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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18401-8.txt b/18401-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2ddfaff --- /dev/null +++ b/18401-8.txt @@ -0,0 +1,8806 @@ +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome II + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: May 16, 2006 [EBook #18401] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + ALEXANDRE DUMAS + + LA + SAN-FELICE + + TOME II + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + + XIX + + LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE + + +Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque le roi et la reine, +quittant l'ambassade d'Angleterre, rentrèrent au palais. Le roi, +très-préoccupé, nous l'avons dit, de la scène qui venait de se passer, +prit immédiatement le chemin de son appartement, et la reine, qui +l'invitait rarement à entrer dans le sien, ne mit aucun obstacle à cette +retraite précipitée, pressée qu'elle paraissait être, de son côté, de +rentrer chez elle. + +Le roi ne s'était pas dissimulé la gravité de la situation; or, dans les +circonstances graves, il y avait un homme qu'il consultait toujours avec +une certaine confiance, parce que rarement il l'avait consulté sans en +recevoir un bon conseil; il en résultait qu'il reconnaissait à cet +homme une supériorité réelle sur toute cette tourbe de courtisans qui +l'environnait. + +Cet homme, c'était le cardinal Fabrizio Ruffo, que nous avons montré +à nos lecteurs, assistant l'archevêque de Naples, son doyen au sacré +collège, lors du _Te Deum_ qui avait été chanté, la veille, dans +l'église cathédrale de Naples en l'honneur de l'arrivée de Nelson. + +Ruffo était au souper donné au vainqueur d'Aboukir par sir William +Hamilton; il avait donc tout vu et tout entendu, et, en sortant, le roi +n'avait eu que ces mots à lui dire: + +--Je vous attends cette nuit au palais. + +Ruffo s'était incliné en signe qu'il était aux ordres de Sa Majesté. + +En effet, dix minutes à peine après que le roi était rentré chez lui +en prévenant l'huissier de service qu'il attendait le cardinal, on lui +annonçait que le cardinal était là et faisait demander si le bon plaisir +du roi était de le recevoir. + +--Faites-le entrer, cria Ferdinand de manière que le cardinal +l'entendît; je crois bien que mon bon plaisir est de le recevoir! + +Le cardinal, invité ainsi à entrer, n'attendit pas l'appel de l'huissier +et répondit par sa présence même à ce pressant appel du roi. + +--Eh bien, mon éminentissime, que dites-vous de ce qui vient de se +passer? demanda le roi en se jetant dans un fauteuil et en faisant signe +au cardinal de s'asseoir. + +Le cardinal, sachant que la plus grande révérence dont on puisse user +envers les rois est de leur obéir aussitôt qu'ils ont ordonné, toute +invitation de leur part étant un ordre, prit une chaise et s'assit. + +--Je dis que c'est une affaire très-grave, répliqua le cardinal; +heureusement que Sa Majesté se l'est attirée pour l'honneur de +l'Angleterre et qu'il est de l'honneur de l'Angleterre de la soutenir. + +--Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue de Nelson? Soyez franc, +cardinal. + +--Votre Majesté est si bonne pour moi, qu'avec elle je le suis toujours, +franc! + +--Dites, alors. + +--Comme courage, c'est un lion; comme instinct militaire, c'est un +génie; mais, comme esprit, c'est heureusement un homme médiocre. + +--Heureusement, dites-vous? + +--Oui, sire. + +--Et pourquoi heureusement? + +--Parce qu'on le mènera où l'on voudra, avec deux leurres. + +--Lesquels? + +--L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affaire de lady Hamilton; +l'ambition, c'est la vôtre. Sa naissance est vulgaire; son éducation, +nulle. Il a conquis ses grades sans mettre les pieds dans une +antichambre, en laissant un oeil à Calvi, un bras à Ténériffe, la peau +de son front à Aboukir; traitez cet homme-là en grand seigneur, vous le +griserez, et, une fois qu'il sera gris, Votre Majesté en fera ce qu'elle +voudra. Est-on sûr de lady Hamilton? + +--La reine en est sûre, à ce qu'elle dit. + +--Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose. Par cette femme, vous +aurez tout; elle vous donnera à la fois le mari et l'amant. Tous deux +sont fous d'elle. + +--J'ai peur qu'elle ne fasse la prude. + +--Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avec l'expression du plus +profond mépris. Votre Majesté n'y pense pas. + +--Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu! + +--Et par quoi? + +--Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son bras de moins, son oeil +crevé et son front fendu. S'il en coûte cela pour être un héros, j'aime +autant rester ce que je suis. + +--Bon! les femmes ont de si singulières idées, et puis lady Hamilton +aime si merveilleusement la reine! Ce qu'elle ne fera pas par amour, +elle le fera par amitié. + +--Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remet à la Providence du +soin d'arranger une affaire difficile. + +Puis, à Ruffo: + +--Maintenant, continua-t-il, vous avez bien un conseil à me donner dans +cette affaire-là? + +--Certainement; le seul même qui soit raisonnable. + +--Lequel? demanda le roi. + +--Votre Majesté a un traité d'alliance avec son neveu l'empereur +d'Autriche. + +--J'en ai avec tout le monde, des traités d'alliance; c'est bien ce qui +m'embarrasse. + +--Mais enfin, sire, vous devez fournir un certain nombre d'hommes à la +prochaine coalition. + +--Trente mille. + +--Et vous devez combiner vos mouvements avec ceux de l'Autriche et de la +Russie. + +--C'est convenu. + +--Eh bien, quelles que soient les instances que l'on fera près de vous, +sire, attendez, pour entrer en campagne, que les Autrichiens et les +Russes y soient entrés eux-mêmes. + +--Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez, Éminence, que je ne +vais pas m'amuser à faire la guerre tout seul aux Français... Mais... + +--Achevez, sire. + +--Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'a déclaré la guerre, si +elle me la fait? + +--Je crois, par mes relations de Rome, pouvoir vous affirmer, sire, que +les Français ne sont pas en mesure de vous la faire. + +--Hum! voilà qui me tranquillise un peu. + +--Maintenant, si Votre Majesté me permettait... + +--Quoi? + +--Un second conseil. + +--Je le crois bien! + +--Votre Majesté ne m'en avait demandé qu'un; il est vrai que le second +est la conséquence du premier. + +--Dites, dites. + +--Eh bien, à la place de Votre Majesté, j'écrirais de ma main à mon +neveu l'empereur, pour savoir de lui, non pas diplomatiquement, mais +confidentiellement, à quelle époque il compte se mettre en campagne, et, +prévenu par lui, je réglerais mes mouvements sur les siens. + +--Vous avez raison, mon éminentissime, et je vais lui écrire à l'instant +même. + +--Avez-vous un homme sûr à lui envoyer, sire? + +--J'ai mon courrier Ferrari. + +--Mais sûr, sûr, sûr? + +--Eh! mon cher cardinal, vous voulez un homme trois fois sur, quand il +est si difficile d'en trouver qui le soit une fois. + +--Enfin, celui-là? + +--Je le crois plus sûr que les autres. + +--Il a donné à Votre Majesté des preuves de sa fidélité? + +--Cent. + +--Où est-il? + +--Où est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couché dans mes +antichambres, tout botté et tout éperonné, pour être prêt à partir au +premier ordre, quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit. + +--Il faut écrire d'abord, et nous le chercherons après. + +--Écrire, c'est facile à dire, Éminence; où diable vais-je trouver à +cette heure-ci de l'encre, du papier et des plumes? + +--L'Évangile dit: _Quære et invenies_. + +--Je ne sais pas le latin. Votre Éminence. + +--«Cherche et tu trouveras.» + +Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs les uns après les +autres, et ne trouva rien de ce qu'il cherchait. + +--L'Évangile ment, dit-il. + +Et il retomba tout contrit dans son fauteuil. + +--Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussant un soupir, je +déteste écrire. + +--Votre Majesté est cependant décidée à en prendre la peine cette nuit. + +--Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque; il me faudrait +réveiller tout mon monde, et encore... Vous comprenez bien, mon cher +ami, quand le roi n'écrit pas, personne n'a de plumes, d'encre ni de +papier. Oh! je n'aurais qu'à faire demander tout cela chez la reine, +elle en a, elle. C'est une écriveuse. Mais, si l'on savait que j'ai +écrit, on croirait, ce qui est vrai, au reste, que l'État est en péril. +«Le roi a écrit... A qui? pourquoi?» Ce serait un événement à remuer +tout le palais. + +--Sire, c'est donc à moi de trouver ce que vous cherchez inutilement. + +--Et où cela? + +Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minute après, rentra avec du +papier, de l'encre et des plumes. + +Le roi le regarda d'un air d'admiration. + +--Où diable avez-vous pris cela, Éminence? demanda-t-il. + +--Tout simplement chez vos huissiers. + +--Comment! malgré ma défense, ces drôles-là avaient du papier, de +l'encre et des plumes? + +--Il leur faut bien cela pour inscrire les noms de ceux qui viennent +solliciter des audiences de Votre Majesté. + +--Je ne leur en ai jamais vu. + +--Parce qu'ils les cachaient dans une armoire. J'ai découvert l'armoire, +et voilà tout ce qui est nécessaire à Votre Majesté. + +--Allons, allons, vous êtes homme de ressource. Maintenant, mon +éminentissime, dit le roi d'un air dolent, est-il bien nécessaire que +cette lettre soit écrite de ma main? + +--Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle. + +--Alors, dictez-moi. + +--Oh! sire... + +--Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je serai deux heures à +écrire une demi-page. Ah! j'espère bien que San-Nicandro est damné, +non-seulement dans le temps, mais encore dans l'éternité, pour avoir +fait de moi un pareil âne. + +Le cardinal trempa dans l'encre une plume fraîchement taillée et la +présenta au roi. + +--Écrivez donc, sire. + +--Dictez, cardinal. + +--Puisque Votre Majesté l'ordonne, dit Ruffo en s'inclinant. + +Et il dicta. + + +«Très-excellent frère, cousin et neveu, allié et confédéré, + +»Je dois vous instruire sans retard de ce qui vient de se passer hier +soir au palais de l'ambassadeur d'Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché +à Naples, au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton lui donnant une +fête, le citoyen Garat, ministre de la République, a pris cette occasion +de me déclarer la guerre de la part de son gouvernement. + +»Faites-moi donc, par le retour du même courrier que je vous envoie, +très-excellent frère, cousin et neveu, allié et confédéré, savoir +quelles sont vos dispositions pour la prochaine guerre, et surtout +l'époque précise à laquelle vous comptez vous mettre en campagne, ne +voulant absolument rien faire qu'en même temps que vous et d'accord avec +vous. + +»J'attendrai la réponse de Votre Majesté pour me régler en tout point +sur les instructions qu'elle me donnera. + +»La présente n'étant à autre fin, je me dis, en lui souhaitant toute +sorte de prospérités, de Votre Majesté, le bon frère, cousin et oncle, +allié et confédéré.» + +--Ouf! fit le roi. + +Et il leva la tête pour interroger le cardinal. + +--Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majesté n'a plus qu'à signer. + +Le roi signa, selon son habitude: _Ferdinand B._ + +--Et quand je pense, continua le roi, que j'aurais mis la nuit tout +entière à écrire cette lettre. Merci, mon cher cardinal, merci. + +--Que cherche Votre Majesté? demanda Ruffo, qui voyait que le roi +cherchait autour de lui avec inquiétude. + +--Une enveloppe. + +--Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une. + +--C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'a point appris à faire, +des enveloppes! Il est vrai qu'ayant oublié de m'apprendre à écrire, il +avait regardé la science des enveloppes comme chose inutile. + +--Votre Majesté permet-elle? demanda Ruffo. + +--Comment, si je la permets! dit le roi en se levant. Asseyez-vous là à +ma place sur mon fauteuil, mon cher cardinal. + +Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avec une grande +prestesse et une grande habileté, plia et déchira le papier qui devait +recouvrir la lettre royale. + +Ferdinand le regardait faire avec admiration. + +--Maintenant, dit le cardinal, Votre Majesté veut-elle me dire où est +son sceau? + +--Je vais vous le donner, je vais vous le donner, ne vous dérangez pas, +dit le roi. + +La lettre fut cachetée, et le roi mit l'adresse. + +Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeura pensif. + +--Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo en s'inclinant. + +--Je veux, répondit le roi toujours pensif, que personne ne sache que +j'ai écrit cette lettre à mon neveu, ni par qui je l'ai envoyée. + +--Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majesté va me faire assassiner +en sortant du palais. + +--Vous, mon cher cardinal, vous n'êtes pas quelqu'un pour moi; vous êtes +un autre moi-même. + +Ruffo s'inclina. + +--Oh! ne me remerciez point, allez, le compliment n'est pas riche. + +--Comment faire, alors? Il faut cependant que vous envoyiez chercher +Ferrari par quelqu'un, sire. + +--Justement, je m'oriente. + +--Si je savais où il est, dit Ruffo, j'irais +le chercher. + +--Pardieu! moi aussi, fit le roi. + +--Vous avez dit qu'il était dans le palais. + +--Certainement qu'il y est; seulement, le palais est grand. Attendez, +attendez donc! En vérité, je suis encore plus bête que je ne croyais. + +Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher et siffla. + +Un grand épagneul s'élança du tapis où il était couché près du lit de +son maître, posa ses deux pattes sur la poitrine du roi, toute chamarrée +de plaques et de cordons, et se mit à lui lécher le visage, occupation à +laquelle le maître paraissait prendre autant de plaisir que le chien. + +--C'est Ferrari qui l'a élevé, dit le roi; il va me trouver Ferrari tout +de suite. + +Puis, changeant de voix et parlant à son chien comme il eût parlé à un +enfant: + +--Où est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nous allons le chercher. +Taïaut! taïaut! + +Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit trois ou quatre bonds par +la chambre, humant l'air et jetant des cris joyeux; puis il alla gratter +à la porte d'un corridor secret. + +--Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien? dit le roi. + +Et, allumant un bougeoir au candélabre, il ouvrit la porte du couloir en +disant: + +--Cherche, Jupiter! cherche! + +Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas le laisser seul, ensuite +par curiosité. + +Jupiter s'élança vers l'extrémité du couloir et gratta à une seconde +porte. + +--Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter? continua le roi. + +Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avait ouvert la première; +elle donnait sur une antichambre vide. + +Jupiter alla droit à une porte opposée à celle par laquelle il était +entré et se dressa contre cette porte. + +--Tout beau! dit le roi, tout beau! + +Puis, se tournant vers Ruffo: + +--Nous brûlons, cardinal, dit-il. + +Et il ouvrit cette troisième porte. + +Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y élança, monta rapidement +une vingtaine de marches, puis se mit à gratter la porte en poussant de +petits cris. + +--_Zitto! zitto!_ dit le roi. + +Le roi ouvrit cette quatrième porte comme il avait ouvert les trois +autres; seulement, cette fois, il était arrivé au terme de son voyage: +le courrier, tout vêtu et tout éperonné, dormait sur un lit de camp. + +--Hein! fit le roi, tout fier de l'intelligence de son chien; et quand +je pense que pas un de mes ministres, même celui de la police, n'aurait +fait ce que vient de faire mon chien! + +Malgré l'envie qu'avait Jupiter de sauter sur le lit de son père +nourricier Ferrari, le roi lui fit un signe de la main, et il se tint +tranquille derrière lui. + +Ferdinand alla droit au dormeur, et, du bout de la main, lui toucha +l'épaule. + +Si légère qu'eut été la pression, celui-ci se réveilla immédiatement et +se mit sur son séant, regardant autour de lui avec cet oeil effaré +de l'homme que l'on éveille au milieu de son premier sommeil; mais, +aussitôt, reconnaissant le roi, il se laissa glisser de son lit de camp +et se tint debout et les coudes au corps, attendant les ordres de Sa +Majesté. + +--Peux-tu partir? lui demanda le roi. + +--Oui, sire, répondit Ferrari. + +--Peux-tu aller à Vienne sans t'arrêter? + +--Oui, sire. + +--Combien de jours te faut-il pour aller à Vienne? + +--Au dernier voyage, sire, j'ai mis cinq jours et six nuits; mais je me +suis aperçu que je pouvais aller plus vite et gagner douze heures. + +--Et à Vienne, combien de temps te faut-il pour te reposer? + +--Le temps qu'il faudra à la personne à laquelle Votre Majesté écrit +pour me donner une réponse. + +--Alors, tu peux être ici dans douze jours? + +--Auparavant si l'on ne me fait pas attendre, et s'il ne m'arrive pas +d'accident. + +--Tu vas descendre à l'écurie, seller un cheval toi-même; tu iras le +plus loin possible avec le même cheval, au risque de le forcer; tu le +laisseras chez un maître de poste quelconque et tu l'y reprendras à ton +retour. + +--Oui, sire. + +--Tu ne diras à personne où tu vas. + +--Non, sire. + +--Tu remettras cette lettre à l'empereur lui-même et point à d'autres. + +--Oui, sire. + +--Et à qui que ce soit, même à la reine, tu ne laisseras prendre la +réponse. + +--Non, sire. + +--As-tu de l'argent? + +--Oui, sire. + +--Eh bien, pars, alors. + +--Je pars, sire. + +Et, en effet, le brave homme ne prit que le temps de glisser la +lettre du roi dans une petite poche de cuir pratiquée en manière de +portefeuille dans la doublure de sa veste, de mettre sous son bras un +petit paquet contenant un peu de linge et de se coiffer de sa casquette +de courrier; après quoi, sans en demander davantage, il s'apprêta à +descendre l'escalier. + +--Eh bien, tu ne fais pas tes adieux à Jupiter? dit le roi. + +--Je n'osais, sire, répondit Ferrari. + +--Voyons, embrassez-vous; n'êtes-vous pas deux vieux amis, et tous les +deux à mon service? + +L'homme et le chien se jetèrent dans les bras l'un de l'autre: tous deux +n'attendaient que la permission du roi. + +--Merci, sire, dit le courrier. + +Et il essuya une larme en se précipitant par les degrés pour rattraper +le temps perdu. + +--Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ou vous avez là un homme qui se +fera tuer pour vous à la première occasion, sire! + +--Je le crois, dit le roi: aussi, je pense à lui faire du bien. + +Ferrari avait disparu depuis longtemps que le roi et le cardinal +n'étaient point encore au bas de l'escalier. + +Ils rentrèrent dans l'appartement du roi par le même chemin qu'ils +avaient pris pour en sortir, refermant derrière eux les portes qu'ils +avaient laissées ouvertes. + +Un huissier de la reine attendait dans l'antichambre, porteur d'une +lettre de Sa Majesté. + +--Oh! oh! fit le roi en regardant la pendule, à trois heures du matin? +Ce doit être quelque chose de bien important. + +--Sire, la reine a vu votre chambre éclairée, et elle a pensé avec +raison que Votre Majesté n'était pas encore couchée. + +Le roi ouvrit la lettre avec la répugnance qu'il mettait toujours à lire +les lettres de sa femme. + +--Bon! dit-il aux premières lignes, c'est amusant: voilà ma partie de +chasse à tous les diables! + +--Je n'ose demander à Votre Majesté ce que lui annonce cette lettre. + +--Oh! demandez, demandez, Votre Éminence. Elle m'annonce qu'au retour de +la fête et à la suite de nouvelles importantes reçues, M. le capitaine +général Acton et Sa Majesté la reine ont décidé qu'il y aurait conseil +extraordinaire aujourd'hui mardi. Que le bon Dieu bénisse la reine et M. +Acton! Est-ce que je les tourmente, moi? Qu'ils fassent donc ce que je +fais, qu'ils me laissent tranquille. + +--Sire, répliqua Ruffo, pour cette fois, je suis obligé de donner +raison à Sa Majesté la reine et à M. le capitaine général; un conseil +extraordinaire me paraît de toute nécessité, et plus tôt il aura lieu, +mieux cela vaudra. + +--Eh bien, alors, vous en serez, mon cher cardinal. + +--Moi, sire? Je n'ai point droit d'assister au conseil! + +--Mais, moi, j'ai le droit de vous y inviter. + +Ruffo s'inclina. + +--J'accepte, sire, dit-il; d'autres y apporteront leur génie, j'y +apporterai mon dévouement. + +--C'est bien. Dites à la reine que je serai demain au conseil à l'heure +qu'elle m'indiquera, c'est-à-dire à neuf heures. Votre Éminence entend? + +--Oui, sire. + +L'huissier se retira. + +Ruffo allait le suivre, lorsqu'on entendit le galop d'un cheval qui +passait sous la voûte du palais. + +Le roi saisit la main du cardinal. + +--En tout cas, dit-il, voilà Ferrari qui part. Éminence, vous serez +instruit un des premiers, je vous le promets, de ce qu'aura répondu mon +cher neveu. + +--Merci, sire. + +--Bonne nuit à Votre Éminence... Ah! qu'ils se tiennent bien demain au +conseil! je préviens la reine et M. le capitaine général que je ne serai +pas de bonne humeur. + +--Bah! sire, dit le cardinal en riant, la nuit portera conseil. + +Le roi rentra dans sa chambre à coucher et sonna à briser la sonnette. +Le valet de chambre accourut tout effaré, croyant que le roi se trouvait +mal. + +--Que l'on me déshabille et que l'on me couche! cria le roi d'une voix +de tonnerre; et, une autre fois, vous aurez soin que l'on ferme mes +jalousies, afin que l'on ne voie pas que ma chambre est éclairée à trois +heures du matin. + +Disons maintenant ce qui s'était passé dans la _chambre obscure_ de +la reine, tandis que ce que nous venons de raconter se passait dans la +_chambre éclairée_ du roi. + + + + + XX + + LA CHAMBRE OBSCURE + + +A peine la reine était-elle rentrée chez elle, que le capitaine général +Acton s'était fait annoncer en lui mandant qu'il avait deux nouvelles +importantes à lui communiquer; mais sans doute ce n'était pas lui que la +reine attendait ou n'était-il point le seul qu'elle attendit; car elle +répondit assez durement: + +--C'est bien! qu'il entre au salon; aussitôt que je serai libre, j'irai +le rejoindre. + +Acton était habitué à ces boutades royales. Depuis longtemps, entre la +reine et lui, il n'y avait plus d'amour; il était l'amant en titre +comme il était premier ministre; ce qui n'empêchait point qu'il n'y eût +d'autres ministres que lui. + +Un lien politique rattachait seul l'un à l'autre ces deux anciens +amants. Acton avait besoin, pour rester au pouvoir, de l'influence que +la reine avait prise sur le roi, et la reine, pour ses vengeances ou ses +sympathies, qu'elle satisfaisait avec une égale passion, avait besoin +du génie intrigant d'Acton et de sa complaisance infinie, prête à tout +supporter pour elle. + +La reine se dépouilla rapidement de toute sa toilette de gala, de +ses fleurs, de ses diamants, de ses pierreries; elle effaça et +fit disparaître le rouge dont les femmes et surtout les princesses +couvraient leurs joues à cette époque, passa un long peignoir blanc, +prit une bougie, suivit un couloir solitaire, et, après avoir traversé +tout un appartement, elle arriva à une chambre isolée, d'un ameublement +sévère et communiquant à l'extérieur avec un escalier secret dont la +reine avait une clef, et son sbire Pasquale de Simone une autre. + +Les fenêtres de cette chambre restaient constamment fermées pendant le +jour, et pas le moindre rayon de lumière n'y pénétrait. + +Une lampe de bronze occupait le centre de la table, où elle était +scellée, et un abat-jour posé sur la lumière était construit de manière +à concentrer cette lumière dans la circonférence de la table seulement, +et à laisser tout le reste de la chambre dans l'obscurité. + +C'était là que l'on entendait les dénonciations. Si les dénonciateurs, +malgré l'ombre qui s'épaississait dans les profondeurs de la salle, +craignaient d'être reconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le +visage, ou revêtir dans l'antichambre une de ces longues robes de +pénitent qui accompagnent le cadavre au cimetière ou le patient à +l'échafaud: linceuls effrayants qui rendent l'homme pareil à un spectre +et qui, ne laissant de passage qu'à la vue, font, des trous pratiqués +à cet effet, deux ouvertures pareilles aux orbites vides d'une tête de +mort. + +Les trois inquisiteurs qui s'asseyaient à cette table ont acquis une +assez triste célébrité pour faire leurs noms immortels; ils se +nommaient Castel-Cicala, ministre des affaires étrangères, Guidobaldi, +vice-président de la junte d'État en permanence depuis quatre ans, et +Vanni, procureur fiscal. + +La reine, en récompense de ses bons services, venait de faire ce dernier +marquis. + +Mais, cette nuit-là, la table était déserte, la lampe éteinte, la +chambre solitaire; le seul être vivant ou plutôt ayant apparence de +vie qui l'habitât était une pendule dont le balancement monotone et +le timbre strident troublaient seuls le silence funèbre qui semblait +descendre du plafond et peser sur le parquet. + +On eût dit que les ténèbres qui régnaient éternellement dans cette +chambre en avaient épaissi l'air et l'avaient rendu semblable à cette +vapeur qui flotte au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que +l'on changeait non-seulement de température, mais encore d'atmosphère, +et que celle-ci, ne se composant plus des éléments qui forment l'air +extérieur, devenait plus difficile à respirer. + +Le peuple, qui voyait les fenêtres de cette chambre constamment fermées, +l'avait appelée la _chambre obscure;_ et, par les bruits vagues qui s'en +étaient échappés comme de toute chose mystérieuse, il avait, avec le +terrible instinct de divination qui le caractérise, à peu près entrevu +ce qui s'y passait, mais, comme ce n'était pas lui que menaçait cette +funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaient de cette chambre +sombre passaient au-dessus de sa tête pour frapper des têtes plus hautes +que la sienne, c'était lui qui parlait le plus de cette chambre, mais +c'était lui aussi qui, au bout du compte, la craignait le moins. + +Au moment où la reine entra, pâle et éclairée comme lady Macbeth par +le reflet de la bougie qu'elle tenait à la main, dans cette chambre à +l'atmosphère épaisse, cette espèce d'échappement qui précède la sonnerie +se fit entendre, et la pendule sonna la demie après deux heures. + +Ainsi que nous l'avons dit, la chambre était vide, et, comme si elle se +fût attendue à y trouver quelqu'un, la reine parut s'étonner de cette +solitude. Un instant elle hésita à s'avancer; mais bientôt, surmontant +cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu de la pendule, elle +explora les deux angles de la chambre opposés au côté par lequel elle +était entrée, et vint, lente et pensive, s'asseoir à la table. + +Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait chez le roi, +était couverte de dossiers comme le bureau d'un tribunal, et offrait en +triple tout ce qu'il fallait pour écrire, papier, encre et plumes. + +La reine feuilleta distraitement les papiers; ses yeux les parcouraient +sans les lire, son oreille tendue essayait de saisir le moindre bruit, +son esprit errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant +contenir son impatience, elle se leva, alla à la porte donnant sur +l'escalier secret, y appuya son oreille, et écouta. + +Après quelques moments, elle entendit le grincement d'une clef qui +tournait dans la serrure, et murmura ce mot, qui peignit l'impatience +avec laquelle elle attendait: + +--Enfin! + +Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier sombre: + +--Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle. + +--Oui, Votre Majesté, répondit une voix d'homme venant du bas de +l'escalier. + +--Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa place d'un air sombre et +le sourcil froncé. + +--Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse pas du tout, répondit +celui à qui l'on faisait le reproche de manquer de diligence. + +La voix se rapprochait de plus en plus. + +--Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir du tout? + +--Parce que la besogne a été rude là-bas, dit l'homme apparaissant enfin +à la porte de la chambre. + +--Est-elle faite, du moins? demanda la reine. + +--Oui, madame, grâce à Dieu et à saint Pasquale, mon patron, elle est +faite et bien faite; mais elle a coûté cher! + +Et, en disant ces mots, le sbire déposait sur un fauteuil un manteau +contenant des objets qui rendirent un son métallique au contact du +meuble. + +La reine le regarda faire avec une expression mêlée de curiosité et de +dégoût. + +--Comment, cher? demanda-t-elle. + +--Un homme tué et trois blessés, rien que cela. + +--C'est bien. On fera une pension à la veuve et l'on donnera des +gratifications aux blessés. + +Le sbire s'inclina en signe de remercîment. + +--Ils étaient donc plusieurs? demanda la reine. + +--Non, madame, il était seul; mais c'était un lion que cet homme; j'ai +été obligé de lui lancer mon couteau à dix pas; sans quoi, j'y passais +comme les autres. + +--Mais enfin? + +--Enfin, on en est venu à bout. + +--Et vous lui avez pris les papiers de force? + +--Oh! non, de bonne volonté, madame: il était mort. + +--Ah! fit la reine avec un léger frisson. Ainsi, vous avez été obligé de +le tuer? + +--Morbleu! plutôt deux fois qu'une, et cependant, foi de Simone! cela +m'a fait de la peine; il fallait bien, je vous le jure, que ce fût pour +le service de Votre Majesté. + +--Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un Français? Je ne te +croyais pas le coeur si tendre aux soldats de la République. + +--Ce n'était point un Français, madame, dit le sbire en secouant la +tête. + +--Quelle histoire me contes-tu là? + +--Jamais Français n'a parlé le patois napolitain comme le parlait le +pauvre diable. + +--Holà! s'écria la reine, j'espère, que tu n'as pas commis quelque +erreur. Je t'avais parfaitement annoncé un Français venant à cheval de +Capoue à Pouzzoles. + +--C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles au château de la +reine Jeanne? + +--Un aide de camp du général Championnet. + +--Oh! c'est bien à lui que nous avons eu affaire. D'ailleurs, il a eu le +soin de nous dire lui-même qui il était. + +--Tu lui as donc adressé la parole? + +--Sans doute, madame. En lui entendant hacher du napolitain comme de la +paille, j'ai eu peur de me tromper et je lui ai demandé s'il était bien +celui que j'étais chargé de tuer. + +--Imbécile! + +--Pas si imbécile, puisqu'il m'a répondu: «Oui.» + +--Il t'a répondu: «Oui?» + +--Votre Majesté comprend bien qu'il eût parfaitement pu me répondre +autre chose; qu'il était de Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il +m'eût mis dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui prouver le +contraire. Mais non, il n'y a pas été par trente-six chemins. «Je suis +celui que vous cherchez.» Et pif! paf! voilà deux hommes à terre de deux +coups de pistolet; et vli! vlan! voilà deux hommes à terre de deux coups +de sabre. Il aura jugé indigne de mentir, car c'était un brave, je vous +en réponds. + +La reine fronça le sourcil à cet éloge de la victime par son assassin. + +--Et il est mort? + +--Oui, madame, il est mort. + +--Et qu'avez-vous fait du cadavre? + +--Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait, et, comme, en me +compromettant, je compromettais Votre Majesté, j'ai laissé à cette +patrouille le soin de ramasser les morts et de faire panser les blessés. + +--Alors, on va le reconnaître pour un officier français! + +--A quoi? Voilà son manteau, voilà ses pistolets, voilà son sabre, que +j'ai ramassés sur le champ de bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre +et du pistolet, je vous en réponds! Quant à ses papiers, il n'avait pas +autre chose sur lui que ce portefeuille et ce chiffon, qui y est resté +collé. + +Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en basane teint de sang; +une espèce de chiffon de papier ressemblant à une lettre adhérait en +effet au portefeuille, le sang séché l'y maintenait. + +Le sbire les sépara l'un de l'autre avec une profonde insouciance et les +jeta tous deux sur la table. + +La reine allongea la main; mais sans doute hésitait-elle à toucher ce +portefeuille ensanglanté; car, s'arrêtant à moitié chemin, elle demanda: + +--Et son uniforme, qu'en as-tu fait? + +--Voilà encore une chose qui a manqué me faire donner au diable: +c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme que sur ma main. Il était tout +simplement vêtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours vert +avec des tresses noires. Comme il avait fait un grand orage, il l'aura +laissé à quelque ami qui lui aura prêté sa redingote en échange. + +--C'est étrange! dit la reine; on m'avait cependant bien donné le +signalement; au reste, les papiers contenus dans ce portefeuille +lèveront tous nos doutes. + +Et, de ses doigts gantés dont les extrémités se teignirent de rouge, +elle ouvrit le portefeuille et en tira une lettre portant cette +suscription: + +«Au citoyen Garat, ambassadeur de la république française à Naples.» + +La reine brisa le cachet aux armes de la République, ouvrit la lettre, +et, aux premières lignes qu'elle en lut, poussa une exclamation de joie. + +Cette joie allait croissant au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa +lecture, et, quand elle l'eut achevée: + +--Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle, et je ferai ta fortune. + +--Il y a déjà bien longtemps que Votre Majesté me le promet, répondit le +sbire. + +--Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai parole; en attendant, +tiens, voici un à-compte. + +Elle prit un morceau de papier sur lequel elle écrivit quelques lignes. + +--Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq cents pour toi et cinq +cents pour tes hommes. + +--Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier pour en faire +sécher l'encre avant de le mettre dans sa poche; mais je n'ai pas dit à +Votre Majesté tout ce que j'ai à lui dire. + +--Et moi, je ne t'ai point demandé tout ce que j'ai à te demander; mais, +auparavant, laisse-moi relire cette lettre. + +La reine relut la lettre une seconde fois, et, à cette seconde fois, ne +parut pas moins satisfaite qu'à la première. + +Puis, cette seconde lecture achevée: + +--Voyons, mon fidèle Pasquale, qu'avais-tu à me dire? + +--J'avais à vous dire, madame, que, du moment où ce jeune homme est +resté depuis onze heures et demie jusqu'à une heure du matin dans les +ruines du palais de la reine Jeanne; que, du moment où il y a troqué +son uniforme militaire contre une houppelande bourgeoise, il n'y est pas +resté seul; et sans doute avait-il des lettres de la part de son général +pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur français. + +--C'était justement ce que je pensais en même temps que tu me le disais, +mon cher Pasquale. Et sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun +soupçon? + +--Non, pas encore; mais nous allons, je l'espère bien, savoir quelque +chose de nouveau. + +--Je t'écoute, Pasquale, dit la reine en inondant en quelque sorte le +sbire de la lumière de ses yeux. + +--Des huit hommes que j'avais commandés pour l'expédition de cette nuit, +j'en ai distrait deux, pensant que c'était assez de six pour venir à +bout de notre aide de camp; il a failli m'en coûter cher de l'avoir pesé +à faux poids; mais cela ne fait rien... Eh bien, ces deux hommes, je +les ai placés en embuscade au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec +ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou après l'homme à +qui j'avais affaire moi-même, et de tâcher de savoir qui ils sont ou du +moins où ils demeurent. + +--Eh bien? + +--Eh bien, madame, je leur ai donné rendez-vous au pied de la statue du +Géant, et, si Votre Majesté le permet, je vais voir s'ils sont à leur +poste. + +--Va! et, s'ils y sont, amène-les-moi; je veux les interroger moi-même. + +Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et l'on entendit le bruit +de ses pas décroître au fur et à mesure qu'il descendait les marches de +l'escalier. + +Restée seule, la reine jeta vaguement un regard sur la table, elle y +vit ce second papier que le sbire avait traité de chiffon, décollé +du portefeuille où il adhérait et rejeté en même temps que lui sur la +table. + +Dans son désir de lire la lettre du général Championnet, et dans sa +satisfaction après l'avoir lue, elle l'avait oublié. + +C'était une lettre écrite sur un élégant papier; elle était d'une +écriture de femme, mince, fine, aristocratique; aux premiers mots, la +reine reconnut une lettre d'amour. + +Elle commençait par ces deux mots: _Caro Nicolino_. + +Par malheur pour la curiosité de la reine, le sang avait presque +entièrement envahi la page écrite; on pouvait seulement distinguer la +date, qui était le 20 septembre, et lire les regrets ressentis par la +personne qui écrivait la lettre de ne pouvoir venir à son rendez-vous +accoutumé, obligée qu'elle était de suivre la reine, qui allait +au-devant de l'amiral Nelson. + +Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre, une initiale, une _E_. + +Pour cette fois, la reine s'y perdait complétement. + +Une lettre de femme, une lettre d'amour, une lettre datée du 20 +septembre, une lettre enfin d'une personne qui s'excusait de manquer son +rendez-vous habituel parce qu'elle était obligée de suivre la reine, une +pareille lettre ne pouvait être adressée à l'aide de camp de Championnet +qui, le 20 septembre, c'est-à-dire trois jours auparavant, était à +cinquante lieues de Naples. + +Il n'y avait qu'une probabilité, et l'esprit intelligent de la reine la +lui présenta bientôt. + +Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche de la houppelande +prêtée à l'envoyé du général Championnet, par un de ses complices du +palais de la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille +dans la même poche après l'avoir enlevé de son uniforme; le sang, en +coulant de la blessure, avait collé la lettre au portefeuille, quoique +cette lettre et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre eux. + +La reine se leva alors, alla au fauteuil où Pasquale avait déposé le +manteau, examina ce manteau, et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les +pistolets qu'il renfermait. + +Le manteau était évidemment un simple manteau d'ordonnance d'officier de +cavalerie française. + +Le sabre, comme le manteau, était d'ordonnance; il avait dû appartenir à +l'inconnu; mais il n'en était pas de même des pistolets. + +Les pistolets, très-élégants, étaient de la manufacture royale de +Naples, montés en vermeil et portaient gravée sur un écusson la lettre +_N_. + +Un jour se faisait sur cette mystérieuse affaire. Sans aucun doute, +les pistolets appartenaient à ce même _Nicolino_ auquel la lettre était +adressée. + +La reine mit les pistolets à part avec la lettre, en attendant mieux; +c'était un commencement d'indice qui pouvait conduire à la vérité. + +En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux hommes. + +Les renseignements qu'ils apportaient étaient de peu de valeur. + +Cinq ou six minutes après la sortie de l'aide de camp, ils avaient cru +voir une barque montée par trois personnes s'éloigner comme si elle +allait à la villa, profitant de la mer qui avait calmi. + +Deux de ces personnes ramaient. + +Il n'y avait point à s'occuper de cette barque; elle échappait +naturellement à l'investigation des deux sbires, qui ne pouvaient la +suivre sur l'eau. + +Mais, presque au même moment, par compensation, trois autres personnes +apparaissaient à la porte donnant sur la route du Pausilippe, et, +après avoir regardé si la route était libre, se hasardaient à sortir +en fermant avec soin cette porte derrière eux; seulement, au lieu de +descendre la route du côté de Mergellina, comme avait fait le jeune aide +de camp ils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus. + +Les deux sbires suivirent les trois inconnus. + +Au bout de cent pas, à peu près, l'un de ces derniers gravit le talus +à droite et se jeta dans un petit sentier où il disparut derrière les +aloès et les cactus; celui-là devait être très-jeune, autant qu'on avait +pu en juger par la légèreté avec laquelle il avait gravi les talus et +par la fraîcheur de la voix avec laquelle il avait crié à ses deux amis: + +--Au revoir! + +Les autres avaient gravi le talus à leur tour, mais plus lentement, et +par un sentier qui, en longeant la pente de la montagne et en revenant +sur Naples, devait les conduire au Vomero. + +Les sbires s'étaient engagés derrière eux dans le même sentier; mais, se +voyant suivis, les deux inconnus s'étaient arrêtés, avaient tiré de leur +ceinture, chacun une paire de pistolets, et, s'adressant à ceux qui les +suivaient: + +--Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous êtes morts! + +Comme la menace était faite d'une voix qui ne laissait pas de doute sur +son exécution, les deux sbires, qui n'avaient point ordre de pousser +les choses à leur extrémité, et qui, d'ailleurs, n'étaient armés que de +leurs couteaux, se tinrent immobiles et se contentèrent de suivre des +yeux les deux inconnus jusqu'à ce qu'ils les eussent perdus de vue. + +Donc, aucun renseignement à attendre de ces hommes, et le seul fil à +l'aide duquel on pût suivre la conspiration perdue dans le labyrinthe du +palais de la reine Jeanne était cette lettre d'amour adressée à Nicolino +et ces pistolets achetés à la manufacture royale et marqués d'une _N_. + +La reine fit signe à Pasquale que lui et ses hommes pouvaient se +retirer; elle jeta dans une armoire le sabre et le manteau, qui, pour +le moment, ne lui étaient d'aucune utilité, et rapporta chez elle le +portefeuille, les pistolets et la lettre. + +Acton attendait toujours. + +Elle déposa dans un tiroir de secrétaire les pistolets et le +portefeuille, ne gardant que la lettre tachée de sang, avec laquelle +elle entra au salon. + +Acton, en la voyant paraître, se leva et la salua sans manifester la +moindre impatience de sa longue attente. + +La reine alla à lui. + +--Vous êtes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle. + +--Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception du mot, madame, +répondit Acton, j'ai du moins quelques connaissances en chimie. + +--Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui tache cette lettre +sans en effacer l'écriture? + +Acton regarda la lettre; son front s'assombrit. + +--Madame, dit-il, pour la terreur et le châtiment de ceux qui le +répandent, la Providence a voulu que le sang laissât des taches +difficiles entre toutes à faire disparaître. Si l'encre dont cette +lettre est écrite est composée, comme les encres ordinaires, d'une +simple teinture et d'un mordant, l'opération sera difficile; car le +chlorure de potassium, en enlevant le sang, attaquera l'encre; si, +au contraire, ce qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate +d'argent ou est composée de charbon animal et de gomme copale, une +solution d'hypochlorite de chaux enlèvera la tache sans porter aucune +atteinte à l'encre. + +--C'est bien, faites de votre mieux; il est très-important que je +connaisse le contenu de cette lettre. + +Acton s'inclina. + +La reine reprit: + +--Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous aviez deux nouvelles graves +à me communiquer. J'attends. + +--Le général Mack est arrivé ce soir pendant la fête, et, comme je l'y +avais invité, est descendu chez moi, où je l'ai trouvé en rentrant. + +--Il est le bienvenu, et je crois que, décidément, la Providence est +pour nous. Et la seconde nouvelle, monsieur? + +--Est non moins importante que la première, madame. J'ai échangé +quelques mots avec l'amiral Nelson, et il est en mesure de faire, à +l'endroit de l'argent, tout ce que Votre Majesté désirera. + +--Merci; voilà qui complète la série des bonnes nouvelles. + +Caroline alla à la fenêtre, écarta les tentures, jeta un coup d'oeil sur +l'appartement du roi, et, le voyant éclairé: + +--Par bonheur, le roi n'est pas encore couché, dit-elle; je vais lui +écrire qu'il y a conseil extraordinaire ce matin et qu'il est de toute +nécessité qu'il y assiste. + +--Il avait, je crois me le rappeler, des projets de chasse pour +aujourd'hui, répliqua le ministre. + +--Bon! dit dédaigneusement la reine, il les remettra à un autre jour. + +Puis elle prit une plume et écrivit la lettre que nous avons vue +parvenir au roi. + +Alors, comme Acton, toujours debout, semblait attendre un dernier ordre: + +--Bonne nuit, mon cher général! lui dit la reine avec un gracieux +sourire. Je suis fâchée de vous avoir retenu si tard; mais, quand vous +saurez ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu mon temps. + +Elle tendit la main à Acton; celui-ci la baisa respectueusement, salua +et fit quelques pas pour s'éloigner. + +--A propos, dit la reine. + +Acton se retourna. + +--Le roi sera de très-mauvaise humeur au conseil. + +--J'en ai peur, dit Acton en souriant. + +--Recommandez à vos collègues de ne pas souffler le mot, de ne répondre +que quand ils seront interrogés; toute la comédie doit se jouer entre le +roi et moi. + +--Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majesté a choisi le bon rôle. + +--Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez. + +Acton s'inclina une seconde fois et sortit. + +--Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes, si Emma fait ce qu'elle +m'a promis, tout ira bien. + + + + + XXI + + LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE + + +Finissons-en avec les événements de cette nuit si pleine d'événements, +afin que nous puissions continuer désormais notre récit, sans être forcé +de nous arrêter ou de revenir en arrière. + +Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier chapitre, ils +doivent se rappeler que les conspirateurs, après le départ de Salvato +Palmieri, s'étaient séparés en deux groupes de trois personnes chacun: +l'un, qui avait remonté le Pausilippe; l'autre, qui avait pris la mer +dans une barque. + +Le groupe qui avait remonté le Pausilippe se composait de Nicolino +Caracciolo, de Velasco et de Schipani. + +L'autre, qui était parti à l'aide d'une barque amarrée sous le grand +portique du palais de la reine Jeanne, portique que baigne la mer, et où +elle avait bravé la tempête, se composait de Dominique Cirillo, d'Ettore +Caraffa et de Manthonnet. + +Ettore Caraffa était, comme nous l'avons dit, caché à Portici. +Manthonnet y demeurait. Manthonnet, grand amateur de la pêche, avait une +barque à lui. Avec cette barque, aidé d'Hector Caraffa, il se rendait +de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs tous deux, ils +faisaient le trajet en deux heures par les temps calmes. Quand il y +avait du vent et que le vent était bon, ils allaient à la voile, et la +voile leur suffisait. + +Cette nuit-là, ils s'en retournaient ainsi que de coutume; seulement, +ils s'en allaient à la rame, le vent étant tombé et la mer ayant calmi; +en passant, ils devaient déposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait +à l'extrémité de la rivière de Chiaïa: voilà pourquoi, au lieu de nager +directement sur Portici, ils avaient été vus par les sbires longeant le +rivage. + +Arrivés en face du casino du Roi, aujourd'hui appartenant au prince +Torlonia, ils déposèrent Cirillo à terre, choisissant un endroit où la +pente était facile pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue. + +Puis ils avaient repris la mer, s'écartant cette fois du rivage et +naviguant pour passer à la pointe du château de l'Oeuf. + +Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans être remarqué, +lorsque, après avoir fait une centaine de pas, il vit tout à coup un +groupe composé d'une vingtaine de soldats arrêtés et paraissant discuter +au milieu du chemin; leurs fusils brillaient à la lueur de deux torches. + +A cette même lueur qui se reflétait dans leurs armes, ils semblaient +examiner deux hommes couchés en travers de la rue. + +Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de ses fonctions. + +C'était, en effet, la patrouille qu'avait entendue venir Pasquale de +Simone, et devant laquelle il avait fui pour ne pas compromettre la +reine. + +Comme l'avait présumé le sbire, arrivée au lieu du combat, la patrouille +avait trouvé couché sur le _lastrico_ un mort et un blessé; les deux +autres blessés, celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la +figure et celui qui avait eu l'épaule brisée par une balle, avaient eu +la force de fuir par la petite rue qui longeait la partie nord du jardin +de la San-Felice. + +La patrouille avait facilement reconnu que l'un des deux hommes +était mort, et que, de celui-là, il était parfaitement inutile de se +préoccuper; mais, quoique évanoui, son compagnon respirait encore, et, +celui-là, peut-être pouvait-on le sauver. + +On était à vingt pas de la fontaine du Lion; un des soldats alla y +prendre de l'eau dans son bonnet et revint vider cette eau sur le visage +du blessé, qui, surpris par cette fraîcheur inattendue, rouvrit les yeux +et revint à lui. + +Se voyant entouré de soldats, il essaya de se lever, mais inutilement; +il était complétement paralysé, la tête seule pouvait tourner à droite +et à gauche. + +--Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu'à mourir, ne +pourrait-on pas au moins me porter sur un lit un peu plus doux? + +--Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable; il faut, quel qu'il +soit, lui accorder ce qu'il demande. + +Ils essayèrent de le soulever dans leurs bras. + +--Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme si j'étais de verre, +_mannaggia la Madonna!_ + +Ce blasphème, un des plus grands que puisse proférer un Napolitain, +indiquait que le mouvement qu'on venait de lui faire faire avait causé +au blessé une vive douleur. + +En apercevant ce groupe, la première pensée de Cirillo fut de l'éviter; +mais, presque aussitôt, il songea que cette patrouille, et les hommes +qu'elle ramassait sur le pavé, se trouvaient justement au beau travers +de la route qu'avait dû suivre Salvato Palmieri, pour se rendre chez +l'ambassadeur français, et il lui vint naturellement à l'idée que ce +rassemblement pouvait bien être causé par quelque catastrophe dans +laquelle le jeune envoyé du général Championnet avait eu sa part et joué +son rôle. + +Il s'avança donc résolument, au moment même où l'officier commandant la +patrouille menaçait d'enfoncer la porte d'une maison située de l'autre +côté de la fontaine du Lion et faisant l'angle de la rue, un des +caractères distinctifs de la population napolitaine étant la répugnance +qu'elle éprouve instinctivement à porter secours à son semblable, fût-il +en danger de mort. + +Mais, à l'ordre de l'officier, et surtout devant les coups de crosse de +fusil des soldats, la porte finit par s'ouvrir, et Cirillo entendit deux +ou trois voix qui demandaient où l'on pouvait trouver un chirurgien. + +Son devoir et sa curiosité le poussaient doublement à s'offrir. + +--Je suis médecin et non chirurgien, dit-il; mais, peu importe, je puis +au besoin faire de la chirurgie. + +--Ah! monsieur le docteur, dit le blessé que l'on apportait et qui avait +entendu les paroles de Cirillo, j'ai peur que vous n'ayez en moi une +mauvaise pratique. + +--Bon! dit Cirillo, la voix ne me paraît pas mauvaise, cependant. + +--Il n'y a plus que la langue qui remue, dit le blessé, et, ma foi, j'en +use. + +Pendant ce temps, on avait tiré un matelas du lit, on l'avait posé sur +une table au milieu de la chambre; on y coucha le blessé. + +--Des coussins, des coussins sous la tête, dit Cirillo; la tête d'un +blessé doit toujours être haute. + +--Merci, docteur, merci! dit le sbire; je vous aurai la même +reconnaissance que si vous réussissiez. + +--Et qui vous dit que je ne réussirai pas? + +--Hum! je me connais en blessures, allez! Celle-là va à fond. + +Il fit signe à Cirillo de s'approcher. Cirillo pencha son oreille vers +la bouche du blessé. + +--Ce n'est pas que je doute de votre science; mais vous feriez bien, je +crois, comme si cela venait de vous, d'envoyer chercher un prêtre. + +--Déshabillez cet homme avec les plus grandes précautions, dit Cirillo. + +Puis, s'adressant au maître de la maison, qui, avec sa femme et ses deux +enfants, regardaient curieusement le blessé: + +--Envoyez un de vos deux bambins à l'église de +Santa-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don Michelangelo Ciccone. + +--Ah! nous le connaissons. Cours, Tore, cours--tu as entendu ce que dit +M. le docteur. + +--J'y vais, dit l'enfant. + +Et il s'élança hors de la maison. + +--Il y a une pharmacie à dix pas d'ici, lui cria Cirillo; réveille en +passant le pharmacien et dis-lui que le docteur Cirillo va lui envoyer +une ordonnance. Qu'il ouvre sa porte et qu'il attende. + +--Ah çà! quel diable d'intérêt avez-vous donc à ce que je vive? demanda +le blessé au docteur. + +--Moi, mon ami? répondit Cirillo. Aucun; l'humanité. + +--Oh! le drôle de mot! dit le sbire avec un ricanement douloureux; +c'est la première fois que je l'entends prononcer... Ah! _Madonna del +Carmine!_ + +--Qu'y a-t-il? demanda Cirillo. + +--Il y a qu'ils me font mal en me déshabillant. + +Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri et fendit la culotte, la +veste et la chemise du sbire, de manière à mettre à découvert tout son +flanc gauche. + +--A la bonne heure! dit le blessé, voilà un valet de chambre qui s'y +entend. Si vous savez aussi bien recoudre que couper, vous êtes un +habile homme, docteur! + +Puis, montrant la plaie qui s'ouvrait entre les fausses côtes: + +--Tenez, c'est là, dit-il. + +--Je vois bien, dit le docteur. + +--Mauvais endroit, n'est-ce pas? + +--Lavez-moi cette blessure-là avec de l'eau fraîche, et le plus +doucement que vous pourrez, dit le docteur à la maîtresse de la maison. +Avez-vous du linge bien doux? + +--Pas trop, dit celle-ci. + +--Tenez, voilà mon mouchoir; pendant ce temps-là, on ira chez le +pharmacien chercher l'ordonnance que voici. + +Et, au crayon, il écrivit en effet une potion cordiale calmante, +composée d'eau simple, d'acétate d'ammoniaque et de sirop de cédrat. + +--Et qui payera? demanda la femme tout en lavant la plaie avec le +mouchoir du docteur. + +--Pardieu! moi, dit Cirillo. + +Et il mit une pièce de monnaie dans l'ordonnance, en disant au second +bambin: + +--Cours vite! le reste de la monnaie sera pour toi. + +--Docteur, dit le sbire, si j'en reviens, je me fais moine et je passe +ma vie à prier pour vous. + +Le docteur, pendant ce temps, avait tiré de sa trousse une sonde +d'argent; il s'approcha du blessé. + +--Ah cà! lui dit-il, mon brave, il s'agit d'être homme. + +--Vous allez sonder ma blessure? + +--Il le faut bien, pour savoir à quoi s'en tenir. + +--Est-il permis de jurer? + +--Oui; seulement, on vous écoute et l'on vous regarde. Si vous criez +trop, on dira que vous êtes douillet; si vous jurez trop, on dira que +vous êtes impie. + +--Docteur, vous avez parlé d'un cordial. Je ne serais pas fâché d'en +prendre une cuillerée avant l'opération. + +L'enfant rentra tout essoufflé, tenant une petite bouteille à la main. + +--Mère, dit-il, il y a eu six grains pour moi. + +Cirillo lui prit la bouteille des mains. + +--Une cuiller, dit-il. + +On lui donna une cuiller; il y versa ce qu'elle pouvait contenir du +cordial et le fit boire au blessé. + +--Tiens! dit celui-ci après un instant, cela me fait du bien. + +--C'est pour cela que je vous le donne. + +Puis, après quelques secondes: + +--Maintenant, dit gravement Cirillo, êtes-vous prêt? + +--Oui, docteur, dit le blessé; allez, je tâcherai de vous faire honneur. + +Le docteur enfonça lentement, mais d'une main ferme, la sonde dans la +blessure. Au fur à mesure que l'instrument disparaissait dans la plaie, +le visage du patient se décomposait; mais il ne poussa pas une plainte. +La souffrance et le courage étaient si visibles, qu'au moment où le +docteur retira sa sonde, un murmure d'encouragement sortit de la +bouche des soldats qui assistaient curieusement à ce sombre et émouvant +spectacle. + +--Est-ce cela, docteur? demanda le sbire tout orgueilleux de lui-même. + +--C'est plus que je n'attendais du courage d'un homme, mon ami, répondit +Cirillo en essuyant avec la manche de son habit la sueur de son front. + +--Eh bien, donnez-moi à boire, ou je vais me trouver mal, dit le blessé +d'une voix éteinte. + +Cirillo lui donna une seconde cuillerée du cordial. + +Non-seulement la blessure était grave; mais, comme l'avait jugé le +blessé lui-même, elle était mortelle. + +La pointe du sabre avait pénétré entre les fausses côtes, avait touché +l'aorte thoracique et traversé le diaphragme; tous les secours de l'art, +en diminuant l'hémorrhagie par la compression, devaient se borner à +prolonger de quelques instants la vie, voilà tout. + +--Donnez-moi du linge, dit Cirillo en regardant autour de lui. + +--Du linge? dit l'homme. Nous n'en avons pas. + +Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemise et la déchira par petits +morceaux. + +--Eh bien, que faites-vous donc? cria l'homme. Vous déchirez mes +chemises, vous! + +Cirillo tira deux piastres de sa poche et les lui donna. + +--Oh! à ce prix-là, dit l'homme, vous pouvez les déchirer toutes. + +--Dites donc, docteur, fit le blessé, si vous avez beaucoup de pratiques +comme moi, vous ne devez pas vous enrichir. + +Avec une partie de la chemise, Cirillo fit un tampon; avec l'autre, une +bande. + +--Maintenant, vous sentez-vous mieux? demanda-t-il au blessé. + +Celui-ci respira longuement et avec hésitation. + +--Oui, dit-il. + +--Alors, dit l'officier, vous pouvez répondre à mes questions? + +--A vos questions? Pour quoi faire? + +--J'ai mon procès-verbal à rédiger. + +--Ah! dit le blessé, votre +procès-verbal, je vais vous le dicter en quatre mots. Docteur, une +cuillerée de votre affaire. + +Le sbire but une cuillerée de cordial et reprit: + +--Moi, sixième, nous attendions un jeune homme pour l'assassiner; il +a tué l'un de nous, il en a blessé trois, et je suis l'un des trois +blessés: voilà tout. + +On comprend avec quelle attention Cirillo avait écouté la déclaration du +mourant; ses soupçons étaient donc fondés: ce jeune homme que les +sbires attendaient pour l'assassiner, sans aucun doute c'était Salvato +Palmieri; d'ailleurs, quel autre que lui pouvait mettre hors de combat +quatre hommes sur six? + +--Et quels sont les noms de vos compagnons? demanda l'officier. + +Le blessé fit une grimace qui ressemblait à un sourire. + +--Ah! pour cela, dit-il, vous êtes trop curieux, mon bon ami. Si vous +les savez par quelqu'un, ce ne sera point par moi; puis, quand je vous +les dirais, cela ne vous servirait pas à grand'chose. + +--Cela me servirait à les faire arrêter. + +--Croyez-vous? Eh bien, je vais vous dire quelqu'un qui les sait, leurs +noms; libre à vous d'aller les lui demander. + +--Et quel est ce quelqu'un? + +--Pasquale de Simone. Voulez-vous son adresse? Basso-Porto, au coin de +la rue Catalana. + +--Le sbire de la reine! murmurèrent à demi-voix les assistants. + +--Merci, mon ami, dit l'officier; mon procès-verbal est fait. + +Puis, s'adressant à la patrouille: + +--Allons, en route! dit-il; depuis une heure, nous perdons notre temps +ici. + +Et on entendit le froissement des armes et le bruit mesuré des pas qui +s'éloignaient. + +Cirillo resta debout près du blessé. + +--Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ils ont décampé? + +--Oui, répondit Cirillo, et je comprends que vous n'ayez rien voulu dire +qui compromit vos camarades; mais, à moi, refuserez-vous de me +donner quelques renseignements qui ne compromettent personne et qui +n'intéressent que moi? + +--Oh! à vous, docteur, je ne demande pas mieux; vous avez eu la bonne +volonté de me faire du bien, et vous m'eussiez sauvé si j'avais +pu l'être; seulement, dépêchez-vous, je sens que je m'affaiblis; +demandez-moi vite ce que vous désirez savoir, la langue s'embarbouille; +c'est ce que nous appelons le commencement de la fin. + +--Je serai bref. Ce jeune homme que Pasquale de Simone attendait pour +l'assassiner, n'était-ce pas un jeune officier français? + +--Il paraît que oui, quoiqu'il parlât le napolitain comme vous et moi. + +--Est-il mort? + +--Je ne saurais vous l'affirmer; mais ce que je puis vous dire, c'est +que, s'il n'est pas mort, il est au moins bien malade. + +--Vous l'avez vu tomber? + +--Oui, mais mal vu: j'étais déjà à terre, et, dans ce moment-là, je +m'occupais plus de moi que de lui. + +--Enfin, qu'avez-vous vu? Rappelez tous vos souvenirs: j'ai le plus +grand intérêt à savoir ce qu'est devenu ce jeune homme. + +--Eh bien, j'ai vu qu'il est tombé contre la porte du jardin au palmier, +et puis alors, comme à travers un nuage, il m'a semblé que la porte du +jardin s'ouvrait et qu'une femme vêtue de blanc attirait à elle ce jeune +homme. Après cela, il est possible que ce soit une vision, et que ce que +j'ai pris pour une femme vêtue de blanc, ce fût l'ange de la mort qui +venait chercher son âme. + +--Et ensuite, vous n'avez plus rien vu? + +--Si fait. J'ai vu le _beccaïo_ qui s'enfuyait en tenant sa tête entre +ses mains; il était tout aveuglé par le sang. + +--Merci, mon ami; je sais maintenant tout ce que je voulais savoir; +d'ailleurs, il me semble que j'entends... + +Cirillo prêta l'oreille. + +--Oui, le prêtre et sa sonnette. Oh! j'ai entendu aussi... Quand cette +sonnette-là vient pour vous, on l'entend de loin! + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel la sonnette se rapprocha +de plus en plus. + +--Ainsi, dit le sbire à Cirillo, c'est bien fini, n'est-ce pas? il ne +s'agit plus de songer aux choses de ce monde? + +--Vous m'avez prouvé que vous étiez un homme; je vous parlerai comme +à un homme: vous avez le temps de vous réconcilier avec Dieu, et voilà +tout. + +--_Amen!_ fit le sbire. Et, maintenant, une dernière cuillerée de votre +cordial, afin que j'aie la force d'aller jusqu'au bout; car je me sens +bien bas. + +Cirillo fit ce que lui demandait le blessé. + +--Maintenant, serrez-moi la main bien fort. + +Cirillo lui serra la main. + +--Plus fort, dit le sbire, je ne vous sens pas. + +Cirillo serra de toutes ses forces la main du mourant, déjà paralysée. + +--Puis faites sur moi le signe de la croix. Dieu m'est témoin que je +voudrais le faire moi-même, mais que je ne puis. + +Cirillo fit le signe de la croix, et le blessé, d'une voix qui +s'affaiblissait de plus en plus, prononça les paroles: _Au nom du Père, +du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il!_ + +En ce moment, le prêtre parut sur la porte, précédé de l'enfant qui +l'était allé chercher; il avait à sa gauche la croix, à sa droite l'eau +bénite, et lui-même portait le saint viatique. + +A sa vue, tout le monde tomba à genoux. + +--On m'a appelé ici? demanda-t-il. + +--Oui, mon père, dit le moribond; un pauvre pécheur est sur le point de +rendre l'âme, si toutefois il en a une, et, dans cette rude opération, +il désire que vous l'aidiez de vos prières, n'osant vous demander votre +bénédiction, dont il se reconnaît indigne. + +--Ma bénédiction est à tous, mon fils, répondit le prêtre, et plus grand +est le pécheur, plus il en a besoin. + +Il approcha une chaise du chevet du lit et s'assit, le ciboire entre ses +deux mains et l'oreille près de la bouche du mourant. + +Cirillo n'avait plus rien à faire près de cet homme, dont il avait, +autant qu'il était en son pouvoir, adouci matériellement la dernière +heure; le médecin avait achevé son oeuvre, c'était au prêtre de +commencer la sienne; il se glissa hors de la maison, ayant hâte de +visiter le lieu de la lutte et de s'assurer que le sbire lui avait dit +la vérité à l'endroit de Salvato Palmieri. + +On sait quelles étaient les localités. Au palmier balançant sa tête +élégante au-dessus des orangers et des citronniers, Cirillo reconnut la +maison du chevalier San-Felice. + +Le sbire avait bien désigné le terrain. Cirillo alla droit à la petite +porte du jardin, par laquelle celui-ci avait vu ou cru voir disparaître +le blessé; il s'inclina contre cette porte et crut y reconnaître +effectivement des traces de sang. + +Mais cette tache noire était-elle du sang ou seulement de l'humidité? +Cirillo avait laissé son mouchoir aux mains de la femme qui avait lavé +la blessure du sbire; il détacha sa cravate, en mouilla un bout à la +fontaine du Lion, puis revint en frotter cette portion de bois, qui +paraissait de teinte plus foncée que le reste. + +A quelques pas de là, en remontant vers le palais de la reine Jeanne, +une lanterne brûlait devant une madone. + +Cirillo monta sur une borne et approcha la batiste de la lanterne. + +Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien du sang. + +--Salvato Palmieri est là, dit-il en étendant le bras vers la maison du +chevalier San-Felice; seulement, est-il mort ou est-il vivant? C'est ce +que je saurai aujourd'hui même. + +Il traversa la place et repassa devant la maison où l'on avait porté le +sbire. + +Il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. + +Le blessé venait d'expirer, et don Michelangelo Ciccone priait à son +chevet. + +Au moment où Dominique Cirillo rentrait chez lui, trois heures sonnaient +à l'église de Pie-di-Grotta. + + + + + XXII + + LE CONSEIL D'ÉTAT + + +Outre les séances qui se tenaient chez la reine, dans cette chambre +obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et que l'on eût pu à +bon droit prendre pour des séances de l'inquisition, il y avait chaque +semaine, au palais, quatre conseils ordinaires: le lundi, le mercredi, +le jeudi et le vendredi. + +Les personnes qui composaient ces conseils d'État étaient: + +Le roi, lorsqu'il y était forcé par l'importance des affaires. +La reine, dont nous avons expliqué le droit de présence. +Le capitaine général Jean Acton, président du conseil. +Le prince de Castel-Cicala, ministre des affaires étrangères, marine, +commerce, et espion dénonciateur et juge dans ses moment perdus. +Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre de la guerre, homme +intelligent et comparativement honnête. +Le marquis Saverio Simonetti, ministre de grâce et justice. +Le marquis Ferdinand Corradino, ministre des cultes et des finances, qui +eût été le plus médiocre de tous les ministres, s'il n'eût rencontré au +conseil Saverio Simonetti, encore plus médiocre que lui. + +Dans les grandes occasions, on adjoignait à ces messieurs, le marquis +de la Sambucca, le prince Carini, le duc de San-Nicolo, le marquis +Balthazar Cito, le marquis del Gallo et les généraux Pignatelli, Colli +et Parisi. + +Tout au contraire du roi, qui assistait à l'un de ces conseils sur dix, +la reine y était fort assidue; il est vrai que souvent elle semblait +simple spectatrice de la discussion, se tenant éloignée de la table +et assise dans quelque coin ou quelque embrasure de fenêtre avec sa +favorite Emma Lyonna, qu'elle avait introduite dans la salle des +séances comme une chose à elle et étant de sa suite obligée, sans plus +d'importance apparente que n'en avait, derrière Ferdinand, Jupiter, son +épagneul favori. + +Chacun jouait sa comédie: les ministres avaient l'air de discuter, +Ferdinand avait l'air d'être attentif, Caroline avait l'air d'être +distraite, le roi grattait l'occiput de son chien, la reine jouait avec +les cheveux d'Emma, favori et favorite étaient couchés, l'un aux pieds +de son maître, l'autre aux genoux de sa maîtresse. Les ministres, +soit en passant devant eux, soit dans les intervalles des discussions, +faisaient une caresse à Jupiter, un compliment à Emma, et caresse +et compliment étaient récompensés par un sourire du maître ou de la +maîtresse. + +Le capitaine général Jean Acton, seul pilote chargé de la responsabilité +de ce navire battu par le vent révolutionnaire qui venait de France, et +engagé, en outre, dans les récifs de cette mer dangereuse des sirènes, +où sombrèrent en six siècles huit dominations différentes; Acton, le +front plissé, l'oeil sombre, la main frémissante comme s'il eût en +effet touché le gouvernail, semblait seul comprendre la gravité de sa +situation et l'approche du danger. + +Appuyée sur la flotte anglaise, à peu près sûre du concours du Nelson, +forte surtout de sa haine contre la France, la reine était décidée +non-seulement à affronter le danger, mais encore à aller au-devant de +lui et à le provoquer. + +Quant à Ferdinand, c'était tout le contraire; il avait jusqu'alors, avec +toutes les ressources de sa feinte bonhomie, louvoyé, de manière sinon à +satisfaire la France, au moins à ne lui fournir aucun moyen spécieux de +se brouiller avec lui. + +Et voilà que, grâce aux imprudences de Caroline, les événements avaient +marché plus vite que ne l'avait calculé le roi, lequel, au lieu de leur +imprimer un mouvement impulsif, eût voulu les laisser se dérouler +avec une sage lenteur; voilà qu'on avait été, comme nous l'avons vu, +au-devant de Nelson; voilà qu'au mépris des traités conclus avec la +France, on avait reçu la flotte anglaise dans le port de Naples; voilà +qu'on avait donné une fête splendide au vainqueur d'Aboukir; voilà que +l'ambassadeur de la République, lassé de tant de mauvaise foi, de tant +de mensonges et de tant d'affronts, sans calculer si de son côté la +France était prête, avait, au nom de la France, déclaré la guerre au +gouvernement des Deux-Siciles; voilà enfin que le roi, qui avait, +pour le mardi 27 septembre, ordonné une magnifique chasse, dont trois +fanfares devaient lui donner le signal, avait, comme nous l'avons vu, +par suite de la lettre de la reine, décommandé sa chasse et été obligé +de la convertir en conseil d'État! + +Au reste, ministres et conseillers avaient été prévenus par Acton de la +mauvaise humeur probable de Sa Majesté, et invités à se renfermer dans +le silence pythagoricien. + +La reine était arrivée la première au conseil, et, outre les ministres +et les conseillers, elle y avait trouvé le cardinal Ruffo; elle lui +avait alors fait demander à quelle circonstance heureuse elle devait +le plaisir de sa présence; Ruffo avait répondu qu'il était là par ordre +exprès du roi; la reine et le cardinal avaient échangé, l'une une légère +inclination de tête, l'autre une profonde révérence, et l'on avait +silencieusement attendu l'arrivée du roi. + +A neuf heures un quart, la porte s'était ouverte à deux battants, et les +huissiers avaient annoncé: + +--Le roi! + +Ferdinand était entré doublement mécontent et faisant opposition, par +son air maussade et rechigné, à l'air joyeux et vainqueur de la reine; +son épagneul Jupiter, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, ne +le cédant point en intelligence aux coursiers d'Hippolyte, le suivait, +la tête basse et la queue entre les jambes. Quoique la chasse eût +été renvoyée à un autre jour, le roi, comme pour protester contre la +violence qui lui était faite, s'était vêtu en chasseur. + +C'était une consolation qu'il s'était donnée et qu'apprécieront ceux-là +seuls qui connaissent son fanatisme pour l'amusement dont on l'avait +privé. + +A sa vue, tout le monde se leva, même la reine. + +Ferdinand la regarda de côté, secoua la tête et poussa un soupir, comme +ferait un homme qui se trouve en face de la pierre d'achoppement de tous +ses plaisirs. + +Puis, après un salut général à droite et à gauche, en réponse aux +révérences des ministres et des conseillers, et un salut personnel et +particulier au cardinal Ruffo: + +--Messieurs, dit-il d'une voix dolente, je suis véritablement au +désespoir d'avoir été forcé de vous déranger un jour où vous comptiez +peut-être, comme moi, au lieu de tenir un conseil d'État, vous occuper +de vos plaisirs ou de vos affaires. Ce n'est point ma faute, je vous le +jure, si vous éprouvez ce désappointement; mais il paraît que nous avons +à débattre des choses pressées et de la plus haute importance, choses +que la reine prétend ne pouvoir être débattues que par-devant moi. Sa +Majesté va vous raconter l'affaire; vous en jugerez et m'éclairerez de +vos avis. Asseyez-vous, messieurs. + +Puis, s'asseyant à son tour un peu en arrière des autres et en face de +la reine: + +--Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-il en frappant sur sa cuisse +avec sa main; nous allons bien nous amuser; va! + +Le chien vint, en bâillant, se coucher près de lui, allongeant ses +pattes et se tenant accroupi à la manière des sphinx. + +--Oh! messieurs, dit la reine avec cette impatience que lui inspiraient +toujours les manières de faire et de dire de son mari, si complétement +en opposition avec les siennes, la chose est bien simple, et, s'il était +en humeur de parler aujourd'hui, le roi nous la dirait en deux mots. + +Et, voyant que tout le monde écoutait avec la plus grande attention: + +--L'ambassadeur français, le citoyen Garat, ajouta-t-elle, a quitté +Naples cette nuit en nous déclarant la guerre. + +--Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs, que nous ne l'avons pas +volée, cette déclaration de guerre, et notre bonne amie l'Angleterre +en est arrivée à ses fins; reste à voir maintenant comment elle nous +soutiendra. Ceci, c'est l'affaire de M. Acton. + +--Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine. Au reste, il vient de +montrer à Aboukir ce que peut le génie réuni au courage. + +--N'importe, madame, dit le roi, je n'hésite pas à vous le dire +franchement, la guerre avec la France est une lourde affaire. + +--Moins lourde cependant, vous en conviendrez, reprit aigrement la +reine, depuis que le citoyen Buonaparte, tout vainqueur de Dego, de +Montenotte, d'Arcole et de Mantoue qu'il s'intitule, est confiné +en Égypte, où il restera jusqu'à ce que la France ait construit une +nouvelle flotte pour l'aller chercher; ce qui lui laissera le temps, je +l'espère, de voir pousser les raves dont le Directoire lui a fourni les +graines pour ensemencer les rives du Nil. + +--Oui, répliqua non moins aigrement le roi; mais, à défaut du citoyen +Buonaparte,--qui est bien bon de ne s'intituler que le vainqueur +de Dego, de Montenotte, d'Arcole et de Mantoue, quand il pourrait +s'intituler encore celui de Roveredo, de Bassano, de Castiglione et +de Millesimo,--il reste à la France Masséna, le vainqueur de Rivoli; +Bernadotte, le vainqueur du Tagliamento; Augereau, le vainqueur de Lodi; +Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Brune, le vainqueur d'Alkmaer; Moreau, +le vainqueur de Radstadt; ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui +n'avons jamais rien vaincu; sans compter Championnet, le vainqueur des +Dunes, que j'oubliais, lequel, je vous le ferai observer en passant, +n'est qu'à trente lieues de nous, c'est-à-dire à trois jours de marche. + +La reine haussa les épaules avec un sourire de mépris qui s'adressait à +Championnet, dont elle connaissait l'impuissance momentanée, et que le +roi prit pour lui. + +--Si je me trompe de deux ou trois lieues, madame, dit-il, c'est tout. +Depuis que les Français occupent Rome, j'ai demandé assez souvent à +quelle distance ils étaient de nous pour le savoir. + +--Oh! je ne conteste pas vos connaissances en géographie, monsieur, +dit la reine en laissant retomber sa lèvre autrichienne jusque sur son +menton. + +--Non, je comprends, vous vous contentez de contester mes aptitudes +politiques; mais, quoique San-Nicandro ait travaillé de son mieux à +faire de moi un âne, et qu'à votre avis il y ait malheureusement réussi, +je ferai observer à ces messieurs qui ont l'honneur d'être mes ministres +que la chose se complique. En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme +en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six mille hommes à Toulon; +et ils en sont revenus dans un bel état, de Toulon, nos vaisseaux et nos +hommes! le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne fût encore le vainqueur +de rien, les avait bien arrangés! Il ne s'agit plus de fournir à la +coalition, comme en 1796, quatre régiments de cavalerie qui ont fait +des prodiges de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empêché Cuto d'être +fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le plus beau de ses yeux; et +notez qu'en 93 et 96, nous étions couverts par toute la largeur de la +haute Italie, occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit dit +sans reproche, ne me paraît pas pressé d'entrer en campagne, quoique le +citoyen Buonaparte lui ait diablement rogné les ongles par le traité de +Campo-Formio. C'est que votre neveu François est un homme prudent; il ne +lui suffit pas, pour se mettre en campagne, des 60,000 hommes que vous +lui offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet l'empereur de +Russie; il connaît les Français, il s'y est frotté et ils l'ont frotté. + +Et Ferdinand, qui commençait à reprendre un peu de sa belle humeur, se +mit à rire de l'espèce de jeu de mots qu'il venait de faire aux dépens +de l'empereur d'Autriche, justifiant cette maxime à la fois si profonde +et si désespérante de la Rochefoucauld, qu'il y a toujours dans le +malheur d'un ami quelque chose qui nous fait plaisir. + +--Je ferai observer au roi, répondit Caroline, blessée de ce mouvement +d'hilarité qui se manifestait aux dépens de son neveu, que le +gouvernement napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur +d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce n'est pas nous qui +déclarons la guerre à la France, c'est la France qui nous la déclare, et +même qui nous l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont nos +moyens de soutenir cette guerre. + +--Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. Commençons par toi, +Ariola. Voyons! On parle de 65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000 +hommes? + +--Où ils sont, sire? + +--Oui, montre-les-moi. + +--Rien de plus facile, et le capitaine général Acton est là pour dire à +Votre Majesté si je mens. + +Acton fit de la tête un signe affirmatif. + +Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait parfois des caprices, +non pas d'être jaloux, il était trop philosophe pour cela, mais d'être +envieux. Aussi, le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence +que si Ferdinand lui adressait la parole. + +--Le capitaine général Acton répondra pour lui, si je lui fais l'honneur +de l'interroger, dit le roi; en attendant, réponds pour toi, Ariola. Où +sont tes 65,000 hommes? + +--Sire, 22,000 au camp de San-Germano. + +Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand, avec un mouvement de +tête, comptait sur ses doigts. + +--Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, 8,000 dans la plaine +de Sessa, 6,000 dans les murs de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les +côtes, enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo. + +--Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son calcul en même +temps qu'Ariola terminait son énumération, et j'ai une armée de 65,000 +hommes. + +--Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne. + +--C'est à dire en blanc? + +--Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert. + +--Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une expression de grotesque +mélancolie, vêtus de blanc, vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins +le camp, va... + +--Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur, répondit la reine. + +--Triste idée, madame! Je les crois, au contraire, très-intelligents, +mes sujets, trop intelligents même; et voilà pourquoi je doute qu'ils se +fassent tuer pour des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous +dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieux +soldats, c'est vrai; mais ces vieux soldats n'ont jamais brûlé une +amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne se +sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux 50,000 autres, ils +datent de six semaines ou d'un mois, et ces 50,000 hommes, comment +ont-ils été recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne fais +attention à rien, parce que, la plupart du temps, pendant que vous +discutez, je cause avec Jupiter, qui est un animal plein d'intelligence; +mais, au contraire, je ne perds pas un mot de ce que vous dites; +seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, je serais forcé +de vous prouver que je m'entends mieux que vous à gouverner, et cela ne +m'amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec la reine, +que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne les avez enrôlés +ni en vertu d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous les +avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par violence à +leurs familles, et cela selon le caprice de vos intendants et de vos +sous-intendants. Chaque commune vous a fourni huit conscrits par mille +hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment cela s'est fait? On a +d'abord désigné les plus riches; mais les plus riches ont payé rançon et +ne sont point partis. On en a désigné de moins riches alors; mais, comme +les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pas plus partis que le +premiers. Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé trois ou +quatre contributions, dont on s'est bien gardé de te parler, mon pauvre +Corradino, tout mon ministre des finances que tu es, on est arrivé à +ceux qui n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là, il a bien +fallu qu'ils partent. Chacun de ces hommes représente donc une injustice +vivante, une flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige +au service, aucun lien moral ne le retient sous les drapeaux, il est +enchaîné par la crainte du châtiment, voilà tout! Et vous voulez que +ces gens-là se fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des +intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, par-dessus tout +cela, un roi qui chasse, qui pêche, qui s'amuse et qui ne s'occupe de +ses sujets que pour passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster +leurs moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à mon +service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et je me serais +fait brigand; au moins, des brigands combattent et se font tuer pour +eux-mêmes. + +--Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vérité dans ce que vous +dites là, sire, répondit le ministre de la guerre. + +--Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité, quand je n'ai pas +de raisons de mentir, bien entendu. Maintenant, voyons! Je t'accorde +tes 65,000 hommes; les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés +à l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté, la giberne au +derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola? Est-ce toi? + +--Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois ministre de la guerre +et général en chef. + +--Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, je comprends cela. + +--Sire! + +--Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, Pignatelli, cela te +convient-il, de commander en chef les 65,000 hommes d'Ariola? + +--Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait, j'avoue que je +n'oserais prendre une telle responsabilité. + +--Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi. + +--Ni moi non plus, sire. + +--Et toi, Parisi? + +--Sire, je suis simple brigadier. + +--Oui; vous voulez bien tous commander une brigade, une division même; +mais un plan de campagne à tracer, mais des combinaisons stratégiques à +accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre et à vaincre, pas un +de vous ne s'en chargera! + +--Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe d'un général en chef, +dit la reine: ce général en chef est trouvé. + +--Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, j'espère? + +--Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la reine. J'ai demandé à mon +neveu un homme dont la réputation militaire puisse à la fois imposer à +l'ennemi et satisfaire aux exigences de nos amis. + +--Et vous le nommez? demanda le roi. + +--Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque chose à dire contre lui? + +--J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait battre par les +Français; mais, comme cette disgrâce est arrivée à tous les généraux de +l'empereur, y compris son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime +autant Mack qu'un autre. + +La reine se mordit les lèvres à cette implacable raillerie, qui poussait +le cynisme jusqu'à se railler soi-même à défaut des autres, et, se +levant: + +--Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack pour général en chef de +votre armée? demanda-t-elle. + +--Parfaitement, répondit le roi. + +--En ce cas, vous permettez... + +Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des yeux, ne pouvant +pas deviner ce qu'elle allait faire, quand tout à coup un cor de chasse, +embouché par deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse haleine, +commença de sonner le lancer dans la cour du palais, sur laquelle +donnaient les fenêtres de la chambre du conseil, et cela avec une telle +vigueur, que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers, +ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, se regardèrent avec +étonnement. + +Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme pour lui demander +l'explication de cette interruption cynégétique. + +Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres et Jupiter aussi +étonné que le roi. + +Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de lui-même. + +Puis: + +--Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant que la chasse +est contremandée; pourquoi donne-t-il le premier signal? + +Le piqueur continuait de sonner avec fureur. + +Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait en lui-même +un combat violent. + +Il alla à la fenêtre et l'ouvrit. + +--Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il. + +Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint, toujours suivi de +Jupiter, reprendre sa place sur son fauteuil. + +Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un nouveau personnage +était entré en scène sous la protection de la reine; celle-ci, en effet, +pendant que le roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte +de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, et l'avait +introduit. + +Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le roi avec non moins de +surprise que les autres. + + + + + XXIII + + LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK + + +Celui qui causait cet étonnement général était un homme de quarante-cinq +à quarante-six ans, grand, blond, pâle, portant l'uniforme autrichien, +les insignes de général, et, entre autres décorations, les plaques et +les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier. + +--Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le +baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer général en chef de ses +armées. + +--Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain étonnement +l'ordre de Saint-Janvier, dont le général était décoré et que le roi ne +se rappelait pas lui avoir donné, enchanté de faire votre connaissance. + +Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: «Attention!» + +Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il répondre à ce +compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole: + +--Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrivée +du baron à Naples pour lui donner un signe de la considération que vous +avez pour lui, et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre, +par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier. + +--Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop théâtral +pour être vrai, plein de reconnaissance pour les bontés de Votre +Majesté, je suis venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire, +cette épée est à vous. + +Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme +Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer. + +Mack continua: + +--Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, et elle ne dormira +tranquille dans son fourreau que quand elle aura renversé cette infâme +république française, qui est la négation de l'humanité et la honte de +l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant +formidablement son épée. + +Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements dramatiques, ne +put s'empêcher, avec son admirable bon sens, d'apprécier tout ce que +l'action du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son +sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait +inintelligible pour tout homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce +seul mot: + +--_Ceuza!_ + +Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection échappée aux +lèvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'équivalent +dans la langue française. Contentons-nous de dire qu'elle tient à peu +près le milieu entre fat et imbécile. + +Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'épée à la +main, que le roi acceptât son serment, se retourna assez embarrassé vers +la reine. + +--Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté m'a fait l'honneur de +m'adresser la parole. + +--Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, vous a, général, +par un seul mot plein d'expression, témoigné sa reconnaissance. + +Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son +expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son épée au +fourreau. + +--Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente moqueuse qu'il aimait +tant à suivre, j'espère que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses +meilleurs généraux pour renverser cette infâme république française, m'a +en même temps envoyé un plan de campagne arrêté par le conseil aulique. + +Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement jouée, était une +nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant élaboré les plans de +la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens +et l'archiduc Charles lui-même avaient été battus. + +--Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa Majesté l'empereur, mon +auguste maître, carte blanche à ce sujet. + +--Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda le roi. + +--Oui, sire, il m'a fait cette grâce. + +--Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher +général? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication. + +--C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement +satisfait de lui-même. + +--Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand +il trouvait quelqu'un à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant +même que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au nom de l'infâme +république française, l'infâme république française, grâce au génie de +notre général en chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement +sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général, +merci. + +Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à la lettre, s'inclina +devant le roi. + +--Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons point là une carte +de nos États et des États romains, pour suivre les opérations du général +sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet +de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur laquelle il +désigne d'avance à ses secrétaires et à ses aides de camp les points sur +lesquels il battra les généraux autrichiens; le baron nous eût désigné +d'avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tu feras +faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à la disposition +du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu +entends, Ariola? + +--Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente. + +--Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi. + +--Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait. + +--Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? Je meurs d'envie de +voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance. + +Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il +avait laissé dans la chambre voisine. + +La reine, qui connaissait son auguste époux et qui n'était point dupe +des compliments affectés qu'il faisait à son protégé, craignant que +celui-ci ne s'aperçût qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du +roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment de s'occuper de ce +détail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer +par trois ou quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina +en manière de respectueuse insistance, et la reine céda. + +L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel étaient imprimés en +or, d'un côté les armes de l'Autriche, et de l'autre côté le nom et les +titres du général Mack. + +Celui-ci en tira une grande carte des États romains avec leurs +frontières, et l'étendit sur la table du conseil. + +--Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes +généraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le +baron. Parlez, baron; on vous écoute. + +Les officiers se rapprochèrent de la table avec une vive curiosité; le +baron Mack possédait, on ne savait pourquoi à cette époque, et on ne l'a +même jamais su depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes +du monde. + +La reine, au contraire, ne voulant point avoir part à ce quelle +regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu à +l'écart. + +--Comment! madame, dit le roi, au moment où le baron consent à nous +dire où il battra ces républicains que vous détestez tant, vous vous +éloignez! + +--Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit aigrement la +reine; et peut-être, continua-t-elle en désignant de la main le cardinal +Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend. + +Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses doigts contre les +carreaux. + +Au même instant, comme si c'eût été un signal donné, une seconde fanfare +retentit; seulement, au lieu de sonner le _lancer_, comme la première, +elle sonnait la _vue_. + +Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout à coup racine +dans la mosaïque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se +décomposa, une expression de colère prit la place du vernis de bonhomie +railleuse répandue sur elle. + +--Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont juré +de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous +chassons le républicain. + +Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, qu'il ouvrit avec +plus de violence encore que la première: + +--Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais à quoi tient +que je ne descende et que je ne t'étrangle de mes propres mains. + +--Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop d'honneur pour ce +manant. + +--Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le +donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Français. Voyons +votre plan, général, voyons-le. + +Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'espérer +de l'état d'exaspération où l'avait mis le son du cor, et dont +heureusement l'avait, comme par miracle, tiré la flatterie banale du +général Mack. + +--Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne à ses +élèves, nos 60,000 hommes sont divisés en quatre ou cinq points sur +cette ligne qui s'étend de Gaete à Aquila. + +--Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en +gênez pas. + +--Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont +établis sur ce chiffre, et Votre Majesté aurait 100,000 hommes, que +je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les +renseignements les plus exacts sur le nombre des Français, ils ont à +peine 10,000 hommes. + +--Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voilà qui me rassure +tout à fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu +n'étaient que deux contre un, quand ils ont été battus par le citoyen +Buonaparte. + +--Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le sourire de la +suffisance. + +--C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; il n'y avait +là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles. + +--Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa +veste de chasse. + +--Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui j'ai affaire, et puis +je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tête. + +--Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille +hommes à peu près, est à San-Germano, et que les quarante mille autres +sont campés sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. Dix mille +hommes traversent le Tronto et chassent la garnison française d'Ascoli, +dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne. +Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur +Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire +des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa +et pénètrent dans les États romains par la voie Appienne; six mille +autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la +retraite aux Français, qui se retirent par Perugia. + +--Qui se retirent par Perugia... Le général Mack ne nous dit pas +précisément, comme le citoyen Buonaparte, où il battra l'ennemi; mais il +nous dit par où il se retire. + +--Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis où je bats +l'ennemi. + +--Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de +plaisir à la guerre qu'il en eût pris à la chasse. + +--Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de +San-Germano. + +--Vous partez de San-Germano avec moi. + +--Je marche sur Rome. + +--Avec moi toujours. + +--Je débouche par les routes de Ceperano et de Frosinone. + +--Mauvaises routes, général! je les connais, j'y ai versé. + +--L'ennemi abandonne Rome. + +--Vous en êtes sur? + +--Rome n'est point une place qui puisse être défendue. + +--Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que fait-il? + +--Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable. + +--Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu? + +--Non pas; je l'attaque et je le bats. + +--Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas? + +--Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant +devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté que je le +battrai, c'est comme s'il était battu. + +--Alors, tout va bien! dit le roi. + +--Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire sur le plan que je lui +ai exposé? + +--Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous +mettre d'accord. + +--Lequel, sire? + +--Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de +San-Germano avec moi? + +--Oui, sire. + +--J'en suis donc, moi, de la guerre? + +--Sans doute. + +--C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. Et quel grade +m'offrez-vous dans mon armée? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de +vous demander cela? + +--Le suprême commandement, sire; je serai heureux et fier d'obéir aux +ordres de Votre Majesté. + +--Le suprême commandement!... Hum! + +--Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait fait espérer cependant... + +--Qui cela? + +--Sa Majesté la reine. + +--Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa Majesté la reine, dans la +trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en +cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le +suprême commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé +à être un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École de +Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce +que j'ai lu les _Commentaires_ de César? est-ce que j'ai lu le chevalier +Folard, Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le prince +Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour être +battu dans les règles? est-ce que j'ai jamais commandé autre chose que +mes Lipariotes? + +--Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de +Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris. + +--Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais +pas à moi qui ne suis qu'une bête. + +--Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement +son opinion sur lui-même. + +Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille. + +--Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait +pas tout seul. + +Ferdinand parut se décider. + +--Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce +pas? + +--Incontestablement. + +--Alors, vous êtes brave, vous? + +--Sire! + +--Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas? + +--Oh! + +--Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être. + +La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement. +Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi, +sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité +nommée Ferdinand. + +--Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis +brave sans m'en douter; nous verrons bien. + +Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux: + +--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron? + +Tous firent signe que oui. + +--Et tu l'approuves, Ariola? + +--Oui, sire, répondit le ministre de la guerre. + +--Tu l'approuves, Pignatelli? + +--Oui, sire. + +--Et toi, Colli? + +--Oui, sire. + +--Et toi, Parisi? + +--Oui, sire. + +Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart +comme il avait fait tout le reste de la séance. + +--Et vous, Ruffo? demanda-t-il. + +Le cardinal garda le silence. + +Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda +avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver +comme les autres. + +--Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un +meilleur? + +--Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car +j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait +l'honneur de me demander mon avis. + +--Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques +observations à faire, je suis prêt à les écouter. + +--Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre +Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque +Votre Excellence m'y autorise... + +--Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant. + +--Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo, +voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a +fait l'honneur d'exposer devant nous... + +--Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à +goguenarder. + +--Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au +cardinal, par la seule raison que la reine le détestait. + +La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement, +mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments +de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il +continua donc avec une parfaite tranquillité: + +--Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande +supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française, +l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux +la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les +détruire ou les faire prisonniers. + +--Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux +comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le +premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France +pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle +le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer? + +--Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins +proposé autre chose. + +--Et qu'eussiez-vous proposé? + +--J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps +seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni; +j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile +gauche des Français, 10,000 dans les marais Pontius pour écraser leur +aile droite; enfin, j'en eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un +effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie dont je me sens +capable, tenté d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux +ailes, et de les empêcher de se porter mutuellement secours; pendant +ce temps, la légion toscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu +fournir, eût couru la contrée pour se rapprocher de nous et nous aider +selon les circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, jeune +et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui lui eût donné confiance +en elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis +qu'un pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience et le +génie du général Mack. + +Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de la table pour +indiquer sur la carte les mouvements qu'il eût exécutés, fit un pas en +arrière en signe qu'il abandonnait la discussion. + +Les généraux se regardèrent avec surprise; il était évident que Ruffo +venait de donner un excellent avis. Mack, en éparpillant trop l'armée +napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps à +être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au +contraire, présentait un plan complètement à l'abri de ce danger. + +Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan qui venait d'être +développé était supérieur au sien. + +--Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et +moi, entre votre plan et le mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en +riant, mais du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on peut +appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de +Bouillon. + +Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que Pierre l'Ermite et +Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne +voulait pas le mécontenter. + +--Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; je trouve, pour mon +compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'était l'avis de ces +messieurs, puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve donc de bout en +bout et je n'y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous +avons l'armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien, +très-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino, +continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a +fait voir ses hommes, montre-nous tes écus. + +--Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait ainsi à +brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que les dépenses que l'on vient +de faire pour équiper et habiller l'armée, ont complétement vidé les +caisses de l'État. + +--Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu +dire que l'argent était le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas +d'argent! + +--Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que +ne vous ont manqué l'armée et le général en chef, et nous avons, en +attendant mieux, un million de livres sterling à votre disposition. + +--Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse +faculté de faire de l'or? + +--Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, sire, dit la reine en +allant à la porte par laquelle alle avait déjà introduit le général +Mack. + +Puis, s'adressant à une personne encore invisible: + +--Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté de confirmer au roi ce +que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour +faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas? + +Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson apparut radieux +sur le seuil, tandis que, derrière lui, pareille à un ombre élyséenne, +s'effaçait la forme légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter +par un premier baiser le dévouement de Nelson et les subsides de +l'Angleterre. + + + + + XXIV + + L'ILE DE MALTE + + +L'apparition de Nelson en un pareil moment était significative: c'était +le mauvais génie de la France en personne qui venait s'asseoir au +conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les +mensonges et la trahison de Caroline. + +Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général Mack, arrivé dans +la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la +main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur +d'Aboukir: + +--Je présente, dit-elle, le héros de la terre au héros de la mer. + +Nelson parut peu flatté du compliment; mais il était de trop bonne +humeur en ce moment pour se blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle +fût tout à l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se +tournant vers le roi: + +--Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Majesté et +à ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon +gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute +question relative à la guerre avec la France. + +Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrotté +comme Gulliver à Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune +bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection +qui se présentait à son esprit. + +--Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre +ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on +n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il n'y +avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection +que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible. + +--Et Votre Majesté faisait, comme toujours, preuve d'une profonde +sagesse, répondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M. +Pitt qui me mettent à même de remédier à cette pénurie. + +Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conçu en ces termes: + +«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autorisé à +s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur près la cour des +Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste allié le roi de Naples dans +toutes les nécessités où pourrait l'entraîner une guerre contre la +république française. + +»W. PITT. + +»Londres, 7 septembre 1798.» + +Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela près de +lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel allié de la reine qui +venait d'apparaître. + +--Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce que disait la reine, +mettre à notre disposition...? + +--Un million de livres sterling, dit Nelson. + +Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un +million de livres sterling. Ruffo devina la question. + +--Cinq millions et demi de ducats, à peu près, répondit-il. + +--Hum! fit le roi. + +--Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destiné à faire +face aux nécessités du moment. + +--Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement de nous expédier +cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin, +qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps peut s'écouler. Nous +sommes dans l'équinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois +ou six semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; pendant ces six +semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d'être à Naples! + +Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole. + +--Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les +Français ne sont point en mesure de lui faire la guerre. + +--En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous l'ont déclarée. + +--Qui nous l'a déclarée? + +--L'ambassadeur de la République. Pardieu! on dirait que je vous +apprends une nouvelle. + +La reine sourit dédaigneusement. + +--Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût attendu encore +quelque temps, ou n'eût point fait sa déclaration de guerre, s'il eût +connu la situation du général Championnet à Rome. + +--Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait +l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, madame? + +--Je le crois. + +--Vous avez des correspondances à l'état-major du général républicain? + +--Je ne me fierais pas à des correspondances avec des étrangers, sire. + +--Alors, vous tenez vos renseignements du général Championnet lui-même? + +--Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la République eût +reçue ce matin, s'il ne se fût point tant pressé de partir hier au soir. + +Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de +Simone avait enlevée la veille à Salvato Palmieri et lui avait remise +dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi. + +Le roi y jeta les yeux. + +--Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il eût dit: «Cette +lettre est en hébreu.» + +Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul: + +--Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien. + +Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui +suit: + +«Citoyen ambassadeur, + +»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de +mon devoir de porter à votre connaissance l'état dans lequel se trouve +l'armée que je suis appelé à commander, afin que, sur les notes précises +que je vais vous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez +à tenir vis-à-vis d'une cour perfide qui, poussée par l'Angleterre, +notre éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous +déclarer la guerre...» + +A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent en souriant. +Nelson n'entendait ni le français ni l'italien; mais probablement une +traduction anglaise de cette lettre lui avait été faite à l'avance. + +Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture. + +«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le +papier, n'est, en réalité, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de +chaussures, de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas +reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches à +se distribuer, ce qui nous fait quinze coups à tirer par homme; aucune +place n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a manqué à +Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu +observer la côte...» + +--Vous entendez, sire, dit la reine. + +--Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal. + +Le cardinal reprit: + +«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un parc de quatre bouches +à feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux +bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgés +qui nous enveloppent de tous côtés...» + +La reine échangea un nouveau signe avec Mack et Nelson. + +«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que nos arsenaux; dans +aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du même calibre; dans +quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres, +des boulets et pas de canons. Cet état désastreux m'explique les +instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y +conformiez. + +»Repousser par les armes toute agression hostile dirigée contre la +république romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain, +mais dans le cas seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets +d'invasion depuis si longtemps annoncés...» + +--Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pièces de +canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose à +craindre de cette guerre. + +--Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant les mains. + +--Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le général +français pense lui-même de sa position. + +«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont à ma disposition, +citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement que _je ne pourrais pas +repousser une agression hostile_, à plus forte raison, _porter la guerre +sur le territoire napolitain_...» + +--Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine. + +--Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout. + +«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de +maintenir, autant que le permettra la dignité de la France, la bonne +harmonie entre la République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer +par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains; +tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est-à-dire avant +le temps qui m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré et +avorterait infailliblement. + +»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage éprouvé, et qui, né dans les +États du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore +le patois napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre et de +s'aboucher avec les chefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi +le plus vite possible avec une réponse détaillée qui m'expose exactement +votre situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles. + +»Fraternité. + +»CHAMPIONNET. + +»18 septembre 1798.» + +--Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes rassuré qu'à moitié, +voilà qui doit vous rassurer tout à fait. + +--Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non. + +--Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti républicain, auquel vous +avez eu tant de peine à croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est +pas tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que +ce sont les jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil. + +--Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda +le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec +curiosité. + +--Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la reine, et vous me +permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coupé la parole à Sa +Seigneurie lord Nelson au moment où il allait répondre à une question +que vous veniez de lui faire. + +--Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et +qu'il nous faudrait peut-être un mois ou six semaines pour recevoir +d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible. + +La demande du roi fut transmise à Nelson. + +--Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, MM. Baker père +et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de +Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de +livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre +Majesté aura seulement besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de +les prévenir à l'avance. + +--C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change +à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela +avec les Baker. + +Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi. + +Ferdinand fit un signe de tête. + +--Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du +royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la +connais. Que demande-t-elle, en échange de son million de livres +sterling? + +--Une chose bien simple, et qui ne porte aucun préjudice à Votre +Majesté. + +--Laquelle, enfin? + +--Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté Britannique, qui est +en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Français, Votre Majesté +renonce à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa Majesté +Britannique, qui n'a point de possession dans la Méditerranée autre +que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et +d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais. + +--Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas, +elle appartient à l'Ordre. + +--Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer +Nelson. + +--Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte fait retour à la +couronne des Deux-Siciles, ayant été donné par l'empereur Charles-Quint, +comme héritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui +venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si +avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Méditerranée, +l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne +serait pas cher. + +Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce point lorsqu'une +troisième fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non +moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premières. + +Quant à la reine, elle échangea avec Mack et Nelson un regard qui +voulait dire: «Restez calmes, je sais ce que c'est.» + +Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre et l'ouvrit avant +que la fanfare fût terminée. + +Elle sonnait l'_hallali_. + +--Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire +ces trois misérables fanfares? + +--Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir quand elle voudra, +répondit le sonneur; elle sera sûre de ne pas faire buisson creux, les +sangliers sont détournés. + +--Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés? + +--Oui, sire, une bande de quinze. + +--Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'écria le roi en +s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs? +Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze! + +Puis, revenant au sonneur de cor: + +--Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, qu'il n'y a +pas de chasse aujourd'hui, malheureux? + +La reine s'avança. + +--Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur? +demanda-t-elle avec son plus charmant sourire. + +--Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez écrit cette +nuit, je l'ai décommandée. + +Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre à témoin que l'ordre +avait été donné devant lui. + +--C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pensé à la +peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, présumant que le +conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser +pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le messager et n'ai +rien changé au premier ordre donné par vous, sinon que j'ai indiqué +votre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures +qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, rien +n'empêche donc Votre Majesté de partir. + +Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait +rayonnante. + +--Ah! chère maîtresse!--on se rappelle que c'était le nom dont Ferdinand +appelait Caroline dans ses moments d'amitié,--ah! chère maîtresse! vous +êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais +encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le +conseil est fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre +général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur +lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait; +tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne +avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre: +il paraît que, décidément, j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse! +Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo! + +--Et Malte, sire? demanda le cardinal. + +--Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe +depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un +mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'année, +au passage des cailles; où l'on ne peut pas avoir de faisans, faute +d'eau; où il ne pousse pas un radis et où l'on est obligé de tout +tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent +des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers! +Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut! + +Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare. + +--Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez écrire à votre gouvernement +que la cession de Malte à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de +la part du roi des Deux-Siciles. + +Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers: + +--Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui +avez donnés. Le conseil est levé. + +Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup +d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack +et de Nelson. + + + + + XXV + + L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT + + +Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée par l'orage de +la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; les barques des pêcheurs +sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel +et de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle il +s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Felice eût +pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, à sept +lieues de là, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses +ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, cette opinion qu'a émise +Buffon dans ses _Époques de la nature_,--opinion qui lui paraissait +quelque peu hasardée,--que la terre avait été détachée du soleil par +le choc d'une comète; et, en même temps, une inquiétude vague que lui +causait le sommeil prolongé de sa femme. C'était la première fois, +depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures +du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer la tasse de café, +le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le déjeuner +habituel du savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout +juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, avec la double +attention d'une fille respectueuse et d'une tendre épouse. + +Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures du matin, avec +la régularité qu'il mettait à toute chose, quand une trop forte +préoccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier +embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque, +chemin qu'à moins de trop mauvais temps, il faisait toujours à pied, +autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une +recommandation d'hygiène que lui avait faite son ami Cirillo, et qui, +s'étendant de Mergellina au palais royal, pouvait équivaloir à un +kilomètre et demi. + +C'était là que demeurait, six mois de l'année, le prince héréditaire; +les six autres mois, il demeurait à la Favorite ou à Capodimonte; +pendant ces six mois, une de ses voitures était à la disposition de +San-Felice. + +Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement +vers onze heures à sa bibliothèque, et trouvait son bibliothécaire +juché sur quelque échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau. +En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre, +mais le prince s'opposait à ce qu'il se dérangeât. Une conversation +presque toujours littéraire ou scientifique s'établissait entre le +savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et +midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de +son échelle pour le reconduire jusqu'à la porte, tirait sa montre, la +mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'eût +facilement entraîné un travail attachant, parce qu'il était aimé. A deux +heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait son travail dans son +tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son +gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait à la main jusqu'à la porte +de la rue, par cette révérence qu'avaient à cette époque les hommes +vraiment royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. Parfois, s'il +était dans ses jours de distraction, il faisait, tête nue, le chemin +du palais à sa maison, à la porte de laquelle il frappait deux coups, +presque toujours au même moment où sa pendule sonnait deux heures. + +Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait sur le perron. + +Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; pendant le dîner, +Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait +reçues, les petits événements qui étaient survenus dans le voisinage. +Le chevalier, de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les +nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il avait pu saisir +de la politique, chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait +médiocrement Luisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa +se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie +chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile; ou +bien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur la route +pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli ou Pouzzoles, +et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote +historique à raconter, quelque observation intéressante à faire, sa +vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais et de charmer +toujours. + +On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque ami de +San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vînt pour passer la soirée, +l'été sous le palmier, où l'on dressait une table, l'hiver au salon. En +hommes, c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg +ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur des _Horaces_, du _Mariage +secret_, de _l'Italienne à Londres_, du _Directeur dans l'embarras_. +L'illustre maestro se plaisait à faire chanter les morceaux encore +inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une +excellente méthode qu'elle lui devait en partie, cette voix fraîche, +limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au théâtre; +c'était quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit, +grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme +cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et +Gagliani, victimes de la première réaction. C'était, rarement enfin, +car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c'était ce bon +docteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous nous sommes +rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque tous +les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était à Naples. C'était souvent +une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Staël +comme publiciste et improvisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de +Métastase, qui, lorsqu'elle était encore tout enfant, lui avait promis +un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la femme d'un +savant, confrère de San-Felice: c'était la signora Baffi, qui, comme +Luisa, n'avait pas la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant +l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient jusqu'à onze +heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers, +on prenait des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la soirée +était belle, si la mer était calme, si la lune semait le golfe de +paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la +surface de la mer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies +adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout +comme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent qui faisait +flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à +la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou +d'Alcée. + +Le lendemain, la même existence recommençait, avec la même ponctualité; +rien ne l'avait jamais ni troublée ni dérangée. + +Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant à deux heures du +matin il avait trouvée couchée et dormant d'un si bon sommeil, comment +se faisait-il que Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore +sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes les questions du +chevalier, Giovannina eût répondu: + +--Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point. + +Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cédant +à son inquiétude, se préparait à aller lui-même frapper à la porte de +Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger, +les yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais plus ravissante +peut-être sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue. + +Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la fois et de ce +sommeil si prolongé et de l'inquiétude qu'il lui avait causée; mais, +lorsqu'il vit le doux sourire de la sérénité éclairer, comme un rayon +matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire +lui-même, prendre sa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au +front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui, à cette +époque, n'avait rien de suranné: + +--Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'était pour se +déguiser en amante de Mars! + +Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tête +contre le coeur du chevalier, comme si elle eût voulu se réfugier dans +sa poitrine. + +--J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela +m'a rendue un peu malade. + +--Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps que le sommeil, +enlevé l'appétit? + +--J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant à table. + +Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose impossible: il lui +semblait avoir la gorge serrée par une main de fer. + +Son mari la regardait avec étonnement, et elle se sentait rougir +et pâlir sous ce regard plutôt inquiet qu'interrogateur cependant, +lorsqu'on frappa trois coups également espacés à la porte du jardin. + +Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était la bienvenue pour +Luisa; car elle faisait diversion à l'inquiétude du chevalier et à son +embarras à elle. + +Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir. + +--Où est donc Nina? demanda San-Felice. + +--Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être. + +--A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse souffrante? +Impossible, ma chère enfant! + +On frappa une seconde fois. + +--Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa. + +--Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es fatiguée; reste +tranquille, je le veux! + +Le chevalier disait quelquefois: _Je le veux_, mais d'une voix si douce, +avec une expression si tendre, que c'était toujours la prière d'un père +à sa fille, et jamais l'ordre d'un mari à sa femme. + +Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-même +ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète à chaque circonstance nouvelle +qui pouvait donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé pendant +la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans +pouvoir découvrir qui c'était, vit un homme qui paraissait d'un certain +âge déjà, et qui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec +une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte +contre laquelle s'était adossé Salvato, et le seuil sur lequel il était +tombé. + +La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût pu le reconnaître. + +Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur à le +suivre, Luisa comprit que c'était un ami. + +Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place à table. + +Son mari entra, poussant devant lui Cirillo. + +Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son côté, elle avait +une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois été le +médecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui--quoiqu'il ignorât +le lien de parenté qui l'attachait à Luisa--avec amour et vénération. + +En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de +mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo. + +Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passée presque +tout entière au chevet du blessé, elle avait pensé au bon docteur, et, +peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur +le point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait point osé +mettre ce désir à exécution. Que penserait Cirillo du mystère qu'elle +faisait à son mari de ce terrible événement qui s'était passé sous ses +yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de +garder sur cet événement un silence absolu? + +Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait +Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le +matin même qui suivait la nuit où sa présence avait été si fort désirée +dans la maison. + +Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard sur Luisa; puis, +cédant à l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table +où le mari et la femme déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume +orientale, qui est aussi celle de Naples, cette première étape de +l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café noir. + +--Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il +ne fallait pas moins qu'une visite à neuf heures et demie du matin +pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez. +On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous êtes mort +vous-même! + +Cirillo regarda San-Felice avec la même attention qu'il avait regardé +sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystérieuse +d'une nuit agitée et inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve +sérénité de l'insouciance et du bonheur. + +--Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voir _ce +matin_, mon cher chevalier? + +Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marquée. + +--Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et +soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais +content de vous voir. + +--A quel propos? Dites-moi cela. + +--A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! pour le café, par +exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a +fait... La paresseuse s'est levée... A quelle heure? Devinez. + +--Fabiano! dit Luisa en rougissant. + +--La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... A neuf heures! + +Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle succéda une pâleur +mortelle. + +Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette agitation, Cirillo +eut pitié de la pauvre femme. + +--Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels? + +--D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapporté hier +de la bibliothèque du palais les _Époques de la nature_, de M. le comte +de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il +est défendu par la censure: peut-être--je n'en sais rien--peut-être +est-ce parce qu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la Bible. + +--Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo en riant, s'il était +d'accord avec le sens commun. + +--Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la +terre soit un morceau du soleil détaché par le choc d'une comète? + +--Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la génération +des êtres vivants s'opère par des molécules organiques et des moules +intérieurs; ce qui est encore une théorie du même auteur, non moins +absurde, à mon avis, que la première. + +--A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur! + +--Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme le plus savant que je +connaisse. + +--Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas +dire une pareille énormité. Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je +n'ai pas besoin de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point un +morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux points éclaircis, et, +comme c'était le moins important, je l'ai fait passer le premier; le +second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là? + +Et il lui montra Luisa. + +--Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit Cirillo; seulement +un peu fatigué, un peu pâli par la peur que madame aura peut-être eue +cette nuit. + +Le docteur appuya sur les derniers mots. + +--Quelle peur? demanda San-Felice. + +Cirillo regarda Luisa. + +--Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, madame? demanda +Cirillo. + +--Bien, non, rien, cher docteur. + +Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant. + +--Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal +dormi, voilà tout. + +--Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rêves, et +cependant, lorsque je suis rentré hier de l'ambassade d'Angleterre, elle +dormait d'un si bon sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai +embrassée sans qu'elle se soit réveillée. + +--Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre? + +--Mais à deux heures et demie, à peu près? + +--C'est cela, dit Cirillo, tout était fini. + +--Qu'est-ce qui était fini? + +--Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette nuit un homme devant +votre porte... + +Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste dont elle était +vêtue. + +--Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit que l'assassinat avait +eu lieu, que madame dormait à cette heure, que vous êtes rentré à deux +heures et demie, vous n'en avez rien su? + +--Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce +n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et +surtout à Mergellina, qui est à peine éclairée et où tout monde est +couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi +vous êtes venu de si bon matin. + +--Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus +de gravité qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'étant passé sous vos +fenêtres, jeté quelque trouble dans la maison. + +--Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous +appris? + +--J'ai passé devant votre porte au moment même où il venait d'avoir +lieu. L'homme, en se défendant,--il paraît qu'il était très-fort et +très-brave,--a tué deux sbires et en a blessé deux autres. + +Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous +ces détails, qu'on ne l'oublie pas, lui étaient inconnus. + +--Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins étaient +des sbires? + +--Sous le commandement de Pasquale de Simone, répondit Cirillo en +mettant sa voix au diapason de celle du chevalier. + +--Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda San-Felice. + +--Je suis bien forcé d'y croire. + +Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit à la fenêtre. + +--Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de l'autre côté de la +fontaine du Lion, à la porte de cette maison qui fait l'angle de la +place et de la rue, voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges? + +--Oui. + +--Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blessés. +Celui-là est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit. + +Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait +sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer. + +Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front. + +Luisa comprit que les paroles avaient été dites pour elle. Les forces +lui manquèrent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes. + +Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup +d'oeil. + +--Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchanté que tout cela +se soit passé _in partibus_, c'est-à-dire sans que vous ni madame +ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu +souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et +de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les médecins font +toujours des questions fort indiscrètes; comme les dames ont toujours, +à l'endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certaines pudeurs +qui ont besoin du tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre +d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout à mon aise. + +--Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard +de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais +à ma bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est passé, cette +nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre? + +--Oui, à peu près du moins. + +--Eh bien, cela doit avoir amené de grandes choses; je suis sûr que le +prince descendra aujourd'hui plus tôt que de coutume, et que déjà même +peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles ce matin; eh +bien, moi, peut-être pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez +par ici... Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, on y +vient quand on s'y perd... Mergellina est le pôle nord de Naples, et je +suis au milieu des banquises. + +Puis, embrassant sa femme au front: + +--Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites +histoires au docteur; songe que ta santé est ma joie, et que ta vie est +ma vie. Au revoir, cher docteur. + +Puis, jetant les yeux sur la pendule: + +--Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures un quart! + +Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'élança par les +degrés du perron. + +Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas même la patience +d'attendre qu'il fût hors du jardin, et, se retournant vers Luisa: + +--Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de +profonde angoisse. + +--Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à genoux devant Cirillo. + +--Mort ou vivant? + +--Vivant! + +--Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa... + +Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration. + +--Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante. + +--Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur, +vous, soyez bénie! + +Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le +front. + + + + + XXVI + + LES DEUX BLESSÉS + + +Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer. Elle +devinait qu'elle avait sauvé la vie d'une personne qui était chère à +Cirillo, voilà tout. + +Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le poids de l'émotion qu'il +venait d'éprouver, elle lui versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui +offrit et qu'il but à moitié. + +--- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une +minute. Où est-il? + +--Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor. + +Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; Luisa le retint. + +--Mais..., dit-elle en hésitant. + +--Mais? répéta Cirillo. + +--Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix +caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux épaules. + +--J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à l'agonie, n'est-ce +pas? + +--Non, Dieu merci! il est même, je le crois, aussi bien qu'il peut +l'être dans sa position; du moins, il était ainsi quand je l'ai quitté, +il y a deux heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il +était important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais +pas vous envoyer chercher, parce que vous êtes l'ami de mon mari, et +qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout +cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fusse pas sûre +un secret important, car il y a quelque secret important là-dessous, +n'est-ce pas, mon ami? + +--Un secret terrible, Luisa! + +--Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci. + +--Silence! Qui vous a dit cela? + +--Le nom même de l'assassin. + +--Vous le saviez? + +--Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais +laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer +chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre médecin que vous, +j'ai prié une personne qui se trouvait là par hasard de donner les +premiers soins au blessé... + +--Cette personne appartient-elle à la science? demanda Cirillo. + +--Non; mais elle a prétendu avoir des secrets pour guérir. + +--Quelque charlatan, alors. + +--Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si troublée, que ma +pauvre tête se perd; mon frère de lait, Michele, celui qu'on appelle +Michele _il Pazzo_, vous le connaissez, je crois? + +--Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: défiez-vous de lui! c'est +un royaliste enragé devant lequel je n'oserais point passer si j'avais +des cheveux taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu +de porter des culottes: il ne parle que de brûler et de pendre les +jacobins. + +--Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais +pour quelque chose. + +--C'est possible; nos hommes du peuple sont un composé de bon et de +mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte +sur le bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...? + +--Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,--je vous jure, mon +ami, que c'est lui qui a eu cette idée et non pas moi,--m'avait amené +une sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de choses +folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune +homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prétend connaître la +puissance, a arrêté le sang et posé le premier appareil. + +--Hum! fit Cirillo avec inquiétude. + +--Quoi? + +--Elle n'avait point de raison d'en vouloir au blessé, n'est-ce pas? + +--Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, elle a paru prendre +un grand intérêt à sa situation. + +--Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance +quelconque, elle n'ait employé des herbes vénéneuses. + +--Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y faites penser; mais +non, c'est impossible. Le blessé, à part une grande faiblesse, a paru +soulagé dès que l'appareil a été posé. + +--Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à lui-même, ont, en +effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen âge, avant que la +science nous fût venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne, +avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la nature, et, si +la médecine était moins fière, elle avouerait qu'elle leur doit +quelques-unes de ses meilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa, +continua-t-il en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont +sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre +sorcière sût qu'un autre médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez +donc de l'éloigner afin que je voie le blessé seul. + +--Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, et ce dont je voulais +vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-même +avez été au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une +chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et, +alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle +eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas? + +--C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres, +répondit Cirillo. Nous l'aidons, voilà tout; et j'espère qu'elle aura +déjà fait pour notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne +perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des +soins est pour beaucoup dans la guérison. S'il faut se fier à la nature, +il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire. + +--Venez donc, alors, dit Luisa. + +Elle marcha la première, le docteur la suivit. + +On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la +maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans +la maison voisine. + +--Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait +si bien servi l'événement, voilà qui est excellent! Je comprends, je +comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y +a une Providence, mon enfant! + +Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette Providence à +laquelle, en général, les médecins ont si peu de foi. + +--Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit caché?... + +Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire. + +--A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa +présence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vôtre, +compromettrait cruellement votre mari d'abord. + +--Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais pas trompée, et j'ai +bien fait de garder mon secret pour moi seule? + +--Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous +enlever tout scrupule. Si ce jeune homme était reconnu et arrêté, +non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vôtre, celle de +votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que +moi. + +--Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait +ce que vous valez. Mais nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous +rester dehors et me laisser entrer? + +--Faites, dit Cirillo en s'effaçant. + +Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit +tourner la porte sur ses gonds. + +Sans doute les précautions avaient été prises pour qu'elle s'ouvrît +ainsi sans bruit. + +Au grand étonnement de la jeune femme, elle trouva le blessé seul avec +Nina, qui, une petite éponge à la main, lui pressait cette petite éponge +sur la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au moyen de cette +pression, le jus des herbes cueillies par la sorcière. + +--Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa. + +--Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle +n'avait plus rien à faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait +beaucoup à faire ailleurs. + +--Et Michele? + +--Michele a dit qu'à la suite des événements de cette nuit, il y aurait +probablement du bruit au Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs +de son quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il voulait en +être. + +--Ainsi, tu es seule? + +--Absolument seule, madame. + +--Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre. + +Le docteur entra. + +Le malade était couché sur un lit dont le chevet était appuyé à la +muraille. Il avait la poitrine complétement nue, à l'exception d'une +bande de toile, qui, disposée en croix et passant derrière ses épaules, +maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit précis de +cette blessure que Nina, en passant l'éponge, exprimait le suc des +herbes. + +Salvato était immobile et sans mouvement, tenant ses yeux fermés au +moment où Luisa avait ouvert la porte. En même temps que la porte, +ses yeux s'étaient ouverts, et sa figure avait pris une expression de +bonheur qui avait presque fait disparaître celle de la souffrance. + +Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut à son tour; le +blessé le regarda d'abord avec inquiétude. Quel était cet homme? Un +père, probablement; un mari, peut-être. + +Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura +le nom de Cirillo et lui tendit la main. + +Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger effort qu'il +venait de faire. + +Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit signe de ne parler ni +remuer. + +Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait la poitrine, +et, maintenant l'appareil, examina avec attention les débris des herbes +broyées par Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en était +tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de +la fumeterre, du plantain et de l'artémise. + +--C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient arrêtés de nouveau +le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remèdes de +la sorcière; je n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse rien +ordonné de mieux. + +Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus grande attention. + +Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, grâce au suc des +herbes dont on avait constamment baigné la blessure, les lèvres de la +plaie s'étaient rapprochées; elles étaient roses et du meilleur aspect, +et il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie intérieure, ou +que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompue +par ce que les chirurgiens nomment le _caillot_, oeuvre admirable de la +nature qui combat pour les êtres créés par elle avec une intelligence à +laquelle la science n'atteindra jamais. + +Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans quel état était la +voix. Cirillo commença par appuyer son oreille sur la poitrine du malade +et écouter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se +releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses +mouvements. + +--Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au blessé. + +--Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais toujours rester +ainsi. + +--Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'espérais. Nanno +a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer, +vous allez pouvoir répondre à quelques questions, dont vous sentirez +vous-même l'importance. + +--Je comprends, dit le malade. + +Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo eût remis au +lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il allait faire subir à Salvato; +mais la situation était si grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre +pour prendre les mesures qu'elle nécessitait. + +--Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, dit-il au blessé, +et, quand Luisa pourra répondre aux questions que je vous adresserai, je +la prie de vous épargner la peine d'y répondre vous-même. + +--Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était un des noms de ma mère. +Dieu n'a fait qu'un seul et même nom pour la femme qui m'a donné la vie +et pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu. + +--Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche +chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul +mot inutile. + +Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe d'obéissance. + +--A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moitié à Salvato, moitié à +Luisa, à quelle heure le blessé a-t-il repris connaissance? + +Luisa se hâta de répondre pour Salvato: + +--A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment où l'aube se +levait. + +Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de cette aube qu'il avait +entrevu Luisa. + +--Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette chambre et en voyant +près de vous une personne inconnue? + +--Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un ange du Seigneur venait +me chercher pour m'enlever au ciel. + +Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière Cirillo; mais Salvato +allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrêta +la jeune femme et la ramena en vue du blessé. + +--Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui +qu'il se trompait et que vous êtes, au contraire, l'ange de la vie. + +Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en +comprimer les battements, et, cédant, sans avoir la force de résister, à +la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du blessé. + +Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent alors et ne se +détachèrent plus l'un de l'autre. + +--Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? demanda Cirillo. + +--Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nommés; ce sont +des hommes à la reine. + +Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa répondre pour lui, +Salvato se contenta de faire un signe affirmatif. + +--Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté de vous assassiner? + +--Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était pour m'enlever les +papiers dont j'étais porteur. + +--Ces papiers, où étaient-ils? + +--Dans la poche de la houppelande que m'avait prêtée Nicolino. + +--Et ces papiers? + +--Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru sentir qu'on me les +enlevait. + +--M'autorisez-vous à visiter votre habit? + +Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint. + +--Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien +inutile, les poches sont vides. + +Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment le savez-vous?» + +--Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation muette, a été +de chercher, là où il pouvait se trouver, un renseignement qui pût nous +aider à établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou une soeur +à Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était +de les prévenir. Nous n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina? + +--Absolument rien, madame. + +--Et quels étaient ces papiers qui sont à cette heure entre les mains de +vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato? + +--Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général Championnet, +recommandant à l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible +la bonne intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était point +encore en mesure de faire la guerre. + +--Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec +lui? + +--Oui, pour lui dire de les calmer. + +--Les nommait-il? + +--Non. + +--Vous en êtes sûr? + +--J'en suis sûr. + +Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre jusqu'au bout à +Cirillo, le blessé ferma les yeux et pâlit. + +Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait. + +A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire--était-il de +reconnaissance ou d'amour?--reparut sur ses lèvres. + +--Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien. + +--N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais +savoir. Si ma vie seule eût été en jeu, je vous eusse recommandé le +silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous +me pardonnez. + +Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une +force qui prouvait que son énergie ne l'avait pas abandonné. + +--Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est +moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait être. + +--Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui lui était donné de +se taire, il faut qu'il sache à quoi s'en tenir. + +--Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager +ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous êtes +dangereusement, mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes +hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il +saura que vous avez près de vous une garde-malade que vous avez prise +pour un ange du ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de +charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être +à votre place, ne demanderait qu'une chose à son médecin: c'est de ne +pas le guérir trop vite. + +Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient une plume, de +l'encre et du papier, et, tandis qu'il écrivait une ordonnance, Salvato +cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en +rougissant. + +L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui sortit aussitôt pour +la faire exécuter. + +Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que +le blessé ne pût pas l'entendre: + +--Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son +frère; ce n'est point assez, comme une mère soignerait son enfant. Que +personne, pas même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence a +choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la précieuse vie de +l'un de ses élus. Vous en devrez compte à la Providence. + +Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la recommandation était +inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le blessé, non moins +tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût. + +--Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; à moins d'accidents, ne +m'envoyez pas chercher; car, après tout ce qui s'est passé cette nuit, +la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus que ce +qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve aucune secousse +matérielle ou morale; pour tout le monde et même pour San-Felice, c'est +vous qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir. + +--Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait... + +--Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit Cirillo. + +Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement. + +En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance. + +Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement triturées +sur la poitrine du blessé, raffermit la bande, lui recommanda le +repos, et, à peu près rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui +promettant de revenir le surlendemain. + +Au moment où Nina refermait sur lui la porte de la rue, un _carrozzello_ +descendait du Pausilippe. + +Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta. + +--Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher. + +--A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta course, si nous y +sommes dans une heure. + +Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner. + +--_Viva san Gennaro!_ cria le cocher. + +Et il fouetta son cheval, qui partit au galop. + +En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, eût atteint +le but de sa course; mais, en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine, +il trouva le quai encombré par un immense attroupement qui lui coupa +entièrement le passage. + + + + + XXVII + + FRA PACIFICO + + +Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du bruit au Vieux-Marché; +seulement, ce bruit n'avait pas eu tout à fait la cause que lui +assignait dans son esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au +moins, cette cause n'avait pas été la seule. + +Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce tumultueux quartier du +vieux Naples: espèce de _cour des Miracles_, dont lazzaroni, camorristes +et guappi se disputent la royauté; où Masaniello a improvisé sa +révolution, et d'où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les +émeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du +Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé Resina, Portici et +Torre-del-Greco. + +Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-Éphrem, +situé _salita dei Capuccini_, avaient pu voir sortir, comme d'habitude, +poussant devant lui son âne et descendant la longue rue qui conduit de +la porte du saint édifice à la rue de l'_Infrascata_, le frère quêteur +chargé d'approvisionner la communauté. + +Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant destinés à jouer +un certain rôle dans notre récit, méritent, le bipède surtout, une +description toute particulière. + +Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon +retombant derrière le dos, avait, selon le règlement, les pieds nus dans +des sandales à semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par +deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un côté et ses talons +de l'autre; la tête rasée, à part cette étroite couronne de cheveux +destinée à représenter la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la +taille serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce une +si grande influence sur la vénération que les fidèles portent à l'ordre, +et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les +moines de cet ordre font en renonçant au monde; c'est-à-dire le voeu de +pauvreté, le voeu de chasteté et le voeu d'obéissance. + +Fra Pacifico, en français _frère Pacifique_--tel était le nom du moine +quêteur que nous venons de mettre en scène--semblait, en revêtant la +robe de Saint-François, s'être imposé le nom qui paraissait le plus en +opposition avec son physique et son caractère. + +En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine d'années, haut +de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives, à la +poitrine herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et +épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les dents pareilles à une +tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression +terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes, +et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces +Samnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de ces +Marses qu'ils ne vainquirent jamais. + +Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en général les +hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il était +marin,--frère Pacifique avait commencé par être marin, et nous dirons +plus tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de +Dieu;--aussi, du temps qu'il était marin, il était bien rare que frère +Pacifique, qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié +de le reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se donner la peine +de le nourrir[1]; il était bien rare, disons-nous, qu'un jour se passât +sans que frère Pacifique en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment +avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Môle, soit strada dei +Pilieri, soit à Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo +qui prétendait avoir sur la terre les mêmes droits que le susdit +Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan ou sur la Méditerranée. + +[Note 1: On nomme, à Naples, du nom d'_esposito_ ou exposé, tout enfant +abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'_Annunziata_, qui +est l'établissement des enfants trouvés de Naples.] + +Francesco Esposito avait, comme matelot à bord de _la Minerve_, +commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de +Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté +main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient +pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été +rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo, +qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à +l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa +haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la +redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes +nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue +et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait +entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité +l'emploi de l'exorcisme. + +Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent +chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière. +Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait +attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à +laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser +au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches +où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une +dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de +l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille +de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant +d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point +que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge, +ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste +des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges, +quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au +couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François +Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste. + +On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue. +Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit +les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement +les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il +n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa +frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir _la Minerve_ +de toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François +Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut +envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de +perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter +de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine, +lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue +sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre +l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante, +où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était +précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en +s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de +choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de +se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout +à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait +quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il +s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait +cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire +passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron +saint François, de dépouiller--s'il en revenait--l'habit de marin, et de +revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait +à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses +meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de +se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur +de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que, +au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il +n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il +préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il +trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où +Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il +exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments +de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien +s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il +avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur +en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par +une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait +point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien, +promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait +son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que, +le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par +conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord de +_la Minerve_ avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc, +le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la +même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance +à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était +dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance +dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la +condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on +lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans +son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures. +Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles, +avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon +infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur +la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent +de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les +Anglais, en se retirant, avaient mis le feu. + +Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade, +malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégate _la +Minerve_, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop +d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa +le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur +sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que +celui-ci promit d'accomplir. + +François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à +la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié +Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été +accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se +trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur +pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François, +il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et +bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées +par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre vers _la Minerve_, +en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de +Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire +qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire +battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât +de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans +les haubans pour voir cet étrange spectacle: + +--Francesco Esposito! Francesco Esposito! + +Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant +les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la +première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et +de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de +capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux +et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron. + +La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de +bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de +passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier +d'honneur. + +Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, il fit le salut +militaire en disant ces seuls mots: + +--Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma parole. + +--C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom +et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oubliée; cela fait +honneur à la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage de +_la Minerve_; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne +volonté, qui, je l'espère, sera aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à +moi. + +Mais Esposito, secouant la tête: + +--Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme +cela. + +--Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi? + +--Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort à notre pauvre +couvent et m'ôter, à moi, la chance d'être canonisé après ma mort? + +--Explique-toi. + +--Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins +de Saint-Éphrem que ce qui va se passer aujourd'hui. + +--Je ne comprends pas. + +--C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je +vous dis là. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui +peuplent Naples, un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, qui +soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui. + +--Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en riant. + +--Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un +martyr, ou j'en réchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas, +j'assure la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la +fortune du couvent. + +--Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garçon comme +toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose à ce que l'expérience +s'accomplisse? + +--Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose! +En voyant leur spéculation manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai +demandé grâce, et ils me fourreraient dans quelque _in pace_. + +--Mais tu tiens donc bien à devenir moine? + +--Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et +l'on m'a même donné des dispenses de trois semaines pour mon noviciat, +afin que le saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous +comprenez, cela donne plus de solennité à la chose et plus d'émulation +au patron. + +--Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter? + +--Oh! j'ai fait mes conditions. + +--Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être supérieur? + +--Oh! pas si bête, mon amiral! + +--Merci. + +--Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère quêteur. Il y a de la +distraction dans l'emploi. Si j'avais été obligé de m'enfermer dans le +couvent avec tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre +Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur n'a pas le temps +de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la +Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; puis +on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que +personne ne paye. + +--Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu +t'égares. + +--Au contraire, je suis le droit chemin. + +--Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: «Le bien d'autrui +tu ne prendras?... + +--Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas là, mon amiral? +Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point la +_roba_ du moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on +offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à la +marchande, et tout est dit. + +--C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége. + +--Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-même, +Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine +sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais, +enfin, il en faut pour tous les goûts, et, si je crois ce que l'on dit +dans le couvent... + +--Eh bien? + +--Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-François, et +surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne font pas maigre tous les jours +où le maigre est ordonné par l'almanach. + +--Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient... + +--Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron! +c'est-à-dire qu'il y a des moments où j'en arrive à croire que c'était +du temps que je servais dans la marine que j'étais au couvent, et que +c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; mais je m'aperçois +qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que +j'en dis; mais voyez sur le quai. + +L'amiral regarda dans la direction indiquée par Esposito, et, en effet, +il vit le môle, le quai, les fenêtres de la rue del Piliero, encombrés +de spectateurs qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient +à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem sur les moines des +autres ordres. + +--Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par où tu +veux. Allons, vous autres, cria-t-il, préparez le canot. + +Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres avec cette +promptitude particulière aux manoeuvres de la marine: + +--Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté comptes-tu faire le +saut? + +--Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; cela m'a trop bien +réussi. D'ailleurs, c'est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces +braves gens qui sont venus pour voir le spectacle. + +--Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants! + +Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux hommes de surcharge, se +trouva à la mer au moment où Caracciolo achevait son commandement. + +Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce spectacle populaire +toute la solennité dont il était susceptible, prit son porte-voix et +cria: + +--Tout le monde sur les vergues! + +Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors deux cents hommes +s'élancer d'un seul bond, monter dans les agrès comme une troupe de +singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux +plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se +rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai. + +Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent pas indifférents à +tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, en manière de prologue du grand +drame qu'ils étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains, +agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils étaient plus ou +moins dévots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns: _Vive saint +François_, les autres: _Vive Caracciolo!_ + +Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque aussi populaire que +saint François. + +Les douze barques qui avaient amené les capucins formèrent alors un +grand hémicycle, s'allongeant de la poupe à la proue de _la Minerve_, +réservant un grand espace vide entre elles et la carène du bâtiment. + +Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant +parfaitement résolu: + +--Cela va toujours? dit-il. + +--Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci. + +--Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une +chance de plus. + +--Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le +voeu du marin. + +--Tu n'as pas de recommandations à me faire, dans le cas où les choses +tourneraient mal? + +--Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être assez bon de faire +dire une messe pour le repos de mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des +centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un +qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire. + +--Je t'en ferai dire non pas une, mais dix. + +--Vous me le promettez? + +--Foi d'amiral! + +--C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire, +s'il vous plaît, car je présume que la chose vous sera indifférente, +non pas au nom d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant +d'_Esposti_ à Naples, que mes messes seraient escroquées au passage, et +que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait pas. + +--Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant? + +--Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner à moi-même +contre mon ancien caractère. + +--N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui +n'a pas encore eu le temps de t'apprécier, ne te reconnaisse pas? + +--Alors, mon amiral, saint François, dont je vais glorifier le nom, sera +là pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son +cordon que je serai mort. + +--Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes +messes. + +--Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: «Je ferai,» répliqua +le moine, c'est plus sûr que si un autre disait: «J'ai fait.» Et +maintenant, quand vous voudrez, mon amiral. + +Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé. + +--Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de +toutes les parties du bâtiment, mais encore de tous les points de la +plage. + +Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi +d'une modulation prolongée. + +Cette modulation n'était pas encore éteinte, que fra Pacifico, sans être +le moins du monde embarrassé par sa robe de moine, s'était élancé dans +les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une +agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlevé +de sa dextérité de matelot, atteignait la grande hune, se glissait à +travers son ouverture, s'élançait vers la petite hune, puis, sans +s'y arrêter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et, +enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient de tous côtés +à la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux +cacatois, ce qui était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation, +sans retard, se contentant de crier: «Que saint François me soit en +aide!» s'élançait dans la mer. + +Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour +beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, promettait de n'être que +grotesque, avait pris ce caractère grandiose que revêt toujours une +action où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement +exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur, +la curiosité et l'admiration, succéda le silence de l'angoisse, chacun +attendant la réapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de +Schiller, il ne restât sous les eaux. + +Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, s'écoulèrent +sans que le moindre bruit troublât ce silence. Puis on vit la vague, +encore agitée par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour +laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à peine hors de +l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de +reconnaissance: + +--Vive saint François! + +A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup +d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont +les mains étaient libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent +glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques +entonnèrent d'une seule voix le _Te Deum laudamus_, tandis que les +matelots de l'équipage poussaient trois hourras et que les spectateurs +du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie +qui, à Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui +s'élève à des proportions fantastiques quand une question religieuse +est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque madone en vogue, +ou de quelque saint en renom. + + + + + XXVIII + + LA QUÊTE + + +Inutile de dire, après ce que nous venons de raconter, que les capucins +de Saint-Éphrem devinrent les moines à la mode et leur couvent le +couvent en renom. + +Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros du populaire de +Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connût et +qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu. + +Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité du frère +quêteur. Il avait d'abord accompli cette opération comme ses confrères +des autres ordres mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout +d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace déborda; +il en prit deux, et la seconde déborda au bout d'une autre heure; si +bien que fra Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un +âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, jusqu'à +la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent +la charge de son âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes, +de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de +qualité supérieure. + +La demande fut prise en considération; la communauté se réunit, et, +après une courte délibération entre les fortes têtes du couvent, +délibération où les mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus, +on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent consacrés à l'achat +de l'animal, que fra Pacifico reçut l'autorisation de choisir à sa +guise. + +La délibération avait été prise un dimanche. Fra Pacifico ne perdit +point de temps; dès le lendemain lundi, c'est-à-dire le premier des +trois jours où se tient le marché de bestiaux à Naples,--les deux autres +sont le jeudi et le samedi,--fra Pacifico se rendit à la porte Capuana, +lieu du marché, et arrêta son choix sur un vigoureux _ciuccio_[2] des +Abruzzes. + +[Note 2: Nom populaire des ânes à Naples.--Inutile de dire que les +imbéciles ont le privilége de partager ce nom.] + +Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix +n'était point exagéré; mais fra Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu +des priviléges de son ordre, qui devaient être bien connus d'un bon +chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son cordon sur le dos de +l'âne en disant: _Saint François_, et qu'à partir de ce moment, l'âne +appartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico, +son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les +cinquante francs qu'il offrait bénévolement. Le marchand reconnut la +vérité des arguments du moine et la légitimité des droits de son patron; +seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son âne de +passer au service de saint François ne compensait pas les cinquante +francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter fra +Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se +rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux +avantage de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle il +appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout +propos, ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur +son dos, et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si bien que, pour +lui donner un nom qui offrit à la première audition le catalogue de tous +les vices dont le malheureux animal était doué, il avait, après y avoir +réfléchi, cru devoir l'appeler _Giacobino_, seul nom dont il fût digne +et qui fût digne de lui. + +Inutile de dire que _Giacobino_, traduit en français, donne pour +résultante _Jacobin_. + +Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme +reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer, +de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant +_Jacobin!