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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18367-8.txt b/18367-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0fe2cde --- /dev/null +++ b/18367-8.txt @@ -0,0 +1,12283 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes, Tome I + +Author: Marie-Catherine d'Aulnoy + +Release Date: May 10, 2006 [EBook #18367] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy + +CONTES + +Tome I + +Table des matières + +La Belle aux cheveux d'or. +L'Oiseau bleu. +Gracieuse et Percinet. +La Biche au bois. +Babiole. +Finette Cendron. +Fortunée. +La bonne petite souris. +La Princesse Rosette. +Le Mouton. +Le Nain jaune. +Le Prince lutin. +La Grenouille bienfaisante. + + + + +La Belle aux cheveux d'or + + +Il y avait une fois la fille d'un roi qui était si belle qu'il n'y avait +rien de si beau au monde; et à cause qu'elle était si belle on la +nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux étaient plus fins que +de l'or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque +sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, +avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants +et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. + +Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'était point marié, et qui +était bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait +de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'eût point encore vue, il +se prit à l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il +se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il +fit faire un carrosse magnifique à son ambassadeur; il lui donna plus de +cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la +princesse. + +Quand il eut pris congé du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne +parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux +cheveux d'or ne consentît à ce qu'il souhaitait, lui faisait déjà faire +de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers +étaient occupés à travailler, l'ambassadeur, arrivé chez la Belle aux +cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne fût pas +ce jour-là de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblât pas à +son gré, elle répondit à l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais +qu'elle n'avait point envie de se marier. + +L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la +pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu'il lui avait +portés de la part du roi, car elle était fort sage, et savait bien qu'il +ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons: aussi elle ne +voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas +mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'épingles +d'Angleterre. + +Quand l'ambassadeur arriva à la grande ville du roi, où il était attendu +si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle +aux cheveux d'or. Le roi se mit à pleurer comme un enfant: on le +consolait sans en pouvoir venir à bout. + +Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil, et +le mieux fait de tout le royaume: à cause de sa bonne grâce et de son +esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux, +qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu'il lui confiât tous +les jours ses affaires. + +Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de +l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il +leur dit, sans y prendre garde: + +--Si le roi m'avait envoyé vers la Belle aux cheveux d'or, je suis +certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussitôt ces méchantes gens +vont dire au roi: + +--Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez +envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramenée. Considérez +bien sa malice, il prétend être plus beau que vous, et qu'elle l'aurait +tant aimé, qu'elle l'aurait suivi partout. + +Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu'il était +hors de lui. + +--Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise +plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y +meure de faim! + +Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu'il +avait dit. Ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce +pauvre garçon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait +mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont +il buvait un peu pour se rafraîchir, car la faim lui avait bien séché la +bouche. + +Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant: + +--De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus +fidèle que moi, je ne l'ai jamais offensé. + +Le roi, par hasard, passait près de la tour, et quand il entendit la +voix de celui qu'il avait tant aimé, il s'arrêta pour l'écouter, malgré +ceux qui étaient avec lui, qui haïssaient Avenant et qui disaient au +roi: + +--À quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon? + +Le roi répondit: + +--Laissez-moi là, je veux l'écouter. + +Ayant ouï ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la +porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre à +genoux devant lui, et baisa ses pieds: + +--Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement? + +--Tu t'es moqué de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que +si je t'avais envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien +amenée. + +--Il est vrai, sire, répondit Avenant, que je lui aurais si bien fait +connaître vos grandes qualités, que je suis persuadé qu'elle n'aurait pu +s'en défendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dût être +agréable. + +Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de +travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena +avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite. + +Après l'avoir fait souper à merveille, il l'appela dans son cabinet, et +lui dit: + +--Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont +point rebuté; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille +m'épouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras réussir. + +Avenant répliqua qu'il était disposé à lui obéir en toutes choses, et +qu'il partirait dès le lendemain. + +--Ho! dit le roi, je veux te donner un grand équipage. + +--Cela n'est point nécessaire, répondit-il; il ne me faut qu'un bon +cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il était +ravi de le voir sitôt prêt. + +Ce fut le lundi matin qu'il prit congé du roi et de ses amis, pour aller +à son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que +rêver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or à épouser le roi. +Il avait une écritoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque +belle pensée à mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et +s'asseyait sous des arbres pour écrire, afin de ne rien oublier. Un +matin qu'il était parti à la petite pointe du jour, en passant dans une +grande prairie, il lui vint une pensée fort jolie; il mit pied à terre, +et se plaça contre des saules et des peupliers qui étaient plantés le +long d'une petite rivière qui coulait au bord du pré. Après qu'il eut +écrit, il regarda de tous côtés, charmé de se trouver en un si bel +endroit. Il aperçut sur l'herbe une grosse carpe dorée qui bâillait et +qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons, +elle avait sauté si hors de l'eau, qu'elle s'était élancée sur l'herbe, +où elle était près de mourir. Avenant en eut pitié; et, quoiqu'il fût +jour maigre et qu'il eût pu l'emporter pour son dîner, il fut la prendre +et la remit doucement dans la rivière. Dès que ma commère la carpe sent +la fraîcheur de l'eau, elle commence à se réjouir, et se laisse couler +jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivière: + +--Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me +faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauvée; je vous le +revaudrai. + +Après ce petit compliment, elle s'enfonça dans l'eau; et Avenant demeura +bien surpris de l'esprit et de la grande civilité de la carpe. + +Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien +embarrassé: ce pauvre oiseau était poursuivi par un gros aigle grand +mangeur de corbeaux; il était près de l'attraper, et il l'aurait avalé +comme une lentille, si Avenant n'eût éprouvé de la compassion pour cet +oiseau. + +--Voilà, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle +raison a l'aigle de manger le corbeau? + +Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flèche, puis, visant +bien l'aigle, croc! il lui décoche la flèche dans le corps et le perce +de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se +percher sur un arbre. + +--Avenant, lui dit-il, vous êtes bien généreux de m'avoir secouru, moi +qui ne suis qu'un misérable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat, +je vous le revaudrai. + +Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En +entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'à peine son +chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou désespéré. + +--Ouais! dit-il, voilà un hibou bien affligé, il pourrait s'être laissé +prendre dans quelque filet. + +Il chercha de tous côtés, et enfin il trouva de grands filets que des +oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons. + +--Quelle pitié! dit-il; les hommes ne sont faits que pour +s'entre-tourmenter, ou pour persécuter de pauvres animaux qui ne leur +font ni tort ni dommage. + +Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor; +mais, revenant à tire-d'aile: + +--Avenant, dit-il, il n'est pas nécessaire que je vous fasse une longue +harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle +parle assez d'elle-même: les chasseurs allaient venir, j'étais pris, +j'étais mort sans votre secours. J'ai le coeur reconnaissant, je vous le +revaudrai. + +Voilà les trois plus considérables aventures qui arrivèrent à Avenant +dans son voyage. Il était si pressé d'arriver, qu'il ne tarda pas à se +rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y était admirable; +l'on y voyait les diamants entassés comme des pierres; les beaux habits, +le bonbon, l'argent; c'étaient des choses merveilleuses; et il pensait +en lui-même que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son +maître, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de +brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se +lava le visage, mit une riche écharpe toute brodée à son cou, avec un +petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait acheté en +passant à Boulogne. Avenant était si bien fait, si aimable, il faisait +toute chose avec tant de grâce, que, lorsqu'il se présenta à la porte du +palais, tous les gardes lui firent une grande révérence; et l'on courut +dire à la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus +proche voisin, demandait à la voir. + +Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit: + +--Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il +plaît à tout le monde. + +--Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous +l'avons vu du grenier où nous accommodions votre filasse, et tant qu'il +est demeuré sous les fenêtres nous n'avons pu rien faire. + +--Voilà qui est beau, répliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser +à regarder les garçons! Çà, que l'on me donne ma grande robe de satin +bleu brodée, et que l'on éparpille bien mes blonds cheveux; que l'on me +fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers +hauts et mon éventail; que l'on balaie ma chambre et mon trône: car je +veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or. + +Voilà toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine; +elles montraient tant de hâte qu'elles s'entrecognaient et n'avançaient +guère. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour +voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son trône d'or, +d'ivoire, et d'ébène, qui sentait comme baume; et elle commanda à ses +filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour +n'étourdir personne. + +On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transporté +d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque +parler. Néanmoins il reprit courage et fit sa harangue à merveille: il +pria la princesse qu'il n'eût pas le déplaisir de s'en retourner sans +elle. + +--Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me +conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de +vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a +un mois je fus me promener sur la rivière avec toutes mes dames; et +comme l'on me servit ma collation, en ôtant mon gant je tirai de mon +doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivière. Je la chérissais +plus que mon royaume. Je vous laisse à juger de quelle affliction cette +perte fut suivie. J'ai fait serment de n'écouter jamais aucune +proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un époux ne +me rapporte ma bague. Voyez à présent ce que vous avez à faire là-dessus +car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me +persuaderiez pas de changer de sentiment. + +Avenant demeura bien étonné de cette réponse. Il lui fit une profonde +révérence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'écharpe; +mais elle lui répliqua qu'elle ne voulait point de présents, et qu'il +songeât à ce qu'elle venait de lui dire. + +Quand il fut retourné chez lui, il se coucha sans souper. Son petit +chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint +se mettre auprès de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de +soupirer. + +--Où puis-je prendre une bague tombée depuis un mois dans une grande +rivière? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne +m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilité de lui obéir. + +Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'écoutait, lui dit: + +--Mon cher maître, je vous prie, ne désespérez point de votre bonne +fortune: vous êtes trop aimable pour n'être pas heureux. Allons dès +qu'il fera jour au bord de la rivière. + +Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne répondit rien; +mais, tout accablé de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le +jour, cabriola tant qu'il l'éveilla, et lui dit: + +--Mon maître, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se +lève, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va +insensiblement au bord de la rivière, où il se promenait son chapeau sur +les yeux et ses bras croisés l'un sur l'autre, ne pensant qu'à son +départ, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait: + +--Avenant! Avenant! + +Il regarde de tous côtés et ne voit personne; il crut rêver. Il continue +sa promenade; on le rappelle: + +--Avenant! Avenant! + +--Qui m'appelle? dit-il. + +Cabriolle, qui était fort petit, et qui regardait de près l'eau, lui +répliqua: + +--Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dorée que j'aperçois. + +Aussitôt la grosse carpe paraît, et lui dit: + +--Vous m'avez sauvé la vie dans le pré des alisiers, où je serais restée +sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant, +voici la bague de la Belle aux cheveux d'or. + +Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commère la carpe, qu'il +remercia mille fois. + +Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit +Cabriolle, qui était bien aise d'avoir fait venir son maître au bord de +l'eau. On alla dire à la princesse qu'il demandait à la voir. + +--Hélas! dit-elle, le pauvre garçon, il vient prendre congé de moi. Il a +considéré que ce que je veux est impossible, et il va le dire à son +maître. + +On fit entrer Avenant, qui lui présenta sa bague et lui dit: + +--Madame la princesse, voilà votre commandement fait; vous plaît-il +recevoir le roi mon maître pour époux? + +Quand elle vit sa bague où il ne manquait rien, elle resta si étonnée, +qu'elle croyait rêver. + +--Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favorisé +de quelque fée, car naturellement cela n'est pas possible. + +--Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de +vous obéir. + +--Puisque vous avez si bonne volonté, continua-t-elle, il faut que vous +me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y +a un prince, qui n'est pas éloigné d'ici, appelé Galifron, lequel +s'était mis dans l'esprit de m'épouser. Il me fit déclarer son dessein +avec des menaces épouvantables, que si je le refusais il désolerait mon +royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un géant qui est +plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un +marron. Quand il va à la campagne, il porte dans ses poches de petits +canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut, +ceux qui sont près de lui deviennent sourds. Je lui fis répondre que je +ne voulais point me marier, et qu'il m'excusât; cependant, il n'a point +laissé de me persécuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses, +il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tête. + +Avenant demeura un peu étourdi de cette proposition. Il rêva quelque +temps, puis il dit: + +--Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu; +mais je mourrai en homme brave. + +La princesse resta bien étonnée: elle lui dit mille choses pour +l'empêcher de faire cette entreprise. Cela ne servit à rien: il se +retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand +il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier, +monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait +de ses nouvelles à ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que +c'était un vrai démon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire +cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant: + +--Mon cher maître, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les +jambes; il baissera la tête pour me chasser, et vous le tuerez. + +Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son +secours ne suffirait pas. + +Enfin, il arriva près du château de Galifron. Tous les chemins étaient +couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangés ou mis en +pièces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir à travers un +bois. Sa tête dépassait les plus grands arbres, et il chantait d'une +voix épouvantable: + + Où sont les petits enfants, + Que je les croque à belles dents? + Il m'en faut tant, tant et tant + Que le monde n'est suffisant. + +Aussitôt Avenant se mit à chanter sur le même air: + + Approche, voici Avenant, + Qui t'arrachera les dents; + Bien qu'il ne soit pas des plus grands, + Pour te battre il est suffisant. + +Les rimes n'étaient pas bien régulières mais il fit la chanson fort +vite, et c'est même un miracle qu'il ne la fît pas plus mal, car il +avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda +de tous côtés, et aperçut Avenant l'épée à la main, qui lui dit deux ou +trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans +une colère effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait +assommé du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se +mettre sur le haut de sa tête, et avec son bec lui donna si juste dans +les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il était +comme un désespéré, frappant de tous côtés. Avenant l'évitait et lui +portait de grands coups d'épée qu'il enfonçait jusqu'à la garde, et qui +lui faisaient mille blessures, par où il perdit tant de sang qu'il +tomba. Aussitôt Avenant lui coupa la tête, bien ravi d'avoir été si +heureux; et le corbeau, qui s'était perché sur un arbre, lui dit: + +--Je n'ai pas oublié le service que vous me rendîtes en tuant l'aigle +qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir +fait aujourd'hui. + +--C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, répliqua Avenant; +je demeure votre serviteur. Il monta aussitôt à cheval, chargé de +l'épouvantable tête de Galifron. + +Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait: +«Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre», de sorte que la +princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vînt +apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui était arrivé; +mais elle vit entrer Avenant avec la tête du géant, qui ne laissa pas de +lui faire encore peur, bien qu'il n'y eût plus rien à craindre. + +--Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'espère que vous ne +refuserez plus le roi mon maître? + +--Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne +trouvez moyen, avant mon départ, de m'apporter de l'eau de la grotte +ténébreuse. + +«Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour. +On trouve à l'entrée deux dragons qui empêchent qu'on y entre. Ils ont +du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la +grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est +plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il +y a une petite cave où coule la fontaine de beauté et de santé: c'est de +cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient +merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est +laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est +vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai +pas mon royaume sans en emporter. + +--Madame, lui dit-il, vous êtes si belle que cette eau vous est bien +inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la +mort: je vais aller chercher ce que vous désirez, avec la certitude de +n'en pouvoir revenir. + +La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit +avec le petit chien Cabriolle, pour aller à la grotte ténébreuse +chercher de l'eau de beauté. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin +disaient: + +--C'est une pitié de voir un garçon si aimable aller se perdre de gaieté +de coeur; il va seul à la grotte, et quand irait-il accompagné de cent +braves, il n'en pourrait venir à bout. Pourquoi la princesse ne +veut-elle que des choses impossibles? + +Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il était bien +triste. + +Il arriva vers le haut d'une montagne où il s'assit pour se reposer un +peu, et il laissa paître son cheval et courir Cabriolle après des +mouches. Il savait que la grotte ténébreuse n'était pas loin de là, il +regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aperçut un vilain rocher +noir comme de l'encre, d'où sortait une grosse fumée, et au bout d'un +moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule: +il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui +faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait où se +cacher, tant il avait peur. + +Avenant, tout résolu de mourir, tira son épée, descendit avec une fiole +que la Belle aux cheveux d'or lui avait donnée pour la remplir de l'eau +de beauté. Il dit à son chien Cabriolle: + +--C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est +gardée par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon +sang et porte-la à la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me coûte; +et puis va trouver le roi mon maître et conte-lui mon malheur. + +Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait: + +--Avenant! Avenant! + +Il dit: + +--Qui m'appelle? + +Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit: + +--Vous m'avez retiré du filet des chasseurs où j'étais pris, et vous me +sauvâtes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le +temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte +ténébreuse; je vais vous chercher de l'eau de beauté. + +Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse à penser. Avenant lui donna +vite la fiole, et le hibou entra sans nul empêchement dans la grotte. En +moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouchée. +Avenant fut ravi, il le remercia de tout son coeur, et, remontant la +montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux. + +Il alla droit au palais; il présenta la fiole à la Belle aux cheveux +d'or, qui n'eut plus rien à dire: elle remercia Avenant, et donna ordre +à tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec +lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois: + +--Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point +partis de mon royaume. + +Mais il répondit: + +--Je ne voudrais pas faire un si grand déplaisir à mon maître pour tous +les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le +soleil. + +Enfin ils arrivèrent à la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle +aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux +présents du monde. Il l'épousa avec tant de réjouissances que l'on ne +parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant +dans le fond de son coeur, n'était heureuse que quand elle le voyait, et +elle le louait toujours. + +--Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu +qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez +être obligé. Il m'a donné de l'eau de beauté: je ne vieillirai jamais, +je serai toujours belle. + +Les envieux qui écoutaient la reine dirent au roi: + +--Vous n'êtes point jaloux, et vous en avez sujet de l'être. La reine +aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait +que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel +autre que vous auriez envoyé n'en eût pas fait autant. + +Le roi dit: + +--Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les +fers aux pieds et aux mains. + +L'on prit Avenant, et, pour sa récompense d'avoir si bien servi le roi, +on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne +voyait personne que le geôlier, qui lui jetait un morceau de pain noir +par un trou, et de l'eau dans une écuelle de terre. Pourtant son petit +chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire +toutes les nouvelles. + +Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgrâce, elle se jeta aux pieds +du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de +prison. Mais plus elle le priait, plus il se fâchait, songeant: «C'est +qu'elle l'aime», et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus; +elle était bien triste. + +Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-être pas assez beau; il eut +envie de se frotter le visage avec de l'eau de beauté, afin que la reine +l'aimât plus qu'elle ne faisait. Cette eau était dans une fiole sur le +bord de la cheminée de la chambre de la reine, elle l'avait mise là pour +la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant +tuer une araignée avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre, +qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne +sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du +roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme était l'eau de +beauté; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la +cheminée de la reine. + +L'eau qui était dans le cabinet du roi servait à faire mourir les +princes et les grands seigneurs quand ils étaient criminels; au lieu de +leur couper la tête ou de les pendre, on leur frottait le visage de +cette eau: ils s'endormaient, et ne se réveillaient plus. Un soir donc, +le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et +mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne +manqua pas de l'aller dire à Avenant, qui lui dit d'aller trouver la +Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier. + +Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit +à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine: + +--Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant. + +Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avait souffertes à cause +d'elle et de sa grande fidélité. Elle sortit sans parler à personne, et +fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des +mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le +manteau royal sur les épaules, elle lui dit: + +--Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon +époux. + +Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour +maître. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux +d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et +satisfaits. + + Si par hasard un malheureux + Te demande ton assistance, + Ne lui refuse point un secours généreux. + Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense. + + Quand Avenant, avec tant de bonté, + Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou même, + Sans être rebuté de sa laideur extrême, + Il conservait la liberté! + + Aurait-on pu jamais pu le croire, + Que ces animaux quelque jour + Le conduiraient au comble de la gloire, + Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour? + + Malgré tous les attraits d'une beauté charmante, + Qui commençait pour lui de sentir des désirs, + Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs, + Une fidélité constante. + + Toutefois, sans raison, il se voit accusé: + Mais quand à son bonheur il paraît plus d'obstacle, + Le Ciel lui devait un miracle, + Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé. + + + + +L'Oiseau bleu + + +C'était une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme +mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un +petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs tant il était +affligé. On craignit qu'il ne se tuât, on mit des matelas entre la +tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne +se faisait point de mal. Tous ses sujets résolurent de l'aller voir, et +de lui dire ce qu'ils pourraient pour soulager sa tristesse. Les uns +préparaient des discours graves et sérieux; d'autres d'agréables et +réjouissants: mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à +peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se présenta devant lui +une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs +habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il +en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les +autres de diminuer sa douleur, quelle venait pour l'augmenter, parce que +rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle, +qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte +de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle +redoubla ses cris, et le roi, à son exemple, se mit à hurler. + +Il la reçut mieux que les autres; il l'entretint des belles qualités de +sa chère défunte, et elle renchérit celles de son cher défunt: ils +causèrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur +douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva +un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette +pauvre affligée, qui tournait et retournait fort à propos deux grands +yeux bleus, bordés de longues paupières noires: son teint était assez +fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention; peu à peu il +parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve +disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari; le roi la pria de ne +point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné +qu'il l'épousât, et que le noir se changeât en vert et en couleur de +rose: il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer +dans leur coeur et pour en faire tout ce que l'on veut. + +Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour +la huitième merveille du monde; on la nommait Florine, parce qu'elle +ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. On ne lui +voyait guère d'habits magnifiques; elle aimait les robes de taffetas +volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de +fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles étaient placées +dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se +remaria. + +La nouvelle reine envoya quérir sa fille, qui avait été nourrie chez sa +marraine, la fée Soussio; mais elle n'en était ni plus gracieuse ni plus +belle: Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagné. Elle ne +laissait pas de l'aimer chèrement. On l'appelait Truitonne, car son +visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cheveux +noirs étaient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa +peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer à +la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme +Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en +désespérait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal +auprès du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne +fissent quelque pièce à Florine. La princesse, qui était douce et +spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus des mauvais procédés. + +Le roi dit un jour à la reine que Florine et Truitonne étaient assez +grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la +cour, il fallait faire en sorte de lui en donner l'une des deux. + +--Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie; +elle est plus âgée que la vôtre, et, comme elle est mille fois plus +aimable, il n'y a point à balancer là-dessus. + +Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et +qu'il l'en faisait la maîtresse. + +À quelque temps de là, on apprit que le roi Charmant devait arriver. +Jamais prince n'avait porté plus loin la galanterie et la magnificence; +son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne répondît à son nom. +Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous +les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne. +Elle pria le roi que Florine n'eût rien de neuf, et, ayant gagné ses +femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et +toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva, de sorte que, +lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien +d'où lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir +des étoffes; ils répondirent que la reine avait défendu qu'on lui en +donnât. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa +honte était si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque +le roi Charmant arriva. + +La reine le reçut avec de grandes cérémonies; elle lui présenta sa +fille, plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures +qu'elle ne l'était ordinairement. Le roi en détourna ses yeux; la reine +voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de +s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il +demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appelée Florine. + +--Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voilà qui se +cache, parce qu'elle n'est pas brave. + +Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant +demeura comme un homme ébloui. Il se leva promptement, et fit une +profonde révérence à la princesse: + +--Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que +vous ayez besoin d'aucun secours étranger. + +--Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à +porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez +fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi. + +--Il serait impossible, s'écria Charmant, qu'une si merveilleuse +princesse pût être en quelque lieu, et que l'on eût des yeux pour +d'autres que pour elle. + +--Ah! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre. +Croyez-moi, seigneur, Florine est déjà assez coquette, et elle n'a pas +besoin qu'on lui dise tant de galanteries. + +Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la +reine; mais, comme il n'était pas de condition à se contraindre, il +laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l'entretint trois +heures de suite. + +La reine au désespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la +préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et +l'obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, l'on +enfermerait Florine dans une tour, où ils ne se verraient point. En +effet, aussitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre, quatre hommes +masqués la portèrent au haut de la tour, et l'y laissèrent dans la +dernière désolation; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que +pour l'empêcher de plaire au roi qui lui plaisait déjà fort, et qu'elle +aurait bien voulu pour époux. + +Comme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire à la +princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il +voulut parler d'elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui +faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui dirent tout +le mal qu'ils purent: qu'elle était coquette, inégale, de méchante +humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques, qu'on ne +pouvait être plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice, +quelles aimait mieux être habillée comme une petite bergère, que +d'acheter de riches étoffes de l'argent que lui donnait le roi son père. +À tout ce détail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de +colère qu'il avait bien de la peine à modérer. + +--Non, disait-il en lui-même, il est impossible que le Ciel ait mis une +âme si mal faite dans le chef-d'oeuvre de la nature. Je conviens qu'elle +n'était pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en +avait prouve assez qu'elle n'était point accoutumée à se voir ainsi. +Quoi! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui +enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est +bien plus aisé de croire que c'est la reine qui la décrie ainsi: l'on +n'est pas belle-mère pour rien; et la princesse Truitonne est une si +laide bête, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portât envie à +la plus parfaite de toutes les créatures. + +Pendant qu'il raisonnait là-dessus, des courtisans qui l'environnaient +devinaient bien à son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de +parler mal de Florine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui, +changeant de ton et de langage pour connaître les sentiments du prince, +se mit à dire des merveilles de la princesse. À ces mots il se réveilla +comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se +répandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement! +Tu parais partout, sur les lèvres d'un amant, dans ses yeux, au son de +sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la +tristesse, tout parle de ce qu'on ressent. + +La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant était bien touché, +envoya quérir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa +le reste de la nuit à les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne +servait qu'à confirmer l'opinion où elle était, que le roi aimait +Florine. Mais que vous dirai-je de la mélancolie de cette pauvre +princesse? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette horrible +tour où les hommes masqués l'avaient emportée. + +--Je serais moins à plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici +avant que j'eusse vu cet aimable roi: l'idée que j'en conserve ne peut +servir qu'à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour +m'empêcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement. +Hélas! que le peu de beauté dont le Ciel m'a pourvue coûtera cher à mon +repos! + +Elle pleurait ensuite si amèrement, si amèrement que sa propre ennemie +en aurait eu pitié si elle avait été témoin de ses douleurs. + +C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le +roi Charmant par tous les témoignages qu'elle pourrait lui donner de son +attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence +sans pareille, faits à la mode du pays, et l'ordre des chevaliers +d'amour, qu'elle avait obligé le roi d'instituer le jour de leurs noces. +C'était un coeur d'or émaillé de couleur de feu, entouré de plusieurs +flèches, et percé d'une, avec ces mots: Une seule me blesse. La reine +avait fait tailler pour Charmant un coeur d'un rubis gros comme un oeuf +d'autruche; chaque flèche était d'un seul diamant, longue comme le +doigt, et la chaîne où ce coeur tenait était faite de perles, dont la +plus petite pesait une livre: enfin, depuis que le monde est monde, il +n'avait rien paru de tel. + +Le roi, à cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans +parler. On lui présenta en même temps un livre dont les feuilles étaient +de vélin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, chargée de +pierreries; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'amour y étaient +écrits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la +princesse qu'il avait vue le priait d'être son chevalier, et qu'elle lui +envoyait ce présent. À ces mots, il osa se flatter que c'était celle +qu'il aimait. + +--Quoi! la belle princesse Florine, s'écria-t-il, pense à moi d'une +manière si généreuse et si engageante? + +--Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom, nous venons de la +part de l'aimable Truitonne. + +--C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier! dit le roi d'un air +froid et sérieux, je suis fâché de ne pouvoir accepter cet honneur; mais +un souverain n'est pas assez maître de lui pour prendre les engagements +qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir +tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la grâce qu'elle m'offre que de +m'en rendre indigne. + +Il remit aussitôt le coeur, la chaîne et le livre dans la même +corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage +avec sa fille, de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu +une faveur si particulière. + +Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur +appartement: il espérait que Florine y serait; il regardait de tous +côtés pour la voir. Dès qu'il entendait entrer quelqu'un dans la +chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte; il paraissait +inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait +dans son âme, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait +que de parties de plaisir; il lui répondait tout de travers. Enfin il +demanda où était la princesse Florine. + +--Seigneur, lui dit fièrement la reine, le roi son père a défendu +qu'elle sorte de chez elle, jusqu'à ce que ma fille soit mariée. + +--Et quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle +personne prisonnière? + +--Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me +dispenser de vous le dire. + +Le roi se sentait dans une colère inconcevable; il regardait Truitonne +de travers, et songeait en lui-même que c'était à cause de ce petit +monstre qu'on lui dérobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta +promptement la reine: sa présence lui causait trop de peine. + +Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune prince qui +l'avait accompagné, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on +voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse, +afin qu'il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames +du palais qui entrèrent dans la confidence; il y en eut une qui l'assura +que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait +sur le jardin, et que par là elle pourrait lui parler, pourvu qu'il prît +de grandes précautions afin qu'on ne le sût pas, «car, ajouta-t-elle, le +roi et la reine sont si sévères, qu'ils me feraient mourir s'ils +découvraient que j'eusse favorisé la passion de Charmant». Le prince, +ravi d'avoir amené l'affaire jusque-là, lui promit tout ce qu'elle +voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonçant l'heure du +rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir +la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitôt elle +pensa qu'il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre; elle +l'instruisit bien; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle fût +naturellement une grande bête. + +La nuit était si noire, qu'il aurait été impossible au roi de +s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand même il n'aurait +pas été aussi prévenu qu'il l'était de sorte qu'il s'approcha de la +fenêtre avec des transports de joie inexprimables. Il dit à Truitonne +tout ce qu'il aurait dit à Florine pour la persuader de sa passion. +Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la +plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-mère si cruelle, et +qu'elle aurait toujours à souffrir jusqu'à ce que sa fille fût mariée. +Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son époux, il serait ravi +de partager avec elle sa couronne et son coeur. Là-dessus, il tira sa +bague de son doigt; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que +c'était un gage éternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'à prendre +l'heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu'elle +put à ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui +vaille; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se fût persuadé que +la crainte d'être surprise par la reine lui ôtait la liberté de son +esprit. Il ne la quitta qu'à la condition de revenir le lendemain à +pareille heure, ce qu'elle lui promit de tout son coeur. + +La reine ayant su l'heureux succès de cette entrevue, elle s'en promit +tout. Et, en effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans +une chaise volante, traînée par des grenouilles ailées: un enchanteur de +ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire; Truitonne +sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait, +la reçut dans ses bras et lui jura cent fois une fidélité éternelle. +Mais comme il n'était pas d'humeur à voler longtemps dans sa chaise +volante sans épouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda où elle +voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour +marraine une fée qu'on appelait Soussio, qui était fort célèbre; qu'elle +était d'avis d'aller au château. Quoique le roi ne sût pas le chemin, il +n'eut qu'à dire à ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles +connaissaient la carte générale de l'univers et en peu de temps elles +rendirent le roi et Truitonne chez Soussio. + +Le château était si bien éclairé, qu'en arrivant le roi aurait reconnu +son erreur, si la princesse ne s'était soigneusement couverte de son +voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui +conta comme quoi elle avait attrapé Charmant, et qu'elle la priait de +l'apaiser. + +--Ah! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile: il aime trop +Florine; je suis certaine qu'il va nous faire désespérer. + +Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs étaient de +diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et +Truitonne causer ensemble. Il croyait rêver. + +--Quoi! disait-il, ai-je été trahi? Les démons ont-ils apporté cette +ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chère +Florine ne paraît point! Son père l'a peut-être suivie! + +Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien +pis quand elles entrèrent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton +absolu: + +--Roi Charmant, voici la princesse Truitonne, à laquelle vous avez donné +votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'épousiez tout +à l'heure. + +--Moi, s'écria-t-il, moi, j'épouserais ce petit monstre! Vous me croyez +d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions: +sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a.... + +--N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi +pour me manquer de respect. + +--Je consens, répliqua le roi, de vous respecter autant qu'une fée est +respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse. + +--Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant +sa bague. À qui as-tu donné cet anneau pour gage de ta foi? À qui as-tu +parlé à la petite fenêtre, si ce n'est pas à moi? + +--Comment donc! reprit-il, j'ai été déçu et trompé? Non, non, je n'en +serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles, +je veux partir tout à l'heure. + +--Ho! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, dit +Soussio. + +Elle le toucha, et ses pieds s'attachèrent au parquet, comme si on les y +avait cloués. + +--Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'écorcheriez, je +ne serais point à une autre qu'à Florine; j'y suis résolu, et vous +pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré. + +Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prières. +Truitonne pleura, cria, gémit, se fâcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas +un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus +indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages. + +Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent +de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, à +bout et fatiguée, dit au roi: + +--Ho bien, vous êtes un opiniâtre qui ne voulez pas entendre raison; +choisissez, ou d'être sept ans en pénitence, pour avoir donné votre +parole sans la tenir, ou d'épouser ma filleule. + +Le roi, qui avait gardé un profond silence, s'écria tout d'un coup: + +--Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois délivré de +cette maussade. + +--Maussade vous-même, dit Truitonne en colère; je vous trouve un +plaisant roitelet, avec votre équipage marécageux, de venir jusqu'en mon +pays pour me dire des injures et manquer à votre parole. Si vous aviez +quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi? + +--Voilà des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur. +Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle personne pour +sa femme! + +--Non, non, elle ne le sera pas, s'écria Soussio en colère. Tu n'as qu'à +t'envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau +bleu.» + +En même temps le roi change de figure; ses bras se couvrent de plumes et +forment des ailes; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il +lui croît des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de +longues plumes fines et mêlées de bleu céleste; ses yeux s'arrondissent +et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il +s'élève sur sa tête une aigrette blanche, qui forme une couronne; il +chante à ravir, et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux +de se voir ainsi métamorphosé, et s'envole à tire-d'aile pour fuir le +funeste palais de Soussio. + +Dans la mélancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et +ne choisit que les arbres consacrés à l'amour ou à la tristesse, tantôt +sur les myrtes, tantôt sur les cyprès; il chante des airs pitoyables, où +il déplore sa méchante fortune et celle de Florine. + +--En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cachée? disait-il. Qu'est devenue +cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore +respirer? Où la chercherai-je? Suis-je condamné à passer sept ans sans +elle? Peut-être que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai +pour jamais l'espérance qui soutient ma vie. + +Ces différentes pensées affligeaient l'oiseau bleu à tel point qu'il +voulait se laisser mourir. + +D'un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était +bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais quand elle vit +sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se +mit dans une colère terrible, dont le contrecoup retomba sur la pauvre +Florine. + +--Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su +plaire à Charmant. + +Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait parée de ses plus +riches habits: elle portait une couronne de diamants sur sa tête, et +trois filles des plus riches barons de l'État tenaient la queue de son +manteau royal; elle avait au pouce l'anneau du roi Charmant, que Florine +remarqua le jour qu'ils parlèrent ensemble. Elle fut étrangement +surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil. + +--Voilà ma fille qui vient vous apporter des présents de sa noce, dit la +reine; le roi Charmant l'a épousée, il l'aime à la folie, il n'a jamais +été de gens plus satisfaits.» + +Aussitôt on étale devant la princesse des étoffes d'or et d'argent, des +pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes +corbeilles de filigrane d'or. En lui présentant toutes ces choses, +Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que +la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle +s'écria, d'un air désespéré, qu'on ôtât de ses yeux tous ces présents si +funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plutôt qu'elle +voulait présentement mourir. Elle s'évanouit; et la cruelle reine, ravie +d'avoir si bien réussi, ne permit pas qu'on la secourût: elle la laissa +seule dans le plus déplorable état du monde, et alla conter +malicieusement au roi que sa fille était si transportée de tendresse que +rien n'égalait les extravagances qu'elle faisait; qu'il fallait bien se +donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle +pouvait gouverner cette affaire à sa fantaisie et qu'il en serait +toujours satisfait. + +Lorsque la princesse revint de son évanouissement, et qu'elle réfléchit +sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle +recevait de son indigne marâtre, et à l'espérance qu'elle perdait pour +jamais d'épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle +pleura toute la nuit; en cet état elle se mit à sa fenêtre, où elle fit +des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle +la ferma et continua de pleurer. + +La nuit suivante, elle ouvrit la fenêtre, elle poussa de profonds +soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes: le jour venu, +elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux +dire le bel oiseau bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais; +il jugeait que sa chère princesse y était enfermée, et, si elle faisait +de tristes plaintes, les siennes ne l'étaient pas moins. Il s'approchait +des fenêtres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres; +mais la crainte que Truitonne ne l'aperçût et ne se doutât que c'était +lui, l'empêchait de faire ce qu'il aurait voulu. + +--Il y va de ma vie, disait-il en lui-même: si ces mauvaises +découvraient où je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je +m'éloignasse, ou que je fusse exposé aux derniers dangers. + +Ces raisons l'obligèrent à garder de grandes mesures, et d'ordinaire il +ne chantait que la nuit. + +Il y avait vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès +d'une hauteur prodigieuse: l'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut à +peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait: + +--Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle +point à mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt; je +la désire et la cruelle me fuit. Ah! barbare reine, que t'ai-je fait, +pour me retenir dans une captivité si affreuse? N'as-tu pas assez +d'autres endroits pour me désoler? Tu n'as qu'à me rendre témoin du +bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant! + +L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura +bien surpris, et il attendit le jour avec la dernière impatience, pour +voir la dame affligée; mais avant qu'il vînt, elle avait fermé la +fenêtre et s'était retirée. + +L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait +clair de lune: il vit une fille à la fenêtre de la tour, qui commençait +ses regrets: + +--Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m'avais +rendu l'amour de mon père, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un +coup dans les plus amères douleurs? Est-ce dans un âge aussi tendre que +le mien qu'on doit commencer à ressentir ton inconstance? Reviens, +barbare, s'il est possible; je te demande, pour toutes faveurs, de +terminer ma fatale destinée. + +L'oiseau bleu écoutait; et plus il écoutait, plus il se persuadait que +c'était son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit: + +--Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir +si promptement les vôtres? Vos maux ne sont point sans remède. + +--Hé! qui me parle, s'écria-t-elle, d'une manière si consolante? + +--Un roi malheureux, reprit l'oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais +que vous. + +--Un roi qui m'aime! ajouta-t-elle. Est-ce ici un piège que me tend mon +ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche à découvrir +mes sentiments, je suis prête à lui en faire l'aveu. + +--Non, ma princesse, répondit-il, l'amant qui vous parle n'est point +capable de vous trahir. + +En achevant ces mots, il vola sur la fenêtre. Florine eut d'abord grande +peur d'un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d'esprit que +s'il avait été homme, quoiqu'il conservât le petit son de voix d'un +rossignol; mais la beauté de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura. + +--M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'écria-t-il. Puis-je +goûter un bonheur si parfait sans mourir de joie? Mais, hélas! que cette +joie est troublée par votre captivité et l'état où la méchante Soussio +m'a réduit pour sept ans! + +--Et qui êtes-vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant. + +--Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me +connaître. + +--Quoi! le plus grand roi du monde! Quoi! le roi Charmant, dit la +princesse, serait le petit oiseau que je tiens? + +--Hélas! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il; et, si +quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai préféré cette peine à +celle de renoncer à la passion que j'ai pour vous. + +--Pour moi! dit Florine. Ah! ne cherchez point à me tromper! Je sais, je +sais que vous avez épousé Truitonne; j'ai reconnu votre anneau à son +doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez +donnés. Elle est venue m'insulter dans ma triste prison, chargée d'une +riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main +pendant que j'étais chargée de chaînes et de fers. + +--Vous avez vu Truitonne en cet équipage? interrompit le roi; sa mère et +elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi? Ô ciel! est-il +possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse +m'en venger aussitôt que je le souhaite? Sachez qu'elles ont voulu me +décevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engagé d'enlever cette +laide Truitonne; mais, aussitôt que je connus mon erreur, je voulus +l'abandonner, et je choisis enfin d'être oiseau bleu sept ans de suite, +plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée. + +Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant +qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui +dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le +persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il n'avait fait pour +elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés, +que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se +séparèrent avec mille peines, après s'être promis que toutes les nuits +ils s'entretiendraient ainsi. + +La joie de s'être trouvés était si extrême, qu'il n'est point de termes +capables de l'exprimer; chacun de son côté remerciait l'amour et la +fortune. Cependant Florine s'inquiétait pour l'oiseau bleu: + +--Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de +quelque aigle, ou de quelque vautour affamé, qui le mangerait avec +autant d'appétit que si ce n'était pas un grand roi? Ô ciel! que +deviendrais-je si ses plumes légères et fines, poussées par le vent, +venaient jusque dans ma prison m'annoncer le désastre que je crains? + +Cette pensée empêcha que la pauvre princesse fermât les yeux: car, +lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l'on +croyait impossible dans un autre temps semble aisé en celui-là, de sorte +qu'elle passa le jour à pleurer, jusqu'à ce que l'heure fût venue de se +mettre à sa fenêtre. + +Le charmant oiseau, caché dans le creux d'un arbre, avait été tout le +jour occupé à penser à sa belle princesse. + +--Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouvée! qu'elle est +engageante! que je sens vivement les bontés qu'elle me témoigne! + +Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pénitence qui +l'empêchait de l'épouser, et jamais on n'en a désiré la fin avec plus de +passion. Comme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il +était capable, il vola jusqu'à la ville capitale de son royaume; il alla +à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée; +il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux +qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta +le soir à Florine, et la pria de s'en parer. + +--J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais, +puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas. + +L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait à la +tour à l'heure qu'elle voudrait: aussitôt elle mit les pendants +d'oreilles, et la nuit se passa à causer comme s'était passée l'autre. + +Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume; il alla à son +palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta +les plus riches bracelets que l'on eût encore vus: ils étaient d'une +seule émeraude, taillés en facettes, creusés par le milieu, pour y +passer la main et le bras. + +--Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient +besoin d'être cultivés par des présents? Ah! que vous me connaîtriez +mal. + +--Non, madame, répliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je +vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse; mais la +mienne serait blessée si je négligeais aucune occasion de vous marquer +mon attention; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me +rappellent à votre souvenir. + +Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il +répondit par mille autres qui ne l'étaient pas moins. + +La nuit suivante, l'oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter à sa belle +une montre d'une grandeur raisonnable, qui était dans une perle; +l'excellence du travail surpassait celle de la matière. + +--Il est inutile de me régaler d'une montre, dit-elle galamment; quand +vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous +êtes avec moi, elles passent comme un songe: ainsi je ne puis leur +donner une juste mesure. + +--Hélas! ma princesse, s'écria l'oiseau bleu, j'en ai la même opinion +que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la +délicatesse. + +--Après ce que vous souffrez pour me conserver votre coeur, +répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l'amitié +et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller. + +Dès que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre, +où des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il +chantait de beaux airs: sa voix ravissait les passants, ils +l'entendaient et ne voyaient personne, aussi il était conclu que +c'étaient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait +entrer dans le bois, on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y +étaient passées, et la terreur générale fit la sûreté particulière de +l'oiseau bleu. + +Il ne se passait aucun jour sans qu'il fît un présent à Florine: tantôt +un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux +mises en oeuvre, des attaches de diamants, des poinçons, des bouquets de +pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables, +des médailles, enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses. +Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour, +n'ayant pas d'endroit où les mettre, elle les cachait soigneusement dans +sa paillasse. + +Deux années s'écoulèrent ainsi sans que Florine se plaignît une seule +fois de sa captivité. Et comment s'en serait-elle plainte? Elle avait la +satisfaction de parler toute la nuit à ce qu'elle aimait; il ne s'est +jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vît personne et que +l'oiseau passât le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille +nouveautés à se raconter; la matière était inépuisable, leur coeur et +leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation. + +Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison, +faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des +ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le +nom: dès qu'ils arrivaient, on les congédiait brusquement. + +--S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie, +leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que +personne s'y oppose. + +À ces nouvelles, sa mère et elle s'emportaient de colère contre +l'innocente princesse qu'elles persécutaient: + +--Quoi! malgré sa captivité, cette arrogante nous traversera? +disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle +nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrètes dans les +pays étrangers, c'est tout au moins une criminelle d'État; traitons-la +sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre. + +Elles finirent leur conseil si tard, qu'il était plus de minuit +lorsqu'elles résolurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle +était avec l'oiseau bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée +de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'était pas naturel aux personnes +affligées; sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques +pastilles d'Espagne qu'elle venait de brûler répandaient une odeur +excellente. La reine écouta à la porte; elle crut entendre chanter un +air à deux parties, car Florine avait une voix presque céleste. En voici +les paroles, qui lui parurent tendres: + + Que notre sort est déplorable, + Et que nous souffrons de tourment + Pour nous aimer trop constamment, + Mais c'est en vain qu'on nous accable; + + Malgré nos cruels ennemis, + Nos coeurs seront toujours unis. + +Quelques soupirs finirent leur petit concert. + +--Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'écria la reine en ouvrant +brusquement la porte, et se jetant dans la chambre. + +Que devint Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite +fenêtre, pour donner le temps à l'oiseau royal de s'envoler. Elle était +bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne +se sentit pas la force de s'éloigner; ses yeux perçants lui avaient +découvert le péril auquel sa princesse était exposée. Il avait vu la +reine et Truitonne; quelle affliction de n'être pas en état de défendre +sa maîtresse! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient +la dévorer. + +--L'on sait vos intrigues contre l'État, s'écria la reine, ne pensez pas +que votre rang vous sauve des châtiments que vous méritez. + +--Et avec qui, madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma +geôlière depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que +vous m'avez envoyées? + +Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une +surprise sans pareille, son admirable beauté et son extraordinaire +parure les éblouissaient. + +--Et d'où vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui +brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des +mines dans cette tour? + +--Je les y ai trouvées, répliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais. + +La reine la regardait attentivement, pour pénétrer jusqu'au fond de son +coeur ce qui s'y passait. + +--Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire +accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le +matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue +de vous obliger à vendre le royaume de votre père. + +--Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire +dédaigneux: une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis +si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature! + +--Et pour qui donc, reprit la reine, êtes-vous coiffée comme une petite +coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si +magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins parée? + +--J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire +que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à +pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher. + +--Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque +traité fait avec les ennemis. + +Elle chercha elle-même partout, et, venant à la paillasse, qu'elle fit +vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de +rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait. +Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la +princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans +la cheminée; mais par bonheur l'oiseau bleu était perché au-dessus, qui +voyait mieux qu'un lynx, et qui écoutait tout. Il s'écria: + +--Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une +trahison. + +Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa +faire ce qu'elle avait médité. + +--Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en +l'air me sont favorables. + +--Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent +pour vous; mais malgré eux votre père saura se faire justice. + +--Plût au ciel, s'écria Florine, n'avoir à craindre que la fureur de mon +père! Mais la vôtre, madame, est plus terrible. + +La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et +d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la +princesse: on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la +prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait +de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de +découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée; elle envoya +coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente; +elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la +servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La +princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une +douleur plus violente. + +--Quoi! je ne parlerais plus à cet oiseau qui m'est si cher! +disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les +siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je +moi-même? + +En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes. + +Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu'elle entendît +voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait +d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans +paraître; l'oiseau bleu se désespérait. Quelles plaintes ne faisait-il +pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux +ressenti les maux de l'absence et ceux de la métamorphose; il cherchait +inutilement des remèdes à l'une et à l'autre; après s'être creusé la +tête, il ne trouvait rien qui le soulageât. + +L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se +sentit si accablée de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondément. +Florine s'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit: + + Oiseau bleu, couleur du temps, + Vole à moi promptement. + +Ce sont là ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer. +L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fenêtre. +Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire! Les +amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille +fois. La princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes, son +amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de +se quitter étant venue, sans que la geôlière se fût réveillée, ils se +dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne +s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit +comme la première fois: + + Oiseau bleu, couleur du temps, + Vole à moi promptement. + +Aussitôt l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et +sans éclat, dont nos amants étaient ravis; ils se flattaient que la +surveillante prendrait tant de plaisir à dormir qu'elle en ferait autant +toutes les nuits. Effectivement, la troisième se passa encore très +heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du +bruit, elle écouta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son +mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui +parlait à la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la +becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur +conversation, et demeura très étonnée, car l'oiseau parlait comme un +amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse. + +Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un +pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une +peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses +larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière +courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et +entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes; elles +raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu était +le roi Charmant. + +--Quel affront! s'écria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette +insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des +agréables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une +manière si sanglante qu'il en sera parlé. + +Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait +plus intéressée dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie +lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la +maîtresse. + +La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne +témoigner ni soupçon, ni curiosité, et de paraître plus endormie qu'à +l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et +la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria: + + Oiseau bleu, couleur du temps, + Vole à moi promptement. + +Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la +méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux, +des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint à tire-d'aile s'abattre +dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds; il tomba sur +d'autres, qui lui coupèrent les ailes; et enfin, tout percé, il se sauva +avec mille peines jusqu'à son arbre, laissant une longue trace de sang. + +Que n'étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal? +Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable. +Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine +qui lui avait fait jouer ce mauvais tour. + +--Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la +passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma +mort, que ne me la demandais-tu toi-même? Elle m'aurait été chère de ta +main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je +souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as +sacrifié à la plus cruelle des femmes! Elle était notre ennemie commune; +tu viens de faire ta paix à mes dépens. C'est toi, Florine, c'est toi +qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as +conduite jusque dans mon sein! + +Ces funestes idées l'accablèrent à un tel point qu'il résolut de mourir. + +Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles +volantes avec le chariot, sans que le roi parût, se mit si en peine de +ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre +pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait +son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était, et, suivant +les règles qu'il s'était prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et +puis il cria cinq fois de toute sa force: + +--Roi Charmant, roi Charmant, où êtes-vous? + +Le roi reconnut la voix de son meilleur ami: + +--Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que +vous chérissez, noyé dans son sang. + +L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir: + +--Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante. + +À ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un +autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait +aucun tour de l'art nécromancien: il ne lui en coûta que quelques +paroles pour arrêter le sang qui coulait encore; et avec des herbes +qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de +grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été +blessé. + +Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu +oiseau, et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa +curiosité: il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère +amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa +paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de +poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché; il se +récria mille fois sur l'infidélité de cette princesse, et dit qu'il +s'estimerait heureux d'être mort avant d'avoir connu son méchant coeur. +Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes; il +conseilla au roi de l'oublier. + +--Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable +d'aimer plus longtemps cette ingrate? Après ce qu'elle vient de vous +faire, l'on en doit tout craindre. + +L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop +chèrement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgré le +soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable: + + Accablé d'un cruel malheur, + En vain l'on parle et l'on raisonne; + On n'écoute que sa douleur, + Et point les conseils qu'on nous donne. + + Il faut laisser faire le temps, + Chaque chose a son point de vue; + Et, quand l'heure n'est pas venue, + On se tourmente vainement. + +Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de +le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de +toute arme meurtrière. + +--Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état +si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité? +Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort; ils +veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu +avant d'avoir recouvré votre première forme. + +--Ne pourrais-je pas, répliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner +tout comme je faisais ordinairement? + +--Oh! s'écria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut obéir à un +homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi, étant +environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes, +vous voyant un petit oiseau. + +--Ah! faiblesse humaine! brillant extérieur! s'écria le roi, encore que +tu ne signifies rien pour le mérite et la vertu, tu ne laisses pas +d'avoir des endroits décevants dont on ne saurait presque se défendre! +Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne +pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais. + +--Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien, j'espère trouver quelques +bons expédients. + +Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait +les jours et les nuits à la fenêtre, répétant sans cesse: + + Oiseau bleu, couleur du temps, + Vole à moi promptement. + +La présence de son espionne ne l'en empêchait point; son désespoir était +tel, qu'elle ne ménageait plus rien. + +--Qu'êtes-vous devenu, roi Charmant? s'écria-t-elle. Nos communs ennemis +vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous +été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélas! n'êtes-vous plus? Ne dois-je +plus vous voir, ou, fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la +dureté de mon sort? + +Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les +heures étaient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et +si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à +peine se soutenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus +funeste était arrivé au roi. + +La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de +plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de +quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser +un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de +Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la +méchante reine et sa fille changea de face: elles étaient regardées +comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur, le peuple mutiné +courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour +souveraine. La reine, irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur; +elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition +devint générale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille, +et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine +la fée Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mère. + +Les grands du royaume s'assemblèrent promptement et montèrent à la tour, +où la princesse était fort malade: elle ignorait la mort de son père et +le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne +douta pas qu'on ne vînt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut +point effrayée: la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu +l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent +le changement qui venait d'arriver à sa fortune. Elle n'en fut point +émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent. + +Les soins infinis que l'on prit de sa santé, et l'envie qu'elle avait +d'aller chercher l'oiseau bleu, contribuèrent beaucoup à la rétablir, et +lui donnèrent bientôt assez de force pour nommer un conseil, afin +d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des +mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans +que personne sût où elle allait. + +L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas +assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de +l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur +duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles +et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un +enchanteur à une fée il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis +cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille +fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très agréablement. + +--Que me veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment +tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moi? + +--Oui, ma commère, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma +satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez +rendu infortuné. + +--Ha! ha! je vous entends, compère, s'écria Soussio, j'en suis fâchée, +mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma +filleule; la voilà belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte. + +L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne +pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle, +parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage. +Le clou qui l'accrochait s'était rompu; la cage était tombée, et Sa +Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se +trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup +de griffe dans l'oeil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on +avait oublié de lui donner à boire; il allait le grand chemin d'avoir la +pépie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit +coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des +barreaux de sa cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai +ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de +perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des +fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur +conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le +palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant +lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui +rendrait sa figure, quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait +pas se marier. + +La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis elle la +fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent +au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidèle ami +l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait +été, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher +le temps dont on diminuait sa pénitence: la seule pensée d'épouser +Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures +raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur +son esprit; et il était moins occupé de la conduite de son royaume que +des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser +Truitonne. + +Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses +cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille +sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt +à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre: elle faisait +toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses +pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté pendant que son aimable +roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une +fontaine dont l'eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut +envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses +blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle +ressemblait à Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans +cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton; +elle s'arrêta, et lui dit: + +--Que faites-vous là, ma belle fille? vous êtes bien seule! + +--Ma bonne mère, dit la reine, je ne laisse pas d'être en grande +compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les +déplaisirs. + +À ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes. + +--Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne +vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincèrement, et j'espère +vous soulager. + +La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la +fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle +cherchait l'oiseau bleu. + +La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de +visage, paraît belle, jeune, habillée superbement; et regardant la reine +avec un sourire gracieux: + +--Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est +plus oiseau; ma soeur Soussio lui a rendu sa première figure, il est +dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous +viendrez à bout de votre dessein. Voici quatre oeufs; vous les casserez +dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous +seront utiles. + +En achevant ces mots, elle disparut. + +Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre; elle +mit les oeufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de +Charmant. + +Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arrive +au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si +droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille +tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée +d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne, +résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des oeufs que la +fée lui avait donnés. Elle en prit un: + +--Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moquée de moi en me +promettant les secours dont j'aurais besoin. + +Dès qu'elle l'eut cassé, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle +mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la +montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans +et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de +nouvelles peines pour descendre: toute la vallée était d'une seule glace +de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y +miraient avec un plaisir extrême, car ce miroir avait bien deux lieues +de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait +être: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la +vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous +les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins +du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les +minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette +circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait +aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la +taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les +femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte +que l'on appelait cette montagne de mille noms différents. Personne +n'était jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les +dames poussèrent de longs cris de désespoir: + +--Où va cette malavisée? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez +d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout. + +Elles faisaient un bruit épouvantable. La reine ne savait comment faire, +car elle voyait un grand péril à descendre par là; elle cassa un autre +oeuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même +temps assez grand pour s'y placer commodément; puis les pigeons +descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arrivât rien de +fâcheux. Elle leur dit: + +--Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu où le roi +Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate. + +Les pigeons, civils et obéissants, ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit +qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit et +leur donna à chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne. + +Oh! que le coeur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage +pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir +le roi. Quelques-uns se prirent à rire. + +--Voir le roi? lui dirent-ils. Hé, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va, +va te décrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel +monarque. + +La reine ne répondit rien: elle s'éloigna doucement et demanda encore à +ceux qu'elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi. + +--Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui +dit-on; car enfin il consent à l'épouser. + +Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point +d'épouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour +parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des +pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille. + +--Infortunée que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le +triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction! C'était +donc à cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'était +pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les +infidélités, pendant qu'abîmée dans la douleur je m'inquiétais pour la +conservation de sa vie! Le traître avait changé; et, se souvenant moins +de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de +m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne. + +Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon appétit; la +reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec +le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'après avoir essuyé +mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et +celui de Truitonne, qu'on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur +pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine! Elle +s'approcha du trône de sa rivale; elle se tint debout, appuyée contre un +pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable +qu'il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement vêtue, et si +laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le +sourcil. + +--Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente +figure, et si près de mon trône d'or? + +--Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle; je viens de loin pour vous +vendre des raretés. + +Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile; elle en tira des bracelets +d'émeraude que le roi Charmant lui avait donnés. + +--Ho! ho! dit Truitonne, voilà de jolies verrines! En veux-tu une pièce +de cinq sous? + +--Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous +ferons notre marché. + +Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en +était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler, +s'avança jusqu'à son trône et lui montra les bracelets, le priant de lui +dire son sentiment. À la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux +qu'il avait donnés à Florine; il pâlit, il soupira, et fut longtemps +sans répondre; enfin, craignant qu'on ne s'aperçût de l'état où ses +différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua: + +--Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais +qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voilà de semblables. + +Truitonne revint de son trône, où elle avait moins bonne mine qu'une +huître à l'écaille; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle +voulait de ces bracelets. + +--Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle; il vaut +mieux vous proposer un autre marché. Si vous me voulez procurer de +coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi, je +vous donnerai mes émeraudes. + +--Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue +et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier. + +Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par +indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère +propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible +qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que, +pendant qu'il était oiseau bleu, il avait conté à la princesse qu'il y +avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des +échos, qui était si ingénieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort +bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre; et, +comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n'en avait +point imaginé de meilleur moyen. + +On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commença ses +plaintes et ses regrets. + +--Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau +bleu! dit-elle. Tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale! Les +bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton +souvenir, tant j'en suis éloignée! + +Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez +de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au +jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gémir et +soupirer: ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre +elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien, +qu'ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très souvent haut. Pour +le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalité étrange: c'est +que, depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir, et +lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait +de l'opium. + +La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude. + +--S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indifférence plus +cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire +entendre? + +Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries +sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût +de Truitonne: elle eut recours à ses oeufs. Elle en cassa un; aussitôt +il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il +était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de +rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris +de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes +et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires +Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes, +particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande +et les passe-pied, ne l'auraient pas cédé à Leance. + +La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'oeuvre de l'art +nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que +Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée, faisant +galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les +marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria +deux ou trois fois: + +--Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton +attelage souriquois? + +--Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit +Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à +l'estimation du plus savant. + +Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua: + +--Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis-m'en le +prix. + +--Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je +demande. + +--Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; et se +tournant vers ses dames: + +--Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de +ses raretés. + +La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre, +et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le +roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre +disaient entre eux: + +--Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne +toute la nuit? + +--Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit +et de la passion dans ce qu'elle conte. + +Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours +auraient produit. + +--Quoi! ce barbare est devenu sourd à ma voix! disait-elle. Il n'entend +plus sa chère Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je +mérite bien les marques de mépris qu'il me donne! + +Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa +tendresse. Il n'y avait plus qu'un oeuf dans son sac dont elle dût +espérer du secours; elle le cassa: il en sortit un pâté de six oiseaux +qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés; avec cela ils +chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et +savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une +chose si admirable; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de +Truitonne. + +Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi +s'approcha d'elle et lui dit: + +--Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de +l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la +nuit d'une manière surprenante. + +Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle +fouilla dans son sac et lui dit: + +--Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne +point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même +cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous. + +Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. À quelques +moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui +feignait de le vouloir manger. + +--Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle. + +--Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et +des médecins. + +En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement +que des sirènes; puis ils s'écrièrent: + +--Donnez la pièce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un +canard, qui dominait, dit plus haut que les autres: + +--Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute +sorte de folie, hormis de celle d'amour. + +Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses +jours, jura: + +--Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir; çà, çà, +Mie-Souillon, que t'en donnerai-je? + +--Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des échos, et +rien davantage. + +--Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par +l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole. + +Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait +que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant. + +Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant +avec ardeur que le valet de chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de +donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le +tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle +commença ses plaintes ordinaires. + +--À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher, +pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne. Que t'ai-je +donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta +métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations. + +Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que +rien ne lui était plus cher que ce souvenir. + +Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de +Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles +venaient; mais son coeur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement +l'idée de son incomparable princesse qu'il sentit sa séparation avec la +même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le +cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du +sien. + +--Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait! +est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis? + +Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre et de +lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait +éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. À +ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui +demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet +de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait +dans le cabinet des échos. + +Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande +reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen de croire que +Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers, +à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et, +s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le +cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef, mais le roi en avait +une qui ouvrait toutes les portes du palais. + +Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait +sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle +était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne +rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son +amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se +jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de +joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en +même temps dans l'esprit. + +La reine ne demeura pas moins troublée; son coeur se serra, elle pouvait +à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et, +quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire +des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque +temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils +s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout +ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio. + +Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une +fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre oeufs à +Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée +déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, +Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne +recevrait aucun retardement. + +Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il +fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir +Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le +roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut +ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée +parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au +moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit +toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire +que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer. + +Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse, +ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la +magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur +félicité, après de si longs malheurs. + + Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant, + Et que, sans avoir pu lui plaire, + Elle voulait former ce triste engagement + Que la mort seule peut défaire, + Qu'elle était imprudente, hélas! + + Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage + Devient un funeste esclavage, + Si l'amour ne le forme pas. + Je trouve que Charmant fut sage. + + À mon sens, il vaut beaucoup mieux + Être oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même, + Que d'éprouver la peine extrême + D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux. + + En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile: + Les hymens seraient plus heureux, + Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile + Qui voulût s'opposer à ces coupables noeuds, + Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse, + Par intérêt ou par caprice, + Deux coeurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux. + + + + +Gracieuse et Percinet + + +Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa +beauté, sa douceur et son esprit, qui étaient incomparables, la firent +nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mère. Il n'y avait +point de matin qu'on ne lui apportât une belle robe, tantôt de brocart +d'or, de velours ou de satin. Elle était parée à merveille, sans en être +ni plus fière, ni plus glorieuse. Elle passait la matinée avec des +personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et +l'après-dîner, elle travaillait auprès de la reine. Quand il était temps +de faire collation, on lui servait des bassins pleins de dragées, et +plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle était +la plus heureuse princesse de l'univers. + +Il y avait dans cette même cour une vieille fille fort riche, appelée la +duchesse Grognon, qui était affreuse de tout point: ses cheveux étaient +d'un roux couleur de feu; elle avait le visage épouvantablement gros et +couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui +en restait qu'un chassieux; sa bouche était si grande qu'on eût dit +qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de +dents, on ne la craignait pas; elle était bossue devant et derrière, et +boiteuse des deux côtés. Ces sortes de monstres portent envie à toutes +les belles personnes: elle haïssait mortellement Gracieuse, et se retira +de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un +château à elle qui n'était pas éloigné. Quand quelqu'un l'allait voir et +qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'écriait en +colère: + +--Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de +charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne. + +Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa +mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mère; le roi +regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura près d'un an enfermé +dans son palais. Enfin les médecins, craignant qu'il ne tombât malade, +lui ordonnèrent de se promener et de se divertir. Il fut à la chasse et +comme la chaleur était grande, en passant par un gros château qu'il +trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer. + +Aussitôt la duchesse Grognon, avertie de l'arrivée du roi (car c'était +son château), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais +de sa maison, c'était une grande cave bien voûtée, fort propre, où elle +le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents +tonneaux rangés les uns sur les autres, il lui demanda si c'était pour +elle seule qu'elle faisait une si grosse provision. + +--Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous +en faire goûter; voilà du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de +l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel +voulez-vous? + +--Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux +que tous les autres. + +Aussitôt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du +tonneau un millier de pistoles. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant. + +Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles +louis d'or. + +--Je n'entends rien à cela, dit-elle encore en souriant plus fort. + +Elle passe à un troisième tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant +de perles et de diamants que la terre en était toute couverte. + +--Ah! s'écria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait +volé mon bon vin, et qu'on ait mis à la place ces bagatelles. + +--Bagatelles! dit le roi, qui était bien étonné; vertuchou, madame +Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix +royaumes grands comme Paris. + +--Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de +pierreries; je vous en ferai le maître à condition que vous m'épouserez. + +--Ah! répliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas +mieux, dès demain si vous voulez. + +--Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux être +maîtresse de votre fille comme l'était sa mère; qu'elle dépende +entièrement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition. + +--Vous en serez la maîtresse, dit le roi, touchez là. + +Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche +cave, dont elle lui donna la clef. Aussitôt il revint à son palais. +Gracieuse, entendant le roi son père, courut au-devant de lui; elle +l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse. + +--J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie. + +--Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai. + +--Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus +intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontré la duchesse +Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme. + +--Ô ciel, s'écria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on +l'appeler une colombe? C'est bien plutôt une chouette. + +--Taisez-vous, dit le roi en se fâchant, je prétends que vous l'aimiez +et la respectiez autant que si elle était votre mère: allez promptement +vous parer, car je veux retourner dès aujourd'hui au-devant d'elle. + +La princesse était fort obéissante; elle entra dans sa chambre afin de +s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur à ses yeux. + +--Qu'avez-vous, ma chère petite? lui dit-elle; vous pleurez? + +--Hélas! ma chère nourrice, répliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le +roi va me donner une marâtre; et pour comble de disgrâce, c'est ma plus +cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la +voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mère avait si +délicatement brodés de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui +voudrait m'avoir donné la mort? + +--Ma chère enfant, répliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous +élève autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de +plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il +que d'obéir à son père, et de se faire violence pour lui plaire? +Promettez-moi donc que vous ne témoignerez point à Grognon la peine que +vous avez. + +La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant +de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien +user avec sa belle-mère. + +Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber +ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme +c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère +couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient +d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle; +cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son +visage. + +Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à +se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que +l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps +rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un oeil d'émail +le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle +teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin +amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets. +Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que +les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur. + +Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le +moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute +seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle +s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux +pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se +prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux +fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au +palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des +plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre +et lui dit: + +--Princesse, le roi vous attend. + +Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce +jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il +devait être du train de Grognon. + +--Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses +pages? + +--Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne +veux être qu'à vous. + +--Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais +point. + +--Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître; +mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi +m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu +de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma +passion, et.... + +--Quoi! un page, s'écria la princesse, un page a l'audace de me dire +qu'il m'aime! Voici le comble à mes disgrâces. + +--Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et +respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et +mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'inégalité entre nous. Il +n'y a que votre mérite et votre beauté qui puissent y en mettre. Je vous +aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux où vous êtes, sans +que vous me voyiez. Le don de féerie que j'ai reçu en naissant m'a été +d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous +accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espère ne vous +être pas tout à fait inutile. + +À mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un étonnement +dont elle ne pouvait revenir. + +--C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant +d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai +de joie que vous vouliez être de mes amis! Je ne crains plus la méchante +Grognon, puisque vous entrez dans mes intérêts. + +Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais, +où elle trouva un cheval tout harnaché et caparaçonné que Percinet avait +fait entrer dans l'écurie, et que l'on crut qui était pour elle. Elle +monta dessus. Comme c'était un grand sauteur, le page le prit par la +bride et le conduisit, se tournant à tous moments vers la princesse pour +avoir le plaisir de la regarder. + +Quand le cheval qu'on menait à Grognon parut auprès de celui de +Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau +cheval était si éclatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait +entrer en comparaison. Le roi, qui était occupé de mille choses, n'y +prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la +princesse, dont ils admiraient la beauté, et pour son page vert, qui +était lui seul plus joli que tous ceux de la cour. + +On trouva Grognon en chemin, dans une calèche découverte, plus laide et +plus mal bâtie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassèrent. +On lui présenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de +Gracieuse: + +--Comment! dit-elle, cette créature aura un plus beau cheval que moi! +J'aimerais mieux n'être jamais reine et retourner à mon riche château +que d'être traitée d'une telle manière. + +Le roi aussitôt commanda à la princesse de mettre pied à terre, et de +prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La +princesse obéit sans répliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia; +elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait à un paquet de +linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur +qu'elle ne tombât. Elle n'était pas encore contente; elle grommelait des +menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait. + +--J'ai, dit-elle, qu'étant la maîtresse, je veux que le page vert tienne +la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait. + +Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet +jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre +mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les +trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son +nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour +Gracieuse. + +Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui +se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait +l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins; +elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans +l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans +la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on +l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre +ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus +mauvais état. + +Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en +pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta +dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs +chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de +tempêter. + +--Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a +pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me +tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche +château, et je ne le verrai de mes jours. + +L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante +était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de +diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de +la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait +qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et +qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait, +qu'elle l'allait envoyer quérir. + +En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle +devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la +caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point; +elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de +Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre +femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par +l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et +déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces +cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles +fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige. + +--Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son +lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de +cette peau blanche qu'elle croit si belle. + +En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet; +mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce +prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un +pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges +épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de +nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque +coup la Grognon disait: + +--Plus fort, plus fort, vous l'épargnez. + +Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était +écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car +le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient +avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et +dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur, +disant tout bas: + +--Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement! +Qu'aurais-je fait sans vous? + +Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les +bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec +mille injures. + +Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au +lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui +elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la +nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le +page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle +n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le +conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de +vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait +pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait +remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste, +puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même +aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui +avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle +avait reçu. + +Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit +la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec +une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes +choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son +portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de +la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon +était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de +chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était +présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart +d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers +lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui +s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait +des yeux que pour elle. + +Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de +Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait +dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la +plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa +boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court +contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six +autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa +boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce +beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse +Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir +voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet. + +La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait +prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle +en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une +vie de désespérée. + +--Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire +recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir; +il faut que je me venge ou que je meure. + +--Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part +à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que +vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de +laideur. + +--Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais +j'aurai mon tour avant peu. + +L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse +mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que +s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en +émut pas davantage, et répondit seulement: + +--Je l'ai donnée à sa belle-mère, elle en fera comme il lui plaira. + +La méchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Dès qu'elle fut +venue, elle fit mettre les chevaux à sa chaise roulante; l'on obligea +Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit à cent +lieues de là, dans une grande forêt, où personne n'osait passer parce +qu'elle était pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils +eurent percé jusqu'au milieu de cette horrible forêt, ils la firent +descendre et l'abandonnèrent, quelque prière qu'elle pût leur faire +d'avoir pitié d'elle. «Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle, +je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'épargner tous +les maux qui vont m'arriver.» C'était parler à des sourds; ils ne +daignèrent pas lui répondre, et s'éloignant d'elle d'une grande vitesse, +ils laissèrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha +quelque temps sans savoir où elle allait, tantôt se heurtant contre un +arbre, tantôt tombant, tantôt embarrassée dans les buissons; enfin, +accablée de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se +relever. «Percinet, s'écriait-elle quelquefois, Percinet, où êtes-vous? +Est-il possible que vous m'ayez abandonnée?» Comme elle disait ces mots, +elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du +monde: c'était une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un +arbre dans la forêt où il n'y eût plusieurs lustres remplis de bougies: +et dans le fond d'une allée elle aperçut un palais tout de cristal, qui +brillait autant que le soleil. Elle commença de croire qu'il entrait du +Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mêlée de +crainte. «Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable, +amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! éloignons-nous de lui: +il vaut mieux mourir que de l'aimer.» En disant ces mots, elle se leva +malgré sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le +beau château, elle marcha d'un autre côté, si troublée et si confuse +dans les différentes pensées qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce +qu'elle faisait. + +Dans ce moment elle entendit du bruit derrière elle: la peur la saisit, +elle crut que c'était quelque bête féroce qui l'allait dévorer. Elle +regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on +dépeint l'amour. + +--Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je +vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon +respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez +sans alarme dans le palais de féerie, je n'y entrerai pas si vous me le +défendez; vous y trouverez la reine ma mère, et mes soeurs, qui vous +aiment déjà tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous. + +Gracieuse, charmée de la manière soumise et engageante dont lui parlait +son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traîneau +peint et doré, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de +sorte qu'en très peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette +forêt, qui lui semblèrent admirables. On voyait clair partout; il y +avait des bergers et des bergères vêtus galamment, qui dansaient au son +des flûtes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord +des fontaines, des villageois avec leurs maîtresses, qui mangeaient et +qui chantaient gaiement. + +--Je croyais, lui dit-elle, cette forêt inhabitée, mais tout m'y paraît +peuplé et dans la joie. + +--Depuis que vous y êtes, ma princesse, répliqua Percinet, il n'y a plus +dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agréables amusements: +les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas. + +Gracieuse n'osa répondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces +sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprès de la +reine sa mère. + +Aussitôt il dit à ses cerfs d'aller au palais de féerie. Elle entendit +en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles, +qui étaient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassèrent, +et la menèrent dans une grande salle, dont les murs étaient de cristal +de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'étonnement que son histoire +jusqu'à ce jour y était gravée, et même la promenade qu'elle venait de +faire avec le prince dans le traîneau; mais cela était d'un travail si +fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grèce nous vante n'en +auraient pu approcher. + +--Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse à Percinet; à +mesure que je fais une action et un geste, je le vois gravé. + +--C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport à +vous, ma princesse, répliqua-t-il. Hélas! en aucun endroit je ne suis ni +heureux ni content. + +Elle ne lui répondit rien, et remercia la reine de la manière dont elle +la recevait. On servit un grand repas, où Gracieuse mangea de bon +appétit, car elle était ravie d'avoir trouvé Percinet au lieu des ours +et des lions qu'elle craignait dans la forêt. Quoiqu'elle fût bien +lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de +peintures, où l'on représenta un opéra: c'étaient les amours de Psyché +et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons. Un jeune berger +vint chanter ces paroles: + + L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour même + Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime. + Imitez pour le moins les tigres et les ours, + Qui se laissent dompter aux plus petits amours. + + Des plus fiers animaux le naturel sauvage + S'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage: + Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer; + Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer. + +Elle rougit de s'être ainsi entendu nommer devant la reine et les +princesses; elle dit à Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le +monde entrât dans leurs secrets. + +--Je me souviens là-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agrée +fort: + + Ne faites point de confidence, + Et soyez sûr que le silence + A pour moi des charmes puissants: + Le monde a d'étranges maximes; + Les plaisirs les plus innocents + Passent quelquefois pour des crimes. + +Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait déplu. +L'opéra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par +les deux princesses. Il n'a jamais été rien de plus magnifique que les +meubles, ni de si galant que le lit et la chambre où elle devait +coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vêtues en nymphes; la +plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de +beauté. Quand on l'eut mise au lit, l'on commença une musique ravissante +pour l'endormir; mais elle était si surprise qu'elle ne pouvait fermer +les yeux. «Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements. +Qu'un prince si aimable et si habile est à redouter! Je ne peux +m'éloigner trop tôt de ces lieux.» + +Cet éloignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si +magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la +différence était grande, on hésiterait à moins. D'ailleurs, elle +trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un +palais dont il était le maître. + +Lorsqu'elle fut levée, on lui présenta des robes de toutes les couleurs, +des garnitures de pierreries de toutes les manières, des dentelles, des +rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un goût merveilleux: +rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or ciselé; elle n'avait +jamais été si bien parée et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra +dans sa chambre, vêtu d'un drap d'or et vert (car le vert était sa +couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de +mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince. +Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses +malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en +appréhender les suites. + +--Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous êtes +souveraine ici, vous y êtes adorée; voudriez-vous m'abandonner pour +votre cruelle ennemie? + +--Si j'étais la maîtresse de ma destinée, lui dit-elle, le parti que +vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable +de mes actions au roi mon père; il vaut mieux souffrir que de manquer à +mon devoir. + +Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de +l'épouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgré +elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille +nouveaux plaisirs pour la divertir. + +Elle disait souvent au prince: + +--Je voudrais bien savoir ce qui se passe à la cour de Grognon, et +comment elle s'est expliquée de la pièce qu'elle m'a faite. + +Percinet lui dit qu'il y enverrait son écuyer, qui était homme d'esprit. +Elle répliqua qu'elle était persuadée qu'il n'avait besoin de personne +pour être informé de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui +dire. + +--Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez +vous-même. + +Là-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui était +toute de cristal de roche, comme le reste du château: il lui dit de +mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de +regarder du côté de la ville. Elle s'aperçut aussitôt que la vilaine +Grognon était avec le roi, et qu'elle lui disait: + +--Cette misérable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la +voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler +d'une si petite perte. + +Le roi se mit à pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le +dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bûche, que l'on +ajusta de cornettes, et bien enveloppée on la mit dans le cercueil; puis +par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, où tout le monde +assista en pleurant, et maudissant la marâtre qu'ils accusaient de cette +mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on +faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas: + +--Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait péri par les +cruautés d'une si mauvaise créature! Il faudrait la hacher et en faire +un pâté. + +Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son coeur. +Gracieuse, voyant son père si affligé: + +--Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon père me croie plus +longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi. + +Quelque chose qu'il pût lui dire, il fallut obéir, quoique avec une +répugnance extrême. + +--Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le +palais de féerie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez; +vous m'êtes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est. + +Quoi qu'il pût lui dire, elle s'entêta de partir; elle prit congé de la +mère et des soeurs du prince. Il monta avec elle dans le traîneau, les +cerfs se mirent à courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit +un grand bruit: elle regarda derrière elle, c'était l'édifice qui +tombait en mille morceaux. + +--Que vois-je! s'écria-t-elle, il n'y a plus ici de palais! + +--Non, lui répliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y +entrerez qu'après votre enterrement. + +--Vous êtes en colère, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir; +mais, au fond, ne suis-je pas plus à plaindre que vous? + +Quand ils arrivèrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traîneau +devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter +à ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant +pour un fantôme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'était point morte; +que Grognon l'avait fait conduire dans la forêt sauvage; qu'elle était +montée au haut d'un arbre, où elle avait vécu de fruits; qu'on avait +fait enterrer une bûche à sa place, et qu'elle lui demandait en grâce de +l'envoyer dans quelqu'un de ses châteaux, où elle ne fût plus exposée +aux fureurs de sa marâtre. + +Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et +demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait +fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait +pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et +la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire +le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença +de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait +point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la +voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était +une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la +vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue; +qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux +impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance +pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée +princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille. + +Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes, +dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits +et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots +à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on +un peu de paille pour se coucher et du pain bis. + +Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le +château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours, +trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se +promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la +mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins +malicieuse qu'elle. + +--Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me +plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages +difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer +de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver +chaque jour de nouvelles peines. + +La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain. +Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre +personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé, +qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie, +envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit: + +--Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil, +et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue, +car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je +veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche. + +Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y +fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le +retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite +qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant +au milieu de la place: + +--Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet, +Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande +pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon +dernier adieu. + +Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins +sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec +la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche. + +--Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne +suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma +passion. + +Il frappa trois coups de sa baguette sur l'écheveau, les fils aussitôt +se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut +dévidé d'une propreté surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait +encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans +ses détresses. + +--Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis déjà +assez malheureuse. + +--Mais, ma princesse, il ne tient qu'à vous de vous affranchir de la +tyrannie dont vous êtes la victime; venez avec moi, faisons notre +commune félicité. Que craignez-vous? + +--Que vous ne m'aimiez pas assez, répliqua-t-elle; je veux que le temps +me confirme vos sentiments. Percinet, outré de ces soupçons, prit congé +d'elle et la quitta. + +Le soleil était sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure +avec mille impatiences; enfin elle la devança et vint avec ses quatre +furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois clés dans les +trois serrures, et disait en ouvrant la porte: + +--Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait oeuvre de ses dix +doigts; elle aura mieux aimé dormir pour avoir le teint frais. + +Quand elle fut entrée, Gracieuse lui présenta le peloton de fil, où rien +ne manquait. Elle n'eut pas autre chose à dire, sinon qu'elle l'avait +sali, qu'elle était une malpropre, et pour cela elle lui donna deux +soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et +jaunes. L'infortunée Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle +n'était pas en état de repousser; on la ramena dans son cachot, où elle +fut bien enfermée. + +Grognon, chagrine de n'avoir pas réussi avec l'écheveau de fil, envoya +quérir la fée, et la chargea de reproches. + +--Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malaisé, pour qu'elle +n'en puisse venir à bout. + +La fée s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne +pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de +rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes, +perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons, +alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer. +Ces plumes étaient mêlées les unes parmi les autres; les oiseaux mêmes +n'auraient pu les reconnaître. + +--Voici, dit la fée en parlant à Grognon, de quoi éprouver l'adresse et +la patience de votre prisonnière; commandez-lui de trier ces plumes, de +mettre celles des paons à part, des rossignols à part, et qu'ainsi de +chacune elle fasse un monceau: une fée y serait assez nouvelle. Grognon +pâma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle +l'envoya quérir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la +tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout +l'ouvrage fût fini au coucher du soleil. + +Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui était impossible de +connaître la différence des unes aux autres; elle les rejeta dans la +tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant +qu'elle tentait une chose impossible: + +--Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air désespérés; c'est ma mort que +l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus +appeler Percinet à mon secours: s'il m'aimait, il serait déjà ici. + +--J'y suis, princesse, s'écria Percinet en sortant du fond de la tonne, +où il était caché, j'y suis pour vous tirer de l'embarras où vous êtes; +doutez-vous, après tant de preuves de mon attention, que je vous aime +plus que ma vie. + +Aussitôt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant à +milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mêmes par petits monceaux +tout autour de la chambre. + +--Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous +j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance. + +Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme +résolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence +qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait. + +Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne +savait plus qu'imaginer pour désoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la +battre, disant que les plumes étaient mal arrangées. Elle envoya quérir +la fée, et se mit dans une colère horrible contre elle. La fée ne savait +que lui répondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle +allait employer toute son industrie à faire une boîte qui embarrasserait +bien sa prisonnière si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours +après, elle lui apporta une boîte assez grande. + +--Tenez, dit-elle à Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre +esclave; défendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empêcher, et +vous serez contente. + +Grognon ne manqua à rien. + +--Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la +table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de +regarder ce qui est dedans. + +Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de +laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse +déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse. +Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit +bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer +un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie +la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je +n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle +ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt +il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons, +d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin +le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le +pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal +que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la +cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à +merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si +extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut +les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les +petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même, +et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur +l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient +dans le pré quand elle venait dans le bois. + +--Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être +bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me +garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher. +Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez +encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la +plus fâcheuse de ma vie. + +Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec +son riche habit vert. + +--Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne +penseriez jamais à moi. + +--Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni +insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que +j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai +convaincue. + +Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de +baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons, +cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé. +Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de +s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette +voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il +la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir +auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de +son coeur; mais elle cachait ses sentiments avec soin. + +Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de +Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire. + +--Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si +beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un +tel plancher. + +Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le +voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet +qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire +tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux, +pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si +Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait. + +Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle +avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était +étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte: +elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle +s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne +différait pas son supplice pour longtemps. + +Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits; +l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à +Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient: + +--Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor: +allons, qu'on la lève promptement. + +Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on +voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le +puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait. + +Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet +l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les +difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser. + +--Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute +vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes +vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne +fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils +sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre coeur. +Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore, +continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à +ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible. + +Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir +une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même +temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de +fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle +n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant +dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même +temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le +reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de +roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet +parut avec la reine sa mère et ses soeurs. + +--Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse, +il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état +déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon. + +La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle +pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout; +qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit +du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi +les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle +voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour +son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à +son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et +d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence. +Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages +somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes, +d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des +globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à +tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus +surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle +chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait +souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au +festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles +serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon, +et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent +empêcher. + + C'est toi, triste et funeste envie, + Qui causes les maux des humains, + Et qui de la plus belle vie + Troubles les jours les plus sereins. + + C'est toi qui contre Gracieuse + De l'indigne Grognon animas le courroux; + C'est toi qui conduisis les coups, + Qui la rendirent malheureuse. + + Hélas! quel eût été son sort, + Si de son Percival la constance amoureuse + Ne l'avait tant de fois dérobée à la mort. + + Il méritait la récompense + Que reçut son ardeur. + Lorsque l'on aime avec constance, + Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur. + + + + +La Biche au bois + + +Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite; ils +s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à +la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La +reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si +elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux +qui étaient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre +d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties +du monde. + +Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire: +elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait +de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la +fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser +seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires: + +--Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants! +les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au +Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette +satisfaction? + +Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine +s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit: + +--Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez: je vous avertis +qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il +est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort +épaisses que l'oeil d'une personne mortelle ne peut pénétrer. Cependant, +comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la +conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener. + +La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une +écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec +plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme +elle. L'écrevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle +petite vieille. + +--Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; +mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que +ce qui peut vous être avantageux. + +Elle sortit de la fontaine sans être mouillée. Ses habits étaient +blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans +verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant. Elle +salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle +la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car, +encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais +entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin +des fées pour aller à la fontaine. Il était ordinairement fermé de +ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent, +aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers +entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles +et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux +différents chantaient à l'envi sur les arbres. + +La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux +furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamant; les +murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons, +jusqu'aux terrasses, tout était de diamant. Dans l'excès de son +admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de +demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait +était un songe ou une réalité. + +--Rien n'est plus réel, madame, répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du +palais s'ouvrirent; il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus +belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. +Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune +lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y +avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un oeillet et une +grenade. + +--Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus +grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir +voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une +belle princesse que vous nommerez Désirée; car l'on doit avouer qu'il y +a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera +au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes +sortes de bonnes qualités. Vous n'avez qu'à prendre le bouquet que nous +vous donnons et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine +qu'aussitôt nous serons dans votre chambre. + +La reine, transportée de joie, se jeta à leur col, et les embrassades +durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la +reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle +description. Elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il +avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui +n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. +Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais été de si beaux +fruits; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait +manger une cerise sans la couper en quatre; d'un goût si exquis, +qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger +d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient +pas d'avoir vie et de croître comme les autres. + +De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite +princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui +annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai +point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de +reconnaissance oublié. La fée de la Fontaine y trouva toute la part +qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle +aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent +célestes. On la chargea de présents, et, après avoir remercié ces +grandes dames, elle revint avec la fée de la Fontaine. + +Toute sa maison était très en peine d'elle: on la cherchait avec +beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était: +ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent +enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que +chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait +de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait +de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui +charmait tout le monde. + +La fée de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et +les caresses redoublèrent à leur séparation, et la reine, étant restée +encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des +fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse et +puis qui prenait sa forme naturelle. + +La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse +qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait +reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ +on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente +manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres +d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et +de calambour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car, +lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que +des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que +lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient +d'un bout du monde à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire +bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles étaient de la meilleure +humeur qu'il est possible. + +La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; +leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargés de présents. +Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, +elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne, +qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à +leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce +que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y était représentée, +soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes +et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait +représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis +qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si +merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration, +car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était +d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits +amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'oeuvre, où l'art avait +tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, +que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient été animés +par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et +l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les +nourrices. + +Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles +l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers, car elle était +déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent +qu'elle avait besoin de téter; aussitôt elles frappèrent la terre avec +leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet +aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fées +s'empressèrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit; +la troisième d'une beauté miraculeuse; celle d'après d'une heureuse +fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière, +qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait. + +La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles +venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la +chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large +pour qu'elle pût passer. + +--Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné +vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée +de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant +chez mes soeurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule +que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et +c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je +vous parlai la première fois, voulant marquer par là que votre amitié, +au lieu d'avancer, reculerait. + +La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et +lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme +celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait +trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle +lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et +particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui +craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent +la reine pour l'adoucir: + +--Ma chère soeur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point +fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire! +Quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous +voyions avec tous vos charmes. + +J'ai déjà dit que la fée de la Fontaine était assez coquette; les +louanges que ses soeurs lui donnèrent l'adoucirent un peu: + +--Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais +résolu, car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu +m'en empêcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le +jour avant l'âge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui +en coûtera peut-être la vie. + +Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent +point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons, +car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse. + +Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées +un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles +tinrent aussitôt conseil, et enfin, après avoir agité plusieurs avis +différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais +sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la +princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée. + +Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il +était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers +de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et +mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes +couleurs, brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes +dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus +belles et les plus remarquables; l'avenir n'y était pas moins présent +que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde +remplissaient plusieurs tentures. + + Ici du démon de la Thrace + Il a le port victorieux, + Les éclairs redoublés qui partent de ses yeux + Marquent sa belliqueuse audace. + + Là, plus tranquille et plus serein, + Il gouverne la France en une paix profonde, + Il fait voir par ses lois que le reste du monde + Lui doit envier son destin. + + Par les peintres les plus habiles + Il y paraissait peint avec ces divers traits, + Redoutable en prenant des villes, + Généreux en faisant la paix. + +Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à +la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des +autres hommes. + +L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies, mais il y en +avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous +les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent +conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient +presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux +demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes +qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur +nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante +et stupide. + +Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait +pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et +la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne +l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la +princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raretés sans +pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils +semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est +pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les fées +qui la chérissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus +soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant +qu'elle eût quinze ans. + +--Notre soeur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque +intérêt que nous prenions à cet enfant; elle lui fera du mal si elle +peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là-dessus. + +La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si +importante; mais comme sa chère fille approchait du temps où elle devait +sortir de ce château, elle la fit peindre. Son portrait fut porté dans +les plus grandes cours de l'univers. À sa vue, il n'y eut aucun prince +qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché, +qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet, il +s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il +eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus +passionnées. + +Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses +occupations, et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à +son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y +en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le +prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers +enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme +s'il eût été avec quelqu'un. + +Le roi reçut cet avis avec inquiétude. + +--Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la +raison? Il en a toujours tant marqué! Vous savez l'admiration qu'on a +eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans +ses yeux; il me paraît seulement plus triste. Il faut que je +l'entretienne; je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est +attaqué. + +En effet, il l'envoya quérir; il commanda qu'on se retirât, et après +plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et +auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il +pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le +prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds: + +--Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire; +vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous +promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve +des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre. + +--Et où les avez-vous vues? dit le roi. + +--Les portraits de l'une et de l'autre m'ont été apportés, répliqua le +prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné +trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte +passion pour la princesse Désirée, que si vous ne retirez les paroles +que vous avez données à la Noire, il faut que je meure, heureux de +cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime. + +--C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez +en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les +courtisans? Ils vous croient insensé, et si vous saviez ce qui m'est +revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse. + +--Je ne puis me reprocher une si belle flamme, répondit-il; lorsque vous +aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce +que je sens pour elle. + +--Allez donc le quérir tout à l'heure, dit le roi avec un air +d'impatience qui faisait connaître son chagrin. + +Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que +rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son +cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchanté que +son fils: + +--Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je +rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour. Je vais +dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire pour retirer +ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime +mieux m'y résoudre. + +Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa +plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le +reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs, +non seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il +choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche, +parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre et persuader +ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'était un jeune +seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait +passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand +équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fut +extrême, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il +le conjurait de partir. + +--Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds +l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre +des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma +faveur, et que je la perdrais pour jamais. + +Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise +que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout +brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche +pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses, +vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que les princes, et +le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien. + +Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il +l'embrassa étroitement: + +--Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du +mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et +amenez l'aimable princesse que j'adore. + +Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la +magnificence: ce n'était que devises amoureuses gravées sur des cachets +de diamants, des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de +Désirée; des bracelets de rubis taillés en coeur. Enfin que n'avait-il +pas imaginé pour lui plaire! + +L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait été +peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits +compliments pleins d'esprit. À la vérité il ne répondait pas à tout ce +qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Becafigue promit au +prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il +portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il +trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever. + +--Ah! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre; elle serait offensée +d'un procédé si peu respectueux. + +Becafigue ne répondit rien là-dessus et partit. Le bruit de son voyage +prévint son arrivée; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient +beaucoup son maître et savaient les grandes actions du prince Guerrier; +mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite personnel; +de sorte que quand ils auraient cherché dans tout l'univers un mari pour +leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On +prépara un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres +nécessaires pour que la cour parût dans la dernière magnificence. + +Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée; +mais la fée Tulipe vint trouver la reine et lui dit: + +--Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est +ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si +tôt, et ne consentez point à l'envoyer chez le roi qui la demande, +qu'elle n'ait passé quinze ans; car je suis assurée que si elle part +plus tôt il lui arrivera quelque malheur. + +La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses +conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse. + +L'ambassadeur arriva. Son équipage demeura vingt-trois heures à passer; +car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers +étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de +perle. C'était un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde +était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de +lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la +harangue qu'il fit et des cérémonies qui se passèrent de part et +d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda à saluer la +princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée. + +--Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose +qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit +particulier; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille, +afin que vous y preniez part. Une fée, au moment de sa naissance, la +prit en aversion, et la menaça d'une très grande infortune si elle +voyait le jour avant l'âge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais +où les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous étions dans +la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en +rien faire. + +--Eh! quoi, sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en +retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon maître pour son fils, +elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous +arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le +portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter; il est si +ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je le regarde. + +Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour +parler à la princesse, dit: + +--Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous +attends: venez bientôt dans notre cour l'orner des grâces qui vous +rendent incomparable. + +Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeurèrent si surpris +qu'ils prièrent Becafigue de le leur donner pour le porter à la +princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains. + +La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se +passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de +lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas +obéi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais +elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère. +Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit +un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car +elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air +d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas moins que ce +que disait le portrait. + +--Seriez-vous fâchée, lui dit la reine, en riant, d'avoir un époux qui +ressemblât à ce prince? + +--Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi +je serai toujours contente de celui que vous me destinerez. + +--Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous +estimeriez-vous pas heureuse? + +Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit dans +ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'empêcher de verser +des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre, +car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; et +cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans +l'ambassade du célèbre Becafigue; elle lui donna même les raretés qu'il +avait apportées pour lui présenter. Elle les admira, elle loua avec +beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en +temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du +prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors. + +L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on +lui donnât la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre, +mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu +auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa +négociation. + +Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de +trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour. Il ne +dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rêveur; la +vivacité de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des +jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet à regarder le +portrait de sa princesse; il lui écrivait à tous moments et présentait +les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin +ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade, et +pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecins ni docteurs. + +Le roi se désespérait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais +père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle +douleur pour un père! Il ne voyait aucun remède qui pût guérir le +prince. Il souhaitait Désirée; sans elle il fallait mourir. Il prit donc +la résolution, dans une si grande extrémité, d'aller trouver le roi et +la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de +l'état où le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui +ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la +princesse eût quinze ans. + +Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien +davantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant +il se trouva une difficulté qui était insurmontable: c'est que son grand +âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture +s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en +poste le fidèle Becafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus +touchantes pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait. + +Pendant ce temps, Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le +portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tout +moment dans le lieu où il était; et quelque soin qu'elle prît de cacher +ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer. Entre autres, +Giroflée et Longue-Épine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent +des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée +l'aimait passionnément et lui était fidèle; Longue-Épine de tout temps +sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang. Sa mère avait +élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame +d'honneur: elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus +aimable, quoiqu'elle chérît sa fille jusqu'à la folie; et voyant la +haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir +du bien. + +L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne +fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé. +Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle +trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des +engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. +Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les +Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus +d'extravagance que les autres. + +--Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne +me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes États, +vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon +trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont +jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé, +ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle? + +--Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que +tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître autant qu'il est +permis à un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de +l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais. + +--Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais résolu de +commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice, +puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez +lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime +pas les malhonnêtes gens. + +L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine +obtenu qu'il en profita. + +Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui +pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire traîné par six autruches qui +faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la +Fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son +aventure et la pria avec les dernières instances de servir son +ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle +regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le +prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse +Désirée, qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la +seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui +était presque éteinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment +de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du +mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée. + +--Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me +déplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai +pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments +s'intéressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta +chère marraine. + +La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et +de fruits qu'elle reçut fort agréablement. + +L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence vers la ville +capitale où le père de Désirée faisait son séjour. Il se jeta aux pieds +du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans +les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui +retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille; +qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; +qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; +qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour +de petites fées faisait tort à la majesté royale. Enfin il harangua si +bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant +le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il +fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit +qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à +l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que +c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il +saurait ce qu'on pouvait faire. + +La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui +se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille; son coeur se +serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait +pour le prince. + +--Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez +tout pour sa guérison; je ne suis inquiète que pour les menaces que la +fée de la Fontaine fit à votre naissance. + +--Je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures +nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller +dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? On +l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger; ainsi j'arriverais +heureusement chez le prince Guerrier. + +La reine goûta beaucoup cet expédient, elle en fit part au roi qui +l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire à Becafigue de venir +promptement, et il reçut des assurances certaines que la princesse +partirait au plus tôt, ainsi qu'il n'avait qu'à s'en retourner, pour +donner cette bonne nouvelle à son maître; et que pour se hâter +davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits +qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie, se jeta +encore aux pieds de leurs majestés, pour les remercier. Il partit +ensuite sans avoir vu la princesse. + +La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable, si +elle avait été moins prévenue en faveur du prince: mais il est de +certains sentiments qui étouffent presque tous les autres. On lui fit un +carrosse de velours vert par-dehors, orné de grandes plaques d'or, et +par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrodé; il n'y avait +aucune glace; il était fort grand, il fermait mieux qu'une boîte, et un +seigneur des premiers du royaume fut chargé des clés qui ouvraient les +serrures qu'on avait mises aux portières. + + Autour d'elle on voyait les Grâces, + Les ris, les plaisirs et les jeux, + Et les Amours respectueux + Empressés à suivre ses traces; + + Elle avait l'air majestueux, + Avec une douceur céleste. + Elle s'attirait tous les voeux + Sans compter ici tout le reste, + + Elle avait les mêmes attraits + Que fit briller Adélaïde, + Quand, l'hymen lui servant de guide, + Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix. + +L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse +suite n'embarrassât point; et après lui avoir donné les plus belles +pierreries du monde et quelques habits très riches, après, dis-je, des +adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour, à +force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame +d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. + +On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse +Désirée; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son +portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant +sur le point de partir elle dit à sa mère qu'elle mourrait si le mariage +de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il +fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La +dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tâcherait de +remédier à sa peine en la rendant heureuse. + +Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda au-delà de +tout ce qu'on peut dire à cette mauvaise femme. + +--Quel dépôt ne vous confié-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie. +Prenez soin de la santé de ma fille; mais surtout soyez soigneuse +d'empêcher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de +quels maux elle est menacée, et je suis convenue avec l'ambassadeur du +prince Guerrier que, jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait +dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies. + +La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande +exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse +et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées. + +Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point +d'inquiétude pour leur chère fille; cela servit en quelque façon à +modérer la douleur que son éloignement leur causait. Mais Longue-Épine, +qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui +ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de +la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son +dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle, +et qu'il ne fût plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le +soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup +l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées, avec un grand +couteau fait exprès qu'elle avait apporté. Alors pour la première fois +la princesse Désirée vit le jour. À peine l'eut-elle regardé et poussé +un profond soupir, qu'elle se précipita du carrosse sous la forme d'une +biche blanche et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle +s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter, sans témoins, la +charmante figure qu'elle venait de perdre. + +La fée de la Fontaine, qui conduisait cette étrange aventure, voyant que +tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les +uns de la suivre et les autres d'aller à la ville, pour avertir le +prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt +bouleverser la nature; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus +assurés, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens +fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait. + +Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. Celle-ci +courut après sa maîtresse, faisant retentir les bois et les rochers de +son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté, +ne perdirent pas un moment à faire ce qu'elles avaient projeté. +Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui +avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareille, et la +couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son +sceptre était d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre +main, d'une perle plus grosse que la tête. Cela était rare et très lourd +à porter; mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne +rien négliger de tous les ornements royaux. + +En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère, qui portait la queue +de son manteau, s'achemine vers la ville. + +Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on +ne vînt les recevoir; et, en effet, elles n'étaient guère avancées quand +elles aperçurent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux litières +brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs +panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse). +Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne +savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés +galopèrent vers elles, et jugèrent par la magnificence de leurs habits +qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à +terre, et les abordèrent respectueusement. + +--Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-Épine, qui est dans ces +litières? + +--Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui +viennent au-devant de la princesse Désirée. + +--Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une +fée, jalouse de mon bonheur, a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient, +par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges +surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres +du roi mon père et de mes pierreries. + +Aussitôt ces cavaliers lui baisèrent le bas de sa robe, et furent en +diligence annoncer au roi que la princesse approchait. + +--Comment! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour! + +Ils lui racontèrent ce qu'elle avait dit. Le prince, brûlant +d'impatience: + +--Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une +princesse tout accomplie. Ils ne répondirent rien, et surprirent le +prince. + +--Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire. + +--Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux; +apparemment que la fatigue du voyage l'a changée. + +Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait +précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité. +Le roi descendit de la sienne, et s'avançant avec toute la cour, il +joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur +elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas: + +--Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie! + +--Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la +princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine; je remets +aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent +en partant. + +Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant +sur Becafigue, s'approcha de Longue-Épine. Ô dieux! que devint-il après +avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur! +Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à +peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui +d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais été de dents +plus noires et plus mal rangées. Enfin elle était aussi laide que +Désirée était belle. + +Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse, +demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la +force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et +s'adressant ensuite au roi: + +--Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai +ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherché à +nous tromper; l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie. + +--Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine; l'on a cherché à +vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant. + +Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur +renchérissait encore par-dessus. + +--Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce +ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance! +quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison. + +--C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait +promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui +fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché +pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que +le sort a tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger. + +--Quels outrages! s'écria la fausse princesse; ne suis-je pas bien +malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a +grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela +n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes +renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient. + +Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui +répondre, ils remontèrent chacun dans leur litière; et, sans autre +cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, +et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par +ordre du roi, elles furent enfermées dans le château des Trois-Pointes. + +Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le +frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son coeur. +Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa +cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet +de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus, +toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse +Désirée se trouvaient échouées. Il aurait mieux aimé mourir que +d'épouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais désespoir ne fut +égal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès +que sa santé put lui permettre, de s'en aller secrètement et de se +rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste +vie. + +Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue; il était bien +persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec +lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. +À peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit et laissa une +grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant +qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé il reviendrait +auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur +commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnière. + +Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette +lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant +que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue +s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une +vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la +fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que +le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, +descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa +tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible. + +--Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais +chercher quelques fruits pour vous rafraîchir et reconnaître un peu le +lieu où nous sommes. + +Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe +qu'il le pouvait. + +Il y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler +de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle +vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: «Quoi! c'est +moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la +plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une +innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? +Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent +point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?» Enfin elle se faisait +mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est +possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est +qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse. + +La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit et demeura +surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la +nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle +entendait les bêtes féroces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle +était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la +rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait +quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le +regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort +au-dessous de ce qu'elle voyait. C'était l'unique consolation qu'elle +pouvait trouver dans un lieu si désert; elle y resta toute seule pendant +plusieurs jours. + +La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait +vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et +elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs +fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en +trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies +de la fée de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de +Giroflée vers la forêt, afin que cette fidèle confidente pût la consoler +dans sa disgrâce. + +Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand +Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer. +Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa +chère princesse. Lorsque la biche l'aperçut, elle franchit tout d'un +coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur +Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne +savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière +pour les hommes qui les rendît humaines, ou si elles la connaissaient; +car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien +les honneurs de la forêt. + +Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de +grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne +fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant +de respect et de tendresse qu'elle lui avait baisé ses mains. Elle lui +parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui +répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. +Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point, la biche +lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient +qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de +ses peines. + +Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur +que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger, elle la conduisit dans un +endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages qui ne +laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de +faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande +inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir: car, de +rester au milieu de la forêt exposées à tous les périls qu'elles +pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre. + +--N'êtes-vous point effrayée, charmante biche, lui dit-elle, de passer +la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira. + +--Mais, continua Giroflée, vous avez parcouru déjà une partie de cette +vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un +bûcheron, un ermitage? + +La biche marqua par les mouvements de sa tête qu'elle n'avait rien vu. + +--Ô dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain. Quand +j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine +que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma chère +princesse, que je regrette la vie par rapport à moi: je la regrette par +rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute +consolation! se peut-il rien de plus triste? + +La petite biche se prit à pleurer, elle sanglotait presque comme une +personne. + +Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa +désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et, +paraissant tout d'un coup: + +--Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me +fait trop de peine. + +Bichette et Giroflée l'interrompaient en se jetant à ses genoux; la +première lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du +monde, l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui +rendre sa figure naturelle. + +--Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal +a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et, +pour l'adoucir, aussitôt que le jour laissera sa place à la nuit, elle +quittera sa forme de biche; mais à peine l'aurore paraîtra-t-elle, qu'il +faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts +comme les autres. + +C'était déjà beaucoup de cesser d'être biche pendant la nuit; la +princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent +Tulipe: + +--Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez +une cabane assez propre pour un endroit champêtre. + +En achevant ces mots, elle disparut. Giroflée obéit, elle entra avec +Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvèrent une vieille +femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin. +Giroflée la salua. + +--Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma biche? +Il me faudrait une petite chambre. + +--Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une +retraite ici; entrez avec votre biche. + +Elle les mena aussitôt dans une chambre très jolie, toute boisée de +merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins, +et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis +qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré. + +Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être biche. Elle +embrassa cent fois sa chère Giroflée; elle la remercia de l'affection +qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la +sienne très heureuse dès que sa pénitence serait finie. + +La vieille vint frapper doucement à la porte, et, sans entrer, elle +donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec +grand appétit, ensuite elles se couchèrent; et sitôt que le jour parut, +Désirée étant redevenue biche se mit à gratter la porte afin que +Giroflée lui ouvrît. Elles se témoignèrent un sensible regret de se +séparer, quoique ce ne fût pas pour longtemps, et Bichette s'étant +élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son +ordinaire. + +J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et +que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez +tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai +parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait +besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui +donna. + +--Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il +ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais +au moins elle met à l'abri des lions. + +Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis; qu'il allait +lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le +prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était +encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une +chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches l'une de +l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison. + +Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires. Dès que les +premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva, et +pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Becafigue +de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route +certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres +et de mousse; aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la +suivre. Son penchant dominant était pour la chasse, mais il n'était plus +si vif depuis la passion qu'il avait dans le coeur. Malgré cela, il +poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui décochait des +traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas +blessée: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins +que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des +coups si justes. L'on n'a jamais été si lasse que l'était la princesse +des biches: l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau. Enfin +elle se détourna à un sentier si heureusement, que le dangereux +chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-même extrêmement fatigué, +ne s'obstina pas à la suivre. + +Le jour s'étant passé de cette manière, la biche vit avec joie l'heure +de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée +l'attendait impatiemment. Dès qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta +sur le lit, haletante, elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille +caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui était arrivé. +L'heure de se débichonner étant arrivée, la belle princesse reprit sa +forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite: + +--Hélas! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la +Fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie +aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais +pressée de fuir. Mille traits décochés après moi me menaçaient d'une +mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver. + +--Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée. Passez dans +cette chambre le temps fatal de votre pénitence. J'irai dans la ville la +plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les +Contes nouveaux que l'on a faits sur les fées, nous ferons des vers et +des chansons. + +--Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse. La charmante idée du +prince Guerrier suffit pour m'occuper agréablement; mais le même pouvoir +qui me réduit pendant le jour à la triste condition de biche me force +malgré moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange +l'herbe comme elles. Dans ce temps-là, une chambre me serait +insupportable. + +Elle était si harassée de la chasse, qu'elle demanda promptement à +manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore. +Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle +retourna dans la forêt. + +Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori. + +--J'ai passé le temps, lui dit-il, à courir après la plus belle biche +que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse +merveilleuse. J'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle +a évité mes coups. Aussitôt qu'il fera jour, j'irai la chercher encore, +et ne la manquerai point. + +En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son coeur une idée +qu'il croyait chimérique, n'étant pas fâché que la passion de la chasse +l'occupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait +trouvé la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une +aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous +côtés; il marcha longtemps, et comme il s'était échauffé, il fut ravi de +trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il +en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil. Il se +jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres, où mille oiseaux semblaient +s'être donné rendez-vous. + +Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux +écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt, +elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put +s'empêcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien, +qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. Ô dieux! que +devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit était trop rempli de sa +charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que +veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les +mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer +à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux ravis de +le voir ne pouvaient s'en détourner un moment; elle soupirait, poussait +de petits gémissements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore +davantage; elle le touchait lorsqu'il s'éveilla. + +Sa surprise parut extrême, il reconnut la même biche qui lui avait donné +tant d'exercice et qu'il avait cherchée longtemps; mais la trouver si +familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût +essayé de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit +de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour reprendre +haleine, car la belle biche était encore lasse d'avoir couru la veille +et le prince ne l'était pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le +plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire? c'était la peine de +s'éloigner de celui qui l'avait plus blessée par mérite que par les +traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très souvent qui tournait la +tête sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle pérît sous +ses coups, et lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait +de nouveaux efforts pour se sauver. + +--Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne +m'éviterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai +soin de toi. + +L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu'à elle. + +Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt, notre biche, ne +pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les +siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il +vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle était couchée comme +une pauvre petite bête demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir +sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui être cruel, +il se mit à la caresser. + +--Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec +moi, et que tu me suives partout. + +Il coupa exprès des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les +couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons étaient +chargés; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur +son cou, et vint la coucher doucement sur ces ramées; puis il s'assit +auprès d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui +présentait, et qu'elle mangeait dans sa main. + +Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne +l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle +s'inquiétait, parce que la nuit s'approchait. «Que serait-ce, +disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de +forme? Il serait effrayé et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que +n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt?» Elle ne faisait +que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en +fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla +voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire. +Pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la +maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la +nuit vint, sa métamorphose cessa; elle lui apprit son aventure. + +--Le croirais-tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans +cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant +prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta +est peu fidèle! il est cent fois mieux fait; tout le désordre où l'on +voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine et lui conserve des +agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse +d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus +proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une méchante fée me +prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma +vie. + +Elle se prit à pleurer. Giroflée la consola, et lui fit espérer que dans +quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs. + +Le prince revint vers sa chère biche, dès qu'il eut trouvé une fontaine; +mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha +inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle +avait dû avoir de la raison. + +--Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me +plaindre de ce sexe trompeur et infidèle! + +Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie. Il conta à son +confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue +ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de +punir la biche quand il la rencontrerait. + +--Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince; ensuite nous +partirons pour aller plus loin. + +Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche +blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre, ou d'aller dans les mêmes +lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route +tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna +beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout +de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il +la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté +lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les +buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage, à cause du tour +qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents; +mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien, +qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur +violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa +tomber. + +Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une +fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe était +inévitable, car la fée de la Fontaine y avait attaché la fin de +l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir +couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe +pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête +de Bichette appuyée sur ses genoux. + +--N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est +arrivé? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas +aujourd'hui de même, je t'emporterai. + +La biche ne répondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne +pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui +ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses. + +--Que je souffre de t'avoir blessée, lui disait-il. Tu me haïras, et je +veux que tu m'aimes. + +Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce +qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille +hôtesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'était pas +médiocrement embarrassé à la porter, à la mener et quelquefois à la +traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. «Qu'est-ce que je +vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce +prince! Ah! mourons plutôt!» Elle faisait la pesante et l'accablait; il +était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y eût pas loin pour +se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours, +il n'y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue; mais, +avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au +pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît. + +Hélas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait +un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya +inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés, +et elle était prête de s'étrangler avec un noeud coulant qu'il avait +malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée +dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où +était la biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle +aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la +défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le +prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche. + +--Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince, +permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai +blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en +laisser le maître. + +--Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et +gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je +renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et si vous voulez voir comme +elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de +liberté.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi. + +Bichette se jeta à son cou. + +--Baisez-moi la joue droite. + +Elle obéit. + +--Touchez mon coeur. + +Elle y porta le pied. + +--Soupirez. + +Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que +Giroflée lui disait. + +--Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est +pas sans chagrin. + +Elle s'en alla aussitôt avec sa biche. + +Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit +d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne +femme. Il s'y rendit fort peu après elles; et, poussé d'un mouvement de +curiosité dont Biche-Blanche était cause, il lui demanda qui était cette +jeune personne. Elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle +l'avait reçue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et +qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel +lieu était sa chambre; elle lui dit que c'était si proche de la sienne +qu'elle n'était séparée que par une cloison. + +Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus +trompé des hommes ou que cette fille avait demeuré avec la princesse +Désirée; qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade. + +--Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel +hasard serait-elle ici? + +--C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de +la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais +faire un trou. + +--Voilà une curiosité bien inutile, dit le prince tristement. Car les +paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il +ouvrit sa fenêtre qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver. +Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand +trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart +d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des +émeraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle +gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux +ravissaient. + +Giroflée était à genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le +sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez +embarrassées de cette blessure. + +--Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que +la déplorable vie que je mène. Oui! être biche tout le jour! voir celui +à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale +aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma +métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et +engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point +en état de l'éclaircir de ma destinée. + +L'on peut assez juger de l'étonnement de Becafigue par tout ce qu'il +venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de +la fenêtre avec des transports de joie inexprimable. + +--Ah! seigneur! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette +cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a +charmé. + +Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse. Il serait mort de +plaisir s'il n'eût craint d'être déçu par quelque enchantement: car +enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine +et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et +qui prenaient le nom, l'une de Désirée et l'autre de sa dame d'honneur? + +Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel à se +persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait +mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper +doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne +doutant pas que ce ne fût la bonne vieille et ayant même besoin de son +secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta +d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter +aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si +peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de +m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé +personne qui m'en ait bien éclairci. La princesse ne s'embarrassa pas +moins dans ses réponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprète aux +muets, se mit en tiers et persuada à l'un et l'autre qu'il ne s'était +jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'était-il jamais rien +dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les +serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se +passa ainsi, le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion, +et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut: rien ne fut égal à sa +joie; le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec +lui. Au même moment, elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit +avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus +habiles. + +--Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai +blessée sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un +si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux? + +Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son +visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que +ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal +qui lui procurait tant de bien. + +La manière dont elle parla était si obligeante, qu'il ne put douter de +ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta +la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il +fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait +eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour +tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria +d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de +trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt; +il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche +de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut +plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de +s'arrêter et de l'attendre. + +Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun +était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du +père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand +âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était +suivie d'un chariot découvert: Longue-Épine y était avec sa mère. Le +prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant +les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel. + +--Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il. Est-il possible que +vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause? + +--Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter. + +Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu +écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et +la fourberie de Longue-Épine. + +Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour +lui en rendre grâce. Dans ce moment, il vit paraître la princesse +Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle +montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes +de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros diamants du +monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur. +Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'était là +des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin +et avec succès. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la +princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée +pendant plusieurs jours. + +Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son +père, elle entra dans la chambre de Désirée; elle souffla sur son bras +pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous +lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait +bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce +qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la +conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour +reine: + +--Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince +Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous. + +Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une +personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières +qui étaient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs +mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même +chariot, où elles étaient, servît à les conduire où elles voudraient +aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans +admirer son bon coeur et sans lui donner de grandes louanges. + +On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas. Le prince monta à +cheval pour accompagner sa belle princesse. + +On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on +prépara tout pour le jour des noces, qui devint très solennel par la +présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui +firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre +autres ce magnifique palais, où la reine les avait été voir, parut tout +d'un coup en l'air, porté par cinquante mille amours, qui le posèrent +dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don, il ne +s'en pouvait plus faire de considérables. + +Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir +avec elle lorsqu'il épouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette +aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en +arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus +libérale que ses soeurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes, +afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle. +Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une +fête nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont été chantées par +tout le monde. + + La princesse, trop empressée + De sortir de ces sombres lieux + Où voulait une sage fée + Lui cacher la clarté des cieux, + + Ses malheurs, sa métamorphose, + Font assez voir en quel danger + Une jeune beauté s'expose + Quand trop tôt dans le monde elle ose s'engager! + + Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale, + A donné des attraits capables de toucher, + La beauté souvent est fatale, + Vous ne sauriez trop la cacher. + + Vous croyez toujours vous défendre, + En vous faisant aimer, de ressentir l'amour: + Mais sachez qu'à son tour, + À force d'en donner, on peut souvent en prendre. + + + + +Babiole + + +Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être +heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et +disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et +n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie, +et ne lui avait souhaité que des chagrins. + +Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit +descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main; elle +était à cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tête une +branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches; deux coques +de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après +avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine. + +«Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous +m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout +ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que +vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais +j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes. + +--Ha! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié +et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui +seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez, +soit ma consolation et non pas ma peine. + +--Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée; tout ce que je +puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine +blanche; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera +née, elle la garantira de plusieurs périls.» + +Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair. + +La reine demeura triste et rêveuse: + +«Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me coûtera bien des larmes +et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point +avoir?» + +La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses +déplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse, +était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la +princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine, +qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la +chose du monde qu'elle estimait davantage. + +Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait +jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête; +et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon, +sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. +À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, +et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle +cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut +mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces +fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni +téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons. + +«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je +fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte +pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera +l'horreur du roi pour un tel enfant!» + +Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait +faire dans une occasion si pressante. + +«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse +est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera +au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez +plus longtemps une bestiole de cette nature.» + +La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le +roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que +sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la +guenon tout ce qu'elle voudrait. + +On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et +l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer; +il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême: +cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il +s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu +de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme +il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la +tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait +d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient: +une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux +de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans. + +Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la soeur de sa +maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais +aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit +fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément +lorsque son fils cria: + +«Je veux la guenon, je veux l'avoir.» + +La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais +été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en +empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant +douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de +son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante. + +Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui +donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée +comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et +on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de +trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était +noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux +oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un +papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on +n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire. + +Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se +gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il +y avait déjà quatre ans qu'elle était chez la reine, lorsqu'elle +commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose; +tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand +elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte, +que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante, +Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la +mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en coûta +quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des +chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé +Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot +de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que +chez le prince; il fallait qu'elle répondît comme une sibylle, à cent +questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se +bien démêler. Dès qu'il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la +faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en +collerette: si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et +des crêpes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la +liberté de manger ce qui était de son goût; le médecin en ordonnait, et +cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche +née princesse. + +La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son +esprit; elle excellait à jouer du clavecin: on lui en avait fait un +merveilleux dans une huître à l'écaille: il venait des peintres des +quatre parties du monde, et particulièrement d'Italie pour la peindre; +sa renommée volait d'un pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu +une guenon qui parlât. + +Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux et +spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir +Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de +badines et d'enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales. +Babiole avait un coeur, et ce coeur n'avait pas été métamorphosé comme +le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le +prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortunée Babiole +ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de +fenêtres, ou sur le coin d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son +panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait +une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa +mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un +miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser; de sorte qu'on +disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se +défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille. + +Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie, +les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en était presque plus +mention. Les choses allaient bien différemment de son côté; elle +l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait aimé à six; elle lui +faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort +justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des +marrons glacés. Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume +des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'épouser, et dans ce +dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il +n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier +ministre: mais il en aurait eu d'infinies à les exprimer, sans le +secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots; +celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'équipage, +auraient été bien fâchés de caqueter moins qu'elles. Un gros singe +appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de +carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette +Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement +sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L'on +avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées +pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait +pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne, +traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps: on voyait +ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel +étaient les guenons destinées à Babiole; il fallait voir comme elles +étaient parées: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient à la +noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons, +de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de +subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots, +les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave +qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut +qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre. + +La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle +parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses +gardes l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus +extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours. Aussitôt +Mirlifiche, suivi d'un nombre considérable de singes, s'avança vers le +chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée +Gigogna, il l'en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui +devait lui servir d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût +présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet +s'élevant doucement en l'air, vint sur la fenêtre d'où la reine +regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde: + +«Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre +Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour +l'entretenir d'une affaire très importante. + +--Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger +une rôtie, et buvez un coup; après cela, je consens que vous alliez dire +au comte Mirlifiche qu'il est le très bienvenu dans mes états, lui et +tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie +jusqu'ici ne l'a point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer dans +la salle d'audience, où je vais l'attendre sur mon trône avec toute ma +cour.» + +À ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta +un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur +l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à l'oreille la réponse favorable +qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit +demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était +érigée en sous-interprète, s'il voulait bien lui donner une chambre pour +se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé +de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais; il y +entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands +fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans +lequel on avait arrangé maints pots de confiture; voilà mes gloutons +après; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une +bouteille de sirop; celui-ci des pâtés, celui-là des massepains. La +gente volatile qui faisait cortège, s'ennuyait de voir un repas où elle +n'avait ni chènevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son métier, +vola dans la salle d'audience, où s'approchant respectueusement de la +reine: + +«Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être +complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures: le +comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part: il croquait +la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le coeur +pénétré, je vous en suis venu donner avis. + +--Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais +je vous dispense d'avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je +les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon coeur.» + +Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se +retira sans dire mot. + +L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa suite: il +n'était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du +fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était +venu aucun bon modèle: son chapeau était pointu, avec un bouquet de +plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or, +de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon +poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s'avança jusqu'au pied +du trône où la reine était assise; il s'adressa à Babiole, et parla +ainsi: + + Madame, de vos yeux connaissez la puissance, + Par l'amour dont Magot ressent la violence. + Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux, + Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux, + Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie, + Monette (c'est le nom d'une guenon chérie) + Madame, je ne peux la comparer qu'à vous, + Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux, + Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle, + Il lui conserverait un amour éternel. + + Madame, vos appas ont chassé de son coeur + Le tendre souvenir de sa première ardeur. + Il ne pense qu'à vous: si vous saviez, madame, + Jusques à quel excès il a porté sa flamme, + Sans doute votre coeur, sensible à la pitié, + Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié! + Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre, + Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre, + Un éternel souci semble le consumer, + Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer! + + Les olives, les noix dont il était avide, + Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide. + Il se meurt: c'est à vous que nous avons recours! + Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours. + Je ne vous dirai point les charmants avantages + Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages. + La figue et le raisin y viennent à foison, + Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison. + +Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur +Babiole, qui de son côté se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais +été davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de +répondre. Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur +l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prétentions de son roi, en tout +ce qui dépendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole +la suivit dans son cabinet: + +«Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret +de ton éloignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te +demande en mariage, car je n'ai pas encore oublié que son père mit deux +cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le +mien; ils mangèrent tant de nos sujets, que nous fûmes obligés de faire +une paix assez honteuse. + +--Cela signifie, madame, répliqua impatiemment Babiole, que vous êtes +résolue de me sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa colère; mais +je supplie au moins votre majesté de m'accorder quelques jours pour +prendre ma dernière résolution. + +--Cela est juste, dit la reine; néanmoins, si tu veux m'en croire, +détermine-toi promptement; considère les honneurs qu'on te prépare; la +magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je +suis sûre que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour +toi. + +--Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, répondit dédaigneusement la +petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touchée des sentiments +dont il me distingue.» + +Elle se leva aussitôt, et faisant la révérence de bonne grâce, elle fut +chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu'il la vit, il +s'écria: + +«Hé bien, ma Babiole, quand danserons-nous à ta noce? + +--Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'état où je me +trouve est si déplorable, que je ne suis plus la maîtresse de vous taire +mon secret, et quoiqu'il en coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue +que vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour époux. + +--Pour époux! dit le prince, en éclatant de rire; pour époux, ma +guenuche! je suis charmé de ce que tu me dis; j'espère cependant que tu +m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille, +notre air et nos manières ne sont pas tout à fait convenables. + +--J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos coeurs ne se +ressemblent point; vous êtes un ingrat, il y a longtemps que je m'en +aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le +mérite si peu. + +--Mais, Babiole, dit-il, songe à la peine que j'aurais de te voir +perchée sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de +la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton +honneur et pour le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne +amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta façon. + +--Vous êtes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout à +fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait déjà crevé +les yeux, mordu le nez, arraché les oreilles; mais je vous abandonne aux +réflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procédé.» + +Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher, +l'ambassadeur Mirlifiche s'était rendu dans son appartement, avec des +présents magnifiques. + +Il y avait une toilette de réseau d'araignée, brodée de petits vers +luisants, une coque d'oeuf renfermait les peignes, un bigarreau servait +de pelote, et tout le linge était garni de dentelles de papier: il y +avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement +assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de +poinçons, et cela brillait comme des diamants ce qui était bien +meilleur, c'était une douzaine de boîtes pleines de confitures avec un +petit coffre de verre dans lequel étaient renfermées une noisette et une +olive, mais la clé était perdue, et Babiole s'en mit peu en peine. + +L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on +se sert en Magotie, que son monarque était plus touché de ses charmes +qu'il l'eût été de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait bâtir un +palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces présents, et +même de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le +roi son maître ne pouvait lui témoigner mieux son amitié: + +«Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle +vous devez être la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de +se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.» + +Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros +billot, tenant une pomme qu'il mangeait. + +Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure +si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à +Mirlifiche qu'elle était obligée à son maître de son estime; mais +qu'elle n'avait pas encore déterminé si elle voulait se marier. + +Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des +singes, et ne croyant pas qu'il fallût beaucoup de cérémonies pour +envoyer Babiole où elle voulait qu'elle allât, elle fit préparer tout +pour son départ. À ces nouvelles le désespoir s'empara tout à fait de +son coeur: les mépris du prince d'un côté, de l'autre l'indifférence de +la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la +résolution de s'enfuir: ce n'était pas une chose bien difficile; depuis +qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et +rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte. + +Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en +branche jusqu'au bord d'une rivière; l'excès de son désespoir l'empêcha +de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à +la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitôt +au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une +grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d'y entrer; +elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait +jusqu'à sa ceinture: il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il +avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un +rocher, d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière. + +«Hé! qui t'amène ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main. + +--Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un +singe affreux que l'on veut me donner pour époux. + +--Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage +vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins +vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de +l'indifférence. + +--Ah! seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son +souvenir augmente toutes mes douleurs. + +--Il ne sera pas toujours rebelle à l'amour, continua l'hôte des +poissons, je sais qu'il est réservé à la plus belle princesse de +l'univers. + +--Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour +moi!» + +Le bonhomme sourit, et lui dit: + +«Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand maître, prend +seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot +t'a envoyé, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire +davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te +conduira où il faut que tu ailles. + +--Après les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne +puis me passer de savoir votre nom. + +--On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie, rivière, comme tu +vois, assez grosse et assez fameuse.» + +Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allèrent +pendant longtemps sur l'eau, et enfin à un détour qui paraissait long, +la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus +galant que la selle à l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait +jusqu'à de petits pistolets d'arçon, auxquels deux corps d'écrevisses +servaient de fourreaux. + +Babiole voyageait avec une entière confiance sur les promesses du sage +Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit. +Hélas! hélas! c'était l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses +mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et désolés de la +fuite de Babiole. Un singe de la troupe était monté à la dînée sur un +noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut à +peine au haut de l'arbre, que regardant de tous côtés, il aperçut +Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine +campagne. À cette vue il se prit à crier si fort, que les singes +assemblés lui demandèrent en leur langage de quoi il était question; il +le dit: on lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais, qui +volèrent jusqu'où elle était, et sur leur rapport l'ambassadeur, les +guenons et le reste de l'équipage coururent et l'arrêtèrent. + +Quel déplaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus +grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du +corps, il fut aussitôt entouré des plus vigilantes guenons, de quelques +renards et d'un coq qui se percha sur l'impériale, faisant la sentinelle +jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare: +ainsi la cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole qui +n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acariâtre et peu +complaisante. + +Au bout de trois jours, qui s'étaient passés sans aucune aventure, les +guides s'étant égarés, ils arrivèrent tous dans une grande et fameuse +ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aperçu un beau jardin, +dont la porte était ouverte, ils s'y arrêtèrent, et firent main-basse +partout, comme en pays de conquête. L'un croquait des noix, l'autre +gobait des cerises, l'autre dépouillait un prunier; enfin, il n'y avait +si petit singenot qui n'allât à la picorée, et qui ne fît magasin. + +Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume où Babiole +avait pris naissance; que la reine, sa mère, y demeurait, et que depuis +le malheur qu'elle avait eu de voir métamorphoser sa fille en guenuche, +par le bouquet d'aubépine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses +états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pût rappeler à +son souvenir la fatalité de sa déplorable aventure. On regardait là un +singe comme un perturbateur du repos public. De quel étonnement fut donc +frappé le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de +paille peinte, et le reste du plus surprenant équipage qui se soit vu +depuis que les contes sont contes, et que les fées sont fées? + +Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut +que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla +promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de +lèse-majesté; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple +assez fameux pour qu'on s'en souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes +dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de +grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le +respect dû à la qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva fort +méprisé en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans +le fond d'une cave sous un grand poinçon vide, où lui et ses camarades +furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles +guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole. + +À son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre: +quand les disgrâces sont à un certain point, l'on n'appréhende plus +rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien; c'était la +situation où elle se trouvait, le coeur occupé du prince, qui l'avait +méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse idée du roi Magot, dont elle +était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier +de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que +ceux qui l'avaient prise s'arrêtèrent à la considérer comme quelque +chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre +étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l'admirable Babiole. La +reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa +nièce, avait écrit très souvent à sa soeur, qu'elle possédait une +guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la +reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les +gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie, +ils y firent un petit trône; elle s'y plaça plutôt en souveraine qu'en +guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement +surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit, +que malgré elle, la nature parla en faveur de l'infante. + +Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par +des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son +cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait +l'admiration de tous ceux qui l'entendaient. + +«Non, madame, s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort +prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des +singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous +plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand +malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus +de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma +conservation; c'est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous +aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite.» + +À votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si +révérencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands +yeux, croyait rêver, et sentait que son coeur était fort ému. + +Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules, +elle lui dit: + +«Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures; car je sens bien +que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde +dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure +même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent. + +--Ha! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon +malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un +discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort; car enfin, que +puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et +noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents +toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit, +que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments? + +--Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?» + +Babiole soupira sans rien répondre. + +«Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin +ou un écureuil; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui +serait bien ton fait.» + +Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine +s'éclata de rire. + +«Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu +parles? + +--Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la +reine, votre soeur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la +mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de +la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus +arrachée de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le +monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me +donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des +instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et.... +Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une +sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement +extraordinaire en votre personne. + +--Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articulée; je me +meurs, ma chère et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je +te retrouve.» + +À ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du +secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la +délacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y +prit pas seulement garde, tant elle était petite. + +Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la +princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui +savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta +ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne +savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce +qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les +unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer +dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine +pleurait et sanglotait. + +«Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par +un bouquet enchanté, dans ce misérable état? Mais au fond, +continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai +attiré l'indignation de la méchante Fanferluche; est-il juste qu'elle +souffre de la haine que cette fée a pour moi? + +--Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre +gloire; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne +est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand +on est aussi belle que vous.» + +La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les +autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait +exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer +Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le +reste de ses jours. + +Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se +coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre +sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa +tout le monde en rumeur de ne la point trouver. + +Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de +moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de +peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine; +cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer +maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais. + +Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle +voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une +aventure si extraordinaire. + +«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je +devrais être!» + +Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. +Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne +la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la +menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni +chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait +ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea +sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais +trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel +pays. + +Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un +vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était +si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à +se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le +petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger +repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit +le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un +coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée, +que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du +monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta +tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien +dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une +petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir; +enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son +coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses +habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux +faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du +printemps. + +Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit +ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement. + +«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le +suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune +qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour +m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si +inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie +si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?» + +L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix: +la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la +noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise +d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des +tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns +dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent; +ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout +brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante +princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et +suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la +convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire +prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle +mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses +trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands +comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si +elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son +palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient +aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y +consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle +fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une +petite noisette. + +La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à +la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, +son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires, +elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours +le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y +avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout +l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des +géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des +rats. + +Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs +chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns +contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en +colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais +lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, +son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en +pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter +dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce +qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, +chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même +les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces +larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de +plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée, +et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était +depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le +pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa +vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il +ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, +qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je +ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son coeur lui +fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui +l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de +passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois, +le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le +menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie +affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la +perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts +cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son coeur +était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant +de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est +le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son +cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse. + +C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il +n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien +ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de +héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais +il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc +une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, +comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les +grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un +bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui +ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, +vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait +plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune +connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à +la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le +parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là, +il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle +avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait +personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était +rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à +l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les +plus douloureux qui puissent occuper une âme. + +«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que +j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans +mon coeur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon +office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais +contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le +Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de +dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira +la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher +cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique +cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.» + +En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita +comme un trait que l'on décoche avec violence. + +Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et +comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent +et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se +persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais +tour. + +Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle +tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement +leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour +dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle +s'y serait noyée comme une mouche. + +Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient +les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne +Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là, +chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand +les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où +elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de +l'air et de la rosée. + +La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince +l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il +s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient, +qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion +naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut +convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la +princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui +l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été +dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de +désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle +allait errante par le monde. + +Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle +soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur +Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils +aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce +siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à +l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient. + +Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y +entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de +toute sa force: + +«Babiole, belle Babiole, où êtes-vous?» + +Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l'onde: cette +voix lui dit: + +«Avance, et tu sauras où elle est.» + +À ces mots, le prince aussi téméraire qu'amoureux, donne deux coups +d'éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide +se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuadé qu'il s'allait +noyer. + +Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces +de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la +contrée; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte; les +tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière +Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la +Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort +loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta +fort respectueusement à l'entrée de la grotte, et le prince qui savait +encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence, +demanda s'il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu +d'une si belle troupe. + +Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il leur faisait +honneur et plaisir. + +«Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je +suis dans vos intérêts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que +vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l'a mise en +prison, c'est dans une bouteille. + +--Ah! que me dites-vous, s'écria le prince, l'infante est dans une +bouteille? + +--Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous +avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de vaincre les géants et les +dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il +faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin +ailé que je vous élève depuis longtemps.» + +Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes +et courbettes, que Criquetin en fut jaloux. + +Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince. +Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on +le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une +large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit +d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une +longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de +tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si +petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la +vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement +parmi les mortels. + +L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait, +lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et +la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez +Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs; +il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui +partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que +pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés +qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un +désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait +depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la +découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu +de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu +que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait +sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir. + +Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait +ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier +qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible, +quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus +extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes. + +«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce +chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il +faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?» + +Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince +au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et +s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous +divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit +sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de +cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit +de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune +prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de +la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses, +et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux, +et le danger où il était pensa la faire mourir. + +Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince, +ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et +qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux; +de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres. +L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait +mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le +parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond, +il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main. + +«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je +vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à +votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis +fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes +sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la +faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes. + +--Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si +prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon +coeur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens! + +--J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût, +répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque +attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être +prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui +rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent +l'intéresser. + +--Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le +dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la +plus aimable princesse qui soit au monde.» + +Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la +reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un +moment de repos, elle ne pouvait s'empêcher de songer à elle, de se +souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu +la revoir, toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de son royaume. + +Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit +demander une audience particulière. + +«Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre jeunesse l'art de +nécromancien; vous devez juger par là que je n'ignore point la haine que +Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais +essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide, +est à présent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientôt +auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre soeur, la +cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage +de votre infante avec le prince votre neveu. + +--Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en +pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai +perdu ma chère fille, je n'ai plus d'époux, ma soeur prétend que mon +royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me +persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux. + +--Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous +l'apprendre! + +--Hé! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage? +La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y +opposera toujours. + +--Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi +seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire. + +--Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma chère +fille.» + +Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle demeura +surprise de le voir déguisé, et cela l'obligea de lui raconter que +depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à +démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin +il venait de faire consentir sa tante à ce qu'il souhaitait. La +princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent +passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on +s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle était. + +Dès que la reine l'aperçut, son coeur s'agita si fort, qu'il ne fallut +point d'autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se +jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras; et après avoir +demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres +baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle +occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit +un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis au +nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu'on +faisait dans la cour du palais, l'ayant obligée de mettre la tête à la +fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir arriver la reine sa soeur. +Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle +le vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui était de la partie; +les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie; l'on courut +se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le célèbre +mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dépit de la +fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus. + + + + +Finette Cendron + + +Il était une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs +affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes +pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous +leurs meubles, pièce à pièce. Les fripiers étaient las d'acheter, car +tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine +furent bien pauvres, le roi dit à sa femme: + +«Nous voilà hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut +gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que +nous avons à faire, car jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi, +qui est fort doux.» + +La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y +rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit: + +«Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'à faire des filets +dont vous prendrez des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche. +Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire +d'autres. À l'égard de nos trois filles, ce sont de franches +paresseuses, qui croient être de grandes dames; elles veulent faire les +demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent +jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez +d'habits à leur gré.» + +Le roi commença de pleurer, quand il vit qu'il fallait se séparer de ses +enfants. Il était bon père mais la reine était la maîtresse. Il demeura +donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit: + +«Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les +mener où vous jugerez à propos.» + +Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui +était la plus petite des filles, écoutait par le trou de la serrure; et +quand elle eut découvert le dessein de son papa et de sa maman, elle +s'en alla tant vite qu'elle put à une grande grotte fort éloignée de +chez eux, où demeurait la fée Merluche, qui était sa marraine. + +Finette avait pris deux livres de beurre frais, des oeufs, du lait et de +la farine pour faire un excellent gâteau à sa marraine, afin d'en être +bien reçue. Elle commença gaîment son voyage; mais plus elle allait, +plus elle se lassait. Ses souliers s'usèrent jusqu'à la dernière +semelle; et ses petits pieds mignons s'écorchèrent si fort que c'était +grande pitié; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe, +pleurant. + +Par là passa un beau cheval d'Espagne, tout sellé, tout bridé; il y +avait plus de diamants à sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter +trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit à paître doucement +auprès d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la révérence; +aussitôt elle le prit par la bride: + +«Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la +fée? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais +mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne +avoine et de bon foin; tu auras de la paille fraîche pour te coucher.» + +Le cheval se baissa presque à terre devant elle, et la jeune Finette +sauta dessus; il se mit à courir si légèrement, qu'il semblait que ce +fût un oiseau. Il s'arrêta à l'entrée de la grotte, comme s'il en avait +su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'était Merluche qui, +ayant deviné que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoyé ce +beau cheval. + +Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine, +et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit: + +«Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voilà du beurre, du +lait, de la farine et des oeufs que je vous apporte pour vous faire un +bon gâteau à la mode de notre pays. + +--Soyez la bien venue, Finette, dit la fée; venez que je vous embrasse.» + +Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta très joyeuse, car madame +Merluche n'était pas une fée à la douzaine. Elle dit: + +«Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre; +décoiffez-moi et me peignez.» + +La princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde. + +«Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez écouté +le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez éviter +ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en +rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et +vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous +sera aisé de revenir en suivant le fil.» + +La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux +habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur +le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit à la porte de +la maisonnette de leurs majestés. Finette dit au cheval: + +«Mon petit ami, vous êtes beau et très sage; vous allez plus vite que le +soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'où vous venez.» + +Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son +chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Dès que le jour +parut, le roi réveilla sa femme: + +«Allons, allons, madame, lui dit-il, apprêtez-vous pour le voyage.» + +Aussitôt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une +camisole blanche et un bâton. Elle fit venir l'aînée de ses filles qui +s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisième +Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette. + +«J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma +soeur, elle nous régalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que +nous voudrons.» + +Fleur d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère: + +«Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène, il ne +m'importe.» + +Les deux autres en dirent autant. Elles prennent congé du roi, et les +voilà toutes quatre en chemin. Elles allèrent si loin, si loin, que +Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y +avait près de mille lieues. Elle marchait toujours derrière ses soeurs, +passant le fil adroitement dans les buissons. + +Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le +chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit: + +«Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergère qui veille autour +de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.» + +Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta, +croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait +pas. + +«Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à +l'heure, et je laisserais mourir mes soeurs ici, car elles me battent et +m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux +pas abandonner.» + +Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent à +pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront +leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et +leurs bonbons. + +«Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai +pas moins bonne soeur;» et se levant, elle suivit son fil, et les +princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la +reine. + +En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait: + +«J'ai le coeur tout saisi de vous voir revenir seule. + +--Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles. + +--Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais +des autres, car elles n'aiment rien.» + +Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit: + +«Qui va là?» + +Elles répondirent: + +«Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et +Fine-Oreille.» + +La reine se mit à trembler: + +«N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est +impossible qu'elles fussent revenues.» + +Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait: + +«Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles.» + +Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit: + +«Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si +je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.» + +Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue, il +leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle +leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu +chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles +feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où +elles couchaient. + +«Ça, dit Finette, mes soeurs, vous m'avez promis une poupée, +donnez-la-moi. + +--Vraiment tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu +es cause que le roi ne nous regrette pas.» + +Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre. +Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait +tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit +que la reine disait au roi: + +«Je les mènerai d'un autre côté, encore plus loin, et je suis certaine +qu'elles ne reviendront jamais.» + +Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour +aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit +deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux +petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans +l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut +pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne +vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait +d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le +joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise: +elle arriva promptement chez sa marraine. + +Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq +et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la +reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche +dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein +de cendre: + +«Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous +marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez +qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos soeurs, +elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus +vous voir.» + +Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou +quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa +poche: le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au +point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle +leur dit: + +«Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que +j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où +elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi +allons-y tout à l'heure.» + +Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût +encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut +pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait +un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les +autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie +y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient +retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien +endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle. +Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus, +elle éveilla ses soeurs: + +«Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée.» + +Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer: elles arrachaient +leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poings. Elles +s'écriaient: + +«Hélas! qu'allons-nous faire?» + +Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses +soeurs. + +«Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a +donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin; +et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.» + +Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour; +elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour +revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine. + +Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en +parlèrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas +Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot, +et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut +éveiller ses soeurs. + +«Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument +nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que +j'ai fâché ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais +toujours.» + +Elles restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre: + +«Que ferons-nous?» + +Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres: + +«Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit +qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de +pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.» + +Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois, +elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des +pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de +diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se +trouvèrent toutes prêtes. + +Elle leur dit: + +«J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire +de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je +vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.» + +La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans +s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour +cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais +pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle +arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur +les bras. + +Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se +réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine; +bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se +confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée, qu'à l'habileté +de ses soeurs. Elle fut leur dire toute effrayée: + +«La reine est partie, il faut la suivre au plus vite. + +--Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons +bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commère +l'empressée mal à propos.» + +Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin, +il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand +nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à +pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger, +Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit: + +«Ma soeur, n'as-tu rien à manger? + +--Non», dit-elle. + +Elle dit la même chose à Finette: + +«Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un +gland. + +--Ha! donnez-le-moi, dit l'une. + +--Donnez-le-moi, dit l'autre.» + +Chacune le voulait avoir. + +«Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette; +plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.» + +Elles y consentirent quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un +arbre dans un pays où il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux +et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient été +bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient +presque toujours à la belle étoile; tous les matins et tous les soirs +elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: «Croîs, +croîs, beau gland.» Il commença de croître à vue d'oeil. Quand il fut un +peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez +fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle +descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure; Finette plus légère s'y +tint longtemps; et ses soeurs lui demandèrent: + +«Ne vois-tu rien, ma soeur?» + +Elle leur répondit: + +«Non, je ne vois rien. + +--Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut», disait Fleur-d'Amour. + +De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire: +«Croîs, croîs, beau gland.» Finette ne manquait jamais d'y monter deux +fois par jour: un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à +Fleur-d'Amour: + +«J'ai trouvé un sac que notre soeur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y +avoir dedans?» + +Fleur-d'Amour répondit: + +«Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et +moi, je crois que c'est du bonbon.» + +Belle-de-Nuit était friande, et voulut y voir; elle y trouva +effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles +servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants. + +«Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'écria-t-elle, il +faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place.» + +Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la +malice de ses soeurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un +désert; elle ne songeait qu'au chêne qui devenait le plus beau de tous +les chênes. + +Une fois qu'elle y monta et que ses soeurs, selon leur coutume, lui +demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria: + +«Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais +assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de +diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont +et viennent comme le vent. + +--Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis. + +--Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutôt +voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis.» + +Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne +s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui était fort curieuse, ne manqua pas +de monter à son tour, elle demeura aussi ravie que ses soeurs. + +«Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que +nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous +épouser.» + +Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein, +elles se couchèrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort +endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit: + +«Savez-vous ce qu'il faut faire, ma soeur, levons-nous et nous habillons +des riches habits que Finette a apportés. + +--Vous avez raison», dit Belle-de-Nuit; elles se levèrent donc, se +frisèrent, se poudrèrent, puis elles mirent des mouches, et les belles +robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais été +rien de si magnifique. + +Finette ignorait le vol que ses méchantes soeurs lui avaient fait; elle +prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien +affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçut en même temps ses +soeurs qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se +plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire +et de se moquer. + +«Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au +château sans me parer et me faire belle? + +--Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras +que des coups si tu nous importunes. + +--Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma +marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien. + +--Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous +t'enterrerons sans que personne le sache.» + +La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement +et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante. + +Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait +merveilleuse. + +«Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien +divertir! que nous ferons bonne chère, nous mangerons à la table du roi, +mais pour Finette elle lavera les écuelles dans la cuisine, car elle est +faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous +bien de l'appeler notre soeur: il faudra dire que c'est la petite +vachère du village.» + +Finette qui était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si +maltraitée. Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent: +aussitôt une vieille femme épouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait +qu'un oeil au milieu du front, mais il était plus grand que cinq ou six +autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle +faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour. + +«Ô malheureuses! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que +c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour son +déjeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous +mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou +trois jours davantage.» + +Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent, +croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambées en valait +cinquante des leurs; elle courut après et les reprit, les unes par les +cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras, +elle les jeta toutes trois dans la cave qui était pleine de crapauds et +de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient +mangés. + +Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut quérir du +vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle +entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau +blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit +promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou. + +L'ogre était six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la +maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des éclats de +tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain oeil, ses cheveux étaient tout +hérissés, il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne; il +avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants +qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze oeufs +frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la +cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendît; +mais elles s'entredisaient tout bas: + +«Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?» + +L'ogre dit à sa femme: + +«Vois-tu, je sens chair fraîche, je veux que tu me la donnes. + +--Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fraîche, et ce sont +tes moutons qui sont passés par là. + +--Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche +assurément; je vais chercher partout. + +--Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien. + +--Si je trouve, répliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai +la tête pour en faire une boule.» + +Elle eut peur de cette menace, et lui dit: + +«Ne te fâche point, mon petit ogrelet, je vais te déclarer la vérité. Il +est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce +serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis +vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est +fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble +plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me +tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange +pas à présent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le +maître.» + +L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout à +l'heure. Il disait: + +«Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.--Non, tu n'en mangeras +pas. + +--Hé bien, je ne mangerai que la plus petite.» + +Et elle disait: + +«Non, tu n'en mangeras pas une.» + +Enfin après bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger. +Elle pensait en elle-même: + +«Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se +sont sauvées.» + +L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les +pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et +quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles +répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer +à merveille, qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait +jusques aux plats, que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en +venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'ogre était +friand, il dit: + +«Ça, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne; mais, dit-il à +Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est +assez chaud? + +--Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte +avec la langue. + +--Hé bien, dit-il, allume donc le four.» + +Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse +mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu +effroyable, il était embrasé comme une fournaise, et l'ogre qui était +présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits +cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte. +Le maître ogre dit: + +«Hé bien, le four est-il chaud?» + +Finette répondit: + +«Monseigneur, vous l'allez voir.» + +Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis +elle dit: + +Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite. + +--Je suis grand,» dit l'ogre, et se baissant, il s'enfonça si avant +qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusqu'aux os. +Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une +montagne de cendre des os de son mari. + +Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la +consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne +s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en +salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent: + +«Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis, +qui seront heureux de vous épouser.» + +Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt. +Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit: + +«Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes +habillée, vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous +seriez comme un astre. + +--Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a +quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à +pâté.» + +Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la +peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une +hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son +corps d'avec sa tête. + +Il ne fut jamais une telle allégresse; elles montèrent sur le toit de la +maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or, elles furent dans +toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les +meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et +chantaient, rien ne leur manquait, du blé, des confitures, des fruits et +des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent +dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: «Nous voilà +plus riches que n'était notre père, quand il avait son royaume, mais il +nous manque d'être mariées, il ne viendra personne ici, cette maison +passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de +l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine +ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas +longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises +d'épouser des princesses.» + +Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient +se promener, qu'elle demeurât à la maison à faire le ménage et la +lessive, et qu'à leur retour tout fût net et propre; que si elle y +manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le +coeur serré de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant, +lavant sans se reposer, et toujours pleurant. «Que je suis malheureuse, +disait-elle, d'avoir désobéi à ma marraine, il m'en arrive toutes sortes +de disgrâces; mes soeurs m'ont volé mes riches habits; ils servent à les +parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi +me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils +m'eussent mangée que de vivre comme je vis?» Quand elle avait dit cela, +elle pleurait à étouffer, puis ses soeurs arrivaient chargées d'oranges +de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: «Ah! que +nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y +dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous déchausser +et nous décrotter, car c'est là ton métier.» Finette obéissait; et si +par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient +sur elle, et la battaient à la laisser pour morte. + +Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des +merveilles. Un soir que Finette était assise proche du feu sur un +monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes +de la cheminée; et cherchant ainsi elle trouva une petite clé si vieille +et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde à la nettoyer. +Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une +clé d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitôt à +courir par toute la maison, essayant la clé aux serrures, et enfin elle +trouva une cassette qui était un chef-d'oeuvre. Elle l'ouvrit: il y +avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des +rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune; +mais elle attendit impatiemment que ses soeurs sortissent le lendemain. +Dès qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus +belle que le soleil. + +Ainsi ajustée, elle fut au même bal où ses soeurs dansaient; et +quoiqu'elle n'eût point de masque, elle était si changée en mieux, +qu'elles ne la reconnurent pas. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il +s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de +jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames à la +danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à +elle, et lui ayant fait une profonde révérence, elle la pria de lui dire +comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne +si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron. +Il n'y eut point d'amant qui ne fût infidèle à sa maîtresse pour +Cendron, point de poète qui ne rimât en Cendron; jamais petit nom ne fit +tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les +louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder, +assez de bouche pour la louer. + +Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas +dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait +à cette nouvelle venue, en crevaient de dépit; mais Finette se démêlait +de tout cela de la meilleure grâce du monde; il semblait, à son air, +qu'elle n'était faite que pour commander. Fleur-d'Amour et +Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur soeur qu'avec de la suie de cheminée +sur le visage, et plus barbouillée qu'un petit chien, avaient si fort +perdu l'idée de sa beauté, qu'elles ne la reconnurent point du tout; +elles faisaient leur cour à Cendron comme les autres. Dès qu'elle voyait +le bal prêt à finir, elle sortait vite, revenait à la maison, se +déshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses soeurs +arrivaient: + +«Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune +princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi; +elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents +sont de perles, ses lèvres de corail; elle a une robe qui pèse plus de +mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est +aimable!» + +Finette répondait entre ses dents: + +«Ainsi j'étais, ainsi j'étais. + +--Qu'est-ce que tu bourdonnes?», disaient-elles. + +Finette répliquait encore plus bas: + +«Ainsi j'étais.» + +Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette +ne changeât d'habits, car la cassette était fée, et plus on y en +prenait, plus il en revenait, et si fort à la mode, que les dames ne +s'habillaient que sur son modèle. + +Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait +tardé assez tard à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver +chez elle un peu avant ses soeurs, en marchant de toute sa force, elle +laissa tomber une de ses mules, qui était de velours rouge, toute brodée +de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais +le temps était si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au +logis, un pied chaussé et l'autre nu. + +Le lendemain le prince Chéri, fils aîné du roi, allant à la chasse, +trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la +petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la chérit et +l'emporte avec lui. Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus; il devenait +maigre et changé, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la +reine, qui l'aimaient éperdument, envoyaient de tous côtés pour avoir de +bon gibier et des confitures; c'était pour lui moins que rien; il +regardait tout cela sans répondre à la reine, quand elle lui parlait. +L'on envoya quérir des médecins partout, même jusqu'à Paris et à +Montpellier. Quand ils furent arrivés, on leur fit voir le prince, et +après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de +vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y +apportait remède. + +La reine, qui l'aimait à la folie, pleurait à fondre en eau, de ne +pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser. Elle +amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les +regarder. Enfin elle lui dit une fois: + +«Mon cher fils, tu veux nous faire étouffer de douleur, car tu aimes, et +tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la +donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère.» + +Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de +dessous son chevet, et l'ayant montrée: + +«Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette +petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant à la chasse; je +n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser. + +--Hé bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons +chercher.» + +Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et +commanda en même temps que l'on fût avec des tambours et des trompettes, +annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la +mule, et que celle à qui elle serait propre, épouserait le prince. +Chacune ayant entendu de quoi il était question, se décrassa les pieds +avec toutes sortes d'eaux, de pâtes et de pommades. Il y eut des dames +qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres +jeûnaient ou se les écorchaient afin de les avoir plus petits. Elles +allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et +plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait. + +Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'était +une chose étonnante. + +«Où allez-vous donc? leur dit Finette. + +--Nous allons à la grande ville, répondirent-elles, où le roi et la +reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouvée; car si +elle est propre à l'une de nous deux, il l'épousera, et nous serons +reines. + +--Et moi, dit Finette, n'irai-je point? + +--Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison bridé: va, va arroser nos +choux, tu n'es propre à rien.» + +Finette songea aussitôt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et +qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque +petit soupçon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la +peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal où l'on allait +danser n'était point dans la grande ville. Elle s'habilla +magnifiquement; sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et +de diamants; elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le +dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans +clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta +bien étonnée de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez +sa marraine. Elle le caressa et lui dit: + +«Sois le bien venu, mon petit dada; je suis obligée à ma marraine +Merluche.» + +Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il était tout +couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient +point de prix; et Finette était trente fois plus belle que la belle +Hélène. + +Le cheval d'Espagne allait légèrement, ses sonnettes faisaient din, din, +din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retournèrent +et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles +la reconnurent pour être Finette Cendron. Elles étaient fort crottées, +leurs beaux habits étaient couverts de boue: + +«Ma soeur, s'écria Fleur-d'Amour, en parlant à Belle-de-Nuit, je vous +proteste que voici Finette Cendron»; l'autre s'écria tout de même, et +Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa, et leur fit un +masque de crotte; elle se prit à rire, et leur dit: «Altesses, +Cendrillon vous méprise autant que vous le méritez»; puis passant comme +un trait, la voilà partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour +s'entre-regardèrent. + +«Est-ce que nous rêvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir +fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille le bonheur +lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine +d'un voyage inutile.» + +Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arrive au palais; dès qu'on +la vit, chacun crut que c'était une reine, les gardes prennent leurs +armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes +les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle, +disant: «Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de +l'univers.» Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince +mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant +qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout +d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apportée exprès. En même +temps l'on crie: «Vive la princesse Chérie, vive la princesse qui sera +notre reine!» Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les +mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitiés. +L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette +entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui +fait des présents admirables, sur lesquels le roi libéral renchérit +encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on +ne parle que de danser et de se réjouir. + +Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: «Non, +dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire»; ce qu'elle fit +en quatre mots. Quand ils surent qu'elle était née princesse, c'était +bien une autre joie, il tint à peu qu'ils n'en mourussent; mais +lorsqu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils +reconnurent que c'étaient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le +lui annoncèrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point à son +mariage, qu'ils ne rendissent les états de son père; ils le lui +promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'était +pas une affaire. + +Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivèrent. La première +nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire, +ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand +elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer, et au lieu de leur +faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se +leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les +présenta à la reine, lui disant: «Madame, ce sont mes soeurs qui sont +fort aimables, je vous prie de les aimer.» Elles demeurèrent si confuses +de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot. Elle leur +promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le +voulait rendre à leur famille. À ces mots, elles se jetèrent à genoux +devant elle, pleurant de joie. + +Les noces furent les plus belles que l'on eût jamais vues. Finette +écrivit à sa marraine, et mit sa lettre avec de grands présents sur le +joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur +dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'à retourner dans leur royaume. + +La fée Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le père et la +mère de Finette revinrent dans leurs états, et ses soeurs furent reines +aussi bien qu'elle. + + + + +Fortunée + + +Il était une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de +mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute à +son fils et à sa fille qu'il aimait tendrement. + +«Votre mère m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une +paillasse. Les voilà avec ma poule, un pot d'oeillets, et un jonc +d'argent qui me fut donné par une grande dame qui séjourna dans ma +pauvre chaumière; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voilà un don +que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les oeillets, et de +bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable +beauté, nommez-la Fortunée, donnez-lui la bague et les oeillets, pour la +consoler de sa pauvreté." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortunée, tu +auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton frère.» + +Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils +pleurèrent, et les partages se firent sans procès. Fortunée croyait que +son frère l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour +s'asseoir: + +«Garde tes oeillets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour +mes escabelles ne les dérange point, j'aime l'ordre dans ma maison.» + +Fortunée qui était très douce, se mit à pleurer sans bruit; elle demeura +debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son frère) était mieux assis +qu'un docteur. + +L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent oeuf frais de son +unique poule, il en jeta la coquille à sa soeur. + +«Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose à te donner; si tu ne t'en +accommodes point, va à la chasse aux grenouilles, il y en a dans le +marais prochain.» + +Fortunée ne répliqua rien. Qu'aurait-elle répliqué? Elle leva les yeux +au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la +trouva toute parfumée, et ne doutant point que ce ne fût l'odeur de ses +oeillets, elle s'en approcha tristement, et leur dit: + +«Beaux oeillets, dont la variété me fait un extrême plaisir à voir, vous +qui fortifiez mon coeur affligé, par ce doux parfum que vous répandez, +ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main +cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque +vous êtes mon unique bien.» + +En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'être arrosés; +ils étaient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la +lune jusqu'à la fontaine, qui était assez loin. + +Comme elle avait marché vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais +elle y fut à peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux +répondit bien à la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles +d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux +autres; ses gardes marchaient devant elle, richement vêtus de velours +amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, où +elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bientôt tendu; en même +temps on dressa le buffet, il était tout couvert de vaisselle d'or et de +vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la +fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder à plusieurs voix, qui +chantaient ces paroles: + + Nos bois sont agités des plus tendres zéphirs, + Flore brille sur ces rivages; + Sous ces sombres feuillages + Les oiseaux enchantés expriment leurs désirs. + + Occupez-vous à les entendre; + Et si votre coeur veut aimer, + Il est de doux objets qui peuvent vous charmer: + On fera gloire de se rendre. + +Fortunée se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle était +surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment, +cette grande reine dit à l'un de ses écuyers: + +«Il me semble que j'aperçois une bergère vers ce buisson, faites-la +approcher.» + +Aussitôt Fortunée s'avança, et quelque timide qu'elle fût naturellement, +elle ne laissa pas de faire une profonde révérence à la reine, avec tant +de grâce, que ceux qui la virent en demeurèrent étonnés; elle prit le +bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle, +baissant les yeux modestement; ses joues s'étaient couvertes d'un +incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il était aisé de +remarquer dans ses manières cet air de simplicité et de douceur, qui +charme dans les jeunes personnes. + +«Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous +point les voleurs? + +--Hélas! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit de toile, que +gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme moi? + +--Vous n'êtes donc pas riche? reprit la reine en souriant. + +--Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai hérité de mon père qu'un +pot d'oeillets et un jonc d'argent. + +--Mais vous avez un coeur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le +prendre, voudriez-vous le donner? + +--Je ne sais ce que c'est que de donner mon coeur, madame, +répondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son coeur on ne peut +vivre, que lorsqu'il est blessé il faut mourir, et malgré ma pauvreté, +je ne suis point fâchée de vivre. + +--Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre coeur. +Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soupé? + +--Non, madame, dit Fortunée, mon frère a tout mangé.» + +La reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant mettre à +table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergère +était si surprise d'admiration, et si charmée des bontés de la reine, +qu'elle pouvait à peine manger un morceau. + +«Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si +tard à la fontaine? + +--Madame, dit-elle, voilà ma cruche, je venais quérir de l'eau pour +arroser mes oeillets.» + +En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui était auprès +d'elle; mais lorsqu'elle la montra à la reine, elle fut bien étonnée de +la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau +qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant +qu'elle ne fût pas à elle. + +«Je vous la donne, Fortunée, dit la reine; allez arroser les fleurs dont +vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut être de +vos amies.» + +À ces mots, la bergère se jeta à ses pieds. + +«Après vous avoir rendu de très humbles grâces, madame, lui dit-elle, de +l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la liberté de vous prier +d'attendre ici un moment, je vais vous quérir la moitié de mon bien, +c'est mon pot d'oeillets, qui ne peut jamais être en de meilleures mains +que les vôtres. + +--Allez, Fortunée, lui dit la reine, en lui touchant doucement les +joues, je consens de rester ici jusqu'à ce que vous reveniez.» + +Fortunée prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais +pendant qu'elle en avait été absente, son frère Bedou y était entré, il +avait pris le pot d'oeillets, et mis à la place un grand chou. Quand +Fortunée aperçut ce malheureux chou, elle tomba dans la dernière +affliction, et demeura fort irrésolue si elle retournerait à la +fontaine. Enfin elle s'y détermina, et se mettant à genoux devant la +reine: + +«Madame, lui dit-elle, Bedou m'a volé mon pot d'oeillets, il ne me reste +que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma +reconnaissance. + +--Si je prends votre jonc, belle bergère, dit la reine, vous voilà +ruinée? + +--Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je possède vos +bonnes grâces, je ne puis me ruiner.» + +La reine prit le jonc de Fortunée, et le mit à son doigt; aussitôt elle +monta dans un char de corail, enrichi d'émeraudes, tiré par six chevaux +blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortunée la suivit des +yeux, tant qu'elle put; enfin les différentes routes de la forêt la +dérobèrent à sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette +aventure. La première chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce +fut de jeter le chou par la fenêtre. Mais elle fut bien étonnée +d'entendre une voix, qui criait: «Ha! je suis mort.» Elle ne comprit +rien à ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. Dès +qu'il fut jour, Fortunée, inquiète de son pot d'oeillets, descendit en +bas pour l'aller chercher; et la première chose qu'elle trouva, ce fut +le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant: + +«Que fais-tu ici, toi qui te mêles de tenir dans ma chambre la place de +mes oeillets? + +--Si l'on ne m'y avait pas porté, répondit le chou, je ne me serais pas +avisé de ma tête d'y aller.» + +Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore: + +«Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux +mots que vos oeillets sont dans la paillasse de Bedou.» + +Fortunée, au désespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la +bonté de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son +frère, et lui dit: + +«Méchante bête, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me +donne. + +--Ha! bergère, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est +de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes. + +"Ne croyez pas être fille du laboureur chez qui vous avez été nourrie; +non, belle Fortunée, il n'est point votre père; mais la reine qui vous +donna le jour, avait déjà eu six filles; et comme si elle eût été la +maîtresse d'avoir un garçon, son mari et son beau-père lui dirent qu'ils +la poignarderaient, à moins qu'elle ne leur donnât un héritier. + +"La pauvre reine affligée devint grosse; on l'enferma dans un château, +et l'on mit auprès d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux, +qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette +princesse alarmée du malheur qui la menaçait, ne mangeait et ne dormait +plus; elle avait une soeur qui était fée; elle lui écrivit ses justes +craintes; la fée étant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils. +Lorsqu'elle fut accouchée, elle chargea les zéphirs d'une corbeille, où +elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils +portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le +changer contre la fille qu'elle aurait: cette prévoyance ne servit de +rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa soeur la fée, +profita de la bonne volonté d'un de ses gardes, qui en eut pitié, et qui +la sauva avec une échelle de cordes. + +"Dès que vous fûtes venue au monde, la reine affligée cherchant à se +cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de +douleur; j'étais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me +chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si +accablée, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que +nous ferions de vous. + +"Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu m'empêcher de dire +cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, à +laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitôt, elle me toucha +d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon +affliction fut extrême et mon mari qui était absent dans le moment de +cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su. + +"À son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'étais noyée, +ou que les bêtes des forêts m'avaient dévorée. Cette même dame qui +m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui +ordonna de vous appeler Fortunée, et lui fit présent d'un jonc d'argent +et d'un pot d'oeillets; mais comme elle était céans, il arriva +vingt-cinq gardes du roi votre père, qui vous cherchaient avec de +mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des +choux verts, du nombre desquels est celui que vous jetâtes hier au soir +par votre fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'à présent, +je ne pouvais parler moi-même, j'ignore comment la voix nous est +revenue.» + +La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de +lui raconter; elle était encore pleine de bonté, et lui dit: + +«Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule, +je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais; +mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous +venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je +vais chercher mes oeillets, car je les aime uniquement.» + +Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de +fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son éloignement, et se +flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout +d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre: ils +se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et +les escabelles aux côtés; plusieurs grosses souris formaient le corps de +réserve, résolues de combattre comme des amazones. + +Fortunée demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats +se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang. + +«Quoi! s'écria-t-elle, mon oeillet, mon cher oeillet, resterez-vous en +si mauvaise compagnie?» + +Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle +avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière; elle courut la +quérir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en même +temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit +promptement ses beaux oeillets, qui étaient sur le point de mourir, tant +ils avaient besoin d'être arrosés; elle versa dessus toute l'eau qui +était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir, +lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les +branches, et qui lui dit: + +«Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous +déclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel, +qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.» + +La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une +poule, un oeillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et +s'évanouit. Bedou arriva là-dessus: le travail et le soleil lui avaient +échauffé la tête; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses +oeillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte, +et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre, +qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperçut auprès d'elle la reine des +Bois, toujours charmante et magnifique. + +«Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j'ai vu avec quelle +inhumanité il vous a jetée ici; voulez-vous que je vous venge? + +--Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et +son mauvais naturel ne peut changer le mien. + +--Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros +laboureur n'est pas votre frère; qu'en pensez-vous? + +--Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, répliqua +modestement la bergère, et je dois les en croire. + +--Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous êtes +née princesse? + +--On me l'a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me +vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve? + +--Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette +humeur! je connais à présent que l'éducation obscure que vous avez reçue +n'a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse, +et il n'a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez +éprouvées jusqu'à cette heure.» + +Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune adolescent +plus beau que le jour; il était habillé d'une longue veste mêlée d'or et +de soie verte, rattachée par de grandes boutonnières d'émeraudes, de +rubis et de diamants; il avait une couronne d'oeillets, ses cheveux +couvraient ses épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un genou en +terre, et la salua respectueusement. + +«Ha! mon fils, mon aimable OEillet, lui dit-elle, le temps fatal de +votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée: +quelle joie de vous voir!» + +Elle le serra étroitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la +bergère: + +«Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a +raconté: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphyrs que +j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un +parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui +était ma soeur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus +secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si +bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle +le changea sur-le-champ en oeillet, et malgré ma science, je ne pus +empêcher ce malheur. Dans le chagrin où j'étais réduite, j'employai tout +mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus +assuré que d'apporter le prince OEillet dans le lieu où vous étiez +nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau +délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous +aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais même +le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant +pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait +où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre +ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux +oeillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce +jonc, votre félicité sera permanente: voyez à présent si ce prince vous +paraît assez aimable pour le recevoir pour époux. + +--Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je +connais que vous êtes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoyés +pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule; +qu'en me proposant l'alliance du prince OEillet, c'est le plus grand +honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je +ne connais point son coeur, et je commence à sentir pour la première +fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas. + +--N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le +prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression +que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été +permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une +passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel +vous ne ressentez que de l'indifférence.» + +Il lui dit ensuite ces vers: + + Vous me donniez vos tendres soins: + Vous veniez quelquefois admirer sans témoins, + De mes brillantes fleurs la bizarre peinture. + + Pour vous je répandais mes parfums les plus doux, + J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle; + Et lorsque j'étais loin de vous, + Une sécheresse mortelle + Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé, + Je languissais toujours dans l'attente cruelle + De l'objet qui m'avait charmé. + + À mes douleurs vous étiez favorable, + Et votre belle main, + D'une eau pure arrosait mon sein, + Et quelquefois votre bouche adorable, + Me donnait des baisers, hélas! pleins de douceurs. + + Pour mieux jouir de mon bonheur, + Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance, + Je souhaitais, en un si doux moment, + Que quelque magique puissance, + Me fît sortir d'un triste enchantement. + Mes voeux sont exaucés, je vous vois, je vous aime; + Je puis vous dire mon tourment: + Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même. + + Quels voeux ai-je formés! justes dieux, qu'ai-je fait! + +La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua +beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre +des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la +souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant +les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en même temps sa toile +blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles; de sa +coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or; ses cheveux +noirs étaient ornés de mille diamants; et son teint, dont la blancheur +éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine +en soutenir l'éclat. + +«Ha! Fortunée, que vous êtes belle et charmante! s'écria-t-il en +soupirant; serez-vous inexorable à mes peines? + +--Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos +prières.» + +Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail, +passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver; elle l'appela +avec beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié de lui. + +«Quoi! après vous avoir si maltraitée! dit-elle. + +--Ha! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger.» + +La reine l'embrassa, et loua la générosité de ses sentiments. + +«Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou»; +sa chaumière devint un palais meublé et plein d'argent; ses escabelles +ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire +souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit; +elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se +trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la +princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion. + +Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la +poule une femme; le prince OEillet était seul mécontent; il soupirait +auprès de sa princesse; il la conjurait de prendre une résolution en sa +faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout +ce qui était aimable, l'était moins que ce jeune prince. La reine des +Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y +fût somptueux; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces +tendres époux dura autant que leur vie. + + + + +La bonne petite souris + + +Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort, +qu'ils faisaient la félicité l'un de l'autre. Leurs coeurs et leurs +sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les +jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs; ils allaient à la pêche +prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourrée et la pavane; +à de grands festins, manger du rôt et des dragées; à la comédie et à +l'opéra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces pour +se divertir; enfin c'était le plus heureux de tous les temps. + +Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se +divertissaient à l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on +appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi +Joyeux vivait tout différemment. Il était ennemi déclaré des plaisirs; +il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrognée, une +grande barbe, les yeux creux; il était maigre et sec, toujours vêtu de +noir, des cheveux hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il +fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-même les +criminels; il se réjouissait à leur faire du mal. + +Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garçon, +il l'envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui +tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le méchant roi +entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande +envie, et résolut de faire une grosse armée, et d'aller le battre tout +son saoul, jusqu'à ce qu'il fût mort ou bien malade. Il envoya de tous +côtés pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons. +Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera +point de quartier. Lorsque tout fut prêt, il s'avança vers le pays du +roi Joyeux. À ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en défense; +la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant: + +«Sire, il faut nous enfuir: tâchons d'avoir bien de l'argent, et nous en +allons tant que terre nous pourra porter.» + +Le roi répondait: + +«Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'être +un poltron.» + +Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu à la reine, monta +sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se +mit à pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait: + +«Hélas, je suis grosse; si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et +prisonnière, le méchant roi me fera dix mille maux.» + +Cette pensée l'empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous +les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles, +elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela: + +«Hô, courrier, hô, quelle nouvelle? + +--Le roi est mort, s'écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi +arrivera dans un moment.» + +La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses +dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son +fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus +pitoyable. Voilà que tout d'un coup l'on entend: «Au meurtre, au +larron!» C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux +sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il +entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la +reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle +s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela +deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et +dit: + +«Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à +l'heure?» + +Il la découvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombèrent +sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus +son dos comme un sac de blé: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand +cheval qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle, il s'en +moquait, et lui disait: «Crie, plains-toi, cela me fait rire et me +divertit.» Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il +était résolu de la pendre; mais on lui dit que c'était dommage, et +qu'elle était grosse. + +Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait +d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en +était, il envoya quérir une fée, qui demeurait près de son royaume. +Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la +mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une +chambre bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par +terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour +et nuit. La fée en la voyant fut attendrie; elle lui fit la révérence, +et lui dit tous bas en l'embrassant: + +«Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer.» + +La reine un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait +d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande +fortune, et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble, +quand le méchant roi dit: + +«Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire +si cette esclave est grosse d'un garçon ou d'une fille.» + +La fée répondit: + +«Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la +mieux apprise que l'on ait jamais vue.» + +Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis. + +«Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la +pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en +puisse empêcher.» + +Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui +pleurait amèrement; car elle disait en elle-même: + +«Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à +son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. À +quelle extrémité suis-je réduite? Ne pourrai-je point la cacher quelque +part, afin qu'il ne la vît jamais?» + +Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et +les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui +se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait, ne lui donnait +que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit +morceau de pain noir. + +Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et +les os. Un soir qu'elle filait (car le méchant roi qui était fort avare, +la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une +petite souris, qui était fort jolie. Elle lui dit: + +«Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois +pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en.» + +La petite souris courait de-çà, courait de-là, dansait, cabriolait comme +un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder, +qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper. + +«Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le +donne de bon coeur.» + +Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente, +cuite à merveille, et deux pots de confitures. «En vérité, dit-elle, un +bienfait n'est jamais perdu.» Elle mangea un peu, mais son appétit était +passé à force de jeûner. + +Elle jeta du bonbon à la souris, qui le grignota encore; et puis elle se +mit à sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le geôlier +apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans +un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et +les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner, +elle ne trouva plus rien; la voilà bien fâchée contre la souris. + +«C'est une méchante petite bête, disait-elle, si elle continue, je +mourrai de faim.» + +Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva +dedans toutes sortes de bonnes choses à manger: elle en fut bien aise, +et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant +roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle +quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au +ciel: «Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?» En disant +cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de +paille; elle les prit, et commença de travailler avec. + +«Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour +mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première +personne charitable qui voudra en avoir soin.» + +Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait +point, la souris en traînait toujours par la chambre où elle continuait +de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois, +et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien +étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si +excellentes choses. La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir +de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la +corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite +bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit: + +«Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai. + +--Hélas ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir +venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre +enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de +vous bien payer. + +--Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande; +il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous +en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai +point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.» + +La reine l'entendant se mit à pleurer sans rien répondre; et la vieille, +après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait. + +«C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris, +qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer. + +--Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne +de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? Hé +bien, madame, vous n'êtes pas à plaindre, restez en si bonne compagnie, +j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie guère.» + +Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine eût un bon +repas, et que la souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les +yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le +long de ses joues. Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un +miracle de beauté; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait +à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle eût +été bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son +coeur, songeant tristement. + +«Pauvre mignonne! chère enfant! si tu tombes entre les mains du méchant +roi, c'est fait de ta vie.» + +Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son +maillot, où était écrit: + +«Cette infortunée petite fille a nom Joliette.» + +Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait +encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et +pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris +qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette. + +«Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver +la vie! Peut-être que je perdrai ma chère Joliette! Une autre que moi +t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande; je n'ai pu y consentir.» + +La souris commence à dire: + +«Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre +amitié que vous le croyez.» + +La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur +augmenta bien quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure +d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle +grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la +reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui +lui avait fait tant de caresses. + +Elle lui dit: + +«J'ai voulu éprouver votre coeur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que +vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors +et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie +que de l'amitié, et nous en trouvons rarement. + +--Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous +ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches et si puissantes? + +--Oui, répliqua-t-elle; car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne +nous touche guère; mais quand vous m'avez aimée en petite souris, ce +n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement; +j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parlé au bas de +la tour, et vous m'avez toujours été fidèle.» + +À ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le bécot +vermeil de la petite princesse, et elle lui dit: + +«Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche +que ton père; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides +et sans vieillesse.» + +La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et +d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille. +La fée l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille, +qu'elle descendit en bas; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa +forme de petite souris, quand elle descendit après elle par la +cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effrayée: + +«Tout est perdu, dit-elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient +d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle +fée qui me hait; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de +pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses +vilaines griffes.» + +Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de +douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de +ravoir la petite, à quelque prix que ce fût. Cependant le geôlier vint +dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'était plus grosse; il fut +le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit +qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par +force. Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses +ongles jusqu'au dernier morceau: + +«Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout à +l'heure.» + +En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un +arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le +poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa +quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la +reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle +en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle +aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline +l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible. Enfin +le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y +avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi +s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en +voulait point. + +Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine; mais +pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle +noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite souris s'y +transporta; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Elle entra +dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds, +avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait là des habits d'or et +d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui +traînaient à terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et +les gâtaient. La dindonnière était assise sur une grosse pierre; le fils +du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement: + +«Si vous me refusez votre coeur, je vous tuerai.» + +Elle lui répondait fièrement: + +«Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à +votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les +aime mieux que toutes vos braveries.» + +La petite souris la regardait avec admiration; car elle était aussi +belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée +prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit: + +«Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état.» + +La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de +douceur, et lui dit: + +«L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne; que m'en +conseillez-vous? + +--Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle; vous n'en +connaissez pas le prix ni le poids. + +--Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière, +puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni +où est mon père, ni où est ma mère; je me trouve sans parents et sans +amis. + +--Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent +plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise +ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis? + +--Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me +battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un +jour, et ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du +méchant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir à sa +basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait à tout +moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas! sans que j'en eusse +envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.» + +La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la +princesse Joliette. Elle lui dit: + +«Ma fille, apprenez-moi votre nom? + +--Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service», dit-elle. + +À ce mot la fée ne douta plus de la vérité; et lui jetant les bras au +cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit: + +«Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous +soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus +propre, car vous ressemblez à une petite souillon; prenez les beaux +habits que voilà, et vous accommodez.» + +Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras +qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva +toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et +déliés comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis +prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait +proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi +clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient +épanouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le +thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps +d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige; en temps d'été, c'était +des lys. Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée +la considéra comme une merveille; elle lui dit: + +«Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave?» + +Elle répliqua: + +«En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi. + +--En seriez-vous bien aise? dit la fée. + +--Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence; j'en +serais fort aise. + +--Hé bien, dit la fée, soyez donc contente; je vous en dirai davantage +demain.» + +Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était +occupée à filer de la soie. La petite souris lui cria: + +«Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau, +que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais +entendre? + +--Hélas! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de +ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une +épingle. + +--Là, là, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à +merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne +tient qu'à elle d'être reine.» + +Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre, et la reine pleurait +de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût +dindonnière. + +«Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et +que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous +n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière. + +--C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui sachant comme je vous +aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état; mais elle en sortira, +ou j'y brûlerai mes livres. + +--Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi; +allons dès demain la quérir, et l'amenons ici.» + +Or, il arriva que le fils du méchant roi étant tout à fait fâché contre +Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, où il pleurait si fort, si fort, +qu'il hurlait. Son père l'entendit; il se mit à la fenêtre, et lui cria: + +«Qu'est-ce que tu as à pleurer? Comme tu fais la bête!» + +Il répondit: + +«C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer. + +--Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le méchant roi. Je veux qu'elle +t'aime ou qu'elle meure.» + +Il appela ses gens d'armes, et leur dit: + +«Allez la quérir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira +d'être opiniâtre.» + +Ils furent au poulailler, et trouvèrent Joliette qui avait une belle +robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges, +et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne +s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour +une princesse. + +Elle leur dit fort civilement: + +«Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici? + +--Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on +appelle Joliette. + +--Hélas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?» + +Ils la prirent vitement, et lièrent ses pieds et ses mains avec de +grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfuît. Ils la menèrent de cette +manière au méchant roi, qui était avec son fils. Quand il la vit si +belle, il ne laissa pas d'être un peu ému; sans doute qu'elle lui aurait +fait pitié, s'il n'avait pas été le plus méchant et le plus cruel du +monde. Il lui dit: + +«Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer +mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards +vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout à l'heure, ou +je vais vous écorcher.» + +La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit à genoux devant +lui, et lui dit: + +«Sire, je vous prie de ne me point écorcher, cela fait trop de mal; +laissez-moi un ou deux jours pour songer à ce que je dois faire, et puis +vous serez le maître.» + +Son fils, désespéré, voulait qu'elle fût écorchée. Ils conclurent +ensemble de l'enfermer dans une tour où elle ne verrait pas seulement le +soleil. Là-dessus, la bonne fée arriva dans le char volant, avec la +reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitôt la reine se mit à +pleurer amèrement disant qu'elle était toujours malheureuse, et qu'elle +aimerait mieux que sa fille fût morte, que d'épouser le fils du méchant +roi. La fée lui dit: + +«Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et +vengée.» + +Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite souris, +et se fourre sous le chevet du lit: dès qu'il voulut dormir, elle lui +mordit l'oreille; le voilà bien fâché; il se tourna de l'autre côté, +elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on +vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui +saignaient si fort qu'on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu'on +cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du méchant +roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui étaient +toutes écorchées; on lui met des emplâtres dessus. La petite souris +retourna dans la chambre du méchant roi, qui était un peu assoupi; elle +mord son nez et s'attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le +mord et l'égratigne. Il crie: + +«Miséricorde, je suis perdu!» + +Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lèvres, les +joues. L'on entre, on le voit épouvantable, qui ne pouvait presque plus +parler, tant il avait mal à la langue; il fit signe que c'était une +souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits +coins, elle n'y était déjà plus; elle courut faire pis au fils, et lui +mangea son bon oeil (car il était déjà borgne). Il se leva comme un +furieux, l'épée à la main; il était aveugle, il courut dans la chambre +de son père, qui de son côté avait pris son épée, tempêtant et jurant +qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris. + +Quand il vit son fils si désespéré, il le gronda, et celui-ci qui avait +les oreilles échauffées, ne reconnut pas la voix de son père, il se jeta +sur lui. Le méchant roi, en colère, lui donna un grand coup d'épée, il +en reçut un autre; ils tombèrent tous deux par terre, saignant comme des +boeufs. Tous leurs sujets qui les haïssaient mortellement, et qui ne les +servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachèrent des +cordes aux pieds, et les traînèrent dans la rivière, disant qu'ils +étaient bienheureux d'en être quittes. Voilà le méchant roi tout mort et +son fils aussi. La bonne fée qui savait cela, fut quérir la reine, elles +allèrent à la tour noire, où Joliette était enfermée sous plus de +quarante clés. + +La fée frappa trois fois avec une petite baguette de coudre à la grosse +porte qui s'ouvrit, et les autres de même; elles trouvèrent la pauvre +princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta +à son cou: + +«Ma chère mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.» + +Elle lui conta le conte de sa vie. Ô bon Dieu! quand Joliette entendit +de si belles nouvelles, à peu tint qu'elle ne mourût de plaisir; elle se +jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle +mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle +caressait tendrement la fée qui lui avait porté des corbeilles pleines +de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et +le portrait du roi Joyeux entouré de pierreries, qu'elle mit devant +elle. + +La fée dit: + +«Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'état: allons dans la +grande salle du château, haranguer le peuple.» + +Elle marcha la première, avec un visage grave et sérieux, ayant une robe +qui traînait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours +bleu, toute brodée d'or, qui traînait bien davantage. Elles avaient +apporté leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes +sur la tête, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les +suivait avec sa beauté et sa modestie, qui n'avaient rien que de +merveilleux. Elles faisaient la révérence à tous ceux qu'elles +rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands. + +On les suivait, fort empressés de savoir qui étaient ces belles dames. +Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fée dit aux sujets du +méchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi +Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire; +qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un époux aussi parfait +qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mélancolie de tous +les coeurs. À ces mots chacun cria: + +«Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes +tristes et misérables.» + +En même temps cent sortes d'instruments jouèrent de tous côtés; chacun +se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine, +de sa fille et de la bonne fée: + +«Oui, oui, nous le voulons bien.» + +Voilà comme elles furent reçues. Jamais joie n'a été égale. On mit les +tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au +réveil de la jeune princesse, la fée lui présenta le plus beau prince +qui eût encore vu le jour. Elle l'était allé quérir dans le char volant +jusqu'au bout du monde; il était tout aussi aimable que Joliette. Dès +qu'elle le vit, elle l'aima. De son côté, il en fut charmé, et pour la +reine, elle était transportée de joie. On prépara un repas admirable et +des habits merveilleux. Les noces se firent avec des réjouissances +infinies. + + + + +La Princesse Rosette + + +Il était une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garçons: +ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La +reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoyât convier les fées à leur +naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait +arriver. + +Elle donna naissance à une belle petite fille, qui était si jolie, qu'on +ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien régalé toutes les +fées qui étaient venues la voir, quand elles furent prêtes à s'en aller, +elle leur dit: «N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui +arrivera à Rosette.»(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.) + +Les fées lui dirent qu'elles avaient oublié leur grimoire à la maison, +qu'elles reviendraient une autre fois la voir. + +«Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas +m'affliger par une mauvaise prédiction. Mais, je vous en prie, que je +sache tout; ne me cachez rien.» + +Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus +envie de savoir ce que c'était. Enfin, la plus jeune des fées lui dit: + +«Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur à ses +frères; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voilà tout ce +que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien +fâchées de n'avoir pas de meilleures nouvelles à vous apprendre.» + +Elles s'en allèrent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi +s'en aperçut à sa mine. + +Il lui demanda ce qu'elle avait: elle répondit qu'elle s'était approchée +trop près du feu, et qu'elle avait brûlé tout le lin qui était sur sa +quenouille. «N'est-ce que cela?» dit le roi. Il monta dans son grenier +et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La +reine continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait. + +Elle lui dit qu'étant au bord de la rivière, elle avait laissé tomber sa +pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. «N'est-ce que cela?» dit le +roi. Il envoya quérir tous les cordonniers de son royaume, et apporta +dix mille pantoufles de satin vert à la reine. + +Celle-ci continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle +lui dit qu'en mangeant de trop bon appétit, elle avait avalé sa bague de +noce, qui était à son doigt. Le roi découvrit qu'elle mentait car il +avait caché cette bague, et lui dit: «Ma chère femme, vous mentez! voilà +votre bague que j'ai cachée dans ma bourse.» + +Dame! elle fut bien attrapée d'être prise à mentir (car c'est la chose +la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi +elle lui dit ce que les fées avaient prédit de la petite Rosette, et que +s'il savait quelque bon remède, il le dît. Le roi s'attrista beaucoup. +Il avoua enfin à la reine: «Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos +deux fils, qu'en faisant mourir Rosette.» Mais la reine s'écria qu'elle +n'y survivrait pas. On apprit cependant à la reine qu'il y avait dans un +grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que +l'on allait consulter de partout. + +«Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les fées m'ont annoncé le +mal, mais elles ont oublié le remède.» Elle monta de bon matin sur une +belle petite mule blanche, toute ferrée d'or, avec deux de ses +demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent +auprès du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se +rendirent à l'arbre où l'ermite demeurait. Il n'aimait guère voir des +femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: «Soyez la bienvenue! +Que me voulez-vous?» + +Elle lui conta ce que les fées avaient dit de Rosette, et lui demanda +conseil. Il lui répondit qu'il fallait cacher la princesse dans une +tour, sans qu'elle en sortît jamais. La reine le remercia, lui fit une +bonne aumône, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces +nouvelles, il fit rapidement bâtir une grosse tour. Il y mit sa fille +et, pour qu'elle ne s'ennuyât point, le roi, la reine et les deux frères +allaient la voir tous les jours. L'aîné s'appelait le grand prince, et +le cadet, le petit prince. + +Ils aimaient leur soeur passionnément car elle était la plus belle et la +plus gracieuse que l'on eût jamais vue, et le moindre de ses regards +valait mieux que cent pistoles. Quand elle eut quinze ans, le grand +prince dit au roi: «Ma soeur est assez grande pour être mariée: +n'irons-nous pas bientôt à la noce?» Le petit prince en dit autant à la +reine, mais Leurs Majestés leur firent des réponses évasives. Mais le +roi et la reine tombèrent malades. Ils moururent tous deux le même jour. +La cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout. Rosette +était inconsolable de la mort de sa maman. + +Quand le roi et la reine eurent été enterrés, les marquis et les ducs du +royaume firent monter le grand prince sur un trône d'or et de diamants, +avec une belle couronne sur sa tête, et des habits de velours violet, +chamarrés de soleils et de lunes. Et puis toute la cour cria trois fois +«Vive le roi!» L'on ne songea plus qu'à se réjouir. Le roi et son frère +décidèrent: «À présent que nous sommes les maîtres, il faut retirer +notre soeur de la tour où elle s'ennuie depuis longtemps.» + +Ils n'eurent qu'à traverser le jardin pour aller à la tour, qu'on avait +bâtie la plus haute que l'on avait pu car le roi et la reine défunts +voulaient qu'elle y demeurât toujours. Rosette brodait une belle robe +sur un métier qui était là devant elle; mais quand elle vit ses frères, +elle se leva et prit la main du roi, lui disant: «Bonjour, sire! Vous +êtes à présent le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me +retirer de la tour où je m'ennuie fort.» Et, là-dessus, elle se mit à +pleurer. + +Le roi l'embrassa, et lui dit de ne point pleurer; qu'il venait pour +l'ôter de la tour, et la mener dans un beau château. Le prince avait ses +poches pleines de dragées, qu'il donna à Rosette. «Allons, lui dit-il, +sortons de cette vilaine tour! Le roi te mariera bientôt! Ne t'afflige +point!» + +Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de +fontaines, elle demeura si étonnée qu'elle ne pouvait pas dire un mot, +car elle n'avait encore jamais rien vu d'aussi beau. Elle regardait de +tous côtés; elle marchait, elle s'arrêtait; elle cueillait des fruits +sur les arbres, et des fleurs dans le parterre: son petit chien, appelé +Frétillon, qui était vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une +oreille, et qui dansait à ravir, allait devant elle, faisant jap, jap, +jap, avec mille sauts et mille cabrioles. Frétillon réjouissait fort la +compagnie. Il se mit tout d'un coup à courir dans un petit bois. La +princesse le suivit et fut émerveillée de voir, dans ce bois, un grand +paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu'elle n'en +pouvait détourner ses yeux. + +Le roi et le prince arrivèrent auprès d'elle, et lui demandèrent à quoi +elle s'amusait. Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'était +que cela. Ils lui dirent que c'était un oiseau dont on mangeait +quelquefois. + +«Quoi! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger? Je vous +déclare que je ne me marierai jamais qu'au roi des paons, et quand j'en +serai la reine, j'empêcherai bien que l'on en mange.» + +L'on ne peut dire l'étonnement du roi. + +«Mais, ma soeur, lui dit-il, où voulez-vous que nous trouvions le roi +des paons? + +--Où il vous plaira, sire! Mais je ne me marierai qu'à lui!» + +Après avoir pris cette résolution, les deux frères la conduisirent à +leur château, où il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa +chambre. Les dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour +la saluer: les unes lui apportèrent des confitures, les autres du sucre; +les autres des robes d'or, de beaux rubans, des poupées, des souliers en +broderie, des perles, des diamants. Pendant qu'elle causait avec des +amis, le roi et le prince songeaient à trouver le roi des paons, s'il y +en avait un au monde. Ils s'avisèrent qu'il fallait faire un portrait de +la princesse Rosette; et ils le firent faire si beau, qu'il ne lui +manquait que la parole et lui dirent: + +«Puisque vous ne voulez épouser que le roi des paons, nous allons partir +ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de +notre royaume en attendant que nous revenions.» + +Rosette les remercia de la peine qu'ils prenaient; elle leur dit qu'elle +gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence tout son plaisir +serait de regarder le beau paon et de faire danser Frétillon. Ils ne +purent s'empêcher de pleurer en se disant adieu. Voilà les deux princes +partis, qui demandaient à tout le monde: + +«Ne connaissez-vous point le roi des paons? + +--Non, non!» + +Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils allèrent si +loin, si loin, que personne n'a jamais été si loin. Ils arrivèrent au +royaume des hannetons: il ne s'en est point encore tant vu; ceux-ci +faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir +sourd. Il demanda à celui qui lui parut le plus raisonnable s'il ne +savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons. + +«Sire, lui dit le hanneton, son royaume est à trente mille lieues d'ici. +Vous avez pris le plus long chemin pour y aller. + +--Et comment savez-vous cela? dit le roi. + +--C'est, répondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que +nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins.» + +Voilà le roi et son frère qui prirent le hanneton bras dessus, bras +dessous: en guise d'amitié, ils dînèrent ensemble. Ils virent avec +admiration toutes les curiosités de ce pays-là, où la plus petite +feuille d'arbre vaut une pistole. Après cela, ils partirent pour achever +leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas +longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargés de paons, et tout en +était si rempli qu'on les entendait crier et parler de deux lieues. + +Le roi disait à son frère: + +«Si le roi des paons est un paon lui-même, comment notre soeur +prétend-elle l'épouser? Il faudrait être fou pour y consentir. Voyez la +belle alliance qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour +neveux.» + +Le prince n'était pas moins en peine: + +«C'est là, dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans +l'esprit. Je ne sais où elle a été deviner qu'il y a dans le monde un +roi des paons.» + +Quand ils arrivèrent à la grande ville, ils virent qu'elle était pleine +d'hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de +paon, et qu'ils en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils +rencontrèrent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse +d'or et de diamants, que douze paons menaient à toute bride. Ce roi des +paons était si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charmés: +il avait de longs cheveux blonds et frisés, le visage blanc, une +couronne de queue de paon. + +Quand il les vit, il jugea que puisqu'ils avaient des habits d'une autre +façon que les gens du pays, il fallait qu'ils fussent étrangers; et pour +le savoir, il arrêta son carrosse, et les fit appeler. Le roi et le +prince vinrent à lui. Ayant fait la révérence, ils lui dirent: + +«Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.» + +Ils tirèrent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi +des paons l'eut bien regardé: + +«Je ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle fille! + +--Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi. + +--Ah! vous vous moquez, répliqua le roi des paons. + +--Sire, dit le prince, voilà mon frère qui est roi comme vous. Notre +soeur, dont voici le portrait, est la princesse Rosette: nous venons +vous demander si vous voulez l'épouser; elle est belle et bien sage, et +nous lui donnerons un boisseau d'écus d'or. + +--Oui, dit le roi, je l'épouserai de bon coeur. Elle ne manquera de rien +avec moi, je l'aimerai beaucoup: mais je vous assure que je veux qu'elle +soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir. + +--Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frères de Rosette. + +--Vous y consentez? ajouta le roi. Allez donc en prison, et restez-y +jusqu'à ce que la princesse soit arrivée.» + +Les princes le firent sans difficulté, car ils étaient bien certains que +Rosette était plus belle que son portrait. Lorsqu'ils furent dans la +prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son château le +portrait de Rosette, dont il était si fou qu'il ne dormait ni jour, ni +nuit. + +Comme le roi et son frère étaient en prison, ils écrivirent par la poste +à la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite +possible parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui +dirent pas qu'ils étaient prisonniers, de peur de l'inquiéter trop. +Quand elle reçut cette lettre, elle fut tellement transportée qu'elle +pensa en mourir. Elle dit à tout le monde que le roi des paons était +trouvé, et qu'il voulait l'épouser. On alluma des feux de joie, on tira +le canon; l'on mangea des dragées et du sucre partout. Elle laissa ses +belles poupées à ses amies, et le royaume de son frère entre les mains +des plus sages vieillards de la ville. + +Elle leur recommanda bien de prendre soin de tout, de ne guère dépenser, +d'amasser de l'argent pour le retour du roi; elle les pria de conserver +son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa soeur de +lait, avec le petit chien vert Frétillon. Elles se mirent dans un bateau +sur la mer. Elles portaient le boisseau d'écus d'or et des habits pour +dix ans, à en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient que rire et +chanter. La nourrice demandait au batelier: + +«Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons?» + +Il lui disait: + +«Non, non!» + +Une autre fois elle lui demandait: + +«Approchons-nous, approchons-nous?» + +Il lui disait: + +«Bientôt, bientôt.» + +Une autre fois elle lui dit: + +«Approchons-nous, approchons-nous?» + +Il répliqua: + +«Oui, oui.» + +Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise auprès +de lui, et lui dit: + +«Si tu veux, tu seras riche à jamais.» + +Il répondit: + +«Je le veux bien!» + +Elle continua: + +«Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles.» + +Il répondit: + +«Je ne demande pas mieux. + +--Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse +dormira, tu m'aides à la jeter dans la mer. Après qu'elle sera noyée, +j'habillerai ma fille de ses beaux habits, et nous la mènerons au roi +des paons qui sera bien aise de l'épouser; et, pour ta récompense, nous +te donnerons plein de diamants.» + +Le batelier fut bien étonné de ce que lui proposait la nourrice; il lui +dit que c'était dommage de noyer une si belle princesse, qu'elle lui +faisait pitié: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire +qu'il ne savait plus rien lui refuser. + +La nuit étant venue, la princesse se coucha: son petit Frétillon était +joliment couché au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette +dormait à poings fermés, quand la méchante nourrice, qui ne dormait pas, +s'en alla quérir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la +princesse; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son lit de +plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La soeur de lait les +aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent le tout à la mer; et la +princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se réveilla point. + +Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume était fait de +plumes de phénix, qui sont fort rares, et qui ont cette propriété +qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans +son lit, comme si elle eût été dans un bateau. L'eau pourtant mouillait +peu à peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de +l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'être grondée. Comme elle +se tournait d'un côté sur l'autre, Frétillon s'éveilla. Il avait le nez +excellent; il sentait les soles et les morues de si près, qu'il se mit à +japper, à japper, tant qu'il éveilla tous les autres poissons. + +Ils commencèrent à nager: les gros poissons donnaient de la tête contre +le lit de la princesse, qui ne tenant à rien, tournait et retournait +comme une pirouette. Dame, elle était bien étonnée! «Est-ce que notre +bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais été aussi mal à mon +aise que cette nuit.» Et toujours Frétillon qui jappait, et qui faisait +une vie de désespéré. La méchante nourrice et le batelier l'entendaient +de bien loin, et disaient: «Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec +sa maîtresse à notre santé. Dépêchons-nous d'arriver!» + +Car ils étaient tout près de la ville du roi des paons. Il avait envoyé +au bord de la mer cent carrosses tirés par toutes sortes de bêtes rares: +il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des +boeufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse où la princesse +Rosette devait prendre place était traîné par six singes bleus, qui +sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours +agréables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des +plaques d'or. + +On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la +divertir. Elles étaient habillées de toutes sortes de couleurs, et l'or +et l'argent étaient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin +de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette à la tête et +partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle était avec ses +ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les +yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos, +de méchante humeur et maussade, qui grognait toujours. + +Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils +demeurèrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler. + +«Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons, +que l'on m'apporte à manger! Vous êtes de bonnes canailles, je vous +ferai tous pendre!» + +À cette nouvelle, ils se disaient: + +«Quelle vilaine bête! Elle est aussi méchante que laide. Voilà notre roi +bien marié, je ne m'étonne point; ce n'était pas la peine de la faire +venir du bout du monde.» + +Elle faisait toujours la maîtresse, et pour moins que rien elle donnait +des soufflets et des coups de poing à tout le monde. Comme son équipage +était fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine +dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'étaient mis sur les arbres +pour la saluer en passant, et qui avaient résolu de crier: «Vive la +belle reine Rosette!», quand ils l'aperçurent si horrible, ils criaient: +«Fi, fi, qu'elle est laide!» Elle enrageait de dépit, et disait à ses +gardes: «Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures.» Les paons +s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle. + +Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas à la +nourrice: «Commère, nous ne sommes pas bien; votre fille devrait être +plus jolie.» Elle lui répondit: «Tais-toi, étourdi, tu nous porteras +malheur.» L'on alla avertir le roi que la princesse approchait. + +«Eh bien, dit-il, ses frères m'ont-ils dit vrai? Est-elle plus belle que +son portrait? + +--Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle. + +--Oui, dit le roi, j'en serai bien content: allons la voir!» + +Car il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la cour, +qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l'on +disait, sinon: «Fi, fi, qu'elle est laide!» Il crut qu'on parlait de +quelque naine ou de quelque bête qu'elle avait peut-être amenée avec +elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce fût +effectivement de la jeune fille. L'on portait le portrait de Rosette au +bout d'un grand bâton tout découvert, et le roi marchait gravement +après, avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des +royaumes voisins. Le roi des paons était impatient de voir sa chère +Rosette. + +Dame! quand il l'aperçut, il faillit mourir sur place; il se mit dans la +plus grande colère du monde; il déchira ses habits; il ne voulait pas +l'approcher: elle lui faisait peur. + +«Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes prisons ont +bien de la hardiesse de s'être moqués de moi et de m'avoir proposé +d'épouser une magotte comme cela: je les ferai mourir. Allons, que l'on +enferme tout à l'heure cette pimbêche, sa nourrice et celui qui les +amène! Qu'on les mette au fond de ma grande tour!» + +D'un autre côté, le roi et son frère, qui étaient prisonniers, et qui +savaient que leur soeur devait arriver, s'étaient habillés de beau pour +la recevoir. + +Au lieu de venir ouvrir la prison, et les mettre en liberté ainsi qu'ils +l'espéraient, le geôlier vint avec des soldats et les fit descendre dans +une cave toute noire, pleine de vilaines bêtes, où ils avaient de l'eau +jusqu'au cou. «Hélas! se disaient-ils l'un à l'autre, voilà de tristes +noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur?» +Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les faire +mourir. Trois jours se passèrent sans qu'ils entendissent parler de +rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des +injures par un trou. + +«Vous avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il, pour +m'attraper et pour m'engager à épouser votre soeur! Mais vous n'êtes +tous deux que des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais +envoyer des juges qui feront bien vite votre procès. L'on file déjà la +corde dont je vous ferai pendre. + +--Roi des paons, répondit le roi en colère, n'allez pas si vite dans +cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme +vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons +écus; j'y mangerais jusqu'à ma chemise. Ho, ho, vous êtes plaisant de +nous vouloir pendre! est-ce que nous avons volé quelque chose?» + +Quand le roi l'entendit parler si résolument, il ne savait où il en +était, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur +soeur sans les faire mourir. Mais son confident, qui était un vrai +flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le +monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet +de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que +l'on fît leur procès. + +Cela ne dura guère: il n'y eut qu'à voir le portrait de la véritable +princesse Rosette auprès de celle qui était venue, et qui prétendait +l'être, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coupé, comme étant +menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et +qu'ils ne lui avaient donné qu'une laide paysanne. L'on alla à la prison +leur lire cet arrêt et ils s'écrièrent qu'ils n'avaient point menti; que +leur soeur était princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait +quelque chose là-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils +demandaient encore sept jours avant qu'on les fît mourir; que peut-être +pendant ce temps leur innocence serait reconnue. + +Le roi des paons, qui était fort en colère, eut beaucoup de peine à +accorder cette grâce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes +ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la +pauvre princesse Rosette. Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée, +et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans +secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant, qu'elle faisait +pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir. + +«Assurément, disait-elle, j'ai été jetée dans la mer par l'ordre du roi +des paons; il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire de moi, il +m'a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l'aurais +tant aimé! Nous aurions fait si bon ménage!» + +Là dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher de +l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté et de l'autre +de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée à mourir, et presque transie. +Si ce n'avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le +coeur, elle serait morte cent fois. + +Elle avait une faim épouvantable; elle vit des huîtres à l'écaille; elle +en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les +aimait guère; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît. Quand la nuit +venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait à son chien: +«Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.» +Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n'était pas bien +loin du bord de l'eau. En ce lieu-là, il y avait un bon vieillard qui +vivait tout seul dans une petite chaumière où personne n'allait jamais: +il était fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde. + +Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait +guère de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs s'étaient égarés. +Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un +coup il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer; et +la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria: + +«Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici; il y a deux jours que je +languis.» + +Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra +dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avança dans l'eau +jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin il tira tant +qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent +bien aises d'être sur la terre. + +Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle +s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumière, où il +lui alluma un petit feu de paille sèche, et tira de son coffre le plus +bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la +princesse s'habilla. Ainsi vêtue en paysanne, elle était belle comme le +jour, et Frétillon dansait autour d'elle pour la divertir. + +Le vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande dame, car les +couvertures de son lit étaient toutes d'or et d'argent, et son matelas +de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait +mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout à l'autre, +pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'était le roi des +paons qui l'avait fait noyer. + +«Comment ferons-nous, ma fille? lui dit le vieillard. Vous êtes une si +grande princesse, accoutumée à manger de bons morceaux, et moi je n'ai +que du pain noir et des raves. Vous allez faire méchante chère, et si +vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous êtes +ici: certainement, s'il vous avait vue, il vous épouserait. + +--Ah! c'est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir: mais si vous +avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y +aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision.» + +Le vieillard donna un panier à la princesse; elle l'attacha au cou de +Frétillon, et lui dit: + +«Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a +dedans.» + +Frétillon court à la ville; comme il n'y avait point de meilleur pot que +celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre le pot, prend +adroitement tout ce qui était dedans, et revient à la maison. Rosette +lui dit: + +«Retourne à l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur.» + +Frétillon retourne à l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat, +toutes sortes de fruits et de confitures: il était si chargé qu'il n'en +pouvait plus. Quand le roi des paons voulut dîner, il n'y avait rien +dans son pot ni dans son office. + +Chacun se regardait, et le roi était dans une colère horrible. + +«Eh bien, dit-il, je ne dînerai donc point! Mais que ce soir on mette la +brioche au feu, et que j'aie de bons rôtis.» + +Le soir étant venu, la princesse dit à Frétillon: + +«Va-t'en à la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de +bons rôtis.» + +Frétillon fit comme sa maîtresse lui avait commandé, et ne sachant point +de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement. +Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit le rôti qui +était à la broche; il avait une mine excellente et, à voir seulement, +faisait appétit. + +Frétillon rapporta son panier plein à la princesse. Elle le renvoya +aussitôt à l'office, et il apporta toutes les compotes et les dragées du +roi. Le roi, qui n'avait pas dîné, ayant grand-faim, voulut souper de +bonne heure; mais il n'y avait rien: il se mit dans une colère +effroyable, et alla se coucher sans souper. + +Le lendemain au dîner et au souper, il en fut de même; de sorte que le +roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se +mettre à table, l'on trouvait que tout était pris. Son confident fort en +peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la +cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il +fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui +n'avait qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait la viande dans +son panier. Il le suivit pour savoir où il irait; il le vit sortir de la +ville. + +Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En même temps il vint +tout conter au roi; que c'était chez un pauvre paysan que son bouilli et +son rôti allaient soir et matin. Le roi demeura bien étonné. Il demanda +qu'on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut +aller lui-même et mena des archers: ils le trouvèrent qui dînait avec la +princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les +attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon. + +Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit: + +«C'est demain qu'expire le septième jour que j'ai accordé à ces +affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dîner.» + +Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et +dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi +regardait la belle princesse, et il avait pitié de la voir pleurer. + +Puis quand le bonhomme eut déclaré que c'était elle qui se nommait la +princesse Rosette, qu'on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse où +il était d'avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout +de suite, et courut l'embrasser, et lui détacher les cordes dont elle +était prisonnière, lui disant qu'il l'aimait de tout son coeur. On fut +en même temps quérir les princes, qui croyaient que c'était pour les +faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L'on +alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se +reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses frères; la nourrice et sa +fille, avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce. + +La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent; et +le bon vieillard fut récompensé largement: il demeura toujours dans le +palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et +à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice +rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or, et la +noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à Frétillon, qui ne +mangeait plus que des ailes de perdrix. + + Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence + Se trouve en un pressant danger, + Il sait embrasser sa défense, + La délivrer et la venger. + + À voir la timide Rosette, + Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau, + Au gré des vents voguer sur l'eau, + On sent en sa faveur une pitié secrète; + + On craint qu'elle ne trouve une tragique fin + Au milieu des flots abîmée, + Et qu'elle n'aille faire un fort léger festin + À quelque baleine affamée. + + Sans le secours du ciel, sans doute, elle eût péri. + Frétillon sut jouer son rôle + Contre la morue et la sole, + + Et quand il s'agissait aussi + De nourrir sa chère maîtresse. + Il en est bien en ce temps-ci + Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espèce + + Rosette, échappée au naufrage, + Aux auteurs de ses maux accorde le pardon. + Ô vous, à qui l'on fait outrage, + Qui voulez en tirer raison, + + Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense, + Après que l'on a su vaincre ses ennemis, + Et qu'on en peut tirer une juste vengeance! + La vertu vous admire, et le crime pâlit. + + + + +Le Mouton + + +Dans l'heureux temps où les fées vivaient, régnait un roi qui avait +trois filles; elles étaient belles et jeunes; elles avaient du mérite +mais la cadette était la plus aimable et la mieux aimée; on la nommait +Merveilleuse. Le roi son père lui donnait plus de robes et de rubans en +un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit coeur, +qu'elle partageait tout avec ses soeurs, de sorte que l'union était +grande entre elles. + +Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui +firent une si forte guerre, qu'il craignit d'être battu, s'il ne se +défendait. Il assembla une grosse armée, et se mit en campagne. Les +trois princesses restèrent avec leur gouverneur dans un château, où +elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantôt +qu'il avait pris une ville, puis gagné une bataille; enfin, il fit tant +qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses états; puis il revint +bien vite dans son château, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il +aimait tant. Les trois princesses s'étaient fait faire trois robes de +satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernière blanche; leurs +pierreries revenaient aux robes: la verte avait des émeraudes, la bleue +des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi parées, elles furent +au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composés sur ses +victoires: + + Après tant d'illustres conquêtes, + Quel bonheur de revoir et son père et son roi! + Inventons des plaisirs, célébrons mille fêtes, + Que tout ici se soumette à sa loi, + Et tâchons de prouver quelle est notre tendresse, + Par nos soins empressés et nos chants d'allégresse. + +Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et +fit à Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un +magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent à table; et comme +il tirait des conséquences de tout, il dit à l'aînée: ça, dites-moi, +pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su +vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de +votre retour. Cela est fort bien dit, s'écria le roi. Et vous, ma fille, +continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit +la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux +en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus +beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous, +Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc? +Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres +couleurs. Comment, dit le roi fort fâché, petite coquette, vous n'avez +eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse, +il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait, +trouva l'affaire si bien accommodée, qu'il dit que ce petit tour +d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait même de l'art à n'avoir pas +déclaré tout d'un coup sa pensée. Ho ça, dit-il, j'ai bien soupé, je ne +veux pas me coucher si tôt; contez-moi les rêves que vous avez faits la +nuit qui a précédé mon retour. + +L'aînée dit qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe, dont l'or +et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle +avait songé qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui +filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait songé qu'il mariait sa +seconde soeur, et que le jour des noces, il tenait une aiguière d'or, et +qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne à laver. + +Le roi indigné de ce rêve, fronça le sourcil, et fit la plus laide +grimace du monde; chacun connut qu'il était fâché. Il entra dans sa +chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait +toujours dans la tête. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me +réduire à devenir son domestique! Je ne m'étonne pas si elle prit la +robe de satin blanc, sans penser à moi; elle me croit indigne de ses +réflexions, mais je veux prévenir son mauvais dessein avant qu'il ait +lieu. + +Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne fût pas encore jour, il envoya +quérir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rêve +que Merveilleuse a fait, il signifie des choses étranges contre moi. Je +veux que vous la preniez tout à l'heure, que vous la meniez dans la +forêt, et que vous l'égorgiez; ensuite vous m'apporterez son coeur et sa +langue, car je ne prétends pas être trompé, ou je vous ferai cruellement +mourir. Le capitaine des gardes fut bien étonné d'entendre un ordre si +barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir +davantage, et qu'il ne donnât cette commission à quelqu'autre. Il lui +dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'égorgerait et lui +rapporterait son coeur et sa langue. + +Il alla aussitôt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine à lui +ouvrir, car il était fort matin. Il dit à Merveilleuse que le roi la +demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appelée +Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la +suivaient toujours, coururent après elle. Sa guenuche se nommait +Grabugeon, et le doguin Tintin. + +Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit +que le roi était dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il +fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouvé: sans doute, +dit-il, le roi a passé jusqu'à la forêt. Il ouvrit une petite porte, et +la mena dans la forêt. Le jour paraissait déjà un peu; la princesse +regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il était si +triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air +de bonté charmant, vous me paraissez bien affligé! Ha! madame, qui ne le +serait, s'écria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais été. Le +roi veut que je vous égorge ici, et que je lui porte votre coeur et +votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse +effrayée, pâlit et commença à pleurer tout doucement; elle semblait d'un +petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le +capitaine des gardes, et le regardant sans colère: aurez-vous bien le +courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de +mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais +mérité la haine de mon père, j'en souffrirais les effets sans murmurer. +Hélas! je lui ai tant témoigné de respect et d'attachement, qu'il ne +peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse, +dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prêter ma main +pour une action si barbare, je me résoudrais plutôt à la mort dont il me +menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en +sûreté; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprès du roi, et +lui persuader que vous êtes morte. + +Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui +portiez ma langue et mon coeur, sans cela il ne vous croira point? +Patypata qui avait tout écouté, et que la princesse ni le capitaine des +gardes n'avaient pas même aperçue, tant ils étaient tristes, s'avança +courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui +dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop +contente de mourir pour une si bonne maîtresse. Ha! je n'ai garde, ma +chère Patypata, dit la princesse en la baisant; après un si tendre +témoignage de ton amitié, ta vie ne me doit pas être moins précieuse que +la mienne propre. Grabugeon s'avança et dit: vous avez raison, ma +princesse, d'aimer une esclave aussi fidèle que Patypata; elle vous peut +être plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon coeur, avec +joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne +Grabugeon, répliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pensée de +t'ôter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'écria Tintin, +qu'étant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnât sa vie pour ma +maîtresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'éleva là-dessus +une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux +grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au +haut d'un arbre, et se laissa tomber exprès la tête la première, ainsi +elle se tua; et quelque regret qu'en eût la princesse, elle consentit, +puisqu'elle était morte, que le capitaine des gardes prît sa langue, +mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'était pas plus grosse +que le poing), qu'ils jugèrent avec une grande douleur que le roi n'y +serait point trompé. + +Hélas! ma chère petite guenon, te voilà donc morte, dit la princesse, +sans que ta mort mette ma vie en sûreté. C'est à moi que cet honneur est +réservé, interrompit la mauresse. En même temps, elle prit le couteau +dont on s'était servi pour Grabugeon, et se l'enfonça dans la gorge. Le +capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle était si noire, +qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien +malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime, +et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter +ma proposition, vous n'auriez eu que moi à regretter, et j'aurais +l'avantage d'être seul regretté. Merveilleuse baisa son petit doguin, en +pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'éloigna promptement; +de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur; +elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son +doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les eût mis dans une fosse +qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle écrivit ces +paroles sur l'arbre. + + Ci-gît un mortel, deux mortelles, + Tous trois également fidèles, + Qui voulant conserver mes jours, + Des leurs ont avancé le cours. + +Elle songea enfin à sa sûreté; et comme il n'y en avait point pour elle +dans cette forêt qui était si proche du château de son père, que les +premiers passants pouvaient la voir et la reconnaître, ou que les lions +et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit à marcher +tant qu'elle put; mais la forêt était si grande, et le soleil si ardent, +qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de +tous côtés sans voir le bout de la forêt. Tout l'effrayait; elle croyait +toujours que le roi courait après elle pour la tuer: il est impossible +de redire ses tristes plaintes. + +Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons +déchiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle +entendit bêler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers +ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider à quelque hameau, où je +me cacherai sous l'habit d'une paysanne. Hélas! continua-t-elle, ce ne +sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus +heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon +père, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'éviter, il +faut que je me déguise! + +En faisant ces réflexions, elle s'avançait vers le lieu où elle +entendait bêler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un +endroit assez spacieux, tout entouré d'arbres, de voir un gros mouton +plus blanc que la neige, dont les cornes étaient dorées, qui avait une +guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entourées de fils de +perles d'une grosseur prodigieuse, quelques chaînes de diamants sur lui, +et qui était couché sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or +suspendu en l'air, empêchait le soleil de l'incommoder; une centaine de +moutons parés étaient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe, +mais les uns prenaient du café, du sorbet, des glaces, de la limonade, +les autres des fraises, de la crème et des confitures les uns jouaient à +la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or +enrichis de devises galantes, les oreilles percées, des rubans et des +fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si étonnée, qu'elle resta +presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si +extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint à elle, bondissant et +sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des +animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui +parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient +si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en étonner? Une fée, +répliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui +rendait le prodige plus familier. Peut-être qu'il nous est arrivé +quelque aventure semblable, répondit le mouton en souriant à la +moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs, +seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortunée personne du +monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon père. Venez, +madame, répliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne +sera connu que de vous, et vous y serez la maîtresse absolue. Il m'est +impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en +mourrais. + +Le mouton aux cornes dorées commanda qu'on fût quérir son char. Un +moment après l'on vit venir six chèvres attelées à une citrouille d'une +si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir très +commodément. La citrouille était sèche, il y avait dedans de bons +carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y plaça, +admirant un équipage si nouveau. Le maître mouton entra dans la +citrouille avec elle, et les chèvres coururent de toute leur force +jusqu'à une caverne, dont l'entrée se fermait par une grosse pierre. + +Le mouton doré la toucha avec son pied, aussitôt elle tomba. Il dit à la +princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait +rien que d'affreux, et si elle eût été moins alarmée, rien n'aurait pu +l'obliger de descendre; mais dans la force de son appréhension, elle se +serait même jetée dans un puits. + +Elle n'hésita donc pas à suivre le mouton, qui marchait devant elle: il +la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux +antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduisît au +royaume des morts. Enfin elle découvrit tout d'un coup une vaste plaine +émaillée de mille fleurs différentes, dont la bonne odeur surpassait +toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivière d'eau de +fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de +rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des +cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine était couverte +d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout entières de perdreaux, +mieux piqués et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux +branches; il y avait d'autres allées de cailles et de lapereaux, de +dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits +où l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'écrevisses, +des soupes de santé, des foies gras, des ris de veau mis en ragoûts, des +boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des pâtés, des confitures +sèches et liquides, des louis d'or, des écus, des perles et des +diamants. La rareté de cette pluie, et tout ensemble l'utilité, aurait +attiré la bonne compagnie, si le gros mouton avait été un peu plus +d'humeur à se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parlé de +lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravité qu'un sénateur romain. + +Comme l'on était dans la plus belle saison de l'année, lorsque +Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres +palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de chèvrefeuilles et +de petites roses muscades, dont les branches entrelacées les unes dans +les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes +meublées de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres +et des tableaux admirables. + +Le maître mouton dit à la princesse qu'elle était souveraine dans ces +lieux, que depuis quelques années il avait eu des sujets sensibles de +s'affliger et de répandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'à elle +de lui faire oublier ses malheurs. La manière dont vous en usez, +charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si généreux, et tout +ce que je vois ici me paraît si extraordinaire, que je ne sais qu'en +juger. + +Elle avait à peine achevé ces paroles, qu'elle vit paraître devant elle +une troupe de nymphes d'une admirable beauté. Elles lui présentèrent des +fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher +d'elles, insensiblement leur corps s'éloigna; elle allongea le bras pour +les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'était des fantômes. +Ha! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit à +pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laissée +pour quelques moments, étant revenu auprès d'elle, et voyant couler ses +larmes, en demeura si éperdu, qu'il pensa mourir à ses pieds. + +Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqué dans ces lieux +au respect qui vous est dû? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je +vous avoue seulement que je ne suis pas accoutumée à vivre avec les +morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque +obligation que je vous aie de m'y avoir amenée, je vous en aurai encore +davantage de me remettre dans le monde. + +Ne vous effrayez point, répliqua le mouton, daignez m'entendre +tranquillement, et vous saurez ma déplorable aventure. + +Je suis né sur le trône. Une longue suite de rois que j'ai pour aïeux, +m'avait assuré la possession du plus beau royaume de l'univers; mes +sujets m'aimaient, et j'étais craint et envié de mes voisins, et estimé +avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait été plus digne de +l'être. Ma personne n'était pas indifférente à ceux qui me voyaient; +j'aimais fort la chasse; et m'étant laissé emporter au plaisir de suivre +un cerf qui m'éloigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le +vis tout d'un coup se précipiter dans un étang; j'y poussai mon cheval +avec autant d'imprudence que de témérité; mais en avançant un peu, je +sentis, au lieu de la fraîcheur de l'eau, une chaleur extraordinaire; +l'étang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles, +je tombai au fond d'un précipice où l'on ne voyait que des flammes. + +Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut +pas moins de feux, ingrat, pour échauffer ton coeur. Hé! qui se plaint +ici de ma froideur? m'écriai-je. Une personne infortunée, répliqua la +voix, qui t'adore sans espoir. En même temps les feux s'éteignirent; je +vis une fée que je connaissais dès ma plus tendre jeunesse, dont l'âge +et la laideur m'avaient toujours épouvanté. Elle s'appuyait sur une +jeune esclave d'une beauté incomparable; elle avait des chaînes d'or qui +marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est +le nom de la fée)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? Hé, par +l'ordre de qui donc? répliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'à +présent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer? +Mes yeux, autrefois si sûrs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur +pouvoir? Considère où je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma +faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une +fourmi devant une fée comme moi. + +Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton +impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes +villes, mes trésors? Ha! malheureux, reprit-elle dédaigneusement, mes +marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande +ton coeur; mes yeux te l'ont demandé mille et mille fois; tu ne les as +pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu +étais engagé avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des +progrès dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intérêt à t'éclairer, pour +n'avoir pas découvert l'indifférence qui règne dans ton coeur. Eh bien, +aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus +agréable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai +vingt royaumes à celui que tu possèdes, cent tours pleines d'or, cinq +cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras. + +Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou où +j'ai pensé être rôti, que je veux faire une déclaration à une personne +de votre mérite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent +aimable, de me mettre en liberté, et puis nous verrons ensemble ce que +je pourrai pour votre satisfaction. Ha! traître, s'écria-t-elle, si tu +m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une +grotte, dans une renardière, dans les bois, dans les déserts, tu serais +content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes à t'esquiver, mais +je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la première chose que tu +feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour +le moins aussi bien que toi. + +En même temps, elle s'avança dans la plaine où nous sommes, et me montra +son troupeau. Je le considérai peu; cette belle esclave qui était auprès +d'elle m'avait semblé merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle +Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfonça un poinçon si +avant dans l'oeil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. À +cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'épée à la main, +je l'aurais immolée à des mânes si chers, si par son pouvoir elle ne +m'eût rendu immobile. Mes efforts étant inutiles, je tombai par terre, +et je cherchais les moyens de me tuer pour me délivrer de l'état où +j'étais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire +connaître ma puissance; tu es un lion à présent, tu vas devenir un +mouton. + +Aussitôt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai métamorphosé +comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les +sentiments de douleur que je devais à mon état. Tu seras cinq ans +mouton, dit-elle, et maître absolu de ces beaux lieux; pendant +qu'éloignée de toi, et ne voyant plus ton agréable figure, je ne +songerai qu'à la haine que je te dois. + +Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrâce, +ç'aurait été son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me +reconnurent pour leur roi; ils me racontèrent qu'ils étaient des +malheureux qui avaient déplu par plusieurs sujets différents à la +vindicative fée, et qu'elle en avait composé un troupeau; que leur +pénitence n'était pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En +effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont +été, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou +des ennemies de Ragotte, qu'elle a tuées pour un siècle ou pour moins, +et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous +ai parlé est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec +plaisir, quoiqu'elle ne me parlât point, et qu'en voulant l'approcher, +il me fût fâcheux de connaître que ce n'était qu'une ombre; mais ayant +remarqué un de mes moutons assidu près de ce petit fantôme, j'ai su que +c'était son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions, +avait voulu le lui ôter. + +Cette raison m'éloigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai +senti aucun penchant pour rien que pour ma liberté. + +C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la forêt. Je vous y ai +vue, belle princesse, continua-t-il, tantôt sur un chariot que vous +conduisiez vous-même avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il +conduit les siens, tantôt à la chasse sur un cheval qui semblait +indomptable à tout autre qu'à vous; puis courant légèrement dans la +plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une +autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps où mon coeur vous +rendait des voeux secrets, j'avais osé vous parler, que ne vous +aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reçu la déclaration d'un +malheureux mouton comme moi? + +Merveilleuse était si troublée de tout ce qu'elle avait entendu +jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui répondre; elle lui fit +cependant des honnêtetés qui lui laissèrent quelque espérance, et dit +qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un +jour. Hélas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chère Grabugeon +et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un +sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici. + +Malgré la disgrâce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des +privilèges admirables. Allez, dit-il à son grand écuyer (c'était un +mouton de fort bonne mine), allez quérir la mauresse, la guenuche et le +doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant après, +Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez près +pour en être touchés, leur présence lui fut d'une consolation infinie. + +Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la délicatesse qui pouvait +former d'agréables conversations. Il aimait si passionnément +Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer. +Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire, +surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir. +Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort +plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des +fêtes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux +ombres, elles y jouaient leur personnage. + +Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux +nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que +la soeur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand +prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait +pour les noces. Ha! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée +de ne pas voir tant de belles choses; me voilà sous la terre avec des +ombres et des moutons, pendant que ma soeur va paraître parée comme une +reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point +de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi +des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce? Partez quand il vous +plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas, +vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour +vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir. + +Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait +empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa +naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui +pouvait augmenter sa beauté; elle monta dans un char de nacre de perle, +traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des +antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers +richement vêtus et admirablement bien faits; il les avait envoyés +chercher fort loin pour faire le cortège. + +Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait +le mariage; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et +par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait +autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait +avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être +reconnue; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la +moindre idée. + +Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la +fin de la cérémonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre +de corail garni d'émeraudes; on voyait écrit dessus en pointes de +diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y +trouva-t-on pas? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait +de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir; il ordonna +absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur +elle, et qu'on la retint. + +Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait semblé au +mouton de la longueur d'un siècle. Il l'attendait au bord d'une +fontaine, dans le plus épais de la forêt; il y avait fait étaler des +richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour. +Dès qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un +vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait à ses +pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquiétudes et ses +impatiences; sa passion lui donnait une éloquence dont la princesse +était charmée. + +Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse +l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme +elle avait déjà fait, une fête où elle s'intéressait si fort. À cette +proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le maître, un +pressentiment secret lui annonçait son malheur; mais comme il n'est pas +toujours en nous de l'éviter, et que sa complaisance pour la princesse +l'emportait sur tous les autres intérêts, il n'eut pas la force de la +refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon +malheur vient plutôt de ma mauvaise destinée que de vous. Je consens à +ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus +complet. + +Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la première fois; qu'elle +ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'éloigner de lui, et qu'elle +le conjurait de ne se pas inquiéter. Elle se servit du même équipage qui +l'avait déjà conduite, et elle arriva comme la cérémonie commençait: +malgré l'attention que l'on y avait, sa présence fit élever un cri de +joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle; +ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une +beauté si peu commune, qu'ils étaient prêts à croire que ce n'était pas +une personne mortelle. + +Le roi se sentit charmé de la revoir; il n'ôta les yeux de sur elle que +pour ordonner que l'on fermât bien toutes les portes pour la retenir. La +cérémonie étant sur le point de finir, la princesse se leva promptement, +voulant se dérober parmi la foule, mais elle fut extrêmement surprise et +affligée de trouver les portes fermées. + +Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura. +Il la pria de ne leur pas ôter si tôt le plaisir de la voir et d'être du +célèbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la +conduisit dans un salon magnifique où toute la cour était; il prit +lui-même un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles +mains. Dans ce moment, elle ne fut plus maîtresse de son transport, elle +se jeta à ses pieds, et embrassant ses genoux: Voilà mon songe accompli, +dit-elle, vous m'avez donné à laver le jour des noces de ma soeur, sans +qu'il vous en soit rien arrivé de fâcheux. + +Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouvé plus +d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement à Merveilleuse! Ha! ma chère +fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous +oublier ma cruauté? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que +votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi, +continua-t-il; voilà vos deux soeurs mariées, elles en ont chacune une, +et la mienne sera pour vous. Dans le même moment, il se leva et la mit +sur la tête de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse; +toute la cour cria comme lui: les deux soeurs de cette jeune reine +vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne +se sentait pas, tant elle était aise: elle pleurait et riait tout à la +fois; elle embrassait l'une, elle parlait à l'autre, elle remerciait le +roi, et parmi toutes ces différentes choses, elle se souvenait du +capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le +demandait avec instance; mais on lui dit qu'il était mort: elle +ressentit vivement cette perte. + +Lorsqu'elle fut à table, le roi la pria de raconter ce qui lui était +arrivé depuis le jour où il avait donné des ordres si funestes contre +elle. Aussitôt elle prit la parole avec une grâce admirable, et tout le +monde attentif l'écoutait. + +Mais pendant qu'elle s'oubliait auprès du roi et de ses soeurs, +l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et +son inquiétude devenait si extrême, qu'il n'en était point le maître. +Elle ne veut plus revenir, s'écriait-il, ma malheureuse figure de mouton +lui déplaît. Ha! trop infortuné amant, que ferai-je sans Merveilleuse? +Ragotte, barbare fée, quelle vengeance ne prends-tu point de +l'indifférence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant +que la nuit approchait, sans que la princesse parût, il courut à la +ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais +comme chacun savait déjà son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle +retournât avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa +des plaintes, et fit des regrets capables d'émouvoir tout autre que les +suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pénétré de douleur, il +se jeta par terre et y rendit la vie. + +Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragédie qui venait de se +passer. Il proposa à sa fille de monter dans un char, et de se faire +voir par toute la ville, à la clarté de mille et mille flambeaux, qui +étaient aux fenêtres et dans les grandes places; mais quel spectacle +pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, étendu +sur le pavé, qui ne respirait plus? Elle se précipita du chariot, elle +courut vers lui, elle pleura, elle gémit, elle connut que son peu +d'exactitude avait causé la mort du mouton royal. Dans son désespoir, +elle pensa mourir elle-même. L'on convint alors que les personnes les +plus élevées sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune, +et que souvent elles éprouvent les plus grands malheurs dans le moment +où elles se croient au comble de leurs souhaits. + + Souvent les plus beaux dons des cieux + Ne servent qu'à notre ruine: + Le mérite éclatant que l'on demande aux Dieux, + Quelquefois de nos maux est la triste origine. + + Le roi mouton eût moins souffert, + S'il n'eût point allumé cette flamme fatale + Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale: + C'est son mérite qui le perd. + + Il devait éprouver un destin plus propice. + Ragotte et ses présents ne purent rien sur lui; + Il haïssait sans feinte, aimait sans artifice, + Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui. + + Sa fin même pourra nous paraître fort rare, + Et ne convient qu'au roi Mouton. + On n'en voit point dans ce canton + Mourir quand leur brebis s'égare. + + + + +Le Nain jaune + + +Il était une fois une reine à laquelle il ne resta, de plusieurs enfants +qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa +mère se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette +jeune princesse, elle avait une si terrible appréhension de la perdre, +qu'elle ne la corrigeait point de ses défauts; de sorte que cette +merveilleuse personne, qui se voyait d'une beauté plus céleste que +mortelle, et destinée à porter une couronne, devint si fière et si +entêtée de ses charmes naissants, qu'elle méprisait tout le monde. + +La reine sa mère aidait, par ses caresses et par ses complaisances, à +lui persuader qu'il n'y avait rien qui pût être digne d'elle: on la +voyait presque toujours vêtue en Pallas ou en Diane, suivie des +premières dames de la cour habillées en nymphes; enfin, pour donner le +dernier coup à sa vanité, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant +fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait +chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une étroite amitié. +Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se défendît du +pouvoir inévitable de ses charmes: les uns en tombèrent malades, les +autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivèrent en bonne +santé auprès d'elle; mais sitôt qu'elle parut, devinrent ses esclaves. + +Il n'a jamais été une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, à +l'envi, essayaient de lui plaire; et après avoir dépensé trois ou quatre +cents millions à lui donner seulement une fête, lorsqu'ils en avaient +tiré un «cela est joli», ils se trouvaient trop récompensés. Les +adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait +point de jour qu'on ne reçût à sa cour sept ou huit mille sonnets, +autant d'élégies, de madrigaux et de chansons, qui étaient envoyés par +tous les poètes de l'univers. Toute-Belle était l'unique objet de la +prose et de la poésie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais +de feux de joie qu'avec ces vers, qui pétillaient et brûlaient mieux +qu'aucune sorte de bois. + +La princesse avait déjà quinze ans, personne n'osait prétendre à +l'honneur d'être son époux, et il n'y avait personne qui ne désirât de +le devenir. Mais comment toucher un coeur de ce caractère? On se serait +pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait traité +cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruauté; et la +reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y +résoudre. + +«Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet +orgueil insupportable qui vous fait regarder avec mépris tous les rois +qui viennent à notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune +complaisance pour moi? + +--Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle; permettez, madame, que +je demeure dans une tranquille indifférence; si je l'avais une fois +perdue, vous pourriez en être fâchée. + +--Oui, répliquait la reine, j'en serais fâchée si vous aimiez quelque +chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez +qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.» + +Cela était vrai; mais la princesse prévenue de son mérite, croyait +valoir encore mieux; et peu à peu, par un entêtement de rester fille, +elle commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se repentit, mais +trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle. + +Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une +célèbre fée, qu'on appelait la fée du désert; mais il n'était pas aisé +de la voir, car elle était gardée par des lions. La reine y aurait été +bien empêchée, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait +leur jeter du gâteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et +des oeufs de crocodiles: elle pétrit elle-même ce gâteau et le mit dans +un petit panier à son bras. Comme elle était lasse d'avoir marché si +longtemps, n'y étant point accoutumée, elle se coucha au pied d'un arbre +pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se +réveillant, elle trouva seulement son panier: le gâteau n'y était plus; +et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui +faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie. + +«Hélas! que deviendrai-je? s'écria-t-elle douloureusement; je serai +dévorée.» + +Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver, +elle se tenait contre l'arbre où elle avait dormi: en même temps elle +entendit: «Chet, chet, hem, hem.» Elle regarde de tous côtés, en levant +les yeux, elle aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une +coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit: + +«Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous êtes que +les lions ne vous dévorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur, +car ils en ont dévoré bien d'autres; et pour comble de disgrâce, vous +n'avez point de gâteau. + +--Il faut me résoudre à la mort, dit la reine en soupirant, hélas j'y +aurais moins de peine si ma chère fille était mariée! + +--Quoi, vous avez une fille? s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi +à cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il demeurait), +vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une femme par terre et par +mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions, +des tigres et des ours.» + +La reine le regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de son horrible +petite figure, qu'elle l'était déjà des lions; elle rêvait et ne lui +répondait rien. + +«Quoi, vous hésitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez +guère la vie?» + +En même temps la reine aperçut les lions sur le haut d'une colline, qui +accouraient à elle; ils avaient chacun deux têtes, huit pieds, quatre +rangs de dents, et leur peau était aussi dure que l'écaille et aussi +rouge que du maroquin. À cette vue la pauvre reine, plus tremblante que +la colombe quand elle aperçoit un milan, cria de toute sa force: + +«Monseigneur le Nain, Toute-Belle est à vous. + +--Oh! dit-il d'un air dédaigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en +veux point, gardez-la. + +--Hé, monseigneur, continua la reine affligée, ne la refusez pas, c'est +la plus charmante princesse de l'univers. + +--Hé bien, répliqua-t-il, je l'accepte par charité; mais souvenez-vous +du don que vous m'en faites.» + +Aussitôt l'oranger sur lequel il était s'ouvrit, la reine se jeta dedans +à corps perdu; il se referma, et les lions n'attrapèrent rien. + +La reine était si troublée, qu'elle ne voyait pas une porte ménagée dans +cet arbre; enfin, elle l'aperçut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ +d'orties et de chardons. Il était entouré d'un fossé bourbeux, et un peu +plus loin était une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain +jaune en sortit d'un air enjoué, il avait des sabots, une jaquette de +bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un +petit scélérat. + +«Je suis ravi, dit-il à la reine, madame ma belle-mère, que vous voyiez +le petit château où votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra +nourrir de ses orties et de ses chardons, un âne qui la portera à la +promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des +saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y +nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit auprès d'elle, +beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien fâché +que son ombre l'accompagnât mieux que moi.» + +L'infortunée reine, considérant tout d'un coup la déplorable vie que ce +nain promettait à sa chère fille, et ne pouvant soutenir une idée si +terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la +force de lui répondre un mot: mais pendant qu'elle était ainsi, elle fut +rapportée dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de +nuit et la fontange du meilleur air qu'elle eût mises de ses jours. La +reine s'éveilla et se souvint de ce qui lui était arrivé; elle n'en crut +rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa +fille à ses côtés, il n'y avait guère d'apparence qu'elle eût été au +désert, qu'elle y eût couru de si grands périls, et que le nain l'en eût +tirée à des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle. +Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'étonnaient +autant que le rêve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excès de son +inquiétude, elle tomba dans une mélancolie si extraordinaire, qu'elle ne +pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir. + +La princesse, qui l'aimait de tout son coeur, s'en inquiéta beaucoup; +elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la +reine cherchant des prétextes, lui répondait, tantôt que c'était l'effet +de sa mauvaise santé, et tantôt que quelqu'un de ses voisins la menaçait +d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses réponses étaient +plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la +reine s'étudiait à le lui cacher. N'étant plus maîtresse de son +inquiétude, elle prit la résolution d'aller trouver la fameuse fée du +désert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi +envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier, +car tout le monde la pressait fortement de choisir un époux: elle prit +soin de pétrir elle-même le gâteau qui pouvait apaiser la fureur des +lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle +sortit par un petit degré dérobé, le visage couvert d'un grand voile +blanc qui tombait jusqu'à ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers +la grotte où demeurait cette habile fée. + +Mais en arrivant à l'oranger fatal dont j'ai déjà parlé, elle le vit si +couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle +posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand +il fut question de retrouver sa corbeille et son gâteau, il n'y avait +plus rien; elle s'inquiète, elle s'afflige, et voit tout d'un coup +auprès d'elle l'affreux petit nain dont j'ai déjà parlé. + +«Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous à pleurer? lui dit-il. + +--Hélas! qui ne pleurerait, répondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon +gâteau, qui m'étaient si nécessaires pour arriver à bon port chez la fée +du désert. + +--Hé! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son +parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle? + +--La reine ma mère, répliqua la princesse, est tombée depuis quelque +temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa +vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-être la cause, car elle +souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouvé +digne de moi; toutes ces raisons m'engagent à vouloir parler à la fée. + +--N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus +propre qu'elle à vous éclairer sur ces choses. La reine votre mère a du +chagrin de vous avoir promise en mariage. + +--La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous +vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'intérêt, pour +qu'elle m'engage sans mon consentement. + +--Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup à ses +genoux, je me flatte que ce choix ne vous déplaira point, quand je vous +aurai dit que c'est moi qui suis destiné à ce bonheur. + +--Ma mère vous veut pour son gendre, s'écria Toute-Belle en reculant +quelques pas, est-il une folie semblable à la vôtre? + +--Je me soucie fort peu, dit le nain en colère, de cet honneur: voici +les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront vengé +de votre injuste mépris.» + +En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de +longs hurlements. + +«Que vais-je devenir? s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes +beaux jours?» + +Le méchant nain la regardait, et riant dédaigneusement: + +«Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas +mésallier votre éclatant mérite avec un misérable nain tel que moi. + +--De grâce, ne vous fâchez pas, lui dit la princesse en joignant ses +belles mains, j'aimerais mieux épouser tous les nains de l'univers, que +de périr d'une manière si affreuse. + +--Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole, +répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous surprendre. + +--Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma +frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.» + +Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba évanouie; +et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau +linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un +seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutôt arraché +la peau, qu'elle ne l'aurait ôtée de son doigt. + +Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce +qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une mélancolie qui surprit et +qui inquiéta toute la cour; la reine en fut plus alarmée que personne, +elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opiniâtre à +lui cacher son aventure. Enfin, les états du royaume, impatients de voir +leur princesse mariée, s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la +reine pour la prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle répliqua +qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y témoignait tant de +répugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la +haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de +sa fierté depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas +de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à quelque +grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en état de +disputer une conquête si glorieuse. Elle répondit donc plus +favorablement que l'on ne l'avait espéré, qu'encore qu'elle se fût +estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait à +épouser le roi des mines d'or: c'était un prince très puissant et très +bien fait, qui l'aimait avec la dernière passion depuis quelques années, +et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour. + +Il est aisé de juger de l'excès de sa joie, lorsqu'il apprit de si +charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour +toujours une espérance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne +pouvait pas épouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en +choisir un, car sa vanité ne se démentait point, et elle était fort +persuadée que personne au monde ne pouvait lui être comparable. + +L'on prépara toutes les choses nécessaires pour la plus grande fête de +l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses, +que toute la mer était couverte des navires qui les apportaient: l'on +envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et +particulièrement à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus +rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre +des ajustements qui relèvent la beauté: la sienne était si parfaite +qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant +sur le point d'être heureux, ne quittait plus cette charmante princesse. + +L'intérêt qu'elle avait à le connaître, l'obligea de l'étudier avec +soin; elle lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des sentiments +si vifs et si délicats, enfin une si belle âme dans un corps si parfait, +qu'elle commença de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait +pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans +les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se +découvrir toute leur tendresse: ces plaisirs étaient souvent secondés +par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des +vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort +agréable. + + Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages, + Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs. + Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs; + Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages; + Dans ce charmant séjour + Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour. + +L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi, désespérés de sa +bonne fortune, avaient quitté la cour; ils étaient retournés chez eux +accablés de la plus vive douleur, ne pouvant être témoins du mariage de +Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une manière si touchante, qu'elle ne +put s'empêcher de les plaindre. + +«Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous +aujourd'hui? Vous accordez votre pitié à des amants qui sont trop payés +de leurs peines par un seul de vos regards. + +--Je serais fâchée, répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible à +la compassion que j'ai témoignée aux princes qui me perdent pour +toujours, c'est une preuve de votre délicatesse dont je vous tiens +compte: mais, seigneur, leur état est si différent du vôtre; vous devez +être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous +ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.» + +Le roi des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la +princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta à ses +pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon. + +Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva: tout étant prêt +pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes +annoncèrent par toute la ville cette grande fête; l'on tapissa les rues, +elles furent jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la +grande place du palais; la reine ravie, s'était à peine couchée, et elle +se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et +pour choisir les pierreries dont la princesse devait être parée; ce +n'était que diamants jusqu'à ses souliers, ils en étaient faits, sa robe +de brocart d'argent était chamarrée d'une douzaine de rayons du soleil +que l'on avait achetés bien cher; mais aussi rien n'était plus brillant, +et il n'y avait que la beauté de cette princesse qui pût être plus +éclatante: une riche couronne ornait sa tête, ses cheveux flottaient +jusqu'à ses pieds, et la majesté de sa taille se faisait distinguer au +milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or +n'était pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur +son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne +s'en retournât chargé de ses libéralités, car il avait fait arranger +autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de +grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de +pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait +indifféremment à ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite +cérémonie, qui n'était pas une des moins utiles et des moins agréables +de la noce, y attira beaucoup de personnes qui étaient peu sensibles à +tous les autres plaisirs. + +La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le roi, +lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie où elles étaient, +deux gros coqs d'Inde qui traînaient une boîte fort mal faite; il venait +derrière eux une grande vieille, dont l'âge avancé et la décrépitude ne +surprirent pas moins que son extrême laideur; elle s'appuyait sur une +béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours +rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs +d'Inde sans dire une parole, puis s'arrêtant au milieu de la galerie, et +branlant sa béquille d'une manière menaçante: + +«Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous prétendez donc +fausser impunément la parole que vous avez donnée à mon ami le Nain +jaune; je suis la fée du désert; sans lui, sans son oranger, ne +savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dévorées? L'on ne +souffre pas dans le royaume de féerie de telles insultes; songez +promptement à ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion +que vous l'épouserez, ou que je brûlerai ma béquille. + +--Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends, +qu'avez-vous promis? + +--Ah! ma mère, répliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis +vous-même?» + +Le roi des mines d'or, indigné de ce qui se passait, et que cette +méchante vieille vînt s'opposer à sa félicité, s'approcha d'elle l'épée +à la main, et la portant à sa gorge: + +«Malheureuse, lui dit-il, éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la +perte de ta vie me vengera de ta malice». + +Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus de la boîte sauta +jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain +jaune monté sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la fée +du désert et le roi des mines d'or. + +«Jeune téméraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fée; +c'est à moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton +ennemi; l'infidèle princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa +parole, et reçu la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes +cheveux; tâche de la lui ôter, et tu verras par ce petit essai que ton +pouvoir est moindre que le mien. + +--Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la témérité de te dire +l'adorateur de cette divine princesse, et de prétendre à une possession +si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait +mal aux yeux, et que je t'aurais déjà ôté la vie, si tu étais digne +d'une mort si glorieuse.» + +Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de l'âme, appuya l'éperon dans le +ventre de son chat, qui commença un miaulis épouvantable, et sautant +de-çà et de-là, il faisait peur à tout le monde, hors au brave roi, qui +serrait le nain de près, quand il tira un large coutelas dont il était +armé; et, défiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais +avec un bruit étrange. + +Le roi courroucé le suivit à grands pas. À peine furent-ils vis-à-vis +l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil +devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il eût été ensanglanté, il +s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on: le tonnerre et les +éclairs semblaient vouloir abîmer le monde; et les deux coqs d'Inde +parurent aux côtés du mauvais nain, comme deux géants plus hauts que des +montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une +telle abondance, que l'on eût cru que c'était une fournaise ardente. +Toutes ces choses n'auraient point été capables d'effrayer le coeur +magnanime du jeune monarque; il marquait une intrépidité dans ses +regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient +à sa conservation, et qui embarrassait peut-être bien le Nain jaune: +mais son courage ne fut pas à l'épreuve de l'état où il aperçut sa chère +princesse, lorsqu'il vit la fée du désert, coiffée en Tisiphone, sa tête +couverte de longs serpents, montée sur un griffon ailé, armée d'une +lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les +bras de la reine toute baignée de son sang. Cette tendre mère, plus +blessée du coup que sa fille ne l'avait été, poussa des cris, et fit des +plaintes que l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage +et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour +la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa +pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec son chat espagnol dans +le balcon où elle était; il l'arracha des mains de la reine et de celles +de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut +avec sa proie. + +Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier désespoir une +aventure si extraordinaire, et à laquelle il était assez malheureux de +ne pouvoir apporter aucun remède; quand pour comble de disgrâce, il +sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumière, et que +quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de +l'air. Que de disgrâces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites +ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur? + +Cette mauvaise fée du désert, qui était venue avec le Nain jaune pour le +seconder dans l'enlèvement de la princesse, eut à peine vu le roi des +mines d'or, que son coeur barbare devenant sensible au mérite de ce +jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une +affreuse caverne, où elle le chargea de chaînes qu'elle avait attachées +à un rocher; elle espérait que la crainte d'une mort prochaine lui +ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle +voudrait. Dès qu'elle fut arrivée, elle lui rendit la vue, sans lui +rendre la liberté, et empruntant de l'art de féerie les grâces et les +charmes que la nature lui avait refusés, elle parut devant lui comme une +aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux. + +«Que vois-je? s'écria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle +infortune vous accable et vous retient dans un si triste séjour?» + +Le roi déçu par des apparences si trompeuses, lui répliqua: + +«Hélas! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a +conduit ici; bien qu'elle m'ait ôté l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a +enlevé, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laissé de +reconnaître au son de sa voix que c'est la fée du désert. + +--Ah! seigneur, s'écria la fausse nymphe, si vous êtes entre les mains +de cette femme, vous n'en sortirez point qu'après l'avoir épousée; elle +a fait ce tour à plus d'un héros, et c'est la personne du monde la moins +traitable sur ses entêtements.» + +Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part à l'affliction du +roi, il aperçut les pieds de la nymphe, qui étaient semblables à ceux +d'un griffon: c'était toujours à cela qu'on reconnaissait la fée dans +ses différentes métamorphoses car à l'égard de ce griffonnage, elle ne +pouvait le changer. + +Le roi n'en témoigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence: + +«Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la fée du désert, mais il +ne m'est pas supportable qu'elle protège le Nain jaune contre moi, et +qu'elle me tienne enchaîné comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai +aimé une princesse charmante: mais si elle me rend ma liberté, je sens +bien que la reconnaissance m'engagera à n'aimer qu'elle. + +--Parlez-vous sincèrement? lui dit la nymphe déçue. + +--N'en doutez pas, répliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre, +et je vous avoue qu'une fée peut flatter davantage ma vanité, qu'une +simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui +témoignerai toujours de la haine, jusqu'à ce que je sois maître de ma +liberté.» + +La fée du désert, trompée par ces paroles, prit la résolution de +transporter le roi dans un lieu aussi agréable que cette solitude était +affreuse, de manière, que l'obligeant à monter dans son chariot où elle +avait attaché des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient +ordinairement, elle vola d'un pôle à l'autre. + +Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de +l'air, il aperçut sa chère princesse dans un château tout d'acier, dont +les murs frappés par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents +qui brûlaient tous ceux qui voulaient en approcher; elle était dans un +bocage, couchée sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa +tête, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait +les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit +passer le roi avec la fée du désert, qui ayant employé l'art de féerie +où elle était experte, pour paraître belle aux yeux du jeune monarque, +parut en effet à ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du +monde. + +«Quoi! s'écria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet +inaccessible château, où l'affreux Nain jaune m'a transportée? Faut-il +que pour comble de disgrâce le démon de la jalousie vienne me +persécuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne +l'infidélité du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, être +affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette +redoutable rivale, dont la fatale beauté surpasse la mienne?» + +Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine +mortelle de s'éloigner avec tant de vitesse du cher objet de ses voeux. +S'il avait moins connu le pouvoir de la fée, il aurait tout tenté pour +se séparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre +moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire +contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse +qui pussent le retirer de ses mains. + +La fée avait aperçu Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi à +pénétrer l'effet que cette vue aurait produit sur son coeur. + +«Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous +voulez savoir: la rencontre imprévue d'une princesse malheureuse, et +pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous, +m'a un peu ému; mais vous êtes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit, +que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infidélité. + +--Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspiré des +sentiments si avantageux en ma faveur. + +--Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez +me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes grâces, ne me +refusez point votre secours pour Toute-Belle. + +--Pensez-vous à ce que vous me demandez? lui dit la fée, en fronçant le +sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma +science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de +ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme +ma rivale!» + +Le roi soupira sans rien répondre; qu'aurait-il répondu à cette +pénétrante personne? + +Ils arrivèrent dans une vaste prairie, émaillée de mille fleurs +différentes; une profonde rivière l'entourait, et plusieurs ruisseaux de +fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, où l'on trouvait +une fraîcheur éternelle; on voyait dans l'éloignement, s'élever un +superbe palais, dont les murs étaient de transparents émeraudes. +Aussitôt que les cygnes qui conduisaient la fée se furent abaissés sous +un portique, dont le pavé était de diamants, et les voûtes de rubis, il +parut de tous côtés mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec +de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles: + + Quand l'amour veut d'un coeur remporter la victoire, + On fait pour résister des efforts superflus, + On ne fait qu'augmenter sa gloire, + Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus. + +La fée du désert était ravie d'entendre chanter ses amours; elle +conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu +de mémoire de fée, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se +crût pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'éloignait +guère, et qu'en quelque lieu caché, elle observait ce qu'il faisait; +cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant à lui: + +«Fidèle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire +pour me rendre agréable à la charmante fée du désert, car l'envie que +j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.» + +Aussitôt il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une +table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence. + +La fée entra si transportée de joie, qu'elle ne pouvait la modérer. + +«Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me +plaire, vous en avez trouvé le secret, même sans le chercher; jugez +donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.» + +Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs à la vieille fée, ne +les épargna pas, et il en obtint insensiblement la liberté de s'aller +promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si +terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis +pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la +complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque +soulagement à ses peines, de pouvoir rêver seul, sans être interrompu +par sa méchante geôlière. + +Après avoir marché assez longtemps sur le sable, il se baissa et écrivit +ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main: + + Enfin, je puis en liberté + Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes: + Hélas! je ne vois plus les charmes + De l'adorable objet qui m'avait enchanté. + + Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible, + Mer orageuse, mer terrible, + Que poussent les vents furieux, + Tantôt jusqu'aux enfers, et tantôt jusqu'aux cieux, + Mon coeur est encor moins paisible + Que tu ne parais à mes yeux. + + Toute-Belle! oh! destin barbare, + Je perds l'objet de mon amour; + Oh Ciel! dont l'arrêt m'en sépare, + Pourquoi diffères-tu de me ravir le jour? + + Divinité des ondes, + Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir; + Sortez de vos grottes profondes, + Secourez un amant réduit au désespoir. + +Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira malgré lui toute son +attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous +côtés, lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté extraordinaire, son +corps n'était couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agités +des zéphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de +ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec +des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une +rencontre si extraordinaire; dès qu'elle fut à portée de lui parler, +elle lui dit: + +«Je sais le triste état où vous êtes réduit par l'éloignement de votre +princesse, et par la bizarre passion que la fée du désert a prise pour +vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal où vous languirez +peut-être encore plus de trente ans.» + +Le roi ne savait que répondre à cette proposition; ce n'était pas manque +d'envie de sortir de captivité, mais il craignait que la fée du désert +n'eût emprunté cette figure pour le décevoir. Comme il hésitait, la +sirène qui devina ses pensées, lui dit: + +«Ne croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis de trop +bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le procédé de la fée du +désert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les +jours votre infortunée princesse, sa beauté et son mérite me font une +égale pitié, et je vous le répète encore, si vous avez de la confiance +en moi, je vous sauverai. + +--J'y en ai une si parfaite, s'écria le roi, que je ferai tout ce que +vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi +de ses nouvelles. + +--Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui dit-elle; venez +avec moi, je vais vous porter au château d'acier, et laisser sur ce +rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fée en sera la +dupe.» + +Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et +soufflant trois fois dessus, elle leur dit: + +«Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable, +sans en partir jusqu'à ce que la fée du désert vous vienne enlever.» + +Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines +d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils étaient +vêtus d'un habit comme le sien, ils étaient pâles et défaits, comme s'il +se fût noyé; en même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur sa +grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en pleine mer, avec +une égale satisfaction. + +«Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le +méchant Nain jaune eut enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure +que la fée du désert lui avait faite, en trousse derrière lui sur son +terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle était si +troublée de cette aventure, que ses forces l'abandonnèrent; elle resta +évanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point +s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se vît en sûreté dans son terrible +palais d'acier: il y fut reçu par les plus belles personnes du monde +qu'il y avait transportées. Chacune à l'envi lui marqua son empressement +pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or, +chamarré de perles plus grosses que des noix. + +--Ah! s'écria le roi des mines d'or, en interrompant la sirène, il l'a +épousée, je pâme, je me meurs. + +--Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de Toute-Belle +l'a garantie des violences de cet affreux nain. + +--Achevez donc, dit le roi. + +--Qu'ai-je à vous dire davantage? continua la sirène. Elle était dans le +bois, lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la fée du désert, +elle était si fardée qu'elle lui a paru d'une beauté supérieure à la +sienne, son désespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous +l'aimez. + +--Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle +fatale erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en détromper? + +--Consultez votre coeur, répliqua la sirène avec un gracieux sourire: +lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de conseils.» + +En achevant ces mots, ils arrivèrent au château d'acier, le côté de la +mer était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revêtu de ces +formidables murs qui brûlaient tout le monde. + +«Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle est au bord de +la même fontaine où vous la vîtes en passant; mais, comme vous aurez des +ennemis à combattre avant que d'y arriver, voici une épée avec laquelle +vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands périls, +pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer +sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous +conduire plus loin avec votre chère princesse, je ne vous manquerai pas; +car la reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que +je suis venue vous chercher.» + +En achevant ces mots, elle donna au roi une épée faite d'un seul +diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute +l'utilité, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer +sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en imaginant ce +qu'un coeur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes +obligations. + +Il faut dire quelque chose de la fée du désert. Comme elle ne vit point +revenir son aimable amant, elle se hâta de l'aller chercher; elle fut +sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes chargées de présents +magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles +remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail +merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles; +d'autres avaient sur leurs têtes des ballots d'étoffes d'une richesse +inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'à +des oiseaux. Mais que devint la fée, qui marchait après cette galante et +nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs marins, si semblables au +roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune différence? À +cette vue, frappée d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta +un cri si épouvantable qu'il pénétra les cieux, fit trembler les monts, +et retentit jusqu'aux enfers. Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne +sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit. +Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en +pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagnée, +les immolant aux mânes de ce cher défunt. Ensuite elle appela onze de +ses soeurs qui étaient fées comme elle, les priant de lui aider à faire +un superbe mausolée à ce jeune héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût +la dupe des joncs marins. Cet événement est assez propre à surprendre, +car les fées savaient tout; mais l'habile sirène en savait encore plus +qu'elles. + +Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le +marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser +la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable +sirène, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de +la meilleure grâce du monde, et disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien +à faire qu'à s'avancer vers le château d'acier. + +Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands pas, regardant d'un oeil +curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas +longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environnèrent, et +jetant sur lui leurs griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si +l'épée de diamant n'avait commencé à lui être aussi utile que la sirène +l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux yeux de ces monstres, +qu'ils tombèrent sans force à ses pieds: il donna à chacun un coup +mortel, puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts +d'écailles plus difficiles à pénétrer que le fer. Quelque effrayante que +fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se servant de sa +redoutable épée, il n'y en eut pas un qu'il ne coupât par la moitié: il +espérait avoir surmonté les plus grandes difficultés, quand il lui en +survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et +gracieuses, vinrent à sa rencontre, tenant de longues guirlandes de +fleurs dont elles lui fermaient le passage. + +«Où voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises +à la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait +à vous et à nous des malheurs infinis; de grâce, ne vous opiniâtrez +point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de +vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais causé de +déplaisir?» + +Le roi à cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait à quoi +se résoudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et +d'en être le chevalier à toute outrance, il fallait que dans cette +occasion il se portât à le détruire: mais une voix qu'il entendit le +fortifia tout d'un coup. + +«Frappe, frappe, n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta +princesse pour jamais.» + +En même temps sans rien répondre à ces nymphes il se jette au milieu +d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les +dissipe en un moment: c'était un des derniers obstacles qu'il devait +trouver, il entra dans le petit bois où il avait vu Toute-Belle: elle y +était au bord de la fontaine, pâle et languissante. Il l'aborde en +tremblant; il veut se jeter à ses pieds; mais elle s'éloigne de lui avec +autant de vitesse et d'indignation que s'il avait été le Nain jaune. + +«Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni +infidèle ni coupable; je suis un malheureux qui vous a déjà déplu sans +le vouloir. + +--Ah! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une +personne d'une beauté extraordinaire; est-ce malgré vous que vous +faisiez ce voyage? + +--Oui, princesse, lui dit-il, c'était malgré moi; la méchante fée du +désert ne s'est pas contentée de m'enchaîner à un rocher, elle m'a +enlevé dans un char jusqu'à un des bouts de la terre, où je serais +encore à languir sans le secours inespéré d'une sirène bienfaisante, qui +m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des +mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus +fidèle de tous les amants.» + +Il se jeta à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa +malheureusement tomber sa redoutable épée. Le Nain jaune, qui se tenait +caché sous une laitue, ne la vit pas plus tôt hors de la main du roi, +qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit. + +La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses +plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre: avec deux mots de +son grimoire, il fit paraître deux géants qui chargèrent le roi de +chaînes et de fers. + +«C'est à présent, dit le nain, que je suis maître de la destinée de mon +rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la liberté de partir de +ces lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à m'épouser. + +--Ah! que je meure plutôt mille fois, s'écria l'amoureux roi. + +--Que vous mouriez, hélas! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si +terrible? + +--Que vous deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il +rien de si affreux? + +--Mourons donc ensemble, continua-t-elle. + +--Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous. + +--Je consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous souhaitez. + +--À mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en ferez votre époux, +cruelle princesse, la vie me serait odieuse! + +--Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes yeux que je deviendrai +son époux; un rival aimé m'est trop redoutable.» + +En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de Toute-Belle, il +frappa le roi droit au coeur, et l'étendit à ses pieds. La princesse ne +pouvant survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne +fut pas longtemps sans unir son âme à la sienne. C'est ainsi que +périrent ces illustres infortunés, sans que la sirène y pût apporter +aucun remède, car la force du charme était dans l'épée de diamant. + +Le méchant nain aima mieux voir la princesse privée de vie, que de la +voir entre les bras d'un autre; et la fée du désert ayant appris cette +aventure, détruisit le mausolée qu'elle avait élevé, concevant autant de +haine pour la mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu de +passion pour sa personne. La secourable sirène, désolée d'un si grand +malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les métamorphoser en +palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres, +conservant toujours un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent +de leurs branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur +tendre union. + + + + +Le Prince lutin + + +Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils +aimaient passionnément, bien qu'il fût très mal fait. Il était aussi +gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais +ce n'était rien de la laideur de son visage et de la difformité de son +corps en comparaison de la malice de son esprit: c'était une bête +opiniâtre qui désolait tout le monde. Dès sa plus grande enfance le roi +le remarqua bien, mais la reine en était folle; elle contribuait encore +à le gâter par des complaisances outrées, qui lui faisaient connaître le +pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour à cette princesse, +il fallait lui dire que son fils était beau et spirituel. Elle voulut +lui donner un nom qui inspirât du respect et de la crainte. Après avoir +longtemps cherché, elle l'appela Furibon. + +Quand il fut en âge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui +avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme +de courage, si ses affaires avaient été en meilleur état; mais il y +avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application était à +bien élever son fils unique. + +Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus +pénétrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un +tour heureux et une grâce particulière: sa personne était toute +parfaite. + +Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de +Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant; mais c'était un indocile +que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son +gouverneur s'appelait Léandre: tout le monde l'aimait. Les dames le +voyaient très favorablement, mais il ne s'attachait à pas une: elles +l'appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le +faire changer de manière: il ne quittait presque point Furibon; cette +compagnie ne servait qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne +s'approchait des dames que pour leur dire des duretés: tantôt elles +étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l'air provincial; il +les accusait devant tout le monde d'être fardées. Il ne voulait savoir +leurs intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait, et pour +les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l'on +haïssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait +presque toujours au jeune Léandre. + +«Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les +dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour +moi. + +--Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous +les empêche de se familiariser. + +--Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour +leur apprendre leur devoir.» + +Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince, +accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès +que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s'avancèrent, et vinrent +lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur +admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'était son nain; +ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit +qu'il en eût. + +Léandre était au désespoir; il se tuait de leur dire que c'était le fils +du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprète était allé +les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient +rien à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès de Furibon; et +les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'était +un jeu, riaient à s'en trouver mal, et voulaient lui donner des +croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays. Ce prince, +désespéré, tira sa petite épée, qui n'était pas plus longue qu'un +éventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait +au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet +emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils +lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu'ils avaient +bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut +affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent +méconnaître. + +Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui +en arracha deux ou trois poignées: il l'aurait étranglé s'il avait pu; +il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre, +offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu'il +avait à la campagne. Il ne s'y trouva point désoeuvré, il aimait la +chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup, +et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'être plus +obligé de faire la cour à son fantasque prince, et, malgré la solitude, +il ne s'ennuyait pas un moment. + +Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses jardins, comme la +chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres étaient +si hauts et si touffus qu'il se trouva agréablement à l'ombre. Il +commençait à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il sentit +quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe et qui la serrait +très fort. Il regarda ce que ce pouvait être, et fut bien surpris de +voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la +tête, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son +corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui +demander grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il n'eut pas plus +tôt aperçu la couleuvre qu'il cria à son maître. + +«Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la +tuer; c'est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole nos +parterres.» + +Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui était tachetée de +mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne +remuait point pour se défendre. + +«Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu'elle est +venue se réfugier auprès de moi, je te défends de lui faire aucun mal, +je veux la nourrir; et quand elle aura quitté sa belle peau, je la +laisserai aller.» + +Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la +clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour +la nourrir et pour la réjouir: voilà une couleuvre fort heureuse! Il +allait quelquefois la voir; dès qu'elle l'apercevait, elle venait +au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les +airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en était +surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention. + +Toutes les dames de la cour étaient affligées de son absence; on ne +parlait que de lui, on désirait son retour. + +«Hélas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs à la cour depuis que +Léandre en est parti; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui +veuille du mal d'être plus aimable et plus aimé que lui? Faut-il que +pour lui plaire il se défigure la taille et le visage? Faut-il que pour +lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux +oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voilà un +petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne +trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.» + +Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs, +et même les méchants en ont plus que les autres. Furibon avait les +siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui +conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colère qui allait +jusqu'à la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui +dit qu'il allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de +faire périr Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu'il était plus +beau que son singe de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le +regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les mains à sa +mort; qu'il fallait qu'il allât avec ses plus confidents à la chasse, +que Léandre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer +de tout le monde. + +Furibon fut donc à la chasse; quand Léandre entendit des chiens et des +cors dans ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c'était. Il +demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince; il mit pied à +terre et le salua respectueusement; il le reçut mieux qu'il ne +l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt il se détourna, faisant +signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'éloignait fort +vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa +caverne, et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui +l'accompagnaient prirent la fuite; Léandre resta seul à combattre ce +furieux animal. Il fut à lui l'épée à la main, il hasarda d'en être +dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi. +Furibon s'était évanoui de peur; Léandre le secourut avec des soins +merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval +pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au +fond du coeur des obligations si vives et si récentes et n'aurait pas +manqué de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda +pas seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour aller +chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils +environnèrent Léandre, et il aurait été infailliblement tué s'il avait +eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'être pas +attaqué par derrière, il n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en +homme désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta de venir pour se +donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui +auquel il s'attendait, tous ces scélérats rendaient les derniers +soupirs. Quand Léandre le vit, il s'avança et lui dit: + +«Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fâché +de m'être défendu. + +--Vous êtes un insolent, répliqua le prince en colère; si jamais vous +paraissez devant moi, je vous ferai mourir.» + +Léandre ne lui répliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et +passa la nuit à songer à ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas +d'apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le +monde mais, étant près de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit +du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperçut +une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre; +il y jeta les yeux, et fut surpris de la présence d'une dame dont l'air +noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa +naissance; son habit était de satin amarante, brodé de diamants et de +perles. Elle s'avança vers lui d'un air gracieux et lui dit: + +«Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez +apportée, elle n'y est plus; vous me trouvez à sa place pour vous payer +ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement. +Sachez que je suis la fée Gentille, fameuse à cause des tours de gaieté +et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir, +sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expiré, nous +devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est +fatal, car alors nous ne pouvons plus prévoir ni empêcher nos malheurs, +et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expirés, +nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beauté, notre pouvoir +et nos trésors. Vous savez à présent, seigneur, les obligations que je +vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez à quoi je peux +vous être utile, et comptez sur moi.» + +Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-là de commerce avec les +fées, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais, +lui faisant une profonde révérence: + +«Madame, dit-il, après l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me +semble que je n'ai rien à souhaiter de la fortune. + +--J'aurais bien du chagrin, répliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas +en état de vous être utile. Considérez que je peux vous faire un grand +roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des +mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre +excellent orateur, poète, musicien et peintre; je peux vous faire aimer +des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin aérien, +aquatique et terrestre.» + +Léandre l'interrompit en cet endroit. + +«Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il, à quoi me +servirait d'être lutin. + +--À mille choses utiles et agréables, repartit la fée. Vous êtes +invisible quand il vous plaît; vous traversez en un instant le vaste +espace de l'univers; vous vous élevez sans avoir des ailes; vous allez +au fond de la terre sans être mort; vous pénétrez les abîmes de la mer +sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fenêtres et les portes +soient fermées; et, dès que vous le jugez à propos, vous vous laissez +voir sous votre forme naturelle. + +--Ah! madame, s'écria-t-il, je choisis d'être lutin; je suis sur le +point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et +je le préfère à toutes les autres choses que vous m'avez si +généreusement offertes. + +--Soyez lutin, répliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur +les yeux et sur le visage; soyez lutin aimé, soyez lutin aimable, soyez +lutin lutinant.» + +Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de +deux plumes de perroquet. + +«Quand vous l'ôterez, on vous verra.» + +Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita +d'aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu'il y avait +remarquées. En même temps son corps devint aussi léger que sa pensée; il +se transporta dans la forêt, passant par la fenêtre et voltigeant comme +un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si +élevé, et qu'il traversait la rivière; il appréhendait de tomber dedans +et que le pouvoir de la fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se +trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint +sur-le-champ dans la chambre où la fée était encore: il les lui +présenta, étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien réussi. Elle +lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait +tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge +de sa maîtresse, il connaîtrait si elle était fidèle, et que la dernière +l'empêcherait d'être malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle +lui souhaita un heureux voyage et disparut. + +Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir. + +«Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre +couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des +avantages si rares et si grands? Ô que je vais me réjouir! que je +passerai d'agréables moments! que je saurai de choses! Me voilà +invisible; je serai informé des aventures les plus secrètes.» + +Il songea aussi qu'il se ferait un ragoût sensible de prendre quelque +vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta +sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin, suivi de +quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée, pour que le bruit de +son retour fût plus tôt répandu. + +Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait dit que +sans son courage Léandre l'aurait assassiné à la chasse; qu'il avait tué +tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît justice. Le roi, importuné +par la reine, donna ordre qu'on allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il +vint d'un air si résolu, Furibon en fut averti. Il était trop timide +pour l'aller chercher lui-même; il courut dans la chambre de sa mère, et +lui dit que Léandre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât. +La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils, +ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir +ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrêta à la porte, +il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre. +Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge +sur sa tête: le voilà devenu invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui +écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son +oreille. + +Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant +de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva +d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'eût égorgé, +et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses +genoux, porte la main à son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se +saisit d'une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du +roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine +et sur le museau de son fils: elle s'écrie qu'on l'assassine, qu'on +l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperçoit personne; +l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que +de douleur de voir l'oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier +à le croire, il l'évite quand elle veut l'approcher: cette scène était +fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon, +puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il +va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les +fleurs du parterre de la reine: c'était elle seule qui les arrosait, il +y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent +dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de +fruits et le jardin de fleurs. + +«Quelle insolence! s'écria la reine. Mon petit Furibon! mon cher +poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce +scélérat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos +courtisans; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.» + +Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre +dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre +dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa +troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit +plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa +une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on +le porte dans son lit bien malade. + +Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens +l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son +château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les +secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point déterminé +où il voulait aller; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et +le laissa marcher à l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des +coteaux et des vallées sans compte et sans nombre; il se reposait de +temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de +remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s'arrêta pour se mettre +un peu à l'ombre, car il faisait grand chaud. + +Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de +tous côtés, il aperçut un homme qui courait, qui s'arrêtait, qui criait, +qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de +coups; il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il +lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient été magnifiques, mais +ils étaient tout déchirés. Le prince, touché de compassion, l'aborda: + +«Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux +m'empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services. + +--Ah! seigneur, répondit ce jeune homme, il n'y a plus de remède à mes +maux: c'est aujourd'hui que ma chère maîtresse va être sacrifiée à un +vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus +malheureuse personne du monde! + +--Elle vous aime donc? dit Léandre. + +--Je puis m'en flatter, répliqua-t-il. + +--Et dans quel lieu est-elle? continua le prince. + +--Dans un château au bout de cette forêt, répondit l'amant. + +--Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en donnerai de +bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.» + +En même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le +château. Il n'y était pas encore qu'il entendit l'agréable bruit de la +symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments. +Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard +et de la jeune demoiselle: rien n'était plus aimable qu'elle; mais la +pâleur de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et les +larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa +peine. + +Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître une +partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père et la mère de cette +jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle +faisait; ensuite ils retournèrent à leur place. Lutin se mit derrière la +mère, et s'approchant de son oreille, il lui dit: + +«Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot, +assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.» + +Cette femme, effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne, +et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et +tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'écria +qu'elle était morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le +souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer +d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui +dit: + +«Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t'en coûtera la vie; romps +l'hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu'elle aime.» + +Ces paroles produisirent un effet admirable; on congédia sur-le-champ le +fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en +voulait douter et chicaner, car il était Normand; mais Lutin lui fit un +si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour +l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les +écrasa. + +Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se +désespérer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait +que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L'amant et la +maîtresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait été +préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux +amants; et Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la porte de la +salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès +que le marié l'aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de +tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux +jours dans ce château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés, car ils +lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie +qu'avec regret. + +Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une +reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles +personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand +équipage que l'on eût jamais vu; mais aussi il n'avait qu'à secouer sa +rose, et l'argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu'étant beau, +jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les +princesses le reçurent avec mille témoignages d'estime et de +considération. + +Cette cour était des plus galantes; n'y point aimer, c'était se donner +un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un +jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son +train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on +appelait la belle Blondine. C'était une personne fort accomplie, mais si +froide et si sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y prendre pour +lui plaire. + +Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les +soirs; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde, +tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait +indifférente, plus il s'obstinait à lui plaire: ce qui l'engageait +davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour +être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa rose; il la mit en +badinant sur la gorge de Blondine: en même temps, de fraîche et +d'épanouie qu'elle était, elle devint sèche et fanée. Il n'en fallut pas +davantage pour faire connaître à Léandre qu'il avait un rival aimé; il +le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se +souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un +musicien de la plus méchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois +ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la +musique étaient détestables; mais elle s'en récréait comme de la plus +belle chose qu'elle eût entendue de sa vie; il faisait des grimaces de +possédé, qu'elle louait, tant elle était folle de lui; et enfin elle +permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se +jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un +balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de +dents. + +Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n'aurait pas été plus +surprise; elle crut que c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre +sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il +écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle méritait. Sans attendre sa +réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses +gentilshommes; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle +Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel +tour. + +Léandre s'éloigna d'une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin; mais +sa raison et l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville, +où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là une grande cérémonie +pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y +voulût point entrer. Le prince en fut touché; il semblait que son petit +chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et +pour consoler les affligés. Il courut au temple; la jeune enfant était +couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de +ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une +grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales +attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête: + +«Arrêtez, arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée, arrêtez, le ciel +s'oppose à cette injuste cérémonie! Si vous passez outre, vous serez +écrasés comme des grenouilles.» + +On regardait de tous côtés sans voir d'où venaient ces terribles +menaces. Les frères dirent que c'était l'amant de leur soeur qui s'était +caché au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en +colère prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser +et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau dont on aurait +frappé l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups +n'étaient pas réels. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent; +chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta +promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la +servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu +d'une fille de son âge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui était pas +indifférent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la +rose de la fée Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se marièrent +et vécurent très heureux. + +La dernière aventure qu'il eut fut la plus agréable. En entrant dans une +grande forêt, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne +douta point qu'on ne lui fît quelque violence; il regarda de tous côtés, +et enfin il aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille +qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite +et leur cria: + +«Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave? + +--Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi +vous mêlez-vous? + +--Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à l'heure. + +--Oui, oui, nous n'y manquerons pas», s'écrièrent-ils en riant. + +Le prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge, +car il ne trouvait pas trop nécessaire d'attaquer lui seul quatre hommes +qui étaient assez forts pour en battre douze. + +Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs +dirent: + +«Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son +cheval.» + +Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que +les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait bien de +l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre. + +«Hélas! ma belle princesse, disait-elle, que j'étais heureuse dans votre +palais! Comment pourrai-je vivre éloignée de vous? Si vous saviez ma +triste aventure, vous enverriez vos amazones après la pauvre +Abricotine.» + +Léandre l'écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la +retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il eût le temps ni la +force de se défendre, car il ne voyait pas même celui qui le liait. Aux +cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essoufflé et +lui demanda qui l'avait attaché. + +«Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne. + +--C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que +tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le mérites.» + +Il lui donna une vingtaine de coups d'étrivière. + +Lutin se divertissait fort à le voir crier; puis, s'approchant du second +voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis-à-vis de son camarade. Il +ne manqua pas alors de lui dire: + +«Hé bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un +grand poltron de l'avoir souffert?» + +L'autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer +par quel moyen il avait été attaché sans avoir vu personne. + +Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même où +elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin, +qui, se sentant pressé d'aller trouver son maître, se défit en deux +coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la +tête de l'un, et trois côtes de l'autre. Il n'était plus question que de +rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin; il +souhaita d'être où était cette jeune fille. En même temps il y fut; il +la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne +pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si +gaillardement, elle s'écria: + +«Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des +plaisirs.» + +Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche, +Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses +bras, et la met doucement devant lui. Ô qu'Abricotine eut de peur de +sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle +fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas +un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les +meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais +elle serrait les dents et les lèvres. + +Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit: + +«Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort: +c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs.» + +Elle ouvrit les yeux et le reconnut. + +«Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais +grande peur d'être avec un invisible. + +--Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que vous +aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir.» + +Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après +avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, Léandre la pria de +lui apprendre son âge, son pays, et par quel hasard elle était tombée +entre les mains des voleurs. + +«Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire +votre curiosité; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins à +m'écouter qu'à avancer notre voyage. + +«Une fée dont le savoir n'a rien d'égal s'entêta si fort d'un certain +prince, qu'encore qu'elle fût la première fée qui eût eu la faiblesse +d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en dépit de toutes les autres, +qui lui représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait à l'ordre de +féerie: elles ne voulurent plus qu'elle demeurât avec elles, et tout ce +qu'elle put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur +royaume. Mais le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle: il était +au désespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Dès qu'il +avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et +rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde. + +«Ce prince, se trouvant gêné par l'excès d'une tendresse si incommode, +partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin, +bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin +qu'elle ne pût le trouver. Cela ne réussit pas; elle le suivit, et lui +dit qu'elle était grosse, qu'elle le conjurait de revenir à son palais, +qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes; +qu'elle ferait faire un manège, un jeu de paume et un mail pour le +divertir. Tout cela ne put le persuader; il était naturellement +opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés; il l'appela vieille fée +et loup-garou. + +«Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es +fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement +sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une +citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te +faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste dans ton trou, +dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergères du +voisinage; tu connaîtras avec le temps la différence qu'il y a entre des +gredines et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre +aussi charmante qu'elle le veut. + +«Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite +qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle transporta son palais, +elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race +d'amazones; elle les envoya autour de son île pour y faire une garde +exacte, afin qu'aucun homme n'y pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des +Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de +véritables quand on faisait quelque société avec les hommes: elle éleva +sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été une plus belle personne: +c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs règnent avec elle, +on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus +de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande, sa mère la fée lui +laissa son île; elle lui donna des leçons excellentes pour vivre +heureuse: elle retourna dans le royaume de féerie, et la princesse des +Plaisirs tranquilles gouverne son état d'une manière admirable. + +«Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres +hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et vous, seigneur. Ces +gens-là m'ont dit qu'ils étaient envoyés par un certain laid et malbâti, +appelé Furibon, qui aime ma maîtresse, et n'a jamais vu que son +portrait. Ils rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied: nos +amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme +j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau +perroquet, et dans la crainte d'être grondée, je sortis imprudemment de +l'île pour l'aller chercher; ils m'attrapèrent et m'auraient emmenée +avec eux sans votre secours. + +--Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre, ne puis-je pas +espérer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des +Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui +ne vieillit point? + +--Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous +faisions une telle entreprise! Il vous doit être aisé de vous passer +d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais été dans ce +palais, figurez-vous qu'il n'y en a point. + +--Il n'est pas si facile que vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter +de sa mémoire les choses qui s'y placent agréablement; et je ne conviens +pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs +tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe. + +--Seigneur, répondit-elle, il ne m'appartient pas de décider là-dessus; +je vous avoue même que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais +bien d'avis que la princesse fît d'autres lois; mais puisque n'en ayant +jamais vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants, je conclus que le +nombre des mauvais est supérieur à celui des bons, et qu'il vaut mieux +les bannir tous.» + +En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse rivière. Abricotine +sauta légèrement à terre. + +«Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde +révérence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour +vous l'île des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos +amazones ne vous aperçoivent. + +--Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un coeur sensible, +afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.» + +En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il +voyait proche de la rivière; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin, +pour qu'il pût se promener et paître l'herbe: il mit le petit chapeau +rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait +s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus +beau et le moins commun. + +Le palais était d'or pur; il s'élevait dessus des figures de cristal et +de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles +de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les +poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses +nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie +champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la +vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les +abeilles; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni +hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en +colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle. + +«Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même; l'on a banni +de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent +beaucoup.» + +Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si +merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se +faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants +étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils +étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air +doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un +grand nombre de vastes appartements: les uns étaient remplis de ces +beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des +couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres étaient de +porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles +qui en étaient faites; d'autres étaient de cristal de roche gravé: il y +en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui +de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs: car on +ne pouvait trop multiplier un objet si charmant. + +Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille où elle +s'asseyait fort commodément; il était environné de girandoles garnies de +rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de +l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les +grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui +sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de +ses yeux: il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait +gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour-là vêtues en +nymphes pour la divertir. + +Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où elle était. +Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle +ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton +de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et +dit: + +«Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt; elle courait grand +risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé.» + +La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il +avait répondu très juste. + +«Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez +l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous +fouettera. + +--Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours le +perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet étranger de pouvoir +venir dans ce palais pour détruire dans votre esprit les fausses idées +que vous avez prises contre son sexe. + +--En vérité, perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne +soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chèrement. + +--Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin, je ne +cesserai pas un moment de parler. + +--Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est +sorcier? + +--Il est bien plus amoureux que sorcier», dit-il. + +Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle +maîtresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du +prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses. + +«J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu +celui-là. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses manières +ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit +plaît infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.» + +La princesse ne répliqua rien là-dessus, mais elle continua de +questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom, +son pays, sa naissance, d'où il venait, où il allait; et ensuite elle +tomba dans une profonde rêverie. + +Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé: + +«Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre étranger mourra +de chagrin s'il ne vous voit pas. + +--Hé bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la princesse en +soupirant; et puisque tu te mêles de raisonner en personne d'esprit, et +non pas en petit oiseau, je te défends de me parler jamais de cet +inconnu.» + +Léandre était ravi de voir que le récit d'Abricotine et celui du +perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la +regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de +sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison à faire entre elle et la +coquette Blondine. + +«Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d'oeuvre de la +nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement dans une île, +sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi +m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur +d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je +l'aime déjà éperdument!» + +Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de +porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une +agréable fraîcheur. Dès qu'elle fut entrée, la symphonie commença, et +l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle +de longues volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait +soin. + +Léandre avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux, +il en contrefit même qui n'y étaient pas. La princesse écoute, regarde, +s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moitié +plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit +ces paroles, où il fit un air impromptu: + + Les plus beaux jours de la vie + S'écoulent sans agrément; + Si l'amour n'est de la partie, + On les passe tristement: + Aimez, aimez tendrement, + Tout ici vous y convie; + Faites le choix d'un amant, + L'amour même vous en prie. + +La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda +si elle avait appris à chanter à quelqu'un de ses serins. Elle lui dit +que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant +d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina +qu'Abricotine avait donné des leçons à la gent volatile; elle se remit à +table pour achever son souper. + +Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit; il s'approcha +de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait +un chat bleu fort à la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles +d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit: + +«Madame, je vous avertis que Bluet a faim.» + +On le mit à table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette +à dentelle bien pliée: il avait un grelot d'or avec un collier de +perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença à manger. + +«Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être +jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison +que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien +savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je +n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux.» + +Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le +mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait +le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux, +faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux, +faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: «jamais +chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit.» Il y avait des ragoûts +excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, +il tâtait aux ragoûts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet +n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un +chat désespéré; la princesse disait: «Que l'on approche cette tourte ou +cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;» +Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande +soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire; il +attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu; et +le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux +bouteilles d'un nectar délicieux. + +La princesse entra dans son cabinet; elle dit à Abricotine de la suivre +et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers +sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente: + +«Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu; +il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable. + +--Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en +quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez.» + +La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la +parole: + +«Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi. + +--Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et +qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu +admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il +arriver? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde, +cachée au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de +pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne? + +--Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble +point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que, +si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand +nombre d'années? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui +puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus +belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups +imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les +peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces +alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont +les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de +toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du coeur, ni les +désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons +toujours avec la même indifférence!» + +Abricotine n'osa répondre; la princesse attendit quelque temps, puis +elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle +pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans +plusieurs cours, où il ne servirait qu'à faire des misérables; que +chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se +désespéreraient. + +«Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon +portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le +nom. + +--Hé! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de +vous voir? Voudriez-vous l'augmenter? + +--Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait +été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie.» + +Lutin écoutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui +donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient +absolument. + +Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin +aurait bien voulu la suivre à sa toilette; mais, encore qu'il le pût, le +respect qu'il avait pour elle l'en empêcha; il lui semblait qu'il ne +devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder; +et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait +sur les plus petites choses. + +Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour +avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce +moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son +petit voyage. + +«Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt où j'ai vu des animaux +qui ressemblaient à des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres +comme des écureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans +pareille. + +--Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils étaient moins +légers, on en pourrait attraper.» + +Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des +singes. Aussitôt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de +petits, et de plusieurs couleurs différentes; il les mit avec bien de la +peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu +dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut +acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, où +il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin +couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur +de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite: le plus spirituel +s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants +et bien élevés: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le +carrosse; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus +en pages; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les +singes bottés dans le même sac; et, comme la princesse n'était pas +encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit +carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains. +En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège +singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des +tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de +Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine: il +tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte +de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle +l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers: + + Que de beautés! que d'agréments! + Palais délicieux, que vous êtes charmant! + Mais vous ne l'êtes pas encore + Autant que celle que j'adore. + + Bienheureuse tranquillité + Qui régnez dans ce lieu champêtre, + Je perds chez vous ma liberté, + Sans oser en parler ni me faire connaître! + +Il est aisé de juger de sa surprise: Briscambille fit signe à Perceforêt +de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en +rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir +deviner d'où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle +n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût +fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle +s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un +mystère si caché. + +Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus, +et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea +qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il +craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de +la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais, +ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit +dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait +jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec +des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait +déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de +ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit; mais le +souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put +s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle. + +Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter +jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous côtés, il +aperçut une toile préparée et des couleurs; il se souvint en même temps +de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait; et, sans +perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents +maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il +peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans +son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première +ébauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en +aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait +travailler, jamais portrait n'a été mieux fini; il s'était peint un +genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de +l'autre un rouleau où il y avait écrit: + +Elle est mieux dans mon coeur. + +Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le +portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant +plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui +étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de +curiosité et de rêverie: elle était seule dans ce moment, elle ne +pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se +persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie: +il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était +l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva +brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le +petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui +s'allait passer. + +La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et +de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria: + +«Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger +auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voilà ses +traits, sa taille, ses cheveux, et son air. + +--Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi +qui l'as mis ici. + +--Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie +ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous +intéresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais +point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux; le voilà +cependant peint avec vous. + +--Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque démon +l'ait apporté. + +--Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez +comme moi, j'ose vous donner un conseil: brûlons-le tout à l'heure. + +--Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon +cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau.» + +Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à +soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là +que pas un pouvoir magique. + +«Et ces paroles: Elle est mieux dans mon coeur, dit la princesse, les +brûlerons-nous aussi? + +--Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre +portrait.» + +Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une +fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant +d'impression sur son coeur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le +brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans +qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se +tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort. +Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous +côtés. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de +l'ôter. Elle l'assure que non; et cette dernière aventure achève de les +effrayer. + +Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrême +plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait +tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure +chère: cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin, +puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un +invisible se fasse aimer. + +La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la +situation où était son coeur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle +était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un +grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les +différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus +galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir +l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine; +il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits; il +vole à Siam où il en use de même; il parcourt toutes les quatre parties +du monde en trois jours: à mesure qu'il était chargé, il venait au +palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il +apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies +(car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans +cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit +habiller à Paris; c'est l'endroit du monde où les modes ont le plus de +cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans +pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse. + +Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris: +chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants, +colliers; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse +l'ouvrit, et trouva celui de Léandre; l'idée qu'elle conservait du +premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri; puis, +regardant Abricotine, elle lui dit: + +«Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps +dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je +n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie: je vois deux fois le +portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs; voilà des +étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés +infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin +de me rendre de si agréables services?» + +Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les +jeta aux pieds de la princesse: + + Non je ne suis démon ni fée, + Je suis un amant malheureux + Qui n'ose paraître à vos yeux: + Plaignez du moins ma destinée + LE PRINCE LUTIN. + +Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt +elle les aperçut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec +le dernier étonnement. + +«Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se +montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi, +il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si +touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon coeur à cette +épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore +plus aimable. + +--J'ai entendu dire, madame, répliqua Abricotine, que les lutins sont +composés d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est +seulement leur esprit et leur volonté qui agit. + +--J'en suis très aise, répliqua la princesse; un tel amant ne peut guère +troubler le repos de ma vie.» + +Léandre était ravi de l'entendre et de la voir si occupée de son +portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte où elle allait +souvent un piédestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'était +pas encore finie; il s'y plaça avec un habit extraordinaire, couronné de +lauriers, et tenant une lyre à la main, dont il jouait mieux qu'Apollon. +Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendît, comme elle +faisait tous les jours. C'était le lieu où elle venait rêver à +l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle +avait à regarder le portrait de Léandre, ne lui laissait plus guère de +repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjouée avait si fort +changé que ses nymphes ne la reconnaissaient plus. + +Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivît pas; +ses nymphes s'éloignèrent chacune dans des allées séparées. Elle se jeta +sur un lit de gazon; elle soupira, elle répandit quelques larmes; elle +parla même, mais c'était si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait +mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vît pas d'abord; ensuite +il l'ôta, elle l'aperçut avec une surprise extrême; elle s'imagina que +c'était une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude +qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie mêlée de crainte. +Cette vision si peu attendue l'étonnait; mais au fond le plaisir +chassait la peur, et elle s'accoutumait à voir une figure si approchante +du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre à sa voix, chanta ces +paroles: + + Que ce séjour est dangereux! + Le plus indifférent y deviendrait sensible. + En vain j'ai prétendu n'être plus amoureux, + J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible! + + Pourquoi dit-on que ce palais + Est le lieu des plaisirs tranquilles? + J'y perds ma liberté sitôt que j'y parais, + Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles, + + Je cède à mon ardent amour, + Et voudrais être ici jusqu'à mon dernier jour. + +Quelque charmante que fût la voix de Léandre, la princesse ne put +résister à la frayeur qui la saisit; elle pâlit tout d'un coup et tomba +évanouie. Lutin, alarmé, sauta du piédestal à terre, et remit son petit +chapeau rouge pour n'être vu de personne. Il prit la princesse entre ses +bras, il la secourut avec un zèle et une ardeur sans pareils. Elle +ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous côtés comme pour le +chercher, elle n'aperçut personne; mais elle sentit quelqu'un auprès +d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de +larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agité flottait +entre la crainte et l'espérance; elle craignait Lutin, mais elle +l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'écria: + +«Lutin, galant Lutin, que n'êtes-vous celui que je souhaite!» + +À ces mots, Lutin allait se déclarer, mais il n'osa encore le faire. + +«Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne +voudra point m'aimer.» + +Ces considérations le firent taire, et l'obligèrent de se retirer dans +un coin de la grotte. + +La princesse, croyant être seule, appela Abricotine et lui conta les +merveilles de la statue animée; que sa voix était céleste, et que, dans +son évanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue. + +«Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux! car +se peut-il des manières plus gracieuses et plus aimables que les +siennes? + +--Et qui vous a dit, madame, répliqua Abricotine, qu'il soit tel que +vous vous le figurez? Psyché ne croyait-elle pas que l'amour était un +serpent? Votre aventure a quelque chose de semblable à la sienne, vous +n'êtes pas moins belle. Si c'était Cupidon qui vous aimât, ne +l'aimeriez-vous point? + +--Si Cupidon et l'inconnu sont la même chose, dit la princesse en +rougissant, hélas! je veux bien aimer Cupidon! Mais que je suis éloignée +d'un pareil bonheur! je m'attache à une chimère, et ce portrait fatal de +l'inconnu, joint à ce que tu m'en as dit, me jettent dans des +dispositions si opposées aux préceptes que j'ai reçus de ma mère que je +ne peux trop craindre d'en être punie. + +--Hé! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà +assez de peines? pourquoi prévoir des malheurs qui n'arriveront jamais?» + +Il est aisé de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit à +Léandre. + +Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans +l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il +avait envoyés à l'île des Plaisirs tranquilles; il en revint un, qui lui +rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle était défendue par des +amazones; et qu'à moins de mener une grosse armée, il n'entrerait jamais +dans l'île. + +Le roi son père venait de mourir, il se trouva maître de tout. Il +assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit à leur tête. +C'était là un beau général; Briscambille ou Perceforêt auraient mieux +fait que lui: son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut. +Quand les amazones aperçurent cette grande armée, elles en vinrent +donner avis à la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fidèle +Abricotine au royaume des fées, pour prier sa mère de lui mander ce +qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses états. Mais +Abricotine trouva la fée fort en colère: + +«Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle; le prince +Léandre est dans son palais; il l'aime, il en est aimé. Tous mes soins +n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour; la voilà sous son fatal +empire. Hélas! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits; il +exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie! Tels sont +les décrets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine, +je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me +donnent tant de chagrin!» + +Abricotine vint apprendre à la princesse ces mauvaises nouvelles; il ne +s'en fallut presque rien qu'elle ne se désespérât. Lutin était auprès +d'elle sans qu'elle le vît: il connaissait avec une peine extrême +l'excès de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment; mais il se +souvint que Furibon était fort intéressé, et qu'en lui donnant bien de +l'argent peut-être qu'il se retirerait. + +Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la forêt pour reprendre son +cheval. Dès qu'il l'eut appelé «Gris-de-lin!», Gris-de-lin vint à lui, +sautant et bondissant car il s'était bien ennuyé d'être si longtemps +éloigné de son cher maître. Mais, quand il le vit vêtu en femme, il ne +le reconnaissait plus, et craignait d'être trompé. Léandre arriva au +camp de Furibon: tout le monde le prit pour une amazone, tant il était +beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait à lui parler de la +part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son +manteau royal et se mit sur son trône: l'on eût dit que c'était un gros +crapaud qui contrefaisait le roi. + +Léandre le harangua, et lui dit que la princesse préférant une vie douce +et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de +l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laissât en paix; qu'à +la vérité, s'il refusait cette proposition, elle ne négligerait rien +pour se défendre. Furibon répliqua qu'il voulait bien avoir pitié +d'elle; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle +n'avait qu'à lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles, +qu'aussitôt il retournerait dans son royaume. Léandre dit que l'on +serait trop longtemps à compter cent mille mille mille millions de +pistoles, qu'il n'avait qu'à dire combien il en voulait de chambres +pleines, et que la princesse était assez généreuse et assez puissante +pour n'y pas regarder de si près. Furibon demeura bien étonné qu'au lieu +de lui demander à rabattre, on lui proposât d'augmenter; il pensa en +lui-même qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis +arrêter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retournât point vers sa +maîtresse. + +Il dit à Léandre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes +remplies de pièces d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en +retournerait. Léandre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir +d'or; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en +tomba pistoles, quadruples, louis, écus d'or, nobles à la rose, +souverains, guinées, sequins; cela tombait comme une grosse pluie: il y +a peu de chose dans le monde qui soit plus joli. + +Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait +d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. Dès que les +trente chambres furent pleines, il cria à ses gardes: + +«Arrêtez, arrêtez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle +m'apporte.» + +Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en même temps le +petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il était +sorti, ils coururent après lui et laissèrent Furibon seul. Dans ce +moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la tête comme à un +poulet, sans que le petit malheureux roi vît la main qui l'égorgeait. + +Quand Lutin eut sa tête, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La +princesse se promenait, rêvant tristement à ce que sa mère lui avait +mandé, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles, +étant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la +défendre contre quatre cent mille hommes; elle vit tout d'un coup une +tête en l'air, sans que personne la tînt. Ce prodige l'étonna si fort +qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette tête +à ses pieds, sans qu'elle vît la main qui la tenait. Aussitôt elle +entendit une voix qui lui dit: Ne craignez plus, charmante princesse, +Furibon ne vous fera jamais de mal. + +Abricotine reconnut la voix de Léandre, et s'écria: + +«Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'étranger qui +m'a secourue.» + +La princesse parut étonnée et ravie. + +«Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'étranger soient une même +chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui témoigner ma +reconnaissance!» + +Lutin repartit: + +«Je veux encore travailler à la mériter.» + +En effet, il retourna à l'armée de Furibon, où le bruit de sa mort +venait de se répandre. Dès qu'il y parut avec ses habits ordinaires, +chacun vint à lui; les capitaines et les soldats l'environnèrent, +poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et +que la couronne lui appartenait. Il leur donna libéralement à partager +entre eux les trente chambres pleines d'or, de manière que cette armée +fût riche à jamais. Et, après quelques cérémonies qui assuraient Léandre +de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant à +son armée de s'en aller à petites journées dans son royaume. La +princesse s'était couchée, et le profond respect que ce prince avait +pour elle l'empêcha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la +sienne, car il avait toujours couché en bas. Il était lui-même assez +fatigué pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point à +fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire. + +La princesse mourait de chaud et d'inquiétude; elle se leva plus matin +que l'aurore, et descendit en déshabillé dans son appartement bas. Mais +quelle surprise fut la sienne d'y trouver Léandre endormi sur un lit! +Elle eut tout le temps de le regarder sans être vue, et de se convaincre +que c'était la personne dont elle avait le portrait dans sa boîte de +diamants. + +«Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les +lutins dorment-ils? Est-ce là un corps d'air et de feu, qui ne remplit +aucun espace, comme le dit Abricotine?» + +Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'écoutait respirer, elle ne +pouvait s'arracher d'auprès de lui; tantôt elle était ravie de l'avoir +trouvé, tantôt elle en était alarmée. Dans le temps qu'elle était le +plus attentive à le regarder, sa mère la fée entra, avec un bruit si +épouvantable que Léandre s'éveilla en sursaut. Quelle surprise et quelle +affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier désespoir! Sa +mère l'entraînait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur +pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'être séparés +pour jamais. La princesse n'osait rien dire à la terrible fée; elle +jetait les yeux sur Léandre, comme pour lui demander quelque secours. + +Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgré une personne si +puissante, mais il chercha dans son éloquence et dans sa soumission les +moyens de toucher cette mère irritée. Il courut après elle, il se jeta à +ses pieds; il la conjura d'avoir pitié d'un jeune roi qui ne changerait +jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine félicité de la rendre +heureuse. La princesse, encouragée par son exemple, embrassa aussitôt +les genoux de sa mère, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait être +contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations. + +«Vous ne connaissez pas les disgrâces de l'amour, s'écria la fée, et les +trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous +enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai éprouvé. Voulez-vous avoir +une destinée semblable à la mienne? + +--Ah! madame, répliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les +assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincères, ne +semblent-elles pas me mettre à couvert de ce que vous craignez?» + +L'opiniâtre fée les laissait soupirer à ses pieds; c'était inutilement +qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait +insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonné, si +l'aimable fée Gentille n'eût paru dans la chambre, plus brillante que le +soleil. Les Grâces l'accompagnaient; elle était suivie d'une troupe +d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons +agréables et nouvelles; ils folâtraient comme des enfants. + +Elle embrassa la vieille fée. + +«Ma chère soeur, lui dit-elle, je suis persuadée que vous n'avez pas +oublié les bons offices que je vous rendis lorsque vous voulûtes revenir +dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais été reçue, et depuis +ce temps-là je ne vous ai demandé aucun service; mais enfin le temps est +venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez à cette belle princesse, +consentez que ce jeune roi l'épouse, je vous réponds qu'il ne changera +point pour elle. Leurs jours seront filés d'or et de soie; cette +alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le +plaisir que vous m'aurez fait. + +--Je consens à tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'écria +la fée. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de +mon amitié.» + +À ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La fée Gentille, +ravie de joie, et toute la troupe commencèrent les chants d'hyménée; et +la douceur de cette symphonie ayant réveillé toutes les nymphes du +palais, elles accoururent avec de légères robes de gaze pour apprendre +ce qui se passait. + +Quelle agréable surprise pour Abricotine! Elle eut à peine jeté les yeux +sur Léandre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la +princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui +fut confirmé lorsque la mère fée dit qu'elle voulait transporter l'île +des Plaisirs tranquilles, le château et toutes les merveilles qu'il +renfermait, dans le royaume de Léandre; qu'elle y demeurerait avec eux +et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens. + +«Quelque chose que votre générosité vous inspire, madame, lui dit le +roi, il est impossible que vous puissiez me faire un présent qui égale +celui que je reçois aujourd'hui; vous me rendez le plus heureux de tous +les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant.» + +Ce petit compliment plut fort à la fée: elle était du vieux temps, où +l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche. + +Comme Gentille pensait à tout, elle avait fait transporter, par la vertu +de Brelic-breloc, les généraux et les capitaines de l'armée de Furibon +au palais de la princesse, afin qu'ils fussent témoins de la galante +fête qui allait se passer. Elle en prit soin en effet; et cinq ou six +volumes ne suffiraient point pour décrire les comédies, les opéras, les +courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses +et les autres magnificences qu'il y eut à ces charmantes noces. Le plus +singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves +que Gentille avait attirés dans ces beaux lieux un époux aussi passionné +que s'ils s'étaient vus depuis dix ans. Ce n'était néanmoins qu'une +connaissance au plus de vingt-quatre heures; mais la petite baguette +produit des effets encore plus extraordinaires. + + + + +La Grenouille bienfaisante + + +Il était une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre +contre ses voisins. Après plusieurs batailles, on mit le siège devant sa +ville capitale; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la +pria de se retirer dans un château qu'il avait fait fortifier, et où il +n'était jamais allé qu'une fois. La reine employa les prières et les +larmes pour lui persuader de la laisser auprès de lui; elle voulait +partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son +chariot pour la faire partir; cependant il ordonna à ses gardes de +l'accompagner, et lui promit de se dérober le plus secrètement qu'il +pourrait pour l'aller voir: c'était une espérance dont il la flattait; +car le château était fort éloigné, environné d'une épaisse forêt, et à +moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver. + +La reine partit, très attendrie de laisser son mari dans les périls de +la guerre; on la conduisait à petites journées, de crainte qu'elle ne +fût malade de la fatigue d'un si long voyage; enfin elle arriva dans son +château, bien inquiète et bien chagrine. Après qu'elle se fut assez +reposée, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien +qui pût la divertir; elle jetait les yeux de tous côtés; elle voyait de +grands déserts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs; elle +les regardait tristement, et disait quelquefois: + +«Quelle comparaison du séjour où je suis, à celui où j'ai été toute ma +vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure: à qui parler +dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inquiétudes, et +qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exilée? Il semble qu'il veuille me +faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue +dans un château si désagréable.» + +C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui écrivît tous les +jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle +s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner +auprès du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient +ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprès, +elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit +char, où il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller +quelquefois à la chasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et +suivait les chiens de si près que les veneurs allaient moins vite +qu'elle: par ce moyen elle se rendait maîtresse de son char, et de s'en +aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'elle +ne savait point les routes de la forêt; mais elle se flatta que les +dieux la conduiraient à bon port; et après leur avoir fait quelques +petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on fît une grande chasse, +et que tout le monde y vînt, qu'elle monterait dans son char, que chacun +irait par différentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux bêtes +sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir +bientôt son époux, avait pris un habit très avantageux; sa capeline +était couverte de plumes de différentes couleurs, sa veste toute garnie +de pierreries et sa beauté, qui n'avait rien de commun, la faisait +paraître une seconde Diane. + +Dans le temps qu'on était le plus occupé du plaisir de la chasse, elle +lâcha la bride à ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques +coups de fouet. Après avoir marché assez vite, ils prirent le galop, et +ensuite le mors aux dents, le chariot semblait traîné par les vents, les +yeux auraient eu peine à le suivre; la pauvre reine se repentit, mais +trop tard, de sa témérité: + +«Qu'ai-je prétendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire +toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? Hélas! que va-t-il +m'arriver? ah! si le roi me croyait exposée au péril où je suis, que +deviendrait-il, lui qui m'aime si chèrement, et qui ne m'a éloignée de +sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sûreté; voilà comme +j'ai répondu à ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans +mon sein, va être aussi bien que moi la victime de mon imprudence.» + +L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les +dieux, elle appelait les fées à son secours, et les dieux et les fées +l'avaient abandonnée: le chariot fut renversé, elle n'eut pas la force +de se jeter assez promptement à terre, son pied demeura pris entre la +roue et l'essieu; il est aisé de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un +miracle pour la sauver, après un si terrible accident. + +Elle resta enfin étendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait +ni pouls ni voix, son visage était tout couvert de sang; elle était +demeurée longtemps en cet état; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit +auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement +de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux +noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur +ses épaules, une massue de pierre à la main, qui lui servait de canne +pour s'appuyer, et un carquois plein de flèches au côté. Une figure si +extraordinaire persuada la reine qu'elle était morte; car elle ne +croyait pas qu'après de si grands accidents elle dût vivre encore, et +parlant tout bas: + +«Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine à se +résoudre à la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.» + +La géante qui l'écoutait, ne put s'empêcher de rire de l'opinion où elle +était d'être morte: + +«Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre +des vivants: mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée +Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie +avec moi.» + +La reine la regarda tristement, et lui dit: + +«Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et +prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma rançon, il m'aime si +chèrement, qu'il ne refuserait pas même la moitié de son royaume? + +--Non, lui répondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait +depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peut-être que tu +me divertiras.» + +En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant +la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Dès +qu'elle y fut, elle la guérît avec une liqueur dont elle la frotta. + +Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet +affreux séjour! l'on y descendait par dix mille marches, qui +conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre +lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui réfléchissaient sur un +lac de vif-argent. Il était couvert de monstres, dont les différentes +figures auraient épouvanté une reine moins timide; les hiboux et les +chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y +faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'où +coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les +amants malheureux ont jamais versées, dont les tristes amours ont fait +des réservoirs. Les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de +fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La +nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines +sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui +s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les +mains de la fée Lionne. + +Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit +qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa +vie avec elle. À ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir +ses larmes: + +«Hé! que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin +de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi +la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié; mais ne me +condamnez point à passer une longue et déplorable vie sans mon époux.» + +La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait +d'essuyer ses pleurs, et d'essayer à lui plaire; que si elle prenait une +autre conduite, elle serait là plus malheureuse personne du monde. + +«Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre coeur? + +--J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches: je veux que vous trouviez +le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très +excellent. + +--Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait, +il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les +attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie: de sorte que vous me +donnez des ordres que je ne puis exécuter. + +--N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.» + +La reine ne répliqua rien: elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée, +elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était que +pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle +s'assit sous un if, et commença ses tristes plaintes: + +«Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disait-elle, lorsque vous +viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez +morte ou infidèle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de +ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-être dans la +forêt mon chariot en pièces, et tous les ornements que j'avais pris pour +vous plaire; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que +sais-je si vous n'accorderez point à une autre la part que vous m'aviez +donnée dans votre coeur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je +ne dois plus retourner dans le monde.» + +Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle +n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un +corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui +éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une +grenouille, bien intentionné de la croquer. + +«Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne +veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi +affligée en son espèce, que je le suis dans la mienne.» + +Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit +quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps +étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques: + +«Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que +j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite. + +--Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, répondit la +reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai +encore aperçu aucune. + +--Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont +été dans le monde; les uns sur le trône, les autres dans la confidence +de leurs souverains, il y a même des maîtresses de quelques rois, qui +ont coûté bien du sang à l'état: ce sont elle que vous voyez +métamorphosées en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps, +sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige. + +--Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble +n'aident pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la Grenouille, +que faites-vous ici? + +--La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle, je suis +demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses, et fort étendu +en d'autres; si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle me +tuerait.» + +«Comment est-il possible, lui dit la reine, que fée ou demi-fée, un +corbeau ait été prêt à vous manger? + +--Deux mots vous le feront comprendre, répondit la Grenouille; lorsque +j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tête, dans lequel consiste ma +plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais +laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur +moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je +vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la +vôtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira. + +--Hélas! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me +retient captive, veut que je lui fasse un pâté de mouches; il n'y en a +point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les +attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups. + +--Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en +fournirai.» + +Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de +ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de +mouches; la méchante fée en avait là un magasin, exprès pour tourmenter +de certains malheureux. Dès qu'elles sentirent le sucre, elles s'y +attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop où +la reine était. Il n'a jamais été une telle capture de mouches, ni un +meilleur pâté que celui qu'elle fit à la fée Lionne. Quand elle le lui +présenta, elle en fut très surprise, ne comprenant point par quelle +adresse elle avait pu les attraper. + +La reine qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, qui était +empoisonné, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa maisonnette. +La Grenouille vint lui offrir généreusement ses services, et se mettant +à la tête de toutes celles qui avaient été quérir les mouches, elles +aidèrent à la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde; +mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son +repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on eût +entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effrayée, et s'enfuit; c'est ce +que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux +royaumes de l'univers, en prit possession. + +La pauvre reine affligée voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua +bien d'elle, les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit, que si à +l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de +coups. Il fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la +meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble; car aussitôt +qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de +pleurer tout comme une autre. + +«J'ai, dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer +votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en +désespérer.» + +Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine +se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit. + +La Grenouille, attentive à tout ce qui était nécessaire à la reine, lui +fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la méchante fée sut +que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya quérir: + +«Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protègent? lui +dit-elle. Cette terre, toujours arrosée d'une pluie de soufre et de +feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge; +j'apprends malgré cela que les herbes odoriférantes croissent sous vos +pas! + +--J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue à +quelque chose, c'est à l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-être +moins malheureux que moi.» + +«L'envie me prend, dit la fée, d'avoir un bouquet des fleurs les plus +rares; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira; si elle y +manque, vous ne manquerez pas de coups; car j'en donne souvent, et les +donne toujours à merveille.» + +La reine se prit à pleurer; de telles menaces ne lui convenaient guère, +et l'impossibilité de trouver des fleurs la mettait au désespoir. Elle +s'en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint: + +«Que vous êtes triste, dit-elle à la reine. + +--Hélas! ma chère commère, qui ne le serait? La fée veut un bouquet des +plus belles fleurs; où les trouverai-je? Vous voyez celles qui naissent +ici; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais. + +--Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tâcher de +vous tirer de l'embarras où vous êtes: il y a ici une chauve-souris, qui +est la seule avec qui j'ai lié commerce; c'est une bonne créature, elle +va plus vite que moi; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses, +avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs.» + +La reine lui fit une profonde révérence; car il n'y avait pas moyen +d'embrasser Grenouillette. + +Celle-ci alla aussitôt parler à la chauve-souris, et quelques heures +après elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La +reine les porta bien vite à la mauvaise fée, qui demeura encore plus +surprise qu'elle ne l'avait été, ne pouvant comprendre par quel miracle +la reine était si bien servie. + +Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper. +Elle communiqua son envie à la bonne Grenouille, qui lui dit: + +«Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit +chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.» + +Elle le prit, l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins +de genièvre, des câpres et deux petits pois verts; elle coassa cinq +fois, puis la cérémonie finie, remettant le chaperon de roses, elle +commença de parler comme un oracle. + +«Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de sortir de ces +lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la mère des amours; ne +vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.» + +La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombèrent mais elle prit la +résolution de croire son amie. + +«Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez à mes couches, +puisque je suis condamnée à les faire ici.» + +L'honnête Grenouille s'engagea d'être sa Lucine, et la consola le mieux +qu'elle put. + +Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient +assiégé dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des +courriers à la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les +obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet +événement, par rapport à lui, qu'à la chère reine, qu'il pouvait aller +quérir sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses officiers +n'avait osé l'en aller avertir. Ils avaient trouvé dans la forêt le +chariot en pièces, les chevaux échappés, et toute la parure d'amazone +qu'elle avait mise pour l'aller trouver. + +Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait +été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi +qu'elle était morte subitement. À ces funestes nouvelles, il pensa +mourir lui-même de douleur; cheveux arrachés, larmes répandues, cris +pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien +ne fut épargné en cette occasion. + +Après avoir passé plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir +être vu, il retourna dans sa grande ville, traînant après lui un long +deuil, qu'il portait mieux dans le coeur que dans ses habits. Tous les +ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et après les +cérémonies qui sont inséparables de ces sortes de catastrophes, il +s'attacha à donner du repos à ses sujets, en les exemptant de guerre, et +leur procurant un grand commerce. + +La reine ignorait toutes ces choses: le temps de ses couches arriva, +elles furent très heureuses: le ciel lui donna une petite princesse, +aussi belle que Grenouille l'avait prédit; elles la nommèrent Moufette, +et la reine avec bien de la peine obtint permission de la fée Lionne de +la nourrir; car elle avait grande envie de la manger, tant elle était +féroce et barbare. + +Moufette, la merveille de nos jours, avait déjà six mois; et la reine, +en la regardant avec une tendresse mêlée de pitié, disait sans cesse: + +«Ah! si le roi ton père te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de +joie, que tu lui serais chère! mais peut-être, dans ce même moment, +qu'il commence à m'oublier; il nous croit ensevelies pour jamais dans +les horreurs de la mort: peut-être, dis-je, qu'une autre occupe dans son +coeur la place qu'il m'y avait donnée.» + +Ces tristes réflexions lui coûtaient bien des larmes: la Grenouille qui +l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour: + +«Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux; le voyage +est long: je chemine lentement: mais enfin un peu plus tôt, ou un peu +plus tard, j'espère arriver.» + +Cette proposition ne pouvait être plus agréablement reçue qu'elle le +fut; la reine joignit ses mains, et les fit même joindre à Moufette, +pour marquer à madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait +d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point +ingrat: + +«Mais continua-t-elle, de quelle utilité lui pourra être de me savoir +dans ce triste séjour? Il lui sera impossible de m'en retirer. + +--Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et +faire de notre côté ce qui dépend de nous.» + +Aussitôt elles se dirent adieu: la reine écrivit au roi avec son propre +sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni +papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse +Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles. + +Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y +avait depuis la plaine noire, où elle laissait la reine, jusqu'au monde, +et elle demeura une autre année à faire faire son équipage, car elle +était trop fière pour vouloir paraître dans une grande cour comme une +méchante Grenouillette de marécages. Elle fit faire une litière assez +grande pour mettre commodément deux oeufs; elle était couverte toute +d'écaille de tortue en dehors, doublée en peau de jeunes lézards; elle +avait cinquante filles d'honneur; c'était de ces petites reines vertes +qui sautillent dans les prés; chacune était montée sur un escargot, avec +une selle à l'anglaise, la jambe sur l'arçon d'un air merveilleux; +plusieurs rats d'eau, vêtus en pages, précédaient les limaçons, auxquels +elle avait confié la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais été si +joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraîches et +épanouies, lui seyait le mieux du monde. Elle était un peu coquette de +son métier, cela l'avait obligée de mettre du rouge et des mouches; l'on +dit même qu'elle était fardée, comme sont la plupart des dames de ce +pays-là; mais la chose approfondie, l'on a trouvé que c'étaient ses +ennemis qui en parlaient ainsi. + +Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre +reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle +Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette +merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas +un mot qu'elle ne charmât sa mère; il n'était pas jusqu'à la fée Lionne +qu'elle n'eût apprivoisée; et enfin au bout de six ans que la reine +avait passés dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la +chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle. + +Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si +fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette, +elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups +qu'elle tirait; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu +la férocité de la fée. + +Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin +elle arriva proche de la ville capitale où le roi faisait son séjour; +elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins; +on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle +trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait +tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande +lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à +parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout était dans la +magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir +aux prières de ses sujets; il allait se marier à une princesse moins +belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort +agréable. + +La bonne Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi, +suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience: +le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de +savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre: + +«Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous +donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous êtes sur le point +de faire, me persuadent votre infidélité pour la reine. + +--Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques +larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille +Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a +neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des +héritiers: ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me +paraît toute charmante. + +--Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas +pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre écrite de son sang, +dont elle m'a chargée: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est +plus belle que tous les cieux ensemble.» + +Le roi prit le chiffon où la reine avait griffonné quelques mots, il le +baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée, +disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme, il fit +mille questions à la Grenouille, auxquelles elle répondit avec autant +d'esprit que de vivacité. La princesse fiancée, et les ambassadeurs, +chargés de voir célébrer son mariage, faisaient laide grimace: + +«Comment, sire, dit le plus célèbre d'entre eux, pouvez-vous sur les +paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel? +Cette écume de marécage a l'insolence de venir mentir à votre cour, et +goûte le plaisir d'être écoutée! + +--Monsieur l'ambassadeur, répliqua la Grenouille, sachez que je ne suis +point écume de marécage, et puisqu'il faut ici étaler ma science, +allons, fées et féos, paraissez.» + +Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lézards, et elle à leur tête +parurent en effet; mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains +petits animaux, leur taille était haute et majestueuse, leur visage +agréable, leurs yeux plus brillants que les étoiles, chacun portait une +couronne de pierreries sur sa tête, et sur ses épaules un manteau royal, +de velours doublé d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des +naines portaient. En même temps, voici des trompettes, timbales, +hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agréables et +guerriers, toutes les fées et féos commencèrent un ballet si légèrement +dansé, que la moindre gambade les élevait jusqu'à la voûte du salon. Le +roi attentif et la future reine n'étaient pas moins surpris l'un que +l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins +métamorphosés en fleurs, qui ne baladinaient pas moins, jasmins, +jonquilles, violettes, oeillets et tubéreuses, que lorsqu'ils étaient +pourvus de jambes et de pieds. C'était un parterre animé, dont tous les +mouvements réjouissaient autant l'odorat que la vue. + +Un instant après, les fleurs disparurent; plusieurs fontaines prirent +leurs places; elles s'élevaient rapidement, et retombaient dans un large +canal qui se forma au pied du château; il était couvert de petites +galères peintes et dorées, si jolies et si galantes, que la princesse +convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener. Ils le +voulurent bien, comprenant que tout cela n'était qu'un jeu qui se +terminerait par d'heureuses noces. + +Dès qu'ils furent embarqués, la galère, le fleuve et toutes les +fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi +demanda où était sa princesse; la Grenouille repartit: + +«Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre épouse: si +j'étais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage +que vous étiez sur le point de faire; mais elle a tant de mérite, et +votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un +moment à tâcher de les délivrer. + +--Je vous avoue, madame la Grenouille, dit le roi, que si je ne croyais +pas ma femme morte, il n'y a rien au monde que je ne fisse pour la +ravoir. + +--Après les merveilles que j'ai faites devant vous, répliqua-t-elle, il +me semble que vous devriez être persuadé de ce que je vous dis: laissez +votre royaume avec de bons ordres, et ne différez pas à partir. Voici +une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine, et de parler à +la fée Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible créature qui soit au +monde.» + +Le roi ne voyant plus la princesse qui lui était destinée, sentit que sa +passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire, celle qu'il +avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces. + +Il partit sans vouloir être accompagné de personne, et fît des présents +très considérables à la Grenouille: + +«Ne vous découragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles +difficultés à surmonter; mais j'espère que vous réussirez dans ce que +vous souhaitez.» + +Le roi, consolé par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa +bague pour aller trouver sa chère reine. À mesure que Moufette +grandissait, sa beauté se perfectionnait si fort, que tous les monstres +du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons +d'une figure épouvantable, qui venaient ramper à ses pieds. Bien qu'elle +les eût toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer, elle +fuyait et se cachait entre les bras de sa mère. + +«Serons-nous longtemps ici? lui disait-elle. Nos malheurs ne +finiront-ils point?» + +La reine lui donnait de bonnes espérances pour la consoler; mais dans le +fond elle n'en avait aucune; l'éloignement de la Grenouille, son profond +silence, tant de temps passé sans avoir aucunes nouvelles du roi; tout +cela, dis-je, l'affligeait à l'excès. + +La fée Lionne s'accoutuma peu à peu à les mener à la chasse; elle était +friande; elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient, et pour toute +récompense, elle leur en donnait les pieds ou la tête; mais c'était même +beaucoup de leur permettre de revoir encore la lumière du jour. + +Cette fée prenait la figure d'une lionne; la reine ou sa fille +s'asseyaient sur elle, et couraient ainsi les forêts. + +Le roi, conduit par sa bague, s'étant arrêté dans une forêt, les vit +passer comme un trait qu'on décoche; il n'en fût pas aperçu; mais +voulant les suivre, elles disparurent absolument à ses yeux. + +Malgré les continuelles peines de la reine, sa beauté ne s'était point +altérée; elle lui parut plus aimable que jamais. Tous ses feux se +rallumèrent et ne doutant pas que la jeune princesse qui était avec +elle, ne fût sa chère Moufette, il résolut de périr mille fois, plutôt +que d'abandonner le dessein de les ravoir. + +L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur séjour où était la reine +depuis tant d'années: il n'était pas médiocrement surpris de descendre +jusqu'au fond de la terre; mais tout ce qu'il y vit l'étonna bien +davantage. La fée Lionne qui n'ignorait rien, savait le jour et l'heure +qu'il devait arriver: que n'aurait-elle pas fait pour que le destin +d'intelligence avec elle en eût ordonné autrement? Mais elle résolut au +moins de combattre son pouvoir de tout le sien. + +Elle bâtit au milieu du lac de vif-argent un palais de cristal, qui +voguait comme l'onde; elle y renferma la pauvre reine et sa fille; +ensuite elle harangua tous les monstres qui étaient amoureux de +Moufette: + +«Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous +intéressez avec moi à la défendre contre un chevalier qui vient pour +l'enlever.» + +Les monstres promirent de ne rien négliger de ce qu'ils pouvaient faire; +ils entourèrent le palais de cristal; les plus légers se placèrent sur +le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac. + +Le roi étant conseillé par sa fidèle bague, fut d'abord à la caverne de +la fée; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. Dès qu'il parut, elle +se jeta sur lui: il mit l'épée à la main avec une valeur qu'elle n'avait +pas prévue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la +lui coupa à la jointure, c'était justement au coude. Elle poussa un +grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la +gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgré son +invulnérable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur. + +«Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu? + +--Je veux te punir, répliqua-t-il fièrement, d'avoir enlevé ma femme; et +je veux t'obliger à me la rendre, ou je t'étranglerai tout à l'heure. + +--Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.» + +Le roi regarda du côté qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille +dans le château de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail +comme une galère sur le vif-argent. + +Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force, +et il en fut entendu; mais où les joindre? Pendant qu'il en cherchait le +moyen, la fée Lionne disparut. + +Il courait le long des bords du lac: quand il était d'un côté prêt à +joindre le palais transparent, il s'éloignait d'une vitesse +épouvantable; et ses espérances étaient toujours ainsi déçues. La reine +qui craignait qu'à la fin il ne se lassât, lui criait de ne point perdre +courage, que la fée Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un véritable +amour ne peut être rebuté par aucunes difficultés. Là-dessus, elle et +Moufette lui tendaient les mains, prenaient des manières suppliantes. À +cette vue, le roi se sentait pénétré de nouveaux traits; il élevait la +voix; il jurait par le Styx et l'Achéron, de passer plutôt le reste de +sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles. + +Il fallait qu'il fût doué d'une grande persévérance: il passait aussi +mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte +d'épines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages, +plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir +contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir +sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez +l'époque de mon conte. + +Trois années s'écoulèrent sans que le roi eût lieu de se promettre +aucuns avantages; il était presque désespéré; il prit cent fois la +résolution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu +envisager ce dernier coup comme un remède aux peines de la reine et de +la princesse. Il courait à son ordinaire, tantôt d'un côté, tantôt d'un +autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit: + +«Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par +votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un +certain morceau à manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai +lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgré +tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce château de +cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse +Moufette.» + +«Ah! cher dragon de mon âme, s'écria le roi, je vous jure, et à toute +votre dragonienne espèce, que je vous donnerai à manger tout votre +saoul, et que je resterai à jamais votre petit serviteur. + +--Ne vous engagez pas, répliqua le dragon, si vous n'avez envie de me +tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en +souviendriez le reste de votre vie.» + +Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de délivrer +sa chère reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur +le plus beau cheval du monde: en même temps les monstres vinrent +au-devant de lui pour l'arrêter au passage, ils se battent, l'on +n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu, +le soufre et le salpêtre tombent pêle-mêle: enfin le roi arrive au +château; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux, +tout lui en défend l'entrée; mais le dragon avec ses griffes, ses dents +et sa queue, mettait en pièces les plus hardis. La reine de son côté qui +voyait cette grande bataille, casse ses murs à coup de pieds, et des +morceaux, elle en fait des armes pour aider à son cher époux; ils furent +enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un +coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit. + +L'officieux dragon était disparu comme tous les autres; et sans que le +roi pût deviner par quel moyen il avait été transporté dans sa ville +capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon +magnifique, vis-à-vis d'une table délicieusement servie. Il n'a jamais +été un étonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs +sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui, +par une suite de prodiges, était si superbement vêtue, qu'on avait peine +à soutenir l'éclat de ses pierreries. + +Il est aisé d'imaginer que tous les plaisirs occupèrent cette belle +cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des +tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux +yeux de Moufette les arrêtaient tous. Entre ceux qui parurent les mieux +faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage; +l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la +jeune Moufette, qui avait été jusqu'alors avec les serpents et les +dragons du lac, ne put s'empêcher de rendre justice au mérite de Moufy; +il ne se passait aucun jour, sans qu'il fît des galanteries nouvelles +pour lui plaire, car il l'aimait passionnément; et s'étant mis sur les +rangs pour établir ses prétentions, il fit connaître au roi et à la +reine que sa principauté était d'une beauté et d'une étendue qui +méritait bien une attention particulière. + +Le roi lui dit que Moufette était maîtresse de se choisir un mari, et +qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaillât à lui plaire, +que c'était l'unique moyen d'être heureux. Le prince fut ravi de cette +réponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui était pas +indifférent; et s'en étant enfin expliqué avec elle, elle lui dit que +s'il n'était pas son époux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy, +transporté de joie, se jeta à ses pieds, et la conjura dans les termes +les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait. + +Il courut aussitôt dans l'appartement du roi et de la reine; il leur +rendit compte des progrès que son amour avait fait sur Moufette, et les +supplia de ne plus différer son bonheur. Ils y consentirent avec +plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait +être seul digne de posséder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien +les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, où il était obligé d'aller +donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutôt jamais +parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à +son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans répandre +beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui +l'affligeaient; et la reine voyant le prince accablé de douleur, lui +donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que +l'entrée qu'il allait ordonner ne fût plutôt pas si magnifique, et qu'il +tardât moins à revenir. Il lui dit: + +«Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que j'en +aurai dans cette occasion; mon coeur y est trop intéressé pour que je +néglige ce qui peut me rendre heureux.» + +Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour, +s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris à +toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement +bien. Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra, +le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras: + +«Ô! mon enfant, s'écria-t-il. Ô! père infortuné! Ô! malheureux roi!» + +Il n'en put dire davantage: les soupirs coupèrent le fil de sa voix; la +reine et la princesse épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait; enfin +il leur dit qu'il venait d'arriver un géant d'une grandeur démesurée, +qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse +qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les +monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en +pâté; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables de lui donner +tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-là, on ne savait pas manquer à sa +parole. + +La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle +serra la princesse entre ses bras: + +«L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer +ma fille à ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous +possédons. Père dénaturé, pourriez-vous donner les mains à une si grande +barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en pâte! Ha! je n'en peux soutenir +la pensée: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-être que mon +affliction le touchera.» + +Le roi ne répliqua rien: il fut parler au géant, et l'amena ensuite à la +reine, qui se jeta à ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir +pitié d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles +avaient, et de sauver la vie à Moufette; mais il leur répondit que cela +ne dépendait point du tout de lui, et que le dragon était trop opiniâtre +et trop friand; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon +morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie; qu'il +leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grâce, parce qu'il +en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. À ces mots la reine +s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu +qu'elle secourût sa mère. + +Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais, que toute +la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gémissements, +car Moufette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au +géant; et le géant, qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à +se lasser, et menaçait d'une manière terrible. Cependant le roi et la +reine disaient: + +«Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous +dévorer nous ne serions pas plus affligés; si l'on met notre Moufette en +pâte, nous sommes perdus.» + +Là-dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son +maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il +consentait à la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu était beau et bien +fait, qu'il était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec +lui. + +Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés; la reine +parla à la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus éloignée de ce +mariage que de la mort: + +«Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par +une infidélité, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais +à d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la +vôtre.» + +Le roi survint: il dit à sa fille tout ce que la plus forte tendresse +peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour +conclusion, il fut résolu de la conduire sur le haut d'une montagne où +le dragon du lac la devait venir prendre. + +L'on prépara tout pour ce triste sacrifice; jamais ceux d'Iphigénie et +de Psyché n'ont été si lugubres: l'on ne voyait que des habits noirs, +des visages pâles et consternés. Quatre cents jeunes filles de la +première qualité s'habillèrent de longs habits blancs, et se +couronnèrent de cyprès pour l'accompagner: on la portait dans une +litière de velours noir découverte, afin que tout le monde vît ce +chef-d'oeuvre des dieux; ses cheveux étaient épars sur ses épaules, +rattachés de crêpes, et la couronne qu'elle avait sur sa tête était de +jasmins, mêlés de quelques soucis. Elle ne paraissait touchée que de la +douleur du roi et de la reine qui la suivaient accablés de la plus +profonde tristesse: le géant, armé de toutes pièces, marchait à côté de +la litière où était la princesse; et la regardant d'un oeil avide, il +semblait qu'il était assuré d'en manger sa part; l'air retentissait de +soupirs et de sanglots; le chemin était inondé des larmes que l'on +répandait. + +«Ha! Grenouille, Grenouille, s'écriait la reine, vous m'avez bien +abandonnée! hélas, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre +plaine, puisque vous me le déniez à présent? Que je serais heureuse +d'être morte alors! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes espérances +déçues! je ne verrais pas, dis-je, ma chère Moufette sur le point d'être +dévorée.» + +Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avançait toujours, quelque +lentement qu'on marchât; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale +montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoublèrent d'une telle +force, qu'il n'a jamais rien été de si lamentable; le géant convia tout +le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire, +car en ce temps-là on était fort simple, et on ne cherchait des remèdes +à rien. + +Le roi et la reine s'étant éloignés, montèrent sur une autre montagne +avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de là ce qui allait +arriver à la princesse; et en effet ils ne restèrent pas longtemps sans +apercevoir en l'air un dragon qui avait près d'une demi-lieue de long, +bien qu'il eût six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son +corps était pesant, tout couvert de grosses écailles bleues, et de longs +dards enflammés; sa queue faisait cinquante tours et demi; chacune de +ses griffes était de la grandeur d'un moulin à vent, et l'on voyait dans +sa gueule béante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un +éléphant. + +Mais pendant qu'il s'avançait peu à peu, la chère et fidèle Grenouille, +montée sur un épervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait +son chaperon de roses; et quoiqu'il fût enfermé dans son cabinet, elle y +entra sans clé: + +«Que faites-vous ici, amant infortuné? lui dit-elle. Vous rêvez aux +beautés de Moufette, qui est dans ce moment exposée à la plus rigoureuse +catastrophe: voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en +fais un cheval rare, comme vous allez voir.» + +Il parut aussitôt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois +têtes; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets +de canon. Elle lui donna une épée qui avait dix-huit aunes de long, et +qui était plus légère qu'une plume; elle le revêtit d'un seul diamant, +dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il fût plus dur +qu'un rocher, il était si maniable, qu'il ne le gênait en rien: + +«Partez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez; +le cheval vert que je vous donne, vous mènera où elle est; quand vous +l'aurez délivrée, faites-lui entendre la part que j'y ai.» + +«Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner +toute ma reconnaissance; mais je me déclare pour jamais votre esclave +très fidèle.» + +Il monta sur le cheval aux trois têtes, aussitôt il se mit à galoper +avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des +meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la +montagne, où il vit sa chère princesse toute seule, et l'affreux dragon +qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit à jeter du feu, des +bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas médiocrement le +monstre; il reçut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui +entamèrent un peu les écailles; et les bombes lui crevèrent un oeil. Il +devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'épée de +dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il +voulait, la lui enfonçant quelquefois jusqu'à la garde, ou s'en servant +comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laissé de sentir l'effort de +ses griffes, sans l'habit de diamant qui était impénétrable. + +Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait +était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus +mortelle appréhension dont une maîtresse puisse être capable; mais le +roi et la reine commencèrent à sentir dans leur coeur quelques rayons +d'espérance, car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois +têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un +étui de diamants, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si +nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur +sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour +faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit +autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son coeur tout seul et le +péril où il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer. + +Quels efforts ne fit-il point! la terre était couverte des dards, des +griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon; son sang +coulait par mille endroits; il était tout bleu, et celui du cheval tout +vert; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba +cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur +son cheval, et puis c'était des canonnades et des feux grégeois qui +n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il +tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une +épouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine à croire, et qui est +pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette +large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait +jamais vu; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de +perles; il avait sur la tête un petit morion à la grecque, ombragé de +plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince +Moufy: + +«Que ne vous dois-je pas mon généreux libérateur! lui dit-il; vous venez +de me délivrer de la plus affreuse prison où jamais un souverain puisse +être renfermé: j'y avais été condamné par la fée Lionne: il y a seize +ans que j'y languis; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre +volonté, elle me forçait à dévorer cette belle princesse: menez-moi à +ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.» + +Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne +voulut céder en rien aux civilités de ce prince; ils se hâtèrent de +joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux +dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine et toute la cour +étaient déjà auprès d'elle; chacun parlait à la fois, personne ne +s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleuré +de douleur. Enfin pour que rien ne manquât à la fête, la bonne +Grenouille parut en l'air, montée sur un épervier qui avait des +sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva +les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la +Grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle, +et la prit par une de ses petites pattes; aussitôt la sage Grenouille se +métamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage était le plus +agréable du monde: + +«Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse +Moufette, elle a mieux aimé exposer sa vie, que de changer; cet exemple +est rare dans le siècle où nous sommes, mais il le sera bien davantage +dans les siècles à venir.» + +Elle prit aussitôt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tête des +deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on +vit que tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de +triomphe, en mémoire de la grande aventure qui venait de se passer. + +Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville, +chantant hymen et hyménée, avec autant de gaieté, qu'ils avaient célébré +tristement le sacrifice de la princesse. + +Ses noces ne furent différées que jusqu'au lendemain; il est aisé de +juger de la joie qui les accompagna. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I *** + +***** This file should be named 18367-8.txt or 18367-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/6/18367/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes, Tome I + +Author: Marie-Catherine d'Aulnoy + +Release Date: May 10, 2006 [EBook #18367] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h1>Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy</h1> + +<h1>CONTES</h1> + +<h3>Tome I</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="table" id="table"></a><h3>Table des matières</h3> +<a href="#La_Belle_aux_cheveux_dor"><b>La Belle aux cheveux d'or</b></a><br /> +<a href="#LOiseau_bleu"><b>L'Oiseau bleu</b></a><br /> +<a href="#Gracieuse_et_Percinet"><b>Gracieuse et Percinet</b></a><br /> +<a href="#La_Biche_au_bois"><b>La Biche au bois</b></a><br /> +<a href="#Babiole"><b>Babiole</b></a><br /> +<a href="#Finette_Cendron"><b>Finette Cendron</b></a><br /> +<a href="#Fortunee"><b>Fortunée</b></a><br /> +<a href="#La_bonne_petite_souris"><b>La bonne petite souris</b></a><br /> +<a href="#La_Princesse_Rosette"><b>La Princesse Rosette</b></a><br /> +<a href="#Le_Mouton"><b>Le Mouton</b></a><br /> +<a href="#Le_Nain_jaune"><b>Le Nain jaune</b></a><br /> +<a href="#Le_Prince_lutin"><b>Le Prince lutin</b></a><br /> +<a href="#La_Grenouille_bienfaisante"><b>La Grenouille bienfaisante</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_Belle_aux_cheveux_dor" id="La_Belle_aux_cheveux_dor"></a><a href="#table">La Belle aux cheveux d'or</a></h2> + +<p>Il y avait une fois la fille d'un roi qui était si belle qu'il n'y avait +rien de si beau au monde; et à cause qu'elle était si belle on la +nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux étaient plus fins que +de l'or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque +sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, +avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brodés de diamants +et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.</p> + +<p>Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'était point marié, et qui +était bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait +de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'eût point encore vue, il +se prit à l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il +se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il +fit faire un carrosse magnifique à son ambassadeur; il lui donna plus de +cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la +princesse.</p> + +<p>Quand il eut pris congé du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne +parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux +cheveux d'or ne consentît à ce qu'il souhaitait, lui faisait déjà faire +de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers +étaient occupés à travailler, l'ambassadeur, arrivé chez la Belle aux +cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne fût pas +ce jour-là de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblât pas à +son gré, elle répondit à l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais +qu'elle n'avait point envie de se marier.</p> + +<p>L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la +pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu'il lui avait +portés de la part du roi, car elle était fort sage, et savait bien qu'il +ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons: aussi elle ne +voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas +mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'épingles +d'Angleterre.</p> + +<p>Quand l'ambassadeur arriva à la grande ville du roi, où il était attendu +si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle +aux cheveux d'or. Le roi se mit à pleurer comme un enfant: on le +consolait sans en pouvoir venir à bout.</p> + +<p>Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil, et +le mieux fait de tout le royaume: à cause de sa bonne grâce et de son +esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux, +qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu'il lui confiât tous +les jours ses affaires.</p> + +<p>Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de +l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il +leur dit, sans y prendre garde:</p> + +<p>—Si le roi m'avait envoyé vers la Belle aux cheveux d'or, je suis +certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussitôt ces méchantes gens +vont dire au roi:</p> + +<p>—Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez +envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramenée. Considérez +bien sa malice, il prétend être plus beau que vous, et qu'elle l'aurait +tant aimé, qu'elle l'aurait suivi partout.</p> + +<p>Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu'il était +hors de lui.</p> + +<p>—Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise +plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y +meure de faim!</p> + +<p>Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu'il +avait dit. Ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce +pauvre garçon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait +mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont +il buvait un peu pour se rafraîchir, car la faim lui avait bien séché la +bouche.</p> + +<p>Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant:</p> + +<p>—De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus +fidèle que moi, je ne l'ai jamais offensé.</p> + +<p>Le roi, par hasard, passait près de la tour, et quand il entendit la +voix de celui qu'il avait tant aimé, il s'arrêta pour l'écouter, malgré +ceux qui étaient avec lui, qui haïssaient Avenant et qui disaient au +roi:</p> + +<p>—À quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon?</p> + +<p>Le roi répondit:</p> + +<p>—Laissez-moi là, je veux l'écouter.</p> + +<p>Ayant ouï ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la +porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre à +genoux devant lui, et baisa ses pieds:</p> + +<p>—Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?</p> + +<p>—Tu t'es moqué de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que +si je t'avais envoyé chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien +amenée.</p> + +<p>—Il est vrai, sire, répondit Avenant, que je lui aurais si bien fait +connaître vos grandes qualités, que je suis persuadé qu'elle n'aurait pu +s'en défendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dût être +agréable.</p> + +<p>Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de +travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena +avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite.</p> + +<p>Après l'avoir fait souper à merveille, il l'appela dans son cabinet, et +lui dit:</p> + +<p>—Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont +point rebuté; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille +m'épouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras réussir.</p> + +<p>Avenant répliqua qu'il était disposé à lui obéir en toutes choses, et +qu'il partirait dès le lendemain.</p> + +<p>—Ho! dit le roi, je veux te donner un grand équipage.</p> + +<p>—Cela n'est point nécessaire, répondit-il; il ne me faut qu'un bon +cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il était +ravi de le voir sitôt prêt.</p> + +<p>Ce fut le lundi matin qu'il prit congé du roi et de ses amis, pour aller +à son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que +rêver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or à épouser le roi. +Il avait une écritoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque +belle pensée à mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et +s'asseyait sous des arbres pour écrire, afin de ne rien oublier. Un +matin qu'il était parti à la petite pointe du jour, en passant dans une +grande prairie, il lui vint une pensée fort jolie; il mit pied à terre, +et se plaça contre des saules et des peupliers qui étaient plantés le +long d'une petite rivière qui coulait au bord du pré. Après qu'il eut +écrit, il regarda de tous côtés, charmé de se trouver en un si bel +endroit. Il aperçut sur l'herbe une grosse carpe dorée qui bâillait et +qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons, +elle avait sauté si hors de l'eau, qu'elle s'était élancée sur l'herbe, +où elle était près de mourir. Avenant en eut pitié; et, quoiqu'il fût +jour maigre et qu'il eût pu l'emporter pour son dîner, il fut la prendre +et la remit doucement dans la rivière. Dès que ma commère la carpe sent +la fraîcheur de l'eau, elle commence à se réjouir, et se laisse couler +jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivière:</p> + +<p>—Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me +faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauvée; je vous le +revaudrai.</p> + +<p>Après ce petit compliment, elle s'enfonça dans l'eau; et Avenant demeura +bien surpris de l'esprit et de la grande civilité de la carpe.</p> + +<p>Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien +embarrassé: ce pauvre oiseau était poursuivi par un gros aigle grand +mangeur de corbeaux; il était près de l'attraper, et il l'aurait avalé +comme une lentille, si Avenant n'eût éprouvé de la compassion pour cet +oiseau.</p> + +<p>—Voilà, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle +raison a l'aigle de manger le corbeau?</p> + +<p>Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flèche, puis, visant +bien l'aigle, croc! il lui décoche la flèche dans le corps et le perce +de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se +percher sur un arbre.</p> + +<p>—Avenant, lui dit-il, vous êtes bien généreux de m'avoir secouru, moi +qui ne suis qu'un misérable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat, +je vous le revaudrai.</p> + +<p>Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En +entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'à peine son +chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou désespéré.</p> + +<p>—Ouais! dit-il, voilà un hibou bien affligé, il pourrait s'être laissé +prendre dans quelque filet.</p> + +<p>Il chercha de tous côtés, et enfin il trouva de grands filets que des +oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons.</p> + +<p>—Quelle pitié! dit-il; les hommes ne sont faits que pour +s'entre-tourmenter, ou pour persécuter de pauvres animaux qui ne leur +font ni tort ni dommage.</p> + +<p>Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor; +mais, revenant à tire-d'aile:</p> + +<p>—Avenant, dit-il, il n'est pas nécessaire que je vous fasse une longue +harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle +parle assez d'elle-même: les chasseurs allaient venir, j'étais pris, +j'étais mort sans votre secours. J'ai le cœur reconnaissant, je vous le +revaudrai.</p> + +<p>Voilà les trois plus considérables aventures qui arrivèrent à Avenant +dans son voyage. Il était si pressé d'arriver, qu'il ne tarda pas à se +rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y était admirable; +l'on y voyait les diamants entassés comme des pierres; les beaux habits, +le bonbon, l'argent; c'étaient des choses merveilleuses; et il pensait +en lui-même que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son +maître, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de +brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se +lava le visage, mit une riche écharpe toute brodée à son cou, avec un +petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait acheté en +passant à Boulogne. Avenant était si bien fait, si aimable, il faisait +toute chose avec tant de grâce, que, lorsqu'il se présenta à la porte du +palais, tous les gardes lui firent une grande révérence; et l'on courut +dire à la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus +proche voisin, demandait à la voir.</p> + +<p>Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit:</p> + +<p>—Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il +plaît à tout le monde.</p> + +<p>—Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous +l'avons vu du grenier où nous accommodions votre filasse, et tant qu'il +est demeuré sous les fenêtres nous n'avons pu rien faire.