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+The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes, Tome I
+
+Author: Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+Release Date: May 10, 2006 [EBook #18367]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy
+
+CONTES
+
+Tome I
+
+Table des matières
+
+La Belle aux cheveux d'or.
+L'Oiseau bleu.
+Gracieuse et Percinet.
+La Biche au bois.
+Babiole.
+Finette Cendron.
+Fortunée.
+La bonne petite souris.
+La Princesse Rosette.
+Le Mouton.
+Le Nain jaune.
+Le Prince lutin.
+La Grenouille bienfaisante.
+
+
+
+
+La Belle aux cheveux d'or
+
+
+Il y avait une fois la fille d'un roi qui était si belle qu'il n'y avait
+rien de si beau au monde; et à cause qu'elle était si belle on la
+nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux étaient plus fins que
+de l'or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque
+sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés,
+avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants
+et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.
+
+Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'était point marié, et qui
+était bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait
+de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'eût point encore vue, il
+se prit à l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il
+se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il
+fit faire un carrosse magnifique à son ambassadeur; il lui donna plus de
+cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la
+princesse.
+
+Quand il eut pris congé du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne
+parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux
+cheveux d'or ne consentît à ce qu'il souhaitait, lui faisait déjà faire
+de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers
+étaient occupés à travailler, l'ambassadeur, arrivé chez la Belle aux
+cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne fût pas
+ce jour-là de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblât pas à
+son gré, elle répondit à l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais
+qu'elle n'avait point envie de se marier.
+
+L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la
+pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu'il lui avait
+portés de la part du roi, car elle était fort sage, et savait bien qu'il
+ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons: aussi elle ne
+voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas
+mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'épingles
+d'Angleterre.
+
+Quand l'ambassadeur arriva à la grande ville du roi, où il était attendu
+si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle
+aux cheveux d'or. Le roi se mit à pleurer comme un enfant: on le
+consolait sans en pouvoir venir à bout.
+
+Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil, et
+le mieux fait de tout le royaume: à cause de sa bonne grâce et de son
+esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux,
+qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu'il lui confiât tous
+les jours ses affaires.
+
+Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de
+l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il
+leur dit, sans y prendre garde:
+
+--Si le roi m'avait envoyé vers la Belle aux cheveux d'or, je suis
+certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussitôt ces méchantes gens
+vont dire au roi:
+
+--Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez
+envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramenée. Considérez
+bien sa malice, il prétend être plus beau que vous, et qu'elle l'aurait
+tant aimé, qu'elle l'aurait suivi partout.
+
+Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu'il était
+hors de lui.
+
+--Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise
+plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y
+meure de faim!
+
+Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu'il
+avait dit. Ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce
+pauvre garçon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait
+mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont
+il buvait un peu pour se rafraîchir, car la faim lui avait bien séché la
+bouche.
+
+Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant:
+
+--De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus
+fidèle que moi, je ne l'ai jamais offensé.
+
+Le roi, par hasard, passait près de la tour, et quand il entendit la
+voix de celui qu'il avait tant aimé, il s'arrêta pour l'écouter, malgré
+ceux qui étaient avec lui, qui haïssaient Avenant et qui disaient au
+roi:
+
+--À quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon?
+
+Le roi répondit:
+
+--Laissez-moi là, je veux l'écouter.
+
+Ayant ouï ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la
+porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre à
+genoux devant lui, et baisa ses pieds:
+
+--Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?
+
+--Tu t'es moqué de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que
+si je t'avais envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien
+amenée.
+
+--Il est vrai, sire, répondit Avenant, que je lui aurais si bien fait
+connaître vos grandes qualités, que je suis persuadé qu'elle n'aurait pu
+s'en défendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dût être
+agréable.
+
+Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de
+travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena
+avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite.
+
+Après l'avoir fait souper à merveille, il l'appela dans son cabinet, et
+lui dit:
+
+--Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont
+point rebuté; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille
+m'épouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras réussir.
+
+Avenant répliqua qu'il était disposé à lui obéir en toutes choses, et
+qu'il partirait dès le lendemain.
+
+--Ho! dit le roi, je veux te donner un grand équipage.
+
+--Cela n'est point nécessaire, répondit-il; il ne me faut qu'un bon
+cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il était
+ravi de le voir sitôt prêt.
+
+Ce fut le lundi matin qu'il prit congé du roi et de ses amis, pour aller
+à son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que
+rêver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or à épouser le roi.
+Il avait une écritoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque
+belle pensée à mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et
+s'asseyait sous des arbres pour écrire, afin de ne rien oublier. Un
+matin qu'il était parti à la petite pointe du jour, en passant dans une
+grande prairie, il lui vint une pensée fort jolie; il mit pied à terre,
+et se plaça contre des saules et des peupliers qui étaient plantés le
+long d'une petite rivière qui coulait au bord du pré. Après qu'il eut
+écrit, il regarda de tous côtés, charmé de se trouver en un si bel
+endroit. Il aperçut sur l'herbe une grosse carpe dorée qui bâillait et
+qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons,
+elle avait sauté si hors de l'eau, qu'elle s'était élancée sur l'herbe,
+où elle était près de mourir. Avenant en eut pitié; et, quoiqu'il fût
+jour maigre et qu'il eût pu l'emporter pour son dîner, il fut la prendre
+et la remit doucement dans la rivière. Dès que ma commère la carpe sent
+la fraîcheur de l'eau, elle commence à se réjouir, et se laisse couler
+jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivière:
+
+--Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me
+faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauvée; je vous le
+revaudrai.
+
+Après ce petit compliment, elle s'enfonça dans l'eau; et Avenant demeura
+bien surpris de l'esprit et de la grande civilité de la carpe.
+
+Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien
+embarrassé: ce pauvre oiseau était poursuivi par un gros aigle grand
+mangeur de corbeaux; il était près de l'attraper, et il l'aurait avalé
+comme une lentille, si Avenant n'eût éprouvé de la compassion pour cet
+oiseau.
+
+--Voilà, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle
+raison a l'aigle de manger le corbeau?
+
+Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flèche, puis, visant
+bien l'aigle, croc! il lui décoche la flèche dans le corps et le perce
+de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se
+percher sur un arbre.
+
+--Avenant, lui dit-il, vous êtes bien généreux de m'avoir secouru, moi
+qui ne suis qu'un misérable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat,
+je vous le revaudrai.
+
+Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En
+entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'à peine son
+chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou désespéré.
+
+--Ouais! dit-il, voilà un hibou bien affligé, il pourrait s'être laissé
+prendre dans quelque filet.
+
+Il chercha de tous côtés, et enfin il trouva de grands filets que des
+oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons.
+
+--Quelle pitié! dit-il; les hommes ne sont faits que pour
+s'entre-tourmenter, ou pour persécuter de pauvres animaux qui ne leur
+font ni tort ni dommage.
+
+Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor;
+mais, revenant à tire-d'aile:
+
+--Avenant, dit-il, il n'est pas nécessaire que je vous fasse une longue
+harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle
+parle assez d'elle-même: les chasseurs allaient venir, j'étais pris,
+j'étais mort sans votre secours. J'ai le coeur reconnaissant, je vous le
+revaudrai.
+
+Voilà les trois plus considérables aventures qui arrivèrent à Avenant
+dans son voyage. Il était si pressé d'arriver, qu'il ne tarda pas à se
+rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y était admirable;
+l'on y voyait les diamants entassés comme des pierres; les beaux habits,
+le bonbon, l'argent; c'étaient des choses merveilleuses; et il pensait
+en lui-même que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son
+maître, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de
+brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se
+lava le visage, mit une riche écharpe toute brodée à son cou, avec un
+petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait acheté en
+passant à Boulogne. Avenant était si bien fait, si aimable, il faisait
+toute chose avec tant de grâce, que, lorsqu'il se présenta à la porte du
+palais, tous les gardes lui firent une grande révérence; et l'on courut
+dire à la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus
+proche voisin, demandait à la voir.
+
+Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit:
+
+--Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il
+plaît à tout le monde.
+
+--Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous
+l'avons vu du grenier où nous accommodions votre filasse, et tant qu'il
+est demeuré sous les fenêtres nous n'avons pu rien faire.
+
+--Voilà qui est beau, répliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser
+à regarder les garçons! Çà, que l'on me donne ma grande robe de satin
+bleu brodée, et que l'on éparpille bien mes blonds cheveux; que l'on me
+fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers
+hauts et mon éventail; que l'on balaie ma chambre et mon trône: car je
+veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or.
+
+Voilà toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine;
+elles montraient tant de hâte qu'elles s'entrecognaient et n'avançaient
+guère. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour
+voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son trône d'or,
+d'ivoire, et d'ébène, qui sentait comme baume; et elle commanda à ses
+filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour
+n'étourdir personne.
+
+On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transporté
+d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque
+parler. Néanmoins il reprit courage et fit sa harangue à merveille: il
+pria la princesse qu'il n'eût pas le déplaisir de s'en retourner sans
+elle.
+
+--Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me
+conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de
+vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a
+un mois je fus me promener sur la rivière avec toutes mes dames; et
+comme l'on me servit ma collation, en ôtant mon gant je tirai de mon
+doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivière. Je la chérissais
+plus que mon royaume. Je vous laisse à juger de quelle affliction cette
+perte fut suivie. J'ai fait serment de n'écouter jamais aucune
+proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un époux ne
+me rapporte ma bague. Voyez à présent ce que vous avez à faire là-dessus
+car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me
+persuaderiez pas de changer de sentiment.
+
+Avenant demeura bien étonné de cette réponse. Il lui fit une profonde
+révérence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'écharpe;
+mais elle lui répliqua qu'elle ne voulait point de présents, et qu'il
+songeât à ce qu'elle venait de lui dire.
+
+Quand il fut retourné chez lui, il se coucha sans souper. Son petit
+chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint
+se mettre auprès de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de
+soupirer.
+
+--Où puis-je prendre une bague tombée depuis un mois dans une grande
+rivière? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne
+m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilité de lui obéir.
+
+Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'écoutait, lui dit:
+
+--Mon cher maître, je vous prie, ne désespérez point de votre bonne
+fortune: vous êtes trop aimable pour n'être pas heureux. Allons dès
+qu'il fera jour au bord de la rivière.
+
+Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne répondit rien;
+mais, tout accablé de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le
+jour, cabriola tant qu'il l'éveilla, et lui dit:
+
+--Mon maître, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se
+lève, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va
+insensiblement au bord de la rivière, où il se promenait son chapeau sur
+les yeux et ses bras croisés l'un sur l'autre, ne pensant qu'à son
+départ, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait:
+
+--Avenant! Avenant!
+
+Il regarde de tous côtés et ne voit personne; il crut rêver. Il continue
+sa promenade; on le rappelle:
+
+--Avenant! Avenant!
+
+--Qui m'appelle? dit-il.
+
+Cabriolle, qui était fort petit, et qui regardait de près l'eau, lui
+répliqua:
+
+--Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dorée que j'aperçois.
+
+Aussitôt la grosse carpe paraît, et lui dit:
+
+--Vous m'avez sauvé la vie dans le pré des alisiers, où je serais restée
+sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant,
+voici la bague de la Belle aux cheveux d'or.
+
+Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commère la carpe, qu'il
+remercia mille fois.
+
+Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit
+Cabriolle, qui était bien aise d'avoir fait venir son maître au bord de
+l'eau. On alla dire à la princesse qu'il demandait à la voir.
+
+--Hélas! dit-elle, le pauvre garçon, il vient prendre congé de moi. Il a
+considéré que ce que je veux est impossible, et il va le dire à son
+maître.
+
+On fit entrer Avenant, qui lui présenta sa bague et lui dit:
+
+--Madame la princesse, voilà votre commandement fait; vous plaît-il
+recevoir le roi mon maître pour époux?
+
+Quand elle vit sa bague où il ne manquait rien, elle resta si étonnée,
+qu'elle croyait rêver.
+
+--Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favorisé
+de quelque fée, car naturellement cela n'est pas possible.
+
+--Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de
+vous obéir.
+
+--Puisque vous avez si bonne volonté, continua-t-elle, il faut que vous
+me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y
+a un prince, qui n'est pas éloigné d'ici, appelé Galifron, lequel
+s'était mis dans l'esprit de m'épouser. Il me fit déclarer son dessein
+avec des menaces épouvantables, que si je le refusais il désolerait mon
+royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un géant qui est
+plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un
+marron. Quand il va à la campagne, il porte dans ses poches de petits
+canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut,
+ceux qui sont près de lui deviennent sourds. Je lui fis répondre que je
+ne voulais point me marier, et qu'il m'excusât; cependant, il n'a point
+laissé de me persécuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses,
+il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tête.
+
+Avenant demeura un peu étourdi de cette proposition. Il rêva quelque
+temps, puis il dit:
+
+--Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu;
+mais je mourrai en homme brave.
+
+La princesse resta bien étonnée: elle lui dit mille choses pour
+l'empêcher de faire cette entreprise. Cela ne servit à rien: il se
+retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand
+il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier,
+monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait
+de ses nouvelles à ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que
+c'était un vrai démon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire
+cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant:
+
+--Mon cher maître, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les
+jambes; il baissera la tête pour me chasser, et vous le tuerez.
+
+Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son
+secours ne suffirait pas.
+
+Enfin, il arriva près du château de Galifron. Tous les chemins étaient
+couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangés ou mis en
+pièces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir à travers un
+bois. Sa tête dépassait les plus grands arbres, et il chantait d'une
+voix épouvantable:
+
+ Où sont les petits enfants,
+ Que je les croque à belles dents?
+ Il m'en faut tant, tant et tant
+ Que le monde n'est suffisant.
+
+Aussitôt Avenant se mit à chanter sur le même air:
+
+ Approche, voici Avenant,
+ Qui t'arrachera les dents;
+ Bien qu'il ne soit pas des plus grands,
+ Pour te battre il est suffisant.
+
+Les rimes n'étaient pas bien régulières mais il fit la chanson fort
+vite, et c'est même un miracle qu'il ne la fît pas plus mal, car il
+avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda
+de tous côtés, et aperçut Avenant l'épée à la main, qui lui dit deux ou
+trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans
+une colère effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait
+assommé du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se
+mettre sur le haut de sa tête, et avec son bec lui donna si juste dans
+les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il était
+comme un désespéré, frappant de tous côtés. Avenant l'évitait et lui
+portait de grands coups d'épée qu'il enfonçait jusqu'à la garde, et qui
+lui faisaient mille blessures, par où il perdit tant de sang qu'il
+tomba. Aussitôt Avenant lui coupa la tête, bien ravi d'avoir été si
+heureux; et le corbeau, qui s'était perché sur un arbre, lui dit:
+
+--Je n'ai pas oublié le service que vous me rendîtes en tuant l'aigle
+qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir
+fait aujourd'hui.
+
+--C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, répliqua Avenant;
+je demeure votre serviteur. Il monta aussitôt à cheval, chargé de
+l'épouvantable tête de Galifron.
+
+Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait:
+«Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre», de sorte que la
+princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vînt
+apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui était arrivé;
+mais elle vit entrer Avenant avec la tête du géant, qui ne laissa pas de
+lui faire encore peur, bien qu'il n'y eût plus rien à craindre.
+
+--Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'espère que vous ne
+refuserez plus le roi mon maître?
+
+--Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne
+trouvez moyen, avant mon départ, de m'apporter de l'eau de la grotte
+ténébreuse.
+
+«Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour.
+On trouve à l'entrée deux dragons qui empêchent qu'on y entre. Ils ont
+du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la
+grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est
+plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il
+y a une petite cave où coule la fontaine de beauté et de santé: c'est de
+cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient
+merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est
+laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est
+vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai
+pas mon royaume sans en emporter.
+
+--Madame, lui dit-il, vous êtes si belle que cette eau vous est bien
+inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la
+mort: je vais aller chercher ce que vous désirez, avec la certitude de
+n'en pouvoir revenir.
+
+La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit
+avec le petit chien Cabriolle, pour aller à la grotte ténébreuse
+chercher de l'eau de beauté. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin
+disaient:
+
+--C'est une pitié de voir un garçon si aimable aller se perdre de gaieté
+de coeur; il va seul à la grotte, et quand irait-il accompagné de cent
+braves, il n'en pourrait venir à bout. Pourquoi la princesse ne
+veut-elle que des choses impossibles?
+
+Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il était bien
+triste.
+
+Il arriva vers le haut d'une montagne où il s'assit pour se reposer un
+peu, et il laissa paître son cheval et courir Cabriolle après des
+mouches. Il savait que la grotte ténébreuse n'était pas loin de là, il
+regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aperçut un vilain rocher
+noir comme de l'encre, d'où sortait une grosse fumée, et au bout d'un
+moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule:
+il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui
+faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait où se
+cacher, tant il avait peur.
+
+Avenant, tout résolu de mourir, tira son épée, descendit avec une fiole
+que la Belle aux cheveux d'or lui avait donnée pour la remplir de l'eau
+de beauté. Il dit à son chien Cabriolle:
+
+--C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est
+gardée par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon
+sang et porte-la à la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me coûte;
+et puis va trouver le roi mon maître et conte-lui mon malheur.
+
+Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait:
+
+--Avenant! Avenant!
+
+Il dit:
+
+--Qui m'appelle?
+
+Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit:
+
+--Vous m'avez retiré du filet des chasseurs où j'étais pris, et vous me
+sauvâtes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le
+temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte
+ténébreuse; je vais vous chercher de l'eau de beauté.
+
+Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse à penser. Avenant lui donna
+vite la fiole, et le hibou entra sans nul empêchement dans la grotte. En
+moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouchée.
+Avenant fut ravi, il le remercia de tout son coeur, et, remontant la
+montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.
+
+Il alla droit au palais; il présenta la fiole à la Belle aux cheveux
+d'or, qui n'eut plus rien à dire: elle remercia Avenant, et donna ordre
+à tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec
+lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois:
+
+--Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point
+partis de mon royaume.
+
+Mais il répondit:
+
+--Je ne voudrais pas faire un si grand déplaisir à mon maître pour tous
+les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le
+soleil.
+
+Enfin ils arrivèrent à la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle
+aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux
+présents du monde. Il l'épousa avec tant de réjouissances que l'on ne
+parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant
+dans le fond de son coeur, n'était heureuse que quand elle le voyait, et
+elle le louait toujours.
+
+--Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu
+qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez
+être obligé. Il m'a donné de l'eau de beauté: je ne vieillirai jamais,
+je serai toujours belle.
+
+Les envieux qui écoutaient la reine dirent au roi:
+
+--Vous n'êtes point jaloux, et vous en avez sujet de l'être. La reine
+aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait
+que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel
+autre que vous auriez envoyé n'en eût pas fait autant.
+
+Le roi dit:
+
+--Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les
+fers aux pieds et aux mains.
+
+L'on prit Avenant, et, pour sa récompense d'avoir si bien servi le roi,
+on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne
+voyait personne que le geôlier, qui lui jetait un morceau de pain noir
+par un trou, et de l'eau dans une écuelle de terre. Pourtant son petit
+chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire
+toutes les nouvelles.
+
+Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgrâce, elle se jeta aux pieds
+du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de
+prison. Mais plus elle le priait, plus il se fâchait, songeant: «C'est
+qu'elle l'aime», et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus;
+elle était bien triste.
+
+Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-être pas assez beau; il eut
+envie de se frotter le visage avec de l'eau de beauté, afin que la reine
+l'aimât plus qu'elle ne faisait. Cette eau était dans une fiole sur le
+bord de la cheminée de la chambre de la reine, elle l'avait mise là pour
+la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant
+tuer une araignée avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre,
+qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne
+sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du
+roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme était l'eau de
+beauté; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la
+cheminée de la reine.
+
+L'eau qui était dans le cabinet du roi servait à faire mourir les
+princes et les grands seigneurs quand ils étaient criminels; au lieu de
+leur couper la tête ou de les pendre, on leur frottait le visage de
+cette eau: ils s'endormaient, et ne se réveillaient plus. Un soir donc,
+le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et
+mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne
+manqua pas de l'aller dire à Avenant, qui lui dit d'aller trouver la
+Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.
+
+Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit
+à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine:
+
+--Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.
+
+Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avait souffertes à cause
+d'elle et de sa grande fidélité. Elle sortit sans parler à personne, et
+fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des
+mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le
+manteau royal sur les épaules, elle lui dit:
+
+--Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon
+époux.
+
+Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour
+maître. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux
+d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et
+satisfaits.
+
+ Si par hasard un malheureux
+ Te demande ton assistance,
+ Ne lui refuse point un secours généreux.
+ Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.
+
+ Quand Avenant, avec tant de bonté,
+ Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou même,
+ Sans être rebuté de sa laideur extrême,
+ Il conservait la liberté!
+
+ Aurait-on pu jamais pu le croire,
+ Que ces animaux quelque jour
+ Le conduiraient au comble de la gloire,
+ Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour?
+
+ Malgré tous les attraits d'une beauté charmante,
+ Qui commençait pour lui de sentir des désirs,
+ Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,
+ Une fidélité constante.
+
+ Toutefois, sans raison, il se voit accusé:
+ Mais quand à son bonheur il paraît plus d'obstacle,
+ Le Ciel lui devait un miracle,
+ Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé.
+
+
+
+
+L'Oiseau bleu
+
+
+C'était une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme
+mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un
+petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs tant il était
+affligé. On craignit qu'il ne se tuât, on mit des matelas entre la
+tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne
+se faisait point de mal. Tous ses sujets résolurent de l'aller voir, et
+de lui dire ce qu'ils pourraient pour soulager sa tristesse. Les uns
+préparaient des discours graves et sérieux; d'autres d'agréables et
+réjouissants: mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à
+peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se présenta devant lui
+une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs
+habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il
+en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les
+autres de diminuer sa douleur, quelle venait pour l'augmenter, parce que
+rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle,
+qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte
+de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle
+redoubla ses cris, et le roi, à son exemple, se mit à hurler.
+
+Il la reçut mieux que les autres; il l'entretint des belles qualités de
+sa chère défunte, et elle renchérit celles de son cher défunt: ils
+causèrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur
+douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva
+un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette
+pauvre affligée, qui tournait et retournait fort à propos deux grands
+yeux bleus, bordés de longues paupières noires: son teint était assez
+fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention; peu à peu il
+parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve
+disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari; le roi la pria de ne
+point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné
+qu'il l'épousât, et que le noir se changeât en vert et en couleur de
+rose: il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer
+dans leur coeur et pour en faire tout ce que l'on veut.
+
+Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour
+la huitième merveille du monde; on la nommait Florine, parce qu'elle
+ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. On ne lui
+voyait guère d'habits magnifiques; elle aimait les robes de taffetas
+volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de
+fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles étaient placées
+dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se
+remaria.
+
+La nouvelle reine envoya quérir sa fille, qui avait été nourrie chez sa
+marraine, la fée Soussio; mais elle n'en était ni plus gracieuse ni plus
+belle: Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagné. Elle ne
+laissait pas de l'aimer chèrement. On l'appelait Truitonne, car son
+visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cheveux
+noirs étaient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa
+peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer à
+la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme
+Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en
+désespérait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal
+auprès du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne
+fissent quelque pièce à Florine. La princesse, qui était douce et
+spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus des mauvais procédés.
+
+Le roi dit un jour à la reine que Florine et Truitonne étaient assez
+grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la
+cour, il fallait faire en sorte de lui en donner l'une des deux.
+
+--Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie;
+elle est plus âgée que la vôtre, et, comme elle est mille fois plus
+aimable, il n'y a point à balancer là-dessus.
+
+Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et
+qu'il l'en faisait la maîtresse.
+
+À quelque temps de là, on apprit que le roi Charmant devait arriver.
+Jamais prince n'avait porté plus loin la galanterie et la magnificence;
+son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne répondît à son nom.
+Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous
+les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne.
+Elle pria le roi que Florine n'eût rien de neuf, et, ayant gagné ses
+femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et
+toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva, de sorte que,
+lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien
+d'où lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir
+des étoffes; ils répondirent que la reine avait défendu qu'on lui en
+donnât. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa
+honte était si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque
+le roi Charmant arriva.
+
+La reine le reçut avec de grandes cérémonies; elle lui présenta sa
+fille, plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures
+qu'elle ne l'était ordinairement. Le roi en détourna ses yeux; la reine
+voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de
+s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il
+demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appelée Florine.
+
+--Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voilà qui se
+cache, parce qu'elle n'est pas brave.
+
+Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant
+demeura comme un homme ébloui. Il se leva promptement, et fit une
+profonde révérence à la princesse:
+
+--Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que
+vous ayez besoin d'aucun secours étranger.
+
+--Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à
+porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez
+fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi.
+
+--Il serait impossible, s'écria Charmant, qu'une si merveilleuse
+princesse pût être en quelque lieu, et que l'on eût des yeux pour
+d'autres que pour elle.
+
+--Ah! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre.
+Croyez-moi, seigneur, Florine est déjà assez coquette, et elle n'a pas
+besoin qu'on lui dise tant de galanteries.
+
+Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la
+reine; mais, comme il n'était pas de condition à se contraindre, il
+laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l'entretint trois
+heures de suite.
+
+La reine au désespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la
+préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et
+l'obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, l'on
+enfermerait Florine dans une tour, où ils ne se verraient point. En
+effet, aussitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre, quatre hommes
+masqués la portèrent au haut de la tour, et l'y laissèrent dans la
+dernière désolation; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que
+pour l'empêcher de plaire au roi qui lui plaisait déjà fort, et qu'elle
+aurait bien voulu pour époux.
+
+Comme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire à la
+princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il
+voulut parler d'elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui
+faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui dirent tout
+le mal qu'ils purent: qu'elle était coquette, inégale, de méchante
+humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques, qu'on ne
+pouvait être plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice,
+quelles aimait mieux être habillée comme une petite bergère, que
+d'acheter de riches étoffes de l'argent que lui donnait le roi son père.
+À tout ce détail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de
+colère qu'il avait bien de la peine à modérer.
+
+--Non, disait-il en lui-même, il est impossible que le Ciel ait mis une
+âme si mal faite dans le chef-d'oeuvre de la nature. Je conviens qu'elle
+n'était pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en
+avait prouve assez qu'elle n'était point accoutumée à se voir ainsi.
+Quoi! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui
+enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est
+bien plus aisé de croire que c'est la reine qui la décrie ainsi: l'on
+n'est pas belle-mère pour rien; et la princesse Truitonne est une si
+laide bête, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portât envie à
+la plus parfaite de toutes les créatures.
+
+Pendant qu'il raisonnait là-dessus, des courtisans qui l'environnaient
+devinaient bien à son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de
+parler mal de Florine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui,
+changeant de ton et de langage pour connaître les sentiments du prince,
+se mit à dire des merveilles de la princesse. À ces mots il se réveilla
+comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se
+répandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement!
+Tu parais partout, sur les lèvres d'un amant, dans ses yeux, au son de
+sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la
+tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.
+
+La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant était bien touché,
+envoya quérir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa
+le reste de la nuit à les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne
+servait qu'à confirmer l'opinion où elle était, que le roi aimait
+Florine. Mais que vous dirai-je de la mélancolie de cette pauvre
+princesse? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette horrible
+tour où les hommes masqués l'avaient emportée.
+
+--Je serais moins à plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici
+avant que j'eusse vu cet aimable roi: l'idée que j'en conserve ne peut
+servir qu'à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour
+m'empêcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement.
+Hélas! que le peu de beauté dont le Ciel m'a pourvue coûtera cher à mon
+repos!
+
+Elle pleurait ensuite si amèrement, si amèrement que sa propre ennemie
+en aurait eu pitié si elle avait été témoin de ses douleurs.
+
+C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le
+roi Charmant par tous les témoignages qu'elle pourrait lui donner de son
+attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence
+sans pareille, faits à la mode du pays, et l'ordre des chevaliers
+d'amour, qu'elle avait obligé le roi d'instituer le jour de leurs noces.
+C'était un coeur d'or émaillé de couleur de feu, entouré de plusieurs
+flèches, et percé d'une, avec ces mots: Une seule me blesse. La reine
+avait fait tailler pour Charmant un coeur d'un rubis gros comme un oeuf
+d'autruche; chaque flèche était d'un seul diamant, longue comme le
+doigt, et la chaîne où ce coeur tenait était faite de perles, dont la
+plus petite pesait une livre: enfin, depuis que le monde est monde, il
+n'avait rien paru de tel.
+
+Le roi, à cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans
+parler. On lui présenta en même temps un livre dont les feuilles étaient
+de vélin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, chargée de
+pierreries; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'amour y étaient
+écrits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la
+princesse qu'il avait vue le priait d'être son chevalier, et qu'elle lui
+envoyait ce présent. À ces mots, il osa se flatter que c'était celle
+qu'il aimait.
+
+--Quoi! la belle princesse Florine, s'écria-t-il, pense à moi d'une
+manière si généreuse et si engageante?
+
+--Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom, nous venons de la
+part de l'aimable Truitonne.
+
+--C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier! dit le roi d'un air
+froid et sérieux, je suis fâché de ne pouvoir accepter cet honneur; mais
+un souverain n'est pas assez maître de lui pour prendre les engagements
+qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir
+tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la grâce qu'elle m'offre que de
+m'en rendre indigne.
+
+Il remit aussitôt le coeur, la chaîne et le livre dans la même
+corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage
+avec sa fille, de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu
+une faveur si particulière.
+
+Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur
+appartement: il espérait que Florine y serait; il regardait de tous
+côtés pour la voir. Dès qu'il entendait entrer quelqu'un dans la
+chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte; il paraissait
+inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait
+dans son âme, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait
+que de parties de plaisir; il lui répondait tout de travers. Enfin il
+demanda où était la princesse Florine.
+
+--Seigneur, lui dit fièrement la reine, le roi son père a défendu
+qu'elle sorte de chez elle, jusqu'à ce que ma fille soit mariée.
+
+--Et quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle
+personne prisonnière?
+
+--Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me
+dispenser de vous le dire.
+
+Le roi se sentait dans une colère inconcevable; il regardait Truitonne
+de travers, et songeait en lui-même que c'était à cause de ce petit
+monstre qu'on lui dérobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta
+promptement la reine: sa présence lui causait trop de peine.
+
+Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune prince qui
+l'avait accompagné, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on
+voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse,
+afin qu'il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames
+du palais qui entrèrent dans la confidence; il y en eut une qui l'assura
+que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait
+sur le jardin, et que par là elle pourrait lui parler, pourvu qu'il prît
+de grandes précautions afin qu'on ne le sût pas, «car, ajouta-t-elle, le
+roi et la reine sont si sévères, qu'ils me feraient mourir s'ils
+découvraient que j'eusse favorisé la passion de Charmant». Le prince,
+ravi d'avoir amené l'affaire jusque-là, lui promit tout ce qu'elle
+voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonçant l'heure du
+rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir
+la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitôt elle
+pensa qu'il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre; elle
+l'instruisit bien; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle fût
+naturellement une grande bête.
+
+La nuit était si noire, qu'il aurait été impossible au roi de
+s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand même il n'aurait
+pas été aussi prévenu qu'il l'était de sorte qu'il s'approcha de la
+fenêtre avec des transports de joie inexprimables. Il dit à Truitonne
+tout ce qu'il aurait dit à Florine pour la persuader de sa passion.
+Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la
+plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-mère si cruelle, et
+qu'elle aurait toujours à souffrir jusqu'à ce que sa fille fût mariée.
+Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son époux, il serait ravi
+de partager avec elle sa couronne et son coeur. Là-dessus, il tira sa
+bague de son doigt; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que
+c'était un gage éternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'à prendre
+l'heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu'elle
+put à ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui
+vaille; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se fût persuadé que
+la crainte d'être surprise par la reine lui ôtait la liberté de son
+esprit. Il ne la quitta qu'à la condition de revenir le lendemain à
+pareille heure, ce qu'elle lui promit de tout son coeur.
+
+La reine ayant su l'heureux succès de cette entrevue, elle s'en promit
+tout. Et, en effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans
+une chaise volante, traînée par des grenouilles ailées: un enchanteur de
+ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire; Truitonne
+sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait,
+la reçut dans ses bras et lui jura cent fois une fidélité éternelle.
+Mais comme il n'était pas d'humeur à voler longtemps dans sa chaise
+volante sans épouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda où elle
+voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour
+marraine une fée qu'on appelait Soussio, qui était fort célèbre; qu'elle
+était d'avis d'aller au château. Quoique le roi ne sût pas le chemin, il
+n'eut qu'à dire à ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles
+connaissaient la carte générale de l'univers et en peu de temps elles
+rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.
+
+Le château était si bien éclairé, qu'en arrivant le roi aurait reconnu
+son erreur, si la princesse ne s'était soigneusement couverte de son
+voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui
+conta comme quoi elle avait attrapé Charmant, et qu'elle la priait de
+l'apaiser.
+
+--Ah! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile: il aime trop
+Florine; je suis certaine qu'il va nous faire désespérer.
+
+Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs étaient de
+diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et
+Truitonne causer ensemble. Il croyait rêver.
+
+--Quoi! disait-il, ai-je été trahi? Les démons ont-ils apporté cette
+ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chère
+Florine ne paraît point! Son père l'a peut-être suivie!
+
+Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien
+pis quand elles entrèrent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton
+absolu:
+
+--Roi Charmant, voici la princesse Truitonne, à laquelle vous avez donné
+votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'épousiez tout
+à l'heure.
+
+--Moi, s'écria-t-il, moi, j'épouserais ce petit monstre! Vous me croyez
+d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions:
+sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a....
+
+--N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi
+pour me manquer de respect.
+
+--Je consens, répliqua le roi, de vous respecter autant qu'une fée est
+respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse.
+
+--Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant
+sa bague. À qui as-tu donné cet anneau pour gage de ta foi? À qui as-tu
+parlé à la petite fenêtre, si ce n'est pas à moi?
+
+--Comment donc! reprit-il, j'ai été déçu et trompé? Non, non, je n'en
+serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles,
+je veux partir tout à l'heure.
+
+--Ho! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, dit
+Soussio.
+
+Elle le toucha, et ses pieds s'attachèrent au parquet, comme si on les y
+avait cloués.
+
+--Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'écorcheriez, je
+ne serais point à une autre qu'à Florine; j'y suis résolu, et vous
+pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré.
+
+Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prières.
+Truitonne pleura, cria, gémit, se fâcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas
+un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus
+indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages.
+
+Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent
+de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, à
+bout et fatiguée, dit au roi:
+
+--Ho bien, vous êtes un opiniâtre qui ne voulez pas entendre raison;
+choisissez, ou d'être sept ans en pénitence, pour avoir donné votre
+parole sans la tenir, ou d'épouser ma filleule.
+
+Le roi, qui avait gardé un profond silence, s'écria tout d'un coup:
+
+--Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois délivré de
+cette maussade.
+
+--Maussade vous-même, dit Truitonne en colère; je vous trouve un
+plaisant roitelet, avec votre équipage marécageux, de venir jusqu'en mon
+pays pour me dire des injures et manquer à votre parole. Si vous aviez
+quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi?
+
+--Voilà des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur.
+Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle personne pour
+sa femme!
+
+--Non, non, elle ne le sera pas, s'écria Soussio en colère. Tu n'as qu'à
+t'envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau
+bleu.»
+
+En même temps le roi change de figure; ses bras se couvrent de plumes et
+forment des ailes; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il
+lui croît des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de
+longues plumes fines et mêlées de bleu céleste; ses yeux s'arrondissent
+et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il
+s'élève sur sa tête une aigrette blanche, qui forme une couronne; il
+chante à ravir, et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux
+de se voir ainsi métamorphosé, et s'envole à tire-d'aile pour fuir le
+funeste palais de Soussio.
+
+Dans la mélancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et
+ne choisit que les arbres consacrés à l'amour ou à la tristesse, tantôt
+sur les myrtes, tantôt sur les cyprès; il chante des airs pitoyables, où
+il déplore sa méchante fortune et celle de Florine.
+
+--En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cachée? disait-il. Qu'est devenue
+cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore
+respirer? Où la chercherai-je? Suis-je condamné à passer sept ans sans
+elle? Peut-être que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai
+pour jamais l'espérance qui soutient ma vie.
+
+Ces différentes pensées affligeaient l'oiseau bleu à tel point qu'il
+voulait se laisser mourir.
+
+D'un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était
+bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais quand elle vit
+sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se
+mit dans une colère terrible, dont le contrecoup retomba sur la pauvre
+Florine.
+
+--Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su
+plaire à Charmant.
+
+Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait parée de ses plus
+riches habits: elle portait une couronne de diamants sur sa tête, et
+trois filles des plus riches barons de l'État tenaient la queue de son
+manteau royal; elle avait au pouce l'anneau du roi Charmant, que Florine
+remarqua le jour qu'ils parlèrent ensemble. Elle fut étrangement
+surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil.
+
+--Voilà ma fille qui vient vous apporter des présents de sa noce, dit la
+reine; le roi Charmant l'a épousée, il l'aime à la folie, il n'a jamais
+été de gens plus satisfaits.»
+
+Aussitôt on étale devant la princesse des étoffes d'or et d'argent, des
+pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes
+corbeilles de filigrane d'or. En lui présentant toutes ces choses,
+Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que
+la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle
+s'écria, d'un air désespéré, qu'on ôtât de ses yeux tous ces présents si
+funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plutôt qu'elle
+voulait présentement mourir. Elle s'évanouit; et la cruelle reine, ravie
+d'avoir si bien réussi, ne permit pas qu'on la secourût: elle la laissa
+seule dans le plus déplorable état du monde, et alla conter
+malicieusement au roi que sa fille était si transportée de tendresse que
+rien n'égalait les extravagances qu'elle faisait; qu'il fallait bien se
+donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle
+pouvait gouverner cette affaire à sa fantaisie et qu'il en serait
+toujours satisfait.
+
+Lorsque la princesse revint de son évanouissement, et qu'elle réfléchit
+sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle
+recevait de son indigne marâtre, et à l'espérance qu'elle perdait pour
+jamais d'épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle
+pleura toute la nuit; en cet état elle se mit à sa fenêtre, où elle fit
+des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle
+la ferma et continua de pleurer.
+
+La nuit suivante, elle ouvrit la fenêtre, elle poussa de profonds
+soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes: le jour venu,
+elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux
+dire le bel oiseau bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais;
+il jugeait que sa chère princesse y était enfermée, et, si elle faisait
+de tristes plaintes, les siennes ne l'étaient pas moins. Il s'approchait
+des fenêtres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres;
+mais la crainte que Truitonne ne l'aperçût et ne se doutât que c'était
+lui, l'empêchait de faire ce qu'il aurait voulu.
+
+--Il y va de ma vie, disait-il en lui-même: si ces mauvaises
+découvraient où je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je
+m'éloignasse, ou que je fusse exposé aux derniers dangers.
+
+Ces raisons l'obligèrent à garder de grandes mesures, et d'ordinaire il
+ne chantait que la nuit.
+
+Il y avait vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès
+d'une hauteur prodigieuse: l'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut à
+peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait:
+
+--Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle
+point à mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt; je
+la désire et la cruelle me fuit. Ah! barbare reine, que t'ai-je fait,
+pour me retenir dans une captivité si affreuse? N'as-tu pas assez
+d'autres endroits pour me désoler? Tu n'as qu'à me rendre témoin du
+bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant!
+
+L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura
+bien surpris, et il attendit le jour avec la dernière impatience, pour
+voir la dame affligée; mais avant qu'il vînt, elle avait fermé la
+fenêtre et s'était retirée.
+
+L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait
+clair de lune: il vit une fille à la fenêtre de la tour, qui commençait
+ses regrets:
+
+--Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m'avais
+rendu l'amour de mon père, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un
+coup dans les plus amères douleurs? Est-ce dans un âge aussi tendre que
+le mien qu'on doit commencer à ressentir ton inconstance? Reviens,
+barbare, s'il est possible; je te demande, pour toutes faveurs, de
+terminer ma fatale destinée.
+
+L'oiseau bleu écoutait; et plus il écoutait, plus il se persuadait que
+c'était son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit:
+
+--Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir
+si promptement les vôtres? Vos maux ne sont point sans remède.
+
+--Hé! qui me parle, s'écria-t-elle, d'une manière si consolante?
+
+--Un roi malheureux, reprit l'oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais
+que vous.
+
+--Un roi qui m'aime! ajouta-t-elle. Est-ce ici un piège que me tend mon
+ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche à découvrir
+mes sentiments, je suis prête à lui en faire l'aveu.
+
+--Non, ma princesse, répondit-il, l'amant qui vous parle n'est point
+capable de vous trahir.
+
+En achevant ces mots, il vola sur la fenêtre. Florine eut d'abord grande
+peur d'un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d'esprit que
+s'il avait été homme, quoiqu'il conservât le petit son de voix d'un
+rossignol; mais la beauté de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura.
+
+--M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'écria-t-il. Puis-je
+goûter un bonheur si parfait sans mourir de joie? Mais, hélas! que cette
+joie est troublée par votre captivité et l'état où la méchante Soussio
+m'a réduit pour sept ans!
+
+--Et qui êtes-vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant.
+
+--Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me
+connaître.
+
+--Quoi! le plus grand roi du monde! Quoi! le roi Charmant, dit la
+princesse, serait le petit oiseau que je tiens?
+
+--Hélas! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il; et, si
+quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai préféré cette peine à
+celle de renoncer à la passion que j'ai pour vous.
+
+--Pour moi! dit Florine. Ah! ne cherchez point à me tromper! Je sais, je
+sais que vous avez épousé Truitonne; j'ai reconnu votre anneau à son
+doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez
+donnés. Elle est venue m'insulter dans ma triste prison, chargée d'une
+riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main
+pendant que j'étais chargée de chaînes et de fers.
+
+--Vous avez vu Truitonne en cet équipage? interrompit le roi; sa mère et
+elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi? Ô ciel! est-il
+possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse
+m'en venger aussitôt que je le souhaite? Sachez qu'elles ont voulu me
+décevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engagé d'enlever cette
+laide Truitonne; mais, aussitôt que je connus mon erreur, je voulus
+l'abandonner, et je choisis enfin d'être oiseau bleu sept ans de suite,
+plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée.
+
+Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant
+qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui
+dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le
+persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il n'avait fait pour
+elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés,
+que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se
+séparèrent avec mille peines, après s'être promis que toutes les nuits
+ils s'entretiendraient ainsi.
+
+La joie de s'être trouvés était si extrême, qu'il n'est point de termes
+capables de l'exprimer; chacun de son côté remerciait l'amour et la
+fortune. Cependant Florine s'inquiétait pour l'oiseau bleu:
+
+--Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de
+quelque aigle, ou de quelque vautour affamé, qui le mangerait avec
+autant d'appétit que si ce n'était pas un grand roi? Ô ciel! que
+deviendrais-je si ses plumes légères et fines, poussées par le vent,
+venaient jusque dans ma prison m'annoncer le désastre que je crains?
+
+Cette pensée empêcha que la pauvre princesse fermât les yeux: car,
+lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l'on
+croyait impossible dans un autre temps semble aisé en celui-là, de sorte
+qu'elle passa le jour à pleurer, jusqu'à ce que l'heure fût venue de se
+mettre à sa fenêtre.
+
+Le charmant oiseau, caché dans le creux d'un arbre, avait été tout le
+jour occupé à penser à sa belle princesse.
+
+--Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouvée! qu'elle est
+engageante! que je sens vivement les bontés qu'elle me témoigne!
+
+Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pénitence qui
+l'empêchait de l'épouser, et jamais on n'en a désiré la fin avec plus de
+passion. Comme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il
+était capable, il vola jusqu'à la ville capitale de son royaume; il alla
+à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée;
+il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux
+qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta
+le soir à Florine, et la pria de s'en parer.
+
+--J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais,
+puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas.
+
+L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait à la
+tour à l'heure qu'elle voudrait: aussitôt elle mit les pendants
+d'oreilles, et la nuit se passa à causer comme s'était passée l'autre.
+
+Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume; il alla à son
+palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta
+les plus riches bracelets que l'on eût encore vus: ils étaient d'une
+seule émeraude, taillés en facettes, creusés par le milieu, pour y
+passer la main et le bras.
+
+--Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient
+besoin d'être cultivés par des présents? Ah! que vous me connaîtriez
+mal.
+
+--Non, madame, répliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je
+vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse; mais la
+mienne serait blessée si je négligeais aucune occasion de vous marquer
+mon attention; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me
+rappellent à votre souvenir.
+
+Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il
+répondit par mille autres qui ne l'étaient pas moins.
+
+La nuit suivante, l'oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter à sa belle
+une montre d'une grandeur raisonnable, qui était dans une perle;
+l'excellence du travail surpassait celle de la matière.
+
+--Il est inutile de me régaler d'une montre, dit-elle galamment; quand
+vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous
+êtes avec moi, elles passent comme un songe: ainsi je ne puis leur
+donner une juste mesure.
+
+--Hélas! ma princesse, s'écria l'oiseau bleu, j'en ai la même opinion
+que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la
+délicatesse.
+
+--Après ce que vous souffrez pour me conserver votre coeur,
+répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l'amitié
+et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller.
+
+Dès que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre,
+où des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il
+chantait de beaux airs: sa voix ravissait les passants, ils
+l'entendaient et ne voyaient personne, aussi il était conclu que
+c'étaient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait
+entrer dans le bois, on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y
+étaient passées, et la terreur générale fit la sûreté particulière de
+l'oiseau bleu.
+
+Il ne se passait aucun jour sans qu'il fît un présent à Florine: tantôt
+un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux
+mises en oeuvre, des attaches de diamants, des poinçons, des bouquets de
+pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables,
+des médailles, enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses.
+Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour,
+n'ayant pas d'endroit où les mettre, elle les cachait soigneusement dans
+sa paillasse.
+
+Deux années s'écoulèrent ainsi sans que Florine se plaignît une seule
+fois de sa captivité. Et comment s'en serait-elle plainte? Elle avait la
+satisfaction de parler toute la nuit à ce qu'elle aimait; il ne s'est
+jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vît personne et que
+l'oiseau passât le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille
+nouveautés à se raconter; la matière était inépuisable, leur coeur et
+leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.
+
+Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison,
+faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des
+ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le
+nom: dès qu'ils arrivaient, on les congédiait brusquement.
+
+--S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie,
+leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que
+personne s'y oppose.
+
+À ces nouvelles, sa mère et elle s'emportaient de colère contre
+l'innocente princesse qu'elles persécutaient:
+
+--Quoi! malgré sa captivité, cette arrogante nous traversera?
+disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle
+nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrètes dans les
+pays étrangers, c'est tout au moins une criminelle d'État; traitons-la
+sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre.
+
+Elles finirent leur conseil si tard, qu'il était plus de minuit
+lorsqu'elles résolurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle
+était avec l'oiseau bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée
+de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'était pas naturel aux personnes
+affligées; sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques
+pastilles d'Espagne qu'elle venait de brûler répandaient une odeur
+excellente. La reine écouta à la porte; elle crut entendre chanter un
+air à deux parties, car Florine avait une voix presque céleste. En voici
+les paroles, qui lui parurent tendres:
+
+ Que notre sort est déplorable,
+ Et que nous souffrons de tourment
+ Pour nous aimer trop constamment,
+ Mais c'est en vain qu'on nous accable;
+
+ Malgré nos cruels ennemis,
+ Nos coeurs seront toujours unis.
+
+Quelques soupirs finirent leur petit concert.
+
+--Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'écria la reine en ouvrant
+brusquement la porte, et se jetant dans la chambre.
+
+Que devint Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite
+fenêtre, pour donner le temps à l'oiseau royal de s'envoler. Elle était
+bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne
+se sentit pas la force de s'éloigner; ses yeux perçants lui avaient
+découvert le péril auquel sa princesse était exposée. Il avait vu la
+reine et Truitonne; quelle affliction de n'être pas en état de défendre
+sa maîtresse! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient
+la dévorer.
+
+--L'on sait vos intrigues contre l'État, s'écria la reine, ne pensez pas
+que votre rang vous sauve des châtiments que vous méritez.
+
+--Et avec qui, madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma
+geôlière depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que
+vous m'avez envoyées?
+
+Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une
+surprise sans pareille, son admirable beauté et son extraordinaire
+parure les éblouissaient.
+
+--Et d'où vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui
+brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des
+mines dans cette tour?
+
+--Je les y ai trouvées, répliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais.
+
+La reine la regardait attentivement, pour pénétrer jusqu'au fond de son
+coeur ce qui s'y passait.
+
+--Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire
+accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le
+matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue
+de vous obliger à vendre le royaume de votre père.
+
+--Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire
+dédaigneux: une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis
+si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!
+
+--Et pour qui donc, reprit la reine, êtes-vous coiffée comme une petite
+coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si
+magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins parée?
+
+--J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire
+que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à
+pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher.
+
+--Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque
+traité fait avec les ennemis.
+
+Elle chercha elle-même partout, et, venant à la paillasse, qu'elle fit
+vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de
+rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait.
+Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la
+princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans
+la cheminée; mais par bonheur l'oiseau bleu était perché au-dessus, qui
+voyait mieux qu'un lynx, et qui écoutait tout. Il s'écria:
+
+--Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une
+trahison.
+
+Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa
+faire ce qu'elle avait médité.
+
+--Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en
+l'air me sont favorables.
+
+--Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent
+pour vous; mais malgré eux votre père saura se faire justice.
+
+--Plût au ciel, s'écria Florine, n'avoir à craindre que la fureur de mon
+père! Mais la vôtre, madame, est plus terrible.
+
+La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et
+d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la
+princesse: on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la
+prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait
+de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de
+découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée; elle envoya
+coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente;
+elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la
+servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La
+princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une
+douleur plus violente.
+
+--Quoi! je ne parlerais plus à cet oiseau qui m'est si cher!
+disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les
+siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je
+moi-même?
+
+En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.
+
+Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu'elle entendît
+voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait
+d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans
+paraître; l'oiseau bleu se désespérait. Quelles plaintes ne faisait-il
+pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux
+ressenti les maux de l'absence et ceux de la métamorphose; il cherchait
+inutilement des remèdes à l'une et à l'autre; après s'être creusé la
+tête, il ne trouvait rien qui le soulageât.
+
+L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se
+sentit si accablée de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondément.
+Florine s'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit:
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Vole à moi promptement.
+
+Ce sont là ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer.
+L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fenêtre.
+Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire! Les
+amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille
+fois. La princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes, son
+amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de
+se quitter étant venue, sans que la geôlière se fût réveillée, ils se
+dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne
+s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit
+comme la première fois:
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Vole à moi promptement.
+
+Aussitôt l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et
+sans éclat, dont nos amants étaient ravis; ils se flattaient que la
+surveillante prendrait tant de plaisir à dormir qu'elle en ferait autant
+toutes les nuits. Effectivement, la troisième se passa encore très
+heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du
+bruit, elle écouta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son
+mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui
+parlait à la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la
+becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur
+conversation, et demeura très étonnée, car l'oiseau parlait comme un
+amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse.
+
+Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un
+pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une
+peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses
+larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière
+courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et
+entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes; elles
+raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu était
+le roi Charmant.
+
+--Quel affront! s'écria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette
+insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des
+agréables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une
+manière si sanglante qu'il en sera parlé.
+
+Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait
+plus intéressée dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie
+lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la
+maîtresse.
+
+La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne
+témoigner ni soupçon, ni curiosité, et de paraître plus endormie qu'à
+l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et
+la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria:
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Vole à moi promptement.
+
+Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la
+méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux,
+des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint à tire-d'aile s'abattre
+dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds; il tomba sur
+d'autres, qui lui coupèrent les ailes; et enfin, tout percé, il se sauva
+avec mille peines jusqu'à son arbre, laissant une longue trace de sang.
+
+Que n'étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal?
+Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable.
+Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine
+qui lui avait fait jouer ce mauvais tour.
+
+--Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la
+passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma
+mort, que ne me la demandais-tu toi-même? Elle m'aurait été chère de ta
+main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je
+souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as
+sacrifié à la plus cruelle des femmes! Elle était notre ennemie commune;
+tu viens de faire ta paix à mes dépens. C'est toi, Florine, c'est toi
+qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as
+conduite jusque dans mon sein!
+
+Ces funestes idées l'accablèrent à un tel point qu'il résolut de mourir.
+
+Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles
+volantes avec le chariot, sans que le roi parût, se mit si en peine de
+ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre
+pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait
+son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était, et, suivant
+les règles qu'il s'était prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et
+puis il cria cinq fois de toute sa force:
+
+--Roi Charmant, roi Charmant, où êtes-vous?
+
+Le roi reconnut la voix de son meilleur ami:
+
+--Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que
+vous chérissez, noyé dans son sang.
+
+L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir:
+
+--Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante.
+
+À ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un
+autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait
+aucun tour de l'art nécromancien: il ne lui en coûta que quelques
+paroles pour arrêter le sang qui coulait encore; et avec des herbes
+qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de
+grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été
+blessé.
+
+Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu
+oiseau, et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa
+curiosité: il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère
+amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa
+paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de
+poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché; il se
+récria mille fois sur l'infidélité de cette princesse, et dit qu'il
+s'estimerait heureux d'être mort avant d'avoir connu son méchant coeur.
+Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes; il
+conseilla au roi de l'oublier.
+
+--Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable
+d'aimer plus longtemps cette ingrate? Après ce qu'elle vient de vous
+faire, l'on en doit tout craindre.
+
+L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop
+chèrement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgré le
+soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable:
+
+ Accablé d'un cruel malheur,
+ En vain l'on parle et l'on raisonne;
+ On n'écoute que sa douleur,
+ Et point les conseils qu'on nous donne.
+
+ Il faut laisser faire le temps,
+ Chaque chose a son point de vue;
+ Et, quand l'heure n'est pas venue,
+ On se tourmente vainement.
+
+Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de
+le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de
+toute arme meurtrière.
+
+--Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état
+si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité?
+Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort; ils
+veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu
+avant d'avoir recouvré votre première forme.
+
+--Ne pourrais-je pas, répliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner
+tout comme je faisais ordinairement?
+
+--Oh! s'écria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut obéir à un
+homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi, étant
+environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes,
+vous voyant un petit oiseau.
+
+--Ah! faiblesse humaine! brillant extérieur! s'écria le roi, encore que
+tu ne signifies rien pour le mérite et la vertu, tu ne laisses pas
+d'avoir des endroits décevants dont on ne saurait presque se défendre!
+Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne
+pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais.
+
+--Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien, j'espère trouver quelques
+bons expédients.
+
+Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait
+les jours et les nuits à la fenêtre, répétant sans cesse:
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Vole à moi promptement.
+
+La présence de son espionne ne l'en empêchait point; son désespoir était
+tel, qu'elle ne ménageait plus rien.
+
+--Qu'êtes-vous devenu, roi Charmant? s'écria-t-elle. Nos communs ennemis
+vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous
+été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélas! n'êtes-vous plus? Ne dois-je
+plus vous voir, ou, fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la
+dureté de mon sort?
+
+Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les
+heures étaient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et
+si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à
+peine se soutenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus
+funeste était arrivé au roi.
+
+La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de
+plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de
+quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser
+un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de
+Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la
+méchante reine et sa fille changea de face: elles étaient regardées
+comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur, le peuple mutiné
+courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour
+souveraine. La reine, irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur;
+elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition
+devint générale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille,
+et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine
+la fée Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mère.
+
+Les grands du royaume s'assemblèrent promptement et montèrent à la tour,
+où la princesse était fort malade: elle ignorait la mort de son père et
+le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne
+douta pas qu'on ne vînt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut
+point effrayée: la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu
+l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent
+le changement qui venait d'arriver à sa fortune. Elle n'en fut point
+émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent.
+
+Les soins infinis que l'on prit de sa santé, et l'envie qu'elle avait
+d'aller chercher l'oiseau bleu, contribuèrent beaucoup à la rétablir, et
+lui donnèrent bientôt assez de force pour nommer un conseil, afin
+d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des
+mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans
+que personne sût où elle allait.
+
+L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas
+assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de
+l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur
+duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles
+et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un
+enchanteur à une fée il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis
+cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille
+fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très agréablement.
+
+--Que me veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment
+tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moi?
+
+--Oui, ma commère, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma
+satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez
+rendu infortuné.
+
+--Ha! ha! je vous entends, compère, s'écria Soussio, j'en suis fâchée,
+mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma
+filleule; la voilà belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte.
+
+L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne
+pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle,
+parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage.
+Le clou qui l'accrochait s'était rompu; la cage était tombée, et Sa
+Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se
+trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup
+de griffe dans l'oeil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on
+avait oublié de lui donner à boire; il allait le grand chemin d'avoir la
+pépie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit
+coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des
+barreaux de sa cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai
+ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de
+perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des
+fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur
+conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le
+palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant
+lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui
+rendrait sa figure, quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait
+pas se marier.
+
+La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis elle la
+fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent
+au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidèle ami
+l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait
+été, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher
+le temps dont on diminuait sa pénitence: la seule pensée d'épouser
+Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures
+raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur
+son esprit; et il était moins occupé de la conduite de son royaume que
+des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser
+Truitonne.
+
+Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses
+cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille
+sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt
+à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre: elle faisait
+toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses
+pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté pendant que son aimable
+roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une
+fontaine dont l'eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut
+envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses
+blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle
+ressemblait à Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans
+cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton;
+elle s'arrêta, et lui dit:
+
+--Que faites-vous là, ma belle fille? vous êtes bien seule!
+
+--Ma bonne mère, dit la reine, je ne laisse pas d'être en grande
+compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les
+déplaisirs.
+
+À ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.
+
+--Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne
+vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincèrement, et j'espère
+vous soulager.
+
+La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la
+fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle
+cherchait l'oiseau bleu.
+
+La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de
+visage, paraît belle, jeune, habillée superbement; et regardant la reine
+avec un sourire gracieux:
+
+--Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est
+plus oiseau; ma soeur Soussio lui a rendu sa première figure, il est
+dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous
+viendrez à bout de votre dessein. Voici quatre oeufs; vous les casserez
+dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous
+seront utiles.
+
+En achevant ces mots, elle disparut.
+
+Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre; elle
+mit les oeufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de
+Charmant.
+
+Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arrive
+au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si
+droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille
+tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée
+d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne,
+résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des oeufs que la
+fée lui avait donnés. Elle en prit un:
+
+--Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moquée de moi en me
+promettant les secours dont j'aurais besoin.
+
+Dès qu'elle l'eut cassé, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle
+mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la
+montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans
+et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de
+nouvelles peines pour descendre: toute la vallée était d'une seule glace
+de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y
+miraient avec un plaisir extrême, car ce miroir avait bien deux lieues
+de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait
+être: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la
+vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous
+les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins
+du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les
+minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette
+circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait
+aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la
+taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les
+femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte
+que l'on appelait cette montagne de mille noms différents. Personne
+n'était jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les
+dames poussèrent de longs cris de désespoir:
+
+--Où va cette malavisée? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez
+d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout.
+
+Elles faisaient un bruit épouvantable. La reine ne savait comment faire,
+car elle voyait un grand péril à descendre par là; elle cassa un autre
+oeuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même
+temps assez grand pour s'y placer commodément; puis les pigeons
+descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arrivât rien de
+fâcheux. Elle leur dit:
+
+--Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu où le roi
+Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate.
+
+Les pigeons, civils et obéissants, ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit
+qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit et
+leur donna à chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.
+
+Oh! que le coeur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage
+pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir
+le roi. Quelques-uns se prirent à rire.
+
+--Voir le roi? lui dirent-ils. Hé, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va,
+va te décrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel
+monarque.
+
+La reine ne répondit rien: elle s'éloigna doucement et demanda encore à
+ceux qu'elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi.
+
+--Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui
+dit-on; car enfin il consent à l'épouser.
+
+Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point
+d'épouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour
+parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des
+pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille.
+
+--Infortunée que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le
+triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction! C'était
+donc à cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'était
+pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les
+infidélités, pendant qu'abîmée dans la douleur je m'inquiétais pour la
+conservation de sa vie! Le traître avait changé; et, se souvenant moins
+de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de
+m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne.
+
+Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon appétit; la
+reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec
+le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'après avoir essuyé
+mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et
+celui de Truitonne, qu'on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur
+pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine! Elle
+s'approcha du trône de sa rivale; elle se tint debout, appuyée contre un
+pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable
+qu'il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement vêtue, et si
+laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le
+sourcil.
+
+--Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente
+figure, et si près de mon trône d'or?
+
+--Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle; je viens de loin pour vous
+vendre des raretés.
+
+Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile; elle en tira des bracelets
+d'émeraude que le roi Charmant lui avait donnés.
+
+--Ho! ho! dit Truitonne, voilà de jolies verrines! En veux-tu une pièce
+de cinq sous?
+
+--Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous
+ferons notre marché.
+
+Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en
+était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler,
+s'avança jusqu'à son trône et lui montra les bracelets, le priant de lui
+dire son sentiment. À la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux
+qu'il avait donnés à Florine; il pâlit, il soupira, et fut longtemps
+sans répondre; enfin, craignant qu'on ne s'aperçût de l'état où ses
+différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua:
+
+--Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais
+qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voilà de semblables.
+
+Truitonne revint de son trône, où elle avait moins bonne mine qu'une
+huître à l'écaille; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle
+voulait de ces bracelets.
+
+--Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle; il vaut
+mieux vous proposer un autre marché. Si vous me voulez procurer de
+coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi, je
+vous donnerai mes émeraudes.
+
+--Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue
+et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier.
+
+Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par
+indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère
+propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible
+qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que,
+pendant qu'il était oiseau bleu, il avait conté à la princesse qu'il y
+avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des
+échos, qui était si ingénieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort
+bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre; et,
+comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n'en avait
+point imaginé de meilleur moyen.
+
+On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commença ses
+plaintes et ses regrets.
+
+--Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau
+bleu! dit-elle. Tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale! Les
+bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton
+souvenir, tant j'en suis éloignée!
+
+Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez
+de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au
+jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gémir et
+soupirer: ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre
+elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien,
+qu'ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très souvent haut. Pour
+le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalité étrange: c'est
+que, depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir, et
+lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait
+de l'opium.
+
+La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude.
+
+--S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indifférence plus
+cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire
+entendre?
+
+Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries
+sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût
+de Truitonne: elle eut recours à ses oeufs. Elle en cassa un; aussitôt
+il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il
+était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de
+rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris
+de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes
+et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires
+Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes,
+particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande
+et les passe-pied, ne l'auraient pas cédé à Leance.
+
+La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'oeuvre de l'art
+nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que
+Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée, faisant
+galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les
+marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria
+deux ou trois fois:
+
+--Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton
+attelage souriquois?
+
+--Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit
+Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à
+l'estimation du plus savant.
+
+Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua:
+
+--Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis-m'en le
+prix.
+
+--Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je
+demande.
+
+--Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; et se
+tournant vers ses dames:
+
+--Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de
+ses raretés.
+
+La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre,
+et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le
+roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre
+disaient entre eux:
+
+--Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne
+toute la nuit?
+
+--Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit
+et de la passion dans ce qu'elle conte.
+
+Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours
+auraient produit.
+
+--Quoi! ce barbare est devenu sourd à ma voix! disait-elle. Il n'entend
+plus sa chère Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je
+mérite bien les marques de mépris qu'il me donne!
+
+Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa
+tendresse. Il n'y avait plus qu'un oeuf dans son sac dont elle dût
+espérer du secours; elle le cassa: il en sortit un pâté de six oiseaux
+qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés; avec cela ils
+chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et
+savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une
+chose si admirable; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de
+Truitonne.
+
+Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi
+s'approcha d'elle et lui dit:
+
+--Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de
+l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la
+nuit d'une manière surprenante.
+
+Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle
+fouilla dans son sac et lui dit:
+
+--Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne
+point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même
+cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.
+
+Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. À quelques
+moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui
+feignait de le vouloir manger.
+
+--Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle.
+
+--Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et
+des médecins.
+
+En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement
+que des sirènes; puis ils s'écrièrent:
+
+--Donnez la pièce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un
+canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:
+
+--Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute
+sorte de folie, hormis de celle d'amour.
+
+Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses
+jours, jura:
+
+--Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir; çà, çà,
+Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?
+
+--Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des échos, et
+rien davantage.
+
+--Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par
+l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole.
+
+Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait
+que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.
+
+Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant
+avec ardeur que le valet de chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de
+donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le
+tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle
+commença ses plaintes ordinaires.
+
+--À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher,
+pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne. Que t'ai-je
+donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta
+métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations.
+
+Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que
+rien ne lui était plus cher que ce souvenir.
+
+Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de
+Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles
+venaient; mais son coeur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement
+l'idée de son incomparable princesse qu'il sentit sa séparation avec la
+même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le
+cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du
+sien.
+
+--Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait!
+est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis?
+
+Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre et de
+lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait
+éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. À
+ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui
+demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet
+de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait
+dans le cabinet des échos.
+
+Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande
+reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen de croire que
+Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers,
+à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et,
+s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le
+cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef, mais le roi en avait
+une qui ouvrait toutes les portes du palais.
+
+Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait
+sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle
+était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne
+rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son
+amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se
+jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de
+joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en
+même temps dans l'esprit.
+
+La reine ne demeura pas moins troublée; son coeur se serra, elle pouvait
+à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et,
+quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire
+des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque
+temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils
+s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout
+ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.
+
+Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une
+fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre oeufs à
+Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée
+déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine,
+Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne
+recevrait aucun retardement.
+
+Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il
+fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir
+Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le
+roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut
+ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée
+parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au
+moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit
+toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire
+que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.
+
+Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse,
+ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la
+magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur
+félicité, après de si longs malheurs.
+
+ Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant,
+ Et que, sans avoir pu lui plaire,
+ Elle voulait former ce triste engagement
+ Que la mort seule peut défaire,
+ Qu'elle était imprudente, hélas!
+
+ Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage
+ Devient un funeste esclavage,
+ Si l'amour ne le forme pas.
+ Je trouve que Charmant fut sage.
+
+ À mon sens, il vaut beaucoup mieux
+ Être oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même,
+ Que d'éprouver la peine extrême
+ D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.
+
+ En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile:
+ Les hymens seraient plus heureux,
+ Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile
+ Qui voulût s'opposer à ces coupables noeuds,
+ Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse,
+ Par intérêt ou par caprice,
+ Deux coeurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.
+
+
+
+
+Gracieuse et Percinet
+
+
+Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa
+beauté, sa douceur et son esprit, qui étaient incomparables, la firent
+nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mère. Il n'y avait
+point de matin qu'on ne lui apportât une belle robe, tantôt de brocart
+d'or, de velours ou de satin. Elle était parée à merveille, sans en être
+ni plus fière, ni plus glorieuse. Elle passait la matinée avec des
+personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et
+l'après-dîner, elle travaillait auprès de la reine. Quand il était temps
+de faire collation, on lui servait des bassins pleins de dragées, et
+plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle était
+la plus heureuse princesse de l'univers.
+
+Il y avait dans cette même cour une vieille fille fort riche, appelée la
+duchesse Grognon, qui était affreuse de tout point: ses cheveux étaient
+d'un roux couleur de feu; elle avait le visage épouvantablement gros et
+couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui
+en restait qu'un chassieux; sa bouche était si grande qu'on eût dit
+qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de
+dents, on ne la craignait pas; elle était bossue devant et derrière, et
+boiteuse des deux côtés. Ces sortes de monstres portent envie à toutes
+les belles personnes: elle haïssait mortellement Gracieuse, et se retira
+de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un
+château à elle qui n'était pas éloigné. Quand quelqu'un l'allait voir et
+qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'écriait en
+colère:
+
+--Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de
+charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.
+
+Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa
+mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mère; le roi
+regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura près d'un an enfermé
+dans son palais. Enfin les médecins, craignant qu'il ne tombât malade,
+lui ordonnèrent de se promener et de se divertir. Il fut à la chasse et
+comme la chaleur était grande, en passant par un gros château qu'il
+trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.
+
+Aussitôt la duchesse Grognon, avertie de l'arrivée du roi (car c'était
+son château), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais
+de sa maison, c'était une grande cave bien voûtée, fort propre, où elle
+le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents
+tonneaux rangés les uns sur les autres, il lui demanda si c'était pour
+elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.
+
+--Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous
+en faire goûter; voilà du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de
+l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel
+voulez-vous?
+
+--Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux
+que tous les autres.
+
+Aussitôt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du
+tonneau un millier de pistoles.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.
+
+Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles
+louis d'or.
+
+--Je n'entends rien à cela, dit-elle encore en souriant plus fort.
+
+Elle passe à un troisième tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant
+de perles et de diamants que la terre en était toute couverte.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait
+volé mon bon vin, et qu'on ait mis à la place ces bagatelles.
+
+--Bagatelles! dit le roi, qui était bien étonné; vertuchou, madame
+Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix
+royaumes grands comme Paris.
+
+--Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de
+pierreries; je vous en ferai le maître à condition que vous m'épouserez.
+
+--Ah! répliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas
+mieux, dès demain si vous voulez.
+
+--Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux être
+maîtresse de votre fille comme l'était sa mère; qu'elle dépende
+entièrement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.
+
+--Vous en serez la maîtresse, dit le roi, touchez là.
+
+Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche
+cave, dont elle lui donna la clef. Aussitôt il revint à son palais.
+Gracieuse, entendant le roi son père, courut au-devant de lui; elle
+l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.
+
+--J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.
+
+--Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.
+
+--Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus
+intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontré la duchesse
+Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.
+
+--Ô ciel, s'écria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on
+l'appeler une colombe? C'est bien plutôt une chouette.
+
+--Taisez-vous, dit le roi en se fâchant, je prétends que vous l'aimiez
+et la respectiez autant que si elle était votre mère: allez promptement
+vous parer, car je veux retourner dès aujourd'hui au-devant d'elle.
+
+La princesse était fort obéissante; elle entra dans sa chambre afin de
+s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur à ses yeux.
+
+--Qu'avez-vous, ma chère petite? lui dit-elle; vous pleurez?
+
+--Hélas! ma chère nourrice, répliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le
+roi va me donner une marâtre; et pour comble de disgrâce, c'est ma plus
+cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la
+voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mère avait si
+délicatement brodés de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui
+voudrait m'avoir donné la mort?
+
+--Ma chère enfant, répliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous
+élève autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de
+plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il
+que d'obéir à son père, et de se faire violence pour lui plaire?
+Promettez-moi donc que vous ne témoignerez point à Grognon la peine que
+vous avez.
+
+La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant
+de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien
+user avec sa belle-mère.
+
+Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber
+ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme
+c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère
+couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient
+d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle;
+cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son
+visage.
+
+Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à
+se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que
+l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps
+rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un oeil d'émail
+le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle
+teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin
+amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets.
+Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que
+les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.
+
+Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le
+moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute
+seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle
+s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux
+pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se
+prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux
+fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au
+palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des
+plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre
+et lui dit:
+
+--Princesse, le roi vous attend.
+
+Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce
+jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il
+devait être du train de Grognon.
+
+--Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses
+pages?
+
+--Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne
+veux être qu'à vous.
+
+--Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais
+point.
+
+--Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître;
+mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi
+m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu
+de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma
+passion, et....
+
+--Quoi! un page, s'écria la princesse, un page a l'audace de me dire
+qu'il m'aime! Voici le comble à mes disgrâces.
+
+--Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et
+respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et
+mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'inégalité entre nous. Il
+n'y a que votre mérite et votre beauté qui puissent y en mettre. Je vous
+aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux où vous êtes, sans
+que vous me voyiez. Le don de féerie que j'ai reçu en naissant m'a été
+d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous
+accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espère ne vous
+être pas tout à fait inutile.
+
+À mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un étonnement
+dont elle ne pouvait revenir.
+
+--C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant
+d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai
+de joie que vous vouliez être de mes amis! Je ne crains plus la méchante
+Grognon, puisque vous entrez dans mes intérêts.
+
+Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais,
+où elle trouva un cheval tout harnaché et caparaçonné que Percinet avait
+fait entrer dans l'écurie, et que l'on crut qui était pour elle. Elle
+monta dessus. Comme c'était un grand sauteur, le page le prit par la
+bride et le conduisit, se tournant à tous moments vers la princesse pour
+avoir le plaisir de la regarder.
+
+Quand le cheval qu'on menait à Grognon parut auprès de celui de
+Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau
+cheval était si éclatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait
+entrer en comparaison. Le roi, qui était occupé de mille choses, n'y
+prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la
+princesse, dont ils admiraient la beauté, et pour son page vert, qui
+était lui seul plus joli que tous ceux de la cour.
+
+On trouva Grognon en chemin, dans une calèche découverte, plus laide et
+plus mal bâtie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassèrent.
+On lui présenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de
+Gracieuse:
+
+--Comment! dit-elle, cette créature aura un plus beau cheval que moi!
+J'aimerais mieux n'être jamais reine et retourner à mon riche château
+que d'être traitée d'une telle manière.
+
+Le roi aussitôt commanda à la princesse de mettre pied à terre, et de
+prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La
+princesse obéit sans répliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia;
+elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait à un paquet de
+linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur
+qu'elle ne tombât. Elle n'était pas encore contente; elle grommelait des
+menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.
+
+--J'ai, dit-elle, qu'étant la maîtresse, je veux que le page vert tienne
+la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.
+
+Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet
+jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre
+mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les
+trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son
+nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour
+Gracieuse.
+
+Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui
+se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait
+l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins;
+elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans
+l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans
+la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on
+l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre
+ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus
+mauvais état.
+
+Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en
+pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta
+dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs
+chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de
+tempêter.
+
+--Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a
+pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me
+tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche
+château, et je ne le verrai de mes jours.
+
+L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante
+était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de
+diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de
+la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait
+qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et
+qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait,
+qu'elle l'allait envoyer quérir.
+
+En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle
+devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la
+caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point;
+elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de
+Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre
+femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par
+l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et
+déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces
+cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles
+fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige.
+
+--Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son
+lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de
+cette peau blanche qu'elle croit si belle.
+
+En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet;
+mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce
+prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un
+pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges
+épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de
+nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque
+coup la Grognon disait:
+
+--Plus fort, plus fort, vous l'épargnez.
+
+Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était
+écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car
+le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient
+avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et
+dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur,
+disant tout bas:
+
+--Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement!
+Qu'aurais-je fait sans vous?
+
+Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les
+bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec
+mille injures.
+
+Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au
+lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui
+elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la
+nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le
+page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle
+n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le
+conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de
+vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait
+pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait
+remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste,
+puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même
+aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui
+avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle
+avait reçu.
+
+Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit
+la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec
+une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes
+choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son
+portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de
+la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon
+était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de
+chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était
+présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart
+d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers
+lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui
+s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait
+des yeux que pour elle.
+
+Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de
+Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait
+dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la
+plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa
+boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court
+contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six
+autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa
+boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce
+beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse
+Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir
+voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet.
+
+La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait
+prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle
+en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une
+vie de désespérée.
+
+--Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire
+recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir;
+il faut que je me venge ou que je meure.
+
+--Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part
+à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que
+vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de
+laideur.
+
+--Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais
+j'aurai mon tour avant peu.
+
+L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse
+mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que
+s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en
+émut pas davantage, et répondit seulement:
+
+--Je l'ai donnée à sa belle-mère, elle en fera comme il lui plaira.
+
+La méchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Dès qu'elle fut
+venue, elle fit mettre les chevaux à sa chaise roulante; l'on obligea
+Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit à cent
+lieues de là, dans une grande forêt, où personne n'osait passer parce
+qu'elle était pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils
+eurent percé jusqu'au milieu de cette horrible forêt, ils la firent
+descendre et l'abandonnèrent, quelque prière qu'elle pût leur faire
+d'avoir pitié d'elle. «Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle,
+je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'épargner tous
+les maux qui vont m'arriver.» C'était parler à des sourds; ils ne
+daignèrent pas lui répondre, et s'éloignant d'elle d'une grande vitesse,
+ils laissèrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha
+quelque temps sans savoir où elle allait, tantôt se heurtant contre un
+arbre, tantôt tombant, tantôt embarrassée dans les buissons; enfin,
+accablée de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se
+relever. «Percinet, s'écriait-elle quelquefois, Percinet, où êtes-vous?
+Est-il possible que vous m'ayez abandonnée?» Comme elle disait ces mots,
+elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du
+monde: c'était une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un
+arbre dans la forêt où il n'y eût plusieurs lustres remplis de bougies:
+et dans le fond d'une allée elle aperçut un palais tout de cristal, qui
+brillait autant que le soleil. Elle commença de croire qu'il entrait du
+Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mêlée de
+crainte. «Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable,
+amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! éloignons-nous de lui:
+il vaut mieux mourir que de l'aimer.» En disant ces mots, elle se leva
+malgré sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le
+beau château, elle marcha d'un autre côté, si troublée et si confuse
+dans les différentes pensées qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce
+qu'elle faisait.
+
+Dans ce moment elle entendit du bruit derrière elle: la peur la saisit,
+elle crut que c'était quelque bête féroce qui l'allait dévorer. Elle
+regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on
+dépeint l'amour.
+
+--Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je
+vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon
+respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez
+sans alarme dans le palais de féerie, je n'y entrerai pas si vous me le
+défendez; vous y trouverez la reine ma mère, et mes soeurs, qui vous
+aiment déjà tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.
+
+Gracieuse, charmée de la manière soumise et engageante dont lui parlait
+son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traîneau
+peint et doré, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de
+sorte qu'en très peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette
+forêt, qui lui semblèrent admirables. On voyait clair partout; il y
+avait des bergers et des bergères vêtus galamment, qui dansaient au son
+des flûtes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord
+des fontaines, des villageois avec leurs maîtresses, qui mangeaient et
+qui chantaient gaiement.
+
+--Je croyais, lui dit-elle, cette forêt inhabitée, mais tout m'y paraît
+peuplé et dans la joie.
+
+--Depuis que vous y êtes, ma princesse, répliqua Percinet, il n'y a plus
+dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agréables amusements:
+les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.
+
+Gracieuse n'osa répondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces
+sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprès de la
+reine sa mère.
+
+Aussitôt il dit à ses cerfs d'aller au palais de féerie. Elle entendit
+en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles,
+qui étaient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassèrent,
+et la menèrent dans une grande salle, dont les murs étaient de cristal
+de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'étonnement que son histoire
+jusqu'à ce jour y était gravée, et même la promenade qu'elle venait de
+faire avec le prince dans le traîneau; mais cela était d'un travail si
+fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grèce nous vante n'en
+auraient pu approcher.
+
+--Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse à Percinet; à
+mesure que je fais une action et un geste, je le vois gravé.
+
+--C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport à
+vous, ma princesse, répliqua-t-il. Hélas! en aucun endroit je ne suis ni
+heureux ni content.
+
+Elle ne lui répondit rien, et remercia la reine de la manière dont elle
+la recevait. On servit un grand repas, où Gracieuse mangea de bon
+appétit, car elle était ravie d'avoir trouvé Percinet au lieu des ours
+et des lions qu'elle craignait dans la forêt. Quoiqu'elle fût bien
+lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de
+peintures, où l'on représenta un opéra: c'étaient les amours de Psyché
+et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons. Un jeune berger
+vint chanter ces paroles:
+
+ L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour même
+ Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime.
+ Imitez pour le moins les tigres et les ours,
+ Qui se laissent dompter aux plus petits amours.
+
+ Des plus fiers animaux le naturel sauvage
+ S'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage:
+ Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;
+ Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer.
+
+Elle rougit de s'être ainsi entendu nommer devant la reine et les
+princesses; elle dit à Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le
+monde entrât dans leurs secrets.
+
+--Je me souviens là-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agrée
+fort:
+
+ Ne faites point de confidence,
+ Et soyez sûr que le silence
+ A pour moi des charmes puissants:
+ Le monde a d'étranges maximes;
+ Les plaisirs les plus innocents
+ Passent quelquefois pour des crimes.
+
+Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait déplu.
+L'opéra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par
+les deux princesses. Il n'a jamais été rien de plus magnifique que les
+meubles, ni de si galant que le lit et la chambre où elle devait
+coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vêtues en nymphes; la
+plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de
+beauté. Quand on l'eut mise au lit, l'on commença une musique ravissante
+pour l'endormir; mais elle était si surprise qu'elle ne pouvait fermer
+les yeux. «Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements.
+Qu'un prince si aimable et si habile est à redouter! Je ne peux
+m'éloigner trop tôt de ces lieux.»
+
+Cet éloignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si
+magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la
+différence était grande, on hésiterait à moins. D'ailleurs, elle
+trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un
+palais dont il était le maître.
+
+Lorsqu'elle fut levée, on lui présenta des robes de toutes les couleurs,
+des garnitures de pierreries de toutes les manières, des dentelles, des
+rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un goût merveilleux:
+rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or ciselé; elle n'avait
+jamais été si bien parée et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra
+dans sa chambre, vêtu d'un drap d'or et vert (car le vert était sa
+couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de
+mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince.
+Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses
+malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en
+appréhender les suites.
+
+--Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous êtes
+souveraine ici, vous y êtes adorée; voudriez-vous m'abandonner pour
+votre cruelle ennemie?
+
+--Si j'étais la maîtresse de ma destinée, lui dit-elle, le parti que
+vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable
+de mes actions au roi mon père; il vaut mieux souffrir que de manquer à
+mon devoir.
+
+Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de
+l'épouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgré
+elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille
+nouveaux plaisirs pour la divertir.
+
+Elle disait souvent au prince:
+
+--Je voudrais bien savoir ce qui se passe à la cour de Grognon, et
+comment elle s'est expliquée de la pièce qu'elle m'a faite.
+
+Percinet lui dit qu'il y enverrait son écuyer, qui était homme d'esprit.
+Elle répliqua qu'elle était persuadée qu'il n'avait besoin de personne
+pour être informé de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui
+dire.
+
+--Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez
+vous-même.
+
+Là-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui était
+toute de cristal de roche, comme le reste du château: il lui dit de
+mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de
+regarder du côté de la ville. Elle s'aperçut aussitôt que la vilaine
+Grognon était avec le roi, et qu'elle lui disait:
+
+--Cette misérable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la
+voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler
+d'une si petite perte.
+
+Le roi se mit à pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le
+dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bûche, que l'on
+ajusta de cornettes, et bien enveloppée on la mit dans le cercueil; puis
+par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, où tout le monde
+assista en pleurant, et maudissant la marâtre qu'ils accusaient de cette
+mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on
+faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:
+
+--Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait péri par les
+cruautés d'une si mauvaise créature! Il faudrait la hacher et en faire
+un pâté.
+
+Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son coeur.
+Gracieuse, voyant son père si affligé:
+
+--Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon père me croie plus
+longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.
+
+Quelque chose qu'il pût lui dire, il fallut obéir, quoique avec une
+répugnance extrême.
+
+--Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le
+palais de féerie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez;
+vous m'êtes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.
+
+Quoi qu'il pût lui dire, elle s'entêta de partir; elle prit congé de la
+mère et des soeurs du prince. Il monta avec elle dans le traîneau, les
+cerfs se mirent à courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit
+un grand bruit: elle regarda derrière elle, c'était l'édifice qui
+tombait en mille morceaux.
+
+--Que vois-je! s'écria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!
+
+--Non, lui répliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y
+entrerez qu'après votre enterrement.
+
+--Vous êtes en colère, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir;
+mais, au fond, ne suis-je pas plus à plaindre que vous?
+
+Quand ils arrivèrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traîneau
+devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter
+à ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant
+pour un fantôme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'était point morte;
+que Grognon l'avait fait conduire dans la forêt sauvage; qu'elle était
+montée au haut d'un arbre, où elle avait vécu de fruits; qu'on avait
+fait enterrer une bûche à sa place, et qu'elle lui demandait en grâce de
+l'envoyer dans quelqu'un de ses châteaux, où elle ne fût plus exposée
+aux fureurs de sa marâtre.
+
+Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et
+demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait
+fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait
+pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et
+la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire
+le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença
+de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait
+point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la
+voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était
+une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la
+vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue;
+qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux
+impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance
+pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée
+princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille.
+
+Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes,
+dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits
+et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots
+à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on
+un peu de paille pour se coucher et du pain bis.
+
+Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le
+château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours,
+trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se
+promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la
+mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins
+malicieuse qu'elle.
+
+--Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me
+plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages
+difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer
+de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver
+chaque jour de nouvelles peines.
+
+La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain.
+Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre
+personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé,
+qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie,
+envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit:
+
+--Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil,
+et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue,
+car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je
+veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche.
+
+Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y
+fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le
+retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite
+qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant
+au milieu de la place:
+
+--Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet,
+Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande
+pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon
+dernier adieu.
+
+Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins
+sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec
+la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche.
+
+--Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne
+suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma
+passion.
+
+Il frappa trois coups de sa baguette sur l'écheveau, les fils aussitôt
+se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut
+dévidé d'une propreté surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait
+encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans
+ses détresses.
+
+--Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis déjà
+assez malheureuse.
+
+--Mais, ma princesse, il ne tient qu'à vous de vous affranchir de la
+tyrannie dont vous êtes la victime; venez avec moi, faisons notre
+commune félicité. Que craignez-vous?
+
+--Que vous ne m'aimiez pas assez, répliqua-t-elle; je veux que le temps
+me confirme vos sentiments. Percinet, outré de ces soupçons, prit congé
+d'elle et la quitta.
+
+Le soleil était sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure
+avec mille impatiences; enfin elle la devança et vint avec ses quatre
+furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois clés dans les
+trois serrures, et disait en ouvrant la porte:
+
+--Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait oeuvre de ses dix
+doigts; elle aura mieux aimé dormir pour avoir le teint frais.
+
+Quand elle fut entrée, Gracieuse lui présenta le peloton de fil, où rien
+ne manquait. Elle n'eut pas autre chose à dire, sinon qu'elle l'avait
+sali, qu'elle était une malpropre, et pour cela elle lui donna deux
+soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et
+jaunes. L'infortunée Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle
+n'était pas en état de repousser; on la ramena dans son cachot, où elle
+fut bien enfermée.
+
+Grognon, chagrine de n'avoir pas réussi avec l'écheveau de fil, envoya
+quérir la fée, et la chargea de reproches.
+
+--Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malaisé, pour qu'elle
+n'en puisse venir à bout.
+
+La fée s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne
+pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de
+rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes,
+perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons,
+alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer.
+Ces plumes étaient mêlées les unes parmi les autres; les oiseaux mêmes
+n'auraient pu les reconnaître.
+
+--Voici, dit la fée en parlant à Grognon, de quoi éprouver l'adresse et
+la patience de votre prisonnière; commandez-lui de trier ces plumes, de
+mettre celles des paons à part, des rossignols à part, et qu'ainsi de
+chacune elle fasse un monceau: une fée y serait assez nouvelle. Grognon
+pâma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle
+l'envoya quérir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la
+tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout
+l'ouvrage fût fini au coucher du soleil.
+
+Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui était impossible de
+connaître la différence des unes aux autres; elle les rejeta dans la
+tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant
+qu'elle tentait une chose impossible:
+
+--Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air désespérés; c'est ma mort que
+l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus
+appeler Percinet à mon secours: s'il m'aimait, il serait déjà ici.
+
+--J'y suis, princesse, s'écria Percinet en sortant du fond de la tonne,
+où il était caché, j'y suis pour vous tirer de l'embarras où vous êtes;
+doutez-vous, après tant de preuves de mon attention, que je vous aime
+plus que ma vie.
+
+Aussitôt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant à
+milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mêmes par petits monceaux
+tout autour de la chambre.
+
+--Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous
+j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.
+
+Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme
+résolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence
+qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.
+
+Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne
+savait plus qu'imaginer pour désoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la
+battre, disant que les plumes étaient mal arrangées. Elle envoya quérir
+la fée, et se mit dans une colère horrible contre elle. La fée ne savait
+que lui répondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle
+allait employer toute son industrie à faire une boîte qui embarrasserait
+bien sa prisonnière si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours
+après, elle lui apporta une boîte assez grande.
+
+--Tenez, dit-elle à Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre
+esclave; défendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empêcher, et
+vous serez contente.
+
+Grognon ne manqua à rien.
+
+--Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la
+table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de
+regarder ce qui est dedans.
+
+Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de
+laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse
+déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse.
+Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit
+bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer
+un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie
+la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je
+n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle
+ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt
+il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons,
+d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin
+le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le
+pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal
+que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la
+cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à
+merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si
+extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut
+les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les
+petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même,
+et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur
+l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient
+dans le pré quand elle venait dans le bois.
+
+--Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être
+bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me
+garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher.
+Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez
+encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la
+plus fâcheuse de ma vie.
+
+Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec
+son riche habit vert.
+
+--Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne
+penseriez jamais à moi.
+
+--Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni
+insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que
+j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai
+convaincue.
+
+Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de
+baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons,
+cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé.
+Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de
+s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette
+voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il
+la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir
+auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de
+son coeur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.
+
+Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de
+Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire.
+
+--Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si
+beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un
+tel plancher.
+
+Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le
+voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet
+qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire
+tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux,
+pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si
+Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.
+
+Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle
+avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était
+étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte:
+elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle
+s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne
+différait pas son supplice pour longtemps.
+
+Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits;
+l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à
+Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient:
+
+--Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor:
+allons, qu'on la lève promptement.
+
+Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on
+voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le
+puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.
+
+Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet
+l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les
+difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser.
+
+--Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute
+vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes
+vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne
+fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils
+sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre coeur.
+Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore,
+continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à
+ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.
+
+Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir
+une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même
+temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de
+fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle
+n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant
+dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même
+temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le
+reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de
+roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet
+parut avec la reine sa mère et ses soeurs.
+
+--Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse,
+il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état
+déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon.
+
+La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle
+pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout;
+qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit
+du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi
+les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle
+voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour
+son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à
+son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et
+d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence.
+Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages
+somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes,
+d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des
+globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à
+tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus
+surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle
+chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait
+souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au
+festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles
+serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon,
+et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent
+empêcher.
+
+ C'est toi, triste et funeste envie,
+ Qui causes les maux des humains,
+ Et qui de la plus belle vie
+ Troubles les jours les plus sereins.
+
+ C'est toi qui contre Gracieuse
+ De l'indigne Grognon animas le courroux;
+ C'est toi qui conduisis les coups,
+ Qui la rendirent malheureuse.
+
+ Hélas! quel eût été son sort,
+ Si de son Percival la constance amoureuse
+ Ne l'avait tant de fois dérobée à la mort.
+
+ Il méritait la récompense
+ Que reçut son ardeur.
+ Lorsque l'on aime avec constance,
+ Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.
+
+
+
+
+La Biche au bois
+
+
+Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite; ils
+s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à
+la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La
+reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si
+elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux
+qui étaient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre
+d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties
+du monde.
+
+Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire:
+elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait
+de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la
+fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser
+seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires:
+
+--Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants!
+les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au
+Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette
+satisfaction?
+
+Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine
+s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit:
+
+--Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez: je vous avertis
+qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il
+est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort
+épaisses que l'oeil d'une personne mortelle ne peut pénétrer. Cependant,
+comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la
+conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener.
+
+La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une
+écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec
+plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme
+elle. L'écrevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle
+petite vieille.
+
+--Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens;
+mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que
+ce qui peut vous être avantageux.
+
+Elle sortit de la fontaine sans être mouillée. Ses habits étaient
+blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans
+verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant. Elle
+salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle
+la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car,
+encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais
+entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin
+des fées pour aller à la fontaine. Il était ordinairement fermé de
+ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent,
+aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers
+entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles
+et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux
+différents chantaient à l'envi sur les arbres.
+
+La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux
+furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamant; les
+murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons,
+jusqu'aux terrasses, tout était de diamant. Dans l'excès de son
+admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de
+demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait
+était un songe ou une réalité.
+
+--Rien n'est plus réel, madame, répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du
+palais s'ouvrirent; il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus
+belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire.
+Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune
+lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y
+avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un oeillet et une
+grenade.
+
+--Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus
+grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir
+voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une
+belle princesse que vous nommerez Désirée; car l'on doit avouer qu'il y
+a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera
+au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes
+sortes de bonnes qualités. Vous n'avez qu'à prendre le bouquet que nous
+vous donnons et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine
+qu'aussitôt nous serons dans votre chambre.
+
+La reine, transportée de joie, se jeta à leur col, et les embrassades
+durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la
+reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle
+description. Elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il
+avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui
+n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux.
+Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais été de si beaux
+fruits; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait
+manger une cerise sans la couper en quatre; d'un goût si exquis,
+qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger
+d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient
+pas d'avoir vie et de croître comme les autres.
+
+De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite
+princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui
+annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai
+point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de
+reconnaissance oublié. La fée de la Fontaine y trouva toute la part
+qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle
+aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent
+célestes. On la chargea de présents, et, après avoir remercié ces
+grandes dames, elle revint avec la fée de la Fontaine.
+
+Toute sa maison était très en peine d'elle: on la cherchait avec
+beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était:
+ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent
+enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que
+chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait
+de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait
+de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui
+charmait tout le monde.
+
+La fée de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et
+les caresses redoublèrent à leur séparation, et la reine, étant restée
+encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des
+fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse et
+puis qui prenait sa forme naturelle.
+
+La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse
+qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait
+reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ
+on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente
+manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres
+d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et
+de calambour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car,
+lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que
+des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que
+lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient
+d'un bout du monde à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire
+bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles étaient de la meilleure
+humeur qu'il est possible.
+
+La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux;
+leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargés de présents.
+Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse,
+elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne,
+qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à
+leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce
+que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y était représentée,
+soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes
+et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait
+représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis
+qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si
+merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration,
+car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était
+d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits
+amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'oeuvre, où l'art avait
+tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis,
+que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient été animés
+par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et
+l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les
+nourrices.
+
+Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles
+l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers, car elle était
+déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent
+qu'elle avait besoin de téter; aussitôt elles frappèrent la terre avec
+leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet
+aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fées
+s'empressèrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit;
+la troisième d'une beauté miraculeuse; celle d'après d'une heureuse
+fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière,
+qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.
+
+La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles
+venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la
+chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large
+pour qu'elle pût passer.
+
+--Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné
+vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée
+de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant
+chez mes soeurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule
+que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et
+c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je
+vous parlai la première fois, voulant marquer par là que votre amitié,
+au lieu d'avancer, reculerait.
+
+La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et
+lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme
+celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait
+trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle
+lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et
+particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui
+craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent
+la reine pour l'adoucir:
+
+--Ma chère soeur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point
+fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire!
+Quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous
+voyions avec tous vos charmes.
+
+J'ai déjà dit que la fée de la Fontaine était assez coquette; les
+louanges que ses soeurs lui donnèrent l'adoucirent un peu:
+
+--Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais
+résolu, car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu
+m'en empêcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le
+jour avant l'âge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui
+en coûtera peut-être la vie.
+
+Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent
+point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons,
+car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.
+
+Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées
+un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles
+tinrent aussitôt conseil, et enfin, après avoir agité plusieurs avis
+différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais
+sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la
+princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.
+
+Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il
+était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers
+de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et
+mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes
+couleurs, brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes
+dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus
+belles et les plus remarquables; l'avenir n'y était pas moins présent
+que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde
+remplissaient plusieurs tentures.
+
+ Ici du démon de la Thrace
+ Il a le port victorieux,
+ Les éclairs redoublés qui partent de ses yeux
+ Marquent sa belliqueuse audace.
+
+ Là, plus tranquille et plus serein,
+ Il gouverne la France en une paix profonde,
+ Il fait voir par ses lois que le reste du monde
+ Lui doit envier son destin.
+
+ Par les peintres les plus habiles
+ Il y paraissait peint avec ces divers traits,
+ Redoutable en prenant des villes,
+ Généreux en faisant la paix.
+
+Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à
+la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des
+autres hommes.
+
+L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies, mais il y en
+avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous
+les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent
+conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient
+presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux
+demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes
+qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur
+nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante
+et stupide.
+
+Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait
+pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et
+la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne
+l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la
+princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raretés sans
+pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils
+semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est
+pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les fées
+qui la chérissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus
+soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant
+qu'elle eût quinze ans.
+
+--Notre soeur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque
+intérêt que nous prenions à cet enfant; elle lui fera du mal si elle
+peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là-dessus.
+
+La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si
+importante; mais comme sa chère fille approchait du temps où elle devait
+sortir de ce château, elle la fit peindre. Son portrait fut porté dans
+les plus grandes cours de l'univers. À sa vue, il n'y eut aucun prince
+qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché,
+qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet, il
+s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il
+eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus
+passionnées.
+
+Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses
+occupations, et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à
+son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y
+en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le
+prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers
+enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme
+s'il eût été avec quelqu'un.
+
+Le roi reçut cet avis avec inquiétude.
+
+--Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la
+raison? Il en a toujours tant marqué! Vous savez l'admiration qu'on a
+eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans
+ses yeux; il me paraît seulement plus triste. Il faut que je
+l'entretienne; je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est
+attaqué.
+
+En effet, il l'envoya quérir; il commanda qu'on se retirât, et après
+plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et
+auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il
+pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le
+prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds:
+
+--Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire;
+vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous
+promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve
+des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre.
+
+--Et où les avez-vous vues? dit le roi.
+
+--Les portraits de l'une et de l'autre m'ont été apportés, répliqua le
+prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné
+trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte
+passion pour la princesse Désirée, que si vous ne retirez les paroles
+que vous avez données à la Noire, il faut que je meure, heureux de
+cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime.
+
+--C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez
+en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les
+courtisans? Ils vous croient insensé, et si vous saviez ce qui m'est
+revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.
+
+--Je ne puis me reprocher une si belle flamme, répondit-il; lorsque vous
+aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce
+que je sens pour elle.
+
+--Allez donc le quérir tout à l'heure, dit le roi avec un air
+d'impatience qui faisait connaître son chagrin.
+
+Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que
+rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son
+cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchanté que
+son fils:
+
+--Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je
+rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour. Je vais
+dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire pour retirer
+ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime
+mieux m'y résoudre.
+
+Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa
+plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le
+reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs,
+non seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il
+choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche,
+parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre et persuader
+ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'était un jeune
+seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait
+passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand
+équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fut
+extrême, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il
+le conjurait de partir.
+
+--Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds
+l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre
+des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma
+faveur, et que je la perdrais pour jamais.
+
+Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise
+que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout
+brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche
+pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses,
+vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que les princes, et
+le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.
+
+Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il
+l'embrassa étroitement:
+
+--Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du
+mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et
+amenez l'aimable princesse que j'adore.
+
+Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la
+magnificence: ce n'était que devises amoureuses gravées sur des cachets
+de diamants, des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de
+Désirée; des bracelets de rubis taillés en coeur. Enfin que n'avait-il
+pas imaginé pour lui plaire!
+
+L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait été
+peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits
+compliments pleins d'esprit. À la vérité il ne répondait pas à tout ce
+qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Becafigue promit au
+prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il
+portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il
+trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.
+
+--Ah! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre; elle serait offensée
+d'un procédé si peu respectueux.
+
+Becafigue ne répondit rien là-dessus et partit. Le bruit de son voyage
+prévint son arrivée; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient
+beaucoup son maître et savaient les grandes actions du prince Guerrier;
+mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite personnel;
+de sorte que quand ils auraient cherché dans tout l'univers un mari pour
+leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On
+prépara un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres
+nécessaires pour que la cour parût dans la dernière magnificence.
+
+Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée;
+mais la fée Tulipe vint trouver la reine et lui dit:
+
+--Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est
+ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si
+tôt, et ne consentez point à l'envoyer chez le roi qui la demande,
+qu'elle n'ait passé quinze ans; car je suis assurée que si elle part
+plus tôt il lui arrivera quelque malheur.
+
+La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses
+conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse.
+
+L'ambassadeur arriva. Son équipage demeura vingt-trois heures à passer;
+car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers
+étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de
+perle. C'était un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde
+était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de
+lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la
+harangue qu'il fit et des cérémonies qui se passèrent de part et
+d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda à saluer la
+princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée.
+
+--Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose
+qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit
+particulier; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille,
+afin que vous y preniez part. Une fée, au moment de sa naissance, la
+prit en aversion, et la menaça d'une très grande infortune si elle
+voyait le jour avant l'âge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais
+où les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous étions dans
+la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en
+rien faire.
+
+--Eh! quoi, sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en
+retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon maître pour son fils,
+elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous
+arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le
+portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter; il est si
+ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je le regarde.
+
+Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour
+parler à la princesse, dit:
+
+--Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous
+attends: venez bientôt dans notre cour l'orner des grâces qui vous
+rendent incomparable.
+
+Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeurèrent si surpris
+qu'ils prièrent Becafigue de le leur donner pour le porter à la
+princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains.
+
+La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se
+passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de
+lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas
+obéi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais
+elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère.
+Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit
+un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car
+elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air
+d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas moins que ce
+que disait le portrait.
+
+--Seriez-vous fâchée, lui dit la reine, en riant, d'avoir un époux qui
+ressemblât à ce prince?
+
+--Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi
+je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.
+
+--Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous
+estimeriez-vous pas heureuse?
+
+Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit dans
+ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'empêcher de verser
+des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre,
+car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; et
+cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans
+l'ambassade du célèbre Becafigue; elle lui donna même les raretés qu'il
+avait apportées pour lui présenter. Elle les admira, elle loua avec
+beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en
+temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du
+prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors.
+
+L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on
+lui donnât la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre,
+mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu
+auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa
+négociation.
+
+Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de
+trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour. Il ne
+dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rêveur; la
+vivacité de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des
+jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet à regarder le
+portrait de sa princesse; il lui écrivait à tous moments et présentait
+les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin
+ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade, et
+pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecins ni docteurs.
+
+Le roi se désespérait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais
+père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle
+douleur pour un père! Il ne voyait aucun remède qui pût guérir le
+prince. Il souhaitait Désirée; sans elle il fallait mourir. Il prit donc
+la résolution, dans une si grande extrémité, d'aller trouver le roi et
+la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de
+l'état où le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui
+ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la
+princesse eût quinze ans.
+
+Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien
+davantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant
+il se trouva une difficulté qui était insurmontable: c'est que son grand
+âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture
+s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en
+poste le fidèle Becafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus
+touchantes pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.
+
+Pendant ce temps, Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le
+portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tout
+moment dans le lieu où il était; et quelque soin qu'elle prît de cacher
+ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer. Entre autres,
+Giroflée et Longue-Épine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent
+des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée
+l'aimait passionnément et lui était fidèle; Longue-Épine de tout temps
+sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang. Sa mère avait
+élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame
+d'honneur: elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus
+aimable, quoiqu'elle chérît sa fille jusqu'à la folie; et voyant la
+haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir
+du bien.
+
+L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne
+fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé.
+Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle
+trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des
+engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait.
+Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les
+Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus
+d'extravagance que les autres.
+
+--Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne
+me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes États,
+vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon
+trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont
+jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé,
+ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle?
+
+--Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que
+tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître autant qu'il est
+permis à un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de
+l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais.
+
+--Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais résolu de
+commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice,
+puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez
+lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime
+pas les malhonnêtes gens.
+
+L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine
+obtenu qu'il en profita.
+
+Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui
+pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire traîné par six autruches qui
+faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la
+Fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son
+aventure et la pria avec les dernières instances de servir son
+ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle
+regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le
+prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse
+Désirée, qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la
+seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui
+était presque éteinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment
+de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du
+mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée.
+
+--Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me
+déplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai
+pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments
+s'intéressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta
+chère marraine.
+
+La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et
+de fruits qu'elle reçut fort agréablement.
+
+L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence vers la ville
+capitale où le père de Désirée faisait son séjour. Il se jeta aux pieds
+du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans
+les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui
+retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille;
+qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans;
+qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court;
+qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour
+de petites fées faisait tort à la majesté royale. Enfin il harangua si
+bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant
+le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il
+fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit
+qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à
+l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que
+c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il
+saurait ce qu'on pouvait faire.
+
+La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui
+se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille; son coeur se
+serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait
+pour le prince.
+
+--Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez
+tout pour sa guérison; je ne suis inquiète que pour les menaces que la
+fée de la Fontaine fit à votre naissance.
+
+--Je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures
+nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller
+dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? On
+l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger; ainsi j'arriverais
+heureusement chez le prince Guerrier.
+
+La reine goûta beaucoup cet expédient, elle en fit part au roi qui
+l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire à Becafigue de venir
+promptement, et il reçut des assurances certaines que la princesse
+partirait au plus tôt, ainsi qu'il n'avait qu'à s'en retourner, pour
+donner cette bonne nouvelle à son maître; et que pour se hâter
+davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits
+qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie, se jeta
+encore aux pieds de leurs majestés, pour les remercier. Il partit
+ensuite sans avoir vu la princesse.
+
+La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable, si
+elle avait été moins prévenue en faveur du prince: mais il est de
+certains sentiments qui étouffent presque tous les autres. On lui fit un
+carrosse de velours vert par-dehors, orné de grandes plaques d'or, et
+par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrodé; il n'y avait
+aucune glace; il était fort grand, il fermait mieux qu'une boîte, et un
+seigneur des premiers du royaume fut chargé des clés qui ouvraient les
+serrures qu'on avait mises aux portières.
+
+ Autour d'elle on voyait les Grâces,
+ Les ris, les plaisirs et les jeux,
+ Et les Amours respectueux
+ Empressés à suivre ses traces;
+
+ Elle avait l'air majestueux,
+ Avec une douceur céleste.
+ Elle s'attirait tous les voeux
+ Sans compter ici tout le reste,
+
+ Elle avait les mêmes attraits
+ Que fit briller Adélaïde,
+ Quand, l'hymen lui servant de guide,
+ Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.
+
+L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse
+suite n'embarrassât point; et après lui avoir donné les plus belles
+pierreries du monde et quelques habits très riches, après, dis-je, des
+adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour, à
+force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame
+d'honneur, Longue-Épine et Giroflée.
+
+On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse
+Désirée; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son
+portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant
+sur le point de partir elle dit à sa mère qu'elle mourrait si le mariage
+de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il
+fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La
+dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tâcherait de
+remédier à sa peine en la rendant heureuse.
+
+Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda au-delà de
+tout ce qu'on peut dire à cette mauvaise femme.
+
+--Quel dépôt ne vous confié-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie.
+Prenez soin de la santé de ma fille; mais surtout soyez soigneuse
+d'empêcher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de
+quels maux elle est menacée, et je suis convenue avec l'ambassadeur du
+prince Guerrier que, jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait
+dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies.
+
+La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande
+exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse
+et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées.
+
+Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point
+d'inquiétude pour leur chère fille; cela servit en quelque façon à
+modérer la douleur que son éloignement leur causait. Mais Longue-Épine,
+qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui
+ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de
+la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son
+dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle,
+et qu'il ne fût plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le
+soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup
+l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées, avec un grand
+couteau fait exprès qu'elle avait apporté. Alors pour la première fois
+la princesse Désirée vit le jour. À peine l'eut-elle regardé et poussé
+un profond soupir, qu'elle se précipita du carrosse sous la forme d'une
+biche blanche et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle
+s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter, sans témoins, la
+charmante figure qu'elle venait de perdre.
+
+La fée de la Fontaine, qui conduisait cette étrange aventure, voyant que
+tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les
+uns de la suivre et les autres d'aller à la ville, pour avertir le
+prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt
+bouleverser la nature; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus
+assurés, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens
+fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait.
+
+Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. Celle-ci
+courut après sa maîtresse, faisant retentir les bois et les rochers de
+son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté,
+ne perdirent pas un moment à faire ce qu'elles avaient projeté.
+Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui
+avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareille, et la
+couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son
+sceptre était d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre
+main, d'une perle plus grosse que la tête. Cela était rare et très lourd
+à porter; mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne
+rien négliger de tous les ornements royaux.
+
+En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère, qui portait la queue
+de son manteau, s'achemine vers la ville.
+
+Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on
+ne vînt les recevoir; et, en effet, elles n'étaient guère avancées quand
+elles aperçurent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux litières
+brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs
+panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse).
+Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne
+savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés
+galopèrent vers elles, et jugèrent par la magnificence de leurs habits
+qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à
+terre, et les abordèrent respectueusement.
+
+--Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-Épine, qui est dans ces
+litières?
+
+--Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui
+viennent au-devant de la princesse Désirée.
+
+--Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une
+fée, jalouse de mon bonheur, a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient,
+par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges
+surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres
+du roi mon père et de mes pierreries.
+
+Aussitôt ces cavaliers lui baisèrent le bas de sa robe, et furent en
+diligence annoncer au roi que la princesse approchait.
+
+--Comment! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour!
+
+Ils lui racontèrent ce qu'elle avait dit. Le prince, brûlant
+d'impatience:
+
+--Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une
+princesse tout accomplie. Ils ne répondirent rien, et surprirent le
+prince.
+
+--Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire.
+
+--Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux;
+apparemment que la fatigue du voyage l'a changée.
+
+Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait
+précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité.
+Le roi descendit de la sienne, et s'avançant avec toute la cour, il
+joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur
+elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas:
+
+--Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie!
+
+--Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la
+princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine; je remets
+aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent
+en partant.
+
+Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant
+sur Becafigue, s'approcha de Longue-Épine. Ô dieux! que devint-il après
+avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur!
+Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à
+peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui
+d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais été de dents
+plus noires et plus mal rangées. Enfin elle était aussi laide que
+Désirée était belle.
+
+Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse,
+demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la
+force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et
+s'adressant ensuite au roi:
+
+--Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai
+ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherché à
+nous tromper; l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie.
+
+--Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine; l'on a cherché à
+vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant.
+
+Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur
+renchérissait encore par-dessus.
+
+--Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce
+ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance!
+quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison.
+
+--C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait
+promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui
+fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché
+pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que
+le sort a tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger.
+
+--Quels outrages! s'écria la fausse princesse; ne suis-je pas bien
+malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a
+grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela
+n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes
+renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient.
+
+Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui
+répondre, ils remontèrent chacun dans leur litière; et, sans autre
+cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui,
+et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par
+ordre du roi, elles furent enfermées dans le château des Trois-Pointes.
+
+Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le
+frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son coeur.
+Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa
+cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet
+de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus,
+toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse
+Désirée se trouvaient échouées. Il aurait mieux aimé mourir que
+d'épouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais désespoir ne fut
+égal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès
+que sa santé put lui permettre, de s'en aller secrètement et de se
+rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste
+vie.
+
+Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue; il était bien
+persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec
+lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué.
+À peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit et laissa une
+grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant
+qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé il reviendrait
+auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur
+commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnière.
+
+Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette
+lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant
+que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue
+s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une
+vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la
+fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que
+le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade,
+descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa
+tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible.
+
+--Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais
+chercher quelques fruits pour vous rafraîchir et reconnaître un peu le
+lieu où nous sommes.
+
+Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe
+qu'il le pouvait.
+
+Il y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler
+de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle
+vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: «Quoi! c'est
+moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la
+plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une
+innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose?
+Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent
+point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?» Enfin elle se faisait
+mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est
+possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est
+qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.
+
+La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit et demeura
+surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la
+nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle
+entendait les bêtes féroces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle
+était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la
+rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait
+quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le
+regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort
+au-dessous de ce qu'elle voyait. C'était l'unique consolation qu'elle
+pouvait trouver dans un lieu si désert; elle y resta toute seule pendant
+plusieurs jours.
+
+La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait
+vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et
+elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs
+fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en
+trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies
+de la fée de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de
+Giroflée vers la forêt, afin que cette fidèle confidente pût la consoler
+dans sa disgrâce.
+
+Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand
+Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer.
+Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa
+chère princesse. Lorsque la biche l'aperçut, elle franchit tout d'un
+coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur
+Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne
+savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière
+pour les hommes qui les rendît humaines, ou si elles la connaissaient;
+car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien
+les honneurs de la forêt.
+
+Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de
+grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne
+fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant
+de respect et de tendresse qu'elle lui avait baisé ses mains. Elle lui
+parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui
+répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre.
+Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point, la biche
+lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient
+qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de
+ses peines.
+
+Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur
+que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger, elle la conduisit dans un
+endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages qui ne
+laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de
+faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande
+inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir: car, de
+rester au milieu de la forêt exposées à tous les périls qu'elles
+pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre.
+
+--N'êtes-vous point effrayée, charmante biche, lui dit-elle, de passer
+la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.
+
+--Mais, continua Giroflée, vous avez parcouru déjà une partie de cette
+vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un
+bûcheron, un ermitage?
+
+La biche marqua par les mouvements de sa tête qu'elle n'avait rien vu.
+
+--Ô dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain. Quand
+j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine
+que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma chère
+princesse, que je regrette la vie par rapport à moi: je la regrette par
+rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute
+consolation! se peut-il rien de plus triste?
+
+La petite biche se prit à pleurer, elle sanglotait presque comme une
+personne.
+
+Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa
+désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et,
+paraissant tout d'un coup:
+
+--Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me
+fait trop de peine.
+
+Bichette et Giroflée l'interrompaient en se jetant à ses genoux; la
+première lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du
+monde, l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui
+rendre sa figure naturelle.
+
+--Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal
+a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et,
+pour l'adoucir, aussitôt que le jour laissera sa place à la nuit, elle
+quittera sa forme de biche; mais à peine l'aurore paraîtra-t-elle, qu'il
+faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts
+comme les autres.
+
+C'était déjà beaucoup de cesser d'être biche pendant la nuit; la
+princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent
+Tulipe:
+
+--Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez
+une cabane assez propre pour un endroit champêtre.
+
+En achevant ces mots, elle disparut. Giroflée obéit, elle entra avec
+Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvèrent une vieille
+femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin.
+Giroflée la salua.
+
+--Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma biche?
+Il me faudrait une petite chambre.
+
+--Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une
+retraite ici; entrez avec votre biche.
+
+Elle les mena aussitôt dans une chambre très jolie, toute boisée de
+merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins,
+et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis
+qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.
+
+Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être biche. Elle
+embrassa cent fois sa chère Giroflée; elle la remercia de l'affection
+qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la
+sienne très heureuse dès que sa pénitence serait finie.
+
+La vieille vint frapper doucement à la porte, et, sans entrer, elle
+donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec
+grand appétit, ensuite elles se couchèrent; et sitôt que le jour parut,
+Désirée étant redevenue biche se mit à gratter la porte afin que
+Giroflée lui ouvrît. Elles se témoignèrent un sensible regret de se
+séparer, quoique ce ne fût pas pour longtemps, et Bichette s'étant
+élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son
+ordinaire.
+
+J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et
+que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez
+tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai
+parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait
+besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui
+donna.
+
+--Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il
+ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais
+au moins elle met à l'abri des lions.
+
+Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis; qu'il allait
+lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le
+prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était
+encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une
+chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches l'une de
+l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.
+
+Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires. Dès que les
+premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva, et
+pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Becafigue
+de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route
+certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres
+et de mousse; aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la
+suivre. Son penchant dominant était pour la chasse, mais il n'était plus
+si vif depuis la passion qu'il avait dans le coeur. Malgré cela, il
+poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui décochait des
+traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas
+blessée: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins
+que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des
+coups si justes. L'on n'a jamais été si lasse que l'était la princesse
+des biches: l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau. Enfin
+elle se détourna à un sentier si heureusement, que le dangereux
+chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-même extrêmement fatigué,
+ne s'obstina pas à la suivre.
+
+Le jour s'étant passé de cette manière, la biche vit avec joie l'heure
+de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée
+l'attendait impatiemment. Dès qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta
+sur le lit, haletante, elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille
+caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui était arrivé.
+L'heure de se débichonner étant arrivée, la belle princesse reprit sa
+forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite:
+
+--Hélas! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la
+Fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie
+aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais
+pressée de fuir. Mille traits décochés après moi me menaçaient d'une
+mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.
+
+--Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée. Passez dans
+cette chambre le temps fatal de votre pénitence. J'irai dans la ville la
+plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les
+Contes nouveaux que l'on a faits sur les fées, nous ferons des vers et
+des chansons.
+
+--Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse. La charmante idée du
+prince Guerrier suffit pour m'occuper agréablement; mais le même pouvoir
+qui me réduit pendant le jour à la triste condition de biche me force
+malgré moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange
+l'herbe comme elles. Dans ce temps-là, une chambre me serait
+insupportable.
+
+Elle était si harassée de la chasse, qu'elle demanda promptement à
+manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore.
+Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle
+retourna dans la forêt.
+
+Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori.
+
+--J'ai passé le temps, lui dit-il, à courir après la plus belle biche
+que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse
+merveilleuse. J'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle
+a évité mes coups. Aussitôt qu'il fera jour, j'irai la chercher encore,
+et ne la manquerai point.
+
+En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son coeur une idée
+qu'il croyait chimérique, n'étant pas fâché que la passion de la chasse
+l'occupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait
+trouvé la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une
+aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous
+côtés; il marcha longtemps, et comme il s'était échauffé, il fut ravi de
+trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il
+en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil. Il se
+jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres, où mille oiseaux semblaient
+s'être donné rendez-vous.
+
+Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux
+écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt,
+elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put
+s'empêcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien,
+qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. Ô dieux! que
+devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit était trop rempli de sa
+charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que
+veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les
+mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer
+à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux ravis de
+le voir ne pouvaient s'en détourner un moment; elle soupirait, poussait
+de petits gémissements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore
+davantage; elle le touchait lorsqu'il s'éveilla.
+
+Sa surprise parut extrême, il reconnut la même biche qui lui avait donné
+tant d'exercice et qu'il avait cherchée longtemps; mais la trouver si
+familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût
+essayé de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit
+de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour reprendre
+haleine, car la belle biche était encore lasse d'avoir couru la veille
+et le prince ne l'était pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le
+plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire? c'était la peine de
+s'éloigner de celui qui l'avait plus blessée par mérite que par les
+traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très souvent qui tournait la
+tête sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle pérît sous
+ses coups, et lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait
+de nouveaux efforts pour se sauver.
+
+--Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne
+m'éviterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai
+soin de toi.
+
+L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu'à elle.
+
+Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt, notre biche, ne
+pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les
+siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il
+vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle était couchée comme
+une pauvre petite bête demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir
+sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui être cruel,
+il se mit à la caresser.
+
+--Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec
+moi, et que tu me suives partout.
+
+Il coupa exprès des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les
+couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons étaient
+chargés; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur
+son cou, et vint la coucher doucement sur ces ramées; puis il s'assit
+auprès d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui
+présentait, et qu'elle mangeait dans sa main.
+
+Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne
+l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle
+s'inquiétait, parce que la nuit s'approchait. «Que serait-ce,
+disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de
+forme? Il serait effrayé et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que
+n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt?» Elle ne faisait
+que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en
+fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla
+voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire.
+Pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la
+maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la
+nuit vint, sa métamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.
+
+--Le croirais-tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans
+cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant
+prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta
+est peu fidèle! il est cent fois mieux fait; tout le désordre où l'on
+voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine et lui conserve des
+agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse
+d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus
+proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une méchante fée me
+prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma
+vie.
+
+Elle se prit à pleurer. Giroflée la consola, et lui fit espérer que dans
+quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs.
+
+Le prince revint vers sa chère biche, dès qu'il eut trouvé une fontaine;
+mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha
+inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle
+avait dû avoir de la raison.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me
+plaindre de ce sexe trompeur et infidèle!
+
+Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie. Il conta à son
+confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue
+ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de
+punir la biche quand il la rencontrerait.
+
+--Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince; ensuite nous
+partirons pour aller plus loin.
+
+Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche
+blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre, ou d'aller dans les mêmes
+lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route
+tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna
+beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout
+de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il
+la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté
+lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les
+buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage, à cause du tour
+qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents;
+mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien,
+qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur
+violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa
+tomber.
+
+Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une
+fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe était
+inévitable, car la fée de la Fontaine y avait attaché la fin de
+l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir
+couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe
+pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête
+de Bichette appuyée sur ses genoux.
+
+--N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est
+arrivé? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas
+aujourd'hui de même, je t'emporterai.
+
+La biche ne répondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne
+pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui
+ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.
+
+--Que je souffre de t'avoir blessée, lui disait-il. Tu me haïras, et je
+veux que tu m'aimes.
+
+Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce
+qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille
+hôtesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'était pas
+médiocrement embarrassé à la porter, à la mener et quelquefois à la
+traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. «Qu'est-ce que je
+vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce
+prince! Ah! mourons plutôt!» Elle faisait la pesante et l'accablait; il
+était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y eût pas loin pour
+se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours,
+il n'y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue; mais,
+avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au
+pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît.
+
+Hélas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait
+un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya
+inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés,
+et elle était prête de s'étrangler avec un noeud coulant qu'il avait
+malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée
+dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où
+était la biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle
+aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la
+défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le
+prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.
+
+--Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince,
+permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai
+blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en
+laisser le maître.
+
+--Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et
+gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je
+renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et si vous voulez voir comme
+elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de
+liberté.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.
+
+Bichette se jeta à son cou.
+
+--Baisez-moi la joue droite.
+
+Elle obéit.
+
+--Touchez mon coeur.
+
+Elle y porta le pied.
+
+--Soupirez.
+
+Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que
+Giroflée lui disait.
+
+--Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est
+pas sans chagrin.
+
+Elle s'en alla aussitôt avec sa biche.
+
+Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit
+d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne
+femme. Il s'y rendit fort peu après elles; et, poussé d'un mouvement de
+curiosité dont Biche-Blanche était cause, il lui demanda qui était cette
+jeune personne. Elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle
+l'avait reçue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et
+qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel
+lieu était sa chambre; elle lui dit que c'était si proche de la sienne
+qu'elle n'était séparée que par une cloison.
+
+Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus
+trompé des hommes ou que cette fille avait demeuré avec la princesse
+Désirée; qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade.
+
+--Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel
+hasard serait-elle ici?
+
+--C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de
+la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais
+faire un trou.
+
+--Voilà une curiosité bien inutile, dit le prince tristement. Car les
+paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il
+ouvrit sa fenêtre qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver.
+Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand
+trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart
+d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des
+émeraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle
+gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux
+ravissaient.
+
+Giroflée était à genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le
+sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez
+embarrassées de cette blessure.
+
+--Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que
+la déplorable vie que je mène. Oui! être biche tout le jour! voir celui
+à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale
+aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma
+métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et
+engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point
+en état de l'éclaircir de ma destinée.
+
+L'on peut assez juger de l'étonnement de Becafigue par tout ce qu'il
+venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de
+la fenêtre avec des transports de joie inexprimable.
+
+--Ah! seigneur! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette
+cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a
+charmé.
+
+Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse. Il serait mort de
+plaisir s'il n'eût craint d'être déçu par quelque enchantement: car
+enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine
+et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et
+qui prenaient le nom, l'une de Désirée et l'autre de sa dame d'honneur?
