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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:53:08 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthème, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Madame Chrysanthème
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: May 9, 2006 [EBook #18358]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+Pierre Loti
+
+MADAME CHRYSANTHÈME
+
+(1887)
+
+Table des matières
+
+A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU.
+AVANT-PROPOS.
+I.
+II.
+III.
+IV.
+V.
+VI.
+VII.
+VIII.
+IX.
+X.
+XI.
+XII.
+XIII.
+XIV.
+XV.
+XVI.
+XVII.
+XVIII.
+XIX.
+XX.
+XXI.
+XXII.
+XXIII.
+XXIV.
+XXV.
+XXVI.
+XXVII.
+XXVIII.
+XXIX.
+XXX.
+XXXI.
+XXXII.
+XXXIII.
+XXXIV.
+XXXV.
+XXXVI.
+XXXVII.
+XXXVIII.
+XXXIX.
+XL.
+XLI.
+XLII.
+XLIII.
+XLIV.
+XLV.
+XLVI.
+XLVII.
+XLVIII.
+XLIX.
+L.
+LI.
+LII.
+LIII.
+LIV.
+LV.
+LVI.
+OEuvres de Pierre Loti
+
+
+
+
+
+A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU
+
+
+_Madame la duchesse,_
+
+_Veuillez agréer ce livre comme un hommage de très respectueuse amitié._
+
+_J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas bien
+correcte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais de
+mauvais aloi, et j'espère y être parvenu._
+
+_C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pas
+même les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les
+dérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en
+apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois
+principaux personnages sont_ Moi, _le_ Japon _et l'_ Effet _que ce pays
+m'a produit._
+
+_Vous rappelez-vous une photographie--assez comique, j'en
+conviens--représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés sur
+une même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?--Vous
+avez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entre
+nous deux, si soigneusement peignée, avait été_ une de mes voisines.
+_Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans y
+chercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,--comme vous recevriez
+une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque,
+rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les
+saugrenuités..._
+
+_Avec un grand respect, madame la duchesse,
+ votre affectionné,_ Pierre Loti.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous
+un ciel plein d'étoiles.
+
+Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du
+pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois
+les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions
+atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.
+
+--Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie....
+
+--Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.
+
+--Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de
+chat.--Je la choisirai jolie.
+
+--Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.--Tu auras ta chambre chez
+nous.--Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au
+milieu des jardins verts.--Je veux que tout soit fleuri alentour; nous
+habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis
+de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....
+
+Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il
+m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais
+manifesté l'intention de prononcer des voeux temporaires chez des moines
+de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer
+avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.
+
+Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence
+que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais
+venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.--Et puis surtout,
+vivre un peu _à terre_, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les
+fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que
+nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et
+sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la
+Chine et de la mort).
+
+Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire
+était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre
+ciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autres
+étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se
+tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà
+l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous
+vivifiait délicieusement,--nous rappelait nos nuits de quart
+d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes....
+
+Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières,
+à quelle distance effroyable!...
+
+
+
+
+I
+
+
+Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue,
+il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui,
+pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.
+
+Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel
+avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de
+l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile
+pesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans
+cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout
+à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.
+
+Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours,
+comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous
+éloigner de lui.
+
+--La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.
+
+
+
+
+II
+
+
+Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient
+rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses
+rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.
+
+Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre
+deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une
+bizarrerie symétrique--comme les «portants» d'un décor tout en
+profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.--On eût dit que ce
+Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous
+laisser pénétrer dans son coeur même.
+
+Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki
+qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande
+brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air,
+devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette
+vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se
+répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de
+leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une
+incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades
+de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des
+brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait
+pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues
+horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des
+stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles
+des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de
+montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.
+
+Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...
+
+Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans
+l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir;
+au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus
+touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule.
+Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des
+feuillages, étaient manoeuvrées sans bruit, merveilleusement, par de
+petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux
+de femme.--A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs
+devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales
+s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure
+lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts
+qui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine;
+leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho.
+
+Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une
+étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre
+qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans
+l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres
+s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les
+plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des
+poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de
+pelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaient
+rapprochés, comme dans les sites artificiels.
+
+...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie
+en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode
+mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus cela
+surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note
+lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits,
+les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les
+campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles....
+
+Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied des
+vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait
+quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons
+du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les
+quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y
+manquait.
+
+Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on
+l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus
+essayer de voyager pour se distraire un peu....
+
+Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un
+tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis.
+
+Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à
+pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommes
+et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris,
+sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante
+qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on
+souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous
+des petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes les
+formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour
+se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à
+l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues,
+inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des
+boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites
+cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant
+faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes;
+des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts à
+être servis par portions à l'équipage;--et des porcelaines, des légions
+de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un
+tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse
+prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à
+la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot--et
+toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses
+révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores,
+ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très
+amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton des
+marchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres
+blanches....
+
+Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étant
+donnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, très
+désenchanté....
+
+Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, après
+les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les
+mouillages--(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons à
+_pousser dehors_)--nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et
+nous nous disions: Où sommes-nous vraiment?--Aux États-Unis?--Dans une
+colonie anglaise d'Australie,--ou à la Nouvelle-Zélande??...
+
+Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une
+frégate russe; toute une _concession_ européenne avec des villas sur les
+hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots.
+Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses
+communes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et des
+milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peu
+étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge
+sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste
+encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque
+paravent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être...
+avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai
+épousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne;
+les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image;
+j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....
+
+A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par
+enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié
+leurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait à
+chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les
+petites bonnes femmes s'en allèrent.
+
+Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de
+l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu
+à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes,
+toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile
+qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées,
+donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous
+aurions été suspendus;--et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans
+le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de
+phosphore.
+
+Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes
+à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus
+infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le
+jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant.
+Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les
+côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux
+brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense,
+étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous,
+tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée,
+descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse;
+l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient.
+Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux
+nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et
+ce chant des cigales,--qui est au Japon un des bruits éternels de la
+vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard
+tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,--on
+l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une
+cascade de cristal....
+
+
+
+
+III
+
+
+Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans
+trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se
+voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde
+entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris
+rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur
+aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela
+tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore
+la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans
+les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux
+de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui
+traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,--et
+qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent
+aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.--Et
+toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des
+tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait
+dans une agitation extrême.
+
+Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment
+aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!...
+
+Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,--qui sourit à mon idée de
+promenade quand même:
+
+--Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie.
+
+Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une
+espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous
+sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous
+l'averse.--La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite
+trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse
+et m'étends tout de mon long sur une natte--dans ce que l'on appelle la
+«cabine» d'un sampan.
+
+J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant--qui
+est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf.
+Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me
+voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte;
+bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné
+quelquefois--et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de
+bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort:
+enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti,
+mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme
+de vieux habitués de la mer.
+
+...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!--En
+effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles
+grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me
+disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol
+japonais.
+
+Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux,
+irritante, insupportable.
+
+A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à
+définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante--espèces de hérissons
+humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir--bondissent
+sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert
+sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur
+lequel des cigognes sont peintes en transparent,--et les voici qui me
+sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.
+
+On m'avait prévenu: ce sont simplement des _djins_ qui se disputent
+l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque
+brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des _djins_
+ou des _djin-richisans_, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de
+petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à
+l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)
+
+Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,--aujourd'hui très mouillées,--et
+leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent
+un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors,
+hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une
+chaumière.--ils continuent de sourire, attendant mon choix.
+
+N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin
+au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi
+la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré,
+me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais
+quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire,
+mon bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au
+_Jardin-des-Fleurs_, mon ami!»
+
+J'ai répondu cela en trois mots appris par coeur, un peu à la manière
+perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,--et
+nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui,
+tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles
+cirées, enfermé comme dans une boîte;--toujours arrosés tous deux,
+faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé.
+
+«Au _Jardin-des-Fleurs_», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même
+de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne
+pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la
+leçon, et je sais beaucoup de choses: ce _Jardin-des-Fleurs_ est une
+_maison de thé_, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je
+demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète,
+blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir
+peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la
+jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient
+l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin
+et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....
+
+Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces
+toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture!
+Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou
+gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais
+vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des
+potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en
+parapluie, en sabots, piteux et troussé.
+
+Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je
+m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans
+quel pays je suis.--Cette capote de voiture a des trous qui me font
+couler des petits ruisseaux dans le dos.--Ensuite, me rappelant que je
+voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un
+regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons
+dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un
+dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés
+luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent
+les choses.--Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal
+assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se
+trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons
+devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit,
+assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce.
+
+Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous
+courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine;
+on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si
+étendue dans ce fond de vallée.
+
+Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle
+direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard.
+
+Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois,
+mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour
+regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que
+j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées,
+détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de
+hérisson, courbé sous la pluie.--Les gens qui voient passer ce petit
+char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête
+d'une épouse?...
+
+Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions
+pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse
+la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut
+plus.--Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par
+exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et
+vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus
+tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce
+serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée
+et injuste....
+
+Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande
+montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et
+nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à
+terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à
+pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures
+de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La
+verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses,
+lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle
+oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où
+nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de
+perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit
+bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les
+yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes
+qui bordent le chemin me sont étrangères;--pourtant, dans la palissade,
+il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins
+des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a
+une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute
+autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un
+mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants,
+des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien
+me croire n'importe où.
+
+Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons
+ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.
+
+--Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si
+j'ai été compris.
+
+--Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.
+
+Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la
+montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande
+maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là
+que mon djin s'arrête.
+
+Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prétend que
+oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui
+aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes
+femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé
+des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très
+correctes, mains et pieds d'enfant.
+
+A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre
+le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout,
+c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en
+avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me
+déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison
+nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne
+sont pas trempées.
+
+Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la
+propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.
+
+Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une
+souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où
+il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de
+châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin
+disparaître,--et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la
+campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau
+de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce
+vide où il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont
+les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes
+ordres dans des postures de soumission profonde.
+
+C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces
+phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à
+coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il
+paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.
+
+Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est _interprète,
+blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on
+le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des
+servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de
+papier.
+
+Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de
+choses japonaises raffinées.--De mieux en mieux; on se précipite aux
+cuisines pour commander cela.
+
+Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en
+bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous
+les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler
+mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va
+être ma fiancée de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous
+l'êtes,--à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature;
+mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot
+d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....
+
+...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un
+moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et
+je gêne.
+
+Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de
+l'accueil--car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en
+bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit
+de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières;
+évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on
+improvisait pour moi l'appartement où je suis,--comme, dans les
+ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la
+représentation.
+
+Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je
+tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours
+noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.
+
+Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent
+nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de
+femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison
+nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.
+
+Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je
+le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes
+admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y
+cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un
+temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté
+qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée
+d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois
+suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent
+immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses
+presque fantastiques, est un jardin en miniature--où deux beaux chats
+blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un
+labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est
+plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des
+petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût
+bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si
+vert, avec des mousses si fraîches!...
+
+Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine;
+un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la
+voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une
+extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves,
+un peu lugubres....
+
+Tiens!... cela s'accélère à présent,--et on dirait même que l'on danse!
+
+Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,--par une
+fente que j'aperçois là-bas.
+
+Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en
+train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu
+que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues
+robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats
+surmontés d'un chapeau européen de forme _melon_; figures niaises,
+jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds,
+de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de
+petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie
+japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle
+de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions
+étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or;
+grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de
+fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la
+guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont
+exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues
+furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre
+leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et
+danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces
+cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte
+sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un
+vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite
+fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà
+femme,--vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une
+broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris
+noires, des chauves-souris d'or....
+
+Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés,
+froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon
+lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon
+coussin de velours noir.
+
+Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file,
+avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la
+théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites
+assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de
+petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant
+à mes pieds toute cette dînette.
+
+A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens
+entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je
+connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est
+si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes,
+avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et
+comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par
+la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;--et cette préciosité
+qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette
+voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière
+la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter,
+ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur
+papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de
+fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps
+avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il
+diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,--sans doute à cause
+de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....
+
+En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille),
+faisons la dînette.
+
+Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un
+potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs
+au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au
+vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu,
+inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup,
+de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,--manger à leur
+manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je
+m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,--d'un
+raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien
+comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me
+plaire.
+
+...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein
+jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté,
+l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute.
+Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de
+suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne
+adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon.
+Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien
+régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de
+dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la
+nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de
+la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que
+l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré
+de peau naturelle, qui est très jaune....
+
+Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment!
+Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à
+côté.
+
+Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais
+comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour
+un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait!
+Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver
+mieux....
+
+Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinière_
+ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la
+fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence
+à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les
+genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le
+bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en
+aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la
+politesse obséquieuse dans cet empire).
+
+--Vous parlez français, monsieur Kangourou?
+
+--Vi! Missieu!
+
+Nouvelle révérence.
+
+Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à
+manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un
+plongeon de la tête,--accompagné toujours du même bruit sifflant de
+salive.
+
+--Une tasse de thé, monsieur Kangourou?
+
+Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire:
+«J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin,
+pour vous obéir...»
+
+Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:
+
+--Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une
+huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux
+filles charmantes, doit arriver....
+
+--Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur
+Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.
+
+Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon
+agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes
+personnes disponibles à Nagasaki:
+
+--Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que
+je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de
+la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier
+par un officier russe....
+
+»Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle
+Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de
+Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher:
+ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins
+de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment
+l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux
+mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle
+est arrivée première avec un morceau composé _à la louange des petites
+fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin_. Seulement elle
+n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que
+l'autre--et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait
+eu étant enfant....
+
+*_Un yen vaut 5 francs._
+
+--Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes
+personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles
+qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la
+danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui
+chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???
+
+Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a
+compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit:
+
+--Non, Missieu, non! Ce sont des _Guéchas_*, Missieu,--des _Guéchas!_
+
+*_Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au
+Conservatoire de Yeddo._
+
+--Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guéchas?_ qu'est-ce que cela
+peut me faire, à moi, qu'elles soient des _Guéchas?_--Plus tard, quand
+je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être
+apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que
+j'ai parlé d'épouser le diable....
+
+Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine
+mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout
+de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès
+ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui
+demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de
+Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine
+d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par
+mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la
+loger dans une maison agréable et bien située,--ce qu'un galant homme
+comme moi ne peut manquer de faire.
+
+Va pour mademoiselle Jasmin,--et séparons-nous, l'heure presse. M.
+Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses
+premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De
+rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui
+donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes
+camarades de la _Triomphante_.
+
+C'est entendu.
+
+Saluts profonds,--on me rechausse à la porte.
+
+Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la
+main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le
+quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de
+sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de
+gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif
+est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.--A
+merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les
+servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut
+final et restent prosternées sur le seuil--tant que je suis en vue dans
+le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....
+
+
+
+
+IV
+
+
+Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement
+qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au
+premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce
+vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas--un peu agacés
+l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus
+d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi,
+tout à coup, je me sens froid au coeur, à l'idée que j'ai choisi et que
+je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si
+étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.
+
+Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent
+l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à
+examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont
+compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment
+les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues
+bleues, à plumes....
+
+--Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.
+
+Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit
+arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir.
+Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce
+pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.
+
+Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma
+maison.--Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous,
+pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales
+ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le
+pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regardé de
+près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui
+s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de
+cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple!
+S'appliquer à une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à
+mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand
+châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires
+imperceptibles,--et tout cela pour arriver à produire un effet
+d'ensemble nul, un effet de nudité complète....
+
+Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du côté où il se penche, ma
+véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui
+monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la
+montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi,
+ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté
+opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin
+d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec
+tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux
+cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un
+crépuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros
+nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je
+ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des
+impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la
+perspective d'y passer la nuit me serre le coeur....
+
+--Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la
+voilà!!!
+
+Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois--vue de dos--une petite
+poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un
+dernier coup d'oeil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis
+de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve;
+un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier
+rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes
+l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma
+fiancée qu'on m'amène!!...
+
+Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune,
+ma propriétaire, et son vieux mari;--ils sont en prières devant l'autel
+de leurs ancêtres.
+
+--Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé,
+le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits
+pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous
+les accessoires de ma réception!
+
+J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se
+déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous
+regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....
+
+Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames,
+émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous
+rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le
+genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,--puis des jeunes tout
+à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le
+quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en
+politesses réciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te
+ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le
+rendrai jamais selon ton mérite,--et moi je me cogne le front par terre,
+et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre
+pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne
+s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la
+figure contre le parquet.
+
+Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la
+fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin
+émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon
+d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle
+Jasmin ma fiancée!!...
+
+Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon,
+je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à
+thé--avec son air bébête, son minois bouffi,--ses petits yeux percés à
+la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la
+plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.
+
+Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement
+même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire
+me quitte tout à fait et je me sens au coeur un froid plus profond.
+Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...
+
+Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou
+paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La
+voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes
+voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi
+une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,--tandis que pour me
+donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites
+tasses, les petits pots, les braises....
+
+Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou
+m'interroge anxieux:
+
+--Comment me plaît-elle?
+
+Et je réponds à voix basse mais résolument:
+
+--Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!
+
+Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La
+consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les
+pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou:
+«Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les
+voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard,
+discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à
+présent, pour ces personnes si polies!»
+
+Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent
+l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses
+navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour
+des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que
+je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honnêteté_ (c'est un mot
+de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience,
+de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis
+dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne
+l'aurais cru, à un vrai mariage.
+
+--Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M.
+Kangourou, consterné lui-même.
+
+J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:
+
+--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos
+femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.--Mais
+c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous
+assure qu'elle est jaune....
+
+Yves se penche à mon oreille:
+
+--Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau,
+avez-vous remarqué celle qui est assise?
+
+Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à
+contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui
+s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux
+à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous
+les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une
+teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche
+légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins
+jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme.
+Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant
+d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.
+
+--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé,
+là-bas?
+
+--Là-bas, monsieur?--C'est une personne appelée mademoiselle
+Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour
+voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution
+pour son affaire manquée.
+
+Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa
+japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en
+face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux,
+qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse,
+avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de
+reculer, moitié maussade, moitié souriante.
+
+--Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien
+s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...
+
+Elle n'est pas mariée!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas
+proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait
+une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son
+piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme
+pour un gros chagrin.
+
+--Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un
+air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à
+présent.
+
+Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les
+négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux
+baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures
+desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les
+phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches,
+il nous renvoie, nous deux, sous la véranda--et nous regardons, dans les
+profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki
+bleuâtre où l'obscurité vient....
+
+De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou,
+qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour
+parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je
+m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins
+au sérieux.
+
+--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce
+que cela va finir?
+
+--Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.
+
+Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.
+
+Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que
+l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir
+de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière
+moi.
+
+La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.
+
+Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient
+me dire:
+
+--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt
+piastres par mois,--au même prix que mademoiselle Jasmin....
+
+Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de
+m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter
+avec elle cette case isolée....
+
+Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un
+piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression,
+elle a presque un air de penser, celle-ci....
+
+Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de
+jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel
+mariage; moi non plus, je l'avoue.
+
+--Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille,
+frère, vous pouvez me croire!
+
+Ces gens, ces moeurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas,
+de tout cela: «Oh! par exemple!...»--et l'idée d'en écrire une longue
+lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.
+
+Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour
+toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'épouse, il en est bien
+cause;--je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle
+était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une
+femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai
+peut-être....
+
+Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes
+multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments,
+politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre
+l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout
+le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix
+des choses polies....
+
+--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procédé
+qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).
+
+Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de
+civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à
+voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange
+logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé,
+les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.
+
+--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.
+
+A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux
+bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui
+s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons
+flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une
+canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux
+nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la
+montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une
+vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène
+à la ville.
+
+Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse,
+exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore
+les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le
+lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant
+au fond duquel est Nagasaki.
+
+Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers
+rapides qui conduisent à la mer.
+
+Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me
+réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des
+marionnettes....
+
+
+
+
+V
+
+
+ 10 juillet 1885.
+
+C'est un fait accompli depuis trois jours.
+
+En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite,
+dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état
+civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur
+un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui
+étaient jadis des _Samouraï_ en robe de soie,--et qui sont des
+_policemen_ aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.
+
+Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et
+sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air
+d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes
+tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux,
+représentaient la loi.
+
+Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom,
+prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très
+extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités
+civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au
+faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème;
+permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la
+durée de mon séjour au Japon.
+
+Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très
+gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala,
+un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.
+
+Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les
+habitudes se créent tout doucement.
+
+Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille
+avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et
+joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons
+tristes....
+
+
+
+
+VI
+
+
+Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits
+paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des
+bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel,
+un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.
+
+La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de
+Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un
+faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en
+panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet
+d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux
+toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très
+vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples;
+à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de
+féerie.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela
+partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur
+soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par coeur cette jolie
+coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser
+quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en
+un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un
+peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de
+lézard.
+
+Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose
+d'assez à part.
+
+D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur
+leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve
+guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint
+en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type
+distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare,
+surtout à Nagasaki.
+
+Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie,
+qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop
+petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus
+brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits,
+quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.
+
+Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!--D'une
+joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux
+quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.
+
+Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut
+bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage
+m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à
+parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand même, cela me serait
+si égal!...
+
+Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces
+insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme
+religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.
+
+Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie
+et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller
+de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque,
+de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais
+être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais
+dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré
+que recouvre une peau de serpent.
+
+Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une
+couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des
+nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont
+un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et
+les phalènes viennent danser autour.
+
+ * * * * *
+
+Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque
+bien.--En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est
+assez pitoyable.
+
+Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à
+Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne
+disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre
+mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des
+choses.
+
+Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop
+vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer
+pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand
+j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en
+dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui
+je dois mon bonheur.
+
+
+
+
+IX
+
+
+ 12 juillet.
+
+Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,--à cinq heures le
+soir, après le travail du bord.
+
+Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de
+politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous
+vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic,
+nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets,
+pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les
+bazars.
+
+Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer
+qu'elle est charmante.
+
+Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et
+quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne
+pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce
+merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste à
+pleurer....
+
+
+
+
+X
+
+
+ 13 juillet.
+
+Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de
+Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent
+années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un
+tamtam--au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence
+de deux heures du matin, passa en galopant:
+
+--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthème.
+
+Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien
+différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis
+ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune
+femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur
+nocturne.--«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul,
+sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous,
+un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et
+elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée:
+«Setchan!» (les souris!)....
+
+Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce
+fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;--je
+regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me
+demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris
+d'écoeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....
+
+J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les
+profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un
+sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes
+au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant
+la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient
+nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence
+semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et
+d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore
+dormi sous le regard de ce dieu-là....
+
+Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai
+à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hélas! non,
+elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop
+étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue
+avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la
+nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en
+grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient
+jusqu'à l'épaule de ses manches larges.
+
+«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait
+Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie
+de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant
+pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprès
+d'elle.
+
+
+
+
+XI
+
+
+ 14 juillet.
+
+Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois
+en notre honneur et salves d'artillerie.
+
+Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an
+dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison
+familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté
+hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une
+treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de
+mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de
+faire mes devoirs.--Oh! ce temps où je _faisais mes devoirs_... avais-je
+assez la tête ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forêts
+tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc
+de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes
+d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre,
+prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en
+promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou
+la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement,
+ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très
+mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,--tandis que je
+retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année
+dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des
+versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes
+araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes
+trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des
+lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie,
+souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur,
+l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et
+passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à
+reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes
+variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles
+précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque
+été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....
+
+Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement
+au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue
+est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout,
+dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste,
+par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers,
+n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un
+losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera
+n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de
+l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus
+japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.
+
+D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me
+mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an
+dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis
+mon entrée au monde,--et celui-ci, plus agité, au milieu de choses
+étranges.
+
+Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides
+nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file
+indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entraînent jusqu'à
+l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de
+géants qui monte tout droit dans la montagne.
+
+C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est
+large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant
+et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste
+absolument avec les mièvreries d'alentour.
+
+Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthème nonchalante, faisant la
+fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints
+sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes
+portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive.
+En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules
+choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on
+ne les dirait pas japonaises.
+
+Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces
+immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il
+n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent
+une couleur un peu gaie, un peu éclatante.
+
+Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux
+tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand
+cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à
+main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à
+mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en français:
+la _maison de thé des Crapauds_.
+
+C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une
+table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches
+(aspect funéraire),--et deux _mousmés_ très rieuses s'empressent à nous
+servir.
+
+_Mousmé_ est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est
+un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce
+mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drôle comme elles en
+font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonnée comme est
+la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français
+qui le vaille.
+
+Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est
+d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre,
+sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à
+côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle
+a emprunté son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promènent et
+chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels
+les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un
+d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une
+voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds
+français.