_ c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait +au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les +occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et, +quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se +répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout +était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom +caractéristique donné à l'animal par son propriétaire. + +En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère +Pacifique portait au seul nom de _jacobin_. En attaquant, en insultant, +en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il +maudissait la secte tout entière, laquelle faisait--si l'on en croyait +les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient +chaque jour augmentant par les rues,--laquelle faisait tous les jours +les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico +était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on +l'affermissait dans son choix. + +Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le +dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il +n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il +consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico, +craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres +à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre +quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit +grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne. + +Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le +nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico, +le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait +l'énumération. + +Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et +l'âne avec sa longe. + +En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement +vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par +la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur +ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin +de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui +pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico +résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps +qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers +conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il +tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la +main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne +pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût +même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture, +et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal +voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico +tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard +désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait +ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec +la même docilité qu'un chien en laisse. + +Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir +d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier +qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue +d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça, +lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce +caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la +porte derrière lui. + +Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret +entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son +bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte, +comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante +la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents +endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans +quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance +obstinée de la part de fra Pacifico. + +Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au +Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin +porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits +et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu +faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par +semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes +dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita +dei Capuccini. + +Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que +fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais +Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme +c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et +descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant +devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son +bâton de laurier à la main. + +Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de +l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu +reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès +des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et +des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction +tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui +demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des +numéros pour mettre à la loterie. + +Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si +Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait +rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et +numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté +des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses +compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et +jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui +lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle +il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au +contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle +pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon, +toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée. + +Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période +primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses +numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei +Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers +qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés +que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain, +de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement +jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de +citer,--et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais +il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant +des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix, +et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une +fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se +trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les +productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires. + +Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du Vieux-Marché, que les +bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de la Marinella et les fruitiers +de Santa-Lucia, dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits, +n'eussent pas autant aimé que le moine commençât sa récolte au sortir du +couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir complétement vides, +arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus +d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler +quelque belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques; +mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toute fraude. +Il allait droit à l'objet qu'on essayait de lui dérober, et, si on +ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de +Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutes ces petites +chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plus attendre qu'on lui +donnât: il touchait de son cordon, prenait et tout était dit. Et les +marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient révoltés pour un impôt +que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non +pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, que le quêteur du +couvent de Saint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits; si bien +que jamais l'idée n'était venue à aucun de se révolter contre cette +tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de +mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l'honneur de +s'adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroite et +profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dans ses +intérêts, et il était rare que cette faveur particulière ne ramenât +point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cette attention était +insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nom qu'il s'était imposé, +avait été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, devenait +couleur de cendre; ses yeux lançaient un double éclair, son bâton de +laurier résonnait sur le _lastrico_, et, à cette triple démonstration, +il n'était jamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas +immédiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait +pas trop heureux de faire à saint François l'hommage de son oie la plus +grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre +ou de son poisson le plus luisant. + +Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrêter +autrement que pour donner sa bénédiction et la manche de sa robe à +baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines +aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de petites rues qui s'étend +de la Vicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la +via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché +juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, dont les prêtres +conservent, non point par vénération, mais pour en faire montre, le +billot blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tête +tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au visage basané, qui, dit Villani, +«dormait peu et ne riait jamais.» + +L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays. + +Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et le règne végétal +sont confondus, où grognent les cochons, où gloussent les poules, où +nasillent les oies, où chantent les coqs, où glougloutent les dindons, +où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, où, près du faisan +mordoré de Capodimonte, du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène, +des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les +bécasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; où des +montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastèques +et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri dominent +des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies, au milieu +desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes +du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava +l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son éphémère liberté. + +C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les +deux jours à pleins paniers. + +Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en la levant, il lui +sembla qu'une grande préoccupation planait ce jour-là sur la place. +Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas; +les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à +quelque marchand que fra Pacifico s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une +médiocre attention aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits +que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait ses paniers; +or, comme les susdits paniers étaient déjà aux deux tiers remplis, fra +Pacifico pensa qu'il était temps de passer à la viande de boucherie, +et il s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient plus +particulièrement leur commerce les _macellaï_ et les _beccaï_, +c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de chèvres et de moutons, ces +deux industries se côtoyant, mais cependant étant séparées à Naples. +Il s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cette +incompréhensible indifférence que lui témoignait la population. Depuis +son entrée au Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé sa +bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de lui dire d'avance les +numéros qui gagneraient au prochain tirage de la loterie. + +Qui pouvait à ce point préoccuper la population du vieux Naples? + +Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un grand bourdonnement +venait du vico del Mercato, espèce de ruelle qui donne, d'un côté, sur +le Vieux-Marché, de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait à +cette époque vico dei _Sospiri-dell'abisso_[3], nom poétique que la +municipalité moderne a cru devoir lui enlever et qui lui venait de +ce que c'était par là que passaient les condamnés à mort, que l'on +suppliciait d'habitude sur le Vieux-Marché, et qui, en entrant dans +cette ruelle et voyant pour la première fois l'échafaud, poussaient +presque toujours à cette vue un soupir si profond, qu'il _semblait +sortir de l'abîme_. + +[Note 3: Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.] + +Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passât par ce même vico +dei Sospiri, mais encore il comptait prendre un gigot de mouton à un +_beccaïo_ dont la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue +Sant-Eligio. + +Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il s'agissait. + +Au reste, ce devait être quelque chose d'important qui était arrivé; +car, à mesure qu'il approchait de la rue Sant-Eligio, la foule devenait +plus épaisse et plus agitée; il lui semblait entendre prononcer, d'une +voix sourde et menaçante, ces mots _Français_ et _jacobins_. Cependant, +comme cette foule s'ouvrait devant lui avec son respect accoutumé, il +ne tarda point d'arriver à la boutique où il comptait, nous l'avons +dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient constituer pour le +lendemain le rôti de la communauté. + +La boutique était encombrée d'hommes et de femmes hurlant et gesticulant +comme des possédés. + +--Holà, _beccaïo!_ cria le moine. + +La maîtresse de la maison, espèce de mégère aux cheveux gris et épars, +reconnut la voix du moine, et, écartant les discuteurs à coups de poing, +d'épaule et de coude: + +--Venez, mon père, dit-elle; c'est le bon Dieu qui vous envoie. Il a +grand besoin de vous et du cordon de Saint-François, allez, votre pauvre +_beccaïo!_ + +Et, donnant Jacobin à garder au garçon écorcheur, elle entraîna fra +Pacifico dans la chambre du fond, où le _beccaïo_, le visage fendu de la +tempe à la bouche, gisait tout sanglant sur un lit. + + + + + XXIX + + ASSUNTA + + +C'était l'accident arrivé au _beccaïo_ qui causait toute cette +préoccupation au Vieux-Marché, et toute cette rumeur dans la rue +Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abîme. + +Seulement, comme on le comprend bien, cet accident était interprété de +cent façons différentes. + +Le _beccaïo_, avec sa joue fendue, ses trois dents cassées, sa +langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands +renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux mots _giacobini_ +et _Francesi_, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins de Naples, +amis des Français, qui l'avaient équipé ainsi. + +Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami du _beccaïo_ avait +été trouvé mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient +été blessés, dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit. + +Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'était +le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait +entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique du +tueur de moutons. + +Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuyé au +chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux +différentes conjectures qui étaient émises et particulièrement à +celle-ci que le _beccaïo_ et ses trois camarades avaient été, en +revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, attaqués par +quinze hommes à la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait +et haussait les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût été +un démenti formel. + +--Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui demanda un de ses +camarades nommé Antonio Avella, et que l'on appelait _Pagliucchella_, +par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de donner à +chaque homme un surnom tiré de son physique ou de son caractère. + +--Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le jeune homme, et je +hausse les épaules parce que cela me plaît de les hausser. Vous avez +bien le droit de dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de +rire de ce que vous dites. + +--Pour que tu saches que nous disons des bêtises, il faut que tu sois +mieux instruit que nous. + +--Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que toi, Pagliucchella; +il ne faut que savoir lire. + +--Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à qui Michele +reprochait son ignorance,--car le railleur était notre ami +Michele,--c'est l'occasion qui m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que +tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il +ne faut pas pour cela mépriser les camarades. + +--Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un +bon et brave garçon, et, si j'avais quelque chose à dire, au contraire, +c'est à toi que je le dirais. + +Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella une preuve de la +confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui +faisant part de quelques-uns des détails qui étaient à sa connaissance, +lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule et qui pesait +lourdement. + +Il se retourna et tressaillit. + +--Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que tu le dirais, fit +au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'épaule; mais, +crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je +doute, et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, c'est alors +que tu mériteras véritablement d'être appelé Michel _le Fou_. + +--Pasquale de Simone! murmura Michel. + +--Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sûr pour +toi, aller rejoindre à l'église de la Madone-del-Carmine,--où elle +accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce matin, +absence qui te met de mauvaise humeur,--que de rester ici pour dire ce +que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu. + +--Vous avez raison, signor Pasquale, répondit Michele tout tremblant, et +j'y vais. Seulement, laissez-moi passer. + +Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture +par laquelle eût pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa à +l'aise, tant la peur le faisait petit. + +--Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant à grands pas dans la +direction de l'église del Carmine, sans regarder derrière lui; par ma +foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, monseigneur +du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi, +continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont +été attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui +se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est égal, je n'aime pas les +Français ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et +les _sorici_[4], et je ne suis pas fâché que celui-là les ait un peu +houspillés. Deux morts et deux blessés sur six, _viva san Gennaro!_ il +n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts, +celui-là! + +[Note 4: Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.] + +Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête et en dansant seul +un pas de tarentelle au milieu de la rue. + +Quoique l'on prétende que le monologue n'est point dans la nature, +Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait +l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le +Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût pas trouvé, tant il +allongeait le pas, poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine, +et dansant son pas de tarentelle sous le porche même de l'église. + +Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et +regarda autour de lui. + +L'église del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot +en passant, est l'église la plus populaire de Naples, et sa Madone passe +pour être une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, et +qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la société? +Est-ce parce qu'elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune et +poétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric d'Autriche? +Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par un boulet de René d'Anjou, +baissa la tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les +cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois +l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce, +enfin, parce que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans +son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est +oublieux, même de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas +moins vrai que, l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, la +plus populaire de Naples, c'est à elle que se font la plupart des voeux, +et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point à +savoir la cause. + +Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église del Carmine, +toujours encombrée de fidèles, quelque peine à trouver celle qu'il +cherchait; cependant, il finit par la découvrir faisant dévotement sa +prière au pied d'un des autels latéraux placés à main gauche en entrant. + +Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré à saint François. + +Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour, +cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'être amoureux. +L'émeute, qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à Nina pour raison de +son départ, n'était qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant +toutes les autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, la +fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait, +une nuit, pendant laquelle son bateau était amarré aux fondations du +palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer +avec la pointe du poignard que son sommeil était de bon aloi; puis, +enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparaître dans les ruines. + +On doit se rappeler encore que cette apparition avait causé un tel +effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre +son ancien logement et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le +château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la +strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transporté son +domicile à la Marinella. + +En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa maîtresse au bout de +Naples: il l'eût suivie au bout du monde. + +Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, quand il avait trouvé la +porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieu de la trouver ouverte comme +de coutume, il n'avait pas été sans inquiétude. + +Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait éloignée de la maison? + +Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa maîtresse, si bien aimé +qu'il se croie par elle, Michele n'était point sans avoir éprouvé +quelques traverses dans ses amours. + +Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte de Dieu, de la +vénération des saints, de l'amour du travail, n'avait point une +considération bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de +fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie. + +Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, étaient des +enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur +père à l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque +nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un +seul défenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre +accusateurs: le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui +dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable majorité. + +Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude métier, et Basso-Tomeo +et ses trois fils qui se vantaient de ne pas être des paresseux comme +Michele, tenant à exercer le leur en conscience, passaient une partie de +la soirée à poser leurs filets, une partie de la nuit à attendre que le +poisson s'y engageât, et une partie de la matinée à les tirer hors de +l'eau. Il en résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses +trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres; +ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les +amours de Michele et d'Assunta. + +Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait +dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un métier +lucratif et honnête, ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, par +malheur, prétendait ne connaître aucun métier lucratif et honnête à la +fois, affirmant que l'une de ces deux épithètes excluait l'autre, ce +qui, à Naples, n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna +pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métier +honnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par +jour à ce métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près qu'il avait, +pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pas réussi à mettre +cinquante ducats de côté. Il attendait donc l'héritage, parlant d'un +oncle qui n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de Marco +Polo, était parti pour le royaume du Cathay. Si l'héritage ne venait +pas, ce qui, au bout du compte, était possible, il ne pouvait manquer, +un jour ou l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait prédit. +Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo, +que la première partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui +aboutissait à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir à ce sujet +qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien +qui avait précédé la prédiction plus sinistre encore que la sorcière lui +avait faite à elle-même. + +Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, sa +présence à l'autel de saint François et l'illumination _a giorno_ de cet +autel, étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait, +ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo, +malgré la fatigue qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En effet, +les trois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieux +pêcheur avait fait voeu de brûler douze cierges à l'autel de saint +François, dans l'espérance que le saint, qui était son patron, lui +accorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs de +l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigé que, +pendant toute la matinée, c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait +occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu qu'il avait +fait, de ses plus ferventes prières. + +Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la dernière pêche, qui +avait encore été plus mauvaise que les deux précédentes; que Michele, +ayant consacré toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé, +n'avait pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé la porte de +la maison fermée, et Assunta agenouillée à l'autel de saint François, au +lieu de l'attendre à sa porte. + +En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si +gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna à son tour, poussa +un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose qu'un +remercîment pour sa pénétration, lui fit signe de venir s'agenouiller +près d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui répétât l'invitation, il +ne fit qu'un bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel, +et tomba à genoux sur la même marche où priait Assunta. + +Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce moment la prière de +la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele était absent, et +qu'il ne se mêla point à cette prière quelques distractions. Mais la +chose était peu importante à cette heure, la pêche devant être faite +et les filets tirés. On pouvait bien, à tout prendre, risquer quelques +paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait +droit. + +Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre +qualité d'historien, nous avons fait connaître à nos lecteurs, avant que +Michele les connût lui-même,--et, en échange de ces faits, il lui fit, +de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une +indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la +fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue +Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique +du _beccaïo_. + +Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut à peine qu'il y +avait du bruit au Vieux-Marché, qu'elle voulut connaître les véritables +causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant +couvert d'un certain nuage, elle prit congé de saint François, auquel +sa prière était finie ou bien près de l'être; elle fit une révérence à +l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha +du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier +signe de croix, prit, avant même d'être sortie de l'église, le bras de +Michele, et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en chantant +comme elle, elle sortit avec lui de l'église del Carmine, pleine de +confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son père et +ses frères n'eussent fait une pêche miraculeuse. + + + + + XXX + + LES DEUX FRÈRES + + +Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint François: son père +et ses frères avaient fait une pêche vraiment miraculeuse. + +Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs filets, leurs filets +leur avaient paru si lourds, qu'ils avaient cru d'abord avoir accroché +quelque rocher; mais, ne sentant point cette résistance absolue que +présente une masse enracinée au fond de la mer, ils avaient eu la +crainte, chose qui arrive quelquefois et qui est d'un triste présage +pour ceux à qui elle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer à eux le +cadavre de quelque suicidé ou de quelque noyé par accident. + +Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait de la plage, ils +sentaient des soubresauts et des secousses indiquant que c'étaient des +corps vivants et bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction du +filet. + +Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux gerbes liquides qui en +jaillissaient, que les captifs, commençant à comprendre leur position, +faisaient des efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour sauter +par-dessus. + +Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis que le vieux pêcheur +et Luigi, réunissant tous leurs efforts, luttaient contre la proie +indocile, ils passèrent derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de +l'eau jusqu'aux épaules, parvinrent à la maintenir. + +Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations, on pouvait comprendre +que saint François avait largement fait les choses. + +Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu près de la strada +Nuova, en face d'une grande maison qui donnait d'un côté sur le quai, de +l'autre sur la rue Sant-Andrea-degli-Scopari. + +Cette maison, que l'on désignait sous le nom de palais della Torre, +appartenait, en effet, au duc de ce nom. + +Comme nous allons raconter un fait entièrement historique, nous sommes +forcé de donner quelques détails sur cette maison où le fait s'est passé +et sur ceux qui l'habitaient. + +A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune homme de vingt-six à +vingt-huit ans, vêtu à la dernière mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu +d'avoir la redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et au haut +collet piqué que l'on portait à cette époque, il était enveloppé d'une +élégante robe de chambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine +avec des brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtemps +avaient renoncé à la poudre, quoique coupés court, frisaient en boucles +naturelles; une fine chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante +dentelle, s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et blanc comme +un cou de femme; ses mains étaient blanches, longues et minces, signe +d'aristocratie. Il portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et, +distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages glissant dans +le ciel, tout en faisant de la main droite ces mouvements dénonciateurs +que fait un poëte qui scande des vers. + +C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre de Sannasar, de +Bertin, de Parny, c'était don Clemente Filomarino, frère cadet du duc +della Torre, un des jeunes gens les plus élégants de Naples, et qui +disputait la royauté de la mode aux Nicolino, aux Caracciolo et aux +Roccamana; en outre, beau cavalier, grand chasseur, excellant dans les +exercices de l'escrime, du tir, de la natation; riche, quoique cadet de +famille, attendu que son frère, le duc della Torre, qui avait vingt-cinq +ans de plus que lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de +laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait reçu de son +aîné l'honorable mission de perpétuer la race des ducs de la Torre, +honneur auquel celui-ci paraissait avoir renoncé. + +Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail bien autrement +intéressant--et il en était convaincu--pour ses contemporains et même +pour l'avenir, que celui de procréer des héritiers de son nom et des +soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait une collection +de livres rares et de manuscrits précieux. La bibliothèque royale +elle-même--celle de Naples, bien entendu,--n'avait rien que l'on pût +comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler plus correctement, +d'Elzévirs. En effet, il avait un spécimen à peu près complet de toutes +les éditions publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par le +père, le fils et le neveu[5]. Nous disons à peu près complète, parce que +nul bibliomane ne peut se vanter d'avoir la collection entière, depuis +le premier volume, publié en 1572, auquel est attaché le nom d'Elzévirs, +et qui porte pour titre: _Eutropii historiæ romanæ, lib X_, jusqu'au +_Pastissier françois_, publié chez Louis et Daniel, et qui porte la +date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs cette +collection presque unique, où se trouvaient successivement, servant +d'enseigne au frontispice, l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre +une faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec la devise _Non +solus_; la Minerve et l'olivier, avec l'exergue _Ne extra oleas_; le +fleuron au masque de buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la +sirène, qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe représentant la tête +de Méduse; la guirlande de roses trémières, et enfin les deux sceptres +croisés sur un bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, ses +éditions, toutes de choix, étaient remarquables par la grandeur et +la largeur de leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et +dix-huit lignes. + +[Note 5: Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent +qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son +neveu.] + +Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche collection qui +existât au monde. Elle commençait au sceau de Tancrède de Hauteville, +et se continuait, en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples, +jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, actuellement régnants. + +Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, dont le plus signalé +symptôme est de rendre indifférent à tous les sentiments humains, +n'avait eu aucune influence sur l'amour presque paternel que le duc +della Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté orphelin à +cinq ans. Ce qui l'avait si profondément attaché à cet enfant le jour +même de sa naissance, c'était probablement cette idée que, dès ce +jour-là, il était déchargé de l'obligation de prendre une femme, qui ne +l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût distrait de sa vocation +de collectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d'énumérer les +soins dont l'enfant chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses +obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans toutes ces +indispositions plus ou moins graves auxquelles l'enfance est soumise, +il avait été son seul garde-malade, passant les nuits près de son lit à +annoter ses catalogues, ou à chercher dans ses livres rares ces +fautes d'impression qui marquent un exemplaire du sceau de l'identité. +D'enfant, don Clemente était devenu adolescent; d'adolescent, jeune +homme; de jeune homme, il était en train de passer homme, sans que cette +profonde et tendre affection de son frère pour lui se fût altérée et eût +changé de nature. A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore +traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas une fois à +cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que son frère ne lui criât +par la fenêtre: «Prends garde de te noyer! Prends garde que ton fusil ne +soit mal chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!» + +Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples, don Clemente +Filomarino, comme les autres jeunes gens de son âge, fraternisa avec les +officiers français, et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté +des abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre, du sabre et +du goupillon, il se mêla aux rangs des plus chauds patriotes et fut +emprisonné avec eux. + +Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses études de +bibliomane, le duc della Torre avait à peine su le passage de la +flotte française, et, en tout cas, n'y avait attaché aucune importance. +Philosophe lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique à sa +philosophie, il ne s'était point étonné des railleries de son frère +contre le gouvernement, l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit +que don Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au fort +Saint-Elme. + +La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus étourdi que cette +nouvelle; il fut quelque temps à rassembler ses idées, et courut chez +le régent de la vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle de +préfet de police. + +Il venait demander ce qu'avait fait son frère. + +Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu que son frère +conspirait, que les accusations les plus graves pesaient sur lui, et +que, si ces accusations étaient prouvées, il y allait de sa tête. + +L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano, Emmanuele de Deo et +Gagliani était à peine enlevé de la place du Château; il crut le voir +se dresser de nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les juges, +assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi, des Castelcicala; il +offrit sa fortune tout entière; il offrit ses autographes, ses Elzévirs; +il s'offrit lui-même si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il +supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, aux +pieds de la reine; tout fut inutile. Le procès suivit son cours; mais, +cette fois, malgré l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous +les accusés furent reconnus innocents et mis en liberté. + +Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la vengeance légale, +établit cette fameuse chambre obscure où nous avons introduit nos +lecteurs, et créa ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et +Guidobaldi étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur. + +Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère, le duc della +Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrer à la compilation de ses +Elzévirs et à la recherche de ses autographes, ne guérirent aucunement +don Clemente Filomarino de ses principes libéraux, de ses tendances +philosophiques et de ses instincts railleurs; au contraire, ils le +poussèrent plus avant que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de +cette impartialité du tribunal, qui, malgré les instances secrètes de la +reine, qui, malgré les instances publiques de ses accusateurs, l'avait +déclaré innocent, et l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus +autre chose à craindre, et était devenu un des habitués les plus assidus +des salons de l'ambassadeur français, tandis qu'au contraire il s'était +complétement éclipsé des salons de la cour, dans lesquels son rang lui +donnait entrée. + +Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort de Clemente, s'était +remis à la poursuite de ses autographes et de ses Elzévirs, et ne +s'inquiétait plus de cet enfant prodigue que pour lui recommander comme +toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait à la chasse, ou +faisait quelque pleine eau dans le golfe. + +Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits. + +Don Clemente Filomarino avait appris le départ de l'ambassadeur +français, ainsi que la déclaration de guerre faite par lui au roi +Ferdinand, et, ses principes de citoyen du monde l'emportant sur sa +nationalité napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses bons +amis les Français à Naples, et le roi et la reine à tous les diables. + +De son côté, le duc della Torre venait de recevoir une lettre du +libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste de Naples, qui lui annonçait +qu'il avait découvert un des deux Elzévirs manquant à sa collection, et +qui lui faisait demander s'il devait le lui porter chez lui ou attendre +sa visite à son magasin. + +En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre avait poussé un cri +de joie, et, n'ayant pas la patience d'attendre la visite, il avait noué +sa cravate, passé sa houppelande, et, descendant du second étage, occupé +tout entier par sa bibliothèque, il était entré au premier, qui lui +servait de logement, ainsi qu'à son frère, et avait fait son apparition +dans la chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer les +derniers vers d'un poëme comique, dans le genre du _Lutrin_ de Boileau, +et où il attaquait les trois gros péchés, non-seulement des moines de +Naples, mais des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et la +gourmandise. + +A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino devina qu'il venait +d'arriver à celui-ci un de ces grands événements bibliomaniques qui le +mettaient hors de lui. + +--Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous trouvé, par hasard, le +Térence de 1661? + +--Non, mon cher Clemente; mais juge de mon bonheur: j'ai trouvé le Perse +de 1664. + +--Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein? Vous savez bien que, +plus d'une fois déjà, vous m'avez dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il +s'est agi de vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de vous +fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition avec la sphère, au lieu de +l'édition de l'olivier ou de celle de l'orme. + +--Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce n'est pas un vieux renard +comme moi que l'on attrape! D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et +Dura ne me ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation à +conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur le duc, venez +vite; j'ai la joie de vous annoncer que je viens de trouver le Perse de +1664, avec les deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique; les +marges ont quinze lignes de hauteur en tout sens.» + +--Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je présume? + +--J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts ducats au +moins; mais qu'importe! c'est à toi que ma bibliothèque reviendra un +jour; et, si maintenant j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661, +j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut une collection +complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats comme un grain! + +--Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher frère, c'est de ne +vous inquiéter jamais de ce que vous me laisserez ou ne me laisserez +pas. J'espère que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons pas +les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront assez pour nous faire +mourir le même jour et à la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que +vous m'aimerez, je serai riche. + +--Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les deux mains sur les +deux épaules et en le regardant avec une ineffable tendresse, tu sais +bien que je t'aime comme mon enfant, mieux que mon enfant même; car, si +tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru tout droit chez Dura, et je +ne t'eusse embrassé qu'à mon retour. + +--Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher votre Térence. + +--Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua le duc avec un soupir, tu +ne feras qu'un bibliomane de troisième ordre, et encore! encore!... Au +revoir, Clemente, au revoir! + +Et le duc della Torre s'élança hors de la maison. + +Don Clemente revint à la fenêtre. + +Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs filets sur la plage, au +milieu d'un immense concours de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour +voir le résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois fils. + + + + + XXXI + + OÙ GAETANO MAMMONE ENTRE EN SCÈNE + + +Nous l'avons dit au commencement du chapitre précédent, saint François +avait bien fait les choses, et la pêche était vraiment miraculeuse. + +On eût dit que le saint, si religieusement prié par Assunta et si +généreusement gratifié par Basso-Tomeo d'une messe et de douze cierges, +avait voulu mettre dans les filets du vieux pêcheur et de ses trois fils +un spécimen de tous les poissons du golfe. + +Lorsque la traîne sortit de la mer et qu'elle apparut sur le rivage +avec sa poche pleine à rompre, on eût dit que c'était non pas la +Méditerranée, mais le Pactole qui dégorgeait toutes ses richesses sur la +plage. + +La dorade aux reflets d'or, la bonite aux mailles d'acier, la spinola à +la robe d'argent, la trille au corsage rose, le dentiche aux nageoires +lie de vin, le mulet au museau arrondi, le poisson-soleil que l'on +croirait un tambour de basque tombé à la mer, enfin le poisson +Saint-Pierre, qui porte sur ses flancs l'empreinte des doigts de +l'apôtre, faisaient escorte, et semblaient la cour, les ministres, les +chambellans d'un thon magnifique qui pesait au moins soixante rotoli, et +qui semblait ce roi de la mer que, dans _la Muette de Portici_, promet +Masaniello à ses compagnons sur un air si charmant. + +Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tête à deux mains, ne pouvait en +croire ses yeux et trépignait de joie. Les paniers apportés par le +vieillard et ses fils, dans l'espoir d'une pêche abondante, une fois +remplis jusqu'aux bords, ne contenaient pas le tiers de cette magnifique +moisson faite dans la plaine qui se laboure toute seule. + +Les enfants se mirent à la recherche de nouveaux récipients, tandis +que Basso-Tomeo, dans sa reconnaissance, racontait à tout venant qu'il +devait ce miracle à la faveur toute particulière de saint François, son +patron, à l'autel duquel il avait fait dire une messe et brûler douze +cierges. + +Le thon faisait surtout l'admiration du vieux pêcheur et des assistants: +c'était un miracle qu'après les secousses qu'il avait données au filet, +il ne l'eût pas rompu, et, en s'ouvrant à travers ses mailles une fuite +pour lui-même, n'eût pas ouvert en même temps un passage à toute la gent +écaillée qui bondissait autour de lui. + +Chacun, au récit du vieux Basso-Tomeo et à la vue de sa pêche, se +signait et criait: _Evviva san Francisco!_ Don Clémente seul, qui, de +sa fenêtre, dominait toute cette scène, paraissait mettre en doute +l'intervention du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeux coup +de filet à une de ces chances heureuses et comme en rencontrent parfois +les pêcheurs. + +Placé d'ailleurs comme il l'était, c'est-à-dire à la fenêtre du premier +étage de son palais et pouvant plonger du regard jusqu'au coude que fait +le quai de la Marinella, il voyait ce que Basso-Tomeo, enfermé avec son +poisson au milieu d'un cercle de féliciteurs, ne pouvait pas voir et ne +voyait pas. + +Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyait point Basso-Tomeo, +c'était fra Pacifico, arrivant du côté du marché avec son âne, +tenant orgueilleusement le milieu du pavé comme d'habitude, et devant +infailliblement, s'il suivait la ligne droite, se heurter au monceau de +poissons que venait de tirer de la mer le vieux Basso-Tomeo. + +Ce fut ce qui arriva; en voyant un attroupement qui lui barrait le +passage, sans savoir la cause de cet attroupement, fra Pacifico, pour le +fendre plus facilement, prit Jacobin par la longe et marcha le premier +en disant: + +--Place! au nom de saint François, place! + +On comprend facilement que, dans une foule chantant les louanges du +fondateur des ordres mineurs, un nouveau venu, quel qu'il fut, se +présentant au nom du saint, devait trouver place; mais place fut faite +par cette même foule avec d'autant plus de promptitude et de vénération, +que l'on reconnut fra Pacifico et son âne Jacobin, que chacun savait +avoir l'honneur d'être attachés au service particulier du saint. + +Fra Pacifico allait donc, fendant la foule, ignorant ce qu'elle +contenait à son centre, lorsque tout à coup il se trouva face à face +avec le vieux Tomeo et manqua de trébucher contre la montagne de +poissons qui se mouvaient encore dans les dernières convulsions de +l'agonie! + +C'était ce moment qu'attendait don Clemente; car il pouvait prévoir +qu'il allait se passer une lutte curieuse entre le pêcheur et le moine; +en effet, à peine Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico traînant derrière +lui Jacobin, que, comprenant à quelle dîme exorbitante il allait être +soumis, il jeta un cri de terreur et pâlit, tandis qu'au contraire le +visage de fra Pacifico s'illumina d'un formidable sourire en voyant vers +quelle belle aubaine sa bonne étoile le conduisait. + +Il avait justement trouvé le marché au poisson si mal fourni, qu'il +n'avait, quoique le lendemain fût jour maigre, rien jugé digne de la +bouche si finement connaisseuse des capucins de Saint-Éphrem. + +--Ah! ah! fit don Clemente assez haut pour être entendu d'en bas, +c'est-à-dire du quai, voilà qui devient intéressant. + +Quelques personnes levèrent la tête; mais, ne comprenant pas ce que +voulait dire le jeune homme à la robe de chambre de velours, ils +reportèrent presque aussitôt leurs regards sur Basso-Tomeo et fra +Pacifico. + +Au reste, frère Pacifique ne laissa point longtemps Basso-Tomeo dans les +transes du doute; il prit son cordon, l'étendit sur le thon et prononça +les paroles sacramentelles: + +--Au nom de saint François! + +C'était ce que prévoyait don Clemente; il éclata de rire. + +Il était évident qu'il allait assister au combat de deux des plus +puissants mobiles des actions humaines: la superstition et l'intérêt. + +Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sa pêche de saint François, +défendrait-il le plus beau morceau de cette pêche contre saint François +lui-même, ou, ce qui était exactement la même chose, contre son +représentant? + +D'après ce qui allait se passer, don Clemente apprécierait dans la lutte +que Naples allait avoir à soutenir pour la conquête de ses droits, quel +fond les patriotes pouvaient faire sur le peuple, et si ce peuple, +pour lequel ils se dévoueraient au moment du renversement des préjugés, +combattrait en faveur de ces préjugés, ou contre eux. + +L'épreuve ne fut pas heureuse pour le philosophe. + +Après un combat intérieur qui ne dura au reste que quelques secondes, +l'intérêt fut vaincu par la superstition, et le vieux pêcheur, qui avait +paru disposé un instant à défendre sa propriété en cherchant des yeux si +ses trois fils étaient de retour avec les paniers qu'ils étaient allés +prendre, fit un pas en arrière, et, démasquant l'objet en litige, dit +humblement: + +--Saint François me l'avait donné, saint François me le reprend. Vive +saint François! Ce poisson est à vous, mon père. + +--Ah! l'imbécile! ne put s'empêcher de s'écrier don Clemente. + +Tous levèrent la tête, et les regards de la foule se fixèrent sur le +jeune homme à la physionomie railleuse; l'expression des visages de ceux +qui regardaient ne dépassait pas encore l'étonnement, car personne ne +comprenait parfaitement à qui s'adressait l'épithète d'imbécile. + +--Oh! c'est toi, Basso-Tomeo, et non un autre que j'appelle imbécile! +s'écria don Clémente. + +--Et pourquoi cela, Excellence? + +--Parce que, toi et tes trois fils, qui êtes d'honnêtes gens, de braves +travailleurs, et, de plus, de vigoureux gaillards, vous vous laissez +enlever le prix de votre labeur par un moine fripon, paresseux et +impudent. + +Fra Pacifico, qui avait cru que la vénération attachée à son habit le +mettait hors de la question, attaqué ainsi en face et à l'improviste, +chose qu'il n'eût jamais crue possible, poussa un rugissement de colère +et montra son bâton à don Clemente. + +--Garde tan bâton pour ton âne, moine; il n'y a qu'à lui que ton bâton +puisse faire peur. + +--Oui; mais je vous en préviens, don Cicillo[6], mon âne s'appelle +Jacobin. + +[Note 6: Nom que l'on donne à Naples aux muscadins, mirliflores, dandys, +etc.] + +--Eh bien, alors, c'est ton âne qui porte le nom de l'homme, et c'est +toi qui as le nom de la bête. + +La foule se mit à rire: elle commence toujours, lorsqu'elle écoute une +dispute, par être du parti de celui qui a de l'esprit. + +Fra Pacifico, furieux, ne sut qu'apostropher don Clemente de ce nom qui +était pour lui la plus terrible injure. + +--Je te dis que tu es un jacobin! Cet homme est un jacobin, mes frères; +le voyez-vous avec ses cheveux coupés à la Titus et son pantalon sous sa +robe de chambre? Jacobin! jacobin! jacobin! + +--Jacobin tant que tu voudras, et je me vante d'être jacobin. + +--Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avoue qu'il est jacobin! + +--D'abord, lui dit don Clemente, sais-tu ce que c'est qu'un jacobin? + +--C'est un démagogue, un sans-culotte, un septembriseur, un régicide. + +--En France, c'est possible; mais, à Naples, écoute bien ceci et tâche +de ne pas l'oublier: _jacobin_ veut dire un honnête homme qui aime son +pays, qui voudrait le bonheur du peuple, et, par conséquent, l'abolition +des préjugés qui l'abrutissent; qui demande l'égalité, c'est-à-dire les +mêmes lois pour les petits comme pour les grands; la liberté pour tous, +afin que tous les pêcheurs puissent jeter également leurs filets dans +toutes les parties du golfe, et qu'il n'y ait point de réserves même +pour le roi, à Portici, à Chiatamone et à Mergellina attendu que la mer +est à tout le monde, comme l'air que nous respirons, comme le soleil qui +nous éclaire; un jacobin, enfin, c'est un homme qui veut la fraternité, +c'est-à-dire qui regarde tous les hommes comme ses frères, et qui dit: +«Il n'est pas juste que les uns se reposent et mendient, tandis que les +autres se fatiguent et travaillent,» ne voulant pas qu'un pauvre pêcheur +qui a passé la nuit à poser ses filets et la journée à les tirer, quand +il a, une fois par hasard, ce qui lui arrive tous les dix ans, pris un +poisson qui vaut trente ducats... + +La foule sembla trouver le prix trop élevé et se mit à rire. + +--J'en donne trente ducats, moi, continua Filomarino. Eh bien, je le +répète, un jacobin est un homme qui ne veut pas que, quand un pauvre +pêcheur a pris un poisson qui vaut trente ducats, il lui soit volé par +un homme,--je me trompe, un moine!--un moine n'est pas un homme; celui +qui mérite le nom d'homme est celui qui rend des services à ses frères, +et non celui qui les vole, celui qui rend des services à la société et +non celui qui est à sa charge, qui travaille et qui touche honorablement +le prix de son labeur pour nourrir une femme et des enfants, et non +celui qui, la plupart du temps, détourne la femme des autres et débauche +ses enfants au profit de la paresse et de l'oisiveté. Voilà ce que c'est +qu'un jacobin, moine, et, si c'est là ce que c'est qu'un jacobin, oui, +je suis jacobin! + +--Vous l'entendez! s'écria le moine exaspéré, il insulte l'Église, il +insulte la religion, il insulte saint François... C'est un athée! + +Plusieurs voix demandèrent: + +--Qu'est-ce qu'un athée? + +--C'est, répondit fra Pacifico, un homme qui ne croit pas en Dieu, qui +ne croit pas en la Madone, qui ne croit pas en Jésus-Christ, enfin qui +ne croit pas au miracle de saint Janvier. + +A chacune de ces accusations, don Clemente Filomarino avait vu les yeux +de la foule s'animer et briller de plus en plus. Il était évident que, +si la lutte continuait entre lui et le moine, et avait pour arbitre +une foule ignorante et fanatique, le résultat serait contre lui. A la +dernière accusation, quelques hommes avaient poussé un cri de colère en +lui montrant le poing et en répétant après fra Pacifico: + +--C'est un jacobin, c'est un athée, c'est un homme qui ne croit pas au +miracle de saint Janvier. + +--Enfin, continua le moine, qui avait gardé cet argument pour le +dernier, c'est un ami des Français. + +Quelques hommes, à cette dernière invective, ramassèrent des pierres. + +--Et vous, leur cria don Clemente, vous êtes des ânes auxquels on ne +mettra jamais de bâts assez pesants et auxquels on ne fera jamais porter +de charges assez lourdes. + +Et il referma sa fenêtre. + +Mais, au moment où il refermait sa fenêtre, une voix cria: + +--A bas les Français! Mort aux Français! + +Et cinq ou six pierres brisèrent la vitre derrière don Clemente. + +Une de ces pierres, l'atteignant au visage, lui fit une légère blessure. + +Peut-être, si le jeune homme eût eu la prudence de ne point reparaître, +la colère de cette multitude se fût-elle calmée par cette vengeance; +mais, furieux à la fois de l'insulte et de la douleur, il s'élança sur +son fusil de chasse chargé à balle, rouvrit la fenêtre, et, le visage +rayonnant de colère et splendide de dédain: + +--Qui a jeté la pierre? qui m'a atteint là, là, là? dit-il en montrant +sa joue ensanglantée. + +--Moi, répondit un homme d'une quarantaine d'années, court de taille, +mais vigoureusement bâti, coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'une +veste et d'une culotte blanches, en croisant ses bras sur sa poitrine +et en faisant jaillir par le geste un flot de farine de sa veste; moi, +Gaetano Mammone. + +A peine l'homme à la veste blanche avait-il prononcé ces paroles, que +don Clemente Filomarino appuyait son fusil à son épaule et lâchait le +coup. + +L'amorce seule brûla. + +--Miracle! cria don Pacifico en chargeant son poisson sur son âne, et en +laissant don Clemente aux prises avec la foule; miracle! + +Et il descendit du côté de l'Immacolatella, en criant: + +--Miracle! miracle! + +Deux cents voix crièrent après lui: «Miracle!» Mais, au milieu de toutes +ces voix, la même voix qui s'était déjà fait entendre répéta: + +--Mort au jacobin! mort à l'athée! mort à l'ami des Français! + +Et toutes les voix qui avaient crié: «Miracle!» crièrent: + +--A mort! à mort! + +La guerre était déclarée. + +Une partie de la foule s'engouffra dans la grande porte pour venir +attaquer don Clemente par l'intérieur; d'autres appuyèrent une échelle à +la fenêtre et commencèrent de l'escalader. + +Don Clemente lâcha son second coup de fusil au hasard, au milieu de la +foule: un homme tomba. + +C'était, de la part de l'imprudent jeune homme, renoncer à toute +miséricorde. Il ne lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie. + +Il assomma d'un coup de crosse de fusil le premier dont la tête parut au +niveau de la fenêtre; l'homme ouvrit les bras et tomba à la renverse. + +Puis, jetant dans la chambre son fusil dont le bois s'était cassé par la +violence du coup, il prit de chaque main un pistolet de tir, et les deux +premiers assaillants qui se montrèrent, reçurent, l'un une balle dans la +tête, l'autre une balle dans la poitrine. + +Tous deux tombèrent en dehors, et restèrent sans mouvement sur le pavé. + +Les cris de rage redoublèrent; de tous les côtés du quai, on accourait +pour prêter main-forte aux assaillants. + +Don Clemente Filomarino entendit en ce moment craquer la porte d'entrée +et des pas s'approcher de la chambre. + +Il courut à la porte et la ferma à la clef. + +C'était un bien faible rempart contre la mort. + +Il n'avait pas eu le temps de recharger ses pistolets, et son fusil +était brisé; mais il lui restait le canon, armé des batteries, dont il +pouvait se servir comme d'une masse; il lui restait ses épées de duel. + +Il les décrocha de la muraille, les posa derrière lui sur une chaise, +ramassa le canon de son fusil, et résolut de se défendre jusqu'à la +dernière extrémité. + +Un nouvel assaillant parut à la fenêtre, le fusil s'abattit sur lui; +s'il eût atteint la tête, il l'eût fendue; mais, par un mouvement +rapide, l'homme sauva son crâne et reçut le coup de massue sur l'épaule. +Il saisit le fusil, se cramponna des deux mains aux parties saillantes, +sous-garde et batterie. Don Clemente vit que c'était une lutte à +soutenir, pendant laquelle on pouvait enfoncer la porte; il abandonna +l'arme au moment où son adversaire s'attendait à la résistance: le point +d'appui lui manquant, l'homme tomba à la renverse; mais don Clemente +perdait son arme la plus terrible. + +Il sauta sur ses épées. + +Un craquement terrible se fit entendre; le fer d'une hache passa à +travers le faible battant de la porte de sa chambre. + +Au moment où le fer se retirait pour frapper un second coup, le jeune +homme darda son épée par l'ouverture que la hache avait faite, il +entendit un blasphème. + +--Touché! dit-il en riant de ce rire sauvage que font entendre, dans les +joies de la vengeance, ceux qui n'ont plus rien à espérer que de mourir +en faisant le plus de mal possible à leurs ennemis. + +Le bruit de la chute d'un corps pesant se fit entendre derrière lui; un +homme venait de sauter du balcon dans la chambre, un poignard à la main. + +La fine lame de l'épée se croisa avec le poignard, pareille à un éclair; +l'homme poussa un soupir et tomba; le fer lui était ressorti de six +pouces entre les deux épaules. + +Un second coup de hache brisa le panneau de la porte. Don Clemente +allait faire face à ses nouveaux adversaires, lorsqu'il vit passer +dans l'air, venant d'en haut et tombant dans la rue, des papiers et des +livres. + +Il comprit que ces furieux étaient montés au second étage, avaient +brisé la porte de l'appartement de son frère, qui peut-être même, ne +soupçonnant aucun danger, l'avait laissée ouverte dans sa hâte à se +rendre chez Dura, et que ces papiers, c'étaient les autographes, les +livres, les Elzévirs du duc della Torre, que ces misérables, dans leur +ignorance des trésors qu'ils gaspillaient, jetaient par la fenêtre. + +Blessé par une pierre, il avait poussé un cri de rage; à la vue de cette +profanation, il poussa un cri de douleur. + +Son frère, son pauvre frère, quel serait son désespoir lorsqu'il +rentrerait! + +Don Clemente oublia son danger, oublia que, quand le duc de la Torre +rentrerait, il aurait probablement une bien autre perte à déplorer que +celle de ses autographes et de ses Elzévirs. Il ne vit que cet abîme +ouvert dans sa vie, par son imprudence à lui, au moment où il s'y +attendait le moins, abîme dans lequel s'engloutissaient en un instant +trente longues années de soins incessants et de recherches assidues, +et sa rage en redoubla contre ces brutes à qui la vengeance exercée sur +l'homme ne suffisait pas et qui l'étendaient aux objets inanimés, qu'ils +détruisaient sans en connaître la valeur et par un simple instinct de +destruction. + +Il eut un instant l'idée de parlementer avec ses ennemis, de se livrer +à eux et de faire de sa mort la rançon des livres et des manuscrits +précieux de son frère. Mais, à l'aspect de ces visages où la colère le +disputait à la stupidité, il comprit que ces hommes, certains qu'il ne +pouvait leur échapper, ne transigeraient pas avec lui, mais que, leur +indiquant seulement la valeur des objets qu'il voulait sauver, il +rendrait le salut de ces objets moins probable qu'en le leur laissant +ignorer. + +Il résolut donc de ne rien demander, et, comme sa mort était certaine, +que rien ne pouvait le sauver, de rendre seulement, par un effort +désespéré, cette mort plus facile et plus prompte. + +Lui mort, ses ennemis ne pousseraient peut-être pas plus loin leur +vengeance. + +Il restait à don Clemente à examiner sa position avec sang-froid et à en +tirer, au point de vue de la vengeance, le meilleur parti possible. + +La fenêtre paraissait abandonnée comme étant d'un abord trop dangereux; +il y courut; trois mille lazzaroni peut-être encombraient le quai; +par bonheur, pas un n'avait d'armes à feu: il put donc regarder par la +fenêtre. + +Au-dessous de la fenêtre, ces hommes faisaient un immense amas de bois +qu'ils allaient chercher sur la plage, laquelle, à l'endroit dont nous +parlons, forme un gigantesque chantier où sont réunis bois à brûler et +bois de construction, tandis que d'autres fourraient, sous cet amas de +bois disposé en bûcher, les livres et les papiers que les dévastateurs +continuaient de leur envoyer par la fenêtre du deuxième étage et qui +étaient destinés à y mettre le feu. + +D'un autre côté, la porte était près de céder sous les efforts des +assaillants et surtout sous les coups de hache de l'homme à la veste +blanche. + +La porte pouvait encore tenir dix secondes; avec de la présence d'esprit +et une main sûre, c'était à peu près le temps qu'il fallait à don +Clemente pour recharger ses pistolets. + +On sait la promptitude avec laquelle se chargent les pistolets de tir, +où la balle presse directement la poudre. Les pistolets étaient chargés +et amorcés au moment où la porte céda. + +Un flot d'hommes se répandit dans la chambre; les deux coups partirent +en même temps comme deux éclairs; deux hommes roulèrent sur le carreau. + +Don Clemente se retourna pour saisir les épées; mais, avant qu'il eût +eu le temps d'étendre les mains vers elles, il se trouva littéralement +enveloppé de couteaux et de poignards. + +Il allait être percé de vingt coups à la fois et s'élançait de toutes +les puissances de son coeur au-devant de cette mort si prompte qui lui +sauvait l'agonie, lorsque l'homme à la hache et à la veste blanche, +faisant tournoyer sa hache au-dessus de sa tête, s'écria: + +--Que personne ne le touche! Le sang de cet homme est à moi. + +L'ordre arriva à temps pour sauver à don Clemente dix-neuf coups de +couteau sur vingt; mais un vingtième, plus pressé que les autres, avait +déjà frappé au-dessous de la gorge. Tout ce que put faire l'assassin +pour obéir fut donc de reculer d'un pas en laissant le couteau dans la +plaie. + +Le blessé resta debout, mais oscillant comme un homme qui va tomber. +Gaetano Mammone jeta sa hache, bondit jusqu'à lui, l'appuya et le +maintint d'une main à la muraille, de l'autre déchira, sans que don +Clemente eût la volonté ou la force de s'y opposer, la robe de chambre, +la chemise de batiste du blessé, lui mit la poitrine nue, arracha le +couteau resté dans la gorge, et appliqua avidement sa bouche à la plaie, +d'où jaillissait un long filet incarnat. + +Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval, dont il ouvre l'artère, +et dont il boit le sang. + +Don Clemente sentit que cet homme, ou plutôt cette bête fauve lui tirait +violemment la vie du corps; instinctivement il lui appuya les mains +aux épaules et essaya de le repousser, comme Anthée essaye de repousser +Hercule qui l'étouffe. Mais, ou son adversaire était trop robuste, ou +don Clemente était trop affaibli; ses bras se détendirent lentement. Il +lui sembla que cet homme, après son sang, après sa vie, tirait à lui son +âme; une sueur froide passa sur son front, un frisson mortel courut dans +ses veines à moitié vides; il poussa un long soupir et s'évanouit. + +En cessant de sentir palpiter sa victime, le vampire se détacha d'elle; +sa bouche se tordit dans un sourire d'effroyable volupté. + +--La! dit-il, je suis désaltéré; maintenant, vous autres, faites ce que +vous voudrez de ce cadavre. + +Et, en effet, Gaetano Mammone cessa de maintenir contre la muraille le +corps de don Clemente, qui, s'affaissant sur lui-même, tomba inerte sur +le carreau. + +Pendant ce temps, joyeux comme un enfant qui vient d'obtenir le joujou +qu'il désire, le duc della Torre avait reçu des mains du libraire Dura, +le Perse de 1664, s'était bien assuré de l'identité de l'édition en +reconnaissant que les livres portaient pour frontispice l'écu avec +les deux sceptres croisés, et n'avait point reculé devant le prix de +soixante-deux ducats que lui avait demandé le libraire. En effet, que +maintenant il se procure le Térence de 1661, et sa collection d'Elzévirs +sera complète, bonheur auquel trois amateurs seulement, un à Paris, un à +Amsterdam, un à Vienne, pouvaient se vanter d'être arrivés! + +Maître du précieux volume, le duc ne songea plus qu'à remonter dans le +_carrozzello_ qui l'avait amené, et à reprendre le chemin de son palais. +Avec quel bonheur il allait revoir don Clemente, lui montrer son trésor +et lui prouver la supériorité des joies du bibliomane sur celles des +autres hommes! Ah! s'il pouvait y amener ce jeune homme, qui avait de +si belles qualités, mais à qui manquait celle-là, ce serait un cavalier +complet; tandis que don Clemente était encore comme la collection +du duc: il avait toutes les qualités hors une; comme lui, l'heureux +bibliomane avait toutes les éditions des Elzévirs père, fils et neveu, +moins le Térence. + +Et, le sourire sur les lèvres, le duc revenait, retournant dans sa +pensée tous ces _concetti_ où son esprit avait moins de part que son +coeur, regardant son précieux volume, le serrant entre ses deux mains, +le pressant contre sa poitrine, mourant d'envie de le baiser, ce qu'il +eût fait bien certainement s'il eût été seul, lorsque, en arrivant à +Supportico-Strettela, il commença à distinguer un immense attroupement +qui lui paraissait s'être formé devant son palais. Cependant, sans doute +se trompait-il; que feraient ces hommes devant son palais? + +Mais une chose lui paraissait bien plus extraordinaire encore que ces +hommes réunis à cet endroit. C'étaient tous ces livres et ces papiers +qui, pareils à une troupe d'oiseaux, semblaient s'envoler des fenêtres +de sa bibliothèque! Sans doute, la perspective le trompait; ces fenêtres +auxquelles de temps en temps apparaissaient des hommes correspondant par +des gestes de colère avec ceux de la rue, ces fenêtres n'étaient point +les siennes. + +Mais, au fur et à mesure que le carrozzello avançait, il n'était plus +permis au duc de douter, et son coeur se serrait d'une invincible +angoisse; quoique plus rapproché à chaque pas, à chaque pas il voyait +moins distinctement. Un nuage s'étendait sur ses yeux, pareil à ceux +que l'on a en songe, et, à voix basse, mais d'une voix de plus en plus +anxieuse, il se disait les yeux fixes, le cou tendu, la tête en avant du +corps: + +--Je rêve! je rêve! je rêve! + +Mais force lui fut bientôt de s'avouer à lui-même qu'il ne rêvait pas, +et que quelque catastrophe inattendue, formidable, s'accomplissait chez +lui et sur lui. + +L'attroupement venait jusqu'au vico Marina-del-Vino, et chacun des +hommes qui formaient cet attroupement, pris d'une folle frénésie, +hurlait: + +--A mort le jacobin! à mort l'athée! à mort l'ami des Français! au +bûcher! au bûcher! + +Un éclair terrible traversa l'esprit du duc; des hommes débraillés, à +moitié nus, sanglants, gesticulaient aux fenêtres de l'appartement de +son frère. Il sauta à bas du carrozzello, pénétra comme un insensé dans +cette foule, poussant des cris inarticulés, écartant, avec une force +qu'il ne se connaissait pas lui-même, des hommes dix fois plus robustes +que lui, et, à mesure qu'il entrait dans cet océan dont chaque +flot était un homme, il le sentait plus irrité, plus grondant, plus +passionné. + +Enfin, parti de la circonférence, il arriva au centre, et, arrivé là, +jeta un cri. + +Il se trouvait en face d'un bûcher composé de bois de toute espèce, sur +lequel, sanglant, évanoui, mutilé, son frère était couché à moitié nu. +Il n'y avait point à le méconnaître, il n'y avait point à dire: «Ce +n'est pas lui.» Non, non! c'était bien lui, don Clemente, l'enfant de +son coeur, le frère de ses entrailles! + +Le duc ne comprit qu'une chose et il n'avait besoin de comprendre que +celle-là: c'est que ces tigres qui rugissaient, c'est que ces cannibales +qui hurlaient, c'est que ces démons qui riaient et chantaient autour de +ce bûcher étaient les assassins de son frère. + +Il faut rendre cette justice au duc que, croyant son frère mort, il +n'eut pas un seul instant l'idée de lui survivre; la possibilité ne s'en +présenta même point à son esprit. + +--Ah! misérables! traîtres et lâches assassins! Ah! bourreaux immondes! +s'écria-t-il, vous ne pourrez pas du moins nous empêcher de mourir +ensemble! + +Et il se jeta sur le corps de son frère. + +Toute la bande hurla de joie: elle avait deux victimes au lieu d'une, +et, au lieu d'une victime insensible inerte, aux trois quarts morte, +une victime vivante, sur laquelle on pouvait épuiser les tortures en les +prolongeant. + +Domitien disait en parlant des chrétiens: + +«Ce n'est point assez qu'ils meurent; il faut qu'ils se sentent mourir.» + +Le peuple de Naples est, sous ce rapport, le digne héritier de Domitien. + +En une seconde, le duc della Torre fut lié sur le corps de son frère aux +poutres du bûcher. + +Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait senti sur ses lèvres la pression +d'une bouche amie. + +Il reconnut le duc. + +Déjà noyé dans le vague de la mort, il murmura: + +--Antonio! Antonio! pardonne-moi! + +--Tu l'as dit, don Clemente, répondit le duc, les dieux nous aiment; +ainsi que Cléobis et Biton, nous mourrons ensemble! Je te bénis, frère +de mon coeur! je te bénis, Clemente! + +En ce moment, au milieu des cris de joie, des railleries impies, des +blasphèmes sanglants de cette multitude, un homme approcha une torche +des papiers et des livres amassés au pied du bûcher et auxquels le duc +n'avait donné ni un regard ni un soupir, tandis qu'un autre s'écriait: + +--De l'eau! de l'eau! il ne faut pas qu'ils meurent trop vite! + +Et, en effet, le supplice des deux frères dura trois heures! + +Ce fut au bout de trois heures seulement que, rassasié de souffrances, +le peuple se dispersa, chaque homme emportant un lambeau de chair +brûlée, au bout de son couteau, de son poignard ou de son bâton. + +Les os restèrent au bûcher, qui continua de les consumer lentement. + +Le docteur Cirillo put alors passer et continuer sa route vers Portici; +c'était l'agonie de ces deux martyrs qui lui barrait le chemin. + +Ainsi périrent le duc della Torre et son frère, don Clemente Filomarino, +les deux premières victimes des fureurs populaires de Naples. + +Les armes de la ville au beau ciel sont une _cavale passante_; mais +cette cavale, issue des chevaux de Diomède, s'est bien souvent nourrie +de chair humaine. + +Cinquante minutes après, le docteur Cirillo était à Portici et le cocher +avait gagné sa piastre. + +Le même soir, déguisé, par le chemin qu'il avait déjà suivi pour sortir +une première fois du royaume de Naples, Hector Caraffa gagnait la +frontière pontificale et se rendait en toute hâte à Rome pour annoncer +au général Championnet l'accident arrivé à son aide de camp, et conférer +avec lui des mesures à prendre en cette grave circonstance. + + + + + XXXII + + UN TABLEAU DE LÉOPOLD ROBERT + + +Nous laisserons Hector Caraffa suivre les sentiers des montagnes; et, +dans l'espérance d'arriver avant lui, nous prendrons, avec la permission +de nos lecteurs, la grande route de Naples à Rome, celle-là même qu'a +prise notre ambassadeur, Dominique-Joseph Garat; et, sans nous arrêter +au camp de Sessa, où manoeuvrent les troupes du roi Ferdinand; sans nous +arrêter à la tour de Castellone de Gaete, faussement appelée le tombeau +de Cicéron; sans nous arrêter même à la voiture de notre ambassadeur, +qui, au galop de ses quatre chevaux, descend rapidement la pente de +Castellone, nous la précéderons à Itri, où Horace, dans son voyage à +Brindes, a soupé de la cuisine de Capiton et couché chez Murena. + + _Murena præbente domum, Capitone culinam_. + +Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque où nous y conduisons nos lecteurs, +la petite ville d'Itri n'est plus l'_urbs Mamurrarum_; elle ne compte +plus au nombre de ses quatre mille cinq cents habitants des hommes +qui aient atteint la célébrité du fameux jurisconsulte romain ou du +beau-frère de Mécène. + +D'ailleurs, nous n'avons pas de cuisine à y faire, pas d'hospitalité à y +demander; il s'agit tout simplement d'une halte de quelques heures chez +le maître charron de la localité, où notre ambassadeur, grâce au mauvais +chemin dans lequel il est engagé, ne tardera point à nous rejoindre. + +La maison de don Antonio della Rota--ainsi nommé, à la fois à cause de +la noblesse de son origine, qu'il prétend remonter aux Espagnols, et +de la grâce avec laquelle il fait prendre au frêne et à l'orme le plus +rebelle la forme d'une roue,--est située, dans une prévoyance qui fait +honneur à l'intelligence de son propriétaire, à deux pas de la maison de +poste et en face de l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, enseigne qui indique +la prétention--nous parlons pour l'hôtel--d'être situé sur l'emplacement +même de la maison de Murena. Don Antonio della Rota avait pensé, avec +beaucoup de sagacité, qu'en se logeant près de la poste, où étaient +forcés de relayer les voyageurs, et en face de l'hôtel où, attirés +par leurs souvenirs classiques, ils prenaient leurs rafraîchissements, +aucune des voitures disloquées par ces fameux chemins où Ferdinand +lui-même se rappelait avoir versé deux fois, ne pouvait échapper à sa +juridiction. + +Et, en effet, don Antonio, grâce à l'incurie des inspecteurs des grandes +routes de Sa Majesté Ferdinand, faisait d'excellentes affaires; nos +lecteurs ne s'étonneront donc point d'entendre, en entrant chez lui, en +signe de joyeuse humeur, les sons du tambourin national, mêlés à ceux de +la guitare espagnole. + +Au reste, outre la disposition habituelle à la gaieté que donne à tout +industriel la prospérité croissante de sa maison, don Antonio avait, +ce jour-là, un motif particulier d'allégresse: il mariait sa fille +Francesca à son premier ouvrier Peppino, auquel, en se retirant des +affaires, il comptait laisser son établissement; aussi, traversons +l'allée sombre qui perce la maison d'une façade à l'autre, et jetons un +coup d'oeil sur la cour et sur le jardin, et nous verrons qu'autant la +façade officielle, c'est-à-dire celle de la rue, est grave, déserte et +silencieuse, autant la façade opposée est joyeuse, brillante et peuplée. + +Cette partie de la propriété de don Antonio dans laquelle nous +pénétrons, se compose d'une terrasse avec balustrade, descendant par un +escalier de six marches dans une cour dont le sol est formé d'une espèce +de terre glaise, servant, à l'époque de la moisson, d'aire à battre +le blé; cette cour et cette terrasse ne font qu'une immense tonnelle, +couvertes qu'elles sont par des rameaux de vigne partant des arbres +voisins et venant se rattacher à la maison, contre laquelle ils +continuent de grimper en tapissant sa façade blanchie à la chaux, +façade dont leurs verts festons, ainsi que l'ombre qu'ils projettent, +adoucissent par des demi-teintes, mouvantes à chaque souffle du vent, la +teinte trop crue de la muraille, laquelle, grâce à cette collaboration +de la nature, s'harmonise admirablement avec les tuiles rouges du toit, +qui se découpent en vives arêtes sur l'azur foncé du ciel; le soleil +jette sur tout cela les chaudes teintes d'une des premières matinées +d'automne, et, pénétrant à travers les interstices du feuillage si serré +qu'il soit, marbre de plaques dorées les dalles de la terrasse et le sol +battu de la cour. + +Au delà s'étend le jardin, c'est-à-dire une plantation de peupliers +irrégulièrement semés et se rattachant les uns aux autres par de longs +cordages de vigne auxquels se balancent des grappes de raisin à faire +honneur à la terre promise; ces grappes, d'un pourpre foncé, sont si +nombreuses, que chaque passant se croit le droit d'en détacher du cep +ce qu'il lui faut pour satisfaire sa gourmandise ou étancher sa soif, +tandis que les grives, les merles et les moineaux francs détachent +de leur côté les grains des grappes comme les passants les grappes de +l'arbre; quelques poules qui courent çà et là dans la plantation sous +l'oeil dominateur d'un coq grave et presque immobile, prennent leur part +de la curée, soit en ramassant les graines qui tombent, soit en sautant +jusqu'aux grappes inférieures, auxquelles elles restent parfois pendues +par le bec, tant elles les attaquent avec voracité. Mais qu'importe +ce monde de larrons, de maraudeurs et de parasites à cette luxuriante +nature! il en restera toujours assez pour faire une vendange +suffisant aux besoins de l'année suivante; la Providence a été tout +particulièrement inventée pour les âmes inactives et les esprits +insoucieux. + +Au delà du jardin sont les premières rampes de ces montagnes apennines, +lesquelles, dans l'antiquité, abritaient ces rudes pasteurs samnites +qui firent passer les légions de Posthumus sous le joug, et ces Marses +invincibles que les Romains hésitaient à combattre et recherchaient pour +alliés depuis deux mille ans; c'est là que se réfugie et se maintient, +à chaque commotion politique qui secoue la plaine ou les vallées, la +sauvage et hostile indépendance des brigands. + +Et maintenant que nous avons levé la toile sur le théâtre, mettons en +scène les acteurs. + +Ils se divisent en trois groupes. + +Les hommes qui s'intitulent raisonnables, non point parce que la raison +leur est venue, mais parce que la jeunesse les a quittés, assis sur la +terrasse, autour d'une table couverte de bouteilles au long cou et au +ventre garni de paille, forment le premier groupe, présidé par maître +Antonio della Rota. + +Les jeunes gens et les jeunes filles, dansant la tarentelle ou plutôt +des tarentelles présidées par Peppino et Francesca, c'est-à-dire par les +deux fiancés qui vont devenir époux, forment le second groupe. + +Le troisième enfin se compose des trois musiciens de l'orchestre; un de +ces musiciens racle une guitare, les deux autres battent du tambour +de basque; le racleur de guitare est assis sur la dernière marche de +l'escalier qui relie la terrasse à la cour; les deux autres sont restés +debout à ses côtés pour conserver la liberté de leurs mouvements et +pouvoir, à certains moments, frapper, en manière de points d'orgue, +leurs tambourins, du coude, de la tête et du genou. + +Ces trois groupes ont pour unique spectateur un jeune homme de vingt +à vingt-deux ans, assis, ou plutôt accoudé, sur un mur à demi écroulé +appartenant en mitoyenneté à la maison de don Antonio et à la maison du +bourrelier Giansimone, son compère et son voisin, de sorte que l'on +ne saurait dire si ce jeune homme est chez le bourrelier ou chez le +charron. + +Ce spectateur, tout immobile qu'il demeure, et tout indifférent qu'il +semble, est sans doute un sujet d'inquiétude pour don Antonio, pour +Francesca et pour Peppino; car, de temps en temps, leurs regards se +portent sur lui avec une expression qui signifie qu'ils aimeraient +autant cet incommode voisin loin que près, absent que présent. + +Comme les autres personnages que nous venons de faire passer sous les +yeux de nos lecteurs ne sont que des comparses, ou à peu près, dans +notre drame, et que ce jeune homme seul y doit jouer un rôle d'une +certaine importance, c'est de lui particulièrement que nous allons nous +occuper. + +Ainsi que nous l'avons dit, c'est un garçon de vingt à vingt-deux ans, +bien découplé; il a les cheveux blonds, presque roux, de grands yeux +bleu-faïence d'une intelligence remarquable, et, dans certains moments, +d'une férocité inouïe; son teint, qui dans sa jeunesse n'a point été +exposé aux intempéries de l'air, laisse transparaître quelques taches de +rousseur; son nez est droit; ses lèvres minces, en se relevant aux deux +coins, découvrent deux rangées de dents petites, blanches et aiguës +comme celles d'un chacal; ses moustaches et sa barbe naissantes sont +de couleur fauve; enfin, pour achever le portrait de cet étrange jeune +homme, moitié paysan, moitié citadin, il y a, dans son allure, dans ses +vêtements et jusque dans le chapeau à larges bords placé près de lui, +quelque chose qui dénonce l'ex-séminariste. + +C'est le cadet de trois frères du nom de Pezza; plus faible que ses deux +aînés, qui sont valets de charrue, ses parents, en effet, l'ont d'abord +destiné à l'Église: la grande ambition d'un paysan de la Terre de +Labour, des Abruzzes, de la Basilicate ou des Calabres est d'avoir un +enfant dans les ordres. En conséquence, son père l'a mis à l'école à +Itri, et, quand il a su lire et écrire, a obtenu pour lui du curé de +l'église Saint-Sauveur la place de sacristain. + +Tout a bien été pour lui jusqu'à l'âge de quinze ans, et l'onction +avec laquelle l'enfant servait la messe, l'air béat dont il balançait +l'encensoir aux processions, l'humilité avec laquelle il secouait la +sonnette en accompagnant le viatique, lui avaient attiré toutes les +sympathies des âmes dévotes, qui, anticipant sur l'avenir, lui avaient +d'avance donné le titre de fra Michele, auquel il s'était, de son côté, +habitué à répondre; mais le passage de l'adolescence à la virilité +produisait probablement sur le jeune _chierico_[7] un changement +physique qui ne tarda point à réagir sur le moral; on le vit se +rapprocher des plaisirs dont il s'était tenu éloigné jusque-là; sans +qu'il se mêlât aux danseurs, on le vit regarder d'un oeil d'envie +ceux qui avaient une belle danseuse; on le rencontra un soir sous les +peupliers, un fusil à la main, poursuivant les grives et les merles; +une nuit, on entendit les sons d'une guitare inexpérimentée sortir de +sa chambre; s'appuyant de l'exemple du roi David, qui avait dansé devant +l'arche, il fit, un dimanche, sans trop de gaucherie, son début dans la +tarentelle, flotta encore un an entre le désir pieux de ses parents +et sa vocation mondaine; enfin, à l'heure même où il atteignait sa +dix-huitième année, il annonça qu'après avoir consciencieusement +consulté ses goûts et ses penchants, il renonçait décidément à l'Église +et réclamait sa place dans la société et sa part des pompes et des +oeuvres de Satan. C'était juste le contraire de ce que font les +néophytes qui abjurent le monde et renoncent à Satan, à ses pompes et à +ses oeuvres. + +[Note 7: On appelle _chierico_, dans l'Italie méridionale, les gens +d'Église de position inférieure.] + +En conséquence de ces idées, fra Michele demanda à entrer chez maître +Giansimone comme garçon bourrelier, prétendant que sa véritable +vocation, vocation de laquelle il avait dévié en passant par l'Église, +l'entraînait irrésistiblement vers la confection des bâts de mulet et +des colliers de cheval. + +Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza, qui perdait sa plus +chère espérance, celle d'avoir un de ses membres curé, ou tout au moins +capucin ou carme; mais fra Michele manifesta son désir avec tant de +netteté, qu'il fallut consentir à tout ce qu'il voulait. + +Quant à Giansimone, chez lequel le sacristain désirait transporter son +domicile, il n'y avait, dans ce désir, rien que de flatteur pour son +amour-propre. Fra Michele n'était point précisément le pieux aspirant +au ciel que son nom indiquait; mais ce n'était pas non plus un mauvais +garçon. Dans deux ou trois circonstances seulement, où les torts +n'étaient point de son côté, il avait montré les dents et fermé +carrément les poings; en outre, un jour où son adversaire avait tiré +un couteau de sa ceinture, fra Michele, qu'il avait probablement cru +prendre sans vert, en avait tiré un de sa poche et s'en était escrimé +de telle façon, que personne ne lui avait plus proposé le même jeu; en +outre, peu après, sournoisement, comme il faisait tout,--ce qui était +peut-être une suite de son éducation cléricale,--il s'était formé tout +seul à la danse, était devenu, à ce que l'on assurait, sans que personne +pût cependant en donner la preuve, un des meilleurs tireurs de la +ville, et grattait enfin si doucement et si harmonieusement sa guitare, +quoiqu'on ne lui connût pas de maître, que, lorsqu'il se livrait à +cet exercice, la fenêtre ouverte, les jeunes filles, pour peu qu'elles +eussent l'oreille musicale, s'arrêtaient avec plaisir sous sa fenêtre. + +Mais, parmi les jeunes filles d'Itri, une seule avait le privilége +d'arrêter les regards du jeune chierico, et c'était justement celle-là +qui seule, parmi toutes ses compagnes, paraissait insensible à la +guitare de fra Michele. + +Cette insensible était Francesca, la fille de don Antonio. + +Aussi, nous qui, en notre qualité d'historien et de romancier, savons +sur Michele Pezza, bien des choses que ses concitoyens eux-mêmes +ignorent encore, n'hésiterons-nous point à dire que ce qui avait +principalement déterminé notre héros dans le choix de l'état de +bourrelier, et surtout dans le choix de Giansimone pour son maître, +c'était le voisinage de sa maison avec celle de don Antonio, et surtout +la mitoyenneté de ce mur à moitié ruiné qui, à peu de chose près, et +surtout pour un gaillard aussi agile que l'était fra Michele, faisait +des deux jardins un seul enclos, et nous avancerons avec la même +certitude que, si, au lieu d'être bourrelier, maître Giansimone eût +été tailleur ou serrurier, pourvu qu'il eût exercé un état dans la même +localité, fra Michele se serait senti, pour la taille des habits ou le +maniement de la lime, une vocation égale à celle qu'il s'était sentie +pour rembourrer des bâts et piquer des colliers. + +Le premier à qui le secret que nous venons de divulguer apparut +clairement fut don Antonio: la ténacité avec laquelle le jeune +bourrelier, son ouvrage fini, se tenait à la fenêtre donnant sur la +terrasse, la cour et le jardin du charron, parut à celui-ci un fait qui +méritait toute son attention; il examina la direction des regards de +son voisin; ces regards, vagues et sans expression en l'absence de +Francesca, devenaient, du moment que celle-ci entrait en scène, d'une +fixité et d'une éloquence qui, depuis longtemps, n'avaient plus laissé +de doutes à Francesca, sur le sentiment qu'elle avait inspiré, et qui +bientôt n'en laissèrent plus à son père. + +Il y avait à peu près six mois que fra Michele était entré en +apprentissage chez Giansimone, lorsque don Antonio fit cette découverte; +la chose ne l'inquiétait pas beaucoup à l'endroit de sa fille, qu'il +avait consultée et qui lui avait avoué qu'elle n'avait rien contre +Pezza, mais qu'elle aimait Peppino. + +Comme cet amour entrait dans les vues de don Antonio, il y applaudit de +tout son coeur; mais, jugeant néanmoins que l'indifférence de Francesca +n'était point une assez sûre défense contre les entreprises du +jeune chierico, il résolut d'y ajouter son éloignement; la chose lui +paraissait la plus facile du monde: de charron à bourrelier, il n'y a +que la main; d'ailleurs, don Antonio et Giansimone étaient non-seulement +voisins, mais compères, ce qui, dans l'Italie méridionale surtout, est +un grand lien; il alla donc trouver Giansimone, lui exposa la situation +et lui demanda, comme une preuve d'amitié qu'il ne pouvait lui refuser, +de mettre fra Michele à la porte; Giansimone trouva la demande du père +de sa filleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire à la +première occasion de mécontentement que lui donnerait son apprenti. + +Mais ce fut comme un fait exprès; on eût dit que fra Michele, comme +Socrate, avait un génie familier qui le conseillait. A partir de ce +moment, le jeune homme, qui n'était qu'un bon apprenti, devint un +apprenti excellent; Giansimone cherchait vainement un reproche à lui +faire, il n'y avait point à le reprendre sur son assiduité: il devait à +son patron huit heures de travail par jour, et il lui en donnait souvent +huit et demie, neuf quelquefois. Il n'y avait point à le reprendre sur +les défectuosités de son ouvrage: il faisait chaque jour de tels progrès +dans son état, que la seule observation que Giansimone eût pu lui +faire, c'est que les pratiques commençaient à préférer les pièces +confectionnées par l'ouvrier à celles qui l'étaient par le maître. +Il n'y avait point à le reprendre sur sa conduite: aussitôt sa tâche +terminée, fra Michele montait à sa chambre, n'en descendait plus que +pour souper, et, le souper fini, il y remontait jusqu'au lendemain +matin. Giansimone pensa bien à l'entreprendre sur son goût pour la +guitare et à lui déclarer que les vibrations de cet instrument lui +agaçaient horriblement les nerfs; mais, de lui-même, le jeune homme +cessa d'en jouer dès qu'il s'aperçut que celle-là seule pour laquelle il +en jouait ne l'écoutait pas. + +Tous les huit jours, don Antonio se plaignait à son compère de ce qu'il +n'avait pas encore mis son apprenti à la porte, et, à chaque plainte +de son compère, Giansimone répondait que ce serait pour la semaine +suivante; mais la semaine suivante s'écoulait, et le dimanche retrouvait +fra Michele à sa fenêtre, plus assidu à chaque dimanche nouveau qu'il ne +l'avait été le dimanche précédent. + +Enfin, poussé à bout par don Antonio, Giansimone se détermina à +signifier un beau matin à son apprenti qu'ils devaient se séparer, et +cela le plus tôt possible. + +Fra Michele se fit répéter deux fois cette signification de congé; +puis, fixant son oeil clair et résolu sur l'oeil trouble et vague de son +patron: + +--Et pourquoi devons-nous nous séparer? lui demanda-t-il. + +--Bon! répliqua le bourrelier en essayant de faire de la dignité, voilà +que tu m'interroges? L'apprenti interroge le maître! + +--C'est mon droit, répondit tranquillement fra Michele. + +--Ton droit, ton droit!... répéta le bourrelier étonné. + +--Sans doute; quand nous avons fait un contrat ensemble... + +--Nous n'avons pas fait de contrat, interrompit Giansimone, je n'ai rien +signé. + +--Nous n'en avons pas moins fait un contrat ensemble: pour faire un +contrat, il n'est pas besoin de papier, de plume et d'encre; entre +honnêtes gens, la parole suffit. + +--Entre honnêtes gens, entre honnêtes gens!... murmura le bourrelier. + +--N'êtes-vous pas un honnête homme? demanda froidement fra Michele. + +--Si fait, pardieu! répondit Giansimone. + +--Eh bien, alors, si nous sommes d'honnêtes gens, je le répète, il y +a contrat entre nous, un contrat qui dit que je dois vous servir comme +apprenti; que vous, de votre côté, vous devez m'apprendre votre état, +et qu'à moins que je ne vous donne des sujets de mécontentement, vous +n'avez pas le droit de me renvoyer de chez vous. + +--Oui; mais, si tu me donnes des sujets de mécontentement? Ah!... + +--Vous en ai-je donné? + +--Tu m'en donnes à chaque instant. + +--Lesquels? + +--Lesquels, lesquels!... + +--Je vais vous aider à les trouver, s'il y en a. Suis-je un paresseux? + +--Je ne puis pas dire cela. + +--Suis-je un tapageur? + +--Non. + +--Suis-je un ivrogne? + +--Ah! pour cela, tu ne bois que de l'eau. + +--Suis-je un débauché? + +--Il ne te manquerait plus que cela, malheureux! + +--Eh bien, n'étant ni un débauché, ni un ivrogne, ni un tapageur, ni un +paresseux, quels sujets de mécontentement puis-je donc vous donner? + +--Il y a incompatibilité d'humeur entre nous. + +--Incompatibilité d'humeur entre nous? dit-il. Voilà la première fois +que nous ne sommes pas du même avis; d'ailleurs, dites-moi mes défauts +de caractère, je les corrigerai. + +--Ah! tu ne diras point que tu n'es pas entêté, j'espère? + +--Parce que je ne veux pas m'en aller de chez vous! + +--Tu avoues donc que tu ne veux pas t'en aller de chez moi? + +--Certainement que je ne veux pas. + +--Et si je te chasse? + +--Si vous me chassez, c'est autre chose. + +--Tu t'en iras, alors? + +--Oui; mais, comme vous aurez commis envers moi une injustice que +je n'aurai pas méritée, vous m'aurez fait une insulte que je ne vous +pardonnerai pas... + +--Eh bien? demande Giansimone. + +--Eh bien, dit le jeune homme sans hausser la voix d'une note, mais en +regardant plus fermement et plus fixement que jamais Giansimone, aussi +vrai que je m'appelle Michele Pezza, je vous tuerai. + +--Il le ferait comme il le dit, s'écria le bourrelier en faisant un bond +en arrière. + +--Vous en êtes bien convaincu, n'est-ce pas? répondit fra Michele. + +--Ma foi, oui. + +--Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisque vous avez eu la chance de +trouver un apprenti qui n'est point débauché, qui n'est point ivrogne, +qui n'est point paresseux, qui vous respecte de toute son âme et de tout +son coeur; il vaut donc mieux que vous alliez de vous-même dire à don +Antonio que vous êtes trop honnête homme pour chasser de chez vous un +pauvre garçon dont vous n'avez qu'à vous louer. Est-ce convenu ainsi? + +--Ma foi, oui, dit Giansimone, c'est ce qui me paraît, en effet, le plus +juste. + +--Et le plus prudent, ajouta le jeune homme avec une légère teinte +d'ironie. Ainsi donc, c'est convenu, n'est-ce pas? + +--Quand on te dit que oui. + +--Votre main? + +--La voilà. + +Fra Michele serra cordialement la main de son patron et se remit à +l'ouvrage, aussi calme que si rien ne se fût passé. + + + + + XXXIII + + FRA MICHELE + + +Le lendemain, qui était un dimanche, Michele Pezza s'habilla, selon son +habitude, pour aller entendre la messe, devoir auquel il n'avait pas +manqué une seule fois depuis qu'il s'était refait laïque. A l'église, +il rencontra son père et sa mère, les salua pieusement, les reconduisit +chez eux la messe dite, leur demanda leur agrément, qu'il obtint, +pour épouser la fille de don Antonio, si par hasard celui-ci la lui +accordait; puis, afin de n'avoir rien à se reprocher, il se présenta +chez don Antonio dans l'intention de demander Francesca en mariage. + +Don Antonio était avec sa fille et son futur gendre, et, à l'entrée de +Michele Pezza, son étonnement fut grand. Le compère Giansimone n'avait +point osé lui raconter ce qui s'était passé entre lui et son apprenti; +il lui avait, comme toujours, dit de prendre patience et qu'il verrait à +le satisfaire dans le courant de la semaine suivante. + +A la vue de fra Michele, la conversation s'interrompit si brusquement, +qu'il fut facile au nouvel arrivant de deviner qu'il était question +d'affaires de famille dont on ne comptait aucunement lui faire part. + +Pezza salua avec beaucoup de politesse les trois personnes qu'il +trouvait réunies, et demanda à don Antonio la faveur de lui adresser +quelques paroles en particulier. + +Cette faveur lui fut accordée en rechignant; le descendant des +conquérants espagnols se demandait s'il ne courait point quelque danger +à demeurer en tête-à-tête avec son jeune voisin, dont il était loin +cependant de soupçonner le caractère résolu. + +Il fit signe à Francesca et à Peppino de se retirer. + +Peppino offrit son bras à Francesca et sortit avec elle en riant au nez +de fra Michele. + +Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas un signe de mécontentement, +pas un geste de menace, quoiqu'il lui semblât être mordu par plus de +vipères que don Rodrigue dans son tonneau. + +--Monsieur, dit-il à don Antonio, aussitôt que la porte se fut +refermée sur le couple heureux qui probablement à cette heure raillait +impitoyablement le pauvre amoureux, inutile de vous dire, n'est-ce pas, +que j'aime votre fille Francesca? + +--Si c'est inutile, répliqua en goguenardant don Antonio, alors, +pourquoi le dis-tu? + +--Inutile pour vous, monsieur, mais non pour moi qui viens vous la +demander en mariage. + +Don Antonio éclata de rire. + +--Je ne vois rien à rire là dedans, monsieur, dit Michele Pezza sans +s'emporter le moins du monde; et, vous parlant sérieusement, j'ai le +droit d'être écouté sérieusement. + +--En effet, quoi de plus sérieux? dit le charron en continuant de +railler. M. Michele Pezza fait à don Antonio l'honneur de lui demander +sa fille en mariage! + +--Je ne crois pas, monsieur, vous faire particulièrement honneur, à +vous, répliqua Pezza conservant le même sang-froid; je crois l'honneur +réciproque, et vous allez me refuser ma demande, je le sais bien. + +--Pourquoi t'exposes-tu à un refus, alors? + +--Pour mettre ma conscience en repos. + +--La conscience de Michele Pezza! fit don Antonio en éclatant de rire. + +--Et pourquoi, répliqua le jeune homme avec le même sang-froid, pourquoi +Michele Pezza n'aurait-il pas une conscience comme don Antonio? Comme +don Antonio, il a deux bras pour travailler, deux jambes pour marcher, +deux yeux pour voir, une langue pour parler, un coeur pour aimer et +haïr. Pourquoi n'aurait-il pas, comme don Antonio, une conscience pour +lui dire: «Ceci est bien, ceci est mal?» + +Ce sang-froid auquel il ne s'attendait point de la part d'un si jeune +homme dérouta entièrement le charron; cependant, s'attachant au vrai +sens des paroles de Michele Pezza: + +--Mettre ta conscience en repos, ajouta-t-il; ce qui veut dire que, si +je te refuse ma fille, il arrivera quelque malheur. + +--Probablement, répondit Michele Pezza avec le laconisme d'un Spartiate. + +--Et quel malheur arrivera-t-il? demanda le charron. + +--Dieu seul et la sorcière Nanno le savent! dit Pezza; mais il arrivera +un malheur, attendu que, moi vivant, Francesca ne sera jamais la femme +d'un autre. + +--Tiens, va-t'en! tu es fou. + +--Je ne suis pas fou, mais je m'en vais. + +--C'est bien heureux! murmura don Antonio. + +Michele Pezza fit quelques pas vers la porte; mais, à mi-chemin, il +s'arrêta. + +--Vous me voyez partir si tranquillement, dit-il, parce que vous comptez +qu'un jour ou l'autre, sur votre demande, votre compère Giansimone me +mettra à la porte de chez lui, comme vous venez de me mettre à la porte +de chez vous. + +--Hein? fit don Antonio étonné. + +--Détrompez-vous! nous nous sommes expliqués et je resterai chez lui +tant qu'il me fera plaisir d'y rester. + +--Ah! le malheureux! s'écria don Antonio, il m'avait cependant promis... + +--Ce qu'il ne pouvait pas tenir... Vous avez le droit de me mettre à la +porte de chez vous, et je ne vous en veux pas de m'y mettre, parce que +je suis un étranger; mais il n'en avait pas le droit, lui, parce que je +suis son apprenti. + +--Eh bien, après? dit don Antonio se redressant. Que tu restes ou ne +restes pas chez le compère, peu importe! nous sommes chacun chez nous; +seulement, je te préviens, à mon tour, après les menaces que tu viens de +me faire, que, si désormais je te trouve chez moi, ou te vois, de jour +ou de nuit, rôder dans mon bien, comme je connais par toi-même tes +mauvaises intentions, je te tue comme une bête enragée. + +--C'est votre droit, mais je ne m'y exposerai pas; maintenant, +réfléchissez. + +--Oh! c'est tout réfléchi. + +--Vous me refusez la main de Francesca? + +--Plutôt deux fois qu'une. + +--Même dans le cas où Peppino y renoncerait? + +--Même dans le cas où Peppino y renoncerait. + +--Même dans le cas où Francesca consentirait à me prendre pour mari? + +--Même dans le cas où Francesca consentirait à te prendre pour mari. + +--Et vous me renvoyez sans avoir la charité de me laisser le moindre +espoir? + +--Je te renvoie en te disant: Non, non, non. + +--Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pas les désespérés, mais ceux +qui les ont poussés au désespoir. + +--Ce sont les gens d'Église qui prétendent cela. + +--Ce sont les gens d'honneur qui l'affirment. Adieu, don Antonio; que +Dieu vous fasse paix! + +Et Michele Pezza sortit. + +A la porte du charron, il rencontra deux ou trois jeunes gens d'Itri +auxquels il sourit comme d'habitude. + +Puis il rentra chez Giansimone. + +Il était impossible, en voyant son visage si calme, de penser, de +soupçonner même qu'il fût un de ces désespérés dont il parlait un +instant auparavant. + +Il monta à sa chambre et s'y enferma; seulement, cette fois, il ne +s'approcha point de la fenêtre; il s'assit sur son lit, appuya ses +deux mains sur ses genoux, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et de +grosses larmes silencieuses coulèrent de ses yeux le long de ses joues. + +Il était depuis deux heures dans cette immobilité, muet et pleurant, +lorsqu'on frappa à sa porte. + +Il releva la tête, s'essuya vivement les yeux et écouta. + +On frappa une seconde fois. + +--Qui frappe? demanda-t-il. + +--Moi, Gaetano. + +C'était la voix et le nom d'un de ses camarades; Pezza n'avait point +d'amis. + +Il s'essuya les yeux une seconde fois et alla ouvrir la porte. + +--Que me veux-tu, Gaetano? demanda-t-il. + +--Je voulais te demander si tu ne serais pas disposé à faire, sur la +promenade de la ville, une partie de boules avec les amis? Je sais bien +que ce n'est pas ton habitude; mais j'ai pensé qu'aujourd'hui... + +--Et pourquoi