+
+Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel à se
+persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait
+mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper
+doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne
+doutant pas que ce ne fût la bonne vieille et ayant même besoin de son
+secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta
+d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter
+aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si
+peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de
+m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé
+personne qui m'en ait bien éclairci. La princesse ne s'embarrassa pas
+moins dans ses réponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprète aux
+muets, se mit en tiers et persuada à l'un et l'autre qu'il ne s'était
+jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'était-il jamais rien
+dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les
+serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se
+passa ainsi, le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion,
+et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut: rien ne fut égal à sa
+joie; le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec
+lui. Au même moment, elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit
+avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus
+habiles.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai
+blessée sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un
+si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux?
+
+Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son
+visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que
+ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal
+qui lui procurait tant de bien.
+
+La manière dont elle parla était si obligeante, qu'il ne put douter de
+ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta
+la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il
+fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait
+eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour
+tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria
+d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de
+trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt;
+il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche
+de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut
+plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de
+s'arrêter et de l'attendre.
+
+Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun
+était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du
+père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand
+âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était
+suivie d'un chariot découvert: Longue-Épine y était avec sa mère. Le
+prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant
+les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel.
+
+--Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il. Est-il possible que
+vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause?
+
+--Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter.
+
+Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu
+écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et
+la fourberie de Longue-Épine.
+
+Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour
+lui en rendre grâce. Dans ce moment, il vit paraître la princesse
+Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle
+montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes
+de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros diamants du
+monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur.
+Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'était là
+des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin
+et avec succès. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la
+princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée
+pendant plusieurs jours.
+
+Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son
+père, elle entra dans la chambre de Désirée; elle souffla sur son bras
+pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous
+lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait
+bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce
+qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la
+conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour
+reine:
+
+--Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince
+Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.
+
+Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une
+personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières
+qui étaient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs
+mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même
+chariot, où elles étaient, servît à les conduire où elles voudraient
+aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans
+admirer son bon coeur et sans lui donner de grandes louanges.
+
+On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas. Le prince monta à
+cheval pour accompagner sa belle princesse.
+
+On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on
+prépara tout pour le jour des noces, qui devint très solennel par la
+présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui
+firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre
+autres ce magnifique palais, où la reine les avait été voir, parut tout
+d'un coup en l'air, porté par cinquante mille amours, qui le posèrent
+dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don, il ne
+s'en pouvait plus faire de considérables.
+
+Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir
+avec elle lorsqu'il épouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette
+aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en
+arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus
+libérale que ses soeurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes,
+afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle.
+Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une
+fête nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont été chantées par
+tout le monde.
+
+ La princesse, trop empressée
+ De sortir de ces sombres lieux
+ Où voulait une sage fée
+ Lui cacher la clarté des cieux,
+
+ Ses malheurs, sa métamorphose,
+ Font assez voir en quel danger
+ Une jeune beauté s'expose
+ Quand trop tôt dans le monde elle ose s'engager!
+
+ Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale,
+ A donné des attraits capables de toucher,
+ La beauté souvent est fatale,
+ Vous ne sauriez trop la cacher.
+
+ Vous croyez toujours vous défendre,
+ En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:
+ Mais sachez qu'à son tour,
+ À force d'en donner, on peut souvent en prendre.
+
+
+
+
+Babiole
+
+
+Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être
+heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et
+disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et
+n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie,
+et ne lui avait souhaité que des chagrins.
+
+Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit
+descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main; elle
+était à cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tête une
+branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches; deux coques
+de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après
+avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine.
+
+«Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous
+m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout
+ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que
+vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais
+j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes.
+
+--Ha! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié
+et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui
+seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez,
+soit ma consolation et non pas ma peine.
+
+--Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée; tout ce que je
+puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine
+blanche; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera
+née, elle la garantira de plusieurs périls.»
+
+Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair.
+
+La reine demeura triste et rêveuse:
+
+«Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me coûtera bien des larmes
+et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point
+avoir?»
+
+La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses
+déplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse,
+était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la
+princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine,
+qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la
+chose du monde qu'elle estimait davantage.
+
+Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait
+jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête;
+et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon,
+sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât.
+À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables,
+et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle
+cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut
+mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces
+fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni
+téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.
+
+«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je
+fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte
+pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera
+l'horreur du roi pour un tel enfant!»
+
+Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait
+faire dans une occasion si pressante.
+
+«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse
+est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera
+au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez
+plus longtemps une bestiole de cette nature.»
+
+La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le
+roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que
+sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la
+guenon tout ce qu'elle voudrait.
+
+On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et
+l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer;
+il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême:
+cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il
+s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu
+de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme
+il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la
+tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait
+d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient:
+une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux
+de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.
+
+Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la soeur de sa
+maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais
+aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit
+fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément
+lorsque son fils cria:
+
+«Je veux la guenon, je veux l'avoir.»
+
+La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais
+été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en
+empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant
+douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de
+son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.
+
+Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui
+donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée
+comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et
+on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de
+trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était
+noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux
+oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un
+papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on
+n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire.
+
+Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se
+gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il
+y avait déjà quatre ans qu'elle était chez la reine, lorsqu'elle
+commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose;
+tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand
+elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte,
+que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante,
+Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la
+mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en coûta
+quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des
+chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé
+Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot
+de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que
+chez le prince; il fallait qu'elle répondît comme une sibylle, à cent
+questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se
+bien démêler. Dès qu'il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la
+faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en
+collerette: si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et
+des crêpes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la
+liberté de manger ce qui était de son goût; le médecin en ordonnait, et
+cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche
+née princesse.
+
+La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son
+esprit; elle excellait à jouer du clavecin: on lui en avait fait un
+merveilleux dans une huître à l'écaille: il venait des peintres des
+quatre parties du monde, et particulièrement d'Italie pour la peindre;
+sa renommée volait d'un pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu
+une guenon qui parlât.
+
+Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux et
+spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir
+Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de
+badines et d'enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales.
+Babiole avait un coeur, et ce coeur n'avait pas été métamorphosé comme
+le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le
+prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortunée Babiole
+ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de
+fenêtres, ou sur le coin d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son
+panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait
+une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa
+mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un
+miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser; de sorte qu'on
+disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se
+défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille.
+
+Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie,
+les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en était presque plus
+mention. Les choses allaient bien différemment de son côté; elle
+l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait aimé à six; elle lui
+faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort
+justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des
+marrons glacés. Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume
+des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'épouser, et dans ce
+dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il
+n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier
+ministre: mais il en aurait eu d'infinies à les exprimer, sans le
+secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots;
+celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'équipage,
+auraient été bien fâchés de caqueter moins qu'elles. Un gros singe
+appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de
+carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette
+Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement
+sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L'on
+avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées
+pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait
+pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne,
+traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps: on voyait
+ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel
+étaient les guenons destinées à Babiole; il fallait voir comme elles
+étaient parées: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient à la
+noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons,
+de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de
+subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots,
+les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave
+qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut
+qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.
+
+La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle
+parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses
+gardes l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus
+extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours. Aussitôt
+Mirlifiche, suivi d'un nombre considérable de singes, s'avança vers le
+chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée
+Gigogna, il l'en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui
+devait lui servir d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût
+présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet
+s'élevant doucement en l'air, vint sur la fenêtre d'où la reine
+regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde:
+
+«Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre
+Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour
+l'entretenir d'une affaire très importante.
+
+--Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger
+une rôtie, et buvez un coup; après cela, je consens que vous alliez dire
+au comte Mirlifiche qu'il est le très bienvenu dans mes états, lui et
+tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie
+jusqu'ici ne l'a point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer dans
+la salle d'audience, où je vais l'attendre sur mon trône avec toute ma
+cour.»
+
+À ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta
+un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur
+l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à l'oreille la réponse favorable
+qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit
+demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était
+érigée en sous-interprète, s'il voulait bien lui donner une chambre pour
+se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé
+de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais; il y
+entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands
+fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans
+lequel on avait arrangé maints pots de confiture; voilà mes gloutons
+après; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une
+bouteille de sirop; celui-ci des pâtés, celui-là des massepains. La
+gente volatile qui faisait cortège, s'ennuyait de voir un repas où elle
+n'avait ni chènevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son métier,
+vola dans la salle d'audience, où s'approchant respectueusement de la
+reine:
+
+«Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être
+complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures: le
+comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part: il croquait
+la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le coeur
+pénétré, je vous en suis venu donner avis.
+
+--Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais
+je vous dispense d'avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je
+les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon coeur.»
+
+Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se
+retira sans dire mot.
+
+L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa suite: il
+n'était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du
+fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était
+venu aucun bon modèle: son chapeau était pointu, avec un bouquet de
+plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or,
+de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon
+poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s'avança jusqu'au pied
+du trône où la reine était assise; il s'adressa à Babiole, et parla
+ainsi:
+
+ Madame, de vos yeux connaissez la puissance,
+ Par l'amour dont Magot ressent la violence.
+ Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,
+ Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,
+ Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie,
+ Monette (c'est le nom d'une guenon chérie)
+ Madame, je ne peux la comparer qu'à vous,
+ Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux,
+ Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle,
+ Il lui conserverait un amour éternel.
+
+ Madame, vos appas ont chassé de son coeur
+ Le tendre souvenir de sa première ardeur.
+ Il ne pense qu'à vous: si vous saviez, madame,
+ Jusques à quel excès il a porté sa flamme,
+ Sans doute votre coeur, sensible à la pitié,
+ Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié!
+ Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,
+ Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,
+ Un éternel souci semble le consumer,
+ Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!
+
+ Les olives, les noix dont il était avide,
+ Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.
+ Il se meurt: c'est à vous que nous avons recours!
+ Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.
+ Je ne vous dirai point les charmants avantages
+ Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.
+ La figue et le raisin y viennent à foison,
+ Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.
+
+Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur
+Babiole, qui de son côté se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais
+été davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de
+répondre. Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur
+l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prétentions de son roi, en tout
+ce qui dépendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole
+la suivit dans son cabinet:
+
+«Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret
+de ton éloignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te
+demande en mariage, car je n'ai pas encore oublié que son père mit deux
+cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le
+mien; ils mangèrent tant de nos sujets, que nous fûmes obligés de faire
+une paix assez honteuse.
+
+--Cela signifie, madame, répliqua impatiemment Babiole, que vous êtes
+résolue de me sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa colère; mais
+je supplie au moins votre majesté de m'accorder quelques jours pour
+prendre ma dernière résolution.
+
+--Cela est juste, dit la reine; néanmoins, si tu veux m'en croire,
+détermine-toi promptement; considère les honneurs qu'on te prépare; la
+magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je
+suis sûre que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour
+toi.
+
+--Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, répondit dédaigneusement la
+petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touchée des sentiments
+dont il me distingue.»
+
+Elle se leva aussitôt, et faisant la révérence de bonne grâce, elle fut
+chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu'il la vit, il
+s'écria:
+
+«Hé bien, ma Babiole, quand danserons-nous à ta noce?
+
+--Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'état où je me
+trouve est si déplorable, que je ne suis plus la maîtresse de vous taire
+mon secret, et quoiqu'il en coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue
+que vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour époux.
+
+--Pour époux! dit le prince, en éclatant de rire; pour époux, ma
+guenuche! je suis charmé de ce que tu me dis; j'espère cependant que tu
+m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille,
+notre air et nos manières ne sont pas tout à fait convenables.
+
+--J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos coeurs ne se
+ressemblent point; vous êtes un ingrat, il y a longtemps que je m'en
+aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le
+mérite si peu.
+
+--Mais, Babiole, dit-il, songe à la peine que j'aurais de te voir
+perchée sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de
+la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton
+honneur et pour le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne
+amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta façon.
+
+--Vous êtes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout à
+fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait déjà crevé
+les yeux, mordu le nez, arraché les oreilles; mais je vous abandonne aux
+réflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procédé.»
+
+Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher,
+l'ambassadeur Mirlifiche s'était rendu dans son appartement, avec des
+présents magnifiques.
+
+Il y avait une toilette de réseau d'araignée, brodée de petits vers
+luisants, une coque d'oeuf renfermait les peignes, un bigarreau servait
+de pelote, et tout le linge était garni de dentelles de papier: il y
+avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement
+assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de
+poinçons, et cela brillait comme des diamants ce qui était bien
+meilleur, c'était une douzaine de boîtes pleines de confitures avec un
+petit coffre de verre dans lequel étaient renfermées une noisette et une
+olive, mais la clé était perdue, et Babiole s'en mit peu en peine.
+
+L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on
+se sert en Magotie, que son monarque était plus touché de ses charmes
+qu'il l'eût été de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait bâtir un
+palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces présents, et
+même de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le
+roi son maître ne pouvait lui témoigner mieux son amitié:
+
+«Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle
+vous devez être la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de
+se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.»
+
+Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros
+billot, tenant une pomme qu'il mangeait.
+
+Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure
+si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à
+Mirlifiche qu'elle était obligée à son maître de son estime; mais
+qu'elle n'avait pas encore déterminé si elle voulait se marier.
+
+Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des
+singes, et ne croyant pas qu'il fallût beaucoup de cérémonies pour
+envoyer Babiole où elle voulait qu'elle allât, elle fit préparer tout
+pour son départ. À ces nouvelles le désespoir s'empara tout à fait de
+son coeur: les mépris du prince d'un côté, de l'autre l'indifférence de
+la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la
+résolution de s'enfuir: ce n'était pas une chose bien difficile; depuis
+qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et
+rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte.
+
+Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en
+branche jusqu'au bord d'une rivière; l'excès de son désespoir l'empêcha
+de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à
+la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitôt
+au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une
+grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d'y entrer;
+elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait
+jusqu'à sa ceinture: il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il
+avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un
+rocher, d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière.
+
+«Hé! qui t'amène ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.
+
+--Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un
+singe affreux que l'on veut me donner pour époux.
+
+--Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage
+vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins
+vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de
+l'indifférence.
+
+--Ah! seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son
+souvenir augmente toutes mes douleurs.
+
+--Il ne sera pas toujours rebelle à l'amour, continua l'hôte des
+poissons, je sais qu'il est réservé à la plus belle princesse de
+l'univers.
+
+--Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour
+moi!»
+
+Le bonhomme sourit, et lui dit:
+
+«Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand maître, prend
+seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot
+t'a envoyé, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire
+davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te
+conduira où il faut que tu ailles.
+
+--Après les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne
+puis me passer de savoir votre nom.
+
+--On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie, rivière, comme tu
+vois, assez grosse et assez fameuse.»
+
+Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allèrent
+pendant longtemps sur l'eau, et enfin à un détour qui paraissait long,
+la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus
+galant que la selle à l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait
+jusqu'à de petits pistolets d'arçon, auxquels deux corps d'écrevisses
+servaient de fourreaux.
+
+Babiole voyageait avec une entière confiance sur les promesses du sage
+Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit.
+Hélas! hélas! c'était l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses
+mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et désolés de la
+fuite de Babiole. Un singe de la troupe était monté à la dînée sur un
+noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut à
+peine au haut de l'arbre, que regardant de tous côtés, il aperçut
+Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine
+campagne. À cette vue il se prit à crier si fort, que les singes
+assemblés lui demandèrent en leur langage de quoi il était question; il
+le dit: on lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais, qui
+volèrent jusqu'où elle était, et sur leur rapport l'ambassadeur, les
+guenons et le reste de l'équipage coururent et l'arrêtèrent.
+
+Quel déplaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus
+grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du
+corps, il fut aussitôt entouré des plus vigilantes guenons, de quelques
+renards et d'un coq qui se percha sur l'impériale, faisant la sentinelle
+jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare:
+ainsi la cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole qui
+n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acariâtre et peu
+complaisante.
+
+Au bout de trois jours, qui s'étaient passés sans aucune aventure, les
+guides s'étant égarés, ils arrivèrent tous dans une grande et fameuse
+ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aperçu un beau jardin,
+dont la porte était ouverte, ils s'y arrêtèrent, et firent main-basse
+partout, comme en pays de conquête. L'un croquait des noix, l'autre
+gobait des cerises, l'autre dépouillait un prunier; enfin, il n'y avait
+si petit singenot qui n'allât à la picorée, et qui ne fît magasin.
+
+Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume où Babiole
+avait pris naissance; que la reine, sa mère, y demeurait, et que depuis
+le malheur qu'elle avait eu de voir métamorphoser sa fille en guenuche,
+par le bouquet d'aubépine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses
+états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pût rappeler à
+son souvenir la fatalité de sa déplorable aventure. On regardait là un
+singe comme un perturbateur du repos public. De quel étonnement fut donc
+frappé le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de
+paille peinte, et le reste du plus surprenant équipage qui se soit vu
+depuis que les contes sont contes, et que les fées sont fées?
+
+Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut
+que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla
+promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de
+lèse-majesté; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple
+assez fameux pour qu'on s'en souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes
+dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de
+grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le
+respect dû à la qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva fort
+méprisé en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans
+le fond d'une cave sous un grand poinçon vide, où lui et ses camarades
+furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles
+guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.
+
+À son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre:
+quand les disgrâces sont à un certain point, l'on n'appréhende plus
+rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien; c'était la
+situation où elle se trouvait, le coeur occupé du prince, qui l'avait
+méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse idée du roi Magot, dont elle
+était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier
+de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que
+ceux qui l'avaient prise s'arrêtèrent à la considérer comme quelque
+chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre
+étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l'admirable Babiole. La
+reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa
+nièce, avait écrit très souvent à sa soeur, qu'elle possédait une
+guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la
+reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les
+gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie,
+ils y firent un petit trône; elle s'y plaça plutôt en souveraine qu'en
+guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement
+surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit,
+que malgré elle, la nature parla en faveur de l'infante.
+
+Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par
+des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son
+cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait
+l'admiration de tous ceux qui l'entendaient.
+
+«Non, madame, s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort
+prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des
+singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous
+plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand
+malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus
+de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma
+conservation; c'est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous
+aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite.»
+
+À votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si
+révérencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands
+yeux, croyait rêver, et sentait que son coeur était fort ému.
+
+Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules,
+elle lui dit:
+
+«Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures; car je sens bien
+que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde
+dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure
+même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent.
+
+--Ha! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon
+malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un
+discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort; car enfin, que
+puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et
+noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents
+toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit,
+que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments?
+
+--Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?»
+
+Babiole soupira sans rien répondre.
+
+«Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin
+ou un écureuil; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui
+serait bien ton fait.»
+
+Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine
+s'éclata de rire.
+
+«Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu
+parles?
+
+--Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la
+reine, votre soeur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la
+mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de
+la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus
+arrachée de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le
+monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me
+donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des
+instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et....
+Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une
+sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement
+extraordinaire en votre personne.
+
+--Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articulée; je me
+meurs, ma chère et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je
+te retrouve.»
+
+À ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du
+secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la
+délacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y
+prit pas seulement garde, tant elle était petite.
+
+Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la
+princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui
+savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta
+ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne
+savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce
+qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les
+unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer
+dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine
+pleurait et sanglotait.
+
+«Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par
+un bouquet enchanté, dans ce misérable état? Mais au fond,
+continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai
+attiré l'indignation de la méchante Fanferluche; est-il juste qu'elle
+souffre de la haine que cette fée a pour moi?
+
+--Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre
+gloire; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne
+est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand
+on est aussi belle que vous.»
+
+La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les
+autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait
+exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer
+Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le
+reste de ses jours.
+
+Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se
+coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre
+sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa
+tout le monde en rumeur de ne la point trouver.
+
+Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de
+moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de
+peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine;
+cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer
+maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.
+
+Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle
+voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une
+aventure si extraordinaire.
+
+«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je
+devrais être!»
+
+Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole.
+Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne
+la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la
+menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni
+chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait
+ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea
+sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais
+trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel
+pays.
+
+Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un
+vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était
+si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à
+se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le
+petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger
+repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit
+le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un
+coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée,
+que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du
+monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta
+tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien
+dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une
+petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir;
+enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son
+coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses
+habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux
+faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du
+printemps.
+
+Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit
+ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement.
+
+«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le
+suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune
+qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour
+m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si
+inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie
+si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?»
+
+L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix:
+la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la
+noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise
+d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des
+tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns
+dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent;
+ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout
+brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante
+princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et
+suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la
+convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire
+prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle
+mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses
+trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands
+comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si
+elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son
+palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient
+aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y
+consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle
+fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une
+petite noisette.
+
+La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à
+la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince,
+son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires,
+elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours
+le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y
+avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout
+l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des
+géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des
+rats.
+
+Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs
+chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns
+contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en
+colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais
+lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince,
+son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en
+pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter
+dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce
+qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai,
+chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même
+les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces
+larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de
+plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée,
+et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était
+depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le
+pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa
+vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il
+ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse,
+qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je
+ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son coeur lui
+fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui
+l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de
+passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois,
+le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le
+menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie
+affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la
+perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts
+cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son coeur
+était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant
+de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est
+le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son
+cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse.
+
+C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il
+n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien
+ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de
+héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais
+il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc
+une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible,
+comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les
+grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un
+bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui
+ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire,
+vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait
+plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune
+connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à
+la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le
+parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là,
+il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle
+avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait
+personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était
+rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à
+l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les
+plus douloureux qui puissent occuper une âme.
+
+«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que
+j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans
+mon coeur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon
+office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais
+contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le
+Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de
+dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira
+la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher
+cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique
+cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.»
+
+En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita
+comme un trait que l'on décoche avec violence.
+
+Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et
+comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent
+et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se
+persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais
+tour.
+
+Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle
+tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement
+leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour
+dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle
+s'y serait noyée comme une mouche.
+
+Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient
+les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne
+Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là,
+chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand
+les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où
+elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de
+l'air et de la rosée.
+
+La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince
+l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il
+s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient,
+qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion
+naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut
+convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la
+princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui
+l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été
+dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de
+désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle
+allait errante par le monde.
+
+Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle
+soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur
+Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils
+aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce
+siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à
+l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient.
+
+Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y
+entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de
+toute sa force:
+
+«Babiole, belle Babiole, où êtes-vous?»
+
+Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l'onde: cette
+voix lui dit:
+
+«Avance, et tu sauras où elle est.»
+
+À ces mots, le prince aussi téméraire qu'amoureux, donne deux coups
+d'éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide
+se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuadé qu'il s'allait
+noyer.
+
+Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces
+de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la
+contrée; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte; les
+tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière
+Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la
+Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort
+loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta
+fort respectueusement à l'entrée de la grotte, et le prince qui savait
+encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence,
+demanda s'il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu
+d'une si belle troupe.
+
+Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il leur faisait
+honneur et plaisir.
+
+«Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je
+suis dans vos intérêts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que
+vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l'a mise en
+prison, c'est dans une bouteille.
+
+--Ah! que me dites-vous, s'écria le prince, l'infante est dans une
+bouteille?
+
+--Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous
+avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de vaincre les géants et les
+dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il
+faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin
+ailé que je vous élève depuis longtemps.»
+
+Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes
+et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.
+
+Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince.
+Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on
+le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une
+large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit
+d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une
+longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de
+tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si
+petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la
+vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement
+parmi les mortels.
+
+L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait,
+lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et
+la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez
+Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs;
+il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui
+partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que
+pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés
+qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un
+désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait
+depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la
+découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu
+de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu
+que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait
+sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.
+
+Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait
+ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier
+qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible,
+quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus
+extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes.
+
+«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce
+chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il
+faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?»
+
+Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince
+au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et
+s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous
+divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit
+sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de
+cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit
+de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune
+prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de
+la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses,
+et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux,
+et le danger où il était pensa la faire mourir.
+
+Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince,
+ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et
+qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux;
+de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres.
+L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait
+mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le
+parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond,
+il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.
+
+«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je
+vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à
+votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis
+fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes
+sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la
+faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes.
+
+--Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si
+prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon
+coeur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens!
+
+--J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût,
+répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque
+attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être
+prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui
+rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent
+l'intéresser.
+
+--Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le
+dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la
+plus aimable princesse qui soit au monde.»
+
+Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la
+reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un
+moment de repos, elle ne pouvait s'empêcher de songer à elle, de se
+souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu
+la revoir, toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de son royaume.
+
+Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit
+demander une audience particulière.
+
+«Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre jeunesse l'art de
+nécromancien; vous devez juger par là que je n'ignore point la haine que
+Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais
+essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide,
+est à présent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientôt
+auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre soeur, la
+cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage
+de votre infante avec le prince votre neveu.
+
+--Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en
+pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai
+perdu ma chère fille, je n'ai plus d'époux, ma soeur prétend que mon
+royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me
+persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.
+
+--Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous
+l'apprendre!
+
+--Hé! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage?
+La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y
+opposera toujours.
+
+--Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi
+seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire.
+
+--Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma chère
+fille.»
+
+Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle demeura
+surprise de le voir déguisé, et cela l'obligea de lui raconter que
+depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à
+démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin
+il venait de faire consentir sa tante à ce qu'il souhaitait. La
+princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent
+passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on
+s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle était.
+
+Dès que la reine l'aperçut, son coeur s'agita si fort, qu'il ne fallut
+point d'autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se
+jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras; et après avoir
+demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres
+baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle
+occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit
+un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis au
+nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu'on
+faisait dans la cour du palais, l'ayant obligée de mettre la tête à la
+fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir arriver la reine sa soeur.
+Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle
+le vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui était de la partie;
+les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie; l'on courut
+se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le célèbre
+mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dépit de la
+fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus.
+
+
+
+
+Finette Cendron
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs
+affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes
+pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous
+leurs meubles, pièce à pièce. Les fripiers étaient las d'acheter, car
+tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine
+furent bien pauvres, le roi dit à sa femme:
+
+«Nous voilà hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut
+gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que
+nous avons à faire, car jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi,
+qui est fort doux.»
+
+La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y
+rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit:
+
+«Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'à faire des filets
+dont vous prendrez des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche.
+Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire
+d'autres. À l'égard de nos trois filles, ce sont de franches
+paresseuses, qui croient être de grandes dames; elles veulent faire les
+demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent
+jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez
+d'habits à leur gré.»
+
+Le roi commença de pleurer, quand il vit qu'il fallait se séparer de ses
+enfants. Il était bon père mais la reine était la maîtresse. Il demeura
+donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:
+
+«Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les
+mener où vous jugerez à propos.»
+
+Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui
+était la plus petite des filles, écoutait par le trou de la serrure; et
+quand elle eut découvert le dessein de son papa et de sa maman, elle
+s'en alla tant vite qu'elle put à une grande grotte fort éloignée de
+chez eux, où demeurait la fée Merluche, qui était sa marraine.
+
+Finette avait pris deux livres de beurre frais, des oeufs, du lait et de
+la farine pour faire un excellent gâteau à sa marraine, afin d'en être
+bien reçue. Elle commença gaîment son voyage; mais plus elle allait,
+plus elle se lassait. Ses souliers s'usèrent jusqu'à la dernière
+semelle; et ses petits pieds mignons s'écorchèrent si fort que c'était
+grande pitié; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe,
+pleurant.
+
+Par là passa un beau cheval d'Espagne, tout sellé, tout bridé; il y
+avait plus de diamants à sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter
+trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit à paître doucement
+auprès d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la révérence;
+aussitôt elle le prit par la bride:
+
+«Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la
+fée? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais
+mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne
+avoine et de bon foin; tu auras de la paille fraîche pour te coucher.»
+
+Le cheval se baissa presque à terre devant elle, et la jeune Finette
+sauta dessus; il se mit à courir si légèrement, qu'il semblait que ce
+fût un oiseau. Il s'arrêta à l'entrée de la grotte, comme s'il en avait
+su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'était Merluche qui,
+ayant deviné que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoyé ce
+beau cheval.
+
+Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine,
+et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:
+
+«Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voilà du beurre, du
+lait, de la farine et des oeufs que je vous apporte pour vous faire un
+bon gâteau à la mode de notre pays.
+
+--Soyez la bien venue, Finette, dit la fée; venez que je vous embrasse.»
+
+Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta très joyeuse, car madame
+Merluche n'était pas une fée à la douzaine. Elle dit:
+
+«Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre;
+décoiffez-moi et me peignez.»
+
+La princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.
+
+«Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez écouté
+le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez éviter
+ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en
+rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et
+vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous
+sera aisé de revenir en suivant le fil.»
+
+La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux
+habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur
+le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit à la porte de
+la maisonnette de leurs majestés. Finette dit au cheval:
+
+«Mon petit ami, vous êtes beau et très sage; vous allez plus vite que le
+soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'où vous venez.»
+
+Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son
+chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Dès que le jour
+parut, le roi réveilla sa femme:
+
+«Allons, allons, madame, lui dit-il, apprêtez-vous pour le voyage.»
+
+Aussitôt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une
+camisole blanche et un bâton. Elle fit venir l'aînée de ses filles qui
+s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisième
+Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.
+
+«J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma
+soeur, elle nous régalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que
+nous voudrons.»
+
+Fleur d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère:
+
+«Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène, il ne
+m'importe.»
+
+Les deux autres en dirent autant. Elles prennent congé du roi, et les
+voilà toutes quatre en chemin. Elles allèrent si loin, si loin, que
+Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y
+avait près de mille lieues. Elle marchait toujours derrière ses soeurs,
+passant le fil adroitement dans les buissons.
+
+Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le
+chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:
+
+«Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergère qui veille autour
+de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.»
+
+Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta,
+croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait
+pas.
+
+«Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à
+l'heure, et je laisserais mourir mes soeurs ici, car elles me battent et
+m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux
+pas abandonner.»
+
+Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent à
+pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront
+leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et
+leurs bonbons.
+
+«Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai
+pas moins bonne soeur;» et se levant, elle suivit son fil, et les
+princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la
+reine.
+
+En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait:
+
+«J'ai le coeur tout saisi de vous voir revenir seule.
+
+--Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.
+
+--Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais
+des autres, car elles n'aiment rien.»
+
+Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit:
+
+«Qui va là?»
+
+Elles répondirent:
+
+«Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et
+Fine-Oreille.»
+
+La reine se mit à trembler:
+
+«N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est
+impossible qu'elles fussent revenues.»
+
+Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait:
+
+«Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles.»
+
+Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit:
+
+«Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si
+je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.»
+
+Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue, il
+leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle
+leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu
+chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles
+feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où
+elles couchaient.
+
+«Ça, dit Finette, mes soeurs, vous m'avez promis une poupée,
+donnez-la-moi.
+
+--Vraiment tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu
+es cause que le roi ne nous regrette pas.»
+
+Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre.
+Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait
+tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit
+que la reine disait au roi:
+
+«Je les mènerai d'un autre côté, encore plus loin, et je suis certaine
+qu'elles ne reviendront jamais.»
+
+Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour
+aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit
+deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux
+petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans
+l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut
+pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne
+vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait
+d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le
+joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise:
+elle arriva promptement chez sa marraine.
+
+Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq
+et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la
+reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche
+dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein
+de cendre:
+
+«Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous
+marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez
+qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos soeurs,
+elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus
+vous voir.»
+
+Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou
+quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa
+poche: le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au
+point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle
+leur dit:
+
+«Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que
+j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où
+elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi
+allons-y tout à l'heure.»
+
+Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût
+encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut
+pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait
+un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les
+autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie
+y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient
+retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien
+endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle.
+Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus,
+elle éveilla ses soeurs:
+
+«Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée.»
+
+Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer: elles arrachaient
+leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poings. Elles
+s'écriaient:
+
+«Hélas! qu'allons-nous faire?»
+
+Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses
+soeurs.
+
+«Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a
+donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin;
+et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.»
+
+Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour;
+elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour
+revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.
+
+Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en
+parlèrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas
+Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot,
+et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut
+éveiller ses soeurs.
+
+«Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument
+nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que
+j'ai fâché ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais
+toujours.»
+
+Elles restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre:
+
+«Que ferons-nous?»
+
+Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:
+
+«Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit
+qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de
+pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.»
+
+Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois,
+elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des
+pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de
+diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se
+trouvèrent toutes prêtes.
+
+Elle leur dit:
+
+«J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire
+de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je
+vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.»
+
+La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans
+s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour
+cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais
+pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle
+arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur
+les bras.
+
+Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se
+réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine;
+bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se
+confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée, qu'à l'habileté
+de ses soeurs. Elle fut leur dire toute effrayée:
+
+«La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.
+
+--Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons
+bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commère
+l'empressée mal à propos.»
+
+Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin,
+il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand
+nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à
+pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger,
+Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:
+
+«Ma soeur, n'as-tu rien à manger?
+
+--Non», dit-elle.
+
+Elle dit la même chose à Finette:
+
+«Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un
+gland.
+
+--Ha! donnez-le-moi, dit l'une.
+
+--Donnez-le-moi, dit l'autre.»
+
+Chacune le voulait avoir.
+
+«Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette;
+plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.»
+
+Elles y consentirent quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un
+arbre dans un pays où il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux
+et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient été
+bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient
+presque toujours à la belle étoile; tous les matins et tous les soirs
+elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: «Croîs,
+croîs, beau gland.» Il commença de croître à vue d'oeil. Quand il fut un
+peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez
+fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle
+descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure; Finette plus légère s'y
+tint longtemps; et ses soeurs lui demandèrent:
+
+«Ne vois-tu rien, ma soeur?»
+
+Elle leur répondit:
+
+«Non, je ne vois rien.
+
+--Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut», disait Fleur-d'Amour.
+
+De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire:
+«Croîs, croîs, beau gland.» Finette ne manquait jamais d'y monter deux
+fois par jour: un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à
+Fleur-d'Amour:
+
+«J'ai trouvé un sac que notre soeur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y
+avoir dedans?»
+
+Fleur-d'Amour répondit:
+
+«Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et
+moi, je crois que c'est du bonbon.»
+
+Belle-de-Nuit était friande, et voulut y voir; elle y trouva
+effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles
+servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants.
+
+«Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'écria-t-elle, il
+faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place.»
+
+Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la
+malice de ses soeurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un
+désert; elle ne songeait qu'au chêne qui devenait le plus beau de tous
+les chênes.
+
+Une fois qu'elle y monta et que ses soeurs, selon leur coutume, lui
+demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria:
+
+«Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais
+assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de
+diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont
+et viennent comme le vent.
+
+--Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.
+
+--Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutôt
+voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis.»
+
+Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne
+s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui était fort curieuse, ne manqua pas
+de monter à son tour, elle demeura aussi ravie que ses soeurs.
+
+«Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que
+nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous
+épouser.»
+
+Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein,
+elles se couchèrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort
+endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:
+
+«Savez-vous ce qu'il faut faire, ma soeur, levons-nous et nous habillons
+des riches habits que Finette a apportés.
+
+--Vous avez raison», dit Belle-de-Nuit; elles se levèrent donc, se
+frisèrent, se poudrèrent, puis elles mirent des mouches, et les belles
+robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais été
+rien de si magnifique.
+
+Finette ignorait le vol que ses méchantes soeurs lui avaient fait; elle
+prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien
+affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçut en même temps ses
+soeurs qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se
+plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire
+et de se moquer.
+
+«Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au
+château sans me parer et me faire belle?
+
+--Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras
+que des coups si tu nous importunes.
+
+--Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma
+marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien.
+
+--Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous
+t'enterrerons sans que personne le sache.»
+
+La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement
+et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.
+
+Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait
+merveilleuse.
+
+«Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien
+divertir! que nous ferons bonne chère, nous mangerons à la table du roi,
+mais pour Finette elle lavera les écuelles dans la cuisine, car elle est
+faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous
+bien de l'appeler notre soeur: il faudra dire que c'est la petite
+vachère du village.»
+
+Finette qui était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si
+maltraitée. Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent:
+aussitôt une vieille femme épouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait
+qu'un oeil au milieu du front, mais il était plus grand que cinq ou six
+autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle
+faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.
+
+«Ô malheureuses! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que
+c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour son
+déjeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous
+mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou
+trois jours davantage.»
+
+Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent,
+croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambées en valait
+cinquante des leurs; elle courut après et les reprit, les unes par les
+cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras,
+elle les jeta toutes trois dans la cave qui était pleine de crapauds et
+de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient
+mangés.
+
+Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut quérir du
+vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle
+entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau
+blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit
+promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou.
+
+L'ogre était six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la
+maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des éclats de
+tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain oeil, ses cheveux étaient tout
+hérissés, il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne; il
+avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants
+qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze oeufs
+frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la
+cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendît;
+mais elles s'entredisaient tout bas:
+
+«Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?»
+
+L'ogre dit à sa femme:
+
+«Vois-tu, je sens chair fraîche, je veux que tu me la donnes.
+
+--Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fraîche, et ce sont
+tes moutons qui sont passés par là.
+
+--Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche
+assurément; je vais chercher partout.
+
+--Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.
+
+--Si je trouve, répliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai
+la tête pour en faire une boule.»
+
+Elle eut peur de cette menace, et lui dit:
+
+«Ne te fâche point, mon petit ogrelet, je vais te déclarer la vérité. Il
+est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce
+serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis
+vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est
+fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble
+plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me
+tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange
+pas à présent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le
+maître.»
+
+L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout à
+l'heure. Il disait:
+
+«Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.--Non, tu n'en mangeras
+pas.
+
+--Hé bien, je ne mangerai que la plus petite.»
+
+Et elle disait:
+
+«Non, tu n'en mangeras pas une.»
+
+Enfin après bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger.
+Elle pensait en elle-même:
+
+«Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se
+sont sauvées.»
+
+L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les
+pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et
+quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles
+répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer
+à merveille, qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait
+jusques aux plats, que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en
+venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'ogre était
+friand, il dit:
+
+«Ça, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne; mais, dit-il à
+Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est
+assez chaud?
+
+--Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte
+avec la langue.
+
+--Hé bien, dit-il, allume donc le four.»
+
+Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse
+mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu
+effroyable, il était embrasé comme une fournaise, et l'ogre qui était
+présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits
+cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte.
+Le maître ogre dit:
+
+«Hé bien, le four est-il chaud?»
+
+Finette répondit:
+
+«Monseigneur, vous l'allez voir.»
+
+Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis
+elle dit:
+
+Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite.
+
+--Je suis grand,» dit l'ogre, et se baissant, il s'enfonça si avant
+qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusqu'aux os.
+Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une
+montagne de cendre des os de son mari.
+
+Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la
+consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne
+s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en
+salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent:
+
+«Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis,
+qui seront heureux de vous épouser.»
+
+Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt.
+Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:
+
+«Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes
+habillée, vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous
+seriez comme un astre.
+
+--Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a
+quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à
+pâté.»
+
+Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la
+peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une
+hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son
+corps d'avec sa tête.
+
+Il ne fut jamais une telle allégresse; elles montèrent sur le toit de la
+maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or, elles furent dans
+toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les
+meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et
+chantaient, rien ne leur manquait, du blé, des confitures, des fruits et
+des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent
+dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: «Nous voilà
+plus riches que n'était notre père, quand il avait son royaume, mais il
+nous manque d'être mariées, il ne viendra personne ici, cette maison
+passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de
+l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine
+ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas
+longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises
+d'épouser des princesses.»
+
+Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient
+se promener, qu'elle demeurât à la maison à faire le ménage et la
+lessive, et qu'à leur retour tout fût net et propre; que si elle y
+manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le
+coeur serré de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant,
+lavant sans se reposer, et toujours pleurant. «Que je suis malheureuse,
+disait-elle, d'avoir désobéi à ma marraine, il m'en arrive toutes sortes
+de disgrâces; mes soeurs m'ont volé mes riches habits; ils servent à les
+parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi
+me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils
+m'eussent mangée que de vivre comme je vis?» Quand elle avait dit cela,
+elle pleurait à étouffer, puis ses soeurs arrivaient chargées d'oranges
+de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: «Ah! que
+nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y
+dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous déchausser
+et nous décrotter, car c'est là ton métier.» Finette obéissait; et si
+par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient
+sur elle, et la battaient à la laisser pour morte.
+
+Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des
+merveilles. Un soir que Finette était assise proche du feu sur un
+monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes
+de la cheminée; et cherchant ainsi elle trouva une petite clé si vieille
+et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde à la nettoyer.
+Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une
+clé d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitôt à
+courir par toute la maison, essayant la clé aux serrures, et enfin elle
+trouva une cassette qui était un chef-d'oeuvre. Elle l'ouvrit: il y
+avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des
+rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune;
+mais elle attendit impatiemment que ses soeurs sortissent le lendemain.
+Dès qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus
+belle que le soleil.
+
+Ainsi ajustée, elle fut au même bal où ses soeurs dansaient; et
+quoiqu'elle n'eût point de masque, elle était si changée en mieux,
+qu'elles ne la reconnurent pas. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il
+s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de
+jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames à la
+danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à
+elle, et lui ayant fait une profonde révérence, elle la pria de lui dire
+comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne
+si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron.
+Il n'y eut point d'amant qui ne fût infidèle à sa maîtresse pour
+Cendron, point de poète qui ne rimât en Cendron; jamais petit nom ne fit
+tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les
+louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder,
+assez de bouche pour la louer.
+
+Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas
+dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait
+à cette nouvelle venue, en crevaient de dépit; mais Finette se démêlait
+de tout cela de la meilleure grâce du monde; il semblait, à son air,
+qu'elle n'était faite que pour commander. Fleur-d'Amour et
+Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur soeur qu'avec de la suie de cheminée
+sur le visage, et plus barbouillée qu'un petit chien, avaient si fort
+perdu l'idée de sa beauté, qu'elles ne la reconnurent point du tout;
+elles faisaient leur cour à Cendron comme les autres. Dès qu'elle voyait
+le bal prêt à finir, elle sortait vite, revenait à la maison, se
+déshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses soeurs
+arrivaient:
+
+«Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune
+princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi;
+elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents
+sont de perles, ses lèvres de corail; elle a une robe qui pèse plus de
+mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est
+aimable!»
+
+Finette répondait entre ses dents:
+
+«Ainsi j'étais, ainsi j'étais.
+
+--Qu'est-ce que tu bourdonnes?», disaient-elles.
+
+Finette répliquait encore plus bas:
+
+«Ainsi j'étais.»
+
+Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette
+ne changeât d'habits, car la cassette était fée, et plus on y en
+prenait, plus il en revenait, et si fort à la mode, que les dames ne
+s'habillaient que sur son modèle.
+
+Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait
+tardé assez tard à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver
+chez elle un peu avant ses soeurs, en marchant de toute sa force, elle
+laissa tomber une de ses mules, qui était de velours rouge, toute brodée
+de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais
+le temps était si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au
+logis, un pied chaussé et l'autre nu.
+
+Le lendemain le prince Chéri, fils aîné du roi, allant à la chasse,
+trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la
+petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la chérit et
+l'emporte avec lui. Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus; il devenait
+maigre et changé, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la
+reine, qui l'aimaient éperdument, envoyaient de tous côtés pour avoir de
+bon gibier et des confitures; c'était pour lui moins que rien; il
+regardait tout cela sans répondre à la reine, quand elle lui parlait.
+L'on envoya quérir des médecins partout, même jusqu'à Paris et à
+Montpellier. Quand ils furent arrivés, on leur fit voir le prince, et
+après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de
+vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y
+apportait remède.
+
+La reine, qui l'aimait à la folie, pleurait à fondre en eau, de ne
+pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser. Elle
+amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les
+regarder. Enfin elle lui dit une fois:
+
+«Mon cher fils, tu veux nous faire étouffer de douleur, car tu aimes, et
+tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la
+donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère.»
+
+Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de
+dessous son chevet, et l'ayant montrée:
+
+«Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette
+petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant à la chasse; je
+n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser.
+
+--Hé bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons
+chercher.»
+
+Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et
+commanda en même temps que l'on fût avec des tambours et des trompettes,
+annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la
+mule, et que celle à qui elle serait propre, épouserait le prince.
+Chacune ayant entendu de quoi il était question, se décrassa les pieds
+avec toutes sortes d'eaux, de pâtes et de pommades. Il y eut des dames
+qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres
+jeûnaient ou se les écorchaient afin de les avoir plus petits. Elles
+allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et
+plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.
+
+Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'était
+une chose étonnante.
+
+«Où allez-vous donc? leur dit Finette.
+
+--Nous allons à la grande ville, répondirent-elles, où le roi et la
+reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouvée; car si
+elle est propre à l'une de nous deux, il l'épousera, et nous serons
+reines.
+
+--Et moi, dit Finette, n'irai-je point?
+
+--Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison bridé: va, va arroser nos
+choux, tu n'es propre à rien.»
+
+Finette songea aussitôt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et
+qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque
+petit soupçon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la
+peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal où l'on allait
+danser n'était point dans la grande ville. Elle s'habilla
+magnifiquement; sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et
+de diamants; elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le
+dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans
+clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta
+bien étonnée de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez
+sa marraine. Elle le caressa et lui dit:
+
+«Sois le bien venu, mon petit dada; je suis obligée à ma marraine
+Merluche.»
+
+Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il était tout
+couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient
+point de prix; et Finette était trente fois plus belle que la belle
+Hélène.
+
+Le cheval d'Espagne allait légèrement, ses sonnettes faisaient din, din,
+din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retournèrent
+et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles
+la reconnurent pour être Finette Cendron. Elles étaient fort crottées,
+leurs beaux habits étaient couverts de boue:
+
+«Ma soeur, s'écria Fleur-d'Amour, en parlant à Belle-de-Nuit, je vous
+proteste que voici Finette Cendron»; l'autre s'écria tout de même, et
+Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa, et leur fit un
+masque de crotte; elle se prit à rire, et leur dit: «Altesses,
+Cendrillon vous méprise autant que vous le méritez»; puis passant comme
+un trait, la voilà partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour
+s'entre-regardèrent.
+
+«Est-ce que nous rêvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir
+fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille le bonheur
+lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine
+d'un voyage inutile.»
+
+Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arrive au palais; dès qu'on
+la vit, chacun crut que c'était une reine, les gardes prennent leurs
+armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes
+les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle,
+disant: «Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de
+l'univers.» Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince
+mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant
+qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout
+d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apportée exprès. En même
+temps l'on crie: «Vive la princesse Chérie, vive la princesse qui sera
+notre reine!» Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les
+mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitiés.
+L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette
+entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui
+fait des présents admirables, sur lesquels le roi libéral renchérit
+encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on
+ne parle que de danser et de se réjouir.
+
+Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: «Non,
+dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire»; ce qu'elle fit
+en quatre mots. Quand ils surent qu'elle était née princesse, c'était
+bien une autre joie, il tint à peu qu'ils n'en mourussent; mais
+lorsqu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils
+reconnurent que c'étaient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le
+lui annoncèrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point à son
+mariage, qu'ils ne rendissent les états de son père; ils le lui
+promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'était
+pas une affaire.
+
+Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivèrent. La première
+nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire,
+ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand
+elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer, et au lieu de leur
+faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se
+leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les
+présenta à la reine, lui disant: «Madame, ce sont mes soeurs qui sont
+fort aimables, je vous prie de les aimer.» Elles demeurèrent si confuses
+de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot. Elle leur
+promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le
+voulait rendre à leur famille. À ces mots, elles se jetèrent à genoux
+devant elle, pleurant de joie.
+
+Les noces furent les plus belles que l'on eût jamais vues. Finette
+écrivit à sa marraine, et mit sa lettre avec de grands présents sur le
+joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur
+dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'à retourner dans leur royaume.
+
+La fée Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le père et la
+mère de Finette revinrent dans leurs états, et ses soeurs furent reines
+aussi bien qu'elle.
+
+
+
+
+Fortunée
+
+
+Il était une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de
+mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute à
+son fils et à sa fille qu'il aimait tendrement.
+
+«Votre mère m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une
+paillasse. Les voilà avec ma poule, un pot d'oeillets, et un jonc
+d'argent qui me fut donné par une grande dame qui séjourna dans ma
+pauvre chaumière; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voilà un don
+que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les oeillets, et de
+bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable
+beauté, nommez-la Fortunée, donnez-lui la bague et les oeillets, pour la
+consoler de sa pauvreté." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortunée, tu
+auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton frère.»
+
+Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils
+pleurèrent, et les partages se firent sans procès. Fortunée croyait que
+son frère l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour
+s'asseoir:
+
+«Garde tes oeillets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour
+mes escabelles ne les dérange point, j'aime l'ordre dans ma maison.»
+
+Fortunée qui était très douce, se mit à pleurer sans bruit; elle demeura
+debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son frère) était mieux assis
+qu'un docteur.
+
+L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent oeuf frais de son
+unique poule, il en jeta la coquille à sa soeur.
+
+«Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose à te donner; si tu ne t'en
+accommodes point, va à la chasse aux grenouilles, il y en a dans le
+marais prochain.»
+
+Fortunée ne répliqua rien. Qu'aurait-elle répliqué? Elle leva les yeux
+au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la
+trouva toute parfumée, et ne doutant point que ce ne fût l'odeur de ses
+oeillets, elle s'en approcha tristement, et leur dit:
+
+«Beaux oeillets, dont la variété me fait un extrême plaisir à voir, vous
+qui fortifiez mon coeur affligé, par ce doux parfum que vous répandez,
+ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main
+cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque
+vous êtes mon unique bien.»
+
+En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'être arrosés;
+ils étaient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la
+lune jusqu'à la fontaine, qui était assez loin.
+
+Comme elle avait marché vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais
+elle y fut à peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux
+répondit bien à la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles
+d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux
+autres; ses gardes marchaient devant elle, richement vêtus de velours
+amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, où
+elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bientôt tendu; en même
+temps on dressa le buffet, il était tout couvert de vaisselle d'or et de
+vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la
+fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder à plusieurs voix, qui
+chantaient ces paroles:
+
+ Nos bois sont agités des plus tendres zéphirs,
+ Flore brille sur ces rivages;
+ Sous ces sombres feuillages
+ Les oiseaux enchantés expriment leurs désirs.
+
+ Occupez-vous à les entendre;
+ Et si votre coeur veut aimer,
+ Il est de doux objets qui peuvent vous charmer:
+ On fera gloire de se rendre.
+
+Fortunée se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle était
+surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment,
+cette grande reine dit à l'un de ses écuyers:
+
+«Il me semble que j'aperçois une bergère vers ce buisson, faites-la
+approcher.»
+
+Aussitôt Fortunée s'avança, et quelque timide qu'elle fût naturellement,
+elle ne laissa pas de faire une profonde révérence à la reine, avec tant
+de grâce, que ceux qui la virent en demeurèrent étonnés; elle prit le
+bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle,
+baissant les yeux modestement; ses joues s'étaient couvertes d'un
+incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il était aisé de
+remarquer dans ses manières cet air de simplicité et de douceur, qui
+charme dans les jeunes personnes.
+
+«Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous
+point les voleurs?
+
+--Hélas! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit de toile, que
+gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme moi?
+
+--Vous n'êtes donc pas riche? reprit la reine en souriant.
+
+--Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai hérité de mon père qu'un
+pot d'oeillets et un jonc d'argent.
+
+--Mais vous avez un coeur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le
+prendre, voudriez-vous le donner?
+
+--Je ne sais ce que c'est que de donner mon coeur, madame,
+répondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son coeur on ne peut
+vivre, que lorsqu'il est blessé il faut mourir, et malgré ma pauvreté,
+je ne suis point fâchée de vivre.
+
+--Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre coeur.
+Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soupé?
+
+--Non, madame, dit Fortunée, mon frère a tout mangé.»
+
+La reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant mettre à
+table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergère
+était si surprise d'admiration, et si charmée des bontés de la reine,
+qu'elle pouvait à peine manger un morceau.
+
+«Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si
+tard à la fontaine?
+
+--Madame, dit-elle, voilà ma cruche, je venais quérir de l'eau pour
+arroser mes oeillets.»
+
+En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui était auprès
+d'elle; mais lorsqu'elle la montra à la reine, elle fut bien étonnée de
+la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau
+qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant
+qu'elle ne fût pas à elle.
+
+«Je vous la donne, Fortunée, dit la reine; allez arroser les fleurs dont
+vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut être de
+vos amies.»
+
+À ces mots, la bergère se jeta à ses pieds.
+
+«Après vous avoir rendu de très humbles grâces, madame, lui dit-elle, de
+l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la liberté de vous prier
+d'attendre ici un moment, je vais vous quérir la moitié de mon bien,
+c'est mon pot d'oeillets, qui ne peut jamais être en de meilleures mains
+que les vôtres.
+
+--Allez, Fortunée, lui dit la reine, en lui touchant doucement les
+joues, je consens de rester ici jusqu'à ce que vous reveniez.»
+
+Fortunée prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais
+pendant qu'elle en avait été absente, son frère Bedou y était entré, il
+avait pris le pot d'oeillets, et mis à la place un grand chou. Quand
+Fortunée aperçut ce malheureux chou, elle tomba dans la dernière
+affliction, et demeura fort irrésolue si elle retournerait à la
+fontaine. Enfin elle s'y détermina, et se mettant à genoux devant la
+reine:
+
+«Madame, lui dit-elle, Bedou m'a volé mon pot d'oeillets, il ne me reste
+que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma
+reconnaissance.
+
+--Si je prends votre jonc, belle bergère, dit la reine, vous voilà
+ruinée?
+
+--Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je possède vos
+bonnes grâces, je ne puis me ruiner.»
+
+La reine prit le jonc de Fortunée, et le mit à son doigt; aussitôt elle
+monta dans un char de corail, enrichi d'émeraudes, tiré par six chevaux
+blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortunée la suivit des
+yeux, tant qu'elle put; enfin les différentes routes de la forêt la
+dérobèrent à sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette
+aventure. La première chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce
+fut de jeter le chou par la fenêtre. Mais elle fut bien étonnée
+d'entendre une voix, qui criait: «Ha! je suis mort.» Elle ne comprit
+rien à ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. Dès
+qu'il fut jour, Fortunée, inquiète de son pot d'oeillets, descendit en
+bas pour l'aller chercher; et la première chose qu'elle trouva, ce fut
+le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant:
+
+«Que fais-tu ici, toi qui te mêles de tenir dans ma chambre la place de
+mes oeillets?
+
+--Si l'on ne m'y avait pas porté, répondit le chou, je ne me serais pas
+avisé de ma tête d'y aller.»
+
+Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore:
+
+«Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux
+mots que vos oeillets sont dans la paillasse de Bedou.»
+
+Fortunée, au désespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la
+bonté de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son
+frère, et lui dit:
+
+«Méchante bête, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me
+donne.
+
+--Ha! bergère, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est
+de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes.
+
+"Ne croyez pas être fille du laboureur chez qui vous avez été nourrie;
+non, belle Fortunée, il n'est point votre père; mais la reine qui vous
+donna le jour, avait déjà eu six filles; et comme si elle eût été la
+maîtresse d'avoir un garçon, son mari et son beau-père lui dirent qu'ils
+la poignarderaient, à moins qu'elle ne leur donnât un héritier.
+
+"La pauvre reine affligée devint grosse; on l'enferma dans un château,
+et l'on mit auprès d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux,
+qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette
+princesse alarmée du malheur qui la menaçait, ne mangeait et ne dormait
+plus; elle avait une soeur qui était fée; elle lui écrivit ses justes
+craintes; la fée étant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils.
+Lorsqu'elle fut accouchée, elle chargea les zéphirs d'une corbeille, où
+elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils
+portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le
+changer contre la fille qu'elle aurait: cette prévoyance ne servit de
+rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa soeur la fée,
+profita de la bonne volonté d'un de ses gardes, qui en eut pitié, et qui
+la sauva avec une échelle de cordes.
+
+"Dès que vous fûtes venue au monde, la reine affligée cherchant à se
+cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de
+douleur; j'étais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me
+chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si
+accablée, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que
+nous ferions de vous.
+
+"Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu m'empêcher de dire
+cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, à
+laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitôt, elle me toucha
+d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon
+affliction fut extrême et mon mari qui était absent dans le moment de
+cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su.
+
+"À son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'étais noyée,
+ou que les bêtes des forêts m'avaient dévorée. Cette même dame qui
+m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui
+ordonna de vous appeler Fortunée, et lui fit présent d'un jonc d'argent
+et d'un pot d'oeillets; mais comme elle était céans, il arriva
+vingt-cinq gardes du roi votre père, qui vous cherchaient avec de
+mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des
+choux verts, du nombre desquels est celui que vous jetâtes hier au soir
+par votre fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'à présent,
+je ne pouvais parler moi-même, j'ignore comment la voix nous est
+revenue.»
+
+La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de
+lui raconter; elle était encore pleine de bonté, et lui dit:
+
+«Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule,
+je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais;
+mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous
+venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je
+vais chercher mes oeillets, car je les aime uniquement.»
+
+Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de
+fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son éloignement, et se
+flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout
+d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre: ils
+se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et
+les escabelles aux côtés; plusieurs grosses souris formaient le corps de
+réserve, résolues de combattre comme des amazones.
+
+Fortunée demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats
+se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.
+
+«Quoi! s'écria-t-elle, mon oeillet, mon cher oeillet, resterez-vous en
+si mauvaise compagnie?»
+
+Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle
+avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière; elle courut la
+quérir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en même
+temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit
+promptement ses beaux oeillets, qui étaient sur le point de mourir, tant
+ils avaient besoin d'être arrosés; elle versa dessus toute l'eau qui
+était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir,
+lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les
+branches, et qui lui dit:
+
+«Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous
+déclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel,
+qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.»
+
+La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une
+poule, un oeillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et
+s'évanouit. Bedou arriva là-dessus: le travail et le soleil lui avaient
+échauffé la tête; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses
+oeillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte,
+et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre,
+qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperçut auprès d'elle la reine des
+Bois, toujours charmante et magnifique.
+
+«Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j'ai vu avec quelle
+inhumanité il vous a jetée ici; voulez-vous que je vous venge?
+
+--Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et
+son mauvais naturel ne peut changer le mien.
+
+--Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros
+laboureur n'est pas votre frère; qu'en pensez-vous?
+
+--Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, répliqua
+modestement la bergère, et je dois les en croire.
+
+--Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous êtes
+née princesse?
+
+--On me l'a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me
+vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve?
+
+--Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette
+humeur! je connais à présent que l'éducation obscure que vous avez reçue
+n'a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse,
+et il n'a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez
+éprouvées jusqu'à cette heure.»
+
+Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune adolescent
+plus beau que le jour; il était habillé d'une longue veste mêlée d'or et
+de soie verte, rattachée par de grandes boutonnières d'émeraudes, de
+rubis et de diamants; il avait une couronne d'oeillets, ses cheveux
+couvraient ses épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un genou en
+terre, et la salua respectueusement.
+
+«Ha! mon fils, mon aimable OEillet, lui dit-elle, le temps fatal de
+votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée:
+quelle joie de vous voir!»
+
+Elle le serra étroitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la
+bergère:
+
+«Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a
+raconté: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphyrs que
+j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un
+parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui
+était ma soeur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus
+secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si
+bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle
+le changea sur-le-champ en oeillet, et malgré ma science, je ne pus
+empêcher ce malheur. Dans le chagrin où j'étais réduite, j'employai tout
+mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus
+assuré que d'apporter le prince OEillet dans le lieu où vous étiez
+nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau
+délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous
+aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais même
+le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant
+pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait
+où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre
+ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux
+oeillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce
+jonc, votre félicité sera permanente: voyez à présent si ce prince vous
+paraît assez aimable pour le recevoir pour époux.
+
+--Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je
+connais que vous êtes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoyés
+pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule;
+qu'en me proposant l'alliance du prince OEillet, c'est le plus grand
+honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je
+ne connais point son coeur, et je commence à sentir pour la première
+fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas.
+
+--N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le
+prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression
+que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été
+permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une
+passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel
+vous ne ressentez que de l'indifférence.»
+
+Il lui dit ensuite ces vers:
+
+ Vous me donniez vos tendres soins:
+ Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,
+ De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.
+
+ Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,
+ J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle;
+ Et lorsque j'étais loin de vous,
+ Une sécheresse mortelle
+ Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé,
+ Je languissais toujours dans l'attente cruelle
+ De l'objet qui m'avait charmé.
+
+ À mes douleurs vous étiez favorable,
+ Et votre belle main,
+ D'une eau pure arrosait mon sein,
+ Et quelquefois votre bouche adorable,
+ Me donnait des baisers, hélas! pleins de douceurs.
+
+ Pour mieux jouir de mon bonheur,
+ Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
+ Je souhaitais, en un si doux moment,
+ Que quelque magique puissance,
+ Me fît sortir d'un triste enchantement.
+ Mes voeux sont exaucés, je vous vois, je vous aime;
+ Je puis vous dire mon tourment:
+ Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.
+
+ Quels voeux ai-je formés! justes dieux, qu'ai-je fait!
+
+La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua
+beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre
+des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la
+souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant
+les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en même temps sa toile
+blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles; de sa
+coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or; ses cheveux
+noirs étaient ornés de mille diamants; et son teint, dont la blancheur
+éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine
+en soutenir l'éclat.
+
+«Ha! Fortunée, que vous êtes belle et charmante! s'écria-t-il en
+soupirant; serez-vous inexorable à mes peines?
+
+--Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos
+prières.»
+
+Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail,
+passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver; elle l'appela
+avec beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié de lui.
+
+«Quoi! après vous avoir si maltraitée! dit-elle.
+
+--Ha! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger.»
+
+La reine l'embrassa, et loua la générosité de ses sentiments.
+
+«Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou»;
+sa chaumière devint un palais meublé et plein d'argent; ses escabelles
+ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire
+souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit;
+elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se
+trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la
+princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion.
+
+Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la
+poule une femme; le prince OEillet était seul mécontent; il soupirait
+auprès de sa princesse; il la conjurait de prendre une résolution en sa
+faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout
+ce qui était aimable, l'était moins que ce jeune prince. La reine des
+Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y
+fût somptueux; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces
+tendres époux dura autant que leur vie.
+
+
+
+
+La bonne petite souris
+
+
+Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort,
+qu'ils faisaient la félicité l'un de l'autre. Leurs coeurs et leurs
+sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les
+jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs; ils allaient à la pêche
+prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourrée et la pavane;
+à de grands festins, manger du rôt et des dragées; à la comédie et à
+l'opéra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces pour
+se divertir; enfin c'était le plus heureux de tous les temps.
+
+Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se
+divertissaient à l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on
+appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi
+Joyeux vivait tout différemment. Il était ennemi déclaré des plaisirs;
+il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrognée, une
+grande barbe, les yeux creux; il était maigre et sec, toujours vêtu de
+noir, des cheveux hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il
+fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-même les
+criminels; il se réjouissait à leur faire du mal.
+
+Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garçon,
+il l'envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui
+tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le méchant roi
+entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande
+envie, et résolut de faire une grosse armée, et d'aller le battre tout
+son saoul, jusqu'à ce qu'il fût mort ou bien malade. Il envoya de tous
+côtés pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons.
+Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera
+point de quartier. Lorsque tout fut prêt, il s'avança vers le pays du
+roi Joyeux. À ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en défense;
+la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant:
+
+«Sire, il faut nous enfuir: tâchons d'avoir bien de l'argent, et nous en
+allons tant que terre nous pourra porter.»
+
+Le roi répondait:
+
+«Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'être
+un poltron.»
+
+Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu à la reine, monta
+sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se
+mit à pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait:
+
+«Hélas, je suis grosse; si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et
+prisonnière, le méchant roi me fera dix mille maux.»
+
+Cette pensée l'empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous
+les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles,
+elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela:
+
+«Hô, courrier, hô, quelle nouvelle?
+
+--Le roi est mort, s'écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi
+arrivera dans un moment.»
+
+La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses
+dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son
+fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus
+pitoyable. Voilà que tout d'un coup l'on entend: «Au meurtre, au
+larron!» C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux
+sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il
+entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la
+reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle
+s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela
+deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et
+dit:
+
+«Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à
+l'heure?»
+
+Il la découvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombèrent
+sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus
+son dos comme un sac de blé: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand
+cheval qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle, il s'en
+moquait, et lui disait: «Crie, plains-toi, cela me fait rire et me
+divertit.» Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il
+était résolu de la pendre; mais on lui dit que c'était dommage, et
+qu'elle était grosse.
+
+Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait
+d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en
+était, il envoya quérir une fée, qui demeurait près de son royaume.
+Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la
+mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une
+chambre bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par
+terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour
+et nuit. La fée en la voyant fut attendrie; elle lui fit la révérence,
+et lui dit tous bas en l'embrassant:
+
+«Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer.»
+
+La reine un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait
+d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande
+fortune, et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble,
+quand le méchant roi dit:
+
+«Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire
+si cette esclave est grosse d'un garçon ou d'une fille.»
+
+La fée répondit:
+
+«Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la
+mieux apprise que l'on ait jamais vue.»
+
+Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.
+
+«Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la
+pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en
+puisse empêcher.»
+
+Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui
+pleurait amèrement; car elle disait en elle-même:
+
+«Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à
+son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. À
+quelle extrémité suis-je réduite? Ne pourrai-je point la cacher quelque
+part, afin qu'il ne la vît jamais?»
+
+Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et
+les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui
+se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait, ne lui donnait
+que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit
+morceau de pain noir.
+
+Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et
+les os. Un soir qu'elle filait (car le méchant roi qui était fort avare,
+la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une
+petite souris, qui était fort jolie. Elle lui dit:
+
+«Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois
+pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en.»
+
+La petite souris courait de-çà, courait de-là, dansait, cabriolait comme
+un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder,
+qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.
+
+«Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le
+donne de bon coeur.»
+
+Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente,
+cuite à merveille, et deux pots de confitures. «En vérité, dit-elle, un
+bienfait n'est jamais perdu.» Elle mangea un peu, mais son appétit était
+passé à force de jeûner.
+
+Elle jeta du bonbon à la souris, qui le grignota encore; et puis elle se
+mit à sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le geôlier
+apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans
+un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et
+les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner,
+elle ne trouva plus rien; la voilà bien fâchée contre la souris.
+
+«C'est une méchante petite bête, disait-elle, si elle continue, je
+mourrai de faim.»
+
+Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva
+dedans toutes sortes de bonnes choses à manger: elle en fut bien aise,
+et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant
+roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle
+quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au
+ciel: «Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?» En disant
+cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de
+paille; elle les prit, et commença de travailler avec.
+
+«Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour
+mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première
+personne charitable qui voudra en avoir soin.»
+
+Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait
+point, la souris en traînait toujours par la chambre où elle continuait
+de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois,
+et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien
+étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si
+excellentes choses. La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir
+de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la
+corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite
+bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit:
+
+«Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai.
+
+--Hélas ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir
+venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre
+enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de
+vous bien payer.
+
+--Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande;
+il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous
+en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai
+point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.»
+
+La reine l'entendant se mit à pleurer sans rien répondre; et la vieille,
+après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.
+
+«C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris,
+qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer.
+
+--Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne
+de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? Hé
+bien, madame, vous n'êtes pas à plaindre, restez en si bonne compagnie,
+j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie guère.»
+
+Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine eût un bon
+repas, et que la souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les
+yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le
+long de ses joues. Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un
+miracle de beauté; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait
+à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle eût
+été bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son
+coeur, songeant tristement.
+
+«Pauvre mignonne! chère enfant! si tu tombes entre les mains du méchant
+roi, c'est fait de ta vie.»
+
+Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son
+maillot, où était écrit:
+
+«Cette infortunée petite fille a nom Joliette.»
+
+Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait
+encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et
+pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris
+qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.
+
+«Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver
+la vie! Peut-être que je perdrai ma chère Joliette! Une autre que moi
+t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande; je n'ai pu y consentir.»
+
+La souris commence à dire:
+
+«Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre
+amitié que vous le croyez.»
+
+La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur
+augmenta bien quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure
+d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle
+grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la
+reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui
+lui avait fait tant de caresses.
+
+Elle lui dit:
+
+«J'ai voulu éprouver votre coeur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que
+vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors
+et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie
+que de l'amitié, et nous en trouvons rarement.
+
+--Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous
+ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches et si puissantes?
+
+--Oui, répliqua-t-elle; car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne
+nous touche guère; mais quand vous m'avez aimée en petite souris, ce
+n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement;
+j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parlé au bas de
+la tour, et vous m'avez toujours été fidèle.»
+
+À ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le bécot
+vermeil de la petite princesse, et elle lui dit:
+
+«Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche
+que ton père; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides
+et sans vieillesse.»
+
+La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et
+d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille.
+La fée l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille,
+qu'elle descendit en bas; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa
+forme de petite souris, quand elle descendit après elle par la
+cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effrayée:
+
+«Tout est perdu, dit-elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient
+d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle
+fée qui me hait; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de
+pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses
+vilaines griffes.»
+
+Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de
+douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de
+ravoir la petite, à quelque prix que ce fût. Cependant le geôlier vint
+dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'était plus grosse; il fut
+le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit
+qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par
+force. Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses
+ongles jusqu'au dernier morceau:
+
+«Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout à
+l'heure.»
+
+En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un
+arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le
+poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa
+quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la
+reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle
+en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle
+aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline
+l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible. Enfin
+le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y
+avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi
+s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en
+voulait point.
+
+Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine; mais
+pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle
+noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite souris s'y
+transporta; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Elle entra
+dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds,
+avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait là des habits d'or et
+d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui
+traînaient à terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et
+les gâtaient. La dindonnière était assise sur une grosse pierre; le fils
+du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement:
+
+«Si vous me refusez votre coeur, je vous tuerai.»
+
+Elle lui répondait fièrement:
+
+«Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à
+votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les
+aime mieux que toutes vos braveries.»
+
+La petite souris la regardait avec admiration; car elle était aussi
+belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée
+prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit:
+
+«Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état.»
+
+La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de
+douceur, et lui dit:
+
+«L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne; que m'en
+conseillez-vous?
+
+--Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle; vous n'en
+connaissez pas le prix ni le poids.
+
+--Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière,
+puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni
+où est mon père, ni où est ma mère; je me trouve sans parents et sans
+amis.
+
+--Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent
+plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise
+ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis?
+
+--Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me
+battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un
+jour, et ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du
+méchant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir à sa
+basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait à tout
+moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas! sans que j'en eusse
+envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.»
+
+La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la
+princesse Joliette. Elle lui dit:
+
+«Ma fille, apprenez-moi votre nom?
+
+--Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service», dit-elle.
+
+À ce mot la fée ne douta plus de la vérité; et lui jetant les bras au
+cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit:
+
+«Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous
+soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus
+propre, car vous ressemblez à une petite souillon; prenez les beaux
+habits que voilà, et vous accommodez.»
+
+Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras
+qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva
+toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et
+déliés comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis
+prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait
+proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi
+clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient
+épanouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le
+thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps
+d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige; en temps d'été, c'était
+des lys. Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée
+la considéra comme une merveille; elle lui dit:
+
+«Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave?»
+
+Elle répliqua:
+
+«En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.
+
+--En seriez-vous bien aise? dit la fée.
+
+--Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence; j'en
+serais fort aise.
+
+--Hé bien, dit la fée, soyez donc contente; je vous en dirai davantage
+demain.»
+
+Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était
+occupée à filer de la soie. La petite souris lui cria:
+
+«Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau,
+que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais
+entendre?
+
+--Hélas! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de
+ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une
+épingle.
+
+--Là, là, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à
+merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne
+tient qu'à elle d'être reine.»
+
+Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre, et la reine pleurait
+de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût
+dindonnière.
+
+«Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et
+que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous
+n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière.
+
+--C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui sachant comme je vous
+aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état; mais elle en sortira,
+ou j'y brûlerai mes livres.
+
+--Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi;
+allons dès demain la quérir, et l'amenons ici.»
+
+Or, il arriva que le fils du méchant roi étant tout à fait fâché contre
+Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, où il pleurait si fort, si fort,
+qu'il hurlait. Son père l'entendit; il se mit à la fenêtre, et lui cria:
+
+«Qu'est-ce que tu as à pleurer? Comme tu fais la bête!»
+
+Il répondit:
+
+«C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer.
+
+--Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le méchant roi. Je veux qu'elle
+t'aime ou qu'elle meure.»
+
+Il appela ses gens d'armes, et leur dit:
+
+«Allez la quérir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira
+d'être opiniâtre.»
+
+Ils furent au poulailler, et trouvèrent Joliette qui avait une belle
+robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges,
+et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne
+s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour
+une princesse.
+
+Elle leur dit fort civilement:
+
+«Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?
+
+--Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on
+appelle Joliette.
+
+--Hélas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?»
+
+Ils la prirent vitement, et lièrent ses pieds et ses mains avec de
+grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfuît. Ils la menèrent de cette
+manière au méchant roi, qui était avec son fils. Quand il la vit si
+belle, il ne laissa pas d'être un peu ému; sans doute qu'elle lui aurait
+fait pitié, s'il n'avait pas été le plus méchant et le plus cruel du
+monde. Il lui dit:
+
+«Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer
+mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards
+vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout à l'heure, ou
+je vais vous écorcher.»
+
+La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit à genoux devant
+lui, et lui dit:
+
+«Sire, je vous prie de ne me point écorcher, cela fait trop de mal;
+laissez-moi un ou deux jours pour songer à ce que je dois faire, et puis
+vous serez le maître.»
+
+Son fils, désespéré, voulait qu'elle fût écorchée. Ils conclurent
+ensemble de l'enfermer dans une tour où elle ne verrait pas seulement le
+soleil. Là-dessus, la bonne fée arriva dans le char volant, avec la
+reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitôt la reine se mit à
+pleurer amèrement disant qu'elle était toujours malheureuse, et qu'elle
+aimerait mieux que sa fille fût morte, que d'épouser le fils du méchant
+roi. La fée lui dit:
+
+«Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et
+vengée.»
+
+Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite souris,
+et se fourre sous le chevet du lit: dès qu'il voulut dormir, elle lui
+mordit l'oreille; le voilà bien fâché; il se tourna de l'autre côté,
+elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on
+vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui
+saignaient si fort qu'on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu'on
+cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du méchant
+roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui étaient
+toutes écorchées; on lui met des emplâtres dessus. La petite souris
+retourna dans la chambre du méchant roi, qui était un peu assoupi; elle
+mord son nez et s'attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le
+mord et l'égratigne. Il crie:
+
+«Miséricorde, je suis perdu!»
+
+Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lèvres, les
+joues. L'on entre, on le voit épouvantable, qui ne pouvait presque plus
+parler, tant il avait mal à la langue; il fit signe que c'était une
+souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits
+coins, elle n'y était déjà plus; elle courut faire pis au fils, et lui
+mangea son bon oeil (car il était déjà borgne). Il se leva comme un
+furieux, l'épée à la main; il était aveugle, il courut dans la chambre
+de son père, qui de son côté avait pris son épée, tempêtant et jurant
+qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris.
+
+Quand il vit son fils si désespéré, il le gronda, et celui-ci qui avait
+les oreilles échauffées, ne reconnut pas la voix de son père, il se jeta
+sur lui. Le méchant roi, en colère, lui donna un grand coup d'épée, il
+en reçut un autre; ils tombèrent tous deux par terre, saignant comme des
+boeufs. Tous leurs sujets qui les haïssaient mortellement, et qui ne les
+servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachèrent des
+cordes aux pieds, et les traînèrent dans la rivière, disant qu'ils
+étaient bienheureux d'en être quittes. Voilà le méchant roi tout mort et
+son fils aussi. La bonne fée qui savait cela, fut quérir la reine, elles
+allèrent à la tour noire, où Joliette était enfermée sous plus de
+quarante clés.
+
+La fée frappa trois fois avec une petite baguette de coudre à la grosse
+porte qui s'ouvrit, et les autres de même; elles trouvèrent la pauvre
+princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta
+à son cou:
+
+«Ma chère mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.»
+
+Elle lui conta le conte de sa vie. Ô bon Dieu! quand Joliette entendit
+de si belles nouvelles, à peu tint qu'elle ne mourût de plaisir; elle se
+jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle
+mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle
+caressait tendrement la fée qui lui avait porté des corbeilles pleines
+de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et
+le portrait du roi Joyeux entouré de pierreries, qu'elle mit devant
+elle.
+
+La fée dit:
+
+«Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'état: allons dans la
+grande salle du château, haranguer le peuple.»
+
+Elle marcha la première, avec un visage grave et sérieux, ayant une robe
+qui traînait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours
+bleu, toute brodée d'or, qui traînait bien davantage. Elles avaient
+apporté leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes
+sur la tête, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les
+suivait avec sa beauté et sa modestie, qui n'avaient rien que de
+merveilleux. Elles faisaient la révérence à tous ceux qu'elles
+rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands.
+
+On les suivait, fort empressés de savoir qui étaient ces belles dames.
+Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fée dit aux sujets du
+méchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi
+Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire;
+qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un époux aussi parfait
+qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mélancolie de tous
+les coeurs. À ces mots chacun cria:
+
+«Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes
+tristes et misérables.»
+
+En même temps cent sortes d'instruments jouèrent de tous côtés; chacun
+se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine,
+de sa fille et de la bonne fée:
+
+«Oui, oui, nous le voulons bien.»
+
+Voilà comme elles furent reçues. Jamais joie n'a été égale. On mit les
+tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au
+réveil de la jeune princesse, la fée lui présenta le plus beau prince
+qui eût encore vu le jour. Elle l'était allé quérir dans le char volant
+jusqu'au bout du monde; il était tout aussi aimable que Joliette. Dès
+qu'elle le vit, elle l'aima. De son côté, il en fut charmé, et pour la
+reine, elle était transportée de joie. On prépara un repas admirable et
+des habits merveilleux. Les noces se firent avec des réjouissances
+infinies.
+
+
+
+
+La Princesse Rosette
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garçons:
+ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La
+reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoyât convier les fées à leur
+naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait
+arriver.
+
+Elle donna naissance à une belle petite fille, qui était si jolie, qu'on
+ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien régalé toutes les
+fées qui étaient venues la voir, quand elles furent prêtes à s'en aller,
+elle leur dit: «N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui
+arrivera à Rosette.»(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.)
+
+Les fées lui dirent qu'elles avaient oublié leur grimoire à la maison,
+qu'elles reviendraient une autre fois la voir.
+
+«Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas
+m'affliger par une mauvaise prédiction. Mais, je vous en prie, que je
+sache tout; ne me cachez rien.»
+
+Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus
+envie de savoir ce que c'était. Enfin, la plus jeune des fées lui dit:
+
+«Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur à ses
+frères; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voilà tout ce
+que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien
+fâchées de n'avoir pas de meilleures nouvelles à vous apprendre.»
+
+Elles s'en allèrent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi
+s'en aperçut à sa mine.
+
+Il lui demanda ce qu'elle avait: elle répondit qu'elle s'était approchée
+trop près du feu, et qu'elle avait brûlé tout le lin qui était sur sa
+quenouille. «N'est-ce que cela?» dit le roi. Il monta dans son grenier
+et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La
+reine continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait.
+
+Elle lui dit qu'étant au bord de la rivière, elle avait laissé tomber sa
+pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. «N'est-ce que cela?» dit le
+roi. Il envoya quérir tous les cordonniers de son royaume, et apporta
+dix mille pantoufles de satin vert à la reine.
+
+Celle-ci continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle
+lui dit qu'en mangeant de trop bon appétit, elle avait avalé sa bague de
+noce, qui était à son doigt. Le roi découvrit qu'elle mentait car il
+avait caché cette bague, et lui dit: «Ma chère femme, vous mentez! voilà
+votre bague que j'ai cachée dans ma bourse.»
+
+Dame! elle fut bien attrapée d'être prise à mentir (car c'est la chose
+la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi
+elle lui dit ce que les fées avaient prédit de la petite Rosette, et que
+s'il savait quelque bon remède, il le dît. Le roi s'attrista beaucoup.
+Il avoua enfin à la reine: «Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos
+deux fils, qu'en faisant mourir Rosette.» Mais la reine s'écria qu'elle
+n'y survivrait pas. On apprit cependant à la reine qu'il y avait dans un
+grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que
+l'on allait consulter de partout.
+
+«Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les fées m'ont annoncé le
+mal, mais elles ont oublié le remède.» Elle monta de bon matin sur une
+belle petite mule blanche, toute ferrée d'or, avec deux de ses
+demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent
+auprès du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se
+rendirent à l'arbre où l'ermite demeurait. Il n'aimait guère voir des
+femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: «Soyez la bienvenue!
+Que me voulez-vous?»
+
+Elle lui conta ce que les fées avaient dit de Rosette, et lui demanda
+conseil. Il lui répondit qu'il fallait cacher la princesse dans une
+tour, sans qu'elle en sortît jamais. La reine le remercia, lui fit une
+bonne aumône, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces
+nouvelles, il fit rapidement bâtir une grosse tour. Il y mit sa fille
+et, pour qu'elle ne s'ennuyât point, le roi, la reine et les deux frères
+allaient la voir tous les jours. L'aîné s'appelait le grand prince, et
+le cadet, le petit prince.
+
+Ils aimaient leur soeur passionnément car elle était la plus belle et la
+plus gracieuse que l'on eût jamais vue, et le moindre de ses regards
+valait mieux que cent pistoles. Quand elle eut quinze ans, le grand
+prince dit au roi: «Ma soeur est assez grande pour être mariée:
+n'irons-nous pas bientôt à la noce?» Le petit prince en dit autant à la
+reine, mais Leurs Majestés leur firent des réponses évasives. Mais le
+roi et la reine tombèrent malades. Ils moururent tous deux le même jour.
+La cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout. Rosette
+était inconsolable de la mort de sa maman.
+
+Quand le roi et la reine eurent été enterrés, les marquis et les ducs du
+royaume firent monter le grand prince sur un trône d'or et de diamants,
+avec une belle couronne sur sa tête, et des habits de velours violet,
+chamarrés de soleils et de lunes. Et puis toute la cour cria trois fois
+«Vive le roi!» L'on ne songea plus qu'à se réjouir. Le roi et son frère
+décidèrent: «À présent que nous sommes les maîtres, il faut retirer
+notre soeur de la tour où elle s'ennuie depuis longtemps.»
+
+Ils n'eurent qu'à traverser le jardin pour aller à la tour, qu'on avait
+bâtie la plus haute que l'on avait pu car le roi et la reine défunts
+voulaient qu'elle y demeurât toujours. Rosette brodait une belle robe
+sur un métier qui était là devant elle; mais quand elle vit ses frères,
+elle se leva et prit la main du roi, lui disant: «Bonjour, sire! Vous
+êtes à présent le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me
+retirer de la tour où je m'ennuie fort.» Et, là-dessus, elle se mit à
+pleurer.
+
+Le roi l'embrassa, et lui dit de ne point pleurer; qu'il venait pour
+l'ôter de la tour, et la mener dans un beau château. Le prince avait ses
+poches pleines de dragées, qu'il donna à Rosette. «Allons, lui dit-il,
+sortons de cette vilaine tour! Le roi te mariera bientôt! Ne t'afflige
+point!»
+
+Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de
+fontaines, elle demeura si étonnée qu'elle ne pouvait pas dire un mot,
+car elle n'avait encore jamais rien vu d'aussi beau. Elle regardait de
+tous côtés; elle marchait, elle s'arrêtait; elle cueillait des fruits
+sur les arbres, et des fleurs dans le parterre: son petit chien, appelé
+Frétillon, qui était vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une
+oreille, et qui dansait à ravir, allait devant elle, faisant jap, jap,
+jap, avec mille sauts et mille cabrioles. Frétillon réjouissait fort la
+compagnie. Il se mit tout d'un coup à courir dans un petit bois. La
+princesse le suivit et fut émerveillée de voir, dans ce bois, un grand
+paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu'elle n'en
+pouvait détourner ses yeux.
+
+Le roi et le prince arrivèrent auprès d'elle, et lui demandèrent à quoi
+elle s'amusait. Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'était
+que cela. Ils lui dirent que c'était un oiseau dont on mangeait
+quelquefois.
+
+«Quoi! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger? Je vous
+déclare que je ne me marierai jamais qu'au roi des paons, et quand j'en
+serai la reine, j'empêcherai bien que l'on en mange.»
+
+L'on ne peut dire l'étonnement du roi.
+
+«Mais, ma soeur, lui dit-il, où voulez-vous que nous trouvions le roi
+des paons?
+
+--Où il vous plaira, sire! Mais je ne me marierai qu'à lui!»
+
+Après avoir pris cette résolution, les deux frères la conduisirent à
+leur château, où il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa
+chambre. Les dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour
+la saluer: les unes lui apportèrent des confitures, les autres du sucre;
+les autres des robes d'or, de beaux rubans, des poupées, des souliers en
+broderie, des perles, des diamants. Pendant qu'elle causait avec des
+amis, le roi et le prince songeaient à trouver le roi des paons, s'il y
+en avait un au monde. Ils s'avisèrent qu'il fallait faire un portrait de
+la princesse Rosette; et ils le firent faire si beau, qu'il ne lui
+manquait que la parole et lui dirent:
+
+«Puisque vous ne voulez épouser que le roi des paons, nous allons partir
+ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de
+notre royaume en attendant que nous revenions.»
+
+Rosette les remercia de la peine qu'ils prenaient; elle leur dit qu'elle
+gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence tout son plaisir
+serait de regarder le beau paon et de faire danser Frétillon. Ils ne
+purent s'empêcher de pleurer en se disant adieu. Voilà les deux princes
+partis, qui demandaient à tout le monde:
+
+«Ne connaissez-vous point le roi des paons?
+
+--Non, non!»
+
+Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils allèrent si
+loin, si loin, que personne n'a jamais été si loin. Ils arrivèrent au
+royaume des hannetons: il ne s'en est point encore tant vu; ceux-ci
+faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir
+sourd. Il demanda à celui qui lui parut le plus raisonnable s'il ne
+savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons.
+
+«Sire, lui dit le hanneton, son royaume est à trente mille lieues d'ici.
+Vous avez pris le plus long chemin pour y aller.
+
+--Et comment savez-vous cela? dit le roi.
+
+--C'est, répondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que
+nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins.»
+
+Voilà le roi et son frère qui prirent le hanneton bras dessus, bras
+dessous: en guise d'amitié, ils dînèrent ensemble. Ils virent avec
+admiration toutes les curiosités de ce pays-là, où la plus petite
+feuille d'arbre vaut une pistole. Après cela, ils partirent pour achever
+leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas
+longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargés de paons, et tout en
+était si rempli qu'on les entendait crier et parler de deux lieues.
+
+Le roi disait à son frère:
+
+«Si le roi des paons est un paon lui-même, comment notre soeur
+prétend-elle l'épouser? Il faudrait être fou pour y consentir. Voyez la
+belle alliance qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour
+neveux.»
+
+Le prince n'était pas moins en peine:
+
+«C'est là, dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans
+l'esprit. Je ne sais où elle a été deviner qu'il y a dans le monde un
+roi des paons.»
+
+Quand ils arrivèrent à la grande ville, ils virent qu'elle était pleine
+d'hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de
+paon, et qu'ils en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils
+rencontrèrent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse
+d'or et de diamants, que douze paons menaient à toute bride. Ce roi des
+paons était si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charmés:
+il avait de longs cheveux blonds et frisés, le visage blanc, une
+couronne de queue de paon.
+
+Quand il les vit, il jugea que puisqu'ils avaient des habits d'une autre
+façon que les gens du pays, il fallait qu'ils fussent étrangers; et pour
+le savoir, il arrêta son carrosse, et les fit appeler. Le roi et le
+prince vinrent à lui. Ayant fait la révérence, ils lui dirent:
+
+«Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.»
+
+Ils tirèrent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi
+des paons l'eut bien regardé:
+
+«Je ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle fille!
+
+--Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.
+
+--Ah! vous vous moquez, répliqua le roi des paons.
+
+--Sire, dit le prince, voilà mon frère qui est roi comme vous. Notre
+soeur, dont voici le portrait, est la princesse Rosette: nous venons
+vous demander si vous voulez l'épouser; elle est belle et bien sage, et
+nous lui donnerons un boisseau d'écus d'or.
+
+--Oui, dit le roi, je l'épouserai de bon coeur. Elle ne manquera de rien
+avec moi, je l'aimerai beaucoup: mais je vous assure que je veux qu'elle
+soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir.
+
+--Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frères de Rosette.
+
+--Vous y consentez? ajouta le roi. Allez donc en prison, et restez-y
+jusqu'à ce que la princesse soit arrivée.»
+
+Les princes le firent sans difficulté, car ils étaient bien certains que
+Rosette était plus belle que son portrait. Lorsqu'ils furent dans la
+prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son château le
+portrait de Rosette, dont il était si fou qu'il ne dormait ni jour, ni
+nuit.
+
+Comme le roi et son frère étaient en prison, ils écrivirent par la poste
+à la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite
+possible parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui
+dirent pas qu'ils étaient prisonniers, de peur de l'inquiéter trop.
+Quand elle reçut cette lettre, elle fut tellement transportée qu'elle
+pensa en mourir. Elle dit à tout le monde que le roi des paons était
+trouvé, et qu'il voulait l'épouser. On alluma des feux de joie, on tira
+le canon; l'on mangea des dragées et du sucre partout. Elle laissa ses
+belles poupées à ses amies, et le royaume de son frère entre les mains
+des plus sages vieillards de la ville.
+
+Elle leur recommanda bien de prendre soin de tout, de ne guère dépenser,
+d'amasser de l'argent pour le retour du roi; elle les pria de conserver
+son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa soeur de
+lait, avec le petit chien vert Frétillon. Elles se mirent dans un bateau
+sur la mer. Elles portaient le boisseau d'écus d'or et des habits pour
+dix ans, à en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient que rire et
+chanter. La nourrice demandait au batelier:
+
+«Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons?»
+
+Il lui disait:
+
+«Non, non!»
+
+Une autre fois elle lui demandait:
+
+«Approchons-nous, approchons-nous?»
+
+Il lui disait:
+
+«Bientôt, bientôt.»
+
+Une autre fois elle lui dit:
+
+«Approchons-nous, approchons-nous?»
+
+Il répliqua:
+
+«Oui, oui.»
+
+Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise auprès
+de lui, et lui dit:
+
+«Si tu veux, tu seras riche à jamais.»
+
+Il répondit:
+
+«Je le veux bien!»
+
+Elle continua:
+
+«Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles.»
+
+Il répondit:
+
+«Je ne demande pas mieux.
+
+--Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse
+dormira, tu m'aides à la jeter dans la mer. Après qu'elle sera noyée,
+j'habillerai ma fille de ses beaux habits, et nous la mènerons au roi
+des paons qui sera bien aise de l'épouser; et, pour ta récompense, nous
+te donnerons plein de diamants.»
+
+Le batelier fut bien étonné de ce que lui proposait la nourrice; il lui
+dit que c'était dommage de noyer une si belle princesse, qu'elle lui
+faisait pitié: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire
+qu'il ne savait plus rien lui refuser.
+
+La nuit étant venue, la princesse se coucha: son petit Frétillon était
+joliment couché au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette
+dormait à poings fermés, quand la méchante nourrice, qui ne dormait pas,
+s'en alla quérir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la
+princesse; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son lit de
+plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La soeur de lait les
+aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent le tout à la mer; et la
+princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se réveilla point.
+
+Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume était fait de
+plumes de phénix, qui sont fort rares, et qui ont cette propriété
+qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans
+son lit, comme si elle eût été dans un bateau. L'eau pourtant mouillait
+peu à peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de
+l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'être grondée. Comme elle
+se tournait d'un côté sur l'autre, Frétillon s'éveilla. Il avait le nez
+excellent; il sentait les soles et les morues de si près, qu'il se mit à
+japper, à japper, tant qu'il éveilla tous les autres poissons.
+
+Ils commencèrent à nager: les gros poissons donnaient de la tête contre
+le lit de la princesse, qui ne tenant à rien, tournait et retournait
+comme une pirouette. Dame, elle était bien étonnée! «Est-ce que notre
+bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais été aussi mal à mon
+aise que cette nuit.» Et toujours Frétillon qui jappait, et qui faisait
+une vie de désespéré. La méchante nourrice et le batelier l'entendaient
+de bien loin, et disaient: «Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec
+sa maîtresse à notre santé. Dépêchons-nous d'arriver!»
+
+Car ils étaient tout près de la ville du roi des paons. Il avait envoyé
+au bord de la mer cent carrosses tirés par toutes sortes de bêtes rares:
+il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des
+boeufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse où la princesse
+Rosette devait prendre place était traîné par six singes bleus, qui
+sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours
+agréables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des
+plaques d'or.
+
+On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la
+divertir. Elles étaient habillées de toutes sortes de couleurs, et l'or
+et l'argent étaient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin
+de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette à la tête et
+partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle était avec ses
+ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les
+yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos,
+de méchante humeur et maussade, qui grognait toujours.
+
+Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils
+demeurèrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.
+
+«Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons,
+que l'on m'apporte à manger! Vous êtes de bonnes canailles, je vous
+ferai tous pendre!»
+
+À cette nouvelle, ils se disaient:
+
+«Quelle vilaine bête! Elle est aussi méchante que laide. Voilà notre roi
+bien marié, je ne m'étonne point; ce n'était pas la peine de la faire
+venir du bout du monde.»
+
+Elle faisait toujours la maîtresse, et pour moins que rien elle donnait
+des soufflets et des coups de poing à tout le monde. Comme son équipage
+était fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine
+dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'étaient mis sur les arbres
+pour la saluer en passant, et qui avaient résolu de crier: «Vive la
+belle reine Rosette!», quand ils l'aperçurent si horrible, ils criaient:
+«Fi, fi, qu'elle est laide!» Elle enrageait de dépit, et disait à ses
+gardes: «Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures.» Les paons
+s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.
+
+Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas à la
+nourrice: «Commère, nous ne sommes pas bien; votre fille devrait être
+plus jolie.» Elle lui répondit: «Tais-toi, étourdi, tu nous porteras
+malheur.» L'on alla avertir le roi que la princesse approchait.
+
+«Eh bien, dit-il, ses frères m'ont-ils dit vrai? Est-elle plus belle que
+son portrait?
+
+--Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle.
+
+--Oui, dit le roi, j'en serai bien content: allons la voir!»
+
+Car il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la cour,
+qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l'on
+disait, sinon: «Fi, fi, qu'elle est laide!» Il crut qu'on parlait de
+quelque naine ou de quelque bête qu'elle avait peut-être amenée avec
+elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce fût
+effectivement de la jeune fille. L'on portait le portrait de Rosette au
+bout d'un grand bâton tout découvert, et le roi marchait gravement
+après, avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des
+royaumes voisins. Le roi des paons était impatient de voir sa chère
+Rosette.
+
+Dame! quand il l'aperçut, il faillit mourir sur place; il se mit dans la
+plus grande colère du monde; il déchira ses habits; il ne voulait pas
+l'approcher: elle lui faisait peur.
+
+«Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes prisons ont
+bien de la hardiesse de s'être moqués de moi et de m'avoir proposé
+d'épouser une magotte comme cela: je les ferai mourir. Allons, que l'on
+enferme tout à l'heure cette pimbêche, sa nourrice et celui qui les
+amène! Qu'on les mette au fond de ma grande tour!»
+
+D'un autre côté, le roi et son frère, qui étaient prisonniers, et qui
+savaient que leur soeur devait arriver, s'étaient habillés de beau pour
+la recevoir.
+
+Au lieu de venir ouvrir la prison, et les mettre en liberté ainsi qu'ils
+l'espéraient, le geôlier vint avec des soldats et les fit descendre dans
+une cave toute noire, pleine de vilaines bêtes, où ils avaient de l'eau
+jusqu'au cou. «Hélas! se disaient-ils l'un à l'autre, voilà de tristes
+noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur?»
+Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les faire
+mourir. Trois jours se passèrent sans qu'ils entendissent parler de
+rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des
+injures par un trou.
+
+«Vous avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il, pour
+m'attraper et pour m'engager à épouser votre soeur! Mais vous n'êtes
+tous deux que des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais
+envoyer des juges qui feront bien vite votre procès. L'on file déjà la
+corde dont je vous ferai pendre.
+
+--Roi des paons, répondit le roi en colère, n'allez pas si vite dans
+cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme
+vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons
+écus; j'y mangerais jusqu'à ma chemise. Ho, ho, vous êtes plaisant de
+nous vouloir pendre! est-ce que nous avons volé quelque chose?»
+
+Quand le roi l'entendit parler si résolument, il ne savait où il en
+était, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur
+soeur sans les faire mourir. Mais son confident, qui était un vrai
+flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le
+monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet
+de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que
+l'on fît leur procès.
+
+Cela ne dura guère: il n'y eut qu'à voir le portrait de la véritable
+princesse Rosette auprès de celle qui était venue, et qui prétendait
+l'être, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coupé, comme étant
+menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et
+qu'ils ne lui avaient donné qu'une laide paysanne. L'on alla à la prison
+leur lire cet arrêt et ils s'écrièrent qu'ils n'avaient point menti; que
+leur soeur était princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait
+quelque chose là-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils
+demandaient encore sept jours avant qu'on les fît mourir; que peut-être
+pendant ce temps leur innocence serait reconnue.
+
+Le roi des paons, qui était fort en colère, eut beaucoup de peine à
+accorder cette grâce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes
+ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la
+pauvre princesse Rosette. Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée,
+et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans
+secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant, qu'elle faisait
+pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir.
+
+«Assurément, disait-elle, j'ai été jetée dans la mer par l'ordre du roi
+des paons; il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire de moi, il
+m'a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l'aurais
+tant aimé! Nous aurions fait si bon ménage!»
+
+Là dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher de
+l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté et de l'autre
+de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée à mourir, et presque transie.
+Si ce n'avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le
+coeur, elle serait morte cent fois.
+
+Elle avait une faim épouvantable; elle vit des huîtres à l'écaille; elle
+en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les
+aimait guère; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît. Quand la nuit
+venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait à son chien:
+«Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.»
+Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n'était pas bien
+loin du bord de l'eau. En ce lieu-là, il y avait un bon vieillard qui
+vivait tout seul dans une petite chaumière où personne n'allait jamais:
+il était fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde.
+
+Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait
+guère de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs s'étaient égarés.
+Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un
+coup il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer; et
+la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria:
+
+«Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici; il y a deux jours que je
+languis.»
+
+Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra
+dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avança dans l'eau
+jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin il tira tant
+qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent
+bien aises d'être sur la terre.
+
+Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle
+s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumière, où il
+lui alluma un petit feu de paille sèche, et tira de son coffre le plus
+bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la
+princesse s'habilla. Ainsi vêtue en paysanne, elle était belle comme le
+jour, et Frétillon dansait autour d'elle pour la divertir.
+
+Le vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande dame, car les
+couvertures de son lit étaient toutes d'or et d'argent, et son matelas
+de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait
+mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout à l'autre,
+pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'était le roi des
+paons qui l'avait fait noyer.
+
+«Comment ferons-nous, ma fille? lui dit le vieillard. Vous êtes une si
+grande princesse, accoutumée à manger de bons morceaux, et moi je n'ai
+que du pain noir et des raves. Vous allez faire méchante chère, et si
+vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous êtes
+ici: certainement, s'il vous avait vue, il vous épouserait.
+
+--Ah! c'est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir: mais si vous
+avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y
+aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision.»
+
+Le vieillard donna un panier à la princesse; elle l'attacha au cou de
+Frétillon, et lui dit:
+
+«Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a
+dedans.»
+
+Frétillon court à la ville; comme il n'y avait point de meilleur pot que
+celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre le pot, prend
+adroitement tout ce qui était dedans, et revient à la maison. Rosette
+lui dit:
+
+«Retourne à l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur.»
+
+Frétillon retourne à l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat,
+toutes sortes de fruits et de confitures: il était si chargé qu'il n'en
+pouvait plus. Quand le roi des paons voulut dîner, il n'y avait rien
+dans son pot ni dans son office.
+
+Chacun se regardait, et le roi était dans une colère horrible.
+
+«Eh bien, dit-il, je ne dînerai donc point! Mais que ce soir on mette la
+brioche au feu, et que j'aie de bons rôtis.»
+
+Le soir étant venu, la princesse dit à Frétillon:
+
+«Va-t'en à la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de
+bons rôtis.»
+
+Frétillon fit comme sa maîtresse lui avait commandé, et ne sachant point
+de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement.
+Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit le rôti qui
+était à la broche; il avait une mine excellente et, à voir seulement,
+faisait appétit.
+
+Frétillon rapporta son panier plein à la princesse. Elle le renvoya
+aussitôt à l'office, et il apporta toutes les compotes et les dragées du
+roi. Le roi, qui n'avait pas dîné, ayant grand-faim, voulut souper de
+bonne heure; mais il n'y avait rien: il se mit dans une colère
+effroyable, et alla se coucher sans souper.
+
+Le lendemain au dîner et au souper, il en fut de même; de sorte que le
+roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se
+mettre à table, l'on trouvait que tout était pris. Son confident fort en
+peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la
+cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il
+fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui
+n'avait qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait la viande dans
+son panier. Il le suivit pour savoir où il irait; il le vit sortir de la
+ville.
+
+Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En même temps il vint
+tout conter au roi; que c'était chez un pauvre paysan que son bouilli et
+son rôti allaient soir et matin. Le roi demeura bien étonné. Il demanda
+qu'on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut
+aller lui-même et mena des archers: ils le trouvèrent qui dînait avec la
+princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les
+attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon.
+
+Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit:
+
+«C'est demain qu'expire le septième jour que j'ai accordé à ces
+affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dîner.»
+
+Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et
+dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi
+regardait la belle princesse, et il avait pitié de la voir pleurer.
+
+Puis quand le bonhomme eut déclaré que c'était elle qui se nommait la
+princesse Rosette, qu'on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse où
+il était d'avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout
+de suite, et courut l'embrasser, et lui détacher les cordes dont elle
+était prisonnière, lui disant qu'il l'aimait de tout son coeur. On fut
+en même temps quérir les princes, qui croyaient que c'était pour les
+faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L'on
+alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se
+reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses frères; la nourrice et sa
+fille, avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce.
+
+La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent; et
+le bon vieillard fut récompensé largement: il demeura toujours dans le
+palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et
+à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice
+rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or, et la
+noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à Frétillon, qui ne
+mangeait plus que des ailes de perdrix.
+
+ Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence
+ Se trouve en un pressant danger,
+ Il sait embrasser sa défense,
+ La délivrer et la venger.
+
+ À voir la timide Rosette,
+ Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau,
+ Au gré des vents voguer sur l'eau,
+ On sent en sa faveur une pitié secrète;
+
+ On craint qu'elle ne trouve une tragique fin
+ Au milieu des flots abîmée,
+ Et qu'elle n'aille faire un fort léger festin
+ À quelque baleine affamée.
+
+ Sans le secours du ciel, sans doute, elle eût péri.
+ Frétillon sut jouer son rôle
+ Contre la morue et la sole,
+
+ Et quand il s'agissait aussi
+ De nourrir sa chère maîtresse.
+ Il en est bien en ce temps-ci
+ Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espèce
+
+ Rosette, échappée au naufrage,
+ Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.
+ Ô vous, à qui l'on fait outrage,
+ Qui voulez en tirer raison,
+
+ Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense,
+ Après que l'on a su vaincre ses ennemis,
+ Et qu'on en peut tirer une juste vengeance!
+ La vertu vous admire, et le crime pâlit.
+
+
+
+
+Le Mouton
+
+
+Dans l'heureux temps où les fées vivaient, régnait un roi qui avait
+trois filles; elles étaient belles et jeunes; elles avaient du mérite
+mais la cadette était la plus aimable et la mieux aimée; on la nommait
+Merveilleuse. Le roi son père lui donnait plus de robes et de rubans en
+un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit coeur,
+qu'elle partageait tout avec ses soeurs, de sorte que l'union était
+grande entre elles.
+
+Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui
+firent une si forte guerre, qu'il craignit d'être battu, s'il ne se
+défendait. Il assembla une grosse armée, et se mit en campagne. Les
+trois princesses restèrent avec leur gouverneur dans un château, où
+elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantôt
+qu'il avait pris une ville, puis gagné une bataille; enfin, il fit tant
+qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses états; puis il revint
+bien vite dans son château, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il
+aimait tant. Les trois princesses s'étaient fait faire trois robes de
+satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernière blanche; leurs
+pierreries revenaient aux robes: la verte avait des émeraudes, la bleue
+des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi parées, elles furent
+au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composés sur ses
+victoires:
+
+ Après tant d'illustres conquêtes,
+ Quel bonheur de revoir et son père et son roi!
+ Inventons des plaisirs, célébrons mille fêtes,
+ Que tout ici se soumette à sa loi,
+ Et tâchons de prouver quelle est notre tendresse,
+ Par nos soins empressés et nos chants d'allégresse.
+
+Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et
+fit à Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un
+magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent à table; et comme
+il tirait des conséquences de tout, il dit à l'aînée: ça, dites-moi,
+pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su
+vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de
+votre retour. Cela est fort bien dit, s'écria le roi. Et vous, ma fille,
+continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit
+la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux
+en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus
+beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous,
+Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc?
+Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres
+couleurs. Comment, dit le roi fort fâché, petite coquette, vous n'avez
+eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse,
+il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait,
+trouva l'affaire si bien accommodée, qu'il dit que ce petit tour
+d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait même de l'art à n'avoir pas
+déclaré tout d'un coup sa pensée. Ho ça, dit-il, j'ai bien soupé, je ne
+veux pas me coucher si tôt; contez-moi les rêves que vous avez faits la
+nuit qui a précédé mon retour.
+
+L'aînée dit qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe, dont l'or
+et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle
+avait songé qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui
+filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait songé qu'il mariait sa
+seconde soeur, et que le jour des noces, il tenait une aiguière d'or, et
+qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne à laver.
+
+Le roi indigné de ce rêve, fronça le sourcil, et fit la plus laide
+grimace du monde; chacun connut qu'il était fâché. Il entra dans sa
+chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait
+toujours dans la tête. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me
+réduire à devenir son domestique! Je ne m'étonne pas si elle prit la
+robe de satin blanc, sans penser à moi; elle me croit indigne de ses
+réflexions, mais je veux prévenir son mauvais dessein avant qu'il ait
+lieu.
+
+Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne fût pas encore jour, il envoya
+quérir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rêve
+que Merveilleuse a fait, il signifie des choses étranges contre moi. Je
+veux que vous la preniez tout à l'heure, que vous la meniez dans la
+forêt, et que vous l'égorgiez; ensuite vous m'apporterez son coeur et sa
+langue, car je ne prétends pas être trompé, ou je vous ferai cruellement
+mourir. Le capitaine des gardes fut bien étonné d'entendre un ordre si
+barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir
+davantage, et qu'il ne donnât cette commission à quelqu'autre. Il lui
+dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'égorgerait et lui
+rapporterait son coeur et sa langue.
+
+Il alla aussitôt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine à lui
+ouvrir, car il était fort matin. Il dit à Merveilleuse que le roi la
+demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appelée
+Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la
+suivaient toujours, coururent après elle. Sa guenuche se nommait
+Grabugeon, et le doguin Tintin.
+
+Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit
+que le roi était dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il
+fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouvé: sans doute,
+dit-il, le roi a passé jusqu'à la forêt. Il ouvrit une petite porte, et
+la mena dans la forêt. Le jour paraissait déjà un peu; la princesse
+regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il était si
+triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air
+de bonté charmant, vous me paraissez bien affligé! Ha! madame, qui ne le
+serait, s'écria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais été. Le
+roi veut que je vous égorge ici, et que je lui porte votre coeur et
+votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse
+effrayée, pâlit et commença à pleurer tout doucement; elle semblait d'un
+petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le
+capitaine des gardes, et le regardant sans colère: aurez-vous bien le
+courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de
+mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais
+mérité la haine de mon père, j'en souffrirais les effets sans murmurer.
+Hélas! je lui ai tant témoigné de respect et d'attachement, qu'il ne
+peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse,
+dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prêter ma main
+pour une action si barbare, je me résoudrais plutôt à la mort dont il me
+menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en
+sûreté; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprès du roi, et
+lui persuader que vous êtes morte.
+
+Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui
+portiez ma langue et mon coeur, sans cela il ne vous croira point?
+Patypata qui avait tout écouté, et que la princesse ni le capitaine des
+gardes n'avaient pas même aperçue, tant ils étaient tristes, s'avança
+courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui
+dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop
+contente de mourir pour une si bonne maîtresse. Ha! je n'ai garde, ma
+chère Patypata, dit la princesse en la baisant; après un si tendre
+témoignage de ton amitié, ta vie ne me doit pas être moins précieuse que
+la mienne propre. Grabugeon s'avança et dit: vous avez raison, ma
+princesse, d'aimer une esclave aussi fidèle que Patypata; elle vous peut
+être plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon coeur, avec
+joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne
+Grabugeon, répliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pensée de
+t'ôter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'écria Tintin,
+qu'étant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnât sa vie pour ma
+maîtresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'éleva là-dessus
+une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux
+grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au
+haut d'un arbre, et se laissa tomber exprès la tête la première, ainsi
+elle se tua; et quelque regret qu'en eût la princesse, elle consentit,
+puisqu'elle était morte, que le capitaine des gardes prît sa langue,
+mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'était pas plus grosse
+que le poing), qu'ils jugèrent avec une grande douleur que le roi n'y
+serait point trompé.
+
+Hélas! ma chère petite guenon, te voilà donc morte, dit la princesse,
+sans que ta mort mette ma vie en sûreté. C'est à moi que cet honneur est
+réservé, interrompit la mauresse. En même temps, elle prit le couteau
+dont on s'était servi pour Grabugeon, et se l'enfonça dans la gorge. Le
+capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle était si noire,
+qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien
+malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime,
+et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter
+ma proposition, vous n'auriez eu que moi à regretter, et j'aurais
+l'avantage d'être seul regretté. Merveilleuse baisa son petit doguin, en
+pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'éloigna promptement;
+de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur;
+elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son
+doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les eût mis dans une fosse
+qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle écrivit ces
+paroles sur l'arbre.
+
+ Ci-gît un mortel, deux mortelles,
+ Tous trois également fidèles,
+ Qui voulant conserver mes jours,
+ Des leurs ont avancé le cours.
+
+Elle songea enfin à sa sûreté; et comme il n'y en avait point pour elle
+dans cette forêt qui était si proche du château de son père, que les
+premiers passants pouvaient la voir et la reconnaître, ou que les lions
+et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit à marcher
+tant qu'elle put; mais la forêt était si grande, et le soleil si ardent,
+qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de
+tous côtés sans voir le bout de la forêt. Tout l'effrayait; elle croyait
+toujours que le roi courait après elle pour la tuer: il est impossible
+de redire ses tristes plaintes.
+
+Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons
+déchiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle
+entendit bêler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers
+ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider à quelque hameau, où je
+me cacherai sous l'habit d'une paysanne. Hélas! continua-t-elle, ce ne
+sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus
+heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon
+père, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'éviter, il
+faut que je me déguise!
+
+En faisant ces réflexions, elle s'avançait vers le lieu où elle
+entendait bêler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un
+endroit assez spacieux, tout entouré d'arbres, de voir un gros mouton
+plus blanc que la neige, dont les cornes étaient dorées, qui avait une
+guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entourées de fils de
+perles d'une grosseur prodigieuse, quelques chaînes de diamants sur lui,
+et qui était couché sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or
+suspendu en l'air, empêchait le soleil de l'incommoder; une centaine de
+moutons parés étaient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe,
+mais les uns prenaient du café, du sorbet, des glaces, de la limonade,
+les autres des fraises, de la crème et des confitures les uns jouaient à
+la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or
+enrichis de devises galantes, les oreilles percées, des rubans et des
+fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si étonnée, qu'elle resta
+presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si
+extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint à elle, bondissant et
+sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des
+animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui
+parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient
+si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en étonner? Une fée,
+répliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui
+rendait le prodige plus familier. Peut-être qu'il nous est arrivé
+quelque aventure semblable, répondit le mouton en souriant à la
+moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs,
+seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortunée personne du
+monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon père. Venez,
+madame, répliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne
+sera connu que de vous, et vous y serez la maîtresse absolue. Il m'est
+impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en
+mourrais.
+
+Le mouton aux cornes dorées commanda qu'on fût quérir son char. Un
+moment après l'on vit venir six chèvres attelées à une citrouille d'une
+si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir très
+commodément. La citrouille était sèche, il y avait dedans de bons
+carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y plaça,
+admirant un équipage si nouveau. Le maître mouton entra dans la
+citrouille avec elle, et les chèvres coururent de toute leur force
+jusqu'à une caverne, dont l'entrée se fermait par une grosse pierre.
+
+Le mouton doré la toucha avec son pied, aussitôt elle tomba. Il dit à la
+princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait
+rien que d'affreux, et si elle eût été moins alarmée, rien n'aurait pu
+l'obliger de descendre; mais dans la force de son appréhension, elle se
+serait même jetée dans un puits.
+
+Elle n'hésita donc pas à suivre le mouton, qui marchait devant elle: il
+la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux
+antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduisît au
+royaume des morts. Enfin elle découvrit tout d'un coup une vaste plaine
+émaillée de mille fleurs différentes, dont la bonne odeur surpassait
+toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivière d'eau de
+fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de
+rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des
+cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine était couverte
+d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout entières de perdreaux,
+mieux piqués et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux
+branches; il y avait d'autres allées de cailles et de lapereaux, de
+dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits
+où l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'écrevisses,
+des soupes de santé, des foies gras, des ris de veau mis en ragoûts, des
+boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des pâtés, des confitures
+sèches et liquides, des louis d'or, des écus, des perles et des
+diamants. La rareté de cette pluie, et tout ensemble l'utilité, aurait
+attiré la bonne compagnie, si le gros mouton avait été un peu plus
+d'humeur à se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parlé de
+lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravité qu'un sénateur romain.
+
+Comme l'on était dans la plus belle saison de l'année, lorsque
+Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres
+palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de chèvrefeuilles et
+de petites roses muscades, dont les branches entrelacées les unes dans
+les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes
+meublées de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres
+et des tableaux admirables.
+
+Le maître mouton dit à la princesse qu'elle était souveraine dans ces
+lieux, que depuis quelques années il avait eu des sujets sensibles de
+s'affliger et de répandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'à elle
+de lui faire oublier ses malheurs. La manière dont vous en usez,
+charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si généreux, et tout
+ce que je vois ici me paraît si extraordinaire, que je ne sais qu'en
+juger.
+
+Elle avait à peine achevé ces paroles, qu'elle vit paraître devant elle
+une troupe de nymphes d'une admirable beauté. Elles lui présentèrent des
+fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher
+d'elles, insensiblement leur corps s'éloigna; elle allongea le bras pour
+les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'était des fantômes.
+Ha! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit à
+pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laissée
+pour quelques moments, étant revenu auprès d'elle, et voyant couler ses
+larmes, en demeura si éperdu, qu'il pensa mourir à ses pieds.
+
+Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqué dans ces lieux
+au respect qui vous est dû? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je
+vous avoue seulement que je ne suis pas accoutumée à vivre avec les
+morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque
+obligation que je vous aie de m'y avoir amenée, je vous en aurai encore
+davantage de me remettre dans le monde.
+
+Ne vous effrayez point, répliqua le mouton, daignez m'entendre
+tranquillement, et vous saurez ma déplorable aventure.
+
+Je suis né sur le trône. Une longue suite de rois que j'ai pour aïeux,
+m'avait assuré la possession du plus beau royaume de l'univers; mes
+sujets m'aimaient, et j'étais craint et envié de mes voisins, et estimé
+avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait été plus digne de
+l'être. Ma personne n'était pas indifférente à ceux qui me voyaient;
+j'aimais fort la chasse; et m'étant laissé emporter au plaisir de suivre
+un cerf qui m'éloigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le
+vis tout d'un coup se précipiter dans un étang; j'y poussai mon cheval
+avec autant d'imprudence que de témérité; mais en avançant un peu, je
+sentis, au lieu de la fraîcheur de l'eau, une chaleur extraordinaire;
+l'étang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles,
+je tombai au fond d'un précipice où l'on ne voyait que des flammes.
+
+Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut
+pas moins de feux, ingrat, pour échauffer ton coeur. Hé! qui se plaint
+ici de ma froideur? m'écriai-je. Une personne infortunée, répliqua la
+voix, qui t'adore sans espoir. En même temps les feux s'éteignirent; je
+vis une fée que je connaissais dès ma plus tendre jeunesse, dont l'âge
+et la laideur m'avaient toujours épouvanté. Elle s'appuyait sur une
+jeune esclave d'une beauté incomparable; elle avait des chaînes d'or qui
+marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est
+le nom de la fée)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? Hé, par
+l'ordre de qui donc? répliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'à
+présent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer?
+Mes yeux, autrefois si sûrs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur
+pouvoir? Considère où je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma
+faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une
+fourmi devant une fée comme moi.
+
+Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton
+impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes
+villes, mes trésors? Ha! malheureux, reprit-elle dédaigneusement, mes
+marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande
+ton coeur; mes yeux te l'ont demandé mille et mille fois; tu ne les as
+pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu
+étais engagé avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des
+progrès dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intérêt à t'éclairer, pour
+n'avoir pas découvert l'indifférence qui règne dans ton coeur. Eh bien,
+aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus
+agréable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai
+vingt royaumes à celui que tu possèdes, cent tours pleines d'or, cinq
+cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.
+
+Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou où
+j'ai pensé être rôti, que je veux faire une déclaration à une personne
+de votre mérite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent
+aimable, de me mettre en liberté, et puis nous verrons ensemble ce que
+je pourrai pour votre satisfaction. Ha! traître, s'écria-t-elle, si tu
+m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une
+grotte, dans une renardière, dans les bois, dans les déserts, tu serais
+content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes à t'esquiver, mais
+je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la première chose que tu
+feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour
+le moins aussi bien que toi.
+
+En même temps, elle s'avança dans la plaine où nous sommes, et me montra
+son troupeau. Je le considérai peu; cette belle esclave qui était auprès
+d'elle m'avait semblé merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle
+Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfonça un poinçon si
+avant dans l'oeil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. À
+cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'épée à la main,
+je l'aurais immolée à des mânes si chers, si par son pouvoir elle ne
+m'eût rendu immobile. Mes efforts étant inutiles, je tombai par terre,
+et je cherchais les moyens de me tuer pour me délivrer de l'état où
+j'étais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire
+connaître ma puissance; tu es un lion à présent, tu vas devenir un
+mouton.
+
+Aussitôt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai métamorphosé
+comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les
+sentiments de douleur que je devais à mon état. Tu seras cinq ans
+mouton, dit-elle, et maître absolu de ces beaux lieux; pendant
+qu'éloignée de toi, et ne voyant plus ton agréable figure, je ne
+songerai qu'à la haine que je te dois.
+
+Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrâce,
+ç'aurait été son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me
+reconnurent pour leur roi; ils me racontèrent qu'ils étaient des
+malheureux qui avaient déplu par plusieurs sujets différents à la
+vindicative fée, et qu'elle en avait composé un troupeau; que leur
+pénitence n'était pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En
+effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont
+été, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou
+des ennemies de Ragotte, qu'elle a tuées pour un siècle ou pour moins,
+et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous
+ai parlé est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec
+plaisir, quoiqu'elle ne me parlât point, et qu'en voulant l'approcher,
+il me fût fâcheux de connaître que ce n'était qu'une ombre; mais ayant
+remarqué un de mes moutons assidu près de ce petit fantôme, j'ai su que
+c'était son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions,
+avait voulu le lui ôter.
+
+Cette raison m'éloigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai
+senti aucun penchant pour rien que pour ma liberté.
+
+C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la forêt. Je vous y ai
+vue, belle princesse, continua-t-il, tantôt sur un chariot que vous
+conduisiez vous-même avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il
+conduit les siens, tantôt à la chasse sur un cheval qui semblait
+indomptable à tout autre qu'à vous; puis courant légèrement dans la
+plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une
+autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps où mon coeur vous
+rendait des voeux secrets, j'avais osé vous parler, que ne vous
+aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reçu la déclaration d'un
+malheureux mouton comme moi?
+
+Merveilleuse était si troublée de tout ce qu'elle avait entendu
+jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui répondre; elle lui fit
+cependant des honnêtetés qui lui laissèrent quelque espérance, et dit
+qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un
+jour. Hélas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chère Grabugeon
+et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un
+sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.
+
+Malgré la disgrâce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des
+privilèges admirables. Allez, dit-il à son grand écuyer (c'était un
+mouton de fort bonne mine), allez quérir la mauresse, la guenuche et le
+doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant après,
+Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez près
+pour en être touchés, leur présence lui fut d'une consolation infinie.
+
+Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la délicatesse qui pouvait
+former d'agréables conversations. Il aimait si passionnément
+Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer.
+Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire,
+surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir.
+Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort
+plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des
+fêtes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux
+ombres, elles y jouaient leur personnage.
+
+Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux
+nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que
+la soeur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand
+prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait
+pour les noces. Ha! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée
+de ne pas voir tant de belles choses; me voilà sous la terre avec des
+ombres et des moutons, pendant que ma soeur va paraître parée comme une
+reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point
+de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi
+des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce? Partez quand il vous
+plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas,
+vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour
+vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.
+
+Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait
+empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa
+naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui
+pouvait augmenter sa beauté; elle monta dans un char de nacre de perle,
+traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des
+antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers
+richement vêtus et admirablement bien faits; il les avait envoyés
+chercher fort loin pour faire le cortège.
+
+Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait
+le mariage; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et
+par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait
+autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait
+avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être
+reconnue; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la
+moindre idée.
+
+Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la
+fin de la cérémonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre
+de corail garni d'émeraudes; on voyait écrit dessus en pointes de
+diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y
+trouva-t-on pas? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait
+de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir; il ordonna
+absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur
+elle, et qu'on la retint.
+
+Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait semblé au
+mouton de la longueur d'un siècle. Il l'attendait au bord d'une
+fontaine, dans le plus épais de la forêt; il y avait fait étaler des
+richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour.
+Dès qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un
+vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait à ses
+pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquiétudes et ses
+impatiences; sa passion lui donnait une éloquence dont la princesse
+était charmée.
+
+Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse
+l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme
+elle avait déjà fait, une fête où elle s'intéressait si fort. À cette
+proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le maître, un
+pressentiment secret lui annonçait son malheur; mais comme il n'est pas
+toujours en nous de l'éviter, et que sa complaisance pour la princesse
+l'emportait sur tous les autres intérêts, il n'eut pas la force de la
+refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon
+malheur vient plutôt de ma mauvaise destinée que de vous. Je consens à
+ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus
+complet.
+
+Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la première fois; qu'elle
+ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'éloigner de lui, et qu'elle
+le conjurait de ne se pas inquiéter. Elle se servit du même équipage qui
+l'avait déjà conduite, et elle arriva comme la cérémonie commençait:
+malgré l'attention que l'on y avait, sa présence fit élever un cri de
+joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle;
+ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une
+beauté si peu commune, qu'ils étaient prêts à croire que ce n'était pas
+une personne mortelle.