+
+Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de
+la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs
+enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous,
+partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois
+d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu
+uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds,
+la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable
+déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au
+fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent,
+bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et
+les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert
+foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants
+ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de
+nations,--tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France
+lointaine.
+
+Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à
+boule rouge: il représente cet _Empire du Soleil Levant_ où nous sommes.
+
+A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc,
+il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne
+alentour est silencieuse.
+
+Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se
+refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur
+parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du
+tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de
+rouge,--et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé
+au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères
+effrayantes dans des nuages.
+
+Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme
+elle l'avait souhaité.
+
+Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son
+tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille
+mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle,
+ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et
+sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne
+m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont
+tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave
+frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.
+
+Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces
+montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à
+coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations
+de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus
+effroyable: _Boum!_ apporté par une bouffée de la brise qui se lève.
+
+--_Nippon Kané!_ nous explique Chrysanthème.
+
+Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. _Nippon
+Kané_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!--C'est la
+cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de
+nous.--Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini
+de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un
+frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable
+dans l'air.
+
+Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses
+flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les
+manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras
+gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la
+couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile
+d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....
+
+La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons,
+Yves et moi, la _concession_ européenne, pour rentrer à bord et
+reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant
+une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en
+l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute
+la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui
+jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre
+«Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du
+gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans
+tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour
+attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....
+
+Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En
+rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par
+une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves,
+luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou
+quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le
+tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de
+leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et
+de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si
+effrontées.
+
+
+
+
+XII
+
+
+ 18 juillet.
+
+Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme
+moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même
+une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans
+difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.
+
+Et naturellement nous recevons toutes ces dames.
+
+D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée
+au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que
+Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande,
+celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le
+couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être
+quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur
+Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame
+Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et
+déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me
+menait quelquefois au théâtre des _Animaux savants_; il y avait là une
+certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une
+guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.
+
+Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande
+promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à
+moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant,
+je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse
+de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous
+ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs
+révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant
+Chrysanthème, la reine de céans.
+
+On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras
+dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de
+bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est
+gentil, paraît-il....
+
+Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en
+dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,--avec
+la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit;
+remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes
+les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher
+et de dormir.--On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des
+feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes
+jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop,
+quand la lune est absente ou voilée.
+
+Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche
+en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde,
+où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et
+tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et
+le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.
+
+Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se
+prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la
+promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi
+vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons
+si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles
+traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures
+de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans,
+ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend
+leurs éclats de rire.
+
+Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les
+Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont
+drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons:
+«Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela
+dans leur manière.
+
+Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de
+quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où
+passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées
+des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes
+boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples,
+aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y
+brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches
+merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des
+guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs
+bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture,
+montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le
+torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés
+à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à
+l'air bonhomme.
+
+Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes
+dans ces bazars!
+
+Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à
+pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des
+hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux
+de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement)
+s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la
+robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de
+leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des
+marchandages, des bibelots,--des rires....
+
+Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme
+aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les
+ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent
+des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule,
+par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement
+imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un
+mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme.
+Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les
+peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs
+de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des
+nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la
+figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une
+longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire
+une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours
+du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à
+surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de
+cervelles tournées à l'envers des nôtres....
+
+Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les
+petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de
+connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la
+grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens
+souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges--dans des
+jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où
+il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine.
+On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût
+ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la
+glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.
+
+Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus
+maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé
+exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait
+au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,--un peu forcé, mais
+cependant frais et gracieux....
+
+Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....
+
+Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel
+étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort,
+pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de
+nattes....
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le
+Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos
+femmes; il en est le _Komodachi taksan takaï, l'ami très haut_ (comme
+elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu
+d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident
+intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit
+beaucoup à nos dépens.
+
+Cet _ami très haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner
+ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec
+mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma
+propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux
+impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au
+rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de
+quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.
+
+*_En japonais: Sato-San et Oumé-San._
+
+Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur
+autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues
+oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour
+d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs
+moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée,
+des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très
+bon.
+
+M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa
+robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un
+pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz
+légèrement teintées de grisâtre.
+
+Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils
+rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi
+qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à
+quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque
+service.
+
+Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives
+(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de
+jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire.
+Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune
+fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à
+pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu,
+mais qui sont bien fraîches, bien rouges....
+
+
+
+
+XV
+
+
+Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le
+Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins
+d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres
+insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde
+est chez nous.
+
+Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque
+scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de
+voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,--en
+me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête
+baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un
+éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle
+doit traîner beaucoup....
+
+A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir
+y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de
+la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A
+défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de
+ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de
+Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de
+mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....
+
+Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été
+lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles
+lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues,
+dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda,
+comme cette ville était jolie à regarder dormir!...
+
+Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en
+somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût
+physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré
+tout....
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit
+et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à
+n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure
+fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous
+l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux
+murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est
+comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région
+de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de
+fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air
+de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de
+vivre.
+
+Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,--avec le cri de
+cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au
+Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux
+planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un
+timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la
+douleur.--Et les montagnes répètent leur cri.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la
+petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce
+qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des
+situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa
+désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle
+maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses;
+grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à
+voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des
+baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,--et le
+trichent,--et se disputent,--et se pâment de rire.
+
+Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais
+j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée
+de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce
+«frère» et moi.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;--un
+grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent
+là-haut, surtout pour le _komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême
+hauteur)_.
+
+Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites
+belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.
+
+J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.--On hésitait
+à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la
+présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était
+415!
+
+Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,--un
+surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit
+Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou
+peu s'en faut, à la porte d'une pagode.
+
+Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au
+contraire ce parent-là.
+
+Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois
+que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer
+en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.
+
+
+
+
+XX
+
+
+J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi
+brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de
+Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.
+
+Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou
+abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air
+chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que
+Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent,
+dès l'entrée, sur ces grands calices roses.
+
+Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil
+de sieste.
+
+...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par
+Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse
+japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.
+
+...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses
+épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps
+couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne
+délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme
+des ailes--et sa longue guitare gisait à son côté.
+
+Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à
+quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y
+aurait clouée.
+
+Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée,
+officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant
+cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et
+maître,--et s'avança pour la réveiller.
+
+--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me
+plaît mieux ainsi!
+
+J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits
+socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout
+doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.
+
+Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours
+dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,--et puis,
+au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-être, qui sait? si j'avais le
+moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son
+coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de
+pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée,
+tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....
+
+Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les
+cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné
+de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui
+tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et
+chaud....
+
+Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur
+terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs
+lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal
+autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que
+tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes
+premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et
+tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que
+vraiment ce n'est que cela,--_n'était-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une
+erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir
+encore?...
+
+...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire
+frissonner,--et grêle, grêle autant que le chant des cigales,--commença
+de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte
+mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air
+silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient
+ensemble....
+
+Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique,
+me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment
+je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle;
+mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous
+sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire
+et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse
+d'écouter ta petite improvisation étrange.»--C'est singulier que la
+musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément,
+celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle
+pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent
+dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?...
+
+...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec,
+sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte,
+apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence.
+
+--Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez à point,
+au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses
+japonaises!...
+
+C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous
+présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose
+correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous,
+on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de
+jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers
+qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les
+buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes
+tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles
+et des siècles, on monte là des morts.
+
+Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il
+semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne
+pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des
+lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se
+tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des
+terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par
+de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en
+temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la
+même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.
+
+Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques
+qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières
+abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans
+la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux
+petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que
+l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à
+fait perdues dans le recul mystérieux des temps.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.
+
+Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des
+haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre.
+Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le
+même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux
+voyageurs dans les hôtelleries.
+
+Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très
+drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent,
+on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques
+tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue
+en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème
+goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant
+le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait
+une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après,
+avec horreur.
+
+Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais
+ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire
+ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de
+petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre,
+une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz
+cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol
+(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse
+avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette
+bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol à ses lèvres et
+enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au
+fond de son gosier.
+
+Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les
+dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit
+ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+ 2 août.
+
+En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était
+installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés
+comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.
+
+Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et
+chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose
+exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton
+dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps;
+elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux
+crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la
+grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation
+des morceaux tragiques).
+
+Yves lui jeta un regard indigné:
+
+--Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son
+étonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un
+monstre!...
+
+Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir
+ce que j'en pensais.
+
+D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves,
+parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de
+paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.
+
+--Il te va très bien, Yves, je t'assure.
+
+--Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un _nid de pie_, moi je
+trouve!
+
+Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un
+cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme
+un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze
+noire,--un air de prêtres catholiques; le principal personnage du
+défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit
+palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés,
+cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans
+des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui
+sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent
+après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où
+sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....
+
+Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire
+place.--Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves
+se découvre, ôte son _nid de pie_....
+
+C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais...
+cela en avait si peu l'air....
+
+Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans
+la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre
+cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et
+ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu
+agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....
+
+On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant.
+
+Demain, on n'y pensera plus.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+ 4 août.
+
+La _Triomphante_, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma
+maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs
+éraillés pendant le long blocus de Formose.
+
+Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en
+canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est
+situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite
+vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent
+au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre
+mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les
+branches.
+
+Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la
+facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit,
+et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des
+villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.
+
+Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre
+Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête.
+
+D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème.
+
+C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu
+plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser....
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à
+Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien
+sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante
+hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux
+lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.
+
+Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements
+semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons
+sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent
+très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous
+confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et
+enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois,
+fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se
+montrer polies.
+
+Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans
+les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de
+fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!--On
+dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre
+surveillance.
+
+Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez
+nous,--Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué,
+s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras.
+
+Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de
+Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène
+aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner
+la _Triomphante_.
+
+Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de
+notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans
+l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons
+ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous.
+
+S'il est très tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en
+rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M.
+Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une
+vraie chambre européenne.
+
+Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à
+celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune,
+qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque
+une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre
+coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha
+doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène
+habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond,
+tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes
+grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque
+grosse araignée des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le
+soir.--«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de
+son doigt.--Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser
+dehors....
+
+Autour de nous règne un silence qui serre presque le coeur, après tous
+ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent
+de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on
+ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons
+japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la
+mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits
+nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins
+étouffés, plus ou moins lointains.
+
+Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal,
+grincent, font tapage dans leurs rainures usées.
+
+Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il
+faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour
+clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En
+général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère,
+peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec
+ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie.
+
+Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse
+tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue,
+qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et
+qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur
+assortie.
+
+La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles,
+qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.
+
+Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de
+s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent
+être subies.
+
+Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée,
+en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de
+porcelaine avec des charbons toujours allumés,--et enfin un petit vase
+en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte
+à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les
+Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les
+mêmes choses disposées de la même façon,--et partout, au milieu des
+appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)
+
+Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce
+mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient
+microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu
+que des fils de soie.
+
+Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la
+pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau très
+fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette
+cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout,
+dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour,
+drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits
+caractéristiques de la vie humaine....
+
+--_Anata, nomimasé!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème.
+
+Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes
+lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser,
+par courtoisie; mais c'est âcre, détestable....
+
+Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais
+rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert,
+l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse
+passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou
+d'autres phalènes étourdies.
+
+Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand
+violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y
+défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites
+harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de
+lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors,
+jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande
+musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend,
+comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des
+rats et des hiboux....
+
+...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer
+sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain
+vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade
+profonde, avec l'extrême matin.
+
+Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer:
+ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné
+dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains
+gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil
+très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze,
+remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre
+et déplaisante.
+
+Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la boîte, pour secouer la cendre.
+Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible--qui réveille
+madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de
+fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;--alors, à ce bruit d'en
+haut, répond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout à fait
+pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les
+panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de
+quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut
+faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête
+de la lumière revenue.
+
+Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous
+arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule,
+régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts
+d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela
+se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés
+n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs--ou
+bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux
+disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière;
+c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une
+vieille bique en délire....
+
+«_Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on
+invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance
+de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts
+empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres
+personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de
+l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les
+Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc._»
+
+«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô
+Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple
+qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très
+sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit
+les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés
+et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer.
+Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans
+la rivière de Kamo.--Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme
+du monde.--Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et
+l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de
+conserver la santé de ma famille,--et surtout la mienne, à moi, qui, ô
+Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.»
+
+Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste
+interminable des ancêtres.
+
+De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout
+cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre.
+
+Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant
+humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient,
+se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans
+l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela
+arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression
+religieuse.
+
+Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui
+vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins
+d'été,--tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha
+souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par
+les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent
+notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues
+flèches d'or.
+
+C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à
+la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,--et regagner mon
+navire.
+
+Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les
+matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli....
+
+-----------
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre
+mariage ne durera pas.
+
+Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches
+fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement
+(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable).
+Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les
+étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont
+disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des
+craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là
+les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires
+pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter.
+
+Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la
+boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de
+fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une
+usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art
+exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthème la préfère à d'autres
+mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède.
+
+--On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de
+l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince,
+taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on
+introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de
+fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou
+d'oiseaux.
+
+Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais
+reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San»
+(Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en
+japonais, avec un air de femme sérieuse:
+
+--Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.
+
+Oh! ces amies de Chrysanthème, quels minois elles ont! Il y a leurs
+portraits, dans cette même boîte; leurs photographies, collées sur des
+_cartes de visite_ qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de
+Nagasaki: des petites personnes qui étaient faites pour figurer
+gentiment dans des paysages d'éventail et qui se sont efforcées d'avoir
+un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tête en leur
+disant: «Ne bougeons plus.»
+
+Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,--et surtout les
+réponses que leur fait ma mousmé....
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+ 10 août.
+
+Ce soir, grande pluie; nuit épaisse et noire. Vers dix heures, revenant
+d'une de ces maisons de thé à la mode que nous fréquentons beaucoup,
+nous arrivons, Yves, Chrysanthème et moi, à certain angle familier de la
+grand'rue, à certain tournant où il faut quitter les lumières et le
+bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers
+à pic qui montent chez nous, à Diou-djen-dji.
+
+Là, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une
+lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont
+nous sommes les pratiques assidues.--C'est inouï la consommation que
+nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures
+représentent invariablement des papillons de nuit ou des
+chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantités
+énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte
+sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs
+habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes
+vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher
+une,--à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on
+les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame
+Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos
+honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais
+voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité
+des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire
+des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables
+qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous
+connaissons ce manège par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille
+dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de
+petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de
+dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue
+très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit
+remonter sous une pluie battante.
+
+*_En japonais O Séï-San._
+
+Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu,
+grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce
+logis de là-haut?...
+
+L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins
+rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées
+dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des
+mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même
+sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant
+claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un
+tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie.
+
+Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant
+notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller
+déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre
+secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation.
+
+Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a
+une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir;
+c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons
+toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Très
+sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle
+forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de
+petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et, à cause
+des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre
+son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur
+des branches de cyprès fines et fraîches.
+
+*_En japonais: Tôki-San._
+
+Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparaît déjà, cet
+excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau
+ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux
+parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre
+parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se
+servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont
+drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec
+l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.
+
+Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue
+câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:
+
+--Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je
+suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.
+
+La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils
+grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et
+dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.
+
+De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de
+tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue
+cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables.
+Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des
+terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos
+têtes.
+
+On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,--mais là-bas, très
+loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel;
+il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs,
+de rires.
+
+Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur
+orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées
+ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes
+toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels
+d'ancêtres;--mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les
+traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par
+rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou
+s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à
+côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en
+indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.
+
+Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin,
+par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque
+danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.
+
+Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons
+l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème.
+Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le
+bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.
+
+Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurité et silence
+profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et
+de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.
+
+Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre
+encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de
+louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire
+coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les
+conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de
+suite,--bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous,
+secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée,
+et montons dans notre appartement.
+
+Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre,
+la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est
+bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause
+de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil,
+il fait toujours bon rentrer chez soi....
+
+Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à
+l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses
+forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières
+trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une
+chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous
+logeons.--Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien,
+non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en
+grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées:
+l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre
+qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au
+bout d'un mois de Japon!...
+
+Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est
+venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des
+regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème.
+
+Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une
+crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête.
+De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait
+mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en
+lui....
+
+On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent;
+des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la
+montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la
+petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème
+s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans
+le plus mauvais sens du mot.
+
+Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves
+à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus....
+
+
+
+
+XXX
+
+
+ 12 août.
+
+Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.--Le ménage Charles N*** et
+Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits
+bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants,
+insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser
+de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité
+obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui
+venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de
+leur belle-mère, situation bien pénible.--Et puis Charles N*** se croit
+trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que
+nous a procurés M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on
+peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger
+roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu....
+
+Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.
+
+Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer
+m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet
+affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu
+des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles.
+
+Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle
+Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents
+de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour
+loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français
+morganatiquement marié à une Japonaise,--et la terreur les prenait
+d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me
+priaient de partir.
+
+Le lendemain donc, accompagné de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_
+qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil,
+dans le but d'y faire une scène affreuse.
+
+Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement;
+quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le
+_tutoiement d'infériorité_ et la _conjugaison familière_ qui est à
+l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de
+tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes.
+
+--Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel
+pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les
+portefaix des rues?
+
+Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées.
+
+--Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable
+personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux
+lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la
+jeune personne que... avec laquelle....
+
+--Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe
+méprisable, il n'y a pas trois semaines!
+
+Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je
+retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a
+dessiné Chrysanthème:
+
+--Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde!
+
+Survient un très haut chef--petit vieux grotesque en redingote
+noire--qui de son bureau écoutait la scène:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux
+officiers français?
+
+Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en
+promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre
+pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans
+rendre les saluts.
+
+M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera
+plus.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+ 23 août.
+
+Le séjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'éloignement où nous
+sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours
+pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème.
+
+On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de
+petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des
+paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français;
+mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et
+d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans
+bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à
+fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent.
+
+Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et
+des fouillis de verdure.
+
+Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus
+jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons.
+
+Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout
+noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait
+de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps.
+
+Yves les regarde, étonné:
+
+--Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à
+l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une
+chauve-souris qui avait affaire à moi.
+
+Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte,
+précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme
+on fait pour les fleurs.
+
+Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une
+gamelle, le regarde d'un oeil drôle:
+
+--Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+ 24 août.
+
+Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème.
+
+Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer
+ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour
+_caler les mâts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les
+dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout
+s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes
+surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un
+air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits
+sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de
+bambou, de la terre.
+
+Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il
+semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande.
+
+Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses
+sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.--Alors je
+tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les
+verdures mouillées:--il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des
+buissons de camélias et de bambous.
+
+...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très
+vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres
+séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de
+granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les
+Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la
+lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée
+de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de
+tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces
+d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom,
+qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous
+cette obscurité des nuages et des branches.
+
+Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes
+qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit
+partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins
+solitaires.
+
+Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours
+dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres
+ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les
+touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en
+tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première
+impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en
+Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma
+petite enfance.
+
+Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes
+yeux ont vu dans la campagne,--et les années rapides ont passé sur ce
+souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé....
+
+J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité.
+Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en
+ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais
+avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie;
+c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences
+antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à
+venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des
+attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me
+réservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh
+bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses
+vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à
+peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en
+avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera
+bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en
+irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de
+mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles
+patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment
+et jamais embrassés....
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans
+l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux
+cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable,
+comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et,
+dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main
+levée avec une si élégante aisance.
+
+Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai
+bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un
+rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une
+petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se
+baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes
+d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants
+crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres
+folâtrant sous son ventre.
+
+M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il
+excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don
+d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante:
+d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les
+plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau,
+tenu d'une main très joliment posée,--et ça y est, et d'un réussi
+toujours!
+
+M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois
+ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune,
+paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à
+présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des
+sourcils rasés si correctement...--enfin madame Prune, paraît-il,
+recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient
+toujours isolément,--et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune
+était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son
+ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre,
+le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des
+attitudes variées....
+
+Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge
+possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de
+genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+ Dimanche 25 août.
+
+Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa
+prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de
+manoeuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied
+des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un
+nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont
+balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les
+lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le
+grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes
+errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces
+pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une
+splendeur printanière, se sont rafraîchies--comme s'avivent d'un éclat
+mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les
+jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers
+le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la
+migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.
+
+A huit heures, à la nuit, la manoeuvre étant terminée, je m'embarque
+avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me
+ramener dans mon logis.
+
+A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable,
+dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à
+Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans
+qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.
+
+En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut
+perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la
+guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre
+les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis
+Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très
+nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches
+retombantes, accoudée comme pour nous attendre.
+
+Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante,
+mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins
+bras.
+
+Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque
+oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien.
+Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour
+une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos
+lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle espérait
+bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour
+occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec
+Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!
+
+--Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux,
+entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....
+
+Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il
+faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce
+soir.
+
+Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande
+promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de
+Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si
+cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous
+mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme
+nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons
+à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la
+_Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades mariés
+viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et
+Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux,
+pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le coeur très gros, restaient au
+logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après
+son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....
+
+Vite, la toilette des mousmés. Chrysanthème est déjà prête. Oyouki
+change de robe à la hâte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger
+le noeud bouffant de sa belle ceinture--, qui est en satin noir doublé
+de jaune orange--, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon
+d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de bâtonnets; M. Sucre
+remercie pour sa fille, remercie à n'en plus finir, nous reconduit,
+tombe à quatre pattes sur sa porte--, et nous nous éloignons assez
+gaiement, dans la nuit transparente et douce.
+
+En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fête. Les
+rues sont pleines de monde; la foule passe,--comme un flot rieur,
+capricieux, lent, inégal,--mais s'écoule tout entière dans la même
+direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais
+cependant léger, où dominent le rire et les formules polies que l'on
+échange à voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je
+n'en avais tant vu, ni de si bariolées, ni de si compliquées, de si
+extraordinaires.
+
+Nous suivons, comme en dérive dans ce flot humain, comme entraînés par
+lui. Il y a des bandes de femmes de tous les âges, en toilette parée;
+surtout des mousmés innombrables ayant dans les cheveux des piquets de
+fleurs ou, à la manière d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois
+chiffonnés, petits yeux bridés de chat naissant, joues rondelettes et
+pâlottes ballant un peu aux abords des lèvres entrouvertes. Gentilles
+quand même, ces petites Nipponnes, à force d'enfantillage et de sourire.
+Du côté des hommes, beaucoup de chapeaux _melon_, ajoutés pour plus de
+pompe à la longue robe nationale et complétant bien ces laideurs gaies
+de singes savants. Ils tiennent à la main des branches, des arbustes
+entiers quelquefois, d'où pendent, mêlées au feuillage, les plus
+bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou
+d'oiseaux.
+
+A mesure que nous avançons dans la direction de ce temple, les rues
+deviennent plus encombrées, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le
+long des maisons, des étalages sans fin sur des tréteaux: des bonbons de
+toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des
+masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines
+charrettes; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et
+rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les
+dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz. Il y a d'autres
+figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides,
+grimaçantes, convulsionnées, ayant de vrais cheveux et de vrais poils.
+Des gens quelconques, des enfants même, achètent ces épouvantails et se
+les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de
+musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si
+étrange, mais d'énormes, ce soir: deux mètres de long pour le moins; le
+bruit qu'elles font ne ressemble plus à rien de connu; on croirait
+entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour
+faire peur.
+
+Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible,
+à nous, de pénétrer les _dessous_ pleins de mystère que les choses
+peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire où finit la plaisanterie et où
+la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures,
+tout ce que la tradition et l'atavisme ont entassé dans les cervelles
+japonaises, provient d'origines profondément ténébreuses pour nous; même
+les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manière
+superficielle et impuissante,--_parce que nous ne sommes pas les pareils
+de ces gens-là_. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur
+gaîté et de leur rire, qui sont au rebours des nôtres....
+
+Chrysanthème avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines,
+marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre
+la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.
+
+Tout le long des rues qui mènent à ce temple, les gens riches ont exposé
+dans leur maison des séries de vases et de bouquets. La forme _hangar_,
+qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espèce de devanture
+foraine et d'estrade, sont très favorables à ces exhibitions de choses
+délicates: on a laissé tout ouvert et l'on a tendu, à l'intérieur, des
+voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies
+généralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a
+correctement aligné les objets exposés, que mettent en pleine lumière
+des lampes suspendues.--Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des
+feuillages seulement, les uns frêles et rares, introuvables,--les autres
+choisis comme à dessein parmi les plus communs, mais arrangés avec un
+art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingué: de vulgaires
+feuilles de salade, de grands choux montés, prenant des poses
+artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases
+sont en bronze, mais le dessin en est varié à l'infini, avec la
+fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqués et de tourmentés;
+d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,--mais d'une
+simplicité si cherchée que, pour nos yeux, c'est comme une révélation
+d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la
+forme....