jouerais-je plutôt aujourd'hui aux boules que les autres +jours? + +--Parce que, aujourd'hui, ayant du chagrin, tu as plus besoin de +distraction que les autres jours. + +--J'ai du chagrin aujourd'hui, moi? + +--Je le présume; on a toujours du chagrin quand on est véritablement +amoureux et qu'on vous refuse la femme que l'on aime. + +--Tu sais donc que je suis amoureux? + +--Oh! quant à cela, toute la ville le sait. + +--Et tu sais que l'on m'a refusé celle que j'aimais? + +--Certainement, et de bonne source, c'est Peppino qui nous l'a dit. + +--Et comment vous a-t-il dit cela? + +--Il a dit: «Fra Michele est venu demander Francesca en mariage à don +Antonio, et il a emporté une veste.» + +--Il n'a rien ajouté? + +--Si fait; il a ajouté que, si la veste ne te suffisait pas, il se +chargerait de te donner la culotte, ce qui te ferait le vêtement +complet. + +--Ce sont ses paroles? + +--Je n'y change pas une syllabe. + +--Tu as raison, dit Michele Pezza après un moment de silence, pendant +lequel il s'était assuré que son couteau était bien dans sa poche, j'ai +besoin de distraction; allons jouer aux boules. + +Et il sortit avec Gaetano. + +Les deux compagnons descendirent d'un pas rapide mais calme, qui au +reste était plutôt réglé par Gaetano que par Michele, la grande rue +conduisant à Fondi; puis ils appuyèrent à gauche, c'est-à-dire du côté +de la mer, vers une double allée de platanes qui servait de promenade +aux gens raisonnables d'Itri, et de gymnase aux enfants et aux jeunes +gens. Là, vingt groupes divers jouaient à vingt jeux différents, mais +particulièrement à ce jeu qui consiste à se rapprocher le plus possible +d'une petite boule avec de grosses boules. + +Michele et Gaetano tournèrent autour de cinq ou six de ces groupes avant +de reconnaître celui où Peppino faisait sa partie; enfin ils aperçurent +l'ouvrier charron au milieu du groupe le plus éloigné de la promenade; +Michele marcha directement à lui. + +Peppino, qui, courbé vers la terre, discutait sur un coup, en se +redressant, aperçut Pezza. + +--Tiens, dit-il en tressaillant malgré lui sous la gerbe d'éclairs que +lançaient les yeux de son rival, c'est toi, Michele! + +--Comme tu vois, Peppino; cela t'étonne? + +--Je croyais que tu ne jouais jamais aux boules. + +--C'est vrai, je n'y joue pas. + +--Que viens-tu faire ici, alors? + +--Je viens chercher la culotte que tu m'as promise. + +Peppino tenait dans sa main droite la petite boule qui sert de but aux +joueurs et qui était de la grosseur d'un boulet de quatre; devinant dans +quelle intention hostile Michele venait à lui, il prit son élan et, de +toute la vigueur de son bras, lui lança le projectile. + +Michele, qui n'avait pas perdu de vue un des mouvements de Peppino, et +qui, à l'altération de sa physionomie, avait deviné son intention, se +contenta d'incliner la tête. Le boulet de bois, lancé avec la force +d'une catapulte, passa en sifflant à deux doigts de sa tempe, et alla se +fendre en dix éclats contre la muraille. + +Pezza ramassa un caillou. + +--Je pourrais, comme le jeune David, dit-il, te briser la tête avec +un caillou, et je ne ferais que te rendre ce que tu as voulu me faire; +mais, au lieu de te le mettre au milieu du front, comme fit David au +Philistin Goliath, je me contenterai de te le mettre au milieu de ton +chapeau. + +Le caillou partit en sifflant et enleva le chapeau de la tête de Peppino +en le traversant de part en part comme eût fait une balle de fusil. + +--Et, maintenant, continua Pezza fronçant les sourcils et serrant les +dents, les braves ne se battent pas de loin avec du bois et des pierres. + +Il tira son couteau de sa poche. + +--Ils se battent de près et le fer à la main. + +Puis, s'adressant aux jeunes gens qui regardaient cette scène si +intéressante pour eux, parce qu'elle était dans les moeurs du pays, et +se présentait rarement avec de tels symptômes d'hostilité: + +--Regardez, vous autres, dit-il, et, témoins que Peppino a été +l'agresseur, soyez en même temps juges de ce qui va se passer. + +Et il s'avança sur Peppino, dont il était séparé par une vingtaine de +pas et qui l'attendait le fer à la main. + +--A combien de pouces de fer nous battons-nous? demanda Peppino[8]. + +[Note 8: Souvent, dans les duels au couteau, si communs dans l'Italie +méridionale, on convient à combien de pouces de fer on se battra; un +morceau de liége au travers duquel passe la lame, mesure en ce cas les +différentes longueurs.] + +--A toute la lame, répondit Pezza. De cette façon, il n'y aura pas moyen +de tricher. + +--Au premier ou au second sang? demanda Peppino. + +--A mort! répondit Pezza. + +Ces mots, comme des éclairs sinistres, s'étaient croisés au milieu d'un +silence sépulcral. + +Chaque combattant dépouilla sa veste et la roula autour du bras gauche, +pour s'en faire un bouclier; puis Peppino et Michele marchèrent l'un +contre l'autre. + +Les spectateurs formaient un cercle au milieu duquel se trouvèrent +isolés les deux adversaires; le même silence continua, car on comprit +qu'il allait se passer quelque chose de terrible. + +Si jamais deux natures furent opposées, c'étaient celles de ces deux +rivaux: l'une était toute musculaire, l'autre était toute nerveuse; +l'un devait combattre à la manière du taureau, l'autre, à la manière du +serpent. + +Peppino attendit Michele, replié sur lui-même, la tête dans les +épaules, les deux bras en avant, le sang au visage et en injuriant son +adversaire. + +Michele s'avança lentement, silencieusement, pâle jusqu'à la lividité; +ses yeux, bleu verdâtre, semblaient avoir la fascination de ceux du boa. + +On sentait dans le premier le courage brutal uni à la force musculaire; +on devinait dans le second une puissance de volonté invincible et +suprême. + +Michele était visiblement le plus faible et probablement le moins +adroit; mais, chose étrange, si les paris eussent été dans les moeurs +des spectateurs, les trois quarts eussent parié pour lui. + +Les premiers coups se perdirent, soit dans l'air, soit dans les plis +des vestes; les deux lames se croisaient comme des dards de vipères qui +jouent. + +Tout à coup, la main droite de Peppino se couvrit de sang: du tranchant +de son couteau, Michele lui avait ouvert les quatre doigts. + +Ce dernier fit un bond en arrière pour donner le temps à son adversaire +de changer son couteau de main, s'il ne pouvait plus se servir de sa +main droite. + +En refusant toute grâce pour lui, Michele avait interdit à son +adversaire d'en demander aucune. + +Peppino prit son couteau entre ses dents, banda avec son mouchoir sa +main droite blessée, changea sa veste de bras et reprit son couteau de +la main gauche. + +Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver sur son adversaire un +avantage que celui-ci avait perdu, il changea donc son couteau de main +comme lui. + +Au bout d'une demi-minute, Peppino avait reçu une seconde blessure au +bras gauche. + +Il poussa un rugissement, non de douleur, mais de rage; il commençait +à entrevoir le dessein de son ennemi: Pezza voulait le désarmer, non le +tuer. + +En effet, de sa main droite devenue libre et qui n'avait rien perdu de +sa force, Pezza saisit le poignet gauche de Peppino et l'enveloppa de +ses doigts longs, minces et nerveux, comme d'une tenaille à plusieurs +branches. + +Peppino essaya de dégager son poignet de l'étreinte qui paralysait son +arme dans sa main et laissait à son ennemi toute liberté de lui plonger +dix fois, s'il l'eût voulu, son couteau dans la poitrine; tout fut +inutile, la liane triomphait du chêne. + +Le bras de Peppino s'engourdissait, le couteau de son adversaire avait +ouvert une veine, et, par cette ouverture, le blessé perdait à la fois +sa force et son sang; au bout de quelques secondes, ses doigts, énervés +par la pression, se détendirent et laissèrent tomber le couteau. + +--Ah! fit Pezza indiquant par cette joyeuse exclamation qu'il était +enfin arrivé au résultat qu'il poursuivait. + +Et il mit le pied sur le couteau. + +Peppino, désarmé, comprit qu'il n'avait plus qu'une ressource: il +s'élança sur son adversaire et l'enveloppa de ses bras nerveux, mais +blessés et sanglants. + +Loin de refuser ce nouveau genre de combat, dans lequel on eût pu croire +qu'il allait être étouffé comme Antée, Pezza, pour indiquer que son +intention n'était pas de profiter de la situation, mit son couteau entre +ses dents et saisit à son tour son adversaire à bras-le-corps. + +Alors, tout ce que la force peut multiplier d'efforts, tout ce que +l'adresse peut suggérer de ruses fut employé par les deux lutteurs; +seulement, au grand étonnement des spectateurs, Peppino, qui, dans ce +genre d'exercice, avait vaincu tous ses jeunes compagnons, excepté Pezza +avec lequel il n'avait jamais lutté, Peppino paraissait être destiné, +comme dans le combat précédent, à avoir le dessous. + +Tout à coup, les deux lutteurs, comme deux chênes frappés de la foudre, +perdirent pied et roulèrent sur le sol. Pezza avait réuni toutes ses +forces, que rien n'avait diminuées, et, d'une secousse terrible à +laquelle Peppino était loin de s'attendre de la part d'un si chétif +ennemi, il avait déraciné son adversaire et était tombé sur lui. + +Avant que les spectateurs fussent revenus de leur étonnement, Peppino +était couché sur le dos, et Pezza lui tenait le couteau sur la gorge et +le genou sur la poitrine. + +Les dents de Pezza grincèrent de joie. + +--Messieurs, dit-il, tout s'est-il passé loyalement et de franc jeu? + +--Loyalement et de franc jeu, dirent les spectateurs à l'unanimité. + +--La vie de Peppino est-elle bien à moi? + +--Elle est à toi. + +--Est-ce ton avis, Peppino? demanda Pezza en faisant sentir au vaincu la +pointe de son couteau. + +--Tue-moi! tu en as le droit, murmura ou plutôt râla Peppino d'une voix +étranglée. + +--M'aurais-tu tué, si tu m'eusses tenu comme je te tiens? + +--Oui; mais je ne t'aurais pas fait languir. + +--Donc, tu conviens que ta vie est à moi? + +--J'en conviens. + +--Bien à moi? + +--Oui. + +Pezza se pencha à son oreille, et, à voix basse: + +--Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ou plutôt je te la prête; +seulement, le jour où tu épouseras Francesca, je te la reprendrai, tu +entends? + +--Ah! misérable! s'écria Peppino, tu es le démon en personne! et ce +n'est pas fra Michele qu'il faut t'appeler, c'est fra Diavolo! + +--Appelle-moi comme tu voudras, dit Pezza; mais souviens-toi que ta vie +m'appartient et que, le cas que tu sais échéant, je ne te demanderai pas +la permission de te la reprendre. + +Et il se releva, essuya le sang de son couteau à la manche de sa +chemise, et, le remettant tranquillement dans sa poche: + +--Maintenant, continua-t-il, tu es libre, Peppino, et personne ne +t'empêche plus de reprendre ta partie de boules. + +Et il s'éloigna lentement, saluant de la tête et de la main ses jeunes +compagnons, qu'il laissait abasourdis et se demandant ce qu'il avait +pu dire à Peppino qui maintint celui-ci immobile et à demi soulevé de +terre, dans l'attitude du gladiateur blessé. + + + + + XXXIV + + LOQUE ET CHIFFE + + +On comprend que, malgré la menace de Pezza, Peppino n'en persista pas +moins dans ses projets de mariage avec Francesca; personne n'avait +entendu ce que Michele lui avait dit tout bas; mais, en le voyant +renoncer à la main de Francesca, dont on savait Michele Pezza amoureux, +tout le monde l'eût deviné. + +La noce devait avoir lieu entre la moisson et les vendanges, et +l'événement que nous venons de raconter s'était passé vers la fin du +mois de mai. + +Juin, juillet et août s'écoulèrent sans que rien révélât les intentions +tragiques annoncées par Pezza à son rival. + +Le 7 septembre, qui était un dimanche, le curé annonça au prône, pour le +23 septembre, le mariage de Francesca et de Peppino. + +Les deux fiancés étaient à la messe, et Pezza à quelques pas d'eux. +Peppino regarda Pezza au moment où le prêtre fit cette annonce, à +laquelle Pezza ne parut pas faire plus d'attention que s'il ne l'eût +point entendue; seulement, au sortir de l'église, Pezza s'approcha de +Peppino, et, assez bas pour qu'elles parvinssent à celui-là seul auquel +elles étaient adressées, il lui dit ces paroles: + +--C'est bien! tu as encore dix-huit jours à vivre. + +Peppino tressaillit de telle façon, que Francesca, qui était à son bras, +se retourna avec inquiétude: elle vit Michele Pezza, qui la salua en +s'éloignant. + +Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino, avait donné à celui-ci +deux coups de couteau, Pezza continuait de saluer Francesca, mais +Francesca ne le saluait plus. + +Le dimanche suivant, la publication des bancs qui, comme on sait, se +renouvelle trois fois, fut répétée par le prêtre. Au même endroit que le +dimanche précédent, Michele Pezza s'approcha de Peppino, et, de la même +voix menaçante et calme tout ensemble, il lui dit: + +--Tu as encore dix jours à vivre. + +Le dimanche suivant, même publication, même menace; seulement, +comme huit jours s'étaient écoulés, ce n'étaient plus que deux jours +d'existence qui étaient accordés par Pezza à Peppino. + +Ce 23 septembre tant craint et tant désiré tout à la fois arriva: +c'était un mercredi. Après une nuit d'orage, le jour, comme nous l'avons +dit dans un de nos précédents chapitres, s'était levé magnifique, et, le +mariage devant avoir lieu à onze heures du matin, les conviés, amis de +don Antonio, amis et amies de Peppino et de Francesca, s'étaient réunis +à la maison de la fiancée, où la noce devait se faire et dont l'hôte +principal avait clos sa boutique pour transporter le repas sur la +terrasse et la fête dans la cour et le jardin. + +Cette terrasse, cette cour et ce jardin, ruisselants de soleil, teintés +d'ombre, retentissaient de cris joyeux. Nous avons essayé de les peindre +en montrant les vieillards buvant sur la terrasse, les jeunes gens +dansant au son des tambours et de la guitare, les musiciens groupés, +l'un assis, les autres debout sur les marches de la terrasse, le tout +dominé par ce spectateur immobile et sombre accoudé sur le mur mitoyen, +tandis que le paysan, couché sur sa charrette chargée de paille, +prolonge dans des improvisations sans fin, ce chant lent et criard, +particulier aux contadini des provinces napolitaines, et que poules, +grives, merles et moineaux francs pillent gaiement les treilles courant +de peuplier en peuplier, dans l'enclos qui, sous le nom de jardin, +s'étend de la cour au pied de la montagne. + +Et, maintenant que nous avons levé le rideau sur le passé, nos lecteurs +comprennent pourquoi don Antonio, Francesca et surtout Peppino regardent +de temps en temps avec inquiétude ce jeune homme qu'ils n'ont point +le droit de chasser du mur mitoyen sur lequel il est accoudé, et de la +douceur du tempérament duquel leur répond, sans pouvoir les rassurer +tout à fait, le compère Giansimone, qui, depuis le jour mémorable où il +a eu maille à partir avec lui, ne lui ayant jamais reparlé de quitter la +maison, n'a jamais eu qu'à se louer de son caractère. + +Onze heures et demie sonnèrent, juste au moment où l'une des tarentelles +les plus animées venait de finir. + +Le dernier vagissement du timbre était à peine éteint, qu'un bruit bien +connu de don Antonio lui succéda: c'était celui des grelots des chevaux +de poste, du roulement sourd et pesant d'une voiture et les cris de deux +postillons appelant don Antonio d'une voix de basse qui eût fait honneur +à un _gran'cartello_ du théâtre Saint-Charles. + +A ce triple bruit, le digne charron et toute l'honorable société +comprirent que, selon son habitude, le chemin de Castellone à Itri avait +fait des siennes et qu'il lui arrivait de la besogne qu'il partageait +parfois avec le chirurgien de l'endroit, les voitures et les voyageurs +rompant, la plupart du temps, les voitures leurs roues ou leurs essieux, +et les voyageurs leurs bras ou leurs jambes du même coup. + +Mais celui qui venait et pour lequel on réclamait les bons soins de don +Antonio, par bonheur ne s'était rien rompu, et il réclamait le charron +pour sa voiture sans avoir besoin de chirurgien pour lui. + +Ce fut, au reste, une certitude que l'on acquit quand, à ces mots +d'un des postillons: «Venez vite, don Antonio, c'est pour un voyageur +très-pressé,» Antonio ayant répondu: «Tant pis pour lui s'il est pressé, +on ne travaille pas aujourd'hui,» on vit, à l'extrémité de l'allée +donnant sur la cour, apparaître ce voyageur en personne, qui demanda: + +--Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen Antonio, ne travaille-t-on pas +aujourd'hui? + +Le digne charron, mal disposé à cause du moment où on le demandait, plus +mal disposé encore par ce titre de citoyen, dont la substitution à son +titre de noblesse lui paraissait blessante, allait répondre par quelque +brutalité, comme c'était sa noble habitude, lorsqu'en jetant les yeux +sur le voyageur, il reconnut que c'était un trop grand personnage pour +le traiter avec son sans façon ordinaire. + +Et, en effet, le voyageur qui surprenait don Antonio au milieu de sa +fête de famille n'était autre que notre ambassadeur, parti de Naples, +vers le milieu de la nuit, et qui, n'ayant pas voulu permettre aux +postillons, tant il était pressé de sortir du royaume des Deux-Siciles, +de ralentir leur course à la descente de Castellone, avait brisé une des +roues de derrière de sa voiture, en traversant un des nombreux ruisseaux +qui coupent la grande route et vont se jeter dans le petit fleuve sans +nom qui la côtoie. + +Il résultait de cet accident qu'il avait été forcé, si pressé qu'il +fût d'arriver à la frontière romaine, de faire la dernière demi-lieue +à pied; ce qui donnait un nouveau mérite au calme avec lequel il +avait demandé: «Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen, Antonio, ne +travaille-t-on pas aujourd'hui?» + +--Excusez-moi, mon général, répondit, en faisant un pas vers le +voyageur, don Antonio, qui, à son costume guerrier, prenait le citoyen +Garat pour un militaire, et qui pensait que, pour courir la poste à +quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire fût général, je ne +savais pas avoir l'honneur de parler à un haut personnage comme paraît +être Votre Excellence; car alors j'eusse répondu, non pas: «On ne +travaille point aujourd'hui,» mais: «On ne travaille que dans une +heure.» + +--Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite? demanda le voyageur +de son ton le plus conciliant et qui annonçait que, s'il ne s'agissait +que d'un sacrifice d'argent, il était prêt à le faire. + +--Parce que voilà la cloche qui sonne, Votre Excellence, et que, fût-ce +pour raccommoder la voiture de Sa Majesté le roi Ferdinand, que Dieu +garde, je ne ferai pas attendre M. le curé. + +--En effet, dit le voyageur en regardant autour de lui, je crois que je +suis tombé dans une noce. + +--Justement, Votre Excellence. + +--Et, demanda le voyageur sur le ton d'une bienveillante interrogation, +cette belle fille qui se marie? + +--C'est ma fille. + +--Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour de ses beaux yeux, +j'attendrai. + +--Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur de venir à l'église avec +nous, peut-être cela lui fera-t-il paraître le temps moins long; M. le +curé débitera un très-beau sermon. + +--Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici. + +--Eh bien, restez; et, à notre retour, vous boirez un verre de vin de +ces vignes-là à la santé de la mariée; cela lui portera bonheur, et nous +n'en travaillerons que mieux après. + +--C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il durer, votre +cérémonie? + +--Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au plus. Allons, les enfants, +à l'église! + +Chacun s'empressa d'exécuter l'ordre donné par don Antonio, qui s'était +constitué pour toute la journée maître des cérémonies, excepté Peppino, +qui resta en arrière et qui bientôt se trouva seul avec Michele Pezza. + +--Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avançant vers lui la main ouverte et le +sourire sur les lèvres, bien que ce sourire fût peut-être un peu forcé, +il s'agit aujourd'hui d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une +paix sincère. + +--Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit de te préparer à +paraître devant Dieu, voilà tout. + +Puis, se dressant debout sur le mur: + +--Fiancé de Francesca, lui dit-il solennellement, tu as encore une heure +à vivre! + +Et, s'élançant dans le jardin de Giansimone, il disparut derrière le +mur. + +Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il était seul, il fit le +signe de la croix, en disant: + +--Seigneur! Seigneur! je remets mon âme entre vos mains. + +Puis il alla rejoindre sa fiancée et son beau-père, qui étaient déjà sur +le chemin de l'église. + +--Comme tu es pâle! lui dit Francesca. + +--Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il, ne pas être plus pâle +encore que je ne le suis maintenant! + +L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction pendant son +heure d'attente, le plaisir de regarder passer les habitants d'Itri +allant à leurs plaisirs ou à leurs affaires, suivit des yeux le cortége +jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître à l'angle de la rue qui conduisait +à l'église. + +En reportant son regard du côté opposé avec ce vague de l'homme qui +attend et qui s'ennuie d'attendre, il crut, à son grand étonnement, +apercevoir des uniformes français à l'extrémité de la rue de Fondi, +c'est-à-dire faisant route opposée à celle qu'il venait de faire, et +allant, par conséquent, de Rome à Naples. + +Ces uniformes étaient portés par un brigadier et quatre dragons qui +escortaient une voiture de voyage dont la marche, quoique en poste, +était réglée, non pas sur celle des chevaux qui la traînaient, mais sur +celle des chevaux qui l'escortaient. + +Au reste, la curiosité du citoyen Garat allait être promptement +satisfaite: la voiture et son escorte venaient à lui et ne pouvaient +échapper à son investigation, soit que la voiture se contentât de +changer de chevaux à la poste, soit que les voyageurs qu'elle renfermait +fissent une halte à l'hôtel, puisque la poste était la première maison à +sa droite, et l'hôtel la maison en face de lui. + +Mais il n'eut pas même besoin d'attendre cette halte; en l'apercevant, +en reconnaissant l'uniforme d'un haut fonctionnaire de la République, +le brigadier mit son cheval au galop, précéda la voiture de cent ou cent +cinquante pas, et s'arrêta devant l'ambassadeur en portant la main à son +casque et en attendant d'être interrogé. + +--Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilité ordinaire, je suis +le citoyen Garat, ambassadeur de la République à Naples, ce qui me donne +le droit de vous demander quelles sont les personnes renfermées dans +cette voiture de voyage que vous escortez. + +--Deux vieilles ci-devant en assez mauvais état, mon ambassadeur, +répondit le brigadier, et un ci-devant qui, lorsqu'il leur parle, les +appelle princesses. + +--Les connaissez-vous par leurs noms? + +--L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame Adélaïde. + +--Ah! ah! fit l'ambassadeur. + +--Oui, continua le brigadier, il paraît qu'elles étaient tantes du feu +tyran que l'on a guillotiné; au moment de la Révolution, elles se sont +sauvées en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues à Rome; à Rome, +elles ont eu peur quand la République est venue, comme si la République +faisait la guerre à ces vieux bonnets de nuit-là! De Rome, elles eussent +bien voulu se sauver comme elles s'étaient sauvées de Paris et de +Vienne; mais il paraît qu'il y avait une troisième soeur, la plus +vieille, une décrépite que l'on appelait madame Sophie: elle est tombée +malade, les autres n'ont pas voulu la quitter, ce qui était bien de leur +part. Au bout du compte, elles ont donc demandé un permis de séjour +au général Berthier... Mais je vous embête avec tout mon bavardage, +n'est-ce pas? + +--Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me racontes m'intéresse +beaucoup. + +--Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser, mon ambassadeur. +Je disais donc qu'une semaine après l'arrivée du général Championnet, +qui m'envoyait tous les deux jours prendre des nouvelles de la malade, +la malade étant morte et enterrée, les deux autres soeurs ont demandé à +quitter Rome et à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans +une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles avaient peur d'être +arrêtées comme suspectes le long de la route; alors, le général +Championnet m'a dit: «Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation, +tu sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre hommes et tu vas +accompagner jusqu'au delà des frontières ces deux vieilles créatures, +qui sont des filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin, +toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la troisième +personne et la main au casque, comme à des supérieurs.--Mais, citoyen +général, lui ai-je répondu, si elles ne sont que deux, comment +pourrai-je parler à la troisième personne?» Le général s'est mis à rire +de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a répondu: «Brigadier Martin, +tu es encore plus fort que je ne croyais; elles sont trois, mon ami; +seulement, la troisième est un homme, c'est leur chevalier d'honneur; on +l'appelle le comte de Châtillon.--Citoyen général, lui ai-je répondu, +je croyais qu'il n'y avait plus de comtes?--Il n'y eu a plus en France, +c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à l'étranger et en Italie, +il y en a encore quelques-uns par-ci par-là.--Et moi, général, dois-je +l'appeler comte ou citoyen, le Châtillon?--Appelle-le comme tu voudras; +mais je crois que tu lui feras plus de plaisir, ainsi qu'aux personnes +qu'il accompagne, si tu l'appelles monsieur le comte que si tu +l'appelles citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et ne fait +de tort à personne, tu peux lui dire _monsieur le comte_ gros comme le +bras.» Ainsi ai-je agi tout le long du chemin; et, en effet, cela a paru +faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un garçon +bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, mon ami?» J'avais +envie de leur répondre qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles, +puisque, moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient; +mais je me suis contenté de leur répondre: «C'est bon, c'est bon, je +m'appelle Martin.» De sorte que, tout le long de la route, quand elles +ont eu quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se sont adressées: +«Martin par-ci, Martin par-là;» mais vous comprenez bien, citoyen +ambassadeur, que cela ne tire point à conséquence, puisque la plus jeune +des deux a soixante-neuf ans. + +--Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné de les conduire? + +--Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin si elles le +désiraient. + +--C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes instructions, puisque +tu as franchi la frontière et que tu es même venu deux postes au delà; +d'ailleurs, il y aurait danger à aller plus loin. + +--Pour moi ou pour elles? + +--Pour toi. + +--Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, vous savez, ça ne fait +rien. Le brigadier Martin connaît le danger, il a été plus d'une fois +son camarade de lit. + +--Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir de graves résultats; +tu vas donc signifier à tes deux princesses que ton service près d'elles +est fini. + +--Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens, citoyen +ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres filles, que vont-elles devenir sans +leur Martin? Vous voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus +auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des yeux tout +effarés. + +En effet, pendant cette conversation ou pendant ce récit,--car le peu de +paroles qu'avait prononcées le citoyen Garat n'avaient été placées +dans le discours du brigadier Martin que comme des points +d'interrogation,--la voiture des vieilles princesses s'était arrêtée +devant l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, et, les pauvres filles voyant +leur protecteur engagé dans une conversation des plus animées avec un +personnage revêtu du costume des hauts fonctionnaires républicains, +elles avaient eu peur que quelque complot ne se tramât à l'endroit +de leur sûreté ou que contre-ordre ne fût donné à leur voyage; voilà +pourquoi, avec un air d'anxiété qui flattait infiniment l'amour-propre +du brigadier, elles appelaient de leur voix la plus tendre leur chef +d'escorte Martin. + +Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis que celui-ci, pour +s'épargner un colloque embarrassant, rentrait dans l'allée du charron +et allait s'asseoir sur la terrasse déserte, Martin se rendait à la +portière du carrosse, et, la main au casque, comme l'y avait invité +Championnet, transmettait aux royales voyageuses l'invitation, qu'il +venait de recevoir d'un supérieur, de retourner à Rome. + +Comme l'avait fort judicieusement pensé le brigadier Martin, cette +notification jeta un grand trouble dans l'esprit des vieilles filles; +elles se consultèrent, elles consultèrent leur chevalier d'honneur, +et le résultat de cette double consultation fut que celui-ci irait +s'informer, près de l'inconnu à l'habit bleu et au panache tricolore, +des motifs qui pouvaient empêcher le brigadier Martin et ses quatre +hommes d'aller plus loin. + +Le comte de Châtillon descendit de voiture, suivit le chemin qu'il avait +vu prendre au fonctionnaire républicain, et, en arrivant à l'autre bout +de l'allée, le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant +des yeux machinalement, et sans le voir peut-être, un jeune homme qui, +au moment où il était entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin du +charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, un fusil sur +l'épaule. + +C'était chose si simple dans ce pays d'indépendance, où tout homme +marche armé et où les clôtures ne semblent être faites que pour exercer +l'agilité des passants, que l'ambassadeur ne parut prêter qu'une +médiocre attention à ce fait, attention d'ailleurs dont il fut aussitôt +distrait par l'apparition du comte de Châtillon. + +Le comte s'avança vers lui; le citoyen Garat se leva. + +Garat, fils d'un médecin d'Ustaritz, avait reçu une éducation +distinguée, était lettré, ayant vécu dans l'intimité des philosophes et +des encyclopédistes, et ayant, par ses différents éloges de Suger, de M. +de Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix académiques. + +C'était un homme du monde, avant tout élégant parleur et ne se servant +du vocabulaire jacobin que dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne +pouvait faire autrement. + +En voyant le comte de Châtillon venir à lui, il se leva et fit la moitié +du chemin. + +Les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie qui sentait bien plus +son Louis XV que son Directoire. + +--Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le comte de Châtillon en +souriant. + +--Dites comme vous voudrez, monsieur le comte; cela me sera toujours un +honneur de répondre aux questions que vous venez probablement me faire +de la part de Leurs Altesses royales. + +--A la bonne heure! dit le comte; au milieu de ces pays sauvages, je +suis heureux de rencontrer un homme civilisé. Je venais donc, au nom de +Leurs Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver ce +titre aux filles du roi Louis XV, vous demander, non point à titre de +reproche, mais comme renseignement essentiel à leur tranquillité, quelle +est la volonté ou l'obstacle qui s'oppose à ce qu'elles conservent +jusqu'à Naples l'escorte que le général Championnet a eu l'obligeance de +leur donner. + +Garat sourit. + +--Je comprends très-bien la différence qu'il y a entre le mot _obstacle_ +et le mot _volonté_, monsieur le comte, et je vais vous répondre de +manière à vous prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volonté +en même temps, cette volonté est plutôt bienveillante que mauvaise. + +--Commençons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant le comte. + +--L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit, il y a déclaration +de guerre entre le royaume des Deux-Siciles et la république française; +il en résulte qu'une escorte composée de cinq ennemis serait plutôt, +vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses royales un danger qu'une +protection. Quant à la volonté, qui est la mienne, et que vous voyez +maintenant ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de ne point +exposer les illustres voyageuses à subir des insultes et leur escorte à +être assassinée. A demande catégorique, ai-je répondu catégoriquement, +monsieur le comte? + +--Si catégoriquement, monsieur, que je serais heureux que vous +consentissiez à répéter à Leurs Altesses royales, ce que vous venez de +me faire l'honneur de me dire. + +--Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte, mais un sentiment de +délicatesse que vous apprécieriez, j'en suis sûr, s'il vous était +connu, me prive, à mon grand regret, de l'honneur de leur présenter mes +hommages. + +--Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment secret? + +--Aucun, monsieur; je crains seulement que ma présence ne leur soit +désagréable. + +--Impossible. + +--Je sais à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur; vous êtes le comte +de Châtillon, chevalier d'honneur de Leurs Altesses royales, et c'est un +avantage que j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis. + +--Vous êtes, je puis le certifier, monsieur, un homme du monde et de +parfaite courtoisie. + +--Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai été choisi par la Convention +pour avoir le fatal honneur de lire au roi Louis XVI sa sentence de +mort. + +Le comte de Châtillon fit un bond en arrière, comme s'il se fût trouvé +tout à coup en face d'un serpent. + +--Mais, alors, vous êtes le conventionnel Garat? s'écria-t-il. + +--Lui-même, monsieur le comte; vous voyez, si mon nom fait cet effet +sur vous qui n'étiez point parent, que je sache, du roi Louis XVI, quel +effet il produirait sur ces pauvres princesses, qui étaient ses tantes. +Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin sourire, qu'elles +n'aimaient guère leur neveu de son vivant; mais, aujourd'hui, je sais +qu'elles l'adorent; la mort est comme la nuit: elle porte conseil. + +M. le comte de Châtillon salua et alla reporter le résultat de la +conversation qu'il venait d'avoir à mesdames Victoire et Adélaïde. + + + + + XXXV + + FRA DIAVOLO + + +Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de protéger le +brigadier Martin, et près desquelles retournait le comte de Châtillon, +tout effaré d'avoir vu en face, non-seulement un régicide, mais encore +celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort, les deux +vieilles princesses, disons-nous, ne sont pas tout à fait de +nouvelles connaissances pour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu +familiarisés avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître, plus jeunes +de trente ans, dans notre livre de _Joseph Balsamo_, non-seulement sous +les noms par lesquels nous venons de les désigner, mais encore sous +le sobriquet moins poétique de _Loque_ et de _Chiffe_, que dans sa +familiarité paternelle, leur donnait le roi Louis XV. + +Nous avons vu que la troisième, la princesse Sophie, que son royal +géniteur, pour ne point dépareiller la trilogie de ses filles, avait +baptisée du nom harmonieux de _Graille_, était morte à Rome, et, par sa +maladie, avait retardé le départ de ses deux soeurs, et que, de cette +façon, le hasard avait fait que leur passage à Itry avait coïncidé avec +celui de l'ambassadeur français dans la même ville. + +La chronique scandaleuse de la cour avait toujours respecté madame +Victoire, que l'on assurait avoir, toute sa vie, été de moeurs +irréprochables; mais, comme il leur faut toujours une victime +expiatoire, les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame +Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir été l'héroïne d'une +aventure passablement scandaleuse, dans laquelle le héros était son +propre père. Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que je +doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome, qu'il l'eût fait prévenir +comme Loth par un de ses anges d'abandonner à temps la ville maudite, +cette aventure, non point dans ses détails, mais dans le fond, passait +pour avoir eu son antécédent dans la famille du Chananéen Loth, qui, on +s'en souvient, devint, par un oubli déplorable des liens de famille, le +père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV et de sa fille madame +Adélaïde avait été de moitié moins fécond, et il en était résulté +seulement un enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le grand-duché +de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louis de Narbonne, un des +cavaliers les plus élégants, mais en même temps un des cerveaux les plus +vides de la cour du roi Louis XVI; madame de Staël, qui, à la retraite +de son père, M. de Necker, avait perdu la présidence du conseil, mais +qui avait gardé une certaine influence, l'avait fait nommer, en 1791, +ministre de la guerre, et, se trompant, sinon à la valeur morale et +intellectuelle de ce beau cavalier, avait tenté de lui introduire un peu +de son génie dans la tête et un peu de son coeur dans la poitrine; +elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer la situation, et M. +de Narbonne était un nain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la +situation l'écrasa. + +Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit et alla rejoindre +à Londres les princes émigrés, mais sans jamais tirer l'épée contre la +France. Fils impuissant à la sauver, il eut le mérite du moins de ne +point chercher à la perdre. + +Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de quitter Versailles, +ce fut M. de Narbonne qui fut chargé de tous les préparatifs de leur +fuite; elle eut lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours +de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce sujet et eut pour +texte: _De la liberté d'émigration_. + +Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin, comment Leurs Altesses +avaient successivement habité Vienne et Rome, et comment, reculant +devant la République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait le +midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller trouver les parents _en +bonne position_ qu'elles avaient dans le royaume de Naples. + +Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient point tarder à +se trouver en mauvaise position, étaient le roi Ferdinand et la reine +Caroline. + +Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la nouvelle que le comte +de Châtillon reportait aux deux princesses les troubla fort; l'idée +de continuer leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier +d'honneur, qui cependant, pour ménager les nerfs des deux pauvres +filles, leur avait caché le voisinage du terrible conventionnel, +n'avait, en effet, rien de bien rassurant. Elles étaient au plus +violent de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel frappa +respectueusement à la porte et avertit M. le comte de Châtillon qu'un +jeune homme, arrivé depuis la veille, demandait la faveur de lui dire +quelques mots. + +Le comte de Châtillon sortit et rentra presque aussitôt, annonçant à +Mesdames que le jeune homme en question était un soldat de l'armée de +Condé, porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, adressée à +Leurs Altesses royales, mais plus particulièrement à madame Adélaïde. + +Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des deux princesses: d'abord +le titre de soldat de l'armée de Condé, ensuite la recommandation de M. +le comte de Narbonne. + +On fit entrer le porteur de la lettre. + +C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, blond de barbe +et de cheveux, agréable de visage, frais et rose comme une femme; +il était proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa manière de se +présenter, quoique n'étant pas exempte d'une certaine roideur contractée +sous l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une certaine habitude +du monde. + +Il salua respectueusement de la porte les deux princesses. M. de +Châtillon lui désigna de la main madame Adélaïde; il fit trois pas +dans la chambre, mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille +princesse. + +--Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde; je ne sais pas ce que +j'ai fait de mes lunettes. + +Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune homme de se +relever. + +M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers les princesses: + +--Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, de M. le +comte Louis de Narbonne, qui recommande dignement à Vos Altesses +M. Giovan-Battista de Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses +compagnons dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé à lui-même +par M. le chevalier de Vernègues; il ajoute, en mettant ses fidèles +hommages aux pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais à +se repentir de ce qu'elles feront pour ce digne jeune homme. + +Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se contenta d'approuver +de la tête. + +--Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous êtes noble? + +--Madame, répondit le jeune homme, nous autres Corses, nous avons tous +la prétention d'être nobles; mais, comme je veux commencer à me faire +connaître à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui répondrai que +je suis tout simplement d'une ancienne famille de _caporali_; un de +nos ancêtres a, sous ce titre de _caporale_, commandé un district de la +Corse pendant une de ces longues guerres que nous avons soutenues contre +les Génois; un seul de mes compagnons, M. de Bocchechiampe, est de +noblesse, dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les cinq +autres, comme moi, quoique l'un deux porte l'illustre nom de Colonna, +n'ont aucun droit au livre d'or. + +--Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit madame Victoire, que ce +jeune homme s'exprime fort bien? + +--Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde; vous devez bien +comprendre, ma chère, que M. de Narbonne ne nous eût point recommandé +des espèces. + +Puis, se tournant vers de Cesare: + +--Continuez, jeune homme. Vous dites donc que vous avez servi dans les +armées de M. le prince de Condé? + +--Moi et trois de mes compagnons, madame, M. de Bocchechiampe, +M. Colonna et M. Guidone, nous étions avec Son Altesse royale à +Weissembourg, à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe et moi +fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio: le prince +fut forcé de licencier son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre, +sans fortune et sans position; ce fut là que M. le chevalier de +Vernègues voulut bien se rappeler nous avoir vus au feu et affirma à M. +le chevalier de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à la cause +que nous avions embrassée. Ne sachant que devenir, nous demandâmes à M. +le comte son avis; il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il, +le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos états de services, +nous ne pouvions pas manquer d'être employés. Nous ne connaissions, par +malheur, personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette difficulté +en nous disant que, sinon à Naples, du moins à Rome, nous rencontrerions +Vos Altesses royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me donner +la lettre que je viens de remettre à M. le comte de Châtillon. + +--Mais comment, monsieur, demanda la vieille princesse, se fait-il que +nous vous rencontrions juste ici et que vous ne nous ayez pas remis +cette lettre plus tôt? + +--Nous eussions pu, en effet, madame, avoir l'honneur de la remettre à +Vos Altesses royales à Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de +madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur, vous n'eussiez pas +eu le loisir de vous occuper de nous; puis nous n'étions pas sans être +observés par la police républicaine; nous avons craint de compromettre +Vos Altesses royales. Nous avions quelques ressources; nous les avons +ménagées et nous avons vécu dessus en attendant un moment plus favorable +de vous demander votre protection. Il y a huit jours que vous avez eu +la douleur de perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que +vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous nous sommes tenus au +courant des intentions de Vos Altesses royales, et, la veille de votre +départ, nous sommes venus vous attendre ici, où nous sommes arrivés +hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte qui accompagnait le +carrosse de Vos Altesses, nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au +contraire, la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre fût donné à +votre escorte de retourner à Rome. Nous venons offrir à Vos Altessses +royales de la remplacer; s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur +service, nous en valons d'autres, et nous vous demandons la préférence. + +Le jeune homme prononça ces dernières paroles avec beaucoup de dignité, +et le salut dont il les accompagna était si plein de courtoisie, que la +vieille princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit: + +--Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de gentilshommes s'exprimer +avec plus de noblesse que ce jeune Corse, qui n'était cependant que +caporal. + +--Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en souriant de la méprise, +c'est un de mes ancêtres, madame, qui était _caporale_, c'est-à-dire +commandant d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi que M. +de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans l'armée de monseigneur le +prince de Condé. + +--Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que le petit Buonaparte, +votre compatriote, y a fait dans l'artillerie, ou que ce sera du moins +dans une voie opposée. + +Puis, se retournant vers le comte: + +--Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que cela s'arrange à +merveille; au moment où notre escorte nous manque, la Providence, comme +l'a très-bien dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit déjà que +vous vous appeliez, mon bon ami? + +--De Cesare, Votre Altesse. + +--La Providence, comme l'a très-bien dit M. de Cesare, nous en envoie +une autre; mon avis, à moi, est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma +soeur? + +--Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de nous avoir délivrées de +ces jacobins de Français, dont les plumets tricolores me donnaient des +attaques de nerfs. + +--Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, qui avait la rage +de s'adresser toujours à moi pour demander les ordres de Mon Altesse +royale; et dire que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et +de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le cou. + +Puis, se retournant vers Cesare: + +--Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter vos compagnons; j'ai +hâte, en vérité, de faire leur connaissance. + +--Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses royales attendissent +le départ du brigadier Martin et de ses soldats, fit observer M. de +Châtillon. + +--Et pourquoi cela, comte? + +--Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs chez Leurs Altesses +royales en venant prendre congé d'elles. + +--En venant prendre congé de nous?... Pour mon compte, j'espère bien que +le drôle n'aura pas l'impudence de se représenter devant moi. Prenez +dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin pour lui et ses +hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit que ces odieux jacobins nous aient +rendu un service sans en être payés. + +--Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; mais je doute que le +brigadier accepte. + +--Qu'il accepte quoi? + +--Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre. + +--Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? Cette fois, il faudra +bien qu'il se contente de les recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc +que cette musique? Est-ce que nous serions reconnues et que l'on nous +donnerait une sérénade? + +--Ce serait le devoir de la population, madame, répondit en souriant le +jeune Corse, si elle savait qui elle a l'honneur de posséder dans ses +murs; mais elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette musique +est tout simplement celle d'une noce qui revient de l'église; la fille +du charron qui demeure en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a +un rival, on présume que la journée ne se passera point sans tragédie; +nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avons eu le temps de nous +mettre au courant des nouvelles de la localité. + +--Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons rien à faire avec +ces gens-là. Présentez-nous vos compagnons, monsieur de Cesare, +présentez-nous-les. S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est +acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier +Martin, et, s'il demande à nous remercier, dites-lui que ma soeur et moi +sommes indisposées. + +Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare sortirent pour exécuter +les ordres qu'ils venaient de recevoir. + +De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, et c'était tout simple: +les jeunes gens, dans leur empressement à savoir ce que décideraient +Leurs Altesses royales, attendaient dans l'antichambre. + +Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que venait de leur ouvrir +leur introducteur. Madame Victoire, qui avait toujours eu un penchant à +la dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa messe, qu'elle +n'avait pu entendre: elle se contenta de jeter un coup d'oeil rapide sur +les jeunes gens et de faire un signe approbatif; mais il n'en fut point +de même de madame Adélaïde: elle passa une véritable revue. + +De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient Corses; nous savons +déjà le nom de leur introducteur et de trois d'entre eux: Francesco +Bocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois autres se +nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et Stefano Pittaluga. + +Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous ces détails; mais, +l'inexorable histoire nous forçant d'introduire un grand nombre de +personnages de toutes nations et de tous rangs dans notre récit, nous +appuyons un peu plus longuement sur ceux qui doivent y acquérir une +certaine importance. + +Nous le répétons, c'est une immense épopée que celle que nous écrivons, +et, à l'exemple d'Homère, le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé +de faire le dénombrement de nos soldats. + +Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de l'auteur de +l'_Iliade_, il nomma les uns après les autres ses six compagnons à +madame Adélaïde; mais ce que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse +de Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement à lui +qu'elle s'adressa. + +--M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme, lui dit-elle. + +--Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse royale: je suis noble tout +au plus. + +--Ah! vous faites une distinction entre noble et gentilhomme, monsieur? + +--Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir à une caste trop +jalouse de ses droits, justement par cela même qu'ils sont méconnus +aujourd'hui, pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent pas. Je +pourrais faire mes preuves de deux cents ans et être chevalier de Malte, +s'il y avait encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé de +faire mes preuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi. + +--Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur, dit la vieille +princesse en se redressant. + +--C'est seulement lorsque j'en serai descendu, madame, dit le jeune +homme en s'inclinant, que je me vanterai d'être gentilhomme. + +--Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria madame Adélaïde; mais c'est +fort joli, ce qu'il dit là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de +notre bord! + +Et la vieille princesse respira plus librement. + +En ce moment, M. de Châtillon rentra. + +--Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier Martin? demanda madame +Adélaïde. + +--Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse royale lui avait fait +faire cette offre par un autre que moi, il aurait coupé les oreilles à +cet autre. + +--Et à vous? + +--A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a même accepté ce que je lui +ai offert. + +--Et que lui avez-vous offert? + +--Une poignée de main. + +--Une poignée de main, Châtillon! vous avez offert une poignée de main +à un jacobin! Pourquoi n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge, +pendant que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier qui refuse dix +louis, un comte de Châtillon qui donne une poignée de main à un jacobin! +En vérité, je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils l'ont +faite. + +--Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame Victoire en lisant +ses heures. + +--Défaite, vous avez bien raison, ma soeur, défaite, c'est le mot; +seulement, vivrons-nous assez pour la voir refaire, c'est ce dont je +doute. En attendant, Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à quatre +heures; avec une escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons nous +hasarder à voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez avec +nous. + +Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement que de +dignité, la vieille princesse congédia ses sept défenseurs sans avoir +le moins du monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans le choix +qu'elle avait fait du plus noble d'entre eux, à l'exclusion des autres, +pour dîner à sa table et à celle de sa soeur. + +Bocchechiampe demanda pardon par un signe à ses compagnons de la faveur +qui lui était faite; ils lui répondirent par une poignée de main. + +Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que l'on avait entendue était +celle qui précédait le cortége nuptial de Francesca et de Peppino; le +cortége était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de Cesare, +on s'attendait généralement à quelque catastrophe suscitée par Michele +Pezza; aussi, à leur entrée sur la terrasse, les regards des deux époux +se portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé où, depuis le +matin, s'était tenu celui qui causait leur inquiétude. + +Le mur était solitaire. + +Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre qui, aux yeux +du prétendu roi de la création, semble toujours devoir annoncer +sa disparition de ce monde. Il était midi; le soleil dans toute sa +splendeur, tamisait ses rayons à travers la treille qui formait un dais +de verdure au-dessus de la tête des convives; les merles sifflaient, +les grives chantaient, les moineaux francs pépiaient, et les carafes, +pleines de vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une +paillette d'or. + +Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part mais, au contraire, il +voyait la vie partout. + +Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la femme que l'on aime, +et que l'on est enfin arrivé au jour attendu depuis deux ans! + +Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière menace, dont il était +pâle encore. + +Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino, il avait retrouvé, à +la porte, la voiture brisée, et, sur la terrasse, le propriétaire de la +voiture. + +Il alla à lui en se grattant l'oreille. + +Le travail faisait tache dans un pareil jour. + +--Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait de prendre +purement et simplement pour un voyageur de distinction, Votre Excellence +tient absolument à continuer sa route aujourd'hui? + +--Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis attendu à Rome pour +affaire de la plus haute importance, et j'ai déjà perdu, à l'accident +qui m'est arrivé aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre +heures. + +--Allons, allons, un honnête homme n'a que sa parole; j'ai dit que, +quand vous nous auriez fait l'honneur de boire avec nous un verre de +vin à l'heureuse union de ces enfants, on travaillerait; buvons et +travaillons. + +On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la table, on donna à +l'étranger le verre d'honneur, orné d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour +tenir sa parole, but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino; +les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes garçons: «Vive +Francesca!» et tambours et guitares firent éclater leur tarentelle la +plus joyeuse. + +--Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino, il ne s'agit point +ici de faire les yeux doux à notre amoureuse, mais de se mettre à +la besogne; il y a temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à +l'ouvrage! + +Peppino ne se fit point répéter deux fois la première partie de +l'invitation: il prit sa femme entre ses bras, et, avec un regard de +reconnaissance au ciel, il l'appuya contre son coeur. + +Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle avec cette +indéfinissable expression de l'amour qui a longtemps attendu et qui va +enfin être satisfait, il approchait ses lèvres de celles de Francesca, +la détonation d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une balle se +fit entendre, suivi d'un bruit mat. + +--Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui m'a bien l'air d'être à +mon adresse. + +--Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant aux pieds de +Francesca, elle est à la mienne. + +Et il rendit par la bouche une gorgée de sang. + +Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le corps de son mari. + +Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le coup était parti: une +légère fumée blanchâtre montait, à cent pas peut-être, à travers les +peupliers. + +On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, par des élans rapides, +gravissait la montagne un fusil à la main. + +--Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra Michele! + +Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme, et, avec un geste de +menace: + +--Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir de ce moment, je +m'appelle fra Diavolo. + +C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus tard; le baptême +du meurtre l'emporta sur celui de la rédemption. + +Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier soupir. + + + + + XXXVI + + LE PALAIS CORSINI A ROME + + +Pendant que nous sommes sur la route de Rome, précédons notre +ambassadeur chez Championnet, comme nous l'avons précédé chez le charron +don Antonio. + +Dans une des plus grandes salles de l'immense palais Corsini, qui vient +d'être successivement occupé par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la +République, et par Berthier, qui est venu y venger le double assassinat +de Basseville et de Duphot, deux hommes se promenaient, le jeudi 24 +septembre, entre onze heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près +de grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan de Rome à la +fois antique et moderne, un plan des États romains réduits par le traité +de Tolentino, et toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres +tables plus petites supportaient des livres d'histoire ancienne et +moderne, parmi lesquels on distinguait pêle-mêle, un Tite-Live, un +Polybe, un Montecuculli, les _Commentaires_ de César, un Tacite, un +Virgile, un Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection presque +complète enfin de livres classiques se rapportant à l'histoire de Rome +ou aux guerres des Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de +l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes de notes, à +côté de feuilles blanches attendant leur tour d'être noircies et qui +indiquaient que l'hôte passager de ce palais se reposait des fatigues de +la guerre, sinon par les études du savant, du moins par les loisirs de +l'érudit. + +Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du même âge, c'est-à-dire que +l'un avait trente-six ans et l'autre trente-trois. + +Le plus âgé des deux était en même temps le plus petit; il portait +encore la poudre de 89, avait conservé la queue et brillait par un +certain air d'aristocratie qu'il devait sans doute à l'extrême propreté +de ses vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge; son oeil +noir était vif, déterminé, plein de résolution et d'audace; sa barbe +était faite avec le plus grand soin; il ne portait ni moustaches +ni favoris; son costume était celui des généraux républicains du +Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets étaient déposés sur +une table assez voisine de la chaise sur laquelle il avait l'habitude +d'écrire, pour qu'en allongeant la main il pût les atteindre. + +Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà entretenu longuement nos +lecteurs: Jean-Étienne Championnet, commandant en chef l'armée de Rome. + +L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux, +accusait, par la fraîcheur de son teint, une origine septentrionale; il +avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les lèvres +minces et ce menton fortement accentué qui est le signe dominant des +races fauves, c'est-à-dire des races conquérantes; un grand sentiment de +calme et de placidité était répandu sur toute sa personne et devait en +faire au feu non-seulement un soldat intrépide, mais encore un général +plein de toutes les ressources que donne un véritable sang-froid. Il +était de famille irlandaise, mais né en France; il avait servi d'abord +dans le corps irlandais de Dillon, s'était distingué à Jemmapes, avait +été nommé colonel après la bataille, avait battu le duc d'York dans +différentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, s'était +emparé de la flotte hollandaise à la tête de son infanterie, avait été +nommé général de division, et enfin venait d'être envoyé à Rome, où il +commandait une division sous Championnet. + +Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis maréchal de +France et qui mourut duc de Tarente. + +Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés causant, étaient +deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils +eussent été deux philosophes, deux archéologues, deux historiens. + +Ce fut le propre de la révolution française--et cela se comprend, +puisque toutes les classes de la société concoururent à former +l'armée,--d'introduire, près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner, +les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, près de l'élément +matériel et brutal, l'élément immatériel et lettré. + +--Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet à son lieutenant, plus +j'étudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulièrement +celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand +législateur, de ce grand poëte, de ce grand philosophe, de ce grand +politique qu'on appelle César, et dont les _Commentaires_ doivent être +le catéchisme de tout homme qui aspire à commander une armée, plus je +suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent complétement +à l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. Lucain a eu beau +faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient été +faits, César, mon ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit. + +--Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda Macdonald avec le +sourire de l'homme mal convaincu. + +--Brutus et Cassius,--je vais vous faire sauter au plafond, car je +vais toucher, je le sais, à l'objet de votre culte,--Brutus et Cassius +étaient deux républicains de collége, l'un de bonne, l'autre de mauvaise +foi; des espèces de lauréats de l'école d'Athènes, des plagiaires +d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin +que leur stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre +l'assimilation du monde que rêvait César; et j'ajouterai, que, nous +autres républicains intelligents, c'est César que nous devons glorifier +et ses meurtriers que nous devons maudire. + +--C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon cher général; mais, pour +le faire adopter comme une vérité, il ne faudrait pas moins que votre +esprit et votre éloquence. + +--Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au musée +du Capitole; ce n'était pas sans raison que je vous disais: «Macdonald, +regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tête de César.» +Vous les rappelez-vous? + +--Certainement. + +--Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé avec ces cheveux +qui viennent jusqu'aux sourcils, caractère du vrai type romain, au +reste; comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant un oeil +sombre, avec le front large et ouvert de César, avec ses yeux d'aigle. + +--Ou de faucon, _occhi griffagni_, a dit Dante. + +--_Nigris et vegetis oculis_, a dit Suétone, et, si vous voulez bien, +je m'en rapporterai à Suétone, _ses yeux noirs et pleins de vie_; +contentons-nous donc de cela, et vous verrez de quel côté était +l'intelligence. On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des +sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin: c'était là son génie +et en même temps le génie de Rome. Athènes, et par Athènes j'entends +la Grèce, Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette au +dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire l'univers et se l'assimile: +la civilisation orientale, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé; +la barbarie occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique même, tout +y passera. Le monde sémitique, représenté par Carthage, et la Judée +résistent à Rome: Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le +monde entier régnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome; +après les Auguste, les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron, +c'est-à-dire après les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont +déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols et Gaulois; puis +Septime, Caracalla, Héliogabale, Alexandre Sévère, qui sont Africains et +Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et jusqu'au Goth Maximin +qui ne viennent, après les Aurélien et les Probus, ces durs paysans de +l'Illyrie, s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun Augustule, +lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d'or que +lui fera Odoacre, roi des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome, +Rome seule est encore debout. _Capitoli immobile saxum_. + +--Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de races que les Italiens +doivent l'affaiblissement de leur courage et la mollesse de leur +caractère? demanda Macdonald. + +--Ah! vous voilà comme les autres, mon cher Macdonald, jugeant le fond +par la surface. Parce que les lazzaroni sont lâches et paresseux,--et +peut-être encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,--faut-il +en augurer que tous les Napolitains sont lâches et paresseux? Voyez ces +deux spécimens que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et Ettore +Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos légions, deux plus puissantes +personnalités? La différence qui existe entre les Italiens et nous, +mon cher Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit à notre +désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes d'hommes liges, nous +mourons pour un homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général, que pour +les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, comme nous, la recherche +aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est un héritage de nos +pères les vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification +chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont dans toute leur histoire +ni une Jeanne d'Arc ni une Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous, +la rêverie enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni un +Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont autre chose, ils ont un +génie sévère, étranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est +devenue une science; les condottieri italiens sont nos maîtres en fait +de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du moyen âge, nos chevaliers de +Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des +Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, des Baglioni, des +Ezzelino? Le premier capitaine de l'antiquité, César, est un Italien, +et ce Bonaparte, qui nous mangera tous, les uns après les autres, +comme César Borgia voulait manger l'Italie feuille à feuille, ce petit +Bonaparte, que l'on croit enfermé en Égypte, mais qui en sortira +d'une façon ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou +l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de race italienne. Il +n'y a qu'à voir son maigre et sec profil pour cela: il a tout à la fois +du César, du Dante et du Machiavel. + +--Vous avouerez au moins, mon cher général, si enthousiaste que vous +soyez d'eux, qu'il y a une grande différence entre les Romains des +Gracques ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui. + +--Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La vocation du Romain +antique, c'était l'action militaire ou politique: conquérir le monde +d'abord et le gouverner ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne +pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois semaines que je suis +ici, je ne fais pas autre chose que de contempler, dans ses rues et dans +ses places publiques, cette race monumentale; eh bien, mon cher, ces +hommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajane descendus +de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui +marchent; chacun d'eux est le cives romanus, trop grand seigneur, trop +maître du monde pour travailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir +des Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à Bergame; ils ont +des trous à leur manteau, ils les feront raccommoder par un juif, non +par leur femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non plus celle du +temps de Lucrèce, qui file la laine et garde la maison; non, mais celle +du temps de Catilina et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une +aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron ou crever les yeux +d'Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux qui allaient +recueillant la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient six mois +de la vente de leurs votes au champ de Mars, à qui Caton, César, Auguste +faisaient distribuer le blé à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des +forums et des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé de les +nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, mais qui ne les nourrit +plus, se mettent à faire oeuvre servile de leurs nobles doigts? Non, +vous ne pouvez pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple roi +n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce que vous pouvez exiger +de ce même peuple, lorsqu'il a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie +noblement, et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous +voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait pour lui. Son +couteau ne le quitte pas plus que l'épée ne quittait le légionnaire; +c'est son glaive à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave. + +--Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre qui donne sur le +jardin, nous pouvons reconnaître la place où ils ont assassiné Duphot, +et, de celle-ci, qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné +Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit Macdonald en +s'interrompant avec une exclamation de surprise. Une voiture de poste +qui nous arrive. Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat. + +--Quel Garat? + +--L'ambassadeur de la République à Naples. + +--Impossible! + +--Lui-même, général. + +Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut Garat à son tour, +et, jugeant aussitôt l'importance de l'événement, courut à la porte du +salon, transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de travail. + +Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur montait la dernière +marche de l'escalier et apparaissait sur le palier. + +Macdonald voulut se retirer, mais Championnet le retint. + +--Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois mon bras droit; +restez, mon cher général. + +Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles que Garat apportait +de Naples. + +Les compliments furent courts: Championnet et Garat échangèrent une +poignée de main; Macdonald fut présenté, et Garat commença son récit. + +Ce récit se composait des choses que nous avons vues s'accomplir sous +nos yeux: de l'arrivée de Nelson, des fêtes qui lui avaient été données +et de la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de faire pour +sauvegarder la dignité de la République. + +Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident arrivé à sa +voiture entre Castellone et Itri, comment cet accident l'avait forcé de +s'arrêter chez le charron don Antonio; comment il avait rencontré les +vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait empêchée d'aller plus +loin; comment il avait assisté au meurtre du gendre de don Antonio par +un jeune homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude, avait été +chercher dans la montagne, en se faisant bandit, l'impunité de son +crime, et comment enfin il avait démonté le brigadier Martin, qu'il +avait laissé à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en louait +une autre à Fondi, avec laquelle il venait d'arriver à Rome, sans autre +accident qu'un retard de six heures. + +Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte arriveraient, selon +toute probabilité, dans la journée du lendemain. + +Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au bout sans +l'interrompre, espérant toujours entendre un mot sur son envoyé; mais, +le citoyen Garat ayant terminé son récit sans prononcer le nom de +Salvato Palmieri, Championnet commença à craindre que l'ambassadeur +ne fût déjà parti de Naples quand son aide de camp y était arrivé, et +qu'ils ne se fussent, par conséquent, croisés en route. + +Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas ce qui avait pu +arriver à Salvato après le départ de l'ambassadeur, allait lui adresser +une série de questions sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans +l'antichambre attira son attention; au même instant, la porte s'ouvrit +et le soldat de planton annonça qu'un homme vêtu en paysan voulait +absolument parler au général. + +Mais, dominant la voix du planton, une autre voix vigoureusement +accentuée s'écria: + +--C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa. Je vous apporte des +nouvelles de Salvato. + +--Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à son tour Championnet. +J'allais justement en demander au citoyen Garat. Venez, Hector, venez! +vous êtes deux fois le bienvenu. + +Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta au cou du général. + +--Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il, que je suis content +de vous revoir! + +--Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles nous apportez-vous +de lui? + +--Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes puisqu'il devrait être mort +et qu'il ne l'est pas; mauvaises en ce que, pendant son évanouissement, +ils lui ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le citoyen +Garat. + +--Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda Garat. + +Hector se retourna. + +--Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur de la République? +demanda-t-il à Garat. + +Garat s'inclina. + +--Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! murmura Championnet. + +--Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit l'ambassadeur. + +--Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point en mesure de nous battre, +je vous l'écrivais; je vous disais dans ma lettre que nous manquions de +tout, d'hommes, d'argent, de pain, de vêtements, de munitions. Je vous +priais de faire tout ce que vous pourriez pour maintenir quelque temps +encore la paix entre le royaume des Deux-Siciles et la République; il +paraît que mon messager est arrivé trop tard, que vous étiez déjà parti, +qu'il a été blessé, que sais-je, moi? Racontez-nous tout cela, Hector. +Si ma lettre est tombée entre leurs mains, c'est en vérité un grand +malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait que mon cher +Salvato mourût de ses blessures; car vous m'avez dit qu'il était blessé, +n'est-ce pas, qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose comme +cela enfin? + +--Et ils y ont réussi aux trois quarts! Il avait été épié, suivi; on +l'attendait au sortir du palais de la reine Jeanne, à Mergellina, six +hommes! Vous comprenez bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne s'est +pas laissé égorger comme un poulet: il en a tué deux et blessé deux +autres; mais enfin un des sbires, leur chef, je crois, Pasquale de +Simone, le tueur de la reine, lui a lancé son couteau, le couteau lui +est entré jusqu'au manche dans la poitrine. + +--Et où, comment est-il tombé? + +--Oh! tranquillisez-vous, mon général, il y a des gaillards qui ont de +la chance, il est tombé dans les bras de la plus jolie femme de Naples, +qui l'a caché à tous les yeux, à commencer par ceux de son mari. + +--Et la blessure? la blessure? s'écria le général. Vous savez, Hector, +que j'aime Salvato comme mon fils. + +--La blessure est grave, très-grave, mais n'est pas mortelle; +d'ailleurs, c'est le premier médecin de Naples, un des nôtres, qui le +soigne et qui en répond. Oh! il a été magnifique, notre Salvato; il ne +vous a jamais raconté son histoire, un roman et un roman terrible, mon +cher général; comme le Macduff de Shakspeare, il a été tiré vivant des +flancs d'une morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôt un soir +au bivac, pour vous faire passer le temps; mais il s'agit d'autre chose +maintenant: les égorgements contre les nôtres ont commencé à Naples; +Cirillo a été retardé de deux heures sur le quai en venant m'annoncer la +nouvelle que je vous apporte, et par quoi? par un bûcher qui obstruait +le passage et où les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères della +Torre. + +--Quels misérables! s'écria Championnet. + +--Imaginez-vous, mon général, un poëte et un bibliomane, je vous demande +un peu ce que ces gens-là pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre, +d'un grand conseil qui aurait été tenu au palais: je sais cela par +Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la San-Clemente, une des dames +d'honneur de la reine; la guerre contre la République y a été décidée, +l'Autriche fournit le général. + +--Le connaissez-vous? + +--C'est le baron Charles Mack. + +--Ce n'est pas une réputation bien effrayante. + +--Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que l'Angleterre s'en mêle +et fournit l'argent; ils ont 60,000 hommes prêts à marcher sur Rome dans +huit jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voilà tout. + +--La peste! c'est bien assez, ce me semble, répondit Championnet. + +Puis, se tournant vers l'ambassadeur: + +--Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un instant à perdre; par +bonheur, j'ai reçu hier deux millions de cartouches; nous n'avons pas +de canons, mais, avec deux millions de cartouches et dix ou douze mille +baïonnettes au bout, nous prendrons les canons des Napolitains. + +--Je croyais que Salvato nous avait dit que vous n'aviez que neuf mille +hommes. + +--Oui, mais je compte sur trois mille hommes de renfort. Êtes-vous +fatigué, Hector? + +--Jamais, mon général. + +--Alors, vous êtes prêt à partir pour Milan? + +--Quand j'aurai déjeuné et changé d'habits, car je meurs de faim, et, +vous le voyez, je suis couvert de boue; je suis venu par Isoletta, +Agnani, Frosinone, des chemins épouvantables, tout détrempés par +l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent pas me laisser +entrer dans l'état où je suis. + +Championnet tira une sonnette particulière; son valet de chambre entra. + +--Un déjeuner, un bain et des habits pour le citoyen Hector Caraffa; que +tout cela soit prêt, le bain dans dix minutes, les habits dans vingt, le +déjeuner dans une demi-heure. + +--Mon général, dit le valet de chambre, aucun de vos habits n'ira au +citoyen Caraffa, il a la tête de plus que vous. + +--Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la et prenez-y +du linge et des habits pour le comte de Ruvo; il est à peu près de ma +taille, et puis, c'est ici le cas de le dire, à la guerre comme à la +guerre! + +--A Milan, vous trouverez Joubert; c'est à vous que je parle, Hector, +écoutez-moi, reprit Championnet. + +--Je ne perds pas un mot, mon général. + +--A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz qu'il s'arrange +comme il voudra, mais qu'il me faut trois mille hommes, ou que Rome +est perdue; qu'il les donne à Kellermann, s'il peut; c'est un excellent +général de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous manque surtout; +vous les ramènerez, Hector, et vous les dirigerez sur Civita-Castellana; +c'est là probablement que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin de +vous recommander la diligence. + +--Mon général, ce n'est point à un homme qui vient de faire soixante et +dix lieues de montagnes en quarante-huit heures qu'il faut recommander +cela. + +--Vous avez raison. + +--D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen Caraffa jusqu'à Milan; +ma chaise de poste ne peut manquer d'arriver demain. + +--Vous n'attendrez pas votre chaise de poste, mon cher ambassadeur; +vous prendrez la mienne, dit Championnet. Dans les circonstances où nous +sommes, il n'y a pas une minute à perdre. Macdonald, écrivez, je vous +prie, en mon nom, à tous les chefs de corps qui tiennent Terracine, +Piperno, Prossedi, Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et Macerata, +de ne faire aucune résistance, et, aussitôt qu'ils sauront que l'ennemi +a passé la frontière, de se replier, en évitant tout engagement, sur +Civita-Castellana. + +--Comment! s'écria Garat, vous abandonnerez Rome aux Napolitains sans +essayer de la défendre? + +--Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup de fusil; mais, +soyez tranquille, ce ne sera point pour longtemps. + +--Mon cher général, vous en savez plus que moi sur ce point. + +--Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce qu'en dit Machiavel. + +--Et qu'en dit Machiavel? + +--Il faut que je vous apprenne cela, à vous, un diplomate qui devrait +savoir par coeur Machiavel? Eh bien, il dit... Écoutez, Hector; écoutez +cela, Macdonald... Il dit: «Tout le secret de la guerre consiste en +deux choses: à faire tout ce que l'ennemi ne peut soupçonner, et à lui +laisser faire tout ce qu'on avait prévu qu'il ferait; en suivant le +premier de ces préceptes, vous rendrez inutiles ses plans de défense; +en observant le second, vous déjouerez ses plans d'attaque.» Lisez +Machiavel, c'est un grand homme, mon cher Garat, et, quand vous l'aurez +lu... + +--Eh bien, quand je l'aurai lu? + +--Relisez-le. + +La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut. + +--Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion qui vient vous dire que votre +bain est prêt. Pendant que Macdonald écrira ses lettres, je dirai à +Garat tout ce qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses +agents font ici; après quoi, nous nous mettrons à table, et nous boirons +du vin de la cave de Sa Sainteté à notre prochaine et heureuse entrée à +Naples. + + +FIN DU TOME DEUXIÈME + + + + + TABLE + + XIX.--La chambre éclairée. + XX.--La chambre obscure. + XXI.--Le médecin et le prêtre. + XXII.--Le conseil d'État. + XXIII.--Le général baron Charles Mack. + XXIV.--L'île de Malte. + XXV.--L'intérieur d'un savant. + XXVI.--Les deux blessés. + XXVII.--Fra Pacifico. + XXVIII.--La quête. + XXIX.--Assunta. + XXX.--Les deux frères. + XXXI.--Où Gaetano Mammone entre en scène. + XXXII.--Un tableau de Léopold Robert. + XXXIII.--Fra Michele. + XXXIV.--Loque et chiffe. + XXXV.--Fra Diavolo. + XXXVI.--Le palais Corsini à Rome. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME + + +___________________________________ +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II *** + +***** This file should be named 18401-8.txt or 18401-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18401/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome II + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: May 16, 2006 [EBook #18401] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3> +<br> + + +<h1>LA<br> + +SAN-FELICE</h1> +<br><br> + +<h2>TOME II</h2> + +<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="mid">PARIS<br> + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<br><br> + + + + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE</h3> + + +<p>Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque +le roi et la reine, quittant l'ambassade d'Angleterre, +rentrèrent au palais. Le roi, très-préoccupé, nous +l'avons dit, de la scène qui venait de se passer, prit +immédiatement le chemin de son appartement, et la +reine, qui l'invitait rarement à entrer dans le sien, +ne mit aucun obstacle à cette retraite précipitée, +pressée qu'elle paraissait être, de son côté, de rentrer +chez elle.</p> + +<p>Le roi ne s'était pas dissimulé la gravité de la situation; +or, dans les circonstances graves, il y avait un +homme qu'il consultait toujours avec une certaine +confiance, parce que rarement il l'avait consulté sans +en recevoir un bon conseil; il en résultait qu'il reconnaissait +à cet homme une supériorité réelle sur +toute cette tourbe de courtisans qui l'environnait.</p> + +<p>Cet homme, c'était le cardinal Fabrizio Ruffo, que +nous avons montré à nos lecteurs, assistant l'archevêque +de Naples, son doyen au sacré collège, lors du +<i>Te Deum</i> qui avait été chanté, la veille, dans l'église +cathédrale de Naples en l'honneur de l'arrivée de +Nelson.</p> + +<p>Ruffo était au souper donné au vainqueur d'Aboukir +par sir William Hamilton; il avait donc tout vu +et tout entendu, et, en sortant, le roi n'avait eu que +ces mots à lui dire:</p> + +<p>—Je vous attends cette nuit au palais.</p> + +<p>Ruffo s'était incliné en signe qu'il était aux ordres +de Sa Majesté.</p> + +<p>En effet, dix minutes à peine après que le roi était +rentré chez lui en prévenant l'huissier de service +qu'il attendait le cardinal, on lui annonçait que le +cardinal était là et faisait demander si le bon plaisir +du roi était de le recevoir.</p> + +<p>—Faites-le entrer, cria Ferdinand de manière +que le cardinal l'entendît; je crois bien que mon +bon plaisir est de le recevoir!</p> + +<p>Le cardinal, invité ainsi à entrer, n'attendit pas +l'appel de l'huissier et répondit par sa présence même +à ce pressant appel du roi.</p> + +<p>—Eh bien, mon éminentissime, que dites-vous +de ce qui vient de se passer? demanda le roi en se +jetant dans un fauteuil et en faisant signe au cardinal +de s'asseoir.</p> + +<p>Le cardinal, sachant que la plus grande révérence +dont on puisse user envers les rois est de leur obéir +aussitôt qu'ils ont ordonné, toute invitation de leur +part étant un ordre, prit une chaise et s'assit.</p> + +<p>—Je dis que c'est une affaire très-grave, répliqua +le cardinal; heureusement que Sa Majesté se l'est +attirée pour l'honneur de l'Angleterre et qu'il est de +l'honneur de l'Angleterre de la soutenir.</p> + +<p>—Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue de +Nelson? Soyez franc, cardinal.</p> + +<p>—Votre Majesté est si bonne pour moi, qu'avec +elle je le suis toujours, franc!</p> + +<p>—Dites, alors.</p> + +<p>—Comme courage, c'est un lion; comme instinct +militaire, c'est un génie; mais, comme esprit, c'est +heureusement un homme médiocre.</p> + +<p>—Heureusement, dites-vous?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et pourquoi heureusement?</p> + +<p>—Parce qu'on le mènera où l'on voudra, avec +deux leurres.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affaire +de lady Hamilton; l'ambition, c'est la vôtre. Sa naissance +est vulgaire; son éducation, nulle. Il a conquis +ses grades sans mettre les pieds dans une antichambre, +en laissant un oeil à Calvi, un bras à Ténériffe, +la peau de son front à Aboukir; traitez cet homme-là +en grand seigneur, vous le griserez, et, une fois +qu'il sera gris, Votre Majesté en fera ce qu'elle voudra. +Est-on sûr de lady Hamilton?</p> + +<p>—La reine en est sûre, à ce qu'elle dit.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose. +Par cette femme, vous aurez tout; elle vous donnera +à la fois le mari et l'amant. Tous deux sont fous +d'elle.</p> + +<p>—J'ai peur qu'elle ne fasse la prude.</p> + +<p>—Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avec +l'expression du plus profond mépris. Votre Majesté +n'y pense pas.</p> + +<p>—Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu!</p> + +<p>—Et par quoi?</p> + +<p>—Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son bras +de moins, son oeil crevé et son front fendu. S'il en +coûte cela pour être un héros, j'aime autant rester ce +que je suis.</p> + +<p>—Bon! les femmes ont de si singulières idées, et +puis lady Hamilton aime si merveilleusement la +reine! Ce qu'elle ne fera pas par amour, elle le fera +par amitié.</p> + +<p>—Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remet +à la Providence du soin d'arranger une affaire +difficile.</p> + +<p>Puis, à Ruffo:</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, vous avez bien un +conseil à me donner dans cette affaire-là?</p> + +<p>—Certainement; le seul même qui soit raisonnable.</p> + +<p>—Lequel? demanda le roi.</p> + +<p>—Votre Majesté a un traité d'alliance avec son +neveu l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>—J'en ai avec tout le monde, des traités d'alliance; +c'est bien ce qui m'embarrasse.</p> + +<p>—Mais enfin, sire, vous devez fournir un certain +nombre d'hommes à la prochaine coalition.</p> + +<p>—Trente mille.</p> + +<p>—Et vous devez combiner vos mouvements avec +ceux de l'Autriche et de la Russie.</p> + +<p>—C'est convenu.</p> + +<p>—Eh bien, quelles que soient les instances que +l'on fera près de vous, sire, attendez, pour entrer en +campagne, que les Autrichiens et les Russes y soient +entrés eux-mêmes.</p> + +<p>—Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez, +Éminence, que je ne vais pas m'amuser à +faire la guerre tout seul aux Français... Mais...</p> + +<p>—Achevez, sire.</p> + +<p>—Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'a +déclaré la guerre, si elle me la fait?</p> + +<p>—Je crois, par mes relations de Rome, pouvoir +vous affirmer, sire, que les Français ne sont pas en +mesure de vous la faire.</p> + +<p>—Hum! voilà qui me tranquillise un peu.</p> + +<p>—Maintenant, si Votre Majesté me permettait...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Un second conseil.</p> + +<p>—Je le crois bien!</p> + +<p>—Votre Majesté ne m'en avait demandé qu'un; +il est vrai que le second est la conséquence du premier.</p> + +<p>—Dites, dites.</p> + +<p>—Eh bien, à la place de Votre Majesté, j'écrirais +de ma main à mon neveu l'empereur, pour savoir de +lui, non pas diplomatiquement, mais confidentiellement, +à quelle époque il compte se mettre en campagne, +et, prévenu par lui, je réglerais mes mouvements +sur les siens.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon éminentissime, et je vais +lui écrire à l'instant même.</p> + +<p>—Avez-vous un homme sûr à lui envoyer, sire?</p> + +<p>—J'ai mon courrier Ferrari.</p> + +<p>—Mais sûr, sûr, sûr?</p> + +<p>—Eh! mon cher cardinal, vous voulez un homme +trois fois sur, quand il est si difficile d'en trouver qui +le soit une fois.</p> + +<p>—Enfin, celui-là?</p> + +<p>—Je le crois plus sûr que les autres.</p> + +<p>—Il a donné à Votre Majesté des preuves de sa +fidélité?</p> + +<p>—Cent.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Où est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couché +dans mes antichambres, tout botté et tout éperonné, +pour être prêt à partir au premier ordre, quelque +heure du jour ou de la nuit que ce soit.</p> + +<p>—Il faut écrire d'abord, et nous le chercherons +après.</p> + +<p>—Écrire, c'est facile à dire, Éminence; où diable +vais-je trouver à cette heure-ci de l'encre, du papier +et des plumes?</p> + +<p>—L'Évangile dit: <i>Quære et invenies</i>.</p> + +<p>—Je ne sais pas le latin. Votre Éminence.</p> + +<p>—«Cherche et tu trouveras.»</p> + +<p>Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs +les uns après les autres, et ne trouva rien de ce qu'il +cherchait.</p> + +<p>—L'Évangile ment, dit-il.</p> + +<p>Et il retomba tout contrit dans son fauteuil.</p> + +<p>—Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussant +un soupir, je déteste écrire.</p> + +<p>—Votre Majesté est cependant décidée à en prendre +la peine cette nuit.</p> + +<p>—Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque; +il me faudrait réveiller tout mon monde, et +encore... Vous comprenez bien, mon cher ami, quand +le roi n'écrit pas, personne n'a de plumes, d'encre ni +de papier. Oh! je n'aurais qu'à faire demander tout +cela chez la reine, elle en a, elle. C'est une écriveuse. +Mais, si l'on savait que j'ai écrit, on croirait, ce qui +est vrai, au reste, que l'État est en péril. «Le roi a +écrit... A qui? pourquoi?» Ce serait un événement +à remuer tout le palais.</p> + +<p>—Sire, c'est donc à moi de trouver ce que vous +cherchez inutilement.</p> + +<p>—Et où cela?</p> + +<p>Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minute +après, rentra avec du papier, de l'encre et des plumes.</p> + +<p>Le roi le regarda d'un air d'admiration.</p> + +<p>—Où diable avez-vous pris cela, Éminence? demanda-t-il.</p> + +<p>—Tout simplement chez vos huissiers.</p> + +<p>—Comment! malgré ma défense, ces drôles-là +avaient du papier, de l'encre et des plumes?</p> + +<p>—Il leur faut bien cela pour inscrire les noms de +ceux qui viennent solliciter des audiences de Votre +Majesté.</p> + +<p>—Je ne leur en ai jamais vu.</p> + +<p>—Parce qu'ils les cachaient dans une armoire. +J'ai découvert l'armoire, et voilà tout ce qui est nécessaire +à Votre Majesté.</p> + +<p>—Allons, allons, vous êtes homme de ressource. +Maintenant, mon éminentissime, dit le roi d'un air +dolent, est-il bien nécessaire que cette lettre soit +écrite de ma main?</p> + +<p>—Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle.</p> + +<p>—Alors, dictez-moi.</p> + +<p>—Oh! sire...</p> + +<p>—Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je serai +deux heures à écrire une demi-page. Ah! j'espère +bien que San-Nicandro est damné, non-seulement +dans le temps, mais encore dans l'éternité, pour avoir +fait de moi un pareil âne.</p> + +<p>Le cardinal trempa dans l'encre une plume fraîchement +taillée et la présenta au roi.</p> + +<p>—Écrivez donc, sire.</p> + +<p>—Dictez, cardinal.</p> + +<p>—Puisque Votre Majesté l'ordonne, dit Ruffo en +s'inclinant.</p> + +<p>Et il dicta.</p> + + +<p>«Très-excellent frère, cousin et neveu, allié et +confédéré,</p> + +<p>»Je dois vous instruire sans retard de ce qui vient +de se passer hier soir au palais de l'ambassadeur +d'Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché à Naples, +au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton lui +donnant une fête, le citoyen Garat, ministre de la +République, a pris cette occasion de me déclarer la +guerre de la part de son gouvernement.</p> + +<p>»Faites-moi donc, par le retour du même courrier +que je vous envoie, très-excellent frère, cousin et +neveu, allié et confédéré, savoir quelles sont vos dispositions +pour la prochaine guerre, et surtout l'époque +précise à laquelle vous comptez vous mettre en +campagne, ne voulant absolument rien faire qu'en +même temps que vous et d'accord avec vous.</p> + +<p>»J'attendrai la réponse de Votre Majesté pour me +régler en tout point sur les instructions qu'elle me +donnera.</p> + +<p>»La présente n'étant à autre fin, je me dis, en lui +souhaitant toute sorte de prospérités, de Votre Majesté, +le bon frère, cousin et oncle, allié et confédéré.»</p> + + +<p>—Ouf! fit le roi.</p> + +<p>Et il leva la tête pour interroger le cardinal.</p> + +<p>—Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majesté n'a plus +qu'à signer.</p> + +<p>Le roi signa, selon son habitude: <i>Ferdinand B.</i></p> + +<p>—Et quand je pense, continua le roi, que j'aurais +mis la nuit tout entière à écrire cette lettre. Merci, +mon cher cardinal, merci.</p> + +<p>—Que cherche Votre Majesté? demanda Ruffo, +qui voyait que le roi cherchait autour de lui avec +inquiétude.</p> + +<p>—Une enveloppe.</p> + +<p>—Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une.</p> + +<p>—C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'a +point appris à faire, des enveloppes! Il est vrai +qu'ayant oublié de m'apprendre à écrire, il avait regardé +la science des enveloppes comme chose inutile.</p> + +<p>—Votre Majesté permet-elle? demanda Ruffo.</p> + +<p>—Comment, si je la permets! dit le roi en se levant. +Asseyez-vous là à ma place sur mon fauteuil, +mon cher cardinal.</p> + +<p>Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avec +une grande prestesse et une grande habileté, plia +et déchira le papier qui devait recouvrir la lettre +royale.</p> + +<p>Ferdinand le regardait faire avec admiration.</p> + +<p>—Maintenant, dit le cardinal, Votre Majesté veut-elle +me dire où est son sceau?</p> + +<p>—Je vais vous le donner, je vais vous le donner, +ne vous dérangez pas, dit le roi.</p> + +<p>La lettre fut cachetée, et le roi mit l'adresse.</p> + +<p>Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeura +pensif.