+
+Le roi se sentit charmé de la revoir; il n'ôta les yeux de sur elle que
+pour ordonner que l'on fermât bien toutes les portes pour la retenir. La
+cérémonie étant sur le point de finir, la princesse se leva promptement,
+voulant se dérober parmi la foule, mais elle fut extrêmement surprise et
+affligée de trouver les portes fermées.
+
+Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura.
+Il la pria de ne leur pas ôter si tôt le plaisir de la voir et d'être du
+célèbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la
+conduisit dans un salon magnifique où toute la cour était; il prit
+lui-même un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles
+mains. Dans ce moment, elle ne fut plus maîtresse de son transport, elle
+se jeta à ses pieds, et embrassant ses genoux: Voilà mon songe accompli,
+dit-elle, vous m'avez donné à laver le jour des noces de ma soeur, sans
+qu'il vous en soit rien arrivé de fâcheux.
+
+Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouvé plus
+d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement à Merveilleuse! Ha! ma chère
+fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous
+oublier ma cruauté? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que
+votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi,
+continua-t-il; voilà vos deux soeurs mariées, elles en ont chacune une,
+et la mienne sera pour vous. Dans le même moment, il se leva et la mit
+sur la tête de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse;
+toute la cour cria comme lui: les deux soeurs de cette jeune reine
+vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne
+se sentait pas, tant elle était aise: elle pleurait et riait tout à la
+fois; elle embrassait l'une, elle parlait à l'autre, elle remerciait le
+roi, et parmi toutes ces différentes choses, elle se souvenait du
+capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le
+demandait avec instance; mais on lui dit qu'il était mort: elle
+ressentit vivement cette perte.
+
+Lorsqu'elle fut à table, le roi la pria de raconter ce qui lui était
+arrivé depuis le jour où il avait donné des ordres si funestes contre
+elle. Aussitôt elle prit la parole avec une grâce admirable, et tout le
+monde attentif l'écoutait.
+
+Mais pendant qu'elle s'oubliait auprès du roi et de ses soeurs,
+l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et
+son inquiétude devenait si extrême, qu'il n'en était point le maître.
+Elle ne veut plus revenir, s'écriait-il, ma malheureuse figure de mouton
+lui déplaît. Ha! trop infortuné amant, que ferai-je sans Merveilleuse?
+Ragotte, barbare fée, quelle vengeance ne prends-tu point de
+l'indifférence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant
+que la nuit approchait, sans que la princesse parût, il courut à la
+ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais
+comme chacun savait déjà son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle
+retournât avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa
+des plaintes, et fit des regrets capables d'émouvoir tout autre que les
+suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pénétré de douleur, il
+se jeta par terre et y rendit la vie.
+
+Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragédie qui venait de se
+passer. Il proposa à sa fille de monter dans un char, et de se faire
+voir par toute la ville, à la clarté de mille et mille flambeaux, qui
+étaient aux fenêtres et dans les grandes places; mais quel spectacle
+pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, étendu
+sur le pavé, qui ne respirait plus? Elle se précipita du chariot, elle
+courut vers lui, elle pleura, elle gémit, elle connut que son peu
+d'exactitude avait causé la mort du mouton royal. Dans son désespoir,
+elle pensa mourir elle-même. L'on convint alors que les personnes les
+plus élevées sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune,
+et que souvent elles éprouvent les plus grands malheurs dans le moment
+où elles se croient au comble de leurs souhaits.
+
+ Souvent les plus beaux dons des cieux
+ Ne servent qu'à notre ruine:
+ Le mérite éclatant que l'on demande aux Dieux,
+ Quelquefois de nos maux est la triste origine.
+
+ Le roi mouton eût moins souffert,
+ S'il n'eût point allumé cette flamme fatale
+ Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale:
+ C'est son mérite qui le perd.
+
+ Il devait éprouver un destin plus propice.
+ Ragotte et ses présents ne purent rien sur lui;
+ Il haïssait sans feinte, aimait sans artifice,
+ Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.
+
+ Sa fin même pourra nous paraître fort rare,
+ Et ne convient qu'au roi Mouton.
+ On n'en voit point dans ce canton
+ Mourir quand leur brebis s'égare.
+
+
+
+
+Le Nain jaune
+
+
+Il était une fois une reine à laquelle il ne resta, de plusieurs enfants
+qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa
+mère se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette
+jeune princesse, elle avait une si terrible appréhension de la perdre,
+qu'elle ne la corrigeait point de ses défauts; de sorte que cette
+merveilleuse personne, qui se voyait d'une beauté plus céleste que
+mortelle, et destinée à porter une couronne, devint si fière et si
+entêtée de ses charmes naissants, qu'elle méprisait tout le monde.
+
+La reine sa mère aidait, par ses caresses et par ses complaisances, à
+lui persuader qu'il n'y avait rien qui pût être digne d'elle: on la
+voyait presque toujours vêtue en Pallas ou en Diane, suivie des
+premières dames de la cour habillées en nymphes; enfin, pour donner le
+dernier coup à sa vanité, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant
+fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait
+chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une étroite amitié.
+Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se défendît du
+pouvoir inévitable de ses charmes: les uns en tombèrent malades, les
+autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivèrent en bonne
+santé auprès d'elle; mais sitôt qu'elle parut, devinrent ses esclaves.
+
+Il n'a jamais été une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, à
+l'envi, essayaient de lui plaire; et après avoir dépensé trois ou quatre
+cents millions à lui donner seulement une fête, lorsqu'ils en avaient
+tiré un «cela est joli», ils se trouvaient trop récompensés. Les
+adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait
+point de jour qu'on ne reçût à sa cour sept ou huit mille sonnets,
+autant d'élégies, de madrigaux et de chansons, qui étaient envoyés par
+tous les poètes de l'univers. Toute-Belle était l'unique objet de la
+prose et de la poésie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais
+de feux de joie qu'avec ces vers, qui pétillaient et brûlaient mieux
+qu'aucune sorte de bois.
+
+La princesse avait déjà quinze ans, personne n'osait prétendre à
+l'honneur d'être son époux, et il n'y avait personne qui ne désirât de
+le devenir. Mais comment toucher un coeur de ce caractère? On se serait
+pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait traité
+cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruauté; et la
+reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y
+résoudre.
+
+«Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet
+orgueil insupportable qui vous fait regarder avec mépris tous les rois
+qui viennent à notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune
+complaisance pour moi?
+
+--Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle; permettez, madame, que
+je demeure dans une tranquille indifférence; si je l'avais une fois
+perdue, vous pourriez en être fâchée.
+
+--Oui, répliquait la reine, j'en serais fâchée si vous aimiez quelque
+chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez
+qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.»
+
+Cela était vrai; mais la princesse prévenue de son mérite, croyait
+valoir encore mieux; et peu à peu, par un entêtement de rester fille,
+elle commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se repentit, mais
+trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.
+
+Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une
+célèbre fée, qu'on appelait la fée du désert; mais il n'était pas aisé
+de la voir, car elle était gardée par des lions. La reine y aurait été
+bien empêchée, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait
+leur jeter du gâteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et
+des oeufs de crocodiles: elle pétrit elle-même ce gâteau et le mit dans
+un petit panier à son bras. Comme elle était lasse d'avoir marché si
+longtemps, n'y étant point accoutumée, elle se coucha au pied d'un arbre
+pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se
+réveillant, elle trouva seulement son panier: le gâteau n'y était plus;
+et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui
+faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.
+
+«Hélas! que deviendrai-je? s'écria-t-elle douloureusement; je serai
+dévorée.»
+
+Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver,
+elle se tenait contre l'arbre où elle avait dormi: en même temps elle
+entendit: «Chet, chet, hem, hem.» Elle regarde de tous côtés, en levant
+les yeux, elle aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une
+coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit:
+
+«Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous êtes que
+les lions ne vous dévorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur,
+car ils en ont dévoré bien d'autres; et pour comble de disgrâce, vous
+n'avez point de gâteau.
+
+--Il faut me résoudre à la mort, dit la reine en soupirant, hélas j'y
+aurais moins de peine si ma chère fille était mariée!
+
+--Quoi, vous avez une fille? s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi
+à cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il demeurait),
+vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une femme par terre et par
+mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions,
+des tigres et des ours.»
+
+La reine le regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de son horrible
+petite figure, qu'elle l'était déjà des lions; elle rêvait et ne lui
+répondait rien.
+
+«Quoi, vous hésitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez
+guère la vie?»
+
+En même temps la reine aperçut les lions sur le haut d'une colline, qui
+accouraient à elle; ils avaient chacun deux têtes, huit pieds, quatre
+rangs de dents, et leur peau était aussi dure que l'écaille et aussi
+rouge que du maroquin. À cette vue la pauvre reine, plus tremblante que
+la colombe quand elle aperçoit un milan, cria de toute sa force:
+
+«Monseigneur le Nain, Toute-Belle est à vous.
+
+--Oh! dit-il d'un air dédaigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en
+veux point, gardez-la.
+
+--Hé, monseigneur, continua la reine affligée, ne la refusez pas, c'est
+la plus charmante princesse de l'univers.
+
+--Hé bien, répliqua-t-il, je l'accepte par charité; mais souvenez-vous
+du don que vous m'en faites.»
+
+Aussitôt l'oranger sur lequel il était s'ouvrit, la reine se jeta dedans
+à corps perdu; il se referma, et les lions n'attrapèrent rien.
+
+La reine était si troublée, qu'elle ne voyait pas une porte ménagée dans
+cet arbre; enfin, elle l'aperçut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ
+d'orties et de chardons. Il était entouré d'un fossé bourbeux, et un peu
+plus loin était une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain
+jaune en sortit d'un air enjoué, il avait des sabots, une jaquette de
+bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un
+petit scélérat.
+
+«Je suis ravi, dit-il à la reine, madame ma belle-mère, que vous voyiez
+le petit château où votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra
+nourrir de ses orties et de ses chardons, un âne qui la portera à la
+promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des
+saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y
+nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit auprès d'elle,
+beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien fâché
+que son ombre l'accompagnât mieux que moi.»
+
+L'infortunée reine, considérant tout d'un coup la déplorable vie que ce
+nain promettait à sa chère fille, et ne pouvant soutenir une idée si
+terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la
+force de lui répondre un mot: mais pendant qu'elle était ainsi, elle fut
+rapportée dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de
+nuit et la fontange du meilleur air qu'elle eût mises de ses jours. La
+reine s'éveilla et se souvint de ce qui lui était arrivé; elle n'en crut
+rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa
+fille à ses côtés, il n'y avait guère d'apparence qu'elle eût été au
+désert, qu'elle y eût couru de si grands périls, et que le nain l'en eût
+tirée à des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle.
+Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'étonnaient
+autant que le rêve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excès de son
+inquiétude, elle tomba dans une mélancolie si extraordinaire, qu'elle ne
+pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir.
+
+La princesse, qui l'aimait de tout son coeur, s'en inquiéta beaucoup;
+elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la
+reine cherchant des prétextes, lui répondait, tantôt que c'était l'effet
+de sa mauvaise santé, et tantôt que quelqu'un de ses voisins la menaçait
+d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses réponses étaient
+plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la
+reine s'étudiait à le lui cacher. N'étant plus maîtresse de son
+inquiétude, elle prit la résolution d'aller trouver la fameuse fée du
+désert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi
+envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier,
+car tout le monde la pressait fortement de choisir un époux: elle prit
+soin de pétrir elle-même le gâteau qui pouvait apaiser la fureur des
+lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle
+sortit par un petit degré dérobé, le visage couvert d'un grand voile
+blanc qui tombait jusqu'à ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers
+la grotte où demeurait cette habile fée.
+
+Mais en arrivant à l'oranger fatal dont j'ai déjà parlé, elle le vit si
+couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle
+posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand
+il fut question de retrouver sa corbeille et son gâteau, il n'y avait
+plus rien; elle s'inquiète, elle s'afflige, et voit tout d'un coup
+auprès d'elle l'affreux petit nain dont j'ai déjà parlé.
+
+«Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous à pleurer? lui dit-il.
+
+--Hélas! qui ne pleurerait, répondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon
+gâteau, qui m'étaient si nécessaires pour arriver à bon port chez la fée
+du désert.
+
+--Hé! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son
+parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle?
+
+--La reine ma mère, répliqua la princesse, est tombée depuis quelque
+temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa
+vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-être la cause, car elle
+souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouvé
+digne de moi; toutes ces raisons m'engagent à vouloir parler à la fée.
+
+--N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus
+propre qu'elle à vous éclairer sur ces choses. La reine votre mère a du
+chagrin de vous avoir promise en mariage.
+
+--La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous
+vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'intérêt, pour
+qu'elle m'engage sans mon consentement.
+
+--Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup à ses
+genoux, je me flatte que ce choix ne vous déplaira point, quand je vous
+aurai dit que c'est moi qui suis destiné à ce bonheur.
+
+--Ma mère vous veut pour son gendre, s'écria Toute-Belle en reculant
+quelques pas, est-il une folie semblable à la vôtre?
+
+--Je me soucie fort peu, dit le nain en colère, de cet honneur: voici
+les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront vengé
+de votre injuste mépris.»
+
+En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de
+longs hurlements.
+
+«Que vais-je devenir? s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes
+beaux jours?»
+
+Le méchant nain la regardait, et riant dédaigneusement:
+
+«Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas
+mésallier votre éclatant mérite avec un misérable nain tel que moi.
+
+--De grâce, ne vous fâchez pas, lui dit la princesse en joignant ses
+belles mains, j'aimerais mieux épouser tous les nains de l'univers, que
+de périr d'une manière si affreuse.
+
+--Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole,
+répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous surprendre.
+
+--Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma
+frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.»
+
+Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba évanouie;
+et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau
+linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un
+seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutôt arraché
+la peau, qu'elle ne l'aurait ôtée de son doigt.
+
+Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce
+qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une mélancolie qui surprit et
+qui inquiéta toute la cour; la reine en fut plus alarmée que personne,
+elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opiniâtre à
+lui cacher son aventure. Enfin, les états du royaume, impatients de voir
+leur princesse mariée, s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la
+reine pour la prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle répliqua
+qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y témoignait tant de
+répugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la
+haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de
+sa fierté depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas
+de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à quelque
+grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en état de
+disputer une conquête si glorieuse. Elle répondit donc plus
+favorablement que l'on ne l'avait espéré, qu'encore qu'elle se fût
+estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait à
+épouser le roi des mines d'or: c'était un prince très puissant et très
+bien fait, qui l'aimait avec la dernière passion depuis quelques années,
+et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.
+
+Il est aisé de juger de l'excès de sa joie, lorsqu'il apprit de si
+charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour
+toujours une espérance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne
+pouvait pas épouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en
+choisir un, car sa vanité ne se démentait point, et elle était fort
+persuadée que personne au monde ne pouvait lui être comparable.
+
+L'on prépara toutes les choses nécessaires pour la plus grande fête de
+l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses,
+que toute la mer était couverte des navires qui les apportaient: l'on
+envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et
+particulièrement à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus
+rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre
+des ajustements qui relèvent la beauté: la sienne était si parfaite
+qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant
+sur le point d'être heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.
+
+L'intérêt qu'elle avait à le connaître, l'obligea de l'étudier avec
+soin; elle lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des sentiments
+si vifs et si délicats, enfin une si belle âme dans un corps si parfait,
+qu'elle commença de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait
+pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans
+les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se
+découvrir toute leur tendresse: ces plaisirs étaient souvent secondés
+par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des
+vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort
+agréable.
+
+ Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages,
+ Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs.
+ Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs;
+ Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages;
+ Dans ce charmant séjour
+ Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour.
+
+L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi, désespérés de sa
+bonne fortune, avaient quitté la cour; ils étaient retournés chez eux
+accablés de la plus vive douleur, ne pouvant être témoins du mariage de
+Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une manière si touchante, qu'elle ne
+put s'empêcher de les plaindre.
+
+«Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous
+aujourd'hui? Vous accordez votre pitié à des amants qui sont trop payés
+de leurs peines par un seul de vos regards.
+
+--Je serais fâchée, répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible à
+la compassion que j'ai témoignée aux princes qui me perdent pour
+toujours, c'est une preuve de votre délicatesse dont je vous tiens
+compte: mais, seigneur, leur état est si différent du vôtre; vous devez
+être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous
+ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.»
+
+Le roi des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la
+princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta à ses
+pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon.
+
+Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva: tout étant prêt
+pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes
+annoncèrent par toute la ville cette grande fête; l'on tapissa les rues,
+elles furent jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la
+grande place du palais; la reine ravie, s'était à peine couchée, et elle
+se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et
+pour choisir les pierreries dont la princesse devait être parée; ce
+n'était que diamants jusqu'à ses souliers, ils en étaient faits, sa robe
+de brocart d'argent était chamarrée d'une douzaine de rayons du soleil
+que l'on avait achetés bien cher; mais aussi rien n'était plus brillant,
+et il n'y avait que la beauté de cette princesse qui pût être plus
+éclatante: une riche couronne ornait sa tête, ses cheveux flottaient
+jusqu'à ses pieds, et la majesté de sa taille se faisait distinguer au
+milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or
+n'était pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur
+son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne
+s'en retournât chargé de ses libéralités, car il avait fait arranger
+autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de
+grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de
+pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait
+indifféremment à ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite
+cérémonie, qui n'était pas une des moins utiles et des moins agréables
+de la noce, y attira beaucoup de personnes qui étaient peu sensibles à
+tous les autres plaisirs.
+
+La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le roi,
+lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie où elles étaient,
+deux gros coqs d'Inde qui traînaient une boîte fort mal faite; il venait
+derrière eux une grande vieille, dont l'âge avancé et la décrépitude ne
+surprirent pas moins que son extrême laideur; elle s'appuyait sur une
+béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours
+rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs
+d'Inde sans dire une parole, puis s'arrêtant au milieu de la galerie, et
+branlant sa béquille d'une manière menaçante:
+
+«Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous prétendez donc
+fausser impunément la parole que vous avez donnée à mon ami le Nain
+jaune; je suis la fée du désert; sans lui, sans son oranger, ne
+savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dévorées? L'on ne
+souffre pas dans le royaume de féerie de telles insultes; songez
+promptement à ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion
+que vous l'épouserez, ou que je brûlerai ma béquille.
+
+--Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends,
+qu'avez-vous promis?
+
+--Ah! ma mère, répliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis
+vous-même?»
+
+Le roi des mines d'or, indigné de ce qui se passait, et que cette
+méchante vieille vînt s'opposer à sa félicité, s'approcha d'elle l'épée
+à la main, et la portant à sa gorge:
+
+«Malheureuse, lui dit-il, éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la
+perte de ta vie me vengera de ta malice».
+
+Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus de la boîte sauta
+jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain
+jaune monté sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la fée
+du désert et le roi des mines d'or.
+
+«Jeune téméraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fée;
+c'est à moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton
+ennemi; l'infidèle princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa
+parole, et reçu la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes
+cheveux; tâche de la lui ôter, et tu verras par ce petit essai que ton
+pouvoir est moindre que le mien.
+
+--Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la témérité de te dire
+l'adorateur de cette divine princesse, et de prétendre à une possession
+si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait
+mal aux yeux, et que je t'aurais déjà ôté la vie, si tu étais digne
+d'une mort si glorieuse.»
+
+Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de l'âme, appuya l'éperon dans le
+ventre de son chat, qui commença un miaulis épouvantable, et sautant
+de-çà et de-là, il faisait peur à tout le monde, hors au brave roi, qui
+serrait le nain de près, quand il tira un large coutelas dont il était
+armé; et, défiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais
+avec un bruit étrange.
+
+Le roi courroucé le suivit à grands pas. À peine furent-ils vis-à-vis
+l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil
+devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il eût été ensanglanté, il
+s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on: le tonnerre et les
+éclairs semblaient vouloir abîmer le monde; et les deux coqs d'Inde
+parurent aux côtés du mauvais nain, comme deux géants plus hauts que des
+montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une
+telle abondance, que l'on eût cru que c'était une fournaise ardente.
+Toutes ces choses n'auraient point été capables d'effrayer le coeur
+magnanime du jeune monarque; il marquait une intrépidité dans ses
+regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient
+à sa conservation, et qui embarrassait peut-être bien le Nain jaune:
+mais son courage ne fut pas à l'épreuve de l'état où il aperçut sa chère
+princesse, lorsqu'il vit la fée du désert, coiffée en Tisiphone, sa tête
+couverte de longs serpents, montée sur un griffon ailé, armée d'une
+lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les
+bras de la reine toute baignée de son sang. Cette tendre mère, plus
+blessée du coup que sa fille ne l'avait été, poussa des cris, et fit des
+plaintes que l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage
+et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour
+la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa
+pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec son chat espagnol dans
+le balcon où elle était; il l'arracha des mains de la reine et de celles
+de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut
+avec sa proie.
+
+Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier désespoir une
+aventure si extraordinaire, et à laquelle il était assez malheureux de
+ne pouvoir apporter aucun remède; quand pour comble de disgrâce, il
+sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumière, et que
+quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de
+l'air. Que de disgrâces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites
+ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur?
+
+Cette mauvaise fée du désert, qui était venue avec le Nain jaune pour le
+seconder dans l'enlèvement de la princesse, eut à peine vu le roi des
+mines d'or, que son coeur barbare devenant sensible au mérite de ce
+jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une
+affreuse caverne, où elle le chargea de chaînes qu'elle avait attachées
+à un rocher; elle espérait que la crainte d'une mort prochaine lui
+ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle
+voudrait. Dès qu'elle fut arrivée, elle lui rendit la vue, sans lui
+rendre la liberté, et empruntant de l'art de féerie les grâces et les
+charmes que la nature lui avait refusés, elle parut devant lui comme une
+aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.
+
+«Que vois-je? s'écria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle
+infortune vous accable et vous retient dans un si triste séjour?»
+
+Le roi déçu par des apparences si trompeuses, lui répliqua:
+
+«Hélas! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a
+conduit ici; bien qu'elle m'ait ôté l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a
+enlevé, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laissé de
+reconnaître au son de sa voix que c'est la fée du désert.
+
+--Ah! seigneur, s'écria la fausse nymphe, si vous êtes entre les mains
+de cette femme, vous n'en sortirez point qu'après l'avoir épousée; elle
+a fait ce tour à plus d'un héros, et c'est la personne du monde la moins
+traitable sur ses entêtements.»
+
+Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part à l'affliction du
+roi, il aperçut les pieds de la nymphe, qui étaient semblables à ceux
+d'un griffon: c'était toujours à cela qu'on reconnaissait la fée dans
+ses différentes métamorphoses car à l'égard de ce griffonnage, elle ne
+pouvait le changer.
+
+Le roi n'en témoigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence:
+
+«Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la fée du désert, mais il
+ne m'est pas supportable qu'elle protège le Nain jaune contre moi, et
+qu'elle me tienne enchaîné comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai
+aimé une princesse charmante: mais si elle me rend ma liberté, je sens
+bien que la reconnaissance m'engagera à n'aimer qu'elle.
+
+--Parlez-vous sincèrement? lui dit la nymphe déçue.
+
+--N'en doutez pas, répliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre,
+et je vous avoue qu'une fée peut flatter davantage ma vanité, qu'une
+simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui
+témoignerai toujours de la haine, jusqu'à ce que je sois maître de ma
+liberté.»
+
+La fée du désert, trompée par ces paroles, prit la résolution de
+transporter le roi dans un lieu aussi agréable que cette solitude était
+affreuse, de manière, que l'obligeant à monter dans son chariot où elle
+avait attaché des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient
+ordinairement, elle vola d'un pôle à l'autre.
+
+Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de
+l'air, il aperçut sa chère princesse dans un château tout d'acier, dont
+les murs frappés par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents
+qui brûlaient tous ceux qui voulaient en approcher; elle était dans un
+bocage, couchée sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa
+tête, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait
+les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit
+passer le roi avec la fée du désert, qui ayant employé l'art de féerie
+où elle était experte, pour paraître belle aux yeux du jeune monarque,
+parut en effet à ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du
+monde.
+
+«Quoi! s'écria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet
+inaccessible château, où l'affreux Nain jaune m'a transportée? Faut-il
+que pour comble de disgrâce le démon de la jalousie vienne me
+persécuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne
+l'infidélité du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, être
+affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette
+redoutable rivale, dont la fatale beauté surpasse la mienne?»
+
+Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine
+mortelle de s'éloigner avec tant de vitesse du cher objet de ses voeux.
+S'il avait moins connu le pouvoir de la fée, il aurait tout tenté pour
+se séparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre
+moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire
+contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse
+qui pussent le retirer de ses mains.
+
+La fée avait aperçu Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi à
+pénétrer l'effet que cette vue aurait produit sur son coeur.
+
+«Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous
+voulez savoir: la rencontre imprévue d'une princesse malheureuse, et
+pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous,
+m'a un peu ému; mais vous êtes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit,
+que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infidélité.
+
+--Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspiré des
+sentiments si avantageux en ma faveur.
+
+--Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez
+me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes grâces, ne me
+refusez point votre secours pour Toute-Belle.
+
+--Pensez-vous à ce que vous me demandez? lui dit la fée, en fronçant le
+sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma
+science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de
+ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme
+ma rivale!»
+
+Le roi soupira sans rien répondre; qu'aurait-il répondu à cette
+pénétrante personne?
+
+Ils arrivèrent dans une vaste prairie, émaillée de mille fleurs
+différentes; une profonde rivière l'entourait, et plusieurs ruisseaux de
+fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, où l'on trouvait
+une fraîcheur éternelle; on voyait dans l'éloignement, s'élever un
+superbe palais, dont les murs étaient de transparents émeraudes.
+Aussitôt que les cygnes qui conduisaient la fée se furent abaissés sous
+un portique, dont le pavé était de diamants, et les voûtes de rubis, il
+parut de tous côtés mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec
+de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles:
+
+ Quand l'amour veut d'un coeur remporter la victoire,
+ On fait pour résister des efforts superflus,
+ On ne fait qu'augmenter sa gloire,
+ Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.
+
+La fée du désert était ravie d'entendre chanter ses amours; elle
+conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu
+de mémoire de fée, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se
+crût pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'éloignait
+guère, et qu'en quelque lieu caché, elle observait ce qu'il faisait;
+cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant à lui:
+
+«Fidèle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire
+pour me rendre agréable à la charmante fée du désert, car l'envie que
+j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.»
+
+Aussitôt il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une
+table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence.
+
+La fée entra si transportée de joie, qu'elle ne pouvait la modérer.
+
+«Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me
+plaire, vous en avez trouvé le secret, même sans le chercher; jugez
+donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.»
+
+Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs à la vieille fée, ne
+les épargna pas, et il en obtint insensiblement la liberté de s'aller
+promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si
+terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis
+pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la
+complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque
+soulagement à ses peines, de pouvoir rêver seul, sans être interrompu
+par sa méchante geôlière.
+
+Après avoir marché assez longtemps sur le sable, il se baissa et écrivit
+ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main:
+
+ Enfin, je puis en liberté
+ Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes:
+ Hélas! je ne vois plus les charmes
+ De l'adorable objet qui m'avait enchanté.
+
+ Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible,
+ Mer orageuse, mer terrible,
+ Que poussent les vents furieux,
+ Tantôt jusqu'aux enfers, et tantôt jusqu'aux cieux,
+ Mon coeur est encor moins paisible
+ Que tu ne parais à mes yeux.
+
+ Toute-Belle! oh! destin barbare,
+ Je perds l'objet de mon amour;
+ Oh Ciel! dont l'arrêt m'en sépare,
+ Pourquoi diffères-tu de me ravir le jour?
+
+ Divinité des ondes,
+ Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir;
+ Sortez de vos grottes profondes,
+ Secourez un amant réduit au désespoir.
+
+Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira malgré lui toute son
+attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous
+côtés, lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté extraordinaire, son
+corps n'était couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agités
+des zéphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de
+ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec
+des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une
+rencontre si extraordinaire; dès qu'elle fut à portée de lui parler,
+elle lui dit:
+
+«Je sais le triste état où vous êtes réduit par l'éloignement de votre
+princesse, et par la bizarre passion que la fée du désert a prise pour
+vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal où vous languirez
+peut-être encore plus de trente ans.»
+
+Le roi ne savait que répondre à cette proposition; ce n'était pas manque
+d'envie de sortir de captivité, mais il craignait que la fée du désert
+n'eût emprunté cette figure pour le décevoir. Comme il hésitait, la
+sirène qui devina ses pensées, lui dit:
+
+«Ne croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis de trop
+bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le procédé de la fée du
+désert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les
+jours votre infortunée princesse, sa beauté et son mérite me font une
+égale pitié, et je vous le répète encore, si vous avez de la confiance
+en moi, je vous sauverai.
+
+--J'y en ai une si parfaite, s'écria le roi, que je ferai tout ce que
+vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi
+de ses nouvelles.
+
+--Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui dit-elle; venez
+avec moi, je vais vous porter au château d'acier, et laisser sur ce
+rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fée en sera la
+dupe.»
+
+Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et
+soufflant trois fois dessus, elle leur dit:
+
+«Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable,
+sans en partir jusqu'à ce que la fée du désert vous vienne enlever.»
+
+Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines
+d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils étaient
+vêtus d'un habit comme le sien, ils étaient pâles et défaits, comme s'il
+se fût noyé; en même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur sa
+grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en pleine mer, avec
+une égale satisfaction.
+
+«Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le
+méchant Nain jaune eut enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure
+que la fée du désert lui avait faite, en trousse derrière lui sur son
+terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle était si
+troublée de cette aventure, que ses forces l'abandonnèrent; elle resta
+évanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point
+s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se vît en sûreté dans son terrible
+palais d'acier: il y fut reçu par les plus belles personnes du monde
+qu'il y avait transportées. Chacune à l'envi lui marqua son empressement
+pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or,
+chamarré de perles plus grosses que des noix.
+
+--Ah! s'écria le roi des mines d'or, en interrompant la sirène, il l'a
+épousée, je pâme, je me meurs.
+
+--Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de Toute-Belle
+l'a garantie des violences de cet affreux nain.
+
+--Achevez donc, dit le roi.
+
+--Qu'ai-je à vous dire davantage? continua la sirène. Elle était dans le
+bois, lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la fée du désert,
+elle était si fardée qu'elle lui a paru d'une beauté supérieure à la
+sienne, son désespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous
+l'aimez.
+
+--Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle
+fatale erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en détromper?
+
+--Consultez votre coeur, répliqua la sirène avec un gracieux sourire:
+lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de conseils.»
+
+En achevant ces mots, ils arrivèrent au château d'acier, le côté de la
+mer était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revêtu de ces
+formidables murs qui brûlaient tout le monde.
+
+«Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle est au bord de
+la même fontaine où vous la vîtes en passant; mais, comme vous aurez des
+ennemis à combattre avant que d'y arriver, voici une épée avec laquelle
+vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands périls,
+pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer
+sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous
+conduire plus loin avec votre chère princesse, je ne vous manquerai pas;
+car la reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que
+je suis venue vous chercher.»
+
+En achevant ces mots, elle donna au roi une épée faite d'un seul
+diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute
+l'utilité, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer
+sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en imaginant ce
+qu'un coeur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes
+obligations.
+
+Il faut dire quelque chose de la fée du désert. Comme elle ne vit point
+revenir son aimable amant, elle se hâta de l'aller chercher; elle fut
+sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes chargées de présents
+magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles
+remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail
+merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles;
+d'autres avaient sur leurs têtes des ballots d'étoffes d'une richesse
+inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'à
+des oiseaux. Mais que devint la fée, qui marchait après cette galante et
+nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs marins, si semblables au
+roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune différence? À
+cette vue, frappée d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta
+un cri si épouvantable qu'il pénétra les cieux, fit trembler les monts,
+et retentit jusqu'aux enfers. Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne
+sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit.
+Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en
+pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagnée,
+les immolant aux mânes de ce cher défunt. Ensuite elle appela onze de
+ses soeurs qui étaient fées comme elle, les priant de lui aider à faire
+un superbe mausolée à ce jeune héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût
+la dupe des joncs marins. Cet événement est assez propre à surprendre,
+car les fées savaient tout; mais l'habile sirène en savait encore plus
+qu'elles.
+
+Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le
+marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser
+la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable
+sirène, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de
+la meilleure grâce du monde, et disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien
+à faire qu'à s'avancer vers le château d'acier.
+
+Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands pas, regardant d'un oeil
+curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas
+longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environnèrent, et
+jetant sur lui leurs griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si
+l'épée de diamant n'avait commencé à lui être aussi utile que la sirène
+l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux yeux de ces monstres,
+qu'ils tombèrent sans force à ses pieds: il donna à chacun un coup
+mortel, puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts
+d'écailles plus difficiles à pénétrer que le fer. Quelque effrayante que
+fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se servant de sa
+redoutable épée, il n'y en eut pas un qu'il ne coupât par la moitié: il
+espérait avoir surmonté les plus grandes difficultés, quand il lui en
+survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et
+gracieuses, vinrent à sa rencontre, tenant de longues guirlandes de
+fleurs dont elles lui fermaient le passage.
+
+«Où voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises
+à la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait
+à vous et à nous des malheurs infinis; de grâce, ne vous opiniâtrez
+point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de
+vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais causé de
+déplaisir?»
+
+Le roi à cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait à quoi
+se résoudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et
+d'en être le chevalier à toute outrance, il fallait que dans cette
+occasion il se portât à le détruire: mais une voix qu'il entendit le
+fortifia tout d'un coup.
+
+«Frappe, frappe, n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta
+princesse pour jamais.»
+
+En même temps sans rien répondre à ces nymphes il se jette au milieu
+d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les
+dissipe en un moment: c'était un des derniers obstacles qu'il devait
+trouver, il entra dans le petit bois où il avait vu Toute-Belle: elle y
+était au bord de la fontaine, pâle et languissante. Il l'aborde en
+tremblant; il veut se jeter à ses pieds; mais elle s'éloigne de lui avec
+autant de vitesse et d'indignation que s'il avait été le Nain jaune.
+
+«Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni
+infidèle ni coupable; je suis un malheureux qui vous a déjà déplu sans
+le vouloir.
+
+--Ah! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une
+personne d'une beauté extraordinaire; est-ce malgré vous que vous
+faisiez ce voyage?
+
+--Oui, princesse, lui dit-il, c'était malgré moi; la méchante fée du
+désert ne s'est pas contentée de m'enchaîner à un rocher, elle m'a
+enlevé dans un char jusqu'à un des bouts de la terre, où je serais
+encore à languir sans le secours inespéré d'une sirène bienfaisante, qui
+m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des
+mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus
+fidèle de tous les amants.»
+
+Il se jeta à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa
+malheureusement tomber sa redoutable épée. Le Nain jaune, qui se tenait
+caché sous une laitue, ne la vit pas plus tôt hors de la main du roi,
+qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.
+
+La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses
+plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre: avec deux mots de
+son grimoire, il fit paraître deux géants qui chargèrent le roi de
+chaînes et de fers.
+
+«C'est à présent, dit le nain, que je suis maître de la destinée de mon
+rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la liberté de partir de
+ces lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à m'épouser.
+
+--Ah! que je meure plutôt mille fois, s'écria l'amoureux roi.
+
+--Que vous mouriez, hélas! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si
+terrible?
+
+--Que vous deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il
+rien de si affreux?
+
+--Mourons donc ensemble, continua-t-elle.
+
+--Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.
+
+--Je consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous souhaitez.
+
+--À mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en ferez votre époux,
+cruelle princesse, la vie me serait odieuse!
+
+--Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes yeux que je deviendrai
+son époux; un rival aimé m'est trop redoutable.»
+
+En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de Toute-Belle, il
+frappa le roi droit au coeur, et l'étendit à ses pieds. La princesse ne
+pouvant survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne
+fut pas longtemps sans unir son âme à la sienne. C'est ainsi que
+périrent ces illustres infortunés, sans que la sirène y pût apporter
+aucun remède, car la force du charme était dans l'épée de diamant.
+
+Le méchant nain aima mieux voir la princesse privée de vie, que de la
+voir entre les bras d'un autre; et la fée du désert ayant appris cette
+aventure, détruisit le mausolée qu'elle avait élevé, concevant autant de
+haine pour la mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu de
+passion pour sa personne. La secourable sirène, désolée d'un si grand
+malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les métamorphoser en
+palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres,
+conservant toujours un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent
+de leurs branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur
+tendre union.
+
+
+
+
+Le Prince lutin
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils
+aimaient passionnément, bien qu'il fût très mal fait. Il était aussi
+gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais
+ce n'était rien de la laideur de son visage et de la difformité de son
+corps en comparaison de la malice de son esprit: c'était une bête
+opiniâtre qui désolait tout le monde. Dès sa plus grande enfance le roi
+le remarqua bien, mais la reine en était folle; elle contribuait encore
+à le gâter par des complaisances outrées, qui lui faisaient connaître le
+pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour à cette princesse,
+il fallait lui dire que son fils était beau et spirituel. Elle voulut
+lui donner un nom qui inspirât du respect et de la crainte. Après avoir
+longtemps cherché, elle l'appela Furibon.
+
+Quand il fut en âge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui
+avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme
+de courage, si ses affaires avaient été en meilleur état; mais il y
+avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application était à
+bien élever son fils unique.
+
+Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus
+pénétrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un
+tour heureux et une grâce particulière: sa personne était toute
+parfaite.
+
+Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de
+Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant; mais c'était un indocile
+que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son
+gouverneur s'appelait Léandre: tout le monde l'aimait. Les dames le
+voyaient très favorablement, mais il ne s'attachait à pas une: elles
+l'appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le
+faire changer de manière: il ne quittait presque point Furibon; cette
+compagnie ne servait qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne
+s'approchait des dames que pour leur dire des duretés: tantôt elles
+étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l'air provincial; il
+les accusait devant tout le monde d'être fardées. Il ne voulait savoir
+leurs intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait, et pour
+les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l'on
+haïssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait
+presque toujours au jeune Léandre.
+
+«Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les
+dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour
+moi.
+
+--Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous
+les empêche de se familiariser.
+
+--Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour
+leur apprendre leur devoir.»
+
+Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince,
+accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès
+que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s'avancèrent, et vinrent
+lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur
+admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'était son nain;
+ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit
+qu'il en eût.
+
+Léandre était au désespoir; il se tuait de leur dire que c'était le fils
+du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprète était allé
+les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient
+rien à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès de Furibon; et
+les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'était
+un jeu, riaient à s'en trouver mal, et voulaient lui donner des
+croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays. Ce prince,
+désespéré, tira sa petite épée, qui n'était pas plus longue qu'un
+éventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait
+au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet
+emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils
+lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu'ils avaient
+bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut
+affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent
+méconnaître.
+
+Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui
+en arracha deux ou trois poignées: il l'aurait étranglé s'il avait pu;
+il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre,
+offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu'il
+avait à la campagne. Il ne s'y trouva point désoeuvré, il aimait la
+chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup,
+et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'être plus
+obligé de faire la cour à son fantasque prince, et, malgré la solitude,
+il ne s'ennuyait pas un moment.
+
+Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses jardins, comme la
+chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres étaient
+si hauts et si touffus qu'il se trouva agréablement à l'ombre. Il
+commençait à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il sentit
+quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe et qui la serrait
+très fort. Il regarda ce que ce pouvait être, et fut bien surpris de
+voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la
+tête, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son
+corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui
+demander grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il n'eut pas plus
+tôt aperçu la couleuvre qu'il cria à son maître.
+
+«Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la
+tuer; c'est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole nos
+parterres.»
+
+Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui était tachetée de
+mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne
+remuait point pour se défendre.
+
+«Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu'elle est
+venue se réfugier auprès de moi, je te défends de lui faire aucun mal,
+je veux la nourrir; et quand elle aura quitté sa belle peau, je la
+laisserai aller.»
+
+Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la
+clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour
+la nourrir et pour la réjouir: voilà une couleuvre fort heureuse! Il
+allait quelquefois la voir; dès qu'elle l'apercevait, elle venait
+au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les
+airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en était
+surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.
+
+Toutes les dames de la cour étaient affligées de son absence; on ne
+parlait que de lui, on désirait son retour.
+
+«Hélas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs à la cour depuis que
+Léandre en est parti; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui
+veuille du mal d'être plus aimable et plus aimé que lui? Faut-il que
+pour lui plaire il se défigure la taille et le visage? Faut-il que pour
+lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux
+oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voilà un
+petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne
+trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.»
+
+Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs,
+et même les méchants en ont plus que les autres. Furibon avait les
+siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui
+conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colère qui allait
+jusqu'à la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui
+dit qu'il allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de
+faire périr Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu'il était plus
+beau que son singe de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le
+regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les mains à sa
+mort; qu'il fallait qu'il allât avec ses plus confidents à la chasse,
+que Léandre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer
+de tout le monde.
+
+Furibon fut donc à la chasse; quand Léandre entendit des chiens et des
+cors dans ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c'était. Il
+demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince; il mit pied à
+terre et le salua respectueusement; il le reçut mieux qu'il ne
+l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt il se détourna, faisant
+signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'éloignait fort
+vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa
+caverne, et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui
+l'accompagnaient prirent la fuite; Léandre resta seul à combattre ce
+furieux animal. Il fut à lui l'épée à la main, il hasarda d'en être
+dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi.
+Furibon s'était évanoui de peur; Léandre le secourut avec des soins
+merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval
+pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au
+fond du coeur des obligations si vives et si récentes et n'aurait pas
+manqué de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda
+pas seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour aller
+chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils
+environnèrent Léandre, et il aurait été infailliblement tué s'il avait
+eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'être pas
+attaqué par derrière, il n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en
+homme désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta de venir pour se
+donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui
+auquel il s'attendait, tous ces scélérats rendaient les derniers
+soupirs. Quand Léandre le vit, il s'avança et lui dit:
+
+«Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fâché
+de m'être défendu.
+
+--Vous êtes un insolent, répliqua le prince en colère; si jamais vous
+paraissez devant moi, je vous ferai mourir.»
+
+Léandre ne lui répliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et
+passa la nuit à songer à ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas
+d'apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le
+monde mais, étant près de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit
+du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperçut
+une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre;
+il y jeta les yeux, et fut surpris de la présence d'une dame dont l'air
+noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa
+naissance; son habit était de satin amarante, brodé de diamants et de
+perles. Elle s'avança vers lui d'un air gracieux et lui dit:
+
+«Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez
+apportée, elle n'y est plus; vous me trouvez à sa place pour vous payer
+ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement.
+Sachez que je suis la fée Gentille, fameuse à cause des tours de gaieté
+et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir,
+sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expiré, nous
+devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est
+fatal, car alors nous ne pouvons plus prévoir ni empêcher nos malheurs,
+et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expirés,
+nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beauté, notre pouvoir
+et nos trésors. Vous savez à présent, seigneur, les obligations que je
+vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez à quoi je peux
+vous être utile, et comptez sur moi.»
+
+Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-là de commerce avec les
+fées, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais,
+lui faisant une profonde révérence:
+
+«Madame, dit-il, après l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me
+semble que je n'ai rien à souhaiter de la fortune.
+
+--J'aurais bien du chagrin, répliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas
+en état de vous être utile. Considérez que je peux vous faire un grand
+roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des
+mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre
+excellent orateur, poète, musicien et peintre; je peux vous faire aimer
+des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin aérien,
+aquatique et terrestre.»
+
+Léandre l'interrompit en cet endroit.
+
+«Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il, à quoi me
+servirait d'être lutin.
+
+--À mille choses utiles et agréables, repartit la fée. Vous êtes
+invisible quand il vous plaît; vous traversez en un instant le vaste
+espace de l'univers; vous vous élevez sans avoir des ailes; vous allez
+au fond de la terre sans être mort; vous pénétrez les abîmes de la mer
+sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fenêtres et les portes
+soient fermées; et, dès que vous le jugez à propos, vous vous laissez
+voir sous votre forme naturelle.
+
+--Ah! madame, s'écria-t-il, je choisis d'être lutin; je suis sur le
+point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et
+je le préfère à toutes les autres choses que vous m'avez si
+généreusement offertes.
+
+--Soyez lutin, répliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur
+les yeux et sur le visage; soyez lutin aimé, soyez lutin aimable, soyez
+lutin lutinant.»
+
+Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de
+deux plumes de perroquet.
+
+«Quand vous l'ôterez, on vous verra.»
+
+Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita
+d'aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu'il y avait
+remarquées. En même temps son corps devint aussi léger que sa pensée; il
+se transporta dans la forêt, passant par la fenêtre et voltigeant comme
+un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si
+élevé, et qu'il traversait la rivière; il appréhendait de tomber dedans
+et que le pouvoir de la fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se
+trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint
+sur-le-champ dans la chambre où la fée était encore: il les lui
+présenta, étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien réussi. Elle
+lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait
+tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge
+de sa maîtresse, il connaîtrait si elle était fidèle, et que la dernière
+l'empêcherait d'être malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle
+lui souhaita un heureux voyage et disparut.
+
+Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.
+
+«Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre
+couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des
+avantages si rares et si grands? Ô que je vais me réjouir! que je
+passerai d'agréables moments! que je saurai de choses! Me voilà
+invisible; je serai informé des aventures les plus secrètes.»
+
+Il songea aussi qu'il se ferait un ragoût sensible de prendre quelque
+vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta
+sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin, suivi de
+quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée, pour que le bruit de
+son retour fût plus tôt répandu.
+
+Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait dit que
+sans son courage Léandre l'aurait assassiné à la chasse; qu'il avait tué
+tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît justice. Le roi, importuné
+par la reine, donna ordre qu'on allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il
+vint d'un air si résolu, Furibon en fut averti. Il était trop timide
+pour l'aller chercher lui-même; il courut dans la chambre de sa mère, et
+lui dit que Léandre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât.
+La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils,
+ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir
+ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrêta à la porte,
+il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre.
+Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge
+sur sa tête: le voilà devenu invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui
+écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son
+oreille.
+
+Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant
+de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva
+d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'eût égorgé,
+et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses
+genoux, porte la main à son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se
+saisit d'une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du
+roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine
+et sur le museau de son fils: elle s'écrie qu'on l'assassine, qu'on
+l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperçoit personne;
+l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que
+de douleur de voir l'oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier
+à le croire, il l'évite quand elle veut l'approcher: cette scène était
+fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon,
+puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il
+va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les
+fleurs du parterre de la reine: c'était elle seule qui les arrosait, il
+y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent
+dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de
+fruits et le jardin de fleurs.
+
+«Quelle insolence! s'écria la reine. Mon petit Furibon! mon cher
+poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce
+scélérat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos
+courtisans; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.»
+
+Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre
+dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre
+dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa
+troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit
+plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa
+une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on
+le porte dans son lit bien malade.
+
+Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens
+l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son
+château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les
+secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point déterminé
+où il voulait aller; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et
+le laissa marcher à l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des
+coteaux et des vallées sans compte et sans nombre; il se reposait de
+temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de
+remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s'arrêta pour se mettre
+un peu à l'ombre, car il faisait grand chaud.
+
+Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de
+tous côtés, il aperçut un homme qui courait, qui s'arrêtait, qui criait,
+qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de
+coups; il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il
+lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient été magnifiques, mais
+ils étaient tout déchirés. Le prince, touché de compassion, l'aborda:
+
+«Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux
+m'empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.
+
+--Ah! seigneur, répondit ce jeune homme, il n'y a plus de remède à mes
+maux: c'est aujourd'hui que ma chère maîtresse va être sacrifiée à un
+vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus
+malheureuse personne du monde!
+
+--Elle vous aime donc? dit Léandre.
+
+--Je puis m'en flatter, répliqua-t-il.
+
+--Et dans quel lieu est-elle? continua le prince.
+
+--Dans un château au bout de cette forêt, répondit l'amant.
+
+--Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en donnerai de
+bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.»
+
+En même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le
+château. Il n'y était pas encore qu'il entendit l'agréable bruit de la
+symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments.
+Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard
+et de la jeune demoiselle: rien n'était plus aimable qu'elle; mais la
+pâleur de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et les
+larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa
+peine.
+
+Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître une
+partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père et la mère de cette
+jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle
+faisait; ensuite ils retournèrent à leur place. Lutin se mit derrière la
+mère, et s'approchant de son oreille, il lui dit:
+
+«Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot,
+assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.»
+
+Cette femme, effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne,
+et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et
+tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'écria
+qu'elle était morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le
+souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer
+d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui
+dit:
+
+«Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t'en coûtera la vie; romps
+l'hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu'elle aime.»
+
+Ces paroles produisirent un effet admirable; on congédia sur-le-champ le
+fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en
+voulait douter et chicaner, car il était Normand; mais Lutin lui fit un
+si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour
+l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les
+écrasa.
+
+Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se
+désespérer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait
+que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L'amant et la
+maîtresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait été
+préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux
+amants; et Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la porte de la
+salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès
+que le marié l'aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de
+tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux
+jours dans ce château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés, car ils
+lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie
+qu'avec regret.
+
+Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une
+reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles
+personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand
+équipage que l'on eût jamais vu; mais aussi il n'avait qu'à secouer sa
+rose, et l'argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu'étant beau,
+jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les
+princesses le reçurent avec mille témoignages d'estime et de
+considération.
+
+Cette cour était des plus galantes; n'y point aimer, c'était se donner
+un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un
+jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son
+train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on
+appelait la belle Blondine. C'était une personne fort accomplie, mais si
+froide et si sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y prendre pour
+lui plaire.
+
+Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les
+soirs; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde,
+tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait
+indifférente, plus il s'obstinait à lui plaire: ce qui l'engageait
+davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour
+être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa rose; il la mit en
+badinant sur la gorge de Blondine: en même temps, de fraîche et
+d'épanouie qu'elle était, elle devint sèche et fanée. Il n'en fallut pas
+davantage pour faire connaître à Léandre qu'il avait un rival aimé; il
+le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se
+souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un
+musicien de la plus méchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois
+ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la
+musique étaient détestables; mais elle s'en récréait comme de la plus
+belle chose qu'elle eût entendue de sa vie; il faisait des grimaces de
+possédé, qu'elle louait, tant elle était folle de lui; et enfin elle
+permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se
+jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un
+balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de
+dents.
+
+Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n'aurait pas été plus
+surprise; elle crut que c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre
+sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il
+écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle méritait. Sans attendre sa
+réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses
+gentilshommes; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle
+Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel
+tour.
+
+Léandre s'éloigna d'une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin; mais
+sa raison et l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville,
+où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là une grande cérémonie
+pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y
+voulût point entrer. Le prince en fut touché; il semblait que son petit
+chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et
+pour consoler les affligés. Il courut au temple; la jeune enfant était
+couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de
+ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une
+grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales
+attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête:
+
+«Arrêtez, arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée, arrêtez, le ciel
+s'oppose à cette injuste cérémonie! Si vous passez outre, vous serez
+écrasés comme des grenouilles.»
+
+On regardait de tous côtés sans voir d'où venaient ces terribles
+menaces. Les frères dirent que c'était l'amant de leur soeur qui s'était
+caché au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en
+colère prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser
+et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau dont on aurait
+frappé l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups
+n'étaient pas réels. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent;
+chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta
+promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la
+servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu
+d'une fille de son âge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui était pas
+indifférent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la
+rose de la fée Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se marièrent
+et vécurent très heureux.
+
+La dernière aventure qu'il eut fut la plus agréable. En entrant dans une
+grande forêt, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne
+douta point qu'on ne lui fît quelque violence; il regarda de tous côtés,
+et enfin il aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille
+qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite
+et leur cria:
+
+«Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave?
+
+--Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi
+vous mêlez-vous?
+
+--Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à l'heure.
+
+--Oui, oui, nous n'y manquerons pas», s'écrièrent-ils en riant.
+
+Le prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge,
+car il ne trouvait pas trop nécessaire d'attaquer lui seul quatre hommes
+qui étaient assez forts pour en battre douze.
+
+Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs
+dirent:
+
+«Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son
+cheval.»
+
+Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que
+les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait bien de
+l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre.
+
+«Hélas! ma belle princesse, disait-elle, que j'étais heureuse dans votre
+palais! Comment pourrai-je vivre éloignée de vous? Si vous saviez ma
+triste aventure, vous enverriez vos amazones après la pauvre
+Abricotine.»
+
+Léandre l'écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la
+retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il eût le temps ni la
+force de se défendre, car il ne voyait pas même celui qui le liait. Aux
+cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essoufflé et
+lui demanda qui l'avait attaché.
+
+«Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne.
+
+--C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que
+tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le mérites.»
+
+Il lui donna une vingtaine de coups d'étrivière.
+
+Lutin se divertissait fort à le voir crier; puis, s'approchant du second
+voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis-à-vis de son camarade. Il
+ne manqua pas alors de lui dire:
+
+«Hé bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un
+grand poltron de l'avoir souffert?»
+
+L'autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer
+par quel moyen il avait été attaché sans avoir vu personne.
+
+Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même où
+elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin,
+qui, se sentant pressé d'aller trouver son maître, se défit en deux
+coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la
+tête de l'un, et trois côtes de l'autre. Il n'était plus question que de
+rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin; il
+souhaita d'être où était cette jeune fille. En même temps il y fut; il
+la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne
+pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si
+gaillardement, elle s'écria:
+
+«Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des
+plaisirs.»
+
+Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche,
+Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses
+bras, et la met doucement devant lui. Ô qu'Abricotine eut de peur de
+sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle
+fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas
+un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les
+meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais
+elle serrait les dents et les lèvres.
+
+Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit:
+
+«Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort:
+c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs.»
+
+Elle ouvrit les yeux et le reconnut.
+
+«Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais
+grande peur d'être avec un invisible.
+
+--Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que vous
+aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir.»
+
+Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après
+avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, Léandre la pria de
+lui apprendre son âge, son pays, et par quel hasard elle était tombée
+entre les mains des voleurs.
+
+«Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire
+votre curiosité; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins à
+m'écouter qu'à avancer notre voyage.
+
+«Une fée dont le savoir n'a rien d'égal s'entêta si fort d'un certain
+prince, qu'encore qu'elle fût la première fée qui eût eu la faiblesse
+d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en dépit de toutes les autres,
+qui lui représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait à l'ordre de
+féerie: elles ne voulurent plus qu'elle demeurât avec elles, et tout ce
+qu'elle put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur
+royaume. Mais le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle: il était
+au désespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Dès qu'il
+avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et
+rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde.
+
+«Ce prince, se trouvant gêné par l'excès d'une tendresse si incommode,
+partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin,
+bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin
+qu'elle ne pût le trouver. Cela ne réussit pas; elle le suivit, et lui
+dit qu'elle était grosse, qu'elle le conjurait de revenir à son palais,
+qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes;
+qu'elle ferait faire un manège, un jeu de paume et un mail pour le
+divertir. Tout cela ne put le persuader; il était naturellement
+opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés; il l'appela vieille fée
+et loup-garou.
+
+«Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es
+fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement
+sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une
+citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te
+faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste dans ton trou,
+dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergères du
+voisinage; tu connaîtras avec le temps la différence qu'il y a entre des
+gredines et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre
+aussi charmante qu'elle le veut.
+
+«Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite
+qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle transporta son palais,
+elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race
+d'amazones; elle les envoya autour de son île pour y faire une garde
+exacte, afin qu'aucun homme n'y pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des
+Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de
+véritables quand on faisait quelque société avec les hommes: elle éleva
+sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été une plus belle personne:
+c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs règnent avec elle,
+on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus
+de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande, sa mère la fée lui
+laissa son île; elle lui donna des leçons excellentes pour vivre
+heureuse: elle retourna dans le royaume de féerie, et la princesse des
+Plaisirs tranquilles gouverne son état d'une manière admirable.
+
+«Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres
+hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et vous, seigneur. Ces
+gens-là m'ont dit qu'ils étaient envoyés par un certain laid et malbâti,
+appelé Furibon, qui aime ma maîtresse, et n'a jamais vu que son
+portrait. Ils rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied: nos
+amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme
+j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau
+perroquet, et dans la crainte d'être grondée, je sortis imprudemment de
+l'île pour l'aller chercher; ils m'attrapèrent et m'auraient emmenée
+avec eux sans votre secours.
+
+--Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre, ne puis-je pas
+espérer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des
+Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui
+ne vieillit point?
+
+--Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous
+faisions une telle entreprise! Il vous doit être aisé de vous passer
+d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais été dans ce
+palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.
+
+--Il n'est pas si facile que vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter
+de sa mémoire les choses qui s'y placent agréablement; et je ne conviens
+pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs
+tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.
+
+--Seigneur, répondit-elle, il ne m'appartient pas de décider là-dessus;
+je vous avoue même que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais
+bien d'avis que la princesse fît d'autres lois; mais puisque n'en ayant
+jamais vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants, je conclus que le
+nombre des mauvais est supérieur à celui des bons, et qu'il vaut mieux
+les bannir tous.»
+
+En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse rivière. Abricotine
+sauta légèrement à terre.
+
+«Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde
+révérence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour
+vous l'île des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos
+amazones ne vous aperçoivent.
+
+--Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un coeur sensible,
+afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.»
+
+En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il
+voyait proche de la rivière; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin,
+pour qu'il pût se promener et paître l'herbe: il mit le petit chapeau
+rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait
+s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus
+beau et le moins commun.
+
+Le palais était d'or pur; il s'élevait dessus des figures de cristal et
+de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles
+de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les
+poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses
+nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie
+champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la
+vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les
+abeilles; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni
+hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en
+colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle.
+
+«Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même; l'on a banni
+de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent
+beaucoup.»
+
+Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si
+merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se
+faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants
+étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils
+étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air
+doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un
+grand nombre de vastes appartements: les uns étaient remplis de ces
+beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des
+couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres étaient de
+porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles
+qui en étaient faites; d'autres étaient de cristal de roche gravé: il y
+en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui
+de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs: car on
+ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.
+
+Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille où elle
+s'asseyait fort commodément; il était environné de girandoles garnies de
+rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de
+l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les
+grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui
+sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de
+ses yeux: il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait
+gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour-là vêtues en
+nymphes pour la divertir.
+
+Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où elle était.
+Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle
+ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton
+de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et
+dit:
+
+«Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt; elle courait grand
+risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé.»
+
+La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il
+avait répondu très juste.
+
+«Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez
+l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous
+fouettera.
+
+--Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours le
+perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet étranger de pouvoir
+venir dans ce palais pour détruire dans votre esprit les fausses idées
+que vous avez prises contre son sexe.
+
+--En vérité, perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne
+soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chèrement.
+
+--Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin, je ne
+cesserai pas un moment de parler.
+
+--Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est
+sorcier?
+
+--Il est bien plus amoureux que sorcier», dit-il.
+
+Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle
+maîtresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du
+prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.
+
+«J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu
+celui-là. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses manières
+ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit
+plaît infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.»
+
+La princesse ne répliqua rien là-dessus, mais elle continua de
+questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom,
+son pays, sa naissance, d'où il venait, où il allait; et ensuite elle
+tomba dans une profonde rêverie.
+
+Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé:
+
+«Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre étranger mourra
+de chagrin s'il ne vous voit pas.
+
+--Hé bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la princesse en
+soupirant; et puisque tu te mêles de raisonner en personne d'esprit, et
+non pas en petit oiseau, je te défends de me parler jamais de cet
+inconnu.»
+
+Léandre était ravi de voir que le récit d'Abricotine et celui du
+perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la
+regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de
+sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison à faire entre elle et la
+coquette Blondine.
+
+«Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d'oeuvre de la
+nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement dans une île,
+sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi
+m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur
+d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je
+l'aime déjà éperdument!»
+
+Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de
+porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une
+agréable fraîcheur. Dès qu'elle fut entrée, la symphonie commença, et
+l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle
+de longues volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait
+soin.
+
+Léandre avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux,
+il en contrefit même qui n'y étaient pas. La princesse écoute, regarde,
+s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moitié
+plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit
+ces paroles, où il fit un air impromptu:
+
+ Les plus beaux jours de la vie
+ S'écoulent sans agrément;
+ Si l'amour n'est de la partie,
+ On les passe tristement:
+ Aimez, aimez tendrement,
+ Tout ici vous y convie;
+ Faites le choix d'un amant,
+ L'amour même vous en prie.
+
+La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda
+si elle avait appris à chanter à quelqu'un de ses serins. Elle lui dit
+que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant
+d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina
+qu'Abricotine avait donné des leçons à la gent volatile; elle se remit à
+table pour achever son souper.
+
+Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit; il s'approcha
+de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait
+un chat bleu fort à la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles
+d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit:
+
+«Madame, je vous avertis que Bluet a faim.»
+
+On le mit à table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette
+à dentelle bien pliée: il avait un grelot d'or avec un collier de
+perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença à manger.
+
+«Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être
+jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison
+que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien
+savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je
+n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux.»
+
+Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le
+mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait
+le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux,
+faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux,
+faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: «jamais
+chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit.» Il y avait des ragoûts
+excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat,
+il tâtait aux ragoûts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet
+n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un
+chat désespéré; la princesse disait: «Que l'on approche cette tourte ou
+cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;»
+Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande
+soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire; il
+attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu; et
+le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux
+bouteilles d'un nectar délicieux.
+
+La princesse entra dans son cabinet; elle dit à Abricotine de la suivre
+et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers
+sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente:
+
+«Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu;
+il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.
+
+--Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en
+quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez.»
+
+La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la
+parole:
+
+«Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi.
+
+--Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et
+qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu
+admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il
+arriver? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde,
+cachée au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de
+pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?
+
+--Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble
+point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que,
+si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand
+nombre d'années? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui
+puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus
+belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups
+imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les
+peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces
+alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont
+les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de
+toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du coeur, ni les
+désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons
+toujours avec la même indifférence!»
+
+Abricotine n'osa répondre; la princesse attendit quelque temps, puis
+elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle
+pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans
+plusieurs cours, où il ne servirait qu'à faire des misérables; que
+chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se
+désespéreraient.
+
+«Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon
+portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le
+nom.
+
+--Hé! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de
+vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?
+
+--Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait
+été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie.»
+
+Lutin écoutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui
+donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient
+absolument.
+
+Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin
+aurait bien voulu la suivre à sa toilette; mais, encore qu'il le pût, le
+respect qu'il avait pour elle l'en empêcha; il lui semblait qu'il ne
+devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder;
+et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait
+sur les plus petites choses.
+
+Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour
+avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce
+moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son
+petit voyage.
+
+«Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt où j'ai vu des animaux
+qui ressemblaient à des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres
+comme des écureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans
+pareille.
+
+--Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils étaient moins
+légers, on en pourrait attraper.»
+
+Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des
+singes. Aussitôt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de
+petits, et de plusieurs couleurs différentes; il les mit avec bien de la
+peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu
+dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut
+acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, où
+il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin
+couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur
+de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite: le plus spirituel
+s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants
+et bien élevés: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le
+carrosse; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus
+en pages; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les
+singes bottés dans le même sac; et, comme la princesse n'était pas
+encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit
+carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains.
+En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège
+singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des
+tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de
+Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine: il
+tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte
+de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle
+l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers:
+
+ Que de beautés! que d'agréments!
+ Palais délicieux, que vous êtes charmant!
+ Mais vous ne l'êtes pas encore
+ Autant que celle que j'adore.
+
+ Bienheureuse tranquillité
+ Qui régnez dans ce lieu champêtre,
+ Je perds chez vous ma liberté,
+ Sans oser en parler ni me faire connaître!
+
+Il est aisé de juger de sa surprise: Briscambille fit signe à Perceforêt
+de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en
+rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir
+deviner d'où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle
+n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût
+fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle
+s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un
+mystère si caché.
+
+Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus,
+et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea
+qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il
+craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de
+la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais,
+ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit
+dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait
+jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec
+des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait
+déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de
+ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit; mais le
+souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put
+s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.
+
+Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter
+jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous côtés, il
+aperçut une toile préparée et des couleurs; il se souvint en même temps
+de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait; et, sans
+perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents
+maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il
+peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans
+son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première
+ébauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en
+aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait
+travailler, jamais portrait n'a été mieux fini; il s'était peint un
+genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de
+l'autre un rouleau où il y avait écrit:
+
+Elle est mieux dans mon coeur.
+
+Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le
+portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant
+plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui
+étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de
+curiosité et de rêverie: elle était seule dans ce moment, elle ne
+pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se
+persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie:
+il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était
+l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva
+brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le
+petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui
+s'allait passer.
+
+La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et
+de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria:
+
+«Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger
+auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voilà ses
+traits, sa taille, ses cheveux, et son air.
+
+--Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi
+qui l'as mis ici.
+
+--Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie
+ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous
+intéresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais
+point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux; le voilà
+cependant peint avec vous.
+
+--Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque démon
+l'ait apporté.
+
+--Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez
+comme moi, j'ose vous donner un conseil: brûlons-le tout à l'heure.
+
+--Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon
+cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau.»
+
+Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à
+soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là
+que pas un pouvoir magique.
+
+«Et ces paroles: Elle est mieux dans mon coeur, dit la princesse, les
+brûlerons-nous aussi?
+
+--Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre
+portrait.»
+
+Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une
+fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant
+d'impression sur son coeur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le
+brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans
+qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se
+tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort.
+Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous
+côtés. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de
+l'ôter. Elle l'assure que non; et cette dernière aventure achève de les
+effrayer.
+
+Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrême
+plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait
+tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure
+chère: cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin,
+puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un
+invisible se fasse aimer.
+
+La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la
+situation où était son coeur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle
+était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un
+grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les
+différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus
+galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir
+l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine;
+il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits; il
+vole à Siam où il en use de même; il parcourt toutes les quatre parties
+du monde en trois jours: à mesure qu'il était chargé, il venait au
+palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il
+apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies
+(car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans
+cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit
+habiller à Paris; c'est l'endroit du monde où les modes ont le plus de
+cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans
+pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.
+
+Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris:
+chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants,
+colliers; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse
+l'ouvrit, et trouva celui de Léandre; l'idée qu'elle conservait du
+premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri; puis,
+regardant Abricotine, elle lui dit:
+
+«Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps
+dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je
+n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie: je vois deux fois le
+portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs; voilà des
+étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés
+infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin
+de me rendre de si agréables services?»
+
+Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les
+jeta aux pieds de la princesse:
+
+ Non je ne suis démon ni fée,
+ Je suis un amant malheureux
+ Qui n'ose paraître à vos yeux:
+ Plaignez du moins ma destinée
+ LE PRINCE LUTIN.
+
+Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt
+elle les aperçut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec
+le dernier étonnement.
+
+«Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se
+montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi,
+il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si
+touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon coeur à cette
+épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore
+plus aimable.
+
+--J'ai entendu dire, madame, répliqua Abricotine, que les lutins sont
+composés d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est
+seulement leur esprit et leur volonté qui agit.
+
+--J'en suis très aise, répliqua la princesse; un tel amant ne peut guère
+troubler le repos de ma vie.»
+
+Léandre était ravi de l'entendre et de la voir si occupée de son
+portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte où elle allait
+souvent un piédestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'était
+pas encore finie; il s'y plaça avec un habit extraordinaire, couronné de
+lauriers, et tenant une lyre à la main, dont il jouait mieux qu'Apollon.
+Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendît, comme elle
+faisait tous les jours. C'était le lieu où elle venait rêver à
+l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle
+avait à regarder le portrait de Léandre, ne lui laissait plus guère de
+repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjouée avait si fort
+changé que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.
+
+Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivît pas;
+ses nymphes s'éloignèrent chacune dans des allées séparées. Elle se jeta
+sur un lit de gazon; elle soupira, elle répandit quelques larmes; elle
+parla même, mais c'était si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait
+mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vît pas d'abord; ensuite
+il l'ôta, elle l'aperçut avec une surprise extrême; elle s'imagina que
+c'était une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude
+qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie mêlée de crainte.
+Cette vision si peu attendue l'étonnait; mais au fond le plaisir
+chassait la peur, et elle s'accoutumait à voir une figure si approchante
+du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre à sa voix, chanta ces
+paroles:
+
+ Que ce séjour est dangereux!
+ Le plus indifférent y deviendrait sensible.
+ En vain j'ai prétendu n'être plus amoureux,
+ J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible!
+
+ Pourquoi dit-on que ce palais
+ Est le lieu des plaisirs tranquilles?
+ J'y perds ma liberté sitôt que j'y parais,
+ Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles,
+
+ Je cède à mon ardent amour,
+ Et voudrais être ici jusqu'à mon dernier jour.
+
+Quelque charmante que fût la voix de Léandre, la princesse ne put
+résister à la frayeur qui la saisit; elle pâlit tout d'un coup et tomba
+évanouie. Lutin, alarmé, sauta du piédestal à terre, et remit son petit
+chapeau rouge pour n'être vu de personne. Il prit la princesse entre ses
+bras, il la secourut avec un zèle et une ardeur sans pareils. Elle
+ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous côtés comme pour le
+chercher, elle n'aperçut personne; mais elle sentit quelqu'un auprès
+d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de
+larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agité flottait
+entre la crainte et l'espérance; elle craignait Lutin, mais elle
+l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'écria:
+
+«Lutin, galant Lutin, que n'êtes-vous celui que je souhaite!»
+
+À ces mots, Lutin allait se déclarer, mais il n'osa encore le faire.
+
+«Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne
+voudra point m'aimer.»
+
+Ces considérations le firent taire, et l'obligèrent de se retirer dans
+un coin de la grotte.
+
+La princesse, croyant être seule, appela Abricotine et lui conta les
+merveilles de la statue animée; que sa voix était céleste, et que, dans
+son évanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue.
+
+«Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux! car
+se peut-il des manières plus gracieuses et plus aimables que les
+siennes?
+
+--Et qui vous a dit, madame, répliqua Abricotine, qu'il soit tel que
+vous vous le figurez? Psyché ne croyait-elle pas que l'amour était un
+serpent? Votre aventure a quelque chose de semblable à la sienne, vous
+n'êtes pas moins belle. Si c'était Cupidon qui vous aimât, ne
+l'aimeriez-vous point?
+
+--Si Cupidon et l'inconnu sont la même chose, dit la princesse en
+rougissant, hélas! je veux bien aimer Cupidon! Mais que je suis éloignée
+d'un pareil bonheur! je m'attache à une chimère, et ce portrait fatal de
+l'inconnu, joint à ce que tu m'en as dit, me jettent dans des
+dispositions si opposées aux préceptes que j'ai reçus de ma mère que je
+ne peux trop craindre d'en être punie.
+
+--Hé! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà
+assez de peines? pourquoi prévoir des malheurs qui n'arriveront jamais?»
+
+Il est aisé de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit à
+Léandre.
+
+Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans
+l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il
+avait envoyés à l'île des Plaisirs tranquilles; il en revint un, qui lui
+rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle était défendue par des
+amazones; et qu'à moins de mener une grosse armée, il n'entrerait jamais
+dans l'île.
+
+Le roi son père venait de mourir, il se trouva maître de tout. Il
+assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit à leur tête.
+C'était là un beau général; Briscambille ou Perceforêt auraient mieux
+fait que lui: son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut.
+Quand les amazones aperçurent cette grande armée, elles en vinrent
+donner avis à la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fidèle
+Abricotine au royaume des fées, pour prier sa mère de lui mander ce
+qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses états. Mais
+Abricotine trouva la fée fort en colère:
+
+«Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle; le prince
+Léandre est dans son palais; il l'aime, il en est aimé. Tous mes soins
+n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour; la voilà sous son fatal
+empire. Hélas! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits; il
+exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie! Tels sont
+les décrets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine,
+je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me
+donnent tant de chagrin!»
+
+Abricotine vint apprendre à la princesse ces mauvaises nouvelles; il ne
+s'en fallut presque rien qu'elle ne se désespérât. Lutin était auprès
+d'elle sans qu'elle le vît: il connaissait avec une peine extrême
+l'excès de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment; mais il se
+souvint que Furibon était fort intéressé, et qu'en lui donnant bien de
+l'argent peut-être qu'il se retirerait.
+
+Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la forêt pour reprendre son
+cheval. Dès qu'il l'eut appelé «Gris-de-lin!», Gris-de-lin vint à lui,
+sautant et bondissant car il s'était bien ennuyé d'être si longtemps
+éloigné de son cher maître. Mais, quand il le vit vêtu en femme, il ne
+le reconnaissait plus, et craignait d'être trompé. Léandre arriva au
+camp de Furibon: tout le monde le prit pour une amazone, tant il était
+beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait à lui parler de la
+part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son
+manteau royal et se mit sur son trône: l'on eût dit que c'était un gros
+crapaud qui contrefaisait le roi.
+
+Léandre le harangua, et lui dit que la princesse préférant une vie douce
+et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de
+l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laissât en paix; qu'à
+la vérité, s'il refusait cette proposition, elle ne négligerait rien
+pour se défendre. Furibon répliqua qu'il voulait bien avoir pitié
+d'elle; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle
+n'avait qu'à lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles,
+qu'aussitôt il retournerait dans son royaume. Léandre dit que l'on
+serait trop longtemps à compter cent mille mille mille millions de
+pistoles, qu'il n'avait qu'à dire combien il en voulait de chambres
+pleines, et que la princesse était assez généreuse et assez puissante
+pour n'y pas regarder de si près. Furibon demeura bien étonné qu'au lieu
+de lui demander à rabattre, on lui proposât d'augmenter; il pensa en
+lui-même qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis
+arrêter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retournât point vers sa
+maîtresse.
+
+Il dit à Léandre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes
+remplies de pièces d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en
+retournerait. Léandre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir
+d'or; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en
+tomba pistoles, quadruples, louis, écus d'or, nobles à la rose,
+souverains, guinées, sequins; cela tombait comme une grosse pluie: il y
+a peu de chose dans le monde qui soit plus joli.
+
+Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait
+d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. Dès que les
+trente chambres furent pleines, il cria à ses gardes:
+
+«Arrêtez, arrêtez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle
+m'apporte.»
+
+Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en même temps le
+petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il était
+sorti, ils coururent après lui et laissèrent Furibon seul. Dans ce
+moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la tête comme à un
+poulet, sans que le petit malheureux roi vît la main qui l'égorgeait.
+
+Quand Lutin eut sa tête, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La
+princesse se promenait, rêvant tristement à ce que sa mère lui avait
+mandé, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles,
+étant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la
+défendre contre quatre cent mille hommes; elle vit tout d'un coup une
+tête en l'air, sans que personne la tînt. Ce prodige l'étonna si fort
+qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette tête
+à ses pieds, sans qu'elle vît la main qui la tenait. Aussitôt elle
+entendit une voix qui lui dit: Ne craignez plus, charmante princesse,
+Furibon ne vous fera jamais de mal.
+
+Abricotine reconnut la voix de Léandre, et s'écria:
+
+«Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'étranger qui
+m'a secourue.»
+
+La princesse parut étonnée et ravie.
+
+«Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'étranger soient une même
+chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui témoigner ma
+reconnaissance!»
+
+Lutin repartit:
+
+«Je veux encore travailler à la mériter.»
+
+En effet, il retourna à l'armée de Furibon, où le bruit de sa mort
+venait de se répandre. Dès qu'il y parut avec ses habits ordinaires,
+chacun vint à lui; les capitaines et les soldats l'environnèrent,
+poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et
+que la couronne lui appartenait. Il leur donna libéralement à partager
+entre eux les trente chambres pleines d'or, de manière que cette armée
+fût riche à jamais. Et, après quelques cérémonies qui assuraient Léandre
+de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant à
+son armée de s'en aller à petites journées dans son royaume. La
+princesse s'était couchée, et le profond respect que ce prince avait
+pour elle l'empêcha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la
+sienne, car il avait toujours couché en bas. Il était lui-même assez
+fatigué pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point à
+fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.
+
+La princesse mourait de chaud et d'inquiétude; elle se leva plus matin
+que l'aurore, et descendit en déshabillé dans son appartement bas. Mais
+quelle surprise fut la sienne d'y trouver Léandre endormi sur un lit!
+Elle eut tout le temps de le regarder sans être vue, et de se convaincre
+que c'était la personne dont elle avait le portrait dans sa boîte de
+diamants.
+
+«Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les
+lutins dorment-ils? Est-ce là un corps d'air et de feu, qui ne remplit
+aucun espace, comme le dit Abricotine?»
+
+Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'écoutait respirer, elle ne
+pouvait s'arracher d'auprès de lui; tantôt elle était ravie de l'avoir
+trouvé, tantôt elle en était alarmée. Dans le temps qu'elle était le
+plus attentive à le regarder, sa mère la fée entra, avec un bruit si
+épouvantable que Léandre s'éveilla en sursaut. Quelle surprise et quelle
+affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier désespoir! Sa
+mère l'entraînait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur
+pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'être séparés
+pour jamais. La princesse n'osait rien dire à la terrible fée; elle
+jetait les yeux sur Léandre, comme pour lui demander quelque secours.
+
+Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgré une personne si
+puissante, mais il chercha dans son éloquence et dans sa soumission les
+moyens de toucher cette mère irritée. Il courut après elle, il se jeta à
+ses pieds; il la conjura d'avoir pitié d'un jeune roi qui ne changerait
+jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine félicité de la rendre
+heureuse. La princesse, encouragée par son exemple, embrassa aussitôt
+les genoux de sa mère, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait être
+contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations.
+
+«Vous ne connaissez pas les disgrâces de l'amour, s'écria la fée, et les
+trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous
+enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai éprouvé. Voulez-vous avoir
+une destinée semblable à la mienne?
+
+--Ah! madame, répliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les
+assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincères, ne
+semblent-elles pas me mettre à couvert de ce que vous craignez?»
+
+L'opiniâtre fée les laissait soupirer à ses pieds; c'était inutilement
+qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait
+insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonné, si
+l'aimable fée Gentille n'eût paru dans la chambre, plus brillante que le
+soleil. Les Grâces l'accompagnaient; elle était suivie d'une troupe
+d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons
+agréables et nouvelles; ils folâtraient comme des enfants.
+
+Elle embrassa la vieille fée.
+
+«Ma chère soeur, lui dit-elle, je suis persuadée que vous n'avez pas
+oublié les bons offices que je vous rendis lorsque vous voulûtes revenir
+dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais été reçue, et depuis
+ce temps-là je ne vous ai demandé aucun service; mais enfin le temps est
+venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez à cette belle princesse,
+consentez que ce jeune roi l'épouse, je vous réponds qu'il ne changera
+point pour elle. Leurs jours seront filés d'or et de soie; cette
+alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le
+plaisir que vous m'aurez fait.
+
+--Je consens à tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'écria
+la fée. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de
+mon amitié.»
+
+À ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La fée Gentille,
+ravie de joie, et toute la troupe commencèrent les chants d'hyménée; et
+la douceur de cette symphonie ayant réveillé toutes les nymphes du
+palais, elles accoururent avec de légères robes de gaze pour apprendre
+ce qui se passait.
+
+Quelle agréable surprise pour Abricotine! Elle eut à peine jeté les yeux
+sur Léandre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la
+princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui
+fut confirmé lorsque la mère fée dit qu'elle voulait transporter l'île
+des Plaisirs tranquilles, le château et toutes les merveilles qu'il
+renfermait, dans le royaume de Léandre; qu'elle y demeurerait avec eux
+et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens.
+
+«Quelque chose que votre générosité vous inspire, madame, lui dit le
+roi, il est impossible que vous puissiez me faire un présent qui égale
+celui que je reçois aujourd'hui; vous me rendez le plus heureux de tous
+les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant.»
+
+Ce petit compliment plut fort à la fée: elle était du vieux temps, où
+l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche.
+
+Comme Gentille pensait à tout, elle avait fait transporter, par la vertu
+de Brelic-breloc, les généraux et les capitaines de l'armée de Furibon
+au palais de la princesse, afin qu'ils fussent témoins de la galante
+fête qui allait se passer. Elle en prit soin en effet; et cinq ou six
+volumes ne suffiraient point pour décrire les comédies, les opéras, les
+courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses
+et les autres magnificences qu'il y eut à ces charmantes noces. Le plus
+singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves
+que Gentille avait attirés dans ces beaux lieux un époux aussi passionné
+que s'ils s'étaient vus depuis dix ans. Ce n'était néanmoins qu'une
+connaissance au plus de vingt-quatre heures; mais la petite baguette
+produit des effets encore plus extraordinaires.
+
+
+
+
+La Grenouille bienfaisante
+
+
+Il était une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre
+contre ses voisins. Après plusieurs batailles, on mit le siège devant sa
+ville capitale; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la
+pria de se retirer dans un château qu'il avait fait fortifier, et où il
+n'était jamais allé qu'une fois. La reine employa les prières et les
+larmes pour lui persuader de la laisser auprès de lui; elle voulait
+partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son
+chariot pour la faire partir; cependant il ordonna à ses gardes de
+l'accompagner, et lui promit de se dérober le plus secrètement qu'il
+pourrait pour l'aller voir: c'était une espérance dont il la flattait;
+car le château était fort éloigné, environné d'une épaisse forêt, et à
+moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver.
+
+La reine partit, très attendrie de laisser son mari dans les périls de
+la guerre; on la conduisait à petites journées, de crainte qu'elle ne
+fût malade de la fatigue d'un si long voyage; enfin elle arriva dans son
+château, bien inquiète et bien chagrine. Après qu'elle se fut assez
+reposée, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien
+qui pût la divertir; elle jetait les yeux de tous côtés; elle voyait de
+grands déserts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs; elle
+les regardait tristement, et disait quelquefois:
+
+«Quelle comparaison du séjour où je suis, à celui où j'ai été toute ma
+vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure: à qui parler
+dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inquiétudes, et
+qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exilée? Il semble qu'il veuille me
+faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue
+dans un château si désagréable.»
+
+C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui écrivît tous les
+jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle
+s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner
+auprès du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient
+ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprès,
+elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit
+char, où il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller
+quelquefois à la chasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et
+suivait les chiens de si près que les veneurs allaient moins vite
+qu'elle: par ce moyen elle se rendait maîtresse de son char, et de s'en
+aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'elle
+ne savait point les routes de la forêt; mais elle se flatta que les
+dieux la conduiraient à bon port; et après leur avoir fait quelques
+petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on fît une grande chasse,
+et que tout le monde y vînt, qu'elle monterait dans son char, que chacun
+irait par différentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux bêtes
+sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir
+bientôt son époux, avait pris un habit très avantageux; sa capeline
+était couverte de plumes de différentes couleurs, sa veste toute garnie
+de pierreries et sa beauté, qui n'avait rien de commun, la faisait
+paraître une seconde Diane.
+
+Dans le temps qu'on était le plus occupé du plaisir de la chasse, elle
+lâcha la bride à ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques
+coups de fouet. Après avoir marché assez vite, ils prirent le galop, et
+ensuite le mors aux dents, le chariot semblait traîné par les vents, les
+yeux auraient eu peine à le suivre; la pauvre reine se repentit, mais
+trop tard, de sa témérité:
+
+«Qu'ai-je prétendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire
+toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? Hélas! que va-t-il
+m'arriver? ah! si le roi me croyait exposée au péril où je suis, que
+deviendrait-il, lui qui m'aime si chèrement, et qui ne m'a éloignée de
+sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sûreté; voilà comme
+j'ai répondu à ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans
+mon sein, va être aussi bien que moi la victime de mon imprudence.»
+
+L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les
+dieux, elle appelait les fées à son secours, et les dieux et les fées
+l'avaient abandonnée: le chariot fut renversé, elle n'eut pas la force
+de se jeter assez promptement à terre, son pied demeura pris entre la
+roue et l'essieu; il est aisé de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un
+miracle pour la sauver, après un si terrible accident.
+
+Elle resta enfin étendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait
+ni pouls ni voix, son visage était tout couvert de sang; elle était
+demeurée longtemps en cet état; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit
+auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement
+de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux
+noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur
+ses épaules, une massue de pierre à la main, qui lui servait de canne
+pour s'appuyer, et un carquois plein de flèches au côté. Une figure si
+extraordinaire persuada la reine qu'elle était morte; car elle ne
+croyait pas qu'après de si grands accidents elle dût vivre encore, et
+parlant tout bas:
+
+«Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine à se
+résoudre à la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.»
+
+La géante qui l'écoutait, ne put s'empêcher de rire de l'opinion où elle
+était d'être morte:
+
+«Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre
+des vivants: mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée
+Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie
+avec moi.»
+
+La reine la regarda tristement, et lui dit:
+
+«Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et
+prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma rançon, il m'aime si
+chèrement, qu'il ne refuserait pas même la moitié de son royaume?
+
+--Non, lui répondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait
+depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peut-être que tu
+me divertiras.»
+
+En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant
+la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Dès
+qu'elle y fut, elle la guérît avec une liqueur dont elle la frotta.
+
+Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet
+affreux séjour! l'on y descendait par dix mille marches, qui
+conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre
+lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui réfléchissaient sur un
+lac de vif-argent. Il était couvert de monstres, dont les différentes
+figures auraient épouvanté une reine moins timide; les hiboux et les
+chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y
+faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'où
+coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les
+amants malheureux ont jamais versées, dont les tristes amours ont fait
+des réservoirs. Les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de
+fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La
+nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines
+sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui
+s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les
+mains de la fée Lionne.
+
+Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit
+qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa
+vie avec elle. À ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir
+ses larmes:
+
+«Hé! que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin
+de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi
+la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié; mais ne me
+condamnez point à passer une longue et déplorable vie sans mon époux.»
+
+La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait
+d'essuyer ses pleurs, et d'essayer à lui plaire; que si elle prenait une
+autre conduite, elle serait là plus malheureuse personne du monde.
+
+«Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre coeur?
+
+--J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches: je veux que vous trouviez
+le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très
+excellent.
+
+--Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait,
+il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les
+attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie: de sorte que vous me
+donnez des ordres que je ne puis exécuter.
+
+--N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.»
+
+La reine ne répliqua rien: elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée,
+elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était que
+pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle
+s'assit sous un if, et commença ses tristes plaintes:
+
+«Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disait-elle, lorsque vous
+viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez
+morte ou infidèle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de
+ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-être dans la
+forêt mon chariot en pièces, et tous les ornements que j'avais pris pour
+vous plaire; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que
+sais-je si vous n'accorderez point à une autre la part que vous m'aviez
+donnée dans votre coeur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je
+ne dois plus retourner dans le monde.»
+
+Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle
+n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un
+corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui
+éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une
+grenouille, bien intentionné de la croquer.
+
+«Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne
+veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi
+affligée en son espèce, que je le suis dans la mienne.»
+
+Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit
+quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps
+étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:
+
+«Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que
+j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.
+
+--Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, répondit la
+reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai
+encore aperçu aucune.
+
+--Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont
+été dans le monde; les uns sur le trône, les autres dans la confidence
+de leurs souverains, il y a même des maîtresses de quelques rois, qui
+ont coûté bien du sang à l'état: ce sont elle que vous voyez
+métamorphosées en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps,
+sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.
+
+--Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble
+n'aident pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la Grenouille,
+que faites-vous ici?
+
+--La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle, je suis
+demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses, et fort étendu
+en d'autres; si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle me
+tuerait.»
+
+«Comment est-il possible, lui dit la reine, que fée ou demi-fée, un
+corbeau ait été prêt à vous manger?
+
+--Deux mots vous le feront comprendre, répondit la Grenouille; lorsque
+j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tête, dans lequel consiste ma
+plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais
+laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur
+moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je
+vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la
+vôtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.
+
+--Hélas! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me
+retient captive, veut que je lui fasse un pâté de mouches; il n'y en a
+point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les
+attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.
+
+--Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en
+fournirai.»
+
+Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de
+ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de
+mouches; la méchante fée en avait là un magasin, exprès pour tourmenter
+de certains malheureux. Dès qu'elles sentirent le sucre, elles s'y
+attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop où
+la reine était. Il n'a jamais été une telle capture de mouches, ni un
+meilleur pâté que celui qu'elle fit à la fée Lionne. Quand elle le lui
+présenta, elle en fut très surprise, ne comprenant point par quelle
+adresse elle avait pu les attraper.
+
+La reine qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, qui était
+empoisonné, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa maisonnette.
+La Grenouille vint lui offrir généreusement ses services, et se mettant
+à la tête de toutes celles qui avaient été quérir les mouches, elles
+aidèrent à la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde;
+mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son
+repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on eût
+entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effrayée, et s'enfuit; c'est ce
+que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux
+royaumes de l'univers, en prit possession.
+
+La pauvre reine affligée voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua
+bien d'elle, les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit, que si à
+l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de
+coups. Il fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la
+meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble; car aussitôt
+qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de
+pleurer tout comme une autre.
+
+«J'ai, dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer
+votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en
+désespérer.»
+
+Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine
+se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit.
+
+La Grenouille, attentive à tout ce qui était nécessaire à la reine, lui
+fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la méchante fée sut
+que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya quérir:
+
+«Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protègent? lui
+dit-elle. Cette terre, toujours arrosée d'une pluie de soufre et de
+feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge;
+j'apprends malgré cela que les herbes odoriférantes croissent sous vos
+pas!
+
+--J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue à
+quelque chose, c'est à l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-être
+moins malheureux que moi.»
+
+«L'envie me prend, dit la fée, d'avoir un bouquet des fleurs les plus
+rares; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira; si elle y
+manque, vous ne manquerez pas de coups; car j'en donne souvent, et les
+donne toujours à merveille.»
+
+La reine se prit à pleurer; de telles menaces ne lui convenaient guère,
+et l'impossibilité de trouver des fleurs la mettait au désespoir. Elle
+s'en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint:
+
+«Que vous êtes triste, dit-elle à la reine.
+
+--Hélas! ma chère commère, qui ne le serait? La fée veut un bouquet des
+plus belles fleurs; où les trouverai-je? Vous voyez celles qui naissent
+ici; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.
+
+--Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tâcher de
+vous tirer de l'embarras où vous êtes: il y a ici une chauve-souris, qui
+est la seule avec qui j'ai lié commerce; c'est une bonne créature, elle
+va plus vite que moi; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses,
+avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs.»
+
+La reine lui fit une profonde révérence; car il n'y avait pas moyen
+d'embrasser Grenouillette.
+
+Celle-ci alla aussitôt parler à la chauve-souris, et quelques heures
+après elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La
+reine les porta bien vite à la mauvaise fée, qui demeura encore plus
+surprise qu'elle ne l'avait été, ne pouvant comprendre par quel miracle
+la reine était si bien servie.
+
+Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper.
+Elle communiqua son envie à la bonne Grenouille, qui lui dit:
+
+«Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit
+chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.»
+
+Elle le prit, l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins
+de genièvre, des câpres et deux petits pois verts; elle coassa cinq
+fois, puis la cérémonie finie, remettant le chaperon de roses, elle
+commença de parler comme un oracle.
+
+«Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de sortir de ces
+lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la mère des amours; ne
+vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.»
+
+La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombèrent mais elle prit la
+résolution de croire son amie.
+
+«Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez à mes couches,
+puisque je suis condamnée à les faire ici.»
+
+L'honnête Grenouille s'engagea d'être sa Lucine, et la consola le mieux
+qu'elle put.
+
+Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient
+assiégé dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des
+courriers à la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les
+obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet
+événement, par rapport à lui, qu'à la chère reine, qu'il pouvait aller
+quérir sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses officiers
+n'avait osé l'en aller avertir. Ils avaient trouvé dans la forêt le
+chariot en pièces, les chevaux échappés, et toute la parure d'amazone
+qu'elle avait mise pour l'aller trouver.
+
+Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait
+été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi
+qu'elle était morte subitement. À ces funestes nouvelles, il pensa
+mourir lui-même de douleur; cheveux arrachés, larmes répandues, cris
+pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien
+ne fut épargné en cette occasion.
+
+Après avoir passé plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir
+être vu, il retourna dans sa grande ville, traînant après lui un long
+deuil, qu'il portait mieux dans le coeur que dans ses habits. Tous les
+ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et après les
+cérémonies qui sont inséparables de ces sortes de catastrophes, il
+s'attacha à donner du repos à ses sujets, en les exemptant de guerre, et
+leur procurant un grand commerce.
+
+La reine ignorait toutes ces choses: le temps de ses couches arriva,
+elles furent très heureuses: le ciel lui donna une petite princesse,
+aussi belle que Grenouille l'avait prédit; elles la nommèrent Moufette,
+et la reine avec bien de la peine obtint permission de la fée Lionne de
+la nourrir; car elle avait grande envie de la manger, tant elle était
+féroce et barbare.
+
+Moufette, la merveille de nos jours, avait déjà six mois; et la reine,
+en la regardant avec une tendresse mêlée de pitié, disait sans cesse:
+
+«Ah! si le roi ton père te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de
+joie, que tu lui serais chère! mais peut-être, dans ce même moment,
+qu'il commence à m'oublier; il nous croit ensevelies pour jamais dans
+les horreurs de la mort: peut-être, dis-je, qu'une autre occupe dans son
+coeur la place qu'il m'y avait donnée.»
+
+Ces tristes réflexions lui coûtaient bien des larmes: la Grenouille qui
+l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour:
+
+«Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux; le voyage
+est long: je chemine lentement: mais enfin un peu plus tôt, ou un peu
+plus tard, j'espère arriver.»
+
+Cette proposition ne pouvait être plus agréablement reçue qu'elle le
+fut; la reine joignit ses mains, et les fit même joindre à Moufette,
+pour marquer à madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait
+d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point
+ingrat:
+
+«Mais continua-t-elle, de quelle utilité lui pourra être de me savoir
+dans ce triste séjour? Il lui sera impossible de m'en retirer.
+
+--Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et
+faire de notre côté ce qui dépend de nous.»
+
+Aussitôt elles se dirent adieu: la reine écrivit au roi avec son propre
+sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni
+papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse
+Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.
+
+Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y
+avait depuis la plaine noire, où elle laissait la reine, jusqu'au monde,
+et elle demeura une autre année à faire faire son équipage, car elle
+était trop fière pour vouloir paraître dans une grande cour comme une
+méchante Grenouillette de marécages. Elle fit faire une litière assez
+grande pour mettre commodément deux oeufs; elle était couverte toute
+d'écaille de tortue en dehors, doublée en peau de jeunes lézards; elle
+avait cinquante filles d'honneur; c'était de ces petites reines vertes
+qui sautillent dans les prés; chacune était montée sur un escargot, avec
+une selle à l'anglaise, la jambe sur l'arçon d'un air merveilleux;
+plusieurs rats d'eau, vêtus en pages, précédaient les limaçons, auxquels
+elle avait confié la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais été si
+joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraîches et
+épanouies, lui seyait le mieux du monde. Elle était un peu coquette de
+son métier, cela l'avait obligée de mettre du rouge et des mouches; l'on
+dit même qu'elle était fardée, comme sont la plupart des dames de ce
+pays-là; mais la chose approfondie, l'on a trouvé que c'étaient ses
+ennemis qui en parlaient ainsi.
+
+Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre
+reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle
+Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette
+merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas
+un mot qu'elle ne charmât sa mère; il n'était pas jusqu'à la fée Lionne
+qu'elle n'eût apprivoisée; et enfin au bout de six ans que la reine
+avait passés dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la
+chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.
+
+Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si
+fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette,
+elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups
+qu'elle tirait; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu
+la férocité de la fée.
+
+Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin
+elle arriva proche de la ville capitale où le roi faisait son séjour;
+elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins;
+on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle
+trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait
+tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande
+lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à
+parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout était dans la
+magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir
+aux prières de ses sujets; il allait se marier à une princesse moins
+belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort
+agréable.
+
+La bonne Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi,
+suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience:
+le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de
+savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre:
+
+«Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous
+donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous êtes sur le point
+de faire, me persuadent votre infidélité pour la reine.
+
+--Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques
+larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille
+Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a
+neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des
+héritiers: ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me
+paraît toute charmante.
+
+--Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas
+pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre écrite de son sang,
+dont elle m'a chargée: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est
+plus belle que tous les cieux ensemble.»
+
+Le roi prit le chiffon où la reine avait griffonné quelques mots, il le
+baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée,
+disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme, il fit
+mille questions à la Grenouille, auxquelles elle répondit avec autant
+d'esprit que de vivacité. La princesse fiancée, et les ambassadeurs,
+chargés de voir célébrer son mariage, faisaient laide grimace:
+
+«Comment, sire, dit le plus célèbre d'entre eux, pouvez-vous sur les
+paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel?
+Cette écume de marécage a l'insolence de venir mentir à votre cour, et
+goûte le plaisir d'être écoutée!
+
+--Monsieur l'ambassadeur, répliqua la Grenouille, sachez que je ne suis
+point écume de marécage, et puisqu'il faut ici étaler ma science,
+allons, fées et féos, paraissez.»
+
+Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lézards, et elle à leur tête
+parurent en effet; mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains
+petits animaux, leur taille était haute et majestueuse, leur visage
+agréable, leurs yeux plus brillants que les étoiles, chacun portait une
+couronne de pierreries sur sa tête, et sur ses épaules un manteau royal,
+de velours doublé d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des
+naines portaient. En même temps, voici des trompettes, timbales,
+hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agréables et
+guerriers, toutes les fées et féos commencèrent un ballet si légèrement
+dansé, que la moindre gambade les élevait jusqu'à la voûte du salon. Le
+roi attentif et la future reine n'étaient pas moins surpris l'un que
+l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins
+métamorphosés en fleurs, qui ne baladinaient pas moins, jasmins,
+jonquilles, violettes, oeillets et tubéreuses, que lorsqu'ils étaient
+pourvus de jambes et de pieds. C'était un parterre animé, dont tous les
+mouvements réjouissaient autant l'odorat que la vue.
+
+Un instant après, les fleurs disparurent; plusieurs fontaines prirent
+leurs places; elles s'élevaient rapidement, et retombaient dans un large
+canal qui se forma au pied du château; il était couvert de petites
+galères peintes et dorées, si jolies et si galantes, que la princesse
+convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener. Ils le
+voulurent bien, comprenant que tout cela n'était qu'un jeu qui se
+terminerait par d'heureuses noces.
+
+Dès qu'ils furent embarqués, la galère, le fleuve et toutes les
+fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi
+demanda où était sa princesse; la Grenouille repartit:
+
+«Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre épouse: si
+j'étais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage
+que vous étiez sur le point de faire; mais elle a tant de mérite, et
+votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un
+moment à tâcher de les délivrer.
+
+--Je vous avoue, madame la Grenouille, dit le roi, que si je ne croyais
+pas ma femme morte, il n'y a rien au monde que je ne fisse pour la
+ravoir.
+
+--Après les merveilles que j'ai faites devant vous, répliqua-t-elle, il
+me semble que vous devriez être persuadé de ce que je vous dis: laissez
+votre royaume avec de bons ordres, et ne différez pas à partir. Voici
+une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine, et de parler à
+la fée Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible créature qui soit au
+monde.»
+
+Le roi ne voyant plus la princesse qui lui était destinée, sentit que sa
+passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire, celle qu'il
+avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces.
+
+Il partit sans vouloir être accompagné de personne, et fît des présents
+très considérables à la Grenouille:
+
+«Ne vous découragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles
+difficultés à surmonter; mais j'espère que vous réussirez dans ce que
+vous souhaitez.»
+
+Le roi, consolé par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa
+bague pour aller trouver sa chère reine. À mesure que Moufette
+grandissait, sa beauté se perfectionnait si fort, que tous les monstres
+du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons
+d'une figure épouvantable, qui venaient ramper à ses pieds. Bien qu'elle
+les eût toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer, elle
+fuyait et se cachait entre les bras de sa mère.
+
+«Serons-nous longtemps ici? lui disait-elle. Nos malheurs ne
+finiront-ils point?»
+
+La reine lui donnait de bonnes espérances pour la consoler; mais dans le
+fond elle n'en avait aucune; l'éloignement de la Grenouille, son profond
+silence, tant de temps passé sans avoir aucunes nouvelles du roi; tout
+cela, dis-je, l'affligeait à l'excès.
+
+La fée Lionne s'accoutuma peu à peu à les mener à la chasse; elle était
+friande; elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient, et pour toute
+récompense, elle leur en donnait les pieds ou la tête; mais c'était même
+beaucoup de leur permettre de revoir encore la lumière du jour.
+
+Cette fée prenait la figure d'une lionne; la reine ou sa fille
+s'asseyaient sur elle, et couraient ainsi les forêts.
+
+Le roi, conduit par sa bague, s'étant arrêté dans une forêt, les vit
+passer comme un trait qu'on décoche; il n'en fût pas aperçu; mais
+voulant les suivre, elles disparurent absolument à ses yeux.
+
+Malgré les continuelles peines de la reine, sa beauté ne s'était point
+altérée; elle lui parut plus aimable que jamais. Tous ses feux se
+rallumèrent et ne doutant pas que la jeune princesse qui était avec
+elle, ne fût sa chère Moufette, il résolut de périr mille fois, plutôt
+que d'abandonner le dessein de les ravoir.
+
+L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur séjour où était la reine
+depuis tant d'années: il n'était pas médiocrement surpris de descendre
+jusqu'au fond de la terre; mais tout ce qu'il y vit l'étonna bien
+davantage. La fée Lionne qui n'ignorait rien, savait le jour et l'heure
+qu'il devait arriver: que n'aurait-elle pas fait pour que le destin
+d'intelligence avec elle en eût ordonné autrement? Mais elle résolut au
+moins de combattre son pouvoir de tout le sien.
+
+Elle bâtit au milieu du lac de vif-argent un palais de cristal, qui
+voguait comme l'onde; elle y renferma la pauvre reine et sa fille;
+ensuite elle harangua tous les monstres qui étaient amoureux de
+Moufette:
+
+«Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous
+intéressez avec moi à la défendre contre un chevalier qui vient pour
+l'enlever.»
+
+Les monstres promirent de ne rien négliger de ce qu'ils pouvaient faire;
+ils entourèrent le palais de cristal; les plus légers se placèrent sur
+le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac.
+
+Le roi étant conseillé par sa fidèle bague, fut d'abord à la caverne de
+la fée; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. Dès qu'il parut, elle
+se jeta sur lui: il mit l'épée à la main avec une valeur qu'elle n'avait
+pas prévue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la
+lui coupa à la jointure, c'était justement au coude. Elle poussa un
+grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la
+gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgré son
+invulnérable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.
+
+«Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu?
+
+--Je veux te punir, répliqua-t-il fièrement, d'avoir enlevé ma femme; et
+je veux t'obliger à me la rendre, ou je t'étranglerai tout à l'heure.
+
+--Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.»
+
+Le roi regarda du côté qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille
+dans le château de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail
+comme une galère sur le vif-argent.
+
+Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force,
+et il en fut entendu; mais où les joindre? Pendant qu'il en cherchait le
+moyen, la fée Lionne disparut.
+
+Il courait le long des bords du lac: quand il était d'un côté prêt à
+joindre le palais transparent, il s'éloignait d'une vitesse
+épouvantable; et ses espérances étaient toujours ainsi déçues. La reine
+qui craignait qu'à la fin il ne se lassât, lui criait de ne point perdre
+courage, que la fée Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un véritable
+amour ne peut être rebuté par aucunes difficultés. Là-dessus, elle et
+Moufette lui tendaient les mains, prenaient des manières suppliantes. À
+cette vue, le roi se sentait pénétré de nouveaux traits; il élevait la
+voix; il jurait par le Styx et l'Achéron, de passer plutôt le reste de
+sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles.
+
+Il fallait qu'il fût doué d'une grande persévérance: il passait aussi
+mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte
+d'épines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages,
+plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir
+contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir
+sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez
+l'époque de mon conte.
+
+Trois années s'écoulèrent sans que le roi eût lieu de se promettre
+aucuns avantages; il était presque désespéré; il prit cent fois la
+résolution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu
+envisager ce dernier coup comme un remède aux peines de la reine et de
+la princesse. Il courait à son ordinaire, tantôt d'un côté, tantôt d'un
+autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit:
+
+«Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par
+votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un
+certain morceau à manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai
+lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgré
+tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce château de
+cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse
+Moufette.»
+
+«Ah! cher dragon de mon âme, s'écria le roi, je vous jure, et à toute
+votre dragonienne espèce, que je vous donnerai à manger tout votre
+saoul, et que je resterai à jamais votre petit serviteur.
+
+--Ne vous engagez pas, répliqua le dragon, si vous n'avez envie de me
+tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en
+souviendriez le reste de votre vie.»
+
+Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de délivrer
+sa chère reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur
+le plus beau cheval du monde: en même temps les monstres vinrent
+au-devant de lui pour l'arrêter au passage, ils se battent, l'on
+n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu,
+le soufre et le salpêtre tombent pêle-mêle: enfin le roi arrive au
+château; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux,
+tout lui en défend l'entrée; mais le dragon avec ses griffes, ses dents
+et sa queue, mettait en pièces les plus hardis. La reine de son côté qui
+voyait cette grande bataille, casse ses murs à coup de pieds, et des
+morceaux, elle en fait des armes pour aider à son cher époux; ils furent
+enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un
+coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit.
+
+L'officieux dragon était disparu comme tous les autres; et sans que le
+roi pût deviner par quel moyen il avait été transporté dans sa ville
+capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon
+magnifique, vis-à-vis d'une table délicieusement servie. Il n'a jamais
+été un étonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs
+sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui,
+par une suite de prodiges, était si superbement vêtue, qu'on avait peine
+à soutenir l'éclat de ses pierreries.
+
+Il est aisé d'imaginer que tous les plaisirs occupèrent cette belle
+cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des
+tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux
+yeux de Moufette les arrêtaient tous. Entre ceux qui parurent les mieux
+faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage;
+l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la
+jeune Moufette, qui avait été jusqu'alors avec les serpents et les
+dragons du lac, ne put s'empêcher de rendre justice au mérite de Moufy;
+il ne se passait aucun jour, sans qu'il fît des galanteries nouvelles
+pour lui plaire, car il l'aimait passionnément; et s'étant mis sur les
+rangs pour établir ses prétentions, il fit connaître au roi et à la
+reine que sa principauté était d'une beauté et d'une étendue qui
+méritait bien une attention particulière.
+
+Le roi lui dit que Moufette était maîtresse de se choisir un mari, et
+qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaillât à lui plaire,
+que c'était l'unique moyen d'être heureux. Le prince fut ravi de cette
+réponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui était pas
+indifférent; et s'en étant enfin expliqué avec elle, elle lui dit que
+s'il n'était pas son époux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy,
+transporté de joie, se jeta à ses pieds, et la conjura dans les termes
+les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.
+
+Il courut aussitôt dans l'appartement du roi et de la reine; il leur
+rendit compte des progrès que son amour avait fait sur Moufette, et les
+supplia de ne plus différer son bonheur. Ils y consentirent avec
+plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait
+être seul digne de posséder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien
+les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, où il était obligé d'aller
+donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutôt jamais
+parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à
+son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans répandre
+beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui
+l'affligeaient; et la reine voyant le prince accablé de douleur, lui
+donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que
+l'entrée qu'il allait ordonner ne fût plutôt pas si magnifique, et qu'il
+tardât moins à revenir. Il lui dit:
+
+«Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que j'en
+aurai dans cette occasion; mon coeur y est trop intéressé pour que je
+néglige ce qui peut me rendre heureux.»
+
+Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour,
+s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris à
+toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement
+bien. Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra,
+le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras:
+
+«Ô! mon enfant, s'écria-t-il. Ô! père infortuné! Ô! malheureux roi!»
+
+Il n'en put dire davantage: les soupirs coupèrent le fil de sa voix; la
+reine et la princesse épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait; enfin
+il leur dit qu'il venait d'arriver un géant d'une grandeur démesurée,
+qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse
+qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les
+monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en
+pâté; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables de lui donner
+tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-là, on ne savait pas manquer à sa
+parole.
+
+La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle
+serra la princesse entre ses bras:
+
+«L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer
+ma fille à ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous
+possédons. Père dénaturé, pourriez-vous donner les mains à une si grande
+barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en pâte! Ha! je n'en peux soutenir
+la pensée: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-être que mon
+affliction le touchera.»
+
+Le roi ne répliqua rien: il fut parler au géant, et l'amena ensuite à la
+reine, qui se jeta à ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir
+pitié d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles
+avaient, et de sauver la vie à Moufette; mais il leur répondit que cela
+ne dépendait point du tout de lui, et que le dragon était trop opiniâtre
+et trop friand; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon
+morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie; qu'il
+leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grâce, parce qu'il
+en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. À ces mots la reine
+s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu
+qu'elle secourût sa mère.
+
+Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais, que toute
+la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gémissements,
+car Moufette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au
+géant; et le géant, qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à
+se lasser, et menaçait d'une manière terrible. Cependant le roi et la
+reine disaient:
+
+«Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous
+dévorer nous ne serions pas plus affligés; si l'on met notre Moufette en
+pâte, nous sommes perdus.»
+
+Là-dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son
+maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il
+consentait à la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu était beau et bien
+fait, qu'il était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec
+lui.
+
+Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés; la reine
+parla à la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus éloignée de ce
+mariage que de la mort:
+
+«Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par
+une infidélité, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais
+à d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la
+vôtre.»
+
+Le roi survint: il dit à sa fille tout ce que la plus forte tendresse
+peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour
+conclusion, il fut résolu de la conduire sur le haut d'une montagne où
+le dragon du lac la devait venir prendre.
+
+L'on prépara tout pour ce triste sacrifice; jamais ceux d'Iphigénie et
+de Psyché n'ont été si lugubres: l'on ne voyait que des habits noirs,
+des visages pâles et consternés. Quatre cents jeunes filles de la
+première qualité s'habillèrent de longs habits blancs, et se
+couronnèrent de cyprès pour l'accompagner: on la portait dans une
+litière de velours noir découverte, afin que tout le monde vît ce
+chef-d'oeuvre des dieux; ses cheveux étaient épars sur ses épaules,
+rattachés de crêpes, et la couronne qu'elle avait sur sa tête était de
+jasmins, mêlés de quelques soucis. Elle ne paraissait touchée que de la
+douleur du roi et de la reine qui la suivaient accablés de la plus
+profonde tristesse: le géant, armé de toutes pièces, marchait à côté de
+la litière où était la princesse; et la regardant d'un oeil avide, il
+semblait qu'il était assuré d'en manger sa part; l'air retentissait de
+soupirs et de sanglots; le chemin était inondé des larmes que l'on
+répandait.
+
+«Ha! Grenouille, Grenouille, s'écriait la reine, vous m'avez bien
+abandonnée! hélas, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre
+plaine, puisque vous me le déniez à présent? Que je serais heureuse
+d'être morte alors! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes espérances
+déçues! je ne verrais pas, dis-je, ma chère Moufette sur le point d'être
+dévorée.»
+
+Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avançait toujours, quelque
+lentement qu'on marchât; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale
+montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoublèrent d'une telle
+force, qu'il n'a jamais rien été de si lamentable; le géant convia tout
+le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire,
+car en ce temps-là on était fort simple, et on ne cherchait des remèdes
+à rien.
+
+Le roi et la reine s'étant éloignés, montèrent sur une autre montagne
+avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de là ce qui allait
+arriver à la princesse; et en effet ils ne restèrent pas longtemps sans
+apercevoir en l'air un dragon qui avait près d'une demi-lieue de long,
+bien qu'il eût six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son
+corps était pesant, tout couvert de grosses écailles bleues, et de longs
+dards enflammés; sa queue faisait cinquante tours et demi; chacune de
+ses griffes était de la grandeur d'un moulin à vent, et l'on voyait dans
+sa gueule béante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un
+éléphant.
+
+Mais pendant qu'il s'avançait peu à peu, la chère et fidèle Grenouille,
+montée sur un épervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait
+son chaperon de roses; et quoiqu'il fût enfermé dans son cabinet, elle y
+entra sans clé:
+
+«Que faites-vous ici, amant infortuné? lui dit-elle. Vous rêvez aux
+beautés de Moufette, qui est dans ce moment exposée à la plus rigoureuse
+catastrophe: voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en
+fais un cheval rare, comme vous allez voir.»
+
+Il parut aussitôt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois
+têtes; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets
+de canon. Elle lui donna une épée qui avait dix-huit aunes de long, et
+qui était plus légère qu'une plume; elle le revêtit d'un seul diamant,
+dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il fût plus dur
+qu'un rocher, il était si maniable, qu'il ne le gênait en rien:
+
+«Partez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez;
+le cheval vert que je vous donne, vous mènera où elle est; quand vous
+l'aurez délivrée, faites-lui entendre la part que j'y ai.»
+
+«Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner
+toute ma reconnaissance; mais je me déclare pour jamais votre esclave
+très fidèle.»
+
+Il monta sur le cheval aux trois têtes, aussitôt il se mit à galoper
+avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des
+meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la
+montagne, où il vit sa chère princesse toute seule, et l'affreux dragon
+qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit à jeter du feu, des
+bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas médiocrement le
+monstre; il reçut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui
+entamèrent un peu les écailles; et les bombes lui crevèrent un oeil. Il
+devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'épée de
+dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il
+voulait, la lui enfonçant quelquefois jusqu'à la garde, ou s'en servant
+comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laissé de sentir l'effort de
+ses griffes, sans l'habit de diamant qui était impénétrable.
+
+Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait
+était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus
+mortelle appréhension dont une maîtresse puisse être capable; mais le
+roi et la reine commencèrent à sentir dans leur coeur quelques rayons
+d'espérance, car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois
+têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un
+étui de diamants, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si
+nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur
+sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour
+faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit
+autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son coeur tout seul et le
+péril où il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer.
+
+Quels efforts ne fit-il point! la terre était couverte des dards, des
+griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon; son sang
+coulait par mille endroits; il était tout bleu, et celui du cheval tout
+vert; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba
+cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur
+son cheval, et puis c'était des canonnades et des feux grégeois qui
+n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il
+tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une
+épouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine à croire, et qui est
+pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette
+large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait
+jamais vu; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de
+perles; il avait sur la tête un petit morion à la grecque, ombragé de
+plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince
+Moufy:
+
+«Que ne vous dois-je pas mon généreux libérateur! lui dit-il; vous venez
+de me délivrer de la plus affreuse prison où jamais un souverain puisse
+être renfermé: j'y avais été condamné par la fée Lionne: il y a seize
+ans que j'y languis; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre
+volonté, elle me forçait à dévorer cette belle princesse: menez-moi à
+ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.»
+
+Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne
+voulut céder en rien aux civilités de ce prince; ils se hâtèrent de
+joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux
+dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine et toute la cour
+étaient déjà auprès d'elle; chacun parlait à la fois, personne ne
+s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleuré
+de douleur. Enfin pour que rien ne manquât à la fête, la bonne
+Grenouille parut en l'air, montée sur un épervier qui avait des
+sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva
+les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la
+Grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle,
+et la prit par une de ses petites pattes; aussitôt la sage Grenouille se
+métamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage était le plus
+agréable du monde:
+
+«Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse
+Moufette, elle a mieux aimé exposer sa vie, que de changer; cet exemple
+est rare dans le siècle où nous sommes, mais il le sera bien davantage
+dans les siècles à venir.»
+
+Elle prit aussitôt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tête des
+deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on
+vit que tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de
+triomphe, en mémoire de la grande aventure qui venait de se passer.
+
+Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville,
+chantant hymen et hyménée, avec autant de gaieté, qu'ils avaient célébré
+tristement le sacrifice de la princesse.
+
+Ses noces ne furent différées que jusqu'au lendemain; il est aisé de
+juger de la joie qui les accompagna.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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+ The Project Gutenberg eBook of Contes Tome I, by Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy
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+The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Contes, Tome I
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+Author: Marie-Catherine d'Aulnoy
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+Release Date: May 10, 2006 [EBook #18367]
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+<h1>Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy</h1>
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+<h1>CONTES</h1>
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+<h3>Tome I</h3>
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+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a><h3>Table des mati&egrave;res</h3>
+<a href="#La_Belle_aux_cheveux_dor"><b>La Belle aux cheveux d'or</b></a><br />
+<a href="#LOiseau_bleu"><b>L'Oiseau bleu</b></a><br />
+<a href="#Gracieuse_et_Percinet"><b>Gracieuse et Percinet</b></a><br />
+<a href="#La_Biche_au_bois"><b>La Biche au bois</b></a><br />
+<a href="#Babiole"><b>Babiole</b></a><br />
+<a href="#Finette_Cendron"><b>Finette Cendron</b></a><br />
+<a href="#Fortunee"><b>Fortun&eacute;e</b></a><br />
+<a href="#La_bonne_petite_souris"><b>La bonne petite souris</b></a><br />
+<a href="#La_Princesse_Rosette"><b>La Princesse Rosette</b></a><br />
+<a href="#Le_Mouton"><b>Le Mouton</b></a><br />
+<a href="#Le_Nain_jaune"><b>Le Nain jaune</b></a><br />
+<a href="#Le_Prince_lutin"><b>Le Prince lutin</b></a><br />
+<a href="#La_Grenouille_bienfaisante"><b>La Grenouille bienfaisante</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_Belle_aux_cheveux_dor" id="La_Belle_aux_cheveux_dor"></a><a href="#table">La Belle aux cheveux d'or</a></h2>
+
+<p>Il y avait une fois la fille d'un roi qui &eacute;tait si belle qu'il n'y avait
+rien de si beau au monde; et &agrave; cause qu'elle &eacute;tait si belle on la
+nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux &eacute;taient plus fins que
+de l'or, et blonds par merveille, tout fris&eacute;s, qui lui tombaient jusque
+sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux boucl&eacute;s,
+avec une couronne de fleurs sur la t&ecirc;te et des habits brod&eacute;s de diamants
+et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.</p>
+
+<p>Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'&eacute;tait point mari&eacute;, et qui
+&eacute;tait bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait
+de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'e&ucirc;t point encore vue, il
+se prit &agrave; l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il
+se r&eacute;solut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il
+fit faire un carrosse magnifique &agrave; son ambassadeur; il lui donna plus de
+cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la
+princesse.</p>
+
+<p>Quand il eut pris cong&eacute; du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne
+parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux
+cheveux d'or ne consent&icirc;t &agrave; ce qu'il souhaitait, lui faisait d&eacute;j&agrave; faire
+de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers
+&eacute;taient occup&eacute;s &agrave; travailler, l'ambassadeur, arriv&eacute; chez la Belle aux
+cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne f&ucirc;t pas
+ce jour-l&agrave; de bonne humeur, ou que le compliment ne lui sembl&acirc;t pas &agrave;
+son gr&eacute;, elle r&eacute;pondit &agrave; l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais
+qu'elle n'avait point envie de se marier.</p>
+
+<p>L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la
+pas amener avec lui; il rapporta tous les pr&eacute;sents qu'il lui avait
+port&eacute;s de la part du roi, car elle &eacute;tait fort sage, et savait bien qu'il
+ne faut pas que les filles re&ccedil;oivent rien des gar&ccedil;ons: aussi elle ne
+voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas
+m&eacute;contenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'&eacute;pingles
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Quand l'ambassadeur arriva &agrave; la grande ville du roi, o&ugrave; il &eacute;tait attendu
+si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle
+aux cheveux d'or. Le roi se mit &agrave; pleurer comme un enfant: on le
+consolait sans en pouvoir venir &agrave; bout.</p>
+
+<p>Il y avait un jeune gar&ccedil;on &agrave; la cour qui &eacute;tait beau comme le soleil, et
+le mieux fait de tout le royaume: &agrave; cause de sa bonne gr&acirc;ce et de son
+esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux,
+qui &eacute;taient f&acirc;ch&eacute;s que le roi lui f&icirc;t du bien et qu'il lui confi&acirc;t tous
+les jours ses affaires.</p>
+
+<p>Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de
+l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il
+leur dit, sans y prendre garde:</p>
+
+<p>&mdash;Si le roi m'avait envoy&eacute; vers la Belle aux cheveux d'or, je suis
+certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussit&ocirc;t ces m&eacute;chantes gens
+vont dire au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez
+envoy&eacute; chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramen&eacute;e. Consid&eacute;rez
+bien sa malice, il pr&eacute;tend &ecirc;tre plus beau que vous, et qu'elle l'aurait
+tant aim&eacute;, qu'elle l'aurait suivi partout.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le roi qui se met en col&egrave;re, en col&egrave;re tant et tant, qu'il &eacute;tait
+hors de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise
+plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y
+meure de faim!</p>
+
+<p>Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus &agrave; ce qu'il
+avait dit. Ils le tra&icirc;n&egrave;rent en prison et lui firent mille maux. Ce
+pauvre gar&ccedil;on n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait
+mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont
+il buvait un peu pour se rafra&icirc;chir, car la faim lui avait bien s&eacute;ch&eacute; la
+bouche.</p>
+
+<p>Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant:</p>
+
+<p>&mdash;De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus
+fid&egrave;le que moi, je ne l'ai jamais offens&eacute;.</p>
+
+<p>Le roi, par hasard, passait pr&egrave;s de la tour, et quand il entendit la
+voix de celui qu'il avait tant aim&eacute;, il s'arr&ecirc;ta pour l'&eacute;couter, malgr&eacute;
+ceux qui &eacute;taient avec lui, qui ha&iuml;ssaient Avenant et qui disaient au
+roi:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon?</p>
+
+<p>Le roi r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi l&agrave;, je veux l'&eacute;couter.</p>
+
+<p>Ayant ou&iuml; ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la
+porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre &agrave;
+genoux devant lui, et baisa ses pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es moqu&eacute; de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que
+si je t'avais envoy&eacute; chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien
+amen&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, sire, r&eacute;pondit Avenant, que je lui aurais si bien fait
+conna&icirc;tre vos grandes qualit&eacute;s, que je suis persuad&eacute; qu'elle n'aurait pu
+s'en d&eacute;fendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous d&ucirc;t &ecirc;tre
+agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de
+travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena
+avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir fait souper &agrave; merveille, il l'appela dans son cabinet, et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont
+point rebut&eacute;; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille
+m'&eacute;pouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Avenant r&eacute;pliqua qu'il &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; lui ob&eacute;ir en toutes choses, et
+qu'il partirait d&egrave;s le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! dit le roi, je veux te donner un grand &eacute;quipage.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est point n&eacute;cessaire, r&eacute;pondit-il; il ne me faut qu'un bon
+cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il &eacute;tait
+ravi de le voir sit&ocirc;t pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Ce fut le lundi matin qu'il prit cong&eacute; du roi et de ses amis, pour aller
+&agrave; son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que
+r&ecirc;ver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or &agrave; &eacute;pouser le roi.