+
+A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos
+camarades mariés de la _Triomphante_, et les Jonquille, et les
+Touki-San, et les Campanule!--Saluts, révérences entre mousmés;
+manifestations réciproques de la joie de se revoir; puis, formant une
+bande compacte et entraînés par la foule qui augmente encore, nous
+continuons de nous acheminer vers le temple.
+
+Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur
+des hauteurs) et, à mesure que nous montons, à la féerie des lanternes
+et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleuâtre,
+vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux
+tranquilles pleines de rayons de lune, s'élevant en même temps que nous
+dans l'air. Lentement, pas à pas si l'on peut dire, cela surgit
+alentour, enveloppant d'un grand décor diaphane tous ces premiers plans
+où papillotent des lumières rouges et des banderoles de toutes couleurs.
+
+Nous approchons sans doute, car voici les énormes granits religieux, les
+escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant
+des séries de marches, portés presque par le flot des fidèles qui monte
+avec nous.
+
+La cour du temple,--nous sommes arrivés.
+
+C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce
+soir,--tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques
+éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les
+cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires.
+
+Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de
+fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a
+improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des
+grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux
+pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la
+nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre
+qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace
+méchante et son rire.
+
+Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du
+premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se
+découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague
+et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux,
+Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de
+l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs;
+puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs
+dentelures exagérées:--bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et
+un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle,
+ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à
+un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe
+argentée.
+
+Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal.
+Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de
+gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits
+yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les
+beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très
+laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en
+forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.
+
+Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis
+en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent
+les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son
+bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant
+à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé
+roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes
+blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les
+grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze.
+
+Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant
+puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une
+langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais
+quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre
+tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des
+tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien
+ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait
+servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,--à de
+vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars.
+
+Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal,
+avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme
+étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent
+durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous
+aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se
+mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque
+chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même
+temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que
+nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément
+entendues;--surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué,
+cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,--par tous
+ces affreux masques blêmes....
+
+Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés
+d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de
+lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme
+des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos
+mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes.
+
+Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à
+plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de
+grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles
+parlent, gesticulent--, puis s'effondrent comme des loques vides;
+remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort,
+changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie
+continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la
+fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en
+l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une
+perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands
+coups de sabre se passent entre ces fantômes.
+
+Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque
+fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes
+se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement
+de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à
+des os entrechoqués.--Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain
+rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et
+affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours
+projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui
+ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une
+ombre véritable, est celle d'un loup.--A un moment donné, la vieille se
+retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz
+qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup
+s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses
+dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit,
+tremblote--puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux;
+c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi,
+remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un
+bras de petit enfant.
+
+Nous allons voir ensuite la _grande salamandre_ du Japon,--une bête rare
+en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente
+et endormie, qui semble un _essai_ antédiluvien, resté par oubli dans
+les eaux intérieures de ces archipels.
+
+Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les
+équilibristes, la ménagerie....
+
+Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à
+Diou-djen-dji.
+
+D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a
+déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les
+préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le _pan! pan! pan!
+pan!_ sur le rebord de la boîte.
+
+Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups
+de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.
+
+Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la
+vieille femme à ombre de loup.--L'étonnement se peint sur la figure de
+Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter....
+
+Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente:
+
+--_Ka!_ (Les moustiques!) dit-elle.
+
+Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me
+pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en
+imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se
+sentirait piqué....
+
+--Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile,
+Chrysanthème!--Je connaissais le mot _Ka_, j'avais parfaitement compris,
+je t'assure....
+
+C'est fait si drôlement et si vite, avec une moue si réussie, que je
+n'ai, dans le fond, nulle idée de me fâcher,--cependant j'en porterai
+demain une marque bleue, c'est bien certain.
+
+Voyons, il faut nous lever pour prêter secours à Yves, qui ne peut pas
+continuer à tambouriner de cette manière. Allons regarder, avec une
+lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.
+
+Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui,
+tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assemblés et
+bourdonnants. Chrysanthème indignée en brûle plusieurs à la flamme de sa
+lanterne, m'en montre d'autres: «Hou!» partout posés, sur le papier
+blanc du mur.
+
+Lui dort toujours, après la fatigue de la journée, mais d'un sommeil
+agité, cela se comprend. Et Chrysanthème le secoue, pour l'emmener
+auprès de nous, sous notre moustiquaire bleue.
+
+Il se laisse faire, après quelques cérémonies, se lève, comme un grand
+enfant mal éveillé, pour nous suivre,--et moi je ne trouve rien à
+redire, en somme, à ce couchage à trois: c'est si peu un lit, ce que
+nous partagerons là, et nous y dormirons tout habillés, comme toujours,
+suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les
+dames les plus recommandables ne s'étendent pas ainsi, sans penser à
+mal, auprès de messieurs quelconques?
+
+Seulement j'ai placé le petit chevalet à nuque de Chrysanthème au centre
+de la tente de gaze, entre nos deux oreillers à nous, pour observer,
+pour voir.
+
+Elle alors, très digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur
+d'étiquette que j'aurais commise par mégarde, l'enlève et met à la place
+mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les séparant.
+C'est plus correct, en effet. Oh! c'est décidément très bien--, et
+Chrysanthème est une personne de beaucoup de tenue....
+
+...En rentrant à bord le lendemain matin, au clair soleil de sept
+heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rosée, avec une bande
+de petites mousmés de six ou huit ans, absolument comiques, qui se
+rendent à l'école.
+
+Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit
+sonore. La montagne sent bon. Fraîcheur de l'air, fraîcheur de la
+lumière, fraîcheur enfantine de ces petites filles en longues robes et
+en beaux chignons apprêtés. Fraîcheur de ces fleurs et de ces herbes sur
+lesquelles nous marchons et qui sont semées de gouttelettes d'eau....
+Comme c'est éternellement joli, même au Japon, les matins de la campagne
+et les matins de la vie humaine....
+
+D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a
+d'adorables.--Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite
+pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air
+singe?...
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les
+plus mélancoliques, sans contredit, qu'il m'ait été donné de rencontrer
+dans mes courses par le monde.
+
+Oh! les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire
+des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des
+confitures poivrées, sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une
+lumière affaiblie! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de
+quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des
+petits rochers; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue
+recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.
+
+Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette
+réduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien posés.
+Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées
+leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les
+siècles,--et leur air _grand arbre_ déroute la vue, fausse la
+perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperçoit, dans un
+certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se
+demander s'il est factice ou si, plutôt, on n'est pas soi-même le jouet
+de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne
+aperçue avec des yeux dérangés, plus au point,--ou bien regardée par le
+mauvais bout d'une lorgnette.
+
+Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intérieur de ma belle-mère
+révèle à lui seul une personne raffinée: nudité complète; à peine deux
+ou trois petits paravents posés çà et là,--une théière, un vase où
+trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni
+vernis, mais ajourées avec une capricieuse mignardise, très finement
+menuisées, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de
+fréquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la
+charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont
+des formes géométriques d'une précision parfaite; les autres se tordent
+artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de lianes. Il y
+a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits
+placards, dissimulés de la manière la plus ingénieuse et la plus
+inattendue sous l'uniformité immaculée des panneaux de papier blanc.
+
+Je souris en moi-même au souvenir de certains salons dits _japonais_
+encombrés de bibelots et tendus de grossières broderies d'or sur satin
+d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur
+conseille, à ces personnes, de venir regarder comment sont ici les
+maisons des gens de goût,--de venir visiter les solitudes blanches des
+palais de Yeddo.--En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici,
+pour les enfermer, bien étiquetés, dans une sorte d'appartement
+mystérieux, souterrain, grillé en fer, qu'on appelle _godoun_. En de
+rares occasions seulement, pour faire honneur à quelque visiteur de
+distinction, on ouvre ce lieu impénétrable.--Une propreté minutieuse,
+excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicité apparente
+extrême dans l'ensemble, et une incroyable préciosité dans les détails
+infiniment petits: telle est la manière japonaise de comprendre le luxe
+intérieur.
+
+Ma belle-mère me paraît vraiment une femme fort bien. N'étaient les
+sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la
+visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de
+Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes
+de charmes; d'assez belles allures.--Son passé m'intrigue et cependant,
+vu ma qualité de gendre, la bienséance m'empêche de pousser trop loin
+mes questions.
+
+D'aucuns prétendent que c'est une ancienne guécha jadis renommée à
+Yeddo, puis déchue de la faveur du public élégant, pour avoir eu
+l'étourderie de devenir mère. Cela expliquerait bien le talent de sa
+fille sur la guitare elle lui aurait inculqué elle-même le doigté et la
+manière du Conservatoire.
+
+Depuis Chrysanthème (l'aînée et la première cause de cette déchéance),
+ma belle-mère, nature expansive bien que distinguée, est retombée sept
+fois encore dans la même erreur: deux petites belles-soeurs cadettes,
+mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits
+beaux-frères puînés, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.
+
+*_En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune)._
+
+**_En japonais: Tsouki-San._
+
+Quatre ans, ce petit Bambou; un bébé jaune, tout rond avec de beaux yeux
+brillants; câlin et joyeux, endormi tout de suite dès qu'il a fini de
+rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le
+plus....
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+ Mardi 27 août.
+
+Nous avons passé la journée à errer dans des quartiers poussiéreux et
+sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-à-brac, Yves,
+Chrysanthème, Oyouki et moi, traînés par quatre djins accélérés.
+
+Vers le coucher du soleil, Chrysanthème, qui m'en nuie davantage depuis
+ce matin et qui s'en est sans doute aperçue, fait une moue très longue,
+se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher
+chez madame Renoncule, sa mère.
+
+J'accorde cela de tout mon coeur; qu'elle s'en aille, cette mousmé!
+Oyouki préviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous
+passerons la soirée à courir à notre fantaisie, Yves et moi, sans
+traîner aucune mousmé à nos trousses, et, après, nous rentrerons nous
+coucher chez nous, sur la _Triomphante_, sans avoir la peine de grimper
+là-haut.
+
+Nous essayons d'abord d'aller dîner tous deux dans quelque maison de thé
+élégante.--Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les
+appartements de papier, tous les compartiments à trucs et à glissières,
+tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises
+mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en
+partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.
+
+C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand
+pèlerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le début
+avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse.
+
+A la maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi
+bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter
+un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à
+poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable
+du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.
+
+Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple.
+
+Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier,
+nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits
+sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et
+l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient
+comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous
+sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au
+milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours
+là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la
+nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans
+le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes
+officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,--pareils à de
+petites marionnettes, vus d'où nous sommes,--les uns accroupis en rang
+comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées
+devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas,
+ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous
+regardons seulement, cherchant à comprendre....
+
+Tout à coup, Yves se retournant, dit:
+
+--Frère!... votre mousmé!!...
+
+En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre,
+cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié
+chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.
+
+--Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de
+pantalon, dit Yves très saisi,--oh! mais tout à fait comme un petit
+chat!
+
+Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit
+timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit
+beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne.
+Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit
+_mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et
+les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous
+deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée.
+
+*_Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même
+en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._
+
+Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au
+contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la
+part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir
+apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez _peuple_, à vrai
+dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses
+nipponnes pour leurs petits....
+
+Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces
+haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le
+beau petit _mousko_ et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du
+sucre.
+
+La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller,
+Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en
+marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant
+péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les
+dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans
+l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien là-dedans qui me
+déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour
+Bambou-San, est simple et attachante.
+
+On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits
+enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des
+joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie
+spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne
+l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime
+dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre....
+
+En route, nous rencontrons les amis mariés de la _Triomphante_ qui
+plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce _mousko_,
+demandant:
+
+--C'est déjà votre fils?
+
+Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au
+tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se
+dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.--Cela
+n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais
+mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_ à sa maman,
+puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée
+chez madame Très-Propre, l'ascension pénible.
+
+Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui
+prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela
+n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!...
+
+Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce
+mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour
+qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne
+tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de
+nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant
+que durera la grimpade noire....
+
+Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une
+mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon
+dos.... Quelle ironique destinée!
+
+Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous
+attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de
+toute sa force à héler.
+
+--_Ho! Oumé-San..an..an..an!_ (En français: Ohé! madame
+Pru..u..u..u..ne!)
+
+Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel
+traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger,
+si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et
+extrême exil....
+
+Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue,
+coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel
+folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec
+une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous
+dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités--et elle n'en
+revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à
+présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.
+
+Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des
+virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces,
+frêles et plaintives.
+
+Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a
+composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux,
+cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et
+se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur
+oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes,
+étranges, toujours tristes.
+
+Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la
+véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une
+natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en
+relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon
+propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins
+sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,--tout à fait
+comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble,
+et cela m'est bien désagréable....
+
+Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de
+minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.
+
+Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon
+monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce
+petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves;
+Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait
+même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre
+pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce
+milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du
+tout.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre
+tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens
+sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun
+assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans
+le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques,
+voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins
+d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans
+hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette
+invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et
+lui donner la réplique enjouée.
+
+Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à
+se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe
+et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être
+minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme;
+n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé
+complètement avec le costume.
+
+Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus
+tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans
+lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes.
+C'est l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres,
+les lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons
+toujours ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas
+familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille
+dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel
+d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de
+sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi
+d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui
+reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites
+mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre,
+sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces
+constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes
+bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux
+noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués
+dans ces chignons de bébés.
+
+Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches
+pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de
+moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de
+cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à
+cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant
+dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer
+des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par
+naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années,
+débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres;
+ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre
+pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de
+vampires....
+
+Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté
+fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.--On n'imagine pas tout ce
+qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au
+vent....
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Toujours des vêtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthème, ce
+qui est ici un signe de distinction réelle. Tandis que ses amies,
+Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des étoffes
+bariolées, se plantent dans le chignon des pompons éclatants, elle
+s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache à la taille de
+larges ceintures noires brochées de nuances discrètes, et ne met jamais
+rien dans ses cheveux que des épingles d'écaille blonde. Si elle était
+de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc
+brodé sur sa robe, apposé comme une estampille, avec, au milieu, un
+dessin quelconque,--une feuille d'arbre en général: et ce seraient là
+ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour
+avoir la tenue d'une femme très comme il faut.
+
+(Au Japon, les belles robes claires, nuancées en nuages, brodées de
+chimères d'argent ou d'or, sont réservées pour les grandes dames dans
+leur intérieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le
+théâtre, pour les danseuses, pour les filles.)
+
+Comme toutes les Japonaises, Chrysanthème serre une quantité de choses
+dans l'intérieur de ses longues manches, où des poches sont dissimulées.
+
+Elle y met des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles
+fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, et
+surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elle emploie
+aux usages les plus imprévus: essuyer une tasse à thé, tenir la tige
+mouillée d'une fleur, ou moucher son petit nez drôle quand l'occasion
+s'en présente. (Après l'opération, elle froisse tout de suite le morceau
+qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fenêtre avec
+horreur...)
+
+Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon.
+
+
+
+
+XL
+
+
+ 2 septembre.
+
+Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs
+bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ où l'on célébrait, le mois
+dernier, un si étonnant pèlerinage.
+
+Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient
+peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la
+vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient
+semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps;
+personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni
+les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours
+désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes
+solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours
+au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée
+remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les
+murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très
+vieilles, répandue partout comme une couche de cendre.
+
+Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son
+lotus,--idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un
+énorme socle de bronze.
+
+Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses
+traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à
+droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans
+une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour
+frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de
+boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux
+et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre
+blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les
+apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes
+pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière
+cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la
+pagode est en face.
+
+Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des
+tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes,
+dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme
+des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur
+tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués
+qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se
+tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les
+poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels,
+chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes
+sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave
+des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les
+dieux.
+
+Chez nos amis les bonzes,--à main droite en arrivant,--il est toujours
+compliqué de se faire introduire.
+
+Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des
+cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au
+moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous;
+on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où
+brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses
+religieuses incompréhensibles.
+
+Des espèces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu
+accueillants, pour demander ce que l'on veut.
+
+--_Matsou-San!! Donata-San!!_ répètent-ils, très étonnés, quand on leur
+a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas
+moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation.
+_Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des
+génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en
+profondes prières!)
+
+On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien
+résolus à entrer quand même.
+
+A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des
+profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et
+leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils
+vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond
+de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides
+tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se
+succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en
+bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades
+en soie rouge.
+
+Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais,
+menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la
+moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi
+aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité
+voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte
+un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques
+esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes
+de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette
+n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles.
+C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du
+néant, de la propreté immaculée et invraisemblable.
+
+Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces
+enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de
+bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion,
+l'encombrement.
+
+L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés,
+l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une
+véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond
+d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé
+de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une
+demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on
+y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des
+îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne
+connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches
+noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre
+harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire.
+
+Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des
+petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de
+granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise.
+
+Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne
+sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les
+nénuphars en miniature.
+
+Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient
+volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne
+s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises.
+
+Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite
+cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie
+des temps de verbe à effet: des _désidératifs_, des _concessifs_, des
+_hypothétiques en ba_. Tout en devisant, ils expédient les affaires de
+l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des
+pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières
+curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des
+malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de
+l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents
+breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir
+un flacon de _Bénédictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprécient ces
+liqueurs, composées par des collègues d'Occident.
+
+A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent
+pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez
+plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, _la
+Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils
+laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent
+des dames.
+
+Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles,
+et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant
+les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en
+costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des
+allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille
+mystique....
+
+Eh bien! le sanctuaire a beau être sombre, immense; les idoles,
+superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'à un semblant
+de grandeur. Une mesquinerie irrémédiable, une envie de rire est au fond
+de tout.
+
+Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et où nous
+retrouvons des connaissances ma belle-mère quelquefois, ou une
+cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase.
+Petites mousmés très mignonnes, vieilles dames très singesques, entrant
+avec leur boîte à fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs
+petits cris, leurs révérences; caquetant, se complimentant, sautillant,
+ayant toutes les peines du monde à tenir leur sérieux.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+ 3 septembre.
+
+Chrysanthème est venue aujourd'hui pour la première fois me voir à bord,
+chaperonnée par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur,
+mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air très posé, très comme il
+faut.
+
+Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trône, et devant lui un
+plateau de laque où mon matelot fidèle rassemble les menues pièces
+d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a
+l'esprit tourné au mysticisme, s'est crue là devant un autel véritable;
+le plus gravement du monde, elle a adressé au dieu une courte prière;
+puis, tirant son porte-monnaie (qui était, suivant l'usage, derrière son
+dos, attaché à sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe),
+elle a déposé dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la
+révérence.
+
+Maintien très digne durant toute la visite. Mais au moment du départ,
+Chrysanthème, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a
+demandé avec une persistance déguisée très particulière. Et Yves, que
+j'ai fait venir, s'est montré bien doux pour elle,--tellement que j'en
+ai conçu cette fois un peu de sérieux ennui; je me suis demandé si ce
+dénouement assez pitoyable, vaguement redouté jusqu'ici, n'allait pas
+bientôt se produire....
+
+
+
+
+XLII
+
+
+ 4 septembre.
+
+J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout
+à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des
+ruines.
+
+C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la
+ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux
+temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes
+toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines
+de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est
+traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des
+petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen.
+Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme
+dans les plus antiques peintures nipponnes.
+
+Je passais à l'heure brûlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce
+n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares
+prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous
+leurs tendelets en gaze bleu-nuit.
+
+Tout à coup, cette petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au
+sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises;
+en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées
+éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle
+retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes,
+pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tête étrange, son
+ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une
+grande auréole bleue et rouge bordée de noir; et un laurier rose chargé
+de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle,
+baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier
+fleuri, tout était repoussoir obscur.
+
+Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches
+formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on
+m'a appris à connaître: _Nuages, arrêtez-vous, pour la regarder passer_.
+Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse
+petite personne, d'une japonerie si idéale.
+
+Cependant, il n'eût pas fallu s'arrêter trop longtemps et se laisser
+prendre; c'eût été encore un leurre. Poupée comme les autres évidemment,
+poupée d'étagère et rien de plus. En la regardant, je me disais même que
+Chrysanthème, apparaissant à cette même place, avec cette robe, cet
+éclairage et ce nimbe de soleil, eût produit un effet aussi charmant.
+
+Car elle est gentille, Chrysanthème, ce n'est plus contestable.... Hier
+au soir, je me rappelle, je l'ai admirée. C'était la nuit; nous
+revenions, avec l'escorte des petits ménages pareils au nôtre, de la
+tournée habituelle dans les maisons de thé et les bazars. Tandis que les
+autres mousmés marchaient en se donnant la main, parées de pompons
+d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant
+avec des jouets, elle, soi-disant fatiguée, suivait à demi étendue dans
+une voiture de djin. Nous avions mis à ses côtés de gros bouquets en
+gerbes, destinés à remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et
+des lotus à longue tige, les derniers de la saison, qui déjà sentaient
+l'automne.--Et c'était joli, cette Japonaise dans son petit char,
+nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, éclairée en couleurs
+changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de
+mon arrivée au Japon, si on me l'eût montrée en me disant: «Ta mousmé
+sera celle qui passe», j'en aurais été charmé sans aucun doute.--Dans la
+réalité, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthème,
+toujours elle, rien qu'elle, la petite créature pour rire, mièvre de
+formes et de pensées, que l'agence Kangourou m'a fournie....
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Dans notre logis, l'eau pour boire, pour préparer le thé et faire les
+petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine
+blanche--ornées de peintures représentant des poissons bleus qu'un
+courant rapide entraîne au milieu d'algues affolées. Et ces cuves
+résident, pour plus de fraîcheur, en plein vent, sur le toit de madame
+Prune, à un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras,
+du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats
+altérés du voisinage; pendant les belles nuits d'été, ce coin de toit,
+où sont nos cuves peinturlurées, devient pour eux un lieu de rendez-vous
+charmant, au clair de lune, après les entreprises galantes ou les
+longues rêveries solitaires au faîte des murs.
+
+J'avais cru devoir en avertir Yves la première fois qu'il voulut boire
+de cette eau-là.
+
+--Oh! répondit-il, étonné, des chats vous dites! est-ce que c'est sale,
+ça?
+
+Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthème et moi; nous
+trouvons que les chats ne sont pas des bêtes à babines malpropres, et il
+nous est indifférent de boire après eux.
+
+Pour Yves, Chrysanthème non plus, «ça n'est pas sale», et il boit
+volontiers dans sa petite tasse après elle, la classant, sous le rapport
+des babines, dans la catégorie des chats.
+
+Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de
+notre ménage: jamais d'eau là-dedans, le soir, quand nous rentrons de la
+promenade, après cette montée qui nous a donné soif et après ces gaufres
+de madame L'Heure que nous avons mangées en manière de passe-temps tout
+le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou
+mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dédé*, aient la
+prévoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous
+rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voilà obligés de
+vaquer à ce soin nous-mêmes.
+
+*_Dédé-San signifie en français: «mademoiselle Jeune fille»; c'est un
+nom très répandu._
+
+Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermées, se rechausser et
+descendre dans le jardin puiser de l'eau.
+
+Et, comme Chrysanthème mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au
+milieu de l'obscurité et des musiques d'insectes, je me vois forcé
+d'aller au puits avec elle.
+
+Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumière; cherchons donc dans
+la collection de ces lanternes achetées chez madame Très-Propre, qui
+s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en
+papier: pas une dont la bougie ne soit consumée,--je m'y attendais!
+Allons, il s'agit de prendre résolument la première venue et de planter
+une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au
+fond:--Chrysanthème y met toute sa force;--la bougie se fend, éclate; la
+mousmé se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scène
+inévitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre
+coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du
+toit nous font là-haut leur plus moqueuse musique....
+
+Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que
+j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien....
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+ 11 septembre.
+
+Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai
+rien écrit. Je crois que peu à peu je me fais à mon intérieur japonais,
+aux étrangetés de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois
+semaines, les lettres d'Europe, égarées je ne sais où, n'arrivent
+plus, et cela contribue, comme toujours, à jeter un léger voile d'oubli
+sur les choses passées.
+
+Donc, chaque soir, je monte au logis fidèlement, tantôt par les belles
+nuits pleines d'étoiles, tantôt sous les ondées d'orage. Et chaque
+matin, quand la prière chantée de madame Prune prend son vol dans l'air
+sonore, je m'éveille et je redescends vers la mer, par ces sentiers où
+l'herbe est pleine de rosée fraîche.
+
+La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de
+ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on
+s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de thé avec les
+marchands; puis on fouille soi-même dans des armoires, dans des coffres,
+où sont entassées des vieilleries bien extravagantes. Les marchés, très
+discutés, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme
+de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux
+autres....
+
+J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperçois bien; mais
+comment faire?--En décrivant les choses de ce pays-ci, on est tenté de
+l'employer dix fois par ligne. Petit, mièvre, mignard,--le Japon
+physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-là....
+
+Et ce que j'achète s'amoncelle là-haut, dans ma maisonnette de bois et
+de papier;--elle était bien plus japonaise pourtant, dans sa nudité
+première, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conçue. Il y a
+maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du
+plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des
+déesses autant que dans une pagode.