</p> + +<p>—Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo en +s'inclinant.</p> + +<p>—Je veux, répondit le roi toujours pensif, que personne +ne sache que j'ai écrit cette lettre à mon neveu, +ni par qui je l'ai envoyée.</p> + +<p>—Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majesté va +me faire assassiner en sortant du palais.</p> + +<p>—Vous, mon cher cardinal, vous n'êtes pas quelqu'un +pour moi; vous êtes un autre moi-même.</p> + +<p>Ruffo s'inclina.</p> + +<p>—Oh! ne me remerciez point, allez, le compliment +n'est pas riche.</p> + +<p>—Comment faire, alors? Il faut cependant que +vous envoyiez chercher Ferrari par quelqu'un, sire.</p> + +<p>—Justement, je m'oriente.</p> + +<p>—Si je savais où il est, dit Ruffo, j'irais le chercher.</p> + +<p>—Pardieu! moi aussi, fit le roi.</p> + +<p>—Vous avez dit qu'il était dans le palais.</p> + +<p>—Certainement qu'il y est; seulement, le palais +est grand. Attendez, attendez donc! En vérité, je +suis encore plus bête que je ne croyais.</p> + +<p>Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher et siffla.</p> + +<p>Un grand épagneul s'élança du tapis où il était +couché près du lit de son maître, posa ses deux pattes +sur la poitrine du roi, toute chamarrée de plaques et +de cordons, et se mit à lui lécher le visage, occupation +à laquelle le maître paraissait prendre autant de +plaisir que le chien.</p> + +<p>—C'est Ferrari qui l'a élevé, dit le roi; il va me +trouver Ferrari tout de suite.</p> + +<p>Puis, changeant de voix et parlant à son chien +comme il eût parlé à un enfant:</p> + +<p>—Où est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nous +allons le chercher. Taïaut! taïaut!</p> + +<p>Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit trois +ou quatre bonds par la chambre, humant l'air et jetant +des cris joyeux; puis il alla gratter à la porte +d'un corridor secret.</p> + +<p>—Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien? +dit le roi.</p> + +<p>Et, allumant un bougeoir au candélabre, il ouvrit +la porte du couloir en disant:</p> + +<p>—Cherche, Jupiter! cherche!</p> + +<p>Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas le +laisser seul, ensuite par curiosité.</p> + +<p>Jupiter s'élança vers l'extrémité du couloir et gratta +à une seconde porte.</p> + +<p>—Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter? +continua le roi.</p> + +<p>Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avait +ouvert la première; elle donnait sur une antichambre +vide.</p> + +<p>Jupiter alla droit à une porte opposée à celle par +laquelle il était entré et se dressa contre cette porte.</p> + +<p>—Tout beau! dit le roi, tout beau!</p> + +<p>Puis, se tournant vers Ruffo:</p> + +<p>—Nous brûlons, cardinal, dit-il.</p> + +<p>Et il ouvrit cette troisième porte.</p> + +<p>Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y élança, +monta rapidement une vingtaine de marches, +puis se mit à gratter la porte en poussant de petits +cris.</p> + +<p>—<i>Zitto! zitto!</i> dit le roi.</p> + +<p>Le roi ouvrit cette quatrième porte comme il avait +ouvert les trois autres; seulement, cette fois, il était +arrivé au terme de son voyage: le courrier, tout vêtu +et tout éperonné, dormait sur un lit de camp.</p> + +<p>—Hein! fit le roi, tout fier de l'intelligence de +son chien; et quand je pense que pas un de mes ministres, +même celui de la police, n'aurait fait ce que +vient de faire mon chien!</p> + +<p>Malgré l'envie qu'avait Jupiter de sauter sur le +lit de son père nourricier Ferrari, le roi lui fit un +signe de la main, et il se tint tranquille derrière lui.</p> + +<p>Ferdinand alla droit au dormeur, et, du bout de +la main, lui toucha l'épaule.</p> + +<p>Si légère qu'eut été la pression, celui-ci se réveilla +immédiatement et se mit sur son séant, regardant +autour de lui avec cet oeil effaré de l'homme que l'on +éveille au milieu de son premier sommeil; mais, +aussitôt, reconnaissant le roi, il se laissa glisser de +son lit de camp et se tint debout et les coudes au +corps, attendant les ordres de Sa Majesté.</p> + +<p>—Peux-tu partir? lui demanda le roi.</p> + +<p>—Oui, sire, répondit Ferrari.</p> + +<p>—Peux-tu aller à Vienne sans t'arrêter?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Combien de jours te faut-il pour aller à Vienne?</p> + +<p>—Au dernier voyage, sire, j'ai mis cinq jours et +six nuits; mais je me suis aperçu que je pouvais aller +plus vite et gagner douze heures.</p> + +<p>—Et à Vienne, combien de temps te faut-il pour +te reposer?</p> + +<p>—Le temps qu'il faudra à la personne à laquelle +Votre Majesté écrit pour me donner une réponse.</p> + +<p>—Alors, tu peux être ici dans douze jours?</p> + +<p>—Auparavant si l'on ne me fait pas attendre, et +s'il ne m'arrive pas d'accident.</p> + +<p>—Tu vas descendre à l'écurie, seller un cheval +toi-même; tu iras le plus loin possible avec le même +cheval, au risque de le forcer; tu le laisseras chez un +maître de poste quelconque et tu l'y reprendras à +ton retour.</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Tu ne diras à personne où tu vas.</p> + +<p>—Non, sire.</p> + +<p>—Tu remettras cette lettre à l'empereur lui-même +et point à d'autres.</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et à qui que ce soit, même à la reine, tu ne +laisseras prendre la réponse.</p> + +<p>—Non, sire.</p> + +<p>—As-tu de l'argent?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Eh bien, pars, alors.</p> + +<p>—Je pars, sire.</p> + +<p>Et, en effet, le brave homme ne prit que le temps +de glisser la lettre du roi dans une petite poche de +cuir pratiquée en manière de portefeuille dans la +doublure de sa veste, de mettre sous son bras un petit +paquet contenant un peu de linge et de se coiffer +de sa casquette de courrier; après quoi, sans en demander +davantage, il s'apprêta à descendre l'escalier.</p> + +<p>—Eh bien, tu ne fais pas tes adieux à Jupiter? +dit le roi.</p> + +<p>—Je n'osais, sire, répondit Ferrari.</p> + +<p>—Voyons, embrassez-vous; n'êtes-vous pas deux +vieux amis, et tous les deux à mon service?</p> + +<p>L'homme et le chien se jetèrent dans les bras l'un +de l'autre: tous deux n'attendaient que la permission +du roi.</p> + +<p>—Merci, sire, dit le courrier.</p> + +<p>Et il essuya une larme en se précipitant par les +degrés pour rattraper le temps perdu.</p> + +<p>—Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ou vous +avez là un homme qui se fera tuer pour vous à la +première occasion, sire!</p> + +<p>—Je le crois, dit le roi: aussi, je pense à lui faire +du bien.</p> + +<p>Ferrari avait disparu depuis longtemps que le roi +et le cardinal n'étaient point encore au bas de l'escalier.</p> + +<p>Ils rentrèrent dans l'appartement du roi par le +même chemin qu'ils avaient pris pour en sortir, refermant +derrière eux les portes qu'ils avaient laissées +ouvertes.</p> + +<p>Un huissier de la reine attendait dans l'antichambre, +porteur d'une lettre de Sa Majesté.</p> + +<p>—Oh! oh! fit le roi en regardant la pendule, à +trois heures du matin? Ce doit être quelque chose de +bien important.</p> + +<p>—Sire, la reine a vu votre chambre éclairée, et +elle a pensé avec raison que Votre Majesté n'était pas +encore couchée.</p> + +<p>Le roi ouvrit la lettre avec la répugnance qu'il +mettait toujours à lire les lettres de sa femme.</p> + +<p>—Bon! dit-il aux premières lignes, c'est amusant: +voilà ma partie de chasse à tous les diables!</p> + +<p>—Je n'ose demander à Votre Majesté ce que lui +annonce cette lettre.</p> + +<p>—Oh! demandez, demandez, Votre Éminence. +Elle m'annonce qu'au retour de la fête et à la suite +de nouvelles importantes reçues, M. le capitaine général +Acton et Sa Majesté la reine ont décidé qu'il y +aurait conseil extraordinaire aujourd'hui mardi. +Que le bon Dieu bénisse la reine et M. Acton! Est-ce +que je les tourmente, moi? Qu'ils fassent donc ce +que je fais, qu'ils me laissent tranquille.</p> + +<p>—Sire, répliqua Ruffo, pour cette fois, je suis +obligé de donner raison à Sa Majesté la reine et à +M. le capitaine général; un conseil extraordinaire +me paraît de toute nécessité, et plus tôt il aura lieu, +mieux cela vaudra.</p> + +<p>—Eh bien, alors, vous en serez, mon cher cardinal.</p> + +<p>—Moi, sire? Je n'ai point droit d'assister au conseil!</p> + +<p>—Mais, moi, j'ai le droit de vous y inviter.</p> + +<p>Ruffo s'inclina.</p> + +<p>—J'accepte, sire, dit-il; d'autres y apporteront +leur génie, j'y apporterai mon dévouement.</p> + +<p>—C'est bien. Dites à la reine que je serai demain +au conseil à l'heure qu'elle m'indiquera, c'est-à-dire +à neuf heures. Votre Éminence entend?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>L'huissier se retira.</p> + +<p>Ruffo allait le suivre, lorsqu'on entendit le galop +d'un cheval qui passait sous la voûte du palais.</p> + +<p>Le roi saisit la main du cardinal.</p> + +<p>—En tout cas, dit-il, voilà Ferrari qui part. Éminence, +vous serez instruit un des premiers, je vous +le promets, de ce qu'aura répondu mon cher neveu.</p> + +<p>—Merci, sire.</p> + +<p>—Bonne nuit à Votre Éminence... Ah! qu'ils se +tiennent bien demain au conseil! je préviens la reine +et M. le capitaine général que je ne serai pas de +bonne humeur.</p> + +<p>—Bah! sire, dit le cardinal en riant, la nuit portera +conseil.</p> + +<p>Le roi rentra dans sa chambre à coucher et sonna +à briser la sonnette. Le valet de chambre accourut +tout effaré, croyant que le roi se trouvait mal.</p> + +<p>—Que l'on me déshabille et que l'on me couche! +cria le roi d'une voix de tonnerre; et, une autre fois, +vous aurez soin que l'on ferme mes jalousies, afin +que l'on ne voie pas que ma chambre est éclairée à +trois heures du matin.</p> + +<p>Disons maintenant ce qui s'était passé dans la +<i>chambre obscure</i> de la reine, tandis que ce que nous +venons de raconter se passait dans la <i>chambre éclairée</i> +du roi.</p> + +<br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>LA CHAMBRE OBSCURE</h3> + + +<p>A peine la reine était-elle rentrée chez elle, que +le capitaine général Acton s'était fait annoncer en lui +mandant qu'il avait deux nouvelles importantes +à lui communiquer; mais sans doute ce n'était pas +lui que la reine attendait ou n'était-il point le seul +qu'elle attendit; car elle répondit assez durement:</p> + +<p>—C'est bien! qu'il entre au salon; aussitôt que je +serai libre, j'irai le rejoindre.</p> + +<p>Acton était habitué à ces boutades royales. Depuis +longtemps, entre la reine et lui, il n'y avait plus +d'amour; il était l'amant en titre comme il était premier +ministre; ce qui n'empêchait point qu'il n'y eût +d'autres ministres que lui.</p> + +<p>Un lien politique rattachait seul l'un à l'autre ces +deux anciens amants. Acton avait besoin, pour rester +au pouvoir, de l'influence que la reine avait prise +sur le roi, et la reine, pour ses vengeances ou ses +sympathies, qu'elle satisfaisait avec une égale passion, +avait besoin du génie intrigant d'Acton et de +sa complaisance infinie, prête à tout supporter pour +elle.</p> + +<p>La reine se dépouilla rapidement de toute sa toilette +de gala, de ses fleurs, de ses diamants, de ses +pierreries; elle effaça et fit disparaître le rouge dont +les femmes et surtout les princesses couvraient leurs +joues à cette époque, passa un long peignoir blanc, +prit une bougie, suivit un couloir solitaire, et, après +avoir traversé tout un appartement, elle arriva à une +chambre isolée, d'un ameublement sévère et communiquant +à l'extérieur avec un escalier secret dont +la reine avait une clef, et son sbire Pasquale de Simone +une autre.</p> + +<p>Les fenêtres de cette chambre restaient constamment +fermées pendant le jour, et pas le moindre +rayon de lumière n'y pénétrait.</p> + +<p>Une lampe de bronze occupait le centre de la table, +où elle était scellée, et un abat-jour posé sur la +lumière était construit de manière à concentrer cette +lumière dans la circonférence de la table seulement, +et à laisser tout le reste de la chambre dans l'obscurité.</p> + +<p>C'était là que l'on entendait les dénonciations. Si +les dénonciateurs, malgré l'ombre qui s'épaississait +dans les profondeurs de la salle, craignaient d'être +reconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le visage, +ou revêtir dans l'antichambre une de ces longues +robes de pénitent qui accompagnent le cadavre +au cimetière ou le patient à l'échafaud: linceuls +effrayants qui rendent l'homme pareil à un spectre et +qui, ne laissant de passage qu'à la vue, font, des +trous pratiqués à cet effet, deux ouvertures pareilles +aux orbites vides d'une tête de mort.</p> + +<p>Les trois inquisiteurs qui s'asseyaient à cette table +ont acquis une assez triste célébrité pour faire leurs +noms immortels; ils se nommaient Castel-Cicala, ministre +des affaires étrangères, Guidobaldi, vice-président +de la junte d'État en permanence depuis quatre +ans, et Vanni, procureur fiscal.</p> + +<p>La reine, en récompense de ses bons services, venait +de faire ce dernier marquis.</p> + +<p>Mais, cette nuit-là, la table était déserte, la lampe +éteinte, la chambre solitaire; le seul être vivant ou +plutôt ayant apparence de vie qui l'habitât était une +pendule dont le balancement monotone et le timbre +strident troublaient seuls le silence funèbre qui semblait +descendre du plafond et peser sur le parquet.</p> + +<p>On eût dit que les ténèbres qui régnaient éternellement +dans cette chambre en avaient épaissi l'air et +l'avaient rendu semblable à cette vapeur qui flotte +au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que +l'on changeait non-seulement de température, mais +encore d'atmosphère, et que celle-ci, ne se composant +plus des éléments qui forment l'air extérieur, +devenait plus difficile à respirer.</p> + +<p>Le peuple, qui voyait les fenêtres de cette chambre +constamment fermées, l'avait appelée la <i>chambre +obscure;</i> et, par les bruits vagues qui s'en étaient +échappés comme de toute chose mystérieuse, il +avait, avec le terrible instinct de divination qui le +caractérise, à peu près entrevu ce qui s'y passait, +mais, comme ce n'était pas lui que menaçait cette +funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaient +de cette chambre sombre passaient au-dessus de sa +tête pour frapper des têtes plus hautes que la sienne, +c'était lui qui parlait le plus de cette chambre, mais +c'était lui aussi qui, au bout du compte, la craignait +le moins.</p> + +<p>Au moment où la reine entra, pâle et éclairée +comme lady Macbeth par le reflet de la bougie +qu'elle tenait à la main, dans cette chambre à l'atmosphère +épaisse, cette espèce d'échappement qui +précède la sonnerie se fit entendre, et la pendule +sonna la demie après deux heures.</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons dit, la chambre était vide, +et, comme si elle se fût attendue à y trouver quelqu'un, +la reine parut s'étonner de cette solitude. Un +instant elle hésita à s'avancer; mais bientôt, surmontant +cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu +de la pendule, elle explora les deux angles +de la chambre opposés au côté par lequel elle était +entrée, et vint, lente et pensive, s'asseoir à la table.</p> + +<p>Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait +chez le roi, était couverte de dossiers comme le +bureau d'un tribunal, et offrait en triple tout ce +qu'il fallait pour écrire, papier, encre et plumes.</p> + +<p>La reine feuilleta distraitement les papiers; ses +yeux les parcouraient sans les lire, son oreille tendue +essayait de saisir le moindre bruit, son esprit +errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant +contenir son impatience, elle se leva, alla à la +porte donnant sur l'escalier secret, y appuya son +oreille, et écouta.</p> + +<p>Après quelques moments, elle entendit le grincement +d'une clef qui tournait dans la serrure, et +murmura ce mot, qui peignit l'impatience avec laquelle +elle attendait:</p> + +<p>—Enfin!</p> + +<p>Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier +sombre:</p> + +<p>—Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, Votre Majesté, répondit une voix d'homme +venant du bas de l'escalier.</p> + +<p>—Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa +place d'un air sombre et le sourcil froncé.</p> + +<p>—Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse +pas du tout, répondit celui à qui l'on faisait le reproche +de manquer de diligence.</p> + +<p>La voix se rapprochait de plus en plus.</p> + +<p>—Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir du +tout?</p> + +<p>—Parce que la besogne a été rude là-bas, dit +l'homme apparaissant enfin à la porte de la chambre.</p> + +<p>—Est-elle faite, du moins? demanda la reine.</p> + +<p>—Oui, madame, grâce à Dieu et à saint Pasquale, +mon patron, elle est faite et bien faite; mais elle a +coûté cher!</p> + +<p>Et, en disant ces mots, le sbire déposait sur un +fauteuil un manteau contenant des objets qui rendirent +un son métallique au contact du meuble.</p> + +<p>La reine le regarda faire avec une expression +mêlée de curiosité et de dégoût.</p> + +<p>—Comment, cher? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Un homme tué et trois blessés, rien que cela.</p> + +<p>—C'est bien. On fera une pension à la veuve et +l'on donnera des gratifications aux blessés.</p> + +<p>Le sbire s'inclina en signe de remercîment.</p> + +<p>—Ils étaient donc plusieurs? demanda la reine.</p> + +<p>—Non, madame, il était seul; mais c'était un +lion que cet homme; j'ai été obligé de lui lancer +mon couteau à dix pas; sans quoi, j'y passais +comme les autres.</p> + +<p>—Mais enfin?</p> + +<p>—Enfin, on en est venu à bout.</p> + +<p>—Et vous lui avez pris les papiers de force?</p> + +<p>—Oh! non, de bonne volonté, madame: il était +mort.</p> + +<p>—Ah! fit la reine avec un léger frisson. Ainsi, +vous avez été obligé de le tuer?</p> + +<p>—Morbleu! plutôt deux fois qu'une, et cependant, +foi de Simone! cela m'a fait de la peine; il +fallait bien, je vous le jure, que ce fût pour le service +de Votre Majesté.</p> + +<p>—Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un +Français? Je ne te croyais pas le coeur si tendre aux +soldats de la République.</p> + +<p>—Ce n'était point un Français, madame, dit le +sbire en secouant la tête.</p> + +<p>—Quelle histoire me contes-tu là?</p> + +<p>—Jamais Français n'a parlé le patois napolitain +comme le parlait le pauvre diable.</p> + +<p>—Holà! s'écria la reine, j'espère, que tu n'as pas +commis quelque erreur. Je t'avais parfaitement annoncé +un Français venant à cheval de Capoue à +Pouzzoles.</p> + +<p>—C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles +au château de la reine Jeanne?</p> + +<p>—Un aide de camp du général Championnet.</p> + +<p>—Oh! c'est bien à lui que nous avons eu affaire. +D'ailleurs, il a eu le soin de nous dire lui-même qui +il était.</p> + +<p>—Tu lui as donc adressé la parole?</p> + +<p>—Sans doute, madame. En lui entendant hacher +du napolitain comme de la paille, j'ai eu peur de +me tromper et je lui ai demandé s'il était bien celui +que j'étais chargé de tuer.</p> + +<p>—Imbécile!</p> + +<p>—Pas si imbécile, puisqu'il m'a répondu: «Oui.»</p> + +<p>—Il t'a répondu: «Oui?»</p> + +<p>—Votre Majesté comprend bien qu'il eût parfaitement +pu me répondre autre chose; qu'il était de +Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il m'eût mis +dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui +prouver le contraire. Mais non, il n'y a pas été par +trente-six chemins. «Je suis celui que vous cherchez.» +Et pif! paf! voilà deux hommes à terre de +deux coups de pistolet; et vli! vlan! voilà deux +hommes à terre de deux coups de sabre. Il aura jugé +indigne de mentir, car c'était un brave, je vous en +réponds.</p> + +<p>La reine fronça le sourcil à cet éloge de la victime +par son assassin.</p> + +<p>—Et il est mort?</p> + +<p>—Oui, madame, il est mort.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous fait du cadavre?</p> + +<p>—Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait, +et, comme, en me compromettant, je compromettais +Votre Majesté, j'ai laissé à cette patrouille le +soin de ramasser les morts et de faire panser les +blessés.</p> + +<p>—Alors, on va le reconnaître pour un officier +français!</p> + +<p>—A quoi? Voilà son manteau, voilà ses pistolets, +voilà son sabre, que j'ai ramassés sur le champ de +bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre et du pistolet, +je vous en réponds! Quant à ses papiers, il +n'avait pas autre chose sur lui que ce portefeuille et +ce chiffon, qui y est resté collé.</p> + +<p>Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en +basane teint de sang; une espèce de chiffon de papier +ressemblant à une lettre adhérait en effet au +portefeuille, le sang séché l'y maintenait.</p> + +<p>Le sbire les sépara l'un de l'autre avec une profonde +insouciance et les jeta tous deux sur la table.</p> + +<p>La reine allongea la main; mais sans doute hésitait-elle +à toucher ce portefeuille ensanglanté; car, +s'arrêtant à moitié chemin, elle demanda:</p> + +<p>—Et son uniforme, qu'en as-tu fait?</p> + +<p>—Voilà encore une chose qui a manqué me faire +donner au diable: c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme +que sur ma main. Il était tout simplement +vêtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours +vert avec des tresses noires. Comme il avait fait +un grand orage, il l'aura laissé à quelque ami qui lui +aura prêté sa redingote en échange.</p> + +<p>—C'est étrange! dit la reine; on m'avait cependant +bien donné le signalement; au reste, les papiers +contenus dans ce portefeuille lèveront tous nos +doutes.</p> + +<p>Et, de ses doigts gantés dont les extrémités se teignirent +de rouge, elle ouvrit le portefeuille et en tira +une lettre portant cette suscription:</p> + +<p>«Au citoyen Garat, ambassadeur de la république +française à Naples.»</p> + +<p>La reine brisa le cachet aux armes de la République, +ouvrit la lettre, et, aux premières lignes qu'elle +en lut, poussa une exclamation de joie.</p> + +<p>Cette joie allait croissant au fur et à mesure +qu'elle avançait dans sa lecture, et, quand elle l'eut +achevée:</p> + +<p>—Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle, et +je ferai ta fortune.</p> + +<p>—Il y a déjà bien longtemps que Votre Majesté +me le promet, répondit le sbire.</p> + +<p>—Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai +parole; en attendant, tiens, voici un à-compte.</p> + +<p>Elle prit un morceau de papier sur lequel elle +écrivit quelques lignes.</p> + +<p>—Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq +cents pour toi et cinq cents pour tes hommes.</p> + +<p>—Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier +pour en faire sécher l'encre avant de le mettre +dans sa poche; mais je n'ai pas dit à Votre Majesté +tout ce que j'ai à lui dire.</p> + +<p>—Et moi, je ne t'ai point demandé tout ce que +j'ai à te demander; mais, auparavant, laisse-moi relire +cette lettre.</p> + +<p>La reine relut la lettre une seconde fois, et, à cette +seconde fois, ne parut pas moins satisfaite qu'à la +première.</p> + +<p>Puis, cette seconde lecture achevée:</p> + +<p>—Voyons, mon fidèle Pasquale, qu'avais-tu à me dire?</p> + +<p>—J'avais à vous dire, madame, que, du moment +où ce jeune homme est resté depuis onze heures et +demie jusqu'à une heure du matin dans les ruines +du palais de la reine Jeanne; que, du moment où il +y a troqué son uniforme militaire contre une houppelande +bourgeoise, il n'y est pas resté seul; et sans +doute avait-il des lettres de la part de son général +pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur +français.</p> + +<p>—C'était justement ce que je pensais en même +temps que tu me le disais, mon cher Pasquale. Et +sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun +soupçon?</p> + +<p>—Non, pas encore; mais nous allons, je l'espère +bien, savoir quelque chose de nouveau.</p> + +<p>—Je t'écoute, Pasquale, dit la reine en inondant +en quelque sorte le sbire de la lumière de ses yeux.</p> + +<p>—Des huit hommes que j'avais commandés pour +l'expédition de cette nuit, j'en ai distrait deux, pensant +que c'était assez de six pour venir à bout de +notre aide de camp; il a failli m'en coûter cher de +l'avoir pesé à faux poids; mais cela ne fait rien... Eh +bien, ces deux hommes, je les ai placés en embuscade +au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec +ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou +après l'homme à qui j'avais affaire moi-même, et de +tâcher de savoir qui ils sont ou du moins où ils demeurent.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, madame, je leur ai donné rendez-vous +au pied de la statue du Géant, et, si Votre Majesté le +permet, je vais voir s'ils sont à leur poste.</p> + +<p>—Va! et, s'ils y sont, amène-les-moi; je veux les +interroger moi-même.</p> + +<p>Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et +l'on entendit le bruit de ses pas décroître au fur et +à mesure qu'il descendait les marches de l'escalier.</p> + +<p>Restée seule, la reine jeta vaguement un regard +sur la table, elle y vit ce second papier que le sbire +avait traité de chiffon, décollé du portefeuille où il +adhérait et rejeté en même temps que lui sur la table.</p> + +<p>Dans son désir de lire la lettre du général Championnet, +et dans sa satisfaction après l'avoir lue, elle +l'avait oublié.</p> + +<p>C'était une lettre écrite sur un élégant papier; +elle était d'une écriture de femme, mince, fine, aristocratique; +aux premiers mots, la reine reconnut une +lettre d'amour.</p> + +<p>Elle commençait par ces deux mots: <i>Caro Nicolino</i>.</p> + +<p>Par malheur pour la curiosité de la reine, le sang +avait presque entièrement envahi la page écrite; on +pouvait seulement distinguer la date, qui était le +20 septembre, et lire les regrets ressentis par la personne +qui écrivait la lettre de ne pouvoir venir à son +rendez-vous accoutumé, obligée qu'elle était de suivre +la reine, qui allait au-devant de l'amiral Nelson.</p> + +<p>Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre, +une initiale, une <i>E</i>.</p> + +<p>Pour cette fois, la reine s'y perdait complétement.</p> + +<p>Une lettre de femme, une lettre d'amour, une +lettre datée du 20 septembre, une lettre enfin d'une +personne qui s'excusait de manquer son rendez-vous +habituel parce qu'elle était obligée de suivre la reine, +une pareille lettre ne pouvait être adressée à l'aide +de camp de Championnet qui, le 20 septembre, c'est-à-dire +trois jours auparavant, était à cinquante lieues +de Naples.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une probabilité, et l'esprit intelligent +de la reine la lui présenta bientôt.</p> + +<p>Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche +de la houppelande prêtée à l'envoyé du général +Championnet, par un de ses complices du palais de +la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille +dans la même poche après l'avoir enlevé de +son uniforme; le sang, en coulant de la blessure, +avait collé la lettre au portefeuille, quoique cette lettre +et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre +eux.</p> + +<p>La reine se leva alors, alla au fauteuil où Pasquale +avait déposé le manteau, examina ce manteau, +et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les pistolets qu'il +renfermait.</p> + +<p>Le manteau était évidemment un simple manteau +d'ordonnance d'officier de cavalerie française.</p> + +<p>Le sabre, comme le manteau, était d'ordonnance; il +avait dû appartenir à l'inconnu; mais il n'en était +pas de même des pistolets.</p> + +<p>Les pistolets, très-élégants, étaient de la manufacture +royale de Naples, montés en vermeil et portaient +gravée sur un écusson la lettre <i>N</i>.</p> + +<p>Un jour se faisait sur cette mystérieuse affaire. +Sans aucun doute, les pistolets appartenaient à ce +même <i>Nicolino</i> auquel la lettre était adressée.</p> + +<p>La reine mit les pistolets à part avec la lettre, en +attendant mieux; c'était un commencement d'indice +qui pouvait conduire à la vérité.</p> + +<p>En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux +hommes.</p> + +<p>Les renseignements qu'ils apportaient étaient de +peu de valeur.</p> + +<p>Cinq ou six minutes après la sortie de l'aide de +camp, ils avaient cru voir une barque montée par +trois personnes s'éloigner comme si elle allait à la +villa, profitant de la mer qui avait calmi.</p> + +<p>Deux de ces personnes ramaient.</p> + +<p>Il n'y avait point à s'occuper de cette barque; +elle échappait naturellement à l'investigation des +deux sbires, qui ne pouvaient la suivre sur l'eau.</p> + +<p>Mais, presque au même moment, par compensation, +trois autres personnes apparaissaient à la porte donnant +sur la route du Pausilippe, et, après avoir regardé +si la route était libre, se hasardaient à sortir +en fermant avec soin cette porte derrière eux; seulement, +au lieu de descendre la route du côté de +Mergellina, comme avait fait le jeune aide de camp +ils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus.</p> + +<p>Les deux sbires suivirent les trois inconnus.</p> + +<p>Au bout de cent pas, à peu près, l'un de ces derniers +gravit le talus à droite et se jeta dans un petit +sentier où il disparut derrière les aloès et les cactus; +celui-là devait être très-jeune, autant qu'on avait pu +en juger par la légèreté avec laquelle il avait gravi +les talus et par la fraîcheur de la voix avec laquelle il +avait crié à ses deux amis:</p> + +<p>—Au revoir!</p> + +<p>Les autres avaient gravi le talus à leur tour, mais +plus lentement, et par un sentier qui, en longeant la +pente de la montagne et en revenant sur Naples, devait +les conduire au Vomero.</p> + +<p>Les sbires s'étaient engagés derrière eux dans le +même sentier; mais, se voyant suivis, les deux inconnus +s'étaient arrêtés, avaient tiré de leur ceinture, +chacun une paire de pistolets, et, s'adressant à +ceux qui les suivaient:</p> + +<p>—Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous êtes +morts!</p> + +<p>Comme la menace était faite d'une voix qui ne +laissait pas de doute sur son exécution, les deux +sbires, qui n'avaient point ordre de pousser les +choses à leur extrémité, et qui, d'ailleurs, n'étaient +armés que de leurs couteaux, se tinrent immobiles +et se contentèrent de suivre des yeux les deux +inconnus jusqu'à ce qu'ils les eussent perdus de vue.</p> + +<p>Donc, aucun renseignement à attendre de ces +hommes, et le seul fil à l'aide duquel on pût suivre +la conspiration perdue dans le labyrinthe du palais +de la reine Jeanne était cette lettre d'amour adressée +à Nicolino et ces pistolets achetés à la manufacture +royale et marqués d'une <i>N</i>.</p> + +<p>La reine fit signe à Pasquale que lui et ses hommes +pouvaient se retirer; elle jeta dans une armoire le +sabre et le manteau, qui, pour le moment, ne lui +étaient d'aucune utilité, et rapporta chez elle le portefeuille, +les pistolets et la lettre.</p> + +<p>Acton attendait toujours.</p> + +<p>Elle déposa dans un tiroir de secrétaire les pistolets +et le portefeuille, ne gardant que la lettre tachée +de sang, avec laquelle elle entra au salon.</p> + +<p>Acton, en la voyant paraître, se leva et la salua +sans manifester la moindre impatience de sa longue +attente.</p> + +<p>La reine alla à lui.</p> + +<p>—Vous êtes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui +dit-elle.</p> + +<p>—Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception +du mot, madame, répondit Acton, j'ai du moins +quelques connaissances en chimie.</p> + +<p>—Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui +tache cette lettre sans en effacer l'écriture?</p> + +<p>Acton regarda la lettre; son front s'assombrit.</p> + +<p>—Madame, dit-il, pour la terreur et le châtiment +de ceux qui le répandent, la Providence a voulu que +le sang laissât des taches difficiles entre toutes à +faire disparaître. Si l'encre dont cette lettre est +écrite est composée, comme les encres ordinaires, +d'une simple teinture et d'un mordant, l'opération +sera difficile; car le chlorure de potassium, en enlevant +le sang, attaquera l'encre; si, au contraire, ce +qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate +d'argent ou est composée de charbon animal et de +gomme copale, une solution d'hypochlorite de chaux +enlèvera la tache sans porter aucune atteinte à +l'encre.</p> + +<p>—C'est bien, faites de votre mieux; il est très-important +que je connaisse le contenu de cette lettre.</p> + +<p>Acton s'inclina.</p> + +<p>La reine reprit:</p> + +<p>—Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous +aviez deux nouvelles graves à me communiquer. +J'attends.</p> + +<p>—Le général Mack est arrivé ce soir pendant la +fête, et, comme je l'y avais invité, est descendu chez +moi, où je l'ai trouvé en rentrant.</p> + +<p>—Il est le bienvenu, et je crois que, décidément, +la Providence est pour nous. Et la seconde nouvelle, +monsieur?</p> + +<p>—Est non moins importante que la première, +madame. J'ai échangé quelques mots avec l'amiral +Nelson, et il est en mesure de faire, à l'endroit de +l'argent, tout ce que Votre Majesté désirera.</p> + +<p>—Merci; voilà qui complète la série des bonnes +nouvelles.</p> + +<p>Caroline alla à la fenêtre, écarta les tentures, jeta +un coup d'oeil sur l'appartement du roi, et, le +voyant éclairé:</p> + +<p>—Par bonheur, le roi n'est pas encore couché, dit-elle; +je vais lui écrire qu'il y a conseil extraordinaire +ce matin et qu'il est de toute nécessité qu'il y assiste.</p> + +<p>—Il avait, je crois me le rappeler, des projets de +chasse pour aujourd'hui, répliqua le ministre.</p> + +<p>—Bon! dit dédaigneusement la reine, il les remettra +à un autre jour.</p> + +<p>Puis elle prit une plume et écrivit la lettre que +nous avons vue parvenir au roi.</p> + +<p>Alors, comme Acton, toujours debout, semblait +attendre un dernier ordre:</p> + +<p>—Bonne nuit, mon cher général! lui dit la +reine avec un gracieux sourire. Je suis fâchée de +vous avoir retenu si tard; mais, quand vous saurez +ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu +mon temps.</p> + +<p>Elle tendit la main à Acton; celui-ci la baisa respectueusement, +salua et fit quelques pas pour s'éloigner.</p> + +<p>—A propos, dit la reine.</p> + +<p>Acton se retourna.</p> + +<p>—Le roi sera de très-mauvaise humeur au conseil.</p> + +<p>—J'en ai peur, dit Acton en souriant.</p> + +<p>—Recommandez à vos collègues de ne pas souffler +le mot, de ne répondre que quand ils seront +interrogés; toute la comédie doit se jouer entre le +roi et moi.</p> + +<p>—Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majesté a +choisi le bon rôle.</p> + +<p>—Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez.</p> + +<p>Acton s'inclina une seconde fois et sortit.</p> + +<p>—Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes, +si Emma fait ce qu'elle m'a promis, tout ira bien.</p> + +<br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE</h3> + + +<p>Finissons-en avec les événements de cette nuit si +pleine d'événements, afin que nous puissions continuer +désormais notre récit, sans être forcé de nous +arrêter ou de revenir en arrière.</p> + +<p>Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier +chapitre, ils doivent se rappeler que les conspirateurs, +après le départ de Salvato Palmieri, s'étaient séparés +en deux groupes de trois personnes chacun: +l'un, qui avait remonté le Pausilippe; l'autre, qui +avait pris la mer dans une barque.</p> + +<p>Le groupe qui avait remonté le Pausilippe se composait +de Nicolino Caracciolo, de Velasco et de +Schipani.</p> + +<p>L'autre, qui était parti à l'aide d'une barque +amarrée sous le grand portique du palais de la reine +Jeanne, portique que baigne la mer, et où elle avait +bravé la tempête, se composait de Dominique Cirillo, +d'Ettore Caraffa et de Manthonnet.</p> + +<p>Ettore Caraffa était, comme nous l'avons dit, caché +à Portici. Manthonnet y demeurait. Manthonnet, +grand amateur de la pêche, avait une barque à lui. +Avec cette barque, aidé d'Hector Caraffa, il se rendait +de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs +tous deux, ils faisaient le trajet en deux heures +par les temps calmes. Quand il y avait du vent et +que le vent était bon, ils allaient à la voile, et la voile +leur suffisait.</p> + +<p>Cette nuit-là, ils s'en retournaient ainsi que de +coutume; seulement, ils s'en allaient à la rame, le +vent étant tombé et la mer ayant calmi; en passant, +ils devaient déposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait +à l'extrémité de la rivière de Chiaïa: voilà +pourquoi, au lieu de nager directement sur Portici, +ils avaient été vus par les sbires longeant le rivage.</p> + +<p>Arrivés en face du casino du Roi, aujourd'hui +appartenant au prince Torlonia, ils déposèrent Cirillo +à terre, choisissant un endroit où la pente était facile +pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue.</p> + +<p>Puis ils avaient repris la mer, s'écartant cette fois +du rivage et naviguant pour passer à la pointe du +château de l'Oeuf.</p> + +<p>Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans +être remarqué, lorsque, après avoir fait une centaine +de pas, il vit tout à coup un groupe composé d'une +vingtaine de soldats arrêtés et paraissant discuter au +milieu du chemin; leurs fusils brillaient à la lueur +de deux torches.</p> + +<p>A cette même lueur qui se reflétait dans leurs +armes, ils semblaient examiner deux hommes couchés +en travers de la rue.</p> + +<p>Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de +ses fonctions.</p> + +<p>C'était, en effet, la patrouille qu'avait entendue +venir Pasquale de Simone, et devant laquelle il avait +fui pour ne pas compromettre la reine.</p> + +<p>Comme l'avait présumé le sbire, arrivée au lieu du +combat, la patrouille avait trouvé couché sur le +<i>lastrico</i> un mort et un blessé; les deux autres blessés, +celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la +figure et celui qui avait eu l'épaule brisée par une +balle, avaient eu la force de fuir par la petite rue qui +longeait la partie nord du jardin de la San-Felice.</p> + +<p>La patrouille avait facilement reconnu que l'un +des deux hommes était mort, et que, de celui-là, il +était parfaitement inutile de se préoccuper; mais, +quoique évanoui, son compagnon respirait encore, +et, celui-là, peut-être pouvait-on le sauver.</p> + +<p>On était à vingt pas de la fontaine du Lion; un +des soldats alla y prendre de l'eau dans son bonnet +et revint vider cette eau sur le visage du blessé, qui, +surpris par cette fraîcheur inattendue, rouvrit les +yeux et revint à lui.</p> + +<p>Se voyant entouré de soldats, il essaya de se lever, +mais inutilement; il était complétement paralysé, la +tête seule pouvait tourner à droite et à gauche.</p> + +<p>—Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu'à +mourir, ne pourrait-on pas au moins me porter sur +un lit un peu plus doux?</p> + +<p>—Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable; +il faut, quel qu'il soit, lui accorder ce qu'il demande.</p> + +<p>Ils essayèrent de le soulever dans leurs bras.</p> + +<p>—Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme +si j'étais de verre, <i>mannaggia la Madonna!</i></p> + +<p>Ce blasphème, un des plus grands que puisse proférer +un Napolitain, indiquait que le mouvement +qu'on venait de lui faire faire avait causé au blessé +une vive douleur.</p> + +<p>En apercevant ce groupe, la première pensée de +Cirillo fut de l'éviter; mais, presque aussitôt, il +songea que cette patrouille, et les hommes qu'elle ramassait +sur le pavé, se trouvaient justement au +beau travers de la route qu'avait dû suivre Salvato +Palmieri, pour se rendre chez l'ambassadeur français, +et il lui vint naturellement à l'idée que ce +rassemblement pouvait bien être causé par quelque +catastrophe dans laquelle le jeune envoyé du général +Championnet avait eu sa part et joué son rôle.</p> + +<p>Il s'avança donc résolument, au moment même +où l'officier commandant la patrouille menaçait +d'enfoncer la porte d'une maison située de l'autre +côté de la fontaine du Lion et faisant l'angle de la +rue, un des caractères distinctifs de la population +napolitaine étant la répugnance qu'elle éprouve instinctivement +à porter secours à son semblable, fût-il +en danger de mort.</p> + +<p>Mais, à l'ordre de l'officier, et surtout devant les +coups de crosse de fusil des soldats, la porte finit par +s'ouvrir, et Cirillo entendit deux ou trois voix qui +demandaient où l'on pouvait trouver un chirurgien.</p> + +<p>Son devoir et sa curiosité le poussaient doublement +à s'offrir.</p> + +<p>—Je suis médecin et non chirurgien, dit-il; +mais, peu importe, je puis au besoin faire de la chirurgie.</p> + +<p>—Ah! monsieur le docteur, dit le blessé que l'on +apportait et qui avait entendu les paroles de Cirillo, +j'ai peur que vous n'ayez en moi une mauvaise pratique.</p> + +<p>—Bon! dit Cirillo, la voix ne me paraît pas mauvaise, +cependant.</p> + +<p>—Il n'y a plus que la langue qui remue, dit le +blessé, et, ma foi, j'en use.</p> + +<p>Pendant ce temps, on avait tiré un matelas du lit, +on l'avait posé sur une table au milieu de la chambre; +on y coucha le blessé.</p> + +<p>—Des coussins, des coussins sous la tête, dit Cirillo; +la tête d'un blessé doit toujours être haute.</p> + +<p>—Merci, docteur, merci! dit le sbire; je vous +aurai la même reconnaissance que si vous réussissiez.</p> + +<p>—Et qui vous dit que je ne réussirai pas?</p> + +<p>—Hum! je me connais en blessures, allez! Celle-là +va à fond.</p> + +<p>Il fit signe à Cirillo de s'approcher. Cirillo pencha +son oreille vers la bouche du blessé.</p> + +<p>—Ce n'est pas que je doute de votre science; mais +vous feriez bien, je crois, comme si cela venait de +vous, d'envoyer chercher un prêtre.</p> + +<p>—Déshabillez cet homme avec les plus grandes précautions, +dit Cirillo.</p> + +<p>Puis, s'adressant au maître de la maison, qui, avec +sa femme et ses deux enfants, regardaient curieusement +le blessé:</p> + +<p>—Envoyez un de vos deux bambins à l'église de +Santa-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don +Michelangelo Ciccone.</p> + +<p>—Ah! nous le connaissons. Cours, Tore, cours—tu +as entendu ce que dit M. le docteur.</p> + +<p>—J'y vais, dit l'enfant.</p> + +<p>Et il s'élança hors de la maison.</p> + +<p>—Il y a une pharmacie à dix pas d'ici, lui cria Cirillo; +réveille en passant le pharmacien et dis-lui +que le docteur Cirillo va lui envoyer une ordonnance. +Qu'il ouvre sa porte et qu'il attende.</p> + +<p>—Ah çà! quel diable d'intérêt avez-vous donc à +ce que je vive? demanda le blessé au docteur.</p> + +<p>—Moi, mon ami? répondit Cirillo. Aucun; l'humanité.</p> + +<p>—Oh! le drôle de mot! dit le sbire avec un ricanement +douloureux; c'est la première fois que je +l'entends prononcer... Ah! <i>Madonna del Carmine!</i></p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Cirillo.</p> + +<p>—Il y a qu'ils me font mal en me déshabillant.</p> + +<p>Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri et fendit +la culotte, la veste et la chemise du sbire, de manière +à mettre à découvert tout son flanc gauche.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit le blessé, voilà un valet +de chambre qui s'y entend. Si vous savez aussi bien +recoudre que couper, vous êtes un habile homme, +docteur!</p> + +<p>Puis, montrant la plaie qui s'ouvrait entre les +fausses côtes:</p> + +<p>—Tenez, c'est là, dit-il.</p> + +<p>—Je vois bien, dit le docteur.</p> + +<p>—Mauvais endroit, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Lavez-moi cette blessure-là avec de l'eau fraîche, +et le plus doucement que vous pourrez, dit le +docteur à la maîtresse de la maison. Avez-vous du +linge bien doux?</p> + +<p>—Pas trop, dit celle-ci.</p> + +<p>—Tenez, voilà mon mouchoir; pendant ce temps-là, +on ira chez le pharmacien chercher l'ordonnance +que voici.</p> + +<p>Et, au crayon, il écrivit en effet une potion cordiale +calmante, composée d'eau simple, d'acétate +d'ammoniaque et de sirop de cédrat.</p> + +<p>—Et qui payera? demanda la femme tout en lavant +la plaie avec le mouchoir du docteur.</p> + +<p>—Pardieu! moi, dit Cirillo.</p> + +<p>Et il mit une pièce de monnaie dans l'ordonnance, +en disant au second bambin:</p> + +<p>—Cours vite! le reste de la monnaie sera pour +toi.</p> + +<p>—Docteur, dit le sbire, si j'en reviens, je me fais +moine et je passe ma vie à prier pour vous.</p> + +<p>Le docteur, pendant ce temps, avait tiré de sa +trousse une sonde d'argent; il s'approcha du blessé.</p> + +<p>—Ah cà! lui dit-il, mon brave, il s'agit d'être +homme.</p> + +<p>—Vous allez sonder ma blessure?</p> + +<p>—Il le faut bien, pour savoir à quoi s'en tenir.</p> + +<p>—Est-il permis de jurer?</p> + +<p>—Oui; seulement, on vous écoute et l'on vous regarde. +Si vous criez trop, on dira que vous êtes +douillet; si vous jurez trop, on dira que vous êtes +impie.</p> + +<p>—Docteur, vous avez parlé d'un cordial. Je ne +serais pas fâché d'en prendre une cuillerée avant l'opération.</p> + +<p>L'enfant rentra tout essoufflé, tenant une petite +bouteille à la main.</p> + +<p>—Mère, dit-il, il y a eu six grains pour moi.</p> + +<p>Cirillo lui prit la bouteille des mains.</p> + +<p>—Une cuiller, dit-il.</p> + +<p>On lui donna une cuiller; il y versa ce qu'elle +pouvait contenir du cordial et le fit boire au blessé.</p> + +<p>—Tiens! dit celui-ci après un instant, cela me +fait du bien.</p> + +<p>—C'est pour cela que je vous le donne.</p> + +<p>Puis, après quelques secondes:</p> + +<p>—Maintenant, dit gravement Cirillo, êtes-vous +prêt?</p> + +<p>—Oui, docteur, dit le blessé; allez, je tâcherai de +vous faire honneur.</p> + +<p>Le docteur enfonça lentement, mais d'une main +ferme, la sonde dans la blessure. Au fur à mesure +que l'instrument disparaissait dans la plaie, le visage +du patient se décomposait; mais il ne poussa pas une +plainte. La souffrance et le courage étaient si visibles, +qu'au moment où le docteur retira sa sonde, un murmure +d'encouragement sortit de la bouche des soldats +qui assistaient curieusement à ce sombre et +émouvant spectacle.</p> + +<p>—Est-ce cela, docteur? demanda le sbire tout orgueilleux +de lui-même.</p> + +<p>—C'est plus que je n'attendais du courage d'un +homme, mon ami, répondit Cirillo en essuyant avec +la manche de son habit la sueur de son front.</p> + +<p>—Eh bien, donnez-moi à boire, ou je vais me +trouver mal, dit le blessé d'une voix éteinte.</p> + +<p>Cirillo lui donna une seconde cuillerée du cordial.</p> + +<p>Non-seulement la blessure était grave; mais, +comme l'avait jugé le blessé lui-même, elle était +mortelle.</p> + +<p>La pointe du sabre avait pénétré entre les fausses +côtes, avait touché l'aorte thoracique et traversé le +diaphragme; tous les secours de l'art, en diminuant +l'hémorrhagie par la compression, devaient se borner +à prolonger de quelques instants la vie, voilà +tout.</p> + +<p>—Donnez-moi du linge, dit Cirillo en regardant +autour de lui.</p> + +<p>—Du linge? dit l'homme. Nous n'en avons pas.</p> + +<p>Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemise et +la déchira par petits morceaux.</p> + +<p>—Eh bien, que faites-vous donc? cria l'homme. +Vous déchirez mes chemises, vous!</p> + +<p>Cirillo tira deux piastres de sa poche et les lui +donna.</p> + +<p>—Oh! à ce prix-là, dit l'homme, vous pouvez les +déchirer toutes.</p> + +<p>—Dites donc, docteur, fit le blessé, si vous avez +beaucoup de pratiques comme moi, vous ne devez +pas vous enrichir.</p> + +<p>Avec une partie de la chemise, Cirillo fit un tampon; +avec l'autre, une bande.</p> + +<p>—Maintenant, vous sentez-vous mieux? demanda-t-il +au blessé.</p> + +<p>Celui-ci respira longuement et avec hésitation.</p> + +<p>—Oui, dit-il.</p> + +<p>—Alors, dit l'officier, vous pouvez répondre à +mes questions?</p> + +<p>—A vos questions? Pour quoi faire?</p> + +<p>—J'ai mon procès-verbal à rédiger.</p> + +<p>—Ah! dit le blessé, votre procès-verbal, je vais +vous le dicter en quatre mots. Docteur, une cuillerée +de votre affaire.</p> + +<p>Le sbire but une cuillerée de cordial et reprit:</p> + +<p>—Moi, sixième, nous attendions un jeune homme +pour l'assassiner; il a tué l'un de nous, il en a blessé +trois, et je suis l'un des trois blessés: voilà tout.</p> + +<p>On comprend avec quelle attention Cirillo avait +écouté la déclaration du mourant; ses soupçons +étaient donc fondés: ce jeune homme que les sbires +attendaient pour l'assassiner, sans aucun doute +c'était Salvato Palmieri; d'ailleurs, quel autre que +lui pouvait mettre hors de combat quatre hommes +sur six?</p> + +<p>—Et quels sont les noms de vos compagnons? +demanda l'officier.</p> + +<p>Le blessé fit une grimace qui ressemblait à un +sourire.</p> + +<p>—Ah! pour cela, dit-il, vous êtes trop curieux, +mon bon ami. Si vous les savez par quelqu'un, ce ne +sera point par moi; puis, quand je vous les dirais, +cela ne vous servirait pas à grand'chose.</p> + +<p>—Cela me servirait à les faire arrêter.</p> + +<p>—Croyez-vous? Eh bien, je vais vous dire quelqu'un +qui les sait, leurs noms; libre à vous d'aller +les lui demander.</p> + +<p>—Et quel est ce quelqu'un?</p> + +<p>—Pasquale de Simone. Voulez-vous son adresse? +Basso-Porto, au coin de la rue Catalana.</p> + +<p>—Le sbire de la reine! murmurèrent à demi-voix +les assistants.</p> + +<p>—Merci, mon ami, dit l'officier; mon procès-verbal +est fait.</p> + +<p>Puis, s'adressant à la patrouille:</p> + +<p>—Allons, en route! dit-il; depuis une heure, nous +perdons notre temps ici.</p> + +<p>Et on entendit le froissement des armes et le bruit +mesuré des pas qui s'éloignaient.</p> + +<p>Cirillo resta debout près du blessé.</p> + +<p>—Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ils ont +décampé?</p> + +<p>—Oui, répondit Cirillo, et je comprends que vous +n'ayez rien voulu dire qui compromit vos camarades; +mais, à moi, refuserez-vous de me donner quelques +renseignements qui ne compromettent personne +et qui n'intéressent que moi?</p> + +<p>—Oh! à vous, docteur, je ne demande pas mieux; +vous avez eu la bonne volonté de me faire du bien, +et vous m'eussiez sauvé si j'avais pu l'être; seulement, +dépêchez-vous, je sens que je m'affaiblis; demandez-moi +vite ce que vous désirez savoir, la langue +s'embarbouille; c'est ce que nous appelons le +commencement de la fin.</p> + +<p>—Je serai bref. Ce jeune homme que Pasquale +de Simone attendait pour l'assassiner, n'était-ce pas +un jeune officier français?</p> + +<p>—Il paraît que oui, quoiqu'il parlât le napolitain +comme vous et moi.</p> + +<p>—Est-il mort?</p> + +<p>—Je ne saurais vous l'affirmer; mais ce que je +puis vous dire, c'est que, s'il n'est pas mort, il est +au moins bien malade.</p> + +<p>—Vous l'avez vu tomber?</p> + +<p>—Oui, mais mal vu: j'étais déjà à terre, et, dans +ce moment-là, je m'occupais plus de moi que de lui.</p> + +<p>—Enfin, qu'avez-vous vu? Rappelez tous vos +souvenirs: j'ai le plus grand intérêt à savoir ce +qu'est devenu ce jeune homme.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai vu qu'il est tombé contre la porte +du jardin au palmier, et puis alors, comme à travers +un nuage, il m'a semblé que la porte du jardin s'ouvrait +et qu'une femme vêtue de blanc attirait à elle +ce jeune homme. Après cela, il est possible que ce +soit une vision, et que ce que j'ai pris pour une +femme vêtue de blanc, ce fût l'ange de la mort qui +venait chercher son âme.</p> + +<p>—Et ensuite, vous n'avez plus rien vu?</p> + +<p>—Si fait. J'ai vu le <i>beccaïo</i> qui s'enfuyait en tenant +sa tête entre ses mains; il était tout aveuglé par le +sang.</p> + +<p>—Merci, mon ami; je sais maintenant tout ce +que je voulais savoir; d'ailleurs, il me semble que +j'entends...</p> + +<p>Cirillo prêta l'oreille.</p> + +<p>—Oui, le prêtre et sa sonnette. Oh! j'ai entendu +aussi... Quand cette sonnette-là vient pour vous, on +l'entend de loin!</p> + +<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel la +sonnette se rapprocha de plus en plus.</p> + +<p>—Ainsi, dit le sbire à Cirillo, c'est bien fini, n'est-ce +pas? il ne s'agit plus de songer aux choses de ce +monde?</p> + +<p>—Vous m'avez prouvé que vous étiez un homme; +je vous parlerai comme à un homme: vous avez le +temps de vous réconcilier avec Dieu, et voilà tout.</p> + +<p>—<i>Amen!</i> fit le sbire. Et, maintenant, une dernière +cuillerée de votre cordial, afin que j'aie la force +d'aller jusqu'au bout; car je me sens bien bas.</p> + +<p>Cirillo fit ce que lui demandait le blessé.</p> + +<p>—Maintenant, serrez-moi la main bien fort.</p> + +<p>Cirillo lui serra la main.</p> + +<p>—Plus fort, dit le sbire, je ne vous sens pas.</p> + +<p>Cirillo serra de toutes ses forces la main du mourant, +déjà paralysée.</p> + +<p>—Puis faites sur moi le signe de la croix. Dieu +m'est témoin que je voudrais le faire moi-même, +mais que je ne puis.</p> + +<p>Cirillo fit le signe de la croix, et le blessé, d'une +voix qui s'affaiblissait de plus en plus, prononça les +paroles: <i>Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, +ainsi-soit-il!</i></p> + +<p>En ce moment, le prêtre parut sur la porte, précédé +de l'enfant qui l'était allé chercher; il avait à +sa gauche la croix, à sa droite l'eau bénite, et lui-même +portait le saint viatique.</p> + +<p>A sa vue, tout le monde tomba à genoux.</p> + +<p>—On m'a appelé ici? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, mon père, dit le moribond; un pauvre +pécheur est sur le point de rendre l'âme, si toutefois +il en a une, et, dans cette rude opération, il désire +que vous l'aidiez de vos prières, n'osant vous demander +votre bénédiction, dont il se reconnaît indigne.</p> + +<p>—Ma bénédiction est à tous, mon fils, répondit le +prêtre, et plus grand est le pécheur, plus il en a +besoin.</p> + +<p>Il approcha une chaise du chevet du lit et s'assit, +le ciboire entre ses deux mains et l'oreille près de la +bouche du mourant.</p> + +<p>Cirillo n'avait plus rien à faire près de cet homme, +dont il avait, autant qu'il était en son pouvoir, +adouci matériellement la dernière heure; le médecin +avait achevé son oeuvre, c'était au prêtre de +commencer la sienne; il se glissa hors de la maison, +ayant hâte de visiter le lieu de la lutte et de s'assurer +que le sbire lui avait dit la vérité à l'endroit de +Salvato Palmieri.</p> + +<p>On sait quelles étaient les localités. Au palmier +balançant sa tête élégante au-dessus des orangers et +des citronniers, Cirillo reconnut la maison du chevalier +San-Felice.</p> + +<p>Le sbire avait bien désigné le terrain. Cirillo alla +droit à la petite porte du jardin, par laquelle celui-ci +avait vu ou cru voir disparaître le blessé; il s'inclina +contre cette porte et crut y reconnaître effectivement +des traces de sang.</p> + +<p>Mais cette tache noire était-elle du sang ou seulement +de l'humidité? Cirillo avait laissé son mouchoir +aux mains de la femme qui avait lavé la blessure +du sbire; il détacha sa cravate, en mouilla +un bout à la fontaine du Lion, puis revint en frotter +cette portion de bois, qui paraissait de teinte plus +foncée que le reste.</p> + +<p>A quelques pas de là, en remontant vers le palais +de la reine Jeanne, une lanterne brûlait devant une +madone.</p> + +<p>Cirillo monta sur une borne et approcha la batiste +de la lanterne.</p> + +<p>Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien du sang.</p> + +<p>—Salvato Palmieri est là, dit-il en étendant le +bras vers la maison du chevalier San-Felice; seulement, +est-il mort ou est-il vivant? C'est ce que je +saurai aujourd'hui même.</p> + +<p>Il traversa la place et repassa devant la maison où +l'on avait porté le sbire.</p> + +<p>Il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur.</p> + +<p>Le blessé venait d'expirer, et don Michelangelo +Ciccone priait à son chevet.</p> + +<p>Au moment où Dominique Cirillo rentrait chez +lui, trois heures sonnaient à l'église de Pie-di-Grotta.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LE CONSEIL D'ÉTAT</h3> + + +<p>Outre les séances qui se tenaient chez la reine, +dans cette chambre obscure où nous avons introduit +nos lecteurs, et que l'on eût pu à bon droit prendre +pour des séances de l'inquisition, il y avait chaque +semaine, au palais, quatre conseils ordinaires: le +lundi, le mercredi, le jeudi et le vendredi.</p> + +<p>Les personnes qui composaient ces conseils d'État +étaient:</p> + +<p>Le roi, lorsqu'il y était forcé par l'importance des +affaires;</p> + +<p>La reine, dont nous avons expliqué le droit de +présence;</p> + +<p>Le capitaine général Jean Acton, président du +conseil;</p> + +<p>Le prince de Castel-Cicala, ministre des affaires +étrangères, marine, commerce, et espion dénonciateur +et juge dans ses moment perdus;</p> + +<p>Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre de +la guerre, homme intelligent et comparativement +honnête;</p> + +<p>Le marquis Saverio Simonetti, ministre de grâce +et justice.</p> + +<p>Le marquis Ferdinand Corradino, ministre des +cultes et des finances, qui eût été le plus médiocre +de tous les ministres, s'il n'eût rencontré au conseil +Saverio Simonetti, encore plus médiocre que lui.</p> + +<p>Dans les grandes occasions, on adjoignait à ces messieurs, +le marquis de la Sambucca, le prince Carini, +le duc de San-Nicolo, le marquis Balthazar Cito, le +marquis del Gallo et les généraux Pignatelli, Colli +et Parisi.</p> + +<p>Tout au contraire du roi, qui assistait à l'un de +ces conseils sur dix, la reine y était fort assidue; il +est vrai que souvent elle semblait simple spectatrice +de la discussion, se tenant éloignée de la table et +assise dans quelque coin ou quelque embrasure de +fenêtre avec sa favorite Emma Lyonna, qu'elle avait +introduite dans la salle des séances comme une chose +à elle et étant de sa suite obligée, sans plus d'importance +apparente que n'en avait, derrière Ferdinand, +Jupiter, son épagneul favori.</p> + +<p>Chacun jouait sa comédie: les ministres avaient +l'air de discuter, Ferdinand avait l'air d'être attentif, +Caroline avait l'air d'être distraite, le roi grattait +l'occiput de son chien, la reine jouait avec les cheveux +d'Emma, favori et favorite étaient couchés, l'un aux +pieds de son maître, l'autre aux genoux de sa maîtresse. +Les ministres, soit en passant devant eux, soit +dans les intervalles des discussions, faisaient une +caresse à Jupiter, un compliment à Emma, et caresse +et compliment étaient récompensés par un sourire du +maître ou de la maîtresse.</p> + +<p>Le capitaine général Jean Acton, seul pilote chargé +de la responsabilité de ce navire battu par le vent +révolutionnaire qui venait de France, et engagé, +en outre, dans les récifs de cette mer dangereuse des +sirènes, où sombrèrent en six siècles huit dominations +différentes; Acton, le front plissé, l'oeil sombre, +la main frémissante comme s'il eût en effet touché +le gouvernail, semblait seul comprendre la gravité +de sa situation et l'approche du danger.</p> + +<p>Appuyée sur la flotte anglaise, à peu près sûre du +concours du Nelson, forte surtout de sa haine contre +la France, la reine était décidée non-seulement à +affronter le danger, mais encore à aller au-devant de +lui et à le provoquer.</p> + +<p>Quant à Ferdinand, c'était tout le contraire; il +avait jusqu'alors, avec toutes les ressources de sa feinte +bonhomie, louvoyé, de manière sinon à satisfaire +la France, au moins à ne lui fournir aucun moyen +spécieux de se brouiller avec lui.</p> + +<p>Et voilà que, grâce aux imprudences de Caroline, +les événements avaient marché plus vite que ne l'avait +calculé le roi, lequel, au lieu de leur imprimer un +mouvement impulsif, eût voulu les laisser se dérouler +avec une sage lenteur; voilà qu'on avait été, comme +nous l'avons vu, au-devant de Nelson; voilà qu'au +mépris des traités conclus avec la France, on avait +reçu la flotte anglaise dans le port de Naples; voilà +qu'on avait donné une fête splendide au vainqueur +d'Aboukir; voilà que l'ambassadeur de la République, +lassé de tant de mauvaise foi, de tant de mensonges +et de tant d'affronts, sans calculer si de son côté la +France était prête, avait, au nom de la France, déclaré +la guerre au gouvernement des Deux-Siciles; +voilà enfin que le roi, qui avait, pour le mardi 27 +septembre, ordonné une magnifique chasse, dont +trois fanfares devaient lui donner le signal, avait, +comme nous l'avons vu, par suite de la lettre de la +reine, décommandé sa chasse et été obligé de la convertir +en conseil d'État!</p> + +<p>Au reste, ministres et conseillers avaient été prévenus +par Acton de la mauvaise humeur probable +de Sa Majesté, et invités à se renfermer dans le silence +pythagoricien.</p> + +<p>La reine était arrivée la première au conseil, et, +outre les ministres et les conseillers, elle y avait +trouvé le cardinal Ruffo; elle lui avait alors fait demander +à quelle circonstance heureuse elle devait le +plaisir de sa présence; Ruffo avait répondu qu'il +était là par ordre exprès du roi; la reine et le cardinal +avaient échangé, l'une une légère inclination +de tête, l'autre une profonde révérence, et l'on avait +silencieusement attendu l'arrivée du roi.</p> + +<p>A neuf heures un quart, la porte s'était ouverte à +deux battants, et les huissiers avaient annoncé:</p> + +<p>—Le roi!</p> + +<p>Ferdinand était entré doublement mécontent et +faisant opposition, par son air maussade et rechigné, +à l'air joyeux et vainqueur de la reine; son épagneul +Jupiter, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, +ne le cédant point en intelligence aux coursiers +d'Hippolyte, le suivait, la tête basse et la queue +entre les jambes. Quoique la chasse eût été renvoyée +à un autre jour, le roi, comme pour protester +contre la violence qui lui était faite, s'était vêtu en +chasseur.</p> + +<p>C'était une consolation qu'il s'était donnée et qu'apprécieront +ceux-là seuls qui connaissent son fanatisme +pour l'amusement dont on l'avait privé.</p> + +<p>A sa vue, tout le monde se leva, même la reine.</p> + +<p>Ferdinand la regarda de côté, secoua la tête et +poussa un soupir, comme ferait un homme qui se +trouve en face de la pierre d'achoppement de tous +ses plaisirs.</p> + +<p>Puis, après un salut général à droite et à gauche, +en réponse aux révérences des ministres et des conseillers, +et un salut personnel et particulier au cardinal +Ruffo:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il d'une voix dolente, je suis véritablement +au désespoir d'avoir été forcé de vous déranger +un jour où vous comptiez peut-être, comme +moi, au lieu de tenir un conseil d'État, vous occuper +de vos plaisirs ou de vos affaires. Ce n'est point ma +faute, je vous le jure, si vous éprouvez ce désappointement; +mais il paraît que nous avons à débattre +des choses pressées et de la plus haute importance, +choses que la reine prétend ne pouvoir être débattues +que par-devant moi. Sa Majesté va vous raconter +l'affaire; vous en jugerez et m'éclairerez de vos avis. +Asseyez-vous, messieurs.</p> + +<p>Puis, s'asseyant à son tour un peu en arrière des +autres et en face de la reine:</p> + +<p>—Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-il en +frappant sur sa cuisse avec sa main; nous allons +bien nous amuser; va!</p> + +<p>Le chien vint, en bâillant, se coucher près de lui, +allongeant ses pattes et se tenant accroupi à la manière +des sphinx.</p> + +<p>—Oh! messieurs, dit la reine avec cette impatience +que lui inspiraient toujours les manières de +faire et de dire de son mari, si complétement en +opposition avec les siennes, la chose est bien simple, +et, s'il était en humeur de parler aujourd'hui, le roi +nous la dirait en deux mots.</p> + +<p>Et, voyant que tout le monde écoutait avec la plus +grande attention:</p> + +<p>—L'ambassadeur français, le citoyen Garat, +ajouta-t-elle, a quitté Naples cette nuit en nous déclarant +la guerre.</p> + +<p>—Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs, que nous +ne l'avons pas volée, cette déclaration de guerre, +et notre bonne amie l'Angleterre en est arrivée à +ses fins; reste à voir maintenant comment elle nous +soutiendra. Ceci, c'est l'affaire de M. Acton.</p> + +<p>—Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine. Au +reste, il vient de montrer à Aboukir ce que peut le +génie réuni au courage.</p> + +<p>—N'importe, madame, dit le roi, je n'hésite pas à +vous le dire franchement, la guerre avec la France +est une lourde affaire.</p> + +<p>—Moins lourde cependant, vous en conviendrez, +reprit aigrement la reine, depuis que le citoyen Buonaparte, +tout vainqueur de Dego, de Montenotte, +d'Arcole et de Mantoue qu'il s'intitule, est confiné +en Égypte, où il restera jusqu'à ce que la France ait +construit une nouvelle flotte pour l'aller chercher; ce +qui lui laissera le temps, je l'espère, de voir pousser +les raves dont le Directoire lui a fourni les graines +pour ensemencer les rives du Nil.</p> + +<p>—Oui, répliqua non moins aigrement le roi; mais, +à défaut du citoyen Buonaparte,—qui est bien bon de +ne s'intituler que le vainqueur de Dego, de Montenotte, +d'Arcole et de Mantoue, quand il pourrait +s'intituler encore celui de Roveredo, de Bassano, de +Castiglione et de Millesimo,—il reste à la France Masséna, +le vainqueur de Rivoli; Bernadotte, le vainqueur +du Tagliamento; Augereau, le vainqueur de +Lodi; Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Brune, le +vainqueur d'Alkmaer; Moreau, le vainqueur de Radstadt; +ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui +n'avons jamais rien vaincu; sans compter Championnet, +le vainqueur des Dunes, que j'oubliais, lequel, +je vous le ferai observer en passant, n'est qu'à trente +lieues de nous, c'est-à-dire à trois jours de marche.</p> + +<p>La reine haussa les épaules avec un sourire de mépris +qui s'adressait à Championnet, dont elle connaissait +l'impuissance momentanée, et que le roi +prit pour lui.</p> + +<p>—Si je me trompe de deux ou trois lieues, madame, +dit-il, c'est tout. Depuis que les Français occupent +Rome, j'ai demandé assez souvent à quelle distance +ils étaient de nous pour le savoir.</p> + +<p>—Oh! je ne conteste pas vos connaissances en +géographie, monsieur, dit la reine en laissant retomber +sa lèvre autrichienne jusque sur son menton.</p> + +<p>—Non, je comprends, vous vous contentez de +contester mes aptitudes politiques; mais, quoique +San-Nicandro ait travaillé de son mieux à faire de +moi un âne, et qu'à votre avis il y ait malheureusement +réussi, je ferai observer à ces messieurs qui ont +l'honneur d'être mes ministres que la chose se complique. +En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme +en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six +mille hommes à Toulon; et ils en sont revenus dans +un bel état, de Toulon, nos vaisseaux et nos hommes! +le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne fût encore le +vainqueur de rien, les avait bien arrangés! Il ne s'agit +plus de fournir à la coalition, comme en 1796, +quatre régiments de cavalerie qui ont fait des prodiges +de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empêché +Cuto d'être fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le +plus beau de ses yeux; et notez qu'en 93 et 96, nous +étions couverts par toute la largeur de la haute Italie, +occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit dit +sans reproche, ne me paraît pas pressé d'entrer en +campagne, quoique le citoyen Buonaparte lui ait +diablement rogné les ongles par le traité de Campo-Formio. +C'est que votre neveu François est un +homme prudent; il ne lui suffit pas, pour se mettre +en campagne, des 60,000 hommes que vous lui +offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet +l'empereur de Russie; il connaît les Français, il s'y +est frotté et ils l'ont frotté.</p> + +<p>Et Ferdinand, qui commençait à reprendre un +peu de sa belle humeur, se mit à rire de l'espèce de +jeu de mots qu'il venait de faire aux dépens de l'empereur +d'Autriche, justifiant cette maxime à la fois si +profonde et si désespérante de la Rochefoucauld, +qu'il y a toujours dans le malheur d'un ami quelque +chose qui nous fait plaisir.</p> + +<p>—Je ferai observer au roi, répondit Caroline, +blessée de ce mouvement d'hilarité qui se manifestait +aux dépens de son neveu, que le gouvernement +napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur +d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce +n'est pas nous qui déclarons la guerre à la France, +c'est la France qui nous la déclare, et même qui nous +l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont +nos moyens de soutenir cette guerre.</p> + +<p>—Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. +Commençons par toi, Ariola. Voyons! On parle de +65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000 hommes?</p> + +<p>—Où ils sont, sire?</p> + +<p>—Oui, montre-les-moi.</p> + +<p>—Rien de plus facile, et le capitaine général +Acton est là pour dire à Votre Majesté si je mens.</p> + +<p>Acton fit de la tête un signe affirmatif.</p> + +<p>Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait +parfois des caprices, non pas d'être jaloux, il était +trop philosophe pour cela, mais d'être envieux. Aussi, +le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence +que si Ferdinand lui adressait la parole.</p> + +<p>—Le capitaine général Acton répondra pour lui, +si je lui fais l'honneur de l'interroger, dit le roi; en +attendant, réponds pour toi, Ariola. Où sont tes +65,000 hommes?</p> + +<p>—Sire, 22,000 au camp de San-Germano.</p> + +<p>Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand, +avec un mouvement de tête, comptait sur ses +doigts.</p> + +<p>—Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, +8,000 dans la plaine de Sessa, 6,000 dans les murs +de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les côtes, +enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo.</p> + +<p>—Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son +calcul en même temps qu'Ariola terminait son énumération, +et j'ai une armée de 65,000 hommes.</p> + +<p>—Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne.</p> + +<p>—C'est à dire en blanc?</p> + +<p>—Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert.</p> + +<p>—Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une +expression de grotesque mélancolie, vêtus de blanc, +vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins le camp, +va...</p> + +<p>—Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur, +répondit la reine.</p> + +<p>—Triste idée, madame! Je les crois, au contraire, +très-intelligents, mes sujets, trop intelligents même; +et voilà pourquoi je doute qu'ils se fassent tuer pour +des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous +dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, +il y a 15,000 vieux soldats, c'est vrai; mais ces +vieux soldats n'ont jamais brûlé une amorce ni entendu +siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne +se sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux +50,000 autres, ils datent de six semaines ou d'un +mois, et ces 50,000 hommes, comment ont-ils été +recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne +fais attention à rien, parce que, la plupart du temps, +pendant que vous discutez, je cause avec Jupiter, +qui est un animal plein d'intelligence; mais, au contraire, +je ne perds pas un mot de ce que vous dites; +seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, +je serais forcé de vous prouver que je m'entends +mieux que vous à gouverner, et cela ne m'amuse +point assez pour que je risque de me brouiller +avec la reine, que cela amuse beaucoup. Eh bien, +ces hommes, vous ne les avez enrôlés ni en vertu +d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous +les avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par +violence à leurs familles, et cela selon le caprice de +vos intendants et de vos sous-intendants. Chaque +commune vous a fourni huit conscrits par mille +hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment +cela s'est fait? On a d'abord désigné les plus +riches; mais les plus riches ont payé rançon et ne +sont point partis. On en a désigné de moins riches +alors; mais, comme les seconds pouvaient encore +payer, ils ne sont pas plus partis que le premiers. +Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé +trois ou quatre contributions, dont on s'est bien gardé +de te parler, mon pauvre Corradino, tout mon ministre +des finances que tu es, on est arrivé à ceux qui +n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là, +il a bien fallu qu'ils partent. Chacun de ces +hommes représente donc une injustice vivante, une +flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige +au service, aucun lien moral ne le retient sous les +drapeaux, il est enchaîné par la crainte du châtiment, +voilà tout! Et vous voulez que ces gens-là se +fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des +intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, +par-dessus tout cela, un roi qui chasse, qui pêche, +qui s'amuse et qui ne s'occupe de ses sujets que pour +passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster leurs +moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à +mon service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et +je me serais fait brigand; au moins, des brigands +combattent et se font tuer pour eux-mêmes.</p> + +<p>—Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de +vérité dans ce que vous dites là, sire, répondit le ministre +de la guerre.</p> + +<p>—Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité, +quand je n'ai pas de raisons de mentir, bien entendu. +Maintenant, voyons! Je t'accorde tes 65,000 hommes; +les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés à +l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté, +la giberne au derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola? +Est-ce toi?</p> + +<p>—Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois +ministre de la guerre et général en chef.</p> + +<p>—Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, +je comprends cela.</p> + +<p>—Sire!</p> + +<p>—Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, +Pignatelli, cela te convient-il, de commander en chef +les 65,000 hommes d'Ariola?</p> + +<p>—Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait, +j'avoue que je n'oserais prendre une telle responsabilité.</p> + +<p>—Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.</p> + +<p>—Ni moi non plus, sire.</p> + +<p>—Et toi, Parisi?</p> + +<p>—Sire, je suis simple brigadier.</p> + +<p>—Oui; vous voulez bien tous commander une +brigade, une division même; mais un plan de campagne +à tracer, mais des combinaisons stratégiques +à accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre +et à vaincre, pas un de vous ne s'en chargera!</p> + +<p>—Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe +d'un général en chef, dit la reine: ce général en chef +est trouvé.</p> + +<p>—Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, +j'espère?</p> + +<p>—Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la +reine. J'ai demandé à mon neveu un homme dont la +réputation militaire puisse à la fois imposer à l'ennemi +et satisfaire aux exigences de nos amis.</p> + +<p>—Et vous le nommez? demanda le roi.</p> + +<p>—Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque +chose à dire contre lui?</p> + +<p>—J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait +battre par les Français; mais, comme cette disgrâce +est arrivée à tous les généraux de l'empereur, y compris +son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime +autant Mack qu'un autre.</p> + +<p>La reine se mordit les lèvres à cette implacable +raillerie, qui poussait le cynisme jusqu'à se railler +soi-même à défaut des autres, et, se levant:</p> + +<p>—Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack +pour général en chef de votre armée? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le roi.</p> + +<p>—En ce cas, vous permettez...</p> + +<p>Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des +yeux, ne pouvant pas deviner ce qu'elle allait faire, +quand tout à coup un cor de chasse, embouché par +deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse +haleine, commença de sonner le lancer dans la cour +du palais, sur laquelle donnaient les fenêtres de la +chambre du conseil, et cela avec une telle vigueur, +que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers, +ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, +se regardèrent avec étonnement.</p> + +<p>Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme +pour lui demander l'explication de cette interruption +cynégétique.</p> + +<p>Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres +et Jupiter aussi étonné que le roi.</p> + +<p>Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de +lui-même.</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant +que la chasse est contremandée; pourquoi +donne-t-il le premier signal?</p> + +<p>Le piqueur continuait de sonner avec fureur.</p> + +<p>Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait +en lui-même un combat violent.</p> + +<p>Il alla à la fenêtre et l'ouvrit.</p> + +<p>—Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il.</p> + +<p>Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint, +toujours suivi de Jupiter, reprendre sa place sur son +fauteuil.</p> + +<p>Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un +nouveau personnage était entré en scène sous la protection +de la reine; celle-ci, en effet, pendant que le +roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte +de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, +et l'avait introduit.</p> + +<p>Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le +roi avec non moins de surprise que les autres.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK</h3> + + +<p>Celui qui causait cet étonnement général était un +homme de quarante-cinq à quarante-six ans, grand, +blond, pâle, portant l'uniforme autrichien, les insignes +de général, et, entre autres décorations, les +plaques et les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.</p> + +<p>—Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à +Votre Majesté le baron Charles Mack, qu'elle vient +de nommer général en chef de ses armées.</p> + +<p>—Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain +étonnement l'ordre de Saint-Janvier, dont le général +était décoré et que le roi ne se rappelait pas lui +avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.</p> + +<p>Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait +dire: «Attention!»</p> + +<p>Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il +répondre à ce compliment du roi, lorsque la reine, +prenant la parole:</p> + +<p>—Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas +attendre l'arrivée du baron à Naples pour lui donner +un signe de la considération que vous avez pour lui, +et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre, +par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre +de Saint-Janvier.</p> + +<p>—Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme +un peu trop théâtral pour être vrai, plein de reconnaissance +pour les bontés de Votre Majesté, je suis +venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire, +cette épée est à vous.</p> + +<p>Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son +fauteuil. Comme Jacques Ier, il n'aimait pas la vue +du fer.</p> + +<p>Mack continua:</p> + +<p>—Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, +et elle ne dormira tranquille dans son fourreau que +quand elle aura renversé cette infâme république +française, qui est la négation de l'humanité et la +honte de l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? +continua Mack en brandissant formidablement son +épée.</p> + +<p>Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements +dramatiques, ne put s'empêcher, avec son admirable +bon sens, d'apprécier tout ce que l'action +du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, +avec son sourire narquois, il murmura dans son +patois napolitain, qu'il savait inintelligible pour tout +homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce seul +mot:</p> + +<p>—<i>Ceuza!</i></p> + +<p>Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection +échappée aux lèvres du roi Ferdinand; mais +elle n'a malheureusement pas d'équivalent dans la +langue française. Contentons-nous de dire qu'elle +tient à peu près le milieu entre fat et imbécile.</p> + +<p>Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui +attendait, l'épée à la main, que le roi acceptât son +serment, se retourna assez embarrassé vers la reine.</p> + +<p>—Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté +m'a fait l'honneur de m'adresser la parole.</p> + +<p>—Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, +vous a, général, par un seul mot plein d'expression, +témoigné sa reconnaissance.</p> + +<p>Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait +son expression de railleuse bonhomie, remit +majestueusement son épée au fourreau.</p> + +<p>—Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente +moqueuse qu'il aimait tant à suivre, j'espère que +mon cher neveu, en m'envoyant un de ses meilleurs +généraux pour renverser cette infâme république +française, m'a en même temps envoyé un plan de +campagne arrêté par le conseil aulique.</p> + +<p>Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement +jouée, était une nouvelle raillerie du roi, le conseil +aulique ayant élaboré les plans de la campagne de +96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens +et l'archiduc Charles lui-même avaient été +battus.</p> + +<p>—Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa +Majesté l'empereur, mon auguste maître, carte blanche +à ce sujet.</p> + +<p>—Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda +le roi.</p> + +<p>—Oui, sire, il m'a fait cette grâce.</p> + +<p>—Et vous allez vous en occuper sans retard, +n'est-ce pas, mon cher général? car j'avoue que j'en +attends avec impatience la communication.</p> + +<p>—C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent +d'un homme parfaitement satisfait de lui-même.</p> + +<p>—Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, +selon sa coutume, quand il trouvait quelqu'un +à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant même +que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au +nom de l'infâme république française, l'infâme république +française, grâce au génie de notre général en +chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement +sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, +mon cher général, merci.</p> + +<p>Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à +la lettre, s'inclina devant le roi.</p> + +<p>—Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons +point là une carte de nos États et des États romains, +pour suivre les opérations du général sur cette carte. +On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet +de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur +laquelle il désigne d'avance à ses secrétaires et à ses +aides de camp les points sur lesquels il battra les généraux +autrichiens; le baron nous eût désigné d'avance +ceux sur lesquels il battra les généraux français. +Tu feras faire pour le ministère de la guerre, et +tu mettras à la disposition du baron Mack, une carte +pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu entends, +Ariola?</p> + +<p>—Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une +excellente.</p> + +<p>—Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? +demanda le roi.</p> + +<p>—Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.</p> + +<p>—Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? +Je meurs d'envie de voir une carte sur laquelle on +bat l'ennemi d'avance.</p> + +<p>Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter +son portefeuille, qu'il avait laissé dans la chambre +voisine.</p> + +<p>La reine, qui connaissait son auguste époux et qui +n'était point dupe des compliments affectés qu'il faisait +à son protégé, craignant que celui-ci ne s'aperçût +qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du +roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment +de s'occuper de ce détail; mais Mack, ne voulant +point perdre l'occasion de faire admirer par trois ou +quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina +en manière de respectueuse insistance, et la +reine céda.</p> + +<p>L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel +étaient imprimés en or, d'un côté les armes de l'Autriche, +et de l'autre côté le nom et les titres du général +Mack.</p> + +<p>Celui-ci en tira une grande carte des États romains +avec leurs frontières, et l'étendit sur la table du conseil.</p> + +<p>—Attention, mon ministre de la guerre! attention, +messieurs mes généraux! dit le roi. Ne perdons +pas un mot de ce que va nous dire le baron. Parlez, +baron; on vous écoute.</p> + +<p>Les officiers se rapprochèrent de la table avec une +vive curiosité; le baron Mack possédait, on ne savait +pourquoi à cette époque, et on ne l'a même jamais su +depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes +du monde.</p> + +<p>La reine, au contraire, ne voulant point avoir part +à ce quelle regardait comme une mystification de la +part du roi, se retira un peu à l'écart.</p> + +<p>—Comment! madame, dit le roi, au moment où +le baron consent à nous dire où il battra ces républicains +que vous détestez tant, vous vous éloignez!</p> + +<p>—Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit +aigrement la reine; et peut-être, continua-t-elle +en désignant de la main le cardinal Ruffo, +prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.</p> + +<p>Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses +doigts contre les carreaux.</p> + +<p>Au même instant, comme si c'eût été un signal +donné, une seconde fanfare retentit; seulement, au +lieu de sonner le <i>lancer</i>, comme la première, elle +sonnait la <i>vue</i>.</p> + +<p>Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout +à coup racine dans la mosaïque qui formait le parquet +de la chambre; sa figure se décomposa, une expression +de colère prit la place du vernis de bonhomie +railleuse répandue sur elle.</p> + +<p>—Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont +idiots, ou ils ont juré de me rendre fou. Il s'agit bien +de courre le cerf ou le sanglier; nous chassons le républicain.</p> + +<p>Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, +qu'il ouvrit avec plus de violence encore que +la première:</p> + +<p>—Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne +sais à quoi tient que je ne descende et que je ne t'étrangle +de mes propres mains.</p> + +<p>—Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop +d'honneur pour ce manant.</p> + +<p>—Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa +bonne humeur. Laissons-le donc vivre et ne nous occupons +que d'exterminer les Français. Voyons votre +plan, général, voyons-le.</p> + +<p>Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on +ne pouvait l'espérer de l'état d'exaspération où l'avait +mis le son du cor, et dont heureusement l'avait, +comme par miracle, tiré la flatterie banale du général +Mack.</p> + +<p>—Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur +qui enseigne à ses élèves, nos 60,000 hommes +sont divisés en quatre ou cinq points sur cette ligne +qui s'étend de Gaete à Aquila.</p> + +<p>—Vous savez que nous en avons 65,000, dit le +roi; ainsi ne vous en gênez pas.</p> + +<p>—Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; +mes calculs sont établis sur ce chiffre, et Votre Majesté +aurait 100,000 hommes, que je ne lui prendrais +pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les renseignements +les plus exacts sur le nombre des Français, +ils ont à peine 10,000 hommes.</p> + +<p>—Alors, dit le roi, nous serons six contre un, +voilà qui me rassure tout à fait. Dans la campagne +de 96 et de 97, les soldats de mon neveu n'étaient +que deux contre un, quand ils ont été battus par le +citoyen Buonaparte.</p> + +<p>—Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le +sourire de la suffisance.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; +il n'y avait là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi +et le prince Charles.</p> + +<p>—Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand +par la basque de sa veste de chasse.</p> + +<p>—Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui +j'ai affaire, et puis je ne le gratterai que tant qu'il +me tendra la tête.</p> + +<p>—Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos +troupes, vingt mille hommes à peu près, est à +San-Germano, +et que les quarante mille autres sont campés +sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. +Dix mille hommes traversent le Tronto et chassent la +garnison française d'Ascoli, dont ils s'emparent, et +s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne. Quatre +mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se +dirigent sur Terni; cinq ou six mille descendent de +Tagliacozzo à Tivoli pour faire des courses dans la +Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa +et pénètrent dans les États romains par la voie +Appienne; six mille autres enfin s'embarquent, font +voile pour Livourne et coupent la retraite aux Français, +qui se retirent par Perugia.</p> + +<p>—Qui se retirent par Perugia... Le général Mack +ne nous dit pas précisément, comme le citoyen Buonaparte, +où il battra l'ennemi; mais il nous dit par +où il se retire.</p> + +<p>—Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous +dis où je bats l'ennemi.</p> + +<p>—Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre +presque autant de plaisir à la guerre qu'il en eût +pris à la chasse.</p> + +<p>—Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille +hommes, je pars de San-Germano.</p> + +<p>—Vous partez de San-Germano avec moi.</p> + +<p>—Je marche sur Rome.</p> + +<p>—Avec moi toujours.</p> + +<p>—Je débouche par les routes de Ceperano et de +Frosinone.</p> + +<p>—Mauvaises routes, général! je les connais, j'y +ai versé.</p> + +<p>—L'ennemi abandonne Rome.</p> + +<p>—Vous en êtes sur?</p> + +<p>—Rome n'est point une place qui puisse être défendue.</p> + +<p>—Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que +fait-il?</p> + +<p>—Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une +position formidable.</p> + +<p>—Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?</p> + +<p>—Non pas; je l'attaque et je le bats.</p> + +<p>—Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez +pas?</p> + +<p>—Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine +et en s'inclinant devant le roi, quand j'ai l'honneur +de dire à Votre Majesté que je le battrai, c'est +comme s'il était battu.</p> + +<p>—Alors, tout va bien! dit le roi.</p> + +<p>—Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire +sur le plan que je lui ai exposé?</p> + +<p>—Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel +il s'agirait de nous mettre d'accord.</p> + +<p>—Lequel, sire?</p> + +<p>—Vous dites, dans votre plan de campagne, que +vous partez de San-Germano avec moi?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—J'en suis donc, moi, de la guerre?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. +Et quel grade m'offrez-vous dans mon armée? +Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de vous +demander cela?</p> + +<p>—Le suprême commandement, sire; je serai +heureux et fier d'obéir aux ordres de Votre Majesté.</p> + +<p>—Le suprême commandement!... Hum!</p> + +<p>—Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait +fait espérer cependant...</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Sa Majesté la reine.</p> + +<p>—Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa +Majesté la reine, dans la trop haute opinion qu'elle +a toujours eue de moi et qui se manifeste en cette +occasion, oublie que je ne suis pas un homme de +guerre. A moi le suprême commandement? continua +le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé à être un +Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École +de Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que +j'ai lu Polybe? est-ce que j'ai lu les <i>Commentaires</i> de +César? est-ce que j'ai lu le chevalier Folard, Montecuculli, +le maréchal de Saxe, comme votre frère le +prince Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut +lire, enfin, pour être battu dans les règles? est-ce +que j'ai jamais commandé autre chose que mes Lipariotes?</p> + +<p>—Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV +et un petit-fils de Louis XIV sait tout cela sans l'avoir +appris.</p> + +<p>—Mon cher général, dit le roi, allez conter ces +bourdes à un sot, mais pas à moi qui ne suis qu'une +bête.</p> + +<p>—Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un +roi dire si franchement son opinion sur lui-même.</p> + +<p>Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.</p> + +<p>—Et puis? demanda Mack voyant que ce que le +roi avait à dire ne venait pas tout seul.</p> + +<p>Ferdinand parut se décider.</p> + +<p>—Une des premières qualités d'un général est +d'être brave, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Incontestablement.</p> + +<p>—Alors, vous êtes brave, vous?</p> + +<p>—Sire!</p> + +<p>—Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.</p> + +<p>La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda +le roi avec étonnement. Les ministres et les conseillers, +qui connaissaient le cynisme du roi, sourirent; +rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité +nommée Ferdinand.</p> + +<p>—Après cela, continua le roi, peut-être que je me +trompe et que je suis brave sans m'en douter; nous +verrons bien.</p> + +<p>Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres +et ses généraux:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de +campagne du baron?</p> + +<p>Tous firent signe que oui.</p> + +<p>—Et tu l'approuves, Ariola?</p> + +<p>—Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.</p> + +<p>—Tu l'approuves, Pignatelli?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et toi, Colli?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et toi, Parisi?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un +peu à l'écart comme il avait fait tout le reste de la +séance.</p> + +<p>—Et vous, Ruffo? demanda-t-il.</p> + +<p>Le cardinal garda le silence.</p> + +<p>Mack avait salué chacune de ces approbations d'un +sourire; il regarda avec étonnement cet homme +d'Église qui ne se hâtait point d'approuver comme +les autres.</p> + +<p>—Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il +préparé un meilleur?</p> + +<p>—Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans +se déconcerter; car j'ignorais que la guerre fût si insistante, +et personne ne m'avait fait l'honneur de me +demander mon avis.</p> + +<p>—Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, +a quelques observations à faire, je suis prêt à +les écouter.</p> + +<p>—Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans +la permission de Votre Excellence, répondit Ruffo +avec une extrême courtoisie; mais, puisque Votre +Excellence m'y autorise...</p> + +<p>—Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.</p> + +<p>—Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre +Excellence, dit Ruffo, voici le but qu'elle se propose +dans le plan de campagne qu'elle nous a fait l'honneur +d'exposer devant nous...</p> + +<p>—Voyons mon but, dit Mack croyant avoir +trouvé à son tour quelqu'un à goguenarder.</p> + +<p>—Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait +d'avance la victoire au cardinal, par la seule raison +que la reine le détestait.</p> + +<p>La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal +vit le mouvement, mais ne s'en préoccupa point; +il connaissait les mauvais sentiments de la reine à +son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; +il continua donc avec une parfaite tranquillité:</p> + +<p>—Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, +grâce à sa grande supériorité numérique, dépasser +les extrémités de la ligne française, l'envelopper, +pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi +eux la confusion, et, comme la retraite leur sera +coupée par la Toscane, les détruire ou les faire prisonniers.</p> + +<p>—Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne +l'eussiez pas mieux comprise, monsieur, dit Mack +ravi. Je les ferai prisonniers depuis le premier jusqu'au +dernier, et pas un Français ne retournera en +France pour donner des nouvelles de ses compagnons, +aussi vrai que je m'appelle le baron Charles +Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?</p> + +<p>—Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, +j'eusse du moins proposé autre chose.</p> + +<p>—Et qu'eussiez-vous proposé?</p> + +<p>—J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine +en trois corps seulement; j'eusse concentré 25 ou +30,000 hommes entre Cieti et Terni; j'eusse envoyé +12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre +l'aile gauche des Français, 10,000 dans les marais +Pontius pour écraser leur aile droite; enfin, j'en +eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un +effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie +dont je me sens capable, tenté d'enfoncer le centre +ennemi, de prendre en flanc ses deux ailes, et de +les empêcher de se porter mutuellement secours; +pendant ce temps, la légion toscane, recrutée de tout +ce que le pays eût pu fournir, eût couru la contrée +pour se rapprocher de nous et nous aider selon les +circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, +jeune et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui +lui eût donné confiance en elle-même. Voilà, dit +Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis qu'un +pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience +et le génie du général Mack.</p> + +<p>Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de +la table pour indiquer sur la carte les mouvements +qu'il eût exécutés, fit un pas en arrière en signe +qu'il abandonnait la discussion.