+Il avait une &eacute;critoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque
+belle pens&eacute;e &agrave; mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et
+s'asseyait sous des arbres pour &eacute;crire, afin de ne rien oublier. Un
+matin qu'il &eacute;tait parti &agrave; la petite pointe du jour, en passant dans une
+grande prairie, il lui vint une pens&eacute;e fort jolie; il mit pied &agrave; terre,
+et se pla&ccedil;a contre des saules et des peupliers qui &eacute;taient plant&eacute;s le
+long d'une petite rivi&egrave;re qui coulait au bord du pr&eacute;. Apr&egrave;s qu'il eut
+&eacute;crit, il regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s, charm&eacute; de se trouver en un si bel
+endroit. Il aper&ccedil;ut sur l'herbe une grosse carpe dor&eacute;e qui b&acirc;illait et
+qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons,
+elle avait saut&eacute; si hors de l'eau, qu'elle s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;e sur l'herbe,
+o&ugrave; elle &eacute;tait pr&egrave;s de mourir. Avenant en eut piti&eacute;; et, quoiqu'il f&ucirc;t
+jour maigre et qu'il e&ucirc;t pu l'emporter pour son d&icirc;ner, il fut la prendre
+et la remit doucement dans la rivi&egrave;re. D&egrave;s que ma comm&egrave;re la carpe sent
+la fra&icirc;cheur de l'eau, elle commence &agrave; se r&eacute;jouir, et se laisse couler
+jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me
+faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauv&eacute;e; je vous le
+revaudrai.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce petit compliment, elle s'enfon&ccedil;a dans l'eau; et Avenant demeura
+bien surpris de l'esprit et de la grande civilit&eacute; de la carpe.</p>
+
+<p>Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien
+embarrass&eacute;: ce pauvre oiseau &eacute;tait poursuivi par un gros aigle grand
+mangeur de corbeaux; il &eacute;tait pr&egrave;s de l'attraper, et il l'aurait aval&eacute;
+comme une lentille, si Avenant n'e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; de la compassion pour cet
+oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle
+raison a l'aigle de manger le corbeau?</p>
+
+<p>Il prend son arc qu'il portait toujours, et une fl&egrave;che, puis, visant
+bien l'aigle, croc! il lui d&eacute;coche la fl&egrave;che dans le corps et le perce
+de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se
+percher sur un arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Avenant, lui dit-il, vous &ecirc;tes bien g&eacute;n&eacute;reux de m'avoir secouru, moi
+qui ne suis qu'un mis&eacute;rable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat,
+je vous le revaudrai.</p>
+
+<p>Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En
+entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'&agrave; peine son
+chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! dit-il, voil&agrave; un hibou bien afflig&eacute;, il pourrait s'&ecirc;tre laiss&eacute;
+prendre dans quelque filet.</p>
+
+<p>Il chercha de tous c&ocirc;t&eacute;s, et enfin il trouva de grands filets que des
+oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle piti&eacute;! dit-il; les hommes ne sont faits que pour
+s'entre-tourmenter, ou pour pers&eacute;cuter de pauvres animaux qui ne leur
+font ni tort ni dommage.</p>
+
+<p>Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor;
+mais, revenant &agrave; tire-d'aile:</p>
+
+<p>&mdash;Avenant, dit-il, il n'est pas n&eacute;cessaire que je vous fasse une longue
+harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle
+parle assez d'elle-m&ecirc;me: les chasseurs allaient venir, j'&eacute;tais pris,
+j'&eacute;tais mort sans votre secours. J'ai le c&oelig;ur reconnaissant, je vous le
+revaudrai.</p>
+
+<p>Voil&agrave; les trois plus consid&eacute;rables aventures qui arriv&egrave;rent &agrave; Avenant
+dans son voyage. Il &eacute;tait si press&eacute; d'arriver, qu'il ne tarda pas &agrave; se
+rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y &eacute;tait admirable;
+l'on y voyait les diamants entass&eacute;s comme des pierres; les beaux habits,
+le bonbon, l'argent; c'&eacute;taient des choses merveilleuses; et il pensait
+en lui-m&ecirc;me que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son
+ma&icirc;tre, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de
+brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se
+lava le visage, mit une riche &eacute;charpe toute brod&eacute;e &agrave; son cou, avec un
+petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait achet&eacute; en
+passant &agrave; Boulogne. Avenant &eacute;tait si bien fait, si aimable, il faisait
+toute chose avec tant de gr&acirc;ce, que, lorsqu'il se pr&eacute;senta &agrave; la porte du
+palais, tous les gardes lui firent une grande r&eacute;v&eacute;rence; et l'on courut
+dire &agrave; la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus
+proche voisin, demandait &agrave; la voir.</p>
+
+<p>Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il
+pla&icirc;t &agrave; tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous
+l'avons vu du grenier o&ugrave; nous accommodions votre filasse, et tant qu'il
+est demeur&eacute; sous les fen&ecirc;tres nous n'avons pu rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est beau, r&eacute;pliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser
+&agrave; regarder les gar&ccedil;ons! &Ccedil;&agrave;, que l'on me donne ma grande robe de satin
+bleu brod&eacute;e, et que l'on &eacute;parpille bien mes blonds cheveux; que l'on me
+fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers
+hauts et mon &eacute;ventail; que l'on balaie ma chambre et mon tr&ocirc;ne: car je
+veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or.</p>
+
+<p>Voil&agrave; toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine;
+elles montraient tant de h&acirc;te qu'elles s'entrecognaient et n'avan&ccedil;aient
+gu&egrave;re. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour
+voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son tr&ocirc;ne d'or,
+d'ivoire, et d'&eacute;b&egrave;ne, qui sentait comme baume; et elle commanda &agrave; ses
+filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour
+n'&eacute;tourdir personne.</p>
+
+<p>On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transport&eacute;
+d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque
+parler. N&eacute;anmoins il reprit courage et fit sa harangue &agrave; merveille: il
+pria la princesse qu'il n'e&ucirc;t pas le d&eacute;plaisir de s'en retourner sans
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me
+conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de
+vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a
+un mois je fus me promener sur la rivi&egrave;re avec toutes mes dames; et
+comme l'on me servit ma collation, en &ocirc;tant mon gant je tirai de mon
+doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivi&egrave;re. Je la ch&eacute;rissais
+plus que mon royaume. Je vous laisse &agrave; juger de quelle affliction cette
+perte fut suivie. J'ai fait serment de n'&eacute;couter jamais aucune
+proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un &eacute;poux ne
+me rapporte ma bague. Voyez &agrave; pr&eacute;sent ce que vous avez &agrave; faire l&agrave;-dessus
+car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me
+persuaderiez pas de changer de sentiment.</p>
+
+<p>Avenant demeura bien &eacute;tonn&eacute; de cette r&eacute;ponse. Il lui fit une profonde
+r&eacute;v&eacute;rence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'&eacute;charpe;
+mais elle lui r&eacute;pliqua qu'elle ne voulait point de pr&eacute;sents, et qu'il
+songe&acirc;t &agrave; ce qu'elle venait de lui dire.</p>
+
+<p>Quand il fut retourn&eacute; chez lui, il se coucha sans souper. Son petit
+chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint
+se mettre aupr&egrave;s de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de
+soupirer.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; puis-je prendre une bague tomb&eacute;e depuis un mois dans une grande
+rivi&egrave;re? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne
+m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilit&eacute; de lui ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'&eacute;coutait, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ma&icirc;tre, je vous prie, ne d&eacute;sesp&eacute;rez point de votre bonne
+fortune: vous &ecirc;tes trop aimable pour n'&ecirc;tre pas heureux. Allons d&egrave;s
+qu'il fera jour au bord de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne r&eacute;pondit rien;
+mais, tout accabl&eacute; de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le
+jour, cabriola tant qu'il l'&eacute;veilla, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ma&icirc;tre, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se
+l&egrave;ve, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va
+insensiblement au bord de la rivi&egrave;re, o&ugrave; il se promenait son chapeau sur
+les yeux et ses bras crois&eacute;s l'un sur l'autre, ne pensant qu'&agrave; son
+d&eacute;part, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Avenant! Avenant!</p>
+
+<p>Il regarde de tous c&ocirc;t&eacute;s et ne voit personne; il crut r&ecirc;ver. Il continue
+sa promenade; on le rappelle:</p>
+
+<p>&mdash;Avenant! Avenant!</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'appelle? dit-il.</p>
+
+<p>Cabriolle, qui &eacute;tait fort petit, et qui regardait de pr&egrave;s l'eau, lui
+r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dor&eacute;e que j'aper&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la grosse carpe para&icirc;t, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauv&eacute; la vie dans le pr&eacute; des alisiers, o&ugrave; je serais rest&eacute;e
+sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant,
+voici la bague de la Belle aux cheveux d'or.</p>
+
+<p>Il se baissa et la prit dans la gueule de ma comm&egrave;re la carpe, qu'il
+remercia mille fois.</p>
+
+<p>Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit
+Cabriolle, qui &eacute;tait bien aise d'avoir fait venir son ma&icirc;tre au bord de
+l'eau. On alla dire &agrave; la princesse qu'il demandait &agrave; la voir.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit-elle, le pauvre gar&ccedil;on, il vient prendre cong&eacute; de moi. Il a
+consid&eacute;r&eacute; que ce que je veux est impossible, et il va le dire &agrave; son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>On fit entrer Avenant, qui lui pr&eacute;senta sa bague et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse, voil&agrave; votre commandement fait; vous pla&icirc;t-il
+recevoir le roi mon ma&icirc;tre pour &eacute;poux?</p>
+
+<p>Quand elle vit sa bague o&ugrave; il ne manquait rien, elle resta si &eacute;tonn&eacute;e,
+qu'elle croyait r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favoris&eacute;
+de quelque f&eacute;e, car naturellement cela n'est pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de
+vous ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez si bonne volont&eacute;, continua-t-elle, il faut que vous
+me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y
+a un prince, qui n'est pas &eacute;loign&eacute; d'ici, appel&eacute; Galifron, lequel
+s'&eacute;tait mis dans l'esprit de m'&eacute;pouser. Il me fit d&eacute;clarer son dessein
+avec des menaces &eacute;pouvantables, que si je le refusais il d&eacute;solerait mon
+royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un g&eacute;ant qui est
+plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un
+marron. Quand il va &agrave; la campagne, il porte dans ses poches de petits
+canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut,
+ceux qui sont pr&egrave;s de lui deviennent sourds. Je lui fis r&eacute;pondre que je
+ne voulais point me marier, et qu'il m'excus&acirc;t; cependant, il n'a point
+laiss&eacute; de me pers&eacute;cuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses,
+il faut vous battre contre lui et m'apporter sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Avenant demeura un peu &eacute;tourdi de cette proposition. Il r&ecirc;va quelque
+temps, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu;
+mais je mourrai en homme brave.</p>
+
+<p>La princesse resta bien &eacute;tonn&eacute;e: elle lui dit mille choses pour
+l'emp&ecirc;cher de faire cette entreprise. Cela ne servit &agrave; rien: il se
+retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand
+il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier,
+monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait
+de ses nouvelles &agrave; ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que
+c'&eacute;tait un vrai d&eacute;mon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire
+cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ma&icirc;tre, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les
+jambes; il baissera la t&ecirc;te pour me chasser, et vous le tuerez.</p>
+
+<p>Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son
+secours ne suffirait pas.</p>
+
+<p>Enfin, il arriva pr&egrave;s du ch&acirc;teau de Galifron. Tous les chemins &eacute;taient
+couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mang&eacute;s ou mis en
+pi&egrave;ces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir &agrave; travers un
+bois. Sa t&ecirc;te d&eacute;passait les plus grands arbres, et il chantait d'une
+voix &eacute;pouvantable:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>O&ugrave; sont les petits enfants,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que je les croque &agrave; belles dents?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il m'en faut tant, tant et tant</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que le monde n'est suffisant.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t Avenant se mit &agrave; chanter sur le m&ecirc;me air:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Approche, voici Avenant,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui t'arrachera les dents;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Bien qu'il ne soit pas des plus grands,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour te battre il est suffisant.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Les rimes n'&eacute;taient pas bien r&eacute;guli&egrave;res mais il fit la chanson fort
+vite, et c'est m&ecirc;me un miracle qu'il ne la f&icirc;t pas plus mal, car il
+avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda
+de tous c&ocirc;t&eacute;s, et aper&ccedil;ut Avenant l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, qui lui dit deux ou
+trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans
+une col&egrave;re effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait
+assomm&eacute; du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se
+mettre sur le haut de sa t&ecirc;te, et avec son bec lui donna si juste dans
+les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il &eacute;tait
+comme un d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, frappant de tous c&ocirc;t&eacute;s. Avenant l'&eacute;vitait et lui
+portait de grands coups d'&eacute;p&eacute;e qu'il enfon&ccedil;ait jusqu'&agrave; la garde, et qui
+lui faisaient mille blessures, par o&ugrave; il perdit tant de sang qu'il
+tomba. Aussit&ocirc;t Avenant lui coupa la t&ecirc;te, bien ravi d'avoir &eacute;t&eacute; si
+heureux; et le corbeau, qui s'&eacute;tait perch&eacute; sur un arbre, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas oubli&eacute; le service que vous me rend&icirc;tes en tuant l'aigle
+qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir
+fait aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, r&eacute;pliqua Avenant;
+je demeure votre serviteur. Il monta aussit&ocirc;t &agrave; cheval, charg&eacute; de
+l'&eacute;pouvantable t&ecirc;te de Galifron.</p>
+
+<p>Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait:
+&laquo;Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre&raquo;, de sorte que la
+princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui v&icirc;nt
+apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute;;
+mais elle vit entrer Avenant avec la t&ecirc;te du g&eacute;ant, qui ne laissa pas de
+lui faire encore peur, bien qu'il n'y e&ucirc;t plus rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'esp&egrave;re que vous ne
+refuserez plus le roi mon ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne
+trouvez moyen, avant mon d&eacute;part, de m'apporter de l'eau de la grotte
+t&eacute;n&eacute;breuse.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour.
+On trouve &agrave; l'entr&eacute;e deux dragons qui emp&ecirc;chent qu'on y entre. Ils ont
+du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la
+grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est
+plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il
+y a une petite cave o&ugrave; coule la fontaine de beaut&eacute; et de sant&eacute;: c'est de
+cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient
+merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est
+laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est
+vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai
+pas mon royaume sans en emporter.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, vous &ecirc;tes si belle que cette eau vous est bien
+inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la
+mort: je vais aller chercher ce que vous d&eacute;sirez, avec la certitude de
+n'en pouvoir revenir.</p>
+
+<p>La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit
+avec le petit chien Cabriolle, pour aller &agrave; la grotte t&eacute;n&eacute;breuse
+chercher de l'eau de beaut&eacute;. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin
+disaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une piti&eacute; de voir un gar&ccedil;on si aimable aller se perdre de gaiet&eacute;
+de c&oelig;ur; il va seul &agrave; la grotte, et quand irait-il accompagn&eacute; de cent
+braves, il n'en pourrait venir &agrave; bout. Pourquoi la princesse ne
+veut-elle que des choses impossibles?</p>
+
+<p>Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il &eacute;tait bien
+triste.</p>
+
+<p>Il arriva vers le haut d'une montagne o&ugrave; il s'assit pour se reposer un
+peu, et il laissa pa&icirc;tre son cheval et courir Cabriolle apr&egrave;s des
+mouches. Il savait que la grotte t&eacute;n&eacute;breuse n'&eacute;tait pas loin de l&agrave;, il
+regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aper&ccedil;ut un vilain rocher
+noir comme de l'encre, d'o&ugrave; sortait une grosse fum&eacute;e, et au bout d'un
+moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule:
+il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui
+faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait o&ugrave; se
+cacher, tant il avait peur.</p>
+
+<p>Avenant, tout r&eacute;solu de mourir, tira son &eacute;p&eacute;e, descendit avec une fiole
+que la Belle aux cheveux d'or lui avait donn&eacute;e pour la remplir de l'eau
+de beaut&eacute;. Il dit &agrave; son chien Cabriolle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est
+gard&eacute;e par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon
+sang et porte-la &agrave; la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me co&ucirc;te;
+et puis va trouver le roi mon ma&icirc;tre et conte-lui mon malheur.</p>
+
+<p>Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Avenant! Avenant!</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'appelle?</p>
+
+<p>Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez retir&eacute; du filet des chasseurs o&ugrave; j'&eacute;tais pris, et vous me
+sauv&acirc;tes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le
+temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte
+t&eacute;n&eacute;breuse; je vais vous chercher de l'eau de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse &agrave; penser. Avenant lui donna
+vite la fiole, et le hibou entra sans nul emp&ecirc;chement dans la grotte. En
+moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouch&eacute;e.
+Avenant fut ravi, il le remercia de tout son c&oelig;ur, et, remontant la
+montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.</p>
+
+<p>Il alla droit au palais; il pr&eacute;senta la fiole &agrave; la Belle aux cheveux
+d'or, qui n'eut plus rien &agrave; dire: elle remercia Avenant, et donna ordre
+&agrave; tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec
+lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point
+partis de mon royaume.</p>
+
+<p>Mais il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas faire un si grand d&eacute;plaisir &agrave; mon ma&icirc;tre pour tous
+les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le
+soleil.</p>
+
+<p>Enfin ils arriv&egrave;rent &agrave; la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle
+aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux
+pr&eacute;sents du monde. Il l'&eacute;pousa avec tant de r&eacute;jouissances que l'on ne
+parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant
+dans le fond de son c&oelig;ur, n'&eacute;tait heureuse que quand elle le voyait, et
+elle le louait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu
+qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez
+&ecirc;tre oblig&eacute;. Il m'a donn&eacute; de l'eau de beaut&eacute;: je ne vieillirai jamais,
+je serai toujours belle.</p>
+
+<p>Les envieux qui &eacute;coutaient la reine dirent au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes point jaloux, et vous en avez sujet de l'&ecirc;tre. La reine
+aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait
+que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel
+autre que vous auriez envoy&eacute; n'en e&ucirc;t pas fait autant.</p>
+
+<p>Le roi dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les
+fers aux pieds et aux mains.</p>
+
+<p>L'on prit Avenant, et, pour sa r&eacute;compense d'avoir si bien servi le roi,
+on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne
+voyait personne que le ge&ocirc;lier, qui lui jetait un morceau de pain noir
+par un trou, et de l'eau dans une &eacute;cuelle de terre. Pourtant son petit
+chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire
+toutes les nouvelles.</p>
+
+<p>Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgr&acirc;ce, elle se jeta aux pieds
+du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de
+prison. Mais plus elle le priait, plus il se f&acirc;chait, songeant: &laquo;C'est
+qu'elle l'aime&raquo;, et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus;
+elle &eacute;tait bien triste.</p>
+
+<p>Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-&ecirc;tre pas assez beau; il eut
+envie de se frotter le visage avec de l'eau de beaut&eacute;, afin que la reine
+l'aim&acirc;t plus qu'elle ne faisait. Cette eau &eacute;tait dans une fiole sur le
+bord de la chemin&eacute;e de la chambre de la reine, elle l'avait mise l&agrave; pour
+la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant
+tuer une araign&eacute;e avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre,
+qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne
+sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du
+roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme &eacute;tait l'eau de
+beaut&eacute;; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la
+chemin&eacute;e de la reine.</p>
+
+<p>L'eau qui &eacute;tait dans le cabinet du roi servait &agrave; faire mourir les
+princes et les grands seigneurs quand ils &eacute;taient criminels; au lieu de
+leur couper la t&ecirc;te ou de les pendre, on leur frottait le visage de
+cette eau: ils s'endormaient, et ne se r&eacute;veillaient plus. Un soir donc,
+le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et
+mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne
+manqua pas de l'aller dire &agrave; Avenant, qui lui dit d'aller trouver la
+Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.</p>
+
+<p>Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit
+&agrave; la cour pour la mort du roi. Il dit &agrave; la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.</p>
+
+<p>Elle se souvint aussit&ocirc;t des peines qu'il avait souffertes &agrave; cause
+d'elle et de sa grande fid&eacute;lit&eacute;. Elle sortit sans parler &agrave; personne, et
+fut droit &agrave; la tour, o&ugrave; elle &ocirc;ta elle-m&ecirc;me les fers des pieds et des
+mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la t&ecirc;te et le
+manteau royal sur les &eacute;paules, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon
+&eacute;poux.</p>
+
+<p>Il se jeta &agrave; ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour
+ma&icirc;tre. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux
+d'or v&eacute;cut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et
+satisfaits.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Si par hasard un malheureux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Te demande ton assistance,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne lui refuse point un secours g&eacute;n&eacute;reux.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Un bienfait t&ocirc;t ou tard re&ccedil;oit sa r&eacute;compense.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand Avenant, avec tant de bont&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou m&ecirc;me,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sans &ecirc;tre rebut&eacute; de sa laideur extr&ecirc;me,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il conservait la libert&eacute;!</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Aurait-on pu jamais pu le croire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que ces animaux quelque jour</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le conduiraient au comble de la gloire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour?</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Malgr&eacute; tous les attraits d'une beaut&eacute; charmante,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui commen&ccedil;ait pour lui de sentir des d&eacute;sirs,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il conserve &agrave; son ma&icirc;tre, &eacute;touffant ses soupirs,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une fid&eacute;lit&eacute; constante.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Toutefois, sans raison, il se voit accus&eacute;:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais quand &agrave; son bonheur il para&icirc;t plus d'obstacle,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le Ciel lui devait un miracle,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'&agrave; la vertu jamais le Ciel n'a refus&eacute;.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LOiseau_bleu" id="LOiseau_bleu"></a><a href="#table">L'Oiseau bleu</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme
+mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un
+petit cabinet, o&ugrave; il se cassait la t&ecirc;te contre les murs tant il &eacute;tait
+afflig&eacute;. On craignit qu'il ne se tu&acirc;t, on mit des matelas entre la
+tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne
+se faisait point de mal. Tous ses sujets r&eacute;solurent de l'aller voir, et
+de lui dire ce qu'ils pourraient pour soulager sa tristesse. Les uns
+pr&eacute;paraient des discours graves et s&eacute;rieux; d'autres d'agr&eacute;ables et
+r&eacute;jouissants: mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, &agrave;
+peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se pr&eacute;senta devant lui
+une femme si couverte de cr&ecirc;pes noirs, de voiles, de mantes, de longs
+habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il
+en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les
+autres de diminuer sa douleur, quelle venait pour l'augmenter, parce que
+rien n'&eacute;tait plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle,
+qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte
+de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux &agrave; la t&ecirc;te. L&agrave;-dessus elle
+redoubla ses cris, et le roi, &agrave; son exemple, se mit &agrave; hurler.</p>
+
+<p>Il la re&ccedil;ut mieux que les autres; il l'entretint des belles qualit&eacute;s de
+sa ch&egrave;re d&eacute;funte, et elle rench&eacute;rit celles de son cher d&eacute;funt: ils
+caus&egrave;rent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur
+douleur. Quand la fine veuve vit la mati&egrave;re presque &eacute;puis&eacute;e, elle leva
+un peu ses voiles, et le roi afflig&eacute; se r&eacute;cr&eacute;a la vue &agrave; regarder cette
+pauvre afflig&eacute;e, qui tournait et retournait fort &agrave; propos deux grands
+yeux bleus, bord&eacute;s de longues paupi&egrave;res noires: son teint &eacute;tait assez
+fleuri. Le roi la consid&eacute;ra avec beaucoup d'attention; peu &agrave; peu il
+parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve
+disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari; le roi la pria de ne
+point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout &eacute;tonn&eacute;
+qu'il l'&eacute;pous&acirc;t, et que le noir se change&acirc;t en vert et en couleur de
+rose: il suffit tr&egrave;s souvent de conna&icirc;tre le faible des gens pour entrer
+dans leur c&oelig;ur et pour en faire tout ce que l'on veut.</p>
+
+<p>Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour
+la huiti&egrave;me merveille du monde; on la nommait Florine, parce qu'elle
+ressemblait &agrave; Flore, tant elle &eacute;tait fra&icirc;che, jeune et belle. On ne lui
+voyait gu&egrave;re d'habits magnifiques; elle aimait les robes de taffetas
+volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de
+fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles &eacute;taient plac&eacute;es
+dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se
+remaria.</p>
+
+<p>La nouvelle reine envoya qu&eacute;rir sa fille, qui avait &eacute;t&eacute; nourrie chez sa
+marraine, la f&eacute;e Soussio; mais elle n'en &eacute;tait ni plus gracieuse ni plus
+belle: Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagn&eacute;. Elle ne
+laissait pas de l'aimer ch&egrave;rement. On l'appelait Truitonne, car son
+visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cheveux
+noirs &eacute;taient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa
+peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer &agrave;
+la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme
+Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en
+d&eacute;sesp&eacute;rait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal
+aupr&egrave;s du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne
+fissent quelque pi&egrave;ce &agrave; Florine. La princesse, qui &eacute;tait douce et
+spirituelle, t&acirc;chait de se mettre au-dessus des mauvais proc&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p>Le roi dit un jour &agrave; la reine que Florine et Truitonne &eacute;taient assez
+grandes pour &ecirc;tre mari&eacute;es, et que le premier prince qui viendrait &agrave; la
+cour, il fallait faire en sorte de lui en donner l'une des deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;tends, r&eacute;pliqua la reine, que ma fille soit la premi&egrave;re &eacute;tablie;
+elle est plus &acirc;g&eacute;e que la v&ocirc;tre, et, comme elle est mille fois plus
+aimable, il n'y a point &agrave; balancer l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et
+qu'il l'en faisait la ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&Agrave; quelque temps de l&agrave;, on apprit que le roi Charmant devait arriver.
+Jamais prince n'avait port&eacute; plus loin la galanterie et la magnificence;
+son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne r&eacute;pond&icirc;t &agrave; son nom.
+Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous
+les tailleurs et tous les ouvriers &agrave; faire des ajustements &agrave; Truitonne.
+Elle pria le roi que Florine n'e&ucirc;t rien de neuf, et, ayant gagn&eacute; ses
+femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et
+toutes ses pierreries le jour m&ecirc;me que Charmant arriva, de sorte que,
+lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien
+d'o&ugrave; lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir
+des &eacute;toffes; ils r&eacute;pondirent que la reine avait d&eacute;fendu qu'on lui en
+donn&acirc;t. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa
+honte &eacute;tait si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque
+le roi Charmant arriva.</p>
+
+<p>La reine le re&ccedil;ut avec de grandes c&eacute;r&eacute;monies; elle lui pr&eacute;senta sa
+fille, plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures
+qu'elle ne l'&eacute;tait ordinairement. Le roi en d&eacute;tourna ses yeux; la reine
+voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de
+s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il
+demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appel&eacute;e Florine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voil&agrave; qui se
+cache, parce qu'elle n'est pas brave.</p>
+
+<p>Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant
+demeura comme un homme &eacute;bloui. Il se leva promptement, et fit une
+profonde r&eacute;v&eacute;rence &agrave; la princesse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, votre incomparable beaut&eacute; vous pare trop pour que
+vous ayez besoin d'aucun secours &eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, r&eacute;pliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutum&eacute;e &agrave;
+porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez
+fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait impossible, s'&eacute;cria Charmant, qu'une si merveilleuse
+princesse p&ucirc;t &ecirc;tre en quelque lieu, et que l'on e&ucirc;t des yeux pour
+d'autres que pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la reine irrit&eacute;e, je passe bien mon temps &agrave; vous entendre.
+Croyez-moi, seigneur, Florine est d&eacute;j&agrave; assez coquette, et elle n'a pas
+besoin qu'on lui dise tant de galanteries.</p>
+
+<p>Le roi Charmant d&eacute;m&ecirc;la aussit&ocirc;t les motifs qui faisaient ainsi parler la
+reine; mais, comme il n'&eacute;tait pas de condition &agrave; se contraindre, il
+laissa para&icirc;tre toute son admiration pour Florine, et l'entretint trois
+heures de suite.</p>
+
+<p>La reine au d&eacute;sespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la
+pr&eacute;f&eacute;rence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et
+l'oblig&egrave;rent de consentir que, pendant le s&eacute;jour du roi Charmant, l'on
+enfermerait Florine dans une tour, o&ugrave; ils ne se verraient point. En
+effet, aussit&ocirc;t qu'elle fut retourn&eacute;e dans sa chambre, quatre hommes
+masqu&eacute;s la port&egrave;rent au haut de la tour, et l'y laiss&egrave;rent dans la
+derni&egrave;re d&eacute;solation; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que
+pour l'emp&ecirc;cher de plaire au roi qui lui plaisait d&eacute;j&agrave; fort, et qu'elle
+aurait bien voulu pour &eacute;poux.</p>
+
+<p>Comme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire &agrave; la
+princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il
+voulut parler d'elle &agrave; ceux que le roi avait mis aupr&egrave;s de lui pour lui
+faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui dirent tout
+le mal qu'ils purent: qu'elle &eacute;tait coquette, in&eacute;gale, de m&eacute;chante
+humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques, qu'on ne
+pouvait &ecirc;tre plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice,
+quelles aimait mieux &ecirc;tre habill&eacute;e comme une petite berg&egrave;re, que
+d'acheter de riches &eacute;toffes de l'argent que lui donnait le roi son p&egrave;re.
+&Agrave; tout ce d&eacute;tail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de
+col&egrave;re qu'il avait bien de la peine &agrave; mod&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, disait-il en lui-m&ecirc;me, il est impossible que le Ciel ait mis une
+&acirc;me si mal faite dans le chef-d'&oelig;uvre de la nature. Je conviens qu'elle
+n'&eacute;tait pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en
+avait prouve assez qu'elle n'&eacute;tait point accoutum&eacute;e &agrave; se voir ainsi.
+Quoi! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui
+enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est
+bien plus ais&eacute; de croire que c'est la reine qui la d&eacute;crie ainsi: l'on
+n'est pas belle-m&egrave;re pour rien; et la princesse Truitonne est une si
+laide b&ecirc;te, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle port&acirc;t envie &agrave;
+la plus parfaite de toutes les cr&eacute;atures.</p>
+
+<p>Pendant qu'il raisonnait l&agrave;-dessus, des courtisans qui l'environnaient
+devinaient bien &agrave; son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de
+parler mal de Florine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui,
+changeant de ton et de langage pour conna&icirc;tre les sentiments du prince,
+se mit &agrave; dire des merveilles de la princesse. &Agrave; ces mots il se r&eacute;veilla
+comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se
+r&eacute;pandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement!
+Tu parais partout, sur les l&egrave;vres d'un amant, dans ses yeux, au son de
+sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la
+tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.</p>
+
+<p>La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant &eacute;tait bien touch&eacute;,
+envoya qu&eacute;rir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa
+le reste de la nuit &agrave; les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne
+servait qu'&agrave; confirmer l'opinion o&ugrave; elle &eacute;tait, que le roi aimait
+Florine. Mais que vous dirai-je de la m&eacute;lancolie de cette pauvre
+princesse? Elle &eacute;tait couch&eacute;e par terre dans le donjon de cette horrible
+tour o&ugrave; les hommes masqu&eacute;s l'avaient emport&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais moins &agrave; plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici
+avant que j'eusse vu cet aimable roi: l'id&eacute;e que j'en conserve ne peut
+servir qu'&agrave; augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour
+m'emp&ecirc;cher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement.
+H&eacute;las! que le peu de beaut&eacute; dont le Ciel m'a pourvue co&ucirc;tera cher &agrave; mon
+repos!</p>
+
+<p>Elle pleurait ensuite si am&egrave;rement, si am&egrave;rement que sa propre ennemie
+en aurait eu piti&eacute; si elle avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de ses douleurs.</p>
+
+<p>C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le
+roi Charmant par tous les t&eacute;moignages qu'elle pourrait lui donner de son
+attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence
+sans pareille, faits &agrave; la mode du pays, et l'ordre des chevaliers
+d'amour, qu'elle avait oblig&eacute; le roi d'instituer le jour de leurs noces.
+C'&eacute;tait un c&oelig;ur d'or &eacute;maill&eacute; de couleur de feu, entour&eacute; de plusieurs
+fl&egrave;ches, et perc&eacute; d'une, avec ces mots: <i>Une seule me blesse</i>. La reine
+avait fait tailler pour Charmant un c&oelig;ur d'un rubis gros comme un &oelig;uf
+d'autruche; chaque fl&egrave;che &eacute;tait d'un seul diamant, longue comme le
+doigt, et la cha&icirc;ne o&ugrave; ce c&oelig;ur tenait &eacute;tait faite de perles, dont la
+plus petite pesait une livre: enfin, depuis que le monde est monde, il
+n'avait rien paru de tel.</p>
+
+<p>Le roi, &agrave; cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans
+parler. On lui pr&eacute;senta en m&ecirc;me temps un livre dont les feuilles &eacute;taient
+de v&eacute;lin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, charg&eacute;e de
+pierreries; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'amour y &eacute;taient
+&eacute;crits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la
+princesse qu'il avait vue le priait d'&ecirc;tre son chevalier, et qu'elle lui
+envoyait ce pr&eacute;sent. &Agrave; ces mots, il osa se flatter que c'&eacute;tait celle
+qu'il aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! la belle princesse Florine, s'&eacute;cria-t-il, pense &agrave; moi d'une
+mani&egrave;re si g&eacute;n&eacute;reuse et si engageante?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui dit-on, vous vous m&eacute;prenez au nom, nous venons de la
+part de l'aimable Truitonne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier! dit le roi d'un air
+froid et s&eacute;rieux, je suis f&acirc;ch&eacute; de ne pouvoir accepter cet honneur; mais
+un souverain n'est pas assez ma&icirc;tre de lui pour prendre les engagements
+qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir
+tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la gr&acirc;ce qu'elle m'offre que de
+m'en rendre indigne.</p>
+
+<p>Il remit aussit&ocirc;t le c&oelig;ur, la cha&icirc;ne et le livre dans la m&ecirc;me
+corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa &eacute;touffer de rage
+avec sa fille, de la mani&egrave;re m&eacute;prisante dont le roi &eacute;tranger avait re&ccedil;u
+une faveur si particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur
+appartement: il esp&eacute;rait que Florine y serait; il regardait de tous
+c&ocirc;t&eacute;s pour la voir. D&egrave;s qu'il entendait entrer quelqu'un dans la
+chambre, il tournait la t&ecirc;te brusquement vers la porte; il paraissait
+inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait
+dans son &acirc;me, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait
+que de parties de plaisir; il lui r&eacute;pondait tout de travers. Enfin il
+demanda o&ugrave; &eacute;tait la princesse Florine.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui dit fi&egrave;rement la reine, le roi son p&egrave;re a d&eacute;fendu
+qu'elle sorte de chez elle, jusqu'&agrave; ce que ma fille soit mari&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle raison, r&eacute;pliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle
+personne prisonni&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me
+dispenser de vous le dire.</p>
+
+<p>Le roi se sentait dans une col&egrave;re inconcevable; il regardait Truitonne
+de travers, et songeait en lui-m&ecirc;me que c'&eacute;tait &agrave; cause de ce petit
+monstre qu'on lui d&eacute;robait le plaisir de voir la princesse. Il quitta
+promptement la reine: sa pr&eacute;sence lui causait trop de peine.</p>
+
+<p>Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit &agrave; un jeune prince qui
+l'avait accompagn&eacute;, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on
+voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse,
+afin qu'il p&ucirc;t lui parler un moment. Ce prince trouva ais&eacute;ment des dames
+du palais qui entr&egrave;rent dans la confidence; il y en eut une qui l'assura
+que le soir m&ecirc;me Florine serait &agrave; une petite fen&ecirc;tre basse qui r&eacute;pondait
+sur le jardin, et que par l&agrave; elle pourrait lui parler, pourvu qu'il pr&icirc;t
+de grandes pr&eacute;cautions afin qu'on ne le s&ucirc;t pas, &laquo;car, ajouta-t-elle, le
+roi et la reine sont si s&eacute;v&egrave;res, qu'ils me feraient mourir s'ils
+d&eacute;couvraient que j'eusse favoris&eacute; la passion de Charmant&raquo;. Le prince,
+ravi d'avoir amen&eacute; l'affaire jusque-l&agrave;, lui promit tout ce qu'elle
+voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annon&ccedil;ant l'heure du
+rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir
+la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussit&ocirc;t elle
+pensa qu'il fallait envoyer sa fille &agrave; la petite fen&ecirc;tre; elle
+l'instruisit bien; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle f&ucirc;t
+naturellement une grande b&ecirc;te.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait si noire, qu'il aurait &eacute;t&eacute; impossible au roi de
+s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand m&ecirc;me il n'aurait
+pas &eacute;t&eacute; aussi pr&eacute;venu qu'il l'&eacute;tait de sorte qu'il s'approcha de la
+fen&ecirc;tre avec des transports de joie inexprimables. Il dit &agrave; Truitonne
+tout ce qu'il aurait dit &agrave; Florine pour la persuader de sa passion.
+Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la
+plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-m&egrave;re si cruelle, et
+qu'elle aurait toujours &agrave; souffrir jusqu'&agrave; ce que sa fille f&ucirc;t mari&eacute;e.
+Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son &eacute;poux, il serait ravi
+de partager avec elle sa couronne et son c&oelig;ur. L&agrave;-dessus, il tira sa
+bague de son doigt; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que
+c'&eacute;tait un gage &eacute;ternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'&agrave; prendre
+l'heure pour partir en diligence. Truitonne r&eacute;pondit le mieux qu'elle
+put &agrave; ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui
+vaille; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se f&ucirc;t persuad&eacute; que
+la crainte d'&ecirc;tre surprise par la reine lui &ocirc;tait la libert&eacute; de son
+esprit. Il ne la quitta qu'&agrave; la condition de revenir le lendemain &agrave;
+pareille heure, ce qu'elle lui promit de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La reine ayant su l'heureux succ&egrave;s de cette entrevue, elle s'en promit
+tout. Et, en effet, le jour &eacute;tant concert&eacute;, le roi vint la prendre dans
+une chaise volante, tra&icirc;n&eacute;e par des grenouilles ail&eacute;es: un enchanteur de
+ses amis lui avait fait ce pr&eacute;sent. La nuit &eacute;tait fort noire; Truitonne
+sortit myst&eacute;rieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait,
+la re&ccedil;ut dans ses bras et lui jura cent fois une fid&eacute;lit&eacute; &eacute;ternelle.
+Mais comme il n'&eacute;tait pas d'humeur &agrave; voler longtemps dans sa chaise
+volante sans &eacute;pouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda o&ugrave; elle
+voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour
+marraine une f&eacute;e qu'on appelait Soussio, qui &eacute;tait fort c&eacute;l&egrave;bre; qu'elle
+&eacute;tait d'avis d'aller au ch&acirc;teau. Quoique le roi ne s&ucirc;t pas le chemin, il
+n'eut qu'&agrave; dire &agrave; ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles
+connaissaient la carte g&eacute;n&eacute;rale de l'univers et en peu de temps elles
+rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau &eacute;tait si bien &eacute;clair&eacute;, qu'en arrivant le roi aurait reconnu
+son erreur, si la princesse ne s'&eacute;tait soigneusement couverte de son
+voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui
+conta comme quoi elle avait attrap&eacute; Charmant, et qu'elle la priait de
+l'apaiser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma fille, dit la f&eacute;e, la chose ne sera pas facile: il aime trop
+Florine; je suis certaine qu'il va nous faire d&eacute;sesp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs &eacute;taient de
+diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et
+Truitonne causer ensemble. Il croyait r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! disait-il, ai-je &eacute;t&eacute; trahi? Les d&eacute;mons ont-ils apport&eacute; cette
+ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma ch&egrave;re
+Florine ne para&icirc;t point! Son p&egrave;re l'a peut-&ecirc;tre suivie!</p>
+
+<p>Il pensait mille choses qui commen&ccedil;aient &agrave; le d&eacute;soler. Mais ce fut bien
+pis quand elles entr&egrave;rent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton
+absolu:</p>
+
+<p>&mdash;Roi Charmant, voici la princesse Truitonne, &agrave; laquelle vous avez donn&eacute;
+votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'&eacute;pousiez tout
+&agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, s'&eacute;cria-t-il, moi, j'&eacute;pouserais ce petit monstre! Vous me croyez
+d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions:
+sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a....</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi
+pour me manquer de respect.</p>
+
+<p>&mdash;Je consens, r&eacute;pliqua le roi, de vous respecter autant qu'une f&eacute;e est
+respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant
+sa bague. &Agrave; qui as-tu donn&eacute; cet anneau pour gage de ta foi? &Agrave; qui as-tu
+parl&eacute; &agrave; la petite fen&ecirc;tre, si ce n'est pas &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! reprit-il, j'ai &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;u et tromp&eacute;? Non, non, je n'en
+serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles,
+je veux partir tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, dit
+Soussio.</p>
+
+<p>Elle le toucha, et ses pieds s'attach&egrave;rent au parquet, comme si on les y
+avait clou&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'&eacute;corcheriez, je
+ne serais point &agrave; une autre qu'&agrave; Florine; j'y suis r&eacute;solu, et vous
+pouvez apr&egrave;s cela user de votre pouvoir &agrave; votre gr&eacute;.</p>
+
+<p>Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les pri&egrave;res.
+Truitonne pleura, cria, g&eacute;mit, se f&acirc;cha, s'apaisa. Le roi ne disait pas
+un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus
+indign&eacute;, il ne r&eacute;pondait rien &agrave; tous leurs verbiages.</p>
+
+<p>Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent
+de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, &agrave;
+bout et fatigu&eacute;e, dit au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Ho bien, vous &ecirc;tes un opini&acirc;tre qui ne voulez pas entendre raison;
+choisissez, ou d'&ecirc;tre sept ans en p&eacute;nitence, pour avoir donn&eacute; votre
+parole sans la tenir, ou d'&eacute;pouser ma filleule.</p>
+
+<p>Le roi, qui avait gard&eacute; un profond silence, s'&eacute;cria tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois d&eacute;livr&eacute; de
+cette maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Maussade vous-m&ecirc;me, dit Truitonne en col&egrave;re; je vous trouve un
+plaisant roitelet, avec votre &eacute;quipage mar&eacute;cageux, de venir jusqu'en mon
+pays pour me dire des injures et manquer &agrave; votre parole. Si vous aviez
+quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur.
+Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle personne pour
+sa femme!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, elle ne le sera pas, s'&eacute;cria Soussio en col&egrave;re. Tu n'as qu'&agrave;
+t'envoler par cette fen&ecirc;tre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau
+bleu.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps le roi change de figure; ses bras se couvrent de plumes et
+forment des ailes; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il
+lui cro&icirc;t des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de
+longues plumes fines et m&ecirc;l&eacute;es de bleu c&eacute;leste; ses yeux s'arrondissent
+et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il
+s'&eacute;l&egrave;ve sur sa t&ecirc;te une aigrette blanche, qui forme une couronne; il
+chante &agrave; ravir, et parle de m&ecirc;me. En cet &eacute;tat il jette un cri douloureux
+de se voir ainsi m&eacute;tamorphos&eacute;, et s'envole &agrave; tire-d'aile pour fuir le
+funeste palais de Soussio.</p>
+
+<p>Dans la m&eacute;lancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et
+ne choisit que les arbres consacr&eacute;s &agrave; l'amour ou &agrave; la tristesse, tant&ocirc;t
+sur les myrtes, tant&ocirc;t sur les cypr&egrave;s; il chante des airs pitoyables, o&ugrave;
+il d&eacute;plore sa m&eacute;chante fortune et celle de Florine.</p>
+
+<p>&mdash;En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cach&eacute;e? disait-il. Qu'est devenue
+cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore
+respirer? O&ugrave; la chercherai-je? Suis-je condamn&eacute; &agrave; passer sept ans sans
+elle? Peut-&ecirc;tre que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai
+pour jamais l'esp&eacute;rance qui soutient ma vie.</p>
+
+<p>Ces diff&eacute;rentes pens&eacute;es affligeaient l'oiseau bleu &agrave; tel point qu'il
+voulait se laisser mourir.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, la f&eacute;e Soussio renvoya Truitonne &agrave; la reine, qui &eacute;tait
+bien inqui&egrave;te comment les noces se seraient pass&eacute;es. Mais quand elle vit
+sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se
+mit dans une col&egrave;re terrible, dont le contrecoup retomba sur la pauvre
+Florine.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su
+plaire &agrave; Charmant.</p>
+
+<p>Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait par&eacute;e de ses plus
+riches habits: elle portait une couronne de diamants sur sa t&ecirc;te, et
+trois filles des plus riches barons de l'&Eacute;tat tenaient la queue de son
+manteau royal; elle avait au pouce l'anneau du roi Charmant, que Florine
+remarqua le jour qu'ils parl&egrave;rent ensemble. Elle fut &eacute;trangement
+surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ma fille qui vient vous apporter des pr&eacute;sents de sa noce, dit la
+reine; le roi Charmant l'a &eacute;pous&eacute;e, il l'aime &agrave; la folie, il n'a jamais
+&eacute;t&eacute; de gens plus satisfaits.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t on &eacute;tale devant la princesse des &eacute;toffes d'or et d'argent, des
+pierreries, des dentelles, des rubans, qui &eacute;taient dans de grandes
+corbeilles de filigrane d'or. En lui pr&eacute;sentant toutes ces choses,
+Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que
+la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle
+s'&eacute;cria, d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qu'on &ocirc;t&acirc;t de ses yeux tous ces pr&eacute;sents si
+funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plut&ocirc;t qu'elle
+voulait pr&eacute;sentement mourir. Elle s'&eacute;vanouit; et la cruelle reine, ravie
+d'avoir si bien r&eacute;ussi, ne permit pas qu'on la secour&ucirc;t: elle la laissa
+seule dans le plus d&eacute;plorable &eacute;tat du monde, et alla conter
+malicieusement au roi que sa fille &eacute;tait si transport&eacute;e de tendresse que
+rien n'&eacute;galait les extravagances qu'elle faisait; qu'il fallait bien se
+donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle
+pouvait gouverner cette affaire &agrave; sa fantaisie et qu'il en serait
+toujours satisfait.</p>
+
+<p>Lorsque la princesse revint de son &eacute;vanouissement, et qu'elle r&eacute;fl&eacute;chit
+sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle
+recevait de son indigne mar&acirc;tre, et &agrave; l'esp&eacute;rance qu'elle perdait pour
+jamais d'&eacute;pouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle
+pleura toute la nuit; en cet &eacute;tat elle se mit &agrave; sa fen&ecirc;tre, o&ugrave; elle fit
+des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle
+la ferma et continua de pleurer.</p>
+
+<p>La nuit suivante, elle ouvrit la fen&ecirc;tre, elle poussa de profonds
+soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes: le jour venu,
+elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux
+dire le bel oiseau bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais;
+il jugeait que sa ch&egrave;re princesse y &eacute;tait enferm&eacute;e, et, si elle faisait
+de tristes plaintes, les siennes ne l'&eacute;taient pas moins. Il s'approchait
+des fen&ecirc;tres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres;
+mais la crainte que Truitonne ne l'aper&ccedil;&ucirc;t et ne se dout&acirc;t que c'&eacute;tait
+lui, l'emp&ecirc;chait de faire ce qu'il aurait voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Il y va de ma vie, disait-il en lui-m&ecirc;me: si ces mauvaises
+d&eacute;couvraient o&ugrave; je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je
+m'&eacute;loignasse, ou que je fusse expos&eacute; aux derniers dangers.</p>
+
+<p>Ces raisons l'oblig&egrave;rent &agrave; garder de grandes mesures, et d'ordinaire il
+ne chantait que la nuit.</p>
+
+<p>Il y avait vis-&agrave;-vis de la fen&ecirc;tre o&ugrave; Florine se mettait, un cypr&egrave;s
+d'une hauteur prodigieuse: l'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut &agrave;
+peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait:</p>
+
+<p>&mdash;Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle
+point &agrave; mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop t&ocirc;t; je
+la d&eacute;sire et la cruelle me fuit. Ah! barbare reine, que t'ai-je fait,
+pour me retenir dans une captivit&eacute; si affreuse? N'as-tu pas assez
+d'autres endroits pour me d&eacute;soler? Tu n'as qu'&agrave; me rendre t&eacute;moin du
+bonheur que ton indigne fille go&ucirc;te avec le roi Charmant!</p>
+
+<p>L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura
+bien surpris, et il attendit le jour avec la derni&egrave;re impatience, pour
+voir la dame afflig&eacute;e; mais avant qu'il v&icirc;nt, elle avait ferm&eacute; la
+fen&ecirc;tre et s'&eacute;tait retir&eacute;e.</p>
+
+<p>L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait
+clair de lune: il vit une fille &agrave; la fen&ecirc;tre de la tour, qui commen&ccedil;ait
+ses regrets:</p>
+
+<p>&mdash;Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de r&eacute;gner, toi qui m'avais
+rendu l'amour de mon p&egrave;re, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un
+coup dans les plus am&egrave;res douleurs? Est-ce dans un &acirc;ge aussi tendre que
+le mien qu'on doit commencer &agrave; ressentir ton inconstance? Reviens,
+barbare, s'il est possible; je te demande, pour toutes faveurs, de
+terminer ma fatale destin&eacute;e.</p>
+
+<p>L'oiseau bleu &eacute;coutait; et plus il &eacute;coutait, plus il se persuadait que
+c'&eacute;tait son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir
+si promptement les v&ocirc;tres? Vos maux ne sont point sans rem&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! qui me parle, s'&eacute;cria-t-elle, d'une mani&egrave;re si consolante?</p>
+
+<p>&mdash;Un roi malheureux, reprit l'oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Un roi qui m'aime! ajouta-t-elle. Est-ce ici un pi&egrave;ge que me tend mon
+ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche &agrave; d&eacute;couvrir
+mes sentiments, je suis pr&ecirc;te &agrave; lui en faire l'aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma princesse, r&eacute;pondit-il, l'amant qui vous parle n'est point
+capable de vous trahir.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il vola sur la fen&ecirc;tre. Florine eut d'abord grande
+peur d'un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d'esprit que
+s'il avait &eacute;t&eacute; homme, quoiqu'il conserv&acirc;t le petit son de voix d'un
+rossignol; mais la beaut&eacute; de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura.</p>
+
+<p>&mdash;M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'&eacute;cria-t-il. Puis-je
+go&ucirc;ter un bonheur si parfait sans mourir de joie? Mais, h&eacute;las! que cette
+joie est troubl&eacute;e par votre captivit&eacute; et l'&eacute;tat o&ugrave; la m&eacute;chante Soussio
+m'a r&eacute;duit pour sept ans!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui &ecirc;tes-vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le plus grand roi du monde! Quoi! le roi Charmant, dit la
+princesse, serait le petit oiseau que je tiens?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il; et, si
+quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; cette peine &agrave;
+celle de renoncer &agrave; la passion que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi! dit Florine. Ah! ne cherchez point &agrave; me tromper! Je sais, je
+sais que vous avez &eacute;pous&eacute; Truitonne; j'ai reconnu votre anneau &agrave; son
+doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez
+donn&eacute;s. Elle est venue m'insulter dans ma triste prison, charg&eacute;e d'une
+riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main
+pendant que j'&eacute;tais charg&eacute;e de cha&icirc;nes et de fers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu Truitonne en cet &eacute;quipage? interrompit le roi; sa m&egrave;re et
+elle ont os&eacute; vous dire que ces joyaux venaient de moi? &Ocirc; ciel! est-il
+possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse
+m'en venger aussit&ocirc;t que je le souhaite? Sachez qu'elles ont voulu me
+d&eacute;cevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engag&eacute; d'enlever cette
+laide Truitonne; mais, aussit&ocirc;t que je connus mon erreur, je voulus
+l'abandonner, et je choisis enfin d'&ecirc;tre oiseau bleu sept ans de suite,
+plut&ocirc;t que de manquer &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; que je vous ai vou&eacute;e.</p>
+
+<p>Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant
+qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui
+dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le
+persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il n'avait fait pour
+elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers &eacute;taient d&eacute;j&agrave; lev&eacute;s,
+que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se
+s&eacute;par&egrave;rent avec mille peines, apr&egrave;s s'&ecirc;tre promis que toutes les nuits
+ils s'entretiendraient ainsi.</p>
+
+<p>La joie de s'&ecirc;tre trouv&eacute;s &eacute;tait si extr&ecirc;me, qu'il n'est point de termes
+capables de l'exprimer; chacun de son c&ocirc;t&eacute; remerciait l'amour et la
+fortune. Cependant Florine s'inqui&eacute;tait pour l'oiseau bleu:</p>
+
+<p>&mdash;Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aigu&euml; de
+quelque aigle, ou de quelque vautour affam&eacute;, qui le mangerait avec
+autant d'app&eacute;tit que si ce n'&eacute;tait pas un grand roi? &Ocirc; ciel! que
+deviendrais-je si ses plumes l&eacute;g&egrave;res et fines, pouss&eacute;es par le vent,
+venaient jusque dans ma prison m'annoncer le d&eacute;sastre que je crains?</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e emp&ecirc;cha que la pauvre princesse ferm&acirc;t les yeux: car,
+lorsque l'on aime, les illusions paraissent des v&eacute;rit&eacute;s, et ce que l'on
+croyait impossible dans un autre temps semble ais&eacute; en celui-l&agrave;, de sorte
+qu'elle passa le jour &agrave; pleurer, jusqu'&agrave; ce que l'heure f&ucirc;t venue de se
+mettre &agrave; sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le charmant oiseau, cach&eacute; dans le creux d'un arbre, avait &eacute;t&eacute; tout le
+jour occup&eacute; &agrave; penser &agrave; sa belle princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouv&eacute;e! qu'elle est
+engageante! que je sens vivement les bont&eacute;s qu'elle me t&eacute;moigne!</p>
+
+<p>Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la p&eacute;nitence qui
+l'emp&ecirc;chait de l'&eacute;pouser, et jamais on n'en a d&eacute;sir&eacute; la fin avec plus de
+passion. Comme il voulait faire &agrave; Florine toutes les galanteries dont il
+&eacute;tait capable, il vola jusqu'&agrave; la ville capitale de son royaume; il alla
+&agrave; son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui &eacute;tait cass&eacute;e;
+il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux
+qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta
+le soir &agrave; Florine, et la pria de s'en parer.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais,
+puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas.</p>
+
+<p>L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait &agrave; la
+tour &agrave; l'heure qu'elle voudrait: aussit&ocirc;t elle mit les pendants
+d'oreilles, et la nuit se passa &agrave; causer comme s'&eacute;tait pass&eacute;e l'autre.</p>
+
+<p>Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume; il alla &agrave; son
+palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta
+les plus riches bracelets que l'on e&ucirc;t encore vus: ils &eacute;taient d'une
+seule &eacute;meraude, taill&eacute;s en facettes, creus&eacute;s par le milieu, pour y
+passer la main et le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient
+besoin d'&ecirc;tre cultiv&eacute;s par des pr&eacute;sents? Ah! que vous me conna&icirc;triez
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, r&eacute;pliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je
+vous offre soient n&eacute;cessaires pour me conserver votre tendresse; mais la
+mienne serait bless&eacute;e si je n&eacute;gligeais aucune occasion de vous marquer
+mon attention; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me
+rappellent &agrave; votre souvenir.</p>
+
+<p>Florine lui dit l&agrave;-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il
+r&eacute;pondit par mille autres qui ne l'&eacute;taient pas moins.</p>
+
+<p>La nuit suivante, l'oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter &agrave; sa belle
+une montre d'une grandeur raisonnable, qui &eacute;tait dans une perle;
+l'excellence du travail surpassait celle de la mati&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de me r&eacute;galer d'une montre, dit-elle galamment; quand
+vous &ecirc;tes &eacute;loign&eacute; de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous
+&ecirc;tes avec moi, elles passent comme un songe: ainsi je ne puis leur
+donner une juste mesure.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma princesse, s'&eacute;cria l'oiseau bleu, j'en ai la m&ecirc;me opinion
+que vous, et je suis persuad&eacute; que je rench&eacute;ris encore sur la
+d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s ce que vous souffrez pour me conserver votre c&oelig;ur,
+r&eacute;pliqua-t-elle, je suis en &eacute;tat de croire que vous avez port&eacute; l'amiti&eacute;
+et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre,
+o&ugrave; des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il
+chantait de beaux airs: sa voix ravissait les passants, ils
+l'entendaient et ne voyaient personne, aussi il &eacute;tait conclu que
+c'&eacute;taient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait
+entrer dans le bois, on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y
+&eacute;taient pass&eacute;es, et la terreur g&eacute;n&eacute;rale fit la s&ucirc;ret&eacute; particuli&egrave;re de
+l'oiseau bleu.</p>
+
+<p>Il ne se passait aucun jour sans qu'il f&icirc;t un pr&eacute;sent &agrave; Florine: tant&ocirc;t
+un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux
+mises en &oelig;uvre, des attaches de diamants, des poin&ccedil;ons, des bouquets de
+pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agr&eacute;ables,
+des m&eacute;dailles, enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses.
+Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour,
+n'ayant pas d'endroit o&ugrave; les mettre, elle les cachait soigneusement dans
+sa paillasse.</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi sans que Florine se plaign&icirc;t une seule
+fois de sa captivit&eacute;. Et comment s'en serait-elle plainte? Elle avait la
+satisfaction de parler toute la nuit &agrave; ce qu'elle aimait; il ne s'est
+jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne v&icirc;t personne et que
+l'oiseau pass&acirc;t le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille
+nouveaut&eacute;s &agrave; se raconter; la mati&egrave;re &eacute;tait in&eacute;puisable, leur c&oelig;ur et
+leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.</p>
+
+<p>Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison,
+faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des
+ambassadeurs la proposer &agrave; tous les princes dont elle connaissait le
+nom: d&egrave;s qu'ils arrivaient, on les cong&eacute;diait brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez re&ccedil;us avec joie,
+leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que
+personne s'y oppose.</p>
+
+<p>&Agrave; ces nouvelles, sa m&egrave;re et elle s'emportaient de col&egrave;re contre
+l'innocente princesse qu'elles pers&eacute;cutaient:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! malgr&eacute; sa captivit&eacute;, cette arrogante nous traversera?
+disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle
+nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secr&egrave;tes dans les
+pays &eacute;trangers, c'est tout au moins une criminelle d'&Eacute;tat; traitons-la
+sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre.</p>
+
+<p>Elles finirent leur conseil si tard, qu'il &eacute;tait plus de minuit
+lorsqu'elles r&eacute;solurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle
+&eacute;tait avec l'oiseau bleu &agrave; la fen&ecirc;tre, par&eacute;e de ses pierreries, coiff&eacute;e
+de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'&eacute;tait pas naturel aux personnes
+afflig&eacute;es; sa chambre et son lit &eacute;taient jonch&eacute;s de fleurs, et quelques
+pastilles d'Espagne qu'elle venait de br&ucirc;ler r&eacute;pandaient une odeur
+excellente. La reine &eacute;couta &agrave; la porte; elle crut entendre chanter un
+air &agrave; deux parties, car Florine avait une voix presque c&eacute;leste. En voici
+les paroles, qui lui parurent tendres:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Que notre sort est d&eacute;plorable,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et que nous souffrons de tourment</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour nous aimer trop constamment,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais c'est en vain qu'on nous accable;</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Malgr&eacute; nos cruels ennemis,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nos c&oelig;urs seront toujours unis.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Quelques soupirs finirent leur petit concert.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'&eacute;cria la reine en ouvrant
+brusquement la porte, et se jetant dans la chambre.</p>
+
+<p>Que devint Florine &agrave; cette vue? Elle poussa promptement sa petite
+fen&ecirc;tre, pour donner le temps &agrave; l'oiseau royal de s'envoler. Elle &eacute;tait
+bien plus occup&eacute;e de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne
+se sentit pas la force de s'&eacute;loigner; ses yeux per&ccedil;ants lui avaient
+d&eacute;couvert le p&eacute;ril auquel sa princesse &eacute;tait expos&eacute;e. Il avait vu la
+reine et Truitonne; quelle affliction de n'&ecirc;tre pas en &eacute;tat de d&eacute;fendre
+sa ma&icirc;tresse! Elles s'approch&egrave;rent d'elle comme des furies qui voulaient
+la d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>&mdash;L'on sait vos intrigues contre l'&Eacute;tat, s'&eacute;cria la reine, ne pensez pas
+que votre rang vous sauve des ch&acirc;timents que vous m&eacute;ritez.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec qui, madame? r&eacute;pliqua la princesse. N'&ecirc;tes-vous pas ma
+ge&ocirc;li&egrave;re depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que
+vous m'avez envoy&eacute;es?</p>
+
+<p>Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une
+surprise sans pareille, son admirable beaut&eacute; et son extraordinaire
+parure les &eacute;blouissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui
+brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des
+mines dans cette tour?</p>
+
+<p>&mdash;Je les y ai trouv&eacute;es, r&eacute;pliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais.</p>
+
+<p>La reine la regardait attentivement, pour p&eacute;n&eacute;trer jusqu'au fond de son
+c&oelig;ur ce qui s'y passait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire
+accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le
+matin jusqu'au soir. On vous a donn&eacute; tous ces bijoux dans la seule vue
+de vous obliger &agrave; vendre le royaume de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais fort en &eacute;tat de le livrer, r&eacute;pondit-elle avec un sourire
+d&eacute;daigneux: une princesse infortun&eacute;e, qui languit dans les fers depuis
+si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui donc, reprit la reine, &ecirc;tes-vous coiff&eacute;e comme une petite
+coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si
+magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins par&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire
+que j'en donne quelques moments &agrave; m'habiller; j'en passe tant d'autres &agrave;
+pleurer mes malheurs, que ceux-l&agrave; ne sont pas &agrave; me reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, &ccedil;&agrave;, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque
+trait&eacute; fait avec les ennemis.</p>
+
+<p>Elle chercha elle-m&ecirc;me partout, et, venant &agrave; la paillasse, qu'elle fit
+vider, elle y trouva une si grande quantit&eacute; de diamants, de perles, de
+rubis, d'&eacute;meraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'o&ugrave; cela venait.
+Elle avait r&eacute;solu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la
+princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans
+la chemin&eacute;e; mais par bonheur l'oiseau bleu &eacute;tait perch&eacute; au-dessus, qui
+voyait mieux qu'un lynx, et qui &eacute;coutait tout. Il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde &agrave; toi, Florine, voil&agrave; ton ennemie qui veut te faire une
+trahison.</p>
+
+<p>Cette voix si peu attendue &eacute;pouvanta &agrave; tel point la reine, qu'elle n'osa
+faire ce qu'elle avait m&eacute;dit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en
+l'air me sont favorables.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit la reine outr&eacute;e de col&egrave;re, que les d&eacute;mons s'int&eacute;ressent
+pour vous; mais malgr&eacute; eux votre p&egrave;re saura se faire justice.</p>
+
+<p>&mdash;Pl&ucirc;t au ciel, s'&eacute;cria Florine, n'avoir &agrave; craindre que la fureur de mon
+p&egrave;re! Mais la v&ocirc;tre, madame, est plus terrible.</p>
+
+<p>La reine la quitta, troubl&eacute;e de tout ce qu'elle venait de voir et
+d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la
+princesse: on lui dit que, si quelque f&eacute;e ou quelque enchanteur la
+prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait
+de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de
+d&eacute;couvrir son intrigue. La reine approuva cette pens&eacute;e; elle envoya
+coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente;
+elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait aupr&egrave;s d'elle pour la
+servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La
+princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une
+douleur plus violente.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! je ne parlerais plus &agrave; cet oiseau qui m'est si cher!
+disait-elle. Il m'aidait &agrave; supporter mes malheurs, je soulageais les
+siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je
+moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>En pensant &agrave; toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.</p>
+
+<p>Elle n'osait plus se mettre &agrave; la petite fen&ecirc;tre, quoiqu'elle entend&icirc;t
+voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait
+d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans
+para&icirc;tre; l'oiseau bleu se d&eacute;sesp&eacute;rait. Quelles plaintes ne faisait-il
+pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux
+ressenti les maux de l'absence et ceux de la m&eacute;tamorphose; il cherchait
+inutilement des rem&egrave;des &agrave; l'une et &agrave; l'autre; apr&egrave;s s'&ecirc;tre creus&eacute; la
+t&ecirc;te, il ne trouvait rien qui le soulage&acirc;t.</p>
+
+<p>L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se
+sentit si accabl&eacute;e de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profond&eacute;ment.
+Florine s'en aper&ccedil;ut; elle ouvrit sa petite fen&ecirc;tre, et dit:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vole &agrave; moi promptement.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Ce sont l&agrave; ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer.
+L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fen&ecirc;tre.
+Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses &agrave; se dire! Les
+amiti&eacute;s et les protestations de fid&eacute;lit&eacute; se renouvel&egrave;rent mille et mille
+fois. La princesse n'ayant pu s'emp&ecirc;cher de r&eacute;pandre des larmes, son
+amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de
+se quitter &eacute;tant venue, sans que la ge&ocirc;li&egrave;re se f&ucirc;t r&eacute;veill&eacute;e, ils se
+dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne
+s'endormit; la princesse diligemment se mit &agrave; la fen&ecirc;tre, puis elle dit
+comme la premi&egrave;re fois:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vole &agrave; moi promptement.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et
+sans &eacute;clat, dont nos amants &eacute;taient ravis; ils se flattaient que la
+surveillante prendrait tant de plaisir &agrave; dormir qu'elle en ferait autant
+toutes les nuits. Effectivement, la troisi&egrave;me se passa encore tr&egrave;s
+heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du
+bruit, elle &eacute;couta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son
+mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui
+parlait &agrave; la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la
+becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur
+conversation, et demeura tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;e, car l'oiseau parlait comme un
+amant, et la belle Florine lui r&eacute;pondait avec tendresse.</p>
+
+<p>Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un
+pressentiment de leur prochaine disgr&acirc;ce, ils se quitt&egrave;rent avec une
+peine extr&ecirc;me. La princesse se jeta sur son lit toute baign&eacute;e de ses
+larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa ge&ocirc;li&egrave;re
+courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et
+entendu. La reine envoya qu&eacute;rir Truitonne et ses confidentes; elles
+raisonn&egrave;rent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu &eacute;tait
+le roi Charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel affront! s'&eacute;cria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette
+insolente princesse, que je croyais si afflig&eacute;e, jouissait en repos des
+agr&eacute;ables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une
+mani&egrave;re si sanglante qu'il en sera parl&eacute;.</p>
+
+<p>Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait
+plus int&eacute;ress&eacute;e dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie
+lorsqu'elle pensait &agrave; tout ce qu'on ferait pour d&eacute;soler l'amant et la
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne
+t&eacute;moigner ni soup&ccedil;on, ni curiosit&eacute;, et de para&icirc;tre plus endormie qu'&agrave;
+l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et
+la pauvre princesse d&eacute;&ccedil;ue, ouvrant la petite fen&ecirc;tre, s'&eacute;cria:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vole &agrave; moi promptement.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la
+m&eacute;chante reine avait fait attacher au cypr&egrave;s des &eacute;p&eacute;es, des couteaux,
+des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint &agrave; tire-d'aile s'abattre
+dessus, ces armes meurtri&egrave;res lui coup&egrave;rent les pieds; il tomba sur
+d'autres, qui lui coup&egrave;rent les ailes; et enfin, tout perc&eacute;, il se sauva
+avec mille peines jusqu'&agrave; son arbre, laissant une longue trace de sang.</p>
+
+<p>Que n'&eacute;tiez-vous l&agrave;, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal?
+Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un &eacute;tat si d&eacute;plorable.
+Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuad&eacute; que c'&eacute;tait Florine
+qui lui avait fait jouer ce mauvais tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la
+passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma
+mort, que ne me la demandais-tu toi-m&ecirc;me? Elle m'aurait &eacute;t&eacute; ch&egrave;re de ta
+main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je
+souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as
+sacrifi&eacute; &agrave; la plus cruelle des femmes! Elle &eacute;tait notre ennemie commune;
+tu viens de faire ta paix &agrave; mes d&eacute;pens. C'est toi, Florine, c'est toi
+qui me poignardes! Tu as emprunt&eacute; la main de Truitonne, et tu l'as
+conduite jusque dans mon sein!</p>
+
+<p>Ces funestes id&eacute;es l'accabl&egrave;rent &agrave; un tel point qu'il r&eacute;solut de mourir.</p>
+
+<p>Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles
+volantes avec le chariot, sans que le roi par&ucirc;t, se mit si en peine de
+ce qui pouvait lui &ecirc;tre arriv&eacute;, qu'il parcourut huit fois toute la terre
+pour le chercher, sans qu'il lui f&ucirc;t possible de le trouver. Il faisait
+son neuvi&egrave;me tour, lorsqu'il passa dans le bois o&ugrave; il &eacute;tait, et, suivant
+les r&egrave;gles qu'il s'&eacute;tait prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et
+puis il cria cinq fois de toute sa force:</p>
+
+<p>&mdash;Roi Charmant, roi Charmant, o&ugrave; &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>Le roi reconnut la voix de son meilleur ami:</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que
+vous ch&eacute;rissez, noy&eacute; dans son sang.</p>
+
+<p>L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous c&ocirc;t&eacute;s sans rien voir:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un
+autre que lui aurait &eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute; plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait
+aucun tour de l'art n&eacute;cromancien: il ne lui en co&ucirc;ta que quelques
+paroles pour arr&ecirc;ter le sang qui coulait encore; et avec des herbes
+qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de
+grimoire, il gu&eacute;rit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas &eacute;t&eacute;
+bless&eacute;.</p>
+
+<p>Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il &eacute;tait devenu
+oiseau, et qui l'avait bless&eacute; si cruellement. Le roi contenta sa
+curiosit&eacute;: il lui dit que c'&eacute;tait Florine qui avait d&eacute;cel&eacute; le myst&egrave;re
+amoureux des visites secr&egrave;tes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa
+paix avec la reine, elle avait consenti &agrave; laisser garnir le cypr&egrave;s de
+poignards et de rasoirs, par lesquels il avait &eacute;t&eacute; presque hach&eacute;; il se
+r&eacute;cria mille fois sur l'infid&eacute;lit&eacute; de cette princesse, et dit qu'il
+s'estimerait heureux d'&ecirc;tre mort avant d'avoir connu son m&eacute;chant c&oelig;ur.
+Le magicien se d&eacute;cha&icirc;na contre elle et contre toutes les femmes; il
+conseilla au roi de l'oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur serait le v&ocirc;tre, lui dit-il, si vous &eacute;tiez capable
+d'aimer plus longtemps cette ingrate? Apr&egrave;s ce qu'elle vient de vous
+faire, l'on en doit tout craindre.</p>
+
+<p>L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop
+ch&egrave;rement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgr&eacute; le
+soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une mani&egrave;re agr&eacute;able:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Accabl&eacute; d'un cruel malheur,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>En vain l'on parle et l'on raisonne;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On n'&eacute;coute que sa douleur,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et point les conseils qu'on nous donne.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Il faut laisser faire le temps,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Chaque chose a son point de vue;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et, quand l'heure n'est pas venue,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On se tourmente vainement.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de
+le mettre dans une cage o&ugrave; il f&ucirc;t &agrave; couvert de la patte du chat et de
+toute arme meurtri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un &eacute;tat
+si d&eacute;plorable et si peu convenable &agrave; vos affaires et &agrave; votre dignit&eacute;?
+Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous &ecirc;tes mort; ils
+veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu
+avant d'avoir recouvr&eacute; votre premi&egrave;re forme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-je pas, r&eacute;pliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner
+tout comme je faisais ordinairement?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut ob&eacute;ir &agrave; un
+homme ne veut pas ob&eacute;ir &agrave; un perroquet; tel vous craint &eacute;tant roi, &eacute;tant
+environn&eacute; de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes,
+vous voyant un petit oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! faiblesse humaine! brillant ext&eacute;rieur! s'&eacute;cria le roi, encore que
+tu ne signifies rien pour le m&eacute;rite et la vertu, tu ne laisses pas
+d'avoir des endroits d&eacute;cevants dont on ne saurait presque se d&eacute;fendre!
+Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, m&eacute;prisons ce que nous ne
+pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rends pas sit&ocirc;t, dit le magicien, j'esp&egrave;re trouver quelques
+bons exp&eacute;dients.</p>
+
+<p>Florine, la triste Florine, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de ne plus voir le roi, passait
+les jours et les nuits &agrave; la fen&ecirc;tre, r&eacute;p&eacute;tant sans cesse:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vole &agrave; moi promptement.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>La pr&eacute;sence de son espionne ne l'en emp&ecirc;chait point; son d&eacute;sespoir &eacute;tait
+tel, qu'elle ne m&eacute;nageait plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&ecirc;tes-vous devenu, roi Charmant? s'&eacute;cria-t-elle. Nos communs ennemis
+vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous
+&eacute;t&eacute; sacrifi&eacute; &agrave; leurs fureurs? H&eacute;las! h&eacute;las! n'&ecirc;tes-vous plus? Ne dois-je
+plus vous voir, ou, fatigu&eacute; de mes malheurs, m'avez-vous abandonn&eacute;e &agrave; la
+duret&eacute; de mon sort?</p>
+
+<p>Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les
+heures &eacute;taient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et
+si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et chang&eacute;e, pouvait &agrave;
+peine se soutenir; elle &eacute;tait persuad&eacute;e que tout ce qu'il y a de plus
+funeste &eacute;tait arriv&eacute; au roi.</p>
+
+<p>La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de
+plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de
+quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu &eacute;pouser
+un petit monstre qu'il avait mille sujets de ha&iuml;r. Cependant le p&egrave;re de
+Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la
+m&eacute;chante reine et sa fille changea de face: elles &eacute;taient regard&eacute;es
+comme des favorites qui avaient abus&eacute; de leur faveur, le peuple mutin&eacute;
+courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour
+souveraine. La reine, irrit&eacute;e, voulut traiter l'affaire avec hauteur;
+elle parut sur un balcon et mena&ccedil;a les mutins. En m&ecirc;me temps la s&eacute;dition
+devint g&eacute;n&eacute;rale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille,
+et on l'assomme &agrave; coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine
+la f&eacute;e Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Les grands du royaume s'assembl&egrave;rent promptement et mont&egrave;rent &agrave; la tour,
+o&ugrave; la princesse &eacute;tait fort malade: elle ignorait la mort de son p&egrave;re et
+le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne
+douta pas qu'on ne v&icirc;nt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut
+point effray&eacute;e: la vie lui &eacute;tait odieuse depuis qu'elle avait perdu
+l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'&eacute;tant jet&eacute;s &agrave; ses pieds, lui apprirent
+le changement qui venait d'arriver &agrave; sa fortune. Elle n'en fut point
+&eacute;mue. Ils la port&egrave;rent dans son palais et la couronn&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les soins infinis que l'on prit de sa sant&eacute;, et l'envie qu'elle avait
+d'aller chercher l'oiseau bleu, contribu&egrave;rent beaucoup &agrave; la r&eacute;tablir, et
+lui donn&egrave;rent bient&ocirc;t assez de force pour nommer un conseil, afin
+d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des
+mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans
+que personne s&ucirc;t o&ugrave; elle allait.</p>
+
+<p>L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas
+assez de pouvoir pour d&eacute;truire ce que Soussio avait fait, s'avisa de
+l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur
+duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles
+et vola chez la f&eacute;e, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un
+enchanteur &agrave; une f&eacute;e il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis
+cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient &eacute;t&eacute; mille
+fois bien et mal ensemble. Elle le re&ccedil;ut tr&egrave;s agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut mon comp&egrave;re? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment
+tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui d&eacute;pende de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma comm&egrave;re, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma
+satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez
+rendu infortun&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! je vous entends, comp&egrave;re, s'&eacute;cria Soussio, j'en suis f&acirc;ch&eacute;e,
+mais il n'y a point de gr&acirc;ce &agrave; esp&eacute;rer pour lui, s'il ne veut &eacute;pouser ma
+filleule; la voil&agrave; belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte.</p>
+
+<p>L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne
+pouvait se r&eacute;soudre &agrave; s'en aller sans r&eacute;gler quelque chose avec elle,
+parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il &eacute;tait en cage.
+Le clou qui l'accrochait s'&eacute;tait rompu; la cage &eacute;tait tomb&eacute;e, et Sa
+Majest&eacute; emplum&eacute;e souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se
+trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup
+de griffe dans l'&oelig;il dont il pensa rester borgne. Une autre fois on
+avait oubli&eacute; de lui donner &agrave; boire; il allait le grand chemin d'avoir la
+p&eacute;pie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit
+coquin de singe, s'&eacute;tant &eacute;chapp&eacute;, attrapa ses plumes au travers des
+barreaux de sa cage, et il l'&eacute;pargna aussi peu qu'il aurait fait un geai
+ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il &eacute;tait sur le point de
+perdre son royaume; ses h&eacute;ritiers faisaient tous les jours des
+fourberies nouvelles pour prouver qu'il &eacute;tait mort. Enfin l'enchanteur
+conclut avec sa comm&egrave;re Soussio qu'elle m&egrave;nerait Truitonne dans le
+palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant
+lesquels il prendrait sa r&eacute;solution de l'&eacute;pouser, et qu'elle lui
+rendrait sa figure, quitte &agrave; reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait
+pas se marier.</p>
+
+<p>La f&eacute;e donna des habits tout d'or et d'argent &agrave; Truitonne, puis elle la
+fit monter en trousse derri&egrave;re elle sur un dragon, et elles se rendirent
+au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fid&egrave;le ami
+l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le m&ecirc;me qu'il avait
+&eacute;t&eacute;, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher
+le temps dont on diminuait sa p&eacute;nitence: la seule pens&eacute;e d'&eacute;pouser
+Truitonne le faisait fr&eacute;mir. L'enchanteur lui disait les meilleures
+raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une m&eacute;diocre impression sur
+son esprit; et il &eacute;tait moins occup&eacute; de la conduite de son royaume que
+des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donn&eacute; pour &eacute;pouser
+Truitonne.</p>
+
+<p>Cependant la reine Florine, d&eacute;guis&eacute;e sous un habit de paysanne, avec ses
+cheveux &eacute;pars et m&ecirc;l&eacute;s, qui cachaient son visage, un chapeau de paille
+sur la t&ecirc;te, un sac de toile sur son &eacute;paule, commen&ccedil;a son voyage, tant&ocirc;t
+&agrave; pied, tant&ocirc;t &agrave; cheval, tant&ocirc;t par mer, tant&ocirc;t par terre: elle faisait
+toute la diligence possible; mais, ne sachant o&ugrave; elle devait tourner ses
+pas, elle craignait toujours d'aller d'un c&ocirc;t&eacute; pendant que son aimable
+roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e au bord d'une
+fontaine dont l'eau argent&eacute;e bondissait sur de petits cailloux, elle eut
+envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses
+blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle
+ressemblait &agrave; Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans
+cet endroit une petite vieille toute vo&ucirc;t&eacute;e, appuy&eacute;e sur un gros b&acirc;ton;
+elle s'arr&ecirc;ta, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l&agrave;, ma belle fille? vous &ecirc;tes bien seule!</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne m&egrave;re, dit la reine, je ne laisse pas d'&ecirc;tre en grande
+compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inqui&eacute;tudes et les
+d&eacute;plaisirs.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne
+vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sinc&egrave;rement, et j'esp&egrave;re
+vous soulager.</p>
+
+<p>La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la
+f&eacute;e Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle
+cherchait l'oiseau bleu.</p>
+
+<p>La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de
+visage, para&icirc;t belle, jeune, habill&eacute;e superbement; et regardant la reine
+avec un sourire gracieux:</p>
+
+<p>&mdash;Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est
+plus oiseau; ma s&oelig;ur Soussio lui a rendu sa premi&egrave;re figure, il est
+dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous
+viendrez &agrave; bout de votre dessein. Voici quatre &oelig;ufs; vous les casserez
+dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous
+seront utiles.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle disparut.</p>
+
+<p>Florine se sentit fort consol&eacute;e de ce qu'elle venait d'entendre; elle
+mit les &oelig;ufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de
+Charmant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir march&eacute; huit jours et huit nuits sans s'arr&ecirc;ter, elle arrive
+au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si
+droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille
+tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne,
+r&eacute;solue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des &oelig;ufs que la
+f&eacute;e lui avait donn&eacute;s. Elle en prit un:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moqu&eacute;e de moi en me
+promettant les secours dont j'aurais besoin.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle l'eut cass&eacute;, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle
+mit &agrave; ses pieds et &agrave; ses mains. Quand elle les eut, elle monta la
+montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans
+et l'emp&ecirc;chaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de
+nouvelles peines pour descendre: toute la vall&eacute;e &eacute;tait d'une seule glace
+de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y
+miraient avec un plaisir extr&ecirc;me, car ce miroir avait bien deux lieues
+de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait
+&ecirc;tre: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la
+vieille croyait &ecirc;tre jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous
+les d&eacute;fauts y &eacute;taient si bien cach&eacute;s, que l'on y venait des quatre coins
+du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les
+minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette
+circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait
+aussi. Il faisait para&icirc;tre aux uns de beaux cheveux, aux autres la
+taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les
+femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte
+que l'on appelait cette montagne de mille noms diff&eacute;rents. Personne
+n'&eacute;tait jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les
+dames pouss&egrave;rent de longs cris de d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; va cette malavis&eacute;e? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez
+d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout.</p>
+
+<p>Elles faisaient un bruit &eacute;pouvantable. La reine ne savait comment faire,
+car elle voyait un grand p&eacute;ril &agrave; descendre par l&agrave;; elle cassa un autre
+&oelig;uf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en m&ecirc;me
+temps assez grand pour s'y placer commod&eacute;ment; puis les pigeons
+descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arriv&acirc;t rien de
+f&acirc;cheux. Elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu o&ugrave; le roi
+Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate.</p>
+
+<p>Les pigeons, civils et ob&eacute;issants, ne s'arr&ecirc;t&egrave;rent ni jour ni nuit
+qu'ils ne fussent arriv&eacute;s aux portes de la ville. Florine descendit et
+leur donna &agrave; chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.</p>
+
+<p>Oh! que le c&oelig;ur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage
+pour n'&ecirc;tre point connue. Elle demanda aux passants o&ugrave; elle pouvait voir
+le roi. Quelques-uns se prirent &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voir le roi? lui dirent-ils. H&eacute;, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va,
+va te d&eacute;crasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel
+monarque.</p>
+
+<p>La reine ne r&eacute;pondit rien: elle s'&eacute;loigna doucement et demanda encore &agrave;
+ceux qu'elle rencontra o&ugrave; elle se pourrait mettre pour voir le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui
+dit-on; car enfin il consent &agrave; l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point
+d'&eacute;pouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour
+parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des
+pierres, bien cach&eacute;e de ses cheveux et de son chapeau de paille.</p>
+
+<p>&mdash;Infortun&eacute;e que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le
+triomphe de ma rivale et me rendre t&eacute;moin de sa satisfaction! C'&eacute;tait
+donc &agrave; cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'&eacute;tait
+pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les
+infid&eacute;lit&eacute;s, pendant qu'ab&icirc;m&eacute;e dans la douleur je m'inqui&eacute;tais pour la
+conservation de sa vie! Le tra&icirc;tre avait chang&eacute;; et, se souvenant moins
+de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de
+m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne.</p>
+
+<p>Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon app&eacute;tit; la
+reine chercha o&ugrave; se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec
+le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'apr&egrave;s avoir essuy&eacute;
+mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le tr&ocirc;ne du roi et
+celui de Truitonne, qu'on regardait d&eacute;j&agrave; comme la reine. Quelle douleur
+pour une personne aussi tendre et aussi d&eacute;licate que Florine! Elle
+s'approcha du tr&ocirc;ne de sa rivale; elle se tint debout, appuy&eacute;e contre un
+pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement v&ecirc;tue, et si
+laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fron&ccedil;ant le
+sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente
+figure, et si pr&egrave;s de mon tr&ocirc;ne d'or?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Mie-Souillon, r&eacute;pondit-elle; je viens de loin pour vous
+vendre des raret&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle fouilla aussit&ocirc;t dans son sac de toile; elle en tira des bracelets
+d'&eacute;meraude que le roi Charmant lui avait donn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! ho! dit Truitonne, voil&agrave; de jolies verrines! En veux-tu une pi&egrave;ce
+de cinq sous?</p>
+
+<p>&mdash;Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous
+ferons notre march&eacute;.</p>
+
+<p>Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle b&ecirc;te n'en
+&eacute;tait capable, &eacute;tant ravie de trouver des occasions de lui parler,
+s'avan&ccedil;a jusqu'&agrave; son tr&ocirc;ne et lui montra les bracelets, le priant de lui
+dire son sentiment. &Agrave; la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux
+qu'il avait donn&eacute;s &agrave; Florine; il p&acirc;lit, il soupira, et fut longtemps
+sans r&eacute;pondre; enfin, craignant qu'on ne s'aper&ccedil;&ucirc;t de l'&eacute;tat o&ugrave; ses
+diff&eacute;rentes pens&eacute;es le r&eacute;duisaient, il se fit un effort et lui r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais
+qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voil&agrave; de semblables.</p>
+
+<p>Truitonne revint de son tr&ocirc;ne, o&ugrave; elle avait moins bonne mine qu'une
+hu&icirc;tre &agrave; l'&eacute;caille; elle demanda &agrave; la reine combien, sans surfaire, elle
+voulait de ces bracelets.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez trop de peine &agrave; me les payer, madame, dit-elle; il vaut
+mieux vous proposer un autre march&eacute;. Si vous me voulez procurer de
+coucher une nuit dans le cabinet des &eacute;chos qui est au palais du roi, je
+vous donnerai mes &eacute;meraudes.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue
+et montrant des dents plus longues que les d&eacute;fenses d'un sanglier.</p>
+
+<p>Le roi ne s'informa point d'o&ugrave; venaient ces bracelets, moins par
+indiff&eacute;rence pour celle qui les pr&eacute;sentait (bien qu'elle ne f&ucirc;t gu&egrave;re
+propre &agrave; faire na&icirc;tre la curiosit&eacute;), que par un &eacute;loignement invincible
+qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est &agrave; propos qu'on sache que,
+pendant qu'il &eacute;tait oiseau bleu, il avait cont&eacute; &agrave; la princesse qu'il y
+avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des
+&eacute;chos, qui &eacute;tait si ing&eacute;nieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort
+bas &eacute;tait entendu du roi lorsqu'il &eacute;tait couch&eacute; dans sa chambre; et,
+comme Florine voulait lui reprocher son infid&eacute;lit&eacute;, elle n'en avait
+point imagin&eacute; de meilleur moyen.</p>
+
+<p>On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commen&ccedil;a ses
+plaintes et ses regrets.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau
+bleu! dit-elle. Tu m'as oubli&eacute;e, tu aimes mon indigne rivale! Les
+bracelets que j'ai re&ccedil;us de ta d&eacute;loyale main n'ont pu me rappeler &agrave; ton
+souvenir, tant j'en suis &eacute;loign&eacute;e!</p>
+
+<p>Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez
+de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au
+jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit g&eacute;mir et
+soupirer: ils le dirent &agrave; Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre
+elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien,
+qu'ordinairement elle r&ecirc;vait et qu'elle parlait tr&egrave;s souvent haut. Pour
+le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalit&eacute; &eacute;trange: c'est
+que, depuis qu'il avait aim&eacute; Florine, il ne pouvait plus dormir, et
+lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait
+de l'opium.</p>
+
+<p>La reine passa une partie du jour dans une &eacute;trange inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indiff&eacute;rence plus
+cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir &agrave; me faire
+entendre?</p>
+
+<p>Il ne se trouvait plus de raret&eacute;s extraordinaires, car des pierreries
+sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piqu&acirc;t le go&ucirc;t
+de Truitonne: elle eut recours &agrave; ses &oelig;ufs. Elle en cassa un; aussit&ocirc;t
+il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il
+&eacute;tait attel&eacute; de six souris vertes, conduites par un raton couleur de
+rose, et le postillon, qui &eacute;tait aussi de famille ratonni&egrave;re, &eacute;tait gris
+de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes
+et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires
+Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes,
+particuli&egrave;rement deux petites &Eacute;gyptiennes qui, pour danser la sarabande
+et les passe-pied, ne l'auraient pas c&eacute;d&eacute; &agrave; Leance.</p>
+
+<p>La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'&oelig;uvre de l'art
+n&eacute;cromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui &eacute;tait l'heure que
+Truitonne allait &agrave; la promenade; elle se mit dans une all&eacute;e, faisant
+galoper ses souris, qui tra&icirc;naient le carrosse, les ratons et les
+marionnettes. Cette nouveaut&eacute; &eacute;tonna si fort Truitonne, qu'elle s'&eacute;cria
+deux ou trois fois:</p>
+
+<p>&mdash;Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton
+attelage souriquois?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit
+Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai &agrave;
+l'estimation du plus savant.</p>
+
+<p>Truitonne, qui &eacute;tait absolue en tout, lui r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse pr&eacute;sence, dis-m'en le
+prix.</p>
+
+<p>&mdash;Dormir encore dans le cabinet des &eacute;chos, dit-elle, est tout ce que je
+demande.</p>
+
+<p>&mdash;Va, pauvre b&ecirc;te, r&eacute;pliqua Truitonne, tu n'en seras pas refus&eacute;e; et se
+tournant vers ses dames:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une sotte cr&eacute;ature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de
+ses raret&eacute;s.</p>
+
+<p>La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre,
+et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait d&eacute;j&agrave; fait, parce que le
+roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre
+disaient entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne
+toute la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit
+et de la passion dans ce qu'elle conte.</p>
+
+<p>Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours
+auraient produit.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ce barbare est devenu sourd &agrave; ma voix! disait-elle. Il n'entend
+plus sa ch&egrave;re Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je
+m&eacute;rite bien les marques de m&eacute;pris qu'il me donne!</p>
+
+<p>Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se gu&eacute;rir de sa
+tendresse. Il n'y avait plus qu'un &oelig;uf dans son sac dont elle d&ucirc;t
+esp&eacute;rer du secours; elle le cassa: il en sortit un p&acirc;t&eacute; de six oiseaux
+qui &eacute;taient bard&eacute;s, cuits et fort bien appr&ecirc;t&eacute;s; avec cela ils
+chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et
+savaient mieux la m&eacute;decine qu'Esculape. La reine resta charm&eacute;e d'une
+chose si admirable; elle fut avec son p&acirc;t&eacute; parlant dans l'antichambre de
+Truitonne.</p>
+
+<p>Comme elle attendait qu'elle pass&acirc;t, un des valets de chambre du roi
+s'approcha d'elle et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de
+l'opium pour dormir, vous l'&eacute;tourdiriez assur&eacute;ment? car vous jasez la
+nuit d'une mani&egrave;re surprenante.</p>
+
+<p>Florine ne s'&eacute;tonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle
+fouilla dans son sac et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne
+point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce m&ecirc;me
+cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.</p>
+
+<p>Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. &Agrave; quelques
+moments de l&agrave;, Truitonne vint; elle aper&ccedil;ut la reine avec son p&acirc;t&eacute;, qui
+feignait de le vouloir manger.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu l&agrave;, Mie-Souillon? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et
+des m&eacute;decins.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps tous les oiseaux se mettent &agrave; chanter plus m&eacute;lodieusement
+que des sir&egrave;nes; puis ils s'&eacute;cri&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez la pi&egrave;ce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un
+canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:</p>
+
+<p>&mdash;Can, can, can, je suis m&eacute;decin, je gu&eacute;ris de tous les maux et de toute
+sorte de folie, hormis de celle d'amour.</p>
+
+<p>Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de ses
+jours, jura:</p>
+
+<p>&mdash;Par la vertuchou, voil&agrave; un excellent p&acirc;t&eacute;! je le veux avoir; &ccedil;&agrave;, &ccedil;&agrave;,
+Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des &eacute;chos, et
+rien davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit g&eacute;n&eacute;reusement Truitonne (car elle &eacute;tait de belle humeur par
+l'acquisition d'un tel p&acirc;t&eacute;), tu en auras une pistole.</p>
+
+<p>Florine, plus contente qu'elle l'e&ucirc;t encore &eacute;t&eacute;, parce qu'elle esp&eacute;rait
+que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant
+avec ardeur que le valet de chambre lui t&icirc;nt parole, et qu'au lieu de
+donner de l'opium au roi il lui pr&eacute;sent&acirc;t quelque autre chose qui p&ucirc;t le
+tenir &eacute;veill&eacute;. Lorsqu'elle crut que chacun s'&eacute;tait endormi, elle
+commen&ccedil;a ses plaintes ordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; combien de p&eacute;rils me suis-je expos&eacute;e, disait-elle, pour te chercher,
+pendant que tu me fuis et que tu veux &eacute;pouser Truitonne. Que t'ai-je
+donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta
+m&eacute;tamorphose, de mes bont&eacute;s, de nos tendres conversations.</p>
+
+<p>Elle les r&eacute;p&eacute;ta presque toutes, avec une m&eacute;moire qui prouvait assez que
+rien ne lui &eacute;tait plus cher que ce souvenir.</p>
+
+<p>Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de
+Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'o&ugrave; elles
+venaient; mais son c&oelig;ur, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de tendresse, lui rappela si vivement
+l'id&eacute;e de son incomparable princesse qu'il sentit sa s&eacute;paration avec la
+m&ecirc;me douleur qu'au moment o&ugrave; les couteaux l'avaient bless&eacute; sur le
+cypr&egrave;s. Il se mit &agrave; parler de son c&ocirc;t&eacute; comme la reine avait fait du
+sien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait!
+est-il possible que vous m'ayez sacrifi&eacute; &agrave; nos communs ennemis?</p>
+
+<p>Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui r&eacute;pondre et de
+lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait
+&eacute;clairci de tous les myst&egrave;res qu'il n'avait pu p&eacute;n&eacute;trer jusqu'alors. &Agrave;
+ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui
+demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet
+de chambre r&eacute;pliqua que rien n'&eacute;tait plus ais&eacute;, parce qu'elle couchait
+dans le cabinet des &eacute;chos.</p>
+
+<p>Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande
+reine que Florine f&ucirc;t d&eacute;guis&eacute;e en souillon? Et quel moyen de croire que
+Mie-Souillon e&ucirc;t la voix de la reine et s&ucirc;t des secrets si particuliers,
+&agrave; moins que ce ne f&ucirc;t elle-m&ecirc;me? Dans cette incertitude il se leva, et,
+s'habillant avec pr&eacute;cipitation, il descendit par un degr&eacute; d&eacute;rob&eacute; dans le
+cabinet des &eacute;chos, dont la reine avait &ocirc;t&eacute; la clef, mais le roi en avait
+une qui ouvrait toutes les portes du palais.</p>
+
+<p>Il la trouva avec une l&eacute;g&egrave;re robe de taffetas blanc, qu'elle portait
+sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses &eacute;paules; elle
+&eacute;tait couch&eacute;e sur un lit de repos, et une lampe un peu &eacute;loign&eacute;e ne
+rendait qu'une lumi&egrave;re sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son
+amour l'emportant sur son ressentiment, d&egrave;s qu'il la reconnut il vint se
+jeter &agrave; ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de
+joie, de douleur et de mille pens&eacute;es diff&eacute;rentes qui lui pass&egrave;rent en
+m&ecirc;me temps dans l'esprit.</p>
+
+<p>La reine ne demeura pas moins troubl&eacute;e; son c&oelig;ur se serra, elle pouvait
+&agrave; peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et,
+quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire
+des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque
+temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils
+s'&eacute;claircirent, ils se justifi&egrave;rent; leur tendresse se r&eacute;veilla; et tout
+ce qui les embarrassait, c'&eacute;tait la f&eacute;e Soussio.</p>
+
+<p>Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une
+f&eacute;e fameuse: c'&eacute;tait justement celle qui donna les quatre &oelig;ufs &agrave;
+Florine. Apr&egrave;s les premiers compliments, l'enchanteur et la f&eacute;e
+d&eacute;clar&egrave;rent que, leur pouvoir &eacute;tant uni en faveur du roi et de la reine,
+Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne
+recevrait aucun retardement.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: d&egrave;s qu'il
+fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun &eacute;tait ravi de voir
+Florine. Ces nouvelles all&egrave;rent jusqu'&agrave; Truitonne; elle accourut chez le
+roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! D&egrave;s qu'elle voulut
+ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la f&eacute;e
+parurent, qui la m&eacute;tamorphos&egrave;rent en truie, afin qu'il lui rest&acirc;t au
+moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit
+toujours grognant jusque dans la basse-cour, o&ugrave; de longs &eacute;clats de rire
+que l'on fit sur elle achev&egrave;rent de la d&eacute;sesp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Le roi Charmant et la reine Florine, d&eacute;livr&eacute;s d'une personne si odieuse,
+ne pens&egrave;rent plus qu'&agrave; la f&ecirc;te de leurs noces; la galanterie et la
+magnificence y parurent &eacute;galement; il est ais&eacute; de juger de leur
+f&eacute;licit&eacute;, apr&egrave;s de si longs malheurs.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand Truitonne aspirait &agrave; l'hymen de Charmant,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et que, sans avoir pu lui plaire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle voulait former ce triste engagement</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que la mort seule peut d&eacute;faire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'elle &eacute;tait imprudente, h&eacute;las!</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Devient un funeste esclavage,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si l'amour ne le forme pas.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je trouve que Charmant fut sage.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>&Agrave; mon sens, il vaut beaucoup mieux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Ecirc;tre oiseau bleu, corbeau, devenir hibou m&ecirc;me,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que d'&eacute;prouver la peine extr&ecirc;me</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>En ces sortes d'hymens notre si&egrave;cle est fertile:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les hymens seraient plus heureux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui voul&ucirc;t s'opposer &agrave; ces coupables n&oelig;uds,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ne jamais souffrir que l'hym&eacute;n&eacute;e unisse,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Par int&eacute;r&ecirc;t ou par caprice,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Deux c&oelig;urs infortun&eacute;s, s'ils ne s'aiment tous deux.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Gracieuse_et_Percinet" id="Gracieuse_et_Percinet"></a><a href="#table">Gracieuse et Percinet</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa
+beaut&eacute;, sa douceur et son esprit, qui &eacute;taient incomparables, la firent
+nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa m&egrave;re. Il n'y avait
+point de matin qu'on ne lui apport&acirc;t une belle robe, tant&ocirc;t de brocart
+d'or, de velours ou de satin. Elle &eacute;tait par&eacute;e &agrave; merveille, sans en &ecirc;tre
+ni plus fi&egrave;re, ni plus glorieuse. Elle passait la matin&eacute;e avec des
+personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et
+l'apr&egrave;s-d&icirc;ner, elle travaillait aupr&egrave;s de la reine. Quand il &eacute;tait temps
+de faire collation, on lui servait des bassins pleins de drag&eacute;es, et
+plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle &eacute;tait
+la plus heureuse princesse de l'univers.</p>
+
+<p>Il y avait dans cette m&ecirc;me cour une vieille fille fort riche, appel&eacute;e la
+duchesse Grognon, qui &eacute;tait affreuse de tout point: ses cheveux &eacute;taient
+d'un roux couleur de feu; elle avait le visage &eacute;pouvantablement gros et
+couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui
+en restait qu'un chassieux; sa bouche &eacute;tait si grande qu'on e&ucirc;t dit
+qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de
+dents, on ne la craignait pas; elle &eacute;tait bossue devant et derri&egrave;re, et
+boiteuse des deux c&ocirc;t&eacute;s. Ces sortes de monstres portent envie &agrave; toutes
+les belles personnes: elle ha&iuml;ssait mortellement Gracieuse, et se retira
+de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un
+ch&acirc;teau &agrave; elle qui n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;. Quand quelqu'un l'allait voir et
+qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'&eacute;criait en
+col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de
+charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.</p>
+
+<p>Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa
+mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne m&egrave;re; le roi
+regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura pr&egrave;s d'un an enferm&eacute;
+dans son palais. Enfin les m&eacute;decins, craignant qu'il ne tomb&acirc;t malade,
+lui ordonn&egrave;rent de se promener et de se divertir. Il fut &agrave; la chasse et
+comme la chaleur &eacute;tait grande, en passant par un gros ch&acirc;teau qu'il
+trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la duchesse Grognon, avertie de l'arriv&eacute;e du roi (car c'&eacute;tait
+son ch&acirc;teau), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais
+de sa maison, c'&eacute;tait une grande cave bien vo&ucirc;t&eacute;e, fort propre, o&ugrave; elle
+le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents
+tonneaux rang&eacute;s les uns sur les autres, il lui demanda si c'&eacute;tait pour
+elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous
+en faire go&ucirc;ter; voil&agrave; du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de
+l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel
+voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux
+que tous les autres.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du
+tonneau un millier de pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles
+louis d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien &agrave; cela, dit-elle encore en souriant plus fort.</p>
+
+<p>Elle passe &agrave; un troisi&egrave;me tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant
+de perles et de diamants que la terre en &eacute;tait toute couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait
+vol&eacute; mon bon vin, et qu'on ait mis &agrave; la place ces bagatelles.</p>
+
+<p>&mdash;Bagatelles! dit le roi, qui &eacute;tait bien &eacute;tonn&eacute;; vertuchou, madame
+Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix
+royaumes grands comme Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de
+pierreries; je vous en ferai le ma&icirc;tre &agrave; condition que vous m'&eacute;pouserez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas
+mieux, d&egrave;s demain si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux &ecirc;tre
+ma&icirc;tresse de votre fille comme l'&eacute;tait sa m&egrave;re; qu'elle d&eacute;pende
+enti&egrave;rement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en serez la ma&icirc;tresse, dit le roi, touchez l&agrave;.</p>
+
+<p>Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche
+cave, dont elle lui donna la clef. Aussit&ocirc;t il revint &agrave; son palais.
+Gracieuse, entendant le roi son p&egrave;re, courut au-devant de lui; elle
+l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus
+intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontr&eacute; la duchesse
+Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; ciel, s'&eacute;cria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on
+l'appeler une colombe? C'est bien plut&ocirc;t une chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, dit le roi en se f&acirc;chant, je pr&eacute;tends que vous l'aimiez
+et la respectiez autant que si elle &eacute;tait votre m&egrave;re: allez promptement
+vous parer, car je veux retourner d&egrave;s aujourd'hui au-devant d'elle.</p>
+
+<p>La princesse &eacute;tait fort ob&eacute;issante; elle entra dans sa chambre afin de
+s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur &agrave; ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, ma ch&egrave;re petite? lui dit-elle; vous pleurez?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma ch&egrave;re nourrice, r&eacute;pliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le
+roi va me donner une mar&acirc;tre; et pour comble de disgr&acirc;ce, c'est ma plus
+cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la
+voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne m&egrave;re avait si
+d&eacute;licatement brod&eacute;s de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui
+voudrait m'avoir donn&eacute; la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, r&eacute;pliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous
+&eacute;l&egrave;ve autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de
+plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il
+que d'ob&eacute;ir &agrave; son p&egrave;re, et de se faire violence pour lui plaire?
+Promettez-moi donc que vous ne t&eacute;moignerez point &agrave; Grognon la peine que
+vous avez.</p>
+
+<p>La princesse ne pouvait s'y r&eacute;soudre; mais la sage nourrice lui dit tant
+de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien
+user avec sa belle-m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle s'habilla aussit&ocirc;t d'une robe verte &agrave; fond d'or; elle laissa tomber
+ses blonds cheveux sur ses &eacute;paules, flottant au gr&eacute; du vent, comme
+c'&eacute;tait la mode en ce temps-l&agrave;, et elle mit sur sa t&ecirc;te une l&eacute;g&egrave;re
+couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles &eacute;taient
+d'&eacute;meraudes. En cet &eacute;tat V&eacute;nus, m&egrave;re des Amours, aurait &eacute;t&eacute; moins belle;
+cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son
+visage.</p>
+
+<p>Mais pour revenir &agrave; Grognon, cette laide cr&eacute;ature &eacute;tait bien occup&eacute;e &agrave;
+se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coud&eacute;e que
+l'autre, pour para&icirc;tre un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps
+rembourr&eacute; sur une &eacute;paule pour cacher sa bosse; elle mit un &oelig;il d'&eacute;mail
+le mieux fait qu'elle p&ucirc;t trouver; elle se farda pour se blanchir; elle
+teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin
+amarante doubl&eacute;e de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets.
+Elle voulut faire son entr&eacute;e &agrave; cheval, parce qu'elle avait ou&iuml; dire que
+les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.</p>
+
+<p>Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le
+moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute
+seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre o&ugrave; elle
+s'assit sur l'herbe. &laquo;Enfin, dit-elle, me voici en libert&eacute;; je peux
+pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.&raquo; Aussit&ocirc;t elle se
+prit &agrave; soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux
+fontaines d'eau vive. En cet &eacute;tat elle ne songeait plus &agrave; retourner au
+palais, quand elle vit venir un page v&ecirc;tu de satin vert, qui avait des
+plumes blanches et la plus belle t&ecirc;te du monde; il mit un genou en terre
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Princesse, le roi vous attend.</p>
+
+<p>Elle demeura surprise de tous les agr&eacute;ments qu'elle remarquait en ce
+jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il
+devait &ecirc;tre du train de Grognon.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il re&ccedil;u au nombre de ses
+pages?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis &agrave; vous: et je ne
+veux &ecirc;tre qu'&agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &agrave; moi? r&eacute;pliqua-t-elle tout &eacute;tonn&eacute;e, et je ne vous connais
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore os&eacute; me faire conna&icirc;tre;
+mais les malheurs dont vous &ecirc;tes menac&eacute;e par le mariage du roi
+m'obligent &agrave; vous parler plus t&ocirc;t que je n'aurais fait: j'avais r&eacute;solu
+de laisser au temps et &agrave; mes services le soin de vous d&eacute;clarer ma
+passion, et....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! un page, s'&eacute;cria la princesse, un page a l'audace de me dire
+qu'il m'aime! Voici le comble &agrave; mes disgr&acirc;ces.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et
+respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et
+mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'in&eacute;galit&eacute; entre nous. Il
+n'y a que votre m&eacute;rite et votre beaut&eacute; qui puissent y en mettre. Je vous
+aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux o&ugrave; vous &ecirc;tes, sans
+que vous me voyiez. Le don de f&eacute;erie que j'ai re&ccedil;u en naissant m'a &eacute;t&eacute;
+d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous
+accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'esp&egrave;re ne vous
+&ecirc;tre pas tout &agrave; fait inutile.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un &eacute;tonnement
+dont elle ne pouvait revenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant
+d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai
+de joie que vous vouliez &ecirc;tre de mes amis! Je ne crains plus la m&eacute;chante
+Grognon, puisque vous entrez dans mes int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais,
+o&ugrave; elle trouva un cheval tout harnach&eacute; et capara&ccedil;onn&eacute; que Percinet avait
+fait entrer dans l'&eacute;curie, et que l'on crut qui &eacute;tait pour elle. Elle
+monta dessus. Comme c'&eacute;tait un grand sauteur, le page le prit par la
+bride et le conduisit, se tournant &agrave; tous moments vers la princesse pour
+avoir le plaisir de la regarder.</p>
+
+<p>Quand le cheval qu'on menait &agrave; Grognon parut aupr&egrave;s de celui de
+Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau
+cheval &eacute;tait si &eacute;clatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait
+entrer en comparaison. Le roi, qui &eacute;tait occup&eacute; de mille choses, n'y
+prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la
+princesse, dont ils admiraient la beaut&eacute;, et pour son page vert, qui
+&eacute;tait lui seul plus joli que tous ceux de la cour.</p>
+
+<p>On trouva Grognon en chemin, dans une cal&egrave;che d&eacute;couverte, plus laide et
+plus mal b&acirc;tie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrass&egrave;rent.
+On lui pr&eacute;senta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de
+Gracieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit-elle, cette cr&eacute;ature aura un plus beau cheval que moi!
+J'aimerais mieux n'&ecirc;tre jamais reine et retourner &agrave; mon riche ch&acirc;teau
+que d'&ecirc;tre trait&eacute;e d'une telle mani&egrave;re.</p>
+
+<p>Le roi aussit&ocirc;t commanda &agrave; la princesse de mettre pied &agrave; terre, et de
+prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La
+princesse ob&eacute;it sans r&eacute;pliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia;
+elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait &agrave; un paquet de
+linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur
+qu'elle ne tomb&acirc;t. Elle n'&eacute;tait pas encore contente; elle grommelait des
+menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, dit-elle, qu'&eacute;tant la ma&icirc;tresse, je veux que le page vert tienne
+la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.</p>
+
+<p>Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet
+jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre
+mot: il ob&eacute;it, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les
+trompettes faisaient un bruit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Grognon &eacute;tait ravie: avec son
+nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas chang&eacute;e pour
+Gracieuse.</p>
+
+<p>Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voil&agrave; le beau cheval qui
+se met &agrave; sauter, &agrave; ruer et &agrave; courir si vite que personne ne pouvait
+l'arr&ecirc;ter. Il emporta Grognon. Elle se tenait &agrave; la selle et aux crins;
+elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans
+l'&eacute;trier. Il la tra&icirc;na bien loin sur des pierres, sur des &eacute;pines et dans
+la boue, o&ugrave; elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on
+l'eut bient&ocirc;t jointe. Elle &eacute;tait tout &eacute;corch&eacute;e, sa t&ecirc;te cass&eacute;e en quatre
+ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais &eacute;t&eacute; une mari&eacute;e en plus
+mauvais &eacute;tat.</p>
+
+<p>Le roi paraissait au d&eacute;sespoir. On la ramassa comme un verre bris&eacute; en
+pi&egrave;ces; son bonnet &eacute;tait d'un c&ocirc;t&eacute;, ses souliers de l'autre. On la porta
+dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs
+chirurgiens. Toute malade qu'elle &eacute;tait, elle ne laissait pas de
+temp&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a
+pris ce beau et m&eacute;chant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me
+tu&acirc;t. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche
+ch&acirc;teau, et je ne le verrai de mes jours.</p>
+
+<p>L'on fut dire au roi la col&egrave;re de Grognon. Comme sa passion dominante
+&eacute;tait l'int&eacute;r&ecirc;t, la seule id&eacute;e de perdre les mille tonneaux d'or et de
+diamants le fit fr&eacute;mir, et l'aurait port&eacute; &agrave; tout. Il accourut aupr&egrave;s de
+la crasseuse malade; il se mit &agrave; ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait
+qu'&agrave; prescrire une punition proportionn&eacute;e &agrave; la faute de Gracieuse, et
+qu'il l'abandonnait &agrave; son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait,
+qu'elle l'allait envoyer qu&eacute;rir.</p>
+
+<p>En effet, on vint dire &agrave; la princesse que Grognon la demandait. Elle
+devint p&acirc;le et tremblante, se doutant bien que ce n'&eacute;tait pas pour la
+caresser. Elle regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s si Percinet ne paraissait point;
+elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de
+Grognon. &Agrave; peine y fut-elle entr&eacute;e qu'on ferma les portes; puis quatre
+femmes, qui ressemblaient &agrave; quatre furies, se jet&egrave;rent sur elle par
+l'ordre de leur ma&icirc;tresse, lui arrach&egrave;rent ses beaux habits, et
+d&eacute;chir&egrave;rent sa chemise. Quand ses &eacute;paules furent d&eacute;couvertes, ces
+cruelles m&eacute;g&egrave;res ne pouvaient soutenir l'&eacute;clat de leur blancheur; elles
+fermaient les yeux comme si elles eussent regard&eacute; longtemps de la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son
+lit; qu'on me l'&eacute;corche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de
+cette peau blanche qu'elle croit si belle.</p>
+
+<p>En toute autre d&eacute;tresse, Gracieuse aurait souhait&eacute; le beau Percinet;
+mais se voyant presque nue, elle &eacute;tait trop modeste pour vouloir que ce
+prince en f&ucirc;t t&eacute;moin, et elle se pr&eacute;parait &agrave; tout souffrir comme un
+pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poign&eacute;e de verges
+&eacute;pouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de
+nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et &agrave; chaque
+coup la Grognon disait:</p>
+
+<p>&mdash;Plus fort, plus fort, vous l'&eacute;pargnez.</p>
+
+<p>Il n'y a personne qui ne croie, apr&egrave;s cela, que la princesse &eacute;tait
+&eacute;corch&eacute;e depuis la t&ecirc;te jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car
+le galant Percinet avait fascin&eacute; les yeux de ces femmes: elles pensaient
+avoir des verges &agrave; la main, c'&eacute;taient des plumes de mille couleurs; et
+d&egrave;s qu'elles commenc&egrave;rent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur,
+disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Percinet, vous m'&ecirc;tes venu secourir bien g&eacute;n&eacute;reusement!
+Qu'aurais-je fait sans vous?</p>
+
+<p>Les fouetteuses se lass&egrave;rent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les
+bras; elles la tamponn&egrave;rent dans ses habits, et la mirent dehors avec
+mille injures.</p>
+
+<p>Elle revint dans sa chambre, feignant d'&ecirc;tre bien malade; elle se mit au
+lit, et commanda qu'il ne rest&acirc;t aupr&egrave;s d'elle que sa nourrice, &agrave; qui
+elle conta toute son aventure. &Agrave; force de conter elle s'endormit: la
+nourrice s'en alla; et en se r&eacute;veillant elle vit dans un petit coin le
+page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle
+n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le
+conjurait de ne la pas abandonner &agrave; la fureur de son ennemie, et de
+vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait
+pas demeurer seule avec les gar&ccedil;ons. Il r&eacute;pliqua qu'elle pouvait
+remarquer avec quel respect il en usait; qu'il &eacute;tait bien juste,
+puisqu'elle &eacute;tait sa ma&icirc;tresse, qu'il lui ob&eacute;&icirc;t en toutes choses, m&ecirc;me
+aux d&eacute;pens de sa propre satisfaction. L&agrave;-dessus il la quitta, apr&egrave;s lui
+avoir conseill&eacute; de feindre d'&ecirc;tre malade du mauvais traitement qu'elle
+avait re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet &eacute;tat, qu'elle en gu&eacute;rit
+la moiti&eacute; plus t&ocirc;t qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achev&egrave;rent avec
+une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes
+choses Grognon aimait &agrave; &ecirc;tre vant&eacute;e pour belle, il fit faire son
+portrait, et ordonna un tournoi, o&ugrave; six des plus adroits chevaliers de
+la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon
+&eacute;tait la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de
+chevaliers et d'&eacute;trangers pour soutenir le contraire. Cette magote &eacute;tait
+pr&eacute;sente &agrave; tout, plac&eacute;e sur un grand balcon tout couvert de brocart
+d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers
+lui faisait gagner sa m&eacute;chante cause. Gracieuse &eacute;tait derri&egrave;re elle, qui
+s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait
+des yeux que pour elle.</p>
+
+<p>Il n'y avait presque plus personne qui os&acirc;t disputer sur la beaut&eacute; de
+Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait
+dans une bo&icirc;te de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon &eacute;tait la
+plus laide de toutes les femmes, et que celle qui &eacute;tait peinte dans sa
+bo&icirc;te &eacute;tait la plus belle de toutes les filles. En m&ecirc;me temps il court
+contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en pr&eacute;sente six
+autres, et jusqu'&agrave; vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa
+bo&icirc;te, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce
+beau portrait. Chacun le reconnut pour &ecirc;tre celui de la princesse
+Gracieuse: il lui fit une profonde r&eacute;v&eacute;rence, et se retira sans avoir
+voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne f&ucirc;t Percinet.</p>
+
+<p>La col&egrave;re pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait
+prononcer une parole. Elle faisait signe que c'&eacute;tait &agrave; Gracieuse qu'elle
+en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit &agrave; faire une
+vie de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beaut&eacute;! Faire
+recevoir un tel affront &agrave; mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir;
+il faut que je me venge ou que je meure.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part
+&agrave; ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que
+vous &ecirc;tes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de
+laideur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, r&eacute;pliqua Grognon; mais
+j'aurai mon tour avant peu.</p>
+
+<p>L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse
+mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir piti&eacute; d'elle, parce que
+s'il l'abandonnait &agrave; la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en
+&eacute;mut pas davantage, et r&eacute;pondit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai donn&eacute;e &agrave; sa belle-m&egrave;re, elle en fera comme il lui plaira.</p>
+
+<p>La m&eacute;chante Grognon attendait la nuit impatiemment. D&egrave;s qu'elle fut
+venue, elle fit mettre les chevaux &agrave; sa chaise roulante; l'on obligea
+Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit &agrave; cent
+lieues de l&agrave;, dans une grande for&ecirc;t, o&ugrave; personne n'osait passer parce
+qu'elle &eacute;tait pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils
+eurent perc&eacute; jusqu'au milieu de cette horrible for&ecirc;t, ils la firent
+descendre et l'abandonn&egrave;rent, quelque pri&egrave;re qu'elle p&ucirc;t leur faire
+d'avoir piti&eacute; d'elle. &laquo;Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle,
+je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'&eacute;pargner tous
+les maux qui vont m'arriver.&raquo; C'&eacute;tait parler &agrave; des sourds; ils ne
+daign&egrave;rent pas lui r&eacute;pondre, et s'&eacute;loignant d'elle d'une grande vitesse,
+ils laiss&egrave;rent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha
+quelque temps sans savoir o&ugrave; elle allait, tant&ocirc;t se heurtant contre un
+arbre, tant&ocirc;t tombant, tant&ocirc;t embarrass&eacute;e dans les buissons; enfin,
+accabl&eacute;e de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se
+relever. &laquo;Percinet, s'&eacute;criait-elle quelquefois, Percinet, o&ugrave; &ecirc;tes-vous?
+Est-il possible que vous m'ayez abandonn&eacute;e?&raquo; Comme elle disait ces mots,
+elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du
+monde: c'&eacute;tait une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un
+arbre dans la for&ecirc;t o&ugrave; il n'y e&ucirc;t plusieurs lustres remplis de bougies:
+et dans le fond d'une all&eacute;e elle aper&ccedil;ut un palais tout de cristal, qui
+brillait autant que le soleil. Elle commen&ccedil;a de croire qu'il entrait du
+Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie m&ecirc;l&eacute;e de
+crainte. &laquo;Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable,
+amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! &eacute;loignons-nous de lui:
+il vaut mieux mourir que de l'aimer.&raquo; En disant ces mots, elle se leva
+malgr&eacute; sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le
+beau ch&acirc;teau, elle marcha d'un autre c&ocirc;t&eacute;, si troubl&eacute;e et si confuse
+dans les diff&eacute;rentes pens&eacute;es qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce
+qu'elle faisait.</p>
+
+<p>Dans ce moment elle entendit du bruit derri&egrave;re elle: la peur la saisit,
+elle crut que c'&eacute;tait quelque b&ecirc;te f&eacute;roce qui l'allait d&eacute;vorer. Elle
+regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on
+d&eacute;peint l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je
+vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon
+respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez
+sans alarme dans le palais de f&eacute;erie, je n'y entrerai pas si vous me le
+d&eacute;fendez; vous y trouverez la reine ma m&egrave;re, et mes s&oelig;urs, qui vous
+aiment d&eacute;j&agrave; tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.</p>
+
+<p>Gracieuse, charm&eacute;e de la mani&egrave;re soumise et engageante dont lui parlait
+son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit tra&icirc;neau
+peint et dor&eacute;, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de
+sorte qu'en tr&egrave;s peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette
+for&ecirc;t, qui lui sembl&egrave;rent admirables. On voyait clair partout; il y
+avait des bergers et des berg&egrave;res v&ecirc;tus galamment, qui dansaient au son
+des fl&ucirc;tes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord
+des fontaines, des villageois avec leurs ma&icirc;tresses, qui mangeaient et
+qui chantaient gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, lui dit-elle, cette for&ecirc;t inhabit&eacute;e, mais tout m'y para&icirc;t
+peupl&eacute; et dans la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous y &ecirc;tes, ma princesse, r&eacute;pliqua Percinet, il n'y a plus
+dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agr&eacute;ables amusements:
+les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.</p>
+
+<p>Gracieuse n'osa r&eacute;pondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces
+sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener aupr&egrave;s de la
+reine sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il dit &agrave; ses cerfs d'aller au palais de f&eacute;erie. Elle entendit
+en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles,
+qui &eacute;taient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrass&egrave;rent,
+et la men&egrave;rent dans une grande salle, dont les murs &eacute;taient de cristal
+de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'&eacute;tonnement que son histoire
+jusqu'&agrave; ce jour y &eacute;tait grav&eacute;e, et m&ecirc;me la promenade qu'elle venait de
+faire avec le prince dans le tra&icirc;neau; mais cela &eacute;tait d'un travail si
+fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Gr&egrave;ce nous vante n'en
+auraient pu approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse &agrave; Percinet; &agrave;
+mesure que je fais une action et un geste, je le vois grav&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport &agrave;
+vous, ma princesse, r&eacute;pliqua-t-il. H&eacute;las! en aucun endroit je ne suis ni
+heureux ni content.</p>
+
+<p>Elle ne lui r&eacute;pondit rien, et remercia la reine de la mani&egrave;re dont elle
+la recevait. On servit un grand repas, o&ugrave; Gracieuse mangea de bon
+app&eacute;tit, car elle &eacute;tait ravie d'avoir trouv&eacute; Percinet au lieu des ours
+et des lions qu'elle craignait dans la for&ecirc;t. Quoiqu'elle f&ucirc;t bien
+lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de
+peintures, o&ugrave; l'on repr&eacute;senta un op&eacute;ra: c'&eacute;taient les amours de Psych&eacute;
+et de Cupidon, m&ecirc;l&eacute;s de danses et de petites chansons. Un jeune berger
+vint chanter ces paroles:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour m&ecirc;me</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Imitez pour le moins les tigres et les ours,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui se laissent dompter aux plus petits amours.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Des plus fiers animaux le naturel sauvage</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'adoucit aux plaisirs o&ugrave; l'amour les engage:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous seule &ecirc;tes farouche et refusez d'aimer.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Elle rougit de s'&ecirc;tre ainsi entendu nommer devant la reine et les
+princesses; elle dit &agrave; Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le
+monde entr&acirc;t dans leurs secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens l&agrave;-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agr&eacute;e
+fort:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ne faites point de confidence,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et soyez s&ucirc;r que le silence</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>A pour moi des charmes puissants:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le monde a d'&eacute;tranges maximes;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les plaisirs les plus innocents</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Passent quelquefois pour des crimes.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait d&eacute;plu.
+L'op&eacute;ra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par
+les deux princesses. Il n'a jamais &eacute;t&eacute; rien de plus magnifique que les
+meubles, ni de si galant que le lit et la chambre o&ugrave; elle devait
+coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles v&ecirc;tues en nymphes; la
+plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de
+beaut&eacute;. Quand on l'eut mise au lit, l'on commen&ccedil;a une musique ravissante
+pour l'endormir; mais elle &eacute;tait si surprise qu'elle ne pouvait fermer
+les yeux. &laquo;Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements.
+Qu'un prince si aimable et si habile est &agrave; redouter! Je ne peux
+m'&eacute;loigner trop t&ocirc;t de ces lieux.&raquo;</p>
+
+<p>Cet &eacute;loignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si
+magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la
+diff&eacute;rence &eacute;tait grande, on h&eacute;siterait &agrave; moins. D'ailleurs, elle
+trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un
+palais dont il &eacute;tait le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut lev&eacute;e, on lui pr&eacute;senta des robes de toutes les couleurs,
+des garnitures de pierreries de toutes les mani&egrave;res, des dentelles, des
+rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un go&ucirc;t merveilleux:
+rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or cisel&eacute;; elle n'avait
+jamais &eacute;t&eacute; si bien par&eacute;e et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra
+dans sa chambre, v&ecirc;tu d'un drap d'or et vert (car le vert &eacute;tait sa
+couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de
+mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince.
+Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses
+malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'en
+appr&eacute;hender les suites.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous &ecirc;tes
+souveraine ici, vous y &ecirc;tes ador&eacute;e; voudriez-vous m'abandonner pour
+votre cruelle ennemie?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais la ma&icirc;tresse de ma destin&eacute;e, lui dit-elle, le parti que
+vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable
+de mes actions au roi mon p&egrave;re; il vaut mieux souffrir que de manquer &agrave;
+mon devoir.</p>
+
+<p>Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de
+l'&eacute;pouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgr&eacute;
+elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille
+nouveaux plaisirs pour la divertir.</p>
+
+<p>Elle disait souvent au prince:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir ce qui se passe &agrave; la cour de Grognon, et
+comment elle s'est expliqu&eacute;e de la pi&egrave;ce qu'elle m'a faite.</p>
+
+<p>Percinet lui dit qu'il y enverrait son &eacute;cuyer, qui &eacute;tait homme d'esprit.