+
+Il y a même un petit autel shintoïste, devant lequel madame Prune n'a pu
+se tenir de tomber en prières et de chanter, avec son tremblement de
+vieille chèvre:
+
+«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme
+on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...»
+
+Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle
+besogne longue et ingrate!!
+
+Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se
+coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des
+mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui
+revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès
+que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses _Ottokés_ (les
+Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame
+Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la
+sagesse....
+
+Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la
+mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un
+ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par
+respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le
+bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen
+âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y
+perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et
+de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?...
+
+Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien
+difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).--Ceci d'abord:
+
+Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa
+galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare;
+un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de
+cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre.
+L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des
+doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel
+au travers--le beau ciel d'été--comme on fait pour vérifier l'eau des
+pierres précieuses.
+
+--Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta
+femme.
+
+Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne
+était limpide, combien la forme en était gracieuse.
+
+Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le
+couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue,
+prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand
+vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque
+rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la
+terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques
+d'eau--qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles
+d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un
+liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope
+pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs
+d'épouvante,--et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main
+de femme.
+
+Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je
+l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant
+et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit:
+
+--Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chère Madame....
+
+Et en même temps elle poussa un gros soupir, assez réussi, qui
+signifiait:
+
+--Il ne m'aime déjà pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.
+
+Tout de suite, j'ai fait l'emplette désirée.
+
+Plus tard, quand Chrysanthème sera devenue une vieille guenon comme
+madame Prune, avec des dents noires et de la dévotion, son tour arrivera
+de brocanter la chose--à quelque belle d'une génération à venir....
+
+...Une autre fois, j'avais pris mal de tête, au soleil, et j'étais
+étendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les
+yeux troublés, je voyais tourner, comme en une ronde, la véranda
+ouverte, le grand ciel lumineux du soir où planaient des cerfs-volants
+étranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement à ce bruit
+cadencé des cigales qui remplissait l'air.
+
+Elle, accroupie près de moi, essayait de me guérir par un procédé
+japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les
+tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un
+mouvement de vrille. Elle était devenue toute rouge à ce travail
+fatigant qui me causait un réel bien-être, quelque chose comme une
+griserie douce d'opium.
+
+Ensuite, inquiète, pensant que j'allais peut-être avoir la fièvre, elle
+voulut me faire manger, roulée en boulette entre ses doigts, une
+efficace prière, écrite sur papier de riz, qu'elle conservait
+précieusement dans la doublure d'une de ses manches....
+
+Eh bien, j'ai avalé cette prière sans rire, pour ne pas la blesser, pour
+ne pas ébranler sa petite croyance drôle....
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Nous sommes allés aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma
+mousmé et moi, afin de poser en groupe.
+
+Nous enverrons cela en France.--Yves sourit déjà en songeant à
+l'étonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthème
+entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en
+matière d'explication:
+
+--Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voilà tout!
+
+Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres; seulement ce
+sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura
+l'honneur aujourd'hui, opère au fond de la banlieue, dans ce quartier
+antique de grands arbres et de pagodes sombres où j'avais rencontré
+l'autre jour une mousmé si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs
+langues, plaquée sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de
+la verte montagne traversé par des ponts courbes en granit séculaire et
+bordé de bambous légers ou de lauriers-roses en fleurs.
+
+Cela étonne et cela déroute, un photographe niché là, dans tout ce Japon
+d'autrefois.
+
+Précisément on fait queue à sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y
+a toute une file de chars à djin qui stationnent, attendant des clients
+qu'ils ont amenés et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et
+tatoués, peignés correctement en bandeaux et en chignon, font la
+causette, fument des petites pipes, ou rafraîchissent dans l'eau du
+torrent leurs jambes musculeuses.
+
+La cour d'entrée est une irréprochable japonerie, avec des lanternes et
+des arbres nains. Mais l'atelier où l'on pose pourrait être aussi bien à
+Paris ou à Pontoise: mêmes chaises en «vieux chêne», mêmes poufs
+défraîchis, colonnes en plâtre et rochers en carton.
+
+Les personnes que l'on _opère_ en ce moment sont deux dames de qualité
+(la mère et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en
+carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premières grandes dames
+de ce pays que j'aie vues de si près, un groupe bien étrange: longues
+figures de la classe noble, atones, anémiques, bleuâtres à force de
+poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur.
+Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose même à nous,
+malgré la différence profonde des races et des notions acquises.
+
+Elles toisent Chrysanthème avec un assez visible dédain, bien que sa
+toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me
+rassasier de regarder ces deux créatures; elles me captivent comme des
+choses jamais vues et incompréhensibles. Leurs corps frêles, posés avec
+une grâce exotique, sont noyés dans des étoffes rigides et des ceintures
+bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatiguées. Elles me
+font penser, je ne sais pourquoi, à de grands insectes rares; sur leurs
+vêtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure
+sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystère de leurs tout
+petits yeux, tirés, bridés, retroussés, pouvant à peine s'ouvrir; le
+mystère de leur expression qui semble indiquer des pensées intérieures
+d'une saugrenuité vague et froide, un monde d'idées absolument fermé
+pour nous.--Et je songe, en les dévisageant: comme nous sommes loin de
+ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...
+
+Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivés avant
+nous, bien pomponnés dans leurs vêtements de toile blanche, bien frais,
+bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des
+airs niais sur des fûts de colonnes.
+
+Notre tour vient enfin; Chrysanthème s'arrange avec lenteur, d'une
+manière très cherchée, tournant le plus possible les pointes de ses
+pieds en dedans, à la façon élégante.
+
+Et, sur le cliché qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite
+famille bien ridicule, alignée devant un photographe de foire.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+ 13 septembre.
+
+Yves est libre ce soir trois heures plus tôt que moi,--ce qui arrive de
+temps en temps, d'après la façon dont notre service de _quarts_ est
+organisé. Ces jours-là, il descend à terre le premier et s'en va
+m'attendre à Diou-djen-dji.
+
+Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers
+verts de la montagne: il marche d'un pas très alerte, courant presque;
+comme il paraît pressé d'aller retrouver cette petite Chrysanthème!
+
+Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu
+de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intérieur
+suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthème,
+Oyouki, mademoiselle Dédé la servante, s'empressant à lui essuyer le
+dos--avec des petites serviettes bleues peinturlurées de cigognes et de
+sujets drolatiques....
+
+--Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud,
+pour s'être mis dans un état pareil?
+
+Il me raconte que, près de chez nous,--un peu plus haut dans la
+montagne,--il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut
+jusqu'à nuit close--contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en
+bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son
+escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait
+de grands saluts, de grands honneurs,--et apporté une quantité de bonnes
+petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer
+beaucoup....
+
+--Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas....
+
+Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre;
+il pense même faire des élèves.
+
+Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les
+trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.--En vérité, je ne
+pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les
+rapports.
+
+Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément
+vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets
+noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.)
+
+Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des
+Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des
+sorbets là-bas.--C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé,
+de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la
+grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même,
+prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir,
+de la terrasse du temple, une vue très jolie.
+
+--Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous....
+Enfin, soit, partons, suivons-les.
+
+Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant
+chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition
+tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges
+ornés de méduses, d'algues et de requins verts.
+
+Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les
+quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites
+échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois,
+poussent leurs châssis de papier.
+
+Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos
+depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions
+à nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent à toutes
+jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses,
+emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête,
+à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles
+dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant
+toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre,
+quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre
+pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si
+tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en
+passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre
+assises aux portes des pagodes....
+
+Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins
+avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants,
+complètement déserts cette nuit.
+
+Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée,
+l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi,
+s'appuyant sur nos bras.
+
+Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte
+pour s'amuser les marches interminables:
+
+--_Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle
+en s'élevant par une série de petits bonds légers.
+
+--_Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'!_ (cinq! six! sept! huit!
+neuf!...)
+
+Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre
+ces nombres encore plus drôles.
+
+Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette
+est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous
+sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.
+
+Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir;
+les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à
+force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement.
+
+L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel
+nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur
+par-derrière, quand on se retourne,--en profondeur, en dégringolade
+vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent
+démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il
+nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de
+chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières
+d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns
+au-dessus des autres;--leurs formes étonnantes sont à la fois d'une
+simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une
+netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les
+objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se
+relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la
+voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de
+vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base
+profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de
+morts.
+
+Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de
+cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle
+qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains
+et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.
+
+Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits
+d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de
+recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même
+temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit.
+
+En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les
+tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y
+fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je
+ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et
+les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux
+reflets bleus de la lune.
+
+Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse,
+pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but
+cette nuit: nous la trouvons fermée,--je m'y attendais,--fermée et
+noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous
+ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus
+câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien,
+mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et
+Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les
+haricots à la grêle!...
+
+Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté,
+très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet,
+quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la
+lueur de nos ballons rouges--tenus à toute longueur de tige par peur de
+ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du
+14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il
+dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il
+serait cruel de troubler.
+
+Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et
+puis nous rentrerons chez nous.
+
+La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où
+les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble
+ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle
+brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une
+fosse, les feux des navires.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant
+toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles....
+Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est
+dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur;
+muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un
+s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre
+est-ce donc?--Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide
+de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays
+dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il
+faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi
+morte de frayeur, elle _qui sait_....
+
+C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main
+tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit
+de madame Prune...--En effet, on entend de légers bruits... qui
+s'approchent.
+
+J'essaie de lui dire:
+
+--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?)
+
+--Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.
+
+--_Bakémono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai déjà pris
+l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.
+
+--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!)
+
+--Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple,
+à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à
+l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des
+bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des
+figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que
+je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,--car il
+est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y
+promène....
+
+J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une
+grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune
+brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien
+charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à
+respirer.
+
+Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante,
+avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux
+dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là
+quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup
+d'oeil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches
+d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble
+d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la
+lune met sur les choses.
+
+Rien;--rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement,
+ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si
+extraordinaire, la nuit chez nous....
+
+Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons
+une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des
+coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème,
+faisons une ronde générale du logis.
+
+Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les
+retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit
+être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des
+renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres
+vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la
+moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière
+des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout
+cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.
+
+A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos
+propriétaires.--C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me
+laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre,
+éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs
+ancêtres.
+
+--Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par
+exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de
+sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son
+râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au
+grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et
+puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.--Et enfin à son côté, dernière
+de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!...
+
+La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait
+des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet
+autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux
+à ce tableau de famille.
+
+Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée
+à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand
+nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous
+notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte....
+
+Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine
+appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte
+de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de
+piété: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon-à-tête-de-cheval_, assis dans
+des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de
+spectres.
+
+Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri
+affreux.--J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu
+passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide,
+furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et,
+qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure....
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+ 14 septembre.
+
+Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet
+pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de
+Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en
+chercher un autre.
+
+C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à
+expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe
+avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons
+enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie
+de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous
+trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous
+devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons
+plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins
+essoufflés en perdent la tête.
+
+On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit,
+de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes,
+les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix
+de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est
+toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la
+fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon,
+qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va
+fouiller dans son arrière-boutique--et nous rapporte une sirène à
+vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.
+
+Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de
+déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de
+notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse,
+ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à
+tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en
+résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des
+petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes,
+sous des capotes de djins.
+
+Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue
+est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées,
+piteuses, éteintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre
+un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de
+mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe
+mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre,
+au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des
+gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de
+ruisseaux.
+
+Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous,
+comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces
+intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent
+chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.
+
+--Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!
+
+--Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!
+
+Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les
+prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la
+sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.
+
+Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux
+bridés, dépourvues de cervelle,--et nous remontons à Diou-djen-dji, très
+mouillés tous.
+
+Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.
+
+Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos
+propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la
+déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette
+divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt,
+nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur
+un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes
+de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant
+que la vertu en soit éventée.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous
+absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant
+beaucoup.
+
+Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le
+plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des
+mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit
+l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de
+grand matin, demandant: J'ai été sage?--et s'habille en hâte, préoccupé
+par l'appel et par le service.
+
+Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a
+percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent
+chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit
+enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout à l'heure, quand
+le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle
+couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame
+Prune commencera son chant mystique.
+
+Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne
+et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier
+sombre.--Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils
+s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se
+fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on
+entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés
+quelconques sans que personne y trouve à redire.--Mais c'est égal, Yves
+est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il
+devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent
+passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais,
+non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le
+coeur net....
+
+En bas, tout à coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sèches:
+c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt
+sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la
+sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est
+venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui
+se déroule....
+
+..._La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés,
+ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo..._
+
+Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes
+idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+ 15 septembre.
+
+Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous
+envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui
+circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou
+trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais.
+Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le
+dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma
+mousmé ou chez moi, un peu de serrement de coeur à l'instant de cette
+fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux
+d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me
+préoccupe....
+
+Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou
+d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.--C'est peut-être
+ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les
+choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à
+Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à
+s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands
+rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en
+gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont là cinq ou six
+petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare
+de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce
+logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été
+injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent
+en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un
+changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à
+coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je
+vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des
+dessins, le choix raffiné des couleurs.
+
+Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée,
+m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes,
+ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent
+autour de moi, à pas cadencés.
+
+Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit;
+on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les
+trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît
+à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement
+ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux;
+mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si
+grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs
+personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent
+comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient
+d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à
+mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une
+manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à
+mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....
+
+Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par
+Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs
+sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui
+ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et,
+lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur
+parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable
+odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout
+dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font
+très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes;
+Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert
+triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.--Je les
+regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en
+forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage
+de dentelle ou de papier blanc....
+
+...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface,
+change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard
+maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se
+rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font
+sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux
+pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la
+dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si
+finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes
+préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en
+traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait
+ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble
+une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très
+admissible....
+
+Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout
+simplement étendu où je suis et d'écouter le _chamécen_ de ma mousmé.
+
+Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes
+exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le
+mot _mandoline_ ne désignent bien cet instrument mince avec un si long
+manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des
+sauterelles;--à partir de maintenant, j'écrirai _chamécen_.
+
+Et j'appellerai ma mousmé _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux
+que celui de _Chrysanthème_,--qui en traduit exactement le sens, mais
+n'en conserve pas la bizarre euphonie.
+
+Donc, je dis à Kihou, ma femme:
+
+--Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je
+t'écouterai.
+
+Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à
+la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans
+la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,--et
+commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées
+aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans
+le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses
+confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait
+attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives,
+regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade,
+comme qui s'exécute par devoir.
+
+Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela
+devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du
+tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en
+rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,--et ses
+prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries
+indicibles.
+
+Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils,
+qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut
+un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez
+mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de
+tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens
+presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce
+faubourg;--et cela ne m'était jamais arrivé encore....
+
+
+
+
+L
+
+
+ 16 septembre.
+
+...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville
+aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre
+haut faubourg.
+
+En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir
+au sabre,--qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant
+presque à notre jardin frais.
+
+Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous
+explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les
+amateurs sont partis, il faudra revenir demain.
+
+La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans
+but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions
+solitaires de la montagne, vers les cimes.
+
+Une heure durant nous marchons,--promenade imprévue,--et nous voilà très
+haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour;
+nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits
+cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.
+
+Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs
+portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces
+paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils
+nous font en passant de grandes révérences.
+
+Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec
+des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans
+son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des
+restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des
+rochers autour de nous et des broussailles.
+
+Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et
+ensuite il sera temps de redescendre.
+
+Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie
+de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre
+remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites
+baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être,
+ce soir même, enterré là-dessous.
+
+Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si
+grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme
+et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous
+pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons
+nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il
+n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous
+deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont
+déjà perdues dans l'ombre, causons.
+
+Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que
+je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le
+blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici
+et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà
+beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur
+cause....
+
+Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou
+pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va
+falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce
+faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au
+milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le
+comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil
+intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades
+inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas
+plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté,
+moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute
+sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore.
+
+Et je me risque à lui dire, pour voir:
+
+--Tu auras peut-être plus de chagrin que moi, de la quitter, cette
+petite Chrysanthème?...
+
+Un silence entre nous deux.
+
+Après quoi je vais plus loin, brûlant mes vaisseaux:
+
+--Tu sais, après tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai
+pas épousée, elle n'est pas ma femme, en somme....
+
+Très surpris, il me regarde:
+
+--Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voilà justement,
+c'est qu'elle est votre femme....
+
+Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis
+absolument fixé maintenant, par son intonation, par son bon sourire de
+franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase:
+«Voilà justement, c'est qu'elle est votre femme....» Si elle ne l'était
+pas, oh! il n'oserait répondre de ce qui pourrait arriver,--malgré le
+remords qu'il en aurait au fond de lui-même, n'étant plus garçon, ni
+libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considère comme ma
+femme, et alors c'est sacré. Je crois en sa parole de la manière la plus
+complète, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, à retrouver mon
+brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez
+l'influence rapetissante des milieux pour le soupçonner et m'en faire un
+pareil souci mesquin?...
+
+N'en parlons seulement plus, de cette poupée....
+
+Nous restons là très tard, à causer d'autre chose, tout en regardant,
+sous nos pieds, des vallées, des montagnes, des profondeurs immenses qui
+s'assombrissent et s'éteignent. Très haut postés, dans le grand air pur,
+il nous semble déjà être partis de ce Japon mignard, déjà dégagés des
+petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par
+lesquels il commençait à nous tenir.
+
+Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent à se
+ressembler; ils perdent le cachet imprimé sur eux par les hommes, les
+peuples; par les atomes qui grouillent en bas.
+
+Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou
+comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses
+auxquelles on est enclin à penser dans l'obscurité: de revenants,
+d'âmes, d'avenir, d'au delà, de néant....
+
+Cette petite Chrysanthème, nous l'avions tout à fait oubliée!
+
+Quand nous arrivons à Diou-djen-dji, par une nuit d'étoiles, c'est la
+musique de son _chamécen_, entendue de loin, qui nous rappelle son
+existence: elle étudie quelque nocturne à deux voix avec mademoiselle
+Oyouki, son élève.
+
+Je me sens de très bonne humeur ce soir, délivré de mes soupçons
+absurdes sur mon pauvre Yves, très disposé à jouir sans arrière-pensée
+de mes derniers jours de Japon et à m'en amuser le plus possible.
+
+Étendons-nous sur les nattes fraîches et écoutons le duo étrange de ces
+mousmés: une sorte de mélopée lente et lugubre, qui commence sur deux ou
+trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend à chaque couplet,
+d'une manière presque insensible, jusqu'à devenir très grave. Le chant
+conserve tout le temps sa traînante lenteur; mais l'accompagnement qui
+s'enfle peu à peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin,
+quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des
+notes basses et rauques, les mains de Chrysanthème, crispées sur les
+cordes vibrantes, s'agitent frénétiquement. Elles baissent la tête
+toutes deux, avancent la lèvre inférieure, pour faire sortir avec effort
+ces étonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-là que leurs
+petits yeux bridés s'ouvrent, semblent révéler quelque chose comme une
+âme, sous ces enveloppes de marionnette.
+
+Mais une âme qui, plus que jamais, me paraît être d'une espèce
+différente de la mienne; je sens mes pensées aussi loin des leurs que
+des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rêveries d'un singe; je
+sens, entre elles et moi, le gouffre mystérieux, effroyable....
+
+Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un
+instant celle que ces mousmés nous faisaient.
+
+C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un
+bruit soudain de gongs et de guitares;--nous courons nous pencher au
+balcon de la véranda pour mieux l'entendre.
+
+Un _matsouri_, une fête, un cortège qui passe--«dans le quartier des
+dames galantes», affirment nos mousmés, avec un plissement dédaigneux
+des lèvres.--Mais il a l'air très chaste, le quartier de ces dames,
+ainsi vu à vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et à la lueur
+vague des étoiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant
+jusqu'à nous du fond de cet abîme; il nous arrive un peu étouffé,
+confus, magique, charmant....
+
+...Cela s'éloigne et cela se tait....
+
+Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et
+reprennent leur duo triste.--Un orchestre discret mais innombrable de
+grillons et de cigales les accompagne en trémolo,--toujours ce trémolo
+immense qui se fait doucement et éternellement sur toute la terre
+japonaise.
+
+
+
+
+LI
+
+
+ 17 septembre.
+
+Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain
+pour la Chine, pour Tchéfou (un lieu affreux situé dans le golfe de
+Pékin). C'est Yves qui vient me réveiller dans ma chambre de bord, pour
+me l'apprendre.
+
+--Il faut absolument que je me _débrouille_ pour aller à terre ce soir,
+dit-il, pendant que j'achève de secouer mon sommeil--, d'abord, quand ce
+ne serait que pour vous aider à faire votre déménagement là-haut....
+
+Et il regarde par mon sabord, levant la tête vers les cimes vertes, dans
+la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore,
+qu'un repli de montagne nous cache.
+
+C'est très gentil de sa part, ce désir de m'aider dans mon déménagement
+là-haut; mais je crois aussi qu'il tient à faire ses adieux à ses
+petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.
+
+Il se débrouille en effet et obtient, sans que je m'en mêle, la
+permission pour ce soir cinq heures, après l'exercice et la manoeuvre.
+
+Quant à moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.
+
+Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte à
+Diou-djen-dji.
+
+Les sentiers sont solitaires; les plantes, accablées de chaleur.
+
+Cependant voici madame Jonquille, qui se promène, à cette heure
+lumineuse des sauterelles, abritant sa délicate personne et son fin
+minois sous un immense parasol en papier, tout rond, à nervures très
+rapprochées et à grands bariolages fantasques.
+
+Elle me reconnaît de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant
+de moi.
+
+Je lui annonce notre départ--, et une grosse moue contracte sa figure
+enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce
+qu'elle va pleurer?...--Non! non; cela tourne en un accès de rire, un
+peu nerveux sans doute, mais inattendu, déconcertant,--sec et
+cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une
+dégringolade de petites perles fausses.
+
+Ah! bien, par exemple, voilà un mariage qui sera rompu sans
+douleur!--Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui
+tourne le dos pour continuer ma route.
+
+Là-haut, Chrysanthème dort, étendue sur le plancher; la maison est
+complètement ouverte et une tiède brise de montagne passe au travers.
+
+Précisément nous devions donner un thé ce soir, et, d'après mes
+indications, il y a déjà des fleurs partout. Encore des lotus dans nos
+vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je
+pense.--On a dû les commander chez ces fleuristes spéciaux qui demeurent
+là-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coûter très
+cher.
+
+A petits coups légers d'éventail, je réveille cette mousmé surprise, et
+je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais
+produire.--Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites
+mains, ses paupières alourdies, puis me regarde et baisse la tête:
+quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.
+
+C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de coeur.
+
+La nouvelle court la maison.
+
+Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé
+dans chaque oeil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui
+font toujours un rond mouillé sur ma joue;--puis, vite, tire de sa
+grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs,
+mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,--et la lance dans la
+rue sur le parasol d'un passant.
+
+Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement
+toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle
+a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi,
+jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??...
+
+C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en
+djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.
+
+Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps
+de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout
+ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait
+là-bas....
+
+Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est
+seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à
+conserver.
+
+Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis
+par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,--tandis que,
+derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les
+mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles
+n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de
+convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni
+la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes
+cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui
+manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois,
+sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes;
+alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air _réel_ de mon
+croquis.
+
+En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les
+objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur
+mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt:
+
+--_Anata itchiban!_ dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui
+signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!»)
+
+Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie
+dans un élan d'enthousiasme:
+
+--_Anata bakari!_ («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde;
+tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.»)
+
+Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas
+moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne,
+me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à
+l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne
+parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!--je m'en irai
+avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...
+
+Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis
+guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je
+ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de _français_, qui ne va pas.
+Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux
+réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant
+jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il
+manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec.
+
+Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas
+la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur
+antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de
+cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines
+d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression
+qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une
+grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes
+les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure
+intraduisible et insaisissable.
+
+...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand
+même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de
+pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes
+existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait
+ainsi.
+
+Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin
+toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie,
+nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,--pas même celui _d'une
+inconcevable hauteur_.--Yves seulement, et encore on le dissimulera dans
+un coin, derrière des fleurs et des objets d'art.
+
+Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec
+des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de
+petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on
+voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques
+soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop
+larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos
+fuyants, et découvrent des nuques exquises.
+
+Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille
+grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature
+s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui
+n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis
+commence un _pan! pan! pan!_ d'ensemble, sec et rapide, contre les
+rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux
+dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits
+confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine
+transparente, grandes comme des moitiés d'oeuf, et l'on offre aux dames
+quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de
+poupée;--ou bien un doigt de _saki_ (alcool de riz qu'il est d'usage de
+servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron).
+
+Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le
+_chamécen_. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un
+sautillement continuel, comme des cigales en délire.
+
+Madame Prune, ne pouvant plus faire mystère des sentiments trop
+longtemps refoulés qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie
+d'accepter quantité de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une
+petite déesse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrésistible
+magot d'ivoire;--je la suis en frémissant dans des recoins obscurs, où
+elle m'attire pour me faire en tête à tête ces cadeaux....
+
+Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guéchas en
+vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Pureté, Orange et Printemps, que j'ai
+louées quatre piastres par tête,--un prix excessif en ce pays.