</p> + +<p>Les généraux se regardèrent avec surprise; il était +évident que Ruffo venait de donner un excellent +avis. Mack, en éparpillant trop l'armée napolitaine +et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps +à être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu +nombreux. Ruffo, au contraire, présentait un plan +complètement à l'abri de ce danger.</p> + +<p>Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan +qui venait d'être développé était supérieur au sien.</p> + +<p>—Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de +choisir entre vous et moi, entre votre plan et le +mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en riant, mais +du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on +peut appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre +l'Ermite que Godefroy de Bouillon.</p> + +<p>Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que +Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon; mais, tout +en raillant Mack personnellement, il ne voulait pas +le mécontenter.</p> + +<p>—Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; +je trouve, pour mon compte, votre plan excellent, +et vous avez vu que c'était l'avis de ces messieurs, +puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve +donc de bout en bout et je n'y veux pas changer une +étape seulement. Voilà que nous avons l'armée. Bien. +Voilà que nous avons le général en chef. Bien, très-bien. +Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, +Corradino, continua le roi en s'adressant au ministre +des finances. Ariola nous a fait voir ses hommes, +montre-nous tes écus.</p> + +<p>—Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait +ainsi à brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que +les dépenses que l'on vient de faire pour équiper et +habiller l'armée, ont complétement vidé les caisses +de l'État.</p> + +<p>—Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; +j'ai toujours entendu dire que l'argent était le +nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas +d'argent!</p> + +<p>—Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera +pas plus que ne vous ont manqué l'armée et +le général en chef, et nous avons, en attendant +mieux, un million de livres sterling à votre disposition.</p> + +<p>—Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a +ainsi l'heureuse faculté de faire de l'or?</p> + +<p>—Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, +sire, dit la reine en allant à la porte par laquelle +alle avait déjà introduit le général Mack.</p> + +<p>Puis, s'adressant à une personne encore invisible:</p> + +<p>—Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté +de confirmer au roi ce que je viens d'avoir l'honneur +de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour faire la guerre +aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?</p> + +<p>Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson +apparut radieux sur le seuil, tandis que, derrière +lui, pareille à un ombre élyséenne, s'effaçait la forme +légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter +par un premier baiser le dévouement de Nelson +et les subsides de l'Angleterre.</p> + +<br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>L'ILE DE MALTE</h3> + + +<p>L'apparition de Nelson en un pareil moment était +significative: c'était le mauvais génie de la France +en personne qui venait s'asseoir au conseil de Naples +et soutenir de la toute-puissance de son or les mensonges +et la trahison de Caroline.</p> + +<p>Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général +Mack, arrivé dans la nuit, comme nous l'avons +dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la main, et +conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana +au vainqueur d'Aboukir:</p> + +<p>—Je présente, dit-elle, le héros de la terre au +héros de la mer.</p> + +<p>Nelson parut peu flatté du compliment; mais il +était de trop bonne humeur en ce moment pour se +blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle fût tout +à l'avantage de son rival; il salua courtoisement +Mack, et, se tournant vers le roi:</p> + +<p>—Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer +à Votre Majesté et à ses ministres que je suis +porteur des pleins pouvoirs de mon gouvernement +pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute +question relative à la guerre avec la France.</p> + +<p>Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son +sommeil, garrotté comme Gulliver à Lilliput; il lui +fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur; seulement, +il essaya de se cramponner à la dernière +objection qui se présentait à son esprit.</p> + +<p>—Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est +question, et notre ministre des finances, sachant que +nous sommes entre amis et que l'on n'a pas de secrets +pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il +n'y avait plus d'argent dans les caisses; alors, je +faisais cette objection que, sans argent, il n'y avait +pas de guerre possible.</p> + +<p>—Et Votre Majesté faisait, comme toujours, +preuve d'une profonde sagesse, répondit Nelson; +mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M. Pitt qui +me mettent à même de remédier à cette pénurie.</p> + +<p>Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir +conçu en ces termes:</p> + +<p>«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du +Nil, est autorisé à s'entendre avec sir William Hamilton, +notre ambassadeur près la cour des Deux-Siciles, +pour soutenir notre auguste allié le roi de +Naples dans toutes les nécessités où pourrait l'entraîner +une guerre contre la république française.</p> + +<p>»W. PITT.</p> + +<p>»Londres, 7 septembre 1798.»</p> + +<p>Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, +qui appela près de lui le cardinal, comme un renfort +contre le nouvel allié de la reine qui venait d'apparaître.</p> + +<p>—Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce +que disait la reine, mettre à notre disposition...?</p> + +<p>—Un million de livres sterling, dit Nelson.</p> + +<p>Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander +ce que faisait un million de livres sterling. +Ruffo devina la question.</p> + +<p>—Cinq millions et demi de ducats, à peu près, +répondit-il.</p> + +<p>—Hum! fit le roi.</p> + +<p>—Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier +subside destiné à faire face aux nécessités du moment.</p> + +<p>—Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement +de nous expédier cette somme, avant que +votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin, +qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps +peut s'écouler. Nous sommes dans l'équinoxe d'hiver, +et ce n'est pas trop de calculer un mois ou six +semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; +pendant ces six semaines ou ce mois, les Français +auront tout le temps d'être à Naples!</p> + +<p>Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.</p> + +<p>—Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, +dit-elle: les Français ne sont point en mesure de lui +faire la guerre.</p> + +<p>—En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous +l'ont déclarée.</p> + +<p>—Qui nous l'a déclarée?</p> + +<p>—L'ambassadeur de la République. Pardieu! on +dirait que je vous apprends une nouvelle.</p> + +<p>La reine sourit dédaigneusement.</p> + +<p>—Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût +attendu encore quelque temps, ou n'eût point fait sa +déclaration de guerre, s'il eût connu la situation du +général Championnet à Rome.</p> + +<p>—Et vous connaissez mieux cette situation que ne la +connaissait l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, +madame?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Vous avez des correspondances à l'état-major +du général républicain?</p> + +<p>—Je ne me fierais pas à des correspondances avec +des étrangers, sire.</p> + +<p>—Alors, vous tenez vos renseignements du général +Championnet lui-même?</p> + +<p>—Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur +de la République eût reçue ce matin, s'il ne se fût +point tant pressé de partir hier au soir.</p> + +<p>Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le +sbire Pasquale de Simone avait enlevée la veille à +Salvato Palmieri et lui avait remise dans la chambre +obscure; puis elle la passa au roi.</p> + +<p>Le roi y jeta les yeux.</p> + +<p>—Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il +eût dit: «Cette lettre est en hébreu.»</p> + +<p>Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous +cette lettre en italien.</p> + +<p>Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond +silence, lut ce qui suit:</p> + +<p>«Citoyen ambassadeur,</p> + +<p>»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, +je crois qu'il est de mon devoir de porter à votre +connaissance l'état dans lequel se trouve l'armée que +je suis appelé à commander, afin que, sur les notes +précises que je vais vous donner, vous puissiez régler +la conduite que vous avez à tenir vis-à-vis d'une +cour perfide qui, poussée par l'Angleterre, notre +éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable +pour nous déclarer la guerre...»</p> + +<p>A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent +en souriant. Nelson n'entendait ni le français ni +l'italien; mais probablement une traduction anglaise +de cette lettre lui avait été faite à l'avance.</p> + +<p>Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu +la lecture.</p> + +<p>«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de +35,000 hommes sur le papier, n'est, en réalité, que +de 8,000 hommes, lesquels manquent de chaussures, +de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont +pas reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont +que 180,000 cartouches à se distribuer, ce qui nous +fait quinze coups à tirer par homme; aucune place +n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a +manqué à Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau +barbaresque qui est venu observer la côte...»</p> + +<p>—Vous entendez, sire, dit la reine.</p> + +<p>—Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur +le cardinal.</p> + +<p>Le cardinal reprit:</p> + +<p>«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un +parc de quatre bouches à feu; notre manque de fusils +est tel, que je n'ai pu armer deux bataillons de volontaires +que je comptais employer contre les insurgés +qui nous enveloppent de tous côtés...»</p> + +<p>La reine échangea un nouveau signe avec Mack et +Nelson.</p> + +<p>«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que +nos arsenaux; dans aucune d'elles les boulets et les +canons ne sont du même calibre; dans quelques-unes, +il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres, +des boulets et pas de canons. Cet état désastreux +m'explique les instructions du Directoire que je vous +transmets afin que vous vous y conformiez.</p> + +<p>»Repousser par les armes toute agression hostile +dirigée contre la république romaine et porter la +guerre sur le territoire napolitain, mais dans le cas +seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets +d'invasion depuis si longtemps annoncés...»</p> + +<p>—Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 +hommes, cinq pièces de canon et 180,000 cartouches, +je crois que nous n'avons pas grand'chose à craindre +de cette guerre.</p> + +<p>—Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant +les mains.</p> + +<p>—Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce +que le général français pense lui-même de sa position.</p> + +<p>«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui +sont à ma disposition, citoyen ambassadeur, vous +comprenez facilement que <i>je ne pourrais pas repousser +une agression hostile</i>, à plus forte raison, <i>porter la +guerre sur le territoire napolitain</i>...»</p> + +<p>—Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la +reine.</p> + +<p>—Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.</p> + +<p>«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen +ambassadeur, de maintenir, autant que le permettra +la dignité de la France, la bonne harmonie entre la +République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer +par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes +napolitains; tout mouvement qui se produirait +avant trois mois, c'est-à-dire avant le temps qui +m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré +et avorterait infailliblement.</p> + +<p>»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage +éprouvé, et qui, né dans les États du roi de Naples, +parle non-seulement l'italien, mais encore le patois +napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre +et de s'aboucher avec les chefs du parti républicain à +Naples. Renvoyez-le-moi le plus vite possible avec +une réponse détaillée qui m'expose exactement votre +situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.</p> + +<p>»Fraternité.</p> + +<p>»CHAMPIONNET.</p> + +<p>»18 septembre 1798.»</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes +rassuré qu'à moitié, voilà qui doit vous rassurer tout +à fait.</p> + +<p>—Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, +non.</p> + +<p>—Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti +républicain, auquel vous avez eu tant de peine à +croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est pas +tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le +calmer et que ce sont les jacobins eux-mêmes qui en +donnent le conseil.</p> + +<p>—Mais comment diable avez-vous pu vous procurer +cette lettre? demanda le roi en la prenant des +mains du cardinal et en l'examinant avec curiosité.</p> + +<p>—Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la +reine, et vous me permettrez de le garder; mais j'ai, +je crois, coupé la parole à Sa Seigneurie lord Nelson +au moment où il allait répondre à une question que +vous veniez de lui faire.</p> + +<p>—Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer +est mauvaise, et qu'il nous faudrait peut-être un +mois ou six semaines pour recevoir d'Angleterre +cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.</p> + +<p>La demande du roi fut transmise à Nelson.</p> + +<p>—Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, +MM. Baker père et fils, vous escompteront, +avec l'aide de leurs correspondants de Messine, de +Rome et de Livourne, une lettre de change d'un +million de livres que leur fera sir William Hamilton +et que j'endosserai. Votre Majesté aura seulement +besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de les +prévenir à l'avance.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la +lettre de change à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, +et je m'entendrai de cela avec les Baker.</p> + +<p>Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.</p> + +<p>Ferdinand fit un signe de tête.</p> + +<p>—Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si +amie qu'elle soit du royaume des Deux-Siciles, ne +donne pas son argent pour rien, je la connais. Que +demande-t-elle, en échange de son million de livres +sterling?</p> + +<p>—Une chose bien simple, et qui ne porte aucun +préjudice à Votre Majesté.</p> + +<p>—Laquelle, enfin?</p> + +<p>—Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté +Britannique, qui est en train de bloquer Malte, +l'aura reprise aux Français, Votre Majesté renonce +à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa +Majesté Britannique, qui n'a point de possession dans +la Méditerranée autre que Gibraltar, puisse faire de +Malte un point de station et d'approvisionnement pour +les vaisseaux anglais.</p> + +<p>—Bon! la cession sera facile de ma part; Malte +ne m'appartient pas, elle appartient à l'Ordre.</p> + +<p>—Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, +fit observer Nelson.</p> + +<p>—Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte +fait retour à la couronne des Deux-Siciles, ayant été +donné par l'empereur Charles-Quint, comme héritier +du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers +qui venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par +Soliman II; or, si avec le besoin qu'a l'Angleterre +d'une station dans la Méditerranée, l'Angleterre ne +payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne +serait pas cher.</p> + +<p>Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce +point lorsqu'une troisième fanfare se fit entendre +dans la cour et produisit un effet non moins inattendu +et non moins prodigieux que les deux premières.</p> + +<p>Quant à la reine, elle échangea avec Mack et +Nelson un regard qui voulait dire: «Restez calmes, +je sais ce que c'est.»</p> + +<p>Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre +et l'ouvrit avant que la fanfare fût terminée.</p> + +<p>Elle sonnait l'<i>hallali</i>.</p> + +<p>—Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on +enfin ce que veulent dire ces trois misérables fanfares?</p> + +<p>—Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir +quand elle voudra, répondit le sonneur; elle sera +sûre de ne pas faire buisson creux, les sangliers sont +détournés.</p> + +<p>—Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?</p> + +<p>—Oui, sire, une bande de quinze.</p> + +<p>—Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? +s'écria le roi en s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! +entendez-vous, messieurs? Quinze sangliers! +entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!</p> + +<p>Puis, revenant au sonneur de cor:</p> + +<p>—Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, +qu'il n'y a pas de chasse aujourd'hui, malheureux?</p> + +<p>La reine s'avança.</p> + +<p>—Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse +aujourd'hui, monsieur? demanda-t-elle avec son plus +charmant sourire.</p> + +<p>—Mais, madame, parce que, sur le billet que vous +m'avez écrit cette nuit, je l'ai décommandée.</p> + +<p>Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre +à témoin que l'ordre avait été donné devant lui.</p> + +<p>—C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la +reine, j'ai pensé à la peine que vous causait la privation +de ce plaisir, et, présumant que le conseil finirait +de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser +pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le +messager et n'ai rien changé au premier ordre donné +par vous, sinon que j'ai indiqué votre départ pour +onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures qui +sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, +rien n'empêche donc Votre Majesté de partir.</p> + +<p>Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure +du roi devenait rayonnante.</p> + +<p>—Ah! chère maîtresse!—on se rappelle que +c'était le nom dont Ferdinand appelait Caroline dans +ses moments d'amitié,—ah! chère maîtresse! vous +êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme +premier ministre, mais encore le duc della Salandra, +comme grand veneur. Vous l'avez dit: le conseil est +fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre +général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions +de ducats sur lesquels nous ne comptions point; +tout ce que vous ferez sera bien fait; tout ce que je +vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne +avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout +disposé à faire la guerre: il paraît que, décidément, +j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse! Au revoir, +messieurs! Au revoir, Ruffo!</p> + +<p>—Et Malte, sire? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de +Malte; je m'en passe depuis deux cent soixante-trois +ans, je m'en passerai bien encore. Un mauvais rocher +qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans +l'année, au passage des cailles; où l'on ne peut pas +avoir de faisans, faute d'eau; où il ne pousse pas un +radis et où l'on est obligé de tout tirer de la Sicile! +Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent des +jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze +sangliers! Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!</p> + +<p>Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.</p> + +<p>—Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez +écrire à votre gouvernement que la cession de Malte +à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de la +part du roi des Deux-Siciles.</p> + +<p>Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:</p> + +<p>—Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des +bons avis que vous lui avez donnés. Le conseil est +levé.</p> + +<p>Puis, enveloppant tout le monde dans un salut +qu'elle sut par un coup d'oeil rendre ironique pour +Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack et de +Nelson.</p> + +<br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT</h3> + + +<p>Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée +par l'orage de la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; +les barques des pêcheurs sillonnaient silencieusement +le golfe, entre le double azur du ciel et +de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de +laquelle il s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le +chevalier San-Felice eût pu voir et compter, comme +des points blancs, les maisons qui, à sept lieues de là, +marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux +choses ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, +cette opinion qu'a émise Buffon dans ses <i>Époques +de la nature</i>,—opinion qui lui paraissait quelque +peu hasardée,—que la terre avait été détachée du soleil +par le choc d'une comète; et, en même temps, une +inquiétude vague que lui causait le sommeil prolongé +de sa femme. C'était la première fois, depuis son mariage, +qu'en sortant de son cabinet, vers les huit +heures du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à +préparer la tasse de café, le pain, le beurre, les oeufs +et les fruits qui composaient le déjeuner habituel du +savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout +juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, +avec la double attention d'une fille respectueuse et +d'une tendre épouse.</p> + +<p>Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures +du matin, avec la régularité qu'il mettait à toute +chose, quand une trop forte préoccupation scientifique +ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier embrassait +Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque, +chemin qu'à moins de trop mauvais +temps, il faisait toujours à pied, autant pour son +plaisir et sa distraction que pour accomplir une recommandation +d'hygiène que lui avait faite son ami +Cirillo, et qui, s'étendant de Mergellina au palais +royal, pouvait équivaloir à un kilomètre et demi.</p> + +<p>C'était là que demeurait, six mois de l'année, le +prince héréditaire; les six autres mois, il demeurait +à la Favorite ou à Capodimonte; pendant ces six +mois, une de ses voitures était à la disposition de +San-Felice.</p> + +<p>Quand il habitait le palais royal, le prince descendait +invariablement vers onze heures à sa bibliothèque, +et trouvait son bibliothécaire juché sur quelque +échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau. +En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement +pour descendre, mais le prince s'opposait à +ce qu'il se dérangeât. Une conversation presque toujours +littéraire ou scientifique s'établissait entre le +savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. +Entre midi et midi et demi, le prince rentrait chez +lui. San-Felice descendait de son échelle pour le reconduire +jusqu'à la porte, tirait sa montre, la mettait +sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel +l'eût facilement entraîné un travail attachant, +parce qu'il était aimé. A deux heures moins vingt +minutes, le chevalier replaçait son travail dans son +tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa +montre dans son gousset, prenait son chapeau, qu'il +tenait à la main jusqu'à la porte de la rue, par cette +révérence qu'avaient à cette époque les hommes vraiment +royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. +Parfois, s'il était dans ses jours de distraction, il faisait, +tête nue, le chemin du palais à sa maison, à la +porte de laquelle il frappait deux coups, presque toujours +au même moment où sa pendule sonnait deux +heures.</p> + +<p>Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait +sur le perron.</p> + +<p>Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; +pendant le dîner, Luisa racontait ce qu'elle avait fait, +les visites qu'elle avait reçues, les petits événements +qui étaient survenus dans le voisinage. Le chevalier, +de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, +les nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il +avait pu saisir de la politique, chose qui le préoccupait +assez peu et qui intéressait médiocrement Luisa. +Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa se +mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait +quelque gaie chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique +mélodie de Sicile; ou bien encore les deux +époux faisaient une promenade à pied sur la route +pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli +ou Pouzzoles, et, dans ces promenades, San-Felice +avait toujours quelque anecdote historique à +raconter, quelque observation intéressante à faire, +sa vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais +et de charmer toujours.</p> + +<p>On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque +ami de San-Felice, quelque amie de Luisa, ne +vînt pour passer la soirée, l'été sous le palmier, où +l'on dressait une table, l'hiver au salon. En hommes, +c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg +ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur +des <i>Horaces</i>, du <i>Mariage secret</i>, de <i>l'Italienne à Londres</i>, +du <i>Directeur dans l'embarras</i>. L'illustre maestro +se plaisait à faire chanter les morceaux encore inédits +de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre +une excellente méthode qu'elle lui devait en partie, +cette voix fraîche, limpide et sans fioritures, que l'on +rencontre si rarement au théâtre; c'était quelquefois +un jeune peintre, beau talent, charmant esprit, +grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant +Vitaliani, comme cet enfant qui mourut avec +deux autres enfants, Emmanuele de Deo et Gagliani, +victimes de la première réaction. C'était, rarement +enfin, car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu +le temps, c'était ce bon docteur Cirillo, avec lequel +déjà deux ou trois fois nous nous sommes rencontrés, +et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque +tous les soirs, la duchesse Fusco, quand elle +était à Naples. C'était souvent une femme remarquable +sous tous les rapports, rivale de madame de +Staël comme publiciste et improvisatrice, Éléonore +Fonseca Pimentele, élève de Métastase, qui, lorsqu'elle +était encore tout enfant, lui avait promis un +grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la +femme d'un savant, confrère de San-Felice: c'était +la signora Baffi, qui, comme Luisa, n'avait pas +la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant l'aimait +comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient +jusqu'à onze heures, rarement plus tard. On +causait, on chantait, on disait des vers, on prenait +des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la +soirée était belle, si la mer était calme, si la lune semait +le golfe de paillettes d'argent, on descendait +dans une barque: et, alors, de la surface de la mer +montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies +adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; +ou bien, debout comme la sibylle antique, Éléonore +Pimentele jetait au vent qui faisait flotter ses longs +cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à la +grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs +de Pindare ou d'Alcée.</p> + +<p>Le lendemain, la même existence recommençait, +avec la même ponctualité; rien ne l'avait jamais ni +troublée ni dérangée.</p> + +<p>Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant +à deux heures du matin il avait trouvée couchée et dormant +d'un si bon sommeil, comment se faisait-il que +Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore +sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes +les questions du chevalier, Giovannina eût répondu:</p> + +<p>—Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.</p> + +<p>Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et +le chevalier, cédant à son inquiétude, se préparait à +aller lui-même frapper à la porte de Luisa, lorsque +celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger, les +yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais +plus ravissante peut-être sous ce nouvel aspect que +le chevalier ne l'avait jamais vue.</p> + +<p>Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la +fois et de ce sommeil si prolongé et de l'inquiétude +qu'il lui avait causée; mais, lorsqu'il vit le doux sourire +de la sérénité éclairer, comme un rayon matinal, +sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, +sourire lui-même, prendre sa blonde tête entre ses +deux mains, la baiser au front, en lui disant avec une +galanterie mythologique qui, à cette époque, n'avait +rien de suranné:</p> + +<p>—Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, +c'était pour se déguiser en amante de Mars!</p> + +<p>Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle +appuya sa tête contre le coeur du chevalier, comme +si elle eût voulu se réfugier dans sa poitrine.</p> + +<p>—J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, +dit-elle, et cela m'a rendue un peu malade.</p> + +<p>—Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps +que le sommeil, enlevé l'appétit?</p> + +<p>—J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant +à table.</p> + +<p>Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose +impossible: il lui semblait avoir la gorge serrée par +une main de fer.</p> + +<p>Son mari la regardait avec étonnement, et elle se +sentait rougir et pâlir sous ce regard plutôt inquiet +qu'interrogateur cependant, lorsqu'on frappa trois +coups également espacés à la porte du jardin.</p> + +<p>Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était +la bienvenue pour Luisa; car elle faisait diversion à +l'inquiétude du chevalier et à son embarras à elle.</p> + +<p>Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.</p> + +<p>—Où est donc Nina? demanda San-Felice.</p> + +<p>—Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.</p> + +<p>—A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse +souffrante? Impossible, ma chère enfant!</p> + +<p>On frappa une seconde fois.</p> + +<p>—Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.</p> + +<p>—Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es +fatiguée; reste tranquille, je le veux!</p> + +<p>Le chevalier disait quelquefois: <i>Je le veux</i>, mais +d'une voix si douce, avec une expression si tendre, +que c'était toujours la prière d'un père à sa fille, et +jamais l'ordre d'un mari à sa femme.</p> + +<p>Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron +et aller lui-même ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète +à chaque circonstance nouvelle qui pouvait +donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé +pendant la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement +la tête, et, sans pouvoir découvrir qui c'était, vit +un homme qui paraissait d'un certain âge déjà, et qui, +abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec +une attention qui lui fit passer un frisson dans les +veines, la porte contre laquelle s'était adossé Salvato, +et le seuil sur lequel il était tombé.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût +pu le reconnaître.</p> + +<p>Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait +le visiteur à le suivre, Luisa comprit que c'était un +ami.</p> + +<p>Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place +à table.</p> + +<p>Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.</p> + +<p>Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son +côté, elle avait une grande affection pour lui, parce +que Cirillo, ayant autrefois été le médecin du prince +Caramanico, parlait souvent de lui—quoiqu'il ignorât +le lien de parenté qui l'attachait à Luisa—avec +amour et vénération.</p> + +<p>En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de +joie; rien de mauvais ne pouvait lui venir de la part +de Cirillo.</p> + +<p>Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle +avait passée presque tout entière au chevet du blessé, +elle avait pensé au bon docteur, et, peu confiante +dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur le +point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait +point osé mettre ce désir à exécution. Que penserait +Cirillo du mystère qu'elle faisait à son mari +de ce terrible événement qui s'était passé sous ses +yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle +croyait avoir de garder sur cet événement un silence +absolu?</p> + +<p>Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce +hasard qui amenait Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis +plusieurs mois, et cela, le matin même qui suivait +la nuit où sa présence avait été si fort désirée dans la +maison.</p> + +<p>Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard +sur Luisa; puis, cédant à l'invitation de San-Felice, il +approcha sa chaise de la table où le mari et la femme +déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume orientale, +qui est aussi celle de Naples, cette première +étape de l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café +noir.</p> + +<p>—Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la +main sur le genou, il ne fallait pas moins qu'une visite +à neuf heures et demie du matin pour vous faire +pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez. +On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si +vous êtes mort vous-même!</p> + +<p>Cirillo regarda San-Felice avec la même attention +qu'il avait regardé sa femme; mais autant chez l'une +il trouvait la trace mystérieuse d'une nuit agitée et +inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve sérénité +de l'insouciance et du bonheur.</p> + +<p>—Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, +de me voir <i>ce matin</i>, mon cher chevalier?</p> + +<p>Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une +intention marquée.</p> + +<p>—Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher +docteur, matin et soir, soir et matin; mais justement, +ce matin, je suis plus que jamais content de vous voir.</p> + +<p>—A quel propos? Dites-moi cela.</p> + +<p>—A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! +pour le café, par exemple, vous jouez de malheur +aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a fait... La paresseuse +s'est levée... A quelle heure? Devinez.</p> + +<p>—Fabiano! dit Luisa en rougissant.</p> + +<p>—La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... +A neuf heures!</p> + +<p>Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle +succéda une pâleur mortelle.</p> + +<p>Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette +agitation, Cirillo eut pitié de la pauvre femme.</p> + +<p>—Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher +San-Felice... Lesquels?</p> + +<p>—D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous +que j'ai rapporté hier de la bibliothèque du palais les +<i>Époques de la nature</i>, de M. le comte de Buffon. Le +prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il +est défendu par la censure: peut-être—je n'en +sais rien—peut-être est-ce parce qu'il n'est pas tout +à fait d'accord avec la Bible.</p> + +<p>—Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo +en riant, s'il était d'accord avec le sens commun.</p> + +<p>—Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas +comme lui que la terre soit un morceau du soleil détaché +par le choc d'une comète?</p> + +<p>—Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, +que la génération des êtres vivants s'opère par des +molécules organiques et des moules intérieurs; ce qui +est encore une théorie du même auteur, non moins +absurde, à mon avis, que la première.</p> + +<p>—A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant +que j'en avait peur!</p> + +<p>—Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme +le plus savant que je connaisse.</p> + +<p>—Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que +l'on ne vous entende pas dire une pareille énormité. +Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je n'ai pas besoin +de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point +un morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux +points éclaircis, et, comme c'était le moins important, +je l'ai fait passer le premier; le second, vous l'avez +devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?</p> + +<p>Et il lui montra Luisa.</p> + +<p>—Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit +Cirillo; seulement un peu fatigué, un peu pâli +par la peur que madame aura peut-être eue cette +nuit.</p> + +<p>Le docteur appuya sur les derniers mots.</p> + +<p>—Quelle peur? demanda San-Felice.</p> + +<p>Cirillo regarda Luisa.</p> + +<p>—Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, +madame? demanda Cirillo.</p> + +<p>—Bien, non, rien, cher docteur.</p> + +<p>Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.</p> + +<p>—Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est +que vous avez mal dormi, voilà tout.</p> + +<p>—Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais +rêves, et cependant, lorsque je suis rentré hier +de l'ambassade d'Angleterre, elle dormait d'un si bon +sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai +embrassée sans qu'elle se soit réveillée.</p> + +<p>—Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade +d'Angleterre?</p> + +<p>—Mais à deux heures et demie, à peu près?</p> + +<p>—C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui était fini?</p> + +<p>—Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette +nuit un homme devant votre porte...</p> + +<p>Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste +dont elle était vêtue.</p> + +<p>—Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit +que l'assassinat avait eu lieu, que madame dormait +à cette heure, que vous êtes rentré à deux heures et +demie, vous n'en avez rien su?</p> + +<p>—Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. +Par malheur, ce n'est pas chose rare qu'un +assassinat dans les rues de Naples, et surtout à Mergellina, +qui est à peine éclairée et où tout monde +est couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends +maintenant pourquoi vous êtes venu de si bon +matin.</p> + +<p>—Justement, mon ami, je voulais savoir si cet +assassinat, qui a plus de gravité qu'un accident ordinaire, +n'avait pas, s'étant passé sous vos fenêtres, +jeté quelque trouble dans la maison.</p> + +<p>—Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, +comment l'avez-vous appris?</p> + +<p>—J'ai passé devant votre porte au moment même +où il venait d'avoir lieu. L'homme, en se défendant,—il +paraît qu'il était très-fort et très-brave,—a tué +deux sbires et en a blessé deux autres.</p> + +<p>Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la +bouche du docteur; tous ces détails, qu'on ne l'oublie +pas, lui étaient inconnus.</p> + +<p>—Comment! demanda San-Felice en baissant la +voix, les assassins étaient des sbires?</p> + +<p>—Sous le commandement de Pasquale de Simone, +répondit Cirillo en mettant sa voix au diapason de +celle du chevalier.</p> + +<p>—Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda +San-Felice.</p> + +<p>—Je suis bien forcé d'y croire.</p> + +<p>Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit +à la fenêtre.</p> + +<p>—Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de +l'autre côté de la fontaine du Lion, à la porte de cette +maison qui fait l'angle de la place et de la rue, +voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux +sbires blessés. Celui-là est mort entre mes mains et, +en mourant, m'a tout dit.</p> + +<p>Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de +l'effet qu'avaient fait sur Luisa les paroles qu'il venait +de prononcer.</p> + +<p>Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la +sueur de son front.</p> + +<p>Luisa comprit que les paroles avaient été dites +pour elle. Les forces lui manquèrent; elle retomba +sur sa chaise les mains jointes.</p> + +<p>Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura +d'un coup d'oeil.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis +enchanté que tout cela se soit passé <i>in partibus</i>, +c'est-à-dire sans que vous ni madame ayez rien +vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas +moins un peu souffrante, vous allez me permettre de +l'interroger, n'est-ce pas, et de lui laisser une petite +ordonnance? Puis, comme les médecins font toujours +des questions fort indiscrètes; comme les dames +ont toujours, à l'endroit de leur santé, certains +secrets ou plutôt certaines pudeurs qui ont besoin du +tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre +d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger +tout à mon aise.</p> + +<p>—Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. +Je suis en retard de vingt minutes. Restez +avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais à ma +bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est +passé, cette nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?</p> + +<p>—Oui, à peu près du moins.</p> + +<p>—Eh bien, cela doit avoir amené de grandes +choses; je suis sûr que le prince descendra aujourd'hui +plus tôt que de coutume, et que déjà même +peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles +ce matin; eh bien, moi, peut-être pourrai-je +vous en donner ce soir, si vous repassez par ici... +Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, +on y vient quand on s'y perd... Mergellina est le +pôle nord de Naples, et je suis au milieu des banquises.</p> + +<p>Puis, embrassant sa femme au front:</p> + +<p>—Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte +bien toutes tes petites histoires au docteur; songe +que ta santé est ma joie, et que ta vie est ma vie. +Au revoir, cher docteur.</p> + +<p>Puis, jetant les yeux sur la pendule:</p> + +<p>—Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures +un quart!</p> + +<p>Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il +s'élança par les degrés du perron.</p> + +<p>Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas +même la patience d'attendre qu'il fût hors du jardin, +et, se retournant vers Luisa:</p> + +<p>—Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec +un sentiment de profonde angoisse.</p> + +<p>—Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à +genoux devant Cirillo.</p> + +<p>—Mort ou vivant?</p> + +<p>—Vivant!</p> + +<p>—Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...</p> + +<p>Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.</p> + +<p>—Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.</p> + +<p>—Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant +sur son coeur, vous, soyez bénie!</p> + +<p>Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une +chaise en s'essuyant le front.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXVI</h3> + + +<h3>LES DEUX BLESSÉS</h3> + + +<p>Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de +se passer. Elle devinait qu'elle avait sauvé la vie +d'une personne qui était chère à Cirillo, voilà tout.</p> + +<p>Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le +poids de l'émotion qu'il venait d'éprouver, elle lui +versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui offrit et qu'il +but à moitié.</p> + +<p>—- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, +ne perdons pas une minute. Où est-il?</p> + +<p>—Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.</p> + +<p>Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; +Luisa le retint.</p> + +<p>—Mais..., dit-elle en hésitant.</p> + +<p>—Mais? répéta Cirillo.</p> + +<p>—Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon +ami, lui dit-elle de sa voix caressante, et en lui +posant les deux mains sur les deux épaules.</p> + +<p>—J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à +l'agonie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, Dieu merci! il est même, je le crois, +aussi bien qu'il peut l'être dans sa position; du +moins, il était ainsi quand je l'ai quitté, il y a deux +heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce +qu'il était important que vous sussiez avant que de +le voir. Je n'osais pas vous envoyer chercher, parce +que vous êtes l'ami de mon mari, et qu'instinctivement +je sentais que mon mari ne devait rien savoir +de tout cela. Je ne voulais pas confier à un médecin +dont je ne fusse pas sûre un secret important, car il +y a quelque secret important là-dessous, n'est-ce pas, +mon ami?</p> + +<p>—Un secret terrible, Luisa!</p> + +<p>—Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.</p> + +<p>—Silence! Qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Le nom même de l'assassin.</p> + +<p>—Vous le saviez?</p> + +<p>—Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale +de Simone... Mais laissez-moi achever. Je voulais +donc vous dire que, n'osant vous envoyer chercher, +ne voulant pas envoyer chercher un autre +médecin que vous, j'ai prié une personne qui se trouvait +là par hasard de donner les premiers soins au +blessé...</p> + +<p>—Cette personne appartient-elle à la science? +demanda Cirillo.</p> + +<p>—Non; mais elle a prétendu avoir des secrets +pour guérir.</p> + +<p>—Quelque charlatan, alors.</p> + +<p>—Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis +si troublée, que ma pauvre tête se perd; mon frère +de lait, Michele, celui qu'on appelle Michele <i>il Pazzo</i>, +vous le connaissez, je crois?</p> + +<p>—Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: +défiez-vous de lui! c'est un royaliste enragé devant +lequel je n'oserais point passer si j'avais des cheveux +taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au +lieu de porter des culottes: il ne parle que de brûler +et de pendre les jacobins.</p> + +<p>—Oui; mais il est incapable de trahir un secret +dans lequel je serais pour quelque chose.</p> + +<p>—C'est possible; nos hommes du peuple sont +un composé de bon et de mauvais; seulement, chez +la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte sur le +bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?</p> + +<p>—Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,—je +vous jure, mon ami, que c'est lui qui a +eu cette idée et non pas moi,—m'avait amené une +sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de +choses folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli +ce malheureux jeune homme, et c'est elle qui, avec +des herbes dont elle prétend connaître la puissance, +a arrêté le sang et posé le premier appareil.</p> + +<p>—Hum! fit Cirillo avec inquiétude.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Elle n'avait point de raison d'en vouloir au +blessé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, +elle a paru prendre un grand intérêt à sa +situation.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez point la crainte que, dans +un but de vengeance quelconque, elle n'ait employé +des herbes vénéneuses.</p> + +<p>—Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y +faites penser; mais non, c'est impossible. Le blessé, +à part une grande faiblesse, a paru soulagé dès que +l'appareil a été posé.</p> + +<p>—Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à +lui-même, ont, en effet, quelquefois des secrets excellents. +Au moyen âge, avant que la science nous fût +venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne, +avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la +nature, et, si la médecine était moins fière, elle avouerait +qu'elle leur doit quelques-unes de ses meilleures +découvertes. Seulement, ma chère Luisa, continua-t-il +en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures +sont sauvages et jalouses, et il y aurait danger +pour le malade que votre sorcière sût qu'un autre +médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez donc de +l'éloigner afin que je voie le blessé seul.</p> + +<p>—Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, +et ce dont je voulais vous avertir, dit Luisa. Maintenant +que vous savez tout et que vous-même avez été +au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans +une chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un +prétexte quelconque, et, alors, alors, ô cher docteur, +dit Luisa en joignant les mains comme elle eût fait +devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non +pas nous autres, répondit Cirillo. Nous l'aidons, +voilà tout; et j'espère qu'elle aura déjà fait pour +notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais +ne perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, +la promptitude des soins est pour beaucoup +dans la guérison. S'il faut se fier à la nature, il ne +faut pas non plus lui laisser tout à faire.</p> + +<p>—Venez donc, alors, dit Luisa.</p> + +<p>Elle marcha la première, le docteur la suivit.</p> + +<p>On traversa la longue file d'appartements qui faisaient +partie de la maison San-Felice, puis on ouvrit +la porte de communication donnant dans la maison +voisine.</p> + +<p>—Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison +du hasard qui avait si bien servi l'événement, voilà +qui est excellent! Je comprends, je comprends... Il +n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il +y a une Providence, mon enfant!</p> + +<p>Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette +Providence à laquelle, en général, les médecins ont +si peu de foi.</p> + +<p>—Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit +caché?...</p> + +<p>Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.</p> + +<p>—A tout le monde, sans exception aucune, vous +entendez? Sa présence connue dans cette maison, +quoiqu'elle ne soit pas la vôtre, compromettrait +cruellement votre mari d'abord.</p> + +<p>—Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais +pas trompée, et j'ai bien fait de garder mon secret +pour moi seule?</p> + +<p>—Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un +mot pour vous enlever tout scrupule. Si ce jeune +homme était reconnu et arrêté, non-seulement sa vie +serait en danger, mais encore la vôtre, celle de votre +mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui +valent mieux que moi.</p> + +<p>—Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et +nul mieux que moi ne sait ce que vous valez. Mais +nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous rester +dehors et me laisser entrer?</p> + +<p>—Faites, dit Cirillo en s'effaçant.</p> + +<p>Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre +grincement, fit tourner la porte sur ses gonds.</p> + +<p>Sans doute les précautions avaient été prises pour +qu'elle s'ouvrît ainsi sans bruit.</p> + +<p>Au grand étonnement de la jeune femme, elle +trouva le blessé seul avec Nina, qui, une petite +éponge à la main, lui pressait cette petite éponge sur +la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au +moyen de cette pression, le jus des herbes cueillies +par la sorcière.</p> + +<p>—Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.</p> + +<p>—Nanno est partie, madame, en disant que tout +allait bien et qu'elle n'avait plus rien à faire ici pour +le moment, tandis qu'elle avait beaucoup à faire +ailleurs.</p> + +<p>—Et Michele?</p> + +<p>—Michele a dit qu'à la suite des événements de +cette nuit, il y aurait probablement du bruit au +Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs de son +quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il +voulait en être.</p> + +<p>—Ainsi, tu es seule?</p> + +<p>—Absolument seule, madame.</p> + +<p>—Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ +est libre.</p> + +<p>Le docteur entra.</p> + +<p>Le malade était couché sur un lit dont le chevet +était appuyé à la muraille. Il avait la poitrine complétement +nue, à l'exception d'une bande de toile, qui, +disposée en croix et passant derrière ses épaules, +maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit +précis de cette blessure que Nina, en passant +l'éponge, exprimait le suc des herbes.</p> + +<p>Salvato était immobile et sans mouvement, tenant +ses yeux fermés au moment où Luisa avait ouvert la +porte. En même temps que la porte, ses yeux s'étaient +ouverts, et sa figure avait pris une expression de bonheur +qui avait presque fait disparaître celle de la +souffrance.</p> + +<p>Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut +à son tour; le blessé le regarda d'abord avec inquiétude. +Quel était cet homme? Un père, probablement; +un mari, peut-être.</p> + +<p>Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour +se soulever, murmura le nom de Cirillo et lui tendit +la main.</p> + +<p>Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger +effort qu'il venait de faire.</p> + +<p>Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit +signe de ne parler ni remuer.</p> + +<p>Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait +la poitrine, et, maintenant l'appareil, examina +avec attention les débris des herbes broyées par +Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en +était tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison +astringente de la fumeterre, du plantain et de +l'artémise.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient +arrêtés de nouveau le regard et le sourire du malade, +vous pouvez continuer les remèdes de la sorcière; je +n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse +rien ordonné de mieux.</p> + +<p>Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus +grande attention.</p> + +<p>Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, +grâce au suc des herbes dont on avait constamment +baigné la blessure, les lèvres de la plaie s'étaient rapprochées; +elles étaient roses et du meilleur aspect, et +il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie +intérieure, ou que, s'il y en avait eu un commencement, +elle avait été interrompue par ce que les chirurgiens +nomment le <i>caillot</i>, oeuvre admirable de la +nature qui combat pour les êtres créés par elle avec +une intelligence à laquelle la science n'atteindra jamais.</p> + +<p>Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans +quel état était la voix. Cirillo commença par appuyer +son oreille sur la poitrine du malade et écouter sa +respiration. Sans doute en fut-il content, car il se +releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait +des yeux tous ses mouvements.</p> + +<p>—Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? +demanda-t-il au blessé.</p> + +<p>—Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais +toujours rester ainsi.</p> + +<p>—Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je +ne l'espérais. Nanno a fait une magnifique cure, et +je pense que, sans trop vous fatiguer, vous allez pouvoir +répondre à quelques questions, dont vous sentirez +vous-même l'importance.</p> + +<p>—Je comprends, dit le malade.</p> + +<p>Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo +eût remis au lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il +allait faire subir à Salvato; mais la situation était si +grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre pour +prendre les mesures qu'elle nécessitait.</p> + +<p>—Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, +dit-il au blessé, et, quand Luisa pourra répondre aux +questions que je vous adresserai, je la prie de vous +épargner la peine d'y répondre vous-même.</p> + +<p>—Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était +un des noms de ma mère. Dieu n'a fait qu'un seul et +même nom pour la femme qui m'a donné la vie et +pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.</p> + +<p>—Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; +je me reproche chaque mot que je vous force de prononcer. +Ne prononcez donc pas un seul mot inutile.</p> + +<p>Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe +d'obéissance.</p> + +<p>—A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant +moitié à Salvato, moitié à Luisa, à quelle heure le +blessé a-t-il repris connaissance?</p> + +<p>Luisa se hâta de répondre pour Salvato:</p> + +<p>—A cinq heures du matin, mon ami, et juste au +moment où l'aube se levait.</p> + +<p>Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de +cette aube qu'il avait entrevu Luisa.</p> + +<p>—Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette +chambre et en voyant près de vous une personne +inconnue?</p> + +<p>—Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un +ange du Seigneur venait me chercher pour m'enlever +au ciel.</p> + +<p>Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière +Cirillo; mais Salvato allongea vers elle la main d'un +mouvement si brusque, que Cirillo arrêta la jeune +femme et la ramena en vue du blessé.</p> + +<p>—Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit +Cirillo; prouvez-lui qu'il se trompait et que vous êtes, +au contraire, l'ange de la vie.</p> + +<p>Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son +coeur, sans doute pour en comprimer les battements, +et, cédant, sans avoir la force de résister, à la contrainte +que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du +blessé.</p> + +<p>Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent +alors et ne se détachèrent plus l'un de l'autre.</p> + +<p>—Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? +demanda Cirillo.</p> + +<p>—Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous +les ai nommés; ce sont des hommes à la reine.</p> + +<p>Suivant la recommandation de Cirillo de laisser +Luisa répondre pour lui, Salvato se contenta de faire +un signe affirmatif.</p> + +<p>—Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté +de vous assassiner?</p> + +<p>—Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était +pour m'enlever les papiers dont j'étais porteur.</p> + +<p>—Ces papiers, où étaient-ils?</p> + +<p>—Dans la poche de la houppelande que m'avait +prêtée Nicolino.</p> + +<p>—Et ces papiers?</p> + +<p>—Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru +sentir qu'on me les enlevait.</p> + +<p>—M'autorisez-vous à visiter votre habit?</p> + +<p>Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.</p> + +<p>—Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; +mais ce sera bien inutile, les poches sont vides.</p> + +<p>Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment +le savez-vous?»</p> + +<p>—Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation +muette, a été de chercher, là où il pouvait +se trouver, un renseignement qui pût nous aider à +établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou +une soeur à Naples, mon premier devoir, au risque de +ce qui pouvait arriver, était de les prévenir. Nous +n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?</p> + +<p>—Absolument rien, madame.</p> + +<p>—Et quels étaient ces papiers qui sont à cette +heure entre les mains de vos ennemis? vous le rappelez-vous, +Salvato?</p> + +<p>—Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général +Championnet, recommandant à l'ambassadeur de +France de maintenir autant que possible la bonne +intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était +point encore en mesure de faire la guerre.</p> + +<p>—Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en +communication avec lui?</p> + +<p>—Oui, pour lui dire de les calmer.</p> + +<p>—Les nommait-il?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre +jusqu'au bout à Cirillo, le blessé ferma les yeux +et pâlit.</p> + +<p>Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.</p> + +<p>A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un +sourire—était-il de reconnaissance ou d'amour?—reparut +sur ses lèvres.</p> + +<p>—Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.</p> + +<p>—N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je +sais ce que je voulais savoir. Si ma vie seule eût été +en jeu, je vous eusse recommandé le silence le plus +absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et +vous me pardonnez.</p> + +<p>Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la +serra avec une force qui prouvait que son énergie ne +l'avait pas abandonné.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; +le mal est moins grand que je ne le craignais +et qu'il pouvait être.</p> + +<p>—Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui +lui était donné de se taire, il faut qu'il sache à quoi +s'en tenir.</p> + +<p>—Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois +jours un messager ou un message qui le rassurera +sur votre sort. Il saura que vous êtes dangereusement, +mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes +hors des atteintes de la police napolitaine, si habile +qu'elle soit; il saura que vous avez près de vous une +garde-malade que vous avez prise pour un ange du +ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de +charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout +blessé voudrait être à votre place, ne demanderait +qu'une chose à son médecin: c'est de ne pas le guérir +trop vite.</p> + +<p>Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient +une plume, de l'encre et du papier, et, tandis qu'il +écrivait une ordonnance, Salvato cherchait et trouvait +la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en +rougissant.</p> + +<p>L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui +sortit aussitôt pour la faire exécuter.</p> + +<p>Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant +assez bas pour que le blessé ne pût pas l'entendre:</p> + +<p>—Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une +soeur soignerait son frère; ce n'est point assez, comme +une mère soignerait son enfant. Que personne, pas +même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence +a choisi vos douces et chastes mains pour lui +confier la précieuse vie de l'un de ses élus. Vous en +devrez compte à la Providence.</p> + +<p>Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la +recommandation était inutile, et la voix de son coeur +lui recommandait le blessé, non moins tendrement +que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.</p> + +<p>—Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; +à moins d'accidents, ne m'envoyez pas chercher; +car, après tout ce qui s'est passé cette nuit, la police +aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus +que ce qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve +aucune secousse matérielle ou morale; pour +tout le monde et même pour San-Felice, c'est vous +qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.</p> + +<p>—Mais, cependant, murmura la jeune femme, si +mon mari savait...</p> + +<p>—Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit +Cirillo.</p> + +<p>Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.</p> + +<p>En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.</p> + +<p>Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement +triturées sur la poitrine du blessé, raffermit +la bande, lui recommanda le repos, et, à peu près +rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui promettant +de revenir le surlendemain.</p> + +<p>Au moment où Nina refermait sur lui la porte de +la rue, un <i>carrozzello</i> descendait du Pausilippe.</p> + +<p>Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.</p> + +<p>—Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda +le cocher.</p> + +<p>—A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta +course, si nous y sommes dans une heure.</p> + +<p>Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.</p> + +<p>—<i>Viva san Gennaro!</i> cria le cocher.</p> + +<p>Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.</p> + +<p>En marchant de cette allure, Cirillo, en moins +d'une heure, eût atteint le but de sa course; mais, +en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine, il trouva le +quai encombré par un immense attroupement qui +lui coupa entièrement le passage.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXVII</h3> + +<h3>FRA PACIFICO</h3> + + +<p>Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du +bruit au Vieux-Marché; seulement, ce bruit n'avait +pas eu tout à fait la cause que lui assignait dans son +esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au +moins, cette cause n'avait pas été la seule.</p> + +<p>Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce +tumultueux quartier du vieux Naples: espèce de +<i>cour des Miracles</i>, dont lazzaroni, camorristes et +guappi se disputent la royauté; où Masaniello a +improvisé sa révolution, et d'où sont sorties, depuis +cinq cents ans, toutes les émeutes qui ont agité la +capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du +Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé +Resina, Portici et Torre-del-Greco.</p> + +<p>Vers six heures du matin, les voisins du couvent +de Saint-Éphrem, situé <i>salita dei Capuccini</i>, avaient pu +voir sortir, comme d'habitude, poussant devant lui +son âne et descendant la longue rue qui conduit de +la porte du saint édifice à la rue de l'<i>Infrascata</i>, le +frère quêteur chargé d'approvisionner la communauté.</p> + +<p>Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant +destinés à jouer un certain rôle dans notre récit, +méritent, le bipède surtout, une description toute +particulière.</p> + +<p>Le moine, qui portait la robe brune des capucins, +avec le capuchon retombant derrière le dos, avait, +selon le règlement, les pieds nus dans des sandales à +semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par +deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un +côté et ses talons de l'autre; la tête rasée, à part cette +étroite couronne de cheveux destinée à représenter +la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la taille +serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, +qui exerce une si grande influence sur la vénération +que les fidèles portent à l'ordre, et dont les trois +noeuds symboliques rappellent trois voeux que les +moines de cet ordre font en renonçant au monde; +c'est-à-dire le voeu de pauvreté, le voeu de chasteté et +le voeu d'obéissance.</p> + +<p>Fra Pacifico, en français <i>frère Pacifique</i>—tel était +le nom du moine quêteur que nous venons de mettre +en scène—semblait, en revêtant la robe de Saint-François, +s'être imposé le nom qui paraissait le plus +en opposition avec son physique et son caractère.</p> + +<p>En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine +d'années, haut de cinq pieds huit pouces, aux +bras musculeux, aux mains massives, à la poitrine +herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe +noire et épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les +dents pareilles à une tenaille d'ivoire, le teint brun, +et de ces yeux dont l'expression terrible n'appartient, +en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes, +et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants +de ces Samnites que les Romains eurent +tant de peine à vaincre, ou de ces Marses qu'ils ne +vainquirent jamais.</p> + +<p>Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en +général les hommes bilieux aux querelles sans cause. +Aussi, du temps qu'il était marin,—frère Pacifique +avait commencé par être marin, et nous dirons plus +tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour +celui de Dieu;—aussi, du temps qu'il était marin, il +était bien rare que frère Pacifique, qui se nommait +alors François Esposito, son père ayant oublié de le +reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se +donner la peine de le nourrir<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; il était bien rare, +disons-nous, qu'un jour se passât sans que frère Pacifique +en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment +avec quelques-uns de ses camarades, soit place +du Môle, soit strada dei Pilieri, soit à Santa-Lucia, +avec quelque camorriste ou quelque guappo qui prétendait +avoir sur la terre les mêmes droits que le +susdit Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan +ou sur la Méditerranée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>On nomme, à Naples, du nom d'<i>esposito</i> ou exposé, tout +enfant abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'<i>Annunziata</i>, +qui est l'établissement des enfants trouvés de Naples.</p></blockquote> + +<p>Francesco Esposito avait, comme matelot à bord +de <i>la Minerve</i>, commandée par l'amiral Caracciolo, +fait partie de l'expédition de Toulon, en bon allié des +royalistes français qu'il était, et avait prêté main-forte +à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, +ils avaient pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, +il est vrai, été rigoureusement puni de cette complicité +par l'amiral Caracciolo, qui n'entendait point +que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à l'assassinat; +mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa +haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, +que la redoubler; de sorte que la seule vue +d'un homme qui, adoptant les modes nouvelles, avait +fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue et +de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, +le faisait entrer dans des convulsions qui, au moyen +âge, eussent nécessité l'emploi de l'exorcisme.</p> + +<p>Au milieu de tout cela, François Esposito était +resté excellent chrétien; il n'eût jamais manqué de +faire, matin et soir, sa prière. Il portait sur sa poitrine +la médaille de la Vierge que sa mère y avait +attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants +trouvés, mais à laquelle elle s'était bien gardée de +faire aucune marque qui pût laisser au jeune Esposito +l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches +où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait +la messe avec une dévotion exemplaire, et pour tout +l'or du monde il ne fût point sorti de l'église pour +aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille +de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin +blanc de Cassis, avant d'avoir vu rentrer le prêtre à +la sacristie; ce qui n'empêchait point que cette opération +de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge, +ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, +sur la liste des cicatrices amicales, quelques égratignures +plus ou moins larges, quelques piqûres plus +ou moins profondes, résultats de ces duels au couteau, +si fréquents dans la classe interlope à laquelle +François Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide +n'est qu'un geste.</p> + +<p>On sait comment se termina le siége; ce fut d'une +façon fort inattendue. Une nuit, Bonaparte s'empara +du petit Gibraltar; le lendemain, on prit les forts +de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement +les canons contre les vaisseaux anglais, +portugais et napolitains. Il n'y avait plus même à +essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa frégate +comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir +<i>la Minerve</i> de toile depuis ses basses voiles jusqu'à +ses cacatois. François Esposito un des plus +habiles et des plus vigoureux matelots, fut envoyé +dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer +la voile de perroquet. Il venait, malgré un roulis +assez fort, de s'acquitter de cette manoeuvre à la plus +grande satisfaction de son capitaine, lorsqu'un boulet +français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue +sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse +lui fit perdre l'équilibre, mais il se retint des deux +mains à la voile flottante, où il demeura suspendu à +la force des poignets. La situation était précaire; +François sentait la voile se déchirer peu à peu: en +s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis +lui permettait de choir à la mer, et il avait, dans ce +cas, cinquante chances sur cent de se sauver; en +attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout +à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait +quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser +les reins. Il s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à +celui qui lui offrait cinquante chances bonnes contre +cinquante mauvaises, et, afin de faire passer les mauvaises +du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron +saint François, de dépouiller—s'il en revenait—l'habit +de marin, et de revêtir celui de moine. Or, le +capitaine, qui, au bout du compte, tenait à Esposito, +malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de +ses meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe +de s'approcher et de se tenir prête à secourir Esposito. +Celui-ci, précipité d'une hauteur de soixante +pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte +que, au moment où il remontait sur l'eau, quelque +peu étourdi de sa chute, il n'eut qu'à choisir entre +les mains et les avirons étendus vers lui. Il préféra +les mains comme étant plus solides, saisit les premières +qu'il trouva à sa portée, fut hissé hors de +l'eau, et réintégré à bord, où Caracciolo s'empressa +de lui faire son compliment sur la façon dont il +exécutait les exercices de voltige; mais Esposito +écouta les compliments de son capitaine d'un air +distrait, et, comme celui-ci voulut bien s'enquérir +du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il +avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait +malheur en ce monde ou dans l'autre, s'il +n'accomplissait pas ce voeu, même par une circonstance +indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui +ne voulait point avoir à se reprocher la perte de l'âme +d'un si bon chrétien, promit à Esposito qu'aussitôt +son retour à Naples, il lui donnerait son congé dans +toutes les formes, mais à une condition: c'est que, +le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, +et où, par conséquent, il ferait partie de l'ordre, +il viendrait le voir à bord de <i>la Minerve</i> avec son +nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc, +le même saut qu'il avait fait en costume de marin; +bien entendu que la même chaloupe et les mêmes +hommes seraient là pour lui prêter assistance à la +seconde chute, comme ils avaient fait à la première. +Esposito était dans un moment de foi; il répondit +qu'il avait une telle confiance dans l'aide de son +saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la condition +et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo +ordonna qu'on lui administrât deux rations +d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans son hamac, +en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre +heures. Esposito remercia son capitaine, se +laissa glisser par les écoutilles, avala la double +ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon +infernal que faisaient les trois forts français, tirant à +la fois sur la ville et sur les trois escadres alliées, +lesquelles se hâtèrent de sortir du port à la lueur de +l'incendie de l'arsenal, auquel les Anglais, en se retirant, +avaient mis le feu.</p> + +<p>Malgré les boulets français qui la poursuivirent +en sortant de la rade, malgré la tempête qui l'accueillit +après en être sortie, la frégate <i>la Minerve</i>, +bravement conduite par son capitaine, regagna Naples +sans trop d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à +sa promesse, Caracciolo signa le congé de François +Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur sa parole +de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, +et que celui-ci promit d'accomplir.</p> + +<p>François Caracciolo, devenu amiral, comme nous +croyons l'avoir dit, à la suite de cette même expédition +de Toulon, avait complétement oublié Esposito, +son congé et les conditions auxquelles ce congé +avait été accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de +la Saint-François, se trouvant à bord de sa frégate +pavoisée et tirant des salves d'honneur pour la fête +du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait +François, il vit une douzaine de barques pleines de +capucins, avec croix et bannières, se détacher du rivage, +et, comme si elles étaient dirigées par un capitaine +expérimenté, s'avancer en bon ordre vers <i>la +Minerve</i>, en chantant de cette voix nasillarde particulière +à l'ordre de Saint-François, les litanies des +saints. Un instant, il put croire qu'il s'agissait d'un +abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire battre +le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent +du mât de misaine au mât d'artimon, sur les +bouches des matelots montés dans les haubans pour +voir cet étrange spectacle:</p> + +<p>—Francesco Esposito! Francesco Esposito!</p> + +<p>Caracciolo commença à comprendre ce dont il +était question, et, jetant les yeux sur la flottille enfroquée, +il reconnut en effet, dans la première barque, +c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et de +commander les autres, Francesco Esposito, qui, +revêtu de la robe de capucin, faisait d'une voix de +tonnerre sa partie dans ce concert pieux et chantait +à tue-tête les louanges de son saint patron.</p> + +<p>La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité +à l'échelle de bâbord; mais Caracciolo lui fit donner +par son lieutenant l'ordre de passer à tribord, et alla +attendre le néophyte en haut de l'escalier d'honneur.</p> + +<p>Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, +il fit le salut militaire en disant ces seuls mots:</p> + +<p>—Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma +parole.</p> + +<p>—C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te +remercie, en mon nom et au nom de tous tes camarades, +de ne pas l'avoir oubliée; cela fait honneur à +la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage +de <i>la Minerve</i>; mais, avec ta permission, je me contenterai +de ta bonne volonté, qui, je l'espère, sera +aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à moi.</p> + +<p>Mais Esposito, secouant la tête:</p> + +<p>—Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut +pas se passer comme cela.</p> + +<p>—Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?</p> + +<p>—Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil +tort à notre pauvre couvent et m'ôter, à moi, la +chance d'être canonisé après ma mort?</p> + +<p>—Explique-toi.</p> + +<p>—Votre Excellence, je dis que c'est un grand +triomphe pour les capucins de Saint-Éphrem que ce +qui va se passer aujourd'hui.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon +amiral, ce que je vous dis là. Il n'y a pas dans les +cent couvents de tous les ordres qui peuplent Naples, +un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, +qui soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige +de faire aujourd'hui.</p> + +<p>—Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en +riant.</p> + +<p>—Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou +je me noie et je suis un martyr, ou j'en réchappe +et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas, j'assure +la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je +fais la fortune du couvent.</p> + +<p>—Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave +garçon comme toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose +à ce que l'expérience s'accomplisse?</p> + +<p>—Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas +faire une pareille chose! En voyant leur spéculation +manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai demandé +grâce, et ils me fourreraient dans quelque <i>in pace</i>.</p> + +<p>—Mais tu tiens donc bien à devenir moine?</p> + +<p>—Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis +hier, je le suis, et l'on m'a même donné des dispenses +de trois semaines pour mon noviciat, afin que le +saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous +comprenez, cela donne plus de solennité à la chose +et plus d'émulation au patron.</p> + +<p>—Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?</p> + +<p>—Oh! j'ai fait mes conditions.</p> + +<p>—Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être +supérieur?</p> + +<p>—Oh! pas si bête, mon amiral!</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>—Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère +quêteur. Il y a de la distraction dans l'emploi. Si +j'avais été obligé de m'enfermer dans le couvent avec +tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, +Votre Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur +n'a pas le temps de s'ennuyer; il court dans +tous les quartiers de Naples, depuis la Marinella +jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; +puis on rencontre des amis sur le port, et l'on boit +un verre de vin que personne ne paye.</p> + +<p>—Comment! que personne ne paye? Esposito, +mon ami, il me semble que tu t'égares.</p> + +<p>—Au contraire, je suis le droit chemin.</p> + +<p>—Est-ce que les commandements de Dieu ne +disent pas: «Le bien d'autrui tu ne prendras?...</p> + +<p>—Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas +là, mon amiral? Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux +cordon n'est point la <i>roba</i> du moine? On +touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on +offre une prise de tabac au marchand de vin, sa +manche à baiser à la marchande, et tout est dit.</p> + +<p>—C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.</p> + +<p>—Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un +air satisfait de lui-même, Votre Excellence doit +remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine +sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous +l'uniforme; mais, enfin, il en faut pour tous les +goûts, et, si je crois ce que l'on dit dans le couvent...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de +Saint-François, et surtout les capucins de Saint-Éphrem, +ne font pas maigre tous les jours où le +maigre est ordonné par l'almanach.</p> + +<p>—Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...</p> + +<p>—Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre +saint patron! c'est-à-dire qu'il y a des moments où +j'en arrive à croire que c'était du temps que je servais +dans la marine que j'étais au couvent, et que +c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; +mais je m'aperçois qu'ils s'impatientent, mon amiral. +Oh! ce n'est pas pour eux, ce que j'en dis; mais +voyez sur le quai.</p> + +<p>L'amiral regarda dans la direction indiquée par +Esposito, et, en effet, il vit le môle, le quai, les fenêtres +de la rue del Piliero, encombrés de spectateurs +qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient +à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem +sur les moines des autres ordres.</p> + +<p>—Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que +j'en passe par où tu veux. Allons, vous autres, cria-t-il, +préparez le canot.</p> + +<p>Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres +avec cette promptitude particulière aux manoeuvres +de la marine:</p> + +<p>—Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté +comptes-tu faire le saut?</p> + +<p>—Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; +cela m'a trop bien réussi. D'ailleurs, c'est le +côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces braves gens +qui sont venus pour voir le spectacle.</p> + +<p>—Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!</p> + +<p>Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux +hommes de surcharge, se trouva à la mer au moment +où Caracciolo achevait son commandement.</p> + +<p>Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce +spectacle populaire toute la solennité dont il était +susceptible, prit son porte-voix et cria:</p> + +<p>—Tout le monde sur les vergues!</p> + +<p>Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors +deux cents hommes s'élancer d'un seul bond, monter +dans les agrès comme une troupe de singes et se ranger +sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux +plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats +de marine se rangeaient en bataille sur le pont faisant +face au quai.</p> + +<p>Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent +pas indifférents à tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, +en manière de prologue du grand drame qu'ils +étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains, +agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils +étaient plus ou moins dévots au fondateur de l'ordre +des capucins, les uns: <i>Vive saint François</i>, les autres: +<i>Vive Caracciolo!</i></p> + +<p>Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque +aussi populaire que saint François.</p> + +<p>Les douze barques qui avaient amené les capucins +formèrent alors un grand hémicycle, s'allongeant de +la poupe à la proue de <i>la Minerve</i>, réservant un grand +espace vide entre elles et la carène du bâtiment.</p> + +<p>Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, +et, le voyant parfaitement résolu:</p> + +<p>—Cela va toujours? dit-il.</p> + +<p>—Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.</p> + +<p>—Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce +serait toujours une chance de plus.</p> + +<p>—Non, mon amiral; car il faut que ce soit le +moine qui accomplisse le voeu du marin.</p> + +<p>—Tu n'as pas de recommandations à me faire, +dans le cas où les choses tourneraient mal?</p> + +<p>—Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être +assez bon de faire dire une messe pour le repos de +mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des centaines; +mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en +a pas un qui remuerait le bout du doigt pour me tirer +du purgatoire.</p> + +<p>—Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.</p> + +<p>—Vous me le promettez?</p> + +<p>—Foi d'amiral!</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, +faites-les dire, s'il vous plaît, car je présume +que la chose vous sera indifférente, non pas au nom +d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant +d'<i>Esposti</i> à Naples, que mes messes seraient escroquées +au passage, et que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait +pas.</p> + +<p>—Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?</p> + +<p>—Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu +me donner à moi-même contre mon ancien caractère.</p> + +<p>—N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau +nom, Dieu, qui n'a pas encore eu le temps de +t'apprécier, ne te reconnaisse pas?</p> + +<p>—Alors, mon amiral, saint François, dont je vais +glorifier le nom, sera là pour me montrer du doigt, +puisque c'est sous sa robe et ceint de son cordon que +je serai mort.</p> + +<p>—Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout +cas, comptes sur tes messes.</p> + +<p>—Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: +«Je ferai,» répliqua le moine, c'est plus sûr que si +un autre disait: «J'ai fait.» Et maintenant, quand +vous voudrez, mon amiral.</p> + +<p>Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.</p> + +<p>—Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue +non-seulement de toutes les parties du bâtiment, mais +encore de tous les points de la plage.</p> + +<p>Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un +son aigu suivi d'une modulation prolongée.</p> + +<p>Cette modulation n'était pas encore éteinte, que +fra Pacifico, sans être le moins du monde embarrassé +par sa robe de moine, s'était élancé dans les haubans +de tribord, afin de faire face au public, et, avec une +agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui +avait rien enlevé de sa dextérité de matelot, atteignait +la grande hune, se glissait à travers son ouverture, +s'élançait vers la petite hune, puis, sans s'y arrêter, +passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et, +enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient +de tous côtés à la vue d'un moine voltigeant +dans les cordages, montait jusqu'aux cacatois, ce qui +était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation, +sans retard, se contentant de crier: «Que saint +François me soit en aide!» s'élançait dans la mer.</p> + +<p>Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, +qui, pour beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, +promettait de n'être que grotesque, avait pris +ce caractère grandiose que revêt toujours une action +où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action +est bravement exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, +auquel se mêlaient la terreur, la curiosité et l'admiration, +succéda le silence de l'angoisse, chacun attendant +la réapparition du plongeur, et tremblant que, +comme celui de Schiller, il ne restât sous les eaux.</p> + +<p>Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, +s'écoulèrent sans que le moindre bruit troublât +ce silence. Puis on vit la vague, encore agitée +par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau +pour laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à +peine hors de l'eau, fit entendre d'une voix formidable +ce cri de louange et de reconnaissance:</p> + +<p>—Vive saint François!</p> + +<p>A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, +d'un seul coup d'aviron, les quatre rameurs l'avaient +rejoint. Les deux hommes dont les mains étaient +libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent +glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient +les barques entonnèrent d'une seule voix le +<i>Te Deum laudamus</i>, tandis que les matelots de l'équipage +poussaient trois hourras et que les spectateurs +du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec +cette frénésie qui, à Naples, accompagne les triomphes, +quels qu'ils soient, mais qui s'élève à des proportions +fantastiques quand une question religieuse +est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque +madone en vogue, ou de quelque saint en renom.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXVIII</h3> + +<h3>LA QUÊTE</h3> + + +<p>Inutile de dire, après ce que nous venons de +raconter, que les capucins de Saint-Éphrem devinrent +les moines à la mode et leur couvent le couvent +en renom.</p> + +<p>Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros +du populaire de Naples. Pas un homme, pas une +femme, pas un enfant qui ne le connût et qui ne le +tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.</p> + +<p>Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité +du frère quêteur. Il avait d'abord accompli cette +opération comme ses confrères des autres ordres +mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout +d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, +la besace déborda; il en prit deux, et la seconde +déborda au bout d'une autre heure; si bien que fra +Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un +âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, +jusqu'à la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, +il rapporterait le soir au couvent la charge de son +âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes, +de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier +choix et de qualité supérieure.</p> + +<p>La demande fut prise en considération; la communauté +se réunit, et, après une courte délibération +entre les fortes têtes du couvent, délibération où les +mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus, +on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent +consacrés à l'achat de l'animal, que fra Pacifico reçut +l'autorisation de choisir à sa guise.</p> + +<p>La délibération avait été prise un dimanche. Fra +Pacifico ne perdit point de temps; dès le lendemain +lundi, c'est-à-dire le premier des trois jours +où se tient le marché de bestiaux à Naples,—les +deux autres sont le jeudi et le samedi,—fra Pacifico +se rendit à la porte Capuana, lieu du marché, et +arrêta son choix sur un vigoureux <i>ciuccio</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> des +Abruzzes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Nom populaire des ânes à Naples.—Inutile de dire que +les imbéciles ont le privilége de partager ce nom.</p></blockquote> + +<p>Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste +de dire que le prix n'était point exagéré; mais fra +Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu des priviléges +de son ordre, qui devaient être bien connus d'un +bon chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son +cordon sur le dos de l'âne en disant: <i>Saint François</i>, +et qu'à partir de ce moment, l'âne appartiendrait à +saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico, +son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin +de donner les cinquante francs qu'il offrait bénévolement. +Le marchand reconnut la vérité des arguments +du moine et la légitimité des droits de son +patron; seulement, comme il lui paraissait que +l'honneur qu'avait son âne de passer au service de +saint François ne compensait pas les cinquante francs +que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter +fra Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui +conseillait, en ami, de se rabattre sur tout autre, +l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux avantage +de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle +il appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, +rétif, se roulant à tout propos, ruant à tout bout de +champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur son dos, +et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si +bien que, pour lui donner un nom qui offrit à la +première audition le catalogue de tous les vices dont +le malheureux animal était doué, il avait, après y +avoir réfléchi, cru devoir l'appeler <i>Giacobino</i>, seul +nom dont il fût digne et qui fût digne de lui.</p> + +<p>Inutile de dire que <i>Giacobino</i>, traduit en français, +donne pour résultante <i>Jacobin</i>.</p> + +<p>Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, +le vieil homme reparaissait en lui, et il était pris du +besoin de quereller, de jurer, de frapper, comme au +temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant <i>Jacobin!</i> +c'était tout simplement le salut de son âme +qu'il rencontrait au moment où il s'en doutait le +moins. Avec un animal si vicieux, les occasions légitimes +de se mettre en colère ne lui manqueraient +plus, et, quand sa colère aurait besoin de se traduire +en actions au lieu de se répandre en paroles, il saurait +au moins sur qui frapper! Ainsi tout était pour +le mieux dans le meilleur des mondes possibles! +jusqu'au nom caractéristique donné à l'animal par +son propriétaire.</p> + +<p>En effet, tout le monde connaissait à Naples la +haine que frère Pacifique portait au seul nom de <i>jacobin</i>. +En attaquant, en insultant, en maudissant +l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il +maudissait la secte tout entière, laquelle faisait—si +l'on en croyait les têtes tondues et les pantalons +de toutes les couleurs qui allaient chaque jour augmentant +par les rues,—laquelle faisait tous les +jours les progrès les plus inquiétants à Naples. Le +choix de fra Pacifico était donc fixé sur Jacobin, et +plus on en disait de mal, plus on l'affermissait dans +son choix.</p> + +<p>Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de +jeter son cordon sur le dos de l'âne, et, par ce seul +acte, de le confisquer à son profit, il n'y avait pas +moyen au marchand de se montrer difficile sur le +prix; il consentit donc à recevoir les cinquante francs +offerts par fra Pacifico, craignant de ne rien recevoir +du tout, et, en échange des dix piastres à l'effigie de +Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre +quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins +et huit grains, l'animal devint la propriété du +couvent, ou plutôt la sienne.</p> + +<p>Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit +antipathie pour le nouveau, l'animal parut résolu à +donner, séance tenante, à fra Pacifico, le prospectus +des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait +l'énumération.</p> + +<p>Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu +avec sa bride, et l'âne avec sa longe.</p> + +<p>En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino +avait été non-seulement vendu, mais livré avec sa +longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par la longe et +se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta +sur ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à +prendre le chemin de l'Infrascata. Après quelques +efforts qui furent inutiles, et qui pouvaient porter +atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico +résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela +que, du temps qu'il était marin, il avait vu, sur les +côtes d'Afrique, les chameliers conduire leurs chameaux +avec une corde passée dans la cloison du nez. +Il tira son couteau de la main droite, pinça les narines +de Giacobino de la main gauche, incisa la cloison +nasale, et, avant même que l'âne, qui ne pouvait se +douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, +eût même songé à y mettre opposition, la corde +était passée par l'ouverture, et Giacobino bridé par +le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal +voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, +mais fra Pacifico tira du sien. Jacobin poussa un hennissement +de douleur, jeta un regard désespéré à son +ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai +fait ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent +de Saint-Éphrem, avec la même docilité qu'un chien +en laisse.