+Elle r&eacute;pliqua qu'elle &eacute;tait persuad&eacute;e qu'il n'avait besoin de personne
+pour &ecirc;tre inform&eacute; de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez
+vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui &eacute;tait
+toute de cristal de roche, comme le reste du ch&acirc;teau: il lui dit de
+mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de
+regarder du c&ocirc;t&eacute; de la ville. Elle s'aper&ccedil;ut aussit&ocirc;t que la vilaine
+Grognon &eacute;tait avec le roi, et qu'elle lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cette mis&eacute;rable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la
+voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler
+d'une si petite perte.</p>
+
+<p>Le roi se mit &agrave; pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le
+dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une b&ucirc;che, que l'on
+ajusta de cornettes, et bien envelopp&eacute;e on la mit dans le cercueil; puis
+par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, o&ugrave; tout le monde
+assista en pleurant, et maudissant la mar&acirc;tre qu'ils accusaient de cette
+mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on
+faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait p&eacute;ri par les
+cruaut&eacute;s d'une si mauvaise cr&eacute;ature! Il faudrait la hacher et en faire
+un p&acirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son c&oelig;ur.
+Gracieuse, voyant son p&egrave;re si afflig&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon p&egrave;re me croie plus
+longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.</p>
+
+<p>Quelque chose qu'il p&ucirc;t lui dire, il fallut ob&eacute;ir, quoique avec une
+r&eacute;pugnance extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le
+palais de f&eacute;erie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez;
+vous m'&ecirc;tes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.</p>
+
+<p>Quoi qu'il p&ucirc;t lui dire, elle s'ent&ecirc;ta de partir; elle prit cong&eacute; de la
+m&egrave;re et des s&oelig;urs du prince. Il monta avec elle dans le tra&icirc;neau, les
+cerfs se mirent &agrave; courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit
+un grand bruit: elle regarda derri&egrave;re elle, c'&eacute;tait l'&eacute;difice qui
+tombait en mille morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Que vois-je! s'&eacute;cria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui r&eacute;pliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y
+entrerez qu'apr&egrave;s votre enterrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes en col&egrave;re, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir;
+mais, au fond, ne suis-je pas plus &agrave; plaindre que vous?</p>
+
+<p>Quand ils arriv&egrave;rent, Percinet fit que la princesse, lui et le tra&icirc;neau
+devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter
+&agrave; ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant
+pour un fant&ocirc;me; elle le retint, et lui dit qu'elle n'&eacute;tait point morte;
+que Grognon l'avait fait conduire dans la for&ecirc;t sauvage; qu'elle &eacute;tait
+mont&eacute;e au haut d'un arbre, o&ugrave; elle avait v&eacute;cu de fruits; qu'on avait
+fait enterrer une b&ucirc;che &agrave; sa place, et qu'elle lui demandait en gr&acirc;ce de
+l'envoyer dans quelqu'un de ses ch&acirc;teaux, o&ugrave; elle ne f&ucirc;t plus expos&eacute;e
+aux fureurs de sa mar&acirc;tre.</p>
+
+<p>Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya d&eacute;terrer la b&ucirc;che, et
+demeura bien &eacute;tonn&eacute; de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait
+fait mettre &agrave; la place; mais c'&eacute;tait un pauvre homme faible, qui n'avait
+pas le courage de se f&acirc;cher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et
+la fit souper avec lui. Quand les cr&eacute;atures de Grognon all&egrave;rent lui dire
+le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commen&ccedil;a
+de faire la forcen&eacute;e; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait
+point &agrave; balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la
+voir partir dans le m&ecirc;me moment pour ne revenir de sa vie; que c'&eacute;tait
+une supposition de croire qu'elle f&ucirc;t la princesse Gracieuse; qu'&agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'&eacute;tait pendue;
+qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux
+impostures de celle-ci, c'&eacute;tait manquer de consid&eacute;ration et de confiance
+pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortun&eacute;e
+princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'&eacute;tait pas sa fille.</p>
+
+<p>Grognon, transport&eacute;e de joie, la tra&icirc;na, avec le secours de ses femmes,
+dans un cachot o&ugrave; elle la fit d&eacute;shabiller. On lui &ocirc;ta ses riches habits
+et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots
+&agrave; ses pieds et un capuchon de bure sur sa t&ecirc;te. &Agrave; peine lui donna-t-on
+un peu de paille pour se coucher et du pain bis.</p>
+
+<p>Dans cette d&eacute;tresse, elle se prit &agrave; pleurer am&egrave;rement et &agrave; regretter le
+ch&acirc;teau de f&eacute;erie; mais elle n'osait appeler Percinet &agrave; son secours,
+trouvant qu'elle en avait trop mal us&eacute; pour lui, et ne pouvant se
+promettre qu'il l'aim&acirc;t assez pour lui aider encore. Cependant la
+mauvaise Grognon avait envoy&eacute; qu&eacute;rir une f&eacute;e, qui n'&eacute;tait gu&egrave;re moins
+malicieuse qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me
+plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages
+difficiles, dont elle ne puisse venir &agrave; bout, afin de la pouvoir rouer
+de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi &agrave; lui trouver
+chaque jour de nouvelles peines.</p>
+
+<p>La f&eacute;e r&eacute;pliqua qu'elle y r&ecirc;verait et qu'elle reviendrait le lendemain.
+Elle n'y manqua pas; elle apporta un &eacute;cheveau de fil gros comme quatre
+personnes, si d&eacute;li&eacute; que le fil se cassait &agrave; souffler dessus, et si m&ecirc;l&eacute;,
+qu'il &eacute;tait en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie,
+envoya qu&eacute;rir sa belle prisonni&egrave;re, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, ma bonne comm&egrave;re, appr&ecirc;tez vos grosses pattes pour d&eacute;vider ce fil,
+et soyez assur&eacute;e que, si vous en rompez un seul brin, vous &ecirc;tes perdue,
+car je vous &eacute;corcherai moi-m&ecirc;me; commencez quand il vous plaira, mais je
+veux l'avoir d&eacute;vid&eacute; avant que le soleil se couche.</p>
+
+<p>Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y
+fut pas plus t&ocirc;t que, regardant ce gros &eacute;cheveau, le tournant et le
+retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite
+qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien d&eacute;vider, et le jetant
+au milieu de la place:</p>
+
+<p>&mdash;Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet,
+Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebut&eacute;, je ne demande
+pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon
+dernier adieu.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus elle se mit &agrave; pleurer si am&egrave;rement que quelque chose de moins
+sensible qu'un amant en aurait &eacute;t&eacute; touch&eacute;. Percinet ouvrit la porte avec
+la m&ecirc;me facilit&eacute; que s'il en e&ucirc;t gard&eacute; la cl&eacute; dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours pr&ecirc;t &agrave; vous servir; je ne
+suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma
+passion.</p>
+
+<p>Il frappa trois coups de sa baguette sur l'&eacute;cheveau, les fils aussit&ocirc;t
+se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut
+d&eacute;vid&eacute; d'une propret&eacute; surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait
+encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans
+ses d&eacute;tresses.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis d&eacute;j&agrave;
+assez malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma princesse, il ne tient qu'&agrave; vous de vous affranchir de la
+tyrannie dont vous &ecirc;tes la victime; venez avec moi, faisons notre
+commune f&eacute;licit&eacute;. Que craignez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne m'aimiez pas assez, r&eacute;pliqua-t-elle; je veux que le temps
+me confirme vos sentiments. Percinet, outr&eacute; de ces soup&ccedil;ons, prit cong&eacute;
+d'elle et la quitta.</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure
+avec mille impatiences; enfin elle la devan&ccedil;a et vint avec ses quatre
+furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois cl&eacute;s dans les
+trois serrures, et disait en ouvrant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait &oelig;uvre de ses dix
+doigts; elle aura mieux aim&eacute; dormir pour avoir le teint frais.</p>
+
+<p>Quand elle fut entr&eacute;e, Gracieuse lui pr&eacute;senta le peloton de fil, o&ugrave; rien
+ne manquait. Elle n'eut pas autre chose &agrave; dire, sinon qu'elle l'avait
+sali, qu'elle &eacute;tait une malpropre, et pour cela elle lui donna deux
+soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et
+jaunes. L'infortun&eacute;e Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle
+n'&eacute;tait pas en &eacute;tat de repousser; on la ramena dans son cachot, o&ugrave; elle
+fut bien enferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Grognon, chagrine de n'avoir pas r&eacute;ussi avec l'&eacute;cheveau de fil, envoya
+qu&eacute;rir la f&eacute;e, et la chargea de reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malais&eacute;, pour qu'elle
+n'en puisse venir &agrave; bout.</p>
+
+<p>La f&eacute;e s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne
+pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de
+rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes,
+perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons,
+alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer.
+Ces plumes &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;es les unes parmi les autres; les oiseaux m&ecirc;mes
+n'auraient pu les reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit la f&eacute;e en parlant &agrave; Grognon, de quoi &eacute;prouver l'adresse et
+la patience de votre prisonni&egrave;re; commandez-lui de trier ces plumes, de
+mettre celles des paons &agrave; part, des rossignols &agrave; part, et qu'ainsi de
+chacune elle fasse un monceau: une f&eacute;e y serait assez nouvelle. Grognon
+p&acirc;ma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle
+l'envoya qu&eacute;rir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la
+tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout
+l'ouvrage f&ucirc;t fini au coucher du soleil.</p>
+
+<p>Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui &eacute;tait impossible de
+conna&icirc;tre la diff&eacute;rence des unes aux autres; elle les rejeta dans la
+tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant
+qu'elle tentait une chose impossible:</p>
+
+<p>&mdash;Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; c'est ma mort que
+l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus
+appeler Percinet &agrave; mon secours: s'il m'aimait, il serait d&eacute;j&agrave; ici.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, princesse, s'&eacute;cria Percinet en sortant du fond de la tonne,
+o&ugrave; il &eacute;tait cach&eacute;, j'y suis pour vous tirer de l'embarras o&ugrave; vous &ecirc;tes;
+doutez-vous, apr&egrave;s tant de preuves de mon attention, que je vous aime
+plus que ma vie.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant &agrave;
+milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-m&ecirc;mes par petits monceaux
+tout autour de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous
+j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme
+r&eacute;solution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence
+qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.</p>
+
+<p>Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne
+savait plus qu'imaginer pour d&eacute;soler Gracieuse: elle ne laissa pas de la
+battre, disant que les plumes &eacute;taient mal arrang&eacute;es. Elle envoya qu&eacute;rir
+la f&eacute;e, et se mit dans une col&egrave;re horrible contre elle. La f&eacute;e ne savait
+que lui r&eacute;pondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle
+allait employer toute son industrie &agrave; faire une bo&icirc;te qui embarrasserait
+bien sa prisonni&egrave;re si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours
+apr&egrave;s, elle lui apporta une bo&icirc;te assez grande.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-elle &agrave; Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre
+esclave; d&eacute;fendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en emp&ecirc;cher, et
+vous serez contente.</p>
+
+<p>Grognon ne manqua &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash;Portez cette bo&icirc;te, dit-elle, &agrave; mon riche ch&acirc;teau, et la mettez sur la
+table du cabinet; mais je vous d&eacute;fends, sous peine de mourir, de
+regarder ce qui est dedans.</p>
+
+<p>Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de
+laine; ceux qui la rencontraient disaient: &laquo;Voici quelque d&eacute;esse
+d&eacute;guis&eacute;e&raquo;, car elle ne laissait pas d'&ecirc;tre d'une beaut&eacute; merveilleuse.
+Elle ne marcha gu&egrave;re sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit
+bois qui &eacute;tait bord&eacute; d'une prairie agr&eacute;able, elle s'assit pour respirer
+un peu. Elle tenait la bo&icirc;te sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie
+la prit de l'ouvrir. &laquo;Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je
+n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.&raquo; Elle
+ne r&eacute;fl&eacute;chit pas davantage aux cons&eacute;quences, elle l'ouvrit, et aussit&ocirc;t
+il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons,
+d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin
+le g&eacute;ant de la troupe &eacute;tait haut comme le doigt. Ils sautent dans le
+pr&eacute;; ils se s&eacute;parent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal
+que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la
+cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient &agrave;
+merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir &agrave; voir une chose si
+extraordinaire; mais quand elle fut un peu d&eacute;lass&eacute;e et qu'elle voulut
+les obliger de rentrer dans la bo&icirc;te, pas un seul ne le voulut; les
+petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de m&ecirc;me,
+et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur t&ecirc;te et les broches sur
+l'&eacute;paule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pr&eacute;, et passaient
+dans le pr&eacute; quand elle venait dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Curiosit&eacute; trop indiscr&egrave;te, disait Gracieuse en pleurant, tu vas &ecirc;tre
+bien favorable &agrave; mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me
+garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher.
+Percinet, s'&eacute;cria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez
+encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la
+plus f&acirc;cheuse de ma vie.</p>
+
+<p>Percinet ne se fit pas appeler jusqu'&agrave; trois fois; elle l'aper&ccedil;ut avec
+son riche habit vert.</p>
+
+<p>&mdash;Sans la m&eacute;chante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne
+penseriez jamais &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jugez mieux de mes sentiments, r&eacute;pliqua-t-elle, je ne suis ni
+insensible au m&eacute;rite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que
+j'&eacute;prouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai
+convaincue.</p>
+
+<p>Percinet, plus content qu'il e&ucirc;t encore &eacute;t&eacute;, donna trois coups de
+baguette sur la bo&icirc;te: aussit&ocirc;t petits hommes, petites femmes, violons,
+cuisiniers et r&ocirc;ti, tout s'y pla&ccedil;a comme s'il ne s'en f&ucirc;t d&eacute;plac&eacute;.
+Percinet avait laiss&eacute; dans le bois son chariot; il pria la princesse de
+s'en servir pour aller au riche ch&acirc;teau: elle avait bien besoin de cette
+voiture en l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait; de sorte que, la rendant invisible, il
+la mena lui-m&ecirc;me, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir
+auquel ma chronique dit qu'elle n'&eacute;tait pas indiff&eacute;rente dans le fond de
+son c&oelig;ur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.</p>
+
+<p>Elle arriva au riche ch&acirc;teau, et quand elle demanda, de la part de
+Grognon, qu'on lui ouvr&icirc;t le cabinet, le gouverneur &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si
+beau lieu? Va, retourne o&ugrave; tu voudras, jamais sabots n'ont &eacute;t&eacute; sur un
+tel plancher.</p>
+
+<p>Gracieuse le pria de lui &eacute;crire un mot comme quoi il la refusait; il le
+voulut bien; et sortant du riche ch&acirc;teau, elle trouva l'aimable Percinet
+qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'&eacute;crire
+tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux,
+pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui r&eacute;pliqua que, si
+Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.</p>
+
+<p>Lorsque cette mar&acirc;tre la vit revenir, elle se jeta sur la f&eacute;e, qu'elle
+avait retenue; elle l'&eacute;gratigna, et l'aurait &eacute;trangl&eacute;e si une f&eacute;e &eacute;tait
+&eacute;tranglable. Gracieuse lui pr&eacute;senta le billet du gouverneur et la bo&icirc;te:
+elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle
+s'en &eacute;tait accrue, elle y aurait bien jet&eacute; la princesse; mais elle ne
+diff&eacute;rait pas son supplice pour longtemps.</p>
+
+<p>Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits;
+l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit &agrave;
+Gracieuse et &agrave; tous ceux qui l'accompagnaient:</p>
+
+<p>&mdash;Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un tr&eacute;sor:
+allons, qu'on la l&egrave;ve promptement.</p>
+
+<p>Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'&eacute;tait ce qu'on
+voulait. D&egrave;s qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le
+puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.</p>
+
+<p>Pour ce coup-l&agrave; il n'y avait plus rien &agrave; esp&eacute;rer; o&ugrave; Percinet
+l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les
+difficult&eacute;s et se repentit d'avoir attendu si tard &agrave; l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Que ma destin&eacute;e est terrible! s'&eacute;cria-t-elle, je suis enterr&eacute;e toute
+vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous &ecirc;tes
+veng&eacute; de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne
+fussiez de l'humeur l&eacute;g&egrave;re des autres hommes, qui changent quand ils
+sont certains d'&ecirc;tre aim&eacute;s. Je voulais enfin &ecirc;tre s&ucirc;re de votre c&oelig;ur.
+Mes injustes d&eacute;fiances sont cause de l'&eacute;tat o&ugrave; je me trouve. Encore,
+continuait-elle, si je pouvais esp&eacute;rer que vous donnassiez des regrets &agrave;
+ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.</p>
+
+<p>Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir
+une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurit&eacute;. En m&ecirc;me
+temps elle aper&ccedil;ut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de
+fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle
+n'h&eacute;sita point &agrave; y entrer. Elle s'avan&ccedil;a dans une grande all&eacute;e, r&ecirc;vant
+dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en m&ecirc;me
+temps elle d&eacute;couvrit le ch&acirc;teau de f&eacute;erie: elle n'eut pas de peine &agrave; le
+reconna&icirc;tre, sans compter que l'on n'en trouve gu&egrave;re tout de cristal de
+roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures grav&eacute;es. Percinet
+parut avec la reine sa m&egrave;re et ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous en d&eacute;fendez plus, belle princesse, dit la reine &agrave; Gracieuse,
+il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'&eacute;tat
+d&eacute;plorable o&ugrave; vous vivez sous la tyrannie de Grognon.</p>
+
+<p>La princesse reconnaissante se jeta &agrave; ses genoux, et lui dit qu'elle
+pouvait ordonner de sa destin&eacute;e, et qu'elle lui ob&eacute;irait en tout;
+qu'elle n'avait pas oubli&eacute; la proph&eacute;tie de Percinet lorsqu'elle partit
+du palais de f&eacute;erie, quand il lui dit que ce m&ecirc;me palais serait parmi
+les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; enterr&eacute;e; qu'elle
+voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour
+son m&eacute;rite; qu'ainsi elle l'acceptait pour &eacute;poux. Le prince se jeta &agrave;
+son tour &agrave; ses pieds; en m&ecirc;me temps le palais retentit de voix et
+d'instruments, et les noces se firent avec la derni&egrave;re magnificence.
+Toutes les f&eacute;es de mille lieux &agrave; la ronde y vinrent avec des &eacute;quipages
+somptueux; les unes arriv&egrave;rent dans des chars tir&eacute;s par des cygnes,
+d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des
+globes de feu. Entre celles-l&agrave; parut la f&eacute;e qui avait aid&eacute; &agrave; Grognon &agrave;
+tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais &eacute;t&eacute; plus
+surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et qu'elle
+chercherait les moyens de r&eacute;parer les maux qu'elle lui avait fait
+souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au
+festin, et que remontant dans son char attel&eacute; de deux terribles
+serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon,
+et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent
+emp&ecirc;cher.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>C'est toi, triste et funeste envie,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui causes les maux des humains,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et qui de la plus belle vie</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Troubles les jours les plus sereins.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>C'est toi qui contre Gracieuse</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De l'indigne Grognon animas le courroux;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'est toi qui conduisis les coups,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui la rendirent malheureuse.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>H&eacute;las! quel e&ucirc;t &eacute;t&eacute; son sort,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si de son Percival la constance amoureuse</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne l'avait tant de fois d&eacute;rob&eacute;e &agrave; la mort.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Il m&eacute;ritait la r&eacute;compense</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que re&ccedil;ut son ardeur.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lorsque l'on aime avec constance,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>T&ocirc;t ou tard on se voit dans un parfait bonheur.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_Biche_au_bois" id="La_Biche_au_bois"></a><a href="#table">La Biche au bois</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi et une reine dont l'union &eacute;tait parfaite; ils
+s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait &agrave;
+la satisfaction des uns et des autres de leur voir un h&eacute;ritier. La
+reine, qui &eacute;tait persuad&eacute;e que le roi l'aimerait encore davantage si
+elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux
+qui &eacute;taient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre
+d'&eacute;trangers &eacute;tait si grand, qu'il s'en trouvait l&agrave; de toutes les parties
+du monde.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois o&ugrave; l'on allait boire:
+elles &eacute;taient entour&eacute;es de marbre et de porphyre, car chacun se piquait
+de les embellir. Un jour que la reine &eacute;tait assise au bord de la
+fontaine, elle dit &agrave; toutes ses dames de s'&eacute;loigner et de la laisser
+seule; puis elle commen&ccedil;a ses plaintes ordinaires:</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants!
+les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au
+Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette
+satisfaction?</p>
+
+<p>Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine
+s'agitait; puis une grosse &eacute;crevisse parut et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Grande reine, vous aurez enfin ce que vous d&eacute;sirez: je vous avertis
+qu'il y a ici proche un palais superbe que les f&eacute;es ont b&acirc;ti; mais il
+est impossible de le trouver, parce qu'il est environn&eacute; de nu&eacute;es fort
+&eacute;paisses que l'&oelig;il d'une personne mortelle ne peut p&eacute;n&eacute;trer. Cependant,
+comme je suis votre tr&egrave;s humble servante, si vous voulez vous fier &agrave; la
+conduite d'une pauvre &eacute;crevisse, je m'offre de vous y mener.</p>
+
+<p>La reine l'&eacute;coutait sans l'interrompre, la nouveaut&eacute; de voir parler une
+&eacute;crevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec
+plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme
+elle. L'&eacute;crevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle
+petite vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas &agrave; reculons, j'y consens;
+mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que
+ce qui peut vous &ecirc;tre avantageux.</p>
+
+<p>Elle sortit de la fontaine sans &ecirc;tre mouill&eacute;e. Ses habits &eacute;taient
+blancs, doubl&eacute;s de cramoisi, et ses cheveux gris tout renou&eacute;s de rubans
+verts. Il ne s'est gu&egrave;re vu de vieille dont l'air f&ucirc;t plus galant. Elle
+salua la reine et elle en fut embrass&eacute;e; et, sans tarder davantage, elle
+la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car,
+encore qu'elle y f&ucirc;t venue mille et mille fois, elle n'&eacute;tait jamais
+entr&eacute;e dans celle-l&agrave;. Comment y serait-elle entr&eacute;e? c'&eacute;tait le chemin
+des f&eacute;es pour aller &agrave; la fontaine. Il &eacute;tait ordinairement ferm&eacute; de
+ronces et d'&eacute;pines; mais quand la reine et sa conductrice parurent,
+aussit&ocirc;t les rosiers pouss&egrave;rent des roses, les jasmins et les orangers
+entrelac&egrave;rent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles
+et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux
+diff&eacute;rents chantaient &agrave; l'envi sur les arbres.</p>
+
+<p>La reine n'&eacute;tait pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux
+furent frapp&eacute;s par l'&eacute;clat sans pareil d'un palais tout de diamant; les
+murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degr&eacute;s, les balcons,
+jusqu'aux terrasses, tout &eacute;tait de diamant. Dans l'exc&egrave;s de son
+admiration, elle ne put s'emp&ecirc;cher de pousser un grand cri et de
+demander &agrave; la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait
+&eacute;tait un songe ou une r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus r&eacute;el, madame, r&eacute;pliqua-t-elle. Aussit&ocirc;t les portes du
+palais s'ouvrirent; il en sortit six f&eacute;es; mais quelles f&eacute;es! les plus
+belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire.
+Elles vinrent toutes faire une profonde r&eacute;v&eacute;rence &agrave; la reine, et chacune
+lui pr&eacute;senta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y
+avait une rose, une tulipe, une an&eacute;mone, une ancolie, un &oelig;illet et une
+grenade.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus
+grande marque de notre consid&eacute;ration qu'en vous permettant de nous venir
+voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une
+belle princesse que vous nommerez D&eacute;sir&eacute;e; car l'on doit avouer qu'il y
+a longtemps que vous la d&eacute;sirez. Ne manquez pas, aussit&ocirc;t qu'elle sera
+au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes
+sortes de bonnes qualit&eacute;s. Vous n'avez qu'&agrave; prendre le bouquet que nous
+vous donnons et nommer chaque fleur en pensant &agrave; nous; soyez certaine
+qu'aussit&ocirc;t nous serons dans votre chambre.</p>
+
+<p>La reine, transport&eacute;e de joie, se jeta &agrave; leur col, et les embrassades
+dur&egrave;rent plus d'une grosse demi-heure. Apr&egrave;s cela, elles pri&egrave;rent la
+reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle
+description. Elles avaient pris pour le b&acirc;tir l'architecte du soleil: il
+avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui
+n'en soutenait l'&eacute;clat qu'avec peine, fermait &agrave; tous moments les yeux.
+Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais &eacute;t&eacute; de si beaux
+fruits; les abricots &eacute;taient plus gros que la t&ecirc;te, et l'on ne pouvait
+manger une cerise sans la couper en quatre; d'un go&ucirc;t si exquis,
+qu'apr&egrave;s que la reine en eut mang&eacute;, elle ne voulut de sa vie en manger
+d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient
+pas d'avoir vie et de cro&icirc;tre comme les autres.</p>
+
+<p>De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite
+princesse D&eacute;sir&eacute;e, combien elle remercia les aimables personnes qui lui
+annon&ccedil;aient une si agr&eacute;able nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai
+point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de
+reconnaissance oubli&eacute;. La f&eacute;e de la Fontaine y trouva toute la part
+qu'elle m&eacute;ritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle
+aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent
+c&eacute;lestes. On la chargea de pr&eacute;sents, et, apr&egrave;s avoir remerci&eacute; ces
+grandes dames, elle revint avec la f&eacute;e de la Fontaine.</p>
+
+<p>Toute sa maison &eacute;tait tr&egrave;s en peine d'elle: on la cherchait avec
+beaucoup d'inqui&eacute;tude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle &eacute;tait:
+ils craignaient m&ecirc;me que quelques &eacute;trangers audacieux ne l'eussent
+enlev&eacute;e, car elle avait de la beaut&eacute; et de la jeunesse; de sorte que
+chacun t&eacute;moigna une joie extr&ecirc;me de son retour; et comme elle ressentait
+de son c&ocirc;t&eacute; une satisfaction infinie des bonnes esp&eacute;rances qu'on venait
+de lui donner, elle avait une conversation agr&eacute;able et brillante qui
+charmait tout le monde.</p>
+
+<p>La f&eacute;e de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et
+les caresses redoubl&egrave;rent &agrave; leur s&eacute;paration, et la reine, &eacute;tant rest&eacute;e
+encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des
+f&eacute;es avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en &eacute;crevisse et
+puis qui prenait sa forme naturelle.</p>
+
+<p>La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse
+qu'elle appela D&eacute;sir&eacute;e. Aussit&ocirc;t elle prit le bouquet qu'elle avait
+re&ccedil;u; elle nomma toutes les fleurs l'une apr&egrave;s l'autre, et sur-le-champ
+on vit arriver les f&eacute;es. Chacune avait son chariot de diff&eacute;rente
+mani&egrave;re: l'un &eacute;tait d'&eacute;b&egrave;ne, tir&eacute; par des pigeons blancs; d'autres
+d'ivoire, que de petits corbeaux tra&icirc;naient; d'autres encore de c&egrave;dre et
+de calambour. C'&eacute;tait l&agrave; leur &eacute;quipage d'alliance et de paix; car,
+lorsqu'elles &eacute;taient f&acirc;ch&eacute;es, ce n'&eacute;taient que des dragons volants, que
+des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que
+lions, que l&eacute;opards, que panth&egrave;res, sur lesquels elles se transportaient
+d'un bout du monde &agrave; l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire
+bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles &eacute;taient de la meilleure
+humeur qu'il est possible.</p>
+
+<p>La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux;
+leurs nains et leurs naines les suivaient, tout charg&eacute;s de pr&eacute;sents.
+Apr&egrave;s qu'elles eurent embrass&eacute; la reine et bais&eacute; la petite princesse,
+elles d&eacute;ploy&egrave;rent sa layette, dont la toile &eacute;tait si fine et si bonne,
+qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les f&eacute;es la filaient &agrave;
+leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce
+que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e,
+soit &agrave; l'aiguille ou au fuseau. Apr&egrave;s cela elles montr&egrave;rent les langes
+et les couvertures qu'elles avaient brod&eacute;s expr&egrave;s; l'on y voyait
+repr&eacute;sent&eacute;s mille jeux diff&eacute;rents auxquels les enfants s'amusent. Depuis
+qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si
+merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'&eacute;cria d'admiration,
+car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il &eacute;tait
+d'un bois si rare, qu'il co&ucirc;tait cent mille &eacute;cus la livre. Quatre petits
+amours le soutenaient; c'&eacute;taient quatre chefs-d'&oelig;uvre, o&ugrave; l'art avait
+tellement surpass&eacute; la mati&egrave;re, quoiqu'elle f&ucirc;t de diamants et de rubis,
+que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient &eacute;t&eacute; anim&eacute;s
+par les f&eacute;es, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le ber&ccedil;aient et
+l'endormaient; cela &eacute;tait d'une commodit&eacute; merveilleuse pour les
+nourrices.</p>
+
+<p>Les f&eacute;es prirent elles-m&ecirc;mes la petite princesse sur leurs genoux; elles
+l'emmaillot&egrave;rent et lui donn&egrave;rent plus de cent baisers, car elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarqu&egrave;rent
+qu'elle avait besoin de t&eacute;ter; aussit&ocirc;t elles frapp&egrave;rent la terre avec
+leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet
+aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les f&eacute;es
+s'empress&egrave;rent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit;
+la troisi&egrave;me d'une beaut&eacute; miraculeuse; celle d'apr&egrave;s d'une heureuse
+fortune; la cinqui&egrave;me lui d&eacute;sira une longue sant&eacute;, et la derni&egrave;re,
+qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.</p>
+
+<p>La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles
+venaient de faire &agrave; la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la
+chambre une si grosse &eacute;crevisse, que la porte fut &agrave; peine assez large
+pour qu'elle p&ucirc;t passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! trop ingrate reine, dit l'&eacute;crevisse, vous n'avez donc pas daign&eacute;
+vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sit&ocirc;t oubli&eacute; la f&eacute;e
+de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant
+chez mes s&oelig;urs? Quoi! vous les avez toutes appel&eacute;es, je suis la seule
+que vous n&eacute;gligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et
+c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une &eacute;crevisse lorsque je
+vous parlai la premi&egrave;re fois, voulant marquer par l&agrave; que votre amiti&eacute;,
+au lieu d'avancer, reculerait.</p>
+
+<p>La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et
+lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme
+celle des autres; que c'&eacute;tait le bouquet de pierreries qui l'avait
+tromp&eacute;e; qu'elle n'&eacute;tait pas capable d'oublier les obligations qu'elle
+lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point &ocirc;ter son amiti&eacute;, et
+particuli&egrave;rement d'&ecirc;tre favorable &agrave; la princesse. Toutes les f&eacute;es, qui
+craignaient qu'elle ne la dou&acirc;t de mis&egrave;res et d'infortunes, second&egrave;rent
+la reine pour l'adoucir:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re s&oelig;ur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point
+f&acirc;ch&eacute;e contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous d&eacute;plaire!
+Quittez, de gr&acirc;ce, cette figure d'&eacute;crevisse, faites que nous vous
+voyions avec tous vos charmes.</p>
+
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; dit que la f&eacute;e de la Fontaine &eacute;tait assez coquette; les
+louanges que ses s&oelig;urs lui donn&egrave;rent l'adoucirent un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas &agrave; D&eacute;sir&eacute;e tout le mal que j'avais
+r&eacute;solu, car assur&eacute;ment j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu
+m'en emp&ecirc;cher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le
+jour avant l'&acirc;ge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui
+en co&ucirc;tera peut-&ecirc;tre la vie.</p>
+
+<p>Les pleurs de la reine et les pri&egrave;res des illustres f&eacute;es ne chang&egrave;rent
+point l'arr&ecirc;t qu'elle venait de prononcer. Elle se retira &agrave; reculons,
+car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'&eacute;crevisse.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut &eacute;loign&eacute;e de la chambre, la triste reine demanda aux f&eacute;es
+un moyen pour pr&eacute;server sa fille des maux qui la mena&ccedil;aient. Elles
+tinrent aussit&ocirc;t conseil, et enfin, apr&egrave;s avoir agit&eacute; plusieurs avis
+diff&eacute;rents, elles s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; celui-ci: qu'il fallait b&acirc;tir un palais
+sans portes ni fen&ecirc;tres, y faire une entr&eacute;e souterraine, et nourrir la
+princesse dans ce lieu jusqu'&agrave; l'&acirc;ge fatal o&ugrave; elle &eacute;tait menac&eacute;e.</p>
+
+<p>Trois coups de baguette commenc&egrave;rent et finirent ce grand &eacute;difice. Il
+&eacute;tait de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers
+de diamants et d'&eacute;meraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et
+mille choses agr&eacute;ables. Tout &eacute;tait tapiss&eacute; de velours de diff&eacute;rentes
+couleurs, brod&eacute; de la main des f&eacute;es; et, comme elles &eacute;taient savantes
+dans l'histoire, elles s'&eacute;taient fait un plaisir de tracer les plus
+belles et les plus remarquables; l'avenir n'y &eacute;tait pas moins pr&eacute;sent
+que le pass&eacute;; les actions h&eacute;ro&iuml;ques du plus grand roi du monde
+remplissaient plusieurs tentures.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ici du d&eacute;mon de la Thrace</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il a le port victorieux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les &eacute;clairs redoubl&eacute;s qui partent de ses yeux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Marquent sa belliqueuse audace.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>L&agrave;, plus tranquille et plus serein,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il gouverne la France en une paix profonde,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il fait voir par ses lois que le reste du monde</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lui doit envier son destin.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Par les peintres les plus habiles</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il y paraissait peint avec ces divers traits,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Redoutable en prenant des villes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>G&eacute;n&eacute;reux en faisant la paix.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Ces sages f&eacute;es avaient imagin&eacute; ce moyen pour apprendre plus ais&eacute;ment &agrave;
+la jeune princesse les divers &eacute;v&eacute;nements de la vie des h&eacute;ros et des
+autres hommes.</p>
+
+<p>L'on ne voyait chez elle que par la lumi&egrave;re des bougies, mais il y en
+avait une si grande quantit&eacute;, qu'elles faisaient un jour perp&eacute;tuel. Tous
+les ma&icirc;tres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent
+conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacit&eacute; et son adresse pr&eacute;venaient
+presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux
+demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes
+qu'elle disait, dans un &acirc;ge o&ugrave; les autres savent &agrave; peine nommer leur
+nourrice; aussi n'est-on pas dou&eacute; par les f&eacute;es pour demeurer ignorante
+et stupide.</p>
+
+<p>Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beaut&eacute; n'avait
+pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et
+la reine sa m&egrave;re ne l'aurait jamais quitt&eacute;e de vue, si son devoir ne
+l'avait pas attach&eacute;e aupr&egrave;s du roi. Les bonnes f&eacute;es venaient voir la
+princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raret&eacute;s sans
+pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils
+semblaient avoir &eacute;t&eacute; faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est
+pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les f&eacute;es
+qui la ch&eacute;rissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus
+soigneusement &agrave; la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant
+qu'elle e&ucirc;t quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Notre s&oelig;ur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque
+int&eacute;r&ecirc;t que nous prenions &agrave; cet enfant; elle lui fera du mal si elle
+peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez &ecirc;tre trop vigilante l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>La reine lui promettait de veiller sans cesse &agrave; une affaire si
+importante; mais comme sa ch&egrave;re fille approchait du temps o&ugrave; elle devait
+sortir de ce ch&acirc;teau, elle la fit peindre. Son portrait fut port&eacute; dans
+les plus grandes cours de l'univers. &Agrave; sa vue, il n'y eut aucun prince
+qui se d&eacute;fend&icirc;t de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touch&eacute;,
+qu'il ne pouvait plus s'en s&eacute;parer. Il le mit dans son cabinet, il
+s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sensible, qu'il
+e&ucirc;t pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus
+passionn&eacute;es.</p>
+
+<p>Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses
+occupations, et de ce qui pouvait l'emp&ecirc;cher de para&icirc;tre aussi gai qu'&agrave;
+son ordinaire. Quelques courtisans, trop empress&eacute;s de parler, car il y
+en a plusieurs de ce caract&egrave;re, lui dirent qu'il &eacute;tait &agrave; craindre que le
+prince ne perd&icirc;t l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers
+enferm&eacute; dans son cabinet, o&ugrave; l'on entendait qu'il parlait seul comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; avec quelqu'un.</p>
+
+<p>Le roi re&ccedil;ut cet avis avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, disait-il &agrave; ses confidents, que mon fils perde la
+raison? Il en a toujours tant marqu&eacute;! Vous savez l'admiration qu'on a
+eue pour lui jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, et je ne trouve encore rien d'&eacute;gar&eacute; dans
+ses yeux; il me para&icirc;t seulement plus triste. Il faut que je
+l'entretienne; je d&eacute;m&ecirc;lerai peut-&ecirc;tre de quelle sorte de folie il est
+attaqu&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, il l'envoya qu&eacute;rir; il commanda qu'on se retir&acirc;t, et apr&egrave;s
+plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et
+auxquelles aussi il r&eacute;pondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il
+pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si chang&eacute;es. Le
+prince, croyant ce moment favorable, se jeta &agrave; ses pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez r&eacute;solu, lui dit-il, de me faire &eacute;pouser la princesse Noire;
+vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous
+promettre dans celle de la princesse D&eacute;sir&eacute;e; mais, seigneur, je trouve
+des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; les avez-vous vues? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Les portraits de l'une et de l'autre m'ont &eacute;t&eacute; apport&eacute;s, r&eacute;pliqua le
+prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagn&eacute;
+trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte
+passion pour la princesse D&eacute;sir&eacute;e, que si vous ne retirez les paroles
+que vous avez donn&eacute;es &agrave; la Noire, il faut que je meure, heureux de
+cesser de vivre en perdant l'esp&eacute;rance d'&ecirc;tre &agrave; ce que j'aime.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez
+en gr&eacute; de faire des conversations qui vous rendent ridicule &agrave; tous les
+courtisans? Ils vous croient insens&eacute;, et si vous saviez ce qui m'est
+revenu l&agrave;-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis me reprocher une si belle flamme, r&eacute;pondit-il; lorsque vous
+aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce
+que je sens pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc le qu&eacute;rir tout &agrave; l'heure, dit le roi avec un air
+d'impatience qui faisait conna&icirc;tre son chagrin.</p>
+
+<p>Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; certain que
+rien au monde ne pouvait &eacute;galer la beaut&eacute; de D&eacute;sir&eacute;e. Il courut dans son
+cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchant&eacute; que
+son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens &agrave; ce que vous souhaitez; je
+rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse &agrave; ma cour. Je vais
+d&eacute;p&ecirc;cher sur-le-champ des ambassadeurs &agrave; celle de la Noire pour retirer
+ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime
+mieux m'y r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>Le prince baisa respectueusement les mains de son p&egrave;re, et lui embrassa
+plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le
+reconnaissait &agrave; peine; il pressa le roi de d&eacute;p&ecirc;cher des ambassadeurs,
+non seulement &agrave; la Noire, mais aussi &agrave; la D&eacute;sir&eacute;e, et il souhaita qu'il
+chois&icirc;t pour cette derni&egrave;re l'homme le plus capable et le plus riche,
+parce qu'il fallait para&icirc;tre dans une occasion si c&eacute;l&egrave;bre et persuader
+ce qu'il d&eacute;sirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'&eacute;tait un jeune
+seigneur tr&egrave;s &eacute;loquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait
+passionn&eacute;ment le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand
+&eacute;quipage et la plus belle livr&eacute;e qu'il put imaginer. Sa diligence fut
+extr&ecirc;me, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il
+le conjurait de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds
+l'esprit lorsque je pense que le p&egrave;re de cette princesse peut prendre
+des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma
+faveur, et que je la perdrais pour jamais.</p>
+
+<p>Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il &eacute;tait bien aise
+que sa d&eacute;pense lui f&icirc;t honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout
+brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche
+pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses,
+vingt-quatre mille pages &agrave; cheval, plus magnifiques que les princes, et
+le reste de ce grand cort&egrave;ge ne se d&eacute;mentait en rien.</p>
+
+<p>Lorsque l'ambassadeur prit son audience de cong&eacute; du prince, il
+l'embrassa &eacute;troitement:</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie d&eacute;pend du
+mariage que vous allez n&eacute;gocier; n'oubliez rien pour persuader, et
+amenez l'aimable princesse que j'adore.</p>
+
+<p>Il le chargea aussit&ocirc;t de mille pr&eacute;sents o&ugrave; la galanterie &eacute;galait la
+magnificence: ce n'&eacute;tait que devises amoureuses grav&eacute;es sur des cachets
+de diamants, des montres dans des escarboucles, charg&eacute;es des chiffres de
+D&eacute;sir&eacute;e; des bracelets de rubis taill&eacute;s en c&oelig;ur. Enfin que n'avait-il
+pas imagin&eacute; pour lui plaire!</p>
+
+<p>L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait &eacute;t&eacute;
+peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits
+compliments pleins d'esprit. &Agrave; la v&eacute;rit&eacute; il ne r&eacute;pondait pas &agrave; tout ce
+qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait gu&egrave;re. Becafigue promit au
+prince de ne rien n&eacute;gliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il
+portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il
+trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le prince, je ne puis m'y r&eacute;soudre; elle serait offens&eacute;e
+d'un proc&eacute;d&eacute; si peu respectueux.</p>
+
+<p>Becafigue ne r&eacute;pondit rien l&agrave;-dessus et partit. Le bruit de son voyage
+pr&eacute;vint son arriv&eacute;e; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient
+beaucoup son ma&icirc;tre et savaient les grandes actions du prince Guerrier;
+mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'&eacute;tait son m&eacute;rite personnel;
+de sorte que quand ils auraient cherch&eacute; dans tout l'univers un mari pour
+leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On
+pr&eacute;para un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres
+n&eacute;cessaires pour que la cour par&ucirc;t dans la derni&egrave;re magnificence.</p>
+
+<p>Le roi et la reine avaient r&eacute;solu que l'ambassadeur verrait D&eacute;sir&eacute;e;
+mais la f&eacute;e Tulipe vint trouver la reine et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est
+ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si
+t&ocirc;t, et ne consentez point &agrave; l'envoyer chez le roi qui la demande,
+qu'elle n'ait pass&eacute; quinze ans; car je suis assur&eacute;e que si elle part
+plus t&ocirc;t il lui arrivera quelque malheur.</p>
+
+<p>La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses
+conseils, et sur-le-champ elles all&egrave;rent voir la princesse.</p>
+
+<p>L'ambassadeur arriva. Son &eacute;quipage demeura vingt-trois heures &agrave; passer;
+car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers
+&eacute;taient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de
+perle. C'&eacute;tait un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde
+&eacute;tait accouru pour le voir. Le roi et la reine all&egrave;rent au-devant de
+lui, tant ils &eacute;taient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la
+harangue qu'il fit et des c&eacute;r&eacute;monies qui se pass&egrave;rent de part et
+d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda &agrave; saluer la
+princesse, il demeura bien surpris que cette gr&acirc;ce lui f&ucirc;t d&eacute;ni&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose
+qui para&icirc;t si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit
+particulier; il faut vous raconter l'&eacute;trange aventure de notre fille,
+afin que vous y preniez part. Une f&eacute;e, au moment de sa naissance, la
+prit en aversion, et la mena&ccedil;a d'une tr&egrave;s grande infortune si elle
+voyait le jour avant l'&acirc;ge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais
+o&ugrave; les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous &eacute;tions dans
+la r&eacute;solution de vous y mener, la f&eacute;e Tulipe nous a prescrit de n'en
+rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi, sire, r&eacute;pliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en
+retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon ma&icirc;tre pour son fils,
+elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous
+arr&ecirc;tiez &agrave; des bagatelles comme sont les pr&eacute;dictions des f&eacute;es? Voil&agrave; le
+portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui pr&eacute;senter; il est si
+ressemblant, que je crois le voir lui-m&ecirc;me lorsque je le regarde.</p>
+
+<p>Il le d&eacute;ploya aussit&ocirc;t; le portrait, qui n'&eacute;tait instruit que pour
+parler &agrave; la princesse, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Belle D&eacute;sir&eacute;e, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous
+attends: venez bient&ocirc;t dans notre cour l'orner des gr&acirc;ces qui vous
+rendent incomparable.</p>
+
+<p>Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeur&egrave;rent si surpris
+qu'ils pri&egrave;rent Becafigue de le leur donner pour le porter &agrave; la
+princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains.</p>
+
+<p>La reine n'avait point parl&eacute; jusqu'alors &agrave; sa fille de ce qui se
+passait; elle avait m&ecirc;me d&eacute;fendu aux dames qui &eacute;taient aupr&egrave;s d'elle de
+lui rien dire de l'arriv&eacute;e de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas
+ob&eacute;i, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais
+elle &eacute;tait si prudente, qu'elle n'en avait rien t&eacute;moign&eacute; &agrave; sa m&egrave;re.
+Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit
+un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car
+elle n'avait rien vu d'&eacute;gal &agrave; cela, et la bonne mine du prince, l'air
+d'esprit, la r&eacute;gularit&eacute; de ses traits, ne l'&eacute;tonnaient pas moins que ce
+que disait le portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous f&acirc;ch&eacute;e, lui dit la reine, en riant, d'avoir un &eacute;poux qui
+ressembl&acirc;t &agrave; ce prince?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua-t-elle, ce n'est point &agrave; moi &agrave; faire un choix; ainsi
+je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous
+estimeriez-vous pas heureuse?</p>
+
+<p>Elle rougit, baissa les yeux, et ne r&eacute;pondit rien. La reine la prit dans
+ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'emp&ecirc;cher de verser
+des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle &eacute;tait sur le point de la perdre,
+car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'e&ucirc;t quinze ans; et
+cachant son d&eacute;plaisir, elle lui d&eacute;clara tout ce qui la regardait dans
+l'ambassade du c&eacute;l&egrave;bre Becafigue; elle lui donna m&ecirc;me les raret&eacute;s qu'il
+avait apport&eacute;es pour lui pr&eacute;senter. Elle les admira, elle loua avec
+beaucoup de go&ucirc;t ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en
+temps ses regards s'&eacute;chappaient pour s'attacher sur le portrait du
+prince, avec un plaisir qui lui avait &eacute;t&eacute; inconnu jusqu'alors.</p>
+
+<p>L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on
+lui donn&acirc;t la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre,
+mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu
+aupr&egrave;s du roi, et retourna en poste rendre compte &agrave; ses ma&icirc;tres de sa
+n&eacute;gociation.</p>
+
+<p>Quand le prince sut qu'il ne pouvait esp&eacute;rer sa ch&egrave;re D&eacute;sir&eacute;e de plus de
+trois mois, il fit des plaintes qui afflig&egrave;rent toute la cour. Il ne
+dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et r&ecirc;veur; la
+vivacit&eacute; de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des
+jours entiers couch&eacute; sur un canap&eacute; dans son cabinet &agrave; regarder le
+portrait de sa princesse; il lui &eacute;crivait &agrave; tous moments et pr&eacute;sentait
+les lettres &agrave; ce portrait, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de les lire. Enfin
+ses forces diminu&egrave;rent peu &agrave; peu, il tomba dangereusement malade, et
+pour en deviner la cause, il ne fallait ni m&eacute;decins ni docteurs.</p>
+
+<p>Le roi se d&eacute;sesp&eacute;rait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais
+p&egrave;re n'a aim&eacute; le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle
+douleur pour un p&egrave;re! Il ne voyait aucun rem&egrave;de qui p&ucirc;t gu&eacute;rir le
+prince. Il souhaitait D&eacute;sir&eacute;e; sans elle il fallait mourir. Il prit donc
+la r&eacute;solution, dans une si grande extr&eacute;mit&eacute;, d'aller trouver le roi et
+la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir piti&eacute; de
+l'&eacute;tat o&ugrave; le prince &eacute;tait r&eacute;duit, et de ne plus diff&eacute;rer un mariage qui
+ne se ferait jamais s'ils voulaient obstin&eacute;ment attendre que la
+princesse e&ucirc;t quinze ans.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;marche &eacute;tait extraordinaire; mais elle l'aurait &eacute;t&eacute; bien
+davantage s'il e&ucirc;t laiss&eacute; p&eacute;rir un fils si aimable et si cher. Cependant
+il se trouva une difficult&eacute; qui &eacute;tait insurmontable: c'est que son grand
+&acirc;ge ne lui permettait que d'aller en liti&egrave;re, et cette voiture
+s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en
+poste le fid&egrave;le Becafigue, et il &eacute;crivit les lettres du monde les plus
+touchantes pour engager le roi et la reine &agrave; ce qu'il souhaitait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, D&eacute;sir&eacute;e n'avait gu&egrave;re moins de plaisir &agrave; voir le
+portrait du prince qu'il en avait &agrave; regarder le sien. Elle allait &agrave; tout
+moment dans le lieu o&ugrave; il &eacute;tait; et quelque soin qu'elle pr&icirc;t de cacher
+ses sentiments, on ne laissait pas de les p&eacute;n&eacute;trer. Entre autres,
+Girofl&eacute;e et Longue-&Eacute;pine, qui &eacute;taient ses filles d'honneur, s'aper&ccedil;urent
+des petites inqui&eacute;tudes qui commen&ccedil;aient &agrave; la tourmenter. Girofl&eacute;e
+l'aimait passionn&eacute;ment et lui &eacute;tait fid&egrave;le; Longue-&Eacute;pine de tout temps
+sentait une jalousie secr&egrave;te de son m&eacute;rite et de son rang. Sa m&egrave;re avait
+&eacute;lev&eacute; la princesse; apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; sa gouvernante, elle devint sa dame
+d'honneur: elle aurait d&ucirc; l'aimer comme la chose du monde la plus
+aimable, quoiqu'elle ch&eacute;r&icirc;t sa fille jusqu'&agrave; la folie; et voyant la
+haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir
+du bien.</p>
+
+<p>L'ambassadeur que l'on avait d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; la cour de la princesse Noire ne
+fut pas bien re&ccedil;u lorsqu'on apprit le compliment dont il &eacute;tait charg&eacute;.
+Cette &Eacute;thiopienne &eacute;tait la plus vindicative cr&eacute;ature du monde; elle
+trouva que c'&eacute;tait la traiter cavali&egrave;rement, apr&egrave;s avoir pris des
+engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait.
+Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'&eacute;tait ent&ecirc;t&eacute;e, et les
+&Eacute;thiopiennes, quand elles se m&ecirc;lent d'aimer, aiment avec plus
+d'extravagance que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre ma&icirc;tre ne
+me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes &Eacute;tats,
+vous trouverez qu'il n'en est gu&egrave;re de plus vastes; venez dans mon
+tr&eacute;sor royal voir plus d'or que toutes les mines du P&eacute;rou n'en ont
+jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez &eacute;cras&eacute;,
+ces grosses l&egrave;vres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut &ecirc;tre pour &ecirc;tre belle?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que
+tous ceux qu'on envoie &agrave; la Porte, je bl&acirc;me mon ma&icirc;tre autant qu'il est
+permis &agrave; un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier tr&ocirc;ne de
+l'univers, je sais vraiment bien &agrave; qui je l'offrirais.</p>
+
+<p>&mdash;Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais r&eacute;solu de
+commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice,
+puisque vous n'&ecirc;tes pas cause du mauvais proc&eacute;d&eacute; de votre prince. Allez
+lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime
+pas les malhonn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son cong&eacute;, l'eut &agrave; peine
+obtenu qu'il en profita.</p>
+
+<p>Mais l'&Eacute;thiopienne &eacute;tait trop piqu&eacute;e contre le prince Guerrier pour lui
+pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire tra&icirc;n&eacute; par six autruches qui
+faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la f&eacute;e de la
+Fontaine; c'&eacute;tait sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son
+aventure et la pria avec les derni&egrave;res instances de servir son
+ressentiment. La f&eacute;e fut sensible &agrave; la douleur de sa filleule; elle
+regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussit&ocirc;t que le
+prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse
+D&eacute;sir&eacute;e, qu'il l'aimait &eacute;perdument, et qu'il &eacute;tait m&ecirc;me malade de la
+seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa col&egrave;re, qui
+&eacute;tait presque &eacute;teinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment
+de sa naissance, il est &agrave; croire qu'elle aurait n&eacute;glig&eacute; de lui faire du
+mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjur&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria-t-elle, cette malheureuse D&eacute;sir&eacute;e veut donc toujours me
+d&eacute;plaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai
+pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les &eacute;l&eacute;ments
+s'int&eacute;ressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta
+ch&egrave;re marraine.</p>
+
+<p>La princesse Noire la remercia; elle lui fit des pr&eacute;sents de fleurs et
+de fruits qu'elle re&ccedil;ut fort agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>L'ambassadeur Becafigue s'avan&ccedil;ait en toute diligence vers la ville
+capitale o&ugrave; le p&egrave;re de D&eacute;sir&eacute;e faisait son s&eacute;jour. Il se jeta aux pieds
+du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans
+les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui
+retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille;
+qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'e&ucirc;t quinze ans;
+qu'il ne lui pouvait rien arriver de f&acirc;cheux dans un espace si court;
+qu'il prenait la libert&eacute; de les avertir qu'une si grande cr&eacute;dulit&eacute; pour
+de petites f&eacute;es faisait tort &agrave; la majest&eacute; royale. Enfin il harangua si
+bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se repr&eacute;sentant
+le triste &eacute;tat o&ugrave; le jeune prince &eacute;tait r&eacute;duit, et puis on lui dit qu'il
+fallait quelques jours pour se d&eacute;terminer et lui r&eacute;pondre. Il repartit
+qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son ma&icirc;tre &eacute;tait &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute;; qu'il s'imaginait que la princesse le ha&iuml;ssait, et que
+c'&eacute;tait elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il
+saurait ce qu'on pouvait faire.</p>
+
+<p>La reine courut au palais de sa ch&egrave;re fille; elle lui conta tout ce qui
+se passait. D&eacute;sir&eacute;e sentit alors une douleur sans pareille; son c&oelig;ur se
+serra, elle s'&eacute;vanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait
+pour le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous affligez point, ma ch&egrave;re enfant, lui dit-elle, vous pouvez
+tout pour sa gu&eacute;rison; je ne suis inqui&egrave;te que pour les menaces que la
+f&eacute;e de la Fontaine fit &agrave; votre naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je me flatte, madame, r&eacute;pliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures
+nous tromperons la m&eacute;chante f&eacute;e. Par exemple, ne pourrais-je pas aller
+dans un carrosse tout ferm&eacute; o&ugrave; je ne verrais point le jour? On
+l'ouvrirait la nuit pour nous donner &agrave; manger; ainsi j'arriverais
+heureusement chez le prince Guerrier.</p>
+
+<p>La reine go&ucirc;ta beaucoup cet exp&eacute;dient, elle en fit part au roi qui
+l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire &agrave; Becafigue de venir
+promptement, et il re&ccedil;ut des assurances certaines que la princesse
+partirait au plus t&ocirc;t, ainsi qu'il n'avait qu'&agrave; s'en retourner, pour
+donner cette bonne nouvelle &agrave; son ma&icirc;tre; et que pour se h&acirc;ter
+davantage, on n&eacute;gligerait de lui faire l'&eacute;quipage et les riches habits
+qui convenaient &agrave; son rang. L'ambassadeur, transport&eacute; de joie, se jeta
+encore aux pieds de leurs majest&eacute;s, pour les remercier. Il partit
+ensuite sans avoir vu la princesse.</p>
+
+<p>La s&eacute;paration du roi et de la reine lui aurait sembl&eacute; insupportable, si
+elle avait &eacute;t&eacute; moins pr&eacute;venue en faveur du prince: mais il est de
+certains sentiments qui &eacute;touffent presque tous les autres. On lui fit un
+carrosse de velours vert par-dehors, orn&eacute; de grandes plaques d'or, et
+par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrod&eacute;; il n'y avait
+aucune glace; il &eacute;tait fort grand, il fermait mieux qu'une bo&icirc;te, et un
+seigneur des premiers du royaume fut charg&eacute; des cl&eacute;s qui ouvraient les
+serrures qu'on avait mises aux porti&egrave;res.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Autour d'elle on voyait les Gr&acirc;ces,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les ris, les plaisirs et les jeux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et les Amours respectueux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Empress&eacute;s &agrave; suivre ses traces;</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Elle avait l'air majestueux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Avec une douceur c&eacute;leste.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle s'attirait tous les v&oelig;ux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sans compter ici tout le reste,</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Elle avait les m&ecirc;mes attraits</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que fit briller Ad&eacute;la&iuml;de,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand, l'hymen lui servant de guide,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse
+suite n'embarrass&acirc;t point; et apr&egrave;s lui avoir donn&eacute; les plus belles
+pierreries du monde et quelques habits tr&egrave;s riches, apr&egrave;s, dis-je, des
+adieux qui pens&egrave;rent faire &eacute;touffer le roi, la reine et toute la cour, &agrave;
+force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame
+d'honneur, Longue-&Eacute;pine et Girofl&eacute;e.</p>
+
+<p>On a peut-&ecirc;tre oubli&eacute; que Longue-&Eacute;pine n'aimait point la princesse
+D&eacute;sir&eacute;e; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son
+portrait parlant. Le trait qui l'avait bless&eacute;e &eacute;tait si vif, qu'&eacute;tant
+sur le point de partir elle dit &agrave; sa m&egrave;re qu'elle mourrait si le mariage
+de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il
+fallait absolument qu'elle trouv&acirc;t un moyen de rompre cette affaire. La
+dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle t&acirc;cherait de
+rem&eacute;dier &agrave; sa peine en la rendant heureuse.</p>
+
+<p>Lorsque la reine envoya sa ch&egrave;re enfant, elle la recommanda au-del&agrave; de
+tout ce qu'on peut dire &agrave; cette mauvaise femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel d&eacute;p&ocirc;t ne vous confi&eacute;-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie.
+Prenez soin de la sant&eacute; de ma fille; mais surtout soyez soigneuse
+d'emp&ecirc;cher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de
+quels maux elle est menac&eacute;e, et je suis convenue avec l'ambassadeur du
+prince Guerrier que, jusqu'&agrave; ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait
+dans un ch&acirc;teau o&ugrave; elle ne verra aucune lumi&egrave;re que celle des bougies.</p>
+
+<p>La reine combla cette dame de pr&eacute;sents, pour l'engager &agrave; une plus grande
+exactitude. Elle lui promit de veiller &agrave; la conservation de la princesse
+et de lui en rendre bon compte aussit&ocirc;t qu'elles seraient arriv&eacute;es.</p>
+
+<p>Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point
+d'inqui&eacute;tude pour leur ch&egrave;re fille; cela servit en quelque fa&ccedil;on &agrave;
+mod&eacute;rer la douleur que son &eacute;loignement leur causait. Mais Longue-&Eacute;pine,
+qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui
+ouvraient le carrosse pour lui servir &agrave; souper, que l'on approchait de
+la ville o&ugrave; elles &eacute;taient attendues, pressait sa m&egrave;re d'ex&eacute;cuter son
+dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle,
+et qu'il ne f&ucirc;t plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, o&ugrave; le
+soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup
+l'imp&eacute;riale du carrosse o&ugrave; elles &eacute;taient renferm&eacute;es, avec un grand
+couteau fait expr&egrave;s qu'elle avait apport&eacute;. Alors pour la premi&egrave;re fois
+la princesse D&eacute;sir&eacute;e vit le jour. &Agrave; peine l'eut-elle regard&eacute; et pouss&eacute;
+un profond soupir, qu'elle se pr&eacute;cipita du carrosse sous la forme d'une
+biche blanche et se mit &agrave; courir jusqu'&agrave; la for&ecirc;t prochaine, o&ugrave; elle
+s'enfon&ccedil;a dans un lieu sombre, pour y regretter, sans t&eacute;moins, la
+charmante figure qu'elle venait de perdre.</p>
+
+<p>La f&eacute;e de la Fontaine, qui conduisait cette &eacute;trange aventure, voyant que
+tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les
+uns de la suivre et les autres d'aller &agrave; la ville, pour avertir le
+prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussit&ocirc;t
+bouleverser la nature; les &eacute;clairs et le tonnerre effray&egrave;rent les plus
+assur&eacute;s, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens
+fort loin, afin de les &eacute;loigner du lieu o&ugrave; leur pr&eacute;sence lui d&eacute;plaisait.</p>
+
+<p>Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-&Eacute;pine et Girofl&eacute;e. Celle-ci
+courut apr&egrave;s sa ma&icirc;tresse, faisant retentir les bois et les rochers de
+son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'&ecirc;tre en libert&eacute;,
+ne perdirent pas un moment &agrave; faire ce qu'elles avaient projet&eacute;.
+Longue-&Eacute;pine mit les plus riches habits de D&eacute;sir&eacute;e. Le manteau royal qui
+avait &eacute;t&eacute; fait pour ses noces &eacute;tait d'une richesse sans pareille, et la
+couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son
+sceptre &eacute;tait d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre
+main, d'une perle plus grosse que la t&ecirc;te. Cela &eacute;tait rare et tr&egrave;s lourd
+&agrave; porter; mais il fallait persuader qu'elle &eacute;tait la princesse, et ne
+rien n&eacute;gliger de tous les ornements royaux.</p>
+
+<p>En cet &eacute;quipage, Longue-&Eacute;pine, suivie de sa m&egrave;re, qui portait la queue
+de son manteau, s'achemine vers la ville.</p>
+
+<p>Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on
+ne v&icirc;nt les recevoir; et, en effet, elles n'&eacute;taient gu&egrave;re avanc&eacute;es quand
+elles aper&ccedil;urent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux liti&egrave;res
+brillantes d'or et de pierreries, port&eacute;es par des mulets orn&eacute;s de longs
+panaches de plumes vertes (c'&eacute;tait la couleur favorite de la princesse).
+Le roi, qui &eacute;tait dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne
+savaient que juger de ces dames qui venaient &agrave; eux. Les plus empress&eacute;s
+galop&egrave;rent vers elles, et jug&egrave;rent par la magnificence de leurs habits
+qu'elles devaient &ecirc;tre des personnes de distinction. Ils mirent pied &agrave;
+terre, et les abord&egrave;rent respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-&Eacute;pine, qui est dans ces
+liti&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, r&eacute;pliqu&egrave;rent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui
+viennent au-devant de la princesse D&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une
+f&eacute;e, jalouse de mon bonheur, a dispers&eacute; tous ceux qui m'accompagnaient,
+par une centaine de coups de tonnerre, d'&eacute;clairs et de prodiges
+surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est charg&eacute;e des lettres
+du roi mon p&egrave;re et de mes pierreries.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t ces cavaliers lui bais&egrave;rent le bas de sa robe, et furent en
+diligence annoncer au roi que la princesse approchait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria-t-il, elle vient &agrave; pied en plein jour!</p>
+
+<p>Ils lui racont&egrave;rent ce qu'elle avait dit. Le prince, br&ucirc;lant
+d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beaut&eacute;, un miracle, une
+princesse tout accomplie. Ils ne r&eacute;pondirent rien, et surprirent le
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir trop &agrave; louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux;
+apparemment que la fatigue du voyage l'a chang&eacute;e.</p>
+
+<p>Le prince demeura surpris; s'il avait &eacute;t&eacute; moins faible, il se serait
+pr&eacute;cipit&eacute; de la liti&egrave;re pour satisfaire son impatience et sa curiosit&eacute;.
+Le roi descendit de la sienne, et s'avan&ccedil;ant avec toute la cour, il
+joignit la fausse princesse; mais aussit&ocirc;t qu'il eut jet&eacute; les yeux sur
+elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas:</p>
+
+<p>&mdash;Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit la dame d'honneur en s'avan&ccedil;ant hardiment, voici la
+princesse D&eacute;sir&eacute;e, avec les lettres du roi et de la reine; je remets
+aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me charg&egrave;rent
+en partant.</p>
+
+<p>Le roi gardait &agrave; tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant
+sur Becafigue, s'approcha de Longue-&Eacute;pine. &Ocirc; dieux! que devint-il apr&egrave;s
+avoir consid&eacute;r&eacute; cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur!
+Elle &eacute;tait si grande, que les habits de la princesse lui couvraient &agrave;
+peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui
+d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais &eacute;t&eacute; de dents
+plus noires et plus mal rang&eacute;es. Enfin elle &eacute;tait aussi laide que
+D&eacute;sir&eacute;e &eacute;tait belle.</p>
+
+<p>Le prince, qui n'&eacute;tait occup&eacute; que de la charmante id&eacute;e de sa princesse,
+demeura transi et comme immobile &agrave; la vue de celle-ci; il n'avait pas la
+force de prof&eacute;rer une parole, il la regardait avec &eacute;tonnement, et
+s'adressant ensuite au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai
+ma libert&eacute; n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherch&eacute; &agrave;
+nous tromper; l'on y a r&eacute;ussi, il m'en co&ucirc;tera la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-&Eacute;pine; l'on a cherch&eacute; &agrave;
+vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'&eacute;pousant.</p>
+
+<p>Son effronterie et sa fiert&eacute; n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur
+rench&eacute;rissait encore par-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma belle princesse! s'&eacute;criait-elle, o&ugrave; sommes-nous venues? Est-ce
+ainsi que l'on re&ccedil;oit une personne de votre rang? Quelle inconstance!
+quel proc&eacute;d&eacute;! Le roi votre p&egrave;re en saura bien tirer raison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est nous qui nous la ferons faire, r&eacute;pliqua le roi. Il nous avait
+promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui
+fait peur. Je ne m'&eacute;tonne plus qu'il ait gard&eacute; ce beau tr&eacute;sor cach&eacute;
+pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que
+le sort a tomb&eacute;, mais il n'est pas impossible de s'en venger.</p>
+
+<p>&mdash;Quels outrages! s'&eacute;cria la fausse princesse; ne suis-je pas bien
+malheureuse d'&ecirc;tre venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a
+grand tort de s'&ecirc;tre fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela
+n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconv&eacute;nients les princes
+renvoyaient leurs fianc&eacute;es, peu se marieraient.</p>
+
+<p>Le roi et le prince, transport&eacute;s de col&egrave;re, ne daign&egrave;rent pas lui
+r&eacute;pondre, ils remont&egrave;rent chacun dans leur liti&egrave;re; et, sans autre
+c&eacute;r&eacute;monie, un garde du corps mit la princesse en trousse derri&egrave;re lui,
+et la dame d'honneur fut trait&eacute;e de m&ecirc;me. On les mena dans la ville; par
+ordre du roi, elles furent enferm&eacute;es dans le ch&acirc;teau des Trois-Pointes.</p>
+
+<p>Le prince Guerrier avait &eacute;t&eacute; si accabl&eacute; du coup qui venait de le
+frapper, que son affliction s'&eacute;tait toute renferm&eacute;e dans son c&oelig;ur.
+Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa
+cruelle destin&eacute;e! Il &eacute;tait toujours amoureux, et n'avait pour tout objet
+de sa passion qu'un portrait. Ses esp&eacute;rances ne subsistaient plus,
+toutes les id&eacute;es si charmantes qu'il s'&eacute;tait faites sur la princesse
+D&eacute;sir&eacute;e se trouvaient &eacute;chou&eacute;es. Il aurait mieux aim&eacute; mourir que
+d'&eacute;pouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais d&eacute;sespoir ne fut
+&eacute;gal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il r&eacute;solut, d&egrave;s
+que sa sant&eacute; put lui permettre, de s'en aller secr&egrave;tement et de se
+rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste
+vie.</p>
+
+<p>Il ne communiqua son dessein qu'au fid&egrave;le Becafigue; il &eacute;tait bien
+persuad&eacute; qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec
+lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait jou&eacute;.
+&Agrave; peine commen&ccedil;a-t-il &agrave; se porter mieux, qu'il partit et laissa une
+grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant
+qu'aussit&ocirc;t que son esprit serait un peu tranquillis&eacute; il reviendrait
+aupr&egrave;s de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser &agrave; leur
+commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il re&ccedil;ut cette
+lettre. La s&eacute;paration d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant
+que tout le monde &eacute;tait occup&eacute; &agrave; le consoler, le prince et Becafigue
+s'&eacute;loignaient, et au bout de trois jours ils se trouv&egrave;rent dans une
+vaste for&ecirc;t, si sombre par l'&eacute;paisseur des arbres, si agr&eacute;able par la
+fra&icirc;cheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, que
+le prince, fatigu&eacute; de la longueur du chemin, car il &eacute;tait encore malade,
+descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa
+t&ecirc;te, ne pouvant presque parler, tant il &eacute;tait faible.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais
+chercher quelques fruits pour vous rafra&icirc;chir et reconna&icirc;tre un peu le
+lieu o&ugrave; nous sommes.</p>
+
+<p>Le prince ne lui r&eacute;pondit rien, il lui t&eacute;moigna seulement par un signe
+qu'il le pouvait.</p>
+
+<p>Il y a longtemps que nous avons laiss&eacute; la biche au bois, je veux parler
+de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche d&eacute;sol&eacute;e, lorsqu'elle
+vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: &laquo;Quoi! c'est
+moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve r&eacute;duite &agrave; subir la
+plus &eacute;trange aventure qui puisse arriver du r&egrave;gne des f&eacute;es &agrave; une
+innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma m&eacute;tamorphose?
+O&ugrave; me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me d&eacute;vorent
+point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?&raquo; Enfin elle se faisait
+mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est
+possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est
+qu'elle &eacute;tait une aussi belle biche qu'elle avait &eacute;t&eacute; belle princesse.</p>
+
+<p>La faim pressant D&eacute;sir&eacute;e, elle brouta l'herbe de bon app&eacute;tit et demeura
+surprise que cela p&ucirc;t &ecirc;tre. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la
+nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle
+entendait les b&ecirc;tes f&eacute;roces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle
+&eacute;tait biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clart&eacute; du jour la
+rassura un peu; elle admirait sa beaut&eacute;, et le soleil lui paraissait
+quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le
+regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort
+au-dessous de ce qu'elle voyait. C'&eacute;tait l'unique consolation qu'elle
+pouvait trouver dans un lieu si d&eacute;sert; elle y resta toute seule pendant
+plusieurs jours.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Tulipe, qui avait toujours aim&eacute; cette princesse, ressentait
+vivement son malheur; mais elle avait un v&eacute;ritable d&eacute;pit que la reine et
+elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs
+fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en
+trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies
+de la f&eacute;e de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de
+Girofl&eacute;e vers la for&ecirc;t, afin que cette fid&egrave;le confidente p&ucirc;t la consoler
+dans sa disgr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand
+Girofl&eacute;e, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer.
+Elle r&ecirc;vait tristement de quel c&ocirc;t&eacute; elle pourrait aller pour trouver sa
+ch&egrave;re princesse. Lorsque la biche l'aper&ccedil;ut, elle franchit tout d'un
+coup le ruisseau, qui &eacute;tait large et profond, elle vint se jeter sur
+Girofl&eacute;e et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne
+savait si les b&ecirc;tes de ce canton avaient quelque amiti&eacute; particuli&egrave;re
+pour les hommes qui les rend&icirc;t humaines, ou si elles la connaissaient;
+car enfin il &eacute;tait fort singulier qu'une biche s'avis&acirc;t de faire si bien
+les honneurs de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Elle la regarda attentivement, et vit avec une extr&ecirc;me surprise de
+grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne
+f&ucirc;t sa ch&egrave;re princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant
+de respect et de tendresse qu'elle lui avait bais&eacute; ses mains. Elle lui
+parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui
+r&eacute;pondre; les larmes et les soupirs redoubl&egrave;rent de part et d'autre.
+Girofl&eacute;e promit &agrave; sa ma&icirc;tresse qu'elle ne la quitterait point, la biche
+lui fit mille petits signes de la t&ecirc;te et des yeux, qui marquaient
+qu'elle en serait tr&egrave;s aise et qu'elle la consolerait d'une partie de
+ses peines.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient demeur&eacute;es presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur
+que sa fid&egrave;le Girofl&eacute;e n'e&ucirc;t besoin de manger, elle la conduisit dans un
+endroit de la for&ecirc;t o&ugrave; elle avait remarqu&eacute; des fruits sauvages qui ne
+laissaient pas d'&ecirc;tre bons. Elle en prit quantit&eacute;, car elle mourait de
+faim; mais apr&egrave;s que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande
+inqui&eacute;tude, ne sachant o&ugrave; elles se retireraient pour dormir: car, de
+rester au milieu de la for&ecirc;t expos&eacute;es &agrave; tous les p&eacute;rils qu'elles
+pouvaient courir, il n'&eacute;tait pas possible de s'y r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>&mdash;N'&ecirc;tes-vous point effray&eacute;e, charmante biche, lui dit-elle, de passer
+la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Girofl&eacute;e, vous avez parcouru d&eacute;j&agrave; une partie de cette
+vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un
+b&ucirc;cheron, un ermitage?</p>
+
+<p>La biche marqua par les mouvements de sa t&ecirc;te qu'elle n'avait rien vu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; dieux! s'&eacute;cria Girofl&eacute;e, je ne serai pas en vie demain. Quand
+j'aurais le bonheur d'&eacute;viter les tigres et les ours, je suis certaine
+que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma ch&egrave;re
+princesse, que je regrette la vie par rapport &agrave; moi: je la regrette par
+rapport &agrave; vous. H&eacute;las! vous laisser dans ces lieux d&eacute;pourvue de toute
+consolation! se peut-il rien de plus triste?</p>
+
+<p>La petite biche se prit &agrave; pleurer, elle sanglotait presque comme une
+personne.</p>
+
+<p>Ses larmes touch&egrave;rent la f&eacute;e Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgr&eacute; sa
+d&eacute;sob&eacute;issance, elle avait toujours veill&eacute; &agrave; sa conservation, et,
+paraissant tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'&eacute;tat o&ugrave; je vous vois me
+fait trop de peine.</p>
+
+<p>Bichette et Girofl&eacute;e l'interrompaient en se jetant &agrave; ses genoux; la
+premi&egrave;re lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du
+monde, l'autre la conjurait d'avoir piti&eacute; de la princesse, et de lui
+rendre sa figure naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne d&eacute;pend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal
+a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa p&eacute;nitence, et,
+pour l'adoucir, aussit&ocirc;t que le jour laissera sa place &agrave; la nuit, elle
+quittera sa forme de biche; mais &agrave; peine l'aurore para&icirc;tra-t-elle, qu'il
+faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les for&ecirc;ts
+comme les autres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; beaucoup de cesser d'&ecirc;tre biche pendant la nuit; la
+princesse t&eacute;moigna sa joie par des sauts et des bonds qui r&eacute;jouirent
+Tulipe:</p>
+
+<p>&mdash;Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez
+une cabane assez propre pour un endroit champ&ecirc;tre.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle disparut. Girofl&eacute;e ob&eacute;it, elle entra avec
+Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouv&egrave;rent une vieille
+femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin.
+Girofl&eacute;e la salua.</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous, ma bonne m&egrave;re, lui dit-elle, me retirer avec ma biche?
+Il me faudrait une petite chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma belle fille, r&eacute;pondit-elle, je vous donnerai volontiers une
+retraite ici; entrez avec votre biche.</p>
+
+<p>Elle les mena aussit&ocirc;t dans une chambre tr&egrave;s jolie, toute bois&eacute;e de
+merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins,
+et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis
+qu'elle n'avait rien trouv&eacute; de plus &agrave; son gr&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la nuit fut enti&egrave;rement venue, D&eacute;sir&eacute;e cessa d'&ecirc;tre biche. Elle
+embrassa cent fois sa ch&egrave;re Girofl&eacute;e; elle la remercia de l'affection
+qui l'engageait &agrave; suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la
+sienne tr&egrave;s heureuse d&egrave;s que sa p&eacute;nitence serait finie.</p>
+
+<p>La vieille vint frapper doucement &agrave; la porte, et, sans entrer, elle
+donna des fruits excellents &agrave; Girofl&eacute;e, dont la princesse mangea avec
+grand app&eacute;tit, ensuite elles se couch&egrave;rent; et sit&ocirc;t que le jour parut,
+D&eacute;sir&eacute;e &eacute;tant redevenue biche se mit &agrave; gratter la porte afin que
+Girofl&eacute;e lui ouvr&icirc;t. Elles se t&eacute;moign&egrave;rent un sensible regret de se
+s&eacute;parer, quoique ce ne f&ucirc;t pas pour longtemps, et Bichette s'&eacute;tant
+&eacute;lanc&eacute;e dans le plus &eacute;pais du bois, elle commen&ccedil;a d'y courir &agrave; son
+ordinaire.</p>
+
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; dit que le prince Guerrier s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans la for&ecirc;t, et
+que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il &eacute;tait assez
+tard lorsqu'il se rendit &agrave; la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai
+parl&eacute;. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait
+besoin pour son ma&icirc;tre. Elle se h&acirc;ta d'emplir une corbeille et la lui
+donna.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il
+ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais
+au moins elle met &agrave; l'abri des lions.</p>
+
+<p>Il la remercia, et lui dit qu'il &eacute;tait avec un de ses amis; qu'il allait
+lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le
+prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle &eacute;tait
+encore &agrave; sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une
+chambre semblable &agrave; celle que la princesse occupait, si proches l'une de
+l'autre, qu'elles n'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;es que par une cloison.</p>
+
+<p>Le prince passa la nuit avec ses inqui&eacute;tudes ordinaires. D&egrave;s que les
+premiers rayons du soleil eurent brill&eacute; &agrave; ses fen&ecirc;tres, il se leva, et
+pour divertir sa tristesse, il sortit dans la for&ecirc;t, disant &agrave; Becafigue
+de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route
+certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres
+et de mousse; aussit&ocirc;t une biche en partit. Il ne put s'emp&ecirc;cher de la
+suivre. Son penchant dominant &eacute;tait pour la chasse, mais il n'&eacute;tait plus
+si vif depuis la passion qu'il avait dans le c&oelig;ur. Malgr&eacute; cela, il
+poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui d&eacute;cochait des
+traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en f&ucirc;t pas
+bless&eacute;e: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins
+que la main secourable d'une f&eacute;e pour la pr&eacute;server de p&eacute;rir sous des
+coups si justes. L'on n'a jamais &eacute;t&eacute; si lasse que l'&eacute;tait la princesse
+des biches: l'exercice qu'elle faisait lui &eacute;tait bien nouveau. Enfin
+elle se d&eacute;tourna &agrave; un sentier si heureusement, que le dangereux
+chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-m&ecirc;me extr&ecirc;mement fatigu&eacute;,
+ne s'obstina pas &agrave; la suivre.</p>
+
+<p>Le jour s'&eacute;tant pass&eacute; de cette mani&egrave;re, la biche vit avec joie l'heure
+de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison o&ugrave; Girofl&eacute;e
+l'attendait impatiemment. D&egrave;s qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta
+sur le lit, haletante, elle &eacute;tait tout en nage. Girofl&eacute;e lui fit mille
+caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute;.
+L'heure de se d&eacute;bichonner &eacute;tant arriv&eacute;e, la belle princesse reprit sa
+forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! lui dit-elle, je croyais n'avoir &agrave; craindre que la f&eacute;e de la
+Fontaine et les cruels h&ocirc;tes des for&ecirc;ts; mais j'ai &eacute;t&eacute; poursuivie
+aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu &agrave; peine, tant j'&eacute;tais
+press&eacute;e de fuir. Mille traits d&eacute;coch&eacute;s apr&egrave;s moi me mena&ccedil;aient d'une
+mort in&eacute;vitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut plus sortir, ma princesse, r&eacute;pliqua Girofl&eacute;e. Passez dans
+cette chambre le temps fatal de votre p&eacute;nitence. J'irai dans la ville la
+plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les
+Contes nouveaux que l'on a faits sur les f&eacute;es, nous ferons des vers et
+des chansons.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, ma ch&egrave;re fille, reprit la princesse. La charmante id&eacute;e du
+prince Guerrier suffit pour m'occuper agr&eacute;ablement; mais le m&ecirc;me pouvoir
+qui me r&eacute;duit pendant le jour &agrave; la triste condition de biche me force
+malgr&eacute; moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange
+l'herbe comme elles. Dans ce temps-l&agrave;, une chambre me serait
+insupportable.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si harass&eacute;e de la chasse, qu'elle demanda promptement &agrave;
+manger; ensuite ses beaux yeux se ferm&egrave;rent jusqu'au lever de l'aurore.
+D&egrave;s qu'elle l'aper&ccedil;ut, la m&eacute;tamorphose ordinaire se fit, et elle
+retourna dans la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le prince, de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;tait venu sur le soir rejoindre son favori.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pass&eacute; le temps, lui dit-il, &agrave; courir apr&egrave;s la plus belle biche
+que j'aie jamais vue; elle m'a tromp&eacute; cent fois avec une adresse
+merveilleuse. J'ai tir&eacute; si juste, que je ne comprends point comment elle
+a &eacute;vit&eacute; mes coups. Aussit&ocirc;t qu'il fera jour, j'irai la chercher encore,
+et ne la manquerai point.</p>
+
+<p>En effet, ce jeune prince, qui voulait &eacute;loigner de son c&oelig;ur une id&eacute;e
+qu'il croyait chim&eacute;rique, n'&eacute;tant pas f&acirc;ch&eacute; que la passion de la chasse
+l'occup&acirc;t, se rendit de bonne heure dans le m&ecirc;me endroit o&ugrave; il avait
+trouv&eacute; la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une
+aventure semblable &agrave; celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous
+c&ocirc;t&eacute;s; il marcha longtemps, et comme il s'&eacute;tait &eacute;chauff&eacute;, il fut ravi de
+trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il
+en mangea, et presque aussit&ocirc;t il s'endormit d'un profond sommeil. Il se
+jeta sur l'herbe fra&icirc;che, sous des arbres, o&ugrave; mille oiseaux semblaient
+s'&ecirc;tre donn&eacute; rendez-vous.</p>
+
+<p>Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux
+&eacute;cart&eacute;s, passa dans celui o&ugrave; il &eacute;tait. Si elle l'avait aper&ccedil;u plus t&ocirc;t,
+elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put
+s'emp&ecirc;cher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien,
+qu'elle se donna le loisir de consid&eacute;rer tous ses traits. &Ocirc; dieux! que
+devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit &eacute;tait trop rempli de sa
+charmante id&eacute;e pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que
+veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose &agrave; perdre la vie par les
+mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer
+&agrave; sa s&ucirc;ret&eacute;. Elle se coucha &agrave; quelques pas de lui, et ses yeux ravis de
+le voir ne pouvaient s'en d&eacute;tourner un moment; elle soupirait, poussait
+de petits g&eacute;missements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore
+davantage; elle le touchait lorsqu'il s'&eacute;veilla.</p>
+
+<p>Sa surprise parut extr&ecirc;me, il reconnut la m&ecirc;me biche qui lui avait donn&eacute;
+tant d'exercice et qu'il avait cherch&eacute;e longtemps; mais la trouver si
+famili&egrave;re lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il e&ucirc;t
+essay&eacute; de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit
+de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arr&ecirc;taient pour reprendre
+haleine, car la belle biche &eacute;tait encore lasse d'avoir couru la veille
+et le prince ne l'&eacute;tait pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le
+plus la fuite de Bichette, h&eacute;las! faut-il le dire? c'&eacute;tait la peine de
+s'&eacute;loigner de celui qui l'avait plus bless&eacute;e par m&eacute;rite que par les
+traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait tr&egrave;s souvent qui tournait la
+t&ecirc;te sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle p&eacute;r&icirc;t sous
+ses coups, et lorsqu'il &eacute;tait sur le point de la joindre, elle faisait
+de nouveaux efforts pour se sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne
+m'&eacute;viterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai
+soin de toi.</p>
+
+<p>L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu'&agrave; elle.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s avoir fait tout le tour de la for&ecirc;t, notre biche, ne
+pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les
+siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus &ecirc;tre capable. Il
+vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle &eacute;tait couch&eacute;e comme
+une pauvre petite b&ecirc;te demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir
+sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui &ecirc;tre cruel,
+il se mit &agrave; la caresser.</p>
+
+<p>&mdash;Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec
+moi, et que tu me suives partout.</p>
+
+<p>Il coupa expr&egrave;s des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les
+couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons &eacute;taient
+charg&eacute;s; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa t&ecirc;te sur
+son cou, et vint la coucher doucement sur ces ram&eacute;es; puis il s'assit
+aupr&egrave;s d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui
+pr&eacute;sentait, et qu'elle mangeait dans sa main.</p>
+
+<p>Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il f&ucirc;t persuad&eacute; qu'elle ne
+l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle e&ucirc;t de le voir, elle
+s'inqui&eacute;tait, parce que la nuit s'approchait. &laquo;Que serait-ce,
+disait-elle en elle-m&ecirc;me, s'il me voyait changer tout d'un coup de
+forme? Il serait effray&eacute; et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que
+n'aurais-je pas &agrave; craindre ainsi seule dans une for&ecirc;t?&raquo; Elle ne faisait
+que penser de quelle mani&egrave;re elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en
+fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'e&ucirc;t besoin de boire, il alla
+voir o&ugrave; il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire.
+Pendant qu'il cherchait, elle se d&eacute;roba promptement, et vint &agrave; la
+maisonnette o&ugrave; Girofl&eacute;e l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la
+nuit vint, sa m&eacute;tamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Le croirais-tu, ma ch&egrave;re, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans
+cette for&ecirc;t, c'est lui qui m'a chass&eacute;e depuis deux jours, et qui m'ayant
+prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta
+est peu fid&egrave;le! il est cent fois mieux fait; tout le d&eacute;sordre o&ugrave; l'on
+voit les chasseurs ne d&eacute;robe rien &agrave; sa bonne mine et lui conserve des
+agr&eacute;ments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse
+d'&ecirc;tre oblig&eacute;e de fuir ce prince, lui qui m'est destin&eacute; par mes plus
+proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une m&eacute;chante f&eacute;e me
+prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma
+vie.</p>
+
+<p>Elle se prit &agrave; pleurer. Girofl&eacute;e la consola, et lui fit esp&eacute;rer que dans
+quelque temps ses peines seraient chang&eacute;es en plaisirs.</p>
+
+<p>Le prince revint vers sa ch&egrave;re biche, d&egrave;s qu'il eut trouv&eacute; une fontaine;
+mais elle n'&eacute;tait plus au lieu o&ugrave; il l'avait laiss&eacute;e. Il la chercha
+inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle
+avait d&ucirc; avoir de la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me
+plaindre de ce sexe trompeur et infid&egrave;le!</p>
+
+<p>Il retourna chez la bonne vieille, plein de m&eacute;lancolie. Il conta &agrave; son
+confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue
+ne put s'emp&ecirc;cher de sourire de la col&egrave;re du prince; il lui conseilla de
+punir la biche quand il la rencontrerait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reste plus ici que pour cela, r&eacute;pondit le prince; ensuite nous
+partirons pour aller plus loin.</p>
+
+<p>Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche
+blanche. Elle ne savait &agrave; quoi se r&eacute;soudre, ou d'aller dans les m&ecirc;mes
+lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route
+tout oppos&eacute;e pour l'&eacute;viter. Elle choisit ce dernier parti, et s'&eacute;loigna
+beaucoup; mais le jeune prince, qui &eacute;tait aussi fin qu'elle, en usa tout
+de m&ecirc;me, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il
+la d&eacute;couvrit dans le plus &eacute;pais de la for&ecirc;t. Elle s'y trouvait en s&ucirc;ret&eacute;
+lorsqu'elle l'aper&ccedil;ut; aussit&ocirc;t elle bondit, elle saute par-dessus les
+buissons, et, comme si elle l'e&ucirc;t appr&eacute;hend&eacute; davantage, &agrave; cause du tour
+qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus l&eacute;g&egrave;re que les vents;
+mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien,
+qu'il lui enfonce une fl&egrave;che dans la jambe. Elle sentit une douleur
+violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa
+tomber.</p>
+
+<p>Amour cruel et barbare, o&ugrave; &eacute;tais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une
+fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe &eacute;tait
+in&eacute;vitable, car la f&eacute;e de la Fontaine y avait attach&eacute; la fin de
+l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir
+couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe
+pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ram&eacute;e. Il tenait la t&ecirc;te
+de Bichette appuy&eacute;e sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est
+arriv&eacute;? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas
+aujourd'hui de m&ecirc;me, je t'emporterai.</p>
+
+<p>La biche ne r&eacute;pondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne
+pouvait parler; car ce n'est pas toujours une cons&eacute;quence que ceux qui
+ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Que je souffre de t'avoir bless&eacute;e, lui disait-il. Tu me ha&iuml;ras, et je
+veux que tu m'aimes.</p>
+
+<p>Il semblait, &agrave; l'entendre, qu'un secret g&eacute;nie lui inspirait tout ce
+qu'il disait &agrave; Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille
+h&ocirc;tesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'&eacute;tait pas
+m&eacute;diocrement embarrass&eacute; &agrave; la porter, &agrave; la mener et quelquefois &agrave; la
+tra&icirc;ner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. &laquo;Qu'est-ce que je
+vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce
+prince! Ah! mourons plut&ocirc;t!&raquo; Elle faisait la pesante et l'accablait; il
+&eacute;tait tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y e&ucirc;t pas loin pour
+se rendre &agrave; la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours,
+il n'y pourrait arriver. Il alla qu&eacute;rir son fid&egrave;le Becafigue; mais,
+avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au
+pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfu&icirc;t.</p>
+
+<p>H&eacute;las! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait
+un jour trait&eacute;e ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya
+inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nou&egrave;rent plus serr&eacute;s,
+et elle &eacute;tait pr&ecirc;te de s'&eacute;trangler avec un n&oelig;ud coulant qu'il avait
+malheureusement fait, lorsque Girofl&eacute;e, lasse d'&ecirc;tre toujours enferm&eacute;e
+dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu o&ugrave;
+&eacute;tait la biche blanche, qui se d&eacute;battait. Que devint-elle quand elle
+aper&ccedil;ut sa ch&egrave;re ma&icirc;tresse! Elle ne pouvait se h&acirc;ter assez de la
+d&eacute;faire; les rubans &eacute;taient nou&eacute;s par diff&eacute;rents endroits; enfin le
+prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince,
+permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai
+bless&eacute; cette biche, elle est &agrave; moi, je l'aime, je vous supplie de m'en
+laisser le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, r&eacute;pliqua civilement Girofl&eacute;e (car elle &eacute;tait bien faite et
+gracieuse), la biche que voici est &agrave; moi avant que d'&ecirc;tre &agrave; vous; je
+renoncerais aussit&ocirc;t &agrave; ma vie qu'&agrave; elle; et si vous voulez voir comme
+elle me conna&icirc;t, je ne vous demande que de lui donner un peu de
+libert&eacute;.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.</p>
+
+<p>Bichette se jeta &agrave; son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Baisez-moi la joue droite.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Touchez mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle y porta le pied.</p>
+
+<p>&mdash;Soupirez.</p>
+
+<p>Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que
+Girofl&eacute;e lui disait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la rends, lui dit-il honn&ecirc;tement; mais j'avoue que ce n'est
+pas sans chagrin.</p>
+
+<p>Elle s'en alla aussit&ocirc;t avec sa biche.</p>
+
+<p>Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit
+d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne
+femme. Il s'y rendit fort peu apr&egrave;s elles; et, pouss&eacute; d'un mouvement de
+curiosit&eacute; dont Biche-Blanche &eacute;tait cause, il lui demanda qui &eacute;tait cette
+jeune personne. Elle r&eacute;pliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle
+l'avait re&ccedil;ue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et
+qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel
+lieu &eacute;tait sa chambre; elle lui dit que c'&eacute;tait si proche de la sienne
+qu'elle n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e que par une cloison.</p>
+
+<p>Lorsque le prince fut retir&eacute;, son confident lui dit qu'il &eacute;tait le plus
+tromp&eacute; des hommes ou que cette fille avait demeur&eacute; avec la princesse
+D&eacute;sir&eacute;e; qu'il l'avait vue au palais quand il y &eacute;tait all&eacute; en ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel
+hasard serait-elle ici?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de
+la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous s&eacute;pare, j'y vais
+faire un trou.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une curiosit&eacute; bien inutile, dit le prince tristement. Car les
+paroles de Becafigue avaient renouvel&eacute; toutes ses douleurs. En effet, il
+ouvrit sa fen&ecirc;tre qui regardait dans la for&ecirc;t, et se mit &agrave; r&ecirc;ver.
+Cependant Becafigue travaillait, et il eut bient&ocirc;t fait un assez grand
+trou pour voir la charmante princesse v&ecirc;tue d'une robe de brocart
+d'argent, m&ecirc;l&eacute; de quelques fleurs incarnates brod&eacute;es d'or avec des
+&eacute;meraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle
+gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux
+ravissaient.</p>
+
+<p>Girofl&eacute;e &eacute;tait &agrave; genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le
+sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez
+embarrass&eacute;es de cette blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que
+la d&eacute;plorable vie que je m&egrave;ne. Oui! &ecirc;tre biche tout le jour! voir celui
+&agrave; qui je suis destin&eacute;e sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale
+aventure! H&eacute;las! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma
+m&eacute;tamorphose, quel ton de voix il a, quelles mani&egrave;res nobles et
+engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'&ecirc;tre point
+en &eacute;tat de l'&eacute;claircir de ma destin&eacute;e.</p>
+
+<p>L'on peut assez juger de l'&eacute;tonnement de Becafigue par tout ce qu'il
+venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de
+la fen&ecirc;tre avec des transports de joie inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur! lui dit-il, ne diff&eacute;rez pas de vous approcher de cette
+cloison, vous verrez le v&eacute;ritable original du portrait qui vous a
+charm&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince regarda et reconnut aussit&ocirc;t sa princesse. Il serait mort de
+plaisir s'il n'e&ucirc;t craint d'&ecirc;tre d&eacute;&ccedil;u par quelque enchantement: car
+enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-&Eacute;pine
+et sa m&egrave;re, qui &eacute;taient renferm&eacute;es dans le ch&acirc;teau des Trois-Pointes, et
+qui prenaient le nom, l'une de D&eacute;sir&eacute;e et l'autre de sa dame d'honneur?</p>
+
+<p>Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel &agrave; se
+persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait
+mourir d'impatience ou s'&eacute;claircir. Il alla, sans diff&eacute;rer, frapper
+doucement &agrave; la porte de la chambre o&ugrave; &eacute;tait la princesse. Girofl&eacute;e, ne
+doutant pas que ce ne f&ucirc;t la bonne vieille et ayant m&ecirc;me besoin de son
+secours pour lui aider &agrave; bander le bras de sa ma&icirc;tresse, se h&acirc;ta
+d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter
+aux pieds de D&eacute;sir&eacute;e. Les transports qui l'animaient lui permirent si
+peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de
+m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouv&eacute;
+personne qui m'en ait bien &eacute;clairci. La princesse ne s'embarrassa pas
+moins dans ses r&eacute;ponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interpr&egrave;te aux
+muets, se mit en tiers et persuada &agrave; l'un et l'autre qu'il ne s'&eacute;tait
+jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'&eacute;tait-il jamais rien
+dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les
+serments, et m&ecirc;me quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se
+passa ainsi, le jour parut sans que D&eacute;sir&eacute;e y e&ucirc;t fait aucune r&eacute;flexion,
+et elle ne devint plus biche. Elle s'en aper&ccedil;ut: rien ne fut &eacute;gal &agrave; sa
+joie; le prince lui &eacute;tait trop cher pour diff&eacute;rer de la partager avec
+lui. Au m&ecirc;me moment, elle commen&ccedil;a le r&eacute;cit de son histoire, qu'elle fit
+avec une gr&acirc;ce et une &eacute;loquence naturelle qui surpassait celle des plus
+habiles.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai
+bless&eacute;e sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un
+si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur &agrave; vos yeux?</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tellement afflig&eacute;, que son d&eacute;plaisir se voyait peint sur son
+visage. D&eacute;sir&eacute;e en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que
+ce n'&eacute;tait presque rien, et qu'elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'aimer un mal
+qui lui procurait tant de bien.</p>
+
+<p>La mani&egrave;re dont elle parla &eacute;tait si obligeante, qu'il ne put douter de
+ses bont&eacute;s. Pour l'&eacute;claircir &agrave; son tour de toutes choses, il lui raconta
+la supercherie que Longue-&Eacute;pine et sa m&egrave;re avaient faite, ajoutant qu'il
+fallait se h&acirc;ter d'envoyer dire au roi son p&egrave;re le bonheur qu'il avait
+eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour
+tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir re&ccedil;u. D&eacute;sir&eacute;e le pria
+d'&eacute;crire par Becafigue; il voulait lui ob&eacute;ir, lorsqu'un bruit per&ccedil;ant de
+trompettes, clairons, timbales et tambours, se r&eacute;pandit dans la for&ecirc;t;
+il leur sembla m&ecirc;me qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche
+de la petite maison. Le prince regarda par la fen&ecirc;tre, il reconnut
+plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de
+s'arr&ecirc;ter et de l'attendre.</p>
+
+<p>Jamais surprise n'a &eacute;t&eacute; plus agr&eacute;able que celle de cette arm&eacute;e; chacun
+&eacute;tait persuad&eacute; que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du
+p&egrave;re de D&eacute;sir&eacute;e. Le p&egrave;re du prince les menait lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; son grand
+&acirc;ge. Il venait dans une liti&egrave;re de velours en broderie d'or; elle &eacute;tait
+suivie d'un chariot d&eacute;couvert: Longue-&Eacute;pine y &eacute;tait avec sa m&egrave;re. Le
+prince Guerrier, ayant vu la liti&egrave;re, y courut, et le roi, lui tendant
+les bras, l'embrassa avec mille t&eacute;moignages d'un amour paternel.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; venez-vous, mon cher fils? s'&eacute;cria-t-il. Est-il possible que
+vous m'ayez livr&eacute; &agrave; la douleur que votre absence me cause?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit le prince, daignez m'&eacute;couter.</p>
+
+<p>Le roi aussit&ocirc;t descendit de sa liti&egrave;re, et, se retirant dans un lieu
+&eacute;cart&eacute;, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et
+la fourberie de Longue-&Eacute;pine.</p>
+
+<p>Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour
+lui en rendre gr&acirc;ce. Dans ce moment, il vit para&icirc;tre la princesse
+D&eacute;sir&eacute;e, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle
+montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes
+de diff&eacute;rentes couleurs paraient sa t&ecirc;te, et les plus gros diamants du
+monde avaient &eacute;t&eacute; mis &agrave; son habit. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue en chasseur.
+Girofl&eacute;e, qui la suivait, n'&eacute;tait gu&egrave;re moins par&eacute;e qu'elle. C'&eacute;tait l&agrave;
+des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin
+et avec succ&egrave;s. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la
+princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait r&eacute;gal&eacute;e
+pendant plusieurs jours.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son
+p&egrave;re, elle entra dans la chambre de D&eacute;sir&eacute;e; elle souffla sur son bras
+pour gu&eacute;rir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous
+lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charm&eacute;, qu'il avait
+bien de la peine &agrave; la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce
+qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la
+conjura de ne point diff&eacute;rer &agrave; ses sujets le plaisir de l'avoir pour
+reine:</p>
+
+<p>&mdash;Car je suis r&eacute;solu, continua-t-il, de c&eacute;der mon royaume au prince
+Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.</p>
+
+<p>D&eacute;sir&eacute;e lui r&eacute;pondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une
+personne si bien &eacute;lev&eacute;e; puis, jetant les yeux sur les deux prisonni&egrave;res
+qui &eacute;taient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs
+mains, elle eut la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de demander leur gr&acirc;ce, et que le m&ecirc;me
+chariot, o&ugrave; elles &eacute;taient, serv&icirc;t &agrave; les conduire o&ugrave; elles voudraient
+aller. Le roi consentit &agrave; ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans
+admirer son bon c&oelig;ur et sans lui donner de grandes louanges.</p>
+
+<p>On ordonna que l'arm&eacute;e retournerait sur ses pas. Le prince monta &agrave;
+cheval pour accompagner sa belle princesse.</p>
+
+<p>On les re&ccedil;ut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on
+pr&eacute;para tout pour le jour des noces, qui devint tr&egrave;s solennel par la
+pr&eacute;sence des six b&eacute;nignes f&eacute;es qui aimaient la princesse. Elles lui
+firent les plus riches pr&eacute;sents qui se soient jamais imagin&eacute;s; entre
+autres ce magnifique palais, o&ugrave; la reine les avait &eacute;t&eacute; voir, parut tout
+d'un coup en l'air, port&eacute; par cinquante mille amours, qui le pos&egrave;rent
+dans une belle plaine au bord de la rivi&egrave;re. Apr&egrave;s un tel don, il ne
+s'en pouvait plus faire de consid&eacute;rables.</p>
+
+<p>Le fid&egrave;le Becafigue pria son ma&icirc;tre de parler &agrave; Girofl&eacute;e et de l'unir
+avec elle lorsqu'il &eacute;pouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette
+aimable fille fut tr&egrave;s aise de trouver un &eacute;tablissement si avantageux en
+arrivant dans un royaume &eacute;tranger. La f&eacute;e Tulipe, qui &eacute;tait encore plus
+lib&eacute;rale que ses s&oelig;urs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes,
+afin que son mari n'e&ucirc;t pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle.
+Les noces du prince dur&egrave;rent plusieurs mois; chaque jour fournissait une
+f&ecirc;te nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont &eacute;t&eacute; chant&eacute;es par
+tout le monde.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La princesse, trop empress&eacute;e</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De sortir de ces sombres lieux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>O&ugrave; voulait une sage f&eacute;e</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lui cacher la clart&eacute; des cieux,</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ses malheurs, sa m&eacute;tamorphose,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Font assez voir en quel danger</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une jeune beaut&eacute; s'expose</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand trop t&ocirc;t dans le monde elle ose s'engager!</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>&Ocirc; vous, &agrave; qui l'amour, d'une main lib&eacute;rale,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>A donn&eacute; des attraits capables de toucher,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La beaut&eacute; souvent est fatale,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous ne sauriez trop la cacher.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Vous croyez toujours vous d&eacute;fendre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais sachez qu'&agrave; son tour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; force d'en donner, on peut souvent en prendre.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Babiole" id="Babiole"></a><a href="#table">Babiole</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour &ecirc;tre
+heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et
+disait sans cesse que la f&eacute;e Fanferluche &eacute;tant venue &agrave; sa naissance, et
+n'ayant pas &eacute;t&eacute; satisfaite de la reine sa m&egrave;re, s'&eacute;tait mise en furie,
+et ne lui avait souhait&eacute; que des chagrins.</p>
+
+<p>Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit
+descendre par la chemin&eacute;e une petite vieille, haute comme la main; elle
+&eacute;tait &agrave; cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa t&ecirc;te une
+branche d'aub&eacute;pine, son habit &eacute;tait fait d'ailes de mouches; deux coques
+de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et apr&egrave;s
+avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arr&ecirc;ta devant la reine.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous
+m'accusez de vos d&eacute;plaisirs, et que vous me rendez responsable de tout
+ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que
+vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais
+j'appr&eacute;hende qu'elle ne vous co&ucirc;te bien des larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! noble Fanferluche, s'&eacute;cria la reine, ne me refusez pas votre piti&eacute;
+et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui
+seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez,
+soit ma consolation et non pas ma peine.</p>
+
+<p>&mdash;Le destin est plus puissant que moi, r&eacute;pliqua la f&eacute;e; tout ce que je
+puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette &eacute;pine
+blanche; attachez-la sur la t&ecirc;te de votre fille, aussit&ocirc;t qu'elle sera
+n&eacute;e, elle la garantira de plusieurs p&eacute;rils.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui donna l'&eacute;pine blanche, et disparut comme un &eacute;clair.</p>
+
+<p>La reine demeura triste et r&ecirc;veuse:</p>
+
+<p>&laquo;Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me co&ucirc;tera bien des larmes
+et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point
+avoir?&raquo;</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence du roi qu'elle aimait ch&egrave;rement dissipa une partie de ses
+d&eacute;plaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse,
+&eacute;tait de recommander &agrave; ses plus confidentes, qu'aussit&ocirc;t que la
+princesse serait n&eacute;e on lui attach&acirc;t sur la t&ecirc;te cette fleur d'&eacute;pine,
+qu'elle conservait dans une bo&icirc;te d'or couverte de diamants, comme la
+chose du monde qu'elle estimait davantage.</p>
+
+<p>Enfin la reine donna le jour &agrave; la plus belle cr&eacute;ature que l'on ait
+jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aub&eacute;pine sur la t&ecirc;te;
+et dans le m&ecirc;me instant, &ocirc; merveille! elle devint une petite guenon,
+sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manqu&acirc;t.
+&Agrave; cette m&eacute;tamorphose, toutes les dames pouss&egrave;rent des cris effroyables,
+et la reine, plus alarm&eacute;e qu'aucune, pensa mourir de d&eacute;sespoir: elle
+cria qu'on lui &ocirc;t&acirc;t le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut
+mille peines &agrave; prendre la guenuche, et on lui e&ucirc;t &ocirc;t&eacute; inutilement ces
+fatales fleurs; elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; guenon, guenon confirm&eacute;e, ne voulant ni
+t&eacute;ter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.</p>
+
+<p>&laquo;Barbare Fanferluche, s'&eacute;criait douloureusement la reine, que t'ai-je
+fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte
+pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera
+l'horreur du roi pour un tel enfant!&raquo;</p>
+
+<p>Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait
+faire dans une occasion si pressante.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse
+est morte, et renfermer cette guenuche dans une bo&icirc;te que l'on jettera
+au fond de la mer; car ce serait une chose &eacute;pouvantable, si vous gardiez
+plus longtemps une bestiole de cette nature.&raquo;</p>
+
+<p>La reine eut quelque peine &agrave; s'y r&eacute;soudre; mais comme on lui dit que le
+roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troubl&eacute;e, que
+sans d&eacute;lib&eacute;rer davantage, elle dit &agrave; sa dame d'honneur de faire de la
+guenon tout ce qu'elle voudrait.</p>
+
+<p>On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la bo&icirc;te, et
+l'on ordonna &agrave; un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer;
+il partit sur-le-champ. Voil&agrave; donc la princesse dans un p&eacute;ril extr&ecirc;me:
+cet homme ayant trouv&eacute; la bo&icirc;te belle, eut regret de s'en d&eacute;faire; il
+s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la bo&icirc;te, bien r&eacute;solu
+de la tuer, car il ne savait point que c'&eacute;tait sa souveraine; mais comme
+il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la
+t&ecirc;te; il vit un chariot d&eacute;couvert, tra&icirc;n&eacute; par six licornes; il brillait
+d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le pr&eacute;c&eacute;daient:
+une reine, en manteau royal, et couronn&eacute;e, &eacute;tait assise sur des carreaux
+de drap d'or, et tenait devant elle son fils &acirc;g&eacute; de quatre ans.</p>
+
+<p>Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'&eacute;tait la s&oelig;ur de sa
+ma&icirc;tresse; elle l'&eacute;tait venue voir pour se r&eacute;jouir avec elle; mais
+aussit&ocirc;t qu'elle sut que la petite princesse &eacute;tait morte, elle partit
+fort triste, pour retourner dans son royaume; elle r&ecirc;vait profond&eacute;ment
+lorsque son fils cria:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux la guenon, je veux l'avoir.&raquo;</p>
+
+<p>La reine ayant regard&eacute;, elle aper&ccedil;ut la plus jolie guenon qui ait jamais
+&eacute;t&eacute;. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en
+emp&ecirc;cha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant
+douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgr&eacute; la rigueur de
+son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.</p>
+
+<p>Quand elle fut arriv&eacute;e dans ses &eacute;tats, le petit prince la pria de lui
+donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle f&ucirc;t habill&eacute;e
+comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et
+on lui apprenait &agrave; ne marcher que sur les pieds; il &eacute;tait impossible de
+trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage &eacute;tait
+noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux
+oreilles; ses menottes n'&eacute;taient pas plus grandes que les ailes d'un
+papillon, et la vivacit&eacute; de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on
+n'avait pas lieu de s'&eacute;tonner de tout ce qu'on lui voyait faire.</p>
+
+<p>Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se
+gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il
+y avait d&eacute;j&agrave; quatre ans qu'elle &eacute;tait chez la reine, lorsqu'elle
+commen&ccedil;a un jour &agrave; b&eacute;gayer comme un enfant qui veut dire quelque chose;
+tout le monde s'en &eacute;tonna, et ce fut bien un autre &eacute;tonnement, quand
+elle se mit &agrave; parler avec une petite voix douce et claire, si distincte,
+que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante,
+Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la
+mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en co&ucirc;ta
+quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des
+chats, des oiseaux, des &eacute;cureuils, et m&ecirc;me un petit cheval appel&eacute;
+Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot
+de Babiole. Elle &eacute;tait de son c&ocirc;t&eacute; plus contrainte chez la reine que
+chez le prince; il fallait qu'elle r&eacute;pond&icirc;t comme une sibylle, &agrave; cent
+questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se
+bien d&eacute;m&ecirc;ler. D&egrave;s qu'il arrivait un ambassadeur ou un &eacute;tranger, on la
+faisait para&icirc;tre avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en
+collerette: si la cour &eacute;tait en deuil, elle tra&icirc;nait une longue mante et
+des cr&ecirc;pes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la
+libert&eacute; de manger ce qui &eacute;tait de son go&ucirc;t; le m&eacute;decin en ordonnait, et
+cela ne lui plaisait gu&egrave;re, car elle &eacute;tait volontaire comme une guenuche
+n&eacute;e princesse.</p>
+
+<p>La reine lui donna des ma&icirc;tres qui exerc&egrave;rent bien la vivacit&eacute; de son
+esprit; elle excellait &agrave; jouer du clavecin: on lui en avait fait un
+merveilleux dans une hu&icirc;tre &agrave; l'&eacute;caille: il venait des peintres des
+quatre parties du monde, et particuli&egrave;rement d'Italie pour la peindre;
+sa renomm&eacute;e volait d'un p&ocirc;le &agrave; l'autre, car on n'avait point encore vu
+une guenon qui parl&acirc;t.</p>
+
+<p>Le prince, aussi beau que l'on repr&eacute;sente l'amour, gracieux et
+spirituel, n'&eacute;tait pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir
+Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de
+badines et d'enjou&eacute;es, devenaient quelquefois s&eacute;rieuses et morales.
+Babiole avait un c&oelig;ur, et ce c&oelig;ur n'avait pas &eacute;t&eacute; m&eacute;tamorphos&eacute; comme
+le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le
+prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortun&eacute;e Babiole
+ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de
+fen&ecirc;tres, ou sur le coin d'une chemin&eacute;e, sans vouloir entrer dans son
+panier ouat&eacute;, plum&eacute;, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait
+une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa
+m&eacute;lancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un
+miroir, que par d&eacute;pit elle ne cherch&acirc;t &agrave; le casser; de sorte qu'on
+disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se
+d&eacute;faire de la malice naturelle &agrave; ceux de sa famille.</p>
+
+<p>Le prince &eacute;tant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la com&eacute;die,
+les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en &eacute;tait presque plus
+mention. Les choses allaient bien diff&eacute;remment de son c&ocirc;t&eacute;; elle
+l'aimait mieux &agrave; douze ans, qu'elle ne l'avait aim&eacute; &agrave; six; elle lui
+faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en &ecirc;tre fort
+justifi&eacute;, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des
+marrons glac&eacute;s. Enfin, la r&eacute;putation de Babiole fit du bruit au royaume
+des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'&eacute;pouser, et dans ce
+dessein il envoya une c&eacute;l&egrave;bre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il
+n'eut pas de peine &agrave; faire entendre ses intentions &agrave; son premier
+ministre: mais il en aurait eu d'infinies &agrave; les exprimer, sans le
+secours des perroquets et des pies, vulgairement appel&eacute;es margots;
+celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'&eacute;quipage,
+auraient &eacute;t&eacute; bien f&acirc;ch&eacute;s de caqueter moins qu'elles. Un gros singe
+appel&eacute; Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de
+carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette
+Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement
+sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutum&eacute; &agrave; ses espi&egrave;gleries. L'on
+avait donc repr&eacute;sent&eacute; les douceurs que Magot et Monette avaient go&ucirc;t&eacute;es
+pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait
+pleur&eacute;e apr&egrave;s son tr&eacute;pas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne,
+tra&icirc;naient ce carrosse, appel&eacute; par honneur carrosse du corps: on voyait
+ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel
+&eacute;taient les guenons destin&eacute;es &agrave; Babiole; il fallait voir comme elles
+&eacute;taient par&eacute;es: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient &agrave; la
+noce. Le reste du cort&egrave;ge &eacute;tait compos&eacute; de petits &eacute;pagneuls, de levrons,
+de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques h&eacute;rissons, de
+subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots,
+les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave
+qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut
+qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.</p>
+
+<p>La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle
+parvint jusqu'&agrave; son palais. Les &eacute;clats de rire du peuple et de ses
+gardes l'ayant oblig&eacute;e de mettre la t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre, elle vit la plus
+extraordinaire cavalcade qu'elle e&ucirc;t vue de ses jours. Aussit&ocirc;t
+Mirlifiche, suivi d'un nombre consid&eacute;rable de singes, s'avan&ccedil;a vers le
+chariot des guenuches, et donnant la patte &agrave; la grosse guenon, appel&eacute;e
+Gigogna, il l'en fit descendre, puis l&acirc;chant le petit perroquet qui
+devait lui servir d'interpr&egrave;te, il attendit que ce bel oiseau se f&ucirc;t
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; la reine, et lui e&ucirc;t demand&eacute; audience de sa part. Perroquet
+s'&eacute;levant doucement en l'air, vint sur la fen&ecirc;tre d'o&ugrave; la reine
+regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du c&eacute;l&egrave;bre
+Magot, roi des singes, demande audience &agrave; votre majest&eacute;, pour
+l'entretenir d'une affaire tr&egrave;s importante.</p>
+
+<p>&mdash;Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger
+une r&ocirc;tie, et buvez un coup; apr&egrave;s cela, je consens que vous alliez dire
+au comte Mirlifiche qu'il est le tr&egrave;s bienvenu dans mes &eacute;tats, lui et
+tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie
+jusqu'ici ne l'a point trop fatigu&eacute;, il peut tout &agrave; l'heure entrer dans
+la salle d'audience, o&ugrave; je vais l'attendre sur mon tr&ocirc;ne avec toute ma
+cour.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta
+un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur
+l'&eacute;paule de Mirlifiche, et lui dit &agrave; l'oreille la r&eacute;ponse favorable
+qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit
+demander &agrave; un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'&eacute;tait
+&eacute;rig&eacute;e en sous-interpr&egrave;te, s'il voulait bien lui donner une chambre pour
+se d&eacute;lasser pendant quelques moments. On ouvrit aussit&ocirc;t un salon, pav&eacute;
+de marbre peint et dor&eacute;, qui &eacute;tait des plus propres du palais; il y
+entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands
+fureteurs de leur m&eacute;tier, ils all&egrave;rent d&eacute;couvrir un certain coin, dans
+lequel on avait arrang&eacute; maints pots de confiture; voil&agrave; mes gloutons
+apr&egrave;s; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une
+bouteille de sirop; celui-ci des p&acirc;t&eacute;s, celui-l&agrave; des massepains. La
+gente volatile qui faisait cort&egrave;ge, s'ennuyait de voir un repas o&ugrave; elle
+n'avait ni ch&egrave;nevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son m&eacute;tier,
+vola dans la salle d'audience, o&ugrave; s'approchant respectueusement de la
+reine:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majest&eacute;, pour &ecirc;tre
+complice b&eacute;n&eacute;vole du d&eacute;g&acirc;t qui se fait de vos tr&egrave;s douces confitures: le
+comte Mirlifiche en a d&eacute;j&agrave; mang&eacute; trois bo&icirc;tes pour sa part: il croquait
+la quatri&egrave;me sans aucun respect de la majest&eacute; royale, lorsque le c&oelig;ur
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, je vous en suis venu donner avis.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais
+je vous dispense d'avoir tant de z&egrave;le pour mes pots de confitures, je
+les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Le geai un peu honteux de la lev&eacute;e de bouclier qu'il venait de faire, se
+retira sans dire mot.</p>
+
+<p>L'on vit entrer quelques moments apr&egrave;s l'ambassadeur avec sa suite: il
+n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait habill&eacute; &agrave; la mode, car depuis le retour du
+fameux Fagotin, qui avait tant brill&eacute; dans le monde, il ne leur &eacute;tait
+venu aucun bon mod&egrave;le: son chapeau &eacute;tait pointu, avec un bouquet de
+plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or,
+de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon
+po&egrave;te, ayant compos&eacute; une harangue fort s&eacute;rieuse, s'avan&ccedil;a jusqu'au pied
+du tr&ocirc;ne o&ugrave; la reine &eacute;tait assise; il s'adressa &agrave; Babiole, et parla
+ainsi:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Madame, de vos yeux connaissez la puissance,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Par l'amour dont Magot ressent la violence.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ces singes et ces chats, ce cort&egrave;ge pompeux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lorsque d'un chat sauvage &eacute;prouvant la furie,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Monette (c'est le nom d'une guenon ch&eacute;rie)</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Madame, je ne peux la comparer qu'&agrave; vous,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lorsqu'elle fut ravie &agrave; Magot son &eacute;poux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le roi jura cent fois qu'&agrave; ses m&acirc;nes, fid&egrave;le,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il lui conserverait un amour &eacute;ternel.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Madame, vos appas ont chass&eacute; de son c&oelig;ur</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le tendre souvenir de sa premi&egrave;re ardeur.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il ne pense qu'&agrave; vous: si vous saviez, madame,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jusques &agrave; quel exc&egrave;s il a port&eacute; sa flamme,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sans doute votre c&oelig;ur, sensible &agrave; la piti&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour adoucir ses maux, en prendrait la moiti&eacute;!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, all&egrave;gre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Maintenant inquiet, tout d&eacute;fait et tout maigre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Un &eacute;ternel souci semble le consumer,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Les olives, les noix dont il &eacute;tait avide,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne lui paraissent plus qu'un rago&ucirc;t insipide.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il se meurt: c'est &agrave; vous que nous avons recours!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je ne vous dirai point les charmants avantages</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La figue et le raisin y viennent &agrave; foison,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L&agrave;, les fruits les plus beaux sont de toute saison.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Perroquet eut &agrave; peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur
+Babiole, qui de son c&ocirc;t&eacute; se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais
+&eacute;t&eacute; davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de
+r&eacute;pondre. Elle dit &agrave; Perroquet de faire entendre &agrave; monsieur
+l'ambassadeur qu'elle favoriserait les pr&eacute;tentions de son roi, en tout
+ce qui d&eacute;pendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole
+la suivit dans son cabinet:</p>
+
+<p>&laquo;Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret
+de ton &eacute;loignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te
+demande en mariage, car je n'ai pas encore oubli&eacute; que son p&egrave;re mit deux
+cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le
+mien; ils mang&egrave;rent tant de nos sujets, que nous f&ucirc;mes oblig&eacute;s de faire
+une paix assez honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, madame, r&eacute;pliqua impatiemment Babiole, que vous &ecirc;tes
+r&eacute;solue de me sacrifier &agrave; ce vilain monstre, pour &eacute;viter sa col&egrave;re; mais
+je supplie au moins votre majest&eacute; de m'accorder quelques jours pour
+prendre ma derni&egrave;re r&eacute;solution.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est juste, dit la reine; n&eacute;anmoins, si tu veux m'en croire,
+d&eacute;termine-toi promptement; consid&egrave;re les honneurs qu'on te pr&eacute;pare; la
+magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je
+suis s&ucirc;re que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, r&eacute;pondit d&eacute;daigneusement la
+petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touch&eacute;e des sentiments
+dont il me distingue.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se leva aussit&ocirc;t, et faisant la r&eacute;v&eacute;rence de bonne gr&acirc;ce, elle fut
+chercher le prince pour lui conter ses douleurs. D&egrave;s qu'il la vit, il
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien, ma Babiole, quand danserons-nous &agrave; ta noce?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'&eacute;tat o&ugrave; je me
+trouve est si d&eacute;plorable, que je ne suis plus la ma&icirc;tresse de vous taire
+mon secret, et quoiqu'il en co&ucirc;te &agrave; ma pudeur, il faut que je vous avoue
+que vous &ecirc;tes le seul que je puisse souhaiter pour &eacute;poux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &eacute;poux! dit le prince, en &eacute;clatant de rire; pour &eacute;poux, ma
+guenuche! je suis charm&eacute; de ce que tu me dis; j'esp&egrave;re cependant que tu
+m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille,
+notre air et nos mani&egrave;res ne sont pas tout &agrave; fait convenables.</p>
+
+<p>&mdash;J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos c&oelig;urs ne se
+ressemblent point; vous &ecirc;tes un ingrat, il y a longtemps que je m'en
+aper&ccedil;ois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le
+m&eacute;rite si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Babiole, dit-il, songe &agrave; la peine que j'aurais de te voir
+perch&eacute;e sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de
+la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton
+honneur et pour le mien, &eacute;pouse le roi Magot, et en faveur de la bonne
+amiti&eacute; qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout &agrave;
+fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait d&eacute;j&agrave; crev&eacute;
+les yeux, mordu le nez, arrach&eacute; les oreilles; mais je vous abandonne aux
+r&eacute;flexions que vous ferez un jour sur votre indigne proc&eacute;d&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher,
+l'ambassadeur Mirlifiche s'&eacute;tait rendu dans son appartement, avec des
+pr&eacute;sents magnifiques.</p>
+
+<p>Il y avait une toilette de r&eacute;seau d'araign&eacute;e, brod&eacute;e de petits vers
+luisants, une coque d'&oelig;uf renfermait les peignes, un bigarreau servait
+de pelote, et tout le linge &eacute;tait garni de dentelles de papier: il y
+avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement
+assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de
+poin&ccedil;ons, et cela brillait comme des diamants ce qui &eacute;tait bien
+meilleur, c'&eacute;tait une douzaine de bo&icirc;tes pleines de confitures avec un
+petit coffre de verre dans lequel &eacute;taient renferm&eacute;es une noisette et une
+olive, mais la cl&eacute; &eacute;tait perdue, et Babiole s'en mit peu en peine.</p>
+
+<p>L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on
+se sert en Magotie, que son monarque &eacute;tait plus touch&eacute; de ses charmes
+qu'il l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait b&acirc;tir un
+palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces pr&eacute;sents, et
+m&ecirc;me de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le
+roi son ma&icirc;tre ne pouvait lui t&eacute;moigner mieux son amiti&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ajouta-t-il, la plus forte &eacute;preuve de sa tendresse, et &agrave; laquelle
+vous devez &ecirc;tre la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de
+se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il d&eacute;ploya le portrait du roi des singes assis sur un gros
+billot, tenant une pomme qu'il mangeait.</p>
+
+<p>Babiole d&eacute;tourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure
+si d&eacute;sagr&eacute;able, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre &agrave;
+Mirlifiche qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e &agrave; son ma&icirc;tre de son estime; mais
+qu'elle n'avait pas encore d&eacute;termin&eacute; si elle voulait se marier.</p>
+
+<p>Cependant la reine avait r&eacute;solu de ne se point attirer la col&egrave;re des
+singes, et ne croyant pas qu'il fall&ucirc;t beaucoup de c&eacute;r&eacute;monies pour
+envoyer Babiole o&ugrave; elle voulait qu'elle all&acirc;t, elle fit pr&eacute;parer tout
+pour son d&eacute;part. &Agrave; ces nouvelles le d&eacute;sespoir s'empara tout &agrave; fait de
+son c&oelig;ur: les m&eacute;pris du prince d'un c&ocirc;t&eacute;, de l'autre l'indiff&eacute;rence de
+la reine, et plus que tout cela, un tel &eacute;poux, lui firent prendre la
+r&eacute;solution de s'enfuir: ce n'&eacute;tait pas une chose bien difficile; depuis
+qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et
+rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fen&ecirc;tre que par la porte.</p>
+
+<p>Elle se h&acirc;ta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en
+branche jusqu'au bord d'une rivi&egrave;re; l'exc&egrave;s de son d&eacute;sespoir l'emp&ecirc;cha
+de comprendre le p&eacute;ril o&ugrave; elle allait se mettre en voulant la passer &agrave;
+la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussit&ocirc;t
+au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aper&ccedil;ut une
+grotte magnifique, toute orn&eacute;e de coquilles, elle se h&acirc;ta d'y entrer;
+elle y fut re&ccedil;ue par un v&eacute;n&eacute;rable vieillard, dont la barbe descendait
+jusqu'&agrave; sa ceinture: il &eacute;tait couch&eacute; sur des roseaux et des gla&iuml;euls, il
+avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un
+rocher, d'o&ugrave; coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! qui t'am&egrave;ne ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, r&eacute;pondit-elle, je suis une guenuche infortun&eacute;e, je fuis un
+singe affreux que l'on veut me donner pour &eacute;poux.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage
+vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins
+vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de
+l'indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur, s'&eacute;cria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son
+souvenir augmente toutes mes douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sera pas toujours rebelle &agrave; l'amour, continua l'h&ocirc;te des
+poissons, je sais qu'il est r&eacute;serv&eacute; &agrave; la plus belle princesse de
+l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour
+moi!&raquo;</p>
+
+<p>Le bonhomme sourit, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand ma&icirc;tre, prend
+seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot
+t'a envoy&eacute;, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire
+davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te
+conduira o&ugrave; il faut que tu ailles.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne
+puis me passer de savoir votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;On me nomme, dit-il, Biroqua, p&egrave;re de Biroquie, rivi&egrave;re, comme tu
+vois, assez grosse et assez fameuse.&raquo;</p>
+
+<p>Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles all&egrave;rent
+pendant longtemps sur l'eau, et enfin &agrave; un d&eacute;tour qui paraissait long,
+la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus
+galant que la selle &agrave; l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait
+jusqu'&agrave; de petits pistolets d'ar&ccedil;on, auxquels deux corps d'&eacute;crevisses
+servaient de fourreaux.</p>
+
+<p>Babiole voyageait avec une enti&egrave;re confiance sur les promesses du sage
+Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit.
