même à l'égard de l'autre ligne.
+
+»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des
+explications; et il me livra à mon habileté.
+
+»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je
+me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis
+à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon.
+Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode
+primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce.
+
+»Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre
+bandes, pour le préparer et le saler.
+
+»On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des
+vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au
+gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus
+proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main
+gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et
+mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la
+queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il
+lance la victime dans la _cuve aux tranchés_, sorte de boîte en bois,
+ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque
+côté de laquelle se tiennent les videurs.
+
+»Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson
+de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes
+de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le
+poisson est précipité dans un baril de sel.
+
+»Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un
+autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque
+au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on
+les arrime dans la cale.
+
+»La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est
+apprêtée, sont vraiment surprenantes.
+
+»J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur,
+et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins
+pas à les tenir tout le temps en haleine.
+
+»Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les
+troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur
+ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le
+souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans
+l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes,
+on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les
+mieux) servis.»
+
+»Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont
+pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de
+manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche.
+
+»Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande
+quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez
+dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre
+d'occupations plus propres.
+
+»Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand
+il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces
+frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces
+cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et
+vous amuse beaucoup.
+
+»--Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot.
+
+»--A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre.
+
+»--Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième.
+
+»--Des amorces ici, patron, demande un quatrième.
+
+»Et son voisin qui se lève triomphalement:
+
+»--J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_
+
+»On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce.
+
+»Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a
+cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui
+a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une
+joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.
+
+»Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de
+s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de
+longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu
+et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_
+leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.
+
+»Peu à peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pêche se ralentit.
+A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se
+hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils
+passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser.
+
+»Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des
+contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu
+du long silence, de la pénible position observés précédemment.
+
+On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait
+entendre:
+
+»--Mes enfants, voici le maquereau qui revient!
+
+»En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages
+reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les
+lèvres, on se remet à la besogne.
+
+»Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures
+nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise:
+
+»--Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous,
+mais la prise).
+
+»C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur,
+le patron!
+
+»Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession
+de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant
+trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la
+Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous
+remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant
+où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec.
+
+»Mais, hélas! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il
+me fut refusé.
+
+»Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de
+poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient
+pas mordre.
+
+»Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et
+échangeâmes invariablement ces paroles:
+
+»--Avez-vous pris du poisson depuis peu?
+
+»--Non.
+
+»--En avez-vous vu?
+
+»--Oui.
+
+»--Où?
+
+»--Il y en a considérablement dans la Baie.
+
+»--Je sais.
+
+»--Vous y êtes allé?
+
+»--Oui, j'en ai pris.
+
+»--Et maintenant?
+
+»--Maintenant, il ne veut pas mordre.
+
+»D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant
+dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une
+joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec
+enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous
+dévorait.
+
+»Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au
+soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et,
+pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer
+six mois sur un bâtiment pris par un calme plat.
+
+»Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc
+de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie
+avec des transports d'allégresse.
+
+»Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les
+amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et,
+en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils.
+
+»Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après
+la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une
+distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie
+de la nuit à fêter l'heureuse capture.
+
+»Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard,
+nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le
+temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle
+du nord-ouest. Nous continuions la pêche avec des résultats fort
+agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit:
+
+»--Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour
+la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean.
+
+»Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce
+jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises
+que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée.
+
+»Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je
+suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de
+mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York.
+
+»Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin
+que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année
+prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a
+demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de
+savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche.
+
+»Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de
+quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de
+gratitude que j'ai contractée envers lui.
+
+»Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos
+dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si
+le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément
+touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine
+protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un
+homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute
+son existence.
+
+»ALPHONSE.
+
+»Réponse, je vous prie, à New-York.»
+
+
+ XVII
+
+Il y avait déjà quelques jours qu'Angèle avait reçu cette lettre et
+elle songeait à y répondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra
+précipitamment dans sa chambre.
+
+--Angèle!
+
+--Eh bien, qu'avez-vous? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise
+de l'agitation qui régnait sur le visage ordinairement serein du
+charretier.
+
+--Ce qu'il y a, bonté divine! s'écria Pierre; ce qu'il y a... oh!
+j'étouffe de joie...
+
+--Mais, mon Dieu! comme vous paraissez ému!
+
+--Allons, viens! suis-moi... il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ!
+Ah! Seigneur Jésus, je m'en doutais ben!... Cependant, qui eût pensé?...
+Quelle histoire! quelle histoire! je n'en reviens pas...
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilité
+étonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser,
+car le bonheur me suffoque... je ne sais pas ce que je dis.
+
+--Voyons, calmez-vous, fit Angèle, en lui rendant caresse pour caresse.
+
+--Me calmer! eh! oui, qu'on se calmera! mais comme tout cela est
+merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand!
+
+--Enfin...
+
+--Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons...
+Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en
+chemin. Vite, embarquons!
+
+La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement.
+Pierre lui prit le bras et l'entraîna vers sa calèche, qui attendait à
+la porte.