</p> + +<p>Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui +devait lui servir d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; +choisit un pied de laurier qui tenait le milieu entre le +bâton de Roland le Furieux et la massue d'Hercule; +il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, +l'écorça, lui laissa passer deux heures sous les cendres +chaudes, et, armé de ce caducée d'une nouvelle +espèce, il rentra dans le cellier et ferma la porte derrière +lui.</p> + +<p>Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique +resta un secret entre l'homme et l'animal; mais, +le lendemain, frère Pacifique, son bâton au poing et +Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte, +comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, +lisse et luisante la veille, aujourd'hui meurtrie, +fendue et ensanglantée en différents endroits, témoignait +que cette amitié ne s'était pas consolidée sans +quelque protestation de la part de Jacobin et sans +une insistance obstinée de la part de fra Pacifico.</p> + +<p>Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle +de sa course au Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, +et revint le soir ramenant Jacobin porteur +d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de +fruits et de légumes, que la communauté, abondamment +pourvue, put du superflu faire une vente, et +établir à la porte même du couvent, trois fois par +semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent +les âmes dévotes et les estomacs pieux +de la rue de l'Infrascata et de la salita dei Capuccini.</p> + +<p>Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient +ainsi, et que fra Pacifico et son ami vivaient +dans une bonne intelligence que jamais Jacobin +n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, +comme c'était leur habitude trois fois la semaine, +sortirent du couvent et descendirent cette pente qui +a donné son nom à la rue, Jacobin marchant devant, +ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, +son bâton de laurier à la main.</p> + +<p>Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent +dans la rue de l'Infrascata, l'homme le plus étranger +aux moeurs de Naples eût pu reconnaître la popularité +dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès +des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des +fanes de carotte et des feuilles de chou que Jacobin +dévorait avec une visible satisfaction tout en marchant, +et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui +demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui +lui demandaient des numéros pour mettre à la loterie.</p> + +<p>Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère +Pacifique, que, si Jacobin acceptait tout ce qu'on +lui offrait, frère Pacifique ne refusait rien de ce qui +lui était demandé et donnait libéralement bénédiction +et numéros, mais sans plus garantir l'efficacité +des unes que la bonté des autres. De temps en +temps, une dévote, plus démonstrative que ses compagnes, +se jetait à genoux devant le moine. Si elle +était jeune et jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous +de sa manche à baiser, ce qui lui permettait de +lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle il +n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, +au contraire, il se contentait de lui abandonner son +cordon, qu'elle pouvait tirer et baiser à satiété. Mais +elle devait s'arrêter au cordon, toute autre faveur +lui étant impitoyablement refusée.</p> + +<p>Dans les premiers jours de la quête, et quand il en +était à la période primitive de la besace, en récompense +de ses bénédictions et de ses numéros, les +habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei +Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des +autres quartiers qu'il avait l'habitude de parcourir, +avaient offert de payer les bontés que fra Pacifico +avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain, +de la viande et même du poisson, quoique le poisson +monte rarement jusqu'aux hauteurs où sont situées +les rues que nous venons de citer,—et fra Pacifico +avait accepté. La besace n'était pas fière; mais il +avait remarqué que toutes les denrées offertes par +les gens habitant des maisons éloignées des quartiers +marchands étaient de second choix, et c'était surtout +ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une +fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux +endroits où se trouvait la fleur de toute chose, et +avait complétement dédaigné les productions ou les +offrandes des quartiers intermédiaires.</p> + +<p>Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du +Vieux-Marché, que les bouchers du vico Rotto, les +pêcheurs de la Marinella et les fruitiers de Santa-Lucia, +dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits, +n'eussent pas autant aimé que le moine commençât +sa récolte au sortir du couvent, et que ses +paniers, au lieu de leur venir complétement vides, +arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié +pleins. Plus d'une fois, en l'apercevant, les +marchands avaient essayé de dissimuler quelque +belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches +pratiques; mais fra Pacifico avait un flair admirable +pour découvrir toute fraude. Il allait droit à l'objet +qu'on essayait de lui dérober, et, si on ne lui offrait +pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de +Saint-François faisait son office. Or, pour éviter +toutes ces petites chicanes, fra Pacifico en était +arrivé à ne plus attendre qu'on lui donnât: il touchait +de son cordon, prenait et tout était dit. Et les +marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient +révoltés pour un impôt que le duc d'Arcos avait +voulu mettre sur les fruits, supportaient, non pas +joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, +que le quêteur du couvent de Saint-Éphrem prélevait +sur tous leurs produits; si bien que jamais l'idée +n'était venue à aucun de se révolter contre cette +tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques +traces de mécontentement sur le visage de celui +à qui il faisait l'honneur de s'adresser, il tirait de sa +poche une tabatière de corne étroite et profonde +comme un étui, offrait une prise au marchand lésé +dans ses intérêts, et il était rare que cette faveur particulière +ne ramenât point le sourire sur les lèvres de +ce dernier. Si cette attention était insuffisante, fra Pacifico, +qui, malgré le nom qu'il s'était imposé, avait +été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, +devenait couleur de cendre; ses yeux lançaient un +double éclair, son bâton de laurier résonnait sur le +<i>lastrico</i>, et, à cette triple démonstration, il n'était jamais +arrivé que la bonne humeur ne reparût pas immédiatement +sur le visage du mauvais catholique qui +ne se trouvait pas trop heureux de faire à saint François +l'hommage de son oie la plus grasse, de son +melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus +tendre ou de son poisson le plus luisant.</p> + +<p>Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit +donc sans s'arrêter autrement que pour donner +sa bénédiction et la manche de sa robe à baiser, et +indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des +quines aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de +petites rues qui s'étend de la Vicaria à la strada +Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la via Grande, +le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché +juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, +dont les prêtres conservent, non point par +vénération, mais pour en faire montre, le billot +blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche +eurent la tête tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au +visage basané, qui, dit Villani, «dormait peu et ne +riait jamais.»</p> + +<p>L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un +nouveau pays.</p> + +<p>Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et +le règne végétal sont confondus, où grognent les cochons, +où gloussent les poules, où nasillent les oies, +où chantent les coqs, où glougloutent les dindons, +où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, +où, près du faisan mordoré de Capodimonte, du +lièvre de Persano, des cailles du cap Misène, des perdrix +d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à +terre les bécasses des marais de Lincola et les sarcelles +du lac d'Agnano; où des montagnes de choux-fleurs +et de broccolis, des pyramides de pastèques et +de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri +dominent des couches de péperones écarlates, de +tomates cramoisies, au milieu desquelles s'arrondissent +des corbeilles de ces petites figues violettes du +Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un +an, grava l'effigie sur sa monnaie comme le symbole +de son éphémère liberté.</p> + +<p>C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico +moissonnait tous les deux jours à pleins paniers.</p> + +<p>Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en +la levant, il lui sembla qu'une grande préoccupation +planait ce jour-là sur la place. Les marchands causaient +ensemble; les femmes chuchotaient tout bas; +les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre +toute habitude, à quelque marchand que fra Pacifico +s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une médiocre attention +aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits +que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait +ses paniers; or, comme les susdits paniers étaient +déjà aux deux tiers remplis, fra Pacifico pensa qu'il +était temps de passer à la viande de boucherie, et il +s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient +plus particulièrement leur commerce les <i>macellaï</i> +et les <i>beccaï</i>, c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de +chèvres et de moutons, ces deux industries se côtoyant, +mais cependant étant séparées à Naples. Il +s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, +au milieu de cette incompréhensible indifférence que +lui témoignait la population. Depuis son entrée au +Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé +sa bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de +lui dire d'avance les numéros qui gagneraient au +prochain tirage de la loterie.</p> + +<p>Qui pouvait à ce point préoccuper la population du +vieux Naples?</p> + +<p>Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un +grand bourdonnement venait du vico del Mercato, +espèce de ruelle qui donne, d'un côté, sur le Vieux-Marché, +de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait +à cette époque vico dei <i>Sospiri-dell'abisso</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, nom +poétique que la municipalité moderne a cru devoir +lui enlever et qui lui venait de ce que c'était par là +que passaient les condamnés à mort, que l'on suppliciait +d'habitude sur le Vieux-Marché, et qui, en +entrant dans cette ruelle et voyant pour la première +fois l'échafaud, poussaient presque toujours à cette +vue un soupir si profond, qu'il <i>semblait sortir de +l'abîme</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.</p></blockquote> + +<p>Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passât +par ce même vico dei Sospiri, mais encore il comptait +prendre un gigot de mouton à un <i>beccaïo</i> dont +la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue +Sant-Eligio.</p> + + + +<p>Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il +s'agissait.</p> + +<p>Au reste, ce devait être quelque chose d'important +qui était arrivé; car, à mesure qu'il approchait de la +rue Sant-Eligio, la foule devenait plus épaisse et plus +agitée; il lui semblait entendre prononcer, d'une +voix sourde et menaçante, ces mots <i>Français</i> et <i>jacobins</i>. +Cependant, comme cette foule s'ouvrait devant +lui avec son respect accoutumé, il ne tarda point +d'arriver à la boutique où il comptait, nous l'avons +dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient +constituer pour le lendemain le rôti de la communauté.</p> + +<p>La boutique était encombrée d'hommes et de +femmes hurlant et gesticulant comme des possédés.</p> + +<p>—Holà, <i>beccaïo!</i> cria le moine.</p> + +<p>La maîtresse de la maison, espèce de mégère aux +cheveux gris et épars, reconnut la voix du moine, et, +écartant les discuteurs à coups de poing, d'épaule et +de coude:</p> + +<p>—Venez, mon père, dit-elle; c'est le bon Dieu qui +vous envoie. Il a grand besoin de vous et du cordon +de Saint-François, allez, votre pauvre <i>beccaïo!</i></p> + +<p>Et, donnant Jacobin à garder au garçon écorcheur, +elle entraîna fra Pacifico dans la chambre du +fond, où le <i>beccaïo</i>, le visage fendu de la tempe à la +bouche, gisait tout sanglant sur un lit.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXIX</h3> + +<h3>ASSUNTA</h3> + + +<p>C'était l'accident arrivé au <i>beccaïo</i> qui causait +toute cette préoccupation au Vieux-Marché, et toute +cette rumeur dans la rue Saint-Eligio, et dans la +ruelle des Soupirs-de-l'abîme.</p> + +<p>Seulement, comme on le comprend bien, cet accident +était interprété de cent façons différentes.</p> + +<p>Le <i>beccaïo</i>, avec sa joue fendue, ses trois dents +cassées, sa langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait +pas voulu donner de grands renseignements. On +avait seulement cru comprendre, aux mots <i>giacobini</i> +et <i>Francesi</i>, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins +de Naples, amis des Français, qui l'avaient +équipé ainsi.</p> + +<p>Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami +du <i>beccaïo</i> avait été trouvé mort sur le lieu du combat +et que deux autres encore avaient été blessés, +dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit.</p> + +<p>Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses +causes; et c'était le bavardage de cinq ou six cents +voix qui causait cette rumeur qu'avait entendue de +loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique +du tueur de moutons.</p> + +<p>Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit +ans, appuyé au chambranle de la porte, demeurait +pensif et muet. Seulement, aux différentes conjectures +qui étaient émises et particulièrement à celle-ci +que le <i>beccaïo</i> et ses trois camarades avaient été, en +revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, +attaqués par quinze hommes à la hauteur de la +fontaine du Lion, le jeune homme riait et haussait +les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût +été un démenti formel.</p> + +<p>—Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui +demanda un de ses camarades nommé Antonio +Avella, et que l'on appelait <i>Pagliucchella</i>, par suite +de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de +donner à chaque homme un surnom tiré de son physique +ou de son caractère.</p> + +<p>—Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le +jeune homme, et je hausse les épaules parce que cela +me plaît de les hausser. Vous avez bien le droit de +dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de rire +de ce que vous dites.</p> + +<p>—Pour que tu saches que nous disons des bêtises, +il faut que tu sois mieux instruit que nous.</p> + +<p>—Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que +toi, Pagliucchella; il ne faut que savoir lire.</p> + +<p>—Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à +qui Michele reprochait son ignorance,—car le railleur +était notre ami Michele,—c'est l'occasion qui +m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que tu as une +soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; +mais il ne faut pas pour cela mépriser les camarades.</p> + +<p>—Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en +faut! car tu es un bon et brave garçon, et, si j'avais +quelque chose à dire, au contraire, c'est à toi que je +le dirais.</p> + +<p>Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella +une preuve de la confiance qu'il avait en lui, en le +tirant hors de la foule et en lui faisant part de quelques-uns +des détails qui étaient à sa connaissance, +lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule +et qui pesait lourdement.</p> + +<p>Il se retourna et tressaillit.</p> + +<p>—Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que +tu le dirais, fit au jeune railleur celui qui lui mettait +la main sur l'épaule; mais, crois-moi, si tu sais quelque +chose sur toute cette aventure, ce dont je doute, +et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, +c'est alors que tu mériteras véritablement d'être +appelé Michel <i>le Fou</i>.</p> + +<p>—Pasquale de Simone! murmura Michel.</p> + +<p>—Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et +c'est plus sûr pour toi, aller rejoindre à l'église de +la Madone-del-Carmine,—où elle accomplit un +voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce +matin, absence qui te met de mauvaise humeur,—que +de rester ici pour dire ce que tu n'as pas vu, et +ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.</p> + +<p>—Vous avez raison, signor Pasquale, répondit +Michele tout tremblant, et j'y vais. Seulement, laissez-moi +passer.</p> + +<p>Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et +le mur une ouverture par laquelle eût pu se glisser +un enfant de dix ans. Michele y passa à l'aise, tant +la peur le faisait petit.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant +à grands pas dans la direction de l'église del +Carmine, sans regarder derrière lui; par ma foi, +non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, +monseigneur du couteau! j'aimerais mieux me couper +la langue. Mais c'est qu'aussi, continua-t-il, cela +ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont été +attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au +contraire, qui se sont mis six pour en attaquer un +seul. C'est égal, je n'aime pas les Français ni les +jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et les +<i>sorici</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, et je ne suis pas fâché que celui-là les ait +un peu houspillés. Deux morts et deux blessés sur +six, <i>viva san Gennaro!</i> il n'avait pas un rhumatisme +dans le bras, ni la goutte dans les doigts, celui-là!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.</p></blockquote> + +<p>Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête +et en dansant seul un pas de tarentelle au milieu de +la rue.</p> + +<p>Quoique l'on prétende que le monologue n'est +point dans la nature, Michele, que l'on appelait Michele +le Fou, justement parce qu'il avait l'habitude +de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel +le Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût +pas trouvé, tant il allongeait le pas, poussant son +éclat de rire, sur la place del Carmine, et dansant +son pas de tarentelle sous le porche même de l'église.</p> + +<p>Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant +la porte, entra et regarda autour de lui.</p> + +<p>L'église del Carmine, dont il nous est impossible +de ne pas dire un mot en passant, est l'église la plus +populaire de Naples, et sa Madone passe pour être +une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, +et qui lui vaut ce respect que partagent +toutes les classes de la société? Est-ce parce qu'elle +renferme la dépouille mortelle de ce jeune et poétique +Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric +d'Autriche? Est-ce à cause de son Christ, qui, +menacé par un boulet de René d'Anjou, baissa la +tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les +cheveux poussent si abondamment, que le syndic de +Naples vient, une fois l'an, en grande pompe, les +lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce, enfin, parce +que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné +dans son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, +tant le peuple est oublieux, même de ceux qui sont +morts pour lui? Mais il n'en est pas moins vrai que, +l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, +la plus populaire de Naples, c'est à elle que se font +la plupart des voeux, et que le vieux Tomeo avait +fait le sien, dont nous ne tarderons point à savoir la +cause.</p> + +<p>Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église +del Carmine, toujours encombrée de fidèles, +quelque peine à trouver celle qu'il cherchait; cependant, +il finit par la découvrir faisant dévotement sa +prière au pied d'un des autels latéraux placés à main +gauche en entrant.</p> + +<p>Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré +à saint François.</p> + +<p>Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou +optimiste en amour, cher lecteur, Michele avait le +malheur ou le bonheur d'être amoureux. L'émeute, +qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à +Nina pour raison de son départ, n'était qu'une +cause secondaire. Celle qui passait avant toutes les +autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, +la fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se +le rappelle, avait, une nuit, pendant laquelle son bateau +était amarré aux fondations du palais de la +reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer +avec la pointe du poignard que son sommeil +était de bon aloi; puis, enfin, convaincu qu'il dormait, +remonter et disparaître dans les ruines.</p> + +<p>On doit se rappeler encore que cette apparition +avait causé un tel effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant +Mergellina, et mettant, entre son ancien logement +et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, +le château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, +le môle, le port, la strada Nuova, et enfin +la porte del Carmine, il avait transporté son domicile +à la Marinella.</p> + +<p>En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa +maîtresse au bout de Naples: il l'eût suivie au bout +du monde.</p> + +<p>Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, +quand il avait trouvé la porte du vieux Basso-Tomeo +fermée, au lieu de la trouver ouverte comme de coutume, +il n'avait pas été sans inquiétude.</p> + +<p>Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait +éloignée de la maison?</p> + +<p>Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa +maîtresse, si bien aimé qu'il se croie par elle, Michele +n'était point sans avoir éprouvé quelques traverses +dans ses amours.</p> + +<p>Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte +de Dieu, de la vénération des saints, de l'amour du +travail, n'avait point une considération bien grande +pour Michele, qu'il traitait non-seulement de fou, +comme tout le monde, mais encore de paresseux et +d'impie.</p> + +<p>Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et +Luigi, étaient des enfants trop respectueux pour ne +point partager les opinions de leur père à l'endroit +de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque +nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans +la maison Tomeo qu'un seul défenseur, Assunta, +tandis qu'au contraire, il avait quatre accusateurs: +le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui +dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable +majorité.</p> + +<p>Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude +métier, et Basso-Tomeo et ses trois fils qui se vantaient +de ne pas être des paresseux comme Michele, +tenant à exercer le leur en conscience, passaient une +partie de la soirée à poser leurs filets, une partie de +la nuit à attendre que le poisson s'y engageât, et une +partie de la matinée à les tirer hors de l'eau. Il en +résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo +et ses trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient +les six autres; ce qui n'en faisait pas des surveillants +bien insupportables pour les amours de Michele +et d'Assunta.</p> + +<p>Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. +Basso-Tomeo lui avait dit qu'il ne lui donnerait sa +fille que lorsqu'il exercerait un métier lucratif et honnête, +ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, +par malheur, prétendait ne connaître aucun métier +lucratif et honnête à la fois, affirmant que l'une de +ces deux épithètes excluait l'autre, ce qui, à Naples, +n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna +pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, +qui exerçait un métier honnête, qui, aidé par ses +trois fils, consacrait dix-huit heures par jour à ce +métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près +qu'il avait, pour la première fois, jeté ses filets à la +mer, pas réussi à mettre cinquante ducats de côté. +Il attendait donc l'héritage, parlant d'un oncle qui +n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de +Marco Polo, était parti pour le royaume du Cathay. +Si l'héritage ne venait pas, ce qui, au bout du compte, +était possible, il ne pouvait manquer, un jour ou +l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait +prédit. Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans +la maison de Basso-Tomeo, que la première partie de +la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui aboutissait +à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir +à ce sujet qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous +l'avons vu dans l'entretien qui avait précédé la prédiction +plus sinistre encore que la sorcière lui avait +faite à elle-même.</p> + +<p>Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, +sa présence à l'autel de saint +François et l'illumination <i>a giorno</i> de cet autel, +étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on +le disait, ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre +produit que Basso-Tomeo, malgré la fatigue +qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En +effet, les trois dernières journées avaient été si mauvaises, +que le vieux pêcheur avait fait voeu de brûler +douze cierges à l'autel de saint François, dans l'espérance +que le saint, qui était son patron, lui accorderait +une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs +de l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, +et avait exigé que, pendant toute la matinée, +c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait occupé +à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu +qu'il avait fait, de ses plus ferventes prières.</p> + +<p>Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la +dernière pêche, qui avait encore été plus mauvaise que +les deux précédentes; que Michele, ayant consacré +toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé, n'avait +pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé +la porte de la maison fermée, et Assunta agenouillée +à l'autel de saint François, au lieu de l'attendre à sa +porte.</p> + +<p>En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit +vrai, Michele fit un si gros soupir de satisfaction, +qu'Assunta se retourna à son tour, poussa un cri de +joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose +qu'un remercîment pour sa pénétration, lui fit signe +de venir s'agenouiller près d'elle. Michele n'eut pas +besoin qu'on lui répétât l'invitation, il ne fit qu'un +bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel, +et tomba à genoux sur la même marche où priait +Assunta.</p> + +<p>Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce +moment la prière de la jeune fille fut aussi fervente +que lorsque Michele était absent, et qu'il ne se mêla +point à cette prière quelques distractions. Mais la +chose était peu importante à cette heure, la pêche +devant être faite et les filets tirés. On pouvait bien, à +tout prendre, risquer quelques paroles d'amour, au +milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait +droit.</p> + +<p>Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta +les faits qu'en notre qualité d'historien, nous avons +fait connaître à nos lecteurs, avant que Michele les +connût lui-même,—et, en échange de ces faits, il +lui fit, de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put +agencer sur une indisposition de Luisa, sur un assassinat +qui avait eu lieu à la fontaine du Lion, et sur le +bruit qui se faisait à cette heure, rue Sant-Eligio et +ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique +du <i>beccaïo</i>.</p> + +<p>Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut +à peine qu'il y avait du bruit au Vieux-Marché, +qu'elle voulut connaître les véritables causes de ce +bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant +couvert d'un certain nuage, elle prit congé de +saint François, auquel sa prière était finie ou bien +près de l'être; elle fit une révérence à l'autel du saint, +trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha +du bout de ses doigts humides les doigts de son +amant, fit un dernier signe de croix, prit, avant +même d'être sortie de l'église, le bras de Michele, +et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en +chantant comme elle, elle sortit avec lui de l'église +del Carmine, pleine de confiance dans l'intervention +du saint et ne doutant pas que son père et ses frères +n'eussent fait une pêche miraculeuse.</p> + +<br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<h3>LES DEUX FRÈRES</h3> + + +<p>Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint +François: son père et ses frères avaient fait une pêche +vraiment miraculeuse.</p> + +<p>Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs +filets, leurs filets leur avaient paru si lourds, qu'ils +avaient cru d'abord avoir accroché quelque rocher; +mais, ne sentant point cette résistance absolue que +présente une masse enracinée au fond de la mer, ils +avaient eu la crainte, chose qui arrive quelquefois et +qui est d'un triste présage pour ceux à qui elle arrive, +ils avaient eu la crainte de tirer à eux le cadavre de +quelque suicidé ou de quelque noyé par accident.</p> + +<p>Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait +de la plage, ils sentaient des soubresauts et des secousses +indiquant que c'étaient des corps vivants et +bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction +du filet.</p> + +<p>Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux +gerbes liquides qui en jaillissaient, que les captifs, +commençant à comprendre leur position, faisaient des +efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour +sauter par-dessus.</p> + +<p>Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis +que le vieux pêcheur et Luigi, réunissant tous leurs +efforts, luttaient contre la proie indocile, ils passèrent +derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de l'eau jusqu'aux +épaules, parvinrent à la maintenir.</p> + +<p>Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations, +on pouvait comprendre que saint François avait largement +fait les choses.</p> + +<p>Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu +près de la strada Nuova, en face d'une grande maison +qui donnait d'un côté sur le quai, de l'autre sur +la rue Sant-Andrea-degli-Scopari.</p> + +<p>Cette maison, que l'on désignait sous le nom de +palais della Torre, appartenait, en effet, au duc de ce +nom.</p> + +<p>Comme nous allons raconter un fait entièrement +historique, nous sommes forcé de donner quelques +détails sur cette maison où le fait s'est passé et sur +ceux qui l'habitaient.</p> + +<p>A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune +homme de vingt-six à vingt-huit ans, vêtu à la dernière +mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu d'avoir la +redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et +au haut collet piqué que l'on portait à cette époque, il +était enveloppé d'une élégante robe de chambre de +velours nacarat fermant sur sa poitrine avec des +brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis +longtemps avaient renoncé à la poudre, quoique +coupés court, frisaient en boucles naturelles; une fine +chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante dentelle, +s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et +blanc comme un cou de femme; ses mains étaient +blanches, longues et minces, signe d'aristocratie. Il +portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et, +distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages +glissant dans le ciel, tout en faisant de la main droite +ces mouvements dénonciateurs que fait un poëte qui +scande des vers.</p> + +<p>C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre +de Sannasar, de Bertin, de Parny, c'était don Clemente +Filomarino, frère cadet du duc della Torre, +un des jeunes gens les plus élégants de Naples, +et qui disputait la royauté de la mode aux Nicolino, +aux Caracciolo et aux Roccamana; en outre, beau +cavalier, grand chasseur, excellant dans les exercices +de l'escrime, du tir, de la natation; riche, +quoique cadet de famille, attendu que son frère, le +duc della Torre, qui avait vingt-cinq ans de plus que +lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de +laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait +reçu de son aîné l'honorable mission de perpétuer la +race des ducs de la Torre, honneur auquel celui-ci +paraissait avoir renoncé.</p> + +<p>Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail +bien autrement intéressant—et il en était convaincu—pour +ses contemporains et même pour l'avenir, +que celui de procréer des héritiers de son nom et des +soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait +une collection de livres rares et de manuscrits précieux. +La bibliothèque royale elle-même—celle de +Naples, bien entendu,—n'avait rien que l'on pût +comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler +plus correctement, d'Elzévirs. En effet, il avait un +spécimen à peu près complet de toutes les éditions +publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par +le père, le fils et le neveu<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Nous disons à peu près +complète, parce que nul bibliomane ne peut se vanter +d'avoir la collection entière, depuis le premier volume, +publié en 1572, auquel est attaché le nom +d'Elzévirs, et qui porte pour titre: <i>Eutropii historiæ +romanæ, lib X</i>, jusqu'au <i>Pastissier françois</i>, publié +chez Louis et Daniel, et qui porte la date de 1655. +Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs +cette collection presque unique, où se trouvaient +successivement, servant d'enseigne au frontispice, +l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre une +faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec +la devise <i>Non solus</i>; la Minerve et l'olivier, avec +l'exergue <i>Ne extra oleas</i>; le fleuron au masque de +buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la sirène, +qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe +représentant la tête de Méduse; la guirlande de roses +trémières, et enfin les deux sceptres croisés sur un +bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, +ses éditions, toutes de choix, étaient remarquables par +la grandeur et la largeur de leurs marges, dont +quelques-unes atteignaient quinze et dix-huit lignes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns +disent qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est +que son neveu.</p></blockquote> + +<p>Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche +collection qui existât au monde. Elle commençait au +sceau de Tancrède de Hauteville, et se continuait, +en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples, +jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, +actuellement régnants.</p> + +<p>Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, +dont le plus signalé symptôme est de rendre indifférent +à tous les sentiments humains, n'avait eu aucune +influence sur l'amour presque paternel que le duc della +Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté +orphelin à cinq ans. Ce qui l'avait si profondément +attaché à cet enfant le jour même de sa naissance, +c'était probablement cette idée que, dès ce jour-là, il +était déchargé de l'obligation de prendre une femme, +qui ne l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût +distrait de sa vocation de collectionneur. Aussi, nous +serait-il impossible d'énumérer les soins dont l'enfant +chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses +obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans +toutes ces indispositions plus ou moins graves auxquelles +l'enfance est soumise, il avait été son seul +garde-malade, passant les nuits près de son lit à annoter +ses catalogues, ou à chercher dans ses livres +rares ces fautes d'impression qui marquent un exemplaire +du sceau de l'identité. D'enfant, don Clemente +était devenu adolescent; d'adolescent, jeune homme; +de jeune homme, il était en train de passer homme, +sans que cette profonde et tendre affection de son +frère pour lui se fût altérée et eût changé de nature. +A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore +traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas +une fois à cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que +son frère ne lui criât par la fenêtre: «Prends garde +de te noyer! Prends garde que ton fusil ne soit mal +chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!»</p> + +<p>Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples, +don Clemente Filomarino, comme les autres jeunes +gens de son âge, fraternisa avec les officiers français, +et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté des +abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre, +du sabre et du goupillon, il se mêla aux rangs des +plus chauds patriotes et fut emprisonné avec eux.</p> + +<p>Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses +études de bibliomane, le duc della Torre avait à +peine su le passage de la flotte française, et, en tout +cas, n'y avait attaché aucune importance. Philosophe +lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique +à sa philosophie, il ne s'était point étonné des +railleries de son frère contre le gouvernement, +l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit que don +Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au +fort Saint-Elme.</p> + +<p>La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus +étourdi que cette nouvelle; il fut quelque temps à +rassembler ses idées, et courut chez le régent de la +vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle +de préfet de police.</p> + +<p>Il venait demander ce qu'avait fait son frère.</p> + +<p>Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu +que son frère conspirait, que les accusations +les plus graves pesaient sur lui, et que, si ces accusations +étaient prouvées, il y allait de sa tête.</p> + +<p>L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano, +Emmanuele de Deo et Gagliani était à peine enlevé +de la place du Château; il crut le voir se dresser de +nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les +juges, assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi, +des Castelcicala; il offrit sa fortune tout entière; il +offrit ses autographes, ses Elzévirs; il s'offrit lui-même +si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il +supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux +pieds du roi, aux pieds de la reine; tout fut inutile. +Le procès suivit son cours; mais, cette fois, malgré +l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous les +accusés furent reconnus innocents et mis en liberté.</p> + +<p>Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la +vengeance légale, établit cette fameuse chambre +obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et créa +ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et Guidobaldi +étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur.</p> + +<p>Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère, +le duc della Torre, pensa devenir fou, et cessa de se +livrer à la compilation de ses Elzévirs et à la recherche +de ses autographes, ne guérirent aucunement +don Clemente Filomarino de ses principes libéraux, +de ses tendances philosophiques et de ses instincts +railleurs; au contraire, ils le poussèrent plus avant +que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de cette +impartialité du tribunal, qui, malgré les instances +secrètes de la reine, qui, malgré les instances publiques +de ses accusateurs, l'avait déclaré innocent, et +l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus autre +chose à craindre, et était devenu un des habitués les +plus assidus des salons de l'ambassadeur français, +tandis qu'au contraire il s'était complétement éclipsé +des salons de la cour, dans lesquels son rang lui +donnait entrée.</p> + +<p>Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort +de Clemente, s'était remis à la poursuite de ses autographes +et de ses Elzévirs, et ne s'inquiétait plus de +cet enfant prodigue que pour lui recommander comme +toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait +à la chasse, ou faisait quelque pleine eau dans le +golfe.</p> + +<p>Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits.</p> + +<p>Don Clemente Filomarino avait appris le départ de +l'ambassadeur français, ainsi que la déclaration de +guerre faite par lui au roi Ferdinand, et, ses principes +de citoyen du monde l'emportant sur sa nationalité +napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses +bons amis les Français à Naples, et le roi et la reine +à tous les diables.</p> + +<p>De son côté, le duc della Torre venait de recevoir +une lettre du libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste +de Naples, qui lui annonçait qu'il avait découvert +un des deux Elzévirs manquant à sa collection, +et qui lui faisait demander s'il devait le lui porter +chez lui ou attendre sa visite à son magasin.</p> + +<p>En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre +avait poussé un cri de joie, et, n'ayant pas la patience +d'attendre la visite, il avait noué sa cravate, +passé sa houppelande, et, descendant du second +étage, occupé tout entier par sa bibliothèque, il était +entré au premier, qui lui servait de logement, ainsi +qu'à son frère, et avait fait son apparition dans la +chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer +les derniers vers d'un poëme comique, dans le genre +du <i>Lutrin</i> de Boileau, et où il attaquait les trois gros +péchés, non-seulement des moines de Naples, mais +des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et +la gourmandise.</p> + +<p>A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino +devina qu'il venait d'arriver à celui-ci un de ces +grands événements bibliomaniques qui le mettaient +hors de lui.</p> + +<p>—Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous +trouvé, par hasard, le Térence de 1661?</p> + +<p>—Non, mon cher Clemente; mais juge de mon +bonheur: j'ai trouvé le Perse de 1664.</p> + +<p>—Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein? +Vous savez bien que, plus d'une fois déjà, vous m'avez +dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il s'est agi de +vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de +vous fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition +avec la sphère, au lieu de l'édition de l'olivier ou de +celle de l'orme.</p> + +<p>—Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce +n'est pas un vieux renard comme moi que l'on attrape! +D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et Dura ne me +ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation +à conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur +le duc, venez vite; j'ai la joie de vous annoncer +que je viens de trouver le Perse de 1664, avec les +deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique; +les marges ont quinze lignes de hauteur en tout +sens.»</p> + +<p>—Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je +présume?</p> + +<p>—J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts +ducats au moins; mais qu'importe! c'est à toi +que ma bibliothèque reviendra un jour; et, si maintenant +j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661, +j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut +une collection complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats +comme un grain!</p> + +<p>—Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher +frère, c'est de ne vous inquiéter jamais de ce que +vous me laisserez ou ne me laisserez pas. J'espère +que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons +pas les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront +assez pour nous faire mourir le même jour et à +la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que vous +m'aimerez, je serai riche.</p> + +<p>—Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les +deux mains sur les deux épaules et en le regardant +avec une ineffable tendresse, tu sais bien que je t'aime +comme mon enfant, mieux que mon enfant même; +car, si tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru +tout droit chez Dura, et je ne t'eusse embrassé qu'à +mon retour.</p> + +<p>—Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher +votre Térence.</p> + +<p>—Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua +le duc avec un soupir, tu ne feras qu'un bibliomane +de troisième ordre, et encore! encore!... Au +revoir, Clemente, au revoir!</p> + +<p>Et le duc della Torre s'élança hors de la maison.</p> + +<p>Don Clemente revint à la fenêtre.</p> + +<p>Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs +filets sur la plage, au milieu d'un immense concours +de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour voir le +résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois +fils.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXI</h3> + +<h3>OÙ GAETANO MAMMONE ENTRE EN SCÈNE</h3> + + +<p>Nous l'avons dit au commencement du chapitre +précédent, saint François avait bien fait les choses, +et la pêche était vraiment miraculeuse.</p> + +<p>On eût dit que le saint, si religieusement prié par +Assunta et si généreusement gratifié par Basso-Tomeo +d'une messe et de douze cierges, avait voulu +mettre dans les filets du vieux pêcheur et de ses trois +fils un spécimen de tous les poissons du golfe.</p> + +<p>Lorsque la traîne sortit de la mer et qu'elle apparut +sur le rivage avec sa poche pleine à rompre, on +eût dit que c'était non pas la Méditerranée, mais le +Pactole qui dégorgeait toutes ses richesses sur la +plage.</p> + +<p>La dorade aux reflets d'or, la bonite aux mailles +d'acier, la spinola à la robe d'argent, la trille au corsage +rose, le dentiche aux nageoires lie de vin, le +mulet au museau arrondi, le poisson-soleil que l'on +croirait un tambour de basque tombé à la mer, enfin +le poisson Saint-Pierre, qui porte sur ses flancs +l'empreinte des doigts de l'apôtre, faisaient escorte, +et semblaient la cour, les ministres, les chambellans +d'un thon magnifique qui pesait au moins soixante +rotoli, et qui semblait ce roi de la mer que, dans <i>la +Muette de Portici</i>, promet Masaniello à ses compagnons +sur un air si charmant.</p> + +<p>Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tête à deux +mains, ne pouvait en croire ses yeux et trépignait de +joie. Les paniers apportés par le vieillard et ses fils, +dans l'espoir d'une pêche abondante, une fois remplis +jusqu'aux bords, ne contenaient pas le tiers de +cette magnifique moisson faite dans la plaine qui se +laboure toute seule.</p> + +<p>Les enfants se mirent à la recherche de nouveaux +récipients, tandis que Basso-Tomeo, dans sa reconnaissance, +racontait à tout venant qu'il devait ce miracle +à la faveur toute particulière de saint François, +son patron, à l'autel duquel il avait fait dire une +messe et brûler douze cierges.</p> + +<p>Le thon faisait surtout l'admiration du vieux pêcheur +et des assistants: c'était un miracle qu'après +les secousses qu'il avait données au filet, il ne l'eût +pas rompu, et, en s'ouvrant à travers ses mailles une +fuite pour lui-même, n'eût pas ouvert en même temps +un passage à toute la gent écaillée qui bondissait +autour de lui.</p> + +<p>Chacun, au récit du vieux Basso-Tomeo et à la vue +de sa pêche, se signait et criait: <i>Evviva san Francisco!</i> +Don Clémente seul, qui, de sa fenêtre, dominait +toute cette scène, paraissait mettre en doute l'intervention +du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeux +coup de filet à une de ces chances heureuses +et comme en rencontrent parfois les pêcheurs.</p> + +<p>Placé d'ailleurs comme il l'était, c'est-à-dire à la +fenêtre du premier étage de son palais et pouvant +plonger du regard jusqu'au coude que fait le quai +de la Marinella, il voyait ce que Basso-Tomeo, enfermé +avec son poisson au milieu d'un cercle de +féliciteurs, ne pouvait pas voir et ne voyait pas.</p> + +<p>Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyait +point Basso-Tomeo, c'était fra Pacifico, arrivant du +côté du marché avec son âne, tenant orgueilleusement +le milieu du pavé comme d'habitude, et devant infailliblement, +s'il suivait la ligne droite, se heurter au +monceau de poissons que venait de tirer de la mer le +vieux Basso-Tomeo.</p> + +<p>Ce fut ce qui arriva; en voyant un attroupement +qui lui barrait le passage, sans savoir la cause de +cet attroupement, fra Pacifico, pour le fendre plus +facilement, prit Jacobin par la longe et marcha le +premier en disant:</p> + +<p>—Place! au nom de saint François, place!</p> + +<p>On comprend facilement que, dans une foule chantant +les louanges du fondateur des ordres mineurs, +un nouveau venu, quel qu'il fut, se présentant au +nom du saint, devait trouver place; mais place fut faite +par cette même foule avec d'autant plus de promptitude +et de vénération, que l'on reconnut fra Pacifico +et son âne Jacobin, que chacun savait avoir l'honneur +d'être attachés au service particulier du saint.</p> + +<p>Fra Pacifico allait donc, fendant la foule, ignorant +ce qu'elle contenait à son centre, lorsque tout à coup +il se trouva face à face avec le vieux Tomeo et manqua +de trébucher contre la montagne de poissons qui +se mouvaient encore dans les dernières convulsions de +l'agonie!</p> + +<p>C'était ce moment qu'attendait don Clemente; car +il pouvait prévoir qu'il allait se passer une lutte curieuse +entre le pêcheur et le moine; en effet, à peine +Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico traînant derrière +lui Jacobin, que, comprenant à quelle dîme +exorbitante il allait être soumis, il jeta un cri de terreur +et pâlit, tandis qu'au contraire le visage de fra +Pacifico s'illumina d'un formidable sourire en voyant +vers quelle belle aubaine sa bonne étoile le conduisait.</p> + +<p>Il avait justement trouvé le marché au poisson si +mal fourni, qu'il n'avait, quoique le lendemain fût +jour maigre, rien jugé digne de la bouche si finement +connaisseuse des capucins de Saint-Éphrem.</p> + +<p>—Ah! ah! fit don Clemente assez haut pour être +entendu d'en bas, c'est-à-dire du quai, voilà qui devient +intéressant.</p> + +<p>Quelques personnes levèrent la tête; mais, ne +comprenant pas ce que voulait dire le jeune homme +à la robe de chambre de velours, ils reportèrent +presque aussitôt leurs regards sur Basso-Tomeo et +fra Pacifico.</p> + +<p>Au reste, frère Pacifique ne laissa point longtemps +Basso-Tomeo dans les transes du doute; il prit son +cordon, l'étendit sur le thon et prononça les paroles +sacramentelles:</p> + +<p>—Au nom de saint François!</p> + +<p>C'était ce que prévoyait don Clemente; il éclata de +rire.</p> + +<p>Il était évident qu'il allait assister au combat de +deux des plus puissants mobiles des actions humaines: +la superstition et l'intérêt.</p> + +<p>Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sa pêche +de saint François, défendrait-il le plus beau morceau +de cette pêche contre saint François lui-même, ou, ce +qui était exactement la même chose, contre son représentant?</p> + +<p>D'après ce qui allait se passer, don Clemente apprécierait +dans la lutte que Naples allait avoir à soutenir +pour la conquête de ses droits, quel fond les patriotes +pouvaient faire sur le peuple, et si ce peuple, pour +lequel ils se dévoueraient au moment du renversement +des préjugés, combattrait en faveur de ces préjugés, +ou contre eux.</p> + +<p>L'épreuve ne fut pas heureuse pour le philosophe.</p> + +<p>Après un combat intérieur qui ne dura au reste +que quelques secondes, l'intérêt fut vaincu par la +superstition, et le vieux pêcheur, qui avait paru disposé +un instant à défendre sa propriété en cherchant +des yeux si ses trois fils étaient de retour avec les paniers +qu'ils étaient allés prendre, fit un pas en +arrière, et, démasquant l'objet en litige, dit humblement:</p> + +<p>—Saint François me l'avait donné, saint François +me le reprend. Vive saint François! Ce poisson est à +vous, mon père.</p> + +<p>—Ah! l'imbécile! ne put s'empêcher de s'écrier +don Clemente.</p> + +<p>Tous levèrent la tête, et les regards de la foule se +fixèrent sur le jeune homme à la physionomie railleuse; +l'expression des visages de ceux qui regardaient +ne dépassait pas encore l'étonnement, car +personne ne comprenait parfaitement à qui s'adressait +l'épithète d'imbécile.</p> + +<p>—Oh! c'est toi, Basso-Tomeo, et non un autre que +j'appelle imbécile! s'écria don Clémente.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, Excellence?</p> + +<p>—Parce que, toi et tes trois fils, qui êtes d'honnêtes +gens, de braves travailleurs, et, de plus, de vigoureux +gaillards, vous vous laissez enlever le prix de +votre labeur par un moine fripon, paresseux et impudent.</p> + +<p>Fra Pacifico, qui avait cru que la vénération attachée +à son habit le mettait hors de la question, attaqué +ainsi en face et à l'improviste, chose qu'il n'eût +jamais crue possible, poussa un rugissement de colère +et montra son bâton à don Clemente.</p> + +<p>—Garde tan bâton pour ton âne, moine; il n'y a +qu'à lui que ton bâton puisse faire peur.</p> + +<p>—Oui; mais je vous en préviens, don Cicillo<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, +mon âne s'appelle Jacobin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Nom que l'on donne à Naples aux muscadins, mirliflores, +dandys, etc.</p></blockquote> + +<p>—Eh bien, alors, c'est ton âne qui porte le nom +de l'homme, et c'est toi qui as le nom de la bête.</p> + +<p>La foule se mit à rire: elle commence toujours, +lorsqu'elle écoute une dispute, par être du parti de +celui qui a de l'esprit.</p> + +<p>Fra Pacifico, furieux, ne sut qu'apostropher don +Clemente de ce nom qui était pour lui la plus terrible +injure.</p> + +<p>—Je te dis que tu es un jacobin! Cet homme est +un jacobin, mes frères; le voyez-vous avec ses cheveux +coupés à la Titus et son pantalon sous sa robe +de chambre? Jacobin! jacobin! jacobin!</p> + +<p>—Jacobin tant que tu voudras, et je me vante +d'être jacobin.</p> + +<p>—Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avoue +qu'il est jacobin!</p> + +<p>—D'abord, lui dit don Clemente, sais-tu ce que +c'est qu'un jacobin?</p> + +<p>—C'est un démagogue, un sans-culotte, un septembriseur, +un régicide.</p> + +<p>—En France, c'est possible; mais, à Naples, écoute +bien ceci et tâche de ne pas l'oublier: <i>jacobin</i> veut +dire un honnête homme qui aime son pays, qui +voudrait le bonheur du peuple, et, par conséquent, +l'abolition des préjugés qui l'abrutissent; qui demande +l'égalité, c'est-à-dire les mêmes lois pour les +petits comme pour les grands; la liberté pour tous, +afin que tous les pêcheurs puissent jeter également +leurs filets dans toutes les parties du golfe, et qu'il +n'y ait point de réserves même pour le roi, à Portici, +à Chiatamone et à Mergellina attendu que la mer +est à tout le monde, comme l'air que nous respirons, +comme le soleil qui nous éclaire; un jacobin, enfin, +c'est un homme qui veut la fraternité, c'est-à-dire +qui regarde tous les hommes comme ses frères, et +qui dit: «Il n'est pas juste que les uns se reposent +et mendient, tandis que les autres se fatiguent et +travaillent,» ne voulant pas qu'un pauvre pêcheur +qui a passé la nuit à poser ses filets et la journée à +les tirer, quand il a, une fois par hasard, ce qui lui +arrive tous les dix ans, pris un poisson qui vaut +trente ducats...</p> + +<p>La foule sembla trouver le prix trop élevé et se +mit à rire.</p> + +<p>—J'en donne trente ducats, moi, continua Filomarino. +Eh bien, je le répète, un jacobin est un +homme qui ne veut pas que, quand un pauvre +pêcheur a pris un poisson qui vaut trente ducats, il +lui soit volé par un homme,—je me trompe, +un moine!—un moine n'est pas un homme; celui +qui mérite le nom d'homme est celui qui rend des +services à ses frères, et non celui qui les vole, celui +qui rend des services à la société et non celui qui est +à sa charge, qui travaille et qui touche honorablement +le prix de son labeur pour nourrir une femme +et des enfants, et non celui qui, la plupart du temps, +détourne la femme des autres et débauche ses enfants +au profit de la paresse et de l'oisiveté. Voilà ce que +c'est qu'un jacobin, moine, et, si c'est là ce que c'est +qu'un jacobin, oui, je suis jacobin!</p> + +<p>—Vous l'entendez! s'écria le moine exaspéré, il +insulte l'Église, il insulte la religion, il insulte saint +François... C'est un athée!</p> + +<p>Plusieurs voix demandèrent:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'un athée?</p> + +<p>—C'est, répondit fra Pacifico, un homme qui ne +croit pas en Dieu, qui ne croit pas en la Madone, qui +ne croit pas en Jésus-Christ, enfin qui ne croit pas +au miracle de saint Janvier.</p> + +<p>A chacune de ces accusations, don Clemente Filomarino +avait vu les yeux de la foule s'animer et +briller de plus en plus. Il était évident que, si la lutte +continuait entre lui et le moine, et avait pour arbitre +une foule ignorante et fanatique, le résultat serait +contre lui. A la dernière accusation, quelques +hommes avaient poussé un cri de colère en lui montrant +le poing et en répétant après fra Pacifico:</p> + +<p>—C'est un jacobin, c'est un athée, c'est un homme +qui ne croit pas au miracle de saint Janvier.</p> + +<p>—Enfin, continua le moine, qui avait gardé cet +argument pour le dernier, c'est un ami des Français.</p> + +<p>Quelques hommes, à cette dernière invective, ramassèrent +des pierres.</p> + +<p>—Et vous, leur cria don Clemente, vous êtes des +ânes auxquels on ne mettra jamais de bâts assez pesants +et auxquels on ne fera jamais porter de charges +assez lourdes.</p> + +<p>Et il referma sa fenêtre.</p> + +<p>Mais, au moment où il refermait sa fenêtre, une +voix cria:</p> + +<p>—A bas les Français! Mort aux Français!</p> + +<p>Et cinq ou six pierres brisèrent la vitre derrière +don Clemente.</p> + +<p>Une de ces pierres, l'atteignant au visage, lui fit +une légère blessure.</p> + +<p>Peut-être, si le jeune homme eût eu la prudence +de ne point reparaître, la colère de cette multitude +se fût-elle calmée par cette vengeance; mais, furieux à +la fois de l'insulte et de la douleur, il s'élança sur +son fusil de chasse chargé à balle, rouvrit la fenêtre, +et, le visage rayonnant de colère et splendide de +dédain:</p> + +<p>—Qui a jeté la pierre? qui m'a atteint là, là, là? +dit-il en montrant sa joue ensanglantée.</p> + +<p>—Moi, répondit un homme d'une quarantaine +d'années, court de taille, mais vigoureusement bâti, +coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'une veste et +d'une culotte blanches, en croisant ses bras sur sa +poitrine et en faisant jaillir par le geste un flot de +farine de sa veste; moi, Gaetano Mammone.</p> + +<p>A peine l'homme à la veste blanche avait-il prononcé +ces paroles, que don Clemente Filomarino +appuyait son fusil à son épaule et lâchait le coup.</p> + +<p>L'amorce seule brûla.</p> + +<p>—Miracle! cria don Pacifico en chargeant son +poisson sur son âne, et en laissant don Clemente aux +prises avec la foule; miracle!</p> + +<p>Et il descendit du côté de l'Immacolatella, en +criant:</p> + +<p>—Miracle! miracle!</p> + +<p>Deux cents voix crièrent après lui: «Miracle!» +Mais, au milieu de toutes ces voix, la même voix qui +s'était déjà fait entendre répéta:</p> + +<p>—Mort au jacobin! mort à l'athée! mort à l'ami +des Français!</p> + +<p>Et toutes les voix qui avaient crié: «Miracle!» +crièrent:</p> + +<p>—A mort! à mort!</p> + +<p>La guerre était déclarée.</p> + +<p>Une partie de la foule s'engouffra dans la grande +porte pour venir attaquer don Clemente par l'intérieur; +d'autres appuyèrent une échelle à la fenêtre +et commencèrent de l'escalader.</p> + +<p>Don Clemente lâcha son second coup de fusil au +hasard, au milieu de la foule: un homme tomba.</p> + +<p>C'était, de la part de l'imprudent jeune homme, +renoncer à toute miséricorde. Il ne lui restait plus +qu'à vendre chèrement sa vie.</p> + +<p>Il assomma d'un coup de crosse de fusil le premier +dont la tête parut au niveau de la fenêtre; l'homme +ouvrit les bras et tomba à la renverse.</p> + +<p>Puis, jetant dans la chambre son fusil dont le bois +s'était cassé par la violence du coup, il prit de chaque +main un pistolet de tir, et les deux premiers assaillants +qui se montrèrent, reçurent, l'un une balle dans +la tête, l'autre une balle dans la poitrine.</p> + +<p>Tous deux tombèrent en dehors, et restèrent sans +mouvement sur le pavé.</p> + +<p>Les cris de rage redoublèrent; de tous les côtés du +quai, on accourait pour prêter main-forte aux assaillants.</p> + +<p>Don Clemente Filomarino entendit en ce moment +craquer la porte d'entrée et des pas s'approcher de la +chambre.</p> + +<p>Il courut à la porte et la ferma à la clef.</p> + +<p>C'était un bien faible rempart contre la mort.</p> + +<p>Il n'avait pas eu le temps de recharger ses pistolets, +et son fusil était brisé; mais il lui restait le canon, +armé des batteries, dont il pouvait se servir +comme d'une masse; il lui restait ses épées de duel.</p> + +<p>Il les décrocha de la muraille, les posa derrière +lui sur une chaise, ramassa le canon de son fusil, et +résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.</p> + +<p>Un nouvel assaillant parut à la fenêtre, le fusil s'abattit +sur lui; s'il eût atteint la tête, il l'eût fendue; +mais, par un mouvement rapide, l'homme sauva +son crâne et reçut le coup de massue sur l'épaule. Il +saisit le fusil, se cramponna des deux mains aux +parties saillantes, sous-garde et batterie. Don Clemente +vit que c'était une lutte à soutenir, pendant +laquelle on pouvait enfoncer la porte; il abandonna +l'arme au moment où son adversaire s'attendait à la +résistance: le point d'appui lui manquant, l'homme +tomba à la renverse; mais don Clemente perdait son +arme la plus terrible.</p> + +<p>Il sauta sur ses épées.</p> + +<p>Un craquement terrible se fit entendre; le fer +d'une hache passa à travers le faible battant de la +porte de sa chambre.</p> + +<p>Au moment où le fer se retirait pour frapper un +second coup, le jeune homme darda son épée par +l'ouverture que la hache avait faite, il entendit un +blasphème.</p> + +<p>—Touché! dit-il en riant de ce rire sauvage que +font entendre, dans les joies de la vengeance, ceux +qui n'ont plus rien à espérer que de mourir en faisant +le plus de mal possible à leurs ennemis.</p> + +<p>Le bruit de la chute d'un corps pesant se fit entendre +derrière lui; un homme venait de sauter du balcon +dans la chambre, un poignard à la main.</p> + +<p>La fine lame de l'épée se croisa avec le poignard, +pareille à un éclair; l'homme poussa un soupir et +tomba; le fer lui était ressorti de six pouces entre +les deux épaules.</p> + +<p>Un second coup de hache brisa le panneau de la +porte. Don Clemente allait faire face à ses nouveaux +adversaires, lorsqu'il vit passer dans l'air, venant +d'en haut et tombant dans la rue, des papiers et des +livres.</p> + +<p>Il comprit que ces furieux étaient montés au second +étage, avaient brisé la porte de l'appartement +de son frère, qui peut-être même, ne soupçonnant +aucun danger, l'avait laissée ouverte dans sa hâte à +se rendre chez Dura, et que ces papiers, c'étaient les +autographes, les livres, les Elzévirs du duc della +Torre, que ces misérables, dans leur ignorance des +trésors qu'ils gaspillaient, jetaient par la fenêtre.</p> + +<p>Blessé par une pierre, il avait poussé un cri de +rage; à la vue de cette profanation, il poussa un cri +de douleur.</p> + +<p>Son frère, son pauvre frère, quel serait son désespoir +lorsqu'il rentrerait!</p> + +<p>Don Clemente oublia son danger, oublia que, +quand le duc de la Torre rentrerait, il aurait probablement +une bien autre perte à déplorer que celle de +ses autographes et de ses Elzévirs. Il ne vit que cet +abîme ouvert dans sa vie, par son imprudence à lui, +au moment où il s'y attendait le moins, abîme dans +lequel s'engloutissaient en un instant trente longues +années de soins incessants et de recherches assidues, +et sa rage en redoubla contre ces brutes à qui la vengeance +exercée sur l'homme ne suffisait pas et qui +l'étendaient aux objets inanimés, qu'ils détruisaient +sans en connaître la valeur et par un simple instinct +de destruction.</p> + +<p>Il eut un instant l'idée de parlementer avec ses ennemis, +de se livrer à eux et de faire de sa mort la +rançon des livres et des manuscrits précieux de son +frère. Mais, à l'aspect de ces visages où la colère le +disputait à la stupidité, il comprit que ces hommes, +certains qu'il ne pouvait leur échapper, ne transigeraient +pas avec lui, mais que, leur indiquant seulement +la valeur des objets qu'il voulait sauver, il rendrait +le salut de ces objets moins probable qu'en le +leur laissant ignorer.</p> + +<p>Il résolut donc de ne rien demander, et, comme +sa mort était certaine, que rien ne pouvait le sauver, +de rendre seulement, par un effort désespéré, cette +mort plus facile et plus prompte.</p> + +<p>Lui mort, ses ennemis ne pousseraient peut-être +pas plus loin leur vengeance.</p> + +<p>Il restait à don Clemente à examiner sa position +avec sang-froid et à en tirer, au point de vue de la +vengeance, le meilleur parti possible.</p> + +<p>La fenêtre paraissait abandonnée comme étant d'un +abord trop dangereux; il y courut; trois mille lazzaroni +peut-être encombraient le quai; par bonheur, +pas un n'avait d'armes à feu: il put donc regarder +par la fenêtre.</p> + +<p>Au-dessous de la fenêtre, ces hommes faisaient +un immense amas de bois qu'ils allaient chercher sur +la plage, laquelle, à l'endroit dont nous parlons, +forme un gigantesque chantier où sont réunis bois à +brûler et bois de construction, tandis que d'autres fourraient, +sous cet amas de bois disposé en bûcher, les +livres et les papiers que les dévastateurs continuaient +de leur envoyer par la fenêtre du deuxième étage et +qui étaient destinés à y mettre le feu.</p> + +<p>D'un autre côté, la porte était près de céder sous +les efforts des assaillants et surtout sous les coups de +hache de l'homme à la veste blanche.</p> + +<p>La porte pouvait encore tenir dix secondes; avec +de la présence d'esprit et une main sûre, c'était à peu +près le temps qu'il fallait à don Clemente pour recharger +ses pistolets.</p> + +<p>On sait la promptitude avec laquelle se chargent +les pistolets de tir, où la balle presse directement la +poudre. Les pistolets étaient chargés et amorcés au +moment où la porte céda.</p> + +<p>Un flot d'hommes se répandit dans la chambre; +les deux coups partirent en même temps comme deux +éclairs; deux hommes roulèrent sur le carreau.</p> + +<p>Don Clemente se retourna pour saisir les épées; +mais, avant qu'il eût eu le temps d'étendre les mains +vers elles, il se trouva littéralement enveloppé de couteaux +et de poignards.</p> + +<p>Il allait être percé de vingt coups à la fois et s'élançait +de toutes les puissances de son coeur au-devant +de cette mort si prompte qui lui sauvait l'agonie, +lorsque l'homme à la hache et à la veste blanche, faisant +tournoyer sa hache au-dessus de sa tête, s'écria:</p> + +<p>—Que personne ne le touche! Le sang de cet +homme est à moi.</p> + +<p>L'ordre arriva à temps pour sauver à don Clemente +dix-neuf coups de couteau sur vingt; mais un +vingtième, plus pressé que les autres, avait déjà +frappé au-dessous de la gorge. Tout ce que put faire +l'assassin pour obéir fut donc de reculer d'un pas en +laissant le couteau dans la plaie.</p> + +<p>Le blessé resta debout, mais oscillant comme un +homme qui va tomber. Gaetano Mammone jeta sa +hache, bondit jusqu'à lui, l'appuya et le maintint d'une +main à la muraille, de l'autre déchira, sans que don +Clemente eût la volonté ou la force de s'y opposer, la +robe de chambre, la chemise de batiste du blessé, lui +mit la poitrine nue, arracha le couteau resté dans la +gorge, et appliqua avidement sa bouche à la plaie, +d'où jaillissait un long filet incarnat.</p> + +<p>Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval, dont +il ouvre l'artère, et dont il boit le sang.</p> + +<p>Don Clemente sentit que cet homme, ou plutôt +cette bête fauve lui tirait violemment la vie du corps; +instinctivement il lui appuya les mains aux épaules +et essaya de le repousser, comme Anthée essaye de +repousser Hercule qui l'étouffe. Mais, ou son adversaire +était trop robuste, ou don Clemente était trop +affaibli; ses bras se détendirent lentement. Il lui +sembla que cet homme, après son sang, après sa +vie, tirait à lui son âme; une sueur froide passa +sur son front, un frisson mortel courut dans ses +veines à moitié vides; il poussa un long soupir et +s'évanouit.</p> + +<p>En cessant de sentir palpiter sa victime, le vampire +se détacha d'elle; sa bouche se tordit dans un sourire +d'effroyable volupté.</p> + +<p>—La! dit-il, je suis désaltéré; maintenant, vous +autres, faites ce que vous voudrez de ce cadavre.</p> + +<p>Et, en effet, Gaetano Mammone cessa de maintenir +contre la muraille le corps de don Clemente, qui, +s'affaissant sur lui-même, tomba inerte sur le carreau.</p> + +<p>Pendant ce temps, joyeux comme un enfant qui +vient d'obtenir le joujou qu'il désire, le duc della +Torre avait reçu des mains du libraire Dura, le Perse +de 1664, s'était bien assuré de l'identité de l'édition en +reconnaissant que les livres portaient pour frontispice +l'écu avec les deux sceptres croisés, et n'avait +point reculé devant le prix de soixante-deux ducats +que lui avait demandé le libraire. En effet, que maintenant +il se procure le Térence de 1661, et sa collection +d'Elzévirs sera complète, bonheur auquel trois +amateurs seulement, un à Paris, un à Amsterdam, +un à Vienne, pouvaient se vanter d'être arrivés!</p> + +<p>Maître du précieux volume, le duc ne songea plus +qu'à remonter dans le <i>carrozzello</i> qui l'avait amené, +et à reprendre le chemin de son palais. Avec quel +bonheur il allait revoir don Clemente, lui montrer +son trésor et lui prouver la supériorité des joies du +bibliomane sur celles des autres hommes! Ah! s'il +pouvait y amener ce jeune homme, qui avait de si +belles qualités, mais à qui manquait celle-là, ce +serait un cavalier complet; tandis que don Clemente +était encore comme la collection du duc: il avait +toutes les qualités hors une; comme lui, l'heureux +bibliomane avait toutes les éditions des Elzévirs +père, fils et neveu, moins le Térence.</p> + +<p>Et, le sourire sur les lèvres, le duc revenait, retournant +dans sa pensée tous ces <i>concetti</i> où son +esprit avait moins de part que son coeur, regardant +son précieux volume, le serrant entre ses deux mains, +le pressant contre sa poitrine, mourant d'envie de le +baiser, ce qu'il eût fait bien certainement s'il eût été +seul, lorsque, en arrivant à Supportico-Strettela, il +commença à distinguer un immense attroupement +qui lui paraissait s'être formé devant son palais. Cependant, +sans doute se trompait-il; que feraient +ces hommes devant son palais?</p> + +<p>Mais une chose lui paraissait bien plus extraordinaire +encore que ces hommes réunis à cet endroit. +C'étaient tous ces livres et ces papiers qui, pareils à +une troupe d'oiseaux, semblaient s'envoler des fenêtres +de sa bibliothèque! Sans doute, la perspective le +trompait; ces fenêtres auxquelles de temps en temps +apparaissaient des hommes correspondant par des +gestes de colère avec ceux de la rue, ces fenêtres n'étaient +point les siennes.</p> + +<p>Mais, au fur et à mesure que le carrozzello avançait, +il n'était plus permis au duc de douter, et son coeur +se serrait d'une invincible angoisse; quoique plus rapproché +à chaque pas, à chaque pas il voyait moins +distinctement. Un nuage s'étendait sur ses yeux, +pareil à ceux que l'on a en songe, et, à voix basse, +mais d'une voix de plus en plus anxieuse, il se disait +les yeux fixes, le cou tendu, la tête en avant du +corps:</p> + +<p>—Je rêve! je rêve! je rêve!</p> + +<p>Mais force lui fut bientôt de s'avouer à lui-même +qu'il ne rêvait pas, et que quelque catastrophe inattendue, +formidable, s'accomplissait chez lui et +sur lui.</p> + +<p>L'attroupement venait jusqu'au vico Marina-del-Vino, +et chacun des hommes qui formaient cet attroupement, +pris d'une folle frénésie, hurlait:</p> + +<p>—A mort le jacobin! à mort l'athée! à mort l'ami +des Français! au bûcher! au bûcher!</p> + +<p>Un éclair terrible traversa l'esprit du duc; des +hommes débraillés, à moitié nus, sanglants, gesticulaient +aux fenêtres de l'appartement de son frère. Il +sauta à bas du carrozzello, pénétra comme un insensé +dans cette foule, poussant des cris inarticulés, écartant, +avec une force qu'il ne se connaissait pas lui-même, +des hommes dix fois plus robustes que lui, et, +à mesure qu'il entrait dans cet océan dont chaque +flot était un homme, il le sentait plus irrité, plus grondant, +plus passionné.</p> + +<p>Enfin, parti de la circonférence, il arriva au centre, +et, arrivé là, jeta un cri.</p> + +<p>Il se trouvait en face d'un bûcher composé de bois +de toute espèce, sur lequel, sanglant, évanoui, mutilé, +son frère était couché à moitié nu. Il n'y avait +point à le méconnaître, il n'y avait point à dire: +«Ce n'est pas lui.» Non, non! c'était bien lui, don +Clemente, l'enfant de son coeur, le frère de ses entrailles!</p> + +<p>Le duc ne comprit qu'une chose et il n'avait besoin +de comprendre que celle-là: c'est que ces tigres qui +rugissaient, c'est que ces cannibales qui hurlaient, +c'est que ces démons qui riaient et chantaient autour +de ce bûcher étaient les assassins de son frère.</p> + +<p>Il faut rendre cette justice au duc que, croyant son +frère mort, il n'eut pas un seul instant l'idée de lui +survivre; la possibilité ne s'en présenta même point +à son esprit.</p> + +<p>—Ah! misérables! traîtres et lâches assassins! +Ah! bourreaux immondes! s'écria-t-il, vous ne +pourrez pas du moins nous empêcher de mourir ensemble!</p> + +<p>Et il se jeta sur le corps de son frère.</p> + +<p>Toute la bande hurla de joie: elle avait deux victimes +au lieu d'une, et, au lieu d'une victime insensible +inerte, aux trois quarts morte, une victime +vivante, sur laquelle on pouvait épuiser les tortures +en les prolongeant.</p> + +<p>Domitien disait en parlant des chrétiens:</p> + +<p>«Ce n'est point assez qu'ils meurent; il faut qu'ils +se sentent mourir.»</p> + +<p>Le peuple de Naples est, sous ce rapport, le digne +héritier de Domitien.</p> + +<p>En une seconde, le duc della Torre fut lié sur le +corps de son frère aux poutres du bûcher.</p> + +<p>Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait senti sur +ses lèvres la pression d'une bouche amie.</p> + +<p>Il reconnut le duc.</p> + +<p>Déjà noyé dans le vague de la mort, il murmura:</p> + +<p>—Antonio! Antonio! pardonne-moi!</p> + +<p>—Tu l'as dit, don Clemente, répondit le duc, les +dieux nous aiment; ainsi que Cléobis et Biton, nous +mourrons ensemble! Je te bénis, frère de mon coeur! +je te bénis, Clemente!</p> + +<p>En ce moment, au milieu des cris de joie, des railleries +impies, des blasphèmes sanglants de cette +multitude, un homme approcha une torche des papiers +et des livres amassés au pied du bûcher et auxquels +le duc n'avait donné ni un regard ni un soupir, +tandis qu'un autre s'écriait:</p> + +<p>—De l'eau! de l'eau! il ne faut pas qu'ils meurent +trop vite!</p> + +<p>Et, en effet, le supplice des deux frères dura trois +heures!</p> + +<p>Ce fut au bout de trois heures seulement que, rassasié +de souffrances, le peuple se dispersa, chaque +homme emportant un lambeau de chair brûlée, +au bout de son couteau, de son poignard ou de son +bâton.</p> + +<p>Les os restèrent au bûcher, qui continua de les +consumer lentement.</p> + +<p>Le docteur Cirillo put alors passer et continuer sa +route vers Portici; c'était l'agonie de ces deux martyrs +qui lui barrait le chemin.</p> + +<p>Ainsi périrent le duc della Torre et son frère, don +Clemente Filomarino, les deux premières victimes des +fureurs populaires de Naples.</p> + +<p>Les armes de la ville au beau ciel sont une <i>cavale +passante</i>; mais cette cavale, issue des chevaux de Diomède, +s'est bien souvent nourrie de chair humaine.</p> + +<p>Cinquante minutes après, le docteur Cirillo était +à Portici et le cocher avait gagné sa piastre.</p> + +<p>Le même soir, déguisé, par le chemin qu'il avait +déjà suivi pour sortir une première fois du royaume +de Naples, Hector Caraffa gagnait la frontière pontificale +et se rendait en toute hâte à Rome pour annoncer +au général Championnet l'accident arrivé à son +aide de camp, et conférer avec lui des mesures à +prendre en cette grave circonstance.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>UN TABLEAU DE LÉOPOLD ROBERT</h3> + + +<p>Nous laisserons Hector Caraffa suivre les sentiers +des montagnes; et, dans l'espérance d'arriver avant +lui, nous prendrons, avec la permission de nos lecteurs, +la grande route de Naples à Rome, celle-là +même qu'a prise notre ambassadeur, Dominique-Joseph +Garat; et, sans nous arrêter au camp de +Sessa, où manoeuvrent les troupes du roi Ferdinand; +sans nous arrêter à la tour de Castellone de Gaete, +faussement appelée le tombeau de Cicéron; sans +nous arrêter même à la voiture de notre ambassadeur, +qui, au galop de ses quatre chevaux, descend rapidement +la pente de Castellone, nous la précéderons à +Itri, où Horace, dans son voyage à Brindes, a soupé +de la cuisine de Capiton et couché chez Murena.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Murena præbente domum, Capitone culinam</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque où nous y conduisons +nos lecteurs, la petite ville d'Itri n'est plus +l'<i>urbs Mamurrarum</i>; elle ne compte plus au nombre +de ses quatre mille cinq cents habitants des hommes +qui aient atteint la célébrité du fameux jurisconsulte +romain ou du beau-frère de Mécène.</p> + +<p>D'ailleurs, nous n'avons pas de cuisine à y faire, +pas d'hospitalité à y demander; il s'agit tout simplement +d'une halte de quelques heures chez le maître +charron de la localité, où notre ambassadeur, grâce +au mauvais chemin dans lequel il est engagé, ne tardera +point à nous rejoindre.</p> + +<p>La maison de don Antonio della Rota—ainsi +nommé, à la fois à cause de la noblesse de son origine, +qu'il prétend remonter aux Espagnols, et de la grâce +avec laquelle il fait prendre au frêne et à l'orme le +plus rebelle la forme d'une roue,—est située, dans +une prévoyance qui fait honneur à l'intelligence de +son propriétaire, à deux pas de la maison de poste +et en face de l'hôtel <i>del Riposo d'Orazio</i>, enseigne +qui indique la prétention—nous parlons pour +l'hôtel—d'être situé sur l'emplacement même de la +maison de Murena. Don Antonio della Rota avait +pensé, avec beaucoup de sagacité, qu'en se logeant +près de la poste, où étaient forcés de relayer les voyageurs, +et en face de l'hôtel où, attirés par leurs souvenirs +classiques, ils prenaient leurs rafraîchissements, +aucune des voitures disloquées par ces fameux chemins +où Ferdinand lui-même se rappelait avoir versé +deux fois, ne pouvait échapper à sa juridiction.</p> + +<p>Et, en effet, don Antonio, grâce à l'incurie des +inspecteurs des grandes routes de Sa Majesté Ferdinand, +faisait d'excellentes affaires; nos lecteurs ne +s'étonneront donc point d'entendre, en entrant chez +lui, en signe de joyeuse humeur, les sons du tambourin +national, mêlés à ceux de la guitare espagnole.</p> + +<p>Au reste, outre la disposition habituelle à la gaieté +que donne à tout industriel la prospérité croissante +de sa maison, don Antonio avait, ce jour-là, un motif +particulier d'allégresse: il mariait sa fille Francesca +à son premier ouvrier Peppino, auquel, en se +retirant des affaires, il comptait laisser son établissement; +aussi, traversons l'allée sombre qui perce la +maison d'une façade à l'autre, et jetons un coup +d'oeil sur la cour et sur le jardin, et nous verrons +qu'autant la façade officielle, c'est-à-dire celle de la +rue, est grave, déserte et silencieuse, autant la façade +opposée est joyeuse, brillante et peuplée.</p> + +<p>Cette partie de la propriété de don Antonio dans +laquelle nous pénétrons, se compose d'une terrasse +avec balustrade, descendant par un escalier de +six marches dans une cour dont le sol est formé d'une +espèce de terre glaise, servant, à l'époque de la moisson, +d'aire à battre le blé; cette cour et cette terrasse +ne font qu'une immense tonnelle, couvertes qu'elles +sont par des rameaux de vigne partant des arbres +voisins et venant se rattacher à la maison, contre laquelle +ils continuent de grimper en tapissant sa façade +blanchie à la chaux, façade dont leurs verts festons, +ainsi que l'ombre qu'ils projettent, adoucissent +par des demi-teintes, mouvantes à chaque souffle du +vent, la teinte trop crue de la muraille, laquelle, +grâce à cette collaboration de la nature, s'harmonise +admirablement avec les tuiles rouges du toit, qui se +découpent en vives arêtes sur l'azur foncé du ciel; le +soleil jette sur tout cela les chaudes teintes d'une des +premières matinées d'automne, et, pénétrant à travers +les interstices du feuillage si serré qu'il soit, +marbre de plaques dorées les dalles de la terrasse et +le sol battu de la cour.</p> + +<p>Au delà s'étend le jardin, c'est-à-dire une plantation +de peupliers irrégulièrement semés et se rattachant +les uns aux autres par de longs cordages de vigne +auxquels se balancent des grappes de raisin à faire +honneur à la terre promise; ces grappes, d'un pourpre +foncé, sont si nombreuses, que chaque passant +se croit le droit d'en détacher du cep ce qu'il lui +faut pour satisfaire sa gourmandise ou étancher sa +soif, tandis que les grives, les merles et les moineaux +francs détachent de leur côté les grains des grappes +comme les passants les grappes de l'arbre; quelques +poules qui courent çà et là dans la plantation sous +l'oeil dominateur d'un coq grave et presque immobile, +prennent leur part de la curée, soit en ramassant +les graines qui tombent, soit en sautant jusqu'aux +grappes inférieures, auxquelles elles restent parfois +pendues par le bec, tant elles les attaquent avec +voracité. Mais qu'importe ce monde de larrons, de +maraudeurs et de parasites à cette luxuriante nature! +il en restera toujours assez pour faire une vendange +suffisant aux besoins de l'année suivante; la +Providence a été tout particulièrement inventée pour +les âmes inactives et les esprits insoucieux.</p> + +<p>Au delà du jardin sont les premières rampes de ces +montagnes apennines, lesquelles, dans l'antiquité, +abritaient ces rudes pasteurs samnites qui firent passer +les légions de Posthumus sous le joug, et ces +Marses invincibles que les Romains hésitaient à combattre +et recherchaient pour alliés depuis deux mille +ans; c'est là que se réfugie et se maintient, à chaque +commotion politique qui secoue la plaine ou les +vallées, la sauvage et hostile indépendance des brigands.</p> + +<p>Et maintenant que nous avons levé la toile sur le +théâtre, mettons en scène les acteurs.</p> + +<p>Ils se divisent en trois groupes.</p> + +<p>Les hommes qui s'intitulent raisonnables, non +point parce que la raison leur est venue, mais parce +que la jeunesse les a quittés, assis sur la terrasse, autour +d'une table couverte de bouteilles au long cou +et au ventre garni de paille, forment le premier +groupe, présidé par maître Antonio della Rota.</p> + +<p>Les jeunes gens et les jeunes filles, dansant la tarentelle +ou plutôt des tarentelles présidées par Peppino +et Francesca, c'est-à-dire par les deux fiancés +qui vont devenir époux, forment le second groupe.</p> + +<p>Le troisième enfin se compose des trois musiciens +de l'orchestre; un de ces musiciens racle une guitare, +les deux autres battent du tambour de basque; le racleur +de guitare est assis sur la dernière marche de +l'escalier qui relie la terrasse à la cour; les deux autres +sont restés debout à ses côtés pour conserver la +liberté de leurs mouvements et pouvoir, à certains +moments, frapper, en manière de points d'orgue, +leurs tambourins, du coude, de la tête et du genou.</p> + +<p>Ces trois groupes ont pour unique spectateur un +jeune homme de vingt à vingt-deux ans, assis, ou +plutôt accoudé, sur un mur à demi écroulé appartenant +en mitoyenneté à la maison de don Antonio et +à la maison du bourrelier Giansimone, son compère +et son voisin, de sorte que l'on ne saurait dire si ce +jeune homme est chez le bourrelier ou chez le charron.</p> + +<p>Ce spectateur, tout immobile qu'il demeure, et +tout indifférent qu'il semble, est sans doute un sujet +d'inquiétude pour don Antonio, pour Francesca et +pour Peppino; car, de temps en temps, leurs regards +se portent sur lui avec une expression qui signifie +qu'ils aimeraient autant cet incommode voisin loin +que près, absent que présent.</p> + +<p>Comme les autres personnages que nous venons +de faire passer sous les yeux de nos lecteurs ne sont +que des comparses, ou à peu près, dans notre drame, +et que ce jeune homme seul y doit jouer un rôle +d'une certaine importance, c'est de lui particulièrement +que nous allons nous occuper.</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons dit, c'est un garçon de +vingt à vingt-deux ans, bien découplé; il a les cheveux +blonds, presque roux, de grands yeux bleu-faïence +d'une intelligence remarquable, et, dans certains +moments, d'une férocité inouïe; son teint, qui +dans sa jeunesse n'a point été exposé aux intempéries +de l'air, laisse transparaître quelques taches de rousseur; +son nez est droit; ses lèvres minces, en se relevant +aux deux coins, découvrent deux rangées de dents +petites, blanches et aiguës comme celles d'un chacal; +ses moustaches et sa barbe naissantes sont de couleur +fauve; enfin, pour achever le portrait de cet +étrange jeune homme, moitié paysan, moitié citadin, +il y a, dans son allure, dans ses vêtements et jusque +dans le chapeau à larges bords placé près de lui, +quelque chose qui dénonce l'ex-séminariste.</p> + +<p>C'est le cadet de trois frères du nom de Pezza; +plus faible que ses deux aînés, qui sont valets de +charrue, ses parents, en effet, l'ont d'abord destiné à +l'Église: la grande ambition d'un paysan de la +Terre de Labour, des Abruzzes, de la Basilicate ou +des Calabres est d'avoir un enfant dans les ordres. +En conséquence, son père l'a mis à l'école à Itri, et, +quand il a su lire et écrire, a obtenu pour lui du +curé de l'église Saint-Sauveur la place de sacristain.</p> + +<p>Tout a bien été pour lui jusqu'à l'âge de quinze ans, et +l'onction avec laquelle l'enfant servait la messe, l'air +béat dont il balançait l'encensoir aux processions, +l'humilité avec laquelle il secouait la sonnette en accompagnant +le viatique, lui avaient attiré toutes les +sympathies des âmes dévotes, qui, anticipant sur l'avenir, +lui avaient d'avance donné le titre de fra Michele, +auquel il s'était, de son côté, habitué à répondre; +mais le passage de l'adolescence à la virilité produisait +probablement sur le jeune <i>chierico</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> un changement +physique qui ne tarda point à réagir sur le moral; +on le vit se rapprocher des plaisirs dont il s'était +tenu éloigné jusque-là; sans qu'il se mêlât aux danseurs, +on le vit regarder d'un oeil d'envie ceux qui +avaient une belle danseuse; on le rencontra un soir +sous les peupliers, un fusil à la main, poursuivant +les grives et les merles; une nuit, on entendit les sons +d'une guitare inexpérimentée sortir de sa chambre; +s'appuyant de l'exemple du roi David, qui avait +dansé devant l'arche, il fit, un dimanche, sans trop +de gaucherie, son début dans la tarentelle, flotta encore +un an entre le désir pieux de ses parents et +sa vocation mondaine; enfin, à l'heure même où il +atteignait sa dix-huitième année, il annonça qu'après +avoir consciencieusement consulté ses goûts et ses +penchants, il renonçait décidément à l'Église et réclamait +sa place dans la société et sa part des pompes +et des oeuvres de Satan. C'était juste le contraire de +ce que font les néophytes qui abjurent le monde et +renoncent à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>On appelle <i>chierico</i>, dans l'Italie méridionale, +les gens d'Église de position inférieure.</p></blockquote> + +<p>En conséquence de ces idées, fra Michele demanda +à entrer chez maître Giansimone comme garçon +bourrelier, prétendant que sa véritable vocation, vocation +de laquelle il avait dévié en passant par l'Église, +l'entraînait irrésistiblement vers la confection +des bâts de mulet et des colliers de cheval.</p> + +<p>Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza, qui +perdait sa plus chère espérance, celle d'avoir un +de ses membres curé, ou tout au moins capucin +ou carme; mais fra Michele manifesta son désir avec +tant de netteté, qu'il fallut consentir à tout ce qu'il +voulait.</p> + +<p>Quant à Giansimone, chez lequel le sacristain désirait +transporter son domicile, il n'y avait, dans ce désir, +rien que de flatteur pour son amour-propre. Fra +Michele n'était point précisément le pieux aspirant +au ciel que son nom indiquait; mais ce n'était pas +non plus un mauvais garçon. Dans deux ou trois circonstances +seulement, où les torts n'étaient point de +son côté, il avait montré les dents et fermé carrément +les poings; en outre, un jour où son adversaire avait +tiré un couteau de sa ceinture, fra Michele, qu'il +avait probablement cru prendre sans vert, en avait +tiré un de sa poche et s'en était escrimé de telle façon, +que personne ne lui avait plus proposé le même +jeu; en outre, peu après, sournoisement, comme il +faisait tout,—ce qui était peut-être une suite de son +éducation cléricale,—il s'était formé tout seul à la +danse, était devenu, à ce que l'on assurait, sans que +personne pût cependant en donner la preuve, un des +meilleurs tireurs de la ville, et grattait enfin si doucement +et si harmonieusement sa guitare, quoiqu'on +ne lui connût pas de maître, que, lorsqu'il se livrait +à cet exercice, la fenêtre ouverte, les jeunes filles, +pour peu qu'elles eussent l'oreille musicale, s'arrêtaient +avec plaisir sous sa fenêtre.</p> + +<p>Mais, parmi les jeunes filles d'Itri, une seule avait +le privilége d'arrêter les regards du jeune chierico, +et c'était justement celle-là qui seule, parmi toutes +ses compagnes, paraissait insensible à la guitare de +fra Michele.</p> + +<p>Cette insensible était Francesca, la fille de don +Antonio.</p> + +<p>Aussi, nous qui, en notre qualité d'historien et de +romancier, savons sur Michele Pezza, bien des choses +que ses concitoyens eux-mêmes ignorent encore, n'hésiterons-nous +point à dire que ce qui avait principalement +déterminé notre héros dans le choix de l'état de +bourrelier, et surtout dans le choix de Giansimone +pour son maître, c'était le voisinage de sa maison +avec celle de don Antonio, et surtout la mitoyenneté +de ce mur à moitié ruiné qui, à peu de chose près, et +surtout pour un gaillard aussi agile que l'était fra +Michele, faisait des deux jardins un seul enclos, et +nous avancerons avec la même certitude que, si, au +lieu d'être bourrelier, maître Giansimone eût été tailleur +ou serrurier, pourvu qu'il eût exercé un état +dans la même localité, fra Michele se serait senti, +pour la taille des habits ou le maniement de la lime, +une vocation égale à celle qu'il s'était sentie pour +rembourrer des bâts et piquer des colliers.</p> + +<p>Le premier à qui le secret que nous venons de divulguer +apparut clairement fut don Antonio: la ténacité +avec laquelle le jeune bourrelier, son ouvrage +fini, se tenait à la fenêtre donnant sur la terrasse, la +cour et le jardin du charron, parut à celui-ci un fait +qui méritait toute son attention; il examina la direction +des regards de son voisin; ces regards, vagues +et sans expression en l'absence de Francesca, devenaient, +du moment que celle-ci entrait en scène, d'une +fixité et d'une éloquence qui, depuis longtemps, +n'avaient plus laissé de doutes à Francesca, sur le +sentiment qu'elle avait inspiré, et qui bientôt n'en +laissèrent plus à son père.</p> + +<p>Il y avait à peu près six mois que fra Michele était +entré en apprentissage chez Giansimone, lorsque +don Antonio fit cette découverte; la chose ne l'inquiétait +pas beaucoup à l'endroit de sa fille, qu'il +avait consultée et qui lui avait avoué qu'elle n'avait +rien contre Pezza, mais qu'elle aimait Peppino.</p> + +<p>Comme cet amour entrait dans les vues de don +Antonio, il y applaudit de tout son coeur; mais, +jugeant néanmoins que l'indifférence de Francesca +n'était point une assez sûre défense contre les entreprises +du jeune chierico, il résolut d'y ajouter son +éloignement; la chose lui paraissait la plus facile du +monde: de charron à bourrelier, il n'y a que la +main; d'ailleurs, don Antonio et Giansimone étaient +non-seulement voisins, mais compères, ce qui, dans +l'Italie méridionale surtout, est un grand lien; il alla +donc trouver Giansimone, lui exposa la situation et +lui demanda, comme une preuve d'amitié qu'il ne +pouvait lui refuser, de mettre fra Michele à la porte; +Giansimone trouva la demande du père de sa +filleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire +à la première occasion de mécontentement que +lui donnerait son apprenti.</p> + +<p>Mais ce fut comme un fait exprès; on eût dit que +fra Michele, comme Socrate, avait un génie familier +qui le conseillait. A partir de ce moment, le jeune +homme, qui n'était qu'un bon apprenti, devint un +apprenti excellent; Giansimone cherchait vainement +un reproche à lui faire, il n'y avait point à le reprendre +sur son assiduité: il devait à son patron huit +heures de travail par jour, et il lui en donnait souvent +huit et demie, neuf quelquefois. Il n'y avait +point à le reprendre sur les défectuosités de son ouvrage: +il faisait chaque jour de tels progrès dans son +état, que la seule observation que Giansimone +eût pu lui faire, c'est que les pratiques commençaient +à préférer les pièces confectionnées par l'ouvrier à +celles qui l'étaient par le maître. Il n'y avait point à +le reprendre sur sa conduite: aussitôt sa tâche terminée, +fra Michele montait à sa chambre, n'en descendait +plus que pour souper, et, le souper fini, il y +remontait jusqu'au lendemain matin. Giansimone +pensa bien à l'entreprendre sur son goût pour la guitare +et à lui déclarer que les vibrations de cet instrument +lui agaçaient horriblement les nerfs; mais, de +lui-même, le jeune homme cessa d'en jouer dès qu'il +s'aperçut que celle-là seule pour laquelle il en jouait +ne l'écoutait pas.</p> + +<p>Tous les huit jours, don Antonio se plaignait à +son compère de ce qu'il n'avait pas encore mis son +apprenti à la porte, et, à chaque plainte de son compère, +Giansimone répondait que ce serait pour la semaine +suivante; mais la semaine suivante s'écoulait, +et le dimanche retrouvait fra Michele à sa fenêtre, +plus assidu à chaque dimanche nouveau qu'il ne +l'avait été le dimanche précédent.</p> + +<p>Enfin, poussé à bout par don Antonio, Giansimone +se détermina à signifier un beau matin à son apprenti +qu'ils devaient se séparer, et cela le plus tôt possible.</p> + +<p>Fra Michele se fit répéter deux fois cette signification +de congé; puis, fixant son oeil clair et résolu +sur l'oeil trouble et vague de son patron:</p> + +<p>—Et pourquoi devons-nous nous séparer? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Bon! répliqua le bourrelier en essayant de faire +de la dignité, voilà que tu m'interroges? L'apprenti +interroge le maître!</p> + +<p>—C'est mon droit, répondit tranquillement fra +Michele.</p> + +<p>—Ton droit, ton droit!... répéta le bourrelier +étonné.</p> + +<p>—Sans doute; quand nous avons fait un contrat +ensemble...</p> + +<p>—Nous n'avons pas fait de contrat, interrompit +Giansimone, je n'ai rien signé.</p> + +<p>—Nous n'en avons pas moins fait un contrat +ensemble: pour faire un contrat, il n'est pas besoin de +papier, de plume et d'encre; entre honnêtes gens, la +parole suffit.</p> + +<p>—Entre honnêtes gens, entre honnêtes gens!... +murmura le bourrelier.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas un honnête homme? demanda +froidement fra Michele.</p> + +<p>—Si fait, pardieu! répondit Giansimone.</p> + +<p>—Eh bien, alors, si nous sommes d'honnêtes +gens, je le répète, il y a contrat entre nous, un contrat +qui dit que je dois vous servir comme apprenti; +que vous, de votre côté, vous devez m'apprendre +votre état, et qu'à moins que je ne vous donne des +sujets de mécontentement, vous n'avez pas le droit +de me renvoyer de chez vous.</p> + +<p>—Oui; mais, si tu me donnes des sujets de mécontentement? +Ah!...</p> + +<p>—Vous en ai-je donné?</p> + +<p>—Tu m'en donnes à chaque instant.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Lesquels, lesquels!...</p> + +<p>—Je vais vous aider à les trouver, s'il y en a. +Suis-je un paresseux?</p> + +<p>—Je ne puis pas dire cela.</p> + +<p>—Suis-je un tapageur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Suis-je un ivrogne?</p> + +<p>—Ah! pour cela, tu ne bois que de l'eau.</p> + +<p>—Suis-je un débauché?</p> + +<p>—Il ne te manquerait plus que cela, malheureux!</p> + +<p>—Eh bien, n'étant ni un débauché, ni un ivrogne, +ni un tapageur, ni un paresseux, quels sujets +de mécontentement puis-je donc vous donner?</p> + +<p>—Il y a incompatibilité d'humeur entre nous.</p> + +<p>—Incompatibilité d'humeur entre nous? dit-il. +Voilà la première fois que nous ne sommes pas du +même avis; d'ailleurs, dites-moi mes défauts de caractère, +je les corrigerai.</p> + +<p>—Ah! tu ne diras point que tu n'es pas entêté, +j'espère?</p> + +<p>—Parce que je ne veux pas m'en aller de chez +vous!</p> + +<p>—Tu avoues donc que tu ne veux pas t'en aller +de chez moi?</p> + +<p>—Certainement que je ne veux pas.</p> + +<p>—Et si je te chasse?