</p> + +<p>—Voilà qui est beau, répliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser +à regarder les garçons! Çà, que l'on me donne ma grande robe de satin +bleu brodée, et que l'on éparpille bien mes blonds cheveux; que l'on me +fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers +hauts et mon éventail; que l'on balaie ma chambre et mon trône: car je +veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or.</p> + +<p>Voilà toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine; +elles montraient tant de hâte qu'elles s'entrecognaient et n'avançaient +guère. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour +voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son trône d'or, +d'ivoire, et d'ébène, qui sentait comme baume; et elle commanda à ses +filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour +n'étourdir personne.</p> + +<p>On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transporté +d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque +parler. Néanmoins il reprit courage et fit sa harangue à merveille: il +pria la princesse qu'il n'eût pas le déplaisir de s'en retourner sans +elle.</p> + +<p>—Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me +conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de +vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a +un mois je fus me promener sur la rivière avec toutes mes dames; et +comme l'on me servit ma collation, en ôtant mon gant je tirai de mon +doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivière. Je la chérissais +plus que mon royaume. Je vous laisse à juger de quelle affliction cette +perte fut suivie. J'ai fait serment de n'écouter jamais aucune +proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un époux ne +me rapporte ma bague. Voyez à présent ce que vous avez à faire là-dessus +car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me +persuaderiez pas de changer de sentiment.</p> + +<p>Avenant demeura bien étonné de cette réponse. Il lui fit une profonde +révérence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'écharpe; +mais elle lui répliqua qu'elle ne voulait point de présents, et qu'il +songeât à ce qu'elle venait de lui dire.</p> + +<p>Quand il fut retourné chez lui, il se coucha sans souper. Son petit +chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint +se mettre auprès de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de +soupirer.</p> + +<p>—Où puis-je prendre une bague tombée depuis un mois dans une grande +rivière? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne +m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilité de lui obéir.</p> + +<p>Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'écoutait, lui dit:</p> + +<p>—Mon cher maître, je vous prie, ne désespérez point de votre bonne +fortune: vous êtes trop aimable pour n'être pas heureux. Allons dès +qu'il fera jour au bord de la rivière.</p> + +<p>Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne répondit rien; +mais, tout accablé de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le +jour, cabriola tant qu'il l'éveilla, et lui dit:</p> + +<p>—Mon maître, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se +lève, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va +insensiblement au bord de la rivière, où il se promenait son chapeau sur +les yeux et ses bras croisés l'un sur l'autre, ne pensant qu'à son +départ, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait:</p> + +<p>—Avenant! Avenant!</p> + +<p>Il regarde de tous côtés et ne voit personne; il crut rêver. Il continue +sa promenade; on le rappelle:</p> + +<p>—Avenant! Avenant!</p> + +<p>—Qui m'appelle? dit-il.</p> + +<p>Cabriolle, qui était fort petit, et qui regardait de près l'eau, lui +répliqua:</p> + +<p>—Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dorée que j'aperçois.</p> + +<p>Aussitôt la grosse carpe paraît, et lui dit:</p> + +<p>—Vous m'avez sauvé la vie dans le pré des alisiers, où je serais restée +sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant, +voici la bague de la Belle aux cheveux d'or.</p> + +<p>Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commère la carpe, qu'il +remercia mille fois.</p> + +<p>Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit +Cabriolle, qui était bien aise d'avoir fait venir son maître au bord de +l'eau. On alla dire à la princesse qu'il demandait à la voir.</p> + +<p>—Hélas! dit-elle, le pauvre garçon, il vient prendre congé de moi. Il a +considéré que ce que je veux est impossible, et il va le dire à son +maître.</p> + +<p>On fit entrer Avenant, qui lui présenta sa bague et lui dit:</p> + +<p>—Madame la princesse, voilà votre commandement fait; vous plaît-il +recevoir le roi mon maître pour époux?</p> + +<p>Quand elle vit sa bague où il ne manquait rien, elle resta si étonnée, +qu'elle croyait rêver.</p> + +<p>—Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favorisé +de quelque fée, car naturellement cela n'est pas possible.</p> + +<p>—Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de +vous obéir.</p> + +<p>—Puisque vous avez si bonne volonté, continua-t-elle, il faut que vous +me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y +a un prince, qui n'est pas éloigné d'ici, appelé Galifron, lequel +s'était mis dans l'esprit de m'épouser. Il me fit déclarer son dessein +avec des menaces épouvantables, que si je le refusais il désolerait mon +royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un géant qui est +plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un +marron. Quand il va à la campagne, il porte dans ses poches de petits +canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut, +ceux qui sont près de lui deviennent sourds. Je lui fis répondre que je +ne voulais point me marier, et qu'il m'excusât; cependant, il n'a point +laissé de me persécuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses, +il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tête.</p> + +<p>Avenant demeura un peu étourdi de cette proposition. Il rêva quelque +temps, puis il dit:</p> + +<p>—Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu; +mais je mourrai en homme brave.</p> + +<p>La princesse resta bien étonnée: elle lui dit mille choses pour +l'empêcher de faire cette entreprise. Cela ne servit à rien: il se +retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand +il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier, +monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait +de ses nouvelles à ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que +c'était un vrai démon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire +cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant:</p> + +<p>—Mon cher maître, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les +jambes; il baissera la tête pour me chasser, et vous le tuerez.</p> + +<p>Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son +secours ne suffirait pas.</p> + +<p>Enfin, il arriva près du château de Galifron. Tous les chemins étaient +couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangés ou mis en +pièces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir à travers un +bois. Sa tête dépassait les plus grands arbres, et il chantait d'une +voix épouvantable:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Où sont les petits enfants,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que je les croque à belles dents?</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il m'en faut tant, tant et tant</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que le monde n'est suffisant.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Aussitôt Avenant se mit à chanter sur le même air:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Approche, voici Avenant,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui t'arrachera les dents;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Bien qu'il ne soit pas des plus grands,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour te battre il est suffisant.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Les rimes n'étaient pas bien régulières mais il fit la chanson fort +vite, et c'est même un miracle qu'il ne la fît pas plus mal, car il +avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda +de tous côtés, et aperçut Avenant l'épée à la main, qui lui dit deux ou +trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans +une colère effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait +assommé du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se +mettre sur le haut de sa tête, et avec son bec lui donna si juste dans +les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il était +comme un désespéré, frappant de tous côtés. Avenant l'évitait et lui +portait de grands coups d'épée qu'il enfonçait jusqu'à la garde, et qui +lui faisaient mille blessures, par où il perdit tant de sang qu'il +tomba. Aussitôt Avenant lui coupa la tête, bien ravi d'avoir été si +heureux; et le corbeau, qui s'était perché sur un arbre, lui dit:</p> + +<p>—Je n'ai pas oublié le service que vous me rendîtes en tuant l'aigle +qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir +fait aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, répliqua Avenant; +je demeure votre serviteur. Il monta aussitôt à cheval, chargé de +l'épouvantable tête de Galifron.</p> + +<p>Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait: +«Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre», de sorte que la +princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vînt +apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui était arrivé; +mais elle vit entrer Avenant avec la tête du géant, qui ne laissa pas de +lui faire encore peur, bien qu'il n'y eût plus rien à craindre.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'espère que vous ne +refuserez plus le roi mon maître?</p> + +<p>—Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne +trouvez moyen, avant mon départ, de m'apporter de l'eau de la grotte +ténébreuse.</p> + +<p>«Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour. +On trouve à l'entrée deux dragons qui empêchent qu'on y entre. Ils ont +du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la +grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est +plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il +y a une petite cave où coule la fontaine de beauté et de santé: c'est de +cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient +merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est +laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est +vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai +pas mon royaume sans en emporter.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, vous êtes si belle que cette eau vous est bien +inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la +mort: je vais aller chercher ce que vous désirez, avec la certitude de +n'en pouvoir revenir.</p> + +<p>La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit +avec le petit chien Cabriolle, pour aller à la grotte ténébreuse +chercher de l'eau de beauté. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin +disaient:</p> + +<p>—C'est une pitié de voir un garçon si aimable aller se perdre de gaieté +de cœur; il va seul à la grotte, et quand irait-il accompagné de cent +braves, il n'en pourrait venir à bout. Pourquoi la princesse ne +veut-elle que des choses impossibles?</p> + +<p>Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il était bien +triste.</p> + +<p>Il arriva vers le haut d'une montagne où il s'assit pour se reposer un +peu, et il laissa paître son cheval et courir Cabriolle après des +mouches. Il savait que la grotte ténébreuse n'était pas loin de là, il +regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aperçut un vilain rocher +noir comme de l'encre, d'où sortait une grosse fumée, et au bout d'un +moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule: +il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui +faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait où se +cacher, tant il avait peur.</p> + +<p>Avenant, tout résolu de mourir, tira son épée, descendit avec une fiole +que la Belle aux cheveux d'or lui avait donnée pour la remplir de l'eau +de beauté. Il dit à son chien Cabriolle:</p> + +<p>—C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est +gardée par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon +sang et porte-la à la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me coûte; +et puis va trouver le roi mon maître et conte-lui mon malheur.</p> + +<p>Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait:</p> + +<p>—Avenant! Avenant!</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Qui m'appelle?</p> + +<p>Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit:</p> + +<p>—Vous m'avez retiré du filet des chasseurs où j'étais pris, et vous me +sauvâtes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le +temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte +ténébreuse; je vais vous chercher de l'eau de beauté.</p> + +<p>Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse à penser. Avenant lui donna +vite la fiole, et le hibou entra sans nul empêchement dans la grotte. En +moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouchée. +Avenant fut ravi, il le remercia de tout son cœur, et, remontant la +montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.</p> + +<p>Il alla droit au palais; il présenta la fiole à la Belle aux cheveux +d'or, qui n'eut plus rien à dire: elle remercia Avenant, et donna ordre +à tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec +lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois:</p> + +<p>—Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point +partis de mon royaume.</p> + +<p>Mais il répondit:</p> + +<p>—Je ne voudrais pas faire un si grand déplaisir à mon maître pour tous +les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le +soleil.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent à la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle +aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux +présents du monde. Il l'épousa avec tant de réjouissances que l'on ne +parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant +dans le fond de son cœur, n'était heureuse que quand elle le voyait, et +elle le louait toujours.</p> + +<p>—Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu +qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez +être obligé. Il m'a donné de l'eau de beauté: je ne vieillirai jamais, +je serai toujours belle.</p> + +<p>Les envieux qui écoutaient la reine dirent au roi:</p> + +<p>—Vous n'êtes point jaloux, et vous en avez sujet de l'être. La reine +aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait +que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel +autre que vous auriez envoyé n'en eût pas fait autant.</p> + +<p>Le roi dit:</p> + +<p>—Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les +fers aux pieds et aux mains.</p> + +<p>L'on prit Avenant, et, pour sa récompense d'avoir si bien servi le roi, +on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne +voyait personne que le geôlier, qui lui jetait un morceau de pain noir +par un trou, et de l'eau dans une écuelle de terre. Pourtant son petit +chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire +toutes les nouvelles.</p> + +<p>Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgrâce, elle se jeta aux pieds +du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de +prison. Mais plus elle le priait, plus il se fâchait, songeant: «C'est +qu'elle l'aime», et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus; +elle était bien triste.</p> + +<p>Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-être pas assez beau; il eut +envie de se frotter le visage avec de l'eau de beauté, afin que la reine +l'aimât plus qu'elle ne faisait. Cette eau était dans une fiole sur le +bord de la cheminée de la chambre de la reine, elle l'avait mise là pour +la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant +tuer une araignée avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre, +qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne +sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du +roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme était l'eau de +beauté; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la +cheminée de la reine.</p> + +<p>L'eau qui était dans le cabinet du roi servait à faire mourir les +princes et les grands seigneurs quand ils étaient criminels; au lieu de +leur couper la tête ou de les pendre, on leur frottait le visage de +cette eau: ils s'endormaient, et ne se réveillaient plus. Un soir donc, +le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et +mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne +manqua pas de l'aller dire à Avenant, qui lui dit d'aller trouver la +Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.</p> + +<p>Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit +à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine:</p> + +<p>—Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.</p> + +<p>Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avait souffertes à cause +d'elle et de sa grande fidélité. Elle sortit sans parler à personne, et +fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des +mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le +manteau royal sur les épaules, elle lui dit:</p> + +<p>—Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon +époux.</p> + +<p>Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour +maître. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux +d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et +satisfaits.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Si par hasard un malheureux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Te demande ton assistance,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne lui refuse point un secours généreux.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand Avenant, avec tant de bonté,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou même,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sans être rebuté de sa laideur extrême,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il conservait la liberté!</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Aurait-on pu jamais pu le croire,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que ces animaux quelque jour</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le conduiraient au comble de la gloire,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour?</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Malgré tous les attraits d'une beauté charmante,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui commençait pour lui de sentir des désirs,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Une fidélité constante.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Toutefois, sans raison, il se voit accusé:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais quand à son bonheur il paraît plus d'obstacle,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le Ciel lui devait un miracle,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé.</i><br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LOiseau_bleu" id="LOiseau_bleu"></a><a href="#table">L'Oiseau bleu</a></h2> + + +<p>C'était une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme +mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un +petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs tant il était +affligé. On craignit qu'il ne se tuât, on mit des matelas entre la +tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne +se faisait point de mal. Tous ses sujets résolurent de l'aller voir, et +de lui dire ce qu'ils pourraient pour soulager sa tristesse. Les uns +préparaient des discours graves et sérieux; d'autres d'agréables et +réjouissants: mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à +peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se présenta devant lui +une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs +habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il +en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les +autres de diminuer sa douleur, quelle venait pour l'augmenter, parce que +rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle, +qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte +de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle +redoubla ses cris, et le roi, à son exemple, se mit à hurler.</p> + +<p>Il la reçut mieux que les autres; il l'entretint des belles qualités de +sa chère défunte, et elle renchérit celles de son cher défunt: ils +causèrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur +douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva +un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette +pauvre affligée, qui tournait et retournait fort à propos deux grands +yeux bleus, bordés de longues paupières noires: son teint était assez +fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention; peu à peu il +parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve +disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari; le roi la pria de ne +point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné +qu'il l'épousât, et que le noir se changeât en vert et en couleur de +rose: il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer +dans leur cœur et pour en faire tout ce que l'on veut.</p> + +<p>Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour +la huitième merveille du monde; on la nommait Florine, parce qu'elle +ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. On ne lui +voyait guère d'habits magnifiques; elle aimait les robes de taffetas +volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de +fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles étaient placées +dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se +remaria.</p> + +<p>La nouvelle reine envoya quérir sa fille, qui avait été nourrie chez sa +marraine, la fée Soussio; mais elle n'en était ni plus gracieuse ni plus +belle: Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagné. Elle ne +laissait pas de l'aimer chèrement. On l'appelait Truitonne, car son +visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cheveux +noirs étaient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa +peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer à +la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme +Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en +désespérait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal +auprès du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne +fissent quelque pièce à Florine. La princesse, qui était douce et +spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus des mauvais procédés.</p> + +<p>Le roi dit un jour à la reine que Florine et Truitonne étaient assez +grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la +cour, il fallait faire en sorte de lui en donner l'une des deux.</p> + +<p>—Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie; +elle est plus âgée que la vôtre, et, comme elle est mille fois plus +aimable, il n'y a point à balancer là-dessus.</p> + +<p>Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et +qu'il l'en faisait la maîtresse.</p> + +<p>À quelque temps de là, on apprit que le roi Charmant devait arriver. +Jamais prince n'avait porté plus loin la galanterie et la magnificence; +son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne répondît à son nom. +Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous +les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne. +Elle pria le roi que Florine n'eût rien de neuf, et, ayant gagné ses +femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et +toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva, de sorte que, +lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien +d'où lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir +des étoffes; ils répondirent que la reine avait défendu qu'on lui en +donnât. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa +honte était si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque +le roi Charmant arriva.</p> + +<p>La reine le reçut avec de grandes cérémonies; elle lui présenta sa +fille, plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures +qu'elle ne l'était ordinairement. Le roi en détourna ses yeux; la reine +voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de +s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il +demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appelée Florine.</p> + +<p>—Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voilà qui se +cache, parce qu'elle n'est pas brave.</p> + +<p>Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant +demeura comme un homme ébloui. Il se leva promptement, et fit une +profonde révérence à la princesse:</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que +vous ayez besoin d'aucun secours étranger.</p> + +<p>—Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à +porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez +fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi.</p> + +<p>—Il serait impossible, s'écria Charmant, qu'une si merveilleuse +princesse pût être en quelque lieu, et que l'on eût des yeux pour +d'autres que pour elle.</p> + +<p>—Ah! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre. +Croyez-moi, seigneur, Florine est déjà assez coquette, et elle n'a pas +besoin qu'on lui dise tant de galanteries.</p> + +<p>Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la +reine; mais, comme il n'était pas de condition à se contraindre, il +laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l'entretint trois +heures de suite.</p> + +<p>La reine au désespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la +préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et +l'obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, l'on +enfermerait Florine dans une tour, où ils ne se verraient point. En +effet, aussitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre, quatre hommes +masqués la portèrent au haut de la tour, et l'y laissèrent dans la +dernière désolation; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que +pour l'empêcher de plaire au roi qui lui plaisait déjà fort, et qu'elle +aurait bien voulu pour époux.</p> + +<p>Comme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire à la +princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il +voulut parler d'elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui +faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui dirent tout +le mal qu'ils purent: qu'elle était coquette, inégale, de méchante +humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques, qu'on ne +pouvait être plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice, +quelles aimait mieux être habillée comme une petite bergère, que +d'acheter de riches étoffes de l'argent que lui donnait le roi son père. +À tout ce détail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de +colère qu'il avait bien de la peine à modérer.</p> + +<p>—Non, disait-il en lui-même, il est impossible que le Ciel ait mis une +âme si mal faite dans le chef-d'œuvre de la nature. Je conviens qu'elle +n'était pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en +avait prouve assez qu'elle n'était point accoutumée à se voir ainsi. +Quoi! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui +enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est +bien plus aisé de croire que c'est la reine qui la décrie ainsi: l'on +n'est pas belle-mère pour rien; et la princesse Truitonne est une si +laide bête, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portât envie à +la plus parfaite de toutes les créatures.</p> + +<p>Pendant qu'il raisonnait là-dessus, des courtisans qui l'environnaient +devinaient bien à son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de +parler mal de Florine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui, +changeant de ton et de langage pour connaître les sentiments du prince, +se mit à dire des merveilles de la princesse. À ces mots il se réveilla +comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se +répandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement! +Tu parais partout, sur les lèvres d'un amant, dans ses yeux, au son de +sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la +tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.</p> + +<p>La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant était bien touché, +envoya quérir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa +le reste de la nuit à les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne +servait qu'à confirmer l'opinion où elle était, que le roi aimait +Florine. Mais que vous dirai-je de la mélancolie de cette pauvre +princesse? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette horrible +tour où les hommes masqués l'avaient emportée.</p> + +<p>—Je serais moins à plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici +avant que j'eusse vu cet aimable roi: l'idée que j'en conserve ne peut +servir qu'à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour +m'empêcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement. +Hélas! que le peu de beauté dont le Ciel m'a pourvue coûtera cher à mon +repos!</p> + +<p>Elle pleurait ensuite si amèrement, si amèrement que sa propre ennemie +en aurait eu pitié si elle avait été témoin de ses douleurs.</p> + +<p>C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le +roi Charmant par tous les témoignages qu'elle pourrait lui donner de son +attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence +sans pareille, faits à la mode du pays, et l'ordre des chevaliers +d'amour, qu'elle avait obligé le roi d'instituer le jour de leurs noces. +C'était un cœur d'or émaillé de couleur de feu, entouré de plusieurs +flèches, et percé d'une, avec ces mots: <i>Une seule me blesse</i>. La reine +avait fait tailler pour Charmant un cœur d'un rubis gros comme un œuf +d'autruche; chaque flèche était d'un seul diamant, longue comme le +doigt, et la chaîne où ce cœur tenait était faite de perles, dont la +plus petite pesait une livre: enfin, depuis que le monde est monde, il +n'avait rien paru de tel.</p> + +<p>Le roi, à cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans +parler. On lui présenta en même temps un livre dont les feuilles étaient +de vélin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, chargée de +pierreries; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'amour y étaient +écrits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la +princesse qu'il avait vue le priait d'être son chevalier, et qu'elle lui +envoyait ce présent. À ces mots, il osa se flatter que c'était celle +qu'il aimait.</p> + +<p>—Quoi! la belle princesse Florine, s'écria-t-il, pense à moi d'une +manière si généreuse et si engageante?</p> + +<p>—Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom, nous venons de la +part de l'aimable Truitonne.</p> + +<p>—C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier! dit le roi d'un air +froid et sérieux, je suis fâché de ne pouvoir accepter cet honneur; mais +un souverain n'est pas assez maître de lui pour prendre les engagements +qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir +tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la grâce qu'elle m'offre que de +m'en rendre indigne.</p> + +<p>Il remit aussitôt le cœur, la chaîne et le livre dans la même +corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage +avec sa fille, de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu +une faveur si particulière.</p> + +<p>Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur +appartement: il espérait que Florine y serait; il regardait de tous +côtés pour la voir. Dès qu'il entendait entrer quelqu'un dans la +chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte; il paraissait +inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait +dans son âme, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait +que de parties de plaisir; il lui répondait tout de travers. Enfin il +demanda où était la princesse Florine.</p> + +<p>—Seigneur, lui dit fièrement la reine, le roi son père a défendu +qu'elle sorte de chez elle, jusqu'à ce que ma fille soit mariée.</p> + +<p>—Et quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle +personne prisonnière?</p> + +<p>—Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me +dispenser de vous le dire.</p> + +<p>Le roi se sentait dans une colère inconcevable; il regardait Truitonne +de travers, et songeait en lui-même que c'était à cause de ce petit +monstre qu'on lui dérobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta +promptement la reine: sa présence lui causait trop de peine.</p> + +<p>Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune prince qui +l'avait accompagné, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on +voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse, +afin qu'il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames +du palais qui entrèrent dans la confidence; il y en eut une qui l'assura +que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait +sur le jardin, et que par là elle pourrait lui parler, pourvu qu'il prît +de grandes précautions afin qu'on ne le sût pas, «car, ajouta-t-elle, le +roi et la reine sont si sévères, qu'ils me feraient mourir s'ils +découvraient que j'eusse favorisé la passion de Charmant». Le prince, +ravi d'avoir amené l'affaire jusque-là, lui promit tout ce qu'elle +voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonçant l'heure du +rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir +la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitôt elle +pensa qu'il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre; elle +l'instruisit bien; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle fût +naturellement une grande bête.</p> + +<p>La nuit était si noire, qu'il aurait été impossible au roi de +s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand même il n'aurait +pas été aussi prévenu qu'il l'était de sorte qu'il s'approcha de la +fenêtre avec des transports de joie inexprimables. Il dit à Truitonne +tout ce qu'il aurait dit à Florine pour la persuader de sa passion. +Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la +plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-mère si cruelle, et +qu'elle aurait toujours à souffrir jusqu'à ce que sa fille fût mariée. +Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son époux, il serait ravi +de partager avec elle sa couronne et son cœur. Là-dessus, il tira sa +bague de son doigt; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que +c'était un gage éternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'à prendre +l'heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu'elle +put à ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui +vaille; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se fût persuadé que +la crainte d'être surprise par la reine lui ôtait la liberté de son +esprit. Il ne la quitta qu'à la condition de revenir le lendemain à +pareille heure, ce qu'elle lui promit de tout son cœur.</p> + +<p>La reine ayant su l'heureux succès de cette entrevue, elle s'en promit +tout. Et, en effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans +une chaise volante, traînée par des grenouilles ailées: un enchanteur de +ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire; Truitonne +sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait, +la reçut dans ses bras et lui jura cent fois une fidélité éternelle. +Mais comme il n'était pas d'humeur à voler longtemps dans sa chaise +volante sans épouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda où elle +voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour +marraine une fée qu'on appelait Soussio, qui était fort célèbre; qu'elle +était d'avis d'aller au château. Quoique le roi ne sût pas le chemin, il +n'eut qu'à dire à ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles +connaissaient la carte générale de l'univers et en peu de temps elles +rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.</p> + +<p>Le château était si bien éclairé, qu'en arrivant le roi aurait reconnu +son erreur, si la princesse ne s'était soigneusement couverte de son +voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui +conta comme quoi elle avait attrapé Charmant, et qu'elle la priait de +l'apaiser.</p> + +<p>—Ah! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile: il aime trop +Florine; je suis certaine qu'il va nous faire désespérer.</p> + +<p>Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs étaient de +diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et +Truitonne causer ensemble. Il croyait rêver.</p> + +<p>—Quoi! disait-il, ai-je été trahi? Les démons ont-ils apporté cette +ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chère +Florine ne paraît point! Son père l'a peut-être suivie!</p> + +<p>Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien +pis quand elles entrèrent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton +absolu:</p> + +<p>—Roi Charmant, voici la princesse Truitonne, à laquelle vous avez donné +votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'épousiez tout +à l'heure.</p> + +<p>—Moi, s'écria-t-il, moi, j'épouserais ce petit monstre! Vous me croyez +d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions: +sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a....</p> + +<p>—N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi +pour me manquer de respect.</p> + +<p>—Je consens, répliqua le roi, de vous respecter autant qu'une fée est +respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse.</p> + +<p>—Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant +sa bague. À qui as-tu donné cet anneau pour gage de ta foi? À qui as-tu +parlé à la petite fenêtre, si ce n'est pas à moi?</p> + +<p>—Comment donc! reprit-il, j'ai été déçu et trompé? Non, non, je n'en +serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles, +je veux partir tout à l'heure.</p> + +<p>—Ho! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, dit +Soussio.</p> + +<p>Elle le toucha, et ses pieds s'attachèrent au parquet, comme si on les y +avait cloués.</p> + +<p>—Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'écorcheriez, je +ne serais point à une autre qu'à Florine; j'y suis résolu, et vous +pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré.</p> + +<p>Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prières. +Truitonne pleura, cria, gémit, se fâcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas +un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus +indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages.</p> + +<p>Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent +de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, à +bout et fatiguée, dit au roi:</p> + +<p>—Ho bien, vous êtes un opiniâtre qui ne voulez pas entendre raison; +choisissez, ou d'être sept ans en pénitence, pour avoir donné votre +parole sans la tenir, ou d'épouser ma filleule.</p> + +<p>Le roi, qui avait gardé un profond silence, s'écria tout d'un coup:</p> + +<p>—Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois délivré de +cette maussade.</p> + +<p>—Maussade vous-même, dit Truitonne en colère; je vous trouve un +plaisant roitelet, avec votre équipage marécageux, de venir jusqu'en mon +pays pour me dire des injures et manquer à votre parole. Si vous aviez +quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi?</p> + +<p>—Voilà des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur. +Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle personne pour +sa femme!</p> + +<p>—Non, non, elle ne le sera pas, s'écria Soussio en colère. Tu n'as qu'à +t'envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau +bleu.»</p> + +<p>En même temps le roi change de figure; ses bras se couvrent de plumes et +forment des ailes; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il +lui croît des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de +longues plumes fines et mêlées de bleu céleste; ses yeux s'arrondissent +et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il +s'élève sur sa tête une aigrette blanche, qui forme une couronne; il +chante à ravir, et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux +de se voir ainsi métamorphosé, et s'envole à tire-d'aile pour fuir le +funeste palais de Soussio.</p> + +<p>Dans la mélancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et +ne choisit que les arbres consacrés à l'amour ou à la tristesse, tantôt +sur les myrtes, tantôt sur les cyprès; il chante des airs pitoyables, où +il déplore sa méchante fortune et celle de Florine.</p> + +<p>—En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cachée? disait-il. Qu'est devenue +cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore +respirer? Où la chercherai-je? Suis-je condamné à passer sept ans sans +elle? Peut-être que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai +pour jamais l'espérance qui soutient ma vie.</p> + +<p>Ces différentes pensées affligeaient l'oiseau bleu à tel point qu'il +voulait se laisser mourir.</p> + +<p>D'un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était +bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais quand elle vit +sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se +mit dans une colère terrible, dont le contrecoup retomba sur la pauvre +Florine.</p> + +<p>—Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su +plaire à Charmant.</p> + +<p>Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait parée de ses plus +riches habits: elle portait une couronne de diamants sur sa tête, et +trois filles des plus riches barons de l'État tenaient la queue de son +manteau royal; elle avait au pouce l'anneau du roi Charmant, que Florine +remarqua le jour qu'ils parlèrent ensemble. Elle fut étrangement +surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil.</p> + +<p>—Voilà ma fille qui vient vous apporter des présents de sa noce, dit la +reine; le roi Charmant l'a épousée, il l'aime à la folie, il n'a jamais +été de gens plus satisfaits.»</p> + +<p>Aussitôt on étale devant la princesse des étoffes d'or et d'argent, des +pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes +corbeilles de filigrane d'or. En lui présentant toutes ces choses, +Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que +la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle +s'écria, d'un air désespéré, qu'on ôtât de ses yeux tous ces présents si +funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plutôt qu'elle +voulait présentement mourir. Elle s'évanouit; et la cruelle reine, ravie +d'avoir si bien réussi, ne permit pas qu'on la secourût: elle la laissa +seule dans le plus déplorable état du monde, et alla conter +malicieusement au roi que sa fille était si transportée de tendresse que +rien n'égalait les extravagances qu'elle faisait; qu'il fallait bien se +donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle +pouvait gouverner cette affaire à sa fantaisie et qu'il en serait +toujours satisfait.</p> + +<p>Lorsque la princesse revint de son évanouissement, et qu'elle réfléchit +sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle +recevait de son indigne marâtre, et à l'espérance qu'elle perdait pour +jamais d'épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle +pleura toute la nuit; en cet état elle se mit à sa fenêtre, où elle fit +des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle +la ferma et continua de pleurer.</p> + +<p>La nuit suivante, elle ouvrit la fenêtre, elle poussa de profonds +soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes: le jour venu, +elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux +dire le bel oiseau bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais; +il jugeait que sa chère princesse y était enfermée, et, si elle faisait +de tristes plaintes, les siennes ne l'étaient pas moins. Il s'approchait +des fenêtres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres; +mais la crainte que Truitonne ne l'aperçût et ne se doutât que c'était +lui, l'empêchait de faire ce qu'il aurait voulu.</p> + +<p>—Il y va de ma vie, disait-il en lui-même: si ces mauvaises +découvraient où je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je +m'éloignasse, ou que je fusse exposé aux derniers dangers.</p> + +<p>Ces raisons l'obligèrent à garder de grandes mesures, et d'ordinaire il +ne chantait que la nuit.</p> + +<p>Il y avait vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès +d'une hauteur prodigieuse: l'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut à +peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait:</p> + +<p>—Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle +point à mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt; je +la désire et la cruelle me fuit. Ah! barbare reine, que t'ai-je fait, +pour me retenir dans une captivité si affreuse? N'as-tu pas assez +d'autres endroits pour me désoler? Tu n'as qu'à me rendre témoin du +bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant!</p> + +<p>L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura +bien surpris, et il attendit le jour avec la dernière impatience, pour +voir la dame affligée; mais avant qu'il vînt, elle avait fermé la +fenêtre et s'était retirée.</p> + +<p>L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait +clair de lune: il vit une fille à la fenêtre de la tour, qui commençait +ses regrets:</p> + +<p>—Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m'avais +rendu l'amour de mon père, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un +coup dans les plus amères douleurs? Est-ce dans un âge aussi tendre que +le mien qu'on doit commencer à ressentir ton inconstance? Reviens, +barbare, s'il est possible; je te demande, pour toutes faveurs, de +terminer ma fatale destinée.</p> + +<p>L'oiseau bleu écoutait; et plus il écoutait, plus il se persuadait que +c'était son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit:</p> + +<p>—Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir +si promptement les vôtres? Vos maux ne sont point sans remède.</p> + +<p>—Hé! qui me parle, s'écria-t-elle, d'une manière si consolante?</p> + +<p>—Un roi malheureux, reprit l'oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais +que vous.</p> + +<p>—Un roi qui m'aime! ajouta-t-elle. Est-ce ici un piège que me tend mon +ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche à découvrir +mes sentiments, je suis prête à lui en faire l'aveu.</p> + +<p>—Non, ma princesse, répondit-il, l'amant qui vous parle n'est point +capable de vous trahir.</p> + +<p>En achevant ces mots, il vola sur la fenêtre. Florine eut d'abord grande +peur d'un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d'esprit que +s'il avait été homme, quoiqu'il conservât le petit son de voix d'un +rossignol; mais la beauté de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura.</p> + +<p>—M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'écria-t-il. Puis-je +goûter un bonheur si parfait sans mourir de joie? Mais, hélas! que cette +joie est troublée par votre captivité et l'état où la méchante Soussio +m'a réduit pour sept ans!</p> + +<p>—Et qui êtes-vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant.</p> + +<p>—Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me +connaître.</p> + +<p>—Quoi! le plus grand roi du monde! Quoi! le roi Charmant, dit la +princesse, serait le petit oiseau que je tiens?</p> + +<p>—Hélas! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il; et, si +quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai préféré cette peine à +celle de renoncer à la passion que j'ai pour vous.</p> + +<p>—Pour moi! dit Florine. Ah! ne cherchez point à me tromper! Je sais, je +sais que vous avez épousé Truitonne; j'ai reconnu votre anneau à son +doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez +donnés. Elle est venue m'insulter dans ma triste prison, chargée d'une +riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main +pendant que j'étais chargée de chaînes et de fers.</p> + +<p>—Vous avez vu Truitonne en cet équipage? interrompit le roi; sa mère et +elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi? Ô ciel! est-il +possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse +m'en venger aussitôt que je le souhaite? Sachez qu'elles ont voulu me +décevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engagé d'enlever cette +laide Truitonne; mais, aussitôt que je connus mon erreur, je voulus +l'abandonner, et je choisis enfin d'être oiseau bleu sept ans de suite, +plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée.</p> + +<p>Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant +qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui +dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le +persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il n'avait fait pour +elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés, +que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se +séparèrent avec mille peines, après s'être promis que toutes les nuits +ils s'entretiendraient ainsi.</p> + +<p>La joie de s'être trouvés était si extrême, qu'il n'est point de termes +capables de l'exprimer; chacun de son côté remerciait l'amour et la +fortune. Cependant Florine s'inquiétait pour l'oiseau bleu:</p> + +<p>—Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de +quelque aigle, ou de quelque vautour affamé, qui le mangerait avec +autant d'appétit que si ce n'était pas un grand roi? Ô ciel! que +deviendrais-je si ses plumes légères et fines, poussées par le vent, +venaient jusque dans ma prison m'annoncer le désastre que je crains?</p> + +<p>Cette pensée empêcha que la pauvre princesse fermât les yeux: car, +lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l'on +croyait impossible dans un autre temps semble aisé en celui-là, de sorte +qu'elle passa le jour à pleurer, jusqu'à ce que l'heure fût venue de se +mettre à sa fenêtre.</p> + +<p>Le charmant oiseau, caché dans le creux d'un arbre, avait été tout le +jour occupé à penser à sa belle princesse.</p> + +<p>—Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouvée! qu'elle est +engageante! que je sens vivement les bontés qu'elle me témoigne!</p> + +<p>Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pénitence qui +l'empêchait de l'épouser, et jamais on n'en a désiré la fin avec plus de +passion. Comme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il +était capable, il vola jusqu'à la ville capitale de son royaume; il alla +à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée; +il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux +qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta +le soir à Florine, et la pria de s'en parer.</p> + +<p>—J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais, +puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas.</p> + +<p>L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait à la +tour à l'heure qu'elle voudrait: aussitôt elle mit les pendants +d'oreilles, et la nuit se passa à causer comme s'était passée l'autre.</p> + +<p>Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume; il alla à son +palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta +les plus riches bracelets que l'on eût encore vus: ils étaient d'une +seule émeraude, taillés en facettes, creusés par le milieu, pour y +passer la main et le bras.</p> + +<p>—Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient +besoin d'être cultivés par des présents? Ah! que vous me connaîtriez +mal.</p> + +<p>—Non, madame, répliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je +vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse; mais la +mienne serait blessée si je négligeais aucune occasion de vous marquer +mon attention; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me +rappellent à votre souvenir.</p> + +<p>Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il +répondit par mille autres qui ne l'étaient pas moins.</p> + +<p>La nuit suivante, l'oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter à sa belle +une montre d'une grandeur raisonnable, qui était dans une perle; +l'excellence du travail surpassait celle de la matière.</p> + +<p>—Il est inutile de me régaler d'une montre, dit-elle galamment; quand +vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous +êtes avec moi, elles passent comme un songe: ainsi je ne puis leur +donner une juste mesure.</p> + +<p>—Hélas! ma princesse, s'écria l'oiseau bleu, j'en ai la même opinion +que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la +délicatesse.</p> + +<p>—Après ce que vous souffrez pour me conserver votre cœur, +répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l'amitié +et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller.</p> + +<p>Dès que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre, +où des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il +chantait de beaux airs: sa voix ravissait les passants, ils +l'entendaient et ne voyaient personne, aussi il était conclu que +c'étaient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait +entrer dans le bois, on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y +étaient passées, et la terreur générale fit la sûreté particulière de +l'oiseau bleu.</p> + +<p>Il ne se passait aucun jour sans qu'il fît un présent à Florine: tantôt +un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux +mises en œuvre, des attaches de diamants, des poinçons, des bouquets de +pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables, +des médailles, enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses. +Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour, +n'ayant pas d'endroit où les mettre, elle les cachait soigneusement dans +sa paillasse.</p> + +<p>Deux années s'écoulèrent ainsi sans que Florine se plaignît une seule +fois de sa captivité. Et comment s'en serait-elle plainte? Elle avait la +satisfaction de parler toute la nuit à ce qu'elle aimait; il ne s'est +jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vît personne et que +l'oiseau passât le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille +nouveautés à se raconter; la matière était inépuisable, leur cœur et +leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.</p> + +<p>Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison, +faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des +ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le +nom: dès qu'ils arrivaient, on les congédiait brusquement.</p> + +<p>—S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie, +leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que +personne s'y oppose.</p> + +<p>À ces nouvelles, sa mère et elle s'emportaient de colère contre +l'innocente princesse qu'elles persécutaient:</p> + +<p>—Quoi! malgré sa captivité, cette arrogante nous traversera? +disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle +nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrètes dans les +pays étrangers, c'est tout au moins une criminelle d'État; traitons-la +sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre.</p> + +<p>Elles finirent leur conseil si tard, qu'il était plus de minuit +lorsqu'elles résolurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle +était avec l'oiseau bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée +de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'était pas naturel aux personnes +affligées; sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques +pastilles d'Espagne qu'elle venait de brûler répandaient une odeur +excellente. La reine écouta à la porte; elle crut entendre chanter un +air à deux parties, car Florine avait une voix presque céleste. En voici +les paroles, qui lui parurent tendres:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Que notre sort est déplorable,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et que nous souffrons de tourment</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour nous aimer trop constamment,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais c'est en vain qu'on nous accable;</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Malgré nos cruels ennemis,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Nos cœurs seront toujours unis.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Quelques soupirs finirent leur petit concert.</p> + +<p>—Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'écria la reine en ouvrant +brusquement la porte, et se jetant dans la chambre.</p> + +<p>Que devint Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite +fenêtre, pour donner le temps à l'oiseau royal de s'envoler. Elle était +bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne +se sentit pas la force de s'éloigner; ses yeux perçants lui avaient +découvert le péril auquel sa princesse était exposée. Il avait vu la +reine et Truitonne; quelle affliction de n'être pas en état de défendre +sa maîtresse! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient +la dévorer.</p> + +<p>—L'on sait vos intrigues contre l'État, s'écria la reine, ne pensez pas +que votre rang vous sauve des châtiments que vous méritez.</p> + +<p>—Et avec qui, madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma +geôlière depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que +vous m'avez envoyées?</p> + +<p>Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une +surprise sans pareille, son admirable beauté et son extraordinaire +parure les éblouissaient.</p> + +<p>—Et d'où vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui +brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des +mines dans cette tour?</p> + +<p>—Je les y ai trouvées, répliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais.</p> + +<p>La reine la regardait attentivement, pour pénétrer jusqu'au fond de son +cœur ce qui s'y passait.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire +accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le +matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue +de vous obliger à vendre le royaume de votre père.</p> + +<p>—Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire +dédaigneux: une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis +si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!</p> + +<p>—Et pour qui donc, reprit la reine, êtes-vous coiffée comme une petite +coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si +magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins parée?</p> + +<p>—J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire +que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à +pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher.</p> + +<p>—Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque +traité fait avec les ennemis.</p> + +<p>Elle chercha elle-même partout, et, venant à la paillasse, qu'elle fit +vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de +rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait. +Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la +princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans +la cheminée; mais par bonheur l'oiseau bleu était perché au-dessus, qui +voyait mieux qu'un lynx, et qui écoutait tout. Il s'écria:</p> + +<p>—Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une +trahison.</p> + +<p>Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa +faire ce qu'elle avait médité.</p> + +<p>—Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en +l'air me sont favorables.</p> + +<p>—Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent +pour vous; mais malgré eux votre père saura se faire justice.</p> + +<p>—Plût au ciel, s'écria Florine, n'avoir à craindre que la fureur de mon +père! Mais la vôtre, madame, est plus terrible.</p> + +<p>La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et +d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la +princesse: on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la +prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait +de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de +découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée; elle envoya +coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente; +elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la +servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La +princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une +douleur plus violente.</p> + +<p>—Quoi! je ne parlerais plus à cet oiseau qui m'est si cher! +disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les +siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je +moi-même?</p> + +<p>En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.</p> + +<p>Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu'elle entendît +voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait +d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans +paraître; l'oiseau bleu se désespérait. Quelles plaintes ne faisait-il +pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux +ressenti les maux de l'absence et ceux de la métamorphose; il cherchait +inutilement des remèdes à l'une et à l'autre; après s'être creusé la +tête, il ne trouvait rien qui le soulageât.</p> + +<p>L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se +sentit si accablée de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondément. +Florine s'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vole à moi promptement.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Ce sont là ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer. +L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fenêtre. +Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire! Les +amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille +fois. La princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes, son +amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de +se quitter étant venue, sans que la geôlière se fût réveillée, ils se +dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne +s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit +comme la première fois:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vole à moi promptement.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Aussitôt l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et +sans éclat, dont nos amants étaient ravis; ils se flattaient que la +surveillante prendrait tant de plaisir à dormir qu'elle en ferait autant +toutes les nuits. Effectivement, la troisième se passa encore très +heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du +bruit, elle écouta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son +mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui +parlait à la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la +becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur +conversation, et demeura très étonnée, car l'oiseau parlait comme un +amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse.</p> + +<p>Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un +pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une +peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses +larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière +courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et +entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes; elles +raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu était +le roi Charmant.</p> + +<p>—Quel affront! s'écria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette +insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des +agréables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une +manière si sanglante qu'il en sera parlé.</p> + +<p>Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait +plus intéressée dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie +lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la +maîtresse.</p> + +<p>La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne +témoigner ni soupçon, ni curiosité, et de paraître plus endormie qu'à +l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et +la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vole à moi promptement.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la +méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux, +des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint à tire-d'aile s'abattre +dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds; il tomba sur +d'autres, qui lui coupèrent les ailes; et enfin, tout percé, il se sauva +avec mille peines jusqu'à son arbre, laissant une longue trace de sang.</p> + +<p>Que n'étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal? +Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable. +Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine +qui lui avait fait jouer ce mauvais tour.</p> + +<p>—Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la +passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma +mort, que ne me la demandais-tu toi-même? Elle m'aurait été chère de ta +main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je +souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as +sacrifié à la plus cruelle des femmes! Elle était notre ennemie commune; +tu viens de faire ta paix à mes dépens. C'est toi, Florine, c'est toi +qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as +conduite jusque dans mon sein!</p> + +<p>Ces funestes idées l'accablèrent à un tel point qu'il résolut de mourir.</p> + +<p>Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles +volantes avec le chariot, sans que le roi parût, se mit si en peine de +ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre +pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait +son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était, et, suivant +les règles qu'il s'était prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et +puis il cria cinq fois de toute sa force:</p> + +<p>—Roi Charmant, roi Charmant, où êtes-vous?</p> + +<p>Le roi reconnut la voix de son meilleur ami:</p> + +<p>—Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que +vous chérissez, noyé dans son sang.</p> + +<p>L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir:</p> + +<p>—Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante.</p> + +<p>À ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un +autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait +aucun tour de l'art nécromancien: il ne lui en coûta que quelques +paroles pour arrêter le sang qui coulait encore; et avec des herbes +qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de +grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été +blessé.</p> + +<p>Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu +oiseau, et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa +curiosité: il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère +amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa +paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de +poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché; il se +récria mille fois sur l'infidélité de cette princesse, et dit qu'il +s'estimerait heureux d'être mort avant d'avoir connu son méchant cœur. +Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes; il +conseilla au roi de l'oublier.</p> + +<p>—Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable +d'aimer plus longtemps cette ingrate? Après ce qu'elle vient de vous +faire, l'on en doit tout craindre.</p> + +<p>L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop +chèrement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgré le +soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Accablé d'un cruel malheur,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>En vain l'on parle et l'on raisonne;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On n'écoute que sa douleur,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et point les conseils qu'on nous donne.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Il faut laisser faire le temps,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Chaque chose a son point de vue;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et, quand l'heure n'est pas venue,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On se tourmente vainement.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de +le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de +toute arme meurtrière.</p> + +<p>—Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état +si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité? +Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort; ils +veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu +avant d'avoir recouvré votre première forme.</p> + +<p>—Ne pourrais-je pas, répliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner +tout comme je faisais ordinairement?</p> + +<p>—Oh! s'écria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut obéir à un +homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi, étant +environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes, +vous voyant un petit oiseau.</p> + +<p>—Ah! faiblesse humaine! brillant extérieur! s'écria le roi, encore que +tu ne signifies rien pour le mérite et la vertu, tu ne laisses pas +d'avoir des endroits décevants dont on ne saurait presque se défendre! +Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne +pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais.</p> + +<p>—Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien, j'espère trouver quelques +bons expédients.</p> + +<p>Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait +les jours et les nuits à la fenêtre, répétant sans cesse:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Oiseau bleu, couleur du temps,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vole à moi promptement.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>La présence de son espionne ne l'en empêchait point; son désespoir était +tel, qu'elle ne ménageait plus rien.</p> + +<p>—Qu'êtes-vous devenu, roi Charmant? s'écria-t-elle. Nos communs ennemis +vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous +été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélas! n'êtes-vous plus? Ne dois-je +plus vous voir, ou, fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la +dureté de mon sort?</p> + +<p>Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les +heures étaient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et +si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à +peine se soutenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus +funeste était arrivé au roi.</p> + +<p>La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de +plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de +quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser +un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de +Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la +méchante reine et sa fille changea de face: elles étaient regardées +comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur, le peuple mutiné +courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour +souveraine. La reine, irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur; +elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition +devint générale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille, +et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine +la fée Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mère.</p> + +<p>Les grands du royaume s'assemblèrent promptement et montèrent à la tour, +où la princesse était fort malade: elle ignorait la mort de son père et +le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne +douta pas qu'on ne vînt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut +point effrayée: la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu +l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent +le changement qui venait d'arriver à sa fortune. Elle n'en fut point +émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent.</p> + +<p>Les soins infinis que l'on prit de sa santé, et l'envie qu'elle avait +d'aller chercher l'oiseau bleu, contribuèrent beaucoup à la rétablir, et +lui donnèrent bientôt assez de force pour nommer un conseil, afin +d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des +mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans +que personne sût où elle allait.</p> + +<p>L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas +assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de +l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur +duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles +et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un +enchanteur à une fée il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis +cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille +fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très agréablement.</p> + +<p>—Que me veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment +tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moi?</p> + +<p>—Oui, ma commère, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma +satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez +rendu infortuné.</p> + +<p>—Ha! ha! je vous entends, compère, s'écria Soussio, j'en suis fâchée, +mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma +filleule; la voilà belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte.</p> + +<p>L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne +pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle, +parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage. +Le clou qui l'accrochait s'était rompu; la cage était tombée, et Sa +Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se +trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup +de griffe dans l'œil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on +avait oublié de lui donner à boire; il allait le grand chemin d'avoir la +pépie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit +coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des +barreaux de sa cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai +ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de +perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des +fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur +conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le +palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant +lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui +rendrait sa figure, quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait +pas se marier.</p> + +<p>La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis elle la +fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent +au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidèle ami +l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait +été, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher +le temps dont on diminuait sa pénitence: la seule pensée d'épouser +Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures +raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur +son esprit; et il était moins occupé de la conduite de son royaume que +des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser +Truitonne.</p> + +<p>Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses +cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille +sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt +à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre: elle faisait +toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses +pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté pendant que son aimable +roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une +fontaine dont l'eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut +envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses +blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle +ressemblait à Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans +cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton; +elle s'arrêta, et lui dit:</p> + +<p>—Que faites-vous là, ma belle fille? vous êtes bien seule!</p> + +<p>—Ma bonne mère, dit la reine, je ne laisse pas d'être en grande +compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les +déplaisirs.</p> + +<p>À ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.</p> + +<p>—Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne +vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincèrement, et j'espère +vous soulager.</p> + +<p>La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la +fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle +cherchait l'oiseau bleu.</p> + +<p>La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de +visage, paraît belle, jeune, habillée superbement; et regardant la reine +avec un sourire gracieux:</p> + +<p>—Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est +plus oiseau; ma sœur Soussio lui a rendu sa première figure, il est +dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous +viendrez à bout de votre dessein. Voici quatre œufs; vous les casserez +dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous +seront utiles.</p> + +<p>En achevant ces mots, elle disparut.</p> + +<p>Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre; elle +mit les œufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de +Charmant.</p> + +<p>Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arrive +au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si +droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille +tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée +d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne, +résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des œufs que la +fée lui avait donnés. Elle en prit un:</p> + +<p>—Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moquée de moi en me +promettant les secours dont j'aurais besoin.</p> + +<p>Dès qu'elle l'eut cassé, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle +mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la +montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans +et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de +nouvelles peines pour descendre: toute la vallée était d'une seule glace +de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y +miraient avec un plaisir extrême, car ce miroir avait bien deux lieues +de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait +être: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la +vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous +les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins +du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les +minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette +circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait +aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la +taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les +femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte +que l'on appelait cette montagne de mille noms différents. Personne +n'était jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les +dames poussèrent de longs cris de désespoir:</p> + +<p>—Où va cette malavisée? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez +d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout.</p> + +<p>Elles faisaient un bruit épouvantable. La reine ne savait comment faire, +car elle voyait un grand péril à descendre par là; elle cassa un autre +œuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même +temps assez grand pour s'y placer commodément; puis les pigeons +descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arrivât rien de +fâcheux. Elle leur dit:</p> + +<p>—Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu où le roi +Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate.</p> + +<p>Les pigeons, civils et obéissants, ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit +qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit et +leur donna à chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.</p> + +<p>Oh! que le cœur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage +pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir +le roi. Quelques-uns se prirent à rire.</p> + +<p>—Voir le roi? lui dirent-ils. Hé, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va, +va te décrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel +monarque.</p> + +<p>La reine ne répondit rien: elle s'éloigna doucement et demanda encore à +ceux qu'elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi.</p> + +<p>—Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui +dit-on; car enfin il consent à l'épouser.</p> + +<p>Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point +d'épouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour +parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des +pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille.</p> + +<p>—Infortunée que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le +triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction! C'était +donc à cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'était +pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les +infidélités, pendant qu'abîmée dans la douleur je m'inquiétais pour la +conservation de sa vie! Le traître avait changé; et, se souvenant moins +de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de +m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne.</p> + +<p>Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon appétit; la +reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec +le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'après avoir essuyé +mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et +celui de Truitonne, qu'on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur +pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine! Elle +s'approcha du trône de sa rivale; elle se tint debout, appuyée contre un +pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable +qu'il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement vêtue, et si +laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le +sourcil.</p> + +<p>—Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente +figure, et si près de mon trône d'or?</p> + +<p>—Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle; je viens de loin pour vous +vendre des raretés.</p> + +<p>Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile; elle en tira des bracelets +d'émeraude que le roi Charmant lui avait donnés.</p> + +<p>—Ho! ho! dit Truitonne, voilà de jolies verrines! En veux-tu une pièce +de cinq sous?</p> + +<p>—Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous +ferons notre marché.</p> + +<p>Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en +était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler, +s'avança jusqu'à son trône et lui montra les bracelets, le priant de lui +dire son sentiment. À la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux +qu'il avait donnés à Florine; il pâlit, il soupira, et fut longtemps +sans répondre; enfin, craignant qu'on ne s'aperçût de l'état où ses +différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua:</p> + +<p>—Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais +qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voilà de semblables.</p> + +<p>Truitonne revint de son trône, où elle avait moins bonne mine qu'une +huître à l'écaille; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle +voulait de ces bracelets.</p> + +<p>—Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle; il vaut +mieux vous proposer un autre marché. Si vous me voulez procurer de +coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi, je +vous donnerai mes émeraudes.</p> + +<p>—Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue +et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier.</p> + +<p>Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par +indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère +propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible +qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que, +pendant qu'il était oiseau bleu, il avait conté à la princesse qu'il y +avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des +échos, qui était si ingénieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort +bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre; et, +comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n'en avait +point imaginé de meilleur moyen.</p> + +<p>On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commença ses +plaintes et ses regrets.</p> + +<p>—Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau +bleu! dit-elle. Tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale! Les +bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton +souvenir, tant j'en suis éloignée!</p> + +<p>Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez +de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au +jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gémir et +soupirer: ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre +elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien, +qu'ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très souvent haut. Pour +le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalité étrange: c'est +que, depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir, et +lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait +de l'opium.</p> + +<p>La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude.</p> + +<p>—S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indifférence plus +cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire +entendre?</p> + +<p>Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries +sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût +de Truitonne: elle eut recours à ses œufs. Elle en cassa un; aussitôt +il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il +était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de +rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris +de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes +et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires +Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes, +particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande +et les passe-pied, ne l'auraient pas cédé à Leance.</p> + +<p>La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'œuvre de l'art +nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que +Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée, faisant +galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les +marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria +deux ou trois fois:</p> + +<p>—Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton +attelage souriquois?</p> + +<p>—Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit +Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à +l'estimation du plus savant.</p> + +<p>Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua:</p> + +<p>—Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis-m'en le +prix.</p> + +<p>—Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je +demande.</p> + +<p>—Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; et se +tournant vers ses dames:</p> + +<p>—Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de +ses raretés.</p> + +<p>La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre, +et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le +roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre +disaient entre eux:</p> + +<p>—Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne +toute la nuit?</p> + +<p>—Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit +et de la passion dans ce qu'elle conte.</p> + +<p>Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours +auraient produit.</p> + +<p>—Quoi! ce barbare est devenu sourd à ma voix! disait-elle. Il n'entend +plus sa chère Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je +mérite bien les marques de mépris qu'il me donne!</p> + +<p>Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa +tendresse. Il n'y avait plus qu'un œuf dans son sac dont elle dût +espérer du secours; elle le cassa: il en sortit un pâté de six oiseaux +qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés; avec cela ils +chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et +savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une +chose si admirable; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de +Truitonne.</p> + +<p>Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi +s'approcha d'elle et lui dit:</p> + +<p>—Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de +l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la +nuit d'une manière surprenante.</p> + +<p>Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle +fouilla dans son sac et lui dit:</p> + +<p>—Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne +point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même +cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.</p> + +<p>Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. À quelques +moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui +feignait de le vouloir manger.</p> + +<p>—Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle.</p> + +<p>—Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et +des médecins.</p> + +<p>En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement +que des sirènes; puis ils s'écrièrent:</p> + +<p>—Donnez la pièce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un +canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:</p> + +<p>—Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute +sorte de folie, hormis de celle d'amour.</p> + +<p>Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses +jours, jura:</p> + +<p>—Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir; çà, çà, +Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?</p> + +<p>—Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des échos, et +rien davantage.</p> + +<p>—Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par +l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole.</p> + +<p>Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait +que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.</p> + +<p>Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant +avec ardeur que le valet de chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de +donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le +tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle +commença ses plaintes ordinaires.</p> + +<p>—À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher, +pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne. Que t'ai-je +donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta +métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations.</p> + +<p>Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que +rien ne lui était plus cher que ce souvenir.</p> + +<p>Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de +Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles +venaient; mais son cœur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement +l'idée de son incomparable princesse qu'il sentit sa séparation avec la +même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le +cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du +sien.</p> + +<p>—Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait! +est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis?</p> + +<p>Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre et de +lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait +éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. À +ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui +demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet +de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait +dans le cabinet des échos.</p> + +<p>Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande +reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen de croire que +Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers, +à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et, +s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le +cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef, mais le roi en avait +une qui ouvrait toutes les portes du palais.</p> + +<p>Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait +sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle +était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne +rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son +amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se +jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de +joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en +même temps dans l'esprit.</p> + +<p>La reine ne demeura pas moins troublée; son cœur se serra, elle pouvait +à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et, +quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire +des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque +temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils +s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout +ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.</p> + +<p>Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une +fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre œufs à +Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée +déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, +Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne +recevrait aucun retardement.</p> + +<p>Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il +fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir +Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le +roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut +ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée +parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au +moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit +toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire +que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.</p> + +<p>Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse, +ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la +magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur +félicité, après de si longs malheurs.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et que, sans avoir pu lui plaire,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle voulait former ce triste engagement</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que la mort seule peut défaire,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'elle était imprudente, hélas!</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Devient un funeste esclavage,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Si l'amour ne le forme pas.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je trouve que Charmant fut sage.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>À mon sens, il vaut beaucoup mieux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Être oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que d'éprouver la peine extrême</i><br /></span> +<span class="i0"><i>D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les hymens seraient plus heureux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui voulût s'opposer à ces coupables nœuds,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Par intérêt ou par caprice,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Deux cœurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.</i><br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Gracieuse_et_Percinet" id="Gracieuse_et_Percinet"></a><a href="#table">Gracieuse et Percinet</a></h2> + + +<p>Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa +beauté, sa douceur et son esprit, qui étaient incomparables, la firent +nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mère. Il n'y avait +point de matin qu'on ne lui apportât une belle robe, tantôt de brocart +d'or, de velours ou de satin. Elle était parée à merveille, sans en être +ni plus fière, ni plus glorieuse. Elle passait la matinée avec des +personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et +l'après-dîner, elle travaillait auprès de la reine. Quand il était temps +de faire collation, on lui servait des bassins pleins de dragées, et +plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle était +la plus heureuse princesse de l'univers.</p> + +<p>Il y avait dans cette même cour une vieille fille fort riche, appelée la +duchesse Grognon, qui était affreuse de tout point: ses cheveux étaient +d'un roux couleur de feu; elle avait le visage épouvantablement gros et +couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui +en restait qu'un chassieux; sa bouche était si grande qu'on eût dit +qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de +dents, on ne la craignait pas; elle était bossue devant et derrière, et +boiteuse des deux côtés. Ces sortes de monstres portent envie à toutes +les belles personnes: elle haïssait mortellement Gracieuse, et se retira +de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un +château à elle qui n'était pas éloigné. Quand quelqu'un l'allait voir et +qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'écriait en +colère:</p> + +<p>—Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de +charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.</p> + +<p>Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa +mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mère; le roi +regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura près d'un an enfermé +dans son palais. Enfin les médecins, craignant qu'il ne tombât malade, +lui ordonnèrent de se promener et de se divertir. Il fut à la chasse et +comme la chaleur était grande, en passant par un gros château qu'il +trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.</p> + +<p>Aussitôt la duchesse Grognon, avertie de l'arrivée du roi (car c'était +son château), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais +de sa maison, c'était une grande cave bien voûtée, fort propre, où elle +le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents +tonneaux rangés les uns sur les autres, il lui demanda si c'était pour +elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.</p> + +<p>—Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous +en faire goûter; voilà du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de +l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel +voulez-vous?</p> + +<p>—Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux +que tous les autres.</p> + +<p>Aussitôt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du +tonneau un millier de pistoles.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.</p> + +<p>Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles +louis d'or.</p> + +<p>—Je n'entends rien à cela, dit-elle encore en souriant plus fort.</p> + +<p>Elle passe à un troisième tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant +de perles et de diamants que la terre en était toute couverte.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait +volé mon bon vin, et qu'on ait mis à la place ces bagatelles.</p> + +<p>—Bagatelles! dit le roi, qui était bien étonné; vertuchou, madame +Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix +royaumes grands comme Paris.</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de +pierreries; je vous en ferai le maître à condition que vous m'épouserez.</p> + +<p>—Ah! répliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas +mieux, dès demain si vous voulez.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux être +maîtresse de votre fille comme l'était sa mère; qu'elle dépende +entièrement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.</p> + +<p>—Vous en serez la maîtresse, dit le roi, touchez là.</p> + +<p>Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche +cave, dont elle lui donna la clef. Aussitôt il revint à son palais. +Gracieuse, entendant le roi son père, courut au-devant de lui; elle +l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.</p> + +<p>—J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.</p> + +<p>—Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.</p> + +<p>—Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus +intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontré la duchesse +Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.</p> + +<p>—Ô ciel, s'écria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on +l'appeler une colombe? C'est bien plutôt une chouette.</p> + +<p>—Taisez-vous, dit le roi en se fâchant, je prétends que vous l'aimiez +et la respectiez autant que si elle était votre mère: allez promptement +vous parer, car je veux retourner dès aujourd'hui au-devant d'elle.</p> + +<p>La princesse était fort obéissante; elle entra dans sa chambre afin de +s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur à ses yeux.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, ma chère petite? lui dit-elle; vous pleurez?</p> + +<p>—Hélas! ma chère nourrice, répliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le +roi va me donner une marâtre; et pour comble de disgrâce, c'est ma plus +cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la +voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mère avait si +délicatement brodés de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui +voudrait m'avoir donné la mort?</p> + +<p>—Ma chère enfant, répliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous +élève autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de +plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il +que d'obéir à son père, et de se faire violence pour lui plaire? +Promettez-moi donc que vous ne témoignerez point à Grognon la peine que +vous avez.</p> + +<p>La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant +de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien +user avec sa belle-mère.</p> + +<p>Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber +ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme +c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère +couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient +d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle; +cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son +visage.</p> + +<p>Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à +se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que +l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps +rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un œil d'émail +le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle +teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin +amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets. +Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que +les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.</p> + +<p>Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le +moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute +seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle +s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux +pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se +prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux +fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au +palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des +plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre +et lui dit:</p> + +<p>—Princesse, le roi vous attend.</p> + +<p>Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce +jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il +devait être du train de Grognon.</p> + +<p>—Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses +pages?</p> + +<p>—Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne +veux être qu'à vous.</p> + +<p>—Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais +point.</p> + +<p>—Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître; +mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi +m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu +de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma +passion, et....</p> + +<p>—Quoi! un page, s'écria la princesse, un page a l'audace de me dire +qu'il m'aime! Voici le comble à mes disgrâces.</p> + +<p>—Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et +respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et +mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'inégalité entre nous. Il +n'y a que votre mérite et votre beauté qui puissent y en mettre. Je vous +aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux où vous êtes, sans +que vous me voyiez. Le don de féerie que j'ai reçu en naissant m'a été +d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous +accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espère ne vous +être pas tout à fait inutile.</p> + +<p>À mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un étonnement +dont elle ne pouvait revenir.</p> + +<p>—C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant +d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai +de joie que vous vouliez être de mes amis! Je ne crains plus la méchante +Grognon, puisque vous entrez dans mes intérêts.</p> + +<p>Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais, +où elle trouva un cheval tout harnaché et caparaçonné que Percinet avait +fait entrer dans l'écurie, et que l'on crut qui était pour elle. Elle +monta dessus. Comme c'était un grand sauteur, le page le prit par la +bride et le conduisit, se tournant à tous moments vers la princesse pour +avoir le plaisir de la regarder.</p> + +<p>Quand le cheval qu'on menait à Grognon parut auprès de celui de +Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau +cheval était si éclatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait +entrer en comparaison. Le roi, qui était occupé de mille choses, n'y +prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la +princesse, dont ils admiraient la beauté, et pour son page vert, qui +était lui seul plus joli que tous ceux de la cour.</p> + +<p>On trouva Grognon en chemin, dans une calèche découverte, plus laide et +plus mal bâtie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassèrent. +On lui présenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de +Gracieuse:</p> + +<p>—Comment! dit-elle, cette créature aura un plus beau cheval que moi! +J'aimerais mieux n'être jamais reine et retourner à mon riche château +que d'être traitée d'une telle manière.</p> + +<p>Le roi aussitôt commanda à la princesse de mettre pied à terre, et de +prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La +princesse obéit sans répliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia; +elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait à un paquet de +linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur +qu'elle ne tombât. Elle n'était pas encore contente; elle grommelait des +menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.</p> + +<p>—J'ai, dit-elle, qu'étant la maîtresse, je veux que le page vert tienne +la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.</p> + +<p>Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet +jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre +mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les +trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son +nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour +Gracieuse.</p> + +<p>Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui +se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait +l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins; +elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans +l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans +la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on +l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre +ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus +mauvais état.</p> + +<p>Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en +pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta +dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs +chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de +tempêter.</p> + +<p>—Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a +pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me +tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche +château, et je ne le verrai de mes jours.</p> + +<p>L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante +était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de +diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de +la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait +qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et +qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait, +qu'elle l'allait envoyer quérir.</p> + +<p>En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle +devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la +caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point; +elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de +Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre +femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par +l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et +déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces +cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles +fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige.</p> + +<p>—Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son +lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de +cette peau blanche qu'elle croit si belle.</p> + +<p>En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet; +mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce +prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un +pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges +épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de +nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque +coup la Grognon disait:</p> + +<p>—Plus fort, plus fort, vous l'épargnez.</p> + +<p>Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était +écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car +le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient +avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et +dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur, +disant tout bas:</p> + +<p>—Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement! +Qu'aurais-je fait sans vous?</p> + +<p>Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les +bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec +mille injures.</p> + +<p>Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au +lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui +elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la +nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le +page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle +n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le +conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de +vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait +pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait +remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste, +puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même +aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui +avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle +avait reçu.</p> + +<p>Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit +la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec +une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes +choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son +portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de +la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon +était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de +chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était +présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart +d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers +lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui +s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait +des yeux que pour elle.</p> + +<p>Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de +Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait +dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la +plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa +boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court +contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six +autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa +boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce +beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse +Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir +voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet.</p> + +<p>La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait +prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle +en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une +vie de désespérée.</p> + +<p>—Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire +recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir; +il faut que je me venge ou que je meure.</p> + +<p>—Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part +à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que +vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de +laideur.</p> + +<p>—Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais +j'aurai mon tour avant peu.</p> + +<p>L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse +mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que +s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en +émut pas davantage, et répondit seulement:</p> + +<p>—Je l'ai donnée à sa belle-mère, elle en fera comme il lui plaira.</p> + +<p>La méchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Dès qu'elle fut +venue, elle fit mettre les chevaux à sa chaise roulante; l'on obligea +Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit à cent +lieues de là, dans une grande forêt, où personne n'osait passer parce +qu'elle était pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils +eurent percé jusqu'au milieu de cette horrible forêt, ils la firent +descendre et l'abandonnèrent, quelque prière qu'elle pût leur faire +d'avoir pitié d'elle. «Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle, +je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'épargner tous +les maux qui vont m'arriver.» C'était parler à des sourds; ils ne +daignèrent pas lui répondre, et s'éloignant d'elle d'une grande vitesse, +ils laissèrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha +quelque temps sans savoir où elle allait, tantôt se heurtant contre un +arbre, tantôt tombant, tantôt embarrassée dans les buissons; enfin, +accablée de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se +relever. «Percinet, s'écriait-elle quelquefois, Percinet, où êtes-vous? +Est-il possible que vous m'ayez abandonnée?» Comme elle disait ces mots, +elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du +monde: c'était une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un +arbre dans la forêt où il n'y eût plusieurs lustres remplis de bougies: +et dans le fond d'une allée elle aperçut un palais tout de cristal, qui +brillait autant que le soleil. Elle commença de croire qu'il entrait du +Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mêlée de +crainte. «Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable, +amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! éloignons-nous de lui: +il vaut mieux mourir que de l'aimer.» En disant ces mots, elle se leva +malgré sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le +beau château, elle marcha d'un autre côté, si troublée et si confuse +dans les différentes pensées qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce +qu'elle faisait.</p> + +<p>Dans ce moment elle entendit du bruit derrière elle: la peur la saisit, +elle crut que c'était quelque bête féroce qui l'allait dévorer. Elle +regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on +dépeint l'amour.</p> + +<p>—Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je +vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon +respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez +sans alarme dans le palais de féerie, je n'y entrerai pas si vous me le +défendez; vous y trouverez la reine ma mère, et mes sœurs, qui vous +aiment déjà tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.</p> + +<p>Gracieuse, charmée de la manière soumise et engageante dont lui parlait +son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traîneau +peint et doré, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de +sorte qu'en très peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette +forêt, qui lui semblèrent admirables. On voyait clair partout; il y +avait des bergers et des bergères vêtus galamment, qui dansaient au son +des flûtes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord +des fontaines, des villageois avec leurs maîtresses, qui mangeaient et +qui chantaient gaiement.</p> + +<p>—Je croyais, lui dit-elle, cette forêt inhabitée, mais tout m'y paraît +peuplé et dans la joie.</p> + +<p>—Depuis que vous y êtes, ma princesse, répliqua Percinet, il n'y a plus +dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agréables amusements: +les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.</p> + +<p>Gracieuse n'osa répondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces +sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprès de la +reine sa mère.</p> + +<p>Aussitôt il dit à ses cerfs d'aller au palais de féerie. Elle entendit +en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles, +qui étaient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassèrent, +et la menèrent dans une grande salle, dont les murs étaient de cristal +de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'étonnement que son histoire +jusqu'à ce jour y était gravée, et même la promenade qu'elle venait de +faire avec le prince dans le traîneau; mais cela était d'un travail si +fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grèce nous vante n'en +auraient pu approcher.</p> + +<p>—Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse à Percinet; à +mesure que je fais une action et un geste, je le vois gravé.</p> + +<p>—C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport à +vous, ma princesse, répliqua-t-il. Hélas! en aucun endroit je ne suis ni +heureux ni content.</p> + +<p>Elle ne lui répondit rien, et remercia la reine de la manière dont elle +la recevait. On servit un grand repas, où Gracieuse mangea de bon +appétit, car elle était ravie d'avoir trouvé Percinet au lieu des ours +et des lions qu'elle craignait dans la forêt. Quoiqu'elle fût bien +lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de +peintures, où l'on représenta un opéra: c'étaient les amours de Psyché +et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons. Un jeune berger +vint chanter ces paroles:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour même</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Imitez pour le moins les tigres et les ours,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui se laissent dompter aux plus petits amours.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Des plus fiers animaux le naturel sauvage</i><br /></span> +<span class="i0"><i>S'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Elle rougit de s'être ainsi entendu nommer devant la reine et les +princesses; elle dit à Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le +monde entrât dans leurs secrets.</p> + +<p>—Je me souviens là-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agrée +fort:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ne faites point de confidence,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et soyez sûr que le silence</i><br /></span> +<span class="i0"><i>A pour moi des charmes puissants:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le monde a d'étranges maximes;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les plaisirs les plus innocents</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Passent quelquefois pour des crimes.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait déplu. +L'opéra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par +les deux princesses. Il n'a jamais été rien de plus magnifique que les +meubles, ni de si galant que le lit et la chambre où elle devait +coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vêtues en nymphes; la +plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de +beauté. Quand on l'eut mise au lit, l'on commença une musique ravissante +pour l'endormir; mais elle était si surprise qu'elle ne pouvait fermer +les yeux. «Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements. +Qu'un prince si aimable et si habile est à redouter! Je ne peux +m'éloigner trop tôt de ces lieux.»</p> + +<p>Cet éloignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si +magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la +différence était grande, on hésiterait à moins. D'ailleurs, elle +trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un +palais dont il était le maître.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut levée, on lui présenta des robes de toutes les couleurs, +des garnitures de pierreries de toutes les manières, des dentelles, des +rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un goût merveilleux: +rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or ciselé; elle n'avait +jamais été si bien parée et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra +dans sa chambre, vêtu d'un drap d'or et vert (car le vert était sa +couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de +mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince. +Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses +malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en +appréhender les suites.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous êtes +souveraine ici, vous y êtes adorée; voudriez-vous m'abandonner pour +votre cruelle ennemie?</p> + +<p>—Si j'étais la maîtresse de ma destinée, lui dit-elle, le parti que +vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable +de mes actions au roi mon père; il vaut mieux souffrir que de manquer à +mon devoir.</p> + +<p>Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de +l'épouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgré +elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille +nouveaux plaisirs pour la divertir.</p> + +<p>Elle disait souvent au prince:</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir ce qui se passe à la cour de Grognon, et +comment elle s'est expliquée de la pièce qu'elle m'a faite.</p> + +<p>Percinet lui dit qu'il y enverrait son écuyer, qui était homme d'esprit. +Elle répliqua qu'elle était persuadée qu'il n'avait besoin de personne +pour être informé de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui +dire.</p> + +<p>—Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez +vous-même.</p> + +<p>Là-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui était +toute de cristal de roche, comme le reste du château: il lui dit de +mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de +regarder du côté de la ville. Elle s'aperçut aussitôt que la vilaine +Grognon était avec le roi, et qu'elle lui disait:</p> + +<p>—Cette misérable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la +voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler +d'une si petite perte.</p> + +<p>Le roi se mit à pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le +dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bûche, que l'on +ajusta de cornettes, et bien enveloppée on la mit dans le cercueil; puis +par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, où tout le monde +assista en pleurant, et maudissant la marâtre qu'ils accusaient de cette +mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on +faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:</p> + +<p>—Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait péri par les +cruautés d'une si mauvaise créature! Il faudrait la hacher et en faire +un pâté.</p> + +<p>Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son cœur. +Gracieuse, voyant son père si affligé:</p> + +<p>—Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon père me croie plus +longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.</p> + +<p>Quelque chose qu'il pût lui dire, il fallut obéir, quoique avec une +répugnance extrême.</p> + +<p>—Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le +palais de féerie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez; +vous m'êtes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.</p> + +<p>Quoi qu'il pût lui dire, elle s'entêta de partir; elle prit congé de la +mère et des sœurs du prince. Il monta avec elle dans le traîneau, les +cerfs se mirent à courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit +un grand bruit: elle regarda derrière elle, c'était l'édifice qui +tombait en mille morceaux.</p> + +<p>—Que vois-je! s'écria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!</p> + +<p>—Non, lui répliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y +entrerez qu'après votre enterrement.</p> + +<p>—Vous êtes en colère, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir; +mais, au fond, ne suis-je pas plus à plaindre que vous?</p> + +<p>Quand ils arrivèrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traîneau +devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter +à ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant +pour un fantôme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'était point morte; +que Grognon l'avait fait conduire dans la forêt sauvage; qu'elle était +montée au haut d'un arbre, où elle avait vécu de fruits; qu'on avait +fait enterrer une bûche à sa place, et qu'elle lui demandait en grâce de +l'envoyer dans quelqu'un de ses châteaux, où elle ne fût plus exposée +aux fureurs de sa marâtre.</p> + +<p>Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et +demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait +fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait +pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et +la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire +le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença +de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait +point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la +voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était +une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la +vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue; +qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux +impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance +pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée +princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille.</p> + +<p>Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes, +dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits +et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots +à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on +un peu de paille pour se coucher et du pain bis.</p> + +<p>Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le +château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours, +trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se +promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la +mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins +malicieuse qu'elle.</p> + +<p>—Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me +plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages +difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer +de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver +chaque jour de nouvelles peines.</p> + +<p>La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain. +Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre +personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé, +qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie, +envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit:</p> + +<p>—Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil, +et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue, +car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je +veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche.</p> + +<p>Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y +fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le +retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite +qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant +au milieu de la place:</p> + +<p>—Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet, +Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande +pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon +dernier adieu.</p> + +<p>Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins +sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec +la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche.</p> + +<p>—Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne +suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma +passion.</p> + +<p>Il frappa trois coups de sa baguette sur l'écheveau, les fils aussitôt +se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut +dévidé d'une propreté surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait +encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans +ses détresses.</p> + +<p>—Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis déjà +assez malheureuse.</p> + +<p>—Mais, ma princesse, il ne tient qu'à vous de vous affranchir de la +tyrannie dont vous êtes la victime; venez avec moi, faisons notre +commune félicité. Que craignez-vous?</p> + +<p>—Que vous ne m'aimiez pas assez, répliqua-t-elle; je veux que le temps +me confirme vos sentiments. Percinet, outré de ces soupçons, prit congé +d'elle et la quitta.</p> + +<p>Le soleil était sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure +avec mille impatiences; enfin elle la devança et vint avec ses quatre +furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois clés dans les +trois serrures, et disait en ouvrant la porte:</p> + +<p>—Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait œuvre de ses dix +doigts; elle aura mieux aimé dormir pour avoir le teint frais.</p> + +<p>Quand elle fut entrée, Gracieuse lui présenta le peloton de fil, où rien +ne manquait. Elle n'eut pas autre chose à dire, sinon qu'elle l'avait +sali, qu'elle était une malpropre, et pour cela elle lui donna deux +soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et +jaunes. L'infortunée Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle +n'était pas en état de repousser; on la ramena dans son cachot, où elle +fut bien enfermée.</p> + +<p>Grognon, chagrine de n'avoir pas réussi avec l'écheveau de fil, envoya +quérir la fée, et la chargea de reproches.</p> + +<p>—Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malaisé, pour qu'elle +n'en puisse venir à bout.</p> + +<p>La fée s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne +pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de +rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes, +perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons, +alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer. +Ces plumes étaient mêlées les unes parmi les autres; les oiseaux mêmes +n'auraient pu les reconnaître.</p> + +<p>—Voici, dit la fée en parlant à Grognon, de quoi éprouver l'adresse et +la patience de votre prisonnière; commandez-lui de trier ces plumes, de +mettre celles des paons à part, des rossignols à part, et qu'ainsi de +chacune elle fasse un monceau: une fée y serait assez nouvelle. Grognon +pâma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle +l'envoya quérir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la +tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout +l'ouvrage fût fini au coucher du soleil.</p> + +<p>Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui était impossible de +connaître la différence des unes aux autres; elle les rejeta dans la +tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant +qu'elle tentait une chose impossible:</p> + +<p>—Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air désespérés; c'est ma mort que +l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus +appeler Percinet à mon secours: s'il m'aimait, il serait déjà ici.</p> + +<p>—J'y suis, princesse, s'écria Percinet en sortant du fond de la tonne, +où il était caché, j'y suis pour vous tirer de l'embarras où vous êtes; +doutez-vous, après tant de preuves de mon attention, que je vous aime +plus que ma vie.</p> + +<p>Aussitôt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant à +milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mêmes par petits monceaux +tout autour de la chambre.</p> + +<p>—Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous +j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.</p> + +<p>Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme +résolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence +qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.</p> + +<p>Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne +savait plus qu'imaginer pour désoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la +battre, disant que les plumes étaient mal arrangées. Elle envoya quérir +la fée, et se mit dans une colère horrible contre elle. La fée ne savait +que lui répondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle +allait employer toute son industrie à faire une boîte qui embarrasserait +bien sa prisonnière si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours +après, elle lui apporta une boîte assez grande.</p> + +<p>—Tenez, dit-elle à Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre +esclave; défendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empêcher, et +vous serez contente.</p> + +<p>Grognon ne manqua à rien.</p> + +<p>—Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la +table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de +regarder ce qui est dedans.</p> + +<p>Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de +laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse +déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse. +Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit +bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer +un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie +la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je +n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle +ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt +il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons, +d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin +le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le +pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal +que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la +cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à +merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si +extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut +les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les +petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même, +et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur +l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient +dans le pré quand elle venait dans le bois.</p> + +<p>—Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être +bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me +garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher. +Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez +encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la +plus fâcheuse de ma vie.</p> + +<p>Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec +son riche habit vert.</p> + +<p>—Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne +penseriez jamais à moi.</p> + +<p>—Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni +insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que +j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai +convaincue.</p> + +<p>Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de +baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons, +cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé. +Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de +s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette +voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il +la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir +auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de +son cœur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.</p> + +<p>Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de +Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire.</p> + +<p>—Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si +beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un +tel plancher.</p> + +<p>Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le +voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet +qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire +tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux, +pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si +Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.</p> + +<p>Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle +avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était +étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte: +elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle +s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne +différait pas son supplice pour longtemps.</p> + +<p>Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits; +l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à +Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient:</p> + +<p>—Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor: +allons, qu'on la lève promptement.</p> + +<p>Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on +voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le +puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.</p> + +<p>Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet +l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les +difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser.</p> + +<p>—Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute +vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes +vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne +fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils +sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre cœur. +Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore, +continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à +ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.</p> + +<p>Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir +une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même +temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de +fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle +n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant +dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même +temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le +reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de +roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet +parut avec la reine sa mère et ses sœurs.</p> + +<p>—Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse, +il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état +déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon.</p> + +<p>La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle +pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout; +qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit +du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi +les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle +voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour +son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à +son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et +d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence. +Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages +somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes, +d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des +globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à +tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus +surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle +chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait +souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au +festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles +serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon, +et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent +empêcher.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>C'est toi, triste et funeste envie,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui causes les maux des humains,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et qui de la plus belle vie</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Troubles les jours les plus sereins.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>C'est toi qui contre Gracieuse</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De l'indigne Grognon animas le courroux;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>C'est toi qui conduisis les coups,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui la rendirent malheureuse.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Hélas! quel eût été son sort,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Si de son Percival la constance amoureuse</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne l'avait tant de fois dérobée à la mort.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Il méritait la récompense</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que reçut son ardeur.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lorsque l'on aime avec constance,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.</i><br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_Biche_au_bois" id="La_Biche_au_bois"></a><a href="#table">La Biche au bois</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite; ils +s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à +la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La +reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si +elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux +qui étaient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre +d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties +du monde.</p> + +<p>Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire: +elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait +de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la +fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser +seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires:</p> + +<p>—Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants! +les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au +Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette +satisfaction?</p> + +<p>Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine +s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit:</p> + +<p>—Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez: je vous avertis +qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il +est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort +épaisses que l'œil d'une personne mortelle ne peut pénétrer. Cependant, +comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la +conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener.</p> + +<p>La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une +écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec +plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme +elle. L'écrevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle +petite vieille.</p> + +<p>—Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; +mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que +ce qui peut vous être avantageux.</p> + +<p>Elle sortit de la fontaine sans être mouillée. Ses habits étaient +blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans +verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant. Elle +salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle +la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car, +encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais +entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin +des fées pour aller à la fontaine. Il était ordinairement fermé de +ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent, +aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers +entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles +et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux +différents chantaient à l'envi sur les arbres.</p> + +<p>La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux +furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamant; les +murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons, +jusqu'aux terrasses, tout était de diamant. Dans l'excès de son +admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de +demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait +était un songe ou une réalité.</p> + +<p>—Rien n'est plus réel, madame, répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du +palais s'ouvrirent; il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus +belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. +Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune +lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y +avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un œillet et une +grenade.</p> + +<p>—Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus +grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir +voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une +belle princesse que vous nommerez Désirée; car l'on doit avouer qu'il y +a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera +au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes +sortes de bonnes qualités. Vous n'avez qu'à prendre le bouquet que nous +vous donnons et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine +qu'aussitôt nous serons dans votre chambre.</p> + +<p>La reine, transportée de joie, se jeta à leur col, et les embrassades +durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la +reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle +description. Elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il +avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui +n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. +Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais été de si beaux +fruits; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait +manger une cerise sans la couper en quatre; d'un goût si exquis, +qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger +d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient +pas d'avoir vie et de croître comme les autres.</p> + +<p>De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite +princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui +annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai +point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de +reconnaissance oublié. La fée de la Fontaine y trouva toute la part +qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle +aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent +célestes. On la chargea de présents, et, après avoir remercié ces +grandes dames, elle revint avec la fée de la Fontaine.</p> + +<p>Toute sa maison était très en peine d'elle: on la cherchait avec +beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était: +ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent +enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que +chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait +de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait +de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui +charmait tout le monde.</p> + +<p>La fée de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et +les caresses redoublèrent à leur séparation, et la reine, étant restée +encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des +fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse et +puis qui prenait sa forme naturelle.</p> + +<p>La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse +qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait +reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ +on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente +manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres +d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et +de calambour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car, +lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que +des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que +lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient +d'un bout du monde à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire +bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles étaient de la meilleure +humeur qu'il est possible.</p> + +<p>La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; +leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargés de présents. +Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, +elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne, +qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à +leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce +que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y était représentée, +soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes +et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait +représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis +qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si +merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration, +car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était +d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits +amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'œuvre, où l'art avait +tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, +que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient été animés +par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et +l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les +nourrices.</p> + +<p>Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles +l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers, car elle était +déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent +qu'elle avait besoin de téter; aussitôt elles frappèrent la terre avec +leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet +aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fées +s'empressèrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit; +la troisième d'une beauté miraculeuse; celle d'après d'une heureuse +fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière, +qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.</p> + +<p>La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles +venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la +chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large +pour qu'elle pût passer.</p> + +<p>—Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné +vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée +de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant +chez mes sœurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule +que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et +c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je +vous parlai la première fois, voulant marquer par là que votre amitié, +au lieu d'avancer, reculerait.</p> + +<p>La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et +lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme +celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait +trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle +lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et +particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui +craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent +la reine pour l'adoucir:</p> + +<p>—Ma chère sœur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point +fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire! +Quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous +voyions avec tous vos charmes.</p> + +<p>J'ai déjà dit que la fée de la Fontaine était assez coquette; les +louanges que ses sœurs lui donnèrent l'adoucirent un peu:</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais +résolu, car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu +m'en empêcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le +jour avant l'âge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui +en coûtera peut-être la vie.</p> + +<p>Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent +point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons, +car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.</p> + +<p>Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées +un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles +tinrent aussitôt conseil, et enfin, après avoir agité plusieurs avis +différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais +sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la +princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.</p> + +<p>Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il +était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers +de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et +mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes +couleurs, brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes +dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus +belles et les plus remarquables; l'avenir n'y était pas moins présent +que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde +remplissaient plusieurs tentures.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ici du démon de la Thrace</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il a le port victorieux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les éclairs redoublés qui partent de ses yeux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Marquent sa belliqueuse audace.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Là, plus tranquille et plus serein,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il gouverne la France en une paix profonde,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il fait voir par ses lois que le reste du monde</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lui doit envier son destin.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Par les peintres les plus habiles</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il y paraissait peint avec ces divers traits,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Redoutable en prenant des villes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Généreux en faisant la paix.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à +la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des +autres hommes.</p> + +<p>L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies, mais il y en +avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous +les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent +conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient +presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux +demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes +qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur +nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante +et stupide.</p> + +<p>Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait +pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et +la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne +l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la +princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raretés sans +pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils +semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est +pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les fées +qui la chérissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus +soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant +qu'elle eût quinze ans.</p> + +<p>—Notre sœur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque +intérêt que nous prenions à cet enfant; elle lui fera du mal si elle +peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là-dessus.</p> + +<p>La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si +importante; mais comme sa chère fille approchait du temps où elle devait +sortir de ce château, elle la fit peindre. Son portrait fut porté dans +les plus grandes cours de l'univers. À sa vue, il n'y eut aucun prince +qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché, +qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet, il +s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il +eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus +passionnées.</p> + +<p>Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses +occupations, et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à +son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y +en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le +prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers +enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme +s'il eût été avec quelqu'un.</p> + +<p>Le roi reçut cet avis avec inquiétude.</p> + +<p>—Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la +raison? Il en a toujours tant marqué! Vous savez l'admiration qu'on a +eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans +ses yeux; il me paraît seulement plus triste. Il faut que je +l'entretienne; je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est +attaqué.</p> + +<p>En effet, il l'envoya quérir; il commanda qu'on se retirât, et après +plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et +auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il +pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le +prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds:</p> + +<p>—Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire; +vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous +promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve +des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre.</p> + +<p>—Et où les avez-vous vues? dit le roi.</p> + +<p>—Les portraits de l'une et de l'autre m'ont été apportés, répliqua le +prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné +trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte +passion pour la princesse Désirée, que si vous ne retirez les paroles +que vous avez données à la Noire, il faut que je meure, heureux de +cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à ce que j'aime.</p> + +<p>—C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez +en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les +courtisans? Ils vous croient insensé, et si vous saviez ce qui m'est +revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.</p> + +<p>—Je ne puis me reprocher une si belle flamme, répondit-il; lorsque vous +aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce +que je sens pour elle.</p> + +<p>—Allez donc le quérir tout à l'heure, dit le roi avec un air +d'impatience qui faisait connaître son chagrin.</p> + +<p>Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que +rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son +cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchanté que +son fils:</p> + +<p>—Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je +rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour. Je vais +dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire pour retirer +ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime +mieux m'y résoudre.</p> + +<p>Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa +plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le +reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs, +non seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il +choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche, +parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre et persuader +ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'était un jeune +seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait +passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand +équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fut +extrême, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il +le conjurait de partir.</p> + +<p>—Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds +l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre +des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma +faveur, et que je la perdrais pour jamais.</p> + +<p>Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise +que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout +brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche +pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses, +vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que les princes, et +le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.</p> + +<p>Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il +l'embrassa étroitement:</p> + +<p>—Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du +mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et +amenez l'aimable princesse que j'adore.</p> + +<p>Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la +magnificence: ce n'était que devises amoureuses gravées sur des cachets +de diamants, des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de +Désirée; des bracelets de rubis taillés en cœur. Enfin que n'avait-il +pas imaginé pour lui plaire!</p> + +<p>L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait été +peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits +compliments pleins d'esprit. À la vérité il ne répondait pas à tout ce +qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Becafigue promit au +prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il +portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il +trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.</p> + +<p>—Ah! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre; elle serait offensée +d'un procédé si peu respectueux.</p> + +<p>Becafigue ne répondit rien là-dessus et partit. Le bruit de son voyage +prévint son arrivée; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient +beaucoup son maître et savaient les grandes actions du prince Guerrier; +mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite personnel; +de sorte que quand ils auraient cherché dans tout l'univers un mari pour +leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On +prépara un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres +nécessaires pour que la cour parût dans la dernière magnificence.</p> + +<p>Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée; +mais la fée Tulipe vint trouver la reine et lui dit:</p> + +<p>—Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est +ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si +tôt, et ne consentez point à l'envoyer chez le roi qui la demande, +qu'elle n'ait passé quinze ans; car je suis assurée que si elle part +plus tôt il lui arrivera quelque malheur.</p> + +<p>La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses +conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse.</p> + +<p>L'ambassadeur arriva. Son équipage demeura vingt-trois heures à passer; +car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers +étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de +perle. C'était un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde +était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de +lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la +harangue qu'il fit et des cérémonies qui se passèrent de part et +d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda à saluer la +princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée.</p> + +<p>—Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose +qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit +particulier; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille, +afin que vous y preniez part. Une fée, au moment de sa naissance, la +prit en aversion, et la menaça d'une très grande infortune si elle +voyait le jour avant l'âge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais +où les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous étions dans +la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en +rien faire.</p> + +<p>—Eh! quoi, sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en +retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon maître pour son fils, +elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous +arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le +portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui présenter; il est si +ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je le regarde.</p> + +<p>Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour +parler à la princesse, dit:</p> + +<p>—Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous +attends: venez bientôt dans notre cour l'orner des grâces qui vous +rendent incomparable.</p> + +<p>Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeurèrent si surpris +qu'ils prièrent Becafigue de le leur donner pour le porter à la +princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains.</p> + +<p>La reine n'avait point parlé jusqu'alors à sa fille de ce qui se +passait; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de +lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas +obéi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais +elle était si prudente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère. +Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit +un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car +elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air +d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas moins que ce +que disait le portrait.</p> + +<p>—Seriez-vous fâchée, lui dit la reine, en riant, d'avoir un époux qui +ressemblât à ce prince?</p> + +<p>—Madame, répliqua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi +je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.</p> + +<p>—Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous +estimeriez-vous pas heureuse?</p> + +<p>Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit dans +ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'empêcher de verser +des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre, +car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; et +cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans +l'ambassade du célèbre Becafigue; elle lui donna même les raretés qu'il +avait apportées pour lui présenter. Elle les admira, elle loua avec +beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en +temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du +prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors.</p> + +<p>L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on +lui donnât la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre, +mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu +auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa +négociation.</p> + +<p>Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de +trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour. Il ne +dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rêveur; la +vivacité de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des +jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet à regarder le +portrait de sa princesse; il lui écrivait à tous moments et présentait +les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin +ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade, et +pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecins ni docteurs.</p> + +<p>Le roi se désespérait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais +père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle +douleur pour un père! Il ne voyait aucun remède qui pût guérir le +prince. Il souhaitait Désirée; sans elle il fallait mourir. Il prit donc +la résolution, dans une si grande extrémité, d'aller trouver le roi et +la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir pitié de +l'état où le prince était réduit, et de ne plus différer un mariage qui +ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la +princesse eût quinze ans.</p> + +<p>Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien +davantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant +il se trouva une difficulté qui était insurmontable: c'est que son grand +âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture +s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en +poste le fidèle Becafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus +touchantes pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.</p> + +<p>Pendant ce temps, Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le +portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tout +moment dans le lieu où il était; et quelque soin qu'elle prît de cacher +ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer. Entre autres, +Giroflée et Longue-Épine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent +des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée +l'aimait passionnément et lui était fidèle; Longue-Épine de tout temps +sentait une jalousie secrète de son mérite et de son rang. Sa mère avait +élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame +d'honneur: elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus +aimable, quoiqu'elle chérît sa fille jusqu'à la folie; et voyant la +haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir +du bien.</p> + +<p>L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne +fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé. +Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle +trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des +engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. +Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les +Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus +d'extravagance que les autres.</p> + +<p>—Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne +me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes États, +vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon +trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont +jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé, +ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle?</p> + +<p>—Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que +tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître autant qu'il est +permis à un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de +l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais.</p> + +<p>—Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais résolu de +commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice, +puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez +lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime +pas les malhonnêtes gens.</p> + +<p>L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine +obtenu qu'il en profita.</p> + +<p>Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui +pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire traîné par six autruches qui +faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la +Fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son +aventure et la pria avec les dernières instances de servir son +ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle +regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le +prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse +Désirée, qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la +seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui +était presque éteinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment +de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du +mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée.</p> + +<p>—Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me +déplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai +pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments +s'intéressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta +chère marraine.</p> + +<p>La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et +de fruits qu'elle reçut fort agréablement.</p> + +<p>L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence vers la ville +capitale où le père de Désirée faisait son séjour. Il se jeta aux pieds +du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans +les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui +retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille; +qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; +qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; +qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour +de petites fées faisait tort à la majesté royale. Enfin il harangua si +bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant +le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il +fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit +qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à +l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que +c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il +saurait ce qu'on pouvait faire.</p> + +<p>La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui +se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille; son cœur se +serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait +pour le prince.</p> + +<p>—Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez +tout pour sa guérison; je ne suis inquiète que pour les menaces que la +fée de la Fontaine fit à votre naissance.</p> + +<p>—Je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures +nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller +dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? On +l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger; ainsi j'arriverais +heureusement chez le prince Guerrier.</p> + +<p>La reine goûta beaucoup cet expédient, elle en fit part au roi qui +l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire à Becafigue de venir +promptement, et il reçut des assurances certaines que la princesse +partirait au plus tôt, ainsi qu'il n'avait qu'à s'en retourner, pour +donner cette bonne nouvelle à son maître; et que pour se hâter +davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits +qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie, se jeta +encore aux pieds de leurs majestés, pour les remercier. Il partit +ensuite sans avoir vu la princesse.</p> + +<p>La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable, si +elle avait été moins prévenue en faveur du prince: mais il est de +certains sentiments qui étouffent presque tous les autres. On lui fit un +carrosse de velours vert par-dehors, orné de grandes plaques d'or, et +par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrodé; il n'y avait +aucune glace; il était fort grand, il fermait mieux qu'une boîte, et un +seigneur des premiers du royaume fut chargé des clés qui ouvraient les +serrures qu'on avait mises aux portières.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Autour d'elle on voyait les Grâces,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les ris, les plaisirs et les jeux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et les Amours respectueux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Empressés à suivre ses traces;</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Elle avait l'air majestueux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Avec une douceur céleste.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle s'attirait tous les vœux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sans compter ici tout le reste,</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Elle avait les mêmes attraits</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que fit briller Adélaïde,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand, l'hymen lui servant de guide,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse +suite n'embarrassât point; et après lui avoir donné les plus belles +pierreries du monde et quelques habits très riches, après, dis-je, des +adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour, à +force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame +d'honneur, Longue-Épine et Giroflée.</p> + +<p>On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse +Désirée; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son +portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant +sur le point de partir elle dit à sa mère qu'elle mourrait si le mariage +de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il +fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La +dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tâcherait de +remédier à sa peine en la rendant heureuse.</p> + +<p>Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda au-delà de +tout ce qu'on peut dire à cette mauvaise femme.</p> + +<p>—Quel dépôt ne vous confié-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie. +Prenez soin de la santé de ma fille; mais surtout soyez soigneuse +d'empêcher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de +quels maux elle est menacée, et je suis convenue avec l'ambassadeur du +prince Guerrier que, jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait +dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies.</p> + +<p>La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande +exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse +et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées.</p> + +<p>Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point +d'inquiétude pour leur chère fille; cela servit en quelque façon à +modérer la douleur que son éloignement leur causait. Mais Longue-Épine, +qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui +ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de +la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son +dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle, +et qu'il ne fût plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le +soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup +l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées, avec un grand +couteau fait exprès qu'elle avait apporté. Alors pour la première fois +la princesse Désirée vit le jour. À peine l'eut-elle regardé et poussé +un profond soupir, qu'elle se précipita du carrosse sous la forme d'une +biche blanche et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle +s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter, sans témoins, la +charmante figure qu'elle venait de perdre.</p> + +<p>La fée de la Fontaine, qui conduisait cette étrange aventure, voyant que +tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les +uns de la suivre et les autres d'aller à la ville, pour avertir le +prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt +bouleverser la nature; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus +assurés, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens +fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait.</p> + +<p>Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-Épine et Giroflée. Celle-ci +courut après sa maîtresse, faisant retentir les bois et les rochers de +son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté, +ne perdirent pas un moment à faire ce qu'elles avaient projeté. +Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui +avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareille, et la +couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son +sceptre était d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre +main, d'une perle plus grosse que la tête. Cela était rare et très lourd +à porter; mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne +rien négliger de tous les ornements royaux.</p> + +<p>En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère, qui portait la queue +de son manteau, s'achemine vers la ville.</p> + +<p>Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on +ne vînt les recevoir; et, en effet, elles n'étaient guère avancées quand +elles aperçurent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux litières +brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs +panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse). +Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne +savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés +galopèrent vers elles, et jugèrent par la magnificence de leurs habits +qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à +terre, et les abordèrent respectueusement.</p> + +<p>—Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-Épine, qui est dans ces +litières?</p> + +<p>—Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui +viennent au-devant de la princesse Désirée.</p> + +<p>—Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une +fée, jalouse de mon bonheur, a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient, +par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges +surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres +du roi mon père et de mes pierreries.</p> + +<p>Aussitôt ces cavaliers lui baisèrent le bas de sa robe, et furent en +diligence annoncer au roi que la princesse approchait.</p> + +<p>—Comment! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour!</p> + +<p>Ils lui racontèrent ce qu'elle avait dit. Le prince, brûlant +d'impatience:</p> + +<p>—Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une +princesse tout accomplie. Ils ne répondirent rien, et surprirent le +prince.</p> + +<p>—Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire.</p> + +<p>—Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux; +apparemment que la fatigue du voyage l'a changée.</p> + +<p>Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait +précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité. +Le roi descendit de la sienne, et s'avançant avec toute la cour, il +joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur +elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas:</p> + +<p>—Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie!</p> + +<p>—Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la +princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine; je remets +aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent +en partant.</p> + +<p>Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant +sur Becafigue, s'approcha de Longue-Épine. Ô dieux! que devint-il après +avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur! +Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à +peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui +d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais été de dents +plus noires et plus mal rangées. Enfin elle était aussi laide que +Désirée était belle.</p> + +<p>Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse, +demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la +force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et +s'adressant ensuite au roi:</p> + +<p>—Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai +ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherché à +nous tromper; l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie.</p> + +<p>—Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine; l'on a cherché à +vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant.</p> + +<p>Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur +renchérissait encore par-dessus.</p> + +<p>—Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce +ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance! +quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison.</p> + +<p>—C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait +promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui +fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché +pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que +le sort a tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger.</p> + +<p>—Quels outrages! s'écria la fausse princesse; ne suis-je pas bien +malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a +grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela +n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes +renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient.</p> + +<p>Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui +répondre, ils remontèrent chacun dans leur litière; et, sans autre +cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, +et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par +ordre du roi, elles furent enfermées dans le château des Trois-Pointes.</p> + +<p>Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le +frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son cœur. +Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa +cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet +de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus, +toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse +Désirée se trouvaient échouées. Il aurait mieux aimé mourir que +d'épouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais désespoir ne fut +égal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès +que sa santé put lui permettre, de s'en aller secrètement et de se +rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste +vie.</p> + +<p>Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue; il était bien +persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec +lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. +À peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit et laissa une +grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant +qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé il reviendrait +auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur +commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnière.</p> + +<p>Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette +lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant +que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue +s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une +vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la +fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que +le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, +descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa +tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible.</p> + +<p>—Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais +chercher quelques fruits pour vous rafraîchir et reconnaître un peu le +lieu où nous sommes.</p> + +<p>Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe +qu'il le pouvait.</p> + +<p>Il y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler +de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle +vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: «Quoi! c'est +moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la +plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une +innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? +Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent +point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?» Enfin elle se faisait +mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est +possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est +qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.</p> + +<p>La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit et demeura +surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la +nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle +entendait les bêtes féroces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle +était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la +rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait +quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le +regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort +au-dessous de ce qu'elle voyait. C'était l'unique consolation qu'elle +pouvait trouver dans un lieu si désert; elle y resta toute seule pendant +plusieurs jours.</p> + +<p>La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait +vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et +elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs +fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en +trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies +de la fée de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de +Giroflée vers la forêt, afin que cette fidèle confidente pût la consoler +dans sa disgrâce.</p> + +<p>Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand +Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer. +Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa +chère princesse. Lorsque la biche l'aperçut, elle franchit tout d'un +coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur +Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne +savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière +pour les hommes qui les rendît humaines, ou si elles la connaissaient; +car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien +les honneurs de la forêt.</p> + +<p>Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de +grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne +fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant +de respect et de tendresse qu'elle lui avait baisé ses mains. Elle lui +parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui +répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. +Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point, la biche +lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient +qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de +ses peines.</p> + +<p>Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur +que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger, elle la conduisit dans un +endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages qui ne +laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de +faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande +inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir: car, de +rester au milieu de la forêt exposées à tous les périls qu'elles +pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre.</p> + +<p>—N'êtes-vous point effrayée, charmante biche, lui dit-elle, de passer +la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.</p> + +<p>—Mais, continua Giroflée, vous avez parcouru déjà une partie de cette +vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un +bûcheron, un ermitage?</p> + +<p>La biche marqua par les mouvements de sa tête qu'elle n'avait rien vu.</p> + +<p>—Ô dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain. Quand +j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine +que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma chère +princesse, que je regrette la vie par rapport à moi: je la regrette par +rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute +consolation! se peut-il rien de plus triste?</p> + +<p>La petite biche se prit à pleurer, elle sanglotait presque comme une +personne.</p> + +<p>Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa +désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et, +paraissant tout d'un coup:</p> + +<p>—Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me +fait trop de peine.</p> + +<p>Bichette et Giroflée l'interrompaient en se jetant à ses genoux; la +première lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du +monde, l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui +rendre sa figure naturelle.</p> + +<p>—Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal +a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et, +pour l'adoucir, aussitôt que le jour laissera sa place à la nuit, elle +quittera sa forme de biche; mais à peine l'aurore paraîtra-t-elle, qu'il +faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts +comme les autres.</p> + +<p>C'était déjà beaucoup de cesser d'être biche pendant la nuit; la +princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent +Tulipe:</p> + +<p>—Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez +une cabane assez propre pour un endroit champêtre.</p> + +<p>En achevant ces mots, elle disparut. Giroflée obéit, elle entra avec +Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvèrent une vieille +femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin. +Giroflée la salua.</p> + +<p>—Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma biche? +Il me faudrait une petite chambre.</p> + +<p>—Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une +retraite ici; entrez avec votre biche.</p> + +<p>Elle les mena aussitôt dans une chambre très jolie, toute boisée de +merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins, +et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis +qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.</p> + +<p>Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être biche. Elle +embrassa cent fois sa chère Giroflée; elle la remercia de l'affection +qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la +sienne très heureuse dès que sa pénitence serait finie.</p> + +<p>La vieille vint frapper doucement à la porte, et, sans entrer, elle +donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec +grand appétit, ensuite elles se couchèrent; et sitôt que le jour parut, +Désirée étant redevenue biche se mit à gratter la porte afin que +Giroflée lui ouvrît. Elles se témoignèrent un sensible regret de se +séparer, quoique ce ne fût pas pour longtemps, et Bichette s'étant +élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son +ordinaire.</p> + +<p>J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et +que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez +tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai +parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait +besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui +donna.</p> + +<p>—Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il +ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais +au moins elle met à l'abri des lions.</p> + +<p>Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis; qu'il allait +lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le +prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était +encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une +chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches l'une de +l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.</p> + +<p>Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires. Dès que les +premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva, et +pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Becafigue +de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route +certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres +et de mousse; aussitôt une biche en partit. Il ne put s'empêcher de la +suivre. Son penchant dominant était pour la chasse, mais il n'était plus +si vif depuis la passion qu'il avait dans le cœur. Malgré cela, il +poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui décochait des +traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas +blessée: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins +que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des +coups si justes. L'on n'a jamais été si lasse que l'était la princesse +des biches: l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau. Enfin +elle se détourna à un sentier si heureusement, que le dangereux +chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-même extrêmement fatigué, +ne s'obstina pas à la suivre.</p> + +<p>Le jour s'étant passé de cette manière, la biche vit avec joie l'heure +de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée +l'attendait impatiemment. Dès qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta +sur le lit, haletante, elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille +caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui était arrivé. +L'heure de se débichonner étant arrivée, la belle princesse reprit sa +forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite:</p> + +<p>—Hélas! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la +Fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie +aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais +pressée de fuir. Mille traits décochés après moi me menaçaient d'une +mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.</p> + +<p>—Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée. Passez dans +cette chambre le temps fatal de votre pénitence. J'irai dans la ville la +plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les +Contes nouveaux que l'on a faits sur les fées, nous ferons des vers et +des chansons.</p> + +<p>—Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse. La charmante idée du +prince Guerrier suffit pour m'occuper agréablement; mais le même pouvoir +qui me réduit pendant le jour à la triste condition de biche me force +malgré moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange +l'herbe comme elles. Dans ce temps-là, une chambre me serait +insupportable.</p> + +<p>Elle était si harassée de la chasse, qu'elle demanda promptement à +manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore. +Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle +retourna dans la forêt.</p> + +<p>Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori.</p> + +<p>—J'ai passé le temps, lui dit-il, à courir après la plus belle biche +que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse +merveilleuse. J'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle +a évité mes coups. Aussitôt qu'il fera jour, j'irai la chercher encore, +et ne la manquerai point.</p> + +<p>En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son cœur une idée +qu'il croyait chimérique, n'étant pas fâché que la passion de la chasse +l'occupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait +trouvé la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une +aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous +côtés; il marcha longtemps, et comme il s'était échauffé, il fut ravi de +trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il +en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil. Il se +jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres, où mille oiseaux semblaient +s'être donné rendez-vous.</p> + +<p>Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux +écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt, +elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put +s'empêcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien, +qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. Ô dieux! que +devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit était trop rempli de sa +charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que +veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les +mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer +à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux ravis de +le voir ne pouvaient s'en détourner un moment; elle soupirait, poussait +de petits gémissements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore +davantage; elle le touchait lorsqu'il s'éveilla.</p> + +<p>Sa surprise parut extrême, il reconnut la même biche qui lui avait donné +tant d'exercice et qu'il avait cherchée longtemps; mais la trouver si +familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût +essayé de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit +de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour reprendre +haleine, car la belle biche était encore lasse d'avoir couru la veille +et le prince ne l'était pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le +plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire? c'était la peine de +s'éloigner de celui qui l'avait plus blessée par mérite que par les +traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très souvent qui tournait la +tête sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle pérît sous +ses coups, et lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait +de nouveaux efforts pour se sauver.</p> + +<p>—Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne +m'éviterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai +soin de toi.</p> + +<p>L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu'à elle.</p> + +<p>Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt, notre biche, ne +pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les +siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il +vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle était couchée comme +une pauvre petite bête demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir +sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui être cruel, +il se mit à la caresser.</p> + +<p>—Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec +moi, et que tu me suives partout.</p> + +<p>Il coupa exprès des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les +couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons étaient +chargés; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur +son cou, et vint la coucher doucement sur ces ramées; puis il s'assit +auprès d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui +présentait, et qu'elle mangeait dans sa main.</p> + +<p>Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne +l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle +s'inquiétait, parce que la nuit s'approchait. «Que serait-ce, +disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de +forme? Il serait effrayé et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que +n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt?» Elle ne faisait +que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en +fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla +voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire. +Pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la +maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la +nuit vint, sa métamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.</p> + +<p>—Le croirais-tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans +cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant +prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta +est peu fidèle! il est cent fois mieux fait; tout le désordre où l'on +voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine et lui conserve des +agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse +d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus +proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une méchante fée me +prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma +vie.</p> + +<p>Elle se prit à pleurer. Giroflée la consola, et lui fit espérer que dans +quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs.</p> + +<p>Le prince revint vers sa chère biche, dès qu'il eut trouvé une fontaine; +mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha +inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle +avait dû avoir de la raison.</p> + +<p>—Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me +plaindre de ce sexe trompeur et infidèle!</p> + +<p>Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie. Il conta à son +confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue +ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de +punir la biche quand il la rencontrerait.</p> + +<p>—Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince; ensuite nous +partirons pour aller plus loin.</p> + +<p>Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche +blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre, ou d'aller dans les mêmes +lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route +tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna +beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout +de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il +la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté +lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les +buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage, à cause du tour +qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents; +mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien, +qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur +violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa +tomber.</p> + +<p>Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une +fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe était +inévitable, car la fée de la Fontaine y avait attaché la fin de +l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir +couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe +pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête +de Bichette appuyée sur ses genoux.</p> + +<p>—N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est +arrivé? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas +aujourd'hui de même, je t'emporterai.</p> + +<p>La biche ne répondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne +pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui +ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.</p> + +<p>—Que je souffre de t'avoir blessée, lui disait-il. Tu me haïras, et je +veux que tu m'aimes.</p> + +<p>Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce +qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille +hôtesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'était pas +médiocrement embarrassé à la porter, à la mener et quelquefois à la +traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. «Qu'est-ce que je +vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce +prince! Ah! mourons plutôt!» Elle faisait la pesante et l'accablait; il +était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y eût pas loin pour +se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours, +il n'y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue; mais, +avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au +pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît.</p> + +<p>Hélas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait +un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya +inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés, +et elle était prête de s'étrangler avec un nœud coulant qu'il avait +malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée +dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où +était la biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle +aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la +défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le +prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.</p> + +<p>—Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince, +permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai +blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en +laisser le maître.</p> + +<p>—Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et +gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je +renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et si vous voulez voir comme +elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de +liberté.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.</p> + +<p>Bichette se jeta à son cou.</p> + +<p>—Baisez-moi la joue droite.</p> + +<p>Elle obéit.</p> + +<p>—Touchez mon cœur.</p> + +<p>Elle y porta le pied.</p> + +<p>—Soupirez.</p> + +<p>Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que +Giroflée lui disait.</p> + +<p>—Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est +pas sans chagrin.</p> + +<p>Elle s'en alla aussitôt avec sa biche.</p> + +<p>Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit +d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne +femme. Il s'y rendit fort peu après elles; et, poussé d'un mouvement de +curiosité dont Biche-Blanche était cause, il lui demanda qui était cette +jeune personne. Elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle +l'avait reçue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et +qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel +lieu était sa chambre; elle lui dit que c'était si proche de la sienne +qu'elle n'était séparée que par une cloison.</p> + +<p>Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus +trompé des hommes ou que cette fille avait demeuré avec la princesse +Désirée; qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade.</p> + +<p>—Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel +hasard serait-elle ici?</p> + +<p>—C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de +la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais +faire un trou.</p> + +<p>—Voilà une curiosité bien inutile, dit le prince tristement. Car les +paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il +ouvrit sa fenêtre qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver. +Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand +trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart +d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des +émeraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle +gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux +ravissaient.</p> + +<p>Giroflée était à genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le +sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez +embarrassées de cette blessure.</p> + +<p>—Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que +la déplorable vie que je mène. Oui! être biche tout le jour! voir celui +à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale +aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma +métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et +engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point +en état de l'éclaircir de ma destinée.</p> + +<p>L'on peut assez juger de l'étonnement de Becafigue par tout ce qu'il +venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de +la fenêtre avec des transports de joie inexprimable.</p> + +<p>—Ah! seigneur! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette +cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a +charmé.</p> + +<p>Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse. Il serait mort de +plaisir s'il n'eût craint d'être déçu par quelque enchantement: car +enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine +et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et +qui prenaient le nom, l'une de Désirée et l'autre de sa dame d'honneur?</p> + +<p>Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel à se +persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait +mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper +doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne +doutant pas que ce ne fût la bonne vieille et ayant même besoin de son +secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta +d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter +aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si +peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de +m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé +personne qui m'en ait bien éclairci. La princesse ne s'embarrassa pas +moins dans ses réponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprète aux +muets, se mit en tiers et persuada à l'un et l'autre qu'il ne s'était +jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'était-il jamais rien +dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les +serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se +passa ainsi, le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion, +et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut: rien ne fut égal à sa +joie; le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec +lui. Au même moment, elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit +avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus +habiles.</p> + +<p>—Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai +blessée sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un +si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux?</p> + +<p>Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son +visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que +ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal +qui lui procurait tant de bien.</p> + +<p>La manière dont elle parla était si obligeante, qu'il ne put douter de +ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta +la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il +fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait +eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour +tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria +d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de +trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt; +il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche +de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut +plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de +s'arrêter et de l'attendre.</p> + +<p>Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun +était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du +père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand +âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était +suivie d'un chariot découvert: Longue-Épine y était avec sa mère. Le +prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant +les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel.</p> + +<p>—Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il. Est-il possible que +vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause?</p> + +<p>—Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter.</p> + +<p>Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu +écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et +la fourberie de Longue-Épine.</p> + +<p>Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour +lui en rendre grâce. Dans ce moment, il vit paraître la princesse +Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle +montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes +de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros diamants du +monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur. +Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'était là +des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin +et avec succès. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la +princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée +pendant plusieurs jours.</p> + +<p>Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son +père, elle entra dans la chambre de Désirée; elle souffla sur son bras +pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous +lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait +bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce +qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la +conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour +reine:</p> + +<p>—Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince +Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.</p> + +<p>Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une +personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières +qui étaient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs +mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même +chariot, où elles étaient, servît à les conduire où elles voudraient +aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans +admirer son bon cœur et sans lui donner de grandes louanges.</p> + +<p>On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas. Le prince monta à +cheval pour accompagner sa belle princesse.</p> + +<p>On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on +prépara tout pour le jour des noces, qui devint très solennel par la +présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui +firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre +autres ce magnifique palais, où la reine les avait été voir, parut tout +d'un coup en l'air, porté par cinquante mille amours, qui le posèrent +dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don, il ne +s'en pouvait plus faire de considérables.</p> + +<p>Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir +avec elle lorsqu'il épouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette +aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en +arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus +libérale que ses sœurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes, +afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle. +Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une +fête nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont été chantées par +tout le monde.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>La princesse, trop empressée</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De sortir de ces sombres lieux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Où voulait une sage fée</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lui cacher la clarté des cieux,</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ses malheurs, sa métamorphose,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Font assez voir en quel danger</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Une jeune beauté s'expose</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand trop tôt dans le monde elle ose s'engager!</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>A donné des attraits capables de toucher,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La beauté souvent est fatale,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous ne sauriez trop la cacher.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Vous croyez toujours vous défendre,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais sachez qu'à son tour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À force d'en donner, on peut souvent en prendre.</i><br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Babiole" id="Babiole"></a><a href="#table">Babiole</a></h2> + + +<p>Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être +heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et +disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et +n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie, +et ne lui avait souhaité que des chagrins.</p> + +<p>Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit +descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main; elle +était à cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tête une +branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches; deux coques +de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après +avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine.</p> + +<p>«Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous +m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout +ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que +vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais +j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes.</p> + +<p>—Ha! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié +et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui +seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez, +soit ma consolation et non pas ma peine.</p> + +<p>—Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée; tout ce que je +puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine +blanche; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera +née, elle la garantira de plusieurs périls.»</p> + +<p>Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair.</p> + +<p>La reine demeura triste et rêveuse:</p> + +<p>«Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me coûtera bien des larmes +et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point +avoir?»</p> + +<p>La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses +déplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse, +était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la +princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine, +qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la +chose du monde qu'elle estimait davantage.</p> + +<p>Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait +jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête; +et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon, +sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. +À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, +et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle +cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut +mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces +fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni +téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.</p> + +<p>«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je +fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte +pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera +l'horreur du roi pour un tel enfant!»</p> + +<p>Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait +faire dans une occasion si pressante.</p> + +<p>«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse +est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera +au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez +plus longtemps une bestiole de cette nature.»</p> + +<p>La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le +roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que +sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la +guenon tout ce qu'elle voudrait.</p> + +<p>On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et +l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer; +il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême: +cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il +s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu +de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme +il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la +tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait +d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient: +une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux +de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.</p> + +<p>Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la sœur de sa +maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais +aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit +fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément +lorsque son fils cria:</p> + +<p>«Je veux la guenon, je veux l'avoir.»</p> + +<p>La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais +été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en +empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant +douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de +son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.</p> + +<p>Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui +donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée +comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et +on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de +trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était +noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux +oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un +papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on +n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire.</p> + +<p>Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se +gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il +y avait déjà quatre ans qu'elle était chez la reine, lorsqu'elle +commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose; +tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand +elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte, +que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante, +Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la +mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en coûta +quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des +chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé +Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot +de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que +chez le prince; il fallait qu'elle répondît comme une sibylle, à cent +questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se +bien démêler. Dès qu'il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la +faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en +collerette: si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et +des crêpes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la +liberté de manger ce qui était de son goût; le médecin en ordonnait, et +cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche +née princesse.</p> + +<p>La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son +esprit; elle excellait à jouer du clavecin: on lui en avait fait un +merveilleux dans une huître à l'écaille: il venait des peintres des +quatre parties du monde, et particulièrement d'Italie pour la peindre; +sa renommée volait d'un pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu +une guenon qui parlât.</p> + +<p>Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux et +spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir +Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de +badines et d'enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales. +Babiole avait un cœur, et ce cœur n'avait pas été métamorphosé comme +le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le +prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortunée Babiole +ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de +fenêtres, ou sur le coin d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son +panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait +une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa +mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un +miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser; de sorte qu'on +disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se +défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille.</p> + +<p>Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie, +les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en était presque plus +mention. Les choses allaient bien différemment de son côté; elle +l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait aimé à six; elle lui +faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort +justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des +marrons glacés. Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume +des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'épouser, et dans ce +dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il +n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier +ministre: mais il en aurait eu d'infinies à les exprimer, sans le +secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots; +celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'équipage, +auraient été bien fâchés de caqueter moins qu'elles. Un gros singe +appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de +carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette +Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement +sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L'on +avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées +pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait +pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne, +traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps: on voyait +ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel +étaient les guenons destinées à Babiole; il fallait voir comme elles +étaient parées: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient à la +noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons, +de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de +subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots, +les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave +qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut +qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.</p> + +<p>La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle +parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses +gardes l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus +extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours. Aussitôt +Mirlifiche, suivi d'un nombre considérable de singes, s'avança vers le +chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée +Gigogna, il l'en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui +devait lui servir d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût +présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet +s'élevant doucement en l'air, vint sur la fenêtre d'où la reine +regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde:</p> + +<p>«Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre +Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour +l'entretenir d'une affaire très importante.</p> + +<p>—Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger +une rôtie, et buvez un coup; après cela, je consens que vous alliez dire +au comte Mirlifiche qu'il est le très bienvenu dans mes états, lui et +tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie +jusqu'ici ne l'a point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer dans +la salle d'audience, où je vais l'attendre sur mon trône avec toute ma +cour.»</p> + +<p>À ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta +un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur +l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à l'oreille la réponse favorable +qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit +demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était +érigée en sous-interprète, s'il voulait bien lui donner une chambre pour +se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé +de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais; il y +entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands +fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans +lequel on avait arrangé maints pots de confiture; voilà mes gloutons +après; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une +bouteille de sirop; celui-ci des pâtés, celui-là des massepains. La +gente volatile qui faisait cortège, s'ennuyait de voir un repas où elle +n'avait ni chènevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son métier, +vola dans la salle d'audience, où s'approchant respectueusement de la +reine:</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être +complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures: le +comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part: il croquait +la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le cœur +pénétré, je vous en suis venu donner avis.</p> + +<p>—Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais +je vous dispense d'avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je +les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon cœur.»</p> + +<p>Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se +retira sans dire mot.</p> + +<p>L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa suite: il +n'était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du +fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était +venu aucun bon modèle: son chapeau était pointu, avec un bouquet de +plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or, +de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon +poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s'avança jusqu'au pied +du trône où la reine était assise; il s'adressa à Babiole, et parla +ainsi:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Madame, de vos yeux connaissez la puissance,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Par l'amour dont Magot ressent la violence.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Monette (c'est le nom d'une guenon chérie)</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Madame, je ne peux la comparer qu'à vous,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il lui conserverait un amour éternel.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Madame, vos appas ont chassé de son cœur</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le tendre souvenir de sa première ardeur.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il ne pense qu'à vous: si vous saviez, madame,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Jusques à quel excès il a porté sa flamme,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sans doute votre cœur, sensible à la pitié,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Un éternel souci semble le consumer,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Les olives, les noix dont il était avide,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il se meurt: c'est à vous que nous avons recours!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je ne vous dirai point les charmants avantages</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La figue et le raisin y viennent à foison,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur +Babiole, qui de son côté se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais +été davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de +répondre. Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur +l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prétentions de son roi, en tout +ce qui dépendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole +la suivit dans son cabinet:</p> + +<p>«Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret +de ton éloignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te +demande en mariage, car je n'ai pas encore oublié que son père mit deux +cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le +mien; ils mangèrent tant de nos sujets, que nous fûmes obligés de faire +une paix assez honteuse.</p> + +<p>—Cela signifie, madame, répliqua impatiemment Babiole, que vous êtes +résolue de me sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa colère; mais +je supplie au moins votre majesté de m'accorder quelques jours pour +prendre ma dernière résolution.</p> + +<p>—Cela est juste, dit la reine; néanmoins, si tu veux m'en croire, +détermine-toi promptement; considère les honneurs qu'on te prépare; la +magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je +suis sûre que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour +toi.</p> + +<p>—Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, répondit dédaigneusement la +petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touchée des sentiments +dont il me distingue.»</p> + +<p>Elle se leva aussitôt, et faisant la révérence de bonne grâce, elle fut +chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu'il la vit, il +s'écria:</p> + +<p>«Hé bien, ma Babiole, quand danserons-nous à ta noce?</p> + +<p>—Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'état où je me +trouve est si déplorable, que je ne suis plus la maîtresse de vous taire +mon secret, et quoiqu'il en coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue +que vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour époux.</p> + +<p>—Pour époux! dit le prince, en éclatant de rire; pour époux, ma +guenuche! je suis charmé de ce que tu me dis; j'espère cependant que tu +m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille, +notre air et nos manières ne sont pas tout à fait convenables.</p> + +<p>—J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos cœurs ne se +ressemblent point; vous êtes un ingrat, il y a longtemps que je m'en +aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le +mérite si peu.</p> + +<p>—Mais, Babiole, dit-il, songe à la peine que j'aurais de te voir +perchée sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de +la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton +honneur et pour le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne +amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta façon.</p> + +<p>—Vous êtes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout à +fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait déjà crevé +les yeux, mordu le nez, arraché les oreilles; mais je vous abandonne aux +réflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procédé.»</p> + +<p>Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher, +l'ambassadeur Mirlifiche s'était rendu dans son appartement, avec des +présents magnifiques.</p> + +<p>Il y avait une toilette de réseau d'araignée, brodée de petits vers +luisants, une coque d'œuf renfermait les peignes, un bigarreau servait +de pelote, et tout le linge était garni de dentelles de papier: il y +avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement +assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de +poinçons, et cela brillait comme des diamants ce qui était bien +meilleur, c'était une douzaine de boîtes pleines de confitures avec un +petit coffre de verre dans lequel étaient renfermées une noisette et une +olive, mais la clé était perdue, et Babiole s'en mit peu en peine.</p> + +<p>L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on +se sert en Magotie, que son monarque était plus touché de ses charmes +qu'il l'eût été de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait bâtir un +palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces présents, et +même de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le +roi son maître ne pouvait lui témoigner mieux son amitié:</p> + +<p>«Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle +vous devez être la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de +se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.»</p> + +<p>Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros +billot, tenant une pomme qu'il mangeait.</p> + +<p>Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure +si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à +Mirlifiche qu'elle était obligée à son maître de son estime; mais +qu'elle n'avait pas encore déterminé si elle voulait se marier.</p> + +<p>Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des +singes, et ne croyant pas qu'il fallût beaucoup de cérémonies pour +envoyer Babiole où elle voulait qu'elle allât, elle fit préparer tout +pour son départ. À ces nouvelles le désespoir s'empara tout à fait de +son cœur: les mépris du prince d'un côté, de l'autre l'indifférence de +la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la +résolution de s'enfuir: ce n'était pas une chose bien difficile; depuis +qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et +rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte.</p> + +<p>Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en +branche jusqu'au bord d'une rivière; l'excès de son désespoir l'empêcha +de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à +la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitôt +au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une +grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d'y entrer; +elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait +jusqu'à sa ceinture: il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il +avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un +rocher, d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière.</p> + +<p>«Hé! qui t'amène ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.</p> + +<p>—Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un +singe affreux que l'on veut me donner pour époux.</p> + +<p>—Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage +vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins +vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de +l'indifférence.</p> + +<p>—Ah! seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son +souvenir augmente toutes mes douleurs.</p> + +<p>—Il ne sera pas toujours rebelle à l'amour, continua l'hôte des +poissons, je sais qu'il est réservé à la plus belle princesse de +l'univers.</p> + +<p>—Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour +moi!»</p> + +<p>Le bonhomme sourit, et lui dit:</p> + +<p>«Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand maître, prend +seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot +t'a envoyé, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire +davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te +conduira où il faut que tu ailles.</p> + +<p>—Après les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne +puis me passer de savoir votre nom.</p> + +<p>—On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie, rivière, comme tu +vois, assez grosse et assez fameuse.»</p> + +<p>Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allèrent +pendant longtemps sur l'eau, et enfin à un détour qui paraissait long, +la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus +galant que la selle à l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait +jusqu'à de petits pistolets d'arçon, auxquels deux corps d'écrevisses +servaient de fourreaux.</p> + +<p>Babiole voyageait avec une entière confiance sur les promesses du sage +Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit. +Hélas! hélas! c'était l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses +mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et désolés de la +fuite de Babiole. Un singe de la troupe était monté à la dînée sur un +noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut à +peine au haut de l'arbre, que regardant de tous côtés, il aperçut +Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine +campagne. À cette vue il se prit à crier si fort, que les singes +assemblés lui demandèrent en leur langage de quoi il était question; il +le dit: on lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais, qui +volèrent jusqu'où elle était, et sur leur rapport l'ambassadeur, les +guenons et le reste de l'équipage coururent et l'arrêtèrent.</p> + +<p>Quel déplaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus +grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du +corps, il fut aussitôt entouré des plus vigilantes guenons, de quelques +renards et d'un coq qui se percha sur l'impériale, faisant la sentinelle +jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare: +ainsi la cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole qui +n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acariâtre et peu +complaisante.</p> + +<p>Au bout de trois jours, qui s'étaient passés sans aucune aventure, les +guides s'étant égarés, ils arrivèrent tous dans une grande et fameuse +ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aperçu un beau jardin, +dont la porte était ouverte, ils s'y arrêtèrent, et firent main-basse +partout, comme en pays de conquête. L'un croquait des noix, l'autre +gobait des cerises, l'autre dépouillait un prunier; enfin, il n'y avait +si petit singenot qui n'allât à la picorée, et qui ne fît magasin.</p> + +<p>Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume où Babiole +avait pris naissance; que la reine, sa mère, y demeurait, et que depuis +le malheur qu'elle avait eu de voir métamorphoser sa fille en guenuche, +par le bouquet d'aubépine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses +états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pût rappeler à +son souvenir la fatalité de sa déplorable aventure. On regardait là un +singe comme un perturbateur du repos public. De quel étonnement fut donc +frappé le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de +paille peinte, et le reste du plus surprenant équipage qui se soit vu +depuis que les contes sont contes, et que les fées sont fées?</p> + +<p>Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut +que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla +promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de +lèse-majesté; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple +assez fameux pour qu'on s'en souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes +dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de +grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le +respect dû à la qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva fort +méprisé en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans +le fond d'une cave sous un grand poinçon vide, où lui et ses camarades +furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles +guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.</p> + +<p>À son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre: +quand les disgrâces sont à un certain point, l'on n'appréhende plus +rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien; c'était la +situation où elle se trouvait, le cœur occupé du prince, qui l'avait +méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse idée du roi Magot, dont elle +était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier +de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que +ceux qui l'avaient prise s'arrêtèrent à la considérer comme quelque +chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre +étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l'admirable Babiole. La +reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa +nièce, avait écrit très souvent à sa sœur, qu'elle possédait une +guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la +reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les +gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie, +ils y firent un petit trône; elle s'y plaça plutôt en souveraine qu'en +guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement +surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit, +que malgré elle, la nature parla en faveur de l'infante.</p> + +<p>Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par +des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son +cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait +l'admiration de tous ceux qui l'entendaient.</p> + +<p>«Non, madame, s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort +prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des +singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous +plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand +malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus +de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma +conservation; c'est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous +aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite.»</p> + +<p>À votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si +révérencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands +yeux, croyait rêver, et sentait que son cœur était fort ému.</p> + +<p>Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules, +elle lui dit:</p> + +<p>«Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures; car je sens bien +que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde +dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure +même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent.</p> + +<p>—Ha! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon +malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un +discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort; car enfin, que +puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et +noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents +toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit, +que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments?</p> + +<p>—Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?»</p> + +<p>Babiole soupira sans rien répondre.</p> + +<p>«Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin +ou un écureuil; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui +serait bien ton fait.»</p> + +<p>Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine +s'éclata de rire.</p> + +<p>«Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu +parles?</p> + +<p>—Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la +reine, votre sœur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la +mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de +la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus +arrachée de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le +monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me +donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des +instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et.... +Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une +sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement +extraordinaire en votre personne.</p> + +<p>—Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articulée; je me +meurs, ma chère et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je +te retrouve.»</p> + +<p>À ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du +secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la +délacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y +prit pas seulement garde, tant elle était petite.</p> + +<p>Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la +princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui +savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta +ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne +savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce +qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les +unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer +dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine +pleurait et sanglotait.</p> + +<p>«Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par +un bouquet enchanté, dans ce misérable état? Mais au fond, +continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai +attiré l'indignation de la méchante Fanferluche; est-il juste qu'elle +souffre de la haine que cette fée a pour moi?</p> + +<p>—Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre +gloire; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne +est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand +on est aussi belle que vous.»</p> + +<p>La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les +autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait +exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer +Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le +reste de ses jours.</p> + +<p>Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se +coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre +sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa +tout le monde en rumeur de ne la point trouver.</p> + +<p>Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de +moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de +peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine; +cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer +maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.</p> + +<p>Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle +voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une +aventure si extraordinaire.</p> + +<p>«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je +devrais être!»</p> + +<p>Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. +Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne +la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la +menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni +chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait +ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea +sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais +trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel +pays.</p> + +<p>Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un +vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était +si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à +se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le +petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger +repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit +le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un +coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée, +que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du +monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta +tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien +dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une +petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir; +enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son +coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses +habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux +faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du +printemps.</p> + +<p>Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit +ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement.</p> + +<p>«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le +suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune +qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour +m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si +inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie +si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?»</p> + +<p>L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix: +la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la +noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise +d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des +tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns +dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent; +ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout +brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante +princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et +suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la +convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire +prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle +mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses +trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands +comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si +elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son +palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient +aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y +consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle +fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une +petite noisette.</p> + +<p>La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à +la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, +son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires, +elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours +le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y +avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout +l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des +géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des +rats.</p> + +<p>Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs +chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns +contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en +colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais +lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, +son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en +pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter +dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce +qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, +chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même +les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces +larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de +plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée, +et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était +depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le +pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa +vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il +ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, +qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je +ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son cœur lui +fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui +l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de +passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois, +le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le +menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie +affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la +perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts +cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son cœur +était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant +de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est +le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son +cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse.</p> + +<p>C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il +n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien +ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de +héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais +il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc +une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, +comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les +grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un +bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui +ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, +vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait +plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune +connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à +la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le +parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là, +il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle +avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait +personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était +rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à +l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les +plus douloureux qui puissent occuper une âme.</p> + +<p>«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que +j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans +mon cœur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon +office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais +contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le +Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de +dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira +la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher +cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique +cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.»</p> + +<p>En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita +comme un trait que l'on décoche avec violence.</p> + +<p>Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et +comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent +et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se +persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais +tour.</p> + +<p>Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle +tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement +leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour +dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle +s'y serait noyée comme une mouche.</p> + +<p>Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient +les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne +Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là, +chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand +les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où +elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de +l'air et de la rosée.</p> + +<p>La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince +l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il +s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient, +qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion +naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut +convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la +princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui +l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été +dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de +désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle +allait errante par le monde.</p> + +<p>Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle +soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur +Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils +aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce +siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à +l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient.</p> + +<p>Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y +entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de +toute sa force:</p> + +<p>«Babiole, belle Babiole, où êtes-vous?»</p> + +<p>Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l'onde: cette +voix lui dit:</p> + +<p>«Avance, et tu sauras où elle est.»</p> + +<p>À ces mots, le prince aussi téméraire qu'amoureux, donne deux coups +d'éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide +se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuadé qu'il s'allait +noyer.</p> + +<p>Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces +de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la +contrée; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte; les +tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière +Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la +Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort +loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta +fort respectueusement à l'entrée de la grotte, et le prince qui savait +encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence, +demanda s'il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu +d'une si belle troupe.</p> + +<p>Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il leur faisait +honneur et plaisir.</p> + +<p>«Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je +suis dans vos intérêts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que +vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l'a mise en +prison, c'est dans une bouteille.</p> + +<p>—Ah! que me dites-vous, s'écria le prince, l'infante est dans une +bouteille?</p> + +<p>—Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous +avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de vaincre les géants et les +dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il +faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin +ailé que je vous élève depuis longtemps.»</p> + +<p>Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes +et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.</p> + +<p>Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince. +Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on +le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une +large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit +d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une +longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de +tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si +petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la +vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement +parmi les mortels.</p> + +<p>L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait, +lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et +la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez +Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs; +il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui +partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que +pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés +qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un +désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait +depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la +découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu +de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu +que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait +sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.</p> + +<p>Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait +ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier +qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible, +quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus +extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes.</p> + +<p>«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce +chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il +faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?»</p> + +<p>Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince +au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et +s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous +divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit +sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de +cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit +de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune +prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de +la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses, +et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux, +et le danger où il était pensa la faire mourir.</p> + +<p>Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince, +ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et +qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux; +de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres. +L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait +mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le +parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond, +il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.</p> + +<p>«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je +vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à +votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis +fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes +sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la +faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes.</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si +prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon +cœur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens!</p> + +<p>—J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût, +répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque +attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être +prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui +rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent +l'intéresser.</p> + +<p>—Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le +dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la +plus aimable princesse qui soit au monde.»</p> + +<p>Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la +reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un +moment de repos, elle ne pouvait s'empêcher de songer à elle, de se +souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu +la revoir, toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de son royaume.</p> + +<p>Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit +demander une audience particulière.</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre jeunesse l'art de +nécromancien; vous devez juger par là que je n'ignore point la haine que +Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais +essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide, +est à présent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientôt +auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre sœur, la +cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage +de votre infante avec le prince votre neveu.</p> + +<p>—Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en +pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai +perdu ma chère fille, je n'ai plus d'époux, ma sœur prétend que mon +royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me +persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.</p> + +<p>—Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous +l'apprendre!</p> + +<p>—Hé! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage? +La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y +opposera toujours.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi +seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire.</p> + +<p>—Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma chère +fille.»</p> + +<p>Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle demeura +surprise de le voir déguisé, et cela l'obligea de lui raconter que +depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à +démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin +il venait de faire consentir sa tante à ce qu'il souhaitait. La +princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent +passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on +s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle était.</p> + +<p>Dès que la reine l'aperçut, son cœur s'agita si fort, qu'il ne fallut +point d'autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se +jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras; et après avoir +demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres +baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle +occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit +un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis au +nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu'on +faisait dans la cour du palais, l'ayant obligée de mettre la tête à la +fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir arriver la reine sa sœur. +Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle +le vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui était de la partie; +les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie; l'on courut +se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le célèbre +mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dépit de la +fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Finette_Cendron" id="Finette_Cendron"></a><a href="#table">Finette Cendron</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs +affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes +pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous +leurs meubles, pièce à pièce. Les fripiers étaient las d'acheter, car +tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine +furent bien pauvres, le roi dit à sa femme:</p> + +<p>«Nous voilà hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut +gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que +nous avons à faire, car jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi, +qui est fort doux.»</p> + +<p>La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y +rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit:</p> + +<p>«Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'à faire des filets +dont vous prendrez des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche. +Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire +d'autres. À l'égard de nos trois filles, ce sont de franches +paresseuses, qui croient être de grandes dames; elles veulent faire les +demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent +jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez +d'habits à leur gré.»</p> + +<p>Le roi commença de pleurer, quand il vit qu'il fallait se séparer de ses +enfants. Il était bon père mais la reine était la maîtresse. Il demeura +donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:</p> + +<p>«Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les +mener où vous jugerez à propos.»</p> + +<p>Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui +était la plus petite des filles, écoutait par le trou de la serrure; et +quand elle eut découvert le dessein de son papa et de sa maman, elle +s'en alla tant vite qu'elle put à une grande grotte fort éloignée de +chez eux, où demeurait la fée Merluche, qui était sa marraine.</p> + +<p>Finette avait pris deux livres de beurre frais, des œufs, du lait et de +la farine pour faire un excellent gâteau à sa marraine, afin d'en être +bien reçue. Elle commença gaîment son voyage; mais plus elle allait, +plus elle se lassait. Ses souliers s'usèrent jusqu'à la dernière +semelle; et ses petits pieds mignons s'écorchèrent si fort que c'était +grande pitié; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe, +pleurant.</p> + +<p>Par là passa un beau cheval d'Espagne, tout sellé, tout bridé; il y +avait plus de diamants à sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter +trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit à paître doucement +auprès d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la révérence; +aussitôt elle le prit par la bride:</p> + +<p>«Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la +fée? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais +mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne +avoine et de bon foin; tu auras de la paille fraîche pour te coucher.»</p> + +<p>Le cheval se baissa presque à terre devant elle, et la jeune Finette +sauta dessus; il se mit à courir si légèrement, qu'il semblait que ce +fût un oiseau. Il s'arrêta à l'entrée de la grotte, comme s'il en avait +su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'était Merluche qui, +ayant deviné que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoyé ce +beau cheval.</p> + +<p>Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine, +et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:</p> + +<p>«Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voilà du beurre, du +lait, de la farine et des œufs que je vous apporte pour vous faire un +bon gâteau à la mode de notre pays.</p> + +<p>—Soyez la bien venue, Finette, dit la fée; venez que je vous embrasse.»</p> + +<p>Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta très joyeuse, car madame +Merluche n'était pas une fée à la douzaine. Elle dit:</p> + +<p>«Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre; +décoiffez-moi et me peignez.»</p> + +<p>La princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.</p> + +<p>«Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez écouté +le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez éviter +ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en +rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et +vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous +sera aisé de revenir en suivant le fil.»</p> + +<p>La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux +habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur +le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit à la porte de +la maisonnette de leurs majestés. Finette dit au cheval:</p> + +<p>«Mon petit ami, vous êtes beau et très sage; vous allez plus vite que le +soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'où vous venez.»</p> + +<p>Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son +chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Dès que le jour +parut, le roi réveilla sa femme:</p> + +<p>«Allons, allons, madame, lui dit-il, apprêtez-vous pour le voyage.»</p> + +<p>Aussitôt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une +camisole blanche et un bâton. Elle fit venir l'aînée de ses filles qui +s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisième +Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.</p> + +<p>«J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma +sœur, elle nous régalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que +nous voudrons.»</p> + +<p>Fleur d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère:</p> + +<p>«Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène, il ne +m'importe.»</p> + +<p>Les deux autres en dirent autant. Elles prennent congé du roi, et les +voilà toutes quatre en chemin. Elles allèrent si loin, si loin, que +Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y +avait près de mille lieues. Elle marchait toujours derrière ses sœurs, +passant le fil adroitement dans les buissons.</p> + +<p>Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le +chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:</p> + +<p>«Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergère qui veille autour +de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.»</p> + +<p>Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta, +croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait +pas.</p> + +<p>«Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à +l'heure, et je laisserais mourir mes sœurs ici, car elles me battent et +m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux +pas abandonner.»</p> + +<p>Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent à +pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront +leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et +leurs bonbons.</p> + +<p>«Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai +pas moins bonne sœur;» et se levant, elle suivit son fil, et les +princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la +reine.</p> + +<p>En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait:</p> + +<p>«J'ai le cœur tout saisi de vous voir revenir seule.</p> + +<p>—Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.</p> + +<p>—Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais +des autres, car elles n'aiment rien.»</p> + +<p>Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit:</p> + +<p>«Qui va là?»</p> + +<p>Elles répondirent:</p> + +<p>«Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et +Fine-Oreille.»</p> + +<p>La reine se mit à trembler:</p> + +<p>«N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est +impossible qu'elles fussent revenues.»</p> + +<p>Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait:</p> + +<p>«Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles.»</p> + +<p>Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit:</p> + +<p>«Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si +je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.»</p> + +<p>Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue, il +leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle +leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu +chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles +feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où +elles couchaient.</p> + +<p>«Ça, dit Finette, mes sœurs, vous m'avez promis une poupée, +donnez-la-moi.</p> + +<p>—Vraiment tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu +es cause que le roi ne nous regrette pas.»</p> + +<p>Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre. +Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait +tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit +que la reine disait au roi:</p> + +<p>«Je les mènerai d'un autre côté, encore plus loin, et je suis certaine +qu'elles ne reviendront jamais.»</p> + +<p>Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour +aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit +deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux +petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans +l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut +pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne +vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait +d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le +joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise: +elle arriva promptement chez sa marraine.</p> + +<p>Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq +et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la +reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche +dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein +de cendre:</p> + +<p>«Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous +marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez +qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos sœurs, +elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus +vous voir.»</p> + +<p>Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou +quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa +poche: le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au +point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle +leur dit:</p> + +<p>«Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que +j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où +elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi +allons-y tout à l'heure.»</p> + +<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût +encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut +pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait +un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les +autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie +y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient +retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien +endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle. +Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus, +elle éveilla ses sœurs:</p> + +<p>«Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée.»</p> + +<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer: elles arrachaient +leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poings. Elles +s'écriaient:</p> + +<p>«Hélas! qu'allons-nous faire?»</p> + +<p>Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses +sœurs.</p> + +<p>«Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a +donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin; +et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.»</p> + +<p>Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour; +elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour +revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.</p> + +<p>Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en +parlèrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas +Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot, +et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut +éveiller ses sœurs.</p> + +<p>«Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument +nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que +j'ai fâché ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais +toujours.»</p> + +<p>Elles restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre:</p> + +<p>«Que ferons-nous?»</p> + +<p>Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:</p> + +<p>«Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit +qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de +pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.»</p> + +<p>Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois, +elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des +pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de +diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se +trouvèrent toutes prêtes.</p> + +<p>Elle leur dit:</p> + +<p>«J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire +de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je +vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.»</p> + +<p>La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans +s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour +cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais +pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle +arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur +les bras.</p> + +<p>Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se +réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine; +bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se +confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée, qu'à l'habileté +de ses sœurs. Elle fut leur dire toute effrayée:</p> + +<p>«La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.</p> + +<p>—Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons +bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commère +l'empressée mal à propos.»</p> + +<p>Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin, +il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand +nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à +pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger, +Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:</p> + +<p>«Ma sœur, n'as-tu rien à manger?</p> + +<p>—Non», dit-elle.</p> + +<p>Elle dit la même chose à Finette:</p> + +<p>«Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un +gland.</p> + +<p>—Ha! donnez-le-moi, dit l'une.</p> + +<p>—Donnez-le-moi, dit l'autre.»</p> + +<p>Chacune le voulait avoir.</p> + +<p>«Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette; +plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.»</p> + +<p>Elles y consentirent quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un +arbre dans un pays où il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux +et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient été +bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient +presque toujours à la belle étoile; tous les matins et tous les soirs +elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: «Croîs, +croîs, beau gland.» Il commença de croître à vue d'œil. Quand il fut un +peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez +fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle +descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure; Finette plus légère s'y +tint longtemps; et ses sœurs lui demandèrent:</p> + +<p>«Ne vois-tu rien, ma sœur?»</p> + +<p>Elle leur répondit:</p> + +<p>«Non, je ne vois rien.</p> + +<p>—Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut», disait Fleur-d'Amour.</p> + +<p>De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire: +«Croîs, croîs, beau gland.» Finette ne manquait jamais d'y monter deux +fois par jour: un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à +Fleur-d'Amour:</p> + +<p>«J'ai trouvé un sac que notre sœur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y +avoir dedans?»</p> + +<p>Fleur-d'Amour répondit:</p> + +<p>«Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et +moi, je crois que c'est du bonbon.»</p> + +<p>Belle-de-Nuit était friande, et voulut y voir; elle y trouva +effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles +servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants.</p> + +<p>«Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'écria-t-elle, il +faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place.»</p> + +<p>Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la +malice de ses sœurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un +désert; elle ne songeait qu'au chêne qui devenait le plus beau de tous +les chênes.</p> + +<p>Une fois qu'elle y monta et que ses sœurs, selon leur coutume, lui +demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria:</p> + +<p>«Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais +assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de +diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont +et viennent comme le vent.</p> + +<p>—Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.</p> + +<p>—Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutôt +voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis.»</p> + +<p>Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne +s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui était fort curieuse, ne manqua pas +de monter à son tour, elle demeura aussi ravie que ses sœurs.</p> + +<p>«Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que +nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous +épouser.»</p> + +<p>Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein, +elles se couchèrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort +endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:</p> + +<p>«Savez-vous ce qu'il faut faire, ma sœur, levons-nous et nous habillons +des riches habits que Finette a apportés.</p> + +<p>—Vous avez raison», dit Belle-de-Nuit; elles se levèrent donc, se +frisèrent, se poudrèrent, puis elles mirent des mouches, et les belles +robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais été +rien de si magnifique.</p> + +<p>Finette ignorait le vol que ses méchantes sœurs lui avaient fait; elle +prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien +affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçut en même temps ses +sœurs qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se +plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire +et de se moquer.</p> + +<p>«Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au +château sans me parer et me faire belle?</p> + +<p>—Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras +que des coups si tu nous importunes.</p> + +<p>—Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma +marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien.</p> + +<p>—Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous +t'enterrerons sans que personne le sache.»</p> + +<p>La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement +et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.</p> + +<p>Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait +merveilleuse.</p> + +<p>«Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien +divertir! que nous ferons bonne chère, nous mangerons à la table du roi, +mais pour Finette elle lavera les écuelles dans la cuisine, car elle est +faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous +bien de l'appeler notre sœur: il faudra dire que c'est la petite +vachère du village.»</p> + +<p>Finette qui était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si +maltraitée. Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent: +aussitôt une vieille femme épouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait +qu'un œil au milieu du front, mais il était plus grand que cinq ou six +autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle +faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.</p> + +<p>«Ô malheureuses! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que +c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour son +déjeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous +mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou +trois jours davantage.»</p> + +<p>Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent, +croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambées en valait +cinquante des leurs; elle courut après et les reprit, les unes par les +cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras, +elle les jeta toutes trois dans la cave qui était pleine de crapauds et +de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient +mangés.</p> + +<p>Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut quérir du +vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle +entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau +blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit +promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou.</p> + +<p>L'ogre était six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la +maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des éclats de +tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain œil, ses cheveux étaient tout +hérissés, il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne; il +avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants +qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze œufs +frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la +cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendît; +mais elles s'entredisaient tout bas:</p> + +<p>«Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?»</p> + +<p>L'ogre dit à sa femme:</p> + +<p>«Vois-tu, je sens chair fraîche, je veux que tu me la donnes.</p> + +<p>—Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fraîche, et ce sont +tes moutons qui sont passés par là.</p> + +<p>—Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche +assurément; je vais chercher partout.</p> + +<p>—Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.</p> + +<p>—Si je trouve, répliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai +la tête pour en faire une boule.»</p> + +<p>Elle eut peur de cette menace, et lui dit:</p> + +<p>«Ne te fâche point, mon petit ogrelet, je vais te déclarer la vérité. Il +est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce +serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis +vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est +fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble +plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me +tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange +pas à présent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le +maître.»</p> + +<p>L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout à +l'heure. Il disait:</p> + +<p>«Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.—Non, tu n'en mangeras +pas.</p> + +<p>—Hé bien, je ne mangerai que la plus petite.»</p> + +<p>Et elle disait:</p> + +<p>«Non, tu n'en mangeras pas une.»</p> + +<p>Enfin après bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger. +Elle pensait en elle-même:</p> + +<p>«Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se +sont sauvées.»</p> + +<p>L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les +pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et +quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles +répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer +à merveille, qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait +jusques aux plats, que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en +venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'ogre était +friand, il dit:</p> + +<p>«Ça, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne; mais, dit-il à +Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est +assez chaud?</p> + +<p>—Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte +avec la langue.</p> + +<p>—Hé bien, dit-il, allume donc le four.»</p> + +<p>Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse +mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu +effroyable, il était embrasé comme une fournaise, et l'ogre qui était +présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits +cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte. +Le maître ogre dit:</p> + +<p>«Hé bien, le four est-il chaud?»</p> + +<p>Finette répondit:</p> + +<p>«Monseigneur, vous l'allez voir.»</p> + +<p>Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis +elle dit:</p> + +<p>Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite.</p> + +<p>—Je suis grand,» dit l'ogre, et se baissant, il s'enfonça si avant +qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusqu'aux os. +Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une +montagne de cendre des os de son mari.</p> + +<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la +consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne +s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en +salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent:</p> + +<p>«Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis, +qui seront heureux de vous épouser.»</p> + +<p>Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt. +Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:</p> + +<p>«Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes +habillée, vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous +seriez comme un astre.</p> + +<p>—Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a +quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à +pâté.»</p> + +<p>Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la +peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une +hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son +corps d'avec sa tête.</p> + +<p>Il ne fut jamais une telle allégresse; elles montèrent sur le toit de la +maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or, elles furent dans +toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les +meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et +chantaient, rien ne leur manquait, du blé, des confitures, des fruits et +des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent +dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: «Nous voilà +plus riches que n'était notre père, quand il avait son royaume, mais il +nous manque d'être mariées, il ne viendra personne ici, cette maison +passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de +l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine +ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas +longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises +d'épouser des princesses.»</p> + +<p>Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient +se promener, qu'elle demeurât à la maison à faire le ménage et la +lessive, et qu'à leur retour tout fût net et propre; que si elle y +manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le +cœur serré de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant, +lavant sans se reposer, et toujours pleurant. «Que je suis malheureuse, +disait-elle, d'avoir désobéi à ma marraine, il m'en arrive toutes sortes +de disgrâces; mes sœurs m'ont volé mes riches habits; ils servent à les +parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi +me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils +m'eussent mangée que de vivre comme je vis?» Quand elle avait dit cela, +elle pleurait à étouffer, puis ses sœurs arrivaient chargées d'oranges +de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: «Ah! que +nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y +dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous déchausser +et nous décrotter, car c'est là ton métier.» Finette obéissait; et si +par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient +sur elle, et la battaient à la laisser pour morte.</p> + +<p>Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des +merveilles. Un soir que Finette était assise proche du feu sur un +monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes +de la cheminée; et cherchant ainsi elle trouva une petite clé si vieille +et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde à la nettoyer. +Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une +clé d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitôt à +courir par toute la maison, essayant la clé aux serrures, et enfin elle +trouva une cassette qui était un chef-d'œuvre. Elle l'ouvrit: il y +avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des +rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune; +mais elle attendit impatiemment que ses sœurs sortissent le lendemain. +Dès qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus +belle que le soleil.</p> + +<p>Ainsi ajustée, elle fut au même bal où ses sœurs dansaient; et +quoiqu'elle n'eût point de masque, elle était si changée en mieux, +qu'elles ne la reconnurent pas. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il +s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de +jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames à la +danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à +elle, et lui ayant fait une profonde révérence, elle la pria de lui dire +comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne +si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron. +Il n'y eut point d'amant qui ne fût infidèle à sa maîtresse pour +Cendron, point de poète qui ne rimât en Cendron; jamais petit nom ne fit +tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les +louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder, +assez de bouche pour la louer.</p> + +<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas +dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait +à cette nouvelle venue, en crevaient de dépit; mais Finette se démêlait +de tout cela de la meilleure grâce du monde; il semblait, à son air, +qu'elle n'était faite que pour commander. Fleur-d'Amour et +Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur sœur qu'avec de la suie de cheminée +sur le visage, et plus barbouillée qu'un petit chien, avaient si fort +perdu l'idée de sa beauté, qu'elles ne la reconnurent point du tout; +elles faisaient leur cour à Cendron comme les autres. Dès qu'elle voyait +le bal prêt à finir, elle sortait vite, revenait à la maison, se +déshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses sœurs +arrivaient:</p> + +<p>«Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune +princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi; +elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents +sont de perles, ses lèvres de corail; elle a une robe qui pèse plus de +mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est +aimable!»</p> + +<p>Finette répondait entre ses dents:</p> + +<p>«Ainsi j'étais, ainsi j'étais.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu bourdonnes?», disaient-elles.</p> + +<p>Finette répliquait encore plus bas:</p> + +<p>«Ainsi j'étais.»</p> + +<p>Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette +ne changeât d'habits, car la cassette était fée, et plus on y en +prenait, plus il en revenait, et si fort à la mode, que les dames ne +s'habillaient que sur son modèle.</p> + +<p>Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait +tardé assez tard à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver +chez elle un peu avant ses sœurs, en marchant de toute sa force, elle +laissa tomber une de ses mules, qui était de velours rouge, toute brodée +de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais +le temps était si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au +logis, un pied chaussé et l'autre nu.</p> + +<p>Le lendemain le prince Chéri, fils aîné du roi, allant à la chasse, +trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la +petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la chérit et +l'emporte avec lui. Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus; il devenait +maigre et changé, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la +reine, qui l'aimaient éperdument, envoyaient de tous côtés pour avoir de +bon gibier et des confitures; c'était pour lui moins que rien; il +regardait tout cela sans répondre à la reine, quand elle lui parlait. +L'on envoya quérir des médecins partout, même jusqu'à Paris et à +Montpellier. Quand ils furent arrivés, on leur fit voir le prince, et +après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de +vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y +apportait remède.</p> + +<p>La reine, qui l'aimait à la folie, pleurait à fondre en eau, de ne +pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser. Elle +amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les +regarder. Enfin elle lui dit une fois:</p> + +<p>«Mon cher fils, tu veux nous faire étouffer de douleur, car tu aimes, et +tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la +donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère.»</p> + +<p>Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de +dessous son chevet, et l'ayant montrée:</p> + +<p>«Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette +petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant à la chasse; je +n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser.</p> + +<p>—Hé bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons +chercher.»</p> + +<p>Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et +commanda en même temps que l'on fût avec des tambours et des trompettes, +annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la +mule, et que celle à qui elle serait propre, épouserait le prince. +Chacune ayant entendu de quoi il était question, se décrassa les pieds +avec toutes sortes d'eaux, de pâtes et de pommades. Il y eut des dames +qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres +jeûnaient ou se les écorchaient afin de les avoir plus petits. Elles +allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et +plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.</p> + +<p>Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'était +une chose étonnante.</p> + +<p>«Où allez-vous donc? leur dit Finette.</p> + +<p>—Nous allons à la grande ville, répondirent-elles, où le roi et la +reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouvée; car si +elle est propre à l'une de nous deux, il l'épousera, et nous serons +reines.</p> + +<p>—Et moi, dit Finette, n'irai-je point?</p> + +<p>—Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison bridé: va, va arroser nos +choux, tu n'es propre à rien.»</p> + +<p>Finette songea aussitôt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et +qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque +petit soupçon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la +peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal où l'on allait +danser n'était point dans la grande ville. Elle s'habilla +magnifiquement; sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et +de diamants; elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le +dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans +clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta +bien étonnée de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez +sa marraine. Elle le caressa et lui dit:</p> + +<p>«Sois le bien venu, mon petit dada; je suis obligée à ma marraine +Merluche.»</p> + +<p>Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il était tout +couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient +point de prix; et Finette était trente fois plus belle que la belle +Hélène.</p> + +<p>Le cheval d'Espagne allait légèrement, ses sonnettes faisaient din, din, +din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retournèrent +et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles +la reconnurent pour être Finette Cendron. Elles étaient fort crottées, +leurs beaux habits étaient couverts de boue:</p> + +<p>«Ma sœur, s'écria Fleur-d'Amour, en parlant à Belle-de-Nuit, je vous +proteste que voici Finette Cendron»; l'autre s'écria tout de même, et +Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa, et leur fit un +masque de crotte; elle se prit à rire, et leur dit: «Altesses, +Cendrillon vous méprise autant que vous le méritez»; puis passant comme +un trait, la voilà partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour +s'entre-regardèrent.</p> + +<p>«Est-ce que nous rêvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir +fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille le bonheur +lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine +d'un voyage inutile.»</p> + +<p>Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arrive au palais; dès qu'on +la vit, chacun crut que c'était une reine, les gardes prennent leurs +armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes +les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle, +disant: «Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de +l'univers.» Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince +mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant +qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout +d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apportée exprès. En même +temps l'on crie: «Vive la princesse Chérie, vive la princesse qui sera +notre reine!» Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les +mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitiés. +L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette +entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui +fait des présents admirables, sur lesquels le roi libéral renchérit +encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on +ne parle que de danser et de se réjouir.</p> + +<p>Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: «Non, +dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire»; ce qu'elle fit +en quatre mots. Quand ils surent qu'elle était née princesse, c'était +bien une autre joie, il tint à peu qu'ils n'en mourussent; mais +lorsqu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils +reconnurent que c'étaient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le +lui annoncèrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point à son +mariage, qu'ils ne rendissent les états de son père; ils le lui +promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'était +pas une affaire.</p> + +<p>Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivèrent. La première +nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire, +ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand +elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer, et au lieu de leur +faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se +leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les +présenta à la reine, lui disant: «Madame, ce sont mes sœurs qui sont +fort aimables, je vous prie de les aimer.» Elles demeurèrent si confuses +de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot. Elle leur +promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le +voulait rendre à leur famille. À ces mots, elles se jetèrent à genoux +devant elle, pleurant de joie.</p> + +<p>Les noces furent les plus belles que l'on eût jamais vues. Finette +écrivit à sa marraine, et mit sa lettre avec de grands présents sur le +joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur +dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'à retourner dans leur royaume.</p> + +<p>La fée Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le père et la +mère de Finette revinrent dans leurs états, et ses sœurs furent reines +aussi bien qu'elle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Fortunee" id="Fortunee"></a><a href="#table">Fortunée</a></h2> + + +<p>Il était une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de +mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute à +son fils et à sa fille qu'il aimait tendrement.</p> + +<p>«Votre mère m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une +paillasse. Les voilà avec ma poule, un pot d'œillets, et un jonc +d'argent qui me fut donné par une grande dame qui séjourna dans ma +pauvre chaumière; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voilà un don +que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les œillets, et de +bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable +beauté, nommez-la Fortunée, donnez-lui la bague et les œillets, pour la +consoler de sa pauvreté." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortunée, tu +auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton frère.»</p> + +<p>Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils +pleurèrent, et les partages se firent sans procès. Fortunée croyait que +son frère l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour +s'asseoir:</p> + +<p>«Garde tes œillets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour +mes escabelles ne les dérange point, j'aime l'ordre dans ma maison.»</p> + +<p>Fortunée qui était très douce, se mit à pleurer sans bruit; elle demeura +debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son frère) était mieux assis +qu'un docteur.</p> + +<p>L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent œuf frais de son +unique poule, il en jeta la coquille à sa sœur.</p> + +<p>«Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose à te donner; si tu ne t'en +accommodes point, va à la chasse aux grenouilles, il y en a dans le +marais prochain.»</p> + +<p>Fortunée ne répliqua rien. Qu'aurait-elle répliqué? Elle leva les yeux +au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la +trouva toute parfumée, et ne doutant point que ce ne fût l'odeur de ses +œillets, elle s'en approcha tristement, et leur dit:</p> + +<p>«Beaux œillets, dont la variété me fait un extrême plaisir à voir, vous +qui fortifiez mon cœur affligé, par ce doux parfum que vous répandez, +ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main +cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque +vous êtes mon unique bien.»</p> + +<p>En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'être arrosés; +ils étaient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la +lune jusqu'à la fontaine, qui était assez loin.</p> + +<p>Comme elle avait marché vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais +elle y fut à peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux +répondit bien à la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles +d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux +autres; ses gardes marchaient devant elle, richement vêtus de velours +amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, où +elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bientôt tendu; en même +temps on dressa le buffet, il était tout couvert de vaisselle d'or et de +vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la +fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder à plusieurs voix, qui +chantaient ces paroles:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Nos bois sont agités des plus tendres zéphirs,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Flore brille sur ces rivages;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sous ces sombres feuillages</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les oiseaux enchantés expriment leurs désirs.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Occupez-vous à les entendre;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et si votre cœur veut aimer,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il est de doux objets qui peuvent vous charmer:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On fera gloire de se rendre.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Fortunée se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle était +surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment, +cette grande reine dit à l'un de ses écuyers:</p> + +<p>«Il me semble que j'aperçois une bergère vers ce buisson, faites-la +approcher.»</p> + +<p>Aussitôt Fortunée s'avança, et quelque timide qu'elle fût naturellement, +elle ne laissa pas de faire une profonde révérence à la reine, avec tant +de grâce, que ceux qui la virent en demeurèrent étonnés; elle prit le +bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle, +baissant les yeux modestement; ses joues s'étaient couvertes d'un +incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il était aisé de +remarquer dans ses manières cet air de simplicité et de douceur, qui +charme dans les jeunes personnes.</p> + +<p>«Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous +point les voleurs?</p> + +<p>—Hélas! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit de toile, que +gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme moi?</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas riche? reprit la reine en souriant.</p> + +<p>—Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai hérité de mon père qu'un +pot d'œillets et un jonc d'argent.</p> + +<p>—Mais vous avez un cœur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le +prendre, voudriez-vous le donner?</p> + +<p>—Je ne sais ce que c'est que de donner mon cœur, madame, +répondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son cœur on ne peut +vivre, que lorsqu'il est blessé il faut mourir, et malgré ma pauvreté, +je ne suis point fâchée de vivre.</p> + +<p>—Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre cœur. +Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soupé?</p> + +<p>—Non, madame, dit Fortunée, mon frère a tout mangé.»</p> + +<p>La reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant mettre à +table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergère +était si surprise d'admiration, et si charmée des bontés de la reine, +qu'elle pouvait à peine manger un morceau.</p> + +<p>«Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si +tard à la fontaine?</p> + +<p>—Madame, dit-elle, voilà ma cruche, je venais quérir de l'eau pour +arroser mes œillets.»</p> + +<p>En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui était auprès +d'elle; mais lorsqu'elle la montra à la reine, elle fut bien étonnée de +la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau +qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant +qu'elle ne fût pas à elle.</p> + +<p>«Je vous la donne, Fortunée, dit la reine; allez arroser les fleurs dont +vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut être de +vos amies.»</p> + +<p>À ces mots, la bergère se jeta à ses pieds.</p> + +<p>«Après vous avoir rendu de très humbles grâces, madame, lui dit-elle, de +l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la liberté de vous prier +d'attendre ici un moment, je vais vous quérir la moitié de mon bien, +c'est mon pot d'œillets, qui ne peut jamais être en de meilleures mains +que les vôtres.</p> + +<p>—Allez, Fortunée, lui dit la reine, en lui touchant doucement les +joues, je consens de rester ici jusqu'à ce que vous reveniez.»</p> + +<p>Fortunée prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais +pendant qu'elle en avait été absente, son frère Bedou y était entré, il +avait pris le pot d'œillets, et mis à la place un grand chou. Quand +Fortunée aperçut ce malheureux chou, elle tomba dans la dernière +affliction, et demeura fort irrésolue si elle retournerait à la +fontaine. Enfin elle s'y détermina, et se mettant à genoux devant la +reine:</p> + +<p>«Madame, lui dit-elle, Bedou m'a volé mon pot d'œillets, il ne me reste +que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma +reconnaissance.</p> + +<p>—Si je prends votre jonc, belle bergère, dit la reine, vous voilà +ruinée?</p> + +<p>—Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je possède vos +bonnes grâces, je ne puis me ruiner.»</p> + +<p>La reine prit le jonc de Fortunée, et le mit à son doigt; aussitôt elle +monta dans un char de corail, enrichi d'émeraudes, tiré par six chevaux +blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortunée la suivit des +yeux, tant qu'elle put; enfin les différentes routes de la forêt la +dérobèrent à sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette +aventure. La première chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce +fut de jeter le chou par la fenêtre. Mais elle fut bien étonnée +d'entendre une voix, qui criait: «Ha! je suis mort.» Elle ne comprit +rien à ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. Dès +qu'il fut jour, Fortunée, inquiète de son pot d'œillets, descendit en +bas pour l'aller chercher; et la première chose qu'elle trouva, ce fut +le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant:</p> + +<p>«Que fais-tu ici, toi qui te mêles de tenir dans ma chambre la place de +mes œillets?</p> + +<p>—Si l'on ne m'y avait pas porté, répondit le chou, je ne me serais pas +avisé de ma tête d'y aller.»</p> + +<p>Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore:</p> + +<p>«Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux +mots que vos œillets sont dans la paillasse de Bedou.»</p> + +<p>Fortunée, au désespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la +bonté de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son +frère, et lui dit:</p> + +<p>«Méchante bête, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me +donne.</p> + +<p>—Ha! bergère, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est +de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes.</p> + +<p>"Ne croyez pas être fille du laboureur chez qui vous avez été nourrie; +non, belle Fortunée, il n'est point votre père; mais la reine qui vous +donna le jour, avait déjà eu six filles; et comme si elle eût été la +maîtresse d'avoir un garçon, son mari et son beau-père lui dirent qu'ils +la poignarderaient, à moins qu'elle ne leur donnât un héritier.</p> + +<p>"La pauvre reine affligée devint grosse; on l'enferma dans un château, +et l'on mit auprès d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux, +qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette +princesse alarmée du malheur qui la menaçait, ne mangeait et ne dormait +plus; elle avait une sœur qui était fée; elle lui écrivit ses justes +craintes; la fée étant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils. +Lorsqu'elle fut accouchée, elle chargea les zéphirs d'une corbeille, où +elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils +portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le +changer contre la fille qu'elle aurait: cette prévoyance ne servit de +rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa sœur la fée, +profita de la bonne volonté d'un de ses gardes, qui en eut pitié, et qui +la sauva avec une échelle de cordes.</p> + +<p>"Dès que vous fûtes venue au monde, la reine affligée cherchant à se +cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de +douleur; j'étais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me +chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si +accablée, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que +nous ferions de vous.</p> + +<p>"Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu m'empêcher de dire +cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, à +laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitôt, elle me toucha +d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon +affliction fut extrême et mon mari qui était absent dans le moment de +cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su.</p> + +<p>"À son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'étais noyée, +ou que les bêtes des forêts m'avaient dévorée. Cette même dame qui +m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui +ordonna de vous appeler Fortunée, et lui fit présent d'un jonc d'argent +et d'un pot d'œillets; mais comme elle était céans, il arriva +vingt-cinq gardes du roi votre père, qui vous cherchaient avec de +mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des +choux verts, du nombre desquels est celui que vous jetâtes hier au soir +par votre fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'à présent, +je ne pouvais parler moi-même, j'ignore comment la voix nous est +revenue.»</p> + +<p>La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de +lui raconter; elle était encore pleine de bonté, et lui dit:</p> + +<p>«Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule, +je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais; +mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous +venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je +vais chercher mes œillets, car je les aime uniquement.»</p> + +<p>Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de +fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son éloignement, et se +flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout +d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre: ils +se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et +les escabelles aux côtés; plusieurs grosses souris formaient le corps de +réserve, résolues de combattre comme des amazones.</p> + +<p>Fortunée demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats +se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.</p> + +<p>«Quoi! s'écria-t-elle, mon œillet, mon cher œillet, resterez-vous en +si mauvaise compagnie?»</p> + +<p>Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle +avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière; elle courut la +quérir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en même +temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit +promptement ses beaux œillets, qui étaient sur le point de mourir, tant +ils avaient besoin d'être arrosés; elle versa dessus toute l'eau qui +était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir, +lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les +branches, et qui lui dit:</p> + +<p>«Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous +déclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel, +qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.»</p> + +<p>La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une +poule, un œillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et +s'évanouit. Bedou arriva là-dessus: le travail et le soleil lui avaient +échauffé la tête; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses +œillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte, +et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre, +qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperçut auprès d'elle la reine des +Bois, toujours charmante et magnifique.</p> + +<p>«Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j'ai vu avec quelle +inhumanité il vous a jetée ici; voulez-vous que je vous venge?</p> + +<p>—Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et +son mauvais naturel ne peut changer le mien.</p> + +<p>—Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros +laboureur n'est pas votre frère; qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, répliqua +modestement la bergère, et je dois les en croire.</p> + +<p>—Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous êtes +née princesse?</p> + +<p>—On me l'a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me +vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve?</p> + +<p>—Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette +humeur! je connais à présent que l'éducation obscure que vous avez reçue +n'a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse, +et il n'a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez +éprouvées jusqu'à cette heure.»</p> + +<p>Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune adolescent +plus beau que le jour; il était habillé d'une longue veste mêlée d'or et +de soie verte, rattachée par de grandes boutonnières d'émeraudes, de +rubis et de diamants; il avait une couronne d'œillets, ses cheveux +couvraient ses épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un genou en +terre, et la salua respectueusement.</p> + +<p>«Ha! mon fils, mon aimable Œillet, lui dit-elle, le temps fatal de +votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée: +quelle joie de vous voir!»</p> + +<p>Elle le serra étroitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la +bergère:</p> + +<p>«Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a +raconté: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphyrs que +j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un +parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui +était ma sœur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus +secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si +bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle +le changea sur-le-champ en œillet, et malgré ma science, je ne pus +empêcher ce malheur. Dans le chagrin où j'étais réduite, j'employai tout +mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus +assuré que d'apporter le prince Œillet dans le lieu où vous étiez +nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau +délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous +aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais même +le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant +pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait +où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre +ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux +œillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce +jonc, votre félicité sera permanente: voyez à présent si ce prince vous +paraît assez aimable pour le recevoir pour époux.</p> + +<p>—Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je +connais que vous êtes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoyés +pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule; +qu'en me proposant l'alliance du prince Œillet, c'est le plus grand +honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je +ne connais point son cœur, et je commence à sentir pour la première +fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas.</p> + +<p>—N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le +prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression +que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été +permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une +passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel +vous ne ressentez que de l'indifférence.»</p> + +<p>Il lui dit ensuite ces vers:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Vous me donniez vos tendres soins:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et lorsque j'étais loin de vous,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Une sécheresse mortelle</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je languissais toujours dans l'attente cruelle</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De l'objet qui m'avait charmé.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>À mes douleurs vous étiez favorable,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et votre belle main,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>D'une eau pure arrosait mon sein,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et quelquefois votre bouche adorable,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Me donnait des baisers, hélas! pleins de douceurs.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Pour mieux jouir de mon bonheur,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je souhaitais, en un si doux moment,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que quelque magique puissance,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Me fît sortir d'un triste enchantement.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mes vœux sont exaucés, je vous vois, je vous aime;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je puis vous dire mon tourment:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quels vœux ai-je formés! justes dieux, qu'ai-je fait!</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua +beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre +des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la +souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant +les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en même temps sa toile +blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles; de sa +coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or; ses cheveux +noirs étaient ornés de mille diamants; et son teint, dont la blancheur +éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine +en soutenir l'éclat.</p> + +<p>«Ha! Fortunée, que vous êtes belle et charmante! s'écria-t-il en +soupirant; serez-vous inexorable à mes peines?</p> + +<p>—Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos +prières.»</p> + +<p>Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail, +passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver; elle l'appela +avec beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié de lui.</p> + +<p>«Quoi! après vous avoir si maltraitée! dit-elle.</p> + +<p>—Ha! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger.»</p> + +<p>La reine l'embrassa, et loua la générosité de ses sentiments.</p> + +<p>«Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou»; +sa chaumière devint un palais meublé et plein d'argent; ses escabelles +ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire +souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit; +elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se +trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la +princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion.</p> + +<p>Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la +poule une femme; le prince Œillet était seul mécontent; il soupirait +auprès de sa princesse; il la conjurait de prendre une résolution en sa +faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout +ce qui était aimable, l'était moins que ce jeune prince. La reine des +Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y +fût somptueux; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces +tendres époux dura autant que leur vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_bonne_petite_souris" id="La_bonne_petite_souris"></a><a href="#table">La bonne petite souris</a></h2> + + +<p>Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort, +qu'ils faisaient la félicité l'un de l'autre. Leurs cœurs et leurs +sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les +jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs; ils allaient à la pêche +prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourrée et la pavane; +à de grands festins, manger du rôt et des dragées; à la comédie et à +l'opéra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces pour +se divertir; enfin c'était le plus heureux de tous les temps.</p> + +<p>Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se +divertissaient à l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on +appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi +Joyeux vivait tout différemment. Il était ennemi déclaré des plaisirs; +il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrognée, une +grande barbe, les yeux creux; il était maigre et sec, toujours vêtu de +noir, des cheveux hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il +fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-même les +criminels; il se réjouissait à leur faire du mal.</p> + +<p>Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garçon, +il l'envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui +tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le méchant roi +entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande +envie, et résolut de faire une grosse armée, et d'aller le battre tout +son saoul, jusqu'à ce qu'il fût mort ou bien malade. Il envoya de tous +côtés pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons. +Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera +point de quartier. Lorsque tout fut prêt, il s'avança vers le pays du +roi Joyeux. À ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en défense; +la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant:</p> + +<p>«Sire, il faut nous enfuir: tâchons d'avoir bien de l'argent, et nous en +allons tant que terre nous pourra porter.»</p> + +<p>Le roi répondait:</p> + +<p>«Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'être +un poltron.»</p> + +<p>Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu à la reine, monta +sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se +mit à pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait:</p> + +<p>«Hélas, je suis grosse; si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et +prisonnière, le méchant roi me fera dix mille maux.»</p> + +<p>Cette pensée l'empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous +les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles, +elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela:</p> + +<p>«Hô, courrier, hô, quelle nouvelle?</p> + +<p>—Le roi est mort, s'écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi +arrivera dans un moment.»</p> + +<p>La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses +dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son +fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus +pitoyable. Voilà que tout d'un coup l'on entend: «Au meurtre, au +larron!» C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux +sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il +entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la +reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle +s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela +deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et +dit:</p> + +<p>«Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à +l'heure?»</p> + +<p>Il la découvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombèrent +sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus +son dos comme un sac de blé: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand +cheval qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle, il s'en +moquait, et lui disait: «Crie, plains-toi, cela me fait rire et me +divertit.» Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il +était résolu de la pendre; mais on lui dit que c'était dommage, et +qu'elle était grosse.</p> + +<p>Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait +d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en +était, il envoya quérir une fée, qui demeurait près de son royaume. +Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la +mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une +chambre bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par +terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour +et nuit. La fée en la voyant fut attendrie; elle lui fit la révérence, +et lui dit tous bas en l'embrassant:</p> + +<p>«Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer.»</p> + +<p>La reine un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait +d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande +fortune, et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble, +quand le méchant roi dit:</p> + +<p>«Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire +si cette esclave est grosse d'un garçon ou d'une fille.»</p> + +<p>La fée répondit:</p> + +<p>«Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la +mieux apprise que l'on ait jamais vue.»</p> + +<p>Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.</p> + +<p>«Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la +pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en +puisse empêcher.»</p> + +<p>Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui +pleurait amèrement; car elle disait en elle-même:</p> + +<p>«Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à +son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. À +quelle extrémité suis-je réduite? Ne pourrai-je point la cacher quelque +part, afin qu'il ne la vît jamais?»</p> + +<p>Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et +les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui +se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait, ne lui donnait +que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit +morceau de pain noir.</p> + +<p>Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et +les os. Un soir qu'elle filait (car le méchant roi qui était fort avare, +la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une +petite souris, qui était fort jolie. Elle lui dit:</p> + +<p>«Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois +pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en.»</p> + +<p>La petite souris courait de-çà, courait de-là, dansait, cabriolait comme +un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder, +qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.</p> + +<p>«Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le +donne de bon cœur.»</p> + +<p>Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente, +cuite à merveille, et deux pots de confitures. «En vérité, dit-elle, un +bienfait n'est jamais perdu.» Elle mangea un peu, mais son appétit était +passé à force de jeûner.</p> + +<p>Elle jeta du bonbon à la souris, qui le grignota encore; et puis elle se +mit à sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le geôlier +apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans +un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et +les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner, +elle ne trouva plus rien; la voilà bien fâchée contre la souris.</p> + +<p>«C'est une méchante petite bête, disait-elle, si elle continue, je +mourrai de faim.»</p> + +<p>Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva +dedans toutes sortes de bonnes choses à manger: elle en fut bien aise, +et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant +roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle +quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au +ciel: «Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?» En disant +cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de +paille; elle les prit, et commença de travailler avec.</p> + +<p>«Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour +mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première +personne charitable qui voudra en avoir soin.»</p> + +<p>Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait +point, la souris en traînait toujours par la chambre où elle continuait +de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois, +et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien +étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si +excellentes choses. La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir +de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la +corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite +bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit:</p> + +<p>«Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai.</p> + +<p>—Hélas ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir +venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre +enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de +vous bien payer.</p> + +<p>—Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande; +il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous +en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai +point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.»</p> + +<p>La reine l'entendant se mit à pleurer sans rien répondre; et la vieille, +après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.</p> + +<p>«C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris, +qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer.</p> + +<p>—Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne +de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? Hé +bien, madame, vous n'êtes pas à plaindre, restez en si bonne compagnie, +j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie guère.»</p> + +<p>Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine eût un bon +repas, et que la souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les +yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le +long de ses joues. Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un +miracle de beauté; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait +à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle eût +été bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son +cœur, songeant tristement.</p> + +<p>«Pauvre mignonne! chère enfant! si tu tombes entre les mains du méchant +roi, c'est fait de ta vie.»</p> + +<p>Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son +maillot, où était écrit:</p> + +<p>«Cette infortunée petite fille a nom Joliette.»</p> + +<p>Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait +encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et +pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris +qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.</p> + +<p>«Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver +la vie! Peut-être que je perdrai ma chère Joliette! Une autre que moi +t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande; je n'ai pu y consentir.»</p> + +<p>La souris commence à dire:</p> + +<p>«Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre +amitié que vous le croyez.»</p> + +<p>La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur +augmenta bien quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure +d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle +grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la +reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui +lui avait fait tant de caresses.</p> + +<p>Elle lui dit:</p> + +<p>«J'ai voulu éprouver votre cœur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que +vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors +et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie +que de l'amitié, et nous en trouvons rarement.</p> + +<p>—Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous +ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches et si puissantes?</p> + +<p>—Oui, répliqua-t-elle; car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne +nous touche guère; mais quand vous m'avez aimée en petite souris, ce +n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement; +j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parlé au bas de +la tour, et vous m'avez toujours été fidèle.»</p> + +<p>À ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le bécot +vermeil de la petite princesse, et elle lui dit:</p> + +<p>«Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche +que ton père; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides +et sans vieillesse.»</p> + +<p>La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et +d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille. +La fée l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille, +qu'elle descendit en bas; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa +forme de petite souris, quand elle descendit après elle par la +cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effrayée:</p> + +<p>«Tout est perdu, dit-elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient +d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle +fée qui me hait; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de +pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses +vilaines griffes.»</p> + +<p>Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de +douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de +ravoir la petite, à quelque prix que ce fût. Cependant le geôlier vint +dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'était plus grosse; il fut +le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit +qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par +force. Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses +ongles jusqu'au dernier morceau:</p> + +<p>«Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout à +l'heure.»</p> + +<p>En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un +arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le +poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa +quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la +reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle +en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle +aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline +l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible. Enfin +le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y +avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi +s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en +voulait point.</p> + +<p>Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine; mais +pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle +noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite souris s'y +transporta; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Elle entra +dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds, +avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait là des habits d'or et +d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui +traînaient à terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et +les gâtaient. La dindonnière était assise sur une grosse pierre; le fils +du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement:</p> + +<p>«Si vous me refusez votre cœur, je vous tuerai.»</p> + +<p>Elle lui répondait fièrement:</p> + +<p>«Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à +votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les +aime mieux que toutes vos braveries.»</p> + +<p>La petite souris la regardait avec admiration; car elle était aussi +belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée +prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit:</p> + +<p>«Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état.»</p> + +<p>La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de +douceur, et lui dit:</p> + +<p>«L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne; que m'en +conseillez-vous?</p> + +<p>—Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle; vous n'en +connaissez pas le prix ni le poids.</p> + +<p>—Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière, +puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni +où est mon père, ni où est ma mère; je me trouve sans parents et sans +amis.</p> + +<p>—Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent +plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise +ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis?</p> + +<p>—Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me +battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un +jour, et ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du +méchant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir à sa +basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait à tout +moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas! sans que j'en eusse +envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.»</p> + +<p>La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la +princesse Joliette. Elle lui dit:</p> + +<p>«Ma fille, apprenez-moi votre nom?</p> + +<p>—Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service», dit-elle.</p> + +<p>À ce mot la fée ne douta plus de la vérité; et lui jetant les bras au +cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit:</p> + +<p>«Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous +soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus +propre, car vous ressemblez à une petite souillon; prenez les beaux +habits que voilà, et vous accommodez.»</p> + +<p>Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras +qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva +toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et +déliés comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis +prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait +proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi +clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient +épanouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le +thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps +d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige; en temps d'été, c'était +des lys. Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée +la considéra comme une merveille; elle lui dit:</p> + +<p>«Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave?»</p> + +<p>Elle répliqua:</p> + +<p>«En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.</p> + +<p>—En seriez-vous bien aise? dit la fée.</p> + +<p>—Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence; j'en +serais fort aise.</p> + +<p>—Hé bien, dit la fée, soyez donc contente; je vous en dirai davantage +demain.»</p> + +<p>Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était +occupée à filer de la soie. La petite souris lui cria:</p> + +<p>«Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau, +que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais +entendre?</p> + +<p>—Hélas! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de +ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une +épingle.</p> + +<p>—Là, là, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à +merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne +tient qu'à elle d'être reine.»</p> + +<p>Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre, et la reine pleurait +de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût +dindonnière.</p> + +<p>«Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et +que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous +n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière.</p> + +<p>—C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui sachant comme je vous +aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état; mais elle en sortira, +ou j'y brûlerai mes livres.</p> + +<p>—Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi; +allons dès demain la quérir, et l'amenons ici.»</p> + +<p>Or, il arriva que le fils du méchant roi étant tout à fait fâché contre +Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, où il pleurait si fort, si fort, +qu'il hurlait. Son père l'entendit; il se mit à la fenêtre, et lui cria:</p> + +<p>«Qu'est-ce que tu as à pleurer? Comme tu fais la bête!»</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>«C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer.</p> + +<p>—Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le méchant roi. Je veux qu'elle +t'aime ou qu'elle meure.»</p> + +<p>Il appela ses gens d'armes, et leur dit:</p> + +<p>«Allez la quérir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira +d'être opiniâtre.»</p> + +<p>Ils furent au poulailler, et trouvèrent Joliette qui avait une belle +robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges, +et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne +s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour +une princesse.</p> + +<p>Elle leur dit fort civilement:</p> + +<p>«Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?</p> + +<p>—Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on +appelle Joliette.</p> + +<p>—Hélas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?»</p> + +<p>Ils la prirent vitement, et lièrent ses pieds et ses mains avec de +grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfuît. Ils la menèrent de cette +manière au méchant roi, qui était avec son fils. Quand il la vit si +belle, il ne laissa pas d'être un peu ému; sans doute qu'elle lui aurait +fait pitié, s'il n'avait pas été le plus méchant et le plus cruel du +monde. Il lui dit:</p> + +<p>«Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer +mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards +vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout à l'heure, ou +je vais vous écorcher.»</p> + +<p>La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit à genoux devant +lui, et lui dit:</p> + +<p>«Sire, je vous prie de ne me point écorcher, cela fait trop de mal; +laissez-moi un ou deux jours pour songer à ce que je dois faire, et puis +vous serez le maître.»</p> + +<p>Son fils, désespéré, voulait qu'elle fût écorchée. Ils conclurent +ensemble de l'enfermer dans une tour où elle ne verrait pas seulement le +soleil. Là-dessus, la bonne fée arriva dans le char volant, avec la +reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitôt la reine se mit à +pleurer amèrement disant qu'elle était toujours malheureuse, et qu'elle +aimerait mieux que sa fille fût morte, que d'épouser le fils du méchant +roi. La fée lui dit:</p> + +<p>«Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et +vengée.»</p> + +<p>Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite souris, +et se fourre sous le chevet du lit: dès qu'il voulut dormir, elle lui +mordit l'oreille; le voilà bien fâché; il se tourna de l'autre côté, +elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on +vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui +saignaient si fort qu'on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu'on +cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du méchant +roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui étaient +toutes écorchées; on lui met des emplâtres dessus. La petite souris +retourna dans la chambre du méchant roi, qui était un peu assoupi; elle +mord son nez et s'attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le +mord et l'égratigne. Il crie:</p> + +<p>«Miséricorde, je suis perdu!»</p> + +<p>Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lèvres, les +joues. L'on entre, on le voit épouvantable, qui ne pouvait presque plus +parler, tant il avait mal à la langue; il fit signe que c'était une +souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits +coins, elle n'y était déjà plus; elle courut faire pis au fils, et lui +mangea son bon œil (car il était déjà borgne). Il se leva comme un +furieux, l'épée à la main; il était aveugle, il courut dans la chambre +de son père, qui de son côté avait pris son épée, tempêtant et jurant +qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris.</p> + +<p>Quand il vit son fils si désespéré, il le gronda, et celui-ci qui avait +les oreilles échauffées, ne reconnut pas la voix de son père, il se jeta +sur lui. Le méchant roi, en colère, lui donna un grand coup d'épée, il +en reçut un autre; ils tombèrent tous deux par terre, saignant comme des +bœufs. Tous leurs sujets qui les haïssaient mortellement, et qui ne les +servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachèrent des +cordes aux pieds, et les traînèrent dans la rivière, disant qu'ils +étaient bienheureux d'en être quittes. Voilà le méchant roi tout mort et +son fils aussi. La bonne fée qui savait cela, fut quérir la reine, elles +allèrent à la tour noire, où Joliette était enfermée sous plus de +quarante clés.</p> + +<p>La fée frappa trois fois avec une petite baguette de coudre à la grosse +porte qui s'ouvrit, et les autres de même; elles trouvèrent la pauvre +princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta +à son cou:</p> + +<p>«Ma chère mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.»</p> + +<p>Elle lui conta le conte de sa vie. Ô bon Dieu! quand Joliette entendit +de si belles nouvelles, à peu tint qu'elle ne mourût de plaisir; elle se +jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle +mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle +caressait tendrement la fée qui lui avait porté des corbeilles pleines +de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et +le portrait du roi Joyeux entouré de pierreries, qu'elle mit devant +elle.</p> + +<p>La fée dit:</p> + +<p>«Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'état: allons dans la +grande salle du château, haranguer le peuple.»</p> + +<p>Elle marcha la première, avec un visage grave et sérieux, ayant une robe +qui traînait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours +bleu, toute brodée d'or, qui traînait bien davantage. Elles avaient +apporté leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes +sur la tête, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les +suivait avec sa beauté et sa modestie, qui n'avaient rien que de +merveilleux. Elles faisaient la révérence à tous ceux qu'elles +rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands.</p> + +<p>On les suivait, fort empressés de savoir qui étaient ces belles dames. +Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fée dit aux sujets du +méchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi +Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire; +qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un époux aussi parfait +qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mélancolie de tous +les cœurs. À ces mots chacun cria:</p> + +<p>«Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes +tristes et misérables.»</p> + +<p>En même temps cent sortes d'instruments jouèrent de tous côtés; chacun +se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine, +de sa fille et de la bonne fée:</p> + +<p>«Oui, oui, nous le voulons bien.»</p> + +<p>Voilà comme elles furent reçues. Jamais joie n'a été égale. On mit les +tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au +réveil de la jeune princesse, la fée lui présenta le plus beau prince +qui eût encore vu le jour. Elle l'était allé quérir dans le char volant +jusqu'au bout du monde; il était tout aussi aimable que Joliette. Dès +qu'elle le vit, elle l'aima. De son côté, il en fut charmé, et pour la +reine, elle était transportée de joie. On prépara un repas admirable et +des habits merveilleux. Les noces se firent avec des réjouissances +infinies.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_Princesse_Rosette" id="La_Princesse_Rosette"></a><a href="#table">La Princesse Rosette</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garçons: +ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La +reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoyât convier les fées à leur +naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait +arriver.</p> + +<p>Elle donna naissance à une belle petite fille, qui était si jolie, qu'on +ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien régalé toutes les +fées qui étaient venues la voir, quand elles furent prêtes à s'en aller, +elle leur dit: «N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui +arrivera à Rosette.»(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.)</p> + +<p>Les fées lui dirent qu'elles avaient oublié leur grimoire à la maison, +qu'elles reviendraient une autre fois la voir.</p> + +<p>«Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas +m'affliger par une mauvaise prédiction. Mais, je vous en prie, que je +sache tout; ne me cachez rien.»</p> + +<p>Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus +envie de savoir ce que c'était. Enfin, la plus jeune des fées lui dit:</p> + +<p>«Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur à ses +frères; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voilà tout ce +que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien +fâchées de n'avoir pas de meilleures nouvelles à vous apprendre.»</p> + +<p>Elles s'en allèrent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi +s'en aperçut à sa mine.</p> + +<p>Il lui demanda ce qu'elle avait: elle répondit qu'elle s'était approchée +trop près du feu, et qu'elle avait brûlé tout le lin qui était sur sa +quenouille. «N'est-ce que cela?» dit le roi. Il monta dans son grenier +et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La +reine continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait.</p> + +<p>Elle lui dit qu'étant au bord de la rivière, elle avait laissé tomber sa +pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. «N'est-ce que cela?» dit le +roi. Il envoya quérir tous les cordonniers de son royaume, et apporta +dix mille pantoufles de satin vert à la reine.</p> + +<p>Celle-ci continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle +lui dit qu'en mangeant de trop bon appétit, elle avait avalé sa bague de +noce, qui était à son doigt. Le roi découvrit qu'elle mentait car il +avait caché cette bague, et lui dit: «Ma chère femme, vous mentez! voilà +votre bague que j'ai cachée dans ma bourse.»</p> + +<p>Dame! elle fut bien attrapée d'être prise à mentir (car c'est la chose +la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi +elle lui dit ce que les fées avaient prédit de la petite Rosette, et que +s'il savait quelque bon remède, il le dît. Le roi s'attrista beaucoup. +Il avoua enfin à la reine: «Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos +deux fils, qu'en faisant mourir Rosette.» Mais la reine s'écria qu'elle +n'y survivrait pas. On apprit cependant à la reine qu'il y avait dans un +grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que +l'on allait consulter de partout.</p> + +<p>«Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les fées m'ont annoncé le +mal, mais elles ont oublié le remède.» Elle monta de bon matin sur une +belle petite mule blanche, toute ferrée d'or, avec deux de ses +demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent +auprès du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se +rendirent à l'arbre où l'ermite demeurait. Il n'aimait guère voir des +femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: «Soyez la bienvenue! +Que me voulez-vous?»</p> + +<p>Elle lui conta ce que les fées avaient dit de Rosette, et lui demanda +conseil. Il lui répondit qu'il fallait cacher la princesse dans une +tour, sans qu'elle en sortît jamais. La reine le remercia, lui fit une +bonne aumône, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces +nouvelles, il fit rapidement bâtir une grosse tour. Il y mit sa fille +et, pour qu'elle ne s'ennuyât point, le roi, la reine et les deux frères +allaient la voir tous les jours. L'aîné s'appelait le grand prince, et +le cadet, le petit prince.</p> + +<p>Ils aimaient leur sœur passionnément car elle était la plus belle et la +plus gracieuse que l'on eût jamais vue, et le moindre de ses regards +valait mieux que cent pistoles. Quand elle eut quinze ans, le grand +prince dit au roi: «Ma sœur est assez grande pour être mariée: +n'irons-nous pas bientôt à la noce?» Le petit prince en dit autant à la +reine, mais Leurs Majestés leur firent des réponses évasives. Mais le +roi et la reine tombèrent malades. Ils moururent tous deux le même jour. +La cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout. Rosette +était inconsolable de la mort de sa maman.</p> + +<p>Quand le roi et la reine eurent été enterrés, les marquis et les ducs du +royaume firent monter le grand prince sur un trône d'or et de diamants, +avec une belle couronne sur sa tête, et des habits de velours violet, +chamarrés de soleils et de lunes. Et puis toute la cour cria trois fois +«Vive le roi!» L'on ne songea plus qu'à se réjouir. Le roi et son frère +décidèrent: «À présent que nous sommes les maîtres, il faut retirer +notre sœur de la tour où elle s'ennuie depuis longtemps.»</p> + +<p>Ils n'eurent qu'à traverser le jardin pour aller à la tour, qu'on avait +bâtie la plus haute que l'on avait pu car le roi et la reine défunts +voulaient qu'elle y demeurât toujours. Rosette brodait une belle robe +sur un métier qui était là devant elle; mais quand elle vit ses frères, +elle se leva et prit la main du roi, lui disant: «Bonjour, sire! Vous +êtes à présent le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me +retirer de la tour où je m'ennuie fort.» Et, là-dessus, elle se mit à +pleurer.</p> + +<p>Le roi l'embrassa, et lui dit de ne point pleurer; qu'il venait pour +l'ôter de la tour, et la mener dans un beau château. Le prince avait ses +poches pleines de dragées, qu'il donna à Rosette. «Allons, lui dit-il, +sortons de cette vilaine tour! Le roi te mariera bientôt! Ne t'afflige +point!»</p> + +<p>Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de +fontaines, elle demeura si étonnée qu'elle ne pouvait pas dire un mot, +car elle n'avait encore jamais rien vu d'aussi beau. Elle regardait de +tous côtés; elle marchait, elle s'arrêtait; elle cueillait des fruits +sur les arbres, et des fleurs dans le parterre: son petit chien, appelé +Frétillon, qui était vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une +oreille, et qui dansait à ravir, allait devant elle, faisant jap, jap, +jap, avec mille sauts et mille cabrioles. Frétillon réjouissait fort la +compagnie. Il se mit tout d'un coup à courir dans un petit bois. La +princesse le suivit et fut émerveillée de voir, dans ce bois, un grand +paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu'elle n'en +pouvait détourner ses yeux.</p> + +<p>Le roi et le prince arrivèrent auprès d'elle, et lui demandèrent à quoi +elle s'amusait. Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'était +que cela. Ils lui dirent que c'était un oiseau dont on mangeait +quelquefois.</p> + +<p>«Quoi! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger? Je vous +déclare que je ne me marierai jamais qu'au roi des paons, et quand j'en +serai la reine, j'empêcherai bien que l'on en mange.»</p> + +<p>L'on ne peut dire l'étonnement du roi.</p> + +<p>«Mais, ma sœur, lui dit-il, où voulez-vous que nous trouvions le roi +des paons?</p> + +<p>—Où il vous plaira, sire! Mais je ne me marierai qu'à lui!»</p> + +<p>Après avoir pris cette résolution, les deux frères la conduisirent à +leur château, où il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa +chambre. Les dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour +la saluer: les unes lui apportèrent des confitures, les autres du sucre; +les autres des robes d'or, de beaux rubans, des poupées, des souliers en +broderie, des perles, des diamants. Pendant qu'elle causait avec des +amis, le roi et le prince songeaient à trouver le roi des paons, s'il y +en avait un au monde. Ils s'avisèrent qu'il fallait faire un portrait de +la princesse Rosette; et ils le firent faire si beau, qu'il ne lui +manquait que la parole et lui dirent:</p> + +<p>«Puisque vous ne voulez épouser que le roi des paons, nous allons partir +ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de +notre royaume en attendant que nous revenions.»</p> + +<p>Rosette les remercia de la peine qu'ils prenaient; elle leur dit qu'elle +gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence tout son plaisir +serait de regarder le beau paon et de faire danser Frétillon. Ils ne +purent s'empêcher de pleurer en se disant adieu. Voilà les deux princes +partis, qui demandaient à tout le monde:</p> + +<p>«Ne connaissez-vous point le roi des paons?</p> + +<p>—Non, non!»</p> + +<p>Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils allèrent si +loin, si loin, que personne n'a jamais été si loin. Ils arrivèrent au +royaume des hannetons: il ne s'en est point encore tant vu; ceux-ci +faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir +sourd. Il demanda à celui qui lui parut le plus raisonnable s'il ne +savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons.</p> + +<p>«Sire, lui dit le hanneton, son royaume est à trente mille lieues d'ici. +Vous avez pris le plus long chemin pour y aller.</p> + +<p>—Et comment savez-vous cela? dit le roi.</p> + +<p>—C'est, répondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que +nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins.»</p> + +<p>Voilà le roi et son frère qui prirent le hanneton bras dessus, bras +dessous: en guise d'amitié, ils dînèrent ensemble. Ils virent avec +admiration toutes les curiosités de ce pays-là, où la plus petite +feuille d'arbre vaut une pistole. Après cela, ils partirent pour achever +leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas +longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargés de paons, et tout en +était si rempli qu'on les entendait crier et parler de deux lieues.</p> + +<p>Le roi disait à son frère:</p> + +<p>«Si le roi des paons est un paon lui-même, comment notre sœur +prétend-elle l'épouser? Il faudrait être fou pour y consentir. Voyez la +belle alliance qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour +neveux.»</p> + +<p>Le prince n'était pas moins en peine:</p> + +<p>«C'est là, dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans +l'esprit. Je ne sais où elle a été deviner qu'il y a dans le monde un +roi des paons.»</p> + +<p>Quand ils arrivèrent à la grande ville, ils virent qu'elle était pleine +d'hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de +paon, et qu'ils en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils +rencontrèrent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse +d'or et de diamants, que douze paons menaient à toute bride. Ce roi des +paons était si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charmés: +il avait de longs cheveux blonds et frisés, le visage blanc, une +couronne de queue de paon.</p> + +<p>Quand il les vit, il jugea que puisqu'ils avaient des habits d'une autre +façon que les gens du pays, il fallait qu'ils fussent étrangers; et pour +le savoir, il arrêta son carrosse, et les fit appeler. Le roi et le +prince vinrent à lui. Ayant fait la révérence, ils lui dirent:</p> + +<p>«Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.»</p> + +<p>Ils tirèrent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi +des paons l'eut bien regardé:</p> + +<p>«Je ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle fille!</p> + +<p>—Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.</p> + +<p>—Ah! vous vous moquez, répliqua le roi des paons.</p> + +<p>—Sire, dit le prince, voilà mon frère qui est roi comme vous. Notre +sœur, dont voici le portrait, est la princesse Rosette: nous venons +vous demander si vous voulez l'épouser; elle est belle et bien sage, et +nous lui donnerons un boisseau d'écus d'or.</p> + +<p>—Oui, dit le roi, je l'épouserai de bon cœur. Elle ne manquera de rien +avec moi, je l'aimerai beaucoup: mais je vous assure que je veux qu'elle +soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir.</p> + +<p>—Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frères de Rosette.</p> + +<p>—Vous y consentez? ajouta le roi. Allez donc en prison, et restez-y +jusqu'à ce que la princesse soit arrivée.»</p> + +<p>Les princes le firent sans difficulté, car ils étaient bien certains que +Rosette était plus belle que son portrait. Lorsqu'ils furent dans la +prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son château le +portrait de Rosette, dont il était si fou qu'il ne dormait ni jour, ni +nuit.</p> + +<p>Comme le roi et son frère étaient en prison, ils écrivirent par la poste +à la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite +possible parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui +dirent pas qu'ils étaient prisonniers, de peur de l'inquiéter trop. +Quand elle reçut cette lettre, elle fut tellement transportée qu'elle +pensa en mourir. Elle dit à tout le monde que le roi des paons était +trouvé, et qu'il voulait l'épouser. On alluma des feux de joie, on tira +le canon; l'on mangea des dragées et du sucre partout. Elle laissa ses +belles poupées à ses amies, et le royaume de son frère entre les mains +des plus sages vieillards de la ville.</p> + +<p>Elle leur recommanda bien de prendre soin de tout, de ne guère dépenser, +d'amasser de l'argent pour le retour du roi; elle les pria de conserver +son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa sœur de +lait, avec le petit chien vert Frétillon. Elles se mirent dans un bateau +sur la mer. Elles portaient le boisseau d'écus d'or et des habits pour +dix ans, à en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient que rire et +chanter. La nourrice demandait au batelier:</p> + +<p>«Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons?»</p> + +<p>Il lui disait:</p> + +<p>«Non, non!»</p> + +<p>Une autre fois elle lui demandait:</p> + +<p>«Approchons-nous, approchons-nous?»</p> + +<p>Il lui disait:</p> + +<p>«Bientôt, bientôt.»</p> + +<p>Une autre fois elle lui dit:</p> + +<p>«Approchons-nous, approchons-nous?»</p> + +<p>Il répliqua:</p> + +<p>«Oui, oui.»</p> + +<p>Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise auprès +de lui, et lui dit:</p> + +<p>«Si tu veux, tu seras riche à jamais.»</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>«Je le veux bien!»</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>«Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles.»</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>«Je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse +dormira, tu m'aides à la jeter dans la mer. Après qu'elle sera noyée, +j'habillerai ma fille de ses beaux habits, et nous la mènerons au roi +des paons qui sera bien aise de l'épouser; et, pour ta récompense, nous +te donnerons plein de diamants.»</p> + +<p>Le batelier fut bien étonné de ce que lui proposait la nourrice; il lui +dit que c'était dommage de noyer une si belle princesse, qu'elle lui +faisait pitié: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire +qu'il ne savait plus rien lui refuser.</p> + +<p>La nuit étant venue, la princesse se coucha: son petit Frétillon était +joliment couché au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette +dormait à poings fermés, quand la méchante nourrice, qui ne dormait pas, +s'en alla quérir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la +princesse; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son lit de +plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La sœur de lait les +aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent le tout à la mer; et la +princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se réveilla point.</p> + +<p>Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume était fait de +plumes de phénix, qui sont fort rares, et qui ont cette propriété +qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans +son lit, comme si elle eût été dans un bateau. L'eau pourtant mouillait +peu à peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de +l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'être grondée. Comme elle +se tournait d'un côté sur l'autre, Frétillon s'éveilla. Il avait le nez +excellent; il sentait les soles et les morues de si près, qu'il se mit à +japper, à japper, tant qu'il éveilla tous les autres poissons.</p> + +<p>Ils commencèrent à nager: les gros poissons donnaient de la tête contre +le lit de la princesse, qui ne tenant à rien, tournait et retournait +comme une pirouette. Dame, elle était bien étonnée! «Est-ce que notre +bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais été aussi mal à mon +aise que cette nuit.» Et toujours Frétillon qui jappait, et qui faisait +une vie de désespéré. La méchante nourrice et le batelier l'entendaient +de bien loin, et disaient: «Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec +sa maîtresse à notre santé. Dépêchons-nous d'arriver!»</p> + +<p>Car ils étaient tout près de la ville du roi des paons. Il avait envoyé +au bord de la mer cent carrosses tirés par toutes sortes de bêtes rares: +il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des +bœufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse où la princesse +Rosette devait prendre place était traîné par six singes bleus, qui +sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours +agréables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des +plaques d'or.</p> + +<p>On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la +divertir. Elles étaient habillées de toutes sortes de couleurs, et l'or +et l'argent étaient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin +de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette à la tête et +partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle était avec ses +ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les +yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos, +de méchante humeur et maussade, qui grognait toujours.</p> + +<p>Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils +demeurèrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons, +que l'on m'apporte à manger! Vous êtes de bonnes canailles, je vous +ferai tous pendre!»</p> + +<p>À cette nouvelle, ils se disaient:</p> + +<p>«Quelle vilaine bête! Elle est aussi méchante que laide. Voilà notre roi +bien marié, je ne m'étonne point; ce n'était pas la peine de la faire +venir du bout du monde.»</p> + +<p>Elle faisait toujours la maîtresse, et pour moins que rien elle donnait +des soufflets et des coups de poing à tout le monde. Comme son équipage +était fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine +dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'étaient mis sur les arbres +pour la saluer en passant, et qui avaient résolu de crier: «Vive la +belle reine Rosette!», quand ils l'aperçurent si horrible, ils criaient: +«Fi, fi, qu'elle est laide!» Elle enrageait de dépit, et disait à ses +gardes: «Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures.» Les paons +s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.</p> + +<p>Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas à la +nourrice: «Commère, nous ne sommes pas bien; votre fille devrait être +plus jolie.» Elle lui répondit: «Tais-toi, étourdi, tu nous porteras +malheur.» L'on alla avertir le roi que la princesse approchait.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, ses frères m'ont-ils dit vrai? Est-elle plus belle que +son portrait?</p> + +<p>—Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle.</p> + +<p>—Oui, dit le roi, j'en serai bien content: allons la voir!»</p> + +<p>Car il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la cour, +qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l'on +disait, sinon: «Fi, fi, qu'elle est laide!» Il crut qu'on parlait de +quelque naine ou de quelque bête qu'elle avait peut-être amenée avec +elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce fût +effectivement de la jeune fille. L'on portait le portrait de Rosette au +bout d'un grand bâton tout découvert, et le roi marchait gravement +après, avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des +royaumes voisins. Le roi des paons était impatient de voir sa chère +Rosette.</p> + +<p>Dame! quand il l'aperçut, il faillit mourir sur place; il se mit dans la +plus grande colère du monde; il déchira ses habits; il ne voulait pas +l'approcher: elle lui faisait peur.</p> + +<p>«Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes prisons ont +bien de la hardiesse de s'être moqués de moi et de m'avoir proposé +d'épouser une magotte comme cela: je les ferai mourir. Allons, que l'on +enferme tout à l'heure cette pimbêche, sa nourrice et celui qui les +amène! Qu'on les mette au fond de ma grande tour!»</p> + +<p>D'un autre côté, le roi et son frère, qui étaient prisonniers, et qui +savaient que leur sœur devait arriver, s'étaient habillés de beau pour +la recevoir.</p> + +<p>Au lieu de venir ouvrir la prison, et les mettre en liberté ainsi qu'ils +l'espéraient, le geôlier vint avec des soldats et les fit descendre dans +une cave toute noire, pleine de vilaines bêtes, où ils avaient de l'eau +jusqu'au cou. «Hélas! se disaient-ils l'un à l'autre, voilà de tristes +noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur?» +Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les faire +mourir. Trois jours se passèrent sans qu'ils entendissent parler de +rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des +injures par un trou.</p> + +<p>«Vous avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il, pour +m'attraper et pour m'engager à épouser votre sœur! Mais vous n'êtes +tous deux que des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais +envoyer des juges qui feront bien vite votre procès. L'on file déjà la +corde dont je vous ferai pendre.</p> + +<p>—Roi des paons, répondit le roi en colère, n'allez pas si vite dans +cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme +vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons +écus; j'y mangerais jusqu'à ma chemise. Ho, ho, vous êtes plaisant de +nous vouloir pendre! est-ce que nous avons volé quelque chose?»</p> + +<p>Quand le roi l'entendit parler si résolument, il ne savait où il en +était, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur +sœur sans les faire mourir. Mais son confident, qui était un vrai +flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le +monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet +de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que +l'on fît leur procès.</p> + +<p>Cela ne dura guère: il n'y eut qu'à voir le portrait de la véritable +princesse Rosette auprès de celle qui était venue, et qui prétendait +l'être, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coupé, comme étant +menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et +qu'ils ne lui avaient donné qu'une laide paysanne. L'on alla à la prison +leur lire cet arrêt et ils s'écrièrent qu'ils n'avaient point menti; que +leur sœur était princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait +quelque chose là-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils +demandaient encore sept jours avant qu'on les fît mourir; que peut-être +pendant ce temps leur innocence serait reconnue.</p> + +<p>Le roi des paons, qui était fort en colère, eut beaucoup de peine à +accorder cette grâce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes +ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la +pauvre princesse Rosette. Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée, +et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans +secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant, qu'elle faisait +pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir.</p> + +<p>«Assurément, disait-elle, j'ai été jetée dans la mer par l'ordre du roi +des paons; il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire de moi, il +m'a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l'aurais +tant aimé! Nous aurions fait si bon ménage!»</p> + +<p>Là dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher de +l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté et de l'autre +de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée à mourir, et presque transie. +Si ce n'avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le +cœur, elle serait morte cent fois.</p> + +<p>Elle avait une faim épouvantable; elle vit des huîtres à l'écaille; elle +en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les +aimait guère; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît. Quand la nuit +venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait à son chien: +«Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.» +Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n'était pas bien +loin du bord de l'eau. En ce lieu-là, il y avait un bon vieillard qui +vivait tout seul dans une petite chaumière où personne n'allait jamais: +il était fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde.</p> + +<p>Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait +guère de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs s'étaient égarés. +Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un +coup il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer; et +la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria:</p> + +<p>«Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici; il y a deux jours que je +languis.»</p> + +<p>Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra +dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avança dans l'eau +jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin il tira tant +qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent +bien aises d'être sur la terre.</p> + +<p>Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle +s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumière, où il +lui alluma un petit feu de paille sèche, et tira de son coffre le plus +bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la +princesse s'habilla. Ainsi vêtue en paysanne, elle était belle comme le +jour, et Frétillon dansait autour d'elle pour la divertir.</p> + +<p>Le vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande dame, car les +couvertures de son lit étaient toutes d'or et d'argent, et son matelas +de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait +mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout à l'autre, +pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'était le roi des +paons qui l'avait fait noyer.</p> + +<p>«Comment ferons-nous, ma fille? lui dit le vieillard. Vous êtes une si +grande princesse, accoutumée à manger de bons morceaux, et moi je n'ai +que du pain noir et des raves. Vous allez faire méchante chère, et si +vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous êtes +ici: certainement, s'il vous avait vue, il vous épouserait.</p> + +<p>—Ah! c'est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir: mais si vous +avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y +aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision.»</p> + +<p>Le vieillard donna un panier à la princesse; elle l'attacha au cou de +Frétillon, et lui dit:</p> + +<p>«Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a +dedans.»</p> + +<p>Frétillon court à la ville; comme il n'y avait point de meilleur pot que +celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre le pot, prend +adroitement tout ce qui était dedans, et revient à la maison. Rosette +lui dit:</p> + +<p>«Retourne à l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur.»</p> + +<p>Frétillon retourne à l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat, +toutes sortes de fruits et de confitures: il était si chargé qu'il n'en +pouvait plus. Quand le roi des paons voulut dîner, il n'y avait rien +dans son pot ni dans son office.</p> + +<p>Chacun se regardait, et le roi était dans une colère horrible.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, je ne dînerai donc point! Mais que ce soir on mette la +brioche au feu, et que j'aie de bons rôtis.»</p> + +<p>Le soir étant venu, la princesse dit à Frétillon:</p> + +<p>«Va-t'en à la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de +bons rôtis.»</p> + +<p>Frétillon fit comme sa maîtresse lui avait commandé, et ne sachant point +de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement. +Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit le rôti qui +était à la broche; il avait une mine excellente et, à voir seulement, +faisait appétit.</p> + +<p>Frétillon rapporta son panier plein à la princesse. Elle le renvoya +aussitôt à l'office, et il apporta toutes les compotes et les dragées du +roi. Le roi, qui n'avait pas dîné, ayant grand-faim, voulut souper de +bonne heure; mais il n'y avait rien: il se mit dans une colère +effroyable, et alla se coucher sans souper.</p> + +<p>Le lendemain au dîner et au souper, il en fut de même; de sorte que le +roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se +mettre à table, l'on trouvait que tout était pris. Son confident fort en +peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la +cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il +fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui +n'avait qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait la viande dans +son panier. Il le suivit pour savoir où il irait; il le vit sortir de la +ville.</p> + +<p>Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En même temps il vint +tout conter au roi; que c'était chez un pauvre paysan que son bouilli et +son rôti allaient soir et matin. Le roi demeura bien étonné. Il demanda +qu'on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut +aller lui-même et mena des archers: ils le trouvèrent qui dînait avec la +princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les +attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon.</p> + +<p>Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit:</p> + +<p>«C'est demain qu'expire le septième jour que j'ai accordé à ces +affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dîner.»</p> + +<p>Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et +dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi +regardait la belle princesse, et il avait pitié de la voir pleurer.</p> + +<p>Puis quand le bonhomme eut déclaré que c'était elle qui se nommait la +princesse Rosette, qu'on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse où +il était d'avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout +de suite, et courut l'embrasser, et lui détacher les cordes dont elle +était prisonnière, lui disant qu'il l'aimait de tout son cœur. On fut +en même temps quérir les princes, qui croyaient que c'était pour les +faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L'on +alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se +reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses frères; la nourrice et sa +fille, avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce.</p> + +<p>La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent; et +le bon vieillard fut récompensé largement: il demeura toujours dans le +palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et +à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice +rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or, et la +noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à Frétillon, qui ne +mangeait plus que des ailes de perdrix.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Se trouve en un pressant danger,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il sait embrasser sa défense,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La délivrer et la venger.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>À voir la timide Rosette,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Au gré des vents voguer sur l'eau,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On sent en sa faveur une pitié secrète;</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>On craint qu'elle ne trouve une tragique fin</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Au milieu des flots abîmée,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et qu'elle n'aille faire un fort léger festin</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À quelque baleine affamée.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Sans le secours du ciel, sans doute, elle eût péri.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Frétillon sut jouer son rôle</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Contre la morue et la sole,</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Et quand il s'agissait aussi</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De nourrir sa chère maîtresse.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il en est bien en ce temps-ci</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espèce</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Rosette, échappée au naufrage,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ô vous, à qui l'on fait outrage,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui voulez en tirer raison,</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Après que l'on a su vaincre ses ennemis,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et qu'on en peut tirer une juste vengeance!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La vertu vous admire, et le crime pâlit.</i><br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Mouton" id="Le_Mouton"></a><a href="#table">Le Mouton</a></h2> + + +<p>Dans l'heureux temps où les fées vivaient, régnait un roi qui avait +trois filles; elles étaient belles et jeunes; elles avaient du mérite +mais la cadette était la plus aimable et la mieux aimée; on la nommait +Merveilleuse. Le roi son père lui donnait plus de robes et de rubans en +un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit cœur, +qu'elle partageait tout avec ses sœurs, de sorte que l'union était +grande entre elles.</p> + +<p>Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui +firent une si forte guerre, qu'il craignit d'être battu, s'il ne se +défendait. Il assembla une grosse armée, et se mit en campagne. Les +trois princesses restèrent avec leur gouverneur dans un château, où +elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantôt +qu'il avait pris une ville, puis gagné une bataille; enfin, il fit tant +qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses états; puis il revint +bien vite dans son château, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il +aimait tant. Les trois princesses s'étaient fait faire trois robes de +satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernière blanche; leurs +pierreries revenaient aux robes: la verte avait des émeraudes, la bleue +des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi parées, elles furent +au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composés sur ses +victoires:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Après tant d'illustres conquêtes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quel bonheur de revoir et son père et son roi!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Inventons des plaisirs, célébrons mille fêtes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que tout ici se soumette à sa loi,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et tâchons de prouver quelle est notre tendresse,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Par nos soins empressés et nos chants d'allégresse.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et +fit à Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un +magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent à table; et comme +il tirait des conséquences de tout, il dit à l'aînée: ça, dites-moi, +pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su +vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de +votre retour. Cela est fort bien dit, s'écria le roi. Et vous, ma fille, +continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit +la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux +en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus +beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous, +Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc? +Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres +couleurs. Comment, dit le roi fort fâché, petite coquette, vous n'avez +eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse, +il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait, +trouva l'affaire si bien accommodée, qu'il dit que ce petit tour +d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait même de l'art à n'avoir pas +déclaré tout d'un coup sa pensée. Ho ça, dit-il, j'ai bien soupé, je ne +veux pas me coucher si tôt; contez-moi les rêves que vous avez faits la +nuit qui a précédé mon retour.</p> + +<p>L'aînée dit qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe, dont l'or +et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle +avait songé qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui +filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait songé qu'il mariait sa +seconde sœur, et que le jour des noces, il tenait une aiguière d'or, et +qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne à laver.</p> + +<p>Le roi indigné de ce rêve, fronça le sourcil, et fit la plus laide +grimace du monde; chacun connut qu'il était fâché. Il entra dans sa +chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait +toujours dans la tête. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me +réduire à devenir son domestique! Je ne m'étonne pas si elle prit la +robe de satin blanc, sans penser à moi; elle me croit indigne de ses +réflexions, mais je veux prévenir son mauvais dessein avant qu'il ait +lieu.</p> + +<p>Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne fût pas encore jour, il envoya +quérir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rêve +que Merveilleuse a fait, il signifie des choses étranges contre moi. Je +veux que vous la preniez tout à l'heure, que vous la meniez dans la +forêt, et que vous l'égorgiez; ensuite vous m'apporterez son cœur et sa +langue, car je ne prétends pas être trompé, ou je vous ferai cruellement +mourir. Le capitaine des gardes fut bien étonné d'entendre un ordre si +barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir +davantage, et qu'il ne donnât cette commission à quelqu'autre. Il lui +dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'égorgerait et lui +rapporterait son cœur et sa langue.</p> + +<p>Il alla aussitôt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine à lui +ouvrir, car il était fort matin. Il dit à Merveilleuse que le roi la +demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appelée +Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la +suivaient toujours, coururent après elle. Sa guenuche se nommait +Grabugeon, et le doguin Tintin.</p> + +<p>Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit +que le roi était dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il +fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouvé: sans doute, +dit-il, le roi a passé jusqu'à la forêt. Il ouvrit une petite porte, et +la mena dans la forêt. Le jour paraissait déjà un peu; la princesse +regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il était si +triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air +de bonté charmant, vous me paraissez bien affligé! Ha! madame, qui ne le +serait, s'écria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais été. Le +roi veut que je vous égorge ici, et que je lui porte votre cœur et +votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse +effrayée, pâlit et commença à pleurer tout doucement; elle semblait d'un +petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le +capitaine des gardes, et le regardant sans colère: aurez-vous bien le +courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de +mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais +mérité la haine de mon père, j'en souffrirais les effets sans murmurer. +Hélas! je lui ai tant témoigné de respect et d'attachement, qu'il ne +peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse, +dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prêter ma main +pour une action si barbare, je me résoudrais plutôt à la mort dont il me +menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en +sûreté; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprès du roi, et +lui persuader que vous êtes morte.</p> + +<p>Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui +portiez ma langue et mon cœur, sans cela il ne vous croira point? +Patypata qui avait tout écouté, et que la princesse ni le capitaine des +gardes n'avaient pas même aperçue, tant ils étaient tristes, s'avança +courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui +dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop +contente de mourir pour une si bonne maîtresse. Ha! je n'ai garde, ma +chère Patypata, dit la princesse en la baisant; après un si tendre +témoignage de ton amitié, ta vie ne me doit pas être moins précieuse que +la mienne propre. Grabugeon s'avança et dit: vous avez raison, ma +princesse, d'aimer une esclave aussi fidèle que Patypata; elle vous peut +être plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon cœur, avec +joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne +Grabugeon, répliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pensée de +t'ôter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'écria Tintin, +qu'étant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnât sa vie pour ma +maîtresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'éleva là-dessus +une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux +grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au +haut d'un arbre, et se laissa tomber exprès la tête la première, ainsi +elle se tua; et quelque regret qu'en eût la princesse, elle consentit, +puisqu'elle était morte, que le capitaine des gardes prît sa langue, +mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'était pas plus grosse +que le poing), qu'ils jugèrent avec une grande douleur que le roi n'y +serait point trompé.</p> + +<p>Hélas! ma chère petite guenon, te voilà donc morte, dit la princesse, +sans que ta mort mette ma vie en sûreté. C'est à moi que cet honneur est +réservé, interrompit la mauresse. En même temps, elle prit le couteau +dont on s'était servi pour Grabugeon, et se l'enfonça dans la gorge. Le +capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle était si noire, +qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien +malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime, +et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter +ma proposition, vous n'auriez eu que moi à regretter, et j'aurais +l'avantage d'être seul regretté. Merveilleuse baisa son petit doguin, en +pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'éloigna promptement; +de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur; +elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son +doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les eût mis dans une fosse +qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle écrivit ces +paroles sur l'arbre.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ci-gît un mortel, deux mortelles,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tous trois également fidèles,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui voulant conserver mes jours,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Des leurs ont avancé le cours.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Elle songea enfin à sa sûreté; et comme il n'y en avait point pour elle +dans cette forêt qui était si proche du château de son père, que les +premiers passants pouvaient la voir et la reconnaître, ou que les lions +et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit à marcher +tant qu'elle put; mais la forêt était si grande, et le soleil si ardent, +qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de +tous côtés sans voir le bout de la forêt. Tout l'effrayait; elle croyait +toujours que le roi courait après elle pour la tuer: il est impossible +de redire ses tristes plaintes.</p> + +<p>Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons +déchiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle +entendit bêler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers +ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider à quelque hameau, où je +me cacherai sous l'habit d'une paysanne. Hélas! continua-t-elle, ce ne +sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus +heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon +père, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'éviter, il +faut que je me déguise!</p> + +<p>En faisant ces réflexions, elle s'avançait vers le lieu où elle +entendait bêler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un +endroit assez spacieux, tout entouré d'arbres, de voir un gros mouton +plus blanc que la neige, dont les cornes étaient dorées, qui avait une +guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entourées de fils de +perles d'une grosseur prodigieuse, quelques chaînes de diamants sur lui, +et qui était couché sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or +suspendu en l'air, empêchait le soleil de l'incommoder; une centaine de +moutons parés étaient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe, +mais les uns prenaient du café, du sorbet, des glaces, de la limonade, +les autres des fraises, de la crème et des confitures les uns jouaient à +la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or +enrichis de devises galantes, les oreilles percées, des rubans et des +fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si étonnée, qu'elle resta +presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si +extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint à elle, bondissant et +sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des +animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui +parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient +si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en étonner? Une fée, +répliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui +rendait le prodige plus familier. Peut-être qu'il nous est arrivé +quelque aventure semblable, répondit le mouton en souriant à la +moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs, +seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortunée personne du +monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon père. Venez, +madame, répliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne +sera connu que de vous, et vous y serez la maîtresse absolue. Il m'est +impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en +mourrais.</p> + +<p>Le mouton aux cornes dorées commanda qu'on fût quérir son char. Un +moment après l'on vit venir six chèvres attelées à une citrouille d'une +si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir très +commodément. La citrouille était sèche, il y avait dedans de bons +carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y plaça, +admirant un équipage si nouveau. Le maître mouton entra dans la +citrouille avec elle, et les chèvres coururent de toute leur force +jusqu'à une caverne, dont l'entrée se fermait par une grosse pierre.</p> + +<p>Le mouton doré la toucha avec son pied, aussitôt elle tomba. Il dit à la +princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait +rien que d'affreux, et si elle eût été moins alarmée, rien n'aurait pu +l'obliger de descendre; mais dans la force de son appréhension, elle se +serait même jetée dans un puits.</p> + +<p>Elle n'hésita donc pas à suivre le mouton, qui marchait devant elle: il +la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux +antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduisît au +royaume des morts. Enfin elle découvrit tout d'un coup une vaste plaine +émaillée de mille fleurs différentes, dont la bonne odeur surpassait +toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivière d'eau de +fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de +rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des +cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine était couverte +d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout entières de perdreaux, +mieux piqués et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux +branches; il y avait d'autres allées de cailles et de lapereaux, de +dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits +où l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'écrevisses, +des soupes de santé, des foies gras, des ris de veau mis en ragoûts, des +boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des pâtés, des confitures +sèches et liquides, des louis d'or, des écus, des perles et des +diamants. La rareté de cette pluie, et tout ensemble l'utilité, aurait +attiré la bonne compagnie, si le gros mouton avait été un peu plus +d'humeur à se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parlé de +lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravité qu'un sénateur romain.</p> + +<p>Comme l'on était dans la plus belle saison de l'année, lorsque +Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres +palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de chèvrefeuilles et +de petites roses muscades, dont les branches entrelacées les unes dans +les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes +meublées de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres +et des tableaux admirables.</p> + +<p>Le maître mouton dit à la princesse qu'elle était souveraine dans ces +lieux, que depuis quelques années il avait eu des sujets sensibles de +s'affliger et de répandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'à elle +de lui faire oublier ses malheurs. La manière dont vous en usez, +charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si généreux, et tout +ce que je vois ici me paraît si extraordinaire, que je ne sais qu'en +juger.</p> + +<p>Elle avait à peine achevé ces paroles, qu'elle vit paraître devant elle +une troupe de nymphes d'une admirable beauté. Elles lui présentèrent des +fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher +d'elles, insensiblement leur corps s'éloigna; elle allongea le bras pour +les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'était des fantômes. +Ha! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit à +pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laissée +pour quelques moments, étant revenu auprès d'elle, et voyant couler ses +larmes, en demeura si éperdu, qu'il pensa mourir à ses pieds.</p> + +<p>Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqué dans ces lieux +au respect qui vous est dû? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je +vous avoue seulement que je ne suis pas accoutumée à vivre avec les +morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque +obligation que je vous aie de m'y avoir amenée, je vous en aurai encore +davantage de me remettre dans le monde.</p> + +<p>Ne vous effrayez point, répliqua le mouton, daignez m'entendre +tranquillement, et vous saurez ma déplorable aventure.</p> + +<p>Je suis né sur le trône. Une longue suite de rois que j'ai pour aïeux, +m'avait assuré la possession du plus beau royaume de l'univers; mes +sujets m'aimaient, et j'étais craint et envié de mes voisins, et estimé +avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait été plus digne de +l'être. Ma personne n'était pas indifférente à ceux qui me voyaient; +j'aimais fort la chasse; et m'étant laissé emporter au plaisir de suivre +un cerf qui m'éloigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le +vis tout d'un coup se précipiter dans un étang; j'y poussai mon cheval +avec autant d'imprudence que de témérité; mais en avançant un peu, je +sentis, au lieu de la fraîcheur de l'eau, une chaleur extraordinaire; +l'étang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles, +je tombai au fond d'un précipice où l'on ne voyait que des flammes.</p> + +<p>Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut +pas moins de feux, ingrat, pour échauffer ton cœur. Hé! qui se plaint +ici de ma froideur? m'écriai-je. Une personne infortunée, répliqua la +voix, qui t'adore sans espoir. En même temps les feux s'éteignirent; je +vis une fée que je connaissais dès ma plus tendre jeunesse, dont l'âge +et la laideur m'avaient toujours épouvanté. Elle s'appuyait sur une +jeune esclave d'une beauté incomparable; elle avait des chaînes d'or qui +marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est +le nom de la fée)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? Hé, par +l'ordre de qui donc? répliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'à +présent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer? +Mes yeux, autrefois si sûrs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur +pouvoir? Considère où je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma +faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une +fourmi devant une fée comme moi.</p> + +<p>Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton +impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes +villes, mes trésors? Ha! malheureux, reprit-elle dédaigneusement, mes +marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande +ton cœur; mes yeux te l'ont demandé mille et mille fois; tu ne les as +pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu +étais engagé avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des +progrès dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intérêt à t'éclairer, pour +n'avoir pas découvert l'indifférence qui règne dans ton cœur. Eh bien, +aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus +agréable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai +vingt royaumes à celui que tu possèdes, cent tours pleines d'or, cinq +cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.</p> + +<p>Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou où +j'ai pensé être rôti, que je veux faire une déclaration à une personne +de votre mérite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent +aimable, de me mettre en liberté, et puis nous verrons ensemble ce que +je pourrai pour votre satisfaction. Ha! traître, s'écria-t-elle, si tu +m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une +grotte, dans une renardière, dans les bois, dans les déserts, tu serais +content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes à t'esquiver, mais +je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la première chose que tu +feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour +le moins aussi bien que toi.</p> + +<p>En même temps, elle s'avança dans la plaine où nous sommes, et me montra +son troupeau. Je le considérai peu; cette belle esclave qui était auprès +d'elle m'avait semblé merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle +Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfonça un poinçon si +avant dans l'œil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. À +cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'épée à la main, +je l'aurais immolée à des mânes si chers, si par son pouvoir elle ne +m'eût rendu immobile. Mes efforts étant inutiles, je tombai par terre, +et je cherchais les moyens de me tuer pour me délivrer de l'état où +j'étais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire +connaître ma puissance; tu es un lion à présent, tu vas devenir un +mouton.</p> + +<p>Aussitôt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai métamorphosé +comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les +sentiments de douleur que je devais à mon état. Tu seras cinq ans +mouton, dit-elle, et maître absolu de ces beaux lieux; pendant +qu'éloignée de toi, et ne voyant plus ton agréable figure, je ne +songerai qu'à la haine que je te dois.</p> + +<p>Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrâce, +ç'aurait été son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me +reconnurent pour leur roi; ils me racontèrent qu'ils étaient des +malheureux qui avaient déplu par plusieurs sujets différents à la +vindicative fée, et qu'elle en avait composé un troupeau; que leur +pénitence n'était pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En +effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont +été, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou +des ennemies de Ragotte, qu'elle a tuées pour un siècle ou pour moins, +et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous +ai parlé est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec +plaisir, quoiqu'elle ne me parlât point, et qu'en voulant l'approcher, +il me fût fâcheux de connaître que ce n'était qu'une ombre; mais ayant +remarqué un de mes moutons assidu près de ce petit fantôme, j'ai su que +c'était son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions, +avait voulu le lui ôter.</p> + +<p>Cette raison m'éloigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai +senti aucun penchant pour rien que pour ma liberté.</p> + +<p>C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la forêt. Je vous y ai +vue, belle princesse, continua-t-il, tantôt sur un chariot que vous +conduisiez vous-même avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il +conduit les siens, tantôt à la chasse sur un cheval qui semblait +indomptable à tout autre qu'à vous; puis courant légèrement dans la +plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une +autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps où mon cœur vous +rendait des vœux secrets, j'avais osé vous parler, que ne vous +aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reçu la déclaration d'un +malheureux mouton comme moi?</p> + +<p>Merveilleuse était si troublée de tout ce qu'elle avait entendu +jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui répondre; elle lui fit +cependant des honnêtetés qui lui laissèrent quelque espérance, et dit +qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un +jour. Hélas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chère Grabugeon +et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un +sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.</p> + +<p>Malgré la disgrâce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des +privilèges admirables. Allez, dit-il à son grand écuyer (c'était un +mouton de fort bonne mine), allez quérir la mauresse, la guenuche et le +doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant après, +Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez près +pour en être touchés, leur présence lui fut d'une consolation infinie.</p> + +<p>Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la délicatesse qui pouvait +former d'agréables conversations. Il aimait si passionnément +Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer. +Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire, +surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir. +Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort +plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des +fêtes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux +ombres, elles y jouaient leur personnage.</p> + +<p>Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux +nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que +la sœur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand +prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait +pour les noces. Ha! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée +de ne pas voir tant de belles choses; me voilà sous la terre avec des +ombres et des moutons, pendant que ma sœur va paraître parée comme une +reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point +de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi +des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce? Partez quand il vous +plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas, +vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour +vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.</p> + +<p>Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait +empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa +naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui +pouvait augmenter sa beauté; elle monta dans un char de nacre de perle, +traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des +antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers +richement vêtus et admirablement bien faits; il les avait envoyés +chercher fort loin pour faire le cortège.</p> + +<p>Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait +le mariage; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et +par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait +autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait +avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être +reconnue; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la +moindre idée.</p> + +<p>Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la +fin de la cérémonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre +de corail garni d'émeraudes; on voyait écrit dessus en pointes de +diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y +trouva-t-on pas? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait +de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir; il ordonna +absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur +elle, et qu'on la retint.</p> + +<p>Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait semblé au +mouton de la longueur d'un siècle. Il l'attendait au bord d'une +fontaine, dans le plus épais de la forêt; il y avait fait étaler des +richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour. +Dès qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un +vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait à ses +pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquiétudes et ses +impatiences; sa passion lui donnait une éloquence dont la princesse +était charmée.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse +l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme +elle avait déjà fait, une fête où elle s'intéressait si fort. À cette +proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le maître, un +pressentiment secret lui annonçait son malheur; mais comme il n'est pas +toujours en nous de l'éviter, et que sa complaisance pour la princesse +l'emportait sur tous les autres intérêts, il n'eut pas la force de la +refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon +malheur vient plutôt de ma mauvaise destinée que de vous. Je consens à +ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus +complet.</p> + +<p>Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la première fois; qu'elle +ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'éloigner de lui, et qu'elle +le conjurait de ne se pas inquiéter. Elle se servit du même équipage qui +l'avait déjà conduite, et elle arriva comme la cérémonie commençait: +malgré l'attention que l'on y avait, sa présence fit élever un cri de +joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle; +ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une +beauté si peu commune, qu'ils étaient prêts à croire que ce n'était pas +une personne mortelle.</p> + +<p>Le roi se sentit charmé de la revoir; il n'ôta les yeux de sur elle que +pour ordonner que l'on fermât bien toutes les portes pour la retenir. La +cérémonie étant sur le point de finir, la princesse se leva promptement, +voulant se dérober parmi la foule, mais elle fut extrêmement surprise et +affligée de trouver les portes fermées.</p> + +<p>Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura. +Il la pria de ne leur pas ôter si tôt le plaisir de la voir et d'être du +célèbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la +conduisit dans un salon magnifique où toute la cour était; il prit +lui-même un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles +mains. Dans ce moment, elle ne fut plus maîtresse de son transport, elle +se jeta à ses pieds, et embrassant ses genoux: Voilà mon songe accompli, +dit-elle, vous m'avez donné à laver le jour des noces de ma sœur, sans +qu'il vous en soit rien arrivé de fâcheux.</p> + +<p>Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouvé plus +d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement à Merveilleuse! Ha! ma chère +fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous +oublier ma cruauté? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que +votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi, +continua-t-il; voilà vos deux sœurs mariées, elles en ont chacune une, +et la mienne sera pour vous. Dans le même moment, il se leva et la mit +sur la tête de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse; +toute la cour cria comme lui: les deux sœurs de cette jeune reine +vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne +se sentait pas, tant elle était aise: elle pleurait et riait tout à la +fois; elle embrassait l'une, elle parlait à l'autre, elle remerciait le +roi, et parmi toutes ces différentes choses, elle se souvenait du +capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le +demandait avec instance; mais on lui dit qu'il était mort: elle +ressentit vivement cette perte.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut à table, le roi la pria de raconter ce qui lui était +arrivé depuis le jour où il avait donné des ordres si funestes contre +elle. Aussitôt elle prit la parole avec une grâce admirable, et tout le +monde attentif l'écoutait.</p> + +<p>Mais pendant qu'elle s'oubliait auprès du roi et de ses sœurs, +l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et +son inquiétude devenait si extrême, qu'il n'en était point le maître. +Elle ne veut plus revenir, s'écriait-il, ma malheureuse figure de mouton +lui déplaît. Ha! trop infortuné amant, que ferai-je sans Merveilleuse? +Ragotte, barbare fée, quelle vengeance ne prends-tu point de +l'indifférence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant +que la nuit approchait, sans que la princesse parût, il courut à la +ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais +comme chacun savait déjà son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle +retournât avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa +des plaintes, et fit des regrets capables d'émouvoir tout autre que les +suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pénétré de douleur, il +se jeta par terre et y rendit la vie.</p> + +<p>Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragédie qui venait de se +passer. Il proposa à sa fille de monter dans un char, et de se faire +voir par toute la ville, à la clarté de mille et mille flambeaux, qui +étaient aux fenêtres et dans les grandes places; mais quel spectacle +pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, étendu +sur le pavé, qui ne respirait plus? Elle se précipita du chariot, elle +courut vers lui, elle pleura, elle gémit, elle connut que son peu +d'exactitude avait causé la mort du mouton royal. Dans son désespoir, +elle pensa mourir elle-même. L'on convint alors que les personnes les +plus élevées sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune, +et que souvent elles éprouvent les plus grands malheurs dans le moment +où elles se croient au comble de leurs souhaits.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Souvent les plus beaux dons des cieux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne servent qu'à notre ruine:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le mérite éclatant que l'on demande aux Dieux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quelquefois de nos maux est la triste origine.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Le roi mouton eût moins souffert,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>S'il n'eût point allumé cette flamme fatale</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>C'est son mérite qui le perd.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Il devait éprouver un destin plus propice.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ragotte et ses présents ne purent rien sur lui;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il haïssait sans feinte, aimait sans artifice,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Sa fin même pourra nous paraître fort rare,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ne convient qu'au roi Mouton.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On n'en voit point dans ce canton</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mourir quand leur brebis s'égare.</i><br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Nain_jaune" id="Le_Nain_jaune"></a><a href="#table">Le Nain jaune</a></h2> + + +<p>Il était une fois une reine à laquelle il ne resta, de plusieurs enfants +qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa +mère se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette +jeune princesse, elle avait une si terrible appréhension de la perdre, +qu'elle ne la corrigeait point de ses défauts; de sorte que cette +merveilleuse personne, qui se voyait d'une beauté plus céleste que +mortelle, et destinée à porter une couronne, devint si fière et si +entêtée de ses charmes naissants, qu'elle méprisait tout le monde.</p> + +<p>La reine sa mère aidait, par ses caresses et par ses complaisances, à +lui persuader qu'il n'y avait rien qui pût être digne d'elle: on la +voyait presque toujours vêtue en Pallas ou en Diane, suivie des +premières dames de la cour habillées en nymphes; enfin, pour donner le +dernier coup à sa vanité, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant +fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait +chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une étroite amitié. +Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se défendît du +pouvoir inévitable de ses charmes: les uns en tombèrent malades, les +autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivèrent en bonne +santé auprès d'elle; mais sitôt qu'elle parut, devinrent ses esclaves.</p> + +<p>Il n'a jamais été une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, à +l'envi, essayaient de lui plaire; et après avoir dépensé trois ou quatre +cents millions à lui donner seulement une fête, lorsqu'ils en avaient +tiré un «cela est joli», ils se trouvaient trop récompensés. Les +adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait +point de jour qu'on ne reçût à sa cour sept ou huit mille sonnets, +autant d'élégies, de madrigaux et de chansons, qui étaient envoyés par +tous les poètes de l'univers. Toute-Belle était l'unique objet de la +prose et de la poésie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais +de feux de joie qu'avec ces vers, qui pétillaient et brûlaient mieux +qu'aucune sorte de bois.</p> + +<p>La princesse avait déjà quinze ans, personne n'osait prétendre à +l'honneur d'être son époux, et il n'y avait personne qui ne désirât de +le devenir. Mais comment toucher un cœur de ce caractère? On se serait +pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait traité +cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruauté; et la +reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y +résoudre.</p> + +<p>«Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet +orgueil insupportable qui vous fait regarder avec mépris tous les rois +qui viennent à notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune +complaisance pour moi?</p> + +<p>—Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle; permettez, madame, que +je demeure dans une tranquille indifférence; si je l'avais une fois +perdue, vous pourriez en être fâchée.</p> + +<p>—Oui, répliquait la reine, j'en serais fâchée si vous aimiez quelque +chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez +qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.»</p> + +<p>Cela était vrai; mais la princesse prévenue de son mérite, croyait +valoir encore mieux; et peu à peu, par un entêtement de rester fille, +elle commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se repentit, mais +trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.</p> + +<p>Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une +célèbre fée, qu'on appelait la fée du désert; mais il n'était pas aisé +de la voir, car elle était gardée par des lions. La reine y aurait été +bien empêchée, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait +leur jeter du gâteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et +des œufs de crocodiles: elle pétrit elle-même ce gâteau et le mit dans +un petit panier à son bras. Comme elle était lasse d'avoir marché si +longtemps, n'y étant point accoutumée, elle se coucha au pied d'un arbre +pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se +réveillant, elle trouva seulement son panier: le gâteau n'y était plus; +et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui +faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.</p> + +<p>«Hélas! que deviendrai-je? s'écria-t-elle douloureusement; je serai +dévorée.»</p> + +<p>Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver, +elle se tenait contre l'arbre où elle avait dormi: en même temps elle +entendit: «Chet, chet, hem, hem.» Elle regarde de tous côtés, en levant +les yeux, elle aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une +coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit:</p> + +<p>«Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous êtes que +les lions ne vous dévorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur, +car ils en ont dévoré bien d'autres; et pour comble de disgrâce, vous +n'avez point de gâteau.</p> + +<p>—Il faut me résoudre à la mort, dit la reine en soupirant, hélas j'y +aurais moins de peine si ma chère fille était mariée!</p> + +<p>—Quoi, vous avez une fille? s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi +à cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il demeurait), +vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une femme par terre et par +mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions, +des tigres et des ours.»</p> + +<p>La reine le regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de son horrible +petite figure, qu'elle l'était déjà des lions; elle rêvait et ne lui +répondait rien.</p> + +<p>«Quoi, vous hésitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez +guère la vie?»</p> + +<p>En même temps la reine aperçut les lions sur le haut d'une colline, qui +accouraient à elle; ils avaient chacun deux têtes, huit pieds, quatre +rangs de dents, et leur peau était aussi dure que l'écaille et aussi +rouge que du maroquin. À cette vue la pauvre reine, plus tremblante que +la colombe quand elle aperçoit un milan, cria de toute sa force:</p> + +<p>«Monseigneur le Nain, Toute-Belle est à vous.</p> + +<p>—Oh! dit-il d'un air dédaigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en +veux point, gardez-la.</p> + +<p>—Hé, monseigneur, continua la reine affligée, ne la refusez pas, c'est +la plus charmante princesse de l'univers.</p> + +<p>—Hé bien, répliqua-t-il, je l'accepte par charité; mais souvenez-vous +du don que vous m'en faites.»</p> + +<p>Aussitôt l'oranger sur lequel il était s'ouvrit, la reine se jeta dedans +à corps perdu; il se referma, et les lions n'attrapèrent rien.</p> + +<p>La reine était si troublée, qu'elle ne voyait pas une porte ménagée dans +cet arbre; enfin, elle l'aperçut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ +d'orties et de chardons. Il était entouré d'un fossé bourbeux, et un peu +plus loin était une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain +jaune en sortit d'un air enjoué, il avait des sabots, une jaquette de +bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un +petit scélérat.</p> + +<p>«Je suis ravi, dit-il à la reine, madame ma belle-mère, que vous voyiez +le petit château où votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra +nourrir de ses orties et de ses chardons, un âne qui la portera à la +promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des +saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y +nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit auprès d'elle, +beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien fâché +que son ombre l'accompagnât mieux que moi.»</p> + +<p>L'infortunée reine, considérant tout d'un coup la déplorable vie que ce +nain promettait à sa chère fille, et ne pouvant soutenir une idée si +terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la +force de lui répondre un mot: mais pendant qu'elle était ainsi, elle fut +rapportée dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de +nuit et la fontange du meilleur air qu'elle eût mises de ses jours. La +reine s'éveilla et se souvint de ce qui lui était arrivé; elle n'en crut +rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa +fille à ses côtés, il n'y avait guère d'apparence qu'elle eût été au +désert, qu'elle y eût couru de si grands périls, et que le nain l'en eût +tirée à des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle. +Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'étonnaient +autant que le rêve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excès de son +inquiétude, elle tomba dans une mélancolie si extraordinaire, qu'elle ne +pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir.</p> + +<p>La princesse, qui l'aimait de tout son cœur, s'en inquiéta beaucoup; +elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la +reine cherchant des prétextes, lui répondait, tantôt que c'était l'effet +de sa mauvaise santé, et tantôt que quelqu'un de ses voisins la menaçait +d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses réponses étaient +plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la +reine s'étudiait à le lui cacher. N'étant plus maîtresse de son +inquiétude, elle prit la résolution d'aller trouver la fameuse fée du +désert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi +envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier, +car tout le monde la pressait fortement de choisir un époux: elle prit +soin de pétrir elle-même le gâteau qui pouvait apaiser la fureur des +lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle +sortit par un petit degré dérobé, le visage couvert d'un grand voile +blanc qui tombait jusqu'à ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers +la grotte où demeurait cette habile fée.</p> + +<p>Mais en arrivant à l'oranger fatal dont j'ai déjà parlé, elle le vit si +couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle +posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand +il fut question de retrouver sa corbeille et son gâteau, il n'y avait +plus rien; elle s'inquiète, elle s'afflige, et voit tout d'un coup +auprès d'elle l'affreux petit nain dont j'ai déjà parlé.</p> + +<p>«Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous à pleurer? lui dit-il.</p> + +<p>—Hélas! qui ne pleurerait, répondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon +gâteau, qui m'étaient si nécessaires pour arriver à bon port chez la fée +du désert.</p> + +<p>—Hé! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son +parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle?</p> + +<p>—La reine ma mère, répliqua la princesse, est tombée depuis quelque +temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa +vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-être la cause, car elle +souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouvé +digne de moi; toutes ces raisons m'engagent à vouloir parler à la fée.</p> + +<p>—N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus +propre qu'elle à vous éclairer sur ces choses. La reine votre mère a du +chagrin de vous avoir promise en mariage.</p> + +<p>—La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous +vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'intérêt, pour +qu'elle m'engage sans mon consentement.</p> + +<p>—Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup à ses +genoux, je me flatte que ce choix ne vous déplaira point, quand je vous +aurai dit que c'est moi qui suis destiné à ce bonheur.</p> + +<p>—Ma mère vous veut pour son gendre, s'écria Toute-Belle en reculant +quelques pas, est-il une folie semblable à la vôtre?</p> + +<p>—Je me soucie fort peu, dit le nain en colère, de cet honneur: voici +les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront vengé +de votre injuste mépris.»</p> + +<p>En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de +longs hurlements.</p> + +<p>«Que vais-je devenir? s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes +beaux jours?»</p> + +<p>Le méchant nain la regardait, et riant dédaigneusement:</p> + +<p>«Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas +mésallier votre éclatant mérite avec un misérable nain tel que moi.</p> + +<p>—De grâce, ne vous fâchez pas, lui dit la princesse en joignant ses +belles mains, j'aimerais mieux épouser tous les nains de l'univers, que +de périr d'une manière si affreuse.</p> + +<p>—Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole, +répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous surprendre.</p> + +<p>—Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma +frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.»</p> + +<p>Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba évanouie; +et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau +linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un +seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutôt arraché +la peau, qu'elle ne l'aurait ôtée de son doigt.</p> + +<p>Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce +qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une mélancolie qui surprit et +qui inquiéta toute la cour; la reine en fut plus alarmée que personne, +elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opiniâtre à +lui cacher son aventure. Enfin, les états du royaume, impatients de voir +leur princesse mariée, s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la +reine pour la prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle répliqua +qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y témoignait tant de +répugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la +haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de +sa fierté depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas +de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à quelque +grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en état de +disputer une conquête si glorieuse. Elle répondit donc plus +favorablement que l'on ne l'avait espéré, qu'encore qu'elle se fût +estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait à +épouser le roi des mines d'or: c'était un prince très puissant et très +bien fait, qui l'aimait avec la dernière passion depuis quelques années, +et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.</p> + +<p>Il est aisé de juger de l'excès de sa joie, lorsqu'il apprit de si +charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour +toujours une espérance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne +pouvait pas épouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en +choisir un, car sa vanité ne se démentait point, et elle était fort +persuadée que personne au monde ne pouvait lui être comparable.</p> + +<p>L'on prépara toutes les choses nécessaires pour la plus grande fête de +l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses, +que toute la mer était couverte des navires qui les apportaient: l'on +envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et +particulièrement à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus +rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre +des ajustements qui relèvent la beauté: la sienne était si parfaite +qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant +sur le point d'être heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.</p> + +<p>L'intérêt qu'elle avait à le connaître, l'obligea de l'étudier avec +soin; elle lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des sentiments +si vifs et si délicats, enfin une si belle âme dans un corps si parfait, +qu'elle commença de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait +pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans +les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se +découvrir toute leur tendresse: ces plaisirs étaient souvent secondés +par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des +vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort +agréable.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Dans ce charmant séjour</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi, désespérés de sa +bonne fortune, avaient quitté la cour; ils étaient retournés chez eux +accablés de la plus vive douleur, ne pouvant être témoins du mariage de +Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une manière si touchante, qu'elle ne +put s'empêcher de les plaindre.</p> + +<p>«Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous +aujourd'hui? Vous accordez votre pitié à des amants qui sont trop payés +de leurs peines par un seul de vos regards.</p> + +<p>—Je serais fâchée, répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible à +la compassion que j'ai témoignée aux princes qui me perdent pour +toujours, c'est une preuve de votre délicatesse dont je vous tiens +compte: mais, seigneur, leur état est si différent du vôtre; vous devez +être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous +ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.»</p> + +<p>Le roi des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la +princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta à ses +pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon.</p> + +<p>Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva: tout étant prêt +pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes +annoncèrent par toute la ville cette grande fête; l'on tapissa les rues, +elles furent jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la +grande place du palais; la reine ravie, s'était à peine couchée, et elle +se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et +pour choisir les pierreries dont la princesse devait être parée; ce +n'était que diamants jusqu'à ses souliers, ils en étaient faits, sa robe +de brocart d'argent était chamarrée d'une douzaine de rayons du soleil +que l'on avait achetés bien cher; mais aussi rien n'était plus brillant, +et il n'y avait que la beauté de cette princesse qui pût être plus +éclatante: une riche couronne ornait sa tête, ses cheveux flottaient +jusqu'à ses pieds, et la majesté de sa taille se faisait distinguer au +milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or +n'était pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur +son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne +s'en retournât chargé de ses libéralités, car il avait fait arranger +autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de +grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de +pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait +indifféremment à ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite +cérémonie, qui n'était pas une des moins utiles et des moins agréables +de la noce, y attira beaucoup de personnes qui étaient peu sensibles à +tous les autres plaisirs.</p> + +<p>La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le roi, +lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie où elles étaient, +deux gros coqs d'Inde qui traînaient une boîte fort mal faite; il venait +derrière eux une grande vieille, dont l'âge avancé et la décrépitude ne +surprirent pas moins que son extrême laideur; elle s'appuyait sur une +béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours +rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs +d'Inde sans dire une parole, puis s'arrêtant au milieu de la galerie, et +branlant sa béquille d'une manière menaçante:</p> + +<p>«Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous prétendez donc +fausser impunément la parole que vous avez donnée à mon ami le Nain +jaune; je suis la fée du désert; sans lui, sans son oranger, ne +savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dévorées? L'on ne +souffre pas dans le royaume de féerie de telles insultes; songez +promptement à ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion +que vous l'épouserez, ou que je brûlerai ma béquille.</p> + +<p>—Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends, +qu'avez-vous promis?</p> + +<p>—Ah! ma mère, répliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis +vous-même?»</p> + +<p>Le roi des mines d'or, indigné de ce qui se passait, et que cette +méchante vieille vînt s'opposer à sa félicité, s'approcha d'elle l'épée +à la main, et la portant à sa gorge:</p> + +<p>«Malheureuse, lui dit-il, éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la +perte de ta vie me vengera de ta malice».</p> + +<p>Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus de la boîte sauta +jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain +jaune monté sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la fée +du désert et le roi des mines d'or.</p> + +<p>«Jeune téméraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fée; +c'est à moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton +ennemi; l'infidèle princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa +parole, et reçu la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes +cheveux; tâche de la lui ôter, et tu verras par ce petit essai que ton +pouvoir est moindre que le mien.</p> + +<p>—Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la témérité de te dire +l'adorateur de cette divine princesse, et de prétendre à une possession +si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait +mal aux yeux, et que je t'aurais déjà ôté la vie, si tu étais digne +d'une mort si glorieuse.»</p> + +<p>Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de l'âme, appuya l'éperon dans le +ventre de son chat, qui commença un miaulis épouvantable, et sautant +de-çà et de-là, il faisait peur à tout le monde, hors au brave roi, qui +serrait le nain de près, quand il tira un large coutelas dont il était +armé; et, défiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais +avec un bruit étrange.</p> + +<p>Le roi courroucé le suivit à grands pas. À peine furent-ils vis-à-vis +l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil +devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il eût été ensanglanté, il +s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on: le tonnerre et les +éclairs semblaient vouloir abîmer le monde; et les deux coqs d'Inde +parurent aux côtés du mauvais nain, comme deux géants plus hauts que des +montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une +telle abondance, que l'on eût cru que c'était une fournaise ardente. +Toutes ces choses n'auraient point été capables d'effrayer le cœur +magnanime du jeune monarque; il marquait une intrépidité dans ses +regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient +à sa conservation, et qui embarrassait peut-être bien le Nain jaune: +mais son courage ne fut pas à l'épreuve de l'état où il aperçut sa chère +princesse, lorsqu'il vit la fée du désert, coiffée en Tisiphone, sa tête +couverte de longs serpents, montée sur un griffon ailé, armée d'une +lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les +bras de la reine toute baignée de son sang. Cette tendre mère, plus +blessée du coup que sa fille ne l'avait été, poussa des cris, et fit des +plaintes que l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage +et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour +la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa +pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec son chat espagnol dans +le balcon où elle était; il l'arracha des mains de la reine et de celles +de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut +avec sa proie.</p> + +<p>Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier désespoir une +aventure si extraordinaire, et à laquelle il était assez malheureux de +ne pouvoir apporter aucun remède; quand pour comble de disgrâce, il +sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumière, et que +quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de +l'air. Que de disgrâces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites +ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur?</p> + +<p>Cette mauvaise fée du désert, qui était venue avec le Nain jaune pour le +seconder dans l'enlèvement de la princesse, eut à peine vu le roi des +mines d'or, que son cœur barbare devenant sensible au mérite de ce +jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une +affreuse caverne, où elle le chargea de chaînes qu'elle avait attachées +à un rocher; elle espérait que la crainte d'une mort prochaine lui +ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle +voudrait. Dès qu'elle fut arrivée, elle lui rendit la vue, sans lui +rendre la liberté, et empruntant de l'art de féerie les grâces et les +charmes que la nature lui avait refusés, elle parut devant lui comme une +aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.</p> + +<p>«Que vois-je? s'écria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle +infortune vous accable et vous retient dans un si triste séjour?»</p> + +<p>Le roi déçu par des apparences si trompeuses, lui répliqua:</p> + +<p>«Hélas! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a +conduit ici; bien qu'elle m'ait ôté l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a +enlevé, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laissé de +reconnaître au son de sa voix que c'est la fée du désert.</p> + +<p>—Ah! seigneur, s'écria la fausse nymphe, si vous êtes entre les mains +de cette femme, vous n'en sortirez point qu'après l'avoir épousée; elle +a fait ce tour à plus d'un héros, et c'est la personne du monde la moins +traitable sur ses entêtements.»</p> + +<p>Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part à l'affliction du +roi, il aperçut les pieds de la nymphe, qui étaient semblables à ceux +d'un griffon: c'était toujours à cela qu'on reconnaissait la fée dans +ses différentes métamorphoses car à l'égard de ce griffonnage, elle ne +pouvait le changer.</p> + +<p>Le roi n'en témoigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence:</p> + +<p>«Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la fée du désert, mais il +ne m'est pas supportable qu'elle protège le Nain jaune contre moi, et +qu'elle me tienne enchaîné comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai +aimé une princesse charmante: mais si elle me rend ma liberté, je sens +bien que la reconnaissance m'engagera à n'aimer qu'elle.</p> + +<p>—Parlez-vous sincèrement? lui dit la nymphe déçue.</p> + +<p>—N'en doutez pas, répliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre, +et je vous avoue qu'une fée peut flatter davantage ma vanité, qu'une +simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui +témoignerai toujours de la haine, jusqu'à ce que je sois maître de ma +liberté.»</p> + +<p>La fée du désert, trompée par ces paroles, prit la résolution de +transporter le roi dans un lieu aussi agréable que cette solitude était +affreuse, de manière, que l'obligeant à monter dans son chariot où elle +avait attaché des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient +ordinairement, elle vola d'un pôle à l'autre.</p> + +<p>Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de +l'air, il aperçut sa chère princesse dans un château tout d'acier, dont +les murs frappés par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents +qui brûlaient tous ceux qui voulaient en approcher; elle était dans un +bocage, couchée sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa +tête, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait +les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit +passer le roi avec la fée du désert, qui ayant employé l'art de féerie +où elle était experte, pour paraître belle aux yeux du jeune monarque, +parut en effet à ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du +monde.</p> + +<p>«Quoi! s'écria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet +inaccessible château, où l'affreux Nain jaune m'a transportée? Faut-il +que pour comble de disgrâce le démon de la jalousie vienne me +persécuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne +l'infidélité du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, être +affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette +redoutable rivale, dont la fatale beauté surpasse la mienne?»</p> + +<p>Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine +mortelle de s'éloigner avec tant de vitesse du cher objet de ses vœux. +S'il avait moins connu le pouvoir de la fée, il aurait tout tenté pour +se séparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre +moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire +contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse +qui pussent le retirer de ses mains.</p> + +<p>La fée avait aperçu Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi à +pénétrer l'effet que cette vue aurait produit sur son cœur.</p> + +<p>«Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous +voulez savoir: la rencontre imprévue d'une princesse malheureuse, et +pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous, +m'a un peu ému; mais vous êtes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit, +que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infidélité.</p> + +<p>—Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspiré des +sentiments si avantageux en ma faveur.</p> + +<p>—Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez +me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes grâces, ne me +refusez point votre secours pour Toute-Belle.</p> + +<p>—Pensez-vous à ce que vous me demandez? lui dit la fée, en fronçant le +sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma +science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de +ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme +ma rivale!»</p> + +<p>Le roi soupira sans rien répondre; qu'aurait-il répondu à cette +pénétrante personne?</p> + +<p>Ils arrivèrent dans une vaste prairie, émaillée de mille fleurs +différentes; une profonde rivière l'entourait, et plusieurs ruisseaux de +fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, où l'on trouvait +une fraîcheur éternelle; on voyait dans l'éloignement, s'élever un +superbe palais, dont les murs étaient de transparents émeraudes. +Aussitôt que les cygnes qui conduisaient la fée se furent abaissés sous +un portique, dont le pavé était de diamants, et les voûtes de rubis, il +parut de tous côtés mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec +de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand l'amour veut d'un cœur remporter la victoire,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On fait pour résister des efforts superflus,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On ne fait qu'augmenter sa gloire,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>La fée du désert était ravie d'entendre chanter ses amours; elle +conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu +de mémoire de fée, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se +crût pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'éloignait +guère, et qu'en quelque lieu caché, elle observait ce qu'il faisait; +cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant à lui:</p> + +<p>«Fidèle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire +pour me rendre agréable à la charmante fée du désert, car l'envie que +j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.»</p> + +<p>Aussitôt il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une +table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence.</p> + +<p>La fée entra si transportée de joie, qu'elle ne pouvait la modérer.</p> + +<p>«Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me +plaire, vous en avez trouvé le secret, même sans le chercher; jugez +donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.»</p> + +<p>Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs à la vieille fée, ne +les épargna pas, et il en obtint insensiblement la liberté de s'aller +promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si +terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis +pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la +complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque +soulagement à ses peines, de pouvoir rêver seul, sans être interrompu +par sa méchante geôlière.</p> + +<p>Après avoir marché assez longtemps sur le sable, il se baissa et écrivit +ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Enfin, je puis en liberté</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Hélas! je ne vois plus les charmes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De l'adorable objet qui m'avait enchanté.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mer orageuse, mer terrible,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que poussent les vents furieux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tantôt jusqu'aux enfers, et tantôt jusqu'aux cieux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mon cœur est encor moins paisible</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que tu ne parais à mes yeux.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Toute-Belle! oh! destin barbare,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je perds l'objet de mon amour;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Oh Ciel! dont l'arrêt m'en sépare,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pourquoi diffères-tu de me ravir le jour?</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Divinité des ondes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sortez de vos grottes profondes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Secourez un amant réduit au désespoir.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira malgré lui toute son +attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous +côtés, lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté extraordinaire, son +corps n'était couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agités +des zéphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de +ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec +des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une +rencontre si extraordinaire; dès qu'elle fut à portée de lui parler, +elle lui dit:</p> + +<p>«Je sais le triste état où vous êtes réduit par l'éloignement de votre +princesse, et par la bizarre passion que la fée du désert a prise pour +vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal où vous languirez +peut-être encore plus de trente ans.»</p> + +<p>Le roi ne savait que répondre à cette proposition; ce n'était pas manque +d'envie de sortir de captivité, mais il craignait que la fée du désert +n'eût emprunté cette figure pour le décevoir. Comme il hésitait, la +sirène qui devina ses pensées, lui dit:</p> + +<p>«Ne croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis de trop +bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le procédé de la fée du +désert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les +jours votre infortunée princesse, sa beauté et son mérite me font une +égale pitié, et je vous le répète encore, si vous avez de la confiance +en moi, je vous sauverai.</p> + +<p>—J'y en ai une si parfaite, s'écria le roi, que je ferai tout ce que +vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi +de ses nouvelles.</p> + +<p>—Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui dit-elle; venez +avec moi, je vais vous porter au château d'acier, et laisser sur ce +rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fée en sera la +dupe.»</p> + +<p>Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et +soufflant trois fois dessus, elle leur dit:</p> + +<p>«Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable, +sans en partir jusqu'à ce que la fée du désert vous vienne enlever.»</p> + +<p>Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines +d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils étaient +vêtus d'un habit comme le sien, ils étaient pâles et défaits, comme s'il +se fût noyé; en même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur sa +grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en pleine mer, avec +une égale satisfaction.</p> + +<p>«Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le +méchant Nain jaune eut enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure +que la fée du désert lui avait faite, en trousse derrière lui sur son +terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle était si +troublée de cette aventure, que ses forces l'abandonnèrent; elle resta +évanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point +s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se vît en sûreté dans son terrible +palais d'acier: il y fut reçu par les plus belles personnes du monde +qu'il y avait transportées. Chacune à l'envi lui marqua son empressement +pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or, +chamarré de perles plus grosses que des noix.</p> + +<p>—Ah! s'écria le roi des mines d'or, en interrompant la sirène, il l'a +épousée, je pâme, je me meurs.</p> + +<p>—Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de Toute-Belle +l'a garantie des violences de cet affreux nain.</p> + +<p>—Achevez donc, dit le roi.</p> + +<p>—Qu'ai-je à vous dire davantage? continua la sirène. Elle était dans le +bois, lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la fée du désert, +elle était si fardée qu'elle lui a paru d'une beauté supérieure à la +sienne, son désespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous +l'aimez.</p> + +<p>—Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle +fatale erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en détromper?</p> + +<p>—Consultez votre cœur, répliqua la sirène avec un gracieux sourire: +lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de conseils.»</p> + +<p>En achevant ces mots, ils arrivèrent au château d'acier, le côté de la +mer était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revêtu de ces +formidables murs qui brûlaient tout le monde.</p> + +<p>«Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle est au bord de +la même fontaine où vous la vîtes en passant; mais, comme vous aurez des +ennemis à combattre avant que d'y arriver, voici une épée avec laquelle +vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands périls, +pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer +sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous +conduire plus loin avec votre chère princesse, je ne vous manquerai pas; +car la reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que +je suis venue vous chercher.»</p> + +<p>En achevant ces mots, elle donna au roi une épée faite d'un seul +diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute +l'utilité, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer +sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en imaginant ce +qu'un cœur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes +obligations.</p> + +<p>Il faut dire quelque chose de la fée du désert. Comme elle ne vit point +revenir son aimable amant, elle se hâta de l'aller chercher; elle fut +sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes chargées de présents +magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles +remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail +merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles; +d'autres avaient sur leurs têtes des ballots d'étoffes d'une richesse +inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'à +des oiseaux. Mais que devint la fée, qui marchait après cette galante et +nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs marins, si semblables au +roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune différence? À +cette vue, frappée d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta +un cri si épouvantable qu'il pénétra les cieux, fit trembler les monts, +et retentit jusqu'aux enfers. Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne +sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit. +Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en +pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagnée, +les immolant aux mânes de ce cher défunt. Ensuite elle appela onze de +ses sœurs qui étaient fées comme elle, les priant de lui aider à faire +un superbe mausolée à ce jeune héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût +la dupe des joncs marins. Cet événement est assez propre à surprendre, +car les fées savaient tout; mais l'habile sirène en savait encore plus +qu'elles.</p> + +<p>Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le +marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser +la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable +sirène, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de +la meilleure grâce du monde, et disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien +à faire qu'à s'avancer vers le château d'acier.</p> + +<p>Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands pas, regardant d'un œil +curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas +longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environnèrent, et +jetant sur lui leurs griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si +l'épée de diamant n'avait commencé à lui être aussi utile que la sirène +l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux yeux de ces monstres, +qu'ils tombèrent sans force à ses pieds: il donna à chacun un coup +mortel, puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts +d'écailles plus difficiles à pénétrer que le fer. Quelque effrayante que +fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se servant de sa +redoutable épée, il n'y en eut pas un qu'il ne coupât par la moitié: il +espérait avoir surmonté les plus grandes difficultés, quand il lui en +survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et +gracieuses, vinrent à sa rencontre, tenant de longues guirlandes de +fleurs dont elles lui fermaient le passage.</p> + +<p>«Où voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises +à la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait +à vous et à nous des malheurs infinis; de grâce, ne vous opiniâtrez +point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de +vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais causé de +déplaisir?»</p> + +<p>Le roi à cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait à quoi +se résoudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et +d'en être le chevalier à toute outrance, il fallait que dans cette +occasion il se portât à le détruire: mais une voix qu'il entendit le +fortifia tout d'un coup.</p> + +<p>«Frappe, frappe, n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta +princesse pour jamais.»</p> + +<p>En même temps sans rien répondre à ces nymphes il se jette au milieu +d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les +dissipe en un moment: c'était un des derniers obstacles qu'il devait +trouver, il entra dans le petit bois où il avait vu Toute-Belle: elle y +était au bord de la fontaine, pâle et languissante. Il l'aborde en +tremblant; il veut se jeter à ses pieds; mais elle s'éloigne de lui avec +autant de vitesse et d'indignation que s'il avait été le Nain jaune.</p> + +<p>«Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni +infidèle ni coupable; je suis un malheureux qui vous a déjà déplu sans +le vouloir.</p> + +<p>—Ah! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une +personne d'une beauté extraordinaire; est-ce malgré vous que vous +faisiez ce voyage?</p> + +<p>—Oui, princesse, lui dit-il, c'était malgré moi; la méchante fée du +désert ne s'est pas contentée de m'enchaîner à un rocher, elle m'a +enlevé dans un char jusqu'à un des bouts de la terre, où je serais +encore à languir sans le secours inespéré d'une sirène bienfaisante, qui +m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des +mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus +fidèle de tous les amants.»</p> + +<p>Il se jeta à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa +malheureusement tomber sa redoutable épée. Le Nain jaune, qui se tenait +caché sous une laitue, ne la vit pas plus tôt hors de la main du roi, +qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.</p> + +<p>La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses +plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre: avec deux mots de +son grimoire, il fit paraître deux géants qui chargèrent le roi de +chaînes et de fers.</p> + +<p>«C'est à présent, dit le nain, que je suis maître de la destinée de mon +rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la liberté de partir de +ces lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à m'épouser.</p> + +<p>—Ah! que je meure plutôt mille fois, s'écria l'amoureux roi.</p> + +<p>—Que vous mouriez, hélas! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si +terrible?</p> + +<p>—Que vous deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il +rien de si affreux?</p> + +<p>—Mourons donc ensemble, continua-t-elle.</p> + +<p>—Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.</p> + +<p>—Je consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous souhaitez.</p> + +<p>—À mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en ferez votre époux, +cruelle princesse, la vie me serait odieuse!</p> + +<p>—Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes yeux que je deviendrai +son époux; un rival aimé m'est trop redoutable.»</p> + +<p>En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de Toute-Belle, il +frappa le roi droit au cœur, et l'étendit à ses pieds. La princesse ne +pouvant survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne +fut pas longtemps sans unir son âme à la sienne. C'est ainsi que +périrent ces illustres infortunés, sans que la sirène y pût apporter +aucun remède, car la force du charme était dans l'épée de diamant.</p> + +<p>Le méchant nain aima mieux voir la princesse privée de vie, que de la +voir entre les bras d'un autre; et la fée du désert ayant appris cette +aventure, détruisit le mausolée qu'elle avait élevé, concevant autant de +haine pour la mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu de +passion pour sa personne. La secourable sirène, désolée d'un si grand +malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les métamorphoser en +palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres, +conservant toujours un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent +de leurs branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur +tendre union.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Prince_lutin" id="Le_Prince_lutin"></a><a href="#table">Le Prince lutin</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils +aimaient passionnément, bien qu'il fût très mal fait. Il était aussi +gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais +ce n'était rien de la laideur de son visage et de la difformité de son +corps en comparaison de la malice de son esprit: c'était une bête +opiniâtre qui désolait tout le monde. Dès sa plus grande enfance le roi +le remarqua bien, mais la reine en était folle; elle contribuait encore +à le gâter par des complaisances outrées, qui lui faisaient connaître le +pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour à cette princesse, +il fallait lui dire que son fils était beau et spirituel. Elle voulut +lui donner un nom qui inspirât du respect et de la crainte. Après avoir +longtemps cherché, elle l'appela Furibon.</p> + +<p>Quand il fut en âge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui +avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme +de courage, si ses affaires avaient été en meilleur état; mais il y +avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application était à +bien élever son fils unique.</p> + +<p>Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus +pénétrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un +tour heureux et une grâce particulière: sa personne était toute +parfaite.</p> + +<p>Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de +Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant; mais c'était un indocile +que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son +gouverneur s'appelait Léandre: tout le monde l'aimait. Les dames le +voyaient très favorablement, mais il ne s'attachait à pas une: elles +l'appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le +faire changer de manière: il ne quittait presque point Furibon; cette +compagnie ne servait qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne +s'approchait des dames que pour leur dire des duretés: tantôt elles +étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l'air provincial; il +les accusait devant tout le monde d'être fardées. Il ne voulait savoir +leurs intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait, et pour +les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l'on +haïssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait +presque toujours au jeune Léandre.</p> + +<p>«Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les +dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour +moi.</p> + +<p>—Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous +les empêche de se familiariser.</p> + +<p>—Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour +leur apprendre leur devoir.»</p> + +<p>Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince, +accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès +que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s'avancèrent, et vinrent +lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur +admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'était son nain; +ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit +qu'il en eût.</p> + +<p>Léandre était au désespoir; il se tuait de leur dire que c'était le fils +du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprète était allé +les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient +rien à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès de Furibon; et +les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'était +un jeu, riaient à s'en trouver mal, et voulaient lui donner des +croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays. Ce prince, +désespéré, tira sa petite épée, qui n'était pas plus longue qu'un +éventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait +au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet +emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils +lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu'ils avaient +bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut +affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent +méconnaître.</p> + +<p>Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui +en arracha deux ou trois poignées: il l'aurait étranglé s'il avait pu; +il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre, +offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu'il +avait à la campagne. Il ne s'y trouva point désœuvré, il aimait la +chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup, +et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'être plus +obligé de faire la cour à son fantasque prince, et, malgré la solitude, +il ne s'ennuyait pas un moment.</p> + +<p>Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses jardins, comme la +chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres étaient +si hauts et si touffus qu'il se trouva agréablement à l'ombre. Il +commençait à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il sentit +quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe et qui la serrait +très fort. Il regarda ce que ce pouvait être, et fut bien surpris de +voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la +tête, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son +corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui +demander grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il n'eut pas plus +tôt aperçu la couleuvre qu'il cria à son maître.</p> + +<p>«Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la +tuer; c'est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole nos +parterres.»</p> + +<p>Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui était tachetée de +mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne +remuait point pour se défendre.</p> + +<p>«Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu'elle est +venue se réfugier auprès de moi, je te défends de lui faire aucun mal, +je veux la nourrir; et quand elle aura quitté sa belle peau, je la +laisserai aller.»</p> + +<p>Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la +clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour +la nourrir et pour la réjouir: voilà une couleuvre fort heureuse! Il +allait quelquefois la voir; dès qu'elle l'apercevait, elle venait +au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les +airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en était +surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.</p> + +<p>Toutes les dames de la cour étaient affligées de son absence; on ne +parlait que de lui, on désirait son retour.</p> + +<p>«Hélas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs à la cour depuis que +Léandre en est parti; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui +veuille du mal d'être plus aimable et plus aimé que lui? Faut-il que +pour lui plaire il se défigure la taille et le visage? Faut-il que pour +lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux +oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voilà un +petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne +trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.»</p> + +<p>Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs, +et même les méchants en ont plus que les autres. Furibon avait les +siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui +conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colère qui allait +jusqu'à la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui +dit qu'il allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de +faire périr Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu'il était plus +beau que son singe de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le +regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les mains à sa +mort; qu'il fallait qu'il allât avec ses plus confidents à la chasse, +que Léandre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer +de tout le monde.</p> + +<p>Furibon fut donc à la chasse; quand Léandre entendit des chiens et des +cors dans ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c'était. Il +demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince; il mit pied à +terre et le salua respectueusement; il le reçut mieux qu'il ne +l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt il se détourna, faisant +signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'éloignait fort +vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa +caverne, et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui +l'accompagnaient prirent la fuite; Léandre resta seul à combattre ce +furieux animal. Il fut à lui l'épée à la main, il hasarda d'en être +dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi. +Furibon s'était évanoui de peur; Léandre le secourut avec des soins +merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval +pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au +fond du cœur des obligations si vives et si récentes et n'aurait pas +manqué de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda +pas seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour aller +chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils +environnèrent Léandre, et il aurait été infailliblement tué s'il avait +eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'être pas +attaqué par derrière, il n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en +homme désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta de venir pour se +donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui +auquel il s'attendait, tous ces scélérats rendaient les derniers +soupirs. Quand Léandre le vit, il s'avança et lui dit:</p> + +<p>«Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fâché +de m'être défendu.</p> + +<p>—Vous êtes un insolent, répliqua le prince en colère; si jamais vous +paraissez devant moi, je vous ferai mourir.»</p> + +<p>Léandre ne lui répliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et +passa la nuit à songer à ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas +d'apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le +monde mais, étant près de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit +du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperçut +une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre; +il y jeta les yeux, et fut surpris de la présence d'une dame dont l'air +noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa +naissance; son habit était de satin amarante, brodé de diamants et de +perles. Elle s'avança vers lui d'un air gracieux et lui dit:</p> + +<p>«Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez +apportée, elle n'y est plus; vous me trouvez à sa place pour vous payer +ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement. +Sachez que je suis la fée Gentille, fameuse à cause des tours de gaieté +et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir, +sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expiré, nous +devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est +fatal, car alors nous ne pouvons plus prévoir ni empêcher nos malheurs, +et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expirés, +nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beauté, notre pouvoir +et nos trésors. Vous savez à présent, seigneur, les obligations que je +vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez à quoi je peux +vous être utile, et comptez sur moi.»</p> + +<p>Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-là de commerce avec les +fées, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais, +lui faisant une profonde révérence:</p> + +<p>«Madame, dit-il, après l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me +semble que je n'ai rien à souhaiter de la fortune.</p> + +<p>—J'aurais bien du chagrin, répliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas +en état de vous être utile. Considérez que je peux vous faire un grand +roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des +mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre +excellent orateur, poète, musicien et peintre; je peux vous faire aimer +des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin aérien, +aquatique et terrestre.»</p> + +<p>Léandre l'interrompit en cet endroit.</p> + +<p>«Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il, à quoi me +servirait d'être lutin.</p> + +<p>—À mille choses utiles et agréables, repartit la fée. Vous êtes +invisible quand il vous plaît; vous traversez en un instant le vaste +espace de l'univers; vous vous élevez sans avoir des ailes; vous allez +au fond de la terre sans être mort; vous pénétrez les abîmes de la mer +sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fenêtres et les portes +soient fermées; et, dès que vous le jugez à propos, vous vous laissez +voir sous votre forme naturelle.</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria-t-il, je choisis d'être lutin; je suis sur le +point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et +je le préfère à toutes les autres choses que vous m'avez si +généreusement offertes.</p> + +<p>—Soyez lutin, répliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur +les yeux et sur le visage; soyez lutin aimé, soyez lutin aimable, soyez +lutin lutinant.»</p> + +<p>Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de +deux plumes de perroquet.</p> + +<p>«Quand vous l'ôterez, on vous verra.»</p> + +<p>Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita +d'aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu'il y avait +remarquées. En même temps son corps devint aussi léger que sa pensée; il +se transporta dans la forêt, passant par la fenêtre et voltigeant comme +un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si +élevé, et qu'il traversait la rivière; il appréhendait de tomber dedans +et que le pouvoir de la fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se +trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint +sur-le-champ dans la chambre où la fée était encore: il les lui +présenta, étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien réussi. Elle +lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait +tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge +de sa maîtresse, il connaîtrait si elle était fidèle, et que la dernière +l'empêcherait d'être malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle +lui souhaita un heureux voyage et disparut.</p> + +<p>Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.</p> + +<p>«Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre +couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des +avantages si rares et si grands? Ô que je vais me réjouir! que je +passerai d'agréables moments! que je saurai de choses! Me voilà +invisible; je serai informé des aventures les plus secrètes.»</p> + +<p>Il songea aussi qu'il se ferait un ragoût sensible de prendre quelque +vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta +sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin, suivi de +quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée, pour que le bruit de +son retour fût plus tôt répandu.</p> + +<p>Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait dit que +sans son courage Léandre l'aurait assassiné à la chasse; qu'il avait tué +tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît justice. Le roi, importuné +par la reine, donna ordre qu'on allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il +vint d'un air si résolu, Furibon en fut averti. Il était trop timide +pour l'aller chercher lui-même; il courut dans la chambre de sa mère, et +lui dit que Léandre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât. +La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils, +ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir +ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrêta à la porte, +il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre. +Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge +sur sa tête: le voilà devenu invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui +écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son +oreille.</p> + +<p>Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant +de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva +d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'eût égorgé, +et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses +genoux, porte la main à son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se +saisit d'une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du +roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine +et sur le museau de son fils: elle s'écrie qu'on l'assassine, qu'on +l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperçoit personne; +l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que +de douleur de voir l'oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier +à le croire, il l'évite quand elle veut l'approcher: cette scène était +fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon, +puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il +va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les +fleurs du parterre de la reine: c'était elle seule qui les arrosait, il +y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent +dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de +fruits et le jardin de fleurs.</p> + +<p>«Quelle insolence! s'écria la reine. Mon petit Furibon! mon cher +poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce +scélérat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos +courtisans; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.»</p> + +<p>Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre +dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre +dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa +troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit +plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa +une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on +le porte dans son lit bien malade.</p> + +<p>Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens +l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son +château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les +secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point déterminé +où il voulait aller; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et +le laissa marcher à l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des +coteaux et des vallées sans compte et sans nombre; il se reposait de +temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de +remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s'arrêta pour se mettre +un peu à l'ombre, car il faisait grand chaud.</p> + +<p>Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de +tous côtés, il aperçut un homme qui courait, qui s'arrêtait, qui criait, +qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de +coups; il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il +lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient été magnifiques, mais +ils étaient tout déchirés. Le prince, touché de compassion, l'aborda:</p> + +<p>«Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux +m'empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.</p> + +<p>—Ah! seigneur, répondit ce jeune homme, il n'y a plus de remède à mes +maux: c'est aujourd'hui que ma chère maîtresse va être sacrifiée à un +vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus +malheureuse personne du monde!</p> + +<p>—Elle vous aime donc? dit Léandre.</p> + +<p>—Je puis m'en flatter, répliqua-t-il.</p> + +<p>—Et dans quel lieu est-elle? continua le prince.</p> + +<p>—Dans un château au bout de cette forêt, répondit l'amant.</p> + +<p>—Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en donnerai de +bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.»</p> + +<p>En même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le +château. Il n'y était pas encore qu'il entendit l'agréable bruit de la +symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments. +Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard +et de la jeune demoiselle: rien n'était plus aimable qu'elle; mais la +pâleur de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et les +larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa +peine.</p> + +<p>Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître une +partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père et la mère de cette +jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle +faisait; ensuite ils retournèrent à leur place. Lutin se mit derrière la +mère, et s'approchant de son oreille, il lui dit:</p> + +<p>«Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot, +assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.»</p> + +<p>Cette femme, effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne, +et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et +tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'écria +qu'elle était morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le +souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer +d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui +dit:</p> + +<p>«Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t'en coûtera la vie; romps +l'hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu'elle aime.»</p> + +<p>Ces paroles produisirent un effet admirable; on congédia sur-le-champ le +fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en +voulait douter et chicaner, car il était Normand; mais Lutin lui fit un +si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour +l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les +écrasa.</p> + +<p>Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se +désespérer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait +que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L'amant et la +maîtresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait été +préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux +amants; et Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la porte de la +salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès +que le marié l'aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de +tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux +jours dans ce château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés, car ils +lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie +qu'avec regret.</p> + +<p>Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une +reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles +personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand +équipage que l'on eût jamais vu; mais aussi il n'avait qu'à secouer sa +rose, et l'argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu'étant beau, +jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les +princesses le reçurent avec mille témoignages d'estime et de +considération.</p> + +<p>Cette cour était des plus galantes; n'y point aimer, c'était se donner +un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un +jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son +train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on +appelait la belle Blondine. C'était une personne fort accomplie, mais si +froide et si sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y prendre pour +lui plaire.</p> + +<p>Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les +soirs; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde, +tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait +indifférente, plus il s'obstinait à lui plaire: ce qui l'engageait +davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour +être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa rose; il la mit en +badinant sur la gorge de Blondine: en même temps, de fraîche et +d'épanouie qu'elle était, elle devint sèche et fanée. Il n'en fallut pas +davantage pour faire connaître à Léandre qu'il avait un rival aimé; il +le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se +souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un +musicien de la plus méchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois +ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la +musique étaient détestables; mais elle s'en récréait comme de la plus +belle chose qu'elle eût entendue de sa vie; il faisait des grimaces de +possédé, qu'elle louait, tant elle était folle de lui; et enfin elle +permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se +jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un +balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de +dents.</p> + +<p>Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n'aurait pas été plus +surprise; elle crut que c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre +sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il +écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle méritait. Sans attendre sa +réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses +gentilshommes; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle +Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel +tour.</p> + +<p>Léandre s'éloigna d'une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin; mais +sa raison et l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville, +où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là une grande cérémonie +pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y +voulût point entrer. Le prince en fut touché; il semblait que son petit +chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et +pour consoler les affligés. Il courut au temple; la jeune enfant était +couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de +ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une +grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales +attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête:</p> + +<p>«Arrêtez, arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée, arrêtez, le ciel +s'oppose à cette injuste cérémonie! Si vous passez outre, vous serez +écrasés comme des grenouilles.»</p> + +<p>On regardait de tous côtés sans voir d'où venaient ces terribles +menaces. Les frères dirent que c'était l'amant de leur sœur qui s'était +caché au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en +colère prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser +et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau dont on aurait +frappé l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups +n'étaient pas réels. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent; +chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta +promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la +servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu +d'une fille de son âge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui était pas +indifférent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la +rose de la fée Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se marièrent +et vécurent très heureux.</p> + +<p>La dernière aventure qu'il eut fut la plus agréable. En entrant dans une +grande forêt, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne +douta point qu'on ne lui fît quelque violence; il regarda de tous côtés, +et enfin il aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille +qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite +et leur cria:</p> + +<p>«Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave?</p> + +<p>—Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi +vous mêlez-vous?</p> + +<p>—Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à l'heure.</p> + +<p>—Oui, oui, nous n'y manquerons pas», s'écrièrent-ils en riant.</p> + +<p>Le prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge, +car il ne trouvait pas trop nécessaire d'attaquer lui seul quatre hommes +qui étaient assez forts pour en battre douze.</p> + +<p>Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs +dirent:</p> + +<p>«Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son +cheval.»</p> + +<p>Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que +les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait bien de +l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre.</p> + +<p>«Hélas! ma belle princesse, disait-elle, que j'étais heureuse dans votre +palais! Comment pourrai-je vivre éloignée de vous? Si vous saviez ma +triste aventure, vous enverriez vos amazones après la pauvre +Abricotine.»</p> + +<p>Léandre l'écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la +retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il eût le temps ni la +force de se défendre, car il ne voyait pas même celui qui le liait. Aux +cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essoufflé et +lui demanda qui l'avait attaché.</p> + +<p>«Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne.</p> + +<p>—C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que +tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le mérites.»</p> + +<p>Il lui donna une vingtaine de coups d'étrivière.</p> + +<p>Lutin se divertissait fort à le voir crier; puis, s'approchant du second +voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis-à-vis de son camarade. Il +ne manqua pas alors de lui dire:</p> + +<p>«Hé bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un +grand poltron de l'avoir souffert?»</p> + +<p>L'autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer +par quel moyen il avait été attaché sans avoir vu personne.</p> + +<p>Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même où +elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin, +qui, se sentant pressé d'aller trouver son maître, se défit en deux +coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la +tête de l'un, et trois côtes de l'autre. Il n'était plus question que de +rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin; il +souhaita d'être où était cette jeune fille. En même temps il y fut; il +la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne +pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si +gaillardement, elle s'écria:</p> + +<p>«Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des +plaisirs.»</p> + +<p>Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche, +Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses +bras, et la met doucement devant lui. Ô qu'Abricotine eut de peur de +sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle +fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas +un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les +meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais +elle serrait les dents et les lèvres.</p> + +<p>Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit:</p> + +<p>«Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort: +c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs.»</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux et le reconnut.</p> + +<p>«Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais +grande peur d'être avec un invisible.</p> + +<p>—Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que vous +aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir.»</p> + +<p>Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après +avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, Léandre la pria de +lui apprendre son âge, son pays, et par quel hasard elle était tombée +entre les mains des voleurs.</p> + +<p>«Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire +votre curiosité; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins à +m'écouter qu'à avancer notre voyage.</p> + +<p>«Une fée dont le savoir n'a rien d'égal s'entêta si fort d'un certain +prince, qu'encore qu'elle fût la première fée qui eût eu la faiblesse +d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en dépit de toutes les autres, +qui lui représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait à l'ordre de +féerie: elles ne voulurent plus qu'elle demeurât avec elles, et tout ce +qu'elle put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur +royaume. Mais le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle: il était +au désespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Dès qu'il +avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et +rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde.</p> + +<p>«Ce prince, se trouvant gêné par l'excès d'une tendresse si incommode, +partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin, +bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin +qu'elle ne pût le trouver. Cela ne réussit pas; elle le suivit, et lui +dit qu'elle était grosse, qu'elle le conjurait de revenir à son palais, +qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes; +qu'elle ferait faire un manège, un jeu de paume et un mail pour le +divertir. Tout cela ne put le persuader; il était naturellement +opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés; il l'appela vieille fée +et loup-garou.</p> + +<p>«Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es +fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement +sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une +citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te +faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste dans ton trou, +dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergères du +voisinage; tu connaîtras avec le temps la différence qu'il y a entre des +gredines et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre +aussi charmante qu'elle le veut.</p> + +<p>«Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite +qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle transporta son palais, +elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race +d'amazones; elle les envoya autour de son île pour y faire une garde +exacte, afin qu'aucun homme n'y pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des +Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de +véritables quand on faisait quelque société avec les hommes: elle éleva +sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été une plus belle personne: +c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs règnent avec elle, +on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus +de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande, sa mère la fée lui +laissa son île; elle lui donna des leçons excellentes pour vivre +heureuse: elle retourna dans le royaume de féerie, et la princesse des +Plaisirs tranquilles gouverne son état d'une manière admirable.</p> + +<p>«Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres +hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et vous, seigneur. Ces +gens-là m'ont dit qu'ils étaient envoyés par un certain laid et malbâti, +appelé Furibon, qui aime ma maîtresse, et n'a jamais vu que son +portrait. Ils rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied: nos +amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme +j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau +perroquet, et dans la crainte d'être grondée, je sortis imprudemment de +l'île pour l'aller chercher; ils m'attrapèrent et m'auraient emmenée +avec eux sans votre secours.</p> + +<p>—Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre, ne puis-je pas +espérer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des +Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui +ne vieillit point?</p> + +<p>—Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous +faisions une telle entreprise! Il vous doit être aisé de vous passer +d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais été dans ce +palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.</p> + +<p>—Il n'est pas si facile que vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter +de sa mémoire les choses qui s'y placent agréablement; et je ne conviens +pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs +tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.</p> + +<p>—Seigneur, répondit-elle, il ne m'appartient pas de décider là-dessus; +je vous avoue même que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais +bien d'avis que la princesse fît d'autres lois; mais puisque n'en ayant +jamais vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants, je conclus que le +nombre des mauvais est supérieur à celui des bons, et qu'il vaut mieux +les bannir tous.»</p> + +<p>En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse rivière. Abricotine +sauta légèrement à terre.</p> + +<p>«Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde +révérence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour +vous l'île des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos +amazones ne vous aperçoivent.</p> + +<p>—Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un cœur sensible, +afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.»</p> + +<p>En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il +voyait proche de la rivière; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin, +pour qu'il pût se promener et paître l'herbe: il mit le petit chapeau +rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait +s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus +beau et le moins commun.</p> + +<p>Le palais était d'or pur; il s'élevait dessus des figures de cristal et +de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles +de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les +poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses +nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie +champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la +vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les +abeilles; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni +hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en +colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle.</p> + +<p>«Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même; l'on a banni +de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent +beaucoup.»</p> + +<p>Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si +merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se +faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants +étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils +étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air +doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un +grand nombre de vastes appartements: les uns étaient remplis de ces +beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des +couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres étaient de +porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles +qui en étaient faites; d'autres étaient de cristal de roche gravé: il y +en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui +de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs: car on +ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.</p> + +<p>Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille où elle +s'asseyait fort commodément; il était environné de girandoles garnies de +rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de +l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les +grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui +sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de +ses yeux: il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait +gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour-là vêtues en +nymphes pour la divertir.</p> + +<p>Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où elle était. +Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle +ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton +de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et +dit:</p> + +<p>«Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt; elle courait grand +risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé.»</p> + +<p>La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il +avait répondu très juste.</p> + +<p>«Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez +l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous +fouettera.</p> + +<p>—Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours le +perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet étranger de pouvoir +venir dans ce palais pour détruire dans votre esprit les fausses idées +que vous avez prises contre son sexe.</p> + +<p>—En vérité, perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne +soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chèrement.</p> + +<p>—Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin, je ne +cesserai pas un moment de parler.</p> + +<p>—Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est +sorcier?</p> + +<p>—Il est bien plus amoureux que sorcier», dit-il.</p> + +<p>Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle +maîtresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du +prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.</p> + +<p>«J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu +celui-là. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses manières +ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit +plaît infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.»</p> + +<p>La princesse ne répliqua rien là-dessus, mais elle continua de +questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom, +son pays, sa naissance, d'où il venait, où il allait; et ensuite elle +tomba dans une profonde rêverie.</p> + +<p>Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé:</p> + +<p>«Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre étranger mourra +de chagrin s'il ne vous voit pas.</p> + +<p>—Hé bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la princesse en +soupirant; et puisque tu te mêles de raisonner en personne d'esprit, et +non pas en petit oiseau, je te défends de me parler jamais de cet +inconnu.»</p> + +<p>Léandre était ravi de voir que le récit d'Abricotine et celui du +perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la +regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de +sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison à faire entre elle et la +coquette Blondine.</p> + +<p>«Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d'œuvre de la +nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement dans une île, +sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi +m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur +d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je +l'aime déjà éperdument!»</p> + +<p>Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de +porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une +agréable fraîcheur. Dès qu'elle fut entrée, la symphonie commença, et +l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle +de longues volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait +soin.</p> + +<p>Léandre avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux, +il en contrefit même qui n'y étaient pas. La princesse écoute, regarde, +s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moitié +plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit +ces paroles, où il fit un air impromptu:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Les plus beaux jours de la vie</i><br /></span> +<span class="i0"><i>S'écoulent sans agrément;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Si l'amour n'est de la partie,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On les passe tristement:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Aimez, aimez tendrement,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tout ici vous y convie;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Faites le choix d'un amant,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>L'amour même vous en prie.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda +si elle avait appris à chanter à quelqu'un de ses serins. Elle lui dit +que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant +d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina +qu'Abricotine avait donné des leçons à la gent volatile; elle se remit à +table pour achever son souper.</p> + +<p>Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit; il s'approcha +de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait +un chat bleu fort à la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles +d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit:</p> + +<p>«Madame, je vous avertis que Bluet a faim.»</p> + +<p>On le mit à table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette +à dentelle bien pliée: il avait un grelot d'or avec un collier de +perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença à manger.</p> + +<p>«Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être +jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison +que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien +savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je +n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux.»</p> + +<p>Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le +mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait +le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux, +faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux, +faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: «jamais +chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit.» Il y avait des ragoûts +excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, +il tâtait aux ragoûts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet +n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un +chat désespéré; la princesse disait: «Que l'on approche cette tourte ou +cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;» +Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande +soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire; il +attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu; et +le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux +bouteilles d'un nectar délicieux.</p> + +<p>La princesse entra dans son cabinet; elle dit à Abricotine de la suivre +et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers +sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente:</p> + +<p>«Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu; +il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.</p> + +<p>—Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en +quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez.»</p> + +<p>La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la +parole:</p> + +<p>«Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi.</p> + +<p>—Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et +qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu +admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il +arriver? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde, +cachée au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de +pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?</p> + +<p>—Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble +point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que, +si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand +nombre d'années? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui +puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus +belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups +imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les +peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces +alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont +les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de +toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du cœur, ni les +désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons +toujours avec la même indifférence!»</p> + +<p>Abricotine n'osa répondre; la princesse attendit quelque temps, puis +elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle +pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans +plusieurs cours, où il ne servirait qu'à faire des misérables; que +chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se +désespéreraient.</p> + +<p>«Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon +portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le +nom.</p> + +<p>—Hé! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de +vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?</p> + +<p>—Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait +été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie.»</p> + +<p>Lutin écoutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui +donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient +absolument.</p> + +<p>Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin +aurait bien voulu la suivre à sa toilette; mais, encore qu'il le pût, le +respect qu'il avait pour elle l'en empêcha; il lui semblait qu'il ne +devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder; +et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait +sur les plus petites choses.</p> + +<p>Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour +avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce +moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son +petit voyage.</p> + +<p>«Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt où j'ai vu des animaux +qui ressemblaient à des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres +comme des écureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans +pareille.</p> + +<p>—Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils étaient moins +légers, on en pourrait attraper.»</p> + +<p>Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des +singes. Aussitôt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de +petits, et de plusieurs couleurs différentes; il les mit avec bien de la +peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu +dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut +acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, où +il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin +couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur +de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite: le plus spirituel +s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants +et bien élevés: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le +carrosse; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus +en pages; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les +singes bottés dans le même sac; et, comme la princesse n'était pas +encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit +carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains. +En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège +singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des +tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de +Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine: il +tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte +de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle +l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Que de beautés! que d'agréments!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Palais délicieux, que vous êtes charmant!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais vous ne l'êtes pas encore</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Autant que celle que j'adore.</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Bienheureuse tranquillité</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui régnez dans ce lieu champêtre,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je perds chez vous ma liberté,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sans oser en parler ni me faire connaître!</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Il est aisé de juger de sa surprise: Briscambille fit signe à Perceforêt +de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en +rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir +deviner d'où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle +n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût +fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle +s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un +mystère si caché.</p> + +<p>Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus, +et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea +qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il +craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de +la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais, +ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit +dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait +jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec +des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait +déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de +ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit; mais le +souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put +s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.</p> + +<p>Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter +jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous côtés, il +aperçut une toile préparée et des couleurs; il se souvint en même temps +de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait; et, sans +perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents +maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il +peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans +son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première +ébauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en +aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait +travailler, jamais portrait n'a été mieux fini; il s'était peint un +genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de +l'autre un rouleau où il y avait écrit:</p> + +<p>Elle est mieux dans mon cœur.</p> + +<p>Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le +portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant +plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui +étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de +curiosité et de rêverie: elle était seule dans ce moment, elle ne +pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se +persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie: +il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était +l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva +brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le +petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui +s'allait passer.</p> + +<p>La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et +de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria:</p> + +<p>«Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger +auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voilà ses +traits, sa taille, ses cheveux, et son air.</p> + +<p>—Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi +qui l'as mis ici.</p> + +<p>—Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie +ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous +intéresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais +point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux; le voilà +cependant peint avec vous.</p> + +<p>—Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque démon +l'ait apporté.</p> + +<p>—Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez +comme moi, j'ose vous donner un conseil: brûlons-le tout à l'heure.</p> + +<p>—Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon +cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau.»</p> + +<p>Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à +soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là +que pas un pouvoir magique.</p> + +<p>«Et ces paroles: Elle est mieux dans mon cœur, dit la princesse, les +brûlerons-nous aussi?</p> + +<p>—Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre +portrait.»</p> + +<p>Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une +fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant +d'impression sur son cœur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le +brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans +qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se +tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort. +Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous +côtés. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de +l'ôter. Elle l'assure que non; et cette dernière aventure achève de les +effrayer.</p> + +<p>Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrême +plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait +tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure +chère: cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin, +puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un +invisible se fasse aimer.</p> + +<p>La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la +situation où était son cœur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle +était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un +grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les +différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus +galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir +l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine; +il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits; il +vole à Siam où il en use de même; il parcourt toutes les quatre parties +du monde en trois jours: à mesure qu'il était chargé, il venait au +palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il +apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies +(car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans +cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit +habiller à Paris; c'est l'endroit du monde où les modes ont le plus de +cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans +pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.</p> + +<p>Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris: +chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants, +colliers; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse +l'ouvrit, et trouva celui de Léandre; l'idée qu'elle conservait du +premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri; puis, +regardant Abricotine, elle lui dit:</p> + +<p>«Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps +dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je +n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie: je vois deux fois le +portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs; voilà des +étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés +infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin +de me rendre de si agréables services?»</p> + +<p>Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les +jeta aux pieds de la princesse:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Non je ne suis démon ni fée,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je suis un amant malheureux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui n'ose paraître à vos yeux:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Plaignez du moins ma destinée</i><br /></span> +<span class="i0"><i>LE PRINCE LUTIN.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt +elle les aperçut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec +le dernier étonnement.</p> + +<p>«Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se +montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi, +il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si +touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon cœur à cette +épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore +plus aimable.</p> + +<p>—J'ai entendu dire, madame, répliqua Abricotine, que les lutins sont +composés d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est +seulement leur esprit et leur volonté qui agit.</p> + +<p>—J'en suis très aise, répliqua la princesse; un tel amant ne peut guère +troubler le repos de ma vie.»</p> + +<p>Léandre était ravi de l'entendre et de la voir si occupée de son +portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte où elle allait +souvent un piédestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'était +pas encore finie; il s'y plaça avec un habit extraordinaire, couronné de +lauriers, et tenant une lyre à la main, dont il jouait mieux qu'Apollon. +Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendît, comme elle +faisait tous les jours. C'était le lieu où elle venait rêver à +l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle +avait à regarder le portrait de Léandre, ne lui laissait plus guère de +repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjouée avait si fort +changé que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.</p> + +<p>Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivît pas; +ses nymphes s'éloignèrent chacune dans des allées séparées. Elle se jeta +sur un lit de gazon; elle soupira, elle répandit quelques larmes; elle +parla même, mais c'était si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait +mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vît pas d'abord; ensuite +il l'ôta, elle l'aperçut avec une surprise extrême; elle s'imagina que +c'était une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude +qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie mêlée de crainte. +Cette vision si peu attendue l'étonnait; mais au fond le plaisir +chassait la peur, et elle s'accoutumait à voir une figure si approchante +du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre à sa voix, chanta ces +paroles:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Que ce séjour est dangereux!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le plus indifférent y deviendrait sensible.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>En vain j'ai prétendu n'être plus amoureux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible!</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Pourquoi dit-on que ce palais</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Est le lieu des plaisirs tranquilles?</i><br /></span> +<span class="i0"><i>J'y perds ma liberté sitôt que j'y parais,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles,</i><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Je cède à mon ardent amour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et voudrais être ici jusqu'à mon dernier jour.</i><br /></span> +</div></div> + + +<p>Quelque charmante que fût la voix de Léandre, la princesse ne put +résister à la frayeur qui la saisit; elle pâlit tout d'un coup et tomba +évanouie. Lutin, alarmé, sauta du piédestal à terre, et remit son petit +chapeau rouge pour n'être vu de personne. Il prit la princesse entre ses +bras, il la secourut avec un zèle et une ardeur sans pareils. Elle +ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous côtés comme pour le +chercher, elle n'aperçut personne; mais elle sentit quelqu'un auprès +d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de +larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agité flottait +entre la crainte et l'espérance; elle craignait Lutin, mais elle +l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'écria:</p> + +<p>«Lutin, galant Lutin, que n'êtes-vous celui que je souhaite!»</p> + +<p>À ces mots, Lutin allait se déclarer, mais il n'osa encore le faire.</p> + +<p>«Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne +voudra point m'aimer.»</p> + +<p>Ces considérations le firent taire, et l'obligèrent de se retirer dans +un coin de la grotte.</p> + +<p>La princesse, croyant être seule, appela Abricotine et lui conta les +merveilles de la statue animée; que sa voix était céleste, et que, dans +son évanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue.</p> + +<p>«Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux! car +se peut-il des manières plus gracieuses et plus aimables que les +siennes?</p> + +<p>—Et qui vous a dit, madame, répliqua Abricotine, qu'il soit tel que +vous vous le figurez? Psyché ne croyait-elle pas que l'amour était un +serpent? Votre aventure a quelque chose de semblable à la sienne, vous +n'êtes pas moins belle. Si c'était Cupidon qui vous aimât, ne +l'aimeriez-vous point?</p> + +<p>—Si Cupidon et l'inconnu sont la même chose, dit la princesse en +rougissant, hélas! je veux bien aimer Cupidon! Mais que je suis éloignée +d'un pareil bonheur! je m'attache à une chimère, et ce portrait fatal de +l'inconnu, joint à ce que tu m'en as dit, me jettent dans des +dispositions si opposées aux préceptes que j'ai reçus de ma mère que je +ne peux trop craindre d'en être punie.</p> + +<p>—Hé! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà +assez de peines? pourquoi prévoir des malheurs qui n'arriveront jamais?»</p> + +<p>Il est aisé de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit à +Léandre.</p> + +<p>Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans +l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il +avait envoyés à l'île des Plaisirs tranquilles; il en revint un, qui lui +rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle était défendue par des +amazones; et qu'à moins de mener une grosse armée, il n'entrerait jamais +dans l'île.</p> + +<p>Le roi son père venait de mourir, il se trouva maître de tout. Il +assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit à leur tête. +C'était là un beau général; Briscambille ou Perceforêt auraient mieux +fait que lui: son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut. +Quand les amazones aperçurent cette grande armée, elles en vinrent +donner avis à la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fidèle +Abricotine au royaume des fées, pour prier sa mère de lui mander ce +qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses états. Mais +Abricotine trouva la fée fort en colère:</p> + +<p>«Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle; le prince +Léandre est dans son palais; il l'aime, il en est aimé. Tous mes soins +n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour; la voilà sous son fatal +empire. Hélas! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits; il +exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie! Tels sont +les décrets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine, +je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me +donnent tant de chagrin!»</p> + +<p>Abricotine vint apprendre à la princesse ces mauvaises nouvelles; il ne +s'en fallut presque rien qu'elle ne se désespérât. Lutin était auprès +d'elle sans qu'elle le vît: il connaissait avec une peine extrême +l'excès de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment; mais il se +souvint que Furibon était fort intéressé, et qu'en lui donnant bien de +l'argent peut-être qu'il se retirerait.</p> + +<p>Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la forêt pour reprendre son +cheval. Dès qu'il l'eut appelé «Gris-de-lin!», Gris-de-lin vint à lui, +sautant et bondissant car il s'était bien ennuyé d'être si longtemps +éloigné de son cher maître. Mais, quand il le vit vêtu en femme, il ne +le reconnaissait plus, et craignait d'être trompé. Léandre arriva au +camp de Furibon: tout le monde le prit pour une amazone, tant il était +beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait à lui parler de la +part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son +manteau royal et se mit sur son trône: l'on eût dit que c'était un gros +crapaud qui contrefaisait le roi.</p> + +<p>Léandre le harangua, et lui dit que la princesse préférant une vie douce +et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de +l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laissât en paix; qu'à +la vérité, s'il refusait cette proposition, elle ne négligerait rien +pour se défendre. Furibon répliqua qu'il voulait bien avoir pitié +d'elle; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle +n'avait qu'à lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles, +qu'aussitôt il retournerait dans son royaume. Léandre dit que l'on +serait trop longtemps à compter cent mille mille mille millions de +pistoles, qu'il n'avait qu'à dire combien il en voulait de chambres +pleines, et que la princesse était assez généreuse et assez puissante +pour n'y pas regarder de si près. Furibon demeura bien étonné qu'au lieu +de lui demander à rabattre, on lui proposât d'augmenter; il pensa en +lui-même qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis +arrêter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retournât point vers sa +maîtresse.</p> + +<p>Il dit à Léandre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes +remplies de pièces d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en +retournerait. Léandre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir +d'or; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en +tomba pistoles, quadruples, louis, écus d'or, nobles à la rose, +souverains, guinées, sequins; cela tombait comme une grosse pluie: il y +a peu de chose dans le monde qui soit plus joli.</p> + +<p>Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait +d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. Dès que les +trente chambres furent pleines, il cria à ses gardes:</p> + +<p>«Arrêtez, arrêtez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle +m'apporte.»</p> + +<p>Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en même temps le +petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il était +sorti, ils coururent après lui et laissèrent Furibon seul. Dans ce +moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la tête comme à un +poulet, sans que le petit malheureux roi vît la main qui l'égorgeait.</p> + +<p>Quand Lutin eut sa tête, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La +princesse se promenait, rêvant tristement à ce que sa mère lui avait +mandé, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles, +étant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la +défendre contre quatre cent mille hommes; elle vit tout d'un coup une +tête en l'air, sans que personne la tînt. Ce prodige l'étonna si fort +qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette tête +à ses pieds, sans qu'elle vît la main qui la tenait. Aussitôt elle +entendit une voix qui lui dit: Ne craignez plus, charmante princesse, +Furibon ne vous fera jamais de mal.</p> + +<p>Abricotine reconnut la voix de Léandre, et s'écria:</p> + +<p>«Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'étranger qui +m'a secourue.»</p> + +<p>La princesse parut étonnée et ravie.</p> + +<p>«Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'étranger soient une même +chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui témoigner ma +reconnaissance!»</p> + +<p>Lutin repartit:</p> + +<p>«Je veux encore travailler à la mériter.»</p> + +<p>En effet, il retourna à l'armée de Furibon, où le bruit de sa mort +venait de se répandre. Dès qu'il y parut avec ses habits ordinaires, +chacun vint à lui; les capitaines et les soldats l'environnèrent, +poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et +que la couronne lui appartenait. Il leur donna libéralement à partager +entre eux les trente chambres pleines d'or, de manière que cette armée +fût riche à jamais. Et, après quelques cérémonies qui assuraient Léandre +de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant à +son armée de s'en aller à petites journées dans son royaume. La +princesse s'était couchée, et le profond respect que ce prince avait +pour elle l'empêcha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la +sienne, car il avait toujours couché en bas. Il était lui-même assez +fatigué pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point à +fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.</p> + +<p>La princesse mourait de chaud et d'inquiétude; elle se leva plus matin +que l'aurore, et descendit en déshabillé dans son appartement bas. Mais +quelle surprise fut la sienne d'y trouver Léandre endormi sur un lit! +Elle eut tout le temps de le regarder sans être vue, et de se convaincre +que c'était la personne dont elle avait le portrait dans sa boîte de +diamants.</p> + +<p>«Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les +lutins dorment-ils? Est-ce là un corps d'air et de feu, qui ne remplit +aucun espace, comme le dit Abricotine?»</p> + +<p>Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'écoutait respirer, elle ne +pouvait s'arracher d'auprès de lui; tantôt elle était ravie de l'avoir +trouvé, tantôt elle en était alarmée. Dans le temps qu'elle était le +plus attentive à le regarder, sa mère la fée entra, avec un bruit si +épouvantable que Léandre s'éveilla en sursaut. Quelle surprise et quelle +affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier désespoir! Sa +mère l'entraînait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur +pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'être séparés +pour jamais. La princesse n'osait rien dire à la terrible fée; elle +jetait les yeux sur Léandre, comme pour lui demander quelque secours.</p> + +<p>Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgré une personne si +puissante, mais il chercha dans son éloquence et dans sa soumission les +moyens de toucher cette mère irritée. Il courut après elle, il se jeta à +ses pieds; il la conjura d'avoir pitié d'un jeune roi qui ne changerait +jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine félicité de la rendre +heureuse. La princesse, encouragée par son exemple, embrassa aussitôt +les genoux de sa mère, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait être +contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations.</p> + +<p>«Vous ne connaissez pas les disgrâces de l'amour, s'écria la fée, et les +trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous +enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai éprouvé. Voulez-vous avoir +une destinée semblable à la mienne?</p> + +<p>—Ah! madame, répliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les +assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincères, ne +semblent-elles pas me mettre à couvert de ce que vous craignez?»</p> + +<p>L'opiniâtre fée les laissait soupirer à ses pieds; c'était inutilement +qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait +insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonné, si +l'aimable fée Gentille n'eût paru dans la chambre, plus brillante que le +soleil. Les Grâces l'accompagnaient; elle était suivie d'une troupe +d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons +agréables et nouvelles; ils folâtraient comme des enfants.</p> + +<p>Elle embrassa la vieille fée.</p> + +<p>«Ma chère sœur, lui dit-elle, je suis persuadée que vous n'avez pas +oublié les bons offices que je vous rendis lorsque vous voulûtes revenir +dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais été reçue, et depuis +ce temps-là je ne vous ai demandé aucun service; mais enfin le temps est +venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez à cette belle princesse, +consentez que ce jeune roi l'épouse, je vous réponds qu'il ne changera +point pour elle. Leurs jours seront filés d'or et de soie; cette +alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le +plaisir que vous m'aurez fait.</p> + +<p>—Je consens à tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'écria +la fée. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de +mon amitié.»</p> + +<p>À ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La fée Gentille, +ravie de joie, et toute la troupe commencèrent les chants d'hyménée; et +la douceur de cette symphonie ayant réveillé toutes les nymphes du +palais, elles accoururent avec de légères robes de gaze pour apprendre +ce qui se passait.</p> + +<p>Quelle agréable surprise pour Abricotine! Elle eut à peine jeté les yeux +sur Léandre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la +princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui +fut confirmé lorsque la mère fée dit qu'elle voulait transporter l'île +des Plaisirs tranquilles, le château et toutes les merveilles qu'il +renfermait, dans le royaume de Léandre; qu'elle y demeurerait avec eux +et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens.</p> + +<p>«Quelque chose que votre générosité vous inspire, madame, lui dit le +roi, il est impossible que vous puissiez me faire un présent qui égale +celui que je reçois aujourd'hui; vous me rendez le plus heureux de tous +les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant.»</p> + +<p>Ce petit compliment plut fort à la fée: elle était du vieux temps, où +l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche.</p> + +<p>Comme Gentille pensait à tout, elle avait fait transporter, par la vertu +de Brelic-breloc, les généraux et les capitaines de l'armée de Furibon +au palais de la princesse, afin qu'ils fussent témoins de la galante +fête qui allait se passer. Elle en prit soin en effet; et cinq ou six +volumes ne suffiraient point pour décrire les comédies, les opéras, les +courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses +et les autres magnificences qu'il y eut à ces charmantes noces. Le plus +singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves +que Gentille avait attirés dans ces beaux lieux un époux aussi passionné +que s'ils s'étaient vus depuis dix ans. Ce n'était néanmoins qu'une +connaissance au plus de vingt-quatre heures; mais la petite baguette +produit des effets encore plus extraordinaires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_Grenouille_bienfaisante" id="La_Grenouille_bienfaisante"></a><a href="#table">La Grenouille bienfaisante</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre +contre ses voisins. Après plusieurs batailles, on mit le siège devant sa +ville capitale; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la +pria de se retirer dans un château qu'il avait fait fortifier, et où il +n'était jamais allé qu'une fois. La reine employa les prières et les +larmes pour lui persuader de la laisser auprès de lui; elle voulait +partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son +chariot pour la faire partir; cependant il ordonna à ses gardes de +l'accompagner, et lui promit de se dérober le plus secrètement qu'il +pourrait pour l'aller voir: c'était une espérance dont il la flattait; +car le château était fort éloigné, environné d'une épaisse forêt, et à +moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver.</p> + +<p>La reine partit, très attendrie de laisser son mari dans les périls de +la guerre; on la conduisait à petites journées, de crainte qu'elle ne +fût malade de la fatigue d'un si long voyage; enfin elle arriva dans son +château, bien inquiète et bien chagrine. Après qu'elle se fut assez +reposée, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien +qui pût la divertir; elle jetait les yeux de tous côtés; elle voyait de +grands déserts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs; elle +les regardait tristement, et disait quelquefois:</p> + +<p>«Quelle comparaison du séjour où je suis, à celui où j'ai été toute ma +vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure: à qui parler +dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inquiétudes, et +qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exilée? Il semble qu'il veuille me +faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue +dans un château si désagréable.»</p> + +<p>C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui écrivît tous les +jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle +s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner +auprès du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient +ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprès, +elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit +char, où il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller +quelquefois à la chasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et +suivait les chiens de si près que les veneurs allaient moins vite +qu'elle: par ce moyen elle se rendait maîtresse de son char, et de s'en +aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'elle +ne savait point les routes de la forêt; mais elle se flatta que les +dieux la conduiraient à bon port; et après leur avoir fait quelques +petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on fît une grande chasse, +et que tout le monde y vînt, qu'elle monterait dans son char, que chacun +irait par différentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux bêtes +sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir +bientôt son époux, avait pris un habit très avantageux; sa capeline +était couverte de plumes de différentes couleurs, sa veste toute garnie +de pierreries et sa beauté, qui n'avait rien de commun, la faisait +paraître une seconde Diane.</p> + +<p>Dans le temps qu'on était le plus occupé du plaisir de la chasse, elle +lâcha la bride à ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques +coups de fouet. Après avoir marché assez vite, ils prirent le galop, et +ensuite le mors aux dents, le chariot semblait traîné par les vents, les +yeux auraient eu peine à le suivre; la pauvre reine se repentit, mais +trop tard, de sa témérité:</p> + +<p>«Qu'ai-je prétendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire +toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? Hélas! que va-t-il +m'arriver? ah! si le roi me croyait exposée au péril où je suis, que +deviendrait-il, lui qui m'aime si chèrement, et qui ne m'a éloignée de +sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sûreté; voilà comme +j'ai répondu à ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans +mon sein, va être aussi bien que moi la victime de mon imprudence.»</p> + +<p>L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les +dieux, elle appelait les fées à son secours, et les dieux et les fées +l'avaient abandonnée: le chariot fut renversé, elle n'eut pas la force +de se jeter assez promptement à terre, son pied demeura pris entre la +roue et l'essieu; il est aisé de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un +miracle pour la sauver, après un si terrible accident.</p> + +<p>Elle resta enfin étendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait +ni pouls ni voix, son visage était tout couvert de sang; elle était +demeurée longtemps en cet état; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit +auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement +de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux +noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur +ses épaules, une massue de pierre à la main, qui lui servait de canne +pour s'appuyer, et un carquois plein de flèches au côté. Une figure si +extraordinaire persuada la reine qu'elle était morte; car elle ne +croyait pas qu'après de si grands accidents elle dût vivre encore, et +parlant tout bas:</p> + +<p>«Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine à se +résoudre à la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.»</p> + +<p>La géante qui l'écoutait, ne put s'empêcher de rire de l'opinion où elle +était d'être morte:</p> + +<p>«Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre +des vivants: mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée +Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie +avec moi.»</p> + +<p>La reine la regarda tristement, et lui dit:</p> + +<p>«Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et +prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma rançon, il m'aime si +chèrement, qu'il ne refuserait pas même la moitié de son royaume?</p> + +<p>—Non, lui répondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait +depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peut-être que tu +me divertiras.»</p> + +<p>En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant +la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Dès +qu'elle y fut, elle la guérît avec une liqueur dont elle la frotta.</p> + +<p>Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet +affreux séjour! l'on y descendait par dix mille marches, qui +conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre +lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui réfléchissaient sur un +lac de vif-argent. Il était couvert de monstres, dont les différentes +figures auraient épouvanté une reine moins timide; les hiboux et les +chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y +faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'où +coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les +amants malheureux ont jamais versées, dont les tristes amours ont fait +des réservoirs. Les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de +fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La +nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines +sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui +s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les +mains de la fée Lionne.</p> + +<p>Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit +qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa +vie avec elle. À ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir +ses larmes:</p> + +<p>«Hé! que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin +de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi +la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié; mais ne me +condamnez point à passer une longue et déplorable vie sans mon époux.»</p> + +<p>La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait +d'essuyer ses pleurs, et d'essayer à lui plaire; que si elle prenait une +autre conduite, elle serait là plus malheureuse personne du monde.</p> + +<p>«Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre cœur?</p> + +<p>—J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches: je veux que vous trouviez +le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très +excellent.</p> + +<p>—Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait, +il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les +attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie: de sorte que vous me +donnez des ordres que je ne puis exécuter.</p> + +<p>—N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.»</p> + +<p>La reine ne répliqua rien: elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée, +elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était que +pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle +s'assit sous un if, et commença ses tristes plaintes:</p> + +<p>«Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disait-elle, lorsque vous +viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez +morte ou infidèle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de +ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-être dans la +forêt mon chariot en pièces, et tous les ornements que j'avais pris pour +vous plaire; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que +sais-je si vous n'accorderez point à une autre la part que vous m'aviez +donnée dans votre cœur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je +ne dois plus retourner dans le monde.»</p> + +<p>Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle +n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un +corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui +éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une +grenouille, bien intentionné de la croquer.</p> + +<p>«Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne +veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi +affligée en son espèce, que je le suis dans la mienne.»</p> + +<p>Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit +quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps +étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:</p> + +<p>«Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que +j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.</p> + +<p>—Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, répondit la +reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai +encore aperçu aucune.</p> + +<p>—Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont +été dans le monde; les uns sur le trône, les autres dans la confidence +de leurs souverains, il y a même des maîtresses de quelques rois, qui +ont coûté bien du sang à l'état: ce sont elle que vous voyez +métamorphosées en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps, +sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.</p> + +<p>—Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble +n'aident pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la Grenouille, +que faites-vous ici?</p> + +<p>—La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle, je suis +demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses, et fort étendu +en d'autres; si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle me +tuerait.»</p> + +<p>«Comment est-il possible, lui dit la reine, que fée ou demi-fée, un +corbeau ait été prêt à vous manger?</p> + +<p>—Deux mots vous le feront comprendre, répondit la Grenouille; lorsque +j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tête, dans lequel consiste ma +plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais +laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur +moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je +vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la +vôtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.</p> + +<p>—Hélas! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me +retient captive, veut que je lui fasse un pâté de mouches; il n'y en a +point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les +attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en +fournirai.»</p> + +<p>Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de +ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de +mouches; la méchante fée en avait là un magasin, exprès pour tourmenter +de certains malheureux. Dès qu'elles sentirent le sucre, elles s'y +attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop où +la reine était. Il n'a jamais été une telle capture de mouches, ni un +meilleur pâté que celui qu'elle fit à la fée Lionne. Quand elle le lui +présenta, elle en fut très surprise, ne comprenant point par quelle +adresse elle avait pu les attraper.</p> + +<p>La reine qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, qui était +empoisonné, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa maisonnette. +La Grenouille vint lui offrir généreusement ses services, et se mettant +à la tête de toutes celles qui avaient été quérir les mouches, elles +aidèrent à la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde; +mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son +repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on eût +entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effrayée, et s'enfuit; c'est ce +que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux +royaumes de l'univers, en prit possession.</p> + +<p>La pauvre reine affligée voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua +bien d'elle, les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit, que si à +l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de +coups. Il fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la +meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble; car aussitôt +qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de +pleurer tout comme une autre.</p> + +<p>«J'ai, dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer +votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en +désespérer.»</p> + +<p>Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine +se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit.</p> + +<p>La Grenouille, attentive à tout ce qui était nécessaire à la reine, lui +fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la méchante fée sut +que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya quérir:</p> + +<p>«Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protègent? lui +dit-elle. Cette terre, toujours arrosée d'une pluie de soufre et de +feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge; +j'apprends malgré cela que les herbes odoriférantes croissent sous vos +pas!</p> + +<p>—J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue à +quelque chose, c'est à l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-être +moins malheureux que moi.»</p> + +<p>«L'envie me prend, dit la fée, d'avoir un bouquet des fleurs les plus +rares; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira; si elle y +manque, vous ne manquerez pas de coups; car j'en donne souvent, et les +donne toujours à merveille.»</p> + +<p>La reine se prit à pleurer; de telles menaces ne lui convenaient guère, +et l'impossibilité de trouver des fleurs la mettait au désespoir. Elle +s'en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint:</p> + +<p>«Que vous êtes triste, dit-elle à la reine.</p> + +<p>—Hélas! ma chère commère, qui ne le serait? La fée veut un bouquet des +plus belles fleurs; où les trouverai-je? Vous voyez celles qui naissent +ici; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.</p> + +<p>—Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tâcher de +vous tirer de l'embarras où vous êtes: il y a ici une chauve-souris, qui +est la seule avec qui j'ai lié commerce; c'est une bonne créature, elle +va plus vite que moi; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses, +avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs.»</p> + +<p>La reine lui fit une profonde révérence; car il n'y avait pas moyen +d'embrasser Grenouillette.</p> + +<p>Celle-ci alla aussitôt parler à la chauve-souris, et quelques heures +après elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La +reine les porta bien vite à la mauvaise fée, qui demeura encore plus +surprise qu'elle ne l'avait été, ne pouvant comprendre par quel miracle +la reine était si bien servie.</p> + +<p>Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper. +Elle communiqua son envie à la bonne Grenouille, qui lui dit:</p> + +<p>«Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit +chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.»</p> + +<p>Elle le prit, l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins +de genièvre, des câpres et deux petits pois verts; elle coassa cinq +fois, puis la cérémonie finie, remettant le chaperon de roses, elle +commença de parler comme un oracle.</p> + +<p>«Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de sortir de ces +lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la mère des amours; ne +vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.»</p> + +<p>La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombèrent mais elle prit la +résolution de croire son amie.</p> + +<p>«Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez à mes couches, +puisque je suis condamnée à les faire ici.»</p> + +<p>L'honnête Grenouille s'engagea d'être sa Lucine, et la consola le mieux +qu'elle put.</p> + +<p>Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient +assiégé dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des +courriers à la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les +obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet +événement, par rapport à lui, qu'à la chère reine, qu'il pouvait aller +quérir sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses officiers +n'avait osé l'en aller avertir. Ils avaient trouvé dans la forêt le +chariot en pièces, les chevaux échappés, et toute la parure d'amazone +qu'elle avait mise pour l'aller trouver.</p> + +<p>Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait +été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi +qu'elle était morte subitement. À ces funestes nouvelles, il pensa +mourir lui-même de douleur; cheveux arrachés, larmes répandues, cris +pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien +ne fut épargné en cette occasion.</p> + +<p>Après avoir passé plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir +être vu, il retourna dans sa grande ville, traînant après lui un long +deuil, qu'il portait mieux dans le cœur que dans ses habits. Tous les +ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et après les +cérémonies qui sont inséparables de ces sortes de catastrophes, il +s'attacha à donner du repos à ses sujets, en les exemptant de guerre, et +leur procurant un grand commerce.</p> + +<p>La reine ignorait toutes ces choses: le temps de ses couches arriva, +elles furent très heureuses: le ciel lui donna une petite princesse, +aussi belle que Grenouille l'avait prédit; elles la nommèrent Moufette, +et la reine avec bien de la peine obtint permission de la fée Lionne de +la nourrir; car elle avait grande envie de la manger, tant elle était +féroce et barbare.</p> + +<p>Moufette, la merveille de nos jours, avait déjà six mois; et la reine, +en la regardant avec une tendresse mêlée de pitié, disait sans cesse:</p> + +<p>«Ah! si le roi ton père te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de +joie, que tu lui serais chère! mais peut-être, dans ce même moment, +qu'il commence à m'oublier; il nous croit ensevelies pour jamais dans +les horreurs de la mort: peut-être, dis-je, qu'une autre occupe dans son +cœur la place qu'il m'y avait donnée.»</p> + +<p>Ces tristes réflexions lui coûtaient bien des larmes: la Grenouille qui +l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour:</p> + +<p>«Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux; le voyage +est long: je chemine lentement: mais enfin un peu plus tôt, ou un peu +plus tard, j'espère arriver.»</p> + +<p>Cette proposition ne pouvait être plus agréablement reçue qu'elle le +fut; la reine joignit ses mains, et les fit même joindre à Moufette, +pour marquer à madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait +d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point +ingrat:</p> + +<p>«Mais continua-t-elle, de quelle utilité lui pourra être de me savoir +dans ce triste séjour? Il lui sera impossible de m'en retirer.</p> + +<p>—Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et +faire de notre côté ce qui dépend de nous.»</p> + +<p>Aussitôt elles se dirent adieu: la reine écrivit au roi avec son propre +sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni +papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse +Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.</p> + +<p>Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y +avait depuis la plaine noire, où elle laissait la reine, jusqu'au monde, +et elle demeura une autre année à faire faire son équipage, car elle +était trop fière pour vouloir paraître dans une grande cour comme une +méchante Grenouillette de marécages. Elle fit faire une litière assez +grande pour mettre commodément deux œufs; elle était couverte toute +d'écaille de tortue en dehors, doublée en peau de jeunes lézards; elle +avait cinquante filles d'honneur; c'était de ces petites reines vertes +qui sautillent dans les prés; chacune était montée sur un escargot, avec +une selle à l'anglaise, la jambe sur l'arçon d'un air merveilleux; +plusieurs rats d'eau, vêtus en pages, précédaient les limaçons, auxquels +elle avait confié la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais été si +joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraîches et +épanouies, lui seyait le mieux du monde. Elle était un peu coquette de +son métier, cela l'avait obligée de mettre du rouge et des mouches; l'on +dit même qu'elle était fardée, comme sont la plupart des dames de ce +pays-là; mais la chose approfondie, l'on a trouvé que c'étaient ses +ennemis qui en parlaient ainsi.</p> + +<p>Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre +reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle +Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette +merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas +un mot qu'elle ne charmât sa mère; il n'était pas jusqu'à la fée Lionne +qu'elle n'eût apprivoisée; et enfin au bout de six ans que la reine +avait passés dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la +chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.</p> + +<p>Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si +fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette, +elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups +qu'elle tirait; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu +la férocité de la fée.</p> + +<p>Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin +elle arriva proche de la ville capitale où le roi faisait son séjour; +elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins; +on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle +trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait +tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande +lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à +parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout était dans la +magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir +aux prières de ses sujets; il allait se marier à une princesse moins +belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort +agréable.</p> + +<p>La bonne Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi, +suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience: +le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de +savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre:</p> + +<p>«Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous +donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous êtes sur le point +de faire, me persuadent votre infidélité pour la reine.</p> + +<p>—Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques +larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille +Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a +neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des +héritiers: ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me +paraît toute charmante.</p> + +<p>—Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas +pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre écrite de son sang, +dont elle m'a chargée: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est +plus belle que tous les cieux ensemble.»</p> + +<p>Le roi prit le chiffon où la reine avait griffonné quelques mots, il le +baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée, +disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme, il fit +mille questions à la Grenouille, auxquelles elle répondit avec autant +d'esprit que de vivacité. La princesse fiancée, et les ambassadeurs, +chargés de voir célébrer son mariage, faisaient laide grimace:</p> + +<p>«Comment, sire, dit le plus célèbre d'entre eux, pouvez-vous sur les +paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel? +Cette écume de marécage a l'insolence de venir mentir à votre cour, et +goûte le plaisir d'être écoutée!</p> + +<p>—Monsieur l'ambassadeur, répliqua la Grenouille, sachez que je ne suis +point écume de marécage, et puisqu'il faut ici étaler ma science, +allons, fées et féos, paraissez.»</p> + +<p>Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lézards, et elle à leur tête +parurent en effet; mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains +petits animaux, leur taille était haute et majestueuse, leur visage +agréable, leurs yeux plus brillants que les étoiles, chacun portait une +couronne de pierreries sur sa tête, et sur ses épaules un manteau royal, +de velours doublé d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des +naines portaient. En même temps, voici des trompettes, timbales, +hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agréables et +guerriers, toutes les fées et féos commencèrent un ballet si légèrement +dansé, que la moindre gambade les élevait jusqu'à la voûte du salon. Le +roi attentif et la future reine n'étaient pas moins surpris l'un que +l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins +métamorphosés en fleurs, qui ne baladinaient pas moins, jasmins, +jonquilles, violettes, œillets et tubéreuses, que lorsqu'ils étaient +pourvus de jambes et de pieds. C'était un parterre animé, dont tous les +mouvements réjouissaient autant l'odorat que la vue.</p> + +<p>Un instant après, les fleurs disparurent; plusieurs fontaines prirent +leurs places; elles s'élevaient rapidement, et retombaient dans un large +canal qui se forma au pied du château; il était couvert de petites +galères peintes et dorées, si jolies et si galantes, que la princesse +convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener. Ils le +voulurent bien, comprenant que tout cela n'était qu'un jeu qui se +terminerait par d'heureuses noces.</p> + +<p>Dès qu'ils furent embarqués, la galère, le fleuve et toutes les +fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi +demanda où était sa princesse; la Grenouille repartit:</p> + +<p>«Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre épouse: si +j'étais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage +que vous étiez sur le point de faire; mais elle a tant de mérite, et +votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un +moment à tâcher de les délivrer.</p> + +<p>—Je vous avoue, madame la Grenouille, dit le roi, que si je ne croyais +pas ma femme morte, il n'y a rien au monde que je ne fisse pour la +ravoir.</p> + +<p>—Après les merveilles que j'ai faites devant vous, répliqua-t-elle, il +me semble que vous devriez être persuadé de ce que je vous dis: laissez +votre royaume avec de bons ordres, et ne différez pas à partir. Voici +une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine, et de parler à +la fée Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible créature qui soit au +monde.»</p> + +<p>Le roi ne voyant plus la princesse qui lui était destinée, sentit que sa +passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire, celle qu'il +avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces.</p> + +<p>Il partit sans vouloir être accompagné de personne, et fît des présents +très considérables à la Grenouille:</p> + +<p>«Ne vous découragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles +difficultés à surmonter; mais j'espère que vous réussirez dans ce que +vous souhaitez.»</p> + +<p>Le roi, consolé par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa +bague pour aller trouver sa chère reine. À mesure que Moufette +grandissait, sa beauté se perfectionnait si fort, que tous les monstres +du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons +d'une figure épouvantable, qui venaient ramper à ses pieds. Bien qu'elle +les eût toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer, elle +fuyait et se cachait entre les bras de sa mère.</p> + +<p>«Serons-nous longtemps ici? lui disait-elle. Nos malheurs ne +finiront-ils point?»</p> + +<p>La reine lui donnait de bonnes espérances pour la consoler; mais dans le +fond elle n'en avait aucune; l'éloignement de la Grenouille, son profond +silence, tant de temps passé sans avoir aucunes nouvelles du roi; tout +cela, dis-je, l'affligeait à l'excès.</p> + +<p>La fée Lionne s'accoutuma peu à peu à les mener à la chasse; elle était +friande; elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient, et pour toute +récompense, elle leur en donnait les pieds ou la tête; mais c'était même +beaucoup de leur permettre de revoir encore la lumière du jour.</p> + +<p>Cette fée prenait la figure d'une lionne; la reine ou sa fille +s'asseyaient sur elle, et couraient ainsi les forêts.</p> + +<p>Le roi, conduit par sa bague, s'étant arrêté dans une forêt, les vit +passer comme un trait qu'on décoche; il n'en fût pas aperçu; mais +voulant les suivre, elles disparurent absolument à ses yeux.</p> + +<p>Malgré les continuelles peines de la reine, sa beauté ne s'était point +altérée; elle lui parut plus aimable que jamais. Tous ses feux se +rallumèrent et ne doutant pas que la jeune princesse qui était avec +elle, ne fût sa chère Moufette, il résolut de périr mille fois, plutôt +que d'abandonner le dessein de les ravoir.</p> + +<p>L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur séjour où était la reine +depuis tant d'années: il n'était pas médiocrement surpris de descendre +jusqu'au fond de la terre; mais tout ce qu'il y vit l'étonna bien +davantage. La fée Lionne qui n'ignorait rien, savait le jour et l'heure +qu'il devait arriver: que n'aurait-elle pas fait pour que le destin +d'intelligence avec elle en eût ordonné autrement? Mais elle résolut au +moins de combattre son pouvoir de tout le sien.</p> + +<p>Elle bâtit au milieu du lac de vif-argent un palais de cristal, qui +voguait comme l'onde; elle y renferma la pauvre reine et sa fille; +ensuite elle harangua tous les monstres qui étaient amoureux de +Moufette:</p> + +<p>«Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous +intéressez avec moi à la défendre contre un chevalier qui vient pour +l'enlever.»</p> + +<p>Les monstres promirent de ne rien négliger de ce qu'ils pouvaient faire; +ils entourèrent le palais de cristal; les plus légers se placèrent sur +le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac.</p> + +<p>Le roi étant conseillé par sa fidèle bague, fut d'abord à la caverne de +la fée; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. Dès qu'il parut, elle +se jeta sur lui: il mit l'épée à la main avec une valeur qu'elle n'avait +pas prévue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la +lui coupa à la jointure, c'était justement au coude. Elle poussa un +grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la +gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgré son +invulnérable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.</p> + +<p>«Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu?</p> + +<p>—Je veux te punir, répliqua-t-il fièrement, d'avoir enlevé ma femme; et +je veux t'obliger à me la rendre, ou je t'étranglerai tout à l'heure.</p> + +<p>—Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.»</p> + +<p>Le roi regarda du côté qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille +dans le château de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail +comme une galère sur le vif-argent.</p> + +<p>Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force, +et il en fut entendu; mais où les joindre? Pendant qu'il en cherchait le +moyen, la fée Lionne disparut.</p> + +<p>Il courait le long des bords du lac: quand il était d'un côté prêt à +joindre le palais transparent, il s'éloignait d'une vitesse +épouvantable; et ses espérances étaient toujours ainsi déçues. La reine +qui craignait qu'à la fin il ne se lassât, lui criait de ne point perdre +courage, que la fée Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un véritable +amour ne peut être rebuté par aucunes difficultés. Là-dessus, elle et +Moufette lui tendaient les mains, prenaient des manières suppliantes. À +cette vue, le roi se sentait pénétré de nouveaux traits; il élevait la +voix; il jurait par le Styx et l'Achéron, de passer plutôt le reste de +sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles.</p> + +<p>Il fallait qu'il fût doué d'une grande persévérance: il passait aussi +mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte +d'épines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages, +plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir +contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir +sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez +l'époque de mon conte.</p> + +<p>Trois années s'écoulèrent sans que le roi eût lieu de se promettre +aucuns avantages; il était presque désespéré; il prit cent fois la +résolution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu +envisager ce dernier coup comme un remède aux peines de la reine et de +la princesse. Il courait à son ordinaire, tantôt d'un côté, tantôt d'un +autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit:</p> + +<p>«Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par +votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un +certain morceau à manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai +lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgré +tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce château de +cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse +Moufette.»</p> + +<p>«Ah! cher dragon de mon âme, s'écria le roi, je vous jure, et à toute +votre dragonienne espèce, que je vous donnerai à manger tout votre +saoul, et que je resterai à jamais votre petit serviteur.</p> + +<p>—Ne vous engagez pas, répliqua le dragon, si vous n'avez envie de me +tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en +souviendriez le reste de votre vie.»</p> + +<p>Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de délivrer +sa chère reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur +le plus beau cheval du monde: en même temps les monstres vinrent +au-devant de lui pour l'arrêter au passage, ils se battent, l'on +n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu, +le soufre et le salpêtre tombent pêle-mêle: enfin le roi arrive au +château; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux, +tout lui en défend l'entrée; mais le dragon avec ses griffes, ses dents +et sa queue, mettait en pièces les plus hardis. La reine de son côté qui +voyait cette grande bataille, casse ses murs à coup de pieds, et des +morceaux, elle en fait des armes pour aider à son cher époux; ils furent +enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un +coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit.</p> + +<p>L'officieux dragon était disparu comme tous les autres; et sans que le +roi pût deviner par quel moyen il avait été transporté dans sa ville +capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon +magnifique, vis-à-vis d'une table délicieusement servie. Il n'a jamais +été un étonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs +sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui, +par une suite de prodiges, était si superbement vêtue, qu'on avait peine +à soutenir l'éclat de ses pierreries.</p> + +<p>Il est aisé d'imaginer que tous les plaisirs occupèrent cette belle +cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des +tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux +yeux de Moufette les arrêtaient tous. Entre ceux qui parurent les mieux +faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage; +l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la +jeune Moufette, qui avait été jusqu'alors avec les serpents et les +dragons du lac, ne put s'empêcher de rendre justice au mérite de Moufy; +il ne se passait aucun jour, sans qu'il fît des galanteries nouvelles +pour lui plaire, car il l'aimait passionnément; et s'étant mis sur les +rangs pour établir ses prétentions, il fit connaître au roi et à la +reine que sa principauté était d'une beauté et d'une étendue qui +méritait bien une attention particulière.</p> + +<p>Le roi lui dit que Moufette était maîtresse de se choisir un mari, et +qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaillât à lui plaire, +que c'était l'unique moyen d'être heureux. Le prince fut ravi de cette +réponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui était pas +indifférent; et s'en étant enfin expliqué avec elle, elle lui dit que +s'il n'était pas son époux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy, +transporté de joie, se jeta à ses pieds, et la conjura dans les termes +les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.</p> + +<p>Il courut aussitôt dans l'appartement du roi et de la reine; il leur +rendit compte des progrès que son amour avait fait sur Moufette, et les +supplia de ne plus différer son bonheur. Ils y consentirent avec +plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait +être seul digne de posséder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien +les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, où il était obligé d'aller +donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutôt jamais +parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à +son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans répandre +beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui +l'affligeaient; et la reine voyant le prince accablé de douleur, lui +donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que +l'entrée qu'il allait ordonner ne fût plutôt pas si magnifique, et qu'il +tardât moins à revenir. Il lui dit:</p> + +<p>«Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que j'en +aurai dans cette occasion; mon cœur y est trop intéressé pour que je +néglige ce qui peut me rendre heureux.»</p> + +<p>Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour, +s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris à +toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement +bien. Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra, +le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras:</p> + +<p>«Ô! mon enfant, s'écria-t-il. Ô! père infortuné! Ô! malheureux roi!»</p> + +<p>Il n'en put dire davantage: les soupirs coupèrent le fil de sa voix; la +reine et la princesse épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait; enfin +il leur dit qu'il venait d'arriver un géant d'une grandeur démesurée, +qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse +qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les +monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en +pâté; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables de lui donner +tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-là, on ne savait pas manquer à sa +parole.</p> + +<p>La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle +serra la princesse entre ses bras:</p> + +<p>«L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer +ma fille à ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous +possédons. Père dénaturé, pourriez-vous donner les mains à une si grande +barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en pâte! Ha! je n'en peux soutenir +la pensée: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-être que mon +affliction le touchera.»</p> + +<p>Le roi ne répliqua rien: il fut parler au géant, et l'amena ensuite à la +reine, qui se jeta à ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir +pitié d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles +avaient, et de sauver la vie à Moufette; mais il leur répondit que cela +ne dépendait point du tout de lui, et que le dragon était trop opiniâtre +et trop friand; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon +morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie; qu'il +leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grâce, parce qu'il +en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. À ces mots la reine +s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu +qu'elle secourût sa mère.</p> + +<p>Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais, que toute +la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gémissements, +car Moufette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au +géant; et le géant, qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à +se lasser, et menaçait d'une manière terrible. Cependant le roi et la +reine disaient:</p> + +<p>«Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous +dévorer nous ne serions pas plus affligés; si l'on met notre Moufette en +pâte, nous sommes perdus.»</p> + +<p>Là-dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son +maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il +consentait à la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu était beau et bien +fait, qu'il était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec +lui.</p> + +<p>Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés; la reine +parla à la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus éloignée de ce +mariage que de la mort:</p> + +<p>«Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par +une infidélité, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais +à d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la +vôtre.»</p> + +<p>Le roi survint: il dit à sa fille tout ce que la plus forte tendresse +peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour +conclusion, il fut résolu de la conduire sur le haut d'une montagne où +le dragon du lac la devait venir prendre.</p> + +<p>L'on prépara tout pour ce triste sacrifice; jamais ceux d'Iphigénie et +de Psyché n'ont été si lugubres: l'on ne voyait que des habits noirs, +des visages pâles et consternés. Quatre cents jeunes filles de la +première qualité s'habillèrent de longs habits blancs, et se +couronnèrent de cyprès pour l'accompagner: on la portait dans une +litière de velours noir découverte, afin que tout le monde vît ce +chef-d'œuvre des dieux; ses cheveux étaient épars sur ses épaules, +rattachés de crêpes, et la couronne qu'elle avait sur sa tête était de +jasmins, mêlés de quelques soucis. Elle ne paraissait touchée que de la +douleur du roi et de la reine qui la suivaient accablés de la plus +profonde tristesse: le géant, armé de toutes pièces, marchait à côté de +la litière où était la princesse; et la regardant d'un œil avide, il +semblait qu'il était assuré d'en manger sa part; l'air retentissait de +soupirs et de sanglots; le chemin était inondé des larmes que l'on +répandait.</p> + +<p>«Ha! Grenouille, Grenouille, s'écriait la reine, vous m'avez bien +abandonnée! hélas, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre +plaine, puisque vous me le déniez à présent? Que je serais heureuse +d'être morte alors! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes espérances +déçues! je ne verrais pas, dis-je, ma chère Moufette sur le point d'être +dévorée.»</p> + +<p>Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avançait toujours, quelque +lentement qu'on marchât; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale +montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoublèrent d'une telle +force, qu'il n'a jamais rien été de si lamentable; le géant convia tout +le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire, +car en ce temps-là on était fort simple, et on ne cherchait des remèdes +à rien.</p> + +<p>Le roi et la reine s'étant éloignés, montèrent sur une autre montagne +avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de là ce qui allait +arriver à la princesse; et en effet ils ne restèrent pas longtemps sans +apercevoir en l'air un dragon qui avait près d'une demi-lieue de long, +bien qu'il eût six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son +corps était pesant, tout couvert de grosses écailles bleues, et de longs +dards enflammés; sa queue faisait cinquante tours et demi; chacune de +ses griffes était de la grandeur d'un moulin à vent, et l'on voyait dans +sa gueule béante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un +éléphant.</p> + +<p>Mais pendant qu'il s'avançait peu à peu, la chère et fidèle Grenouille, +montée sur un épervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait +son chaperon de roses; et quoiqu'il fût enfermé dans son cabinet, elle y +entra sans clé:</p> + +<p>«Que faites-vous ici, amant infortuné? lui dit-elle. Vous rêvez aux +beautés de Moufette, qui est dans ce moment exposée à la plus rigoureuse +catastrophe: voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en +fais un cheval rare, comme vous allez voir.»</p> + +<p>Il parut aussitôt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois +têtes; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets +de canon. Elle lui donna une épée qui avait dix-huit aunes de long, et +qui était plus légère qu'une plume; elle le revêtit d'un seul diamant, +dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il fût plus dur +qu'un rocher, il était si maniable, qu'il ne le gênait en rien:</p> + +<p>«Partez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez; +le cheval vert que je vous donne, vous mènera où elle est; quand vous +l'aurez délivrée, faites-lui entendre la part que j'y ai.»</p> + +<p>«Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner +toute ma reconnaissance; mais je me déclare pour jamais votre esclave +très fidèle.»</p> + +<p>Il monta sur le cheval aux trois têtes, aussitôt il se mit à galoper +avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des +meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la +montagne, où il vit sa chère princesse toute seule, et l'affreux dragon +qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit à jeter du feu, des +bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas médiocrement le +monstre; il reçut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui +entamèrent un peu les écailles; et les bombes lui crevèrent un œil. Il +devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'épée de +dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il +voulait, la lui enfonçant quelquefois jusqu'à la garde, ou s'en servant +comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laissé de sentir l'effort de +ses griffes, sans l'habit de diamant qui était impénétrable.</p> + +<p>Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait +était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus +mortelle appréhension dont une maîtresse puisse être capable; mais le +roi et la reine commencèrent à sentir dans leur cœur quelques rayons +d'espérance, car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois +têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un +étui de diamants, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si +nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur +sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour +faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit +autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son cœur tout seul et le +péril où il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer.</p> + +<p>Quels efforts ne fit-il point! la terre était couverte des dards, des +griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon; son sang +coulait par mille endroits; il était tout bleu, et celui du cheval tout +vert; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba +cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur +son cheval, et puis c'était des canonnades et des feux grégeois qui +n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il +tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une +épouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine à croire, et qui est +pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette +large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait +jamais vu; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de +perles; il avait sur la tête un petit morion à la grecque, ombragé de +plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince +Moufy:</p> + +<p>«Que ne vous dois-je pas mon généreux libérateur! lui dit-il; vous venez +de me délivrer de la plus affreuse prison où jamais un souverain puisse +être renfermé: j'y avais été condamné par la fée Lionne: il y a seize +ans que j'y languis; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre +volonté, elle me forçait à dévorer cette belle princesse: menez-moi à +ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.»</p> + +<p>Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne +voulut céder en rien aux civilités de ce prince; ils se hâtèrent de +joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux +dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine et toute la cour +étaient déjà auprès d'elle; chacun parlait à la fois, personne ne +s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleuré +de douleur. Enfin pour que rien ne manquât à la fête, la bonne +Grenouille parut en l'air, montée sur un épervier qui avait des +sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva +les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la +Grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle, +et la prit par une de ses petites pattes; aussitôt la sage Grenouille se +métamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage était le plus +agréable du monde:</p> + +<p>«Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse +Moufette, elle a mieux aimé exposer sa vie, que de changer; cet exemple +est rare dans le siècle où nous sommes, mais il le sera bien davantage +dans les siècles à venir.»</p> + +<p>Elle prit aussitôt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tête des +deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on +vit que tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de +triomphe, en mémoire de la grande aventure qui venait de se passer.</p> + +<p>Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville, +chantant hymen et hyménée, avec autant de gaieté, qu'ils avaient célébré +tristement le sacrifice de la princesse.</p> + +<p>Ses noces ne furent différées que jusqu'au lendemain; il est aisé de +juger de la joie qui les accompagna.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I *** + +***** This file should be named 18367-h.htm or 18367-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/6/18367/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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