+
+
+ XVIII
+
+--Où allons-nous? demanda Angèle, après s'être installée.
+
+--Pas de soin, ma fille, répondit le charretier, en excitant les
+chevaux; pas de soin, tu le sauras bientôt, un tout p'tit brin de
+patience.
+
+La voiture volait avec la rapidité du vent, en soulevai derrière elle un
+nuage de poussière.
+
+Après cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrêta ses chevaux
+devant le palais de justice, près de la place Jacques Cartier.
+
+
+ XIX
+
+Une véritable marée humaine refluait du prétoire vers la rue Notre-Dame,
+et la foule s'écoulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'édifice,
+avec tous les signes d'un vif désappointement.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Traduit devant la cour d'assises de Montréal, l'Irlandais Mike, autant
+par forfanterie que par désespoir d'échapper jamais à la corde, avait
+fait les aveux les plus complets, c'est-à-dire qu'il avait recommencé le
+récit de son histoire personnelle.
+
+Je laisse à penser si cette narration fit une profonde impression sur
+l'auditoire et les juges.
+
+Pierre Morlaix, mêlé à la multitude des assistants, prêtait une oreille
+avide à l'exposé de ce tissu d'horreurs,--exposé fait d'un ton froid,
+parfois railleur et toujours animé par le pittoresque de l'expression.
+
+Mike arriva à l'enlèvement de la petite fille. Interrogé sur la date de
+cet enlèvement, il donna une réponse qui fit tressaillir le charretier.
+
+Le président du tribunal ayant demandé à l'inculpé s'il savait ce
+qu'était devenu l'enfant:
+
+--Non, répondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coulé
+bas.
+
+--Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs?
+
+--Je me souviens que ses yeux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau et
+ses cheveux blonds comme l'or, répondit Mike.
+
+--Et rien de plus particulier?
+
+--Ah! attendez, s'écria l'Irlandais en se frappant le front comme
+un homme dont la mémoire commence à s'éclairer de nouvelles lueurs;
+attendez, bateau! Oui c'est cela... Il me semble que je la vois...
+sur l'épaule gauche, l'enfant portait une marque rousse, tout à fait
+semblable à un petit papillon, et au cou une médaille d'argent avec ce
+nom sur la face: ANGÈLE.
+
+A ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle
+d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angèle.
+
+Pourquoi dire que tous les détails qu'il venait d'entendre s'accordaient
+à lui prouver que sa fille adoptive n'était autre que la nièce de feu
+le capitaine Larençon, ou de M. Bourgeot, comme il s'était fait nommer à
+Montréal.
+
+Pendant que le charretier brûlait le pavé pour annoncer à sa chère
+enfant que le secret de sa naissance était dévoilé, le tribunal
+renvoyait à huitaine la continuation des débats sur cette affaire.
+
+
+ XX
+
+On prit des informations à Québec. Toutes vinrent appuyer les aveux de
+Mike qui, cependant, confronté avec Angèle, confessa d'abord ne point
+la reconnaître. Mais, lorsqu'on lui montra le signe qu'elle avait sur
+l'épaule gauche, il jura que c'était bien le même qu'il avait vu seize
+ans auparavant.
+
+Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n'était point
+morte. Elle vivait dans un petit village près de la métropole. Mandée à
+Montréal, elle corrobora les dépositions de l'Irlandais, par rapport à
+l'incendie de la maison qu'elle habitait jadis à Québec avec l'orpheline
+de Charles Larençon et la disparition de l'enfant qu'on pensait avoir
+été dévorée par les flammes.
+
+Toutes ces preuves accumulées n'étaient-elles pas suffisantes pour
+constater l'identité de notre héroïne et rétablir sa filiation légitime?
+
+
+ XXI
+
+Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pénétrant
+n'ait déjà deviné?
+
+L'Cageux et Stephen furent acquittés, Mike condamné à la potence, avec
+les deux complices--deux anciens matelots--qui l'avaient aidé dans la
+perpétration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant:
+
+--Bateau! je savais bien que je savourerais une seconde fois les
+voluptés de la corde!
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+_La jolie fille du faubourg Québec_ fut longtemps la _jolie femme de
+New-York_.
+
+Il y a quelques années encore, en la voyant passer, doucement appuyée au
+bras de son mari, M. Alphonse Maigret, un des plus riches constructeurs
+de navires des États-Unis, les promeneurs s'arrêtaient, et de leur
+bouche ce cri s'échappait:
+
+--Mon Dieu, quel beau couple!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PROLOGUE.--En Mer.
+ PREMIÈRE PARTIE.--Le Charretier.
+ DEUXIÈME PARTIE.--L'Évasion.
+ TROISIÈME PARTIE.--Angèle et Alphonse.
+ QUATRIÈME PARTIE.--La Sorcière.
+ CINQUIÈME PARTIE.--Jalousie contre amour.
+ SIXIÈME PARTIE.--Une histoire sanglante.
+ SEPTIÈME PARTIE.--Deux amants.
+ ÉPILOGUE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La fille du pirate, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU PIRATE ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+works. See paragraph 1.E below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+++ b/LICENSE.txt
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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