+H&eacute;las! h&eacute;las! c'&eacute;tait l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses
+mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et d&eacute;sol&eacute;s de la
+fuite de Babiole. Un singe de la troupe &eacute;tait mont&eacute; &agrave; la d&icirc;n&eacute;e sur un
+noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut &agrave;
+peine au haut de l'arbre, que regardant de tous c&ocirc;t&eacute;s, il aper&ccedil;ut
+Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine
+campagne. &Agrave; cette vue il se prit &agrave; crier si fort, que les singes
+assembl&eacute;s lui demand&egrave;rent en leur langage de quoi il &eacute;tait question; il
+le dit: on l&acirc;cha aussit&ocirc;t les perroquets, les pies et geais, qui
+vol&egrave;rent jusqu'o&ugrave; elle &eacute;tait, et sur leur rapport l'ambassadeur, les
+guenons et le reste de l'&eacute;quipage coururent et l'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>Quel d&eacute;plaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus
+grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du
+corps, il fut aussit&ocirc;t entour&eacute; des plus vigilantes guenons, de quelques
+renards et d'un coq qui se percha sur l'imp&eacute;riale, faisant la sentinelle
+jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare:
+ainsi la cavalcade continua son voyage au grand d&eacute;plaisir de Babiole qui
+n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acari&acirc;tre et peu
+complaisante.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, qui s'&eacute;taient pass&eacute;s sans aucune aventure, les
+guides s'&eacute;tant &eacute;gar&eacute;s, ils arriv&egrave;rent tous dans une grande et fameuse
+ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aper&ccedil;u un beau jardin,
+dont la porte &eacute;tait ouverte, ils s'y arr&ecirc;t&egrave;rent, et firent main-basse
+partout, comme en pays de conqu&ecirc;te. L'un croquait des noix, l'autre
+gobait des cerises, l'autre d&eacute;pouillait un prunier; enfin, il n'y avait
+si petit singenot qui n'all&acirc;t &agrave; la picor&eacute;e, et qui ne f&icirc;t magasin.</p>
+
+<p>Il faut savoir que cette ville &eacute;tait la capitale du royaume o&ugrave; Babiole
+avait pris naissance; que la reine, sa m&egrave;re, y demeurait, et que depuis
+le malheur qu'elle avait eu de voir m&eacute;tamorphoser sa fille en guenuche,
+par le bouquet d'aub&eacute;pine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses
+&eacute;tats, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui p&ucirc;t rappeler &agrave;
+son souvenir la fatalit&eacute; de sa d&eacute;plorable aventure. On regardait l&agrave; un
+singe comme un perturbateur du repos public. De quel &eacute;tonnement fut donc
+frapp&eacute; le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de
+paille peinte, et le reste du plus surprenant &eacute;quipage qui se soit vu
+depuis que les contes sont contes, et que les f&eacute;es sont f&eacute;es?</p>
+
+<p>Ces nouvelles vol&egrave;rent au palais, la reine demeura transie, elle crut
+que la gente singenote voulait attenter &agrave; son autorit&eacute;. Elle assembla
+promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de
+l&egrave;se-majest&eacute;; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple
+assez fameux pour qu'on s'en souv&icirc;nt &agrave; l'avenir, elle envoya ses gardes
+dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jet&egrave;rent de
+grands filets sur les arbres, la chasse fut bient&ocirc;t faite, et, malgr&eacute; le
+respect d&ucirc; &agrave; la qualit&eacute; d'ambassadeur, ce caract&egrave;re se trouva fort
+m&eacute;pris&eacute; en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans
+le fond d'une cave sous un grand poin&ccedil;on vide, o&ugrave; lui et ses camarades
+furent emprisonn&eacute;s, avec les dames guenuches et les demoiselles
+guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.</p>
+
+<p>&Agrave; son &eacute;gard elle ressentait une joie secr&egrave;te de ce nouveau d&eacute;sordre:
+quand les disgr&acirc;ces sont &agrave; un certain point, l'on n'appr&eacute;hende plus
+rien, et la mort m&ecirc;me peut &ecirc;tre envisag&eacute;e comme un bien; c'&eacute;tait la
+situation o&ugrave; elle se trouvait, le c&oelig;ur occup&eacute; du prince, qui l'avait
+m&eacute;pris&eacute;e, et l'esprit rempli de l'affreuse id&eacute;e du roi Magot, dont elle
+&eacute;tait sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier
+de dire que son habit &eacute;tait si joli et ses mani&egrave;res si peu communes, que
+ceux qui l'avaient prise s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; la consid&eacute;rer comme quelque
+chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre
+&eacute;tonnement, ils avaient d&eacute;j&agrave; entendu parler de l'admirable Babiole. La
+reine qui l'avait trouv&eacute;e, et qui ne savait point la m&eacute;tamorphose de sa
+ni&egrave;ce, avait &eacute;crit tr&egrave;s souvent &agrave; sa s&oelig;ur, qu'elle poss&eacute;dait une
+guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la
+reine afflig&eacute;e passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les
+gardes, ravis d'admiration, port&egrave;rent Babiole dans une grande galerie,
+ils y firent un petit tr&ocirc;ne; elle s'y pla&ccedil;a plut&ocirc;t en souveraine qu'en
+guenuche prisonni&egrave;re, et la reine venant &agrave; passer, demeura si vivement
+surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit,
+que malgr&eacute; elle, la nature parla en faveur de l'infante.</p>
+
+<p>Elle la prit entre ses bras. La petite cr&eacute;ature anim&eacute;e de son c&ocirc;t&eacute; par
+des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta &agrave; son
+cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait
+l'admiration de tous ceux qui l'entendaient.</p>
+
+<p>&laquo;Non, madame, s'&eacute;criait-elle, ce n'est point la peur d'une mort
+prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortun&eacute;e race des
+singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous
+plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand
+malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus
+de ce que je suis, que je regretterais la moindre d&eacute;marche pour ma
+conservation; c'est donc par rapport &agrave; vous seule, madame, que je vous
+aime, votre couronne me touche bien moins que votre m&eacute;rite.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; votre avis, que r&eacute;pondre &agrave; une Babiole si complimenteuse et si
+r&eacute;v&eacute;rencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands
+yeux, croyait r&ecirc;ver, et sentait que son c&oelig;ur &eacute;tait fort &eacute;mu.</p>
+
+<p>Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne diff&egrave;re pas un moment &agrave; me conter tes aventures; car je sens bien
+que de toutes les bestioles qui peuplent les m&eacute;nageries, et que je garde
+dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure
+m&ecirc;me qu'en ta faveur je ferai gr&acirc;ce aux singes qui t'accompagnent.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! madame, s'&eacute;cria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon
+malheur m'a fait na&icirc;tre guenuche, et ce m&ecirc;me malheur m'a donn&eacute; un
+discernement qui me fera souffrir jusqu'&agrave; la mort; car enfin, que
+puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et
+noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents
+toujours pr&ecirc;tes &agrave; mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit,
+que j'ai du go&ucirc;t, de la d&eacute;licatesse et des sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?&raquo;</p>
+
+<p>Babiole soupira sans rien r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin
+ou un &eacute;cureuil; car si tu n'es point trop engag&eacute;e, j'ai un nain qui
+serait bien ton fait.&raquo;</p>
+
+<p>Babiole &agrave; cette proposition prit un air d&eacute;daigneux, dont la reine
+s'&eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Ne te f&acirc;che point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu
+parles?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je sais de mes aventures, r&eacute;pliqua Babiole, c'est que la
+reine, votre s&oelig;ur, vous eut &agrave; peine quitt&eacute;e, apr&egrave;s la naissance et la
+mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de
+la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus
+arrach&eacute;e de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le
+monde fut &eacute;galement surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me
+donna des ma&icirc;tres qui m'apprirent plusieurs langues, et &agrave; toucher des
+instruments enfin, madame, je devins sensible &agrave; mes disgr&acirc;ces, et....
+Mais, s'&eacute;cria-t-elle, voyant le visage de la reine p&acirc;le et couvert d'une
+sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement
+extraordinaire en votre personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articul&eacute;e; je me
+meurs, ma ch&egrave;re et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je
+te retrouve.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, elle s'&eacute;vanouit. Babiole effray&eacute;e, courut appeler du
+secours, les dames de la reine se h&acirc;t&egrave;rent de lui donner de l'eau, de la
+d&eacute;lacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y
+prit pas seulement garde, tant elle &eacute;tait petite.</p>
+
+<p>Quand la reine fut revenue de la longue p&acirc;moison o&ugrave; le discours de la
+princesse l'avait jet&eacute;e, elle voulut rester seule avec les dames qui
+savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta
+ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute;, dont elles demeur&egrave;rent si &eacute;perdues, qu'elles ne
+savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce
+qu'elles croyaient &agrave; propos de faire dans une conjoncture si triste. Les
+unes dirent qu'il fallait &eacute;touffer la guenuche, d'autres la renfermer
+dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer &agrave; la mer. La reine
+pleurait et sanglotait.</p>
+
+<p>&laquo;Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir r&eacute;duite par
+un bouquet enchant&eacute;, dans ce mis&eacute;rable &eacute;tat? Mais au fond,
+continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai
+attir&eacute; l'indignation de la m&eacute;chante Fanferluche; est-il juste qu'elle
+souffre de la haine que cette f&eacute;e a pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, s'&eacute;cria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre
+gloire; que penserait-on dans le monde, si vous d&eacute;clariez qu'une monne
+est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand
+on est aussi belle que vous.&raquo;</p>
+
+<p>La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les
+autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacit&eacute;, qu'il fallait
+exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle r&eacute;solut d'enfermer
+Babiole dans un ch&acirc;teau, o&ugrave; elle serait bien nourrie et bien trait&eacute;e le
+reste de ses jours.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se
+coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fen&ecirc;tre
+sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'&agrave; la grande for&ecirc;t, et laissa
+tout le monde en rumeur de ne la point trouver.</p>
+
+<p>Elle passa la nuit dans le creux d'un ch&ecirc;ne, o&ugrave; elle eut le temps de
+moraliser sur la cruaut&eacute; de sa destin&eacute;e: mais ce qui lui faisait plus de
+peine, c'&eacute;tait la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; on la mettait de quitter la reine;
+cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer
+ma&icirc;tresse de sa libert&eacute;, que de la perdre pour jamais.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir o&ugrave; elle
+voulait aller, pensant et repensant mille fois &agrave; la bizarrerie d'une
+aventure si extraordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle diff&eacute;rence, s'&eacute;criait-elle, de ce que je suis, &agrave; ce que je
+devrais &ecirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole.
+Aussit&ocirc;t que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne
+la f&icirc;t suivre, ou que quelqu'un des singes &eacute;chapp&eacute;s de la cave ne la
+men&acirc;t malgr&eacute; elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni
+chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand d&eacute;sert o&ugrave; il n'y avait
+ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea
+sans r&eacute;flexion, et lorsqu'elle commen&ccedil;a d'avoir faim, elle connut, mais
+trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence &agrave; voyager dans un tel
+pays.</p>
+
+<p>Deux jours et deux nuits s'&eacute;coul&egrave;rent, sans qu'elle p&ucirc;t m&ecirc;me attraper un
+vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle &eacute;tait
+si faible qu'elle s'&eacute;vanouissait, elle se coucha par terre, et venant &agrave;
+se souvenir de l'olive et de la noisette qui &eacute;taient encore dans le
+petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un l&eacute;ger
+repas. Toute joyeuse de ce rayon d'esp&eacute;rance, elle prit une pierre, mit
+le coffre en pi&egrave;ce, et croqua l'olive. Mais elle y eut &agrave; peine donn&eacute; un
+coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfum&eacute;e,
+que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du
+monde; sa surprise fut extr&ecirc;me, elle prit de cette huile, et s'en frotta
+tout enti&egrave;re! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien
+dans l'univers ne pouvait l'&eacute;galer; elle se sentait de grands yeux, une
+petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir;
+enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son
+coffre. &Ocirc; quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agr&eacute;able! Ses
+habits grandirent comme elle, elle &eacute;tait bien coiff&eacute;e, ses cheveux
+faisaient mille boucles, son teint avait la fra&icirc;cheur des fleurs du
+printemps.</p>
+
+<p>Les premiers moments de sa surprise &eacute;tant pass&eacute;s, la faim se fit
+ressentir plus pressante, et ses regrets augment&egrave;rent &eacute;trangement.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, n&eacute;e princesse comme je le
+suis, il faut que je p&eacute;risse dans ces tristes lieux. &Ocirc;! barbare fortune
+qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour
+m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si
+inesp&eacute;r&eacute; en moi? Et toi, v&eacute;n&eacute;rable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie
+si g&eacute;n&eacute;reusement, me laisseras-tu p&eacute;rir dans cette affreuse solitude?&raquo;</p>
+
+<p>L'infante demandait inutilement du secours, tout &eacute;tait sourd &agrave; sa voix:
+la n&eacute;cessit&eacute; de manger la tourmentait &agrave; tel point, qu'elle prit la
+noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise
+d'en voir sortir des architectes, des peintres, des ma&ccedil;ons, des
+tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns
+dessinent un palais, les autres le b&acirc;tissent, d'autres le meublent;
+ceux-l&agrave; peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout
+brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante
+princesses mieux habill&eacute;es que des reines, men&eacute;es par des &eacute;cuyers, et
+suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la
+convi&egrave;rent au festin qui l'attendait. Aussit&ocirc;t Babiole, sans se faire
+prier, s'avan&ccedil;a promptement vers le salon; et l&agrave; d'un air de reine, elle
+mangea comme une affam&eacute;e. &Agrave; peine fut-elle hors de table, que ses
+tr&eacute;soriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands
+comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demand&egrave;rent si
+elle avait agr&eacute;able qu'ils payassent les ouvriers qui avaient b&acirc;ti son
+palais. Elle dit que cela &eacute;tait juste, &agrave; condition qu'ils b&acirc;tiraient
+aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y
+consentirent, la ville fut achev&eacute;e en trois quarts d'heure, quoiqu'elle
+f&ucirc;t cinq fois plus grande que Rome. Voil&agrave; bien des prodiges sortis d'une
+petite noisette.</p>
+
+<p>La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une c&eacute;l&egrave;bre ambassade &agrave;
+la reine sa m&egrave;re, et de faire faire quelques reproches au jeune prince,
+son cousin. En attendant qu'elle pr&icirc;t l&agrave;-dessus les mesures n&eacute;cessaires,
+elle se divertissait &agrave; voir courre la bague, dont elle donnait toujours
+le prix, au jeu, &agrave; la com&eacute;die, &agrave; la chasse et &agrave; la p&ecirc;che, car l'on y
+avait conduit une rivi&egrave;re. Le bruit de sa beaut&eacute; se r&eacute;pandait par tout
+l'univers; il venait &agrave; sa cour des rois, des quatre coins du monde, des
+g&eacute;ants plus hauts que les montagnes, et des pygm&eacute;es plus petits que des
+rats.</p>
+
+<p>Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande f&ecirc;te, o&ugrave; plusieurs
+chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent &agrave; se f&acirc;cher, les uns
+contre les autres, ils se battirent et se bless&egrave;rent. La princesse en
+col&egrave;re descendit de son balcon pour reconna&icirc;tre les coupables: mais
+lorsqu'on les eut d&eacute;sarm&eacute;s, que devint-elle quand elle vit le prince,
+son cousin. S'il n'&eacute;tait pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en
+pensa mourir elle-m&ecirc;me de surprise et de douleur. Elle le fit porter
+dans le plus bel appartement du palais, o&ugrave; rien ne manquait de tout ce
+qui lui &eacute;tait n&eacute;cessaire pour sa gu&eacute;rison, m&eacute;decin de Chodrai,
+chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-m&ecirc;me
+les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces
+larmes auraient d&ucirc; servir de baume au malade. Il l'&eacute;tait en effet de
+plus d'une mani&egrave;re car sans compter une demi-douzaine de coups d'&eacute;p&eacute;e,
+et autant de coups de lance qui le per&ccedil;aient de part en part, il &eacute;tait
+depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait &eacute;prouv&eacute; le
+pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une mani&egrave;re &agrave; n'en gu&eacute;rir de sa
+vie. Il est donc ais&eacute; de juger &agrave; pr&eacute;sent d'une partie de ce qu'il
+ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse,
+qu'elle &eacute;tait dans la derni&egrave;re douleur de l'&eacute;tat o&ugrave; il &eacute;tait r&eacute;duit. Je
+ne m'arr&ecirc;terai point &agrave; redire toutes les choses que son c&oelig;ur lui
+fournit pour la remercier des bont&eacute;s qu'elle lui t&eacute;moignait; ceux qui
+l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade p&ucirc;t marquer tant de
+passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois,
+le pria de se taire; mais l'&eacute;motion et l'ardeur de ses discours le
+men&egrave;rent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie
+affreuse. Elle s'&eacute;tait arm&eacute;e jusque-l&agrave; de constance; enfin, elle la
+perdit &agrave; tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts
+cris, et qu'elle donna lieu de croire &agrave; tout le monde, que son c&oelig;ur
+&eacute;tait de facile acc&egrave;s, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant
+de tendresse pour un &eacute;tranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est
+le nom qu'elle avait donn&eacute; &agrave; son royaume) que le prince &eacute;tait son
+cousin, et qu'elle l'aimait d&egrave;s sa plus grande jeunesse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en voyageant qu'il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans cette cour, et comme il
+n'y connaissait personne pour le pr&eacute;senter &agrave; l'infante, il crut que rien
+ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de
+h&eacute;ros c'est-&agrave;-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais
+il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc
+une rude m&ecirc;l&eacute;e; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible,
+comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, fut le prince. Babiole d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, courait les
+grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un
+bois, elle tomba &eacute;vanouie au pied d'un arbre, o&ugrave; la f&eacute;e Fanferluche qui
+ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire,
+vint l'enlever dans une nu&eacute;e plus noire que de l'encre, et qui allait
+plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune
+connaissance enfin elle revint &agrave; elle; jamais surprise n'a &eacute;t&eacute; &eacute;gale &agrave;
+la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du p&ocirc;le; le
+parquet de nu&eacute;e n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-&ccedil;&agrave; et de-l&agrave;,
+il lui semblait marcher sur des plumes, et la nu&eacute;e s'entr'ouvrant, elle
+avait beaucoup de peine de s'emp&ecirc;cher de tomber; elle ne trouvait
+personne avec qui se plaindre, car la m&eacute;chante Fanferluche s'&eacute;tait
+rendue invisible: elle eut le temps de penser &agrave; son cher prince, et &agrave;
+l'&eacute;tat o&ugrave; elle l'avait laiss&eacute;, et elle s'abandonna aux sentiments les
+plus douloureux qui puissent occuper une &acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! s'&eacute;criait-elle, je suis encore capable de survivre &agrave; ce que
+j'aime, et l'appr&eacute;hension d'une mort prochaine trouve quelque place dans
+mon c&oelig;ur! Ah! si le soleil voulait me r&ocirc;tir, qu'il me rendrait un bon
+office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais
+contente! Mais, h&eacute;las! tout le zodiaque est sourd &agrave; ma voix, le
+Sagittaire n'a point de fl&egrave;ches, le Taureau de cornes et le Lion de
+dents: peut-&ecirc;tre que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira
+la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. &Ocirc;! prince, mon cher
+cousin, que n'&ecirc;tes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique
+cabriole dont une amante d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e se puisse aviser.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle courut au bout de la nu&eacute;e, et se pr&eacute;cipita
+comme un trait que l'on d&eacute;coche avec violence.</p>
+
+<p>Tous ceux qui la virent, crurent que c'&eacute;tait la lune qui tombait; et
+comme l'on &eacute;tait pour lors en d&eacute;cours, plusieurs peuples qui l'adorent
+et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se
+persuad&egrave;rent que le soleil, par jalousie, lui avait jou&eacute; ce mauvais
+tour.</p>
+
+<p>Quelque envie qu'e&ucirc;t l'infante de mourir, elle n'y r&eacute;ussit pas, elle
+tomba dans la bouteille de verre o&ugrave; les f&eacute;es mettaient ordinairement
+leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour
+dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle &eacute;tait vide, car elle
+s'y serait noy&eacute;e comme une mouche.</p>
+
+<p>Six g&eacute;ants la gardaient, ils reconnurent aussit&ocirc;t l'infante; c'&eacute;taient
+les m&ecirc;mes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne
+Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transport&eacute;s l&agrave;,
+chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand
+les g&eacute;ants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours o&ugrave;
+elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les cam&eacute;l&eacute;ons, de
+l'air et de la ros&eacute;e.</p>
+
+<p>La prison de l'infante n'&eacute;tait sue de personne; le jeune prince
+l'ignorait, il n'&eacute;tait pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il
+s'apercevait assez, par la m&eacute;lancolie de tous ceux qui le servaient,
+qu'il y avait un sujet de douleur g&eacute;n&eacute;rale &agrave; la cour; sa discr&eacute;tion
+naturelle l'emp&ecirc;cha de chercher &agrave; la p&eacute;n&eacute;trer mais lorsqu'il fut
+convalescent, il pressa si fort qu'on lui appr&icirc;t des nouvelles de la
+princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui
+l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;vor&eacute;e par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'&eacute;tait tu&eacute;e de
+d&eacute;sespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle
+allait errante par le monde.</p>
+
+<p>Comme cette derni&egrave;re opinion &eacute;tait la moins terrible, et qu'elle
+soutenait un peu l'esp&eacute;rance du prince, il s'y arr&ecirc;ta, et partit sur
+Criquetin dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, mais je n'ai pas dit que c'&eacute;tait le fils
+a&icirc;n&eacute; de Buc&eacute;phale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce
+si&egrave;cle-l&agrave;: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller &agrave;
+l'aventure; il appelait l'infante, les &eacute;chos seuls lui r&eacute;pondaient.</p>
+
+<p>Enfin il arriva au bord d'une grosse rivi&egrave;re. Criquetin avait soif, il y
+entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit &agrave; crier de
+toute sa force:</p>
+
+<p>&laquo;Babiole, belle Babiole, o&ugrave; &ecirc;tes-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Il entendit une voix, dont la douceur semblait r&eacute;jouir l'onde: cette
+voix lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Avance, et tu sauras o&ugrave; elle est.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le prince aussi t&eacute;m&eacute;raire qu'amoureux, donne deux coups
+d'&eacute;perons &agrave; Criquetin, il nage et trouve un gouffre o&ugrave; l'eau plus rapide
+se pr&eacute;cipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuad&eacute; qu'il s'allait
+noyer.</p>
+
+<p>Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui c&eacute;l&eacute;brait les noces
+de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la
+contr&eacute;e; toutes les d&eacute;it&eacute;s poissonneuses &eacute;taient dans sa grotte; les
+tritons et les sir&egrave;nes y faisaient une musique agr&eacute;able, et la rivi&egrave;re
+Biroquie, l&eacute;g&egrave;rement v&ecirc;tue, dansait les olivettes avec la Seine, la
+Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui &eacute;taient assur&eacute;ment venus de fort
+loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arr&ecirc;ta
+fort respectueusement &agrave; l'entr&eacute;e de la grotte, et le prince qui savait
+encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde r&eacute;v&eacute;rence,
+demanda s'il &eacute;tait permis &agrave; un mortel comme lui de para&icirc;tre au milieu
+d'une si belle troupe.</p>
+
+<p>Biroqua prit la parole, et r&eacute;pliqua d'un air affable qu'il leur faisait
+honneur et plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je
+suis dans vos int&eacute;r&ecirc;ts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que
+vous la retiriez du lieu fatal o&ugrave; la vindicative Fanferluche l'a mise en
+prison, c'est dans une bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que me dites-vous, s'&eacute;cria le prince, l'infante est dans une
+bouteille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous
+avertis, seigneur, qu'il n'est pas ais&eacute; de vaincre les g&eacute;ants et les
+dragons qui la gardent, &agrave; moins que vous ne suiviez mes conseils. Il
+faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin
+ail&eacute; que je vous &eacute;l&egrave;ve depuis longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit venir le dauphin sell&eacute; et brid&eacute;, qui faisait si bien des voltes
+et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.</p>
+
+<p>Biroquie et ses compagnes s'empress&egrave;rent aussit&ocirc;t d'armer le prince.
+Elles lui mirent une brillante cuirasse d'&eacute;cailles de carpes dor&eacute;es, on
+le coiffa de la coquille d'un gros lima&ccedil;on, qui &eacute;tait ombrag&eacute;e d'une
+large queue de morue, &eacute;lev&eacute;e en forme d'aigrette; une na&iuml;ade le ceignit
+d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable &eacute;p&eacute;e faite d'une
+longue ar&ecirc;te de poisson; on lui donna ensuite une large &eacute;caille de
+tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet &eacute;quipage, il n'y eut si
+petit goujon qui ne le pr&icirc;t pour le dieu des soles, car il faut dire la
+v&eacute;rit&eacute;, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement
+parmi les mortels.</p>
+
+<p>L'esp&eacute;rance de retrouver bient&ocirc;t la charmante princesse qu'il aimait,
+lui inspira une joie dont il n'avait pas &eacute;t&eacute; capable depuis sa perte; et
+la chronique de ce fid&egrave;le conte marque qu'il mangea de bon app&eacute;tit chez
+Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs;
+il dit adieu &agrave; son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui
+partit aussit&ocirc;t. Le prince se trouva, &agrave; la fin du jour, si haut, que
+pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raret&eacute;s
+qu'il y d&eacute;couvrit auraient &eacute;t&eacute; capables de l'arr&ecirc;ter, s'il avait eu un
+d&eacute;sir moins pressant de tirer son infante de la bouteille o&ugrave; elle vivait
+depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait &agrave; peine lorsqu'il la
+d&eacute;couvrit environn&eacute;e des g&eacute;ants et des dragons que la f&eacute;e, par la vertu
+de sa petite baguette, avait retenus aupr&egrave;s d'elle; elle croyait si peu
+que quelqu'un e&ucirc;t assez de pouvoir pour la d&eacute;livrer, qu'elle se reposait
+sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.</p>
+
+<p>Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait
+ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier
+qui venait la d&eacute;livrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible,
+quoiqu'elle s&ucirc;t, par sa propre exp&eacute;rience, que les choses les plus
+extraordinaires se rendent famili&egrave;res pour certaines personnes.</p>
+
+<p>&laquo;Serait-ce bien par la malice de quelques f&eacute;es, disait-elle, que ce
+chevalier est transport&eacute; dans les airs? H&eacute;las, que je le plains, s'il
+faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme &agrave; moi?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les g&eacute;ants qui aper&ccedil;urent le prince
+au-dessus de leurs t&ecirc;tes, crurent que c'&eacute;tait un cerf-volant, et
+s'&eacute;cri&egrave;rent l'un &agrave; l'autre: &laquo;Attrape, attrape la corde, cela nous
+divertira&raquo;; mais lorsqu'ils se baiss&egrave;rent, pour la ramasser, il fondit
+sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pi&egrave;ces comme un jeu de
+cartes que l'on coupe par la moiti&eacute;, et que l'on jette au vent. Au bruit
+de ce grand combat, l'infante tourna la t&ecirc;te, elle reconnut son jeune
+prince. Quelle joie d'&ecirc;tre certaine de sa vie! mais quelles alarmes de
+la voir dans un p&eacute;ril si &eacute;vident, au milieu de ces terribles colosses,
+et des dragons qui s'&eacute;lan&ccedil;aient sur lui! Elle poussa des cris affreux,
+et le danger o&ugrave; il &eacute;tait pensa la faire mourir.</p>
+
+<p>Cependant l'ar&ecirc;te enchant&eacute;e, dont Biroqua avait arm&eacute; la main du prince,
+ne portait aucuns coups inutiles; et le l&eacute;ger dauphin qui s'&eacute;levait et
+qui se baissait fort &agrave; propos, lui &eacute;tait aussi d'un secours merveilleux;
+de sorte qu'en tr&egrave;s peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres.
+L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait
+mis en pi&egrave;ces, s'il n'avait pas appr&eacute;hend&eacute; de l'en blesser: il prit le
+parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond,
+il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour m&eacute;nager votre estime, je
+vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'int&eacute;resser si tendrement &agrave;
+votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis
+fille de la reine votre tante, et la m&ecirc;me Babiole que vous trouv&acirc;tes
+sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la
+faiblesse de vous t&eacute;moigner un attachement que vous m&eacute;pris&acirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'&eacute;cria le prince, dois-je croire un &eacute;v&eacute;nement si
+prodigieux? Vous avez &eacute;t&eacute; guenuche; vous m'avez aim&eacute;, je l'ai su, et mon
+c&oelig;ur a &eacute;t&eacute; capable de refuser le plus grand de tous les biens!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais &agrave; l'heure qu'il est tr&egrave;s mauvaise opinion de votre go&ucirc;t,
+r&eacute;pliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque
+attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'&ecirc;tre
+prisonni&egrave;re, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma m&egrave;re, lui
+rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent
+l'int&eacute;resser.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le
+dauphin ail&eacute;, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la
+plus aimable princesse qui soit au monde.&raquo;</p>
+
+<p>Le dauphin s'&eacute;leva doucement, et prit son vol vers la capitale o&ugrave; la
+reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un
+moment de repos, elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de songer &agrave; elle, de se
+souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu
+la revoir, toute guenuche qu'elle &eacute;tait, pour la moiti&eacute; de son royaume.</p>
+
+<p>Lorsque le prince fut arriv&eacute;, il se d&eacute;guisa en vieillard, et lui fit
+demander une audience particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui dit-il, j'&eacute;tudie d&egrave;s ma plus tendre jeunesse l'art de
+n&eacute;cromancien; vous devez juger par l&agrave; que je n'ignore point la haine que
+Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais
+essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide,
+est &agrave; pr&eacute;sent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bient&ocirc;t
+aupr&egrave;s de vous, si vous voulez pardonner &agrave; la reine votre s&oelig;ur, la
+cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage
+de votre infante avec le prince votre neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, r&eacute;pliqua la reine en
+pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai
+perdu ma ch&egrave;re fille, je n'ai plus d'&eacute;poux, ma s&oelig;ur pr&eacute;tend que mon
+royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me
+pers&eacute;cutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous
+l'apprendre!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir &agrave; ce mariage?
+La m&eacute;chante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y
+opposera toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas, madame, r&eacute;pliqua le bonhomme, promettez-moi
+seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on d&eacute;sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je promets tout, s'&eacute;cria la reine, pourvu que je revoie ma ch&egrave;re
+fille.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince sortit, et courut o&ugrave; l'infante l'attendait. Elle demeura
+surprise de le voir d&eacute;guis&eacute;, et cela l'obligea de lui raconter que
+depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands int&eacute;r&ecirc;ts &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin
+il venait de faire consentir sa tante &agrave; ce qu'il souhaitait. La
+princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent
+passer lui trouv&egrave;rent une si parfaite ressemblance avec sa m&egrave;re, qu'on
+s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la reine l'aper&ccedil;ut, son c&oelig;ur s'agita si fort, qu'il ne fallut
+point d'autre t&eacute;moignage de la v&eacute;rit&eacute; de cette aventure. La princesse se
+jeta &agrave; ses pieds, la reine la re&ccedil;ut entre ses bras; et apr&egrave;s avoir
+demeur&eacute; longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres
+baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle
+occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit
+un accueil tr&egrave;s favorable, et lui r&eacute;it&eacute;ra ce qu'elle avait promis au
+n&eacute;cromancien. Elle aurait parl&eacute; plus longtemps, mais le bruit qu'on
+faisait dans la cour du palais, l'ayant oblig&eacute;e de mettre la t&ecirc;te &agrave; la
+fen&ecirc;tre, elle eut l'agr&eacute;able surprise de voir arriver la reine sa s&oelig;ur.
+Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent aupr&egrave;s d'elle
+le v&eacute;n&eacute;rable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui &eacute;tait de la partie;
+les uns pour les autres pouss&egrave;rent de grands cris de joie; l'on courut
+se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le c&eacute;l&egrave;bre
+mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en d&eacute;pit de la
+f&eacute;e Fanferluche, dont le savoir et la malice furent &eacute;galement confondus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Finette_Cendron" id="Finette_Cendron"></a><a href="#table">Finette Cendron</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs
+affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes
+pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous
+leurs meubles, pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce. Les fripiers &eacute;taient las d'acheter, car
+tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine
+furent bien pauvres, le roi dit &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>&laquo;Nous voil&agrave; hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut
+gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que
+nous avons &agrave; faire, car jusqu'&agrave; pr&eacute;sent je n'ai su que le m&eacute;tier de roi,
+qui est fort doux.&raquo;</p>
+
+<p>La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y
+r&ecirc;ver. Au bout de ce temps, elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'&agrave; faire des filets
+dont vous prendrez des oiseaux &agrave; la chasse et des poissons &agrave; la p&ecirc;che.
+Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire
+d'autres. &Agrave; l'&eacute;gard de nos trois filles, ce sont de franches
+paresseuses, qui croient &ecirc;tre de grandes dames; elles veulent faire les
+demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent
+jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez
+d'habits &agrave; leur gr&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi commen&ccedil;a de pleurer, quand il vit qu'il fallait se s&eacute;parer de ses
+enfants. Il &eacute;tait bon p&egrave;re mais la reine &eacute;tait la ma&icirc;tresse. Il demeura
+donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les
+mener o&ugrave; vous jugerez &agrave; propos.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui
+&eacute;tait la plus petite des filles, &eacute;coutait par le trou de la serrure; et
+quand elle eut d&eacute;couvert le dessein de son papa et de sa maman, elle
+s'en alla tant vite qu'elle put &agrave; une grande grotte fort &eacute;loign&eacute;e de
+chez eux, o&ugrave; demeurait la f&eacute;e Merluche, qui &eacute;tait sa marraine.</p>
+
+<p>Finette avait pris deux livres de beurre frais, des &oelig;ufs, du lait et de
+la farine pour faire un excellent g&acirc;teau &agrave; sa marraine, afin d'en &ecirc;tre
+bien re&ccedil;ue. Elle commen&ccedil;a ga&icirc;ment son voyage; mais plus elle allait,
+plus elle se lassait. Ses souliers s'us&egrave;rent jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+semelle; et ses petits pieds mignons s'&eacute;corch&egrave;rent si fort que c'&eacute;tait
+grande piti&eacute;; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe,
+pleurant.</p>
+
+<p>Par l&agrave; passa un beau cheval d'Espagne, tout sell&eacute;, tout brid&eacute;; il y
+avait plus de diamants &agrave; sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter
+trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit &agrave; pa&icirc;tre doucement
+aupr&egrave;s d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la r&eacute;v&eacute;rence;
+aussit&ocirc;t elle le prit par la bride:</p>
+
+<p>&laquo;Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la
+f&eacute;e? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais
+mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne
+avoine et de bon foin; tu auras de la paille fra&icirc;che pour te coucher.&raquo;</p>
+
+<p>Le cheval se baissa presque &agrave; terre devant elle, et la jeune Finette
+sauta dessus; il se mit &agrave; courir si l&eacute;g&egrave;rement, qu'il semblait que ce
+f&ucirc;t un oiseau. Il s'arr&ecirc;ta &agrave; l'entr&eacute;e de la grotte, comme s'il en avait
+su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'&eacute;tait Merluche qui,
+ayant devin&eacute; que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoy&eacute; ce
+beau cheval.</p>
+
+<p>Quand elle fut entr&eacute;e, elle fit trois grandes r&eacute;v&eacute;rences &agrave; sa marraine,
+et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voil&agrave; du beurre, du
+lait, de la farine et des &oelig;ufs que je vous apporte pour vous faire un
+bon g&acirc;teau &agrave; la mode de notre pays.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez la bien venue, Finette, dit la f&eacute;e; venez que je vous embrasse.&raquo;</p>
+
+<p>Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta tr&egrave;s joyeuse, car madame
+Merluche n'&eacute;tait pas une f&eacute;e &agrave; la douzaine. Elle dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre;
+d&eacute;coiffez-moi et me peignez.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse la d&eacute;coiffa et la peigna le plus adroitement du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez &eacute;cout&eacute;
+le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez &eacute;viter
+ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'&agrave; prendre ce peloton, le fil n'en
+rompra jamais; vous attacherez le bout &agrave; la porte de votre maison, et
+vous le tiendrez &agrave; votre main. Quand la reine vous aura laiss&eacute;e, il vous
+sera ais&eacute; de revenir en suivant le fil.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux
+habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur
+le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit &agrave; la porte de
+la maisonnette de leurs majest&eacute;s. Finette dit au cheval:</p>
+
+<p>&laquo;Mon petit ami, vous &ecirc;tes beau et tr&egrave;s sage; vous allez plus vite que le
+soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'o&ugrave; vous venez.&raquo;</p>
+
+<p>Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son
+chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. D&egrave;s que le jour
+parut, le roi r&eacute;veilla sa femme:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, madame, lui dit-il, appr&ecirc;tez-vous pour le voyage.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une
+camisole blanche et un b&acirc;ton. Elle fit venir l'a&icirc;n&eacute;e de ses filles qui
+s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisi&egrave;me
+Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai r&ecirc;v&eacute; cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma
+s&oelig;ur, elle nous r&eacute;galera bien; nous mangerons et nous rirons tant que
+nous voudrons.&raquo;</p>
+
+<p>Fleur d'Amour, qui se d&eacute;sesp&eacute;rait d'&ecirc;tre dans un d&eacute;sert, dit &agrave; sa m&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, madame, o&ugrave; il vous plaira, pourvu que je me prom&egrave;ne, il ne
+m'importe.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux autres en dirent autant. Elles prennent cong&eacute; du roi, et les
+voil&agrave; toutes quatre en chemin. Elles all&egrave;rent si loin, si loin, que
+Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y
+avait pr&egrave;s de mille lieues. Elle marchait toujours derri&egrave;re ses s&oelig;urs,
+passant le fil adroitement dans les buissons.</p>
+
+<p>Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le
+chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la berg&egrave;re qui veille autour
+de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.&raquo;</p>
+
+<p>Elles se couch&egrave;rent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta,
+croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait
+pas.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'&eacute;tais une m&eacute;chante fille, disait-elle, je m'en irais tout &agrave;
+l'heure, et je laisserais mourir mes s&oelig;urs ici, car elles me battent et
+m'&eacute;gratignent jusqu'au sang. Malgr&eacute; toutes leurs malices, je ne les veux
+pas abandonner.&raquo;</p>
+
+<p>Elle les r&eacute;veille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent &agrave;
+pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront
+leurs belles poup&eacute;es, leur petit m&eacute;nage d'argent, leurs autres jouets et
+leurs bonbons.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai
+pas moins bonne s&oelig;ur;&raquo; et se levant, elle suivit son fil, et les
+princesses aussi; de sorte qu'elles arriv&egrave;rent presque aussit&ocirc;t que la
+reine.</p>
+
+<p>En s'arr&ecirc;tant &agrave; la porte, elles entendirent que le roi disait:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai le c&oelig;ur tout saisi de vous voir revenir seule.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit la reine, nous &eacute;tions trop embarrass&eacute;s de nos filles.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, dit le roi, si vous aviez ramen&eacute; ma Finette, je me consolerais
+des autres, car elles n'aiment rien.&raquo;</p>
+
+<p>Elles frapp&egrave;rent, toc, toc. Le roi dit:</p>
+
+<p>&laquo;Qui va l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>Elles r&eacute;pondirent:</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et
+Fine-Oreille.&raquo;</p>
+
+<p>La reine se mit &agrave; trembler:</p>
+
+<p>&laquo;N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est
+impossible qu'elles fussent revenues.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait aussi poltron que sa femme, et il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Vous me trompez, vous n'&ecirc;tes point mes filles.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Fine-Oreille, qui &eacute;tait adroite, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si
+je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi regarda comme elle lui avait dit, et d&egrave;s qu'il l'eut reconnue, il
+leur ouvrit. La reine fit semblant d'&ecirc;tre bien aise de les revoir; elle
+leur dit qu'elle avait oubli&eacute; quelque chose, qu'elle l'&eacute;tait venu
+chercher; mais qu'assur&eacute;ment elle les aurait &eacute;t&eacute; retrouver. Elles
+feignirent de la croire, et mont&egrave;rent dans un beau petit grenier o&ugrave;
+elles couchaient.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, dit Finette, mes s&oelig;urs, vous m'avez promis une poup&eacute;e,
+donnez-la-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment tu n'as qu'&agrave; t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu
+es cause que le roi ne nous regrette pas.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme pl&acirc;tre.
+Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait
+tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit
+que la reine disait au roi:</p>
+
+<p>&laquo;Je les m&egrave;nerai d'un autre c&ocirc;t&eacute;, encore plus loin, et je suis certaine
+qu'elles ne reviendront jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour
+aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit
+deux poulets et un ma&icirc;tre coq, &agrave; qui elle tordit le cou, puis deux
+petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en r&eacute;galer dans
+l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut
+pas fait une lieue &agrave; t&acirc;tons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne
+vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'&eacute;tait fait
+d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le
+joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si &agrave; son aise:
+elle arriva promptement chez sa marraine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les c&eacute;r&eacute;monies ordinaires, elle lui pr&eacute;senta les poulets, le coq
+et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la
+reine avait jur&eacute; qu'elle les m&egrave;nerait jusqu'au bout du monde. Merluche
+dit &agrave; sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein
+de cendre:</p>
+
+<p>&laquo;Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous
+marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez
+qu'&agrave; regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos s&oelig;urs,
+elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus
+vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Finette prit cong&eacute; d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou
+quarante millions de diamants en une petite bo&icirc;te, qu'elle mit dans sa
+poche: le cheval &eacute;tait tout pr&ecirc;t, et la rapporta comme &agrave; l'ordinaire. Au
+point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle
+leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai r&ecirc;v&eacute; cette nuit qu'il faut que
+j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays o&ugrave;
+elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi
+allons-y tout &agrave; l'heure.&raquo;</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur m&egrave;re e&ucirc;t
+encore envie de les perdre, s'afflig&egrave;rent de ces nouvelles. Il fallut
+pourtant partir; et elles all&egrave;rent si loin, qu'il ne s'est jamais fait
+un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derri&egrave;re les
+autres, et secouait sa cendre &agrave; merveille, sans que le vent ni la pluie
+y g&acirc;tassent rien. La reine &eacute;tant persuad&eacute;e qu'elles ne pourraient
+retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles &eacute;taient bien
+endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle.
+Quand il fut jour, et que Finette connut que sa m&egrave;re n'y &eacute;tait plus,
+elle &eacute;veilla ses s&oelig;urs:</p>
+
+<p>&laquo;Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est all&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent &agrave; pleurer: elles arrachaient
+leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage &agrave; coups de poings. Elles
+s'&eacute;criaient:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! qu'allons-nous faire?&raquo;</p>
+
+<p>Finette &eacute;tait la meilleure fille du monde; elle eut encore piti&eacute; de ses
+s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez &agrave; quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a
+donn&eacute; le moyen de revenir, elle m'a d&eacute;fendu de vous enseigner le chemin;
+et que si je lui d&eacute;sob&eacute;issais, elle ne voulait plus me voir.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour;
+elles la caress&egrave;rent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour
+revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.</p>
+
+<p>Leurs majest&eacute;s furent bien surprises de revoir les princesses; ils en
+parl&egrave;rent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas
+Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot,
+et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut
+&eacute;veiller ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument
+nous mener dans quelque d&eacute;sert, et nous y laisser. Vous &ecirc;tes cause que
+j'ai f&acirc;ch&eacute; ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais
+toujours.&raquo;</p>
+
+<p>Elles rest&egrave;rent bien en peine, et se disaient l'une &agrave; l'autre:</p>
+
+<p>&laquo;Que ferons-nous?&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:</p>
+
+<p>&laquo;Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit
+qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'&agrave; nous charger de
+pois; nous les s&egrave;merons le long du chemin et nous reviendrons.&raquo;</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour trouva l'exp&eacute;dient admirable; elles se charg&egrave;rent de pois,
+elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des
+pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite bo&icirc;te de
+diamants, et d&egrave;s que la reine les appela pour partir, elles se
+trouv&egrave;rent toutes pr&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Elle leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai r&ecirc;v&eacute; cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas n&eacute;cessaire
+de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous &eacute;pouser; je
+vais vous y mener, pour voir si mon songe est v&eacute;ritable.&raquo;</p>
+
+<p>La reine allait devant et ses filles apr&egrave;s, qui semaient des pois sans
+s'inqui&eacute;ter, car elles &eacute;taient certaines de retourner &agrave; la maison. Pour
+cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'&eacute;tait all&eacute;e: mais
+pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle
+arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand m&eacute;nage sur
+les bras.</p>
+
+<p>Les trois princesses ayant dormi jusqu'&agrave; onze heures du matin se
+r&eacute;veill&egrave;rent; Finette s'aper&ccedil;ut la premi&egrave;re de l'absence de la reine;
+bien qu'elle s'y f&ucirc;t pr&eacute;par&eacute;e, elle ne laissa pas de pleurer, se
+confiant davantage pour son retour &agrave; sa marraine la f&eacute;e, qu'&agrave; l'habilet&eacute;
+de ses s&oelig;urs. Elle fut leur dire toute effray&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, petite babouine, r&eacute;pliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons
+bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma comm&egrave;re
+l'empress&eacute;e mal &agrave; propos.&raquo;</p>
+
+<p>Finette n'osa r&eacute;pliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin,
+il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand
+nombre en ce pays-l&agrave;, &eacute;taient venus manger les pois; elles se mirent &agrave;
+pleurer jusqu'aux cris. Apr&egrave;s avoir rest&eacute; deux jours sans manger,
+Fleur-d'Amour dit &agrave; Belle-de-Nuit:</p>
+
+<p>&laquo;Ma s&oelig;ur, n'as-tu rien &agrave; manger?</p>
+
+<p>&mdash;Non&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle dit la m&ecirc;me chose &agrave; Finette:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai rien non plus, r&eacute;pliqua-t-elle, mais je viens de trouver un
+gland.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! donnez-le-moi, dit l'une.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-le-moi, dit l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>Chacune le voulait avoir.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne serons gu&egrave;re rassasi&eacute;es d'un gland &agrave; nous trois, dit Finette;
+plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.&raquo;</p>
+
+<p>Elles y consentirent quoiqu'il n'y e&ucirc;t gu&egrave;re d'apparence qu'il v&icirc;nt un
+arbre dans un pays o&ugrave; il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux
+et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient &eacute;t&eacute;
+bien d&eacute;licates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient
+presque toujours &agrave; la belle &eacute;toile; tous les matins et tous les soirs
+elles allaient tour &agrave; tour arroser le gland, et lui disaient: &laquo;Cro&icirc;s,
+cro&icirc;s, beau gland.&raquo; Il commen&ccedil;a de cro&icirc;tre &agrave; vue d'&oelig;il. Quand il fut un
+peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'&eacute;tait pas assez
+fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussit&ocirc;t elle
+descendit; Belle-de-Nuit eut la m&ecirc;me aventure; Finette plus l&eacute;g&egrave;re s'y
+tint longtemps; et ses s&oelig;urs lui demand&egrave;rent:</p>
+
+<p>&laquo;Ne vois-tu rien, ma s&oelig;ur?&raquo;</p>
+
+<p>Elle leur r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Non, je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que le ch&ecirc;ne n'est pas assez haut&raquo;, disait Fleur-d'Amour.</p>
+
+<p>De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire:
+&laquo;Cro&icirc;s, cro&icirc;s, beau gland.&raquo; Finette ne manquait jamais d'y monter deux
+fois par jour: un matin qu'elle y &eacute;tait, Belle-de-Nuit dit &agrave;
+Fleur-d'Amour:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai trouv&eacute; un sac que notre s&oelig;ur nous a cach&eacute;; qu'est-ce qu'il peut y
+avoir dedans?&raquo;</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Elle m'a dit que c'&eacute;tait de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et
+moi, je crois que c'est du bonbon.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-de-Nuit &eacute;tait friande, et voulut y voir; elle y trouva
+effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles
+servaient &agrave; cacher les beaux habits de Finette et la bo&icirc;te de diamants.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'&eacute;cria-t-elle, il
+faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres &agrave; la place.&raquo;</p>
+
+<p>Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la
+malice de ses s&oelig;urs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un
+d&eacute;sert; elle ne songeait qu'au ch&ecirc;ne qui devenait le plus beau de tous
+les ch&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Une fois qu'elle y monta et que ses s&oelig;urs, selon leur coutume, lui
+demand&egrave;rent si elle ne d&eacute;couvrait rien, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Je d&eacute;couvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais
+assez le dire; les murs en sont d'&eacute;meraudes et de rubis, le toit de
+diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont
+et viennent comme le vent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, r&eacute;pondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plut&ocirc;t
+voir vous-m&ecirc;mes, j'en ai les yeux tout &eacute;blouis.&raquo;</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le ch&acirc;teau, elle ne
+s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui &eacute;tait fort curieuse, ne manqua pas
+de monter &agrave; son tour, elle demeura aussi ravie que ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement, dirent-elles, il faut aller &agrave; ce palais, peut-&ecirc;tre que
+nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous
+&eacute;pouser.&raquo;</p>
+
+<p>Tant que la soir&eacute;e fut longue, elles ne parl&egrave;rent que de leur dessein,
+elles se couch&egrave;rent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort
+endormie, Fleur-d'Amour dit &agrave; Belle-de-Nuit:</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous ce qu'il faut faire, ma s&oelig;ur, levons-nous et nous habillons
+des riches habits que Finette a apport&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison&raquo;, dit Belle-de-Nuit; elles se lev&egrave;rent donc, se
+fris&egrave;rent, se poudr&egrave;rent, puis elles mirent des mouches, et les belles
+robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais &eacute;t&eacute;
+rien de si magnifique.</p>
+
+<p>Finette ignorait le vol que ses m&eacute;chantes s&oelig;urs lui avaient fait; elle
+prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien
+afflig&eacute;e de ne trouver que des cailloux; elle aper&ccedil;ut en m&ecirc;me temps ses
+s&oelig;urs qui s'&eacute;taient accommod&eacute;es comme des soleils. Elle pleura et se
+plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire
+et de se moquer.</p>
+
+<p>&laquo;Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au
+ch&acirc;teau sans me parer et me faire belle?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en avons pas trop pour nous, r&eacute;pliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras
+que des coups si tu nous importunes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont &agrave; moi, ma
+marraine me les a donn&eacute;s, ils ne vous doivent rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous
+t'enterrerons sans que personne le sache.&raquo;</p>
+
+<p>La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement
+et marchait un peu derri&egrave;re, ne pouvant passer que pour leur servante.</p>
+
+<p>Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait
+merveilleuse.</p>
+
+<p>&laquo;Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien
+divertir! que nous ferons bonne ch&egrave;re, nous mangerons &agrave; la table du roi,
+mais pour Finette elle lavera les &eacute;cuelles dans la cuisine, car elle est
+faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous
+bien de l'appeler notre s&oelig;ur: il faudra dire que c'est la petite
+vach&egrave;re du village.&raquo;</p>
+
+<p>Finette qui &eacute;tait pleine d'esprit et de beaut&eacute;, se d&eacute;sesp&eacute;rait d'&ecirc;tre si
+maltrait&eacute;e. Quand elles furent &agrave; la porte du ch&acirc;teau, elles frapp&egrave;rent:
+aussit&ocirc;t une vieille femme &eacute;pouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait
+qu'un &oelig;il au milieu du front, mais il &eacute;tait plus grand que cinq ou six
+autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle
+faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; malheureuses! qui vous am&egrave;ne ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que
+c'est le ch&acirc;teau de l'ogre, et qu'&agrave; peine pouvez-vous suffire pour son
+d&eacute;jeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous
+mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou
+trois jours davantage.&raquo;</p>
+
+<p>Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent,
+croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjamb&eacute;es en valait
+cinquante des leurs; elle courut apr&egrave;s et les reprit, les unes par les
+cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras,
+elle les jeta toutes trois dans la cave qui &eacute;tait pleine de crapauds et
+de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient
+mang&eacute;s.</p>
+
+<p>Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut qu&eacute;rir du
+vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle
+entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau
+blanche et d&eacute;licate, elle r&eacute;solut de les manger toute seule, et les mit
+promptement sous une grande cuve o&ugrave; elles ne voyaient que par un trou.</p>
+
+<p>L'ogre &eacute;tait six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la
+maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des &eacute;clats de
+tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain &oelig;il, ses cheveux &eacute;taient tout
+h&eacute;riss&eacute;s, il s'appuyait sur une b&ucirc;che dont il avait fait une canne; il
+avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants
+qu'il avait vol&eacute;s par les chemins, et qu'il avala comme quinze &oelig;ufs
+frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la
+cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entend&icirc;t;
+mais elles s'entredisaient tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?&raquo;</p>
+
+<p>L'ogre dit &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, je sens chair fra&icirc;che, je veux que tu me la donnes.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fra&icirc;che, et ce sont
+tes moutons qui sont pass&eacute;s par l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fra&icirc;che
+assur&eacute;ment; je vais chercher partout.</p>
+
+<p>&mdash;Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si je trouve, r&eacute;pliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai
+la t&ecirc;te pour en faire une boule.&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut peur de cette menace, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne te f&acirc;che point, mon petit ogrelet, je vais te d&eacute;clarer la v&eacute;rit&eacute;. Il
+est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce
+serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis
+vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est
+fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble
+plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me
+tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange
+pas &agrave; pr&eacute;sent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le
+ma&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>L'ogre eut bien de la peine &agrave; lui promettre de ne les pas manger tout &agrave;
+l'heure. Il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.&mdash;Non, tu n'en mangeras
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, je ne mangerai que la plus petite.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle disait:</p>
+
+<p>&laquo;Non, tu n'en mangeras pas une.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin apr&egrave;s bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger.
+Elle pensait en elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Quand il ira &agrave; la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se
+sont sauv&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les
+pauvres filles &eacute;taient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et
+quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles
+r&eacute;pondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer
+&agrave; merveille, qu'elles faisaient de si bons rago&ucirc;ts, que l'on mangeait
+jusques aux plats, que pour du pain, des g&acirc;teaux et des p&acirc;t&eacute;s, l'on en
+venait chercher chez elles de mille lieues &agrave; la ronde. L'ogre &eacute;tait
+friand, il dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, &ccedil;&agrave;, mettons vite ces bonnes ouvri&egrave;res en besogne; mais, dit-il &agrave;
+Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est
+assez chaud?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, r&eacute;pliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y go&ucirc;te
+avec la langue.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, dit-il, allume donc le four.&raquo;</p>
+
+<p>Ce four &eacute;tait aussi grand qu'une &eacute;curie, car l'ogre et l'ogresse
+mangeaient plus de pain que deux arm&eacute;es. La princesse y fit un feu
+effroyable, il &eacute;tait embras&eacute; comme une fournaise, et l'ogre qui &eacute;tait
+pr&eacute;sent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits
+cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la p&acirc;te.
+Le ma&icirc;tre ogre dit:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien, le four est-il chaud?&raquo;</p>
+
+<p>Finette r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Monseigneur, vous l'allez voir.&raquo;</p>
+
+<p>Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis
+elle dit:</p>
+
+<p>Il faut t&acirc;ter avec la langue, mais je suis trop petite.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis grand,&raquo; dit l'ogre, et se baissant, il s'enfon&ccedil;a si avant
+qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il br&ucirc;la jusqu'aux os.
+Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien &eacute;tonn&eacute;e de trouver une
+montagne de cendre des os de son mari.</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort afflig&eacute;e, la
+consol&egrave;rent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne
+s'apais&acirc;t trop t&ocirc;t, et que l'app&eacute;tit lui venant, elle ne les m&icirc;t en
+salade, comme elle avait d&eacute;j&agrave; pens&eacute; faire. Elles lui dirent:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis,
+qui seront heureux de vous &eacute;pouser.&raquo;</p>
+
+<p>Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt.
+Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous &ecirc;tes
+habill&eacute;e, vous mettre &agrave; la mode, nous vous coifferions &agrave; merveille, vous
+seriez comme un astre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a
+quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair &agrave;
+p&acirc;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus les trois princesses lui &ocirc;t&egrave;rent son bonnet, et se mirent &agrave; la
+peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une
+hache, et lui donna par derri&egrave;re un si grand coup, qu'elle s&eacute;para son
+corps d'avec sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il ne fut jamais une telle all&eacute;gresse; elles mont&egrave;rent sur le toit de la
+maison pour se divertir &agrave; sonner les clochettes d'or, elles furent dans
+toutes les chambres, qui &eacute;taient de perles et de diamants, et les
+meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et
+chantaient, rien ne leur manquait, du bl&eacute;, des confitures, des fruits et
+des poup&eacute;es en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couch&egrave;rent
+dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: &laquo;Nous voil&agrave;
+plus riches que n'&eacute;tait notre p&egrave;re, quand il avait son royaume, mais il
+nous manque d'&ecirc;tre mari&eacute;es, il ne viendra personne ici, cette maison
+passe assur&eacute;ment pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de
+l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions &agrave; la plus prochaine
+ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas
+longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises
+d'&eacute;pouser des princesses.&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elles furent habill&eacute;es, elles dirent &agrave; Finette qu'elles allaient
+se promener, qu'elle demeur&acirc;t &agrave; la maison &agrave; faire le m&eacute;nage et la
+lessive, et qu'&agrave; leur retour tout f&ucirc;t net et propre; que si elle y
+manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le
+c&oelig;ur serr&eacute; de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant,
+lavant sans se reposer, et toujours pleurant. &laquo;Que je suis malheureuse,
+disait-elle, d'avoir d&eacute;sob&eacute;i &agrave; ma marraine, il m'en arrive toutes sortes
+de disgr&acirc;ces; mes s&oelig;urs m'ont vol&eacute; mes riches habits; ils servent &agrave; les
+parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi
+me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils
+m'eussent mang&eacute;e que de vivre comme je vis?&raquo; Quand elle avait dit cela,
+elle pleurait &agrave; &eacute;touffer, puis ses s&oelig;urs arrivaient charg&eacute;es d'oranges
+de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: &laquo;Ah! que
+nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y
+dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous d&eacute;chausser
+et nous d&eacute;crotter, car c'est l&agrave; ton m&eacute;tier.&raquo; Finette ob&eacute;issait; et si
+par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient
+sur elle, et la battaient &agrave; la laisser pour morte.</p>
+
+<p>Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des
+merveilles. Un soir que Finette &eacute;tait assise proche du feu sur un
+monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes
+de la chemin&eacute;e; et cherchant ainsi elle trouva une petite cl&eacute; si vieille
+et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde &agrave; la nettoyer.
+Quand elle fut claire, elle connut qu'elle &eacute;tait d'or, et pensa qu'une
+cl&eacute; d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussit&ocirc;t &agrave;
+courir par toute la maison, essayant la cl&eacute; aux serrures, et enfin elle
+trouva une cassette qui &eacute;tait un chef-d'&oelig;uvre. Elle l'ouvrit: il y
+avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des
+rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune;
+mais elle attendit impatiemment que ses s&oelig;urs sortissent le lendemain.
+D&egrave;s qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle &eacute;tait plus
+belle que le soleil.</p>
+
+<p>Ainsi ajust&eacute;e, elle fut au m&ecirc;me bal o&ugrave; ses s&oelig;urs dansaient; et
+quoiqu'elle n'e&ucirc;t point de masque, elle &eacute;tait si chang&eacute;e en mieux,
+qu'elles ne la reconnurent pas. D&egrave;s qu'elle parut dans l'assembl&eacute;e, il
+s'&eacute;leva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de
+jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames &agrave; la
+danse, comme elle les surpassait en beaut&eacute;. La ma&icirc;tresse du logis vint &agrave;
+elle, et lui ayant fait une profonde r&eacute;v&eacute;rence, elle la pria de lui dire
+comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne
+si merveilleuse. Elle lui r&eacute;pondit civilement qu'on la nommait Cendron.
+Il n'y eut point d'amant qui ne f&ucirc;t infid&egrave;le &agrave; sa ma&icirc;tresse pour
+Cendron, point de po&egrave;te qui ne rim&acirc;t en Cendron; jamais petit nom ne fit
+tant de bruit en si peu de temps; les &eacute;chos ne r&eacute;p&eacute;taient que les
+louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder,
+assez de bouche pour la louer.</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas
+dans les lieux o&ugrave; elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait
+&agrave; cette nouvelle venue, en crevaient de d&eacute;pit; mais Finette se d&eacute;m&ecirc;lait
+de tout cela de la meilleure gr&acirc;ce du monde; il semblait, &agrave; son air,
+qu'elle n'&eacute;tait faite que pour commander. Fleur-d'Amour et
+Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur s&oelig;ur qu'avec de la suie de chemin&eacute;e
+sur le visage, et plus barbouill&eacute;e qu'un petit chien, avaient si fort
+perdu l'id&eacute;e de sa beaut&eacute;, qu'elles ne la reconnurent point du tout;
+elles faisaient leur cour &agrave; Cendron comme les autres. D&egrave;s qu'elle voyait
+le bal pr&ecirc;t &agrave; finir, elle sortait vite, revenait &agrave; la maison, se
+d&eacute;shabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses s&oelig;urs
+arrivaient:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune
+princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi;
+elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents
+sont de perles, ses l&egrave;vres de corail; elle a une robe qui p&egrave;se plus de
+mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est
+aimable!&raquo;</p>
+
+<p>Finette r&eacute;pondait entre ses dents:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi j'&eacute;tais, ainsi j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu bourdonnes?&raquo;, disaient-elles.</p>
+
+<p>Finette r&eacute;pliquait encore plus bas:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi j'&eacute;tais.&raquo;</p>
+
+<p>Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette
+ne change&acirc;t d'habits, car la cassette &eacute;tait f&eacute;e, et plus on y en
+prenait, plus il en revenait, et si fort &agrave; la mode, que les dames ne
+s'habillaient que sur son mod&egrave;le.</p>
+
+<p>Un soir que Finette avait plus dans&eacute; qu'&agrave; l'ordinaire, et qu'elle avait
+tard&eacute; assez tard &agrave; se retirer, voulant r&eacute;parer le temps perdu et arriver
+chez elle un peu avant ses s&oelig;urs, en marchant de toute sa force, elle
+laissa tomber une de ses mules, qui &eacute;tait de velours rouge, toute brod&eacute;e
+de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais
+le temps &eacute;tait si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au
+logis, un pied chauss&eacute; et l'autre nu.</p>
+
+<p>Le lendemain le prince Ch&eacute;ri, fils a&icirc;n&eacute; du roi, allant &agrave; la chasse,
+trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la
+petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la ch&eacute;rit et
+l'emporte avec lui. Depuis ce jour-l&agrave;, il ne mangeait plus; il devenait
+maigre et chang&eacute;, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la
+reine, qui l'aimaient &eacute;perdument, envoyaient de tous c&ocirc;t&eacute;s pour avoir de
+bon gibier et des confitures; c'&eacute;tait pour lui moins que rien; il
+regardait tout cela sans r&eacute;pondre &agrave; la reine, quand elle lui parlait.
+L'on envoya qu&eacute;rir des m&eacute;decins partout, m&ecirc;me jusqu'&agrave; Paris et &agrave;
+Montpellier. Quand ils furent arriv&eacute;s, on leur fit voir le prince, et
+apr&egrave;s l'avoir consid&eacute;r&eacute; trois jours et trois nuits sans le perdre de
+vue, ils conclurent qu'il &eacute;tait amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y
+apportait rem&egrave;de.</p>
+
+<p>La reine, qui l'aimait &agrave; la folie, pleurait &agrave; fondre en eau, de ne
+pouvoir d&eacute;couvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire &eacute;pouser. Elle
+amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les
+regarder. Enfin elle lui dit une fois:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher fils, tu veux nous faire &eacute;touffer de douleur, car tu aimes, et
+tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la
+donnerons, quand ce ne serait qu'une simple berg&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de
+dessous son chevet, et l'ayant montr&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouv&eacute; cette
+petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant &agrave; la chasse; je
+n'&eacute;pouserai jamais que celle qui pourra la chausser.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons
+chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et
+commanda en m&ecirc;me temps que l'on f&ucirc;t avec des tambours et des trompettes,
+annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la
+mule, et que celle &agrave; qui elle serait propre, &eacute;pouserait le prince.
+Chacune ayant entendu de quoi il &eacute;tait question, se d&eacute;crassa les pieds
+avec toutes sortes d'eaux, de p&acirc;tes et de pommades. Il y eut des dames
+qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres
+je&ucirc;naient ou se les &eacute;corchaient afin de les avoir plus petits. Elles
+allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et
+plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.</p>
+
+<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'&eacute;tait
+une chose &eacute;tonnante.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; allez-vous donc? leur dit Finette.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons &agrave; la grande ville, r&eacute;pondirent-elles, o&ugrave; le roi et la
+reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouv&eacute;e; car si
+elle est propre &agrave; l'une de nous deux, il l'&eacute;pousera, et nous serons
+reines.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Finette, n'irai-je point?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison brid&eacute;: va, va arroser nos
+choux, tu n'es propre &agrave; rien.&raquo;</p>
+
+<p>Finette songea aussit&ocirc;t qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et
+qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque
+petit soup&ccedil;on qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la
+peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal o&ugrave; l'on allait
+danser n'&eacute;tait point dans la grande ville. Elle s'habilla
+magnifiquement; sa robe &eacute;tait de satin bleu, toute couverte d'&eacute;toiles et
+de diamants; elle avait un soleil sur la t&ecirc;te, une pleine lune sur le
+dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans
+clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta
+bien &eacute;tonn&eacute;e de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait port&eacute;e chez
+sa marraine. Elle le caressa et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Sois le bien venu, mon petit dada; je suis oblig&eacute;e &agrave; ma marraine
+Merluche.&raquo;</p>
+
+<p>Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il &eacute;tait tout
+couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient
+point de prix; et Finette &eacute;tait trente fois plus belle que la belle
+H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le cheval d'Espagne allait l&eacute;g&egrave;rement, ses sonnettes faisaient din, din,
+din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retourn&egrave;rent
+et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles
+la reconnurent pour &ecirc;tre Finette Cendron. Elles &eacute;taient fort crott&eacute;es,
+leurs beaux habits &eacute;taient couverts de boue:</p>
+
+<p>&laquo;Ma s&oelig;ur, s'&eacute;cria Fleur-d'Amour, en parlant &agrave; Belle-de-Nuit, je vous
+proteste que voici Finette Cendron&raquo;; l'autre s'&eacute;cria tout de m&ecirc;me, et
+Finette passant pr&egrave;s d'elles, son cheval les &eacute;claboussa, et leur fit un
+masque de crotte; elle se prit &agrave; rire, et leur dit: &laquo;Altesses,
+Cendrillon vous m&eacute;prise autant que vous le m&eacute;ritez&raquo;; puis passant comme
+un trait, la voil&agrave; partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour
+s'entre-regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que nous r&ecirc;vons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir
+fourni des habits et un cheval &agrave; Finette? Quelle merveille le bonheur
+lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine
+d'un voyage inutile.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'elles se d&eacute;sesp&eacute;raient, Finette arrive au palais; d&egrave;s qu'on
+la vit, chacun crut que c'&eacute;tait une reine, les gardes prennent leurs
+armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes
+les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle,
+disant: &laquo;Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de
+l'univers.&raquo; Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince
+mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charm&eacute;, souhaitant
+qu'elle e&ucirc;t le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout
+d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apport&eacute;e expr&egrave;s. En m&ecirc;me
+temps l'on crie: &laquo;Vive la princesse Ch&eacute;rie, vive la princesse qui sera
+notre reine!&raquo; Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les
+mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amiti&eacute;s.
+L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette
+entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui
+fait des pr&eacute;sents admirables, sur lesquels le roi lib&eacute;ral rench&eacute;rit
+encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on
+ne parle que de danser et de se r&eacute;jouir.</p>
+
+<p>Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: &laquo;Non,
+dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire&raquo;; ce qu'elle fit
+en quatre mots. Quand ils surent qu'elle &eacute;tait n&eacute;e princesse, c'&eacute;tait
+bien une autre joie, il tint &agrave; peu qu'ils n'en mourussent; mais
+lorsqu'elle leur dit le nom du roi son p&egrave;re, de la reine sa m&egrave;re, ils
+reconnurent que c'&eacute;taient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le
+lui annonc&egrave;rent; et elle jura qu'elle ne consentirait point &agrave; son
+mariage, qu'ils ne rendissent les &eacute;tats de son p&egrave;re; ils le lui
+promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'&eacute;tait
+pas une affaire.</p>
+
+<p>Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arriv&egrave;rent. La premi&egrave;re
+nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire,
+ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand
+elle sut qu'elles &eacute;taient l&agrave;, elle les fit entrer, et au lieu de leur
+faire mauvais visage, et de les punir comme elles le m&eacute;ritaient, elle se
+leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les
+pr&eacute;senta &agrave; la reine, lui disant: &laquo;Madame, ce sont mes s&oelig;urs qui sont
+fort aimables, je vous prie de les aimer.&raquo; Elles demeur&egrave;rent si confuses
+de la bont&eacute; de Finette, qu'elles ne pouvaient prof&eacute;rer un mot. Elle leur
+promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le
+voulait rendre &agrave; leur famille. &Agrave; ces mots, elles se jet&egrave;rent &agrave; genoux
+devant elle, pleurant de joie.</p>
+
+<p>Les noces furent les plus belles que l'on e&ucirc;t jamais vues. Finette
+&eacute;crivit &agrave; sa marraine, et mit sa lettre avec de grands pr&eacute;sents sur le
+joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur
+dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'&agrave; retourner dans leur royaume.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le p&egrave;re et la
+m&egrave;re de Finette revinrent dans leurs &eacute;tats, et ses s&oelig;urs furent reines
+aussi bien qu'elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Fortunee" id="Fortunee"></a><a href="#table">Fortun&eacute;e</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de
+mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute &agrave;
+son fils et &agrave; sa fille qu'il aimait tendrement.</p>
+
+<p>&laquo;Votre m&egrave;re m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une
+paillasse. Les voil&agrave; avec ma poule, un pot d'&oelig;illets, et un jonc
+d'argent qui me fut donn&eacute; par une grande dame qui s&eacute;journa dans ma
+pauvre chaumi&egrave;re; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voil&agrave; un don
+que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les &oelig;illets, et de
+bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable
+beaut&eacute;, nommez-la Fortun&eacute;e, donnez-lui la bague et les &oelig;illets, pour la
+consoler de sa pauvret&eacute;." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortun&eacute;e, tu
+auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton fr&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils
+pleur&egrave;rent, et les partages se firent sans proc&egrave;s. Fortun&eacute;e croyait que
+son fr&egrave;re l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour
+s'asseoir:</p>
+
+<p>&laquo;Garde tes &oelig;illets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour
+mes escabelles ne les d&eacute;range point, j'aime l'ordre dans ma maison.&raquo;</p>
+
+<p>Fortun&eacute;e qui &eacute;tait tr&egrave;s douce, se mit &agrave; pleurer sans bruit; elle demeura
+debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son fr&egrave;re) &eacute;tait mieux assis
+qu'un docteur.</p>
+
+<p>L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent &oelig;uf frais de son
+unique poule, il en jeta la coquille &agrave; sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose &agrave; te donner; si tu ne t'en
+accommodes point, va &agrave; la chasse aux grenouilles, il y en a dans le
+marais prochain.&raquo;</p>
+
+<p>Fortun&eacute;e ne r&eacute;pliqua rien. Qu'aurait-elle r&eacute;pliqu&eacute;? Elle leva les yeux
+au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la
+trouva toute parfum&eacute;e, et ne doutant point que ce ne f&ucirc;t l'odeur de ses
+&oelig;illets, elle s'en approcha tristement, et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Beaux &oelig;illets, dont la vari&eacute;t&eacute; me fait un extr&ecirc;me plaisir &agrave; voir, vous
+qui fortifiez mon c&oelig;ur afflig&eacute;, par ce doux parfum que vous r&eacute;pandez,
+ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main
+cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque
+vous &ecirc;tes mon unique bien.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'&ecirc;tre arros&eacute;s;
+ils &eacute;taient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la
+lune jusqu'&agrave; la fontaine, qui &eacute;tait assez loin.</p>
+
+<p>Comme elle avait march&eacute; vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais
+elle y fut &agrave; peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux
+r&eacute;pondit bien &agrave; la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles
+d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux
+autres; ses gardes marchaient devant elle, richement v&ecirc;tus de velours
+amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, o&ugrave;
+elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bient&ocirc;t tendu; en m&ecirc;me
+temps on dressa le buffet, il &eacute;tait tout couvert de vaisselle d'or et de
+vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la
+fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder &agrave; plusieurs voix, qui
+chantaient ces paroles:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Nos bois sont agit&eacute;s des plus tendres z&eacute;phirs,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Flore brille sur ces rivages;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sous ces sombres feuillages</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les oiseaux enchant&eacute;s expriment leurs d&eacute;sirs.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Occupez-vous &agrave; les entendre;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et si votre c&oelig;ur veut aimer,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il est de doux objets qui peuvent vous charmer:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On fera gloire de se rendre.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Fortun&eacute;e se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle &eacute;tait
+surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment,
+cette grande reine dit &agrave; l'un de ses &eacute;cuyers:</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble que j'aper&ccedil;ois une berg&egrave;re vers ce buisson, faites-la
+approcher.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Fortun&eacute;e s'avan&ccedil;a, et quelque timide qu'elle f&ucirc;t naturellement,
+elle ne laissa pas de faire une profonde r&eacute;v&eacute;rence &agrave; la reine, avec tant
+de gr&acirc;ce, que ceux qui la virent en demeur&egrave;rent &eacute;tonn&eacute;s; elle prit le
+bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle,
+baissant les yeux modestement; ses joues s'&eacute;taient couvertes d'un
+incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il &eacute;tait ais&eacute; de
+remarquer dans ses mani&egrave;res cet air de simplicit&eacute; et de douceur, qui
+charme dans les jeunes personnes.</p>
+
+<p>&laquo;Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous
+point les voleurs?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! madame, dit Fortun&eacute;e, je n'ai qu'un habit de toile, que
+gagneraient-ils avec une pauvre berg&egrave;re comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes donc pas riche? reprit la reine en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis si pauvre, dit Fortun&eacute;e, que je n'ai h&eacute;rit&eacute; de mon p&egrave;re qu'un
+pot d'&oelig;illets et un jonc d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez un c&oelig;ur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le
+prendre, voudriez-vous le donner?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que c'est que de donner mon c&oelig;ur, madame,
+r&eacute;pondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son c&oelig;ur on ne peut
+vivre, que lorsqu'il est bless&eacute; il faut mourir, et malgr&eacute; ma pauvret&eacute;,
+je ne suis point f&acirc;ch&eacute;e de vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez toujours raison, la belle fille, de d&eacute;fendre votre c&oelig;ur.
+Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soup&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit Fortun&eacute;e, mon fr&egrave;re a tout mang&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La reine commanda qu'on lui apport&acirc;t un couvert, et la faisant mettre &agrave;
+table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune berg&egrave;re
+&eacute;tait si surprise d'admiration, et si charm&eacute;e des bont&eacute;s de la reine,
+qu'elle pouvait &agrave; peine manger un morceau.</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si
+tard &agrave; la fontaine?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, voil&agrave; ma cruche, je venais qu&eacute;rir de l'eau pour
+arroser mes &oelig;illets.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui &eacute;tait aupr&egrave;s
+d'elle; mais lorsqu'elle la montra &agrave; la reine, elle fut bien &eacute;tonn&eacute;e de
+la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau
+qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant
+qu'elle ne f&ucirc;t pas &agrave; elle.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous la donne, Fortun&eacute;e, dit la reine; allez arroser les fleurs dont
+vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut &ecirc;tre de
+vos amies.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, la berg&egrave;re se jeta &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s vous avoir rendu de tr&egrave;s humbles gr&acirc;ces, madame, lui dit-elle, de
+l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la libert&eacute; de vous prier
+d'attendre ici un moment, je vais vous qu&eacute;rir la moiti&eacute; de mon bien,
+c'est mon pot d'&oelig;illets, qui ne peut jamais &ecirc;tre en de meilleures mains
+que les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Fortun&eacute;e, lui dit la reine, en lui touchant doucement les
+joues, je consens de rester ici jusqu'&agrave; ce que vous reveniez.&raquo;</p>
+
+<p>Fortun&eacute;e prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais
+pendant qu'elle en avait &eacute;t&eacute; absente, son fr&egrave;re Bedou y &eacute;tait entr&eacute;, il
+avait pris le pot d'&oelig;illets, et mis &agrave; la place un grand chou. Quand
+Fortun&eacute;e aper&ccedil;ut ce malheureux chou, elle tomba dans la derni&egrave;re
+affliction, et demeura fort irr&eacute;solue si elle retournerait &agrave; la
+fontaine. Enfin elle s'y d&eacute;termina, et se mettant &agrave; genoux devant la
+reine:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui dit-elle, Bedou m'a vol&eacute; mon pot d'&oelig;illets, il ne me reste
+que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma
+reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Si je prends votre jonc, belle berg&egrave;re, dit la reine, vous voil&agrave;
+ruin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je poss&egrave;de vos
+bonnes gr&acirc;ces, je ne puis me ruiner.&raquo;</p>
+
+<p>La reine prit le jonc de Fortun&eacute;e, et le mit &agrave; son doigt; aussit&ocirc;t elle
+monta dans un char de corail, enrichi d'&eacute;meraudes, tir&eacute; par six chevaux
+blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortun&eacute;e la suivit des
+yeux, tant qu'elle put; enfin les diff&eacute;rentes routes de la for&ecirc;t la
+d&eacute;rob&egrave;rent &agrave; sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette
+aventure. La premi&egrave;re chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce
+fut de jeter le chou par la fen&ecirc;tre. Mais elle fut bien &eacute;tonn&eacute;e
+d'entendre une voix, qui criait: &laquo;Ha! je suis mort.&raquo; Elle ne comprit
+rien &agrave; ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. D&egrave;s
+qu'il fut jour, Fortun&eacute;e, inqui&egrave;te de son pot d'&oelig;illets, descendit en
+bas pour l'aller chercher; et la premi&egrave;re chose qu'elle trouva, ce fut
+le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant:</p>
+
+<p>&laquo;Que fais-tu ici, toi qui te m&ecirc;les de tenir dans ma chambre la place de
+mes &oelig;illets?</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on ne m'y avait pas port&eacute;, r&eacute;pondit le chou, je ne me serais pas
+avis&eacute; de ma t&ecirc;te d'y aller.&raquo;</p>
+
+<p>Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux
+mots que vos &oelig;illets sont dans la paillasse de Bedou.&raquo;</p>
+
+<p>Fortun&eacute;e, au d&eacute;sespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la
+bont&eacute; de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son
+fr&egrave;re, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;M&eacute;chante b&ecirc;te, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me
+donne.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! berg&egrave;re, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est
+de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes.</p>
+
+<p>"Ne croyez pas &ecirc;tre fille du laboureur chez qui vous avez &eacute;t&eacute; nourrie;
+non, belle Fortun&eacute;e, il n'est point votre p&egrave;re; mais la reine qui vous
+donna le jour, avait d&eacute;j&agrave; eu six filles; et comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la
+ma&icirc;tresse d'avoir un gar&ccedil;on, son mari et son beau-p&egrave;re lui dirent qu'ils
+la poignarderaient, &agrave; moins qu'elle ne leur donn&acirc;t un h&eacute;ritier.</p>
+
+<p>"La pauvre reine afflig&eacute;e devint grosse; on l'enferma dans un ch&acirc;teau,
+et l'on mit aupr&egrave;s d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux,
+qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette
+princesse alarm&eacute;e du malheur qui la mena&ccedil;ait, ne mangeait et ne dormait
+plus; elle avait une s&oelig;ur qui &eacute;tait f&eacute;e; elle lui &eacute;crivit ses justes
+craintes; la f&eacute;e &eacute;tant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils.
+Lorsqu'elle fut accouch&eacute;e, elle chargea les z&eacute;phirs d'une corbeille, o&ugrave;
+elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils
+portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le
+changer contre la fille qu'elle aurait: cette pr&eacute;voyance ne servit de
+rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa s&oelig;ur la f&eacute;e,
+profita de la bonne volont&eacute; d'un de ses gardes, qui en eut piti&eacute;, et qui
+la sauva avec une &eacute;chelle de cordes.</p>
+
+<p>"D&egrave;s que vous f&ucirc;tes venue au monde, la reine afflig&eacute;e cherchant &agrave; se
+cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de
+douleur; j'&eacute;tais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me
+chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si
+accabl&eacute;e, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que
+nous ferions de vous.</p>
+
+<p>"Comme j'ai aim&eacute; toute ma vie &agrave; causer, je n'ai pu m'emp&ecirc;cher de dire
+cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, &agrave;
+laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussit&ocirc;t, elle me toucha
+d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon
+affliction fut extr&ecirc;me et mon mari qui &eacute;tait absent dans le moment de
+cette m&eacute;tamorphose, n'en a jamais mais rien su.</p>
+
+<p>"&Agrave; son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'&eacute;tais noy&eacute;e,
+ou que les b&ecirc;tes des for&ecirc;ts m'avaient d&eacute;vor&eacute;e. Cette m&ecirc;me dame qui
+m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui
+ordonna de vous appeler Fortun&eacute;e, et lui fit pr&eacute;sent d'un jonc d'argent
+et d'un pot d'&oelig;illets; mais comme elle &eacute;tait c&eacute;ans, il arriva
+vingt-cinq gardes du roi votre p&egrave;re, qui vous cherchaient avec de
+mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des
+choux verts, du nombre desquels est celui que vous jet&acirc;tes hier au soir
+par votre fen&ecirc;tre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'&agrave; pr&eacute;sent,
+je ne pouvais parler moi-m&ecirc;me, j'ignore comment la voix nous est
+revenue.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de
+lui raconter; elle &eacute;tait encore pleine de bont&eacute;, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous me faites grand'piti&eacute;, ma pauvre nourrice, d'&ecirc;tre devenue poule,
+je voudrais fort vous rendre votre premi&egrave;re figure, si je le pouvais;
+mais ne d&eacute;sesp&eacute;rons de rien, il me semble que toutes les choses que vous
+venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la m&ecirc;me situation. Je
+vais chercher mes &oelig;illets, car je les aime uniquement.&raquo;</p>
+
+<p>Bedou &eacute;tait all&eacute; au bois, ne pouvant imaginer que Fortun&eacute;e s'avis&acirc;t de
+fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son &eacute;loignement, et se
+flatta qu'elle ne trouverait aucune r&eacute;sistance, lorsqu'elle vit tout
+d'un coup une grande quantit&eacute; de rats prodigieux, arm&eacute;s en guerre: ils
+se rang&egrave;rent par bataillons, ayant derri&egrave;re eux la fameuse paillasse et
+les escabelles aux c&ocirc;t&eacute;s; plusieurs grosses souris formaient le corps de
+r&eacute;serve, r&eacute;solues de combattre comme des amazones.</p>
+
+<p>Fortun&eacute;e demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats
+se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! s'&eacute;cria-t-elle, mon &oelig;illet, mon cher &oelig;illet, resterez-vous en
+si mauvaise compagnie?&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-&ecirc;tre cette eau si parfum&eacute;e qu'elle
+avait dans un vase d'or, aurait une vertu particuli&egrave;re; elle courut la
+qu&eacute;rir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en m&ecirc;me
+temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit
+promptement ses beaux &oelig;illets, qui &eacute;taient sur le point de mourir, tant
+ils avaient besoin d'&ecirc;tre arros&eacute;s; elle versa dessus toute l'eau qui
+&eacute;tait dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir,
+lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les
+branches, et qui lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Incomparable Fortun&eacute;e, voici le jour heureux et tant d&eacute;sir&eacute; de vous
+d&eacute;clarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beaut&eacute; est tel,
+qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une
+poule, un &oelig;illet, et d'avoir vu une arm&eacute;e de rats, devint p&acirc;le et
+s'&eacute;vanouit. Bedou arriva l&agrave;-dessus: le travail et le soleil lui avaient
+&eacute;chauff&eacute; la t&ecirc;te; quand il vit que Fortun&eacute;e &eacute;tait venue chercher ses
+&oelig;illets, et qu'elle les avait trouv&eacute;s, il la tra&icirc;na jusqu'&agrave; sa porte,
+et la mit dehors. Elle eut &agrave; peine senti la fra&icirc;cheur de la terre,
+qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aper&ccedil;ut aupr&egrave;s d'elle la reine des
+Bois, toujours charmante et magnifique.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez un mauvais fr&egrave;re, dit-elle &agrave; Fortun&eacute;e, j'ai vu avec quelle
+inhumanit&eacute; il vous a jet&eacute;e ici; voulez-vous que je vous venge?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me f&acirc;cher, et
+son mauvais naturel ne peut changer le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros
+laboureur n'est pas votre fr&egrave;re; qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, r&eacute;pliqua
+modestement la berg&egrave;re, et je dois les en croire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous &ecirc;tes
+n&eacute;e princesse?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit depuis peu, r&eacute;pondit-elle, cependant oserais-je me
+vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Ha, ma ch&egrave;re enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette
+humeur! je connais &agrave; pr&eacute;sent que l'&eacute;ducation obscure que vous avez re&ccedil;ue
+n'a point &eacute;touff&eacute; la noblesse de votre sang. Oui, vous &ecirc;tes princesse,
+et il n'a pas tenu &agrave; moi de vous garantir des disgr&acirc;ces que vous avez
+&eacute;prouv&eacute;es jusqu'&agrave; cette heure.&raquo;</p>
+
+<p>Elle fut interrompue en cet endroit par l'arriv&eacute;e d'un jeune adolescent
+plus beau que le jour; il &eacute;tait habill&eacute; d'une longue veste m&ecirc;l&eacute;e d'or et
+de soie verte, rattach&eacute;e par de grandes boutonni&egrave;res d'&eacute;meraudes, de
+rubis et de diamants; il avait une couronne d'&oelig;illets, ses cheveux
+couvraient ses &eacute;paules. Aussit&ocirc;t qu'il vit la reine, il mit un genou en
+terre, et la salua respectueusement.</p>
+
+<p>&laquo;Ha! mon fils, mon aimable &OElig;illet, lui dit-elle, le temps fatal de
+votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortun&eacute;e:
+quelle joie de vous voir!&raquo;</p>
+
+<p>Elle le serra &eacute;troitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la
+berg&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a
+racont&eacute;: mais ce que vous ne savez point, c'est que les z&eacute;phyrs que
+j'avais charg&eacute;s de mettre mon fils &agrave; votre place, le port&egrave;rent dans un
+parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre m&egrave;re qui
+&eacute;tait ma s&oelig;ur, une f&eacute;e qui n'ignorait rien des choses les plus
+secr&egrave;tes, et avec laquelle je suis brouill&eacute;e depuis longtemps, &eacute;pia si
+bien le moment qu'elle avait pr&eacute;vu d&egrave;s la naissance de mon fils, qu'elle
+le changea sur-le-champ en &oelig;illet, et malgr&eacute; ma science, je ne pus
+emp&ecirc;cher ce malheur. Dans le chagrin o&ugrave; j'&eacute;tais r&eacute;duite, j'employai tout
+mon art pour chercher quelque rem&egrave;de, et je n'en trouvai point de plus
+assur&eacute; que d'apporter le prince &OElig;illet dans le lieu o&ugrave; vous &eacute;tiez
+nourrie, devinant que lorsque vous auriez arros&eacute; les fleurs de l'eau
+d&eacute;licieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous
+aimerait, et qu'&agrave; l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais m&ecirc;me
+le jonc d'argent qu'il fallait que je re&ccedil;usse de votre main, n'ignorant
+pas que ce serait la marque &agrave; quoi je conna&icirc;trais que l'heure approchait
+o&ugrave; le charme perdait sa force, malgr&eacute; les rats et les souris que notre
+ennemie devait mettre en campagne, pour vous emp&ecirc;cher de toucher aux
+&oelig;illets. Ainsi, ma ch&egrave;re Fortun&eacute;e, si mon fils vous &eacute;pouse avec ce
+jonc, votre f&eacute;licit&eacute; sera permanente: voyez &agrave; pr&eacute;sent si ce prince vous
+para&icirc;t assez aimable pour le recevoir pour &eacute;poux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de gr&acirc;ces, je
+connais que vous &ecirc;tes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoy&eacute;s
+pour me tuer, ont &eacute;t&eacute; m&eacute;tamorphos&eacute;s en choux, et ma nourrice en poule;
+qu'en me proposant l'alliance du prince &OElig;illet, c'est le plus grand
+honneur o&ugrave; je puisse pr&eacute;tendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je
+ne connais point son c&oelig;ur, et je commence &agrave; sentir pour la premi&egrave;re
+fois de ma vie que je ne pourrais &ecirc;tre contente s'il ne m'aimait pas.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez point d'incertitude l&agrave;-dessus, belle princesse, lui dit le
+prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression
+que vous y voulez faire &agrave; pr&eacute;sent, et si l'usage de la voix m'avait &eacute;t&eacute;
+permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progr&egrave;s d'une
+passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel
+vous ne ressentez que de l'indiff&eacute;rence.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui dit ensuite ces vers:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Vous me donniez vos tendres soins:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous veniez quelquefois admirer sans t&eacute;moins,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Pour vous je r&eacute;pandais mes parfums les plus doux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>J'affectais &agrave; vos yeux une beaut&eacute; nouvelle;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et lorsque j'&eacute;tais loin de vous,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une s&eacute;cheresse mortelle</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consum&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je languissais toujours dans l'attente cruelle</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De l'objet qui m'avait charm&eacute;.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>&Agrave; mes douleurs vous &eacute;tiez favorable,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et votre belle main,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>D'une eau pure arrosait mon sein,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et quelquefois votre bouche adorable,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Me donnait des baisers, h&eacute;las! pleins de douceurs.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Pour mieux jouir de mon bonheur,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je souhaitais, en un si doux moment,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que quelque magique puissance,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Me f&icirc;t sortir d'un triste enchantement.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mes v&oelig;ux sont exauc&eacute;s, je vous vois, je vous aime;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je puis vous dire mon tourment:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais par malheur pour moi, vous n'&ecirc;tes plus la m&ecirc;me.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quels v&oelig;ux ai-je form&eacute;s! justes dieux, qu'ai-je fait!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua
+beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne f&ucirc;t pas accoutum&eacute;e &agrave; entendre
+des vers, elle en parla en personne de bon go&ucirc;t. La reine, qui ne la
+souffrait v&ecirc;tue en berg&egrave;re qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant
+les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en m&ecirc;me temps sa toile
+blanche se changea en brocart d'argent, brod&eacute; d'escarboucles; de sa
+coiffure &eacute;lev&eacute;e, tombait un long voile de gaze m&ecirc;l&eacute; d'or; ses cheveux
+noirs &eacute;taient orn&eacute;s de mille diamants; et son teint, dont la blancheur
+&eacute;blouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait &agrave; peine
+en soutenir l'&eacute;clat.</p>
+
+<p>&laquo;Ha! Fortun&eacute;e, que vous &ecirc;tes belle et charmante! s'&eacute;cria-t-il en
+soupirant; serez-vous inexorable &agrave; mes peines?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne r&eacute;sistera point &agrave; nos
+pri&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<p>Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait &agrave; son travail,
+passa, et voyant Fortun&eacute;e comme une d&eacute;esse, il crut r&ecirc;ver; elle l'appela
+avec beaucoup de bont&eacute;, et pria la reine d'avoir piti&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! apr&egrave;s vous avoir si maltrait&eacute;e! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! madame, r&eacute;pliqua la princesse, je suis incapable de me venger.&raquo;</p>
+
+<p>La reine l'embrassa, et loua la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de ses sentiments.</p>
+
+<p>&laquo;Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou&raquo;;
+sa chaumi&egrave;re devint un palais meubl&eacute; et plein d'argent; ses escabelles
+ne chang&egrave;rent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire
+souvenir de son premier &eacute;tat, mais la reine des Bois lima son esprit;
+elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se
+trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas &agrave; la reine et &agrave; la
+princesse pour leur t&eacute;moigner la sienne dans cette occasion.</p>
+
+<p>Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la
+poule une femme; le prince &OElig;illet &eacute;tait seul m&eacute;content; il soupirait
+aupr&egrave;s de sa princesse; il la conjurait de prendre une r&eacute;solution en sa
+faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout
+ce qui &eacute;tait aimable, l'&eacute;tait moins que ce jeune prince. La reine des
+Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne n&eacute;gligea rien pour que tout y
+f&ucirc;t somptueux; cette f&ecirc;te dura plusieurs ann&eacute;es, et le bonheur de ces
+tendres &eacute;poux dura autant que leur vie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_bonne_petite_souris" id="La_bonne_petite_souris"></a><a href="#table">La bonne petite souris</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort,
+qu'ils faisaient la f&eacute;licit&eacute; l'un de l'autre. Leurs c&oelig;urs et leurs
+sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les
+jours &agrave; la chasse tuer des li&egrave;vres et des cerfs; ils allaient &agrave; la p&ecirc;che
+prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourr&eacute;e et la pavane;
+&agrave; de grands festins, manger du r&ocirc;t et des drag&eacute;es; &agrave; la com&eacute;die et &agrave;
+l'op&eacute;ra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pi&egrave;ces pour
+se divertir; enfin c'&eacute;tait le plus heureux de tous les temps.</p>
+
+<p>Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se
+divertissaient &agrave; l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on
+appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi
+Joyeux vivait tout diff&eacute;remment. Il &eacute;tait ennemi d&eacute;clar&eacute; des plaisirs;
+il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrogn&eacute;e, une
+grande barbe, les yeux creux; il &eacute;tait maigre et sec, toujours v&ecirc;tu de
+noir, des cheveux h&eacute;riss&eacute;s, gras et crasseux. Pour lui plaire, il
+fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-m&ecirc;me les
+criminels; il se r&eacute;jouissait &agrave; leur faire du mal.</p>
+
+<p>Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit gar&ccedil;on,
+il l'envoyait qu&eacute;rir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui
+tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le m&eacute;chant roi
+entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande
+envie, et r&eacute;solut de faire une grosse arm&eacute;e, et d'aller le battre tout
+son saoul, jusqu'&agrave; ce qu'il f&ucirc;t mort ou bien malade. Il envoya de tous
+c&ocirc;t&eacute;s pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons.
+Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera
+point de quartier. Lorsque tout fut pr&ecirc;t, il s'avan&ccedil;a vers le pays du
+roi Joyeux. &Agrave; ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en d&eacute;fense;
+la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, il faut nous enfuir: t&acirc;chons d'avoir bien de l'argent, et nous en
+allons tant que terre nous pourra porter.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&laquo;Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'&ecirc;tre
+un poltron.&raquo;</p>
+
+<p>Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu &agrave; la reine, monta
+sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se
+mit &agrave; pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las, je suis grosse; si le roi est tu&eacute; &agrave; la guerre, je serai veuve et
+prisonni&egrave;re, le m&eacute;chant roi me fera dix mille maux.&raquo;</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e l'emp&ecirc;chait de manger et de dormir. Il lui &eacute;crivait tous
+les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles,
+elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela:</p>
+
+<p>&laquo;H&ocirc;, courrier, h&ocirc;, quelle nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est mort, s'&eacute;cria-t-il, la bataille est perdue, le m&eacute;chant roi
+arrivera dans un moment.&raquo;</p>
+
+<p>La pauvre reine tomba &eacute;vanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses
+dames &eacute;taient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son p&egrave;re, l'autre son
+fils; elles s'arrach&egrave;rent les cheveux, c'&eacute;tait la chose du monde la plus
+pitoyable. Voil&agrave; que tout d'un coup l'on entend: &laquo;Au meurtre, au
+larron!&raquo; C'&eacute;tait le m&eacute;chant roi qui arrivait avec tous ses malheureux
+sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il
+entra tout arm&eacute; dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la
+reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle
+s'enfon&ccedil;a dans son lit, et mit la couverture sur sa t&ecirc;te. Il l'appela
+deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se f&acirc;cha, bien f&acirc;ch&eacute;, et
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'&eacute;gorger tout &agrave;
+l'heure?&raquo;</p>
+
+<p>Il la d&eacute;couvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tomb&egrave;rent
+sur ses &eacute;paules; il en fit trois tours &agrave; sa main, et la chargea dessus
+son dos comme un sac de bl&eacute;: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand
+cheval qui &eacute;tait tout noir. Elle le priait d'avoir piti&eacute; d'elle, il s'en
+moquait, et lui disait: &laquo;Crie, plains-toi, cela me fait rire et me
+divertit.&raquo; Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il
+&eacute;tait r&eacute;solu de la pendre; mais on lui dit que c'&eacute;tait dommage, et
+qu'elle &eacute;tait grosse.</p>
+
+<p>Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait
+d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en
+&eacute;tait, il envoya qu&eacute;rir une f&eacute;e, qui demeurait pr&egrave;s de son royaume.
+&Eacute;tant venue, il la r&eacute;gala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la
+mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une
+chambre bien petite et bien pauvrement meubl&eacute;e. Elle &eacute;tait couch&eacute;e par
+terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, o&ugrave; elle pleurait jour
+et nuit. La f&eacute;e en la voyant fut attendrie; elle lui fit la r&eacute;v&eacute;rence,
+et lui dit tous bas en l'embrassant:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'esp&egrave;re y contribuer.&raquo;</p>
+
+<p>La reine un peu consol&eacute;e de ces paroles, la caressait, et la priait
+d'avoir piti&eacute; d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande
+fortune, et qui s'en voyait bien &eacute;loign&eacute;e. Elles parlaient ensemble,
+quand le m&eacute;chant roi dit:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, point tant de compliments; je vous ai amen&eacute;e ici pour me dire
+si cette esclave est grosse d'un gar&ccedil;on ou d'une fille.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la
+mieux apprise que l'on ait jamais vue.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.</p>
+
+<p>&laquo;Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le m&eacute;chant roi, je la
+pendrai au cou de sa m&egrave;re, et sa m&egrave;re &agrave; un arbre, sans que rien m'en
+puisse emp&ecirc;cher.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela il sortit avec la f&eacute;e, et ne regarda pas la bonne reine, qui
+pleurait am&egrave;rement; car elle disait en elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera &agrave;
+son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. &Agrave;
+quelle extr&eacute;mit&eacute; suis-je r&eacute;duite? Ne pourrai-je point la cacher quelque
+part, afin qu'il ne la v&icirc;t jamais?&raquo;</p>
+
+<p>Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et
+les inqui&eacute;tudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui
+se plaindre et se consoler. Le ge&ocirc;lier qui la gardait, ne lui donnait
+que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journ&eacute;e, avec un petit
+morceau de pain noir.</p>
+
+<p>Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et
+les os. Un soir qu'elle filait (car le m&eacute;chant roi qui &eacute;tait fort avare,
+la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une
+petite souris, qui &eacute;tait fort jolie. Elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois
+pour toute ma journ&eacute;e; si tu ne veux je&ucirc;ner, va-t'en.&raquo;</p>
+
+<p>La petite souris courait de-&ccedil;&agrave;, courait de-l&agrave;, dansait, cabriolait comme
+un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir &agrave; la regarder,
+qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le
+donne de bon c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente,
+cuite &agrave; merveille, et deux pots de confitures. &laquo;En v&eacute;rit&eacute;, dit-elle, un
+bienfait n'est jamais perdu.&raquo; Elle mangea un peu, mais son app&eacute;tit &eacute;tait
+pass&eacute; &agrave; force de je&ucirc;ner.</p>
+
+<p>Elle jeta du bonbon &agrave; la souris, qui le grignota encore; et puis elle se
+mit &agrave; sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le ge&ocirc;lier
+apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans
+un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et
+les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut d&icirc;ner,
+elle ne trouva plus rien; la voil&agrave; bien f&acirc;ch&eacute;e contre la souris.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une m&eacute;chante petite b&ecirc;te, disait-elle, si elle continue, je
+mourrai de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Comme elle voulut couvrir le grand plat qui &eacute;tait vide, elle trouva
+dedans toutes sortes de bonnes choses &agrave; manger: elle en fut bien aise,
+et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le m&eacute;chant
+roi ferait peut-&ecirc;tre mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle
+quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au
+ciel: &laquo;Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?&raquo; En disant
+cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de
+paille; elle les prit, et commen&ccedil;a de travailler avec.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour
+mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fen&ecirc;tre &agrave; la premi&egrave;re
+personne charitable qui voudra en avoir soin.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se mit donc &agrave; travailler de bon courage; la paille ne lui manquait
+point, la souris en tra&icirc;nait toujours par la chambre o&ugrave; elle continuait
+de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois,
+et trouvait en &eacute;change cent sortes de rago&ucirc;ts. Elle en &eacute;tait bien
+&eacute;tonn&eacute;e; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si
+excellentes choses. La reine regardait un jour &agrave; la fen&ecirc;tre, pour voir
+de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la
+corbeille pour la descendre. Elle aper&ccedil;ut en bas une vieille petite
+bonne femme qui s'appuyait sur un b&acirc;ton, et qui lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las ma ch&egrave;re amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir
+venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre
+enfant; vous le nourrirez, et je t&acirc;cherai, si je suis jamais riche, de
+vous bien payer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas int&eacute;ress&eacute;e, r&eacute;pondit la vieille, mais je suis friande;
+il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous
+en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai
+point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.&raquo;</p>
+
+<p>La reine l'entendant se mit &agrave; pleurer sans rien r&eacute;pondre; et la vieille,
+apr&egrave;s avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris,
+qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me r&eacute;soudre &agrave; la tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit la vieille en col&egrave;re, vous aimez donc mieux une friponne
+de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? H&eacute;
+bien, madame, vous n'&ecirc;tes pas &agrave; plaindre, restez en si bonne compagnie,
+j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie gu&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine e&ucirc;t un bon
+repas, et que la souris v&icirc;nt danser devant elle, jamais elle ne leva les
+yeux de terre, o&ugrave; elle les avait attach&eacute;s, et les larmes coulaient le
+long de ses joues. Elle eut cette m&ecirc;me nuit une princesse, qui &eacute;tait un
+miracle de beaut&eacute;; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait
+&agrave; sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son
+c&oelig;ur, songeant tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre mignonne! ch&egrave;re enfant! si tu tombes entre les mains du m&eacute;chant
+roi, c'est fait de ta vie.&raquo;</p>
+
+<p>Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attach&eacute; sur son
+maillot, o&ugrave; &eacute;tait &eacute;crit:</p>
+
+<p>&laquo;Cette infortun&eacute;e petite fille a nom Joliette.&raquo;</p>
+
+<p>Et quand elle l'avait laiss&eacute;e un moment sans la regarder, elle ouvrait
+encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et
+pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris
+qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me co&ucirc;tes cher pour te sauver
+la vie! Peut-&ecirc;tre que je perdrai ma ch&egrave;re Joliette! Une autre que moi
+t'aurait tu&eacute;e, et donn&eacute;e &agrave; la vieille friande; je n'ai pu y consentir.&raquo;</p>
+
+<p>La souris commence &agrave; dire:</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre
+amiti&eacute; que vous le croyez.&raquo;</p>
+
+<p>La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur
+augmenta bien quand elle aper&ccedil;ut que son petit museau prenait la figure
+d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle
+grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la
+reconnut pour la f&eacute;e qui l'&eacute;tait venue voir avec le m&eacute;chant roi, et qui
+lui avait fait tant de caresses.</p>
+
+<p>Elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai voulu &eacute;prouver votre c&oelig;ur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que
+vous &ecirc;tes capable d'amiti&eacute;. Nous autres f&eacute;es, qui poss&eacute;dons des tr&eacute;sors
+et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie
+que de l'amiti&eacute;, et nous en trouvons rarement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous
+ayez de la peine &agrave; trouver des amies, &eacute;tant si riches et si puissantes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua-t-elle; car on ne nous aime que par int&eacute;r&ecirc;t, et cela ne
+nous touche gu&egrave;re; mais quand vous m'avez aim&eacute;e en petite souris, ce
+n'&eacute;tait pas un motif d'int&eacute;r&ecirc;t. J'ai voulu vous &eacute;prouver plus fortement;
+j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parl&eacute; au bas de
+la tour, et vous m'avez toujours &eacute;t&eacute; fid&egrave;le.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le b&eacute;cot
+vermeil de la petite princesse, et elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je te doue, ma fille, d'&ecirc;tre la consolation de ta m&egrave;re, et plus riche
+que ton p&egrave;re; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides
+et sans vieillesse.&raquo;</p>
+
+<p>La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et
+d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour &ecirc;tre sa fille.
+La f&eacute;e l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille,
+qu'elle descendit en bas; mais s'&eacute;tant un peu arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; reprendre sa
+forme de petite souris, quand elle descendit apr&egrave;s elle par la
+cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effray&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Tout est perdu, dit-elle &agrave; la reine, mon ennemie Cancaline vient
+d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle
+f&eacute;e qui me hait; et par malheur, &eacute;tant mon ancienne, elle a plus de
+pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses
+vilaines griffes.&raquo;</p>
+
+<p>Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de
+douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de t&acirc;cher de
+ravoir la petite, &agrave; quelque prix que ce f&ucirc;t. Cependant le ge&ocirc;lier vint
+dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'&eacute;tait plus grosse; il fut
+le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit
+qu'une f&eacute;e, dont elle ne savait pas le nom, l'&eacute;tait venue prendre par
+force. Voil&agrave; le m&eacute;chant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses
+ongles jusqu'au dernier morceau:</p>
+
+<p>&laquo;Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout &agrave;
+l'heure.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il tra&icirc;ne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un
+arbre, et l'allait pendre, lorsque la f&eacute;e se rendit invisible, et le
+poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa
+quatre dents. Pendant qu'on t&acirc;chait de les raccommoder, la f&eacute;e enleva la
+reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau ch&acirc;teau. Elle
+en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle
+aurait &eacute;t&eacute; contente mais on ne pouvait d&eacute;couvrir en quel lieu Cancaline
+l'avait mise, bien que la petite souris y f&icirc;t tout son possible. Enfin
+le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y
+avait quinze ans d&eacute;j&agrave; lorsqu'on entendit dire que le fils du m&eacute;chant roi
+s'allait marier &agrave; sa dindonni&egrave;re, et que cette petite cr&eacute;ature n'en
+voulait point.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait bien surprenant qu'une dindonni&egrave;re refus&acirc;t d'&ecirc;tre reine; mais
+pourtant les habits de noces &eacute;taient faits, et c'&eacute;tait une si belle
+noce, qu'on y allait de cent lieues &agrave; la ronde. La petite souris s'y
+transporta; elle voulait voir la dindonni&egrave;re tout &agrave; son aise. Elle entra
+dans le poulailler, et la trouva v&ecirc;tue d'une grosse toile, nu-pieds,
+avec un torchon gras sur sa t&ecirc;te. Il y avait l&agrave; des habits d'or et
+d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui
+tra&icirc;naient &agrave; terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et
+les g&acirc;taient. La dindonni&egrave;re &eacute;tait assise sur une grosse pierre; le fils
+du m&eacute;chant roi, qui &eacute;tait tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous me refusez votre c&oelig;ur, je vous tuerai.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui r&eacute;pondait fi&egrave;rement:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous &eacute;pouserai point, vous &ecirc;tes trop laid, vous ressemblez &agrave;
+votre cruel p&egrave;re. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les
+aime mieux que toutes vos braveries.&raquo;</p>
+
+<p>La petite souris la regardait avec admiration; car elle &eacute;tait aussi
+belle que le soleil. D&egrave;s que le fils du m&eacute;chant roi fut sorti, la f&eacute;e
+prit la figure d'une vieille berg&egrave;re, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, ma mignonne, voil&agrave; vos dindons en bon &eacute;tat.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune dindonni&egrave;re regarda cette vieille avec des yeux pleins de
+douceur, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;L'on veut que je les quitte pour une m&eacute;chante couronne; que m'en
+conseillez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite fille, dit la f&eacute;e, une couronne est fort belle; vous n'en
+connaissez pas le prix ni le poids.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonni&egrave;re,
+puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni
+o&ugrave; est mon p&egrave;re, ni o&ugrave; est ma m&egrave;re; je me trouve sans parents et sans
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beaut&eacute; et vertu, mon enfant, dit la sage f&eacute;e, qui valent
+plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise
+ici, puisque vous n'avez ni p&egrave;re, ni m&egrave;re, ni parents, ni amis?</p>
+
+<p>&mdash;Une f&eacute;e, appel&eacute;e Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me
+battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un
+jour, et ne sachant o&ugrave; aller, je m'arr&ecirc;tai dans un bois. Le fils du
+m&eacute;chant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir &agrave; sa
+basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait &agrave; tout
+moment les voir, et il me voyait aussi. H&eacute;las! sans que j'en eusse
+envie, il se mit &agrave; m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e, a ce r&eacute;cit, commen&ccedil;a de croire que la dindonni&egrave;re &eacute;tait la
+princesse Joliette. Elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ma fille, apprenez-moi votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot la f&eacute;e ne douta plus de la v&eacute;rit&eacute;; et lui jetant les bras au
+cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous
+soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus
+propre, car vous ressemblez &agrave; une petite souillon; prenez les beaux
+habits que voil&agrave;, et vous accommodez.&raquo;</p>
+
+<p>Joliette, qui &eacute;tait fort ob&eacute;issante, quitta aussit&ocirc;t le torchon gras
+qu'elle avait dessus la t&ecirc;te, et la secouant un peu, elle se trouva
+toute couverte de ses cheveux, qui &eacute;taient blonds comme un bassin, et
+d&eacute;li&eacute;s comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'&agrave; terre. Puis
+prenant dans ses mains d&eacute;licates de l'eau &agrave; une fontaine qui coulait
+proche le poulailler, elle se d&eacute;barbouilla le visage, qui devint aussi
+clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'&eacute;taient
+&eacute;panouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le
+thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps
+d'hiver, l'on e&ucirc;t pris sa peau pour de la neige; en temps d'&eacute;t&eacute;, c'&eacute;tait
+des lys. Quand elle fut par&eacute;e des diamants et des belles robes, la f&eacute;e
+la consid&eacute;ra comme une merveille; elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Qui croyez-vous &ecirc;tre, ma ch&egrave;re Joliette, car vous voil&agrave; bien brave?&raquo;</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.</p>
+
+<p>&mdash;En seriez-vous bien aise? dit la f&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bonne m&egrave;re, r&eacute;pondit Joliette, en faisant la r&eacute;v&eacute;rence; j'en
+serais fort aise.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, dit la f&eacute;e, soyez donc contente; je vous en dirai davantage
+demain.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se rendit en diligence &agrave; son beau ch&acirc;teau, o&ugrave; la reine &eacute;tait
+occup&eacute;e &agrave; filer de la soie. La petite souris lui cria:</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau,
+que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais
+entendre?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de
+ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une
+&eacute;pingle.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, l&agrave;, ne vous chagrinez point, dit la f&eacute;e, la princesse se porte &agrave;
+merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne
+tient qu'&agrave; elle d'&ecirc;tre reine.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui conta tout le conte d'un bout &agrave; l'autre, et la reine pleurait
+de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle f&ucirc;t
+dindonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Quand nous &eacute;tions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et
+que nous faisions tant de bombance, le pauvre d&eacute;funt et moi, nous
+n'aurions pas cru voir notre enfant dindonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la cruelle Cancaline, ajouta la f&eacute;e, qui sachant comme je vous
+aime, pour me faire d&eacute;pit, l'a mise en cet &eacute;tat; mais elle en sortira,
+ou j'y br&ucirc;lerai mes livres.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle &eacute;pouse le fils du m&eacute;chant roi;
+allons d&egrave;s demain la qu&eacute;rir, et l'amenons ici.&raquo;</p>
+
+<p>Or, il arriva que le fils du m&eacute;chant roi &eacute;tant tout &agrave; fait f&acirc;ch&eacute; contre
+Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, o&ugrave; il pleurait si fort, si fort,
+qu'il hurlait. Son p&egrave;re l'entendit; il se mit &agrave; la fen&ecirc;tre, et lui cria:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu as &agrave; pleurer? Comme tu fais la b&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est que notre dindonni&egrave;re ne veut pas m'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le m&eacute;chant roi. Je veux qu'elle
+t'aime ou qu'elle meure.&raquo;</p>
+
+<p>Il appela ses gens d'armes, et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Allez la qu&eacute;rir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira
+d'&ecirc;tre opini&acirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Ils furent au poulailler, et trouv&egrave;rent Joliette qui avait une belle
+robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges,
+et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne
+s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour
+une princesse.</p>
+
+<p>Elle leur dit fort civilement:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on
+appelle Joliette.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?&raquo;</p>
+
+<p>Ils la prirent vitement, et li&egrave;rent ses pieds et ses mains avec de
+grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfu&icirc;t. Ils la men&egrave;rent de cette
+mani&egrave;re au m&eacute;chant roi, qui &eacute;tait avec son fils. Quand il la vit si
+belle, il ne laissa pas d'&ecirc;tre un peu &eacute;mu; sans doute qu'elle lui aurait
+fait piti&eacute;, s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; le plus m&eacute;chant et le plus cruel du
+monde. Il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer
+mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards
+vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout &agrave; l'heure, ou
+je vais vous &eacute;corcher.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit &agrave; genoux devant
+lui, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, je vous prie de ne me point &eacute;corcher, cela fait trop de mal;
+laissez-moi un ou deux jours pour songer &agrave; ce que je dois faire, et puis
+vous serez le ma&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Son fils, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, voulait qu'elle f&ucirc;t &eacute;corch&eacute;e. Ils conclurent
+ensemble de l'enfermer dans une tour o&ugrave; elle ne verrait pas seulement le
+soleil. L&agrave;-dessus, la bonne f&eacute;e arriva dans le char volant, avec la
+reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussit&ocirc;t la reine se mit &agrave;
+pleurer am&egrave;rement disant qu'elle &eacute;tait toujours malheureuse, et qu'elle
+aimerait mieux que sa fille f&ucirc;t morte, que d'&eacute;pouser le fils du m&eacute;chant
+roi. La f&eacute;e lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et
+veng&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Comme le m&eacute;chant roi allait se coucher, la f&eacute;e se met en petite souris,
+et se fourre sous le chevet du lit: d&egrave;s qu'il voulut dormir, elle lui
+mordit l'oreille; le voil&agrave; bien f&acirc;ch&eacute;; il se tourna de l'autre c&ocirc;t&eacute;,
+elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on
+vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui
+saignaient si fort qu'on ne pouvait arr&ecirc;ter le sang. Pendant qu'on
+cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du m&eacute;chant
+roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui &eacute;taient
+toutes &eacute;corch&eacute;es; on lui met des empl&acirc;tres dessus. La petite souris
+retourna dans la chambre du m&eacute;chant roi, qui &eacute;tait un peu assoupi; elle
+mord son nez et s'attache &agrave; le ronger; il y porte les mains, et elle le
+mord et l'&eacute;gratigne. Il crie:</p>
+
+<p>&laquo;Mis&eacute;ricorde, je suis perdu!&raquo;</p>
+
+<p>Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les l&egrave;vres, les
+joues. L'on entre, on le voit &eacute;pouvantable, qui ne pouvait presque plus
+parler, tant il avait mal &agrave; la langue; il fit signe que c'&eacute;tait une
+souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits
+coins, elle n'y &eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus; elle courut faire pis au fils, et lui
+mangea son bon &oelig;il (car il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; borgne). Il se leva comme un
+furieux, l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main; il &eacute;tait aveugle, il courut dans la chambre
+de son p&egrave;re, qui de son c&ocirc;t&eacute; avait pris son &eacute;p&eacute;e, temp&ecirc;tant et jurant
+qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris.</p>
+
+<p>Quand il vit son fils si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il le gronda, et celui-ci qui avait
+les oreilles &eacute;chauff&eacute;es, ne reconnut pas la voix de son p&egrave;re, il se jeta
+sur lui. Le m&eacute;chant roi, en col&egrave;re, lui donna un grand coup d'&eacute;p&eacute;e, il
+en re&ccedil;ut un autre; ils tomb&egrave;rent tous deux par terre, saignant comme des
+b&oelig;ufs. Tous leurs sujets qui les ha&iuml;ssaient mortellement, et qui ne les
+servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attach&egrave;rent des
+cordes aux pieds, et les tra&icirc;n&egrave;rent dans la rivi&egrave;re, disant qu'ils
+&eacute;taient bienheureux d'en &ecirc;tre quittes. Voil&agrave; le m&eacute;chant roi tout mort et
+son fils aussi. La bonne f&eacute;e qui savait cela, fut qu&eacute;rir la reine, elles
+all&egrave;rent &agrave; la tour noire, o&ugrave; Joliette &eacute;tait enferm&eacute;e sous plus de
+quarante cl&eacute;s.</p>
+
+<p>La f&eacute;e frappa trois fois avec une petite baguette de coudre &agrave; la grosse
+porte qui s'ouvrit, et les autres de m&ecirc;me; elles trouv&egrave;rent la pauvre
+princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta
+&agrave; son cou:</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui conta le conte de sa vie. &Ocirc; bon Dieu! quand Joliette entendit
+de si belles nouvelles, &agrave; peu tint qu'elle ne mour&ucirc;t de plaisir; elle se
+jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle
+mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle
+caressait tendrement la f&eacute;e qui lui avait port&eacute; des corbeilles pleines
+de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et
+le portrait du roi Joyeux entour&eacute; de pierreries, qu'elle mit devant
+elle.</p>
+
+<p>La f&eacute;e dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'&eacute;tat: allons dans la
+grande salle du ch&acirc;teau, haranguer le peuple.&raquo;</p>
+
+<p>Elle marcha la premi&egrave;re, avec un visage grave et s&eacute;rieux, ayant une robe
+qui tra&icirc;nait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours
+bleu, toute brod&eacute;e d'or, qui tra&icirc;nait bien davantage. Elles avaient
+apport&eacute; leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes
+sur la t&ecirc;te, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les
+suivait avec sa beaut&eacute; et sa modestie, qui n'avaient rien que de
+merveilleux. Elles faisaient la r&eacute;v&eacute;rence &agrave; tous ceux qu'elles
+rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands.</p>
+
+<p>On les suivait, fort empress&eacute;s de savoir qui &eacute;taient ces belles dames.
+Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne f&eacute;e dit aux sujets du
+m&eacute;chant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi
+Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire;
+qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un &eacute;poux aussi parfait
+qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la m&eacute;lancolie de tous
+les c&oelig;urs. &Agrave; ces mots chacun cria:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes
+tristes et mis&eacute;rables.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps cent sortes d'instruments jou&egrave;rent de tous c&ocirc;t&eacute;s; chacun
+se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine,
+de sa fille et de la bonne f&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, nous le voulons bien.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; comme elles furent re&ccedil;ues. Jamais joie n'a &eacute;t&eacute; &eacute;gale. On mit les
+tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au
+r&eacute;veil de la jeune princesse, la f&eacute;e lui pr&eacute;senta le plus beau prince
+qui e&ucirc;t encore vu le jour. Elle l'&eacute;tait all&eacute; qu&eacute;rir dans le char volant
+jusqu'au bout du monde; il &eacute;tait tout aussi aimable que Joliette. D&egrave;s
+qu'elle le vit, elle l'aima. De son c&ocirc;t&eacute;, il en fut charm&eacute;, et pour la
+reine, elle &eacute;tait transport&eacute;e de joie. On pr&eacute;para un repas admirable et
+des habits merveilleux. Les noces se firent avec des r&eacute;jouissances
+infinies.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_Princesse_Rosette" id="La_Princesse_Rosette"></a><a href="#table">La Princesse Rosette</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux gar&ccedil;ons:
+ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La
+reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoy&acirc;t convier les f&eacute;es &agrave; leur
+naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait
+arriver.</p>
+
+<p>Elle donna naissance &agrave; une belle petite fille, qui &eacute;tait si jolie, qu'on
+ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien r&eacute;gal&eacute; toutes les
+f&eacute;es qui &eacute;taient venues la voir, quand elles furent pr&ecirc;tes &agrave; s'en aller,
+elle leur dit: &laquo;N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui
+arrivera &agrave; Rosette.&raquo;(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.)</p>
+
+<p>Les f&eacute;es lui dirent qu'elles avaient oubli&eacute; leur grimoire &agrave; la maison,
+qu'elles reviendraient une autre fois la voir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas
+m'affliger par une mauvaise pr&eacute;diction. Mais, je vous en prie, que je
+sache tout; ne me cachez rien.&raquo;</p>
+
+<p>Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus
+envie de savoir ce que c'&eacute;tait. Enfin, la plus jeune des f&eacute;es lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur &agrave; ses
+fr&egrave;res; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voil&agrave; tout ce
+que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien
+f&acirc;ch&eacute;es de n'avoir pas de meilleures nouvelles &agrave; vous apprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Elles s'en all&egrave;rent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi
+s'en aper&ccedil;ut &agrave; sa mine.</p>
+
+<p>Il lui demanda ce qu'elle avait: elle r&eacute;pondit qu'elle s'&eacute;tait approch&eacute;e
+trop pr&egrave;s du feu, et qu'elle avait br&ucirc;l&eacute; tout le lin qui &eacute;tait sur sa
+quenouille. &laquo;N'est-ce que cela?&raquo; dit le roi. Il monta dans son grenier
+et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La
+reine continua d'&ecirc;tre triste: il lui demanda ce qu'elle avait.</p>
+
+<p>Elle lui dit qu'&eacute;tant au bord de la rivi&egrave;re, elle avait laiss&eacute; tomber sa
+pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. &laquo;N'est-ce que cela?&raquo; dit le
+roi. Il envoya qu&eacute;rir tous les cordonniers de son royaume, et apporta
+dix mille pantoufles de satin vert &agrave; la reine.</p>
+
+<p>Celle-ci continua d'&ecirc;tre triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle
+lui dit qu'en mangeant de trop bon app&eacute;tit, elle avait aval&eacute; sa bague de
+noce, qui &eacute;tait &agrave; son doigt. Le roi d&eacute;couvrit qu'elle mentait car il
+avait cach&eacute; cette bague, et lui dit: &laquo;Ma ch&egrave;re femme, vous mentez! voil&agrave;
+votre bague que j'ai cach&eacute;e dans ma bourse.&raquo;</p>
+
+<p>Dame! elle fut bien attrap&eacute;e d'&ecirc;tre prise &agrave; mentir (car c'est la chose
+la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi
+elle lui dit ce que les f&eacute;es avaient pr&eacute;dit de la petite Rosette, et que
+s'il savait quelque bon rem&egrave;de, il le d&icirc;t. Le roi s'attrista beaucoup.
+Il avoua enfin &agrave; la reine: &laquo;Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos
+deux fils, qu'en faisant mourir Rosette.&raquo; Mais la reine s'&eacute;cria qu'elle
+n'y survivrait pas. On apprit cependant &agrave; la reine qu'il y avait dans un
+grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que
+l'on allait consulter de partout.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les f&eacute;es m'ont annonc&eacute; le
+mal, mais elles ont oubli&eacute; le rem&egrave;de.&raquo; Elle monta de bon matin sur une
+belle petite mule blanche, toute ferr&eacute;e d'or, avec deux de ses
+demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent
+aupr&egrave;s du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se
+rendirent &agrave; l'arbre o&ugrave; l'ermite demeurait. Il n'aimait gu&egrave;re voir des
+femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: &laquo;Soyez la bienvenue!
+Que me voulez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui conta ce que les f&eacute;es avaient dit de Rosette, et lui demanda
+conseil. Il lui r&eacute;pondit qu'il fallait cacher la princesse dans une
+tour, sans qu'elle en sort&icirc;t jamais. La reine le remercia, lui fit une
+bonne aum&ocirc;ne, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces
+nouvelles, il fit rapidement b&acirc;tir une grosse tour. Il y mit sa fille
+et, pour qu'elle ne s'ennuy&acirc;t point, le roi, la reine et les deux fr&egrave;res
+allaient la voir tous les jours. L'a&icirc;n&eacute; s'appelait le grand prince, et
+le cadet, le petit prince.</p>
+
+<p>Ils aimaient leur s&oelig;ur passionn&eacute;ment car elle &eacute;tait la plus belle et la
+plus gracieuse que l'on e&ucirc;t jamais vue, et le moindre de ses regards
+valait mieux que cent pistoles. Quand elle eut quinze ans, le grand
+prince dit au roi: &laquo;Ma s&oelig;ur est assez grande pour &ecirc;tre mari&eacute;e:
+n'irons-nous pas bient&ocirc;t &agrave; la noce?&raquo; Le petit prince en dit autant &agrave; la
+reine, mais Leurs Majest&eacute;s leur firent des r&eacute;ponses &eacute;vasives. Mais le
+roi et la reine tomb&egrave;rent malades. Ils moururent tous deux le m&ecirc;me jour.
+La cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout. Rosette
+&eacute;tait inconsolable de la mort de sa maman.</p>
+
+<p>Quand le roi et la reine eurent &eacute;t&eacute; enterr&eacute;s, les marquis et les ducs du
+royaume firent monter le grand prince sur un tr&ocirc;ne d'or et de diamants,
+avec une belle couronne sur sa t&ecirc;te, et des habits de velours violet,
+chamarr&eacute;s de soleils et de lunes. Et puis toute la cour cria trois fois
+&laquo;Vive le roi!&raquo; L'on ne songea plus qu'&agrave; se r&eacute;jouir. Le roi et son fr&egrave;re
+d&eacute;cid&egrave;rent: &laquo;&Agrave; pr&eacute;sent que nous sommes les ma&icirc;tres, il faut retirer
+notre s&oelig;ur de la tour o&ugrave; elle s'ennuie depuis longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Ils n'eurent qu'&agrave; traverser le jardin pour aller &agrave; la tour, qu'on avait
+b&acirc;tie la plus haute que l'on avait pu car le roi et la reine d&eacute;funts
+voulaient qu'elle y demeur&acirc;t toujours. Rosette brodait une belle robe
+sur un m&eacute;tier qui &eacute;tait l&agrave; devant elle; mais quand elle vit ses fr&egrave;res,
+elle se leva et prit la main du roi, lui disant: &laquo;Bonjour, sire! Vous
+&ecirc;tes &agrave; pr&eacute;sent le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me
+retirer de la tour o&ugrave; je m'ennuie fort.&raquo; Et, l&agrave;-dessus, elle se mit &agrave;
+pleurer.</p>
+
+<p>Le roi l'embrassa, et lui dit de ne point pleurer; qu'il venait pour
+l'&ocirc;ter de la tour, et la mener dans un beau ch&acirc;teau. Le prince avait ses
+poches pleines de drag&eacute;es, qu'il donna &agrave; Rosette. &laquo;Allons, lui dit-il,
+sortons de cette vilaine tour! Le roi te mariera bient&ocirc;t! Ne t'afflige
+point!&raquo;</p>
+
+<p>Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de
+fontaines, elle demeura si &eacute;tonn&eacute;e qu'elle ne pouvait pas dire un mot,
+car elle n'avait encore jamais rien vu d'aussi beau. Elle regardait de
+tous c&ocirc;t&eacute;s; elle marchait, elle s'arr&ecirc;tait; elle cueillait des fruits
+sur les arbres, et des fleurs dans le parterre: son petit chien, appel&eacute;
+Fr&eacute;tillon, qui &eacute;tait vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une
+oreille, et qui dansait &agrave; ravir, allait devant elle, faisant jap, jap,
+jap, avec mille sauts et mille cabrioles. Fr&eacute;tillon r&eacute;jouissait fort la
+compagnie. Il se mit tout d'un coup &agrave; courir dans un petit bois. La
+princesse le suivit et fut &eacute;merveill&eacute;e de voir, dans ce bois, un grand
+paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu'elle n'en
+pouvait d&eacute;tourner ses yeux.</p>
+
+<p>Le roi et le prince arriv&egrave;rent aupr&egrave;s d'elle, et lui demand&egrave;rent &agrave; quoi
+elle s'amusait. Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'&eacute;tait
+que cela. Ils lui dirent que c'&eacute;tait un oiseau dont on mangeait
+quelquefois.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger? Je vous
+d&eacute;clare que je ne me marierai jamais qu'au roi des paons, et quand j'en
+serai la reine, j'emp&ecirc;cherai bien que l'on en mange.&raquo;</p>
+
+<p>L'on ne peut dire l'&eacute;tonnement du roi.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ma s&oelig;ur, lui dit-il, o&ugrave; voulez-vous que nous trouvions le roi
+des paons?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; il vous plaira, sire! Mais je ne me marierai qu'&agrave; lui!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pris cette r&eacute;solution, les deux fr&egrave;res la conduisirent &agrave;
+leur ch&acirc;teau, o&ugrave; il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa
+chambre. Les dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour
+la saluer: les unes lui apport&egrave;rent des confitures, les autres du sucre;
+les autres des robes d'or, de beaux rubans, des poup&eacute;es, des souliers en
+broderie, des perles, des diamants. Pendant qu'elle causait avec des
+amis, le roi et le prince songeaient &agrave; trouver le roi des paons, s'il y
+en avait un au monde. Ils s'avis&egrave;rent qu'il fallait faire un portrait de
+la princesse Rosette; et ils le firent faire si beau, qu'il ne lui
+manquait que la parole et lui dirent:</p>
+
+<p>&laquo;Puisque vous ne voulez &eacute;pouser que le roi des paons, nous allons partir
+ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de
+notre royaume en attendant que nous revenions.&raquo;</p>
+
+<p>Rosette les remercia de la peine qu'ils prenaient; elle leur dit qu'elle
+gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence tout son plaisir
+serait de regarder le beau paon et de faire danser Fr&eacute;tillon. Ils ne
+purent s'emp&ecirc;cher de pleurer en se disant adieu. Voil&agrave; les deux princes
+partis, qui demandaient &agrave; tout le monde:</p>
+
+<p>&laquo;Ne connaissez-vous point le roi des paons?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!&raquo;</p>
+
+<p>Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils all&egrave;rent si
+loin, si loin, que personne n'a jamais &eacute;t&eacute; si loin. Ils arriv&egrave;rent au
+royaume des hannetons: il ne s'en est point encore tant vu; ceux-ci
+faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir
+sourd. Il demanda &agrave; celui qui lui parut le plus raisonnable s'il ne
+savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons.</p>
+
+<p>&laquo;Sire, lui dit le hanneton, son royaume est &agrave; trente mille lieues d'ici.
+Vous avez pris le plus long chemin pour y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment savez-vous cela? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, r&eacute;pondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que
+nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; le roi et son fr&egrave;re qui prirent le hanneton bras dessus, bras
+dessous: en guise d'amiti&eacute;, ils d&icirc;n&egrave;rent ensemble. Ils virent avec
+admiration toutes les curiosit&eacute;s de ce pays-l&agrave;, o&ugrave; la plus petite
+feuille d'arbre vaut une pistole. Apr&egrave;s cela, ils partirent pour achever
+leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas
+longtemps. Ils voyaient tous les arbres charg&eacute;s de paons, et tout en
+&eacute;tait si rempli qu'on les entendait crier et parler de deux lieues.</p>
+
+<p>Le roi disait &agrave; son fr&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Si le roi des paons est un paon lui-m&ecirc;me, comment notre s&oelig;ur
+pr&eacute;tend-elle l'&eacute;pouser? Il faudrait &ecirc;tre fou pour y consentir. Voyez la
+belle alliance qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour
+neveux.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince n'&eacute;tait pas moins en peine:</p>
+
+<p>&laquo;C'est l&agrave;, dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans
+l'esprit. Je ne sais o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute; deviner qu'il y a dans le monde un
+roi des paons.&raquo;</p>
+
+<p>Quand ils arriv&egrave;rent &agrave; la grande ville, ils virent qu'elle &eacute;tait pleine
+d'hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de
+paon, et qu'ils en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils
+rencontr&egrave;rent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse
+d'or et de diamants, que douze paons menaient &agrave; toute bride. Ce roi des
+paons &eacute;tait si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charm&eacute;s:
+il avait de longs cheveux blonds et fris&eacute;s, le visage blanc, une
+couronne de queue de paon.</p>
+
+<p>Quand il les vit, il jugea que puisqu'ils avaient des habits d'une autre
+fa&ccedil;on que les gens du pays, il fallait qu'ils fussent &eacute;trangers; et pour
+le savoir, il arr&ecirc;ta son carrosse, et les fit appeler. Le roi et le
+prince vinrent &agrave; lui. Ayant fait la r&eacute;v&eacute;rence, ils lui dirent:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.&raquo;</p>
+
+<p>Ils tir&egrave;rent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi
+des paons l'eut bien regard&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle fille!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous vous moquez, r&eacute;pliqua le roi des paons.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le prince, voil&agrave; mon fr&egrave;re qui est roi comme vous. Notre
+s&oelig;ur, dont voici le portrait, est la princesse Rosette: nous venons
+vous demander si vous voulez l'&eacute;pouser; elle est belle et bien sage, et
+nous lui donnerons un boisseau d'&eacute;cus d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le roi, je l'&eacute;pouserai de bon c&oelig;ur. Elle ne manquera de rien
+avec moi, je l'aimerai beaucoup: mais je vous assure que je veux qu'elle
+soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous y consentons, dirent les deux fr&egrave;res de Rosette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y consentez? ajouta le roi. Allez donc en prison, et restez-y
+jusqu'&agrave; ce que la princesse soit arriv&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Les princes le firent sans difficult&eacute;, car ils &eacute;taient bien certains que
+Rosette &eacute;tait plus belle que son portrait. Lorsqu'ils furent dans la
+prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son ch&acirc;teau le
+portrait de Rosette, dont il &eacute;tait si fou qu'il ne dormait ni jour, ni
+nuit.</p>
+
+<p>Comme le roi et son fr&egrave;re &eacute;taient en prison, ils &eacute;crivirent par la poste
+&agrave; la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite
+possible parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui
+dirent pas qu'ils &eacute;taient prisonniers, de peur de l'inqui&eacute;ter trop.
+Quand elle re&ccedil;ut cette lettre, elle fut tellement transport&eacute;e qu'elle
+pensa en mourir. Elle dit &agrave; tout le monde que le roi des paons &eacute;tait
+trouv&eacute;, et qu'il voulait l'&eacute;pouser. On alluma des feux de joie, on tira
+le canon; l'on mangea des drag&eacute;es et du sucre partout. Elle laissa ses
+belles poup&eacute;es &agrave; ses amies, et le royaume de son fr&egrave;re entre les mains
+des plus sages vieillards de la ville.</p>
+
+<p>Elle leur recommanda bien de prendre soin de tout, de ne gu&egrave;re d&eacute;penser,
+d'amasser de l'argent pour le retour du roi; elle les pria de conserver
+son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa s&oelig;ur de
+lait, avec le petit chien vert Fr&eacute;tillon. Elles se mirent dans un bateau
+sur la mer. Elles portaient le boisseau d'&eacute;cus d'or et des habits pour
+dix ans, &agrave; en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient que rire et
+chanter. La nourrice demandait au batelier:</p>
+
+<p>&laquo;Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons?&raquo;</p>
+
+<p>Il lui disait:</p>
+
+<p>&laquo;Non, non!&raquo;</p>
+
+<p>Une autre fois elle lui demandait:</p>
+
+<p>&laquo;Approchons-nous, approchons-nous?&raquo;</p>
+
+<p>Il lui disait:</p>
+
+<p>&laquo;Bient&ocirc;t, bient&ocirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Une autre fois elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Approchons-nous, approchons-nous?&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui.&raquo;</p>
+
+<p>Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise aupr&egrave;s
+de lui, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si tu veux, tu seras riche &agrave; jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Je le veux bien!&raquo;</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles.&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse
+dormira, tu m'aides &agrave; la jeter dans la mer. Apr&egrave;s qu'elle sera noy&eacute;e,
+j'habillerai ma fille de ses beaux habits, et nous la m&egrave;nerons au roi
+des paons qui sera bien aise de l'&eacute;pouser; et, pour ta r&eacute;compense, nous
+te donnerons plein de diamants.&raquo;</p>
+
+<p>Le batelier fut bien &eacute;tonn&eacute; de ce que lui proposait la nourrice; il lui
+dit que c'&eacute;tait dommage de noyer une si belle princesse, qu'elle lui
+faisait piti&eacute;: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire
+qu'il ne savait plus rien lui refuser.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tant venue, la princesse se coucha: son petit Fr&eacute;tillon &eacute;tait
+joliment couch&eacute; au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette
+dormait &agrave; poings ferm&eacute;s, quand la m&eacute;chante nourrice, qui ne dormait pas,
+s'en alla qu&eacute;rir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la
+princesse; puis, sans la r&eacute;veiller, ils la prirent avec son lit de
+plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La s&oelig;ur de lait les
+aidait de toutes ses forces. Ils jet&egrave;rent le tout &agrave; la mer; et la
+princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se r&eacute;veilla point.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume &eacute;tait fait de
+plumes de ph&eacute;nix, qui sont fort rares, et qui ont cette propri&eacute;t&eacute;
+qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans
+son lit, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans un bateau. L'eau pourtant mouillait
+peu &agrave; peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de
+l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'&ecirc;tre grond&eacute;e. Comme elle
+se tournait d'un c&ocirc;t&eacute; sur l'autre, Fr&eacute;tillon s'&eacute;veilla. Il avait le nez
+excellent; il sentait les soles et les morues de si pr&egrave;s, qu'il se mit &agrave;
+japper, &agrave; japper, tant qu'il &eacute;veilla tous les autres poissons.</p>
+
+<p>Ils commenc&egrave;rent &agrave; nager: les gros poissons donnaient de la t&ecirc;te contre
+le lit de la princesse, qui ne tenant &agrave; rien, tournait et retournait
+comme une pirouette. Dame, elle &eacute;tait bien &eacute;tonn&eacute;e! &laquo;Est-ce que notre
+bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais &eacute;t&eacute; aussi mal &agrave; mon
+aise que cette nuit.&raquo; Et toujours Fr&eacute;tillon qui jappait, et qui faisait
+une vie de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. La m&eacute;chante nourrice et le batelier l'entendaient
+de bien loin, et disaient: &laquo;Voil&agrave; ce petit dr&ocirc;le de chien qui boit avec
+sa ma&icirc;tresse &agrave; notre sant&eacute;. D&eacute;p&ecirc;chons-nous d'arriver!&raquo;</p>
+
+<p>Car ils &eacute;taient tout pr&egrave;s de la ville du roi des paons. Il avait envoy&eacute;
+au bord de la mer cent carrosses tir&eacute;s par toutes sortes de b&ecirc;tes rares:
+il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des
+b&oelig;ufs, des &acirc;nes, des aigles, des paons. Le carrosse o&ugrave; la princesse
+Rosette devait prendre place &eacute;tait tra&icirc;n&eacute; par six singes bleus, qui
+sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours
+agr&eacute;ables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des
+plaques d'or.</p>
+
+<p>On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la
+divertir. Elles &eacute;taient habill&eacute;es de toutes sortes de couleurs, et l'or
+et l'argent &eacute;taient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin
+de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette &agrave; la t&ecirc;te et
+partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle &eacute;tait avec ses
+ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les
+yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos,
+de m&eacute;chante humeur et maussade, qui grognait toujours.</p>
+
+<p>Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils
+demeur&egrave;rent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons,
+que l'on m'apporte &agrave; manger! Vous &ecirc;tes de bonnes canailles, je vous
+ferai tous pendre!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, ils se disaient:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle vilaine b&ecirc;te! Elle est aussi m&eacute;chante que laide. Voil&agrave; notre roi
+bien mari&eacute;, je ne m'&eacute;tonne point; ce n'&eacute;tait pas la peine de la faire
+venir du bout du monde.&raquo;</p>
+
+<p>Elle faisait toujours la ma&icirc;tresse, et pour moins que rien elle donnait
+des soufflets et des coups de poing &agrave; tout le monde. Comme son &eacute;quipage
+&eacute;tait fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine
+dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'&eacute;taient mis sur les arbres
+pour la saluer en passant, et qui avaient r&eacute;solu de crier: &laquo;Vive la
+belle reine Rosette!&raquo;, quand ils l'aper&ccedil;urent si horrible, ils criaient:
+&laquo;Fi, fi, qu'elle est laide!&raquo; Elle enrageait de d&eacute;pit, et disait &agrave; ses
+gardes: &laquo;Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures.&raquo; Les paons
+s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.</p>
+
+<p>Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas &agrave; la
+nourrice: &laquo;Comm&egrave;re, nous ne sommes pas bien; votre fille devrait &ecirc;tre
+plus jolie.&raquo; Elle lui r&eacute;pondit: &laquo;Tais-toi, &eacute;tourdi, tu nous porteras
+malheur.&raquo; L'on alla avertir le roi que la princesse approchait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, ses fr&egrave;res m'ont-ils dit vrai? Est-elle plus belle que
+son portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le roi, j'en serai bien content: allons la voir!&raquo;</p>
+
+<p>Car il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la cour,
+qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l'on
+disait, sinon: &laquo;Fi, fi, qu'elle est laide!&raquo; Il crut qu'on parlait de
+quelque naine ou de quelque b&ecirc;te qu'elle avait peut-&ecirc;tre amen&eacute;e avec
+elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce f&ucirc;t
+effectivement de la jeune fille. L'on portait le portrait de Rosette au
+bout d'un grand b&acirc;ton tout d&eacute;couvert, et le roi marchait gravement
+apr&egrave;s, avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des
+royaumes voisins. Le roi des paons &eacute;tait impatient de voir sa ch&egrave;re
+Rosette.</p>
+
+<p>Dame! quand il l'aper&ccedil;ut, il faillit mourir sur place; il se mit dans la
+plus grande col&egrave;re du monde; il d&eacute;chira ses habits; il ne voulait pas
+l'approcher: elle lui faisait peur.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes prisons ont
+bien de la hardiesse de s'&ecirc;tre moqu&eacute;s de moi et de m'avoir propos&eacute;
+d'&eacute;pouser une magotte comme cela: je les ferai mourir. Allons, que l'on
+enferme tout &agrave; l'heure cette pimb&ecirc;che, sa nourrice et celui qui les
+am&egrave;ne! Qu'on les mette au fond de ma grande tour!&raquo;</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, le roi et son fr&egrave;re, qui &eacute;taient prisonniers, et qui
+savaient que leur s&oelig;ur devait arriver, s'&eacute;taient habill&eacute;s de beau pour
+la recevoir.</p>
+
+<p>Au lieu de venir ouvrir la prison, et les mettre en libert&eacute; ainsi qu'ils
+l'esp&eacute;raient, le ge&ocirc;lier vint avec des soldats et les fit descendre dans
+une cave toute noire, pleine de vilaines b&ecirc;tes, o&ugrave; ils avaient de l'eau
+jusqu'au cou. &laquo;H&eacute;las! se disaient-ils l'un &agrave; l'autre, voil&agrave; de tristes
+noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur?&raquo;
+Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les faire
+mourir. Trois jours se pass&egrave;rent sans qu'ils entendissent parler de
+rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des
+injures par un trou.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il, pour
+m'attraper et pour m'engager &agrave; &eacute;pouser votre s&oelig;ur! Mais vous n'&ecirc;tes
+tous deux que des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais
+envoyer des juges qui feront bien vite votre proc&egrave;s. L'on file d&eacute;j&agrave; la
+corde dont je vous ferai pendre.</p>
+
+<p>&mdash;Roi des paons, r&eacute;pondit le roi en col&egrave;re, n'allez pas si vite dans
+cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme
+vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons
+&eacute;cus; j'y mangerais jusqu'&agrave; ma chemise. Ho, ho, vous &ecirc;tes plaisant de
+nous vouloir pendre! est-ce que nous avons vol&eacute; quelque chose?&raquo;</p>
+
+<p>Quand le roi l'entendit parler si r&eacute;solument, il ne savait o&ugrave; il en
+&eacute;tait, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur
+s&oelig;ur sans les faire mourir. Mais son confident, qui &eacute;tait un vrai
+flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le
+monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet
+de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que
+l'on f&icirc;t leur proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Cela ne dura gu&egrave;re: il n'y eut qu'&agrave; voir le portrait de la v&eacute;ritable
+princesse Rosette aupr&egrave;s de celle qui &eacute;tait venue, et qui pr&eacute;tendait
+l'&ecirc;tre, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coup&eacute;, comme &eacute;tant
+menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et
+qu'ils ne lui avaient donn&eacute; qu'une laide paysanne. L'on alla &agrave; la prison
+leur lire cet arr&ecirc;t et ils s'&eacute;cri&egrave;rent qu'ils n'avaient point menti; que
+leur s&oelig;ur &eacute;tait princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait
+quelque chose l&agrave;-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils
+demandaient encore sept jours avant qu'on les f&icirc;t mourir; que peut-&ecirc;tre
+pendant ce temps leur innocence serait reconnue.</p>
+
+<p>Le roi des paons, qui &eacute;tait fort en col&egrave;re, eut beaucoup de peine &agrave;
+accorder cette gr&acirc;ce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes
+ces affaires se passaient &agrave; la cour, il faut dire quelque chose de la
+pauvre princesse Rosette. D&egrave;s qu'il fit jour, elle demeura bien &eacute;tonn&eacute;e,
+et Fr&eacute;tillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans
+secours. Elle se prit &agrave; pleurer, &agrave; pleurer tant et tant, qu'elle faisait
+piti&eacute; &agrave; tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir.</p>
+
+<p>&laquo;Assur&eacute;ment, disait-elle, j'ai &eacute;t&eacute; jet&eacute;e dans la mer par l'ordre du roi
+des paons; il s'est repenti de m'&eacute;pouser, et pour se d&eacute;faire de moi, il
+m'a fait noyer. Voil&agrave; un &eacute;trange homme, continua-t-elle. Je l'aurais
+tant aim&eacute;! Nous aurions fait si bon m&eacute;nage!&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave; dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de
+l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un c&ocirc;t&eacute; et de l'autre
+de la mer, mouill&eacute;e jusqu'aux os, enrhum&eacute;e &agrave; mourir, et presque transie.
+Si ce n'avait &eacute;t&eacute; le petit Fr&eacute;tillon qui lui r&eacute;chauffait un peu le
+c&oelig;ur, elle serait morte cent fois.</p>
+
+<p>Elle avait une faim &eacute;pouvantable; elle vit des hu&icirc;tres &agrave; l'&eacute;caille; elle
+en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Fr&eacute;tillon ne les
+aimait gu&egrave;re; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourr&icirc;t. Quand la nuit
+venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait &agrave; son chien:
+&laquo;Fr&eacute;tillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.&raquo;
+Il avait japp&eacute; toute la nuit, et le lit de la princesse n'&eacute;tait pas bien
+loin du bord de l'eau. En ce lieu-l&agrave;, il y avait un bon vieillard qui
+vivait tout seul dans une petite chaumi&egrave;re o&ugrave; personne n'allait jamais:
+il &eacute;tait fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde.</p>
+
+<p>Quand il entendit japper Fr&eacute;tillon, il fut tout &eacute;tonn&eacute; car il ne passait
+gu&egrave;re de chiens par l&agrave;. Il crut que quelques voyageurs s'&eacute;taient &eacute;gar&eacute;s.
+Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un
+coup il aper&ccedil;ut la princesse et Fr&eacute;tillon qui nageaient sur la mer; et
+la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria:</p>
+
+<p>&laquo;Bon vieillard, sauvez-moi, car je p&eacute;rirai ici; il y a deux jours que je
+languis.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut piti&eacute;, et rentra
+dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avan&ccedil;a dans l'eau
+jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois &ecirc;tre noy&eacute;. Enfin il tira tant
+qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Fr&eacute;tillon furent
+bien aises d'&ecirc;tre sur la terre.</p>
+
+<p>Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle
+s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumi&egrave;re, o&ugrave; il
+lui alluma un petit feu de paille s&egrave;che, et tira de son coffre le plus
+bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la
+princesse s'habilla. Ainsi v&ecirc;tue en paysanne, elle &eacute;tait belle comme le
+jour, et Fr&eacute;tillon dansait autour d'elle pour la divertir.</p>
+
+<p>Le vieillard voyait bien que Rosette &eacute;tait quelque grande dame, car les
+couvertures de son lit &eacute;taient toutes d'or et d'argent, et son matelas
+de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait
+mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout &agrave; l'autre,
+pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'&eacute;tait le roi des
+paons qui l'avait fait noyer.</p>
+
+<p>&laquo;Comment ferons-nous, ma fille? lui dit le vieillard. Vous &ecirc;tes une si
+grande princesse, accoutum&eacute;e &agrave; manger de bons morceaux, et moi je n'ai
+que du pain noir et des raves. Vous allez faire m&eacute;chante ch&egrave;re, et si
+vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous &ecirc;tes
+ici: certainement, s'il vous avait vue, il vous &eacute;pouserait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un m&eacute;chant, dit Rosette, il me ferait mourir: mais si vous
+avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y
+aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard donna un panier &agrave; la princesse; elle l'attacha au cou de
+Fr&eacute;tillon, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a
+dedans.&raquo;</p>
+
+<p>Fr&eacute;tillon court &agrave; la ville; comme il n'y avait point de meilleur pot que
+celui du roi, il entre dans sa cuisine, il d&eacute;couvre le pot, prend
+adroitement tout ce qui &eacute;tait dedans, et revient &agrave; la maison. Rosette
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Retourne &agrave; l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur.&raquo;</p>
+
+<p>Fr&eacute;tillon retourne &agrave; l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat,
+toutes sortes de fruits et de confitures: il &eacute;tait si charg&eacute; qu'il n'en
+pouvait plus. Quand le roi des paons voulut d&icirc;ner, il n'y avait rien
+dans son pot ni dans son office.</p>
+
+<p>Chacun se regardait, et le roi &eacute;tait dans une col&egrave;re horrible.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, je ne d&icirc;nerai donc point! Mais que ce soir on mette la
+brioche au feu, et que j'aie de bons r&ocirc;tis.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir &eacute;tant venu, la princesse dit &agrave; Fr&eacute;tillon:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en &agrave; la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de
+bons r&ocirc;tis.&raquo;</p>
+
+<p>Fr&eacute;tillon fit comme sa ma&icirc;tresse lui avait command&eacute;, et ne sachant point
+de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement.
+Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourn&eacute;, il prit le r&ocirc;ti qui
+&eacute;tait &agrave; la broche; il avait une mine excellente et, &agrave; voir seulement,
+faisait app&eacute;tit.</p>
+
+<p>Fr&eacute;tillon rapporta son panier plein &agrave; la princesse. Elle le renvoya
+aussit&ocirc;t &agrave; l'office, et il apporta toutes les compotes et les drag&eacute;es du
+roi. Le roi, qui n'avait pas d&icirc;n&eacute;, ayant grand-faim, voulut souper de
+bonne heure; mais il n'y avait rien: il se mit dans une col&egrave;re
+effroyable, et alla se coucher sans souper.</p>
+
+<p>Le lendemain au d&icirc;ner et au souper, il en fut de m&ecirc;me; de sorte que le
+roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se
+mettre &agrave; table, l'on trouvait que tout &eacute;tait pris. Son confident fort en
+peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la
+cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il
+fut bien &eacute;tonn&eacute; de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui
+n'avait qu'une oreille, qui d&eacute;couvrait le pot, et mettait la viande dans
+son panier. Il le suivit pour savoir o&ugrave; il irait; il le vit sortir de la
+ville.</p>
+
+<p>Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En m&ecirc;me temps il vint
+tout conter au roi; que c'&eacute;tait chez un pauvre paysan que son bouilli et
+son r&ocirc;ti allaient soir et matin. Le roi demeura bien &eacute;tonn&eacute;. Il demanda
+qu'on all&acirc;t le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut
+aller lui-m&ecirc;me et mena des archers: ils le trouv&egrave;rent qui d&icirc;nait avec la
+princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les
+attacha de grosses cordes, ainsi que Fr&eacute;tillon.</p>
+
+<p>Quand ils furent arriv&eacute;s, on alla pr&eacute;venir le roi, qui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est demain qu'expire le septi&egrave;me jour que j'ai accord&eacute; &agrave; ces
+affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon d&icirc;ner.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit &agrave; genoux, et
+dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi
+regardait la belle princesse, et il avait piti&eacute; de la voir pleurer.</p>
+
+<p>Puis quand le bonhomme eut d&eacute;clar&eacute; que c'&eacute;tait elle qui se nommait la
+princesse Rosette, qu'on avait jet&eacute;e dans la mer, malgr&eacute; la faiblesse o&ugrave;
+il &eacute;tait d'avoir &eacute;t&eacute; si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout
+de suite, et courut l'embrasser, et lui d&eacute;tacher les cordes dont elle
+&eacute;tait prisonni&egrave;re, lui disant qu'il l'aimait de tout son c&oelig;ur. On fut
+en m&ecirc;me temps qu&eacute;rir les princes, qui croyaient que c'&eacute;tait pour les
+faire mourir, et qui arriv&egrave;rent fort tristes, en baissant la t&ecirc;te. L'on
+alla de m&ecirc;me qu&eacute;rir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se
+reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses fr&egrave;res; la nourrice et sa
+fille, avec le batelier, se jet&egrave;rent &agrave; genoux et demand&egrave;rent gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>La joie &eacute;tait si grande que le roi et la princesse leur pardonn&egrave;rent; et
+le bon vieillard fut r&eacute;compens&eacute; largement: il demeura toujours dans le
+palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et
+&agrave; son fr&egrave;re, t&eacute;moignant sa douleur de les avoir maltrait&eacute;s. La nourrice
+rendit &agrave; Rosette ses beaux habits et son boisseau d'&eacute;cus d'or, et la
+noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'&agrave; Fr&eacute;tillon, qui ne
+mangeait plus que des ailes de perdrix.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Se trouve en un pressant danger,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il sait embrasser sa d&eacute;fense,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La d&eacute;livrer et la venger.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>&Agrave; voir la timide Rosette,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Au gr&eacute; des vents voguer sur l'eau,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On sent en sa faveur une piti&eacute; secr&egrave;te;</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>On craint qu'elle ne trouve une tragique fin</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Au milieu des flots ab&icirc;m&eacute;e,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et qu'elle n'aille faire un fort l&eacute;ger festin</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; quelque baleine affam&eacute;e.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Sans le secours du ciel, sans doute, elle e&ucirc;t p&eacute;ri.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Fr&eacute;tillon sut jouer son r&ocirc;le</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Contre la morue et la sole,</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Et quand il s'agissait aussi</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De nourrir sa ch&egrave;re ma&icirc;tresse.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il en est bien en ce temps-ci</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui voudraient rencontrer des chiens de cette esp&egrave;ce</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Rosette, &eacute;chapp&eacute;e au naufrage,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Ocirc; vous, &agrave; qui l'on fait outrage,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui voulez en tirer raison,</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Apr&egrave;s que l'on a su vaincre ses ennemis,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et qu'on en peut tirer une juste vengeance!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La vertu vous admire, et le crime p&acirc;lit.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Mouton" id="Le_Mouton"></a><a href="#table">Le Mouton</a></h2>
+
+
+<p>Dans l'heureux temps o&ugrave; les f&eacute;es vivaient, r&eacute;gnait un roi qui avait
+trois filles; elles &eacute;taient belles et jeunes; elles avaient du m&eacute;rite
+mais la cadette &eacute;tait la plus aimable et la mieux aim&eacute;e; on la nommait
+Merveilleuse. Le roi son p&egrave;re lui donnait plus de robes et de rubans en
+un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit c&oelig;ur,
+qu'elle partageait tout avec ses s&oelig;urs, de sorte que l'union &eacute;tait
+grande entre elles.</p>
+
+<p>Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui
+firent une si forte guerre, qu'il craignit d'&ecirc;tre battu, s'il ne se
+d&eacute;fendait. Il assembla une grosse arm&eacute;e, et se mit en campagne. Les
+trois princesses rest&egrave;rent avec leur gouverneur dans un ch&acirc;teau, o&ugrave;
+elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tant&ocirc;t
+qu'il avait pris une ville, puis gagn&eacute; une bataille; enfin, il fit tant
+qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses &eacute;tats; puis il revint
+bien vite dans son ch&acirc;teau, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il
+aimait tant. Les trois princesses s'&eacute;taient fait faire trois robes de
+satin, l'une verte, l'autre bleue, et la derni&egrave;re blanche; leurs
+pierreries revenaient aux robes: la verte avait des &eacute;meraudes, la bleue
+des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi par&eacute;es, elles furent
+au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient compos&eacute;s sur ses
+victoires:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Apr&egrave;s tant d'illustres conqu&ecirc;tes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quel bonheur de revoir et son p&egrave;re et son roi!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Inventons des plaisirs, c&eacute;l&eacute;brons mille f&ecirc;tes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que tout ici se soumette &agrave; sa loi,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et t&acirc;chons de prouver quelle est notre tendresse,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Par nos soins empress&eacute;s et nos chants d'all&eacute;gresse.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et
+fit &agrave; Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un
+magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent &agrave; table; et comme
+il tirait des cons&eacute;quences de tout, il dit &agrave; l'a&icirc;n&eacute;e: &ccedil;a, dites-moi,
+pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su
+vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de
+votre retour. Cela est fort bien dit, s'&eacute;cria le roi. Et vous, ma fille,
+continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit
+la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux
+en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus
+beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous,
+Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc?
+Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres
+couleurs. Comment, dit le roi fort f&acirc;ch&eacute;, petite coquette, vous n'avez
+eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse,
+il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait,
+trouva l'affaire si bien accommod&eacute;e, qu'il dit que ce petit tour
+d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait m&ecirc;me de l'art &agrave; n'avoir pas
+d&eacute;clar&eacute; tout d'un coup sa pens&eacute;e. Ho &ccedil;a, dit-il, j'ai bien soup&eacute;, je ne
+veux pas me coucher si t&ocirc;t; contez-moi les r&ecirc;ves que vous avez faits la
+nuit qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; mon retour.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e dit qu'elle avait song&eacute; qu'il lui apportait une robe, dont l'or
+et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle
+avait song&eacute; qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui
+filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait song&eacute; qu'il mariait sa
+seconde s&oelig;ur, et que le jour des noces, il tenait une aigui&egrave;re d'or, et
+qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne &agrave; laver.</p>
+
+<p>Le roi indign&eacute; de ce r&ecirc;ve, fron&ccedil;a le sourcil, et fit la plus laide
+grimace du monde; chacun connut qu'il &eacute;tait f&acirc;ch&eacute;. Il entra dans sa
+chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait
+toujours dans la t&ecirc;te. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me
+r&eacute;duire &agrave; devenir son domestique! Je ne m'&eacute;tonne pas si elle prit la
+robe de satin blanc, sans penser &agrave; moi; elle me croit indigne de ses
+r&eacute;flexions, mais je veux pr&eacute;venir son mauvais dessein avant qu'il ait
+lieu.</p>
+
+<p>Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne f&ucirc;t pas encore jour, il envoya
+qu&eacute;rir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le r&ecirc;ve
+que Merveilleuse a fait, il signifie des choses &eacute;tranges contre moi. Je
+veux que vous la preniez tout &agrave; l'heure, que vous la meniez dans la
+for&ecirc;t, et que vous l'&eacute;gorgiez; ensuite vous m'apporterez son c&oelig;ur et sa
+langue, car je ne pr&eacute;tends pas &ecirc;tre tromp&eacute;, ou je vous ferai cruellement
+mourir. Le capitaine des gardes fut bien &eacute;tonn&eacute; d'entendre un ordre si
+barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir
+davantage, et qu'il ne donn&acirc;t cette commission &agrave; quelqu'autre. Il lui
+dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'&eacute;gorgerait et lui
+rapporterait son c&oelig;ur et sa langue.</p>
+
+<p>Il alla aussit&ocirc;t dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine &agrave; lui
+ouvrir, car il &eacute;tait fort matin. Il dit &agrave; Merveilleuse que le roi la
+demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appel&eacute;e
+Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la
+suivaient toujours, coururent apr&egrave;s elle. Sa guenuche se nommait
+Grabugeon, et le doguin Tintin.</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit
+que le roi &eacute;tait dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il
+fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouv&eacute;: sans doute,
+dit-il, le roi a pass&eacute; jusqu'&agrave; la for&ecirc;t. Il ouvrit une petite porte, et
+la mena dans la for&ecirc;t. Le jour paraissait d&eacute;j&agrave; un peu; la princesse
+regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il &eacute;tait si
+triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air
+de bont&eacute; charmant, vous me paraissez bien afflig&eacute;! Ha! madame, qui ne le
+serait, s'&eacute;cria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais &eacute;t&eacute;. Le
+roi veut que je vous &eacute;gorge ici, et que je lui porte votre c&oelig;ur et
+votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse
+effray&eacute;e, p&acirc;lit et commen&ccedil;a &agrave; pleurer tout doucement; elle semblait d'un
+petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le
+capitaine des gardes, et le regardant sans col&egrave;re: aurez-vous bien le
+courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de
+mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais
+m&eacute;rit&eacute; la haine de mon p&egrave;re, j'en souffrirais les effets sans murmurer.
+H&eacute;las! je lui ai tant t&eacute;moign&eacute; de respect et d'attachement, qu'il ne
+peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse,
+dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui pr&ecirc;ter ma main
+pour une action si barbare, je me r&eacute;soudrais plut&ocirc;t &agrave; la mort dont il me
+menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en
+s&ucirc;ret&eacute;; il faut trouver moyen que je puisse retourner aupr&egrave;s du roi, et
+lui persuader que vous &ecirc;tes morte.</p>
+
+<p>Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui
+portiez ma langue et mon c&oelig;ur, sans cela il ne vous croira point?
+Patypata qui avait tout &eacute;cout&eacute;, et que la princesse ni le capitaine des
+gardes n'avaient pas m&ecirc;me aper&ccedil;ue, tant ils &eacute;taient tristes, s'avan&ccedil;a
+courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui
+dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop
+contente de mourir pour une si bonne ma&icirc;tresse. Ha! je n'ai garde, ma
+ch&egrave;re Patypata, dit la princesse en la baisant; apr&egrave;s un si tendre
+t&eacute;moignage de ton amiti&eacute;, ta vie ne me doit pas &ecirc;tre moins pr&eacute;cieuse que
+la mienne propre. Grabugeon s'avan&ccedil;a et dit: vous avez raison, ma
+princesse, d'aimer une esclave aussi fid&egrave;le que Patypata; elle vous peut
+&ecirc;tre plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon c&oelig;ur, avec
+joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne
+Grabugeon, r&eacute;pliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pens&eacute;e de
+t'&ocirc;ter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'&eacute;cria Tintin,
+qu'&eacute;tant aussi bon doguin que je le suis, un autre donn&acirc;t sa vie pour ma
+ma&icirc;tresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'&eacute;leva l&agrave;-dessus
+une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux
+grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au
+haut d'un arbre, et se laissa tomber expr&egrave;s la t&ecirc;te la premi&egrave;re, ainsi
+elle se tua; et quelque regret qu'en e&ucirc;t la princesse, elle consentit,
+puisqu'elle &eacute;tait morte, que le capitaine des gardes pr&icirc;t sa langue,
+mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'&eacute;tait pas plus grosse
+que le poing), qu'ils jug&egrave;rent avec une grande douleur que le roi n'y
+serait point tromp&eacute;.</p>
+
+<p>H&eacute;las! ma ch&egrave;re petite guenon, te voil&agrave; donc morte, dit la princesse,
+sans que ta mort mette ma vie en s&ucirc;ret&eacute;. C'est &agrave; moi que cet honneur est
+r&eacute;serv&eacute;, interrompit la mauresse. En m&ecirc;me temps, elle prit le couteau
+dont on s'&eacute;tait servi pour Grabugeon, et se l'enfon&ccedil;a dans la gorge. Le
+capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle &eacute;tait si noire,
+qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien
+malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime,
+et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter
+ma proposition, vous n'auriez eu que moi &agrave; regretter, et j'aurais
+l'avantage d'&ecirc;tre seul regrett&eacute;. Merveilleuse baisa son petit doguin, en
+pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'&eacute;loigna promptement;
+de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur;
+elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son
+doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les e&ucirc;t mis dans une fosse
+qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle &eacute;crivit ces
+paroles sur l'arbre.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ci-g&icirc;t un mortel, deux mortelles,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tous trois &eacute;galement fid&egrave;les,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui voulant conserver mes jours,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des leurs ont avanc&eacute; le cours.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Elle songea enfin &agrave; sa s&ucirc;ret&eacute;; et comme il n'y en avait point pour elle
+dans cette for&ecirc;t qui &eacute;tait si proche du ch&acirc;teau de son p&egrave;re, que les
+premiers passants pouvaient la voir et la reconna&icirc;tre, ou que les lions
+et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit &agrave; marcher
+tant qu'elle put; mais la for&ecirc;t &eacute;tait si grande, et le soleil si ardent,
+qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de
+tous c&ocirc;t&eacute;s sans voir le bout de la for&ecirc;t. Tout l'effrayait; elle croyait
+toujours que le roi courait apr&egrave;s elle pour la tuer: il est impossible
+de redire ses tristes plaintes.</p>
+
+<p>Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons
+d&eacute;chiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle
+entendit b&ecirc;ler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers
+ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider &agrave; quelque hameau, o&ugrave; je
+me cacherai sous l'habit d'une paysanne. H&eacute;las! continua-t-elle, ce ne
+sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus
+heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon
+p&egrave;re, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'&eacute;viter, il
+faut que je me d&eacute;guise!</p>
+
+<p>En faisant ces r&eacute;flexions, elle s'avan&ccedil;ait vers le lieu o&ugrave; elle
+entendait b&ecirc;ler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un
+endroit assez spacieux, tout entour&eacute; d'arbres, de voir un gros mouton
+plus blanc que la neige, dont les cornes &eacute;taient dor&eacute;es, qui avait une
+guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entour&eacute;es de fils de
+perles d'une grosseur prodigieuse, quelques cha&icirc;nes de diamants sur lui,
+et qui &eacute;tait couch&eacute; sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or
+suspendu en l'air, emp&ecirc;chait le soleil de l'incommoder; une centaine de
+moutons par&eacute;s &eacute;taient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe,
+mais les uns prenaient du caf&eacute;, du sorbet, des glaces, de la limonade,
+les autres des fraises, de la cr&egrave;me et des confitures les uns jouaient &agrave;
+la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or
+enrichis de devises galantes, les oreilles perc&eacute;es, des rubans et des
+fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si &eacute;tonn&eacute;e, qu'elle resta
+presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si
+extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint &agrave; elle, bondissant et
+sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des
+animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui
+parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient
+si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en &eacute;tonner? Une f&eacute;e,
+r&eacute;pliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui
+rendait le prodige plus familier. Peut-&ecirc;tre qu'il nous est arriv&eacute;
+quelque aventure semblable, r&eacute;pondit le mouton en souriant &agrave; la
+moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs,
+seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortun&eacute;e personne du
+monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon p&egrave;re. Venez,
+madame, r&eacute;pliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne
+sera connu que de vous, et vous y serez la ma&icirc;tresse absolue. Il m'est
+impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en
+mourrais.</p>
+
+<p>Le mouton aux cornes dor&eacute;es commanda qu'on f&ucirc;t qu&eacute;rir son char. Un
+moment apr&egrave;s l'on vit venir six ch&egrave;vres attel&eacute;es &agrave; une citrouille d'une
+si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir tr&egrave;s
+commod&eacute;ment. La citrouille &eacute;tait s&egrave;che, il y avait dedans de bons
+carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y pla&ccedil;a,
+admirant un &eacute;quipage si nouveau. Le ma&icirc;tre mouton entra dans la
+citrouille avec elle, et les ch&egrave;vres coururent de toute leur force
+jusqu'&agrave; une caverne, dont l'entr&eacute;e se fermait par une grosse pierre.</p>
+
+<p>Le mouton dor&eacute; la toucha avec son pied, aussit&ocirc;t elle tomba. Il dit &agrave; la
+princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait
+rien que d'affreux, et si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins alarm&eacute;e, rien n'aurait pu
+l'obliger de descendre; mais dans la force de son appr&eacute;hension, elle se
+serait m&ecirc;me jet&eacute;e dans un puits.</p>
+
+<p>Elle n'h&eacute;sita donc pas &agrave; suivre le mouton, qui marchait devant elle: il
+la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux
+antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduis&icirc;t au
+royaume des morts. Enfin elle d&eacute;couvrit tout d'un coup une vaste plaine
+&eacute;maill&eacute;e de mille fleurs diff&eacute;rentes, dont la bonne odeur surpassait
+toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivi&egrave;re d'eau de
+fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de
+rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des
+cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine &eacute;tait couverte
+d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout enti&egrave;res de perdreaux,
+mieux piqu&eacute;s et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux
+branches; il y avait d'autres all&eacute;es de cailles et de lapereaux, de
+dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits
+o&ugrave; l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'&eacute;crevisses,
+des soupes de sant&eacute;, des foies gras, des ris de veau mis en rago&ucirc;ts, des
+boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des p&acirc;t&eacute;s, des confitures
+s&egrave;ches et liquides, des louis d'or, des &eacute;cus, des perles et des
+diamants. La raret&eacute; de cette pluie, et tout ensemble l'utilit&eacute;, aurait
+attir&eacute; la bonne compagnie, si le gros mouton avait &eacute;t&eacute; un peu plus
+d'humeur &agrave; se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parl&eacute; de
+lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravit&eacute; qu'un s&eacute;nateur romain.</p>
+
+<p>Comme l'on &eacute;tait dans la plus belle saison de l'ann&eacute;e, lorsque
+Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres
+palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de ch&egrave;vrefeuilles et
+de petites roses muscades, dont les branches entrelac&eacute;es les unes dans
+les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes
+meubl&eacute;es de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres
+et des tableaux admirables.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre mouton dit &agrave; la princesse qu'elle &eacute;tait souveraine dans ces
+lieux, que depuis quelques ann&eacute;es il avait eu des sujets sensibles de
+s'affliger et de r&eacute;pandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'&agrave; elle
+de lui faire oublier ses malheurs. La mani&egrave;re dont vous en usez,
+charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si g&eacute;n&eacute;reux, et tout
+ce que je vois ici me para&icirc;t si extraordinaire, que je ne sais qu'en
+juger.</p>
+
+<p>Elle avait &agrave; peine achev&eacute; ces paroles, qu'elle vit para&icirc;tre devant elle
+une troupe de nymphes d'une admirable beaut&eacute;. Elles lui pr&eacute;sent&egrave;rent des
+fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher
+d'elles, insensiblement leur corps s'&eacute;loigna; elle allongea le bras pour
+les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'&eacute;tait des fant&ocirc;mes.
+Ha! qu'est ceci? s'&eacute;cria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit &agrave;
+pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laiss&eacute;e
+pour quelques moments, &eacute;tant revenu aupr&egrave;s d'elle, et voyant couler ses
+larmes, en demeura si &eacute;perdu, qu'il pensa mourir &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqu&eacute; dans ces lieux
+au respect qui vous est d&ucirc;? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je
+vous avoue seulement que je ne suis pas accoutum&eacute;e &agrave; vivre avec les
+morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque
+obligation que je vous aie de m'y avoir amen&eacute;e, je vous en aurai encore
+davantage de me remettre dans le monde.</p>
+
+<p>Ne vous effrayez point, r&eacute;pliqua le mouton, daignez m'entendre
+tranquillement, et vous saurez ma d&eacute;plorable aventure.</p>
+
+<p>Je suis n&eacute; sur le tr&ocirc;ne. Une longue suite de rois que j'ai pour a&iuml;eux,
+m'avait assur&eacute; la possession du plus beau royaume de l'univers; mes
+sujets m'aimaient, et j'&eacute;tais craint et envi&eacute; de mes voisins, et estim&eacute;
+avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait &eacute;t&eacute; plus digne de
+l'&ecirc;tre. Ma personne n'&eacute;tait pas indiff&eacute;rente &agrave; ceux qui me voyaient;
+j'aimais fort la chasse; et m'&eacute;tant laiss&eacute; emporter au plaisir de suivre
+un cerf qui m'&eacute;loigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le
+vis tout d'un coup se pr&eacute;cipiter dans un &eacute;tang; j'y poussai mon cheval
+avec autant d'imprudence que de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;; mais en avan&ccedil;ant un peu, je
+sentis, au lieu de la fra&icirc;cheur de l'eau, une chaleur extraordinaire;
+l'&eacute;tang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles,
+je tombai au fond d'un pr&eacute;cipice o&ugrave; l'on ne voyait que des flammes.</p>
+
+<p>Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut
+pas moins de feux, ingrat, pour &eacute;chauffer ton c&oelig;ur. H&eacute;! qui se plaint
+ici de ma froideur? m'&eacute;criai-je. Une personne infortun&eacute;e, r&eacute;pliqua la
+voix, qui t'adore sans espoir. En m&ecirc;me temps les feux s'&eacute;teignirent; je
+vis une f&eacute;e que je connaissais d&egrave;s ma plus tendre jeunesse, dont l'&acirc;ge
+et la laideur m'avaient toujours &eacute;pouvant&eacute;. Elle s'appuyait sur une
+jeune esclave d'une beaut&eacute; incomparable; elle avait des cha&icirc;nes d'or qui
+marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est
+le nom de la f&eacute;e)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? H&eacute;, par
+l'ordre de qui donc? r&eacute;pliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer?
+Mes yeux, autrefois si s&ucirc;rs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur
+pouvoir? Consid&egrave;re o&ugrave; je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma
+faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une
+fourmi devant une f&eacute;e comme moi.</p>
+
+<p>Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton
+impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes
+villes, mes tr&eacute;sors? Ha! malheureux, reprit-elle d&eacute;daigneusement, mes
+marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande
+ton c&oelig;ur; mes yeux te l'ont demand&eacute; mille et mille fois; tu ne les as
+pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu
+&eacute;tais engag&eacute; avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des
+progr&egrave;s dans tes amours; mais j'ai eu trop d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; t'&eacute;clairer, pour
+n'avoir pas d&eacute;couvert l'indiff&eacute;rence qui r&egrave;gne dans ton c&oelig;ur. Eh bien,
+aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus
+agr&eacute;able, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai
+vingt royaumes &agrave; celui que tu poss&egrave;des, cent tours pleines d'or, cinq
+cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou o&ugrave;
+j'ai pens&eacute; &ecirc;tre r&ocirc;ti, que je veux faire une d&eacute;claration &agrave; une personne
+de votre m&eacute;rite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent
+aimable, de me mettre en libert&eacute;, et puis nous verrons ensemble ce que
+je pourrai pour votre satisfaction. Ha! tra&icirc;tre, s'&eacute;cria-t-elle, si tu
+m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une
+grotte, dans une renardi&egrave;re, dans les bois, dans les d&eacute;serts, tu serais
+content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes &agrave; t'esquiver, mais
+je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la premi&egrave;re chose que tu
+feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour
+le moins aussi bien que toi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, elle s'avan&ccedil;a dans la plaine o&ugrave; nous sommes, et me montra
+son troupeau. Je le consid&eacute;rai peu; cette belle esclave qui &eacute;tait aupr&egrave;s
+d'elle m'avait sembl&eacute; merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle
+Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfon&ccedil;a un poin&ccedil;on si
+avant dans l'&oelig;il, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. &Agrave;
+cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main,
+je l'aurais immol&eacute;e &agrave; des m&acirc;nes si chers, si par son pouvoir elle ne
+m'e&ucirc;t rendu immobile. Mes efforts &eacute;tant inutiles, je tombai par terre,
+et je cherchais les moyens de me tuer pour me d&eacute;livrer de l'&eacute;tat o&ugrave;
+j'&eacute;tais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire
+conna&icirc;tre ma puissance; tu es un lion &agrave; pr&eacute;sent, tu vas devenir un
+mouton.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai m&eacute;tamorphos&eacute;
+comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les
+sentiments de douleur que je devais &agrave; mon &eacute;tat. Tu seras cinq ans
+mouton, dit-elle, et ma&icirc;tre absolu de ces beaux lieux; pendant
+qu'&eacute;loign&eacute;e de toi, et ne voyant plus ton agr&eacute;able figure, je ne
+songerai qu'&agrave; la haine que je te dois.</p>
+
+<p>Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgr&acirc;ce,
+&ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me
+reconnurent pour leur roi; ils me racont&egrave;rent qu'ils &eacute;taient des
+malheureux qui avaient d&eacute;plu par plusieurs sujets diff&eacute;rents &agrave; la
+vindicative f&eacute;e, et qu'elle en avait compos&eacute; un troupeau; que leur
+p&eacute;nitence n'&eacute;tait pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En
+effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont
+&eacute;t&eacute;, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou
+des ennemies de Ragotte, qu'elle a tu&eacute;es pour un si&egrave;cle ou pour moins,
+et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous
+ai parl&eacute; est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec
+plaisir, quoiqu'elle ne me parl&acirc;t point, et qu'en voulant l'approcher,
+il me f&ucirc;t f&acirc;cheux de conna&icirc;tre que ce n'&eacute;tait qu'une ombre; mais ayant
+remarqu&eacute; un de mes moutons assidu pr&egrave;s de ce petit fant&ocirc;me, j'ai su que
+c'&eacute;tait son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions,
+avait voulu le lui &ocirc;ter.</p>
+
+<p>Cette raison m'&eacute;loigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai
+senti aucun penchant pour rien que pour ma libert&eacute;.</p>
+
+<p>C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la for&ecirc;t. Je vous y ai
+vue, belle princesse, continua-t-il, tant&ocirc;t sur un chariot que vous
+conduisiez vous-m&ecirc;me avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il
+conduit les siens, tant&ocirc;t &agrave; la chasse sur un cheval qui semblait
+indomptable &agrave; tout autre qu'&agrave; vous; puis courant l&eacute;g&egrave;rement dans la
+plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une
+autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps o&ugrave; mon c&oelig;ur vous
+rendait des v&oelig;ux secrets, j'avais os&eacute; vous parler, que ne vous
+aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous re&ccedil;u la d&eacute;claration d'un
+malheureux mouton comme moi?</p>
+
+<p>Merveilleuse &eacute;tait si troubl&eacute;e de tout ce qu'elle avait entendu
+jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui r&eacute;pondre; elle lui fit
+cependant des honn&ecirc;tet&eacute;s qui lui laiss&egrave;rent quelque esp&eacute;rance, et dit
+qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un
+jour. H&eacute;las! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma ch&egrave;re Grabugeon
+et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un
+sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la disgr&acirc;ce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des
+privil&egrave;ges admirables. Allez, dit-il &agrave; son grand &eacute;cuyer (c'&eacute;tait un
+mouton de fort bonne mine), allez qu&eacute;rir la mauresse, la guenuche et le
+doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant apr&egrave;s,
+Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez pr&egrave;s
+pour en &ecirc;tre touch&eacute;s, leur pr&eacute;sence lui fut d'une consolation infinie.</p>
+
+<p>Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la d&eacute;licatesse qui pouvait
+former d'agr&eacute;ables conversations. Il aimait si passionn&eacute;ment
+Merveilleuse qu'elle vint aussi &agrave; le consid&eacute;rer, et ensuite &agrave; l'aimer.
+Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire,
+surtout quand on sait qu'il est roi, et que la m&eacute;tamorphose doit finir.
+Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort
+plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des
+f&ecirc;tes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux
+ombres, elles y jouaient leur personnage.</p>
+
+<p>Un soir que les courriers arriv&egrave;rent, car il envoyait soigneusement aux
+nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que
+la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e de la princesse Merveilleuse allait &eacute;pouser un grand
+prince, et que rien n'&eacute;tait plus magnifique que tout ce qu'on pr&eacute;parait
+pour les noces. Ha! s'&eacute;cria la jeune princesse, que je suis infortun&eacute;e
+de ne pas voir tant de belles choses; me voil&agrave; sous la terre avec des
+ombres et des moutons, pendant que ma s&oelig;ur va para&icirc;tre par&eacute;e comme une
+reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point
+de part &agrave; sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi
+des moutons, vous ai-je refus&eacute; d'aller &agrave; la noce? Partez quand il vous
+plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas,
+vous m'allez voir expirer &agrave; vos pieds, car l'attachement que j'ai pour
+vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.</p>
+
+<p>Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait
+emp&ecirc;cher son retour. Il lui donna un &eacute;quipage proportionn&eacute; &agrave; sa
+naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui
+pouvait augmenter sa beaut&eacute;; elle monta dans un char de nacre de perle,
+tra&icirc;n&eacute; par six hippogriffes isabelles nouvellement arriv&eacute;s des
+antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers
+richement v&ecirc;tus et admirablement bien faits; il les avait envoy&eacute;s
+chercher fort loin pour faire le cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Elle se rendit au palais du roi son p&egrave;re, dans le moment qu'on c&eacute;l&eacute;brait
+le mariage; d&egrave;s qu'elle entra, elle surprit par l'&eacute;clat de sa beaut&eacute; et
+par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait
+autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait
+avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en &ecirc;tre
+reconnue; mais il &eacute;tait si pr&eacute;venu de sa mort, qu'il n'en eut pas la
+moindre id&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant, l'appr&eacute;hension d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e l'emp&ecirc;cha de rester jusqu'&agrave; la
+fin de la c&eacute;r&eacute;monie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre
+de corail garni d'&eacute;meraudes; on voyait &eacute;crit dessus en pointes de
+diamants, pierreries pour la mari&eacute;e. On l'ouvrit aussit&ocirc;t, et que n'y
+trouva-t-on pas? Le roi qui avait esp&eacute;r&eacute; de la rejoindre et qui br&ucirc;lait
+de la conna&icirc;tre, fut au d&eacute;sespoir de ne plus la voir; il ordonna
+absolument que, si jamais elle revenait, on ferm&acirc;t toutes les portes sur
+elle, et qu'on la retint.</p>
+
+<p>Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait sembl&eacute; au
+mouton de la longueur d'un si&egrave;cle. Il l'attendait au bord d'une
+fontaine, dans le plus &eacute;pais de la for&ecirc;t; il y avait fait &eacute;taler des
+richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour.
+D&egrave;s qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un
+vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait &agrave; ses
+pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inqui&eacute;tudes et ses
+impatiences; sa passion lui donnait une &eacute;loquence dont la princesse
+&eacute;tait charm&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse
+l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme
+elle avait d&eacute;j&agrave; fait, une f&ecirc;te o&ugrave; elle s'int&eacute;ressait si fort. &Agrave; cette
+proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le ma&icirc;tre, un
+pressentiment secret lui annon&ccedil;ait son malheur; mais comme il n'est pas
+toujours en nous de l'&eacute;viter, et que sa complaisance pour la princesse
+l'emportait sur tous les autres int&eacute;r&ecirc;ts, il n'eut pas la force de la
+refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon
+malheur vient plut&ocirc;t de ma mauvaise destin&eacute;e que de vous. Je consens &agrave;
+ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus
+complet.</p>
+
+<p>Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la premi&egrave;re fois; qu'elle
+ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'&eacute;loigner de lui, et qu'elle
+le conjurait de ne se pas inqui&eacute;ter. Elle se servit du m&ecirc;me &eacute;quipage qui
+l'avait d&eacute;j&agrave; conduite, et elle arriva comme la c&eacute;r&eacute;monie commen&ccedil;ait:
+malgr&eacute; l'attention que l'on y avait, sa pr&eacute;sence fit &eacute;lever un cri de
+joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle;
+ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une
+beaut&eacute; si peu commune, qu'ils &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; croire que ce n'&eacute;tait pas
+une personne mortelle.</p>
+
+<p>Le roi se sentit charm&eacute; de la revoir; il n'&ocirc;ta les yeux de sur elle que
+pour ordonner que l'on ferm&acirc;t bien toutes les portes pour la retenir. La
+c&eacute;r&eacute;monie &eacute;tant sur le point de finir, la princesse se leva promptement,
+voulant se d&eacute;rober parmi la foule, mais elle fut extr&ecirc;mement surprise et
+afflig&eacute;e de trouver les portes ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura.
+Il la pria de ne leur pas &ocirc;ter si t&ocirc;t le plaisir de la voir et d'&ecirc;tre du
+c&eacute;l&egrave;bre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la
+conduisit dans un salon magnifique o&ugrave; toute la cour &eacute;tait; il prit
+lui-m&ecirc;me un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles
+mains. Dans ce moment, elle ne fut plus ma&icirc;tresse de son transport, elle
+se jeta &agrave; ses pieds, et embrassant ses genoux: Voil&agrave; mon songe accompli,
+dit-elle, vous m'avez donn&eacute; &agrave; laver le jour des noces de ma s&oelig;ur, sans
+qu'il vous en soit rien arriv&eacute; de f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouv&eacute; plus
+d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement &agrave; Merveilleuse! Ha! ma ch&egrave;re
+fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous
+oublier ma cruaut&eacute;? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que
+votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi,
+continua-t-il; voil&agrave; vos deux s&oelig;urs mari&eacute;es, elles en ont chacune une,
+et la mienne sera pour vous. Dans le m&ecirc;me moment, il se leva et la mit
+sur la t&ecirc;te de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse;
+toute la cour cria comme lui: les deux s&oelig;urs de cette jeune reine
+vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne
+se sentait pas, tant elle &eacute;tait aise: elle pleurait et riait tout &agrave; la
+fois; elle embrassait l'une, elle parlait &agrave; l'autre, elle remerciait le
+roi, et parmi toutes ces diff&eacute;rentes choses, elle se souvenait du
+capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le
+demandait avec instance; mais on lui dit qu'il &eacute;tait mort: elle
+ressentit vivement cette perte.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut &agrave; table, le roi la pria de raconter ce qui lui &eacute;tait
+arriv&eacute; depuis le jour o&ugrave; il avait donn&eacute; des ordres si funestes contre
+elle. Aussit&ocirc;t elle prit la parole avec une gr&acirc;ce admirable, et tout le
+monde attentif l'&eacute;coutait.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'elle s'oubliait aupr&egrave;s du roi et de ses s&oelig;urs,
+l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et
+son inqui&eacute;tude devenait si extr&ecirc;me, qu'il n'en &eacute;tait point le ma&icirc;tre.
+Elle ne veut plus revenir, s'&eacute;criait-il, ma malheureuse figure de mouton
+lui d&eacute;pla&icirc;t. Ha! trop infortun&eacute; amant, que ferai-je sans Merveilleuse?
+Ragotte, barbare f&eacute;e, quelle vengeance ne prends-tu point de
+l'indiff&eacute;rence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant
+que la nuit approchait, sans que la princesse par&ucirc;t, il courut &agrave; la
+ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais
+comme chacun savait d&eacute;j&agrave; son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle
+retourn&acirc;t avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa
+des plaintes, et fit des regrets capables d'&eacute;mouvoir tout autre que les
+suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douleur, il
+se jeta par terre et y rendit la vie.</p>
+
+<p>Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste trag&eacute;die qui venait de se
+passer. Il proposa &agrave; sa fille de monter dans un char, et de se faire
+voir par toute la ville, &agrave; la clart&eacute; de mille et mille flambeaux, qui
+&eacute;taient aux fen&ecirc;tres et dans les grandes places; mais quel spectacle
+pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, &eacute;tendu
+sur le pav&eacute;, qui ne respirait plus? Elle se pr&eacute;cipita du chariot, elle
+courut vers lui, elle pleura, elle g&eacute;mit, elle connut que son peu
+d'exactitude avait caus&eacute; la mort du mouton royal. Dans son d&eacute;sespoir,
+elle pensa mourir elle-m&ecirc;me. L'on convint alors que les personnes les
+plus &eacute;lev&eacute;es sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune,
+et que souvent elles &eacute;prouvent les plus grands malheurs dans le moment
+o&ugrave; elles se croient au comble de leurs souhaits.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Souvent les plus beaux dons des cieux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne servent qu'&agrave; notre ruine:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le m&eacute;rite &eacute;clatant que l'on demande aux Dieux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quelquefois de nos maux est la triste origine.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le roi mouton e&ucirc;t moins souffert,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'il n'e&ucirc;t point allum&eacute; cette flamme fatale</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'est son m&eacute;rite qui le perd.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Il devait &eacute;prouver un destin plus propice.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ragotte et ses pr&eacute;sents ne purent rien sur lui;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il ha&iuml;ssait sans feinte, aimait sans artifice,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Sa fin m&ecirc;me pourra nous para&icirc;tre fort rare,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ne convient qu'au roi Mouton.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On n'en voit point dans ce canton</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mourir quand leur brebis s'&eacute;gare.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Nain_jaune" id="Le_Nain_jaune"></a><a href="#table">Le Nain jaune</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois une reine &agrave; laquelle il ne resta, de plusieurs enfants
+qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa
+m&egrave;re se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette
+jeune princesse, elle avait une si terrible appr&eacute;hension de la perdre,
+qu'elle ne la corrigeait point de ses d&eacute;fauts; de sorte que cette
+merveilleuse personne, qui se voyait d'une beaut&eacute; plus c&eacute;leste que
+mortelle, et destin&eacute;e &agrave; porter une couronne, devint si fi&egrave;re et si
+ent&ecirc;t&eacute;e de ses charmes naissants, qu'elle m&eacute;prisait tout le monde.</p>
+
+<p>La reine sa m&egrave;re aidait, par ses caresses et par ses complaisances, &agrave;
+lui persuader qu'il n'y avait rien qui p&ucirc;t &ecirc;tre digne d'elle: on la
+voyait presque toujours v&ecirc;tue en Pallas ou en Diane, suivie des
+premi&egrave;res dames de la cour habill&eacute;es en nymphes; enfin, pour donner le
+dernier coup &agrave; sa vanit&eacute;, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant
+fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait
+chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une &eacute;troite amiti&eacute;.
+Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se d&eacute;fend&icirc;t du
+pouvoir in&eacute;vitable de ses charmes: les uns en tomb&egrave;rent malades, les
+autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arriv&egrave;rent en bonne
+sant&eacute; aupr&egrave;s d'elle; mais sit&ocirc;t qu'elle parut, devinrent ses esclaves.</p>
+
+<p>Il n'a jamais &eacute;t&eacute; une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, &agrave;
+l'envi, essayaient de lui plaire; et apr&egrave;s avoir d&eacute;pens&eacute; trois ou quatre
+cents millions &agrave; lui donner seulement une f&ecirc;te, lorsqu'ils en avaient
+tir&eacute; un &laquo;cela est joli&raquo;, ils se trouvaient trop r&eacute;compens&eacute;s. Les
+adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait
+point de jour qu'on ne re&ccedil;&ucirc;t &agrave; sa cour sept ou huit mille sonnets,
+autant d'&eacute;l&eacute;gies, de madrigaux et de chansons, qui &eacute;taient envoy&eacute;s par
+tous les po&egrave;tes de l'univers. Toute-Belle &eacute;tait l'unique objet de la
+prose et de la po&eacute;sie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais
+de feux de joie qu'avec ces vers, qui p&eacute;tillaient et br&ucirc;laient mieux
+qu'aucune sorte de bois.</p>
+
+<p>La princesse avait d&eacute;j&agrave; quinze ans, personne n'osait pr&eacute;tendre &agrave;
+l'honneur d'&ecirc;tre son &eacute;poux, et il n'y avait personne qui ne d&eacute;sir&acirc;t de
+le devenir. Mais comment toucher un c&oelig;ur de ce caract&egrave;re? On se serait
+pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait trait&eacute;
+cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruaut&eacute;; et la
+reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y
+r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>&laquo;Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet
+orgueil insupportable qui vous fait regarder avec m&eacute;pris tous les rois
+qui viennent &agrave; notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune
+complaisance pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis si heureuse, lui r&eacute;pondait Toute-Belle; permettez, madame, que
+je demeure dans une tranquille indiff&eacute;rence; si je l'avais une fois
+perdue, vous pourriez en &ecirc;tre f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliquait la reine, j'en serais f&acirc;ch&eacute;e si vous aimiez quelque
+chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez
+qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.&raquo;</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait vrai; mais la princesse pr&eacute;venue de son m&eacute;rite, croyait
+valoir encore mieux; et peu &agrave; peu, par un ent&ecirc;tement de rester fille,
+elle commen&ccedil;a de chagriner si fort sa m&egrave;re, qu'elle se repentit, mais
+trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.</p>
+
+<p>Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une
+c&eacute;l&egrave;bre f&eacute;e, qu'on appelait la f&eacute;e du d&eacute;sert; mais il n'&eacute;tait pas ais&eacute;
+de la voir, car elle &eacute;tait gard&eacute;e par des lions. La reine y aurait &eacute;t&eacute;
+bien emp&ecirc;ch&eacute;e, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait
+leur jeter du g&acirc;teau fait de farine de millet, avec du sucre candi et
+des &oelig;ufs de crocodiles: elle p&eacute;trit elle-m&ecirc;me ce g&acirc;teau et le mit dans
+un petit panier &agrave; son bras. Comme elle &eacute;tait lasse d'avoir march&eacute; si
+longtemps, n'y &eacute;tant point accoutum&eacute;e, elle se coucha au pied d'un arbre
+pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se
+r&eacute;veillant, elle trouva seulement son panier: le g&acirc;teau n'y &eacute;tait plus;
+et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui
+faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! que deviendrai-je? s'&eacute;cria-t-elle douloureusement; je serai
+d&eacute;vor&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver,
+elle se tenait contre l'arbre o&ugrave; elle avait dormi: en m&ecirc;me temps elle
+entendit: &laquo;Chet, chet, hem, hem.&raquo; Elle regarde de tous c&ocirc;t&eacute;s, en levant
+les yeux, elle aper&ccedil;oit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une
+coud&eacute;e de haut, il mangeait des oranges et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte o&ugrave; vous &ecirc;tes que
+les lions ne vous d&eacute;vorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur,
+car ils en ont d&eacute;vor&eacute; bien d'autres; et pour comble de disgr&acirc;ce, vous
+n'avez point de g&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut me r&eacute;soudre &agrave; la mort, dit la reine en soupirant, h&eacute;las j'y
+aurais moins de peine si ma ch&egrave;re fille &eacute;tait mari&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous avez une fille? s'&eacute;cria le Nain jaune (on le nommait ainsi
+&agrave; cause de la couleur de son teint et de l'oranger o&ugrave; il demeurait),
+vraiment, je m'en r&eacute;jouis, car je cherche une femme par terre et par
+mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions,
+des tigres et des ours.&raquo;</p>
+
+<p>La reine le regarda, et elle ne fut gu&egrave;re moins effray&eacute;e de son horrible
+petite figure, qu'elle l'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; des lions; elle r&ecirc;vait et ne lui
+r&eacute;pondait rien.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi, vous h&eacute;sitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez
+gu&egrave;re la vie?&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps la reine aper&ccedil;ut les lions sur le haut d'une colline, qui
+accouraient &agrave; elle; ils avaient chacun deux t&ecirc;tes, huit pieds, quatre
+rangs de dents, et leur peau &eacute;tait aussi dure que l'&eacute;caille et aussi
+rouge que du maroquin. &Agrave; cette vue la pauvre reine, plus tremblante que
+la colombe quand elle aper&ccedil;oit un milan, cria de toute sa force:</p>
+
+<p>&laquo;Monseigneur le Nain, Toute-Belle est &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il d'un air d&eacute;daigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en
+veux point, gardez-la.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, monseigneur, continua la reine afflig&eacute;e, ne la refusez pas, c'est
+la plus charmante princesse de l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, r&eacute;pliqua-t-il, je l'accepte par charit&eacute;; mais souvenez-vous
+du don que vous m'en faites.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'oranger sur lequel il &eacute;tait s'ouvrit, la reine se jeta dedans
+&agrave; corps perdu; il se referma, et les lions n'attrap&egrave;rent rien.</p>
+
+<p>La reine &eacute;tait si troubl&eacute;e, qu'elle ne voyait pas une porte m&eacute;nag&eacute;e dans
+cet arbre; enfin, elle l'aper&ccedil;ut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ
+d'orties et de chardons. Il &eacute;tait entour&eacute; d'un foss&eacute; bourbeux, et un peu
+plus loin &eacute;tait une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain
+jaune en sortit d'un air enjou&eacute;, il avait des sabots, une jaquette de
+bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un
+petit sc&eacute;l&eacute;rat.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis ravi, dit-il &agrave; la reine, madame ma belle-m&egrave;re, que vous voyiez
+le petit ch&acirc;teau o&ugrave; votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra
+nourrir de ses orties et de ses chardons, un &acirc;ne qui la portera &agrave; la
+promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des
+saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y
+nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit aupr&egrave;s d'elle,
+beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien f&acirc;ch&eacute;
+que son ombre l'accompagn&acirc;t mieux que moi.&raquo;</p>
+
+<p>L'infortun&eacute;e reine, consid&eacute;rant tout d'un coup la d&eacute;plorable vie que ce
+nain promettait &agrave; sa ch&egrave;re fille, et ne pouvant soutenir une id&eacute;e si
+terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la
+force de lui r&eacute;pondre un mot: mais pendant qu'elle &eacute;tait ainsi, elle fut
+rapport&eacute;e dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de
+nuit et la fontange du meilleur air qu'elle e&ucirc;t mises de ses jours. La
+reine s'&eacute;veilla et se souvint de ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute;; elle n'en crut
+rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa
+fille &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, il n'y avait gu&egrave;re d'apparence qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; au
+d&eacute;sert, qu'elle y e&ucirc;t couru de si grands p&eacute;rils, et que le nain l'en e&ucirc;t
+tir&eacute;e &agrave; des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle.
+Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'&eacute;tonnaient
+autant que le r&ecirc;ve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'exc&egrave;s de son
+inqui&eacute;tude, elle tomba dans une m&eacute;lancolie si extraordinaire, qu'elle ne
+pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir.</p>
+
+<p>La princesse, qui l'aimait de tout son c&oelig;ur, s'en inqui&eacute;ta beaucoup;
+elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la
+reine cherchant des pr&eacute;textes, lui r&eacute;pondait, tant&ocirc;t que c'&eacute;tait l'effet
+de sa mauvaise sant&eacute;, et tant&ocirc;t que quelqu'un de ses voisins la mena&ccedil;ait
+d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses r&eacute;ponses &eacute;taient
+plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la
+reine s'&eacute;tudiait &agrave; le lui cacher. N'&eacute;tant plus ma&icirc;tresse de son
+inqui&eacute;tude, elle prit la r&eacute;solution d'aller trouver la fameuse f&eacute;e du
+d&eacute;sert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi
+envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier,
+car tout le monde la pressait fortement de choisir un &eacute;poux: elle prit
+soin de p&eacute;trir elle-m&ecirc;me le g&acirc;teau qui pouvait apaiser la fureur des
+lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle
+sortit par un petit degr&eacute; d&eacute;rob&eacute;, le visage couvert d'un grand voile
+blanc qui tombait jusqu'&agrave; ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers
+la grotte o&ugrave; demeurait cette habile f&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais en arrivant &agrave; l'oranger fatal dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, elle le vit si
+couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle
+posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand
+il fut question de retrouver sa corbeille et son g&acirc;teau, il n'y avait
+plus rien; elle s'inqui&egrave;te, elle s'afflige, et voit tout d'un coup
+aupr&egrave;s d'elle l'affreux petit nain dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous &agrave; pleurer? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! qui ne pleurerait, r&eacute;pondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon
+g&acirc;teau, qui m'&eacute;taient si n&eacute;cessaires pour arriver &agrave; bon port chez la f&eacute;e
+du d&eacute;sert.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son
+parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle?</p>
+
+<p>&mdash;La reine ma m&egrave;re, r&eacute;pliqua la princesse, est tomb&eacute;e depuis quelque
+temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa
+vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-&ecirc;tre la cause, car elle
+souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouv&eacute;
+digne de moi; toutes ces raisons m'engagent &agrave; vouloir parler &agrave; la f&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus
+propre qu'elle &agrave; vous &eacute;clairer sur ces choses. La reine votre m&egrave;re a du
+chagrin de vous avoir promise en mariage.</p>
+
+<p>&mdash;La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous
+vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'int&eacute;r&ecirc;t, pour
+qu'elle m'engage sans mon consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup &agrave; ses
+genoux, je me flatte que ce choix ne vous d&eacute;plaira point, quand je vous
+aurai dit que c'est moi qui suis destin&eacute; &agrave; ce bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re vous veut pour son gendre, s'&eacute;cria Toute-Belle en reculant
+quelques pas, est-il une folie semblable &agrave; la v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je me soucie fort peu, dit le nain en col&egrave;re, de cet honneur: voici
+les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront veng&eacute;
+de votre injuste m&eacute;pris.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de
+longs hurlements.</p>
+
+<p>&laquo;Que vais-je devenir? s'&eacute;cria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes
+beaux jours?&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;chant nain la regardait, et riant d&eacute;daigneusement:</p>
+
+<p>&laquo;Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas
+m&eacute;sallier votre &eacute;clatant m&eacute;rite avec un mis&eacute;rable nain tel que moi.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, ne vous f&acirc;chez pas, lui dit la princesse en joignant ses
+belles mains, j'aimerais mieux &eacute;pouser tous les nains de l'univers, que
+de p&eacute;rir d'une mani&egrave;re si affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole,
+r&eacute;pliqua-t-il, car je ne pr&eacute;tends pas vous surprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai regard&eacute; de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma
+frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.&raquo;</p>
+
+<p>Effectivement elle n'avait pas achev&eacute; ces mots qu'elle tomba &eacute;vanouie;
+et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau
+linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un
+seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plut&ocirc;t arrach&eacute;
+la peau, qu'elle ne l'aurait &ocirc;t&eacute;e de son doigt.</p>
+
+<p>Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; la nuit, elle tomba dans une m&eacute;lancolie qui surprit et
+qui inqui&eacute;ta toute la cour; la reine en fut plus alarm&eacute;e que personne,
+elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opini&acirc;tre &agrave;
+lui cacher son aventure. Enfin, les &eacute;tats du royaume, impatients de voir
+leur princesse mari&eacute;e, s'assembl&egrave;rent et vinrent ensuite trouver la
+reine pour la prier de lui choisir au plus t&ocirc;t un &eacute;poux. Elle r&eacute;pliqua
+qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y t&eacute;moignait tant de
+r&eacute;pugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la
+haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de
+sa fiert&eacute; depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas
+de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier &agrave; quelque
+grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en &eacute;tat de
+disputer une conqu&ecirc;te si glorieuse. Elle r&eacute;pondit donc plus
+favorablement que l'on ne l'avait esp&eacute;r&eacute;, qu'encore qu'elle se f&ucirc;t
+estim&eacute;e heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait &agrave;
+&eacute;pouser le roi des mines d'or: c'&eacute;tait un prince tr&egrave;s puissant et tr&egrave;s
+bien fait, qui l'aimait avec la derni&egrave;re passion depuis quelques ann&eacute;es,
+et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de juger de l'exc&egrave;s de sa joie, lorsqu'il apprit de si
+charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour
+toujours une esp&eacute;rance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne
+pouvait pas &eacute;pouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en
+choisir un, car sa vanit&eacute; ne se d&eacute;mentait point, et elle &eacute;tait fort
+persuad&eacute;e que personne au monde ne pouvait lui &ecirc;tre comparable.</p>
+
+<p>L'on pr&eacute;para toutes les choses n&eacute;cessaires pour la plus grande f&ecirc;te de
+l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses,
+que toute la mer &eacute;tait couverte des navires qui les apportaient: l'on
+envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et
+particuli&egrave;rement &agrave; celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus
+rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre
+des ajustements qui rel&egrave;vent la beaut&eacute;: la sienne &eacute;tait si parfaite
+qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant
+sur le point d'&ecirc;tre heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.</p>
+
+<p>L'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle avait &agrave; le conna&icirc;tre, l'obligea de l'&eacute;tudier avec
+soin; elle lui d&eacute;couvrit tant de m&eacute;rite, tant d'esprit, des sentiments
+si vifs et si d&eacute;licats, enfin une si belle &acirc;me dans un corps si parfait,
+qu'elle commen&ccedil;a de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait
+pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans
+les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en libert&eacute; de se
+d&eacute;couvrir toute leur tendresse: ces plaisirs &eacute;taient souvent second&eacute;s
+par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des
+vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort
+agr&eacute;able.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ces bois, en vous voyant, sont par&eacute;s de feuillages,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ces pr&eacute;s font briller leurs charmantes couleurs.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le z&eacute;phir sous vos pas fait &eacute;clore les fleurs;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dans ce charmant s&eacute;jour</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tout rit, tout reconna&icirc;t la fille de l'amour.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>L'on &eacute;tait au comble de la joie. Les rivaux du roi, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de sa
+bonne fortune, avaient quitt&eacute; la cour; ils &eacute;taient retourn&eacute;s chez eux
+accabl&eacute;s de la plus vive douleur, ne pouvant &ecirc;tre t&eacute;moins du mariage de
+Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une mani&egrave;re si touchante, qu'elle ne
+put s'emp&ecirc;cher de les plaindre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous
+aujourd'hui? Vous accordez votre piti&eacute; &agrave; des amants qui sont trop pay&eacute;s
+de leurs peines par un seul de vos regards.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais f&acirc;ch&eacute;e, r&eacute;pliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible &agrave;
+la compassion que j'ai t&eacute;moign&eacute;e aux princes qui me perdent pour
+toujours, c'est une preuve de votre d&eacute;licatesse dont je vous tiens
+compte: mais, seigneur, leur &eacute;tat est si diff&eacute;rent du v&ocirc;tre; vous devez
+&ecirc;tre si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous
+ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi des mines d'or, tout confus de la mani&egrave;re obligeante dont la
+princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta &agrave; ses
+pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon.</p>
+
+<p>Enfin, ce jour tant attendu et tant souhait&eacute; arriva: tout &eacute;tant pr&ecirc;t
+pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes
+annonc&egrave;rent par toute la ville cette grande f&ecirc;te; l'on tapissa les rues,
+elles furent jonch&eacute;es de fleurs, le peuple en foule accourut dans la
+grande place du palais; la reine ravie, s'&eacute;tait &agrave; peine couch&eacute;e, et elle
+se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres n&eacute;cessaires, et
+pour choisir les pierreries dont la princesse devait &ecirc;tre par&eacute;e; ce
+n'&eacute;tait que diamants jusqu'&agrave; ses souliers, ils en &eacute;taient faits, sa robe
+de brocart d'argent &eacute;tait chamarr&eacute;e d'une douzaine de rayons du soleil
+que l'on avait achet&eacute;s bien cher; mais aussi rien n'&eacute;tait plus brillant,
+et il n'y avait que la beaut&eacute; de cette princesse qui p&ucirc;t &ecirc;tre plus
+&eacute;clatante: une riche couronne ornait sa t&ecirc;te, ses cheveux flottaient
+jusqu'&agrave; ses pieds, et la majest&eacute; de sa taille se faisait distinguer au
+milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or
+n'&eacute;tait pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur
+son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne
+s'en retourn&acirc;t charg&eacute; de ses lib&eacute;ralit&eacute;s, car il avait fait arranger
+autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de
+grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de
+pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait
+indiff&eacute;remment &agrave; ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite
+c&eacute;r&eacute;monie, qui n'&eacute;tait pas une des moins utiles et des moins agr&eacute;ables
+de la noce, y attira beaucoup de personnes qui &eacute;taient peu sensibles &agrave;
+tous les autres plaisirs.</p>
+
+<p>La reine et la princesse s'avan&ccedil;aient pour sortir avec le roi,
+lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie o&ugrave; elles &eacute;taient,
+deux gros coqs d'Inde qui tra&icirc;naient une bo&icirc;te fort mal faite; il venait
+derri&egrave;re eux une grande vieille, dont l'&acirc;ge avanc&eacute; et la d&eacute;cr&eacute;pitude ne
+surprirent pas moins que son extr&ecirc;me laideur; elle s'appuyait sur une
+b&eacute;quille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours
+rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs
+d'Inde sans dire une parole, puis s'arr&ecirc;tant au milieu de la galerie, et
+branlant sa b&eacute;quille d'une mani&egrave;re mena&ccedil;ante:</p>
+
+<p>&laquo;Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'&eacute;cria-t-elle, vous pr&eacute;tendez donc
+fausser impun&eacute;ment la parole que vous avez donn&eacute;e &agrave; mon ami le Nain
+jaune; je suis la f&eacute;e du d&eacute;sert; sans lui, sans son oranger, ne
+savez-vous pas que mes grands lions vous auraient d&eacute;vor&eacute;es? L'on ne
+souffre pas dans le royaume de f&eacute;erie de telles insultes; songez
+promptement &agrave; ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion
+que vous l'&eacute;pouserez, ou que je br&ucirc;lerai ma b&eacute;quille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends,
+qu'avez-vous promis?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma m&egrave;re, r&eacute;pliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis
+vous-m&ecirc;me?&raquo;</p>
+
+<p>Le roi des mines d'or, indign&eacute; de ce qui se passait, et que cette
+m&eacute;chante vieille v&icirc;nt s'opposer &agrave; sa f&eacute;licit&eacute;, s'approcha d'elle l'&eacute;p&eacute;e
+&agrave; la main, et la portant &agrave; sa gorge:</p>
+
+<p>&laquo;Malheureuse, lui dit-il, &eacute;loigne-toi de ces lieux pour jamais ou la
+perte de ta vie me vengera de ta malice&raquo;.</p>
+
+<p>Il eut &agrave; peine prononc&eacute; ces mots, que le dessus de la bo&icirc;te sauta
+jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain
+jaune mont&eacute; sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la f&eacute;e
+du d&eacute;sert et le roi des mines d'or.</p>
+
+<p>&laquo;Jeune t&eacute;m&eacute;raire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre f&eacute;e;
+c'est &agrave; moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton
+ennemi; l'infid&egrave;le princesse qui veut se donner &agrave; toi m'a donn&eacute; sa
+parole, et re&ccedil;u la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes
+cheveux; t&acirc;che de la lui &ocirc;ter, et tu verras par ce petit essai que ton
+pouvoir est moindre que le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de te dire
+l'adorateur de cette divine princesse, et de pr&eacute;tendre &agrave; une possession
+si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait
+mal aux yeux, et que je t'aurais d&eacute;j&agrave; &ocirc;t&eacute; la vie, si tu &eacute;tais digne
+d'une mort si glorieuse.&raquo;</p>
+
+<p>Le Nain jaune offens&eacute; jusqu'au fond de l'&acirc;me, appuya l'&eacute;peron dans le
+ventre de son chat, qui commen&ccedil;a un miaulis &eacute;pouvantable, et sautant
+de-&ccedil;&agrave; et de-l&agrave;, il faisait peur &agrave; tout le monde, hors au brave roi, qui
+serrait le nain de pr&egrave;s, quand il tira un large coutelas dont il &eacute;tait
+arm&eacute;; et, d&eacute;fiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais
+avec un bruit &eacute;trange.</p>
+
+<p>Le roi courrouc&eacute; le suivit &agrave; grands pas. &Agrave; peine furent-ils vis-&agrave;-vis
+l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil
+devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ensanglant&eacute;, il
+s'obscurcit &agrave; tel point, qu'&agrave; peine se voyait-on: le tonnerre et les
+&eacute;clairs semblaient vouloir ab&icirc;mer le monde; et les deux coqs d'Inde
+parurent aux c&ocirc;t&eacute;s du mauvais nain, comme deux g&eacute;ants plus hauts que des
+montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une
+telle abondance, que l'on e&ucirc;t cru que c'&eacute;tait une fournaise ardente.
+Toutes ces choses n'auraient point &eacute;t&eacute; capables d'effrayer le c&oelig;ur
+magnanime du jeune monarque; il marquait une intr&eacute;pidit&eacute; dans ses
+regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'int&eacute;ressaient
+&agrave; sa conservation, et qui embarrassait peut-&ecirc;tre bien le Nain jaune:
+mais son courage ne fut pas &agrave; l'&eacute;preuve de l'&eacute;tat o&ugrave; il aper&ccedil;ut sa ch&egrave;re
+princesse, lorsqu'il vit la f&eacute;e du d&eacute;sert, coiff&eacute;e en Tisiphone, sa t&ecirc;te
+couverte de longs serpents, mont&eacute;e sur un griffon ail&eacute;, arm&eacute;e d'une
+lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les
+bras de la reine toute baign&eacute;e de son sang. Cette tendre m&egrave;re, plus
+bless&eacute;e du coup que sa fille ne l'avait &eacute;t&eacute;, poussa des cris, et fit des
+plaintes que l'on ne peut repr&eacute;senter. Le roi perdit alors son courage
+et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour
+la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa
+pas le temps de s'en approcher, il s'&eacute;lan&ccedil;a avec son chat espagnol dans
+le balcon o&ugrave; elle &eacute;tait; il l'arracha des mains de la reine et de celles
+de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut
+avec sa proie.</p>
+
+<p>Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier d&eacute;sespoir une
+aventure si extraordinaire, et &agrave; laquelle il &eacute;tait assez malheureux de
+ne pouvoir apporter aucun rem&egrave;de; quand pour comble de disgr&acirc;ce, il
+sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumi&egrave;re, et que
+quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de
+l'air. Que de disgr&acirc;ces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites
+ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur?</p>
+
+<p>Cette mauvaise f&eacute;e du d&eacute;sert, qui &eacute;tait venue avec le Nain jaune pour le
+seconder dans l'enl&egrave;vement de la princesse, eut &agrave; peine vu le roi des
+mines d'or, que son c&oelig;ur barbare devenant sensible au m&eacute;rite de ce
+jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une
+affreuse caverne, o&ugrave; elle le chargea de cha&icirc;nes qu'elle avait attach&eacute;es
+&agrave; un rocher; elle esp&eacute;rait que la crainte d'une mort prochaine lui
+ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle
+voudrait. D&egrave;s qu'elle fut arriv&eacute;e, elle lui rendit la vue, sans lui
+rendre la libert&eacute;, et empruntant de l'art de f&eacute;erie les gr&acirc;ces et les
+charmes que la nature lui avait refus&eacute;s, elle parut devant lui comme une
+aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.</p>
+
+<p>&laquo;Que vois-je? s'&eacute;cria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle
+infortune vous accable et vous retient dans un si triste s&eacute;jour?&raquo;</p>
+
+<p>Le roi d&eacute;&ccedil;u par des apparences si trompeuses, lui r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a
+conduit ici; bien qu'elle m'ait &ocirc;t&eacute; l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a
+enlev&eacute;, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laiss&eacute; de
+reconna&icirc;tre au son de sa voix que c'est la f&eacute;e du d&eacute;sert.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur, s'&eacute;cria la fausse nymphe, si vous &ecirc;tes entre les mains
+de cette femme, vous n'en sortirez point qu'apr&egrave;s l'avoir &eacute;pous&eacute;e; elle
+a fait ce tour &agrave; plus d'un h&eacute;ros, et c'est la personne du monde la moins
+traitable sur ses ent&ecirc;tements.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part &agrave; l'affliction du
+roi, il aper&ccedil;ut les pieds de la nymphe, qui &eacute;taient semblables &agrave; ceux
+d'un griffon: c'&eacute;tait toujours &agrave; cela qu'on reconnaissait la f&eacute;e dans
+ses diff&eacute;rentes m&eacute;tamorphoses car &agrave; l'&eacute;gard de ce griffonnage, elle ne
+pouvait le changer.</p>
+
+<p>Le roi n'en t&eacute;moigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la f&eacute;e du d&eacute;sert, mais il
+ne m'est pas supportable qu'elle prot&egrave;ge le Nain jaune contre moi, et
+qu'elle me tienne encha&icirc;n&eacute; comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai
+aim&eacute; une princesse charmante: mais si elle me rend ma libert&eacute;, je sens
+bien que la reconnaissance m'engagera &agrave; n'aimer qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sinc&egrave;rement? lui dit la nymphe d&eacute;&ccedil;ue.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, r&eacute;pliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre,
+et je vous avoue qu'une f&eacute;e peut flatter davantage ma vanit&eacute;, qu'une
+simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui
+t&eacute;moignerai toujours de la haine, jusqu'&agrave; ce que je sois ma&icirc;tre de ma
+libert&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e du d&eacute;sert, tromp&eacute;e par ces paroles, prit la r&eacute;solution de
+transporter le roi dans un lieu aussi agr&eacute;able que cette solitude &eacute;tait
+affreuse, de mani&egrave;re, que l'obligeant &agrave; monter dans son chariot o&ugrave; elle
+avait attach&eacute; des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient
+ordinairement, elle vola d'un p&ocirc;le &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de
+l'air, il aper&ccedil;ut sa ch&egrave;re princesse dans un ch&acirc;teau tout d'acier, dont
+les murs frapp&eacute;s par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents
+qui br&ucirc;laient tous ceux qui voulaient en approcher; elle &eacute;tait dans un
+bocage, couch&eacute;e sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa
+t&ecirc;te, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait
+les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit
+passer le roi avec la f&eacute;e du d&eacute;sert, qui ayant employ&eacute; l'art de f&eacute;erie
+o&ugrave; elle &eacute;tait experte, pour para&icirc;tre belle aux yeux du jeune monarque,
+parut en effet &agrave; ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du
+monde.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! s'&eacute;cria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet
+inaccessible ch&acirc;teau, o&ugrave; l'affreux Nain jaune m'a transport&eacute;e? Faut-il
+que pour comble de disgr&acirc;ce le d&eacute;mon de la jalousie vienne me
+pers&eacute;cuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne
+l'infid&eacute;lit&eacute; du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, &ecirc;tre
+affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette
+redoutable rivale, dont la fatale beaut&eacute; surpasse la mienne?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine
+mortelle de s'&eacute;loigner avec tant de vitesse du cher objet de ses v&oelig;ux.
+S'il avait moins connu le pouvoir de la f&eacute;e, il aurait tout tent&eacute; pour
+se s&eacute;parer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre
+moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire
+contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse
+qui pussent le retirer de ses mains.</p>
+
+<p>La f&eacute;e avait aper&ccedil;u Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer l'effet que cette vue aurait produit sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous
+voulez savoir: la rencontre impr&eacute;vue d'une princesse malheureuse, et
+pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous,
+m'a un peu &eacute;mu; mais vous &ecirc;tes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit,
+que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspir&eacute; des
+sentiments si avantageux en ma faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez
+me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes gr&acirc;ces, ne me
+refusez point votre secours pour Toute-Belle.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous &agrave; ce que vous me demandez? lui dit la f&eacute;e, en fron&ccedil;ant le
+sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma
+science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de
+ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme
+ma rivale!&raquo;</p>
+
+<p>Le roi soupira sans rien r&eacute;pondre; qu'aurait-il r&eacute;pondu &agrave; cette
+p&eacute;n&eacute;trante personne?</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent dans une vaste prairie, &eacute;maill&eacute;e de mille fleurs
+diff&eacute;rentes; une profonde rivi&egrave;re l'entourait, et plusieurs ruisseaux de
+fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, o&ugrave; l'on trouvait
+une fra&icirc;cheur &eacute;ternelle; on voyait dans l'&eacute;loignement, s'&eacute;lever un
+superbe palais, dont les murs &eacute;taient de transparents &eacute;meraudes.
+Aussit&ocirc;t que les cygnes qui conduisaient la f&eacute;e se furent abaiss&eacute;s sous
+un portique, dont le pav&eacute; &eacute;tait de diamants, et les vo&ucirc;tes de rubis, il
+parut de tous c&ocirc;t&eacute;s mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec
+de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand l'amour veut d'un c&oelig;ur remporter la victoire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On fait pour r&eacute;sister des efforts superflus,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On ne fait qu'augmenter sa gloire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>La f&eacute;e du d&eacute;sert &eacute;tait ravie d'entendre chanter ses amours; elle
+conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu
+de m&eacute;moire de f&eacute;e, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se
+cr&ucirc;t pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'&eacute;loignait
+gu&egrave;re, et qu'en quelque lieu cach&eacute;, elle observait ce qu'il faisait;
+cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant &agrave; lui:</p>
+
+<p>&laquo;Fid&egrave;le conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire
+pour me rendre agr&eacute;able &agrave; la charmante f&eacute;e du d&eacute;sert, car l'envie que
+j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une
+table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence.</p>
+
+<p>La f&eacute;e entra si transport&eacute;e de joie, qu'elle ne pouvait la mod&eacute;rer.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me
+plaire, vous en avez trouv&eacute; le secret, m&ecirc;me sans le chercher; jugez
+donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs &agrave; la vieille f&eacute;e, ne
+les &eacute;pargna pas, et il en obtint insensiblement la libert&eacute; de s'aller
+promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si
+terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis
+pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la
+complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque
+soulagement &agrave; ses peines, de pouvoir r&ecirc;ver seul, sans &ecirc;tre interrompu
+par sa m&eacute;chante ge&ocirc;li&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir march&eacute; assez longtemps sur le sable, il se baissa et &eacute;crivit
+ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Enfin, je puis en libert&eacute;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>H&eacute;las! je ne vois plus les charmes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De l'adorable objet qui m'avait enchant&eacute;.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mer orageuse, mer terrible,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que poussent les vents furieux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tant&ocirc;t jusqu'aux enfers, et tant&ocirc;t jusqu'aux cieux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mon c&oelig;ur est encor moins paisible</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que tu ne parais &agrave; mes yeux.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Toute-Belle! oh! destin barbare,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je perds l'objet de mon amour;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Oh Ciel! dont l'arr&ecirc;t m'en s&eacute;pare,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pourquoi diff&egrave;res-tu de me ravir le jour?</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Divinit&eacute; des ondes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sortez de vos grottes profondes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Secourez un amant r&eacute;duit au d&eacute;sespoir.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Comme il &eacute;crivait, il entendit une voix qui attira malgr&eacute; lui toute son
+attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, lorsqu'il aper&ccedil;ut une femme d'une beaut&eacute; extraordinaire, son
+corps n'&eacute;tait couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agit&eacute;s
+des z&eacute;phirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de
+ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec
+des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une
+rencontre si extraordinaire; d&egrave;s qu'elle fut &agrave; port&eacute;e de lui parler,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais le triste &eacute;tat o&ugrave; vous &ecirc;tes r&eacute;duit par l'&eacute;loignement de votre
+princesse, et par la bizarre passion que la f&eacute;e du d&eacute;sert a prise pour
+vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal o&ugrave; vous languirez
+peut-&ecirc;tre encore plus de trente ans.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi ne savait que r&eacute;pondre &agrave; cette proposition; ce n'&eacute;tait pas manque
+d'envie de sortir de captivit&eacute;, mais il craignait que la f&eacute;e du d&eacute;sert
+n'e&ucirc;t emprunt&eacute; cette figure pour le d&eacute;cevoir. Comme il h&eacute;sitait, la
+sir&egrave;ne qui devina ses pens&eacute;es, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne croyez pas que ce soit un pi&egrave;ge que je vous tends, je suis de trop
+bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le proc&eacute;d&eacute; de la f&eacute;e du
+d&eacute;sert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les
+jours votre infortun&eacute;e princesse, sa beaut&eacute; et son m&eacute;rite me font une
+&eacute;gale piti&eacute;, et je vous le r&eacute;p&egrave;te encore, si vous avez de la confiance
+en moi, je vous sauverai.</p>
+
+<p>&mdash;J'y en ai une si parfaite, s'&eacute;cria le roi, que je ferai tout ce que
+vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi
+de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous perdrions trop de temps &agrave; nous en entretenir, lui dit-elle; venez
+avec moi, je vais vous porter au ch&acirc;teau d'acier, et laisser sur ce
+rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la f&eacute;e en sera la
+dupe.&raquo;</p>
+
+<p>Elle coupa aussit&ocirc;t des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et
+soufflant trois fois dessus, elle leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester &eacute;tendus sur le sable,
+sans en partir jusqu'&agrave; ce que la f&eacute;e du d&eacute;sert vous vienne enlever.&raquo;</p>
+
+<p>Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines
+d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils &eacute;taient
+v&ecirc;tus d'un habit comme le sien, ils &eacute;taient p&acirc;les et d&eacute;faits, comme s'il
+se f&ucirc;t noy&eacute;; en m&ecirc;me temps, la bonne sir&egrave;ne fit asseoir le roi sur sa
+grande queue de poisson, et tous les deux vogu&egrave;rent en pleine mer, avec
+une &eacute;gale satisfaction.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux bien &agrave; pr&eacute;sent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le
+m&eacute;chant Nain jaune eut enlev&eacute; Toute-Belle, il la mit, malgr&eacute; la blessure
+que la f&eacute;e du d&eacute;sert lui avait faite, en trousse derri&egrave;re lui sur son
+terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle &eacute;tait si
+troubl&eacute;e de cette aventure, que ses forces l'abandonn&egrave;rent; elle resta
+&eacute;vanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point
+s'arr&ecirc;ter pour la secourir, qu'il ne se v&icirc;t en s&ucirc;ret&eacute; dans son terrible
+palais d'acier: il y fut re&ccedil;u par les plus belles personnes du monde
+qu'il y avait transport&eacute;es. Chacune &agrave; l'envi lui marqua son empressement
+pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or,
+chamarr&eacute; de perles plus grosses que des noix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le roi des mines d'or, en interrompant la sir&egrave;ne, il l'a
+&eacute;pous&eacute;e, je p&acirc;me, je me meurs.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermet&eacute; de Toute-Belle
+l'a garantie des violences de cet affreux nain.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez donc, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je &agrave; vous dire davantage? continua la sir&egrave;ne. Elle &eacute;tait dans le
+bois, lorsque vous avez pass&eacute;, elle vous a vu avec la f&eacute;e du d&eacute;sert,
+elle &eacute;tait si fard&eacute;e qu'elle lui a paru d'une beaut&eacute; sup&eacute;rieure &agrave; la
+sienne, son d&eacute;sespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous
+l'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'&eacute;cria le roi, dans quelle
+fatale erreur est-elle tomb&eacute;e, et que dois-je faire pour l'en d&eacute;tromper?</p>
+
+<p>&mdash;Consultez votre c&oelig;ur, r&eacute;pliqua la sir&egrave;ne avec un gracieux sourire:
+lorsque l'on est fortement engag&eacute;, l'on n'a pas besoin de conseils.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, ils arriv&egrave;rent au ch&acirc;teau d'acier, le c&ocirc;t&eacute; de la
+mer &eacute;tait le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas rev&ecirc;tu de ces
+formidables murs qui br&ucirc;laient tout le monde.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais fort bien, dit la sir&egrave;ne au roi, que Toute-Belle est au bord de
+la m&ecirc;me fontaine o&ugrave; vous la v&icirc;tes en passant; mais, comme vous aurez des
+ennemis &agrave; combattre avant que d'y arriver, voici une &eacute;p&eacute;e avec laquelle
+vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands p&eacute;rils,
+pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer
+sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous
+conduire plus loin avec votre ch&egrave;re princesse, je ne vous manquerai pas;
+car la reine sa m&egrave;re est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que
+je suis venue vous chercher.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle donna au roi une &eacute;p&eacute;e faite d'un seul
+diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute
+l'utilit&eacute;, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer
+sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppl&eacute;er, en imaginant ce
+qu'un c&oelig;ur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes
+obligations.</p>
+
+<p>Il faut dire quelque chose de la f&eacute;e du d&eacute;sert. Comme elle ne vit point
+revenir son aimable amant, elle se h&acirc;ta de l'aller chercher; elle fut
+sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes charg&eacute;es de pr&eacute;sents
+magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles
+remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail
+merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles;
+d'autres avaient sur leurs t&ecirc;tes des ballots d'&eacute;toffes d'une richesse
+inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'&agrave;
+des oiseaux. Mais que devint la f&eacute;e, qui marchait apr&egrave;s cette galante et
+nombreuse troupe, lorsqu'elle aper&ccedil;ut les joncs marins, si semblables au
+roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune diff&eacute;rence? &Agrave;
+cette vue, frapp&eacute;e d'&eacute;tonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta
+un cri si &eacute;pouvantable qu'il p&eacute;n&eacute;tra les cieux, fit trembler les monts,
+et retentit jusqu'aux enfers. M&eacute;g&egrave;re furieuse, Alecto, Tisiphone, ne
+sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit.
+Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en
+pi&egrave;ces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagn&eacute;e,
+les immolant aux m&acirc;nes de ce cher d&eacute;funt. Ensuite elle appela onze de
+ses s&oelig;urs qui &eacute;taient f&eacute;es comme elle, les priant de lui aider &agrave; faire
+un superbe mausol&eacute;e &agrave; ce jeune h&eacute;ros. Il n'y en eut pas une qui ne f&ucirc;t
+la dupe des joncs marins. Cet &eacute;v&eacute;nement est assez propre &agrave; surprendre,
+car les f&eacute;es savaient tout; mais l'habile sir&egrave;ne en savait encore plus
+qu'elles.</p>
+
+<p>Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le
+marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser
+la m&eacute;moire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable
+sir&egrave;ne, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de
+la meilleure gr&acirc;ce du monde, et disparut &agrave; ses yeux. Il n'eut plus rien
+&agrave; faire qu'&agrave; s'avancer vers le ch&acirc;teau d'acier.</p>
+
+<p>Ainsi guid&eacute; par son amour, il marcha &agrave; grands pas, regardant d'un &oelig;il
+curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas
+longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environn&egrave;rent, et
+jetant sur lui leurs griffes aigu&euml;s, ils l'auraient mis en pi&egrave;ces, si
+l'&eacute;p&eacute;e de diamant n'avait commenc&eacute; &agrave; lui &ecirc;tre aussi utile que la sir&egrave;ne
+l'avait pr&eacute;dit. Il la fit &agrave; peine briller aux yeux de ces monstres,
+qu'ils tomb&egrave;rent sans force &agrave; ses pieds: il donna &agrave; chacun un coup
+mortel, puis s'avan&ccedil;ant encore, il trouva six dragons couverts
+d'&eacute;cailles plus difficiles &agrave; p&eacute;n&eacute;trer que le fer. Quelque effrayante que
+f&ucirc;t cette rencontre, il demeura intr&eacute;pide, et se servant de sa
+redoutable &eacute;p&eacute;e, il n'y en eut pas un qu'il ne coup&acirc;t par la moiti&eacute;: il
+esp&eacute;rait avoir surmont&eacute; les plus grandes difficult&eacute;s, quand il lui en
+survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et
+gracieuses, vinrent &agrave; sa rencontre, tenant de longues guirlandes de
+fleurs dont elles lui fermaient le passage.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises
+&agrave; la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait
+&agrave; vous et &agrave; nous des malheurs infinis; de gr&acirc;ce, ne vous opini&acirc;trez
+point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de
+vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais caus&eacute; de
+d&eacute;plaisir?&raquo;</p>
+
+<p>Le roi &agrave; cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait &agrave; quoi
+se r&eacute;soudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et
+d'en &ecirc;tre le chevalier &agrave; toute outrance, il fallait que dans cette
+occasion il se port&acirc;t &agrave; le d&eacute;truire: mais une voix qu'il entendit le
+fortifia tout d'un coup.</p>
+
+<p>&laquo;Frappe, frappe, n'&eacute;pargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta
+princesse pour jamais.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps sans rien r&eacute;pondre &agrave; ces nymphes il se jette au milieu
+d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les
+dissipe en un moment: c'&eacute;tait un des derniers obstacles qu'il devait
+trouver, il entra dans le petit bois o&ugrave; il avait vu Toute-Belle: elle y
+&eacute;tait au bord de la fontaine, p&acirc;le et languissante. Il l'aborde en
+tremblant; il veut se jeter &agrave; ses pieds; mais elle s'&eacute;loigne de lui avec
+autant de vitesse et d'indignation que s'il avait &eacute;t&eacute; le Nain jaune.</p>
+
+<p>&laquo;Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni
+infid&egrave;le ni coupable; je suis un malheureux qui vous a d&eacute;j&agrave; d&eacute;plu sans
+le vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! barbare, s'&eacute;cria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une
+personne d'une beaut&eacute; extraordinaire; est-ce malgr&eacute; vous que vous
+faisiez ce voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, princesse, lui dit-il, c'&eacute;tait malgr&eacute; moi; la m&eacute;chante f&eacute;e du
+d&eacute;sert ne s'est pas content&eacute;e de m'encha&icirc;ner &agrave; un rocher, elle m'a
+enlev&eacute; dans un char jusqu'&agrave; un des bouts de la terre, o&ugrave; je serais
+encore &agrave; languir sans le secours inesp&eacute;r&eacute; d'une sir&egrave;ne bienfaisante, qui
+m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des
+mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus
+fid&egrave;le de tous les amants.&raquo;</p>
+
+<p>Il se jeta &agrave; ses pieds, et l'arr&ecirc;tant par sa robe, il laissa
+malheureusement tomber sa redoutable &eacute;p&eacute;e. Le Nain jaune, qui se tenait
+cach&eacute; sous une laitue, ne la vit pas plus t&ocirc;t hors de la main du roi,
+qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.</p>
+
+<p>La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses
+plaintes ne servirent qu'&agrave; aigrir ce petit monstre: avec deux mots de
+son grimoire, il fit para&icirc;tre deux g&eacute;ants qui charg&egrave;rent le roi de
+cha&icirc;nes et de fers.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; pr&eacute;sent, dit le nain, que je suis ma&icirc;tre de la destin&eacute;e de mon
+rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la libert&eacute; de partir de
+ces lieux, pourvu que sans diff&eacute;rer vous consentiez &agrave; m'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je meure plut&ocirc;t mille fois, s'&eacute;cria l'amoureux roi.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous mouriez, h&eacute;las! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si
+terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous deveniez la victime de ce monstre, r&eacute;pliqua le roi, est-il
+rien de si affreux?</p>
+
+<p>&mdash;Mourons donc ensemble, continua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je consens plut&ocirc;t, dit-elle au nain, &agrave; ce que vous souhaitez.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mes yeux, reprit le roi, &agrave; mes yeux, vous en ferez votre &eacute;poux,
+cruelle princesse, la vie me serait odieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point &agrave; tes yeux que je deviendrai
+son &eacute;poux; un rival aim&eacute; m'est trop redoutable.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, malgr&eacute; les pleurs et les cris de Toute-Belle, il
+frappa le roi droit au c&oelig;ur, et l'&eacute;tendit &agrave; ses pieds. La princesse ne
+pouvant survivre &agrave; son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne
+fut pas longtemps sans unir son &acirc;me &agrave; la sienne. C'est ainsi que
+p&eacute;rirent ces illustres infortun&eacute;s, sans que la sir&egrave;ne y p&ucirc;t apporter
+aucun rem&egrave;de, car la force du charme &eacute;tait dans l'&eacute;p&eacute;e de diamant.</p>
+
+<p>Le m&eacute;chant nain aima mieux voir la princesse priv&eacute;e de vie, que de la
+voir entre les bras d'un autre; et la f&eacute;e du d&eacute;sert ayant appris cette
+aventure, d&eacute;truisit le mausol&eacute;e qu'elle avait &eacute;lev&eacute;, concevant autant de
+haine pour la m&eacute;moire du roi des mines d'or qu'elle avait con&ccedil;u de
+passion pour sa personne. La secourable sir&egrave;ne, d&eacute;sol&eacute;e d'un si grand
+malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les m&eacute;tamorphoser en
+palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres,
+conservant toujours un amour fid&egrave;le l'un pour l'autre, ils se caressent
+de leurs branches entrelac&eacute;es, et immortalisent leurs feux par leur
+tendre union.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Prince_lutin" id="Le_Prince_lutin"></a><a href="#table">Le Prince lutin</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils
+aimaient passionn&eacute;ment, bien qu'il f&ucirc;t tr&egrave;s mal fait. Il &eacute;tait aussi
+gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais
+ce n'&eacute;tait rien de la laideur de son visage et de la difformit&eacute; de son
+corps en comparaison de la malice de son esprit: c'&eacute;tait une b&ecirc;te
+opini&acirc;tre qui d&eacute;solait tout le monde. D&egrave;s sa plus grande enfance le roi
+le remarqua bien, mais la reine en &eacute;tait folle; elle contribuait encore
+&agrave; le g&acirc;ter par des complaisances outr&eacute;es, qui lui faisaient conna&icirc;tre le
+pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour &agrave; cette princesse,
+il fallait lui dire que son fils &eacute;tait beau et spirituel. Elle voulut
+lui donner un nom qui inspir&acirc;t du respect et de la crainte. Apr&egrave;s avoir
+longtemps cherch&eacute;, elle l'appela Furibon.</p>
+
+<p>Quand il fut en &acirc;ge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui
+avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme
+de courage, si ses affaires avaient &eacute;t&eacute; en meilleur &eacute;tat; mais il y
+avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application &eacute;tait &agrave;
+bien &eacute;lever son fils unique.</p>
+
+<p>Il n'a jamais &eacute;t&eacute; un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus
+p&eacute;n&eacute;trant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un
+tour heureux et une gr&acirc;ce particuli&egrave;re: sa personne &eacute;tait toute
+parfaite.</p>
+
+<p>Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de
+Furibon, il lui commanda d'&ecirc;tre bien ob&eacute;issant; mais c'&eacute;tait un indocile
+que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son
+gouverneur s'appelait L&eacute;andre: tout le monde l'aimait. Les dames le
+voyaient tr&egrave;s favorablement, mais il ne s'attachait &agrave; pas une: elles
+l'appelaient le bel indiff&eacute;rent. Elles lui faisaient la guerre sans le
+faire changer de mani&egrave;re: il ne quittait presque point Furibon; cette
+compagnie ne servait qu'&agrave; le faire trouver plus hideux. Il ne
+s'approchait des dames que pour leur dire des duret&eacute;s: tant&ocirc;t elles
+&eacute;taient mal habill&eacute;es, une autre fois elles avaient l'air provincial; il
+les accusait devant tout le monde d'&ecirc;tre fard&eacute;es. Il ne voulait savoir
+leurs intrigues que pour en parler &agrave; la reine, qui les grondait, et pour
+les punir, elle les faisait je&ucirc;ner. Tout cela &eacute;tait cause que l'on
+ha&iuml;ssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait
+presque toujours au jeune L&eacute;andre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les
+dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de m&ecirc;me pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, r&eacute;pliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous
+les emp&ecirc;che de se familiariser.</p>
+
+<p>&mdash;Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme pl&acirc;tre pour
+leur apprendre leur devoir.&raquo;</p>
+
+<p>Un jour qu'il &eacute;tait arriv&eacute; des ambassadeurs de bien loin, le prince,
+accompagn&eacute; de L&eacute;andre, resta dans une galerie pour les voir passer. D&egrave;s
+que les ambassadeurs aper&ccedil;urent L&eacute;andre, ils s'avanc&egrave;rent, et vinrent
+lui faire de profondes r&eacute;v&eacute;rences, t&eacute;moignant par des signes leur
+admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'&eacute;tait son nain;
+ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en d&eacute;pit
+qu'il en e&ucirc;t.</p>
+
+<p>L&eacute;andre &eacute;tait au d&eacute;sespoir; il se tuait de leur dire que c'&eacute;tait le fils
+du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interpr&egrave;te &eacute;tait all&eacute;
+les attendre chez le roi. L&eacute;andre, connaissant qu'ils ne comprenaient
+rien &agrave; ses signes, s'humiliait encore davantage aupr&egrave;s de Furibon; et
+les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'&eacute;tait
+un jeu, riaient &agrave; s'en trouver mal, et voulaient lui donner des
+croquignoles et des nasardes &agrave; la mode de leur pays. Ce prince,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, tira sa petite &eacute;p&eacute;e, qui n'&eacute;tait pas plus longue qu'un
+&eacute;ventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait
+au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet
+emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils
+lui r&eacute;pliqu&egrave;rent que cela ne tirait point &agrave; cons&eacute;quence, qu'ils avaient
+bien vu que cet affreux petit nain &eacute;tait de mauvaise humeur. Le roi fut
+afflig&eacute; que la m&eacute;chante mine de son fils et ses extravagances le fissent
+m&eacute;conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Quand Furibon ne les vit plus, il prit L&eacute;andre par les cheveux, il lui
+en arracha deux ou trois poign&eacute;es: il l'aurait &eacute;trangl&eacute; s'il avait pu;
+il lui d&eacute;fendit de para&icirc;tre jamais devant lui. Le p&egrave;re de L&eacute;andre,
+offens&eacute; du proc&eacute;d&eacute; de Furibon, envoya son fils dans un ch&acirc;teau qu'il
+avait &agrave; la campagne. Il ne s'y trouva point d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;, il aimait la
+chasse, la p&ecirc;che et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup,
+et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'&ecirc;tre plus
+oblig&eacute; de faire la cour &agrave; son fantasque prince, et, malgr&eacute; la solitude,
+il ne s'ennuyait pas un moment.</p>
+
+<p>Un jour qu'il s'&eacute;tait promen&eacute; longtemps dans ses jardins, comme la
+chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres &eacute;taient
+si hauts et si touffus qu'il se trouva agr&eacute;ablement &agrave; l'ombre. Il
+commen&ccedil;ait &agrave; jouer de la fl&ucirc;te pour se divertir, lorsqu'il sentit
+quelque chose qui faisait plusieurs tours &agrave; sa jambe et qui la serrait
+tr&egrave;s fort. Il regarda ce que ce pouvait &ecirc;tre, et fut bien surpris de
+voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la
+t&ecirc;te, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son
+corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui
+demander gr&acirc;ce. Un de ses jardiniers arriva l&agrave;-dessus il n'eut pas plus
+t&ocirc;t aper&ccedil;u la couleuvre qu'il cria &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la
+tuer; c'est la plus fine b&ecirc;te qui soit au monde, elle d&eacute;sole nos
+parterres.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui &eacute;tait tachet&eacute;e de
+mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne
+remuait point pour se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>&laquo;Puisque tu voulais la tuer, dit-il &agrave; son jardinier, et qu'elle est
+venue se r&eacute;fugier aupr&egrave;s de moi, je te d&eacute;fends de lui faire aucun mal,
+je veux la nourrir; et quand elle aura quitt&eacute; sa belle peau, je la
+laisserai aller.&raquo;</p>
+
+<p>Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la
+clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour
+la nourrir et pour la r&eacute;jouir: voil&agrave; une couleuvre fort heureuse! Il
+allait quelquefois la voir; d&egrave;s qu'elle l'apercevait, elle venait
+au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les
+airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en &eacute;tait
+surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.</p>
+
+<p>Toutes les dames de la cour &eacute;taient afflig&eacute;es de son absence; on ne
+parlait que de lui, on d&eacute;sirait son retour.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs &agrave; la cour depuis que
+L&eacute;andre en est parti; le m&eacute;chant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui
+veuille du mal d'&ecirc;tre plus aimable et plus aim&eacute; que lui? Faut-il que
+pour lui plaire il se d&eacute;figure la taille et le visage? Faut-il que pour
+lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux
+oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voil&agrave; un
+petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne
+trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque m&eacute;chants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs,
+et m&ecirc;me les m&eacute;chants en ont plus que les autres. Furibon avait les
+siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui
+conta ce que les dames disaient; il se mit dans une col&egrave;re qui allait
+jusqu'&agrave; la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui
+dit qu'il allait se tuer &agrave; ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de
+faire p&eacute;rir L&eacute;andre. La reine, qui le ha&iuml;ssait parce qu'il &eacute;tait plus
+beau que son singe de fils, r&eacute;pliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le
+regardait comme un tra&icirc;tre, qu'elle donnerait volontiers les mains &agrave; sa
+mort; qu'il fallait qu'il all&acirc;t avec ses plus confidents &agrave; la chasse,
+que L&eacute;andre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien &agrave; se faire aimer
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Furibon fut donc &agrave; la chasse; quand L&eacute;andre entendit des chiens et des
+cors dans ses bois, il monta &agrave; cheval et vint voir qui c'&eacute;tait. Il
+demeura fort surpris de la rencontre inopin&eacute;e du prince; il mit pied &agrave;
+terre et le salua respectueusement; il le re&ccedil;ut mieux qu'il ne
+l'esp&eacute;rait, et lui dit de le suivre. Aussit&ocirc;t il se d&eacute;tourna, faisant
+signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'&eacute;loignait fort
+vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa
+caverne, et se lan&ccedil;ant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui
+l'accompagnaient prirent la fuite; L&eacute;andre resta seul &agrave; combattre ce
+furieux animal. Il fut &agrave; lui l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, il hasarda d'en &ecirc;tre
+d&eacute;vor&eacute;, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi.
+Furibon s'&eacute;tait &eacute;vanoui de peur; L&eacute;andre le secourut avec des soins
+merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui pr&eacute;senta son cheval
+pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au
+fond du c&oelig;ur des obligations si vives et si r&eacute;centes et n'aurait pas
+manqu&eacute; de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda
+pas seulement L&eacute;andre, et il ne se servit de son cheval que pour aller
+chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils
+environn&egrave;rent L&eacute;andre, et il aurait &eacute;t&eacute; infailliblement tu&eacute; s'il avait
+eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'&ecirc;tre pas
+attaqu&eacute; par derri&egrave;re, il n'&eacute;pargna aucun de ses ennemis, et combattit en
+homme d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Furibon, le croyant mort, se h&acirc;ta de venir pour se
+donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui
+auquel il s'attendait, tous ces sc&eacute;l&eacute;rats rendaient les derniers
+soupirs. Quand L&eacute;andre le vit, il s'avan&ccedil;a et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis f&acirc;ch&eacute;
+de m'&ecirc;tre d&eacute;fendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un insolent, r&eacute;pliqua le prince en col&egrave;re; si jamais vous
+paraissez devant moi, je vous ferai mourir.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre ne lui r&eacute;pliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et
+passa la nuit &agrave; songer &agrave; ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas
+d'apparence de tenir t&ecirc;te au fils du roi. Il r&eacute;solut de voyager par le
+monde mais, &eacute;tant pr&egrave;s de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit
+du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aper&ccedil;ut
+une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre;
+il y jeta les yeux, et fut surpris de la pr&eacute;sence d'une dame dont l'air
+noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa
+naissance; son habit &eacute;tait de satin amarante, brod&eacute; de diamants et de
+perles. Elle s'avan&ccedil;a vers lui d'un air gracieux et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez
+apport&eacute;e, elle n'y est plus; vous me trouvez &agrave; sa place pour vous payer
+ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement.
+Sachez que je suis la f&eacute;e Gentille, fameuse &agrave; cause des tours de gaiet&eacute;
+et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir,
+sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expir&eacute;, nous
+devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est
+fatal, car alors nous ne pouvons plus pr&eacute;voir ni emp&ecirc;cher nos malheurs,
+et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expir&eacute;s,
+nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beaut&eacute;, notre pouvoir
+et nos tr&eacute;sors. Vous savez &agrave; pr&eacute;sent, seigneur, les obligations que je
+vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez &agrave; quoi je peux
+vous &ecirc;tre utile, et comptez sur moi.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-l&agrave; de commerce avec les
+f&eacute;es, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais,
+lui faisant une profonde r&eacute;v&eacute;rence:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit-il, apr&egrave;s l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me
+semble que je n'ai rien &agrave; souhaiter de la fortune.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien du chagrin, r&eacute;pliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas
+en &eacute;tat de vous &ecirc;tre utile. Consid&eacute;rez que je peux vous faire un grand
+roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des
+mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre
+excellent orateur, po&egrave;te, musicien et peintre; je peux vous faire aimer
+des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin a&eacute;rien,
+aquatique et terrestre.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre l'interrompit en cet endroit.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il, &agrave; quoi me
+servirait d'&ecirc;tre lutin.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mille choses utiles et agr&eacute;ables, repartit la f&eacute;e. Vous &ecirc;tes
+invisible quand il vous pla&icirc;t; vous traversez en un instant le vaste
+espace de l'univers; vous vous &eacute;levez sans avoir des ailes; vous allez
+au fond de la terre sans &ecirc;tre mort; vous p&eacute;n&eacute;trez les ab&icirc;mes de la mer
+sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fen&ecirc;tres et les portes
+soient ferm&eacute;es; et, d&egrave;s que vous le jugez &agrave; propos, vous vous laissez
+voir sous votre forme naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'&eacute;cria-t-il, je choisis d'&ecirc;tre lutin; je suis sur le
+point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et
+je le pr&eacute;f&egrave;re &agrave; toutes les autres choses que vous m'avez si
+g&eacute;n&eacute;reusement offertes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez lutin, r&eacute;pliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur
+les yeux et sur le visage; soyez lutin aim&eacute;, soyez lutin aimable, soyez
+lutin lutinant.&raquo;</p>
+
+<p>Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de
+deux plumes de perroquet.</p>
+
+<p>&laquo;Quand vous l'&ocirc;terez, on vous verra.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre, ravi, enfon&ccedil;a le petit chapeau rouge sur sa t&ecirc;te, et souhaita
+d'aller dans la for&ecirc;t cueillir des roses sauvages qu'il y avait
+remarqu&eacute;es. En m&ecirc;me temps son corps devint aussi l&eacute;ger que sa pens&eacute;e; il
+se transporta dans la for&ecirc;t, passant par la fen&ecirc;tre et voltigeant comme
+un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si
+&eacute;lev&eacute;, et qu'il traversait la rivi&egrave;re; il appr&eacute;hendait de tomber dedans
+et que le pouvoir de la f&eacute;e n'e&ucirc;t pas celui de le garantir. Mais il se
+trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint
+sur-le-champ dans la chambre o&ugrave; la f&eacute;e &eacute;tait encore: il les lui
+pr&eacute;senta, &eacute;tant ravi que son petit coup d'essai e&ucirc;t si bien r&eacute;ussi. Elle
+lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait
+tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge
+de sa ma&icirc;tresse, il conna&icirc;trait si elle &eacute;tait fid&egrave;le, et que la derni&egrave;re
+l'emp&ecirc;cherait d'&ecirc;tre malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle
+lui souhaita un heureux voyage et disparut.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;jouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.</p>
+
+<p>&laquo;Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauv&eacute; une pauvre
+couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des
+avantages si rares et si grands? &Ocirc; que je vais me r&eacute;jouir! que je
+passerai d'agr&eacute;ables moments! que je saurai de choses! Me voil&agrave;
+invisible; je serai inform&eacute; des aventures les plus secr&egrave;tes.&raquo;</p>
+
+<p>Il songea aussi qu'il se ferait un rago&ucirc;t sensible de prendre quelque
+vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre &agrave; ses affaires, et monta
+sur le plus beau cheval de son &eacute;curie, appel&eacute; Gris-de-lin, suivi de
+quelques-uns de ses domestiques v&ecirc;tus de sa livr&eacute;e, pour que le bruit de
+son retour f&ucirc;t plus t&ocirc;t r&eacute;pandu.</p>
+
+<p>Il faut savoir que Furibon, qui &eacute;tait un grand menteur, avait dit que
+sans son courage L&eacute;andre l'aurait assassin&eacute; &agrave; la chasse; qu'il avait tu&eacute;
+tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en f&icirc;t justice. Le roi, importun&eacute;
+par la reine, donna ordre qu'on all&acirc;t l'arr&ecirc;ter de sorte que, lorsqu'il
+vint d'un air si r&eacute;solu, Furibon en fut averti. Il &eacute;tait trop timide
+pour l'aller chercher lui-m&ecirc;me; il courut dans la chambre de sa m&egrave;re, et
+lui dit que L&eacute;andre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arr&ecirc;t&acirc;t.
+La reine, diligente pour tout ce que pouvait d&eacute;sirer son magot de fils,
+ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir
+ce qui serait r&eacute;solu, la suivit sans dire mot. Il s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte,
+il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre.
+L&eacute;andre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge
+sur sa t&ecirc;te: le voil&agrave; devenu invisible. D&egrave;s qu'il aper&ccedil;ut Furibon qui
+&eacute;coutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son
+oreille.</p>
+
+<p>Furibon se d&eacute;sesp&egrave;re, enrage, frappe comme un fou &agrave; la porte, poussant
+de hauts cris. La reine, &agrave; cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva
+d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'e&ucirc;t &eacute;gorg&eacute;,
+et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses
+genoux, porte la main &agrave; son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se
+saisit d'une poign&eacute;e de verges dont on fouettait les petits chiens du
+roi, et commen&ccedil;a d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine
+et sur le museau de son fils: elle s'&eacute;crie qu'on l'assassine, qu'on
+l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aper&ccedil;oit personne;
+l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que
+de douleur de voir l'oreille de Furibon arrach&eacute;e. Le roi est le premier
+&agrave; le croire, il l'&eacute;vite quand elle veut l'approcher: cette sc&egrave;ne &eacute;tait
+fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups &agrave; Furibon,
+puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il
+va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les
+fleurs du parterre de la reine: c'&eacute;tait elle seule qui les arrosait, il
+y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent
+dire &agrave; leurs majest&eacute;s que le prince L&eacute;andre d&eacute;pouillait les arbres de
+fruits et le jardin de fleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle insolence! s'&eacute;cria la reine. Mon petit Furibon! mon cher
+poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce
+sc&eacute;l&eacute;rat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos
+courtisans; mets-toi &agrave; leur t&ecirc;te, attrape-le et fais-en une capilotade.&raquo;</p>
+
+<p>Furibon, anim&eacute; par sa m&egrave;re et suivi de mille hommes bien arm&eacute;s, entre
+dans le jardin, et voit L&eacute;andre sous un arbre qui lui jette une pierre
+dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa
+troupe. On voulut courir vers L&eacute;andre, mais en m&ecirc;me temps on ne le vit
+plus. Il se glissa derri&egrave;re Furibon qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien mal il lui passa
+une corde dans les jambes, le voil&agrave; tomb&eacute; sur le nez on le rel&egrave;ve et on
+le porte dans son lit bien malade.</p>
+
+<p>L&eacute;andre, satisfait de cette vengeance, retourna o&ugrave; ses gens
+l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son
+ch&acirc;teau, ne voulant mener personne avec lui qui p&ucirc;t conna&icirc;tre les
+secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point d&eacute;termin&eacute;
+o&ugrave; il voulait aller; il monta sur son beau cheval appel&eacute; Gris-de-lin, et
+le laissa marcher &agrave; l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des
+coteaux et des vall&eacute;es sans compte et sans nombre; il se reposait de
+temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de
+remarque. Enfin il arriva dans une for&ecirc;t, o&ugrave; il s'arr&ecirc;ta pour se mettre
+un peu &agrave; l'ombre, car il faisait grand chaud.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, il aper&ccedil;ut un homme qui courait, qui s'arr&ecirc;tait, qui criait,
+qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de
+coups; il ne douta point que ce ne f&ucirc;t quelque malheureux insens&eacute;. Il
+lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient &eacute;t&eacute; magnifiques, mais
+ils &eacute;taient tout d&eacute;chir&eacute;s. Le prince, touch&eacute; de compassion, l'aborda:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous vois dans un &eacute;tat, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux
+m'emp&ecirc;cher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur, r&eacute;pondit ce jeune homme, il n'y a plus de rem&egrave;de &agrave; mes
+maux: c'est aujourd'hui que ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse va &ecirc;tre sacrifi&eacute;e &agrave; un
+vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus
+malheureuse personne du monde!</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime donc? dit L&eacute;andre.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis m'en flatter, r&eacute;pliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quel lieu est-elle? continua le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un ch&acirc;teau au bout de cette for&ecirc;t, r&eacute;pondit l'amant.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, attendez-moi, dit encore L&eacute;andre, je vous en donnerai de
+bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le
+ch&acirc;teau. Il n'y &eacute;tait pas encore qu'il entendit l'agr&eacute;able bruit de la
+symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments.
+Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard
+et de la jeune demoiselle: rien n'&eacute;tait plus aimable qu'elle; mais la
+p&acirc;leur de son teint, la m&eacute;lancolie qui paraissait sur son visage et les
+larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa
+peine.</p>
+
+<p>L&eacute;andre &eacute;tait alors Lutin, il resta dans un coin pour conna&icirc;tre une
+partie de ceux qui &eacute;taient pr&eacute;sents. Il vit le p&egrave;re et la m&egrave;re de cette
+jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle
+faisait; ensuite ils retourn&egrave;rent &agrave; leur place. Lutin se mit derri&egrave;re la
+m&egrave;re, et s'approchant de son oreille, il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Puisque tu contrains ta fille de donner sa main &agrave; ce vieux magot,
+assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.&raquo;</p>
+
+<p>Cette femme, effray&eacute;e d'entendre une voix et de n'apercevoir personne,
+et encore plus de la menace qui lui &eacute;tait faite, jeta un grand cri et
+tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'&eacute;cria
+qu'elle &eacute;tait morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le
+souffrirait pas pour tous les tr&eacute;sors du monde. Le mari voulut se moquer
+d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vieil incr&eacute;dule, si tu ne crois ta femme, il t'en co&ucirc;tera la vie; romps
+l'hymen de ta fille et la donne promptement &agrave; celui qu'elle aime.&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles produisirent un effet admirable; on cong&eacute;dia sur-le-champ le
+fianc&eacute;, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en
+voulait douter et chicaner, car il &eacute;tait Normand; mais Lutin lui fit un
+si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour
+l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les
+&eacute;crasa.</p>
+
+<p>Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se
+d&eacute;sesp&eacute;rer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait
+que sa jeune ma&icirc;tresse qui p&ucirc;t en avoir davantage. L'amant et la
+ma&icirc;tresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;par&eacute; pour les noces du vieillard servit &agrave; celles de ces heureux
+amants; et Lutin, se d&eacute;lutinant, parut tout d'un coup &agrave; la porte de la
+salle, comme un &eacute;tranger qui &eacute;tait attir&eacute; par le bruit de la f&ecirc;te. D&egrave;s
+que le mari&eacute; l'aper&ccedil;ut, il courut se jeter &agrave; ses pieds, le nommant de
+tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux
+jours dans ce ch&acirc;teau, et s'il avait voulu il les aurait ruin&eacute;s, car ils
+lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie
+qu'avec regret.</p>
+
+<p>Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville o&ugrave; &eacute;tait une
+reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles
+personnes de son royaume. L&eacute;andre en arrivant se fit faire le plus grand
+&eacute;quipage que l'on e&ucirc;t jamais vu; mais aussi il n'avait qu'&agrave; secouer sa
+rose, et l'argent ne manquait point. Il est ais&eacute; de juger qu'&eacute;tant beau,
+jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les
+princesses le re&ccedil;urent avec mille t&eacute;moignages d'estime et de
+consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>Cette cour &eacute;tait des plus galantes; n'y point aimer, c'&eacute;tait se donner
+un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un
+jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son
+train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on
+appelait la belle Blondine. C'&eacute;tait une personne fort accomplie, mais si
+froide et si s&eacute;rieuse qu'il ne savait pas trop par o&ugrave; s'y prendre pour
+lui plaire.</p>
+
+<p>Il lui donnait des f&ecirc;tes enchant&eacute;es, le bal et la com&eacute;die tous les
+soirs; il lui faisait venir des raret&eacute;s des quatre parties du monde,
+tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait
+indiff&eacute;rente, plus il s'obstinait &agrave; lui plaire: ce qui l'engageait
+davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aim&eacute;. Pour
+&ecirc;tre plus certain, il lui prit envie d'&eacute;prouver sa rose; il la mit en
+badinant sur la gorge de Blondine: en m&ecirc;me temps, de fra&icirc;che et
+d'&eacute;panouie qu'elle &eacute;tait, elle devint s&egrave;che et fan&eacute;e. Il n'en fallut pas
+davantage pour faire conna&icirc;tre &agrave; L&eacute;andre qu'il avait un rival aim&eacute;; il
+le ressentit vivement, et, pour en &ecirc;tre convaincu par ses yeux, il se
+souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un
+musicien de la plus m&eacute;chante mine qu'il est possible; il lui hurla trois
+ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la
+musique &eacute;taient d&eacute;testables; mais elle s'en r&eacute;cr&eacute;ait comme de la plus
+belle chose qu'elle e&ucirc;t entendue de sa vie; il faisait des grimaces de
+poss&eacute;d&eacute;, qu'elle louait, tant elle &eacute;tait folle de lui; et enfin elle
+permit &agrave; ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outr&eacute; se
+jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un
+balcon, il le jeta dans le jardin, o&ugrave; il se cassa ce qui lui restait de
+dents.</p>
+
+<p>Si la foudre &eacute;tait tomb&eacute;e sur Blondine, elle n'aurait pas &eacute;t&eacute; plus
+surprise; elle crut que c'&eacute;tait un esprit. Lutin sortit de la chambre
+sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, o&ugrave; il
+&eacute;crivit &agrave; Blondine tous les reproches qu'elle m&eacute;ritait. Sans attendre sa
+r&eacute;ponse il partit, laissant son &eacute;quipage &agrave; ses &eacute;cuyers et &agrave; ses
+gentilshommes; il r&eacute;compensa le reste de ses gens. Il prit le fid&egrave;le
+Gris-de-lin et monta dessus, bien r&eacute;solu de ne plus aimer apr&egrave;s un tel
+tour.</p>
+
+<p>L&eacute;andre s'&eacute;loigna d'une vitesse extr&ecirc;me. Il fut longtemps chagrin; mais
+sa raison et l'absence le gu&eacute;rirent. Il se rendit dans une autre ville,
+o&ugrave; il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-l&agrave; une grande c&eacute;r&eacute;monie
+pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y
+voul&ucirc;t point entrer. Le prince en fut touch&eacute;; il semblait que son petit
+chapeau rouge ne lui devait servir que pour r&eacute;parer les torts publics et
+pour consoler les afflig&eacute;s. Il courut au temple; la jeune enfant &eacute;tait
+couronn&eacute;e de fleurs, v&ecirc;tue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de
+ses fr&egrave;res la conduisaient par la main, et sa m&egrave;re la suivait avec une
+grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales
+attendait &agrave; la porte du temple. En m&ecirc;me temps Lutin cria &agrave; tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez, arr&ecirc;tez, mauvais fr&egrave;res, m&egrave;re inconsid&eacute;r&eacute;e, arr&ecirc;tez, le ciel
+s'oppose &agrave; cette injuste c&eacute;r&eacute;monie! Si vous passez outre, vous serez
+&eacute;cras&eacute;s comme des grenouilles.&raquo;</p>
+
+<p>On regardait de tous c&ocirc;t&eacute;s sans voir d'o&ugrave; venaient ces terribles
+menaces. Les fr&egrave;res dirent que c'&eacute;tait l'amant de leur s&oelig;ur qui s'&eacute;tait
+cach&eacute; au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en
+col&egrave;re prit un long b&acirc;ton et leur en donna cent coups. On voyait hausser
+et baisser le b&acirc;ton sur leurs &eacute;paules, comme un marteau dont on aurait
+frapp&eacute; l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups
+n'&eacute;taient pas r&eacute;els. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent;
+chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il &ocirc;ta
+promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la
+servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu
+d'une fille de son &acirc;ge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui &eacute;tait pas
+indiff&eacute;rent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la
+rose de la f&eacute;e Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se mari&egrave;rent
+et v&eacute;curent tr&egrave;s heureux.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re aventure qu'il eut fut la plus agr&eacute;able. En entrant dans une
+grande for&ecirc;t, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne
+douta point qu'on ne lui f&icirc;t quelque violence; il regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+et enfin il aper&ccedil;ut quatre hommes bien arm&eacute;s qui emmenaient une fille
+qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite
+et leur cria:</p>
+
+<p>&laquo;Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi
+vous m&ecirc;lez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ordonne, ajouta L&eacute;andre, de la laisser tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, nous n'y manquerons pas&raquo;, s'&eacute;cri&egrave;rent-ils en riant.</p>
+
+<p>Le prince en col&egrave;re se jette par terre et met le petit chapeau rouge,
+car il ne trouvait pas trop n&eacute;cessaire d'attaquer lui seul quatre hommes
+qui &eacute;taient assez forts pour en battre douze.</p>
+
+<p>Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs
+dirent:</p>
+
+<p>&laquo;Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son
+cheval.&raquo;</p>
+
+<p>Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que
+les trois autres coururent apr&egrave;s Gris-de-lin qui leur donnait bien de
+l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! ma belle princesse, disait-elle, que j'&eacute;tais heureuse dans votre
+palais! Comment pourrai-je vivre &eacute;loign&eacute;e de vous? Si vous saviez ma
+triste aventure, vous enverriez vos amazones apr&egrave;s la pauvre
+Abricotine.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre l'&eacute;coutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la
+retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il e&ucirc;t le temps ni la
+force de se d&eacute;fendre, car il ne voyait pas m&ecirc;me celui qui le liait. Aux
+cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essouffl&eacute; et
+lui demanda qui l'avait attach&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que
+tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le m&eacute;rites.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui donna une vingtaine de coups d'&eacute;trivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Lutin se divertissait fort &agrave; le voir crier; puis, s'approchant du second
+voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis-&agrave;-vis de son camarade. Il
+ne manqua pas alors de lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un
+grand poltron de l'avoir souffert?&raquo;</p>
+
+<p>L'autre ne disait mot, et baissait la t&ecirc;te de honte, ne pouvant imaginer
+par quel moyen il avait &eacute;t&eacute; attach&eacute; sans avoir vu personne.</p>
+
+<p>Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir m&ecirc;me o&ugrave;
+elle allait. L&eacute;andre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin,
+qui, se sentant press&eacute; d'aller trouver son ma&icirc;tre, se d&eacute;fit en deux
+coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la
+t&ecirc;te de l'un, et trois c&ocirc;tes de l'autre. Il n'&eacute;tait plus question que de
+rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie &agrave; Lutin; il
+souhaita d'&ecirc;tre o&ugrave; &eacute;tait cette jeune fille. En m&ecirc;me temps il y fut; il
+la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne
+pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aper&ccedil;ut Gris-de-lin, qui venait si
+gaillardement, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des
+plaisirs.&raquo;</p>
+
+<p>Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche,
+Gris-de-lin s'arr&ecirc;te, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses
+bras, et la met doucement devant lui. &Ocirc; qu'Abricotine eut de peur de
+sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle
+fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas
+un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les
+meilleures drag&eacute;es du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais
+elle serrait les dents et les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Enfin il &ocirc;ta son petit chapeau, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, Abricotine, vous &ecirc;tes bien timide de me craindre si fort:
+c'est moi qui vous ai tir&eacute;e de la main des voleurs.&raquo;</p>
+
+<p>Elle ouvrit les yeux et le reconnut.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais
+grande peur d'&ecirc;tre avec un invisible.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point invisible, r&eacute;pliqua-t-il, mais apparemment que vous
+aviez mal aux yeux, et que cela vous emp&ecirc;chait de me voir.&raquo;</p>
+
+<p>Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle e&ucirc;t beaucoup d'esprit. Apr&egrave;s
+avoir parl&eacute; quelque temps de choses indiff&eacute;rentes, L&eacute;andre la pria de
+lui apprendre son &acirc;ge, son pays, et par quel hasard elle &eacute;tait tomb&eacute;e
+entre les mains des voleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire
+votre curiosit&eacute;; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins &agrave;
+m'&eacute;couter qu'&agrave; avancer notre voyage.</p>
+
+<p>&laquo;Une f&eacute;e dont le savoir n'a rien d'&eacute;gal s'ent&ecirc;ta si fort d'un certain
+prince, qu'encore qu'elle f&ucirc;t la premi&egrave;re f&eacute;e qui e&ucirc;t eu la faiblesse
+d'aimer, elle ne laissa pas de l'&eacute;pouser en d&eacute;pit de toutes les autres,
+qui lui repr&eacute;sentaient sans cesse le tort qu'elle faisait &agrave; l'ordre de
+f&eacute;erie: elles ne voulurent plus qu'elle demeur&acirc;t avec elles, et tout ce
+qu'elle put faire, ce fut de se b&acirc;tir un grand palais proche de leur
+royaume. Mais le prince qu'elle avait &eacute;pous&eacute; se lassa d'elle: il &eacute;tait
+au d&eacute;sespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. D&egrave;s qu'il
+avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et
+rendait laide &agrave; faire peur la plus jolie personne du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Ce prince, se trouvant g&ecirc;n&eacute; par l'exc&egrave;s d'une tendresse si incommode,
+partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin,
+bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin
+qu'elle ne p&ucirc;t le trouver. Cela ne r&eacute;ussit pas; elle le suivit, et lui
+dit qu'elle &eacute;tait grosse, qu'elle le conjurait de revenir &agrave; son palais,
+qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes;
+qu'elle ferait faire un man&egrave;ge, un jeu de paume et un mail pour le
+divertir. Tout cela ne put le persuader; il &eacute;tait naturellement
+opini&acirc;tre et libertin. Il lui dit cent duret&eacute;s; il l'appela vieille f&eacute;e
+et loup-garou.</p>
+
+<p>&laquo;Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es
+fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant &eacute;ternellement
+sur les goutti&egrave;res, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une
+citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te
+faire, c'est de t'abandonner &agrave; ton extravagance. Reste dans ton trou,
+dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les berg&egrave;res du
+voisinage; tu conna&icirc;tras avec le temps la diff&eacute;rence qu'il y a entre des
+gredines et des paysannes, ou une f&eacute;e comme moi, qui peut se rendre
+aussi charmante qu'elle le veut.</p>
+
+<p>&laquo;Elle entra aussit&ocirc;t dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite
+qu'un oiseau. D&egrave;s qu'elle fut de retour, elle transporta son palais,
+elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race
+d'amazones; elle les envoya autour de son &icirc;le pour y faire une garde
+exacte, afin qu'aucun homme n'y p&ucirc;t entrer. Elle nomma ce lieu l'&icirc;le des
+Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de
+v&eacute;ritables quand on faisait quelque soci&eacute;t&eacute; avec les hommes: elle &eacute;leva
+sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais &eacute;t&eacute; une plus belle personne:
+c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs r&egrave;gnent avec elle,
+on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus
+de deux cents ans. Quand ma ma&icirc;tresse fut grande, sa m&egrave;re la f&eacute;e lui
+laissa son &icirc;le; elle lui donna des le&ccedil;ons excellentes pour vivre
+heureuse: elle retourna dans le royaume de f&eacute;erie, et la princesse des
+Plaisirs tranquilles gouverne son &eacute;tat d'une mani&egrave;re admirable.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres
+hommes que les voleurs qui m'avaient enlev&eacute;e, et vous, seigneur. Ces
+gens-l&agrave; m'ont dit qu'ils &eacute;taient envoy&eacute;s par un certain laid et malb&acirc;ti,
+appel&eacute; Furibon, qui aime ma ma&icirc;tresse, et n'a jamais vu que son
+portrait. Ils r&ocirc;daient autour de l'&icirc;le sans oser y mettre le pied: nos
+amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme
+j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau
+perroquet, et dans la crainte d'&ecirc;tre grond&eacute;e, je sortis imprudemment de
+l'&icirc;le pour l'aller chercher; ils m'attrap&egrave;rent et m'auraient emmen&eacute;e
+avec eux sans votre secours.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &ecirc;tes sensible &agrave; la reconnaissance, dit L&eacute;andre, ne puis-je pas
+esp&eacute;rer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'&icirc;le des
+Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui
+ne vieillit point?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous
+faisions une telle entreprise! Il vous doit &ecirc;tre ais&eacute; de vous passer
+d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais &eacute;t&eacute; dans ce
+palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas si facile que vous le pensez, r&eacute;pliqua le prince, d'&ocirc;ter
+de sa m&eacute;moire les choses qui s'y placent agr&eacute;ablement; et je ne conviens
+pas avec vous que ce soit un moyen bien s&ucirc;r pour avoir des plaisirs
+tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, r&eacute;pondit-elle, il ne m'appartient pas de d&eacute;cider l&agrave;-dessus;
+je vous avoue m&ecirc;me que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais
+bien d'avis que la princesse f&icirc;t d'autres lois; mais puisque n'en ayant
+jamais vu que cinq, j'en ai trouv&eacute; quatre si m&eacute;chants, je conclus que le
+nombre des mauvais est sup&eacute;rieur &agrave; celui des bons, et qu'il vaut mieux
+les bannir tous.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi ils arriv&egrave;rent au bord d'une grosse rivi&egrave;re. Abricotine
+sauta l&eacute;g&egrave;rement &agrave; terre.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde
+r&eacute;v&eacute;rence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour
+vous l'&icirc;le des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos
+amazones ne vous aper&ccedil;oivent.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un c&oelig;ur sensible,
+afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il s'&eacute;loigna et fut dans le plus &eacute;pais d'un bois qu'il
+voyait proche de la rivi&egrave;re; il &ocirc;ta la selle et la bride &agrave; Gris-de-lin,
+pour qu'il p&ucirc;t se promener et pa&icirc;tre l'herbe: il mit le petit chapeau
+rouge, et se souhaita dans l'&icirc;le des Plaisirs tranquilles. Son souhait
+s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus
+beau et le moins commun.</p>
+
+<p>Le palais &eacute;tait d'or pur; il s'&eacute;levait dessus des figures de cristal et
+de pierreries, qui repr&eacute;sentaient le zodiaque et toutes les merveilles
+de la nature, les sciences et les arts, les &eacute;l&eacute;ments, la mer et les
+poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses
+nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie
+champ&ecirc;tre, les troupeaux des berg&egrave;res et leurs chiens, les soins de la
+vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les
+abeilles; et parmi tant de diff&eacute;rentes choses, il n'y paraissait ni
+hommes, ni gar&ccedil;ons, pas un pauvre petit amour. La f&eacute;e avait &eacute;t&eacute; trop en
+col&egrave;re contre son l&eacute;ger &eacute;poux pour faire gr&acirc;ce &agrave; son sexe infid&egrave;le.</p>
+
+<p>&laquo;Abricotine ne m'a point tromp&eacute;, dit le prince en lui-m&ecirc;me; l'on a banni
+de ces lieux jusqu'&agrave; l'id&eacute;e des hommes: voyons donc s'ils y perdent
+beaucoup.&raquo;</p>
+
+<p>Il entra dans le palais, et rencontrait &agrave; chaque pas des choses si
+merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jet&eacute; les yeux, il se
+faisait une violence extr&ecirc;me pour les en retirer. L'or et les diamants
+&eacute;taient bien moins rares par leurs qualit&eacute;s que par la mani&egrave;re dont ils
+&eacute;taient employ&eacute;s. Il voyait de tous c&ocirc;t&eacute;s des jeunes personnes d'un air
+doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un
+grand nombre de vastes appartements: les uns &eacute;taient remplis de ces
+beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe &agrave; la bizarrerie des
+couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres &eacute;taient de
+porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles
+qui en &eacute;taient faites; d'autres &eacute;taient de cristal de roche grav&eacute;: il y
+en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui
+de la princesse &eacute;tait tout entier de grandes glaces de miroirs: car on
+ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.</p>
+
+<p>Son tr&ocirc;ne &eacute;tait fait d'une seule perle creus&eacute;e en coquille o&ugrave; elle
+s'asseyait fort commod&eacute;ment; il &eacute;tait environn&eacute; de girandoles garnies de
+rubis et de diamants, mais c'&eacute;tait moins que rien aupr&egrave;s de
+l'incomparable beaut&eacute; de la princesse. Son air enfantin avait toutes les
+gr&acirc;ces des plus jeunes personnes, avec toutes les mani&egrave;res de celles qui
+sont d&eacute;j&agrave; form&eacute;es. Rien n'&eacute;tait &eacute;gal &agrave; la douceur et &agrave; la vivacit&eacute; de
+ses yeux: il &eacute;tait impossible de lui trouver un d&eacute;faut. Elle souriait
+gracieusement &agrave; ses filles d'honneur, qui s'&eacute;taient ce jour-l&agrave; v&ecirc;tues en
+nymphes pour la divertir.</p>
+
+<p>Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda o&ugrave; elle &eacute;tait.
+Les nymphes r&eacute;pondirent qu'elles l'avaient cherch&eacute;e inutilement, qu'elle
+ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton
+de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;Charmante princesse, Abricotine reviendra bient&ocirc;t; elle courait grand
+risque d'&ecirc;tre enlev&eacute;e, sans un jeune prince qu'elle a trouv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il
+avait r&eacute;pondu tr&egrave;s juste.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez
+l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous
+fouettera.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai point fouett&eacute;, r&eacute;pondit Lutin, contrefaisant toujours le
+perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet &eacute;tranger de pouvoir
+venir dans ce palais pour d&eacute;truire dans votre esprit les fausses id&eacute;es
+que vous avez prises contre son sexe.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, perroquet, s'&eacute;cria la princesse, c'est dommage que vous ne
+soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais ch&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, r&eacute;pliqua Lutin, je ne
+cesserai pas un moment de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est
+sorcier?</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien plus amoureux que sorcier&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle
+ma&icirc;tresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du
+prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais ha&iuml; tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu
+celui-l&agrave;. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses mani&egrave;res
+ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit
+pla&icirc;t infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse ne r&eacute;pliqua rien l&agrave;-dessus, mais elle continua de
+questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom,
+son pays, sa naissance, d'o&ugrave; il venait, o&ugrave; il allait; et ensuite elle
+tomba dans une profonde r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commenc&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre &eacute;tranger mourra
+de chagrin s'il ne vous voit pas.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, perroquet, qu'il en meure, r&eacute;pondit la princesse en
+soupirant; et puisque tu te m&ecirc;les de raisonner en personne d'esprit, et
+non pas en petit oiseau, je te d&eacute;fends de me parler jamais de cet
+inconnu.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre &eacute;tait ravi de voir que le r&eacute;cit d'Abricotine et celui du
+perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la
+regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de
+sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison &agrave; faire entre elle et la
+coquette Blondine.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce possible, disait-il en lui-m&ecirc;me, que ce chef-d'&oelig;uvre de la
+nature, que ce miracle de nos jours demeure &eacute;ternellement dans une &icirc;le,
+sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi
+m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur
+d'y &ecirc;tre, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je
+l'aime d&eacute;j&agrave; &eacute;perdument!&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de
+porphyre, o&ugrave; plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une
+agr&eacute;able fra&icirc;cheur. D&egrave;s qu'elle fut entr&eacute;e, la symphonie commen&ccedil;a, et
+l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les c&ocirc;t&eacute;s de la salle
+de longues voli&egrave;res remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait
+soin.</p>
+
+<p>L&eacute;andre avait appris dans ses voyages la mani&egrave;re de chanter comme eux,
+il en contrefit m&ecirc;me qui n'y &eacute;taient pas. La princesse &eacute;coute, regarde,
+s'&eacute;merveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moiti&eacute;
+plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit
+ces paroles, o&ugrave; il fit un air impromptu:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Les plus beaux jours de la vie</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'&eacute;coulent sans agr&eacute;ment;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si l'amour n'est de la partie,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On les passe tristement:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Aimez, aimez tendrement,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tout ici vous y convie;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Faites le choix d'un amant,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'amour m&ecirc;me vous en prie.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda
+si elle avait appris &agrave; chanter &agrave; quelqu'un de ses serins. Elle lui dit
+que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant
+d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina
+qu'Abricotine avait donn&eacute; des le&ccedil;ons &agrave; la gent volatile; elle se remit &agrave;
+table pour achever son souper.</p>
+
+<p>L&eacute;andre avait assez fait de chemin pour avoir bon app&eacute;tit; il s'approcha
+de ce grand repas, dont la seule odeur r&eacute;jouissait. La princesse avait
+un chat bleu fort &agrave; la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles
+d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je vous avertis que Bluet a faim.&raquo;</p>
+
+<p>On le mit &agrave; table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette
+&agrave; dentelle bien pli&eacute;e: il avait un grelot d'or avec un collier de
+perles, et, d'un air de raminagrobis, il commen&ccedil;a &agrave; manger.</p>
+
+<p>&laquo;Ho, ho, dit Lutin en lui-m&ecirc;me, un gros matou bleu, qui n'a peut-&ecirc;tre
+jamais pris de souris, et qui n'est pas assur&eacute;ment de meilleure maison
+que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien
+savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je
+n'avale que de la fum&eacute;e quand il croque de bons morceaux.&raquo;</p>
+
+<p>Il &ocirc;ta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le
+mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait
+le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux,
+faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux,
+faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: &laquo;jamais
+chat bleu n'a mang&eacute; d'un plus grand app&eacute;tit.&raquo; Il y avait des rago&ucirc;ts
+excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat,
+il t&acirc;tait aux rago&ucirc;ts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet
+n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait &eacute;gratigner comme un
+chat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; la princesse disait: &laquo;Que l'on approche cette tourte ou
+cette fricass&eacute;e au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;&raquo;
+L&eacute;andre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande
+soif, n'&eacute;tant point accoutum&eacute; &agrave; faire de si longs repas sans boire; il
+attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le d&eacute;salt&eacute;ra un peu; et
+le souper &eacute;tant presque fini, il courut au buffet et prit deux
+bouteilles d'un nectar d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>La princesse entra dans son cabinet; elle dit &agrave; Abricotine de la suivre
+et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers
+sans &ecirc;tre aper&ccedil;u. La princesse dit &agrave; sa confidente:</p>
+
+<p>&laquo;Avoue-moi que tu as exag&eacute;r&eacute; en me faisant le portrait de cet inconnu;
+il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous proteste, madame, r&eacute;pliqua-t-elle, que, si j'ai manqu&eacute; en
+quelque chose, c'est &agrave; n'en avoir pas dit assez.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la
+parole:</p>
+
+<p>&laquo;Je te sais bon gr&eacute;, dit-elle, de lui avoir refus&eacute; de l'amener avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, r&eacute;pondit Abricotine (qui &eacute;tait une franche finette, et
+qui p&eacute;n&eacute;trait d&eacute;j&agrave; les pens&eacute;es de sa ma&icirc;tresse), quand il serait venu
+admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il
+arriver? Voulez-vous &ecirc;tre &eacute;ternellement inconnue dans un coin du monde,
+cach&eacute;e au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de
+pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble
+point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que,
+si je menais une vie inqui&egrave;te et turbulente, j'eusse v&eacute;cu un si grand
+nombre d'ann&eacute;es? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui
+puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus
+belles histoires les r&eacute;volutions des plus grands &eacute;tats, les coups
+impr&eacute;vus d'une fortune inconstante, les d&eacute;sordres inou&iuml;s de l'amour, les
+peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces
+alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont
+les uns avec les autres. Je suis, gr&acirc;ce aux soins de ma m&egrave;re, exempte de
+toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du c&oelig;ur, ni les
+d&eacute;sirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons
+toujours avec la m&ecirc;me indiff&eacute;rence!&raquo;</p>
+
+<p>Abricotine n'osa r&eacute;pondre; la princesse attendit quelque temps, puis
+elle lui demanda si elle n'avait rien &agrave; dire. Elle r&eacute;pliqua qu'elle
+pensait qu'il &eacute;tait donc bien inutile d'avoir envoy&eacute; son portrait dans
+plusieurs cours, o&ugrave; il ne servirait qu'&agrave; faire des mis&eacute;rables; que
+chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant r&eacute;ussir, ils se
+d&eacute;sesp&eacute;reraient.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'avoue, malgr&eacute; cela, dit la princesse, que je voudrais que mon
+portrait tomb&acirc;t entre les mains de cet &eacute;tranger dont tu ne sais pas le
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! madame, r&eacute;pondit-elle, n'a-t-il pas d&eacute;j&agrave; un d&eacute;sir assez violent de
+vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'&eacute;cria la princesse, un certain mouvement de vanit&eacute; qui m'avait
+&eacute;t&eacute; inconnu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent m'en fait na&icirc;tre l'envie.&raquo;</p>
+
+<p>Lutin &eacute;coutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui
+donnaient de flatteuses esp&eacute;rances, et quelques autres les d&eacute;truisaient
+absolument.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin
+aurait bien voulu la suivre &agrave; sa toilette; mais, encore qu'il le p&ucirc;t, le
+respect qu'il avait pour elle l'en emp&ecirc;cha; il lui semblait qu'il ne
+devait prendre que les libert&eacute;s qu'elle aurait bien voulu lui accorder;
+et sa passion &eacute;tait si d&eacute;licate et si ing&eacute;nieuse qu'il se tourmentait
+sur les plus petites choses.</p>
+
+<p>Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour
+avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce
+moment &agrave; Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son
+petit voyage.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui dit-elle, j'ai pass&eacute; par une for&ecirc;t o&ugrave; j'ai vu des animaux
+qui ressemblaient &agrave; des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres
+comme des &eacute;cureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans
+pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils &eacute;taient moins
+l&eacute;gers, on en pourrait attraper.&raquo;</p>
+
+<p>Lutin, qui avait pass&eacute; par cette for&ecirc;t, se douta bien que c'&eacute;taient des
+singes. Aussit&ocirc;t il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de
+petits, et de plusieurs couleurs diff&eacute;rentes; il les mit avec bien de la
+peine dans un grand sac, puis se souhaita &agrave; Paris, o&ugrave; il avait entendu
+dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut
+acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, o&ugrave;
+il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin
+couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioch&eacute;, fameux joueur
+de marionnettes, il y trouva deux singes de m&eacute;rite: le plus spirituel
+s'appelait Briscambille, et l'autre Percefor&ecirc;t, qui &eacute;taient tr&egrave;s galants
+et bien &eacute;lev&eacute;s: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le
+carrosse; Percefor&ecirc;t servait de cocher, les autres singes &eacute;taient v&ecirc;tus
+en pages; jamais rien n'a &eacute;t&eacute; plus gracieux. Il mit le carrosse et les
+singes bott&eacute;s dans le m&ecirc;me sac; et, comme la princesse n'&eacute;tait pas
+encore couch&eacute;e, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit
+carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arriv&eacute;e du roi des Nains.
+En m&ecirc;me temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cort&egrave;ge
+singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des
+tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de
+Percefor&ecirc;t. Pour dire la v&eacute;rit&eacute;, Lutin conduisait toute la machine: il
+tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une bo&icirc;te couverte
+de diamants, qu'il pr&eacute;senta de fort bonne gr&acirc;ce &agrave; la princesse. Elle
+l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, o&ugrave; elle lut ces vers:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Que de beaut&eacute;s! que d'agr&eacute;ments!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Palais d&eacute;licieux, que vous &ecirc;tes charmant!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais vous ne l'&ecirc;tes pas encore</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Autant que celle que j'adore.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Bienheureuse tranquillit&eacute;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui r&eacute;gnez dans ce lieu champ&ecirc;tre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je perds chez vous ma libert&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sans oser en parler ni me faire conna&icirc;tre!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Il est ais&eacute; de juger de sa surprise: Briscambille fit signe &agrave; Percefor&ecirc;t
+de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renomm&eacute;s n'approchent en
+rien de l'habilet&eacute; de ceux-ci. Mais la princesse, inqui&egrave;te de ne pouvoir
+deviner d'o&ugrave; venaient ces vers, cong&eacute;dia les baladins plus t&ocirc;t qu'elle
+n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle e&ucirc;t
+fait d'abord des &eacute;clats de rire &agrave; s'en trouver mal. Enfin elle
+s'abandonna tout enti&egrave;re &agrave; ses r&eacute;flexions, sans quelle p&ucirc;t d&eacute;m&ecirc;ler un
+myst&egrave;re si cach&eacute;.</p>
+
+<p>L&eacute;andre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient &eacute;t&eacute; lus,
+et du plaisir que la princesse avait pris &agrave; voir les singes, ne songea
+qu'&agrave; prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il
+craignait de choisir un appartement occup&eacute; par quelqu'une des nymphes de
+la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais,
+ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit
+dans un appartement bas, le plus beau et le plus agr&eacute;able que l'on ait
+jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relev&eacute; en festons avec
+des cordons de perles et des glands de rubis et d'&eacute;meraudes. Il faisait
+d&eacute;j&agrave; assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de
+ce meuble. Apr&egrave;s avoir bien ferm&eacute; la porte, il s'endormit; mais le
+souvenir de sa belle princesse le r&eacute;veilla plusieurs fois, et il ne put
+s'emp&ecirc;cher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.</p>
+
+<p>Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter
+jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous c&ocirc;t&eacute;s, il
+aper&ccedil;ut une toile pr&eacute;par&eacute;e et des couleurs; il se souvint en m&ecirc;me temps
+de ce que sa princesse avait dit &agrave; Abricotine sur son portrait; et, sans
+perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents
+ma&icirc;tres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il
+peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans
+son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette premi&egrave;re
+&eacute;bauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t. Et, comme c'&eacute;tait l'envie de lui plaire qui le faisait
+travailler, jamais portrait n'a &eacute;t&eacute; mieux fini; il s'&eacute;tait peint un
+genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de
+l'autre un rouleau o&ugrave; il y avait &eacute;crit:</p>
+
+<p>Elle est mieux dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut &eacute;tonn&eacute;e d'y voir le
+portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant
+plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui
+&eacute;taient &eacute;crites sur le rouleau lui donnaient une ample mati&egrave;re de
+curiosit&eacute; et de r&ecirc;verie: elle &eacute;tait seule dans ce moment, elle ne
+pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se
+persuadait que c'&eacute;tait Abricotine qui lui avait fait cette galanterie:
+il ne lui restait qu'&agrave; savoir si le portrait de ce cavalier &eacute;tait
+l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva
+brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin &eacute;tait d&eacute;j&agrave; avec le
+petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui
+s'allait passer.</p>
+
+<p>La princesse dit &agrave; Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et
+de lui en dire son sentiment. D&egrave;s qu'elle l'eut regard&eacute;e, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce g&eacute;n&eacute;reux &eacute;tranger
+auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voil&agrave; ses
+traits, sa taille, ses cheveux, et son air.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feins d'&ecirc;tre surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi
+qui l'as mis ici.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie
+ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous
+int&eacute;resse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais
+point peindre, il n'a jamais entr&eacute; d'homme dans ces lieux; le voil&agrave;
+cependant peint avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque d&eacute;mon
+l'ait apport&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez
+comme moi, j'ose vous donner un conseil: br&ucirc;lons-le tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon
+cabinet ne peut &ecirc;tre mieux orn&eacute; que par ce tableau.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opini&acirc;tre &agrave;
+soutenir qu'elle devait br&ucirc;ler une chose qui ne pouvait &ecirc;tre venue l&agrave;
+que pas un pouvoir magique.</p>
+
+<p>&laquo;Et ces paroles: Elle est mieux dans mon c&oelig;ur, dit la princesse, les
+br&ucirc;lerons-nous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut faire gr&acirc;ce &agrave; rien, r&eacute;pondit Abricotine, pas m&ecirc;me &agrave; votre
+portrait.&raquo;</p>
+
+<p>Elle courut sur-le-champ qu&eacute;rir du feu. La princesse s'approcha d'une
+fen&ecirc;tre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant
+d'impression sur son c&oelig;ur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le
+br&ucirc;l&acirc;t, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans
+qu'elle s'en aper&ccedil;&ucirc;t. Il &eacute;tait &agrave; peine sorti de son cabinet qu'elle se
+tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort.
+Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous
+c&ocirc;t&eacute;s. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de
+l'&ocirc;ter. Elle l'assure que non; et cette derni&egrave;re aventure ach&egrave;ve de les
+effrayer.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extr&ecirc;me
+plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait
+tous les jours &agrave; sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure
+ch&egrave;re: cependant il manquait beaucoup &agrave; la satisfaction de Lutin,
+puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un
+invisible se fasse aimer.</p>
+
+<p>La princesse avait un go&ucirc;t universel pour les belles choses dans la
+situation o&ugrave; &eacute;tait son c&oelig;ur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle
+&eacute;tait un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un
+grand plaisir de savoir comment les dames &eacute;taient v&ecirc;tues dans les
+diff&eacute;rentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la mani&egrave;re la plus
+galante. Il n'en fallut pas davantage pour d&eacute;terminer Lutin &agrave; courir
+l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine;
+il ach&egrave;te l&agrave; les plus belles &eacute;toffes, et prend un mod&egrave;le d'habits; il
+vole &agrave; Siam o&ugrave; il en use de m&ecirc;me; il parcourt toutes les quatre parties
+du monde en trois jours: &agrave; mesure qu'il &eacute;tait charg&eacute;, il venait au
+palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il
+apportait. Quand il eut ainsi rassembl&eacute; un nombre de raret&eacute;s infinies
+(car l'argent ne lui co&ucirc;tait rien, et sa rose en fournissait sans
+cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poup&eacute;es qu'il fit
+habiller &agrave; Paris; c'est l'endroit du monde o&ugrave; les modes ont le plus de
+cours. Il y en avait de toutes les mani&egrave;res, et d'une magnificence sans
+pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais &eacute;t&eacute; plus agr&eacute;ablement surpris:
+chacune tenait un pr&eacute;sent, soit montres, bracelets, boutons de diamants,
+colliers; la plus apparente avait une bo&icirc;te de portrait. La princesse
+l'ouvrit, et trouva celui de L&eacute;andre; l'id&eacute;e qu'elle conservait du
+premier lui fit reconna&icirc;tre le second. Elle fit un grand cri; puis,
+regardant Abricotine, elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais que comprendre &agrave; tout ce qui se passe depuis quelque temps
+dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je
+n'aie qu'&agrave; former des souhaits pour &ecirc;tre ob&eacute;ie: je vois deux fois le
+portrait de celui qui t'a sauv&eacute; de la main des voleurs; voil&agrave; des
+&eacute;toffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raret&eacute;s
+infinies. Quelle est donc la f&eacute;e, quel est donc le d&eacute;mon qui prend soin
+de me rendre de si agr&eacute;ables services?&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre, l'entendant parler, &eacute;crivit ces mots sur ses tablettes et les
+jeta aux pieds de la princesse:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Non je ne suis d&eacute;mon ni f&eacute;e,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je suis un amant malheureux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui n'ose para&icirc;tre &agrave; vos yeux:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Plaignez du moins ma destin&eacute;e</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>LE PRINCE LUTIN.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Les tablettes &eacute;taient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussit&ocirc;t
+elle les aper&ccedil;ut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait &eacute;crit, avec
+le dernier &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se
+montrer. Mais, s'il &eacute;tait vrai qu'il e&ucirc;t quelque attachement pour moi,
+il n'aurait gu&egrave;re de d&eacute;licatesse de me pr&eacute;senter un portrait si
+touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon c&oelig;ur &agrave; cette
+&eacute;preuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-m&ecirc;me, de se croire encore
+plus aimable.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, madame, r&eacute;pliqua Abricotine, que les lutins sont
+compos&eacute;s d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est
+seulement leur esprit et leur volont&eacute; qui agit.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis tr&egrave;s aise, r&eacute;pliqua la princesse; un tel amant ne peut gu&egrave;re
+troubler le repos de ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>L&eacute;andre &eacute;tait ravi de l'entendre et de la voir si occup&eacute;e de son
+portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte o&ugrave; elle allait
+souvent un pi&eacute;destal sur lequel on devait poser une Diane qui n'&eacute;tait
+pas encore finie; il s'y pla&ccedil;a avec un habit extraordinaire, couronn&eacute; de
+lauriers, et tenant une lyre &agrave; la main, dont il jouait mieux qu'Apollon.
+Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rend&icirc;t, comme elle
+faisait tous les jours. C'&eacute;tait le lieu o&ugrave; elle venait r&ecirc;ver &agrave;
+l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle
+avait &agrave; regarder le portrait de L&eacute;andre, ne lui laissait plus gu&egrave;re de
+repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjou&eacute;e avait si fort
+chang&eacute; que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suiv&icirc;t pas;
+ses nymphes s'&eacute;loign&egrave;rent chacune dans des all&eacute;es s&eacute;par&eacute;es. Elle se jeta
+sur un lit de gazon; elle soupira, elle r&eacute;pandit quelques larmes; elle
+parla m&ecirc;me, mais c'&eacute;tait si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait
+mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le v&icirc;t pas d'abord; ensuite
+il l'&ocirc;ta, elle l'aper&ccedil;ut avec une surprise extr&ecirc;me; elle s'imagina que
+c'&eacute;tait une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude
+qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie m&ecirc;l&eacute;e de crainte.
+Cette vision si peu attendue l'&eacute;tonnait; mais au fond le plaisir
+chassait la peur, et elle s'accoutumait &agrave; voir une figure si approchante
+du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre &agrave; sa voix, chanta ces
+paroles:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Que ce s&eacute;jour est dangereux!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le plus indiff&eacute;rent y deviendrait sensible.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>En vain j'ai pr&eacute;tendu n'&ecirc;tre plus amoureux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible!</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Pourquoi dit-on que ce palais</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Est le lieu des plaisirs tranquilles?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>J'y perds ma libert&eacute; sit&ocirc;t que j'y parais,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles,</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Je c&egrave;de &agrave; mon ardent amour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et voudrais &ecirc;tre ici jusqu'&agrave; mon dernier jour.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Quelque charmante que f&ucirc;t la voix de L&eacute;andre, la princesse ne put
+r&eacute;sister &agrave; la frayeur qui la saisit; elle p&acirc;lit tout d'un coup et tomba
+&eacute;vanouie. Lutin, alarm&eacute;, sauta du pi&eacute;destal &agrave; terre, et remit son petit
+chapeau rouge pour n'&ecirc;tre vu de personne. Il prit la princesse entre ses
+bras, il la secourut avec un z&egrave;le et une ardeur sans pareils. Elle
+ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s comme pour le
+chercher, elle n'aper&ccedil;ut personne; mais elle sentit quelqu'un aupr&egrave;s
+d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de
+larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agit&eacute; flottait
+entre la crainte et l'esp&eacute;rance; elle craignait Lutin, mais elle
+l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Lutin, galant Lutin, que n'&ecirc;tes-vous celui que je souhaite!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Lutin allait se d&eacute;clarer, mais il n'osa encore le faire.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne
+voudra point m'aimer.&raquo;</p>
+
+<p>Ces consid&eacute;rations le firent taire, et l'oblig&egrave;rent de se retirer dans
+un coin de la grotte.</p>
+
+<p>La princesse, croyant &ecirc;tre seule, appela Abricotine et lui conta les
+merveilles de la statue anim&eacute;e; que sa voix &eacute;tait c&eacute;leste, et que, dans
+son &eacute;vanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue.</p>
+
+<p>&laquo;Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux! car
+se peut-il des mani&egrave;res plus gracieuses et plus aimables que les
+siennes?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit, madame, r&eacute;pliqua Abricotine, qu'il soit tel que
+vous vous le figurez? Psych&eacute; ne croyait-elle pas que l'amour &eacute;tait un
+serpent? Votre aventure a quelque chose de semblable &agrave; la sienne, vous
+n'&ecirc;tes pas moins belle. Si c'&eacute;tait Cupidon qui vous aim&acirc;t, ne
+l'aimeriez-vous point?</p>
+
+<p>&mdash;Si Cupidon et l'inconnu sont la m&ecirc;me chose, dit la princesse en
+rougissant, h&eacute;las! je veux bien aimer Cupidon! Mais que je suis &eacute;loign&eacute;e
+d'un pareil bonheur! je m'attache &agrave; une chim&egrave;re, et ce portrait fatal de
+l'inconnu, joint &agrave; ce que tu m'en as dit, me jettent dans des
+dispositions si oppos&eacute;es aux pr&eacute;ceptes que j'ai re&ccedil;us de ma m&egrave;re que je
+ne peux trop craindre d'en &ecirc;tre punie.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas d&eacute;j&agrave;
+assez de peines? pourquoi pr&eacute;voir des malheurs qui n'arriveront jamais?&raquo;</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit &agrave;
+L&eacute;andre.</p>
+
+<p>Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans
+l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il
+avait envoy&eacute;s &agrave; l'&icirc;le des Plaisirs tranquilles; il en revint un, qui lui
+rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle &eacute;tait d&eacute;fendue par des
+amazones; et qu'&agrave; moins de mener une grosse arm&eacute;e, il n'entrerait jamais
+dans l'&icirc;le.</p>
+
+<p>Le roi son p&egrave;re venait de mourir, il se trouva ma&icirc;tre de tout. Il
+assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit &agrave; leur t&ecirc;te.
+C'&eacute;tait l&agrave; un beau g&eacute;n&eacute;ral; Briscambille ou Percefor&ecirc;t auraient mieux
+fait que lui: son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut.
+Quand les amazones aper&ccedil;urent cette grande arm&eacute;e, elles en vinrent
+donner avis &agrave; la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fid&egrave;le
+Abricotine au royaume des f&eacute;es, pour prier sa m&egrave;re de lui mander ce
+qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses &eacute;tats. Mais
+Abricotine trouva la f&eacute;e fort en col&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle; le prince
+L&eacute;andre est dans son palais; il l'aime, il en est aim&eacute;. Tous mes soins
+n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour; la voil&agrave; sous son fatal
+empire. H&eacute;las! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits; il
+exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie! Tels sont
+les d&eacute;crets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine,
+je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me
+donnent tant de chagrin!&raquo;</p>
+
+<p>Abricotine vint apprendre &agrave; la princesse ces mauvaises nouvelles; il ne
+s'en fallut presque rien qu'elle ne se d&eacute;sesp&eacute;r&acirc;t. Lutin &eacute;tait aupr&egrave;s
+d'elle sans qu'elle le v&icirc;t: il connaissait avec une peine extr&ecirc;me
+l'exc&egrave;s de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment; mais il se
+souvint que Furibon &eacute;tait fort int&eacute;ress&eacute;, et qu'en lui donnant bien de
+l'argent peut-&ecirc;tre qu'il se retirerait.</p>
+
+<p>Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la for&ecirc;t pour reprendre son
+cheval. D&egrave;s qu'il l'eut appel&eacute; &laquo;Gris-de-lin!&raquo;, Gris-de-lin vint &agrave; lui,
+sautant et bondissant car il s'&eacute;tait bien ennuy&eacute; d'&ecirc;tre si longtemps
+&eacute;loign&eacute; de son cher ma&icirc;tre. Mais, quand il le vit v&ecirc;tu en femme, il ne
+le reconnaissait plus, et craignait d'&ecirc;tre tromp&eacute;. L&eacute;andre arriva au
+camp de Furibon: tout le monde le prit pour une amazone, tant il &eacute;tait
+beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait &agrave; lui parler de la
+part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son
+manteau royal et se mit sur son tr&ocirc;ne: l'on e&ucirc;t dit que c'&eacute;tait un gros
+crapaud qui contrefaisait le roi.</p>
+
+<p>L&eacute;andre le harangua, et lui dit que la princesse pr&eacute;f&eacute;rant une vie douce
+et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de
+l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laiss&acirc;t en paix; qu'&agrave;
+la v&eacute;rit&eacute;, s'il refusait cette proposition, elle ne n&eacute;gligerait rien
+pour se d&eacute;fendre. Furibon r&eacute;pliqua qu'il voulait bien avoir piti&eacute;
+d'elle; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle
+n'avait qu'&agrave; lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles,
+qu'aussit&ocirc;t il retournerait dans son royaume. L&eacute;andre dit que l'on
+serait trop longtemps &agrave; compter cent mille mille mille millions de
+pistoles, qu'il n'avait qu'&agrave; dire combien il en voulait de chambres
+pleines, et que la princesse &eacute;tait assez g&eacute;n&eacute;reuse et assez puissante
+pour n'y pas regarder de si pr&egrave;s. Furibon demeura bien &eacute;tonn&eacute; qu'au lieu
+de lui demander &agrave; rabattre, on lui propos&acirc;t d'augmenter; il pensa en
+lui-m&ecirc;me qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis
+arr&ecirc;ter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retourn&acirc;t point vers sa
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Il dit &agrave; L&eacute;andre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes
+remplies de pi&egrave;ces d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en
+retournerait. L&eacute;andre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir
+d'or; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en
+tomba pistoles, quadruples, louis, &eacute;cus d'or, nobles &agrave; la rose,
+souverains, guin&eacute;es, sequins; cela tombait comme une grosse pluie: il y
+a peu de chose dans le monde qui soit plus joli.</p>
+
+<p>Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait
+d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. D&egrave;s que les
+trente chambres furent pleines, il cria &agrave; ses gardes:</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez, arr&ecirc;tez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle
+m'apporte.&raquo;</p>
+
+<p>Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en m&ecirc;me temps le
+petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il &eacute;tait
+sorti, ils coururent apr&egrave;s lui et laiss&egrave;rent Furibon seul. Dans ce
+moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la t&ecirc;te comme &agrave; un
+poulet, sans que le petit malheureux roi v&icirc;t la main qui l'&eacute;gorgeait.</p>
+
+<p>Quand Lutin eut sa t&ecirc;te, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La
+princesse se promenait, r&ecirc;vant tristement &agrave; ce que sa m&egrave;re lui avait
+mand&eacute;, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles,
+&eacute;tant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la
+d&eacute;fendre contre quatre cent mille hommes; elle vit tout d'un coup une
+t&ecirc;te en l'air, sans que personne la t&icirc;nt. Ce prodige l'&eacute;tonna si fort
+qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette t&ecirc;te
+&agrave; ses pieds, sans qu'elle v&icirc;t la main qui la tenait. Aussit&ocirc;t elle
+entendit une voix qui lui dit: Ne craignez plus, charmante princesse,
+Furibon ne vous fera jamais de mal.</p>
+
+<p>Abricotine reconnut la voix de L&eacute;andre, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'&eacute;tranger qui
+m'a secourue.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse parut &eacute;tonn&eacute;e et ravie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'&eacute;tranger soient une m&ecirc;me
+chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui t&eacute;moigner ma
+reconnaissance!&raquo;</p>
+
+<p>Lutin repartit:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux encore travailler &agrave; la m&eacute;riter.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, il retourna &agrave; l'arm&eacute;e de Furibon, o&ugrave; le bruit de sa mort
+venait de se r&eacute;pandre. D&egrave;s qu'il y parut avec ses habits ordinaires,
+chacun vint &agrave; lui; les capitaines et les soldats l'environn&egrave;rent,
+poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et
+que la couronne lui appartenait. Il leur donna lib&eacute;ralement &agrave; partager
+entre eux les trente chambres pleines d'or, de mani&egrave;re que cette arm&eacute;e
+f&ucirc;t riche &agrave; jamais. Et, apr&egrave;s quelques c&eacute;r&eacute;monies qui assuraient L&eacute;andre
+de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant &agrave;
+son arm&eacute;e de s'en aller &agrave; petites journ&eacute;es dans son royaume. La
+princesse s'&eacute;tait couch&eacute;e, et le profond respect que ce prince avait
+pour elle l'emp&ecirc;cha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la
+sienne, car il avait toujours couch&eacute; en bas. Il &eacute;tait lui-m&ecirc;me assez
+fatigu&eacute; pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point &agrave;
+fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.</p>
+
+<p>La princesse mourait de chaud et d'inqui&eacute;tude; elle se leva plus matin
+que l'aurore, et descendit en d&eacute;shabill&eacute; dans son appartement bas. Mais
+quelle surprise fut la sienne d'y trouver L&eacute;andre endormi sur un lit!
+Elle eut tout le temps de le regarder sans &ecirc;tre vue, et de se convaincre
+que c'&eacute;tait la personne dont elle avait le portrait dans sa bo&icirc;te de
+diamants.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les
+lutins dorment-ils? Est-ce l&agrave; un corps d'air et de feu, qui ne remplit
+aucun espace, comme le dit Abricotine?&raquo;</p>
+
+<p>Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'&eacute;coutait respirer, elle ne
+pouvait s'arracher d'aupr&egrave;s de lui; tant&ocirc;t elle &eacute;tait ravie de l'avoir
+trouv&eacute;, tant&ocirc;t elle en &eacute;tait alarm&eacute;e. Dans le temps qu'elle &eacute;tait le
+plus attentive &agrave; le regarder, sa m&egrave;re la f&eacute;e entra, avec un bruit si
+&eacute;pouvantable que L&eacute;andre s'&eacute;veilla en sursaut. Quelle surprise et quelle
+affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier d&eacute;sespoir! Sa
+m&egrave;re l'entra&icirc;nait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur
+pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;s
+pour jamais. La princesse n'osait rien dire &agrave; la terrible f&eacute;e; elle
+jetait les yeux sur L&eacute;andre, comme pour lui demander quelque secours.</p>
+
+<p>Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgr&eacute; une personne si
+puissante, mais il chercha dans son &eacute;loquence et dans sa soumission les
+moyens de toucher cette m&egrave;re irrit&eacute;e. Il courut apr&egrave;s elle, il se jeta &agrave;
+ses pieds; il la conjura d'avoir piti&eacute; d'un jeune roi qui ne changerait
+jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine f&eacute;licit&eacute; de la rendre
+heureuse. La princesse, encourag&eacute;e par son exemple, embrassa aussit&ocirc;t
+les genoux de sa m&egrave;re, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait &ecirc;tre
+contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne connaissez pas les disgr&acirc;ces de l'amour, s'&eacute;cria la f&eacute;e, et les
+trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous
+enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai &eacute;prouv&eacute;. Voulez-vous avoir
+une destin&eacute;e semblable &agrave; la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, r&eacute;pliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les
+assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sinc&egrave;res, ne
+semblent-elles pas me mettre &agrave; couvert de ce que vous craignez?&raquo;</p>
+
+<p>L'opini&acirc;tre f&eacute;e les laissait soupirer &agrave; ses pieds; c'&eacute;tait inutilement
+qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait
+insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonn&eacute;, si
+l'aimable f&eacute;e Gentille n'e&ucirc;t paru dans la chambre, plus brillante que le
+soleil. Les Gr&acirc;ces l'accompagnaient; elle &eacute;tait suivie d'une troupe
+d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons
+agr&eacute;ables et nouvelles; ils fol&acirc;traient comme des enfants.</p>
+
+<p>Elle embrassa la vieille f&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re s&oelig;ur, lui dit-elle, je suis persuad&eacute;e que vous n'avez pas
+oubli&eacute; les bons offices que je vous rendis lorsque vous voul&ucirc;tes revenir
+dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue, et depuis
+ce temps-l&agrave; je ne vous ai demand&eacute; aucun service; mais enfin le temps est
+venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez &agrave; cette belle princesse,
+consentez que ce jeune roi l'&eacute;pouse, je vous r&eacute;ponds qu'il ne changera
+point pour elle. Leurs jours seront fil&eacute;s d'or et de soie; cette
+alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le
+plaisir que vous m'aurez fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je consens &agrave; tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'&eacute;cria
+la f&eacute;e. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de
+mon amiti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La f&eacute;e Gentille,
+ravie de joie, et toute la troupe commenc&egrave;rent les chants d'hym&eacute;n&eacute;e; et
+la douceur de cette symphonie ayant r&eacute;veill&eacute; toutes les nymphes du
+palais, elles accoururent avec de l&eacute;g&egrave;res robes de gaze pour apprendre
+ce qui se passait.</p>
+
+<p>Quelle agr&eacute;able surprise pour Abricotine! Elle eut &agrave; peine jet&eacute; les yeux
+sur L&eacute;andre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la
+princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui
+fut confirm&eacute; lorsque la m&egrave;re f&eacute;e dit qu'elle voulait transporter l'&icirc;le
+des Plaisirs tranquilles, le ch&acirc;teau et toutes les merveilles qu'il
+renfermait, dans le royaume de L&eacute;andre; qu'elle y demeurerait avec eux
+et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens.</p>
+
+<p>&laquo;Quelque chose que votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; vous inspire, madame, lui dit le
+roi, il est impossible que vous puissiez me faire un pr&eacute;sent qui &eacute;gale
+celui que je re&ccedil;ois aujourd'hui; vous me rendez le plus heureux de tous
+les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant.&raquo;</p>
+
+<p>Ce petit compliment plut fort &agrave; la f&eacute;e: elle &eacute;tait du vieux temps, o&ugrave;
+l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche.</p>
+
+<p>Comme Gentille pensait &agrave; tout, elle avait fait transporter, par la vertu
+de Brelic-breloc, les g&eacute;n&eacute;raux et les capitaines de l'arm&eacute;e de Furibon
+au palais de la princesse, afin qu'ils fussent t&eacute;moins de la galante
+f&ecirc;te qui allait se passer. Elle en prit soin en effet; et cinq ou six
+volumes ne suffiraient point pour d&eacute;crire les com&eacute;dies, les op&eacute;ras, les
+courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses
+et les autres magnificences qu'il y eut &agrave; ces charmantes noces. Le plus
+singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves
+que Gentille avait attir&eacute;s dans ces beaux lieux un &eacute;poux aussi passionn&eacute;
+que s'ils s'&eacute;taient vus depuis dix ans. Ce n'&eacute;tait n&eacute;anmoins qu'une
+connaissance au plus de vingt-quatre heures; mais la petite baguette
+produit des effets encore plus extraordinaires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_Grenouille_bienfaisante" id="La_Grenouille_bienfaisante"></a><a href="#table">La Grenouille bienfaisante</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre
+contre ses voisins. Apr&egrave;s plusieurs batailles, on mit le si&egrave;ge devant sa
+ville capitale; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la
+pria de se retirer dans un ch&acirc;teau qu'il avait fait fortifier, et o&ugrave; il
+n'&eacute;tait jamais all&eacute; qu'une fois. La reine employa les pri&egrave;res et les
+larmes pour lui persuader de la laisser aupr&egrave;s de lui; elle voulait
+partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son
+chariot pour la faire partir; cependant il ordonna &agrave; ses gardes de
+l'accompagner, et lui promit de se d&eacute;rober le plus secr&egrave;tement qu'il
+pourrait pour l'aller voir: c'&eacute;tait une esp&eacute;rance dont il la flattait;
+car le ch&acirc;teau &eacute;tait fort &eacute;loign&eacute;, environn&eacute; d'une &eacute;paisse for&ecirc;t, et &agrave;
+moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver.</p>
+
+<p>La reine partit, tr&egrave;s attendrie de laisser son mari dans les p&eacute;rils de
+la guerre; on la conduisait &agrave; petites journ&eacute;es, de crainte qu'elle ne
+f&ucirc;t malade de la fatigue d'un si long voyage; enfin elle arriva dans son
+ch&acirc;teau, bien inqui&egrave;te et bien chagrine. Apr&egrave;s qu'elle se fut assez
+repos&eacute;e, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien
+qui p&ucirc;t la divertir; elle jetait les yeux de tous c&ocirc;t&eacute;s; elle voyait de
+grands d&eacute;serts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs; elle
+les regardait tristement, et disait quelquefois:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle comparaison du s&eacute;jour o&ugrave; je suis, &agrave; celui o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; toute ma
+vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure: &agrave; qui parler
+dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inqui&eacute;tudes, et
+qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exil&eacute;e? Il semble qu'il veuille me
+faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me rel&egrave;gue
+dans un ch&acirc;teau si d&eacute;sagr&eacute;able.&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui &eacute;criv&icirc;t tous les
+jours, et qu'il lui donn&acirc;t de fort bonnes nouvelles du si&egrave;ge, elle
+s'affligeait de plus en plus, et prit la r&eacute;solution de s'en retourner
+aupr&egrave;s du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donn&eacute;s, avaient
+ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier expr&egrave;s,
+elle ne t&eacute;moigna point ce qu'elle m&eacute;ditait, et se fit faire un petit
+char, o&ugrave; il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller
+quelquefois &agrave; la chasse. Elle conduisait elle-m&ecirc;me les chevaux, et
+suivait les chiens de si pr&egrave;s que les veneurs allaient moins vite
+qu'elle: par ce moyen elle se rendait ma&icirc;tresse de son char, et de s'en
+aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficult&eacute;, c'est qu'elle
+ne savait point les routes de la for&ecirc;t; mais elle se flatta que les
+dieux la conduiraient &agrave; bon port; et apr&egrave;s leur avoir fait quelques
+petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on f&icirc;t une grande chasse,
+et que tout le monde y v&icirc;nt, qu'elle monterait dans son char, que chacun
+irait par diff&eacute;rentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux b&ecirc;tes
+sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir
+bient&ocirc;t son &eacute;poux, avait pris un habit tr&egrave;s avantageux; sa capeline
+&eacute;tait couverte de plumes de diff&eacute;rentes couleurs, sa veste toute garnie
+de pierreries et sa beaut&eacute;, qui n'avait rien de commun, la faisait
+para&icirc;tre une seconde Diane.</p>
+
+<p>Dans le temps qu'on &eacute;tait le plus occup&eacute; du plaisir de la chasse, elle
+l&acirc;cha la bride &agrave; ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques
+coups de fouet. Apr&egrave;s avoir march&eacute; assez vite, ils prirent le galop, et
+ensuite le mors aux dents, le chariot semblait tra&icirc;n&eacute; par les vents, les
+yeux auraient eu peine &agrave; le suivre; la pauvre reine se repentit, mais
+trop tard, de sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'ai-je pr&eacute;tendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire
+toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? H&eacute;las! que va-t-il
+m'arriver? ah! si le roi me croyait expos&eacute;e au p&eacute;ril o&ugrave; je suis, que
+deviendrait-il, lui qui m'aime si ch&egrave;rement, et qui ne m'a &eacute;loign&eacute;e de
+sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande s&ucirc;ret&eacute;; voil&agrave; comme
+j'ai r&eacute;pondu &agrave; ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans
+mon sein, va &ecirc;tre aussi bien que moi la victime de mon imprudence.&raquo;</p>
+
+<p>L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les
+dieux, elle appelait les f&eacute;es &agrave; son secours, et les dieux et les f&eacute;es
+l'avaient abandonn&eacute;e: le chariot fut renvers&eacute;, elle n'eut pas la force
+de se jeter assez promptement &agrave; terre, son pied demeura pris entre la
+roue et l'essieu; il est ais&eacute; de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un
+miracle pour la sauver, apr&egrave;s un si terrible accident.</p>
+
+<p>Elle resta enfin &eacute;tendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait
+ni pouls ni voix, son visage &eacute;tait tout couvert de sang; elle &eacute;tait
+demeur&eacute;e longtemps en cet &eacute;tat; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit
+aupr&egrave;s d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement
+de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes &eacute;taient nus, ses cheveux
+nou&eacute;s ensemble avec une peau s&egrave;che de serpent, dont la t&ecirc;te pendait sur
+ses &eacute;paules, une massue de pierre &agrave; la main, qui lui servait de canne
+pour s'appuyer, et un carquois plein de fl&egrave;ches au c&ocirc;t&eacute;. Une figure si
+extraordinaire persuada la reine qu'elle &eacute;tait morte; car elle ne
+croyait pas qu'apr&egrave;s de si grands accidents elle d&ucirc;t vivre encore, et
+parlant tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine &agrave; se
+r&eacute;soudre &agrave; la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.&raquo;</p>
+
+<p>La g&eacute;ante qui l'&eacute;coutait, ne put s'emp&ecirc;cher de rire de l'opinion o&ugrave; elle
+&eacute;tait d'&ecirc;tre morte:</p>
+
+<p>&laquo;Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre
+des vivants: mais ton sort n'en sera gu&egrave;re moins triste. Je suis la f&eacute;e
+Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie
+avec moi.&raquo;</p>
+
+<p>La reine la regarda tristement, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon ch&acirc;teau, et
+prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma ran&ccedil;on, il m'aime si
+ch&egrave;rement, qu'il ne refuserait pas m&ecirc;me la moiti&eacute; de son royaume?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui r&eacute;pondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait
+depuis quelque temps d'&ecirc;tre seule, tu as de l'esprit, peut-&ecirc;tre que tu
+me divertiras.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant
+la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. D&egrave;s
+qu'elle y fut, elle la gu&eacute;r&icirc;t avec une liqueur dont elle la frotta.</p>
+
+<p>Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet
+affreux s&eacute;jour! l'on y descendait par dix mille marches, qui
+conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre
+lumi&egrave;re que celle de plusieurs grosses lampes qui r&eacute;fl&eacute;chissaient sur un
+lac de vif-argent. Il &eacute;tait couvert de monstres, dont les diff&eacute;rentes
+figures auraient &eacute;pouvant&eacute; une reine moins timide; les hiboux et les
+chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y
+faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'o&ugrave;
+coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les
+amants malheureux ont jamais vers&eacute;es, dont les tristes amours ont fait
+des r&eacute;servoirs. Les arbres &eacute;taient toujours d&eacute;pouill&eacute;s de feuilles et de
+fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La
+nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines
+s&egrave;ches, des marrons d'Inde et des pommes d'&eacute;glantier, c'est tout ce qui
+s'offrait pour soulager la faim des infortun&eacute;s qui tombaient entre les
+mains de la f&eacute;e Lionne.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que la reine se trouva en &eacute;tat de travailler, la f&eacute;e lui dit
+qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa
+vie avec elle. &Agrave; ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir
+ses larmes:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! que vous ai-je fait, s'&eacute;cria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin
+de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi
+la mort, c'est tout ce que j'ose esp&eacute;rer de votre piti&eacute;; mais ne me
+condamnez point &agrave; passer une longue et d&eacute;plorable vie sans mon &eacute;poux.&raquo;</p>
+
+<p>La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait
+d'essuyer ses pleurs, et d'essayer &agrave; lui plaire; que si elle prenait une
+autre conduite, elle serait l&agrave; plus malheureuse personne du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Que faut-il donc faire, r&eacute;pliqua la reine, pour toucher votre c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime, lui dit-elle, les p&acirc;t&eacute;s de mouches: je veux que vous trouviez
+le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un tr&egrave;s grand et tr&egrave;s
+excellent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait,
+il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les
+attraperais, je n'ai jamais fait de p&acirc;tisserie: de sorte que vous me
+donnez des ordres que je ne puis ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.&raquo;</p>
+
+<p>La reine ne r&eacute;pliqua rien: elle pensa qu'en d&eacute;pit de la cruelle f&eacute;e,
+elle n'avait qu'une vie &agrave; perdre, et en l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait que
+pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle
+s'assit sous un if, et commen&ccedil;a ses tristes plaintes:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle sera votre douleur, mon cher &eacute;poux, disait-elle, lorsque vous
+viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez
+morte ou infid&egrave;le, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de
+ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-&ecirc;tre dans la
+for&ecirc;t mon chariot en pi&egrave;ces, et tous les ornements que j'avais pris pour
+vous plaire; &agrave; cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que
+sais-je si vous n'accorderez point &agrave; une autre la part que vous m'aviez
+donn&eacute;e dans votre c&oelig;ur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je
+ne dois plus retourner dans le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Elle aurait continu&eacute; longtemps &agrave; s'entretenir de cette mani&egrave;re, si elle
+n'avait pas entendu au-dessus de sa t&ecirc;te le triste croassement d'un
+corbeau. Elle leva les yeux, et &agrave; la faveur du peu de lumi&egrave;re qui
+&eacute;clairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une
+grenouille, bien intentionn&eacute; de la croquer.</p>
+
+<p>&laquo;Encore que rien ne se pr&eacute;sente ici pour me soulager, dit-elle, je ne
+veux pas n&eacute;gliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi
+afflig&eacute;e en son esp&egrave;ce, que je le suis dans la mienne.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se servit du premier b&acirc;ton qu'elle trouva sous sa main, et fit
+quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps
+&eacute;tourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:</p>
+
+<p>&laquo;Belle reine, lui dit-elle, vous &ecirc;tes la seule personne bienfaisante que
+j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosit&eacute; m'y a conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, r&eacute;pondit la
+reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai
+encore aper&ccedil;u aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont
+&eacute;t&eacute; dans le monde; les uns sur le tr&ocirc;ne, les autres dans la confidence
+de leurs souverains, il y a m&ecirc;me des ma&icirc;tresses de quelques rois, qui
+ont co&ucirc;t&eacute; bien du sang &agrave; l'&eacute;tat: ce sont elle que vous voyez
+m&eacute;tamorphos&eacute;es en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps,
+sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs m&eacute;chants ensemble
+n'aident pas &agrave; s'amender; mais &agrave; votre &eacute;gard, ma comm&egrave;re la Grenouille,
+que faites-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;La curiosit&eacute; m'a fait entreprendre d'y venir, r&eacute;pliqua-t-elle, je suis
+demi-f&eacute;e, mon pouvoir est born&eacute; en de certaines choses, et fort &eacute;tendu
+en d'autres; si la f&eacute;e Lionne me reconnaissait dans ses &eacute;tats, elle me
+tuerait.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Comment est-il possible, lui dit la reine, que f&eacute;e ou demi-f&eacute;e, un
+corbeau ait &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t &agrave; vous manger?</p>
+
+<p>&mdash;Deux mots vous le feront comprendre, r&eacute;pondit la Grenouille; lorsque
+j'ai mon petit chaperon de roses sur ma t&ecirc;te, dans lequel consiste ma
+plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais
+laiss&eacute; dans le mar&eacute;cage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur
+moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je
+vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la
+v&ocirc;tre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma ch&egrave;re Grenouille, dit la reine, la mauvaise f&eacute;e qui me
+retient captive, veut que je lui fasse un p&acirc;t&eacute; de mouches; il n'y en a
+point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les
+attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en
+fournirai.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se frotta aussit&ocirc;t de sucre, et plus de six mille grenouilles de
+ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de
+mouches; la m&eacute;chante f&eacute;e en avait l&agrave; un magasin, expr&egrave;s pour tourmenter
+de certains malheureux. D&egrave;s qu'elles sentirent le sucre, elles s'y
+attach&egrave;rent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop o&ugrave;
+la reine &eacute;tait. Il n'a jamais &eacute;t&eacute; une telle capture de mouches, ni un
+meilleur p&acirc;t&eacute; que celui qu'elle fit &agrave; la f&eacute;e Lionne. Quand elle le lui
+pr&eacute;senta, elle en fut tr&egrave;s surprise, ne comprenant point par quelle
+adresse elle avait pu les attraper.</p>
+
+<p>La reine qui &eacute;tait expos&eacute;e &agrave; toutes les intemp&eacute;ries de l'air, qui &eacute;tait
+empoisonn&eacute;, coupa quelques cypr&egrave;s pour commencer &agrave; b&acirc;tir sa maisonnette.
+La Grenouille vint lui offrir g&eacute;n&eacute;reusement ses services, et se mettant
+&agrave; la t&ecirc;te de toutes celles qui avaient &eacute;t&eacute; qu&eacute;rir les mouches, elles
+aid&egrave;rent &agrave; la reine &agrave; &eacute;lever un petit b&acirc;timent, le plus joli du monde;
+mais elle y fut &agrave; peine couch&eacute;e, que les monstres du lac, jaloux de son
+repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on e&ucirc;t
+entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effray&eacute;e, et s'enfuit; c'est ce
+que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux
+royaumes de l'univers, en prit possession.</p>
+
+<p>La pauvre reine afflig&eacute;e voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua
+bien d'elle, les monstres la hu&egrave;rent, et la f&eacute;e Lionne lui dit, que si &agrave;
+l'avenir elle l'&eacute;tourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de
+coups. Il fallut se taire et recourir &agrave; la Grenouille, qui &eacute;tait bien la
+meilleure personne du monde. Elles pleur&egrave;rent ensemble; car aussit&ocirc;t
+qu'elle avait son chaperon de roses, elle &eacute;tait capable de rire et de
+pleurer tout comme une autre.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai, dit-elle, une si grande amiti&eacute; pour vous, que je veux recommencer
+votre b&acirc;timent, quand tous les monstres du lac devraient s'en
+d&eacute;sesp&eacute;rer.&raquo;</p>
+
+<p>Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine
+se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la m&ecirc;me nuit.</p>
+
+<p>La Grenouille, attentive &agrave; tout ce qui &eacute;tait n&eacute;cessaire &agrave; la reine, lui
+fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la m&eacute;chante f&eacute;e sut
+que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya qu&eacute;rir:</p>
+
+<p>&laquo;Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous prot&egrave;gent? lui
+dit-elle. Cette terre, toujours arros&eacute;e d'une pluie de soufre et de
+feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge;
+j'apprends malgr&eacute; cela que les herbes odorif&eacute;rantes croissent sous vos
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue &agrave;
+quelque chose, c'est &agrave; l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-&ecirc;tre
+moins malheureux que moi.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;L'envie me prend, dit la f&eacute;e, d'avoir un bouquet des fleurs les plus
+rares; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira; si elle y
+manque, vous ne manquerez pas de coups; car j'en donne souvent, et les
+donne toujours &agrave; merveille.&raquo;</p>
+
+<p>La reine se prit &agrave; pleurer; de telles menaces ne lui convenaient gu&egrave;re,
+et l'impossibilit&eacute; de trouver des fleurs la mettait au d&eacute;sespoir. Elle
+s'en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint:</p>
+
+<p>&laquo;Que vous &ecirc;tes triste, dit-elle &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma ch&egrave;re comm&egrave;re, qui ne le serait? La f&eacute;e veut un bouquet des
+plus belles fleurs; o&ugrave; les trouverai-je? Vous voyez celles qui naissent
+ici; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.</p>
+
+<p>&mdash;Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut t&acirc;cher de
+vous tirer de l'embarras o&ugrave; vous &ecirc;tes: il y a ici une chauve-souris, qui
+est la seule avec qui j'ai li&eacute; commerce; c'est une bonne cr&eacute;ature, elle
+va plus vite que moi; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses,
+avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs.&raquo;</p>
+
+<p>La reine lui fit une profonde r&eacute;v&eacute;rence; car il n'y avait pas moyen
+d'embrasser Grenouillette.</p>
+
+<p>Celle-ci alla aussit&ocirc;t parler &agrave; la chauve-souris, et quelques heures
+apr&egrave;s elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La
+reine les porta bien vite &agrave; la mauvaise f&eacute;e, qui demeura encore plus
+surprise qu'elle ne l'avait &eacute;t&eacute;, ne pouvant comprendre par quel miracle
+la reine &eacute;tait si bien servie.</p>
+
+<p>Cette princesse r&ecirc;vait incessamment aux moyens de pouvoir s'&eacute;chapper.
+Elle communiqua son envie &agrave; la bonne Grenouille, qui lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit
+chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le prit, l'ayant mis sur un f&eacute;tu, elle br&ucirc;la devant quelques brins
+de geni&egrave;vre, des c&acirc;pres et deux petits pois verts; elle coassa cinq
+fois, puis la c&eacute;r&eacute;monie finie, remettant le chaperon de roses, elle
+commen&ccedil;a de parler comme un oracle.</p>
+
+<p>&laquo;Le destin, ma&icirc;tre de tout, dit-elle, vous d&eacute;fend de sortir de ces
+lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la m&egrave;re des amours; ne
+vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.&raquo;</p>
+
+<p>La reine baissa les yeux, quelques larmes en tomb&egrave;rent mais elle prit la
+r&eacute;solution de croire son amie.</p>
+
+<p>&laquo;Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez &agrave; mes couches,
+puisque je suis condamn&eacute;e &agrave; les faire ici.&raquo;</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te Grenouille s'engagea d'&ecirc;tre sa Lucine, et la consola le mieux
+qu'elle put.</p>
+
+<p>Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient
+assi&eacute;g&eacute; dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des
+courriers &agrave; la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les
+obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet
+&eacute;v&eacute;nement, par rapport &agrave; lui, qu'&agrave; la ch&egrave;re reine, qu'il pouvait aller
+qu&eacute;rir sans crainte. Il ignorait son d&eacute;sastre, aucun de ses officiers
+n'avait os&eacute; l'en aller avertir. Ils avaient trouv&eacute; dans la for&ecirc;t le
+chariot en pi&egrave;ces, les chevaux &eacute;chapp&eacute;s, et toute la parure d'amazone
+qu'elle avait mise pour l'aller trouver.</p>
+
+<p>Comme ils ne dout&egrave;rent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;vor&eacute;e, il ne fut question entre eux que de persuader au roi
+qu'elle &eacute;tait morte subitement. &Agrave; ces funestes nouvelles, il pensa
+mourir lui-m&ecirc;me de douleur; cheveux arrach&eacute;s, larmes r&eacute;pandues, cris
+pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien
+ne fut &eacute;pargn&eacute; en cette occasion.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir
+&ecirc;tre vu, il retourna dans sa grande ville, tra&icirc;nant apr&egrave;s lui un long
+deuil, qu'il portait mieux dans le c&oelig;ur que dans ses habits. Tous les
+ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et apr&egrave;s les
+c&eacute;r&eacute;monies qui sont ins&eacute;parables de ces sortes de catastrophes, il
+s'attacha &agrave; donner du repos &agrave; ses sujets, en les exemptant de guerre, et
+leur procurant un grand commerce.</p>
+
+<p>La reine ignorait toutes ces choses: le temps de ses couches arriva,
+elles furent tr&egrave;s heureuses: le ciel lui donna une petite princesse,
+aussi belle que Grenouille l'avait pr&eacute;dit; elles la nomm&egrave;rent Moufette,
+et la reine avec bien de la peine obtint permission de la f&eacute;e Lionne de
+la nourrir; car elle avait grande envie de la manger, tant elle &eacute;tait
+f&eacute;roce et barbare.</p>
+
+<p>Moufette, la merveille de nos jours, avait d&eacute;j&agrave; six mois; et la reine,
+en la regardant avec une tendresse m&ecirc;l&eacute;e de piti&eacute;, disait sans cesse:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si le roi ton p&egrave;re te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de
+joie, que tu lui serais ch&egrave;re! mais peut-&ecirc;tre, dans ce m&ecirc;me moment,
+qu'il commence &agrave; m'oublier; il nous croit ensevelies pour jamais dans
+les horreurs de la mort: peut-&ecirc;tre, dis-je, qu'une autre occupe dans son
+c&oelig;ur la place qu'il m'y avait donn&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Ces tristes r&eacute;flexions lui co&ucirc;taient bien des larmes: la Grenouille qui
+l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre &eacute;poux; le voyage
+est long: je chemine lentement: mais enfin un peu plus t&ocirc;t, ou un peu
+plus tard, j'esp&egrave;re arriver.&raquo;</p>
+
+<p>Cette proposition ne pouvait &ecirc;tre plus agr&eacute;ablement re&ccedil;ue qu'elle le
+fut; la reine joignit ses mains, et les fit m&ecirc;me joindre &agrave; Moufette,
+pour marquer &agrave; madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait
+d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point
+ingrat:</p>
+
+<p>&laquo;Mais continua-t-elle, de quelle utilit&eacute; lui pourra &ecirc;tre de me savoir
+dans ce triste s&eacute;jour? Il lui sera impossible de m'en retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et
+faire de notre c&ocirc;t&eacute; ce qui d&eacute;pend de nous.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elles se dirent adieu: la reine &eacute;crivit au roi avec son propre
+sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni
+papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse
+Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Elle fut un an et quatre jours &agrave; monter les dix mille marches qu'il y
+avait depuis la plaine noire, o&ugrave; elle laissait la reine, jusqu'au monde,
+et elle demeura une autre ann&eacute;e &agrave; faire faire son &eacute;quipage, car elle
+&eacute;tait trop fi&egrave;re pour vouloir para&icirc;tre dans une grande cour comme une
+m&eacute;chante Grenouillette de mar&eacute;cages. Elle fit faire une liti&egrave;re assez
+grande pour mettre commod&eacute;ment deux &oelig;ufs; elle &eacute;tait couverte toute
+d'&eacute;caille de tortue en dehors, doubl&eacute;e en peau de jeunes l&eacute;zards; elle
+avait cinquante filles d'honneur; c'&eacute;tait de ces petites reines vertes
+qui sautillent dans les pr&eacute;s; chacune &eacute;tait mont&eacute;e sur un escargot, avec
+une selle &agrave; l'anglaise, la jambe sur l'ar&ccedil;on d'un air merveilleux;
+plusieurs rats d'eau, v&ecirc;tus en pages, pr&eacute;c&eacute;daient les lima&ccedil;ons, auxquels
+elle avait confi&eacute; la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais &eacute;t&eacute; si
+joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fra&icirc;ches et
+&eacute;panouies, lui seyait le mieux du monde. Elle &eacute;tait un peu coquette de
+son m&eacute;tier, cela l'avait oblig&eacute;e de mettre du rouge et des mouches; l'on
+dit m&ecirc;me qu'elle &eacute;tait fard&eacute;e, comme sont la plupart des dames de ce
+pays-l&agrave;; mais la chose approfondie, l'on a trouv&eacute; que c'&eacute;taient ses
+ennemis qui en parlaient ainsi.</p>
+
+<p>Elle demeura sept ans &agrave; faire son voyage, pendant lesquels la pauvre
+reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle
+Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette
+merveilleuse petite cr&eacute;ature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas
+un mot qu'elle ne charm&acirc;t sa m&egrave;re; il n'&eacute;tait pas jusqu'&agrave; la f&eacute;e Lionne
+qu'elle n'e&ucirc;t apprivois&eacute;e; et enfin au bout de six ans que la reine
+avait pass&eacute;s dans cet horrible s&eacute;jour, elle voulut bien la mener &agrave; la
+chasse, &agrave; condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.</p>
+
+<p>Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si
+fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette,
+elle &eacute;tait si adroite, qu'&agrave; cinq ou six ans, rien n'&eacute;chappait aux coups
+qu'elle tirait; par ce moyen, la m&egrave;re et la fille adoucissaient un peu
+la f&eacute;rocit&eacute; de la f&eacute;e.</p>
+
+<p>Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin
+elle arriva proche de la ville capitale o&ugrave; le roi faisait son s&eacute;jour;
+elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins;
+on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle
+trouvait de joie et de jubilation. Son &eacute;quipage mar&eacute;cageux surprenait
+tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande
+lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine &agrave;
+parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout &eacute;tait dans la
+magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'&eacute;tait enfin laiss&eacute; fl&eacute;chir
+aux pri&egrave;res de ses sujets; il allait se marier &agrave; une princesse moins
+belle &agrave; la v&eacute;rit&eacute; que sa femme, mais qui ne laissait pas d'&ecirc;tre fort
+agr&eacute;able.</p>
+
+<p>La bonne Grenouille &eacute;tant descendue de sa liti&egrave;re, entra chez le roi,
+suivie de tout son cort&egrave;ge. Elle n'eut pas besoin de demander audience:
+le monarque, sa fianc&eacute;e et tous les princes avaient trop d'envie de
+savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous
+donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous &ecirc;tes sur le point
+de faire, me persuadent votre infid&eacute;lit&eacute; pour la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques
+larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille
+Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a
+neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des
+h&eacute;ritiers: ainsi j'ai jet&eacute; les yeux sur cette jeune princesse qui me
+para&icirc;t toute charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous conseille pas de l'&eacute;pouser, car la polygamie est un cas
+pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre &eacute;crite de son sang,
+dont elle m'a charg&eacute;e: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est
+plus belle que tous les cieux ensemble.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi prit le chiffon o&ugrave; la reine avait griffonn&eacute; quelques mots, il le
+baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir &agrave; toute l'assembl&eacute;e,
+disant qu'il reconnaissait fort bien le caract&egrave;re de sa femme, il fit
+mille questions &agrave; la Grenouille, auxquelles elle r&eacute;pondit avec autant
+d'esprit que de vivacit&eacute;. La princesse fianc&eacute;e, et les ambassadeurs,
+charg&eacute;s de voir c&eacute;l&eacute;brer son mariage, faisaient laide grimace:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, sire, dit le plus c&eacute;l&egrave;bre d'entre eux, pouvez-vous sur les
+paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel?
+Cette &eacute;cume de mar&eacute;cage a l'insolence de venir mentir &agrave; votre cour, et
+go&ucirc;te le plaisir d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'ambassadeur, r&eacute;pliqua la Grenouille, sachez que je ne suis
+point &eacute;cume de mar&eacute;cage, et puisqu'il faut ici &eacute;taler ma science,
+allons, f&eacute;es et f&eacute;os, paraissez.&raquo;</p>
+
+<p>Toutes les grenouillettes, rats, escargots, l&eacute;zards, et elle &agrave; leur t&ecirc;te
+parurent en effet; mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains
+petits animaux, leur taille &eacute;tait haute et majestueuse, leur visage
+agr&eacute;able, leurs yeux plus brillants que les &eacute;toiles, chacun portait une
+couronne de pierreries sur sa t&ecirc;te, et sur ses &eacute;paules un manteau royal,
+de velours doubl&eacute; d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des
+naines portaient. En m&ecirc;me temps, voici des trompettes, timbales,
+hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agr&eacute;ables et
+guerriers, toutes les f&eacute;es et f&eacute;os commenc&egrave;rent un ballet si l&eacute;g&egrave;rement
+dans&eacute;, que la moindre gambade les &eacute;levait jusqu'&agrave; la vo&ucirc;te du salon. Le
+roi attentif et la future reine n'&eacute;taient pas moins surpris l'un que
+l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins
+m&eacute;tamorphos&eacute;s en fleurs, qui ne baladinaient pas moins, jasmins,
+jonquilles, violettes, &oelig;illets et tub&eacute;reuses, que lorsqu'ils &eacute;taient
+pourvus de jambes et de pieds. C'&eacute;tait un parterre anim&eacute;, dont tous les
+mouvements r&eacute;jouissaient autant l'odorat que la vue.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, les fleurs disparurent; plusieurs fontaines prirent
+leurs places; elles s'&eacute;levaient rapidement, et retombaient dans un large
+canal qui se forma au pied du ch&acirc;teau; il &eacute;tait couvert de petites
+gal&egrave;res peintes et dor&eacute;es, si jolies et si galantes, que la princesse
+convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener. Ils le
+voulurent bien, comprenant que tout cela n'&eacute;tait qu'un jeu qui se
+terminerait par d'heureuses noces.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils furent embarqu&eacute;s, la gal&egrave;re, le fleuve et toutes les
+fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi
+demanda o&ugrave; &eacute;tait sa princesse; la Grenouille repartit:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre &eacute;pouse: si
+j'&eacute;tais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage
+que vous &eacute;tiez sur le point de faire; mais elle a tant de m&eacute;rite, et
+votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un
+moment &agrave; t&acirc;cher de les d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue, madame la Grenouille, dit le roi, que si je ne croyais
+pas ma femme morte, il n'y a rien au monde que je ne fisse pour la
+ravoir.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s les merveilles que j'ai faites devant vous, r&eacute;pliqua-t-elle, il
+me semble que vous devriez &ecirc;tre persuad&eacute; de ce que je vous dis: laissez
+votre royaume avec de bons ordres, et ne diff&eacute;rez pas &agrave; partir. Voici
+une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine, et de parler &agrave;
+la f&eacute;e Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible cr&eacute;ature qui soit au
+monde.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi ne voyant plus la princesse qui lui &eacute;tait destin&eacute;e, sentit que sa
+passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire, celle qu'il
+avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces.</p>
+
+<p>Il partit sans vouloir &ecirc;tre accompagn&eacute; de personne, et f&icirc;t des pr&eacute;sents
+tr&egrave;s consid&eacute;rables &agrave; la Grenouille:</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous d&eacute;couragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles
+difficult&eacute;s &agrave; surmonter; mais j'esp&egrave;re que vous r&eacute;ussirez dans ce que
+vous souhaitez.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi, consol&eacute; par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa
+bague pour aller trouver sa ch&egrave;re reine. &Agrave; mesure que Moufette
+grandissait, sa beaut&eacute; se perfectionnait si fort, que tous les monstres
+du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons
+d'une figure &eacute;pouvantable, qui venaient ramper &agrave; ses pieds. Bien qu'elle
+les e&ucirc;t toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer, elle
+fuyait et se cachait entre les bras de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Serons-nous longtemps ici? lui disait-elle. Nos malheurs ne
+finiront-ils point?&raquo;</p>
+
+<p>La reine lui donnait de bonnes esp&eacute;rances pour la consoler; mais dans le
+fond elle n'en avait aucune; l'&eacute;loignement de la Grenouille, son profond
+silence, tant de temps pass&eacute; sans avoir aucunes nouvelles du roi; tout
+cela, dis-je, l'affligeait &agrave; l'exc&egrave;s.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Lionne s'accoutuma peu &agrave; peu &agrave; les mener &agrave; la chasse; elle &eacute;tait
+friande; elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient, et pour toute
+r&eacute;compense, elle leur en donnait les pieds ou la t&ecirc;te; mais c'&eacute;tait m&ecirc;me
+beaucoup de leur permettre de revoir encore la lumi&egrave;re du jour.</p>
+
+<p>Cette f&eacute;e prenait la figure d'une lionne; la reine ou sa fille
+s'asseyaient sur elle, et couraient ainsi les for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Le roi, conduit par sa bague, s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute; dans une for&ecirc;t, les vit
+passer comme un trait qu'on d&eacute;coche; il n'en f&ucirc;t pas aper&ccedil;u; mais
+voulant les suivre, elles disparurent absolument &agrave; ses yeux.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les continuelles peines de la reine, sa beaut&eacute; ne s'&eacute;tait point
+alt&eacute;r&eacute;e; elle lui parut plus aimable que jamais. Tous ses feux se
+rallum&egrave;rent et ne doutant pas que la jeune princesse qui &eacute;tait avec
+elle, ne f&ucirc;t sa ch&egrave;re Moufette, il r&eacute;solut de p&eacute;rir mille fois, plut&ocirc;t
+que d'abandonner le dessein de les ravoir.</p>
+
+<p>L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur s&eacute;jour o&ugrave; &eacute;tait la reine
+depuis tant d'ann&eacute;es: il n'&eacute;tait pas m&eacute;diocrement surpris de descendre
+jusqu'au fond de la terre; mais tout ce qu'il y vit l'&eacute;tonna bien
+davantage. La f&eacute;e Lionne qui n'ignorait rien, savait le jour et l'heure
+qu'il devait arriver: que n'aurait-elle pas fait pour que le destin
+d'intelligence avec elle en e&ucirc;t ordonn&eacute; autrement? Mais elle r&eacute;solut au
+moins de combattre son pouvoir de tout le sien.</p>
+
+<p>Elle b&acirc;tit au milieu du lac de vif-argent un palais de cristal, qui
+voguait comme l'onde; elle y renferma la pauvre reine et sa fille;
+ensuite elle harangua tous les monstres qui &eacute;taient amoureux de
+Moufette:</p>
+
+<p>&laquo;Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous
+int&eacute;ressez avec moi &agrave; la d&eacute;fendre contre un chevalier qui vient pour
+l'enlever.&raquo;</p>
+
+<p>Les monstres promirent de ne rien n&eacute;gliger de ce qu'ils pouvaient faire;
+ils entour&egrave;rent le palais de cristal; les plus l&eacute;gers se plac&egrave;rent sur
+le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tant conseill&eacute; par sa fid&egrave;le bague, fut d'abord &agrave; la caverne de
+la f&eacute;e; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. D&egrave;s qu'il parut, elle
+se jeta sur lui: il mit l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main avec une valeur qu'elle n'avait
+pas pr&eacute;vue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la
+lui coupa &agrave; la jointure, c'&eacute;tait justement au coude. Elle poussa un
+grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la
+gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgr&eacute; son
+invuln&eacute;rable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.</p>
+
+<p>&laquo;Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te punir, r&eacute;pliqua-t-il fi&egrave;rement, d'avoir enlev&eacute; ma femme; et
+je veux t'obliger &agrave; me la rendre, ou je t'&eacute;tranglerai tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi regarda du c&ocirc;t&eacute; qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille
+dans le ch&acirc;teau de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail
+comme une gal&egrave;re sur le vif-argent.</p>
+
+<p>Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force,
+et il en fut entendu; mais o&ugrave; les joindre? Pendant qu'il en cherchait le
+moyen, la f&eacute;e Lionne disparut.</p>
+
+<p>Il courait le long des bords du lac: quand il &eacute;tait d'un c&ocirc;t&eacute; pr&ecirc;t &agrave;
+joindre le palais transparent, il s'&eacute;loignait d'une vitesse
+&eacute;pouvantable; et ses esp&eacute;rances &eacute;taient toujours ainsi d&eacute;&ccedil;ues. La reine
+qui craignait qu'&agrave; la fin il ne se lass&acirc;t, lui criait de ne point perdre
+courage, que la f&eacute;e Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un v&eacute;ritable
+amour ne peut &ecirc;tre rebut&eacute; par aucunes difficult&eacute;s. L&agrave;-dessus, elle et
+Moufette lui tendaient les mains, prenaient des mani&egrave;res suppliantes. &Agrave;
+cette vue, le roi se sentait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de nouveaux traits; il &eacute;levait la
+voix; il jurait par le Styx et l'Ach&eacute;ron, de passer plut&ocirc;t le reste de
+sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles.</p>
+
+<p>Il fallait qu'il f&ucirc;t dou&eacute; d'une grande pers&eacute;v&eacute;rance: il passait aussi
+mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte
+d'&eacute;pines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages,
+plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats &agrave; soutenir
+contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir
+sa femme, est assur&eacute;ment du temps des f&eacute;es, et son proc&eacute;d&eacute; marque assez
+l'&eacute;poque de mon conte.</p>
+
+<p>Trois ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent sans que le roi e&ucirc;t lieu de se promettre
+aucuns avantages; il &eacute;tait presque d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; il prit cent fois la
+r&eacute;solution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu
+envisager ce dernier coup comme un rem&egrave;de aux peines de la reine et de
+la princesse. Il courait &agrave; son ordinaire, tant&ocirc;t d'un c&ocirc;t&eacute;, tant&ocirc;t d'un
+autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par
+votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un
+certain morceau &agrave; manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai
+lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgr&eacute;
+tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce ch&acirc;teau de
+cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse
+Moufette.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ah! cher dragon de mon &acirc;me, s'&eacute;cria le roi, je vous jure, et &agrave; toute
+votre dragonienne esp&egrave;ce, que je vous donnerai &agrave; manger tout votre
+saoul, et que je resterai &agrave; jamais votre petit serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous engagez pas, r&eacute;pliqua le dragon, si vous n'avez envie de me
+tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en
+souviendriez le reste de votre vie.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de d&eacute;livrer
+sa ch&egrave;re reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur
+le plus beau cheval du monde: en m&ecirc;me temps les monstres vinrent
+au-devant de lui pour l'arr&ecirc;ter au passage, ils se battent, l'on
+n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu,
+le soufre et le salp&ecirc;tre tombent p&ecirc;le-m&ecirc;le: enfin le roi arrive au
+ch&acirc;teau; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux,
+tout lui en d&eacute;fend l'entr&eacute;e; mais le dragon avec ses griffes, ses dents
+et sa queue, mettait en pi&egrave;ces les plus hardis. La reine de son c&ocirc;t&eacute; qui
+voyait cette grande bataille, casse ses murs &agrave; coup de pieds, et des
+morceaux, elle en fait des armes pour aider &agrave; son cher &eacute;poux; ils furent
+enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un
+coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit.</p>
+
+<p>L'officieux dragon &eacute;tait disparu comme tous les autres; et sans que le
+roi p&ucirc;t deviner par quel moyen il avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; dans sa ville
+capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon
+magnifique, vis-&agrave;-vis d'une table d&eacute;licieusement servie. Il n'a jamais
+&eacute;t&eacute; un &eacute;tonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs
+sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui,
+par une suite de prodiges, &eacute;tait si superbement v&ecirc;tue, qu'on avait peine
+&agrave; soutenir l'&eacute;clat de ses pierreries.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; d'imaginer que tous les plaisirs occup&egrave;rent cette belle
+cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des
+tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux
+yeux de Moufette les arr&ecirc;taient tous. Entre ceux qui parurent les mieux
+faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage;
+l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la
+jeune Moufette, qui avait &eacute;t&eacute; jusqu'alors avec les serpents et les
+dragons du lac, ne put s'emp&ecirc;cher de rendre justice au m&eacute;rite de Moufy;
+il ne se passait aucun jour, sans qu'il f&icirc;t des galanteries nouvelles
+pour lui plaire, car il l'aimait passionn&eacute;ment; et s'&eacute;tant mis sur les
+rangs pour &eacute;tablir ses pr&eacute;tentions, il fit conna&icirc;tre au roi et &agrave; la
+reine que sa principaut&eacute; &eacute;tait d'une beaut&eacute; et d'une &eacute;tendue qui
+m&eacute;ritait bien une attention particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Le roi lui dit que Moufette &eacute;tait ma&icirc;tresse de se choisir un mari, et
+qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaill&acirc;t &agrave; lui plaire,
+que c'&eacute;tait l'unique moyen d'&ecirc;tre heureux. Le prince fut ravi de cette
+r&eacute;ponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui &eacute;tait pas
+indiff&eacute;rent; et s'en &eacute;tant enfin expliqu&eacute; avec elle, elle lui dit que
+s'il n'&eacute;tait pas son &eacute;poux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy,
+transport&eacute; de joie, se jeta &agrave; ses pieds, et la conjura dans les termes
+les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.</p>
+
+<p>Il courut aussit&ocirc;t dans l'appartement du roi et de la reine; il leur
+rendit compte des progr&egrave;s que son amour avait fait sur Moufette, et les
+supplia de ne plus diff&eacute;rer son bonheur. Ils y consentirent avec
+plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualit&eacute;s, qu'il semblait
+&ecirc;tre seul digne de poss&eacute;der la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien
+les fiancer avant qu'il retourn&acirc;t &agrave; Moufy, o&ugrave; il &eacute;tait oblig&eacute; d'aller
+donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plut&ocirc;t jamais
+parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'&ecirc;tre heureux &agrave;
+son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans r&eacute;pandre
+beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui
+l'affligeaient; et la reine voyant le prince accabl&eacute; de douleur, lui
+donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que
+l'entr&eacute;e qu'il allait ordonner ne f&ucirc;t plut&ocirc;t pas si magnifique, et qu'il
+tard&acirc;t moins &agrave; revenir. Il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir &agrave; vous ob&eacute;ir, que j'en
+aurai dans cette occasion; mon c&oelig;ur y est trop int&eacute;ress&eacute; pour que je
+n&eacute;glige ce qui peut me rendre heureux.&raquo;</p>
+
+<p>Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour,
+s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris &agrave;
+toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement
+bien. Un jour qu'elle &eacute;tait dans la chambre de la reine, le roi y entra,
+le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras:</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc;! mon enfant, s'&eacute;cria-t-il. &Ocirc;! p&egrave;re infortun&eacute;! &Ocirc;! malheureux roi!&raquo;</p>
+
+<p>Il n'en put dire davantage: les soupirs coup&egrave;rent le fil de sa voix; la
+reine et la princesse &eacute;pouvant&eacute;es, lui demand&egrave;rent ce qu'il avait; enfin
+il leur dit qu'il venait d'arriver un g&eacute;ant d'une grandeur d&eacute;mesur&eacute;e,
+qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse
+qu'il avait exig&eacute;e du roi pour lui aider &agrave; combattre et &agrave; vaincre les
+monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en
+p&acirc;t&eacute;; qu'il s'&eacute;tait engag&eacute; par des serments &eacute;pouvantables de lui donner
+tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-l&agrave;, on ne savait pas manquer &agrave; sa
+parole.</p>
+
+<p>La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle
+serra la princesse entre ses bras:</p>
+
+<p>&laquo;L'on m'arracherait plut&ocirc;t la vie, dit-elle, que de me r&eacute;soudre &agrave; livrer
+ma fille &agrave; ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous
+poss&eacute;dons. P&egrave;re d&eacute;natur&eacute;, pourriez-vous donner les mains &agrave; une si grande
+barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en p&acirc;te! Ha! je n'en peux soutenir
+la pens&eacute;e: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-&ecirc;tre que mon
+affliction le touchera.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi ne r&eacute;pliqua rien: il fut parler au g&eacute;ant, et l'amena ensuite &agrave; la
+reine, qui se jeta &agrave; ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir
+piti&eacute; d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles
+avaient, et de sauver la vie &agrave; Moufette; mais il leur r&eacute;pondit que cela
+ne d&eacute;pendait point du tout de lui, et que le dragon &eacute;tait trop opini&acirc;tre
+et trop friand; que lorsqu'il avait en t&ecirc;te de manger quelque bon
+morceau, tous les dieux ensemble ne lui en &ocirc;teraient pas l'envie; qu'il
+leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne gr&acirc;ce, parce qu'il
+en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. &Agrave; ces mots la reine
+s'&eacute;vanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'e&ucirc;t fallu
+qu'elle secour&ucirc;t sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Ces tristes nouvelles furent &agrave; peine r&eacute;pandues dans le palais, que toute
+la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des g&eacute;missements,
+car Moufette &eacute;tait ador&eacute;e. Le roi ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; la donner au
+g&eacute;ant; et le g&eacute;ant, qui avait d&eacute;j&agrave; attendu plusieurs jours, commen&ccedil;ait &agrave;
+se lasser, et mena&ccedil;ait d'une mani&egrave;re terrible. Cependant le roi et la
+reine disaient:</p>
+
+<p>&laquo;Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous
+d&eacute;vorer nous ne serions pas plus afflig&eacute;s; si l'on met notre Moufette en
+p&acirc;te, nous sommes perdus.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus le g&eacute;ant leur dit qu'il avait re&ccedil;u des nouvelles de son
+ma&icirc;tre, et que si la princesse voulait &eacute;pouser un neveu qu'il avait, il
+consentait &agrave; la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu &eacute;tait beau et bien
+fait, qu'il &eacute;tait prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec
+lui.</p>
+
+<p>Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majest&eacute;s; la reine
+parla &agrave; la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus &eacute;loign&eacute;e de ce
+mariage que de la mort:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par
+une infid&eacute;lit&eacute;, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais
+&agrave; d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la
+v&ocirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi survint: il dit &agrave; sa fille tout ce que la plus forte tendresse
+peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour
+conclusion, il fut r&eacute;solu de la conduire sur le haut d'une montagne o&ugrave;
+le dragon du lac la devait venir prendre.</p>
+
+<p>L'on pr&eacute;para tout pour ce triste sacrifice; jamais ceux d'Iphig&eacute;nie et
+de Psych&eacute; n'ont &eacute;t&eacute; si lugubres: l'on ne voyait que des habits noirs,
+des visages p&acirc;les et constern&eacute;s. Quatre cents jeunes filles de la
+premi&egrave;re qualit&eacute; s'habill&egrave;rent de longs habits blancs, et se
+couronn&egrave;rent de cypr&egrave;s pour l'accompagner: on la portait dans une
+liti&egrave;re de velours noir d&eacute;couverte, afin que tout le monde v&icirc;t ce
+chef-d'&oelig;uvre des dieux; ses cheveux &eacute;taient &eacute;pars sur ses &eacute;paules,
+rattach&eacute;s de cr&ecirc;pes, et la couronne qu'elle avait sur sa t&ecirc;te &eacute;tait de
+jasmins, m&ecirc;l&eacute;s de quelques soucis. Elle ne paraissait touch&eacute;e que de la
+douleur du roi et de la reine qui la suivaient accabl&eacute;s de la plus
+profonde tristesse: le g&eacute;ant, arm&eacute; de toutes pi&egrave;ces, marchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+la liti&egrave;re o&ugrave; &eacute;tait la princesse; et la regardant d'un &oelig;il avide, il
+semblait qu'il &eacute;tait assur&eacute; d'en manger sa part; l'air retentissait de
+soupirs et de sanglots; le chemin &eacute;tait inond&eacute; des larmes que l'on
+r&eacute;pandait.</p>
+
+<p>&laquo;Ha! Grenouille, Grenouille, s'&eacute;criait la reine, vous m'avez bien
+abandonn&eacute;e! h&eacute;las, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre
+plaine, puisque vous me le d&eacute;niez &agrave; pr&eacute;sent? Que je serais heureuse
+d'&ecirc;tre morte alors! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes esp&eacute;rances
+d&eacute;&ccedil;ues! je ne verrais pas, dis-je, ma ch&egrave;re Moufette sur le point d'&ecirc;tre
+d&eacute;vor&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avan&ccedil;ait toujours, quelque
+lentement qu'on march&acirc;t; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale
+montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoubl&egrave;rent d'une telle
+force, qu'il n'a jamais rien &eacute;t&eacute; de si lamentable; le g&eacute;ant convia tout
+le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire,
+car en ce temps-l&agrave; on &eacute;tait fort simple, et on ne cherchait des rem&egrave;des
+&agrave; rien.</p>
+
+<p>Le roi et la reine s'&eacute;tant &eacute;loign&eacute;s, mont&egrave;rent sur une autre montagne
+avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de l&agrave; ce qui allait
+arriver &agrave; la princesse; et en effet ils ne rest&egrave;rent pas longtemps sans
+apercevoir en l'air un dragon qui avait pr&egrave;s d'une demi-lieue de long,
+bien qu'il e&ucirc;t six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son
+corps &eacute;tait pesant, tout couvert de grosses &eacute;cailles bleues, et de longs
+dards enflamm&eacute;s; sa queue faisait cinquante tours et demi; chacune de
+ses griffes &eacute;tait de la grandeur d'un moulin &agrave; vent, et l'on voyait dans
+sa gueule b&eacute;ante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un
+&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'il s'avan&ccedil;ait peu &agrave; peu, la ch&egrave;re et fid&egrave;le Grenouille,
+mont&eacute;e sur un &eacute;pervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait
+son chaperon de roses; et quoiqu'il f&ucirc;t enferm&eacute; dans son cabinet, elle y
+entra sans cl&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Que faites-vous ici, amant infortun&eacute;? lui dit-elle. Vous r&ecirc;vez aux
+beaut&eacute;s de Moufette, qui est dans ce moment expos&eacute;e &agrave; la plus rigoureuse
+catastrophe: voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en
+fais un cheval rare, comme vous allez voir.&raquo;</p>
+
+<p>Il parut aussit&ocirc;t un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois
+t&ecirc;tes; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets
+de canon. Elle lui donna une &eacute;p&eacute;e qui avait dix-huit aunes de long, et
+qui &eacute;tait plus l&eacute;g&egrave;re qu'une plume; elle le rev&ecirc;tit d'un seul diamant,
+dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il f&ucirc;t plus dur
+qu'un rocher, il &eacute;tait si maniable, qu'il ne le g&ecirc;nait en rien:</p>
+
+<p>&laquo;Partez, lui dit-elle, courez, volez &agrave; la d&eacute;fense de ce que vous aimez;
+le cheval vert que je vous donne, vous m&egrave;nera o&ugrave; elle est; quand vous
+l'aurez d&eacute;livr&eacute;e, faites-lui entendre la part que j'y ai.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;G&eacute;n&eacute;reuse f&eacute;e, s'&eacute;cria le prince, je ne puis &agrave; pr&eacute;sent vous t&eacute;moigner
+toute ma reconnaissance; mais je me d&eacute;clare pour jamais votre esclave
+tr&egrave;s fid&egrave;le.&raquo;</p>
+
+<p>Il monta sur le cheval aux trois t&ecirc;tes, aussit&ocirc;t il se mit &agrave; galoper
+avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des
+meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la
+montagne, o&ugrave; il vit sa ch&egrave;re princesse toute seule, et l'affreux dragon
+qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit &agrave; jeter du feu, des
+bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas m&eacute;diocrement le
+monstre; il re&ccedil;ut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui
+entam&egrave;rent un peu les &eacute;cailles; et les bombes lui crev&egrave;rent un &oelig;il. Il
+devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'&eacute;p&eacute;e de
+dix-huit aunes &eacute;tait d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il
+voulait, la lui enfon&ccedil;ant quelquefois jusqu'&agrave; la garde, ou s'en servant
+comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laiss&eacute; de sentir l'effort de
+ses griffes, sans l'habit de diamant qui &eacute;tait imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait
+&eacute;tait fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus
+mortelle appr&eacute;hension dont une ma&icirc;tresse puisse &ecirc;tre capable; mais le
+roi et la reine commenc&egrave;rent &agrave; sentir dans leur c&oelig;ur quelques rayons
+d'esp&eacute;rance, car il &eacute;tait fort extraordinaire de voir un cheval &agrave; trois
+t&ecirc;tes, &agrave; douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un
+&eacute;tui de diamants, arm&eacute; d'une &eacute;p&eacute;e formidable, venir dans un moment si
+n&eacute;cessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur
+sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un b&acirc;ton, pour
+faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit
+autant. En v&eacute;rit&eacute;, il n'en avait pas besoin, son c&oelig;ur tout seul et le
+p&eacute;ril o&ugrave; il voyait sa ma&icirc;tresse, suffisaient pour l'animer.</p>
+
+<p>Quels efforts ne fit-il point! la terre &eacute;tait couverte des dards, des
+griffes, des cornes, des ailes et des &eacute;cailles du dragon; son sang
+coulait par mille endroits; il &eacute;tait tout bleu, et celui du cheval tout
+vert; ce qui faisait une nuance singuli&egrave;re sur la terre. Le prince tomba
+cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur
+son cheval, et puis c'&eacute;tait des canonnades et des feux gr&eacute;geois qui
+n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il
+tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une
+&eacute;pouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine &agrave; croire, et qui est
+pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette
+large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait
+jamais vu; son habit &eacute;tait de velours bleu &agrave; fond d'or, tout brod&eacute; de
+perles; il avait sur la t&ecirc;te un petit morion &agrave; la grecque, ombrag&eacute; de
+plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince
+Moufy:</p>
+
+<p>&laquo;Que ne vous dois-je pas mon g&eacute;n&eacute;reux lib&eacute;rateur! lui dit-il; vous venez
+de me d&eacute;livrer de la plus affreuse prison o&ugrave; jamais un souverain puisse
+&ecirc;tre renferm&eacute;: j'y avais &eacute;t&eacute; condamn&eacute; par la f&eacute;e Lionne: il y a seize
+ans que j'y languis; et son pouvoir &eacute;tait tel, que malgr&eacute; ma propre
+volont&eacute;, elle me for&ccedil;ait &agrave; d&eacute;vorer cette belle princesse: menez-moi &agrave;
+ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Moufy, surpris et charm&eacute; d'une aventure si &eacute;tonnante, ne
+voulut c&eacute;der en rien aux civilit&eacute;s de ce prince; ils se h&acirc;t&egrave;rent de
+joindre la belle Moufette, qui rendait de son c&ocirc;t&eacute; mille gr&acirc;ces aux
+dieux pour un bonheur si inesp&eacute;r&eacute;. Le roi, la reine et toute la cour
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; aupr&egrave;s d'elle; chacun parlait &agrave; la fois, personne ne
+s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleur&eacute;
+de douleur. Enfin pour que rien ne manqu&acirc;t &agrave; la f&ecirc;te, la bonne
+Grenouille parut en l'air, mont&eacute;e sur un &eacute;pervier qui avait des
+sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva
+les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la
+Grenouille &eacute;tait aussi belle que l'aurore. La reine s'avan&ccedil;a vers elle,
+et la prit par une de ses petites pattes; aussit&ocirc;t la sage Grenouille se
+m&eacute;tamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage &eacute;tait le plus
+agr&eacute;able du monde:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens, s'&eacute;cria-t-elle, pour couronner la fid&eacute;lit&eacute; de la princesse
+Moufette, elle a mieux aim&eacute; exposer sa vie, que de changer; cet exemple
+est rare dans le si&egrave;cle o&ugrave; nous sommes, mais il le sera bien davantage
+dans les si&egrave;cles &agrave; venir.&raquo;</p>
+
+<p>Elle prit aussit&ocirc;t deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la t&ecirc;te des
+deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on
+vit que tous les os du dragon s'&eacute;lev&egrave;rent pour former un arc de
+triomphe, en m&eacute;moire de la grande aventure qui venait de se passer.</p>
+
+<p>Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville,
+chantant hymen et hym&eacute;n&eacute;e, avec autant de gaiet&eacute;, qu'ils avaient c&eacute;l&eacute;br&eacute;
+tristement le sacrifice de la princesse.</p>
+
+<p>Ses noces ne furent diff&eacute;r&eacute;es que jusqu'au lendemain; il est ais&eacute; de
+juger de la joie qui les accompagna.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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