</p> + +<p>—Si vous me chassez, c'est autre chose.</p> + +<p>—Tu t'en iras, alors?</p> + +<p>—Oui; mais, comme vous aurez commis envers +moi une injustice que je n'aurai pas méritée, vous +m'aurez fait une insulte que je ne vous pardonnerai +pas...</p> + +<p>—Eh bien? demande Giansimone.</p> + +<p>—Eh bien, dit le jeune homme sans hausser la +voix d'une note, mais en regardant plus fermement +et plus fixement que jamais Giansimone, aussi vrai +que je m'appelle Michele Pezza, je vous tuerai.</p> + +<p>—Il le ferait comme il le dit, s'écria le bourrelier +en faisant un bond en arrière.</p> + +<p>—Vous en êtes bien convaincu, n'est-ce pas? +répondit fra Michele.</p> + +<p>—Ma foi, oui.</p> + +<p>—Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisque +vous avez eu la chance de trouver un apprenti qui +n'est point débauché, qui n'est point ivrogne, qui +n'est point paresseux, qui vous respecte de toute son +âme et de tout son coeur; il vaut donc mieux que +vous alliez de vous-même dire à don Antonio que +vous êtes trop honnête homme pour chasser de +chez vous un pauvre garçon dont vous n'avez qu'à +vous louer. Est-ce convenu ainsi?</p> + +<p>—Ma foi, oui, dit Giansimone, c'est ce qui me +paraît, en effet, le plus juste.</p> + +<p>—Et le plus prudent, ajouta le jeune homme +avec une légère teinte d'ironie. Ainsi donc, c'est +convenu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quand on te dit que oui.</p> + +<p>—Votre main?</p> + +<p>—La voilà.</p> + +<p>Fra Michele serra cordialement la main de son +patron et se remit à l'ouvrage, aussi calme que si +rien ne se fût passé.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXIII</h3> + + +<h3>FRA MICHELE</h3> + + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, Michele +Pezza s'habilla, selon son habitude, pour aller entendre +la messe, devoir auquel il n'avait pas manqué +une seule fois depuis qu'il s'était refait laïque. A +l'église, il rencontra son père et sa mère, les salua +pieusement, les reconduisit chez eux la messe dite, +leur demanda leur agrément, qu'il obtint, pour +épouser la fille de don Antonio, si par hasard celui-ci +la lui accordait; puis, afin de n'avoir rien à se reprocher, +il se présenta chez don Antonio dans l'intention +de demander Francesca en mariage.</p> + +<p>Don Antonio était avec sa fille et son futur gendre, +et, à l'entrée de Michele Pezza, son étonnement fut +grand. Le compère Giansimone n'avait point osé lui +raconter ce qui s'était passé entre lui et son apprenti; +il lui avait, comme toujours, dit de prendre patience +et qu'il verrait à le satisfaire dans le courant de la +semaine suivante.</p> + +<p>A la vue de fra Michele, la conversation s'interrompit +si brusquement, qu'il fut facile au nouvel +arrivant de deviner qu'il était question d'affaires de +famille dont on ne comptait aucunement lui faire +part.</p> + +<p>Pezza salua avec beaucoup de politesse les trois +personnes qu'il trouvait réunies, et demanda à don +Antonio la faveur de lui adresser quelques paroles +en particulier.</p> + +<p>Cette faveur lui fut accordée en rechignant; le +descendant des conquérants espagnols se demandait +s'il ne courait point quelque danger à demeurer en +tête-à-tête avec son jeune voisin, dont il était loin cependant +de soupçonner le caractère résolu.</p> + +<p>Il fit signe à Francesca et à Peppino de se retirer.</p> + +<p>Peppino offrit son bras à Francesca et sortit avec +elle en riant au nez de fra Michele.</p> + +<p>Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas un signe +de mécontentement, pas un geste de menace, quoiqu'il +lui semblât être mordu par plus de vipères que +don Rodrigue dans son tonneau.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il à don Antonio, aussitôt que la +porte se fut refermée sur le couple heureux qui probablement +à cette heure raillait impitoyablement le +pauvre amoureux, inutile de vous dire, n'est-ce pas, +que j'aime votre fille Francesca?</p> + +<p>—Si c'est inutile, répliqua en goguenardant don +Antonio, alors, pourquoi le dis-tu?</p> + +<p>—Inutile pour vous, monsieur, mais non pour moi +qui viens vous la demander en mariage.</p> + +<p>Don Antonio éclata de rire.</p> + +<p>—Je ne vois rien à rire là dedans, monsieur, dit +Michele Pezza sans s'emporter le moins du monde; +et, vous parlant sérieusement, j'ai le droit d'être +écouté sérieusement.</p> + +<p>—En effet, quoi de plus sérieux? dit le charron +en continuant de railler. M. Michele Pezza fait à don +Antonio l'honneur de lui demander sa fille en +mariage!</p> + +<p>—Je ne crois pas, monsieur, vous faire particulièrement +honneur, à vous, répliqua Pezza conservant +le même sang-froid; je crois l'honneur réciproque, +et vous allez me refuser ma demande, je le sais +bien.</p> + +<p>—Pourquoi t'exposes-tu à un refus, alors?</p> + +<p>—Pour mettre ma conscience en repos.</p> + +<p>—La conscience de Michele Pezza! fit don Antonio +en éclatant de rire.</p> + +<p>—Et pourquoi, répliqua le jeune homme avec le +même sang-froid, pourquoi Michele Pezza n'aurait-il +pas une conscience comme don Antonio? Comme don +Antonio, il a deux bras pour travailler, deux jambes +pour marcher, deux yeux pour voir, une langue pour +parler, un coeur pour aimer et haïr. Pourquoi n'aurait-il +pas, comme don Antonio, une conscience pour +lui dire: «Ceci est bien, ceci est mal?»</p> + +<p>Ce sang-froid auquel il ne s'attendait point de la +part d'un si jeune homme dérouta entièrement le +charron; cependant, s'attachant au vrai sens des +paroles de Michele Pezza:</p> + +<p>—Mettre ta conscience en repos, ajouta-t-il; ce qui +veut dire que, si je te refuse ma fille, il arrivera quelque +malheur.</p> + +<p>—Probablement, répondit Michele Pezza avec le +laconisme d'un Spartiate.</p> + +<p>—Et quel malheur arrivera-t-il? demanda le +charron.</p> + +<p>—Dieu seul et la sorcière Nanno le savent! dit +Pezza; mais il arrivera un malheur, attendu que, moi +vivant, Francesca ne sera jamais la femme d'un +autre.</p> + +<p>—Tiens, va-t'en! tu es fou.</p> + +<p>—Je ne suis pas fou, mais je m'en vais.</p> + +<p>—C'est bien heureux! murmura don Antonio.</p> + +<p>Michele Pezza fit quelques pas vers la porte; mais, +à mi-chemin, il s'arrêta.</p> + +<p>—Vous me voyez partir si tranquillement, dit-il, +parce que vous comptez qu'un jour ou l'autre, sur +votre demande, votre compère Giansimone me mettra +à la porte de chez lui, comme vous venez de me +mettre à la porte de chez vous.</p> + +<p>—Hein? fit don Antonio étonné.</p> + +<p>—Détrompez-vous! nous nous sommes expliqués +et je resterai chez lui tant qu'il me fera plaisir d'y +rester.</p> + +<p>—Ah! le malheureux! s'écria don Antonio, il +m'avait cependant promis...</p> + +<p>—Ce qu'il ne pouvait pas tenir... Vous avez le +droit de me mettre à la porte de chez vous, et je ne +vous en veux pas de m'y mettre, parce que je suis un +étranger; mais il n'en avait pas le droit, lui, parce +que je suis son apprenti.</p> + +<p>—Eh bien, après? dit don Antonio se redressant. +Que tu restes ou ne restes pas chez le compère, peu +importe! nous sommes chacun chez nous; seulement, +je te préviens, à mon tour, après les menaces que +tu viens de me faire, que, si désormais je te trouve +chez moi, ou te vois, de jour ou de nuit, rôder dans +mon bien, comme je connais par toi-même tes mauvaises +intentions, je te tue comme une bête enragée.</p> + +<p>—C'est votre droit, mais je ne m'y exposerai pas; +maintenant, réfléchissez.</p> + +<p>—Oh! c'est tout réfléchi.</p> + +<p>—Vous me refusez la main de Francesca?</p> + +<p>—Plutôt deux fois qu'une.</p> + +<p>—Même dans le cas où Peppino y renoncerait?</p> + +<p>—Même dans le cas où Peppino y renoncerait.</p> + +<p>—Même dans le cas où Francesca consentirait à +me prendre pour mari?</p> + +<p>—Même dans le cas où Francesca consentirait à te +prendre pour mari.</p> + +<p>—Et vous me renvoyez sans avoir la charité de +me laisser le moindre espoir?</p> + +<p>—Je te renvoie en te disant: Non, non, non.</p> + +<p>—Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pas +les désespérés, mais ceux qui les ont poussés au +désespoir.</p> + +<p>—Ce sont les gens d'Église qui prétendent cela.</p> + +<p>—Ce sont les gens d'honneur qui l'affirment. +Adieu, don Antonio; que Dieu vous fasse paix!</p> + +<p>Et Michele Pezza sortit.</p> + +<p>A la porte du charron, il rencontra deux ou trois +jeunes gens d'Itri auxquels il sourit comme d'habitude.</p> + +<p>Puis il rentra chez Giansimone.</p> + +<p>Il était impossible, en voyant son visage si calme, +de penser, de soupçonner même qu'il fût un de ces +désespérés dont il parlait un instant auparavant.</p> + +<p>Il monta à sa chambre et s'y enferma; seulement, +cette fois, il ne s'approcha point de la fenêtre; il +s'assit sur son lit, appuya ses deux mains sur ses genoux, +laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et de +grosses larmes silencieuses coulèrent de ses yeux le +long de ses joues.</p> + +<p>Il était depuis deux heures dans cette immobilité, +muet et pleurant, lorsqu'on frappa à sa porte.</p> + +<p>Il releva la tête, s'essuya vivement les yeux et +écouta.</p> + +<p>On frappa une seconde fois.</p> + +<p>—Qui frappe? demanda-t-il.</p> + +<p>—Moi, Gaetano.</p> + +<p>C'était la voix et le nom d'un de ses camarades; +Pezza n'avait point d'amis.</p> + +<p>Il s'essuya les yeux une seconde fois et alla ouvrir +la porte.</p> + +<p>—Que me veux-tu, Gaetano? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je voulais te demander si tu ne serais pas disposé +à faire, sur la promenade de la ville, une partie +de boules avec les amis? Je sais bien que ce n'est pas +ton habitude; mais j'ai pensé qu'aujourd'hui...</p> + +<p>—Et pourquoi jouerais-je plutôt aujourd'hui aux +boules que les autres jours?</p> + +<p>—Parce que, aujourd'hui, ayant du chagrin, tu +as plus besoin de distraction que les autres jours.</p> + +<p>—J'ai du chagrin aujourd'hui, moi?</p> + +<p>—Je le présume; on a toujours du chagrin quand +on est véritablement amoureux et qu'on vous refuse +la femme que l'on aime.</p> + +<p>—Tu sais donc que je suis amoureux?</p> + +<p>—Oh! quant à cela, toute la ville le sait.</p> + +<p>—Et tu sais que l'on m'a refusé celle que j'aimais?</p> + +<p>—Certainement, et de bonne source, c'est Peppino +qui nous l'a dit.</p> + +<p>—Et comment vous a-t-il dit cela?</p> + +<p>—Il a dit: «Fra Michele est venu demander +Francesca en mariage à don Antonio, et il a emporté +une veste.»</p> + +<p>—Il n'a rien ajouté?</p> + +<p>—Si fait; il a ajouté que, si la veste ne te suffisait +pas, il se chargerait de te donner la culotte, ce qui te +ferait le vêtement complet.</p> + +<p>—Ce sont ses paroles?</p> + +<p>—Je n'y change pas une syllabe.</p> + +<p>—Tu as raison, dit Michele Pezza après un moment +de silence, pendant lequel il s'était assuré que +son couteau était bien dans sa poche, j'ai besoin de +distraction; allons jouer aux boules.</p> + +<p>Et il sortit avec Gaetano.</p> + +<p>Les deux compagnons descendirent d'un pas rapide +mais calme, qui au reste était plutôt réglé par +Gaetano que par Michele, la grande rue conduisant à +Fondi; puis ils appuyèrent à gauche, c'est-à-dire du +côté de la mer, vers une double allée de platanes qui +servait de promenade aux gens raisonnables d'Itri, et +de gymnase aux enfants et aux jeunes gens. Là, +vingt groupes divers jouaient à vingt jeux différents, +mais particulièrement à ce jeu qui consiste à se rapprocher +le plus possible d'une petite boule avec de +grosses boules.</p> + +<p>Michele et Gaetano tournèrent autour de cinq ou +six de ces groupes avant de reconnaître celui où +Peppino faisait sa partie; enfin ils aperçurent l'ouvrier +charron au milieu du groupe le plus éloigné de la +promenade; Michele marcha directement à lui.</p> + +<p>Peppino, qui, courbé vers la terre, discutait sur +un coup, en se redressant, aperçut Pezza.</p> + +<p>—Tiens, dit-il en tressaillant malgré lui sous la +gerbe d'éclairs que lançaient les yeux de son rival, +c'est toi, Michele!</p> + +<p>—Comme tu vois, Peppino; cela t'étonne?</p> + +<p>—Je croyais que tu ne jouais jamais aux boules.</p> + +<p>—C'est vrai, je n'y joue pas.</p> + +<p>—Que viens-tu faire ici, alors?</p> + +<p>—Je viens chercher la culotte que tu m'as promise.</p> + +<p>Peppino tenait dans sa main droite la petite boule +qui sert de but aux joueurs et qui était de la grosseur +d'un boulet de quatre; devinant dans quelle intention +hostile Michele venait à lui, il prit son élan et, +de toute la vigueur de son bras, lui lança le projectile.</p> + +<p>Michele, qui n'avait pas perdu de vue un des +mouvements de Peppino, et qui, à l'altération de sa +physionomie, avait deviné son intention, se contenta +d'incliner la tête. Le boulet de bois, lancé avec la +force d'une catapulte, passa en sifflant à deux doigts +de sa tempe, et alla se fendre en dix éclats contre la +muraille.</p> + +<p>Pezza ramassa un caillou.</p> + +<p>—Je pourrais, comme le jeune David, dit-il, te +briser la tête avec un caillou, et je ne ferais que te +rendre ce que tu as voulu me faire; mais, au lieu de +te le mettre au milieu du front, comme fit David au +Philistin Goliath, je me contenterai de te le mettre +au milieu de ton chapeau.</p> + +<p>Le caillou partit en sifflant et enleva le chapeau de +la tête de Peppino en le traversant de part en part +comme eût fait une balle de fusil.</p> + +<p>—Et, maintenant, continua Pezza fronçant les +sourcils et serrant les dents, les braves ne se battent +pas de loin avec du bois et des pierres.</p> + +<p>Il tira son couteau de sa poche.</p> + +<p>—Ils se battent de près et le fer à la main.</p> + +<p>Puis, s'adressant aux jeunes gens qui regardaient +cette scène si intéressante pour eux, parce qu'elle +était dans les moeurs du pays, et se présentait rarement +avec de tels symptômes d'hostilité:</p> + +<p>—Regardez, vous autres, dit-il, et, témoins que +Peppino a été l'agresseur, soyez en même temps juges +de ce qui va se passer.</p> + +<p>Et il s'avança sur Peppino, dont il était séparé par +une vingtaine de pas et qui l'attendait le fer à la +main.</p> + +<p>—A combien de pouces de fer nous battons-nous? +demanda Peppino<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Souvent, dans les duels au couteau, si communs dans l'Italie +méridionale, on convient à combien de pouces de fer on se battra; +un morceau de liége au travers duquel passe la lame, mesure en +ce cas les différentes longueurs.</p></blockquote> + +<p>—A toute la lame, répondit Pezza. De cette façon, +il n'y aura pas moyen de tricher.</p> + +<p>—Au premier ou au second sang? demanda +Peppino.</p> + +<p>—A mort! répondit Pezza.</p> + +<p>Ces mots, comme des éclairs sinistres, s'étaient +croisés au milieu d'un silence sépulcral.</p> + +<p>Chaque combattant dépouilla sa veste et la roula +autour du bras gauche, pour s'en faire un bouclier; +puis Peppino et Michele marchèrent l'un contre +l'autre.</p> + +<p>Les spectateurs formaient un cercle au milieu duquel +se trouvèrent isolés les deux adversaires; le +même silence continua, car on comprit qu'il allait se +passer quelque chose de terrible.</p> + +<p>Si jamais deux natures furent opposées, c'étaient +celles de ces deux rivaux: l'une était toute musculaire, +l'autre était toute nerveuse; l'un devait combattre +à la manière du taureau, l'autre, à la manière du +serpent.</p> + +<p>Peppino attendit Michele, replié sur lui-même, la +tête dans les épaules, les deux bras en avant, le sang +au visage et en injuriant son adversaire.</p> + +<p>Michele s'avança lentement, silencieusement, pâle +jusqu'à la lividité; ses yeux, bleu verdâtre, semblaient +avoir la fascination de ceux du boa.</p> + +<p>On sentait dans le premier le courage brutal uni à +la force musculaire; on devinait dans le second une +puissance de volonté invincible et suprême.</p> + +<p>Michele était visiblement le plus faible et probablement +le moins adroit; mais, chose étrange, si les +paris eussent été dans les moeurs des spectateurs, les +trois quarts eussent parié pour lui.</p> + +<p>Les premiers coups se perdirent, soit dans l'air, +soit dans les plis des vestes; les deux lames se croisaient +comme des dards de vipères qui jouent.</p> + +<p>Tout à coup, la main droite de Peppino se couvrit +de sang: du tranchant de son couteau, Michele lui +avait ouvert les quatre doigts.</p> + +<p>Ce dernier fit un bond en arrière pour donner +le temps à son adversaire de changer son couteau de +main, s'il ne pouvait plus se servir de sa main +droite.</p> + +<p>En refusant toute grâce pour lui, Michele avait interdit +à son adversaire d'en demander aucune.</p> + +<p>Peppino prit son couteau entre ses dents, banda +avec son mouchoir sa main droite blessée, changea +sa veste de bras et reprit son couteau de la main +gauche.</p> + +<p>Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver sur son +adversaire un avantage que celui-ci avait perdu, il +changea donc son couteau de main comme lui.</p> + +<p>Au bout d'une demi-minute, Peppino avait reçu +une seconde blessure au bras gauche.</p> + +<p>Il poussa un rugissement, non de douleur, mais de +rage; il commençait à entrevoir le dessein de son +ennemi: Pezza voulait le désarmer, non le tuer.</p> + +<p>En effet, de sa main droite devenue libre et qui +n'avait rien perdu de sa force, Pezza saisit le poignet +gauche de Peppino et l'enveloppa de ses doigts longs, +minces et nerveux, comme d'une tenaille à plusieurs +branches.</p> + +<p>Peppino essaya de dégager son poignet de l'étreinte +qui paralysait son arme dans sa main et laissait à son +ennemi toute liberté de lui plonger dix fois, s'il l'eût +voulu, son couteau dans la poitrine; tout fut inutile, +la liane triomphait du chêne.</p> + +<p>Le bras de Peppino s'engourdissait, le couteau de +son adversaire avait ouvert une veine, et, par cette +ouverture, le blessé perdait à la fois sa force et son +sang; au bout de quelques secondes, ses doigts, +énervés par la pression, se détendirent et laissèrent +tomber le couteau.</p> + +<p>—Ah! fit Pezza indiquant par cette joyeuse exclamation +qu'il était enfin arrivé au résultat qu'il poursuivait.</p> + +<p>Et il mit le pied sur le couteau.</p> + +<p>Peppino, désarmé, comprit qu'il n'avait plus +qu'une ressource: il s'élança sur son adversaire et +l'enveloppa de ses bras nerveux, mais blessés et sanglants.</p> + +<p>Loin de refuser ce nouveau genre de combat, dans +lequel on eût pu croire qu'il allait être étouffé comme +Antée, Pezza, pour indiquer que son intention n'était +pas de profiter de la situation, mit son couteau entre +ses dents et saisit à son tour son adversaire à bras-le-corps.</p> + +<p>Alors, tout ce que la force peut multiplier d'efforts, +tout ce que l'adresse peut suggérer de ruses fut employé +par les deux lutteurs; seulement, au grand +étonnement des spectateurs, Peppino, qui, dans ce +genre d'exercice, avait vaincu tous ses jeunes compagnons, +excepté Pezza avec lequel il n'avait jamais +lutté, Peppino paraissait être destiné, comme dans le +combat précédent, à avoir le dessous.</p> + +<p>Tout à coup, les deux lutteurs, comme deux chênes +frappés de la foudre, perdirent pied et roulèrent sur +le sol. Pezza avait réuni toutes ses forces, que rien +n'avait diminuées, et, d'une secousse terrible à laquelle +Peppino était loin de s'attendre de la part +d'un si chétif ennemi, il avait déraciné son adversaire +et était tombé sur lui.</p> + +<p>Avant que les spectateurs fussent revenus de leur +étonnement, Peppino était couché sur le dos, et Pezza +lui tenait le couteau sur la gorge et le genou sur la +poitrine.</p> + +<p>Les dents de Pezza grincèrent de joie.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, tout s'est-il passé loyalement +et de franc jeu?</p> + +<p>—Loyalement et de franc jeu, dirent les spectateurs +à l'unanimité.</p> + +<p>—La vie de Peppino est-elle bien à moi?</p> + +<p>—Elle est à toi.</p> + +<p>—Est-ce ton avis, Peppino? demanda Pezza en +faisant sentir au vaincu la pointe de son couteau.</p> + +<p>—Tue-moi! tu en as le droit, murmura ou plutôt +râla Peppino d'une voix étranglée.</p> + +<p>—M'aurais-tu tué, si tu m'eusses tenu comme je +te tiens?</p> + +<p>—Oui; mais je ne t'aurais pas fait languir.</p> + +<p>—Donc, tu conviens que ta vie est à moi?</p> + +<p>—J'en conviens.</p> + +<p>—Bien à moi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Pezza se pencha à son oreille, et, à voix basse:</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ou plutôt je te +la prête; seulement, le jour où tu épouseras Francesca, +je te la reprendrai, tu entends?</p> + +<p>—Ah! misérable! s'écria Peppino, tu es le démon +en personne! et ce n'est pas fra Michele qu'il faut t'appeler, +c'est fra Diavolo!</p> + +<p>—Appelle-moi comme tu voudras, dit Pezza; mais +souviens-toi que ta vie m'appartient et que, le cas +que tu sais échéant, je ne te demanderai pas la permission +de te la reprendre.</p> + +<p>Et il se releva, essuya le sang de son couteau à la +manche de sa chemise, et, le remettant tranquillement +dans sa poche:</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, tu es libre, Peppino, +et personne ne t'empêche plus de reprendre ta partie +de boules.</p> + +<p>Et il s'éloigna lentement, saluant de la tête et de la +main ses jeunes compagnons, qu'il laissait abasourdis +et se demandant ce qu'il avait pu dire à Peppino +qui maintint celui-ci immobile et à demi soulevé de +terre, dans l'attitude du gladiateur blessé.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXIV</h3> + +<h3>LOQUE ET CHIFFE</h3> + + +<p>On comprend que, malgré la menace de Pezza, +Peppino n'en persista pas moins dans ses projets de +mariage avec Francesca; personne n'avait entendu +ce que Michele lui avait dit tout bas; mais, en le +voyant renoncer à la main de Francesca, dont on +savait Michele Pezza amoureux, tout le monde l'eût +deviné.</p> + +<p>La noce devait avoir lieu entre la moisson et les +vendanges, et l'événement que nous venons de raconter +s'était passé vers la fin du mois de mai.</p> + +<p>Juin, juillet et août s'écoulèrent sans que rien +révélât les intentions tragiques annoncées par Pezza +à son rival.</p> + +<p>Le 7 septembre, qui était un dimanche, le curé +annonça au prône, pour le 23 septembre, le mariage +de Francesca et de Peppino.</p> + +<p>Les deux fiancés étaient à la messe, et Pezza à +quelques pas d'eux. Peppino regarda Pezza au moment +où le prêtre fit cette annonce, à laquelle Pezza +ne parut pas faire plus d'attention que s'il ne l'eût +point entendue; seulement, au sortir de l'église, +Pezza s'approcha de Peppino, et, assez bas pour +qu'elles parvinssent à celui-là seul auquel elles +étaient adressées, il lui dit ces paroles:</p> + +<p>—C'est bien! tu as encore dix-huit jours à vivre.</p> + +<p>Peppino tressaillit de telle façon, que Francesca, +qui était à son bras, se retourna avec inquiétude: +elle vit Michele Pezza, qui la salua en s'éloignant.</p> + +<p>Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino, +avait donné à celui-ci deux coups de couteau, Pezza +continuait de saluer Francesca, mais Francesca ne +le saluait plus.</p> + +<p>Le dimanche suivant, la publication des bancs qui, +comme on sait, se renouvelle trois fois, fut répétée +par le prêtre. Au même endroit que le dimanche précédent, +Michele Pezza s'approcha de Peppino, et, de +la même voix menaçante et calme tout ensemble, il +lui dit:</p> + +<p>—Tu as encore dix jours à vivre.</p> + +<p>Le dimanche suivant, même publication, même +menace; seulement, comme huit jours s'étaient écoulés, +ce n'étaient plus que deux jours d'existence qui +étaient accordés par Pezza à Peppino.</p> + +<p>Ce 23 septembre tant craint et tant désiré tout à +la fois arriva: c'était un mercredi. Après une nuit +d'orage, le jour, comme nous l'avons dit dans un de +nos précédents chapitres, s'était levé magnifique, et, +le mariage devant avoir lieu à onze heures du matin, +les conviés, amis de don Antonio, amis et amies de +Peppino et de Francesca, s'étaient réunis à la maison +de la fiancée, où la noce devait se faire et dont l'hôte +principal avait clos sa boutique pour transporter le +repas sur la terrasse et la fête dans la cour et le +jardin.</p> + +<p>Cette terrasse, cette cour et ce jardin, ruisselants de +soleil, teintés d'ombre, retentissaient de cris joyeux. +Nous avons essayé de les peindre en montrant les +vieillards buvant sur la terrasse, les jeunes gens dansant +au son des tambours et de la guitare, les musiciens +groupés, l'un assis, les autres debout sur les +marches de la terrasse, le tout dominé par ce spectateur +immobile et sombre accoudé sur le mur mitoyen, +tandis que le paysan, couché sur sa charrette +chargée de paille, prolonge dans des improvisations +sans fin, ce chant lent et criard, particulier aux contadini +des provinces napolitaines, et que poules, +grives, merles et moineaux francs pillent gaiement +les treilles courant de peuplier en peuplier, dans +l'enclos qui, sous le nom de jardin, s'étend de la +cour au pied de la montagne.</p> + +<p>Et, maintenant que nous avons levé le rideau sur +le passé, nos lecteurs comprennent pourquoi don +Antonio, Francesca et surtout Peppino regardent de +temps en temps avec inquiétude ce jeune homme +qu'ils n'ont point le droit de chasser du mur mitoyen +sur lequel il est accoudé, et de la douceur du tempérament +duquel leur répond, sans pouvoir les rassurer +tout à fait, le compère Giansimone, qui, depuis +le jour mémorable où il a eu maille à partir avec lui, +ne lui ayant jamais reparlé de quitter la maison, n'a +jamais eu qu'à se louer de son caractère.</p> + +<p>Onze heures et demie sonnèrent, juste au moment +où l'une des tarentelles les plus animées venait de +finir.</p> + +<p>Le dernier vagissement du timbre était à peine +éteint, qu'un bruit bien connu de don Antonio lui +succéda: c'était celui des grelots des chevaux de +poste, du roulement sourd et pesant d'une voiture et +les cris de deux postillons appelant don Antonio +d'une voix de basse qui eût fait honneur à un +<i>gran'cartello</i> du théâtre Saint-Charles.</p> + +<p>A ce triple bruit, le digne charron et toute l'honorable +société comprirent que, selon son habitude, le +chemin de Castellone à Itri avait fait des siennes et +qu'il lui arrivait de la besogne qu'il partageait parfois +avec le chirurgien de l'endroit, les voitures et les +voyageurs rompant, la plupart du temps, les voitures +leurs roues ou leurs essieux, et les voyageurs +leurs bras ou leurs jambes du même coup.</p> + +<p>Mais celui qui venait et pour lequel on réclamait +les bons soins de don Antonio, par bonheur ne s'était +rien rompu, et il réclamait le charron pour sa voiture +sans avoir besoin de chirurgien pour lui.</p> + +<p>Ce fut, au reste, une certitude que l'on acquit +quand, à ces mots d'un des postillons: «Venez vite, +don Antonio, c'est pour un voyageur très-pressé,» +Antonio ayant répondu: «Tant pis pour lui s'il est +pressé, on ne travaille pas aujourd'hui,» on vit, à +l'extrémité de l'allée donnant sur la cour, apparaître +ce voyageur en personne, qui demanda:</p> + +<p>—Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen Antonio, +ne travaille-t-on pas aujourd'hui?</p> + +<p>Le digne charron, mal disposé à cause du moment +où on le demandait, plus mal disposé encore par ce +titre de citoyen, dont la substitution à son titre de +noblesse lui paraissait blessante, allait répondre par +quelque brutalité, comme c'était sa noble habitude, +lorsqu'en jetant les yeux sur le voyageur, il reconnut +que c'était un trop grand personnage pour le +traiter avec son sans façon ordinaire.</p> + +<p>Et, en effet, le voyageur qui surprenait don Antonio +au milieu de sa fête de famille n'était autre que +notre ambassadeur, parti de Naples, vers le milieu +de la nuit, et qui, n'ayant pas voulu permettre aux +postillons, tant il était pressé de sortir du royaume +des Deux-Siciles, de ralentir leur course à la descente +de Castellone, avait brisé une des roues de derrière +de sa voiture, en traversant un des nombreux ruisseaux +qui coupent la grande route et vont se jeter +dans le petit fleuve sans nom qui la côtoie.</p> + +<p>Il résultait de cet accident qu'il avait été forcé, +si pressé qu'il fût d'arriver à la frontière romaine, de +faire la dernière demi-lieue à pied; ce qui donnait +un nouveau mérite au calme avec lequel il avait +demandé: «Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen, +Antonio, ne travaille-t-on pas aujourd'hui?»</p> + +<p>—Excusez-moi, mon général, répondit, en faisant +un pas vers le voyageur, don Antonio, qui, à son +costume guerrier, prenait le citoyen Garat pour un +militaire, et qui pensait que, pour courir la poste à +quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire +fût général, je ne savais pas avoir l'honneur de parler +à un haut personnage comme paraît être Votre +Excellence; car alors j'eusse répondu, non pas: +«On ne travaille point aujourd'hui,» mais: «On ne +travaille que dans une heure.»</p> + +<p>—Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite? +demanda le voyageur de son ton le plus conciliant et +qui annonçait que, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice +d'argent, il était prêt à le faire.</p> + +<p>—Parce que voilà la cloche qui sonne, Votre +Excellence, et que, fût-ce pour raccommoder la voiture +de Sa Majesté le roi Ferdinand, que Dieu garde, je +ne ferai pas attendre M. le curé.</p> + +<p>—En effet, dit le voyageur en regardant autour +de lui, je crois que je suis tombé dans une noce.</p> + +<p>—Justement, Votre Excellence.</p> + +<p>—Et, demanda le voyageur sur le ton d'une +bienveillante interrogation, cette belle fille qui se +marie?</p> + +<p>—C'est ma fille.</p> + +<p>—Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour +de ses beaux yeux, j'attendrai.</p> + +<p>—Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur +de venir à l'église avec nous, peut-être cela lui fera-t-il +paraître le temps moins long; M. le curé débitera +un très-beau sermon.</p> + +<p>—Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici.</p> + +<p>—Eh bien, restez; et, à notre retour, vous boirez +un verre de vin de ces vignes-là à la santé de la +mariée; cela lui portera bonheur, et nous n'en travaillerons +que mieux après.</p> + +<p>—C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il +durer, votre cérémonie?</p> + +<p>—Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au +plus. Allons, les enfants, à l'église!</p> + +<p>Chacun s'empressa d'exécuter l'ordre donné par +don Antonio, qui s'était constitué pour toute la journée +maître des cérémonies, excepté Peppino, qui +resta en arrière et qui bientôt se trouva seul avec +Michele Pezza.</p> + +<p>—Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avançant vers lui +la main ouverte et le sourire sur les lèvres, bien que +ce sourire fût peut-être un peu forcé, il s'agit aujourd'hui +d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une +paix sincère.</p> + +<p>—Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit +de te préparer à paraître devant Dieu, voilà tout.</p> + +<p>Puis, se dressant debout sur le mur:</p> + +<p>—Fiancé de Francesca, lui dit-il solennellement, +tu as encore une heure à vivre!</p> + +<p>Et, s'élançant dans le jardin de Giansimone, il disparut +derrière le mur.</p> + +<p>Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il +était seul, il fit le signe de la croix, en disant:</p> + +<p>—Seigneur! Seigneur! je remets mon âme entre +vos mains.</p> + +<p>Puis il alla rejoindre sa fiancée et son beau-père, +qui étaient déjà sur le chemin de l'église.</p> + +<p>—Comme tu es pâle! lui dit Francesca.</p> + +<p>—Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il, ne +pas être plus pâle encore que je ne le suis maintenant!</p> + +<p>L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction +pendant son heure d'attente, le plaisir de +regarder passer les habitants d'Itri allant à leurs +plaisirs ou à leurs affaires, suivit des yeux le cortége +jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître à l'angle de la +rue qui conduisait à l'église.</p> + +<p>En reportant son regard du côté opposé avec ce +vague de l'homme qui attend et qui s'ennuie d'attendre, +il crut, à son grand étonnement, apercevoir +des uniformes français à l'extrémité de la rue de +Fondi, c'est-à-dire faisant route opposée à celle qu'il +venait de faire, et allant, par conséquent, de Rome +à Naples.</p> + +<p>Ces uniformes étaient portés par un brigadier et +quatre dragons qui escortaient une voiture de voyage +dont la marche, quoique en poste, était réglée, non +pas sur celle des chevaux qui la traînaient, mais sur +celle des chevaux qui l'escortaient.</p> + +<p>Au reste, la curiosité du citoyen Garat allait être +promptement satisfaite: la voiture et son escorte +venaient à lui et ne pouvaient échapper à son investigation, +soit que la voiture se contentât de changer +de chevaux à la poste, soit que les voyageurs qu'elle +renfermait fissent une halte à l'hôtel, puisque la +poste était la première maison à sa droite, et l'hôtel +la maison en face de lui.</p> + +<p>Mais il n'eut pas même besoin d'attendre cette +halte; en l'apercevant, en reconnaissant l'uniforme +d'un haut fonctionnaire de la République, le brigadier +mit son cheval au galop, précéda la voiture de +cent ou cent cinquante pas, et s'arrêta devant l'ambassadeur +en portant la main à son casque et en +attendant d'être interrogé.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilité +ordinaire, je suis le citoyen Garat, ambassadeur +de la République à Naples, ce qui me donne le droit +de vous demander quelles sont les personnes renfermées +dans cette voiture de voyage que vous escortez.</p> + +<p>—Deux vieilles ci-devant en assez mauvais état, +mon ambassadeur, répondit le brigadier, et un ci-devant +qui, lorsqu'il leur parle, les appelle princesses.</p> + +<p>—Les connaissez-vous par leurs noms?</p> + +<p>—L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame +Adélaïde.</p> + +<p>—Ah! ah! fit l'ambassadeur.</p> + +<p>—Oui, continua le brigadier, il paraît qu'elles +étaient tantes du feu tyran que l'on a guillotiné; +au moment de la Révolution, elles se sont sauvées +en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues à +Rome; à Rome, elles ont eu peur quand la République +est venue, comme si la République faisait la +guerre à ces vieux bonnets de nuit-là! De Rome, +elles eussent bien voulu se sauver comme elles s'étaient +sauvées de Paris et de Vienne; mais il paraît +qu'il y avait une troisième soeur, la plus vieille, une +décrépite que l'on appelait madame Sophie: elle est +tombée malade, les autres n'ont pas voulu la quitter, +ce qui était bien de leur part. Au bout du +compte, elles ont donc demandé un permis de séjour +au général Berthier... Mais je vous embête avec +tout mon bavardage, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me +racontes m'intéresse beaucoup.</p> + +<p>—Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser, +mon ambassadeur. Je disais donc qu'une semaine +après l'arrivée du général Championnet, qui m'envoyait +tous les deux jours prendre des nouvelles de +la malade, la malade étant morte et enterrée, les +deux autres soeurs ont demandé à quitter Rome et +à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans +une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles +avaient peur d'être arrêtées comme suspectes le long +de la route; alors, le général Championnet m'a dit: +«Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation, tu +sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre +hommes et tu vas accompagner jusqu'au delà des +frontières ces deux vieilles créatures, qui sont des +filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin, +toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la +troisième personne et la main au casque, comme à +des supérieurs.—Mais, citoyen général, lui ai-je +répondu, si elles ne sont que deux, comment pourrai-je +parler à la troisième personne?» Le général s'est +mis à rire de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a +répondu: «Brigadier Martin, tu es encore plus fort +que je ne croyais; elles sont trois, mon ami; seulement, +la troisième est un homme, c'est leur chevalier +d'honneur; on l'appelle le comte de Châtillon.—Citoyen +général, lui ai-je répondu, je croyais qu'il +n'y avait plus de comtes?—Il n'y eu a plus en +France, c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à +l'étranger et en Italie, il y en a encore quelques-uns +par-ci par-là.—Et moi, général, dois-je l'appeler +comte ou citoyen, le Châtillon?—Appelle-le comme +tu voudras; mais je crois que tu lui feras plus de +plaisir, ainsi qu'aux personnes qu'il accompagne, si +tu l'appelles monsieur le comte que si tu l'appelles +citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et +ne fait de tort à personne, tu peux lui dire <i>monsieur +le comte</i> gros comme le bras.» Ainsi ai-je agi tout le +long du chemin; et, en effet, cela a paru faire plaisir +aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un +garçon bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, +mon ami?» J'avais envie de leur répondre +qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles, puisque, +moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient; +mais je me suis contenté de leur répondre: +«C'est bon, c'est bon, je m'appelle Martin.» De +sorte que, tout le long de la route, quand elles ont eu +quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se +sont adressées: «Martin par-ci, Martin par-là;» +mais vous comprenez bien, citoyen ambassadeur, +que cela ne tire point à conséquence, puisque +la plus jeune des deux a soixante-neuf ans.</p> + +<p>—Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné +de les conduire?</p> + +<p>—Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin +si elles le désiraient.</p> + +<p>—C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes +instructions, puisque tu as franchi la frontière et que +tu es même venu deux postes au delà; d'ailleurs, il y +aurait danger à aller plus loin.</p> + +<p>—Pour moi ou pour elles?</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>—Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, +vous savez, ça ne fait rien. Le brigadier Martin connaît +le danger, il a été plus d'une fois son camarade +de lit.</p> + +<p>—Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir +de graves résultats; tu vas donc signifier à tes deux +princesses que ton service près d'elles est fini.</p> + +<p>—Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens, +citoyen ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres +filles, que vont-elles devenir sans leur Martin? Vous +voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus +auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des +yeux tout effarés.</p> + +<p>En effet, pendant cette conversation ou pendant +ce récit,—car le peu de paroles qu'avait prononcées +le citoyen Garat n'avaient été placées dans le discours +du brigadier Martin que comme des points +d'interrogation,—la voiture des vieilles princesses +s'était arrêtée devant l'hôtel <i>del Riposo d'Orazio</i>, et, +les pauvres filles voyant leur protecteur engagé dans +une conversation des plus animées avec un personnage +revêtu du costume des hauts fonctionnaires +républicains, elles avaient eu peur que quelque complot +ne se tramât à l'endroit de leur sûreté ou que +contre-ordre ne fût donné à leur voyage; voilà pourquoi, +avec un air d'anxiété qui flattait infiniment +l'amour-propre du brigadier, elles appelaient de leur +voix la plus tendre leur chef d'escorte Martin.</p> + +<p>Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis +que celui-ci, pour s'épargner un colloque embarrassant, +rentrait dans l'allée du charron et allait s'asseoir +sur la terrasse déserte, Martin se rendait à la +portière du carrosse, et, la main au casque, comme +l'y avait invité Championnet, transmettait aux +royales voyageuses l'invitation, qu'il venait de recevoir +d'un supérieur, de retourner à Rome.</p> + +<p>Comme l'avait fort judicieusement pensé le brigadier +Martin, cette notification jeta un grand trouble +dans l'esprit des vieilles filles; elles se consultèrent, +elles consultèrent leur chevalier d'honneur, et +le résultat de cette double consultation fut que celui-ci +irait s'informer, près de l'inconnu à l'habit bleu +et au panache tricolore, des motifs qui pouvaient empêcher +le brigadier Martin et ses quatre hommes +d'aller plus loin.</p> + +<p>Le comte de Châtillon descendit de voiture, suivit +le chemin qu'il avait vu prendre au fonctionnaire +républicain, et, en arrivant à l'autre bout de l'allée, +le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant +des yeux machinalement, et sans le voir peut-être, +un jeune homme qui, au moment où il était +entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin du +charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, +un fusil sur l'épaule.</p> + +<p>C'était chose si simple dans ce pays d'indépendance, +où tout homme marche armé et où les clôtures +ne semblent être faites que pour exercer l'agilité +des passants, que l'ambassadeur ne parut prêter +qu'une médiocre attention à ce fait, attention d'ailleurs +dont il fut aussitôt distrait par l'apparition du +comte de Châtillon.</p> + +<p>Le comte s'avança vers lui; le citoyen Garat se +leva.</p> + +<p>Garat, fils d'un médecin d'Ustaritz, avait reçu une +éducation distinguée, était lettré, ayant vécu dans +l'intimité des philosophes et des encyclopédistes, et +ayant, par ses différents éloges de Suger, de M. de +Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix académiques.</p> + +<p>C'était un homme du monde, avant tout élégant +parleur et ne se servant du vocabulaire jacobin que +dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne pouvait +faire autrement.</p> + +<p>En voyant le comte de Châtillon venir à lui, il se +leva et fit la moitié du chemin.</p> + +<p>Les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie +qui sentait bien plus son Louis XV que son Directoire.</p> + +<p>—Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le +comte de Châtillon en souriant.</p> + +<p>—Dites comme vous voudrez, monsieur le comte; +cela me sera toujours un honneur de répondre aux +questions que vous venez probablement me faire de +la part de Leurs Altesses royales.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit le comte; au milieu de +ces pays sauvages, je suis heureux de rencontrer un +homme civilisé. Je venais donc, au nom de Leurs +Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver +ce titre aux filles du roi Louis XV, vous demander, +non point à titre de reproche, mais comme renseignement +essentiel à leur tranquillité, quelle est la +volonté ou l'obstacle qui s'oppose à ce qu'elles conservent +jusqu'à Naples l'escorte que le général Championnet +a eu l'obligeance de leur donner.</p> + +<p>Garat sourit.</p> + +<p>—Je comprends très-bien la différence qu'il y a +entre le mot <i>obstacle</i> et le mot <i>volonté</i>, monsieur le +comte, et je vais vous répondre de manière à vous +prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volonté +en même temps, cette volonté est plutôt bienveillante +que mauvaise.</p> + +<p>—Commençons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant +le comte.</p> + +<p>—L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit, +il y a déclaration de guerre entre le royaume +des Deux-Siciles et la république française; il en résulte +qu'une escorte composée de cinq ennemis serait +plutôt, vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses +royales un danger qu'une protection. Quant à la volonté, +qui est la mienne, et que vous voyez maintenant +ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de +ne point exposer les illustres voyageuses à subir des +insultes et leur escorte à être assassinée. A demande +catégorique, ai-je répondu catégoriquement, monsieur +le comte?</p> + +<p>—Si catégoriquement, monsieur, que je serais +heureux que vous consentissiez à répéter à Leurs Altesses +royales, ce que vous venez de me faire l'honneur +de me dire.</p> + +<p>—Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte, +mais un sentiment de délicatesse que vous apprécieriez, +j'en suis sûr, s'il vous était connu, me prive, à +mon grand regret, de l'honneur de leur présenter +mes hommages.</p> + +<p>—Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment +secret?</p> + +<p>—Aucun, monsieur; je crains seulement que ma +présence ne leur soit désagréable.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Je sais à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur; +vous êtes le comte de Châtillon, chevalier d'honneur +de Leurs Altesses royales, et c'est un avantage que +j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis.</p> + +<p>—Vous êtes, je puis le certifier, monsieur, un +homme du monde et de parfaite courtoisie.</p> + +<p>—Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai été choisi +par la Convention pour avoir le fatal honneur de lire +au roi Louis XVI sa sentence de mort.</p> + +<p>Le comte de Châtillon fit un bond en arrière, +comme s'il se fût trouvé tout à coup en face d'un +serpent.</p> + +<p>—Mais, alors, vous êtes le conventionnel Garat? +s'écria-t-il.</p> + +<p>—Lui-même, monsieur le comte; vous voyez, si +mon nom fait cet effet sur vous qui n'étiez point parent, +que je sache, du roi Louis XVI, quel effet il +produirait sur ces pauvres princesses, qui étaient ses +tantes. Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin +sourire, qu'elles n'aimaient guère leur neveu de son +vivant; mais, aujourd'hui, je sais qu'elles l'adorent; +la mort est comme la nuit: elle porte conseil.</p> + +<p>M. le comte de Châtillon salua et alla reporter le +résultat de la conversation qu'il venait d'avoir à mesdames +Victoire et Adélaïde.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXV</h3> + +<h3>FRA DIAVOLO</h3> + + +<p>Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de +protéger le brigadier Martin, et près desquelles retournait +le comte de Châtillon, tout effaré d'avoir vu +en face, non-seulement un régicide, mais encore +celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de +mort, les deux vieilles princesses, disons-nous, ne +sont pas tout à fait de nouvelles connaissances pour +ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu familiarisés +avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître, +plus jeunes de trente ans, dans notre livre de <i>Joseph +Balsamo</i>, non-seulement sous les noms par lesquels +nous venons de les désigner, mais encore sous le sobriquet +moins poétique de <i>Loque</i> et de <i>Chiffe</i>, que +dans sa familiarité paternelle, leur donnait le roi +Louis XV.</p> + +<p>Nous avons vu que la troisième, la princesse +Sophie, que son royal géniteur, pour ne point dépareiller +la trilogie de ses filles, avait baptisée du nom +harmonieux de <i>Graille</i>, était morte à Rome, et, par +sa maladie, avait retardé le départ de ses deux +soeurs, et que, de cette façon, le hasard avait fait +que leur passage à Itry avait coïncidé avec celui de +l'ambassadeur français dans la même ville.</p> + +<p>La chronique scandaleuse de la cour avait toujours +respecté madame Victoire, que l'on assurait avoir, +toute sa vie, été de moeurs irréprochables; mais, +comme il leur faut toujours une victime expiatoire, +les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame +Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir +été l'héroïne d'une aventure passablement scandaleuse, +dans laquelle le héros était son propre père. +Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que +je doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome, +qu'il l'eût fait prévenir comme Loth par un de ses +anges d'abandonner à temps la ville maudite, cette +aventure, non point dans ses détails, mais dans le +fond, passait pour avoir eu son antécédent dans la +famille du Chananéen Loth, qui, on s'en souvient, +devint, par un oubli déplorable des liens de famille, +le père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV +et de sa fille madame Adélaïde avait été de moitié +moins fécond, et il en était résulté seulement un +enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le +grand-duché de Parme, et devenu, sous le nom de +comte Louis de Narbonne, un des cavaliers les plus +élégants, mais en même temps un des cerveaux les +plus vides de la cour du roi Louis XVI; madame de +Staël, qui, à la retraite de son père, M. de Necker, +avait perdu la présidence du conseil, mais qui avait +gardé une certaine influence, l'avait fait nommer, +en 1791, ministre de la guerre, et, se trompant, +sinon à la valeur morale et intellectuelle de ce beau +cavalier, avait tenté de lui introduire un peu de son +génie dans la tête et un peu de son coeur dans la +poitrine; elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer +la situation, et M. de Narbonne était un nain, +ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la situation +l'écrasa.</p> + +<p>Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit +et alla rejoindre à Londres les princes émigrés, mais +sans jamais tirer l'épée contre la France. Fils impuissant +à la sauver, il eut le mérite du moins de ne +point chercher à la perdre.</p> + +<p>Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de +quitter Versailles, ce fut M. de Narbonne qui fut +chargé de tous les préparatifs de leur fuite; elle eut +lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours +de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce +sujet et eut pour texte: <i>De la liberté d'émigration</i>.</p> + +<p>Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin, +comment Leurs Altesses avaient successivement habité +Vienne et Rome, et comment, reculant devant la +République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait +le midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller +trouver les parents <i>en bonne position</i> qu'elles avaient +dans le royaume de Naples.</p> + +<p>Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient +point tarder à se trouver en mauvaise position, +étaient le roi Ferdinand et la reine Caroline.</p> + +<p>Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la +nouvelle que le comte de Châtillon reportait aux +deux princesses les troubla fort; l'idée de continuer +leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier +d'honneur, qui cependant, pour ménager les +nerfs des deux pauvres filles, leur avait caché le voisinage +du terrible conventionnel, n'avait, en effet, +rien de bien rassurant. Elles étaient au plus violent +de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel +frappa respectueusement à la porte et avertit M. le +comte de Châtillon qu'un jeune homme, arrivé +depuis la veille, demandait la faveur de lui dire quelques +mots.</p> + +<p>Le comte de Châtillon sortit et rentra presque +aussitôt, annonçant à Mesdames que le jeune homme +en question était un soldat de l'armée de Condé, +porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, +adressée à Leurs Altesses royales, mais plus +particulièrement à madame Adélaïde.</p> + +<p>Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des +deux princesses: d'abord le titre de soldat de l'armée +de Condé, ensuite la recommandation de M. le comte +de Narbonne.</p> + +<p>On fit entrer le porteur de la lettre.</p> + +<p>C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq +ans, blond de barbe et de cheveux, agréable +de visage, frais et rose comme une femme; il était +proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa +manière de se présenter, quoique n'étant pas +exempte d'une certaine roideur contractée sous +l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une +certaine habitude du monde.</p> + +<p>Il salua respectueusement de la porte les deux +princesses. M. de Châtillon lui désigna de la main +madame Adélaïde; il fit trois pas dans la chambre, +mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille +princesse.</p> + +<p>—Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde; +je ne sais pas ce que j'ai fait de mes lunettes.</p> + +<p>Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune +homme de se relever.</p> + +<p>M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers +les princesses:</p> + +<p>—Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, +de M. le comte Louis de Narbonne, qui recommande +dignement à Vos Altesses M. Giovan-Battista de +Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses compagnons +dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé +à lui-même par M. le chevalier de Vernègues; +il ajoute, en mettant ses fidèles hommages aux +pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais +à se repentir de ce qu'elles feront pour ce +digne jeune homme.</p> + +<p>Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se +contenta d'approuver de la tête.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous +êtes noble?</p> + +<p>—Madame, répondit le jeune homme, nous autres +Corses, nous avons tous la prétention d'être nobles; +mais, comme je veux commencer à me faire connaître +à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui +répondrai que je suis tout simplement d'une ancienne +famille de <i>caporali</i>; un de nos ancêtres a, +sous ce titre de <i>caporale</i>, commandé un district de la +Corse pendant une de ces longues guerres que nous +avons soutenues contre les Génois; un seul de mes +compagnons, M. de Bocchechiampe, est de noblesse, +dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les +cinq autres, comme moi, quoique l'un deux porte +l'illustre nom de Colonna, n'ont aucun droit au livre +d'or.</p> + +<p>—Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit +madame Victoire, que ce jeune homme s'exprime +fort bien?</p> + +<p>—Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde; +vous devez bien comprendre, ma chère, que M. de +Narbonne ne nous eût point recommandé des espèces.</p> + +<p>Puis, se tournant vers de Cesare:</p> + +<p>—Continuez, jeune homme. Vous dites donc que +vous avez servi dans les armées de M. le prince de +Condé?</p> + +<p>—Moi et trois de mes compagnons, madame, +M. de Bocchechiampe, M. Colonna et M. Guidone, +nous étions avec Son Altesse royale à Weissembourg, +à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe +et moi fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix +de Campo-Formio: le prince fut forcé de licencier +son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre, +sans fortune et sans position; ce fut là que M. le +chevalier de Vernègues voulut bien se rappeler +nous avoir vus au feu et affirma à M. le chevalier +de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à +la cause que nous avions embrassée. Ne sachant que +devenir, nous demandâmes à M. le comte son avis; +il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il, +le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos +états de services, nous ne pouvions pas manquer +d'être employés. Nous ne connaissions, par malheur, +personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette +difficulté en nous disant que, sinon à Naples, du +moins à Rome, nous rencontrerions Vos Altesses +royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me +donner la lettre que je viens de remettre à M. le +comte de Châtillon.</p> + +<p>—Mais comment, monsieur, demanda la vieille +princesse, se fait-il que nous vous rencontrions juste +ici et que vous ne nous ayez pas remis cette lettre +plus tôt?</p> + +<p>—Nous eussions pu, en effet, madame, avoir +l'honneur de la remettre à Vos Altesses royales à +Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de +madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur, +vous n'eussiez pas eu le loisir de vous occuper +de nous; puis nous n'étions pas sans être observés +par la police républicaine; nous avons craint de +compromettre Vos Altesses royales. Nous avions +quelques ressources; nous les avons ménagées et +nous avons vécu dessus en attendant un moment +plus favorable de vous demander votre protection. +Il y a huit jours que vous avez eu la douleur de +perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que +vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous +nous sommes tenus au courant des intentions de Vos +Altesses royales, et, la veille de votre départ, nous +sommes venus vous attendre ici, où nous sommes +arrivés hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte +qui accompagnait le carrosse de Vos Altesses, +nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au contraire, +la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre +fût donné à votre escorte de retourner à Rome. Nous +venons offrir à Vos Altessses royales de la remplacer; +s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur service, +nous en valons d'autres, et nous vous demandons la +préférence.</p> + +<p>Le jeune homme prononça ces dernières paroles +avec beaucoup de dignité, et le salut dont il les +accompagna était si plein de courtoisie, que la vieille +princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit:</p> + +<p>—Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de +gentilshommes s'exprimer avec plus de noblesse que +ce jeune Corse, qui n'était cependant que caporal.</p> + +<p>—Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en +souriant de la méprise, c'est un de mes ancêtres, +madame, qui était <i>caporale</i>, c'est-à-dire commandant +d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi +que M. de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans +l'armée de monseigneur le prince de Condé.</p> + +<p>—Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que +le petit Buonaparte, votre compatriote, y a fait dans +l'artillerie, ou que ce sera du moins dans une voie +opposée.</p> + +<p>Puis, se retournant vers le comte:</p> + +<p>—Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que +cela s'arrange à merveille; au moment où notre +escorte nous manque, la Providence, comme l'a très-bien +dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit +déjà que vous vous appeliez, mon bon ami?</p> + +<p>—De Cesare, Votre Altesse.</p> + +<p>—La Providence, comme l'a très-bien dit M. de +Cesare, nous en envoie une autre; mon avis, à moi, +est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma soeur?</p> + +<p>—Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de +nous avoir délivrées de ces jacobins de Français, +dont les plumets tricolores me donnaient des attaques +de nerfs.</p> + +<p>—Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, +qui avait la rage de s'adresser toujours à moi pour +demander les ordres de Mon Altesse royale; et dire +que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et +de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le +cou.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Cesare:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter +vos compagnons; j'ai hâte, en vérité, de faire leur +connaissance.</p> + +<p>—Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses +royales attendissent le départ du brigadier Martin +et de ses soldats, fit observer M. de Châtillon.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, comte?</p> + +<p>—Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs +chez Leurs Altesses royales en venant prendre congé +d'elles.</p> + +<p>—En venant prendre congé de nous?... Pour +mon compte, j'espère bien que le drôle n'aura pas +l'impudence de se représenter devant moi. Prenez +dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin +pour lui et ses hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit +que ces odieux jacobins nous aient rendu un service +sans en être payés.</p> + +<p>—Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; +mais je doute que le brigadier accepte.</p> + +<p>—Qu'il accepte quoi?</p> + +<p>—Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.</p> + +<p>—Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? +Cette fois, il faudra bien qu'il se contente de les +recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc que cette +musique? Est-ce que nous serions reconnues et que +l'on nous donnerait une sérénade?</p> + +<p>—Ce serait le devoir de la population, madame, +répondit en souriant le jeune Corse, si elle savait +qui elle a l'honneur de posséder dans ses murs; mais +elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette +musique est tout simplement celle d'une noce qui +revient de l'église; la fille du charron qui demeure +en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a un +rival, on présume que la journée ne se passera point +sans tragédie; nous qui sommes ici depuis hier au +soir, nous avons eu le temps de nous mettre au +courant des nouvelles de la localité.</p> + +<p>—Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons +rien à faire avec ces gens-là. Présentez-nous vos +compagnons, monsieur de Cesare, présentez-nous-les. +S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est +acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au +citoyen brigadier Martin, et, s'il demande à nous +remercier, dites-lui que ma soeur et moi sommes +indisposées.</p> + +<p>Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare +sortirent pour exécuter les ordres qu'ils venaient de +recevoir.</p> + +<p>De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, +et c'était tout simple: les jeunes gens, dans leur +empressement à savoir ce que décideraient Leurs +Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.</p> + +<p>Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que +venait de leur ouvrir leur introducteur. Madame +Victoire, qui avait toujours eu un penchant à la +dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa +messe, qu'elle n'avait pu entendre: elle se contenta de +jeter un coup d'oeil rapide sur les jeunes gens et de +faire un signe approbatif; mais il n'en fut point de +même de madame Adélaïde: elle passa une véritable +revue.</p> + +<p>De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient +Corses; nous savons déjà le nom de leur introducteur +et de trois d'entre eux: Francesco Bocchechiampe, +Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois +autres se nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo +Durazzo et Stefano Pittaluga.</p> + +<p>Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous +ces détails; mais, l'inexorable histoire nous forçant +d'introduire un grand nombre de personnages de +toutes nations et de tous rangs dans notre récit, +nous appuyons un peu plus longuement sur ceux +qui doivent y acquérir une certaine importance.</p> + +<p>Nous le répétons, c'est une immense épopée que +celle que nous écrivons, et, à l'exemple d'Homère, +le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé de +faire le dénombrement de nos soldats.</p> + +<p>Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de +l'auteur de l'<i>Iliade</i>, il nomma les uns après les autres +ses six compagnons à madame Adélaïde; mais ce +que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse de +Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement +à lui qu'elle s'adressa.</p> + +<p>—M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme, +lui dit-elle.</p> + +<p>—Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse +royale: je suis noble tout au plus.</p> + +<p>—Ah! vous faites une distinction entre noble et +gentilhomme, monsieur?</p> + +<p>—Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir +à une caste trop jalouse de ses droits, justement +par cela même qu'ils sont méconnus aujourd'hui, +pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent +pas. Je pourrais faire mes preuves de deux +cents ans et être chevalier de Malte, s'il y avait +encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé +de faire mes preuves de 1399, pour monter +dans les carrosses du roi.</p> + +<p>—Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur, +dit la vieille princesse en se redressant.</p> + +<p>—C'est seulement lorsque j'en serai descendu, +madame, dit le jeune homme en s'inclinant, que je +me vanterai d'être gentilhomme.</p> + +<p>—Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria +madame Adélaïde; mais c'est fort joli, ce qu'il dit +là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de notre +bord!</p> + +<p>Et la vieille princesse respira plus librement.</p> + +<p>En ce moment, M. de Châtillon rentra.</p> + +<p>—Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier +Martin? demanda madame Adélaïde.</p> + +<p>—Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse +royale lui avait fait faire cette offre par un autre +que moi, il aurait coupé les oreilles à cet autre.</p> + +<p>—Et à vous?</p> + +<p>—A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a +même accepté ce que je lui ai offert.</p> + +<p>—Et que lui avez-vous offert?</p> + +<p>—Une poignée de main.</p> + +<p>—Une poignée de main, Châtillon! vous avez +offert une poignée de main à un jacobin! Pourquoi +n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge, pendant +que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier +qui refuse dix louis, un comte de Châtillon qui +donne une poignée de main à un jacobin! En vérité, +je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils +l'ont faite.</p> + +<p>—Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame +Victoire en lisant ses heures.</p> + +<p>—Défaite, vous avez bien raison, ma soeur, +défaite, c'est le mot; seulement, vivrons-nous assez +pour la voir refaire, c'est ce dont je doute. En attendant, +Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à +quatre heures; avec une escorte comme celle de ces +messieurs, nous pouvons nous hasarder à voyager +de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez +avec nous.</p> + +<p>Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement +que de dignité, la vieille princesse congédia +ses sept défenseurs sans avoir le moins du +monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans +le choix qu'elle avait fait du plus noble d'entre +eux, à l'exclusion des autres, pour dîner à sa table +et à celle de sa soeur.</p> + +<p>Bocchechiampe demanda pardon par un signe à +ses compagnons de la faveur qui lui était faite; ils +lui répondirent par une poignée de main.</p> + +<p>Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que +l'on avait entendue était celle qui précédait le cortége +nuptial de Francesca et de Peppino; le cortége +était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de +Cesare, on s'attendait généralement à quelque catastrophe +suscitée par Michele Pezza; aussi, à leur +entrée sur la terrasse, les regards des deux époux se +portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé +où, depuis le matin, s'était tenu celui qui causait +leur inquiétude.</p> + +<p>Le mur était solitaire.</p> + +<p>Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre +qui, aux yeux du prétendu roi de la création, +semble toujours devoir annoncer sa disparition de ce +monde. Il était midi; le soleil dans toute sa splendeur, +tamisait ses rayons à travers la treille qui formait +un dais de verdure au-dessus de la tête des convives; +les merles sifflaient, les grives chantaient, les +moineaux francs pépiaient, et les carafes, pleines de +vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une +paillette d'or.</p> + +<p>Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part +mais, au contraire, il voyait la vie partout.</p> + +<p>Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la +femme que l'on aime, et que l'on est enfin arrivé au +jour attendu depuis deux ans!</p> + +<p>Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière +menace, dont il était pâle encore.</p> + +<p>Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino, +il avait retrouvé, à la porte, la voiture brisée, +et, sur la terrasse, le propriétaire de la voiture.</p> + +<p>Il alla à lui en se grattant l'oreille.</p> + +<p>Le travail faisait tache dans un pareil jour.</p> + +<p>—Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait +de prendre purement et simplement pour un +voyageur de distinction, Votre Excellence tient absolument +à continuer sa route aujourd'hui?</p> + +<p>—Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis +attendu à Rome pour affaire de la plus haute importance, +et j'ai déjà perdu, à l'accident qui m'est arrivé +aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre +heures.</p> + +<p>—Allons, allons, un honnête homme n'a que sa +parole; j'ai dit que, quand vous nous auriez fait l'honneur +de boire avec nous un verre de vin à l'heureuse +union de ces enfants, on travaillerait; buvons et travaillons.</p> + +<p>On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la +table, on donna à l'étranger le verre d'honneur, orné +d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour tenir sa parole, +but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino; +les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes +garçons: «Vive Francesca!» et tambours et guitares +firent éclater leur tarentelle la plus joyeuse.</p> + +<p>—Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino, +il ne s'agit point ici de faire les yeux doux à notre +amoureuse, mais de se mettre à la besogne; il y a +temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à +l'ouvrage!</p> + +<p>Peppino ne se fit point répéter deux fois la première +partie de l'invitation: il prit sa femme entre +ses bras, et, avec un regard de reconnaissance au ciel, +il l'appuya contre son coeur.</p> + +<p>Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle +avec cette indéfinissable expression de l'amour qui a +longtemps attendu et qui va enfin être satisfait, il approchait +ses lèvres de celles de Francesca, la détonation +d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une +balle se fit entendre, suivi d'un bruit mat.</p> + +<p>—Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui +m'a bien l'air d'être à mon adresse.</p> + +<p>—Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant +aux pieds de Francesca, elle est à la mienne.</p> + +<p>Et il rendit par la bouche une gorgée de sang.</p> + +<p>Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le +corps de son mari.</p> + +<p>Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le +coup était parti: une légère fumée blanchâtre montait, +à cent pas peut-être, à travers les peupliers.</p> + +<p>On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, +par des élans rapides, gravissait la montagne un fusil +à la main.</p> + +<p>—Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra +Michele!</p> + +<p>Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme, +et, avec un geste de menace:</p> + +<p>—Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir +de ce moment, je m'appelle fra Diavolo.</p> + +<p>C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus +tard; le baptême du meurtre l'emporta sur celui de +la rédemption.</p> + +<p>Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier +soupir.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>LE PALAIS CORSINI A ROME</h3> + + +<p>Pendant que nous sommes sur la route de Rome, +précédons notre ambassadeur chez Championnet, +comme nous l'avons précédé chez le charron don +Antonio.</p> + +<p>Dans une des plus grandes salles de l'immense palais +Corsini, qui vient d'être successivement occupé +par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la République, +et par Berthier, qui est venu y venger le double +assassinat de Basseville et de Duphot, deux hommes +se promenaient, le jeudi 24 septembre, entre onze +heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près de +grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan +de Rome à la fois antique et moderne, un plan des +États romains réduits par le traité de Tolentino, et +toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres +tables plus petites supportaient des livres d'histoire +ancienne et moderne, parmi lesquels on distinguait +pêle-mêle, un Tite-Live, un Polybe, un Montecuculli, +les <i>Commentaires</i> de César, un Tacite, un Virgile, un +Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection +presque complète enfin de livres classiques se rapportant +à l'histoire de Rome ou aux guerres des +Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de +l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes +de notes, à côté de feuilles blanches attendant leur +tour d'être noircies et qui indiquaient que l'hôte passager +de ce palais se reposait des fatigues de la +guerre, sinon par les études du savant, du moins par +les loisirs de l'érudit.</p> + +<p>Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du +même âge, c'est-à-dire que l'un avait trente-six ans +et l'autre trente-trois.</p> + +<p>Le plus âgé des deux était en même temps le plus +petit; il portait encore la poudre de 89, avait conservé +la queue et brillait par un certain air d'aristocratie +qu'il devait sans doute à l'extrême propreté de ses +vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge; +son oeil noir était vif, déterminé, plein de résolution +et d'audace; sa barbe était faite avec le plus grand +soin; il ne portait ni moustaches ni favoris; son +costume était celui des généraux républicains du +Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets +étaient déposés sur une table assez voisine de la +chaise sur laquelle il avait l'habitude d'écrire, pour +qu'en allongeant la main il pût les atteindre.</p> + +<p>Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà +entretenu longuement nos lecteurs: Jean-Étienne +Championnet, commandant en chef l'armée de +Rome.</p> + +<p>L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons +dit, blond de cheveux, accusait, par la fraîcheur de +son teint, une origine septentrionale; il avait l'oeil +bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les +lèvres minces et ce menton fortement accentué qui +est le signe dominant des races fauves, c'est-à-dire +des races conquérantes; un grand sentiment de calme +et de placidité était répandu sur toute sa personne et +devait en faire au feu non-seulement un soldat intrépide, +mais encore un général plein de toutes les +ressources que donne un véritable sang-froid. Il était +de famille irlandaise, mais né en France; il avait +servi d'abord dans le corps irlandais de Dillon, s'était +distingué à Jemmapes, avait été nommé colonel après +la bataille, avait battu le duc d'York dans différentes +rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, +s'était emparé de la flotte hollandaise à la tête de son +infanterie, avait été nommé général de division, et +enfin venait d'être envoyé à Rome, où il commandait +une division sous Championnet.</p> + +<p>Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui +fut depuis maréchal de France et qui mourut duc de +Tarente.</p> + +<p>Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés +causant, étaient deux soldats; mais, pour +ceux qui les auraient entendus causer, ils eussent été +deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.</p> + +<p>Ce fut le propre de la révolution française—et +cela se comprend, puisque toutes les classes de la +société concoururent à former l'armée,—d'introduire, +près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner, +les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, +près de l'élément matériel et brutal, l'élément +immatériel et lettré.</p> + +<p>—Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet +à son lieutenant, plus j'étudie cette histoire +romaine au milieu de Rome, et particulièrement +celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, +de ce grand législateur, de ce grand poëte, de +ce grand philosophe, de ce grand politique qu'on +appelle César, et dont les <i>Commentaires</i> doivent être +le catéchisme de tout homme qui aspire à commander +une armée, plus je suis convaincu que nos professeurs +d'histoire se trompent complétement à +l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. +Lucain a eu beau faire, en faveur de Caton, un des +plus beaux vers latins qui aient été faits, César, mon +ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.</p> + +<p>—Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda +Macdonald avec le sourire de l'homme mal convaincu.</p> + +<p>—Brutus et Cassius,—je vais vous faire sauter +au plafond, car je vais toucher, je le sais, à l'objet +de votre culte,—Brutus et Cassius étaient deux républicains +de collége, l'un de bonne, l'autre de +mauvaise foi; des espèces de lauréats de l'école +d'Athènes, des plagiaires d'Harmodius et d'Aristogiton, +des myopes qui n'ont pas vu plus loin que leur +stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre +l'assimilation du monde que rêvait César; et +j'ajouterai, que, nous autres républicains intelligents, +c'est César que nous devons glorifier et ses meurtriers +que nous devons maudire.</p> + +<p>—C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon +cher général; mais, pour le faire adopter comme une +vérité, il ne faudrait pas moins que votre esprit et +votre éloquence.</p> + +<p>—Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre +promenade d'hier au musée du Capitole; ce n'était +pas sans raison que je vous disais: «Macdonald, +regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez +cette tête de César.» Vous les rappelez-vous?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé +avec ces cheveux qui viennent jusqu'aux +sourcils, caractère du vrai type romain, au reste; +comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant +un oeil sombre, avec le front large et ouvert de César, +avec ses yeux d'aigle.</p> + +<p>—Ou de faucon, <i>occhi griffagni</i>, a dit Dante.</p> + +<p>—<i>Nigris et vegetis oculis</i>, a dit Suétone, et, si +vous voulez bien, je m'en rapporterai à Suétone, <i>ses +yeux noirs et pleins de vie</i>; contentons-nous donc de +cela, et vous verrez de quel côté était l'intelligence. +On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des +sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin: +c'était là son génie et en même temps le génie de +Rome. Athènes, et par Athènes j'entends la Grèce, +Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette +au dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire +l'univers et se l'assimile: la civilisation orientale, +l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé; la barbarie +occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique +même, tout y passera. Le monde sémitique, représenté +par Carthage, et la Judée résistent à Rome: +Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le +monde entier régnera sur Rome, parce que le monde +entier est dans Rome; après les Auguste, les Tibère, +les Caligula, les Claude, les Néron, c'est-à-dire après +les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont +déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols +et Gaulois; puis Septime, Caracalla, Héliogabale, +Alexandre Sévère, qui sont Africains et +Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et +jusqu'au Goth Maximin qui ne viennent, après les +Aurélien et les Probus, ces durs paysans de l'Illyrie, +s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun +Augustule, lequel mourra en Campanie avec une +rente de six mille livres d'or que lui fera Odoacre, roi +des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome, Rome +seule est encore debout. <i>Capitoli immobile saxum</i>.</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de +races que les Italiens doivent l'affaiblissement de leur +courage et la mollesse de leur caractère? demanda +Macdonald.</p> + +<p>—Ah! vous voilà comme les autres, mon cher +Macdonald, jugeant le fond par la surface. Parce que +les lazzaroni sont lâches et paresseux,—et peut-être +encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,—faut-il +en augurer que tous les Napolitains +sont lâches et paresseux? Voyez ces deux spécimens +que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et +Ettore Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos +légions, deux plus puissantes personnalités? La différence +qui existe entre les Italiens et nous, mon cher +Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit +à notre désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes +d'hommes liges, nous mourons pour un +homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général, +que pour les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, +comme nous, la recherche aventureuse des dangers +inutiles, mais ceci est un héritage de nos pères les +vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification +chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont +dans toute leur histoire ni une Jeanne d'Arc ni une +Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous, la rêverie +enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni +un Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont +autre chose, ils ont un génie sévère, étranger aux +vagues sympathies. Chez eux, la guerre est devenue +une science; les condottieri italiens sont nos maîtres +en fait de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du +moyen âge, nos chevaliers de Crécy, de Poitiers et +d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des +Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, +des Baglioni, des Ezzelino? Le premier capitaine +de l'antiquité, César, est un Italien, et ce Bonaparte, +qui nous mangera tous, les uns après les +autres, comme César Borgia voulait manger l'Italie +feuille à feuille, ce petit Bonaparte, que l'on croit +enfermé en Égypte, mais qui en sortira d'une façon +ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou +l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de +race italienne. Il n'y a qu'à voir son maigre et sec +profil pour cela: il a tout à la fois du César, du +Dante et du Machiavel.</p> + +<p>—Vous avouerez au moins, mon cher général, si +enthousiaste que vous soyez d'eux, qu'il y a une +grande différence entre les Romains des Gracques +ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La +vocation du Romain antique, c'était l'action militaire +ou politique: conquérir le monde d'abord et le gouverner +ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne +pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois +semaines que je suis ici, je ne fais pas autre chose +que de contempler, dans ses rues et dans ses places +publiques, cette race monumentale; eh bien, mon +cher, ces hommes sont pour moi des bas-reliefs de +la colonne Trajane descendus de leur colonne de +bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui marchent; +chacun d'eux est le cives romanus, trop +grand seigneur, trop maître du monde pour travailler. +Leurs moissonneurs, ils les font venir des +Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à +Bergame; ils ont des trous à leur manteau, ils les +feront raccommoder par un juif, non par leur +femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non +plus celle du temps de Lucrèce, qui file la laine et +garde la maison; non, mais celle du temps de Catilina +et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une +aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron +ou crever les yeux d'Octavie. Comment voulez-vous +que la descendance de ceux qui allaient recueillant +la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient +six mois de la vente de leurs votes au champ de Mars, +à qui Caton, César, Auguste faisaient distribuer le blé +à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des forums et +des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé +de les nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, +mais qui ne les nourrit plus, se mettent à faire oeuvre +servile de leurs nobles doigts? Non, vous ne pouvez +pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple +roi n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce +que vous pouvez exiger de ce même peuple, lorsqu'il +a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie noblement, +et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous +voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait +pour lui. Son couteau ne le quitte pas plus +que l'épée ne quittait le légionnaire; c'est son glaive +à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.</p> + +<p>—Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre +qui donne sur le jardin, nous pouvons reconnaître +la place où ils ont assassiné Duphot, et, de celle-ci, +qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné +Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit +Macdonald en s'interrompant avec une exclamation +de surprise. Une voiture de poste qui nous arrive. +Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.</p> + +<p>—Quel Garat?</p> + +<p>—L'ambassadeur de la République à Naples.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Lui-même, général.</p> + +<p>Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut +Garat à son tour, et, jugeant aussitôt l'importance +de l'événement, courut à la porte du salon, +transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de +travail.</p> + +<p>Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur +montait la dernière marche de l'escalier et +apparaissait sur le palier.</p> + +<p>Macdonald voulut se retirer, mais Championnet +le retint.</p> + +<p>—Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois +mon bras droit; restez, mon cher général.</p> + +<p>Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles +que Garat apportait de Naples.</p> + +<p>Les compliments furent courts: Championnet et +Garat échangèrent une poignée de main; Macdonald +fut présenté, et Garat commença son récit.</p> + +<p>Ce récit se composait des choses que nous avons +vues s'accomplir sous nos yeux: de l'arrivée de +Nelson, des fêtes qui lui avaient été données et de +la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de +faire pour sauvegarder la dignité de la République.</p> + +<p>Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident +arrivé à sa voiture entre Castellone et Itri, +comment cet accident l'avait forcé de s'arrêter chez +le charron don Antonio; comment il avait rencontré +les vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait +empêchée d'aller plus loin; comment il avait assisté +au meurtre du gendre de don Antonio par un jeune +homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude, +avait été chercher dans la montagne, en se faisant +bandit, l'impunité de son crime, et comment enfin il +avait démonté le brigadier Martin, qu'il avait laissé +à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en +louait une autre à Fondi, avec laquelle il venait +d'arriver à Rome, sans autre accident qu'un retard +de six heures.</p> + +<p>Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte +arriveraient, selon toute probabilité, dans la +journée du lendemain.</p> + +<p>Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au +bout sans l'interrompre, espérant toujours entendre +un mot sur son envoyé; mais, le citoyen Garat +ayant terminé son récit sans prononcer le nom +de Salvato Palmieri, Championnet commença à +craindre que l'ambassadeur ne fût déjà parti de Naples +quand son aide de camp y était arrivé, et qu'ils +ne se fussent, par conséquent, croisés en route.</p> + +<p>Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas +ce qui avait pu arriver à Salvato après le départ de +l'ambassadeur, allait lui adresser une série de questions +sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans +l'antichambre attira son attention; au même instant, +la porte s'ouvrit et le soldat de planton annonça +qu'un homme vêtu en paysan voulait absolument +parler au général.</p> + +<p>Mais, dominant la voix du planton, une autre voix +vigoureusement accentuée s'écria:</p> + +<p>—C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa. +Je vous apporte des nouvelles de Salvato.</p> + +<p>—Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à +son tour Championnet. J'allais justement en demander +au citoyen Garat. Venez, Hector, venez! vous êtes +deux fois le bienvenu.</p> + +<p>Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta +au cou du général.</p> + +<p>—Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il, +que je suis content de vous revoir!</p> + +<p>—Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles +nous apportez-vous de lui?</p> + +<p>—Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes +puisqu'il devrait être mort et qu'il ne l'est pas; mauvaises +en ce que, pendant son évanouissement, ils lui +ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le +citoyen Garat.</p> + +<p>—Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda +Garat.</p> + +<p>Hector se retourna.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur +de la République? demanda-t-il à Garat.</p> + +<p>Garat s'inclina.</p> + +<p>—Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! +murmura Championnet.</p> + +<p>—Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit +l'ambassadeur.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point +en mesure de nous battre, je vous l'écrivais; je vous +disais dans ma lettre que nous manquions de tout, +d'hommes, d'argent, de pain, de vêtements, de munitions. +Je vous priais de faire tout ce que vous pourriez +pour maintenir quelque temps encore la paix entre +le royaume des Deux-Siciles et la République; il +paraît que mon messager est arrivé trop tard, que +vous étiez déjà parti, qu'il a été blessé, que sais-je, +moi? Racontez-nous tout cela, Hector. Si ma lettre +est tombée entre leurs mains, c'est en vérité un grand +malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait +que mon cher Salvato mourût de ses blessures; +car vous m'avez dit qu'il était blessé, n'est-ce pas, +qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose +comme cela enfin?</p> + +<p>—Et ils y ont réussi aux trois quarts! Il avait été +épié, suivi; on l'attendait au sortir du palais de la +reine Jeanne, à Mergellina, six hommes! Vous comprenez +bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne +s'est pas laissé égorger comme un poulet: il en a tué +deux et blessé deux autres; mais enfin un des sbires, +leur chef, je crois, Pasquale de Simone, le tueur de +la reine, lui a lancé son couteau, le couteau lui est +entré jusqu'au manche dans la poitrine.</p> + +<p>—Et où, comment est-il tombé?</p> + +<p>—Oh! tranquillisez-vous, mon général, il y a des +gaillards qui ont de la chance, il est tombé dans les +bras de la plus jolie femme de Naples, qui l'a caché +à tous les yeux, à commencer par ceux de son mari.</p> + +<p>—Et la blessure? la blessure? s'écria le général. +Vous savez, Hector, que j'aime Salvato comme mon +fils.</p> + +<p>—La blessure est grave, très-grave, mais n'est pas +mortelle; d'ailleurs, c'est le premier médecin de Naples, +un des nôtres, qui le soigne et qui en répond. +Oh! il a été magnifique, notre Salvato; il ne vous a +jamais raconté son histoire, un roman et un roman +terrible, mon cher général; comme le Macduff de +Shakspeare, il a été tiré vivant des flancs d'une +morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôt un +soir au bivac, pour vous faire passer le temps; mais +il s'agit d'autre chose maintenant: les égorgements +contre les nôtres ont commencé à Naples; Cirillo a +été retardé de deux heures sur le quai en venant +m'annoncer la nouvelle que je vous apporte, et par +quoi? par un bûcher qui obstruait le passage et où +les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères della +Torre.</p> + +<p>—Quels misérables! s'écria Championnet.</p> + +<p>—Imaginez-vous, mon général, un poëte et un bibliomane, +je vous demande un peu ce que ces gens-là +pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre, d'un +grand conseil qui aurait été tenu au palais: je sais +cela par Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la +San-Clemente, une des dames d'honneur de la reine; +la guerre contre la République y a été décidée, l'Autriche +fournit le général.</p> + +<p>—Le connaissez-vous?</p> + +<p>—C'est le baron Charles Mack.</p> + +<p>—Ce n'est pas une réputation bien effrayante.</p> + +<p>—Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que +l'Angleterre s'en mêle et fournit l'argent; ils ont +60,000 hommes prêts à marcher sur Rome dans huit +jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voilà +tout.</p> + +<p>—La peste! c'est bien assez, ce me semble, répondit +Championnet.</p> + +<p>Puis, se tournant vers l'ambassadeur:</p> + +<p>—Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un +instant à perdre; par bonheur, j'ai reçu hier deux +millions de cartouches; nous n'avons pas de canons, +mais, avec deux millions de cartouches et dix ou +douze mille baïonnettes au bout, nous prendrons les +canons des Napolitains.</p> + +<p>—Je croyais que Salvato nous avait dit que vous +n'aviez que neuf mille hommes.</p> + +<p>—Oui, mais je compte sur trois mille hommes de +renfort. Êtes-vous fatigué, Hector?</p> + +<p>—Jamais, mon général.</p> + +<p>—Alors, vous êtes prêt à partir pour Milan?</p> + +<p>—Quand j'aurai déjeuné et changé d'habits, car +je meurs de faim, et, vous le voyez, je suis couvert +de boue; je suis venu par Isoletta, Agnani, Frosinone, +des chemins épouvantables, tout détrempés +par l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent +pas me laisser entrer dans l'état où je suis.</p> + +<p>Championnet tira une sonnette particulière; son +valet de chambre entra.</p> + +<p>—Un déjeuner, un bain et des habits pour le citoyen +Hector Caraffa; que tout cela soit prêt, le bain +dans dix minutes, les habits dans vingt, le déjeuner +dans une demi-heure.</p> + +<p>—Mon général, dit le valet de chambre, aucun de +vos habits n'ira au citoyen Caraffa, il a la tête de plus +que vous.</p> + +<p>—Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la +et prenez-y du linge et des habits pour le +comte de Ruvo; il est à peu près de ma taille, et puis, +c'est ici le cas de le dire, à la guerre comme à la +guerre!</p> + +<p>—A Milan, vous trouverez Joubert; c'est à vous +que je parle, Hector, écoutez-moi, reprit Championnet.</p> + +<p>—Je ne perds pas un mot, mon général.</p> + +<p>—A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz +qu'il s'arrange comme il voudra, mais qu'il me faut +trois mille hommes, ou que Rome est perdue; qu'il les +donne à Kellermann, s'il peut; c'est un excellent général +de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous +manque surtout; vous les ramènerez, Hector, et vous +les dirigerez sur Civita-Castellana; c'est là probablement +que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin +de vous recommander la diligence.</p> + +<p>—Mon général, ce n'est point à un homme qui +vient de faire soixante et dix lieues de montagnes en +quarante-huit heures qu'il faut recommander cela.</p> + +<p>—Vous avez raison.</p> + +<p>—D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen +Caraffa jusqu'à Milan; ma chaise de poste ne peut +manquer d'arriver demain.</p> + +<p>—Vous n'attendrez pas votre chaise de poste, +mon cher ambassadeur; vous prendrez la mienne, +dit Championnet. Dans les circonstances où nous +sommes, il n'y a pas une minute à perdre. Macdonald, +écrivez, je vous prie, en mon nom, à tous les +chefs de corps qui tiennent Terracine, Piperno, Prossedi, +Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et +Macerata, de ne faire aucune résistance, et, aussitôt +qu'ils sauront que l'ennemi a passé la frontière, de +se replier, en évitant tout engagement, sur Civita-Castellana.</p> + +<p>—Comment! s'écria Garat, vous abandonnerez +Rome aux Napolitains sans essayer de la défendre?</p> + +<p>—Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup +de fusil; mais, soyez tranquille, ce ne sera point +pour longtemps.</p> + +<p>—Mon cher général, vous en savez plus que moi +sur ce point.</p> + +<p>—Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce +qu'en dit Machiavel.</p> + +<p>—Et qu'en dit Machiavel?</p> + +<p>—Il faut que je vous apprenne cela, à vous, un +diplomate qui devrait savoir par coeur Machiavel? Eh +bien, il dit... Écoutez, Hector; écoutez cela, Macdonald... +Il dit: «Tout le secret de la guerre consiste +en deux choses: à faire tout ce que l'ennemi ne peut +soupçonner, et à lui laisser faire tout ce qu'on avait +prévu qu'il ferait; en suivant le premier de ces préceptes, +vous rendrez inutiles ses plans de défense; +en observant le second, vous déjouerez ses plans +d'attaque.» Lisez Machiavel, c'est un grand homme, +mon cher Garat, et, quand vous l'aurez lu...</p> + +<p>—Eh bien, quand je l'aurai lu?</p> + +<p>—Relisez-le.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut.</p> + +<p>—Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion qui +vient vous dire que votre bain est prêt. Pendant que +Macdonald écrira ses lettres, je dirai à Garat tout ce +qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses +agents font ici; après quoi, nous nous mettrons à table, +et nous boirons du vin de la cave de Sa Sainteté +à notre prochaine et heureuse entrée à Naples.</p> + + +<p>FIN DU TOME DEUXIÈME</p> + +<h4>TABLE</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> XIX.—La chambre éclairée.</p> +<p class="i2">XX.—La chambre obscure.</p> +<p class="i2"> XXI.—Le médecin et le prêtre.</p> +<p class="i2">XXII.—Le conseil d'État.</p> +<p class="i2"> XXIII.—Le général baron Charles Mack.</p> +<p class="i2">XXIV.—L'île de Malte.</p> +<p class="i2"> XXV.—L'intérieur d'un savant.</p> +<p class="i2">XXVI.—Les deux blessés.</p> +<p class="i2"> XXVII.—Fra Pacifico.</p> +<p class="i2">XXVIII.—La quête.</p> +<p class="i2">XXIX.—Assunta.</p> +<p class="i2"> XXX.—Les deux frères.</p> +<p class="i2">XXXI.—Où Gaetano Mammone entre en scène.</p> +<p class="i2"> XXXII.—Un tableau de Léopold Robert.</p> +<p class="i2">XXXIII.—Fra Michele.</p> +<p class="i2"> XXXIV.—Loque et chiffe.</p> +<p class="i2">XXXV.—Fra Diavolo.</p> +<p class="i2"> XXXVI.—Le palais Corsini à Rome.</p> + </div> </div> + + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME</p> +<br><br> + +<p>_________________________________<br> +POISSY.—TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II *** + +***** This file should be named 18401-h.htm or 18401-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18401/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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