+
+Ces trois guéchas sont bien les mêmes petites créatures que j'avais
+entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrivée, à travers les
+cloisons frêles du _Jardin des Fleurs_. Mais comme je me suis beaucoup
+japonisé depuis cette époque, elles me semblent aujourd'hui très
+diminuées, bien moins étranges, plus du tout mystérieuses. Je les traite
+un peu en baladines à mes ordres, et l'idée qui m'était venue d'épouser
+l'une d'elles me fait hausser les épaules à présent,--comme jadis à M.
+Kangourou.
+
+La chaleur excessive causée par les mousmés qui respirent et par les
+lampes qui brûlent, développe le parfum des lotus; il remplit l'air
+devenu très lourd, et on sent aussi l'huile de camélias que les dames
+mettent à profusion pour faire luire leur chevelure.
+
+Mademoiselle Orange, la guécha enfant, la toute petite et la toute
+mignonne, dont le rebord des lèvres est doré au pinceau, exécute des pas
+délicieux, avec des perruques et de faux visages très extraordinaires en
+bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des
+objets de prix, signés par des artistes connus. Elle a de longues robes
+somptueuses, taillées à la mode ancienne; les traînes en sont garnies
+par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du
+costume ce je ne sais quoi d'apprêté et de pas naturel qui convient.
+
+Maintenant des souffles de brise tiède passent d'une véranda à l'autre,
+à travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les
+lotus, épuisés de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous
+les vases, et sèment sur les invitées leur pollen, leurs larges pétales
+roses pareils à des cassons de globes d'opale....
+
+La pièce à effet réservée pour la fin est un trio de _chamécen_, long et
+monotone, que les guéchas exécutent en _pizzicato_ rapide, sur les
+cordes les plus hautes, pincées très court. On dirait la quintessence
+même,--puis la paraphrase, l'exaspération, si l'on peut dire,--de cet
+éternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux
+toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base même des bruits
+japonais....
+
+Dix heures et demie. Le programme est rempli et la réception terminée.
+Un dernier _pan! pan! pan!_ général et les petites pipes rentrent dans
+leurs étuis guillochés, se rattachent aux ceintures; les mousmés
+s'agitent pour partir.
+
+On allume, au bout de bâtonnets, une quantité de lanternes rouges,
+grises ou bleues, et, après des révérences sans fin, les invitées se
+dispersent dans l'obscurité des sentiers et des arbres.
+
+Nous descendons nous-mêmes en ville, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi,
+pour reconduire ma belle-mère, mes belles-soeurs et ma jeune tante,
+madame Nénuphar.
+
+C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans
+les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la
+maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, acheter encore une
+lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu
+chez madame L'Heure.
+
+Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y
+réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes
+qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on
+s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.
+
+Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant
+une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute
+jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière
+promenade.
+
+Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans
+retour possible.
+
+D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour
+nous,--puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord
+chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que
+je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que
+l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans
+l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées....
+
+A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence,
+tandis que, à bord, l'_ami d'une légendaire hauteur_ a la bonté de faire
+le quart à ma place.
+
+Un déménagement nocturne, rapide, furtif,--«à la manière des _dorobo_»
+(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés,
+quelques teinture de langue nipponne.
+
+Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée
+plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds,
+et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se
+ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en
+papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a
+de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites
+choses pratiques ce peuple est sans rival.
+
+C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves,
+Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes
+de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter,
+rouler, ficeler,--très vite, car il est déjà tard.
+
+Oyouki, bien qu'elle ait le coeur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa
+besogne quelques éclats de son rire enfantin.
+
+Madame Prune, éplorée, renonce à se contenir: pauvre dame, je regrette
+vraiment beaucoup....
+
+Chrysanthème est distraite et silencieuse....
+
+Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de
+chimères, de vases,--sans compter les derniers lotus que j'emporte
+aussi, liés en gerbe rose.
+
+Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, louées depuis le coucher
+du soleil, qui attendent à la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.
+
+Nuit étoilée, exquise.--Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis
+des trois dames contristées qui nous reconduisent; par des pentes
+extrêmes, dangereuses dans cette obscurité, nous descendons vers la
+mer....
+
+Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs
+jambes musculeuses: ces petites voitures chargées descendraient bien
+toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se
+lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus précieux.
+Chrysanthème marche à côté de moi et m'exprime, d'une manière douce et
+gentille, son regret que l'_ami si fabuleusement haut_ n'ait pas offert
+de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis
+de passer cette dernière nuit sous notre toit:
+
+--Écoute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage,
+me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me
+trouveras encore là-haut.
+
+Et je le lui promets.
+
+Elles s'arrêtent à certain tournant d'où l'on découvre à vol d'oiseau
+toute la rade: les eaux noires, endormies, reflétant d'innombrables feux
+lointains; et les navires--petites choses immobiles qui ont forme de
+poisson, vues d'où nous sommes, et qui semblent dormir aussi,--petites
+choses qui servent à _aller ailleurs_, à aller très loin et à oublier.
+
+Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est déjà
+avancée, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas
+sûrs, à cette heure indue.
+
+Le moment est donc venu pour Yves--qui, lui, ne remettra plus les pieds
+à terre,--de faire ses grands adieux aux mousmés ses amies.
+
+Or, je suis très curieux de cette séparation d'Yves et de Chrysanthème;
+j'écoute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:--cela se
+passe de la manière la plus simple et la plus tranquille; rien de ce
+déchirement qui sera inévitable entre madame Prune et moi; chez ma
+mousmé, je remarque même un détachement, une désinvolture qui me
+confondent; vraiment, je ne comprends plus.
+
+Et je songe en moi-même, tout en continuant de descendre vers la mer:
+«Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'était donc pas pour Yves....
+Pour qui, alors?...» Puis cette petite phrase me repasse en tête:
+
+«Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai
+chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut...»
+
+Ce Japon est bien délicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et
+cette Chrysanthème était très mignonne tout à l'heure, me reconduisant
+en silence dans ce chemin....
+
+Il est deux heures environ quand nous arrivons à la _Triomphante_, dans
+un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, à couler bas. L'_ami
+très haut_ me remet le service que je dois garder jusqu'à quatre heures,
+et les matelots de quart, mal éveillés, font la chaîne, dans
+l'obscurité, pour monter à bord tout ce fragile bagage....
+
+
+
+
+LII
+
+
+ 18 septembre.
+
+J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon
+sommeil perdu de la nuit.
+
+Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière,
+conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec
+force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins
+sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages
+anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et,
+sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont
+posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent
+des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes
+d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on
+voit briller les pointes aiguës.
+
+Du premier coup d'oeil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse
+l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:
+
+--Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!
+
+Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais
+mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont
+venus, je les recevrai.
+
+A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et
+ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré
+emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des
+tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.
+
+Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des
+dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu
+humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses
+pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y
+a même,--afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des
+marines étrangères,--des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et
+de France entrelacés, un _God Save_ au milieu d'étoiles,--et des femmes
+de Grévin calquées dans le _Journal amusant_!
+
+Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière,
+longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine,
+du côté opposé au coeur.
+
+Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma
+couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir
+leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang
+coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se
+précipite pour l'étancher avec ses lèvres,--et je ne proteste pas,
+sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les
+médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.
+
+Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre
+s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une
+manière posée et automatique.
+
+Enfin l'oeuvre est terminée,--et les tatoueurs, qui se reculent d'un air
+de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant.
+
+Bien vite je m'habille pour aller à terre,--profiter de mes dernières
+heures de Japon.
+
+Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre
+qui tombent avec une certaine mélancolie sur les feuilles commençant à
+jaunir, qui sont clairs et brûlants après des matinées déjà fraîches.
+Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon
+haut faubourg, par des sentiers vides, où il n'y a que de la lumière et
+du silence.
+
+J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche à pas de loup,
+avec des précautions extrêmes, par peur de madame Prune.
+
+Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, à côté des petits socques
+et des petites sandales qui traînent toujours dans ce vestibule, il y a
+tout un bagage prêt à partir, que je reconnais du premier coup d'oeil:
+de gentilles robes sombres, qui me sont familières, pliées avec soin et
+enveloppées dans des serviettes bleues nouées aux quatre bouts.--Je
+crois même que j'éprouve une impression furtive de tristesse en voyant
+sortir de l'un de ces paquets un coin de la boîte consacrée aux lettres
+et aux souvenirs--dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite
+maintenant en compagnie de divers minois de mousmés.--Une sorte de
+mandoline à long manche, prête à partir aussi, est posée sur le tout
+dans une gaine de soie bigarrée.--Cela ressemble au déménagement de
+quelque gitane--ou plutôt cela me rappelle certaine gravure d'un livre
+de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout à fait le même
+attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chanté tout l'été,
+portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.
+
+Pauvre petit bagage!...
+
+Je monte sur la pointe du pied,--et je m'arrête, entendant chanter
+là-haut chez moi.
+
+C'est bien la voix de Chrysanthème, et la chanson est gaie! J'en suis
+dérouté, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de
+venir.
+
+Il s'y mêle un bruit que je ne m'explique pas: _dzinn! dzinn!_ des
+tintements argentins très purs, comme si on lançait fortement des pièces
+de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante
+exagère toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que
+pendant les silences nocturnes; mais c'est égal, je suis intrigué de
+savoir ce que ma mousmé peut faire.--_Dzinn! dzinn!_ est-ce qu'elle
+s'amuse au palet, ou au _jeu du crapaud_,--ou à pile ou face?...
+
+Rien de tout cela! Je crois que j'ai deviné,--et je monte encore plus
+doucement à quatre pattes, avec des précautions de Peau-Rouge, pour me
+donner le dernier plaisir de la surprendre.
+
+Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre complètement
+vidée, balayée, blanche, où entrent le clair soleil, et le vent tiède,
+et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le
+dos à la porte; elle est habillée pour la rue, prête à se rendre chez sa
+mère, ayant à côté d'elle son parasol rose.
+
+Par terre, étalées, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos
+conventions, je lui ai données hier au soir. Avec la compétence et la
+dextérité d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette
+sur le plancher et, armée d'un petit marteau _ad hoc_, les fait tinter
+vigoureusement à son oreille,--tout en chantant je ne sais quelle petite
+romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute à mesure....
+
+Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le
+dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai
+été naïf de me laisser presque prendre à quelques mots assez réussis
+qu'elle avait prononcés hier au soir en cheminant à mon côté,--à une
+petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux
+heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus
+pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est
+jamais passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur.
+
+Quand je l'ai assez regardée, je l'appelle:
+
+--Hé! Chrysanthème!
+
+Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir été vue
+pendant ce travail.
+
+Elle a bien tort, pourtant, d'être si troublée,--car je suis ravi au
+contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu
+de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en
+plaisanterie comme il avait commencé.
+
+--Une bonne idée que tu as eue là, dis-je, une précaution qu'il faudrait
+toujours prendre, dans ton pays où tant de gens malintentionnés sont
+habiles à imiter les monnaies. Dépêche-toi de finir avant que je m'en
+aille, et s'il s'en est glissé de fausses dans le nombre, je te les
+remplacerai bien volontiers.
+
+Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du
+reste; elle a pour cela trop de politesse héréditaire et acquise, trop
+de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied dédaigneux,--ganté
+toujours de chaussettes immaculées avec étui spécial pour le premier
+orteil,--elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces
+piastres blanches.
+
+--Nous avons loué un grand sampan fermé, dit-elle pour changer la
+conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille,
+Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire....
+Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.
+
+--Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses à faire en
+ville, vois-tu, et l'ordre nous a été donné de rentrer tous à bord à
+trois heures, pour l'appel général du départ. Et puis j'aime mieux me
+sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine
+sieste; je craindrais d'être attiré encore dans des petits coins, de
+provoquer quelque scène déchirante au moment de la séparation....
+
+Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément
+je m'en vais, se lève pour me reconduire.
+
+Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons
+l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes
+nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison,
+plongés dans une somnolence chaude.
+
+A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite
+moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de
+Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me
+sentirais offensé s'il en était autrement.
+
+Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si
+tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très
+bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes
+révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne,
+dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi
+quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces
+jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....
+
+Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et
+reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible,
+dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.
+
+En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la
+regarder,--mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme
+il convient à sa belle révérence finale....
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la
+rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin
+d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un
+adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes
+dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille.
+
+N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais
+pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi
+désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays
+chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés
+par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi
+de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire
+trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait
+paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf
+et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté
+si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes,
+_grimaçantes_.--A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans
+les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires
+innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace
+cruelle, louche, forcenée;--elle est même dans les constructions, dans
+les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes,
+dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris
+encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes.
+
+Et cette inquiétante intensité de physionomie qu'ont les choses
+contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains,
+avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperçoit
+au passage, exerçant avec patience des métiers minutieux dans la
+pénombre de leurs maisonnettes ouvertes.--Ouvriers accroupis, sculptant
+avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement
+obscènes, ces étonnantes merveilles d'étagère qui font tant apprécier,
+par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.--Peintres
+inconscients, jetant à main levée, sur fond de laque, sur fond de
+porcelaine, des dessins appris par coeur ou transmis dans leur cervelle
+par une hérédité millénaire; peintres automates, traçant des cigognes
+pareilles à celles de M. Sucre, ou d'inévitables petits rochers, ou
+d'éternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, à la très
+insignifiante figure sans yeux, possède au bout des doigts le dernier
+mot de ce genre décoratif, léger et spirituellement saugrenu, qui tend à
+nous envahir en France, à notre époque de décadente imitation, et
+devient déjà chez nous la grande ressource des fabricants d'_objets
+d'art_ à bon marché.
+
+Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus
+d'attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs,--je
+ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement
+qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit,
+vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son
+antiquité antédiluvienne; de sa momification de tant de siècles--qui va
+bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact
+des nouveautés d'occident.
+
+L'heure passe; peu à peu les siestes s'achèvent partout; les ruelles
+étranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariolés.
+Le défilé des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le défilé
+des longues robes de magot surmontées de chapeaux melons ou canotiers.
+Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, âpre
+ici comme dans nos cités d'ouvriers,--et plus mesquine.
+
+A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de
+moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences,
+laborieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie
+constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d'incurable singerie....
+
+Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le
+meilleur et le plus désintéressé de ma famille japonaise. Quand nos
+courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, très
+sensible à mon départ, il veut me reconduire jusqu'à la _Triomphante_
+pour veiller sur mes dernières emplettes, dans le sampan qui m'emporte,
+et monter tout cela lui-même dans ma chambre de bord.
+
+C'est à lui, la seule poignée de main que je donne vraiment de bon
+coeur, sans un arrière-sourire, en quittant ce Japon.
+
+Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de
+dévouement et moins de laideur chez les êtres simples, adonnés à des
+métiers physiques.
+
+Appareillage à cinq heures du soir.
+
+Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousmés sont là,
+enfermées dans les étroites cabines, et leurs figures nous regardent par
+les toutes petites fenêtres, se cachant un peu derrière des éventails, à
+cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse,
+nous voir encore une fois.
+
+Il y a d'autres sampans aussi, où des Japonaises inconnues assistent à
+notre départ. Elles se tiennent debout, celles-ci,--sous des parasols
+ornés de grandes lettres noires et bariolés de nuages aux couleurs
+éclatantes.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes
+s'effacent. Le pays des ombrelles rondes à mille plissures se referme
+peu à peu derrière nous.
+
+Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses
+trop ingénieuses et trop petites.
+
+Les montagnes boisées, les caps charmants s'éloignent.--Et tout ce Japon
+finit en rochers pittoresques, en îlots bizarres sur lesquels des arbres
+s'arrangent en bouquets,--d'une manière un peu précieuse peut-être, mais
+tout à fait jolie....
+
+
+
+
+LV
+
+
+Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune,
+je regarde par hasard les lotus rapportés de Diou-djen-dji; ils avaient
+résisté pendant deux ou trois jours; à présent ils sont finis,
+pitoyables, semant sur mon tapis leurs pétales roses.
+
+Moi qui ai conservé tant de fleurs fanées, tombées en poussière, que
+j'avais prises, çà et là, au moment des départs, dans différents lieux
+du monde; moi qui en ai tant conservé que cela tourne à l'herbier, à la
+collection incohérente et ridicule,--j'ai beau faire, non, je ne tiens
+point à ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de
+mon été à Nagasaki.
+
+Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j'ouvre mon
+sabord.
+
+Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espèce de
+crépuscule terne et morne descend, jaunâtre sur cette mer Jaune.--On
+sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....
+
+Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'étendue indéfinie,--en leur
+faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande,
+à eux qui étaient Japonais....
+
+
+
+
+LVI
+
+
+O Ama-Térace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage,
+dans les eaux de la rivière de Kamo....
+
+
+
+
+
+OEuvres de Pierre Loti
+
+
+1879 Aziyadé
+
+1880 Rarahu
+
+1881 Le roman d'un spahi
+
+1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch
+
+1883 Mon frère Yves
+
+1884 Les trois dames de la Kasbah
+
+1886 Pêcheur d'Islande
+
+1887 Madame Chrysanthème
+
+1887 Propos d'exil
+
+1889 Japoneries d'automne
+
+1890 Au Maroc
+
+1890 Le roman d'un enfant
+
+1891 Le livre de la pitié et de la mort
+
+1892 Fantôme d'Orient
+
+1893 L'exilée
+
+1893 Le matelot
+
+1894 Le désert. Jérusalem
+
+1894 La Galilée
+
+1897 Ramuntcho
+
+1898 Judith Renaudin
+
+1899 Reflets de la sombre route
+
+1902 Les derniers jours de Pékin
+
+1903 L'Inde sans les Anglais
+
+1904 Vers Ispahan
+
+1905 La troisième jeunesse de Mme Prune
+
+1906 Les désenchantées
+
+1909 La mort de Philae
+
+1910 Le château de la Belle au Bois dormant
+
+1912 Un pèlerin d'Angkor
+
+1913 La Turquie agonisante
+
+1916 La hyène enragée
+
+1917 Quelques aspects du vertige mondial
+
+1918 L'horreur allemande
+
+1919 Prime jeunesse
+
+1920 La mort de notre chère France en Orient
+
+1921 Suprêmes visions d'Orient
+
+1923 Un jeune officier pauvre, posthume.
+
+1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.
+
+1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthème, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME ***
+
+***** This file should be named 18358-8.txt or 18358-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/3/5/18358/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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Binary files differ
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+++ b/18358-h/18358-h.htm
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+
+The Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthème, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Madame Chrysanthème
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: May 9, 2006 [EBook #18358]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Pierre Loti</h1>
+<h1>MADAME CHRYSANTH&Egrave;ME</h1>
+<h2>(1887)</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a>
+<h3>Table des mati&egrave;res</h3>
+<a href="#MADAME"><b>A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU</b></a><br />
+<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br />
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
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+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
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+<a href="#XV"><b>XV,</b></a>
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+<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a>
+<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a>
+<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a>
+<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a>
+<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a>
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a>
+<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a>
+<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a>
+<a href="#XXXI"><b>XXXI,</b></a>
+<a href="#XXXII"><b>XXXII,</b></a>
+<a href="#XXXIII"><b>XXXIII,</b></a>
+<a href="#XXXIV"><b>XXXIV,</b></a>
+<a href="#XXXV"><b>XXXV,</b></a>
+<a href="#XXXVI"><b>XXXVI,</b></a>
+<a href="#XXXVII"><b>XXXVII,</b></a>
+<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII,</b></a>
+<a href="#XXXIX"><b>XXXIX,</b></a>
+<a href="#XL"><b>XL,</b></a>
+<a href="#XLI"><b>XLI,</b></a>
+<a href="#XLII"><b>XLII,</b></a>
+<a href="#XLIII"><b>XLIII,</b></a>
+<a href="#XLIV"><b>XLIV,</b></a>
+<a href="#XLV"><b>XLV,</b></a>
+<a href="#XLVI"><b>XLVI,</b></a>
+<a href="#XLVII"><b>XLVII,</b></a>
+<a href="#XLVIII"><b>XLVIII,</b></a>
+<a href="#XLIX"><b>XLIX,</b></a>
+<a href="#L"><b>L,</b></a>
+<a href="#LI"><b>LI,</b></a>
+<a href="#LII"><b>LII,</b></a>
+<a href="#LIII"><b>LIII,</b></a>
+<a href="#LIV"><b>LIV,</b></a>
+<a href="#LV"><b>LV,</b></a>
+<a href="#LVI"><b>LVI</b></a><br />
+<a href="#LOTI"><b>&OElig;UVRES DE PIERRE LOTI</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="MADAME" id="MADAME"></a><a href="#table">A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU</a></h2>
+
+
+<p><i>Madame la duchesse,</i></p>
+
+<p><i>Veuillez agr&eacute;er ce livre comme un hommage de tr&egrave;s
+respectueuse amiti&eacute;.</i></p>
+
+<p><i>J'h&eacute;sitais &agrave; vous l'offrir, parce que la donn&eacute;e n'en est pas bien
+correcte; mais j'ai veill&eacute; &agrave; ce que l'expression ne f&ucirc;t jamais de
+mauvais aloi, et j'esp&egrave;re y &ecirc;tre parvenu.</i></p>
+
+<p><i>C'est le journal d'un &eacute;t&eacute; de ma vie, auquel je n'ai rien chang&eacute; pas
+m&ecirc;me les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les
+d&eacute;range toujours beaucoup. Bien que le r&ocirc;le le plus long soit en
+apparence &agrave; madame Chrysanth&egrave;me, il est bien certain que les trois
+principaux personnages sont</i> Moi, <i>le</i> Japon <i>et l'</i> Effet <i>que ce pays
+m'a produit.</i></p>
+
+<p><i>Vous rappelez-vous une photographie&mdash;assez comique, j'en
+conviens&mdash;repr&eacute;sentant le grand Yves, une Japonaise et moi, align&eacute;s sur
+une m&ecirc;me carte d'apr&egrave;s les indications d'un artiste de Nagasaki?&mdash;Vous
+avez souri quand je vous ai affirm&eacute; que cette petite personne, entre
+nous deux, si soigneusement peign&eacute;e, avait &eacute;t&eacute;</i> une de mes voisines.
+<i>Veuillez recevoir mon livre avec ce m&ecirc;me sourire indulgent, sans y
+chercher aucune port&eacute;e morale dangereuse ou bonne,&mdash;comme vous recevriez
+une potiche dr&ocirc;le, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque,
+rapport&eacute; pour vous de cette &eacute;tonnante patrie de toutes les
+saugrenuit&eacute;s...</i></p>
+
+<p><i>Avec un grand respect, madame la duchesse,</i></p>
+
+<p class="droit"><i>votre affectionn&eacute;,</i> Pierre Loti.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a><a href="#table">AVANT-PROPOS</a></h2>
+
+
+<p>En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous
+un ciel plein d'&eacute;toiles.</p>
+
+<p>Yves se tenait sur la passerelle aupr&egrave;s de moi, et nous causions du
+pays, absolument nouveau pour nous deux, o&ugrave; nous conduisaient cette fois
+les hasards de notre destin&eacute;e. C'&eacute;tait le lendemain que nous devions
+atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, disais-je, aussit&ocirc;t arriv&eacute;, je me marie....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Yves, de son air d&eacute;tach&eacute;, en homme que rien ne surprend plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... avec une petite femme &agrave; peau jaune, &agrave; cheveux noirs, &agrave; yeux de
+chat.&mdash;Je la choisirai jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne sera pas plus haute qu'une poup&eacute;e.&mdash;Tu auras ta chambre chez
+nous.&mdash;&Ccedil;a se passera dans une maison de papier, bien &agrave; l'ombre, au
+milieu des jardins verts.&mdash;Je veux que tout soit fleuri alentour; nous
+habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis
+de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....</p>
+
+<p>Yves semblait maintenant prendre int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ces projets de m&eacute;nage. Il
+m'e&ucirc;t d'ailleurs &eacute;cout&eacute; avec autant de confiance, si je lui avais
+manifest&eacute; l'intention de prononcer des v&oelig;ux temporaires chez des moines
+de ce pays, ou bien d'&eacute;pouser quelque reine des &icirc;les et de m'enfermer
+avec elle, au milieu d'un lac enchant&eacute;, dans une maison de jade.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait r&eacute;ellement bien arr&ecirc;t&eacute; dans ma t&ecirc;te, ce plan d'existence
+que je lui exposais l&agrave;. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en &eacute;tais
+venu peu &agrave; peu &agrave; imaginer et &agrave; d&eacute;sirer ce mariage.&mdash;Et puis surtout,
+vivre un peu <i>&agrave; terre</i>, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les
+fleurs, comme cela &eacute;tait tentant, apr&egrave;s ces mois de notre existence que
+nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des &icirc;les chaudes et
+sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la
+Chine et de la mort).</p>
+
+<p>Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire
+&eacute;tait sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre
+ciel avaient rapidement chang&eacute;: la Croix du Sud disparue avec les autres
+&eacute;toiles australes, la Grande-Ourse &eacute;tait remont&eacute;e vers le z&eacute;nith et se
+tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. D&eacute;j&agrave;
+l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-l&agrave; nous reposait, nous
+vivifiait d&eacute;licieusement,&mdash;nous rappelait nos nuits de quart
+d'autrefois, l'&eacute;t&eacute;, sur les c&ocirc;tes bretonnes....</p>
+
+<p>Et pourtant, &agrave; quelle distance nous en &eacute;tions, de ces c&ocirc;tes famili&egrave;res,
+&agrave; quelle distance effroyable!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Au petit jour naissant, nous aper&ccedil;&ucirc;mes le Japon. Juste &agrave; l'heure pr&eacute;vue,
+il apparut, encore lointain, en un point pr&eacute;cis de cette mer qui,
+pendant tant de jours, avait &eacute;t&eacute; l'&eacute;tendue vide.</p>
+
+<p>Ce ne fut d'abord qu'une s&eacute;rie de petits sommets roses (l'archipel
+avanc&eacute; des Fuka&iuml; au soleil levant). Mais derri&egrave;re, tout le long de
+l'horizon, on vit bient&ocirc;t comme une lourdeur en l'air, comme un voile
+pesant sur les eaux: c'&eacute;tait cela, le vrai Japon, et peu &agrave; peu, dans
+cette sorte de grande nu&eacute;e confuse, se d&eacute;coup&egrave;rent des silhouettes tout
+&agrave; fait opaques qui &eacute;taient les montagnes de Nagasaki.</p>
+
+<p>Nous avions vent debout, une brise fra&icirc;che qui augmentait toujours,
+comme si ce pays e&ucirc;t souffl&eacute; de toutes ses forces contre nous pour nous
+&eacute;loigner de lui.</p>
+
+<p>&mdash;La mer, les cordages, le navire, &eacute;taient agit&eacute;s et bruissants.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'&eacute;taient
+rapproch&eacute;es, rapproch&eacute;es jusqu'&agrave; nous surplomber de leurs masses
+rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.</p>
+
+<p>Et nous entrions maintenant dans une esp&egrave;ce de couloir ombreux, entre
+deux rang&eacute;es de tr&egrave;s hautes montagnes, qui se succ&eacute;daient avec une
+bizarrerie sym&eacute;trique&mdash;comme les &laquo;portants&raquo; d'un d&eacute;cor tout en
+profondeur, extr&ecirc;mement beau, mais pas assez naturel.&mdash;On e&ucirc;t dit que ce
+Japon s'ouvrait devant nous, en une d&eacute;chirure enchant&eacute;e, pour nous
+laisser p&eacute;n&eacute;trer dans son c&oelig;ur m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Au bout de cette baie longue et &eacute;trange, il devait y avoir Nagasaki
+qu'on ne voyait pas encore. Tout &eacute;tait admirablement vert. La grande
+brise du large, brusquement tomb&eacute;e, avait fait place au calme; l'air,
+devenu tr&egrave;s chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette
+vall&eacute;e, il se faisait une &eacute;tonnante musique de cigales; elles se
+r&eacute;pondaient d'une rive &agrave; l'autre; toutes ces montagnes r&eacute;sonnaient de
+leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une
+incessante vibration de cristal. Nous fr&ocirc;lions au passage des peuplades
+de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, pouss&eacute;es par des
+brises imperceptibles; sur l'eau &agrave; peine froiss&eacute;e, on ne les entendait
+pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues
+horizontales, retombaient mollement, drap&eacute;es &agrave; mille plis comme des
+stores; leurs poupes compliqu&eacute;es se relevaient en ch&acirc;teau, comme celles
+des nefs du moyen &acirc;ge. Au milieu du vert intense de ces murailles de
+montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.</p>
+
+<p>Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...</p>
+
+<p>Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans
+l'encaissement de cette vall&eacute;e, on avait d&eacute;j&agrave; une impression de soir;
+au-dessous des sommets tr&egrave;s &eacute;clair&eacute;s, les bases, toutes les parties plus
+touffues avoisinant les eaux, &eacute;taient dans une p&eacute;nombre de cr&eacute;puscule.
+Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des
+feuillages, &eacute;taient man&oelig;uvr&eacute;es sans bruit, merveilleusement, par de
+petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peign&eacute;s en bandeaux
+de femme.&mdash;A mesure qu'on s'enfon&ccedil;ait dans le couloir vert, les senteurs
+devenaient plus p&eacute;n&eacute;trantes et le tintement monotone des cigales
+s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la d&eacute;coupure
+lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des esp&egrave;ces de gerfauts
+qui faisaient: &laquo;Han! Han! Han!&raquo; avec un son profond de voix humaine;
+leurs cris d&eacute;tonnaient l&agrave; tristement, prolong&eacute;s par l'&eacute;cho.</p>
+
+<p>Toute cette nature exub&eacute;rante et fra&icirc;che portait en elle-m&ecirc;me une
+&eacute;tranget&eacute; japonaise; cela r&eacute;sidait dans je ne sais quoi de bizarre
+qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans
+l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres
+s'arrangeaient en bouquets, avec la m&ecirc;me gr&acirc;ce pr&eacute;cieuse que sur les
+plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des
+poses exag&eacute;r&eacute;es, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mamelons aux formes douces, couverts de
+pelouses tendres: des &eacute;l&eacute;ments disparates de paysage se trouvaient
+rapproch&eacute;s, comme dans les sites artificiels.</p>
+
+<p>...Et, en regardant bien, on apercevait &ccedil;&agrave; et l&agrave;, le plus souvent b&acirc;tie
+en porte-&agrave;-faux au-dessus d'un ab&icirc;me, quelque vieille petite pagode
+myst&eacute;rieuse, &agrave; demi cach&eacute;e dans le fouillis des arbres suspendus cela
+surtout jetait d&egrave;s l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note
+lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contr&eacute;e, les Esprits,
+les Dieux des bois, les symboles antiques charg&eacute;s de veiller sur les
+campagnes, &eacute;taient inconnus et incompr&eacute;hensibles....</p>
+
+<p>Quand Nagasaki parut, ce fut une d&eacute;ception pour nos yeux: au pied des
+vertes montagnes surplombantes, c'&eacute;tait une ville tout &agrave; fait
+quelconque. En avant, un p&ecirc;le-m&ecirc;le de navires portant tous les pavillons
+du monde, des paquebots comme ailleurs, des fum&eacute;es noires et, sur les
+quais, des usines; en fait de choses banales d&eacute;j&agrave; vues partout, rien n'y
+manquait.</p>
+
+<p>Il viendra un temps o&ugrave; la terre sera bien ennuyeuse &agrave; habiter, quand on
+l'aura rendue pareille d'un bout &agrave; l'autre, et qu'on ne pourra m&ecirc;me plus
+essayer de voyager pour se distraire un peu....</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes, vers six heures, un mouillage tr&egrave;s bruyant, au milieu d'un
+tas de navires qui &eacute;taient l&agrave;, et tout aussit&ocirc;t nous f&ucirc;mes envahis.</p>
+
+<p>Envahis par un Japon mercantile, empress&eacute;, comique, qui nous arrivait &agrave;
+pleine barque, &agrave; pleine jonque, comme une mar&eacute;e montante: des bonshommes
+et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris,
+sans contestations, sans bruit, chacun avec une r&eacute;v&eacute;rence si souriante
+qu'on n'osait pas se f&acirc;cher et qu'&agrave; la fin, par effet r&eacute;flexe, on
+souriait soi-m&ecirc;me, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous
+des petits paniers, des petites caisses, des r&eacute;cipients de toutes les
+formes, invent&eacute;s de la mani&egrave;re la plus ing&eacute;nieuse pour s'embo&icirc;ter, pour
+se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'&agrave;
+l'encombrement, jusqu'&agrave; l'infini; il en sortait des choses inattendues,
+inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des
+boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites
+cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivois&eacute;es sachant
+faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obsc&egrave;nes;
+des soupes et des rago&ucirc;ts, dans des &eacute;cuelles, tout chauds, tout pr&ecirc;ts &agrave;
+&ecirc;tre servis par portions &agrave; l'&eacute;quipage;&mdash;et des porcelaines, des l&eacute;gions
+de potiches, de th&eacute;i&egrave;res, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un
+tour de main, tout cela, d&eacute;ball&eacute;, &eacute;tal&eacute; par terre avec une prestesse
+prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi &agrave;
+la singe, les mains touchant les pieds, derri&egrave;re son bibelot&mdash;et
+toujours souriant, toujours cass&eacute; en deux par les plus gracieuses
+r&eacute;v&eacute;rences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores,
+ressemblant tout &agrave; coup &agrave; un immense bazar. Et les matelots, tr&egrave;s
+amus&eacute;s, tr&egrave;s en gaiet&eacute;, pi&eacute;tinant dans les tas, prenant le menton des
+marchandes, achetant de tout, semant &agrave; plaisir leurs piastres
+blanches....</p>
+
+<p>Mais, mon Dieu, que tout ce monde &eacute;tait laid, mesquin, grotesque! &Eacute;tant
+donn&eacute;s mes projets de mariage, j'en devenais tr&egrave;s r&ecirc;veur, tr&egrave;s
+d&eacute;senchant&eacute;....</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, apr&egrave;s
+les premi&egrave;res agitations qui, &agrave; bord, suivent toujours les
+mouillages&mdash;(embarcations &agrave; mettre &agrave; la mer; &eacute;chelles, tangons &agrave;
+<i>pousser dehors</i>)&mdash;nous n'avions plus rien &agrave; faire qu'&agrave; regarder. Et
+nous nous disions: O&ugrave; sommes-nous vraiment?&mdash;Aux &Eacute;tats-Unis?&mdash;Dans une
+colonie anglaise d'Australie,&mdash;ou &agrave; la Nouvelle-Z&eacute;lande??...</p>
+
+<p>Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock o&ugrave; tr&ocirc;ne une
+fr&eacute;gate russe; toute une <i>concession</i> europ&eacute;enne avec des villas sur les
+hauteurs, et, sur les quais, des bars am&eacute;ricains &agrave; l'usage des matelots.
+L&agrave;-bas, il est vrai, l&agrave;-bas, derri&egrave;re et plus loin que ces choses
+communes, tout au fond de l'immense vall&eacute;e verte, des milliers et des
+milliers de maisonnettes noir&acirc;tres, un fouillis d'un aspect un peu
+&eacute;trange d'o&ugrave; &eacute;mergent &ccedil;&agrave; et l&agrave; de plus hautes toitures peintes en rouge
+sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste
+encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derri&egrave;re quelque
+paravent de papier, la petite femme &agrave; yeux de chat... que peut-&ecirc;tre...
+avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps &agrave; perdre) j'aurai
+&eacute;pous&eacute;e!!... C'est &eacute;gal, je ne la vois plus bien, cette petite personne;
+les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont g&acirc;t&eacute; son image;
+j'ai peur &agrave; pr&eacute;sent qu'elle ne leur ressemble....</p>
+
+<p>A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par
+enchantement; ayant en un tour de main referm&eacute; leurs bo&icirc;tes, repli&eacute;
+leurs paravents &agrave; coulisses, leurs &eacute;ventails &agrave; ressorts; ayant fait &agrave;
+chacun de nous la r&eacute;v&eacute;rence tr&egrave;s humble, les petits bonshommes et les
+petites bonnes femmes s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Et &agrave; mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de
+l'obscurit&eacute; bleu&acirc;tre, ce Japon o&ugrave; nous &eacute;tions redevenait peu &agrave; peu, peu
+&agrave; peu, un pays d'enchantements et de f&eacute;erie. Les grandes montagnes,
+toutes noires &agrave; pr&eacute;sent, se d&eacute;doublaient par la base dans l'eau immobile
+qui nous portait, se refl&eacute;taient avec leurs d&eacute;coupures renvers&eacute;es,
+donnant l'illusion de pr&eacute;cipices effroyables au-dessus desquels nous
+aurions &eacute;t&eacute; suspendus;&mdash;et les &eacute;toiles, renvers&eacute;es aussi, faisaient dans
+le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de
+phosphore.</p>
+
+<p>Puis tout ce Nagasaki s'illuminait &agrave; profusion, se couvrait de lanternes
+&agrave; l'infini; le moindre faubourg s'&eacute;clairait, le moindre village; la plus
+infime cabane, qui &eacute;tait juch&eacute;e l&agrave;-haut dans les arbres et que, dans le
+jour, on n'avait m&ecirc;me pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant.
+Bient&ocirc;t il y en eut, des lumi&egrave;res, il y en eut partout; de tous les
+c&ocirc;t&eacute;s de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux
+brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense,
+&eacute;tag&eacute;e autour de nous en un vertigineux amphith&eacute;&acirc;tre. Et en dessous,
+tant l'eau &eacute;tait tranquille, une autre ville, aussi illumin&eacute;e,
+descendait au fond de l'ab&icirc;me. La nuit &eacute;tait ti&egrave;de, pure, d&eacute;licieuse;
+l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient.
+Des sons de guitares, venant des &laquo;maisons de th&eacute;&raquo; ou des mauvais lieux
+nocturnes, semblaient, dans l'&eacute;loignement, &ecirc;tre des musiques suaves. Et
+ce chant des cigales,&mdash;qui est au Japon un des bruits &eacute;ternels de la
+vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard
+tant il est ici le fond m&ecirc;me de tous les bruits terrestres,&mdash;on
+l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une
+cascade de cristal....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans
+tr&ecirc;ve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue &agrave; ne pas se
+voir d'un bout du navire &agrave; l'autre. On e&ucirc;t dit que les nuages du monde
+entier s'&eacute;taient r&eacute;unis dans la baie de Nagasaki, avaient pris
+rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler &agrave; leur
+aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela
+tombait &eacute;pais. A travers un voile d'eau &eacute;miett&eacute;e, on apercevait encore
+la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles &eacute;taient perdues dans
+les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux
+de nuages, qui avaient l'air de se d&eacute;tacher de la vo&ucirc;te obscure, qui
+tra&icirc;naient l&agrave;-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,&mdash;et
+qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent
+aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.&mdash;Et
+toute la surface de la baie, piqu&eacute;e de pluie, tourment&eacute;e par des
+tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, g&eacute;missait, se d&eacute;menait
+dans une agitation extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un vilain temps pour mettre pied &agrave; terre une premi&egrave;re fois.... Comment
+aller chercher &eacute;pouse, sous ce d&eacute;luge, dans un pays inconnu!...</p>
+
+<p>Tant pis! Je fais toilette et je dis &agrave; Yves,&mdash;qui sourit &agrave; mon id&eacute;e de
+promenade quand m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi accoster un &laquo;sampan&raquo;, fr&egrave;re, je te prie.</p>
+
+<p>Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une
+esp&egrave;ce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait pr&egrave;s de nous
+sur la mer, men&eacute; &agrave; la godille par deux enfants jaunes tout nus sous
+l'averse.&mdash;La chose s'approche; je m'&eacute;lance dessus; puis, par une petite
+trappe en forme de rati&egrave;re que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse
+et m'&eacute;tends tout de mon long sur une natte&mdash;dans ce que l'on appelle la
+&laquo;cabine&raquo; d'un sampan.</p>
+
+<p>J'ai juste la place de mon corps couch&eacute;, dans ce cercueil flottant&mdash;qui
+est d'ailleurs d'une propret&eacute; minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf.
+Je suis bien abrit&eacute; de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me
+voil&agrave; en route pour la ville, naviguant &agrave; plat ventre dans cette bo&icirc;te;
+berc&eacute; par une lame, secou&eacute; m&eacute;chamment par une autre, &agrave; moiti&eacute; retourn&eacute;
+quelquefois&mdash;et, dans l'entreb&acirc;illement de ma rati&egrave;re, apercevant de
+bas en haut les deux petits personnages &agrave; qui j'ai confi&eacute; mon sort:
+enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti,
+mais d&eacute;j&agrave; muscl&eacute;s comme de vrais hommes en miniature, d&eacute;j&agrave; adroits comme
+de vieux habitu&eacute;s de la mer.</p>
+
+<p>...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!&mdash;En
+effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles
+grises du quai, l&agrave; tout pr&egrave;s. Alors j'&eacute;merge de mon sarcophage, me
+disposant &agrave; mettre le pied, pour la premi&egrave;re fois de ma vie, sur le sol
+japonais.</p>
+
+<p>Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux,
+irritante, insupportable.</p>
+
+<p>A peine suis-je &agrave; terre, qu'une dizaine d'&ecirc;tres &eacute;tranges, difficiles &agrave;
+d&eacute;finir d&egrave;s l'abord &agrave; travers l'ond&eacute;e aveuglante&mdash;esp&egrave;ces de h&eacute;rissons
+humains tra&icirc;nant chacun quelque chose de grand et de noir&mdash;bondissent
+sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert
+sur ma t&ecirc;te un immense parapluie, &agrave; nervures tr&egrave;s rapproch&eacute;es, sur
+lequel des cigognes sont peintes en transparent,&mdash;et les voici qui me
+sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.</p>
+
+<p>On m'avait pr&eacute;venu: ce sont simplement des <i>djins</i> qui se disputent
+l'honneur de ma pr&eacute;f&eacute;rence; cependant je suis saisi de cette attaque
+brusque, de cet accueil du Japon pour une premi&egrave;re visite. (Des <i>djins</i>
+ou des <i>djin-richisans</i>, cela veut dire des hommes-coureurs tra&icirc;nant de
+petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant &agrave;
+l'heure ou &agrave; la course, comme chez nous les fiacres.)</p>
+
+<p>Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,&mdash;aujourd'hui tr&egrave;s mouill&eacute;es,&mdash;et
+leur t&ecirc;te se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent
+un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors,
+h&eacute;riss&eacute;s &agrave; la porc-&eacute;pic; on les dirait habill&eacute;s avec le toit d'une
+chaumi&egrave;re.&mdash;ils continuent de sourire, attendant mon choix.</p>
+
+<p>N'ayant l'honneur d'en conna&icirc;tre aucun, j'opte &agrave; la l&eacute;g&egrave;re pour le djin
+au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi
+la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il &eacute;tend un tablier cir&eacute;,
+me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais
+quelque chose qui doit signifier ceci: &laquo;O&ugrave; faut-il vous conduire, mon
+bourgeois?&raquo; A quoi je r&eacute;ponds dans la m&ecirc;me langue: &laquo;Au
+<i>Jardin-des-Fleurs</i>, mon ami!&raquo;</p>
+
+<p>J'ai r&eacute;pondu cela en trois mots appris par c&oelig;ur, un peu &agrave; la mani&egrave;re
+perroquet, &eacute;tonn&eacute; que cela p&ucirc;t avoir un sens, &eacute;tonn&eacute; d'&ecirc;tre compris,&mdash;et
+nous partons, lui courant ventre &agrave; terre; moi tra&icirc;n&eacute; par lui,
+tressautant sur la route dans son char l&eacute;ger, envelopp&eacute; de toiles
+cir&eacute;es, enferm&eacute; comme dans une bo&icirc;te;&mdash;toujours arros&eacute;s tous deux,
+faisant jaillir l'eau et la boue du sol d&eacute;tremp&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Au <i>Jardin-des-Fleurs</i>&raquo;, ai-je dit comme un habitu&eacute;, surpris moi-m&ecirc;me
+de m'entendre. C'est que je suis moins na&iuml;f en japonerie qu'on ne
+pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la
+le&ccedil;on, et je sais beaucoup de choses: ce <i>Jardin-des-Fleurs</i> est une
+<i>maison de th&eacute;</i>, un lieu de rendez-vous &eacute;l&eacute;gant. Une fois l&agrave;, je
+demanderai un certain Kangourou-San, qui est &agrave; la fois interpr&egrave;te,
+blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir
+peut-&ecirc;tre, si mes affaires marchent &agrave; souhait, je serai pr&eacute;sent&eacute; &agrave; la
+jeune fille que le sort myst&eacute;rieux me destine.... Cette pens&eacute;e me tient
+l'esprit en &eacute;veil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin
+et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....</p>
+
+<p>Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-l&agrave;, par l'entreb&acirc;illement de ces
+toiles cir&eacute;es, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture!
+Un Japon maussade, crott&eacute;, &agrave; demi noy&eacute;. Tout cela, maisons, b&ecirc;tes ou
+gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais
+vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des &eacute;crans et des
+potiches, m'apparaissant dans la r&eacute;alit&eacute; sous un ciel noir, en
+parapluie, en sabots, piteux et trouss&eacute;.</p>
+
+<p>Par instants l'ond&eacute;e tombe si fort que je ferme tout bien juste; je
+m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout &agrave; fait dans
+quel pays je suis.&mdash;Cette capote de voiture a des trous qui me font
+couler des petits ruisseaux dans le dos.&mdash;Ensuite, me rappelant que je
+voyage en plein Nagasaki et pour la premi&egrave;re fois de ma vie, je jette un
+regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons
+dans quelque petite rue triste et noir&acirc;tre (il y en a comme &ccedil;a un
+d&eacute;dale, des milliers); des cascades d&eacute;gringolent des toits sur les pav&eacute;s
+luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent
+les choses.&mdash;Parfois nous croisons une dame, emp&ecirc;tr&eacute;e dans sa robe, mal
+assur&eacute;e sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se
+trousse sous un parapluie de papier peinturlur&eacute;. Ou bien nous passons
+devant une entr&eacute;e de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit,
+assis le derri&egrave;re dans l'eau, me fait la grimace, f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voil&agrave; pr&egrave;s d'une heure que nous
+courons &agrave; toutes jambes et cela ne para&icirc;t pas finir. Et c'est en plaine;
+on ne soup&ccedil;onnait pas cela, de la rade, qu'il y e&ucirc;t une plaine si
+&eacute;tendue dans ce fond de vall&eacute;e.</p>
+
+<p>Par exemple, il me serait impossible de dire o&ugrave; je suis, dans quelle
+direction nous avons couru; je m'abandonne &agrave; mon djin et au hasard.</p>
+
+<p>Et quel homme-vapeur, mon djin! J'&eacute;tais habitu&eacute; aux coureurs chinois,
+mais ce n'&eacute;tait rien de pareil. Quand j'&eacute;carte mes toiles cir&eacute;es pour
+regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que
+j'aper&ccedil;ois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, muscl&eacute;es,
+d&eacute;talant l'une devant l'autre, &eacute;claboussant tout, et son dos de
+h&eacute;risson, courb&eacute; sous la pluie.&mdash;Les gens qui voient passer ce petit
+char, si arros&eacute;, se doutent-ils qu'il renferme un pr&eacute;tendant en qu&ecirc;te
+d'une &eacute;pouse?...</p>
+
+<p>Enfin mon &eacute;quipage s'arr&ecirc;te, et mon djin, souriant, avec des pr&eacute;cautions
+pour ne pas me faire couler de nouvelles rivi&egrave;res dans le cou, abaisse
+la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le d&eacute;luge, il ne pleut
+plus.&mdash;Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par
+exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'ann&eacute;es, &agrave; l'air vif et
+vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'e&ucirc;t dit que, peu de jours plus
+tard, ce m&ecirc;me djin.... Mais non, je ne veux pas &eacute;bruiter cela encore; ce
+serait risquer de jeter sur Chrysanth&egrave;me une d&eacute;consid&eacute;ration anticip&eacute;e
+et injuste....</p>
+
+<p>Donc, nous venons de nous arr&ecirc;ter. C'est &agrave; la base m&ecirc;me d'une grande
+montagne surplombante; nous avons d&ucirc; d&eacute;passer la ville, probablement, et
+nous sommes dans la banlieue, &agrave; la campagne. Il faut mettre pied &agrave;
+terre, para&icirc;t-il, et grimper &agrave; pr&eacute;sent par un sentier &eacute;troit presque &agrave;
+pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des cl&ocirc;tures
+de jardin, des palissades en bambou tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;es masquant la vue. La
+verte montagne nous &eacute;crase de toute sa hauteur, et des nu&eacute;es basses,
+lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos t&ecirc;tes comme un couvercle
+oppressant qui ach&egrave;verait de nous enfermer dans ce recoin inconnu o&ugrave;
+nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de
+perspectives, dispose mieux &agrave; remarquer tous les d&eacute;tails de tr&egrave;s petit
+bout de Japon intime, boueux et mouill&eacute;, que nous avons sous les
+yeux.&mdash;La terre de ce pays est bien rouge.&mdash;Les herbes, les fleurettes
+qui bordent le chemin me sont &eacute;trang&egrave;res;&mdash;pourtant, dans la palissade,
+il y a des liserons comme les n&ocirc;tres, et je reconnais dans les jardins
+des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a
+une odeur compliqu&eacute;e; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute
+autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un
+m&eacute;lange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants,
+des int&eacute;rieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien
+me croire n'importe o&ugrave;.</p>
+
+<p>Mon djin a remis&eacute; sous un arbre sa petite voiture, et nous montons
+ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge o&ugrave; nos pieds glissent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons bien au <i>Jardin-des-Fleurs?</i> dis-je, inquiet de savoir si
+j'ai &eacute;t&eacute; compris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, fait le djin, c'est l&agrave;-haut et c'est tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le chemin tourne, devient encaiss&eacute; et sombre. D'un c&ocirc;t&eacute;, la paroi de la
+montagne, toute tapiss&eacute;e de foug&egrave;res mouill&eacute;es; de l'autre, une grande
+maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est l&agrave;
+que mon djin s'arr&ecirc;te.</p>
+
+<p>Comment, cette maison sinistre, le <i>Jardin-des-Fleurs?</i>&mdash;Il pr&eacute;tend que
+oui, l'air tr&egrave;s s&ucirc;r de son fait. Nous frappons &agrave; une grosse porte qui
+aussit&ocirc;t glisse dans ses rainures et s'ouvre.&mdash;Alors deux petites bonnes
+femmes apparaissent, dr&ocirc;lettes, presque vieillottes; mais ayant conserv&eacute;
+des pr&eacute;tentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche tr&egrave;s
+correctes, mains et pieds d'enfant.</p>
+
+<p>A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent &agrave; quatre pattes, le nez contre
+le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?&mdash;Rien du tout,
+c'est simplement le salut de grande c&eacute;r&eacute;monie qui se fait ainsi; je n'en
+avais point l'habitude encore. Les voil&agrave; relev&eacute;es, s'empressant &agrave; me
+d&eacute;chausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison
+nipponne), &agrave; essuyer le bas de mon pantalon, &agrave; toucher si mes &eacute;paules ne
+sont pas tremp&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce qui frappe d&egrave;s l'abord, dans ces int&eacute;rieurs japonais, c'est la
+propret&eacute; minutieuse, et la nudit&eacute; blanche, glaciale.</p>
+
+<p>Sur des nattes irr&eacute;prochables, sans un pli, sans un dessin, sans une
+souillure, on me fait monter au premier &eacute;tage, dans une grande pi&egrave;ce o&ugrave;
+il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont compos&eacute;s de
+ch&acirc;ssis &agrave; coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin
+dispara&icirc;tre,&mdash;et tout un c&ocirc;t&eacute; de l'appartement s'ouvre en v&eacute;randa sur la
+campagne verte, sur le ciel gris. Comme si&egrave;ge, on m'apporte un carreau
+de velours noir, et me voil&agrave; assis tr&egrave;s bas au milieu de cette pi&egrave;ce
+vide o&ugrave; il fait presque froid,&mdash;les deux petites bonnes femmes (qui sont
+les servantes de la maison et les miennes tr&egrave;s humbles) attendant mes
+ordres dans des postures de soumission profonde.</p>
+
+<p>C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces
+phrases que j'ai apprises l&agrave;-bas, pendant notre exil aux Pescadores, &agrave;
+coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.&mdash;Il
+para&icirc;t bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.</p>
+
+<p>Je veux d'abord parler &agrave; ce monsieur Kangourou, qui est <i>interpr&egrave;te,
+blanchisseur et agent discret pour grands mariages</i>.&mdash;C'est parfait; on
+le conna&icirc;t, on va sur l'heure me l'aller qu&eacute;rir, et l'a&icirc;n&eacute;e des
+servantes pr&eacute;pare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de
+papier.</p>
+
+<p>Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, compos&eacute;e de
+choses japonaises raffin&eacute;es.&mdash;De mieux en mieux; on se pr&eacute;cipite aux
+cuisines pour commander cela.</p>
+
+<p>Enfin je veux qu'on serve du th&eacute; et du riz &agrave; mon djin qui m'attend en
+bas;&mdash;je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poup&eacute;es, je vous
+les dirai &agrave; mesure, pos&eacute;ment, quand j'aurai eu le temps de rassembler
+mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inqui&egrave;te de ce que va
+&ecirc;tre ma fianc&eacute;e de demain.&mdash;Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous
+l'&ecirc;tes,&mdash;&agrave; force de dr&ocirc;lerie, de mains d&eacute;licates, de pieds en miniature;
+mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot
+d'&eacute;tag&egrave;re, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....</p>
+
+<p>...Je commence &agrave; comprendre que je suis arriv&eacute; dans cette maison &agrave; un
+moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et
+je g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgr&eacute; la politesse excessive de
+l'accueil&mdash;car je me rappelle &agrave; pr&eacute;sent, pendant qu'on me d&eacute;chaussait en
+bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma t&ecirc;te, puis un bruit
+de panneaux que l'on faisait courir tr&egrave;s vite dans leurs glissi&egrave;res;
+&eacute;videmment c'&eacute;tait pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on
+improvisait pour moi l'appartement o&ugrave; je suis,&mdash;comme, dans les
+m&eacute;nageries, on fait un compartiment s&eacute;par&eacute; &agrave; certaines b&ecirc;tes pendant la
+repr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>Maintenant on m'a laiss&eacute; seul, tandis que mes ordres s'ex&eacute;cutent, et je
+tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours
+noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les cloisons de papier, des voix fatigu&eacute;es, qui semblent
+nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de
+femme s'&eacute;l&egrave;vent, plaintifs, assez doux, dans la sonorit&eacute; de cette maison
+nue, dans la m&eacute;lancolie de ce temps de pluie.</p>
+
+<p>Par la v&eacute;randa toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je
+le reconnais; cela ressemble &agrave; un paysage enchant&eacute;. Des montagnes
+admirablement bois&eacute;es, montant haut dans le ciel toujours sombre, y
+cachant les pointes de leurs cimes, et, perch&eacute; dans les nuages, un
+temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette nettet&eacute;
+qui suivent les grandes averses; mais une vo&ucirc;te &eacute;paisse, encore charg&eacute;e
+d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois
+suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent
+immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses
+presque fantastiques, est un jardin en miniature&mdash;o&ugrave; deux beaux chats
+blancs se prom&egrave;nent, s'amusent &agrave; se poursuivre dans les all&eacute;es d'un
+labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est
+plein d'eau. Le jardin est mani&eacute;r&eacute; au possible: aucune fleur, mais des
+petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taill&eacute;s avec un go&ucirc;t
+bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ing&eacute;nieusement compos&eacute;, si
+vert, avec des mousses si fra&icirc;ches!...</p>
+
+<p>Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouill&eacute;es que je domine;
+un calme absolu, jusque l&agrave;-bas dans les fonds du d&eacute;cor immense. Mais la
+voix de femme, derri&egrave;re le mur de papier, chante toujours avec une
+extr&ecirc;me douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves,
+un peu lugubres....</p>
+
+<p>Tiens!... cela s'acc&eacute;l&egrave;re &agrave; pr&eacute;sent,&mdash;et on dirait m&ecirc;me que l'on danse!</p>
+
+<p>Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les ch&acirc;ssis l&eacute;gers,&mdash;par une
+fente que j'aper&ccedil;ois l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Oh! le spectacle singulier: &eacute;videmment de jeunes &eacute;l&eacute;gants de Nagasaki en
+train de faire la grande f&ecirc;te clandestine! Dans un appartement aussi nu
+que le mien, ils sont l&agrave; une douzaine assis en rond par terre; longues
+robes en coton bleu &agrave; manches pagodes, longs cheveux gras et plats
+surmont&eacute;s d'un chapeau europ&eacute;en de forme <i>melon</i>; figures niaises,
+jaunes, &eacute;puis&eacute;es, exsangues. A terre, une quantit&eacute; de petits r&eacute;chauds,
+de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites th&eacute;i&egrave;res, de
+petites tasses;&mdash;tous les accessoires et tous les restes d'une orgie
+japonaise ressemblant &agrave; une d&icirc;nette d'enfants. Et, au milieu du cercle
+de ces dandies, trois femmes tr&egrave;s par&eacute;es, autant dire trois visions
+&eacute;tranges: robes de couleurs p&acirc;les et sans nom, brod&eacute;es de chim&egrave;res d'or;
+grands chignons arrang&eacute;s avec un art inconnu, piqu&eacute;s d'&eacute;pingles et de
+fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la
+guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;&mdash;elles sont
+exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues
+furtivement par derri&egrave;re, et je tremble qu'un mouvement ne me montre
+leur visage qui sans doute me d&eacute;senchantera. La troisi&egrave;me est debout et
+danse devant cet ar&eacute;opage d'imb&eacute;ciles, devant ces chapeaux melon et ces
+cheveux plats.... Oh! quelle &eacute;pouvante quand elle se retourne! Elle porte
+sur la figure le masque horrible, contract&eacute;, bl&ecirc;me, d'un spectre ou d'un
+vampire.... Le masque se d&eacute;tache et tombe.... Elle est un amour de petite
+f&eacute;e, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, d&eacute;j&agrave; coquette, d&eacute;j&agrave;
+femme,&mdash;v&ecirc;tue d'une longue robe de cr&eacute;pon bleu nuit, ombr&eacute;, avec une
+broderie repr&eacute;sentant des chauves-souris grises, des chauves-souris
+noires, des chauves-souris d'or....</p>
+
+<p>Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, l&eacute;gers, d&eacute;chauss&eacute;s,
+froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon
+lunch que l'on m'apporte.&mdash;Vite je retombe immobile, fixe, sur mon
+coussin de velours noir.</p>
+
+<p>Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent &agrave; la file,
+avec des sourires et des r&eacute;v&eacute;rences. L'une me pr&eacute;sente le r&eacute;chaud et la
+th&eacute;i&egrave;re; l'autre, des fruits confits dans de d&eacute;licieuses petites
+assiettes; l'autre encore, des choses ind&eacute;finissables sur des bijoux de
+petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, d&eacute;posant
+&agrave; mes pieds toute cette d&icirc;nette.</p>
+
+<p>A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens
+entr&eacute; en plein dans ce petit monde imagin&eacute;, artificiel, que je
+connaissais d&eacute;j&agrave; par les peintures des laques et des porcelaines. C'est
+si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes,
+avec leurs yeux brid&eacute;s, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et
+comme vernis;&mdash;et ce petit service par terre;&mdash;et ce paysage entrevu par
+la v&eacute;randa, cette pagode perch&eacute;e dans les nuages;&mdash;et cette pr&eacute;ciosit&eacute;
+qui est partout, m&ecirc;me dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette
+voix m&eacute;lancolique de femme, qui continue de se faire entendre derri&egrave;re
+la cloison de papier; c'est ainsi &eacute;videmment qu'elles devaient chanter,
+ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur
+papier de riz et fermant &agrave; demi leurs petits yeux vagues, au milieu de
+fleurs trop grandes. Je l'avais devin&eacute;, ce Japon-l&agrave;, bien longtemps
+avant d'y venir. Peut-&ecirc;tre pourtant, dans la r&eacute;alit&eacute;, me semble-t-il
+diminu&eacute;, plus mi&egrave;vre encore, et plus triste aussi,&mdash;sans doute &agrave; cause
+de ce suaire de nuages noirs, &agrave; cause de cette pluie....</p>
+
+<p>En attendant M. Kangourou (qui va arriver, para&icirc;t-il, qui s'habille),
+faisons la d&icirc;nette.</p>
+
+<p>Dans un bol des plus mignons, orn&eacute; de cigognes envol&eacute;es, il y a un
+potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs
+au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au
+vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout impr&eacute;vu,
+inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup,
+de ce rire perp&eacute;tuel, aga&ccedil;ant, qui est le rire japonais,&mdash;manger &agrave; leur
+mani&egrave;re, avec de gentilles baguettes et un doigt&eacute; plein de gr&acirc;ce. Je
+m'habitue &agrave; leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffin&eacute;,&mdash;d'un
+raffinement tr&egrave;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; du n&ocirc;tre par exemple, que je ne puis gu&egrave;re bien
+comprendre &agrave; premi&egrave;re vue, mais qui &agrave; la longue finira peut-&ecirc;tre par me
+plaire.</p>
+
+<p>...Entre tout &agrave; coup, comme un papillon de nuit r&eacute;veill&eacute; par le plein
+jour, comme une phal&egrave;ne rare et surprenante, la danseuse d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute.
+Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivois&eacute;e tout de
+suite, vient s'appuyer contre moi, avec une c&acirc;linerie de b&eacute;b&eacute; qui sonne
+adorablement faux. Elle est mignonne, fine, &eacute;l&eacute;gante; elle sent bon.
+Dr&ocirc;lement peinte, blanche comme du pl&acirc;tre, avec un petit rond rose bien
+r&eacute;gulier au milieu de chaque joue; la bouche carmin&eacute;e et un peu de
+dorure soulignant la l&egrave;vre inf&eacute;rieure. Comme on n'a pas pu blanchir la
+nuque, &agrave; cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de
+la correctitude, arr&ecirc;t&eacute; l&agrave; le pl&acirc;trage blanc en une ligne droite que
+l'on dirait coup&eacute;e au couteau; il en r&eacute;sulte, derri&egrave;re son cou, un carr&eacute;
+de peau naturelle, qui est tr&egrave;s jaune....</p>
+
+<p>Un son imp&eacute;rieux de guitare derri&egrave;re la cloison, un appel &eacute;videmment!
+Crac, elle se sauve, la petite f&eacute;e, s'en va retrouver les imb&eacute;ciles d'&agrave;
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Si j'&eacute;pousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais
+comme un enfant &agrave; moi confi&eacute;; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour
+un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit m&eacute;nage cela me ferait!
+Vraiment, tant qu'&agrave; &eacute;pouser un bibelot, j'aurais peine &agrave; trouver
+mieux....</p>
+
+<p>Entr&eacute;e de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la <i>Belle-Jardini&egrave;re</i>
+ou du <i>Pont-Neuf</i>, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure &agrave; la
+fois rus&eacute;e et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. R&eacute;v&eacute;rence
+&agrave; la japonaise: plongeon brusque, les mains pos&eacute;es &agrave; plat sur les
+genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le
+bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en
+aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la
+politesse obs&eacute;quieuse dans cet empire).</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez fran&ccedil;ais, monsieur Kangourou?</p>
+
+<p>&mdash;Vi! Missieu!</p>
+
+<p>Nouvelle r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il &eacute;tait un pantin &agrave;
+manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne &agrave; un
+plongeon de la t&ecirc;te,&mdash;accompagn&eacute; toujours du m&ecirc;me bruit sifflant de
+salive.</p>
+
+<p>&mdash;Une tasse de th&eacute;, monsieur Kangourou?</p>
+
+<p>Nouveau salut et geste tr&egrave;s pr&eacute;cieux des mains, comme pour dire:
+&laquo;J'oserais &agrave; peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin,
+pour vous ob&eacute;ir...&raquo;</p>
+
+<p>Il a devin&eacute;, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une
+huitaine de jours pr&eacute;cis&eacute;ment une famille de Simonosaki, o&ugrave; il y a deux
+filles charmantes, doit arriver....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur
+Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.</p>
+
+<p>Encore une r&eacute;v&eacute;rence sifflante, et Kangourou-San, gagn&eacute; par mon
+agitation, se met &agrave; passer en revue fi&eacute;vreusement toutes les jeunes
+personnes disponibles &agrave; Nagasaki:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons,&mdash;il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que
+je n'aie pas parl&eacute; deux jours plus t&ocirc;t! Si jolie, si habile &agrave; jouer de
+la guitare.... C'est un irr&eacute;parable malheur: elle a &eacute;t&eacute; prise avant-hier
+par un officier russe....</p>
+
+<p>&raquo;Ah! mademoiselle Abricot!&mdash;Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle
+Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de
+D&eacute;cima; une personne d'un grand m&eacute;rite, mais elle co&ucirc;terait fort cher:
+ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la c&eacute;deraient pas &agrave; moins
+de cent yen* par mois. Elle est tr&egrave;s instruite, sait couramment
+l'&eacute;criture commerciale et poss&egrave;de, au bout des doigts, plus de deux
+mille caract&egrave;res d'&eacute;criture savante. Dans un concours de po&eacute;sie, elle
+est arriv&eacute;e premi&egrave;re avec un morceau compos&eacute; <i>&agrave; la louange des petites
+fleurs blanches des haies vues &agrave; la ros&eacute;e du matin</i>. Seulement elle
+n'est pas tr&egrave;s jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que
+l'autre&mdash;et un trou lui est rest&eacute; dans une joue, d'un mal qu'elle avait
+eu &eacute;tant enfant....</p>
+
+<p>*<i>Un yen vaut 5 francs.</i></p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, alors, de gr&acirc;ce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes
+personnes moins distingu&eacute;es, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles
+qui sont l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, en belles robes brod&eacute;es d'or? Par exemple, la
+danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui
+chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???</p>
+
+<p>Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a
+compris, secouant la t&ecirc;te, presque moqueur, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, Missieu, non! Ce sont des <i>Gu&eacute;chas</i>*, Missieu,&mdash;des <i>Gu&eacute;chas!</i></p>
+
+<p>*<i>Gu&eacute;chas, chanteuses et danseuses de profession form&eacute;es au
+Conservatoire de Yeddo.</i></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, pourquoi donc pas des <i>Gu&eacute;chas?</i> qu'est-ce que cela
+peut me faire, &agrave; moi, qu'elles soient des <i>Gu&eacute;chas?</i>&mdash;Plus tard, quand
+je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-&ecirc;tre
+appr&eacute;cierai-je moi-m&ecirc;me l'&eacute;normit&eacute; de ma demande: on dirait vraiment que
+j'ai parl&eacute; d'&eacute;pouser le diable....</p>
+
+<p>Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout &agrave; coup une certaine
+mademoiselle Jasmin.&mdash;Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas song&eacute; tout
+de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va d&egrave;s demain, d&egrave;s
+ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui
+demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de
+Diou-djen-dji. C'est une demoiselle tr&egrave;s jolie, d'une quinzaine
+d'ann&eacute;es. On l'aurait probablement &agrave; dix-huit ou vingt piastres par
+mois, &agrave; la condition de lui offrir quelques robes de bon go&ucirc;t et de la
+loger dans une maison agr&eacute;able et bien situ&eacute;e,&mdash;ce qu'un galant homme
+comme moi ne peut manquer de faire.</p>
+
+<p>Va pour mademoiselle Jasmin,&mdash;et s&eacute;parons-nous, l'heure presse. M.
+Kangourou viendra demain &agrave; mon bord me communiquer le r&eacute;sultat de ses
+premi&egrave;res d&eacute;marches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De
+r&eacute;tribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui
+donnerai mon linge &agrave; blanchir et je lui procurerai la client&egrave;le de mes
+camarades de la <i>Triomphante</i>.</p>
+
+<p>C'est entendu.</p>
+
+<p>Saluts profonds,&mdash;on me rechausse &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Mon djin, profitant de cet interpr&egrave;te que la chance lui a mis sous la
+main, se recommande &agrave; moi pour l'avenir: sa station est justement sur le
+quai; son num&eacute;ro est 415, &eacute;crit en chiffres fran&ccedil;ais sur la lanterne de
+sa voiture (&agrave; bord, nous avons 415 Le Go&ecirc;lec, fusilier, servant de
+gauche &agrave; l'une de mes pi&egrave;ces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif
+est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitu&eacute;s.&mdash;A
+merveille, il aura ma pratique, c'est promis.&mdash;Allons-nous-en. Les
+servantes, qui m'ont reconduit, tombent &agrave; quatre pattes pour le salut
+final et restent prostern&eacute;es sur le seuil&mdash;tant que je suis en vue dans
+le sentier sombre o&ugrave; les foug&egrave;res ach&egrave;vent de s'&eacute;goutter sur ma t&ecirc;te....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Trois jours ont pass&eacute;. C'est &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, dans un appartement
+qui depuis la veille est le mien.&mdash;Nous nous promenons, Yves et moi, au
+premier &eacute;tage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pi&egrave;ce
+vide dont le plancher sec et l&eacute;ger craque sous nos pas&mdash;un peu agac&eacute;s
+l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus
+d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi,
+tout &agrave; coup, je me sens froid au c&oelig;ur, &agrave; l'id&eacute;e que j'ai choisi et que
+je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si
+&eacute;trang&egrave;re, perch&eacute;e haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.</p>
+
+<p>Quelle id&eacute;e m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent
+l'isolement et la tristesse?... L'attente m'&eacute;nerve et je m'amuse &agrave;
+examiner les petits d&eacute;tails du logis. Les boiseries du plafond sont
+compliqu&eacute;es et ing&eacute;nieuses. Sur les ch&acirc;ssis de papier blanc qui forment
+les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues
+bleues, &agrave; plumes....</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.</p>
+
+<p>Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure d&eacute;j&agrave;, et la nuit
+arrive, et le canot qui devait nous ramener &agrave; bord pour d&icirc;ner va partir.
+Il faudra souper ce soir &agrave; la japonaise, qui sait o&ugrave;. Les gens de ce
+pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.</p>
+
+<p>Et je continue d'inspecter les menus d&eacute;tails dr&ocirc;les de ma
+maison.&mdash;Tiens! au lieu de poign&eacute;es, comme nous en aurions mis, nous,
+pour tirer ces ch&acirc;ssis mobiles, ils ont plac&eacute; des petits trous ovales
+ayant la forme d'un bout de doigt, destin&eacute;s &eacute;videmment &agrave; introduire le
+pouce.&mdash;Et ces petits trous ont une garniture de bronze,&mdash;et, regard&eacute; de
+pr&egrave;s, ce bronze est curieusement ouvrag&eacute;: ici, c'est une dame qui
+s'&eacute;vente; ailleurs, dans le trou voisin, est repr&eacute;sent&eacute;e une branche de
+cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le go&ucirc;t de ce peuple!
+S'appliquer &agrave; une &oelig;uvre en miniature, la cacher au fond d'un trou &agrave;
+mettre le pouce qui semble n'&ecirc;tre qu'une tache au milieu d'un grand
+ch&acirc;ssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires
+imperceptibles,&mdash;et tout cela pour arriver &agrave; produire un effet
+d'ensemble nul, un effet de nudit&eacute; compl&egrave;te....</p>
+
+<p>Yves regarde encore, comme s&oelig;ur Anne. Du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; il se penche, ma
+v&eacute;randa donne sur une rue, plut&ocirc;t sur un chemin bord&eacute; de maisons qui
+monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la
+montagne, dans les champs de th&eacute;, les broussailles, les cimeti&egrave;res. Moi,
+&ccedil;a m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;; mon autre fa&ccedil;ade, en v&eacute;randa aussi, s'ouvre sur un jardin
+d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec
+tout le vieux Nagasaki japonais tass&eacute; en fourmili&egrave;re noir&acirc;tre &agrave; deux
+cents m&egrave;tres sous mes pieds. Ce soir, par un cr&eacute;puscule terne, un
+cr&eacute;puscule de juillet pourtant,&mdash;ces choses sont tristes. Il y a de gros
+nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je
+ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce g&icirc;te &eacute;trange; j'y &eacute;prouve des
+impressions de d&eacute;paysement extr&ecirc;me et de solitude; rien que la
+perspective d'y passer la nuit me serre le c&oelig;ur....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour le coup, fr&egrave;re, dit Yves, je crois,&mdash;je crois fort... que la
+voil&agrave;!!!</p>
+
+<p>Je regarde par-dessus son &eacute;paule et j'aper&ccedil;ois&mdash;vue de dos&mdash;une petite
+poup&eacute;e en toilette, que l'on ach&egrave;ve d'attifer dans la rue solitaire: un
+dernier coup d'&oelig;il maternel aux coques &eacute;normes de la ceinture, aux plis
+de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son <i>obi</i> en satin mauve;
+un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier
+rayon m&eacute;lancolique du couchant l'&eacute;claire; cinq ou six personnes
+l'accompagnent.... Oui, &eacute;videmment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma
+fianc&eacute;e qu'on m'am&egrave;ne!!...</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;cipite au rez-de-chauss&eacute;e, qu'habitent la vieille madame Prune,
+ma propri&eacute;taire, et son vieux mari;&mdash;ils sont en pri&egrave;res devant l'autel
+de leurs anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave;, madame Prune, dis-je en japonais, les voil&agrave;! Vite le th&eacute;,
+le r&eacute;chaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits
+pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous
+les accessoires de ma r&eacute;ception!</p>
+
+<p>J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se
+d&eacute;posent &agrave; terre; l'escalier crie sous des pieds d&eacute;chauss&eacute;s.... Nous nous
+regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....</p>
+
+<p>Entre une vieille dame,&mdash;deux vieilles dames,&mdash;trois vieilles dames,
+&eacute;mergeant l'une apr&egrave;s l'autre avec des r&eacute;v&eacute;rences &agrave; ressorts que nous
+rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre inf&eacute;riorit&eacute; dans le
+genre. Puis des personnes d'un &acirc;ge interm&eacute;diaire,&mdash;puis des jeunes tout
+&agrave; fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le
+quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en
+politesses r&eacute;ciproques: et je te salue&mdash;et tu me salues,&mdash;et je te
+ressalue, et tu me le rends&mdash;et je te ressalue encore, et je ne te le
+rendrai jamais selon ton m&eacute;rite,&mdash;et moi je me cogne le front par terre,
+et toi tu piques du nez sur le plancher; les voil&agrave; toutes &agrave; quatre
+pattes les unes devant les autres; c'est &agrave; qui ne passera pas, &agrave; qui ne
+s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent &agrave; voix basse, la
+figure contre le parquet.</p>
+
+<p>Elles s'asseyent pourtant, en un cercle c&eacute;r&eacute;monieux et souriant &agrave; la
+fois, nous deux restant debout les yeux fix&eacute;s sur l'escalier. Et enfin
+&eacute;merge &agrave; son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon
+d'&eacute;b&egrave;ne, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle
+Jasmin ma fianc&eacute;e!!...</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, mais je la connaissais d&eacute;j&agrave;! Bien avant de venir au Japon,
+je l'avais vue, sur tous les &eacute;ventails, au fond de toutes les tasses &agrave;
+th&eacute;&mdash;avec son air b&eacute;b&ecirc;te, son minois bouffi,&mdash;ses petits yeux perc&eacute;s &agrave;
+la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'&agrave; la
+plus extr&ecirc;me invraisemblance, qui sont ses joues.</p>
+
+<p>Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement
+m&ecirc;me que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire
+me quitte tout &agrave; fait et je me sens au c&oelig;ur un froid plus profond.
+Partager une heure de ma vie avec cette petite cr&eacute;ature, jamais!...</p>
+
+<p>Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou
+para&icirc;t derri&egrave;re elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La
+voil&agrave; &agrave; quatre pattes, elle aussi, devant ma propri&eacute;taire, devant mes
+voisines. Yves, le grand Yves, qui n'&eacute;pouse pas, lui, fait derri&egrave;re moi
+une figure pinc&eacute;e, comique, &eacute;touffant mal son rire,&mdash;tandis que pour me
+donner le temps de rassembler mes id&eacute;es j'offre le th&eacute;, les petites
+tasses, les petits pots, les braises....</p>
+
+<p>Cependant mon air d&eacute;&ccedil;u n'a pas &eacute;chapp&eacute; aux visiteuses. M. Kangourou
+m'interroge anxieux:</p>
+
+<p>&mdash;Comment me pla&icirc;t-elle?</p>
+
+<p>Et je r&eacute;ponds &agrave; voix basse mais r&eacute;solument:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... celle-l&agrave;, je n'en veux pas.... Jamais!</p>
+
+<p>Je crois qu'on a presque compris autour de moi, &agrave; la ronde. La
+consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les
+pipes s'&eacute;teignent. Et me voil&agrave; faisant des reproches &agrave; ce Kangourou:
+&laquo;Pourquoi aussi me l'avoir amen&eacute;e en grande pompe, devant les amies, les
+voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montr&eacute;e par hasard,
+discr&egrave;tement, comme j'avais souhait&eacute;? Quel affront cela va &ecirc;tre &agrave;
+pr&eacute;sent, pour ces personnes si polies!&raquo;</p>
+
+<p>Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) pr&ecirc;tent
+l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en att&eacute;nuant, les choses
+navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour
+des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que
+je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'<i>honn&ecirc;tet&eacute;</i> (c'est un mot
+de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience,
+de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis
+dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne
+l'aurais cru, &agrave; un vrai mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que je lui reproche, &agrave; cette petite? demande M.
+Kangourou, constern&eacute; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'essaie de pr&eacute;senter la chose d'une mani&egrave;re flatteuse:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien jeune, dis-je,&mdash;et puis trop blanche; elle est comme nos
+femmes fran&ccedil;aises, et moi j'en d&eacute;sirais une jaune pour changer.&mdash;Mais
+c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous
+assure qu'elle est jaune....</p>
+
+<p>Yves se penche &agrave; mon oreille:</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas, dans ce coin, fr&egrave;re, dit-il, contre le dernier panneau,
+avez-vous remarqu&eacute; celle qui est assise?</p>
+
+<p>Ma foi non, je ne l'avais pas remarqu&eacute;e, dans mon trouble; tourn&eacute;e &agrave;
+contre-jour, v&ecirc;tue de sombre, dans la pose n&eacute;glig&eacute;e de quelqu'un qui
+s'efface. Le fait est qu'elle para&icirc;t beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux
+&agrave; longs cils, un peu brid&eacute;s, mais qui seraient trouv&eacute;s bien dans tous
+les pays du monde: presque une expression, presque une pens&eacute;e. Une
+teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche
+l&eacute;g&egrave;rement charnue, mais bien model&eacute;e, avec des coins tr&egrave;s jolis. Moins
+jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-&ecirc;tre, d&eacute;j&agrave; plus femme.
+Elle fait une moue d'ennui, de d&eacute;dain aussi un peu, comme regrettant
+d'&ecirc;tre venue &agrave; un spectacle qui languit, qui n'est gu&egrave;re amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu fonc&eacute;,
+l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas, monsieur?&mdash;C'est une personne appel&eacute;e mademoiselle
+Chrysanth&egrave;me. Elle a suivi les autres qui sont l&agrave;; elle est venue pour
+voir.... Elle vous pla&icirc;t? dit-il brusquement, flairant une autre solution
+pour son affaire manqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors, oubliant toute sa politesse, tout son c&eacute;r&eacute;monial, toute sa
+japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en
+face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux,
+qui commence &egrave; deviner de quoi il retourne, baisse la t&ecirc;te, confuse,
+avec une moue plus accentu&eacute;e mais plus gentille aussi; essaie de
+reculer, moiti&eacute; maussade, moiti&eacute; souriante.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien
+s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mari&eacute;e, monsieur!!...</p>
+
+<p>Elle n'est pas mari&eacute;e!&mdash;Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas
+propos&eacute;e tout de suite, cet imb&eacute;cile, au lieu de l'autre... qui me fait
+une piti&eacute; extr&ecirc;me &agrave; la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son
+piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme
+pour un gros chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourra s'arranger, monsieur! r&eacute;p&egrave;te encore Kangourou, qui a un
+air tout &agrave; fait entremetteur de bas &eacute;tage, tout &agrave; fait mauvais dr&ocirc;le &agrave;
+pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les
+n&eacute;gociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanth&egrave;me garde les yeux
+baiss&eacute;s qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures
+desquelles se sont peints tous les degr&eacute;s de l'&eacute;tonnement, toutes les
+phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches,
+il nous renvoie, nous deux, sous la v&eacute;randa&mdash;et nous regardons, dans les
+profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki
+bleu&acirc;tre o&ugrave; l'obscurit&eacute; vient....</p>
+
+<p>De grands discours en japonais, des r&eacute;pliques sans fin. M. Kangourou,
+qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en fran&ccedil;ais, a retrouv&eacute; pour
+parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je
+m'impatiente; je demande &agrave; ce bonhomme, que je prends de moins en moins
+au s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se d&eacute;m&ecirc;le, est-ce
+que cela va finir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, Missieu, tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Et il reprend son air d'&eacute;conomiste traitant des questions sociales.</p>
+
+<p>Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que
+l'obscurit&eacute; tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir
+de songer, assez m&eacute;lancoliquement, &agrave; ce march&eacute; qui se conclut derri&egrave;re
+moi.</p>
+
+<p>La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.</p>
+
+<p>Il est dix heures quand tout est r&eacute;gl&eacute;, fini, quand M. Kangourou vient
+me dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt
+piastres par mois,&mdash;au m&ecirc;me prix que mademoiselle Jasmin....</p>
+
+<p>Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'&ecirc;tre d&eacute;cid&eacute; si vite, de
+m'&ecirc;tre li&eacute;, m&ecirc;me passag&egrave;rement, &agrave; cette petite cr&eacute;ature, et d'habiter
+avec elle cette case isol&eacute;e....</p>
+
+<p>Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un
+piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression,
+elle a presque un air de penser, celle-ci....</p>
+
+<p>Yves s'&eacute;tonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de
+jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel
+mariage; moi non plus, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, c'est qu'elle est tr&egrave;s gentille, dit-il, tr&egrave;s gentille,
+fr&egrave;re, vous pouvez me croire!</p>
+
+<p>Ces gens, ces m&oelig;urs, cette sc&egrave;ne, le confondent; il n'en revient pas,
+de tout cela: &laquo;Oh! par exemple!...&raquo;&mdash;et l'id&eacute;e d'en &eacute;crire une longue
+lettre &agrave; sa femme, &agrave; Toulven, le divertit beaucoup.</p>
+
+<p>Nous nous donnons la main, Chrysanth&egrave;me et moi. Yves aussi s'avance pour
+toucher sa petite patte fine;&mdash;du reste, si je l'&eacute;pouse, il en est bien
+cause;&mdash;je ne l'aurais pas remarqu&eacute;e sans lui qui m'a affirm&eacute; qu'elle
+&eacute;tait jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce m&eacute;nage? Est-ce une
+femme ou une poup&eacute;e?... Dans quelques jours, je le d&eacute;couvrirai
+peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Les familles, ayant allum&eacute; au bout de b&acirc;tons l&eacute;gers leurs lanternes
+multicolores, se disposent &agrave; se retirer, avec force compliments,
+politesses, courbettes, r&eacute;v&eacute;rences. Quand il s'agit de prendre
+l'escalier, elles font &agrave; qui ne passera pas, et, &agrave; un moment donn&eacute;, tout
+le monde se retrouve &agrave; quatre pattes, immobilis&eacute;, murmurant &agrave; demi-voix
+des choses polies....</p>
+
+<p>&mdash;Faut <i>pousser dessus?</i> dit Yves en riant (une locution et un proc&eacute;d&eacute;
+qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).</p>
+
+<p>Enfin cela s'&eacute;coule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de
+civilit&eacute;s, de phrases aimables qui s'ach&egrave;vent d'une marche &agrave; l'autre, &agrave;
+voix d&eacute;croissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'&eacute;trange
+logis vide, o&ugrave; tra&icirc;nent encore sur les nattes les petites tasses &agrave; th&eacute;,
+les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.</p>
+
+<p>&mdash;Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.</p>
+
+<p>A la porte du jardin, m&ecirc;mes saluts, m&ecirc;mes r&eacute;v&eacute;rences, puis les deux
+bandes de femmes se s&eacute;parent; leurs lanternes de papier peinturlur&eacute;, qui
+s'&eacute;loignent, tremblotent et se balancent &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; des b&acirc;tons
+flexibles&mdash;qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une
+canne &agrave; p&ecirc;che pour prendre &agrave; l'hame&ccedil;on dans l'obscurit&eacute; des oiseaux
+nocturnes. Le cort&egrave;ge infortun&eacute; de mademoiselle Jasmin remonte vers la
+montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanth&egrave;me descend par une
+vieille petite rue, moiti&eacute; escalier, moiti&eacute; sentier de ch&egrave;vre, qui m&egrave;ne
+&agrave; la ville.</p>
+
+<p>Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fra&icirc;che, silencieuse,
+exquise; l'&eacute;ternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore
+les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont l&agrave;-bas dans le
+lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre b&eacute;ant
+au fond duquel est Nagasaki.</p>
+
+<p>Nous descendons nous-m&ecirc;mes, mais sur un versant oppos&eacute;, par des sentiers
+rapides qui conduisent &agrave; la mer.</p>
+
+<p>Et, quand je suis rentr&eacute; &agrave; bord, quand cette sc&egrave;ne de l&agrave;-haut me
+r&eacute;appara&icirc;t en esprit, il me semble m'&ecirc;tre fianc&eacute; pour rire, chez des
+marionnettes....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p class="droit">10 juillet 1885.</p>
+
+<p>C'est un fait accompli depuis trois jours.</p>
+
+<p>En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite,
+dans une laide b&acirc;tisse pr&eacute;tentieuse qui est une esp&egrave;ce de bureau d'&eacute;tat
+civil, la chose a &eacute;t&eacute; sign&eacute;e et contresign&eacute;e, en lettres &eacute;tonnantes, sur
+un registre, en pr&eacute;sence d'une r&eacute;union de petits &ecirc;tres ridicules qui
+&eacute;taient jadis des <i>Samoura&iuml;</i> en robe de soie,&mdash;et qui sont des
+<i>policemen</i> aujourd'hui, portant veston &eacute;triqu&eacute; et casquette &agrave; la russe.</p>
+
+<p>Cela s'est pass&eacute; &agrave; la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanth&egrave;me et
+sa m&egrave;re &eacute;taient arriv&eacute;es de leur c&ocirc;t&eacute;; moi du mien. Nous avions l'air
+d'&ecirc;tre venus l&agrave; pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes
+tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, &agrave; leurs yeux,
+repr&eacute;sentaient la loi.</p>
+
+<p>Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait &eacute;crire en fran&ccedil;ais mes nom,
+pr&eacute;noms et qualit&eacute;s. Et puis on m'a remis un papier de riz tr&egrave;s
+extraordinaire, qui &eacute;tait la permission &agrave; moi accord&eacute;e par les autorit&eacute;s
+civiles de l'&icirc;le de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison situ&eacute;e au
+faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appel&eacute;e Chrysanth&egrave;me;
+permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la
+dur&eacute;e de mon s&eacute;jour au Japon.</p>
+
+<p>Le soir, par exemple, dans notre quartier l&agrave;-haut, c'est redevenu tr&egrave;s
+gentil, notre petit mariage: un cort&egrave;ge aux lanternes, un th&eacute; de gala,
+un peu de musique.... Il &eacute;tait n&eacute;cessaire, en v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Et maintenant, nous sommes presque de vieux mari&eacute;s; entre nous, les
+habitudes se cr&eacute;ent tout doucement.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille
+avec une certaine recherche, porte des chaussettes &agrave; orteil s&eacute;par&eacute;, et
+joue tout le jour d'une sorte de guitare &agrave; long manche qui rend des sons
+tristes....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>Chez nous, cela ressemble &agrave; une image japonaise: rien que des petits
+paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des
+bouquets,&mdash;et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel,
+un grand Bouddha dor&eacute; tr&ocirc;nant dans un lotus.</p>
+
+<p>La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de
+Japon, avant l'arriv&eacute;e, durant les nuits de quart: haut perch&eacute;e, dans un
+faubourg paisible, au milieu des jardins verts;&mdash;elle est toute en
+panneaux de papier, et se d&eacute;monte, quand on veut, comme un jouet
+d'enfant.&mdash;Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux
+toit sonore. On a, de notre v&eacute;randa, une vue &agrave; vol d'oiseau tr&egrave;s
+vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples;
+&agrave; certaines heures tout cela s'&eacute;claire &agrave; nos pieds comme un d&eacute;cor de
+f&eacute;erie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Cette petite Chrysanth&egrave;me... comme silhouette, tout le monde a vu cela
+partout. Quiconque a regard&eacute; une de ces peintures sur porcelaine ou sur
+soie, qui encombrent nos bazars &agrave; pr&eacute;sent, sait par c&oelig;ur cette jolie
+coiffure appr&ecirc;t&eacute;e, cette taille toujours pench&eacute;e en avant pour esquisser
+quelque nouvelle r&eacute;v&eacute;rence gracieuse, cette ceinture nou&eacute;e derri&egrave;re en
+un pouf &eacute;norme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un
+peu au bas des jambes avec petite tra&icirc;ne en biais formant queue de
+l&eacute;zard.</p>
+
+<p>Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose
+d'assez &agrave; part.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de pr&eacute;f&eacute;rence sur
+leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve
+gu&egrave;re que dans la classe noble ces personnes &agrave; grand visage p&acirc;le peint
+en rose tendre, ayant un long cou b&ecirc;te et un air de cigogne. Ce type
+distingu&eacute; (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare,
+surtout &agrave; Nagasaki.</p>
+
+<p>Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie,
+qui va jusqu'&agrave; la gentillesse souvent. Toujours les m&ecirc;mes yeux trop
+petits, pouvant &agrave; peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus
+brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits,
+quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'&agrave; la fin de la vie.</p>
+
+<p>Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poup&eacute;es nipponnes!&mdash;D'une
+joie un peu voulue, il est vrai, un peu &eacute;tudi&eacute;e et sonnant faux
+quelquefois; mais tout de m&ecirc;me on s'y laisse prendre.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me est &agrave; part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut
+bien se passer dans cette petite t&ecirc;te? Ce que je sais de son langage
+m'est encore insuffisant pour le d&eacute;couvrir. D'ailleurs, il y a cent &agrave;
+parier qu'il ne s'y passe rien du tout.&mdash;Et quand m&ecirc;me, cela me serait
+si &eacute;gal!...</p>
+
+<p>Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces
+insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme
+religieuse, qui br&ucirc;lent jusqu'au matin devant notre idole dor&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on d&eacute;ploie
+et que l'on &eacute;tend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller
+de Chrysanth&egrave;me est un petit chevalet d'acajou embo&icirc;tant bien la nuque,
+de fa&ccedil;on &agrave; ne pas d&eacute;ranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais
+&ecirc;tre d&eacute;faite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais
+d&eacute;nou&eacute;s. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carr&eacute;
+que recouvre une peau de serpent.</p>
+
+<p>Nous dormons sous un v&eacute;lum de gaze d'un bleu vert tr&egrave;s sombre, d'une
+couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des
+nuances consacr&eacute;es, et tous les m&eacute;nages comme il faut, &agrave; Nagasaki, ont
+un v&eacute;lum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et
+les phal&egrave;nes viennent danser autour.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout cela est presque joli &agrave; dire; &eacute;crit, tout cela fait presque
+bien.&mdash;En r&eacute;alit&eacute;, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est
+assez pitoyable.</p>
+
+<p>Dans d'autres pays de la terre, en Oc&eacute;anie dans l'&icirc;le d&eacute;licieuse, &agrave;
+Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne
+disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me d&eacute;battais contre
+mon impuissance &agrave; rendre dans une langue humaine le charme p&eacute;n&eacute;trant des
+choses.</p>
+
+<p>Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop
+vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer
+pour moi-m&ecirc;me quelque com&eacute;die bien pi&egrave;tre, bien banale, et, quand
+j'essaie de prendre au s&eacute;rieux mon m&eacute;nage, je vois se dresser en
+d&eacute;rision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, &agrave; qui
+je dois mon bonheur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p class="droit">12 juillet.</p>
+
+<p>Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,&mdash;&agrave; cinq heures le
+soir, apr&egrave;s le travail du bord.</p>
+
+<p>Il est notre seul visiteur europ&eacute;en; &agrave; part quelques &eacute;changes de
+politesses et de tasses de th&eacute; avec des voisins ou des voisines, nous
+vivons tr&egrave;s retir&eacute;s. A la nuit seulement, par les petites rues &agrave; pic,
+nous descendons &agrave; Nagasaki, portant des lanternes au bout de b&acirc;tonnets,
+pour aller nous distraire dans les th&eacute;&acirc;tres, les &laquo;maisons de th&eacute;&raquo; ou les
+bazars.</p>
+
+<p>Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer
+qu'elle est charmante.</p>
+
+<p>Moi, je la trouve exasp&eacute;rante autant que les cigales de mon toit. Et
+quand je suis seul dans ce logis, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette petite personne
+pin&ccedil;ant les cordes de sa guitare &agrave; long manche, en face de ce
+merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,&mdash;je me sens triste &agrave;
+pleurer....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p class="droit">13 juillet.</p>
+
+<p>Cette nuit, pendant que nous &eacute;tions couch&eacute;s sous ce toit japonais de
+Diou-djen-dji,&mdash;sous ce vieux toit de bois mince, dess&eacute;ch&eacute; par cent
+ann&eacute;es de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un
+tamtam&mdash;au-dessus de nos t&ecirc;tes une vraie Chasse-Galery, dans le silence
+de deux heures du matin, passa en galopant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nidzoumi!</i> (les souris!), dit Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien
+diff&eacute;rente et parl&eacute;e bien loin d'ici &laquo;Setchan!...&raquo; mot entendu jadis
+ailleurs, mot dit comme cela tout pr&egrave;s de moi par une voix de jeune
+femme, dans des circonstances pareilles, &agrave; un instant de frayeur
+nocturne.&mdash;&laquo;Setchan!...&raquo; Une de nos premi&egrave;res nuits pass&eacute;es &agrave; Stamboul,
+sous le toit myst&eacute;rieux d'Eyoub, quand tout &eacute;tait danger autour de nous,
+un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et
+elle aussi, la ch&egrave;re petite Turque, m'avait dit dans sa langue aim&eacute;e:
+&laquo;Setchan!&raquo; (les souris!)....</p>
+
+<p>Oh! alors, un grand frisson, &agrave; ce souvenir, me secoua tout entier: ce
+fut comme si je me r&eacute;veillais en sursaut d'un sommeil de dix ann&eacute;es;&mdash;je
+regardai avec une esp&egrave;ce de haine cette poup&eacute;e &eacute;tendue pr&egrave;s de moi, me
+demandant ce que je faisais l&agrave; sur cette couche, et je me levai pris
+d'&eacute;c&oelig;urement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....</p>
+
+<p>J'allai jusque sous la v&eacute;randa... et je m'arr&ecirc;tai, regardant les
+profondeurs de la nuit &eacute;toil&eacute;e. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un
+sommeil qui semblait ti&egrave;de et l&eacute;ger, avec mille bruissements d'insectes
+au clair de lune, dans des enchantements de lumi&egrave;re rose. Puis, tournant
+la t&ecirc;te, je vis derri&egrave;re moi l'idole dor&eacute;e devant laquelle veillaient
+nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa pr&eacute;sence
+semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et
+d'incompr&eacute;hensible; &agrave; aucune &eacute;poque de ma vie pass&eacute;e, je n'avais encore
+dormi sous le regard de ce dieu-l&agrave;....</p>
+
+<p>Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai
+&agrave; ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.&mdash;H&eacute;las! non,
+elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop
+&eacute;trange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, &eacute;tendue
+avec une gr&acirc;ce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la
+nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrang&eacute;s en
+grandes coques lustr&eacute;es. Ses bras ambr&eacute;s, d&eacute;licats et jolis, sortaient
+jusqu'&agrave; l'&eacute;paule de ses manches larges.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire&raquo;, se disait
+Chrysanth&egrave;me. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une c&acirc;linerie
+de petit chat, elle coula vers moi ses yeux brid&eacute;s, me demandant
+pourquoi je ne venais pas dormir,&mdash;et je retournai me coucher aupr&egrave;s
+d'elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">14 juillet.</p>
+
+<p>Jour de la f&ecirc;te nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois
+en notre honneur et salves d'artillerie.</p>
+
+<p>H&eacute;las! je songe beaucoup, toute la journ&eacute;e, &agrave; ce 14 juillet de l'an
+dernier, pass&eacute; dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison
+familiale, la porte ferm&eacute;e aux importuns, tandis que la foule en ga&icirc;t&eacute;
+hurlait dehors; j'&eacute;tais rest&eacute; jusqu'au soir assis &agrave; l'ombre d'une
+treille et d'un ch&egrave;vrefeuille, sur un banc o&ugrave; jadis, pendant les &eacute;t&eacute;s de
+mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de
+faire mes devoirs.&mdash;Oh! ce temps o&ugrave; je <i>faisais mes devoirs</i>... avais-je
+assez la t&ecirc;te ailleurs,&mdash;aux voyages, aux pays lointains, aux for&ecirc;ts
+tropicales devin&eacute;es en r&ecirc;ve.... A cette &eacute;poque, aux environs de ce banc
+de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines b&ecirc;tes
+d'araign&eacute;es noires habitaient, toujours au guet, le nez &agrave; leur fen&ecirc;tre,
+pr&ecirc;tes &agrave; sauter sur les moucherons &eacute;tourdis ou le mille-pattes en
+promenade. Et un de mes amusements &eacute;tait de prendre un brin d'herbe, ou
+la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement,
+ces araign&eacute;es dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, tr&egrave;s
+mystifi&eacute;es, croyant avoir affaire &agrave; quelque proie,&mdash;tandis que je
+retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'ann&eacute;e
+derni&egrave;re, m'&eacute;tant rappel&eacute; ce temps &agrave; jamais envol&eacute; des th&egrave;mes et des
+versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouv&eacute; les m&ecirc;mes
+araign&eacute;es (ou du moins les filles des anciennes) post&eacute;es dans les m&ecirc;mes
+trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des
+lichens, il m'&eacute;tait revenu mille souvenirs des premiers &eacute;t&eacute;s de ma vie,
+souvenirs qui avaient dormi pendant des ann&eacute;es contre ce vieux mur,
+l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et
+passe, c'est un surprenant myst&egrave;re que cette constance de la nature &agrave;
+reproduire toujours de la m&ecirc;me fa&ccedil;on ses plus infimes d&eacute;tails: les m&ecirc;mes
+vari&eacute;t&eacute;s particuli&egrave;res de mousses reverdissent pendant des si&egrave;cles
+pr&eacute;cis&eacute;ment aux m&ecirc;mes places, et les m&ecirc;mes petits insectes font chaque
+&eacute;t&eacute;, aux m&ecirc;mes endroits, les m&ecirc;mes choses....</p>
+
+<p>Je reconnais que cet &eacute;pisode d'enfance et d'araign&eacute;es arrive dr&ocirc;lement
+au milieu de l'histoire de Chrysanth&egrave;me. Mais l'interruption saugrenue
+est absolument dans le go&ucirc;t de ce pays-ci; elle se pratique en tout,
+dans la causerie, dans la musique, m&ecirc;me dans la peinture; un paysagiste,
+par exemple, ayant achev&eacute; un tableau de montagnes et de rochers,
+n'h&eacute;sitera jamais &agrave; tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un
+losange, un encadrement quelconque, dans lequel il repr&eacute;sentera
+n'importe quoi d'incoh&eacute;rent et d'inattendu: un bonze jouant de
+l'&eacute;ventail, ou une dame prenant une tasse de th&eacute;. Rien n'est plus
+japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre &agrave; propos.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si je me suis remis en m&eacute;moire tout cela, c'&eacute;tait pour me
+mieux marquer &agrave; moi-m&ecirc;me la diff&eacute;rence entre ce 14 juillet de l'an
+dernier, si tranquille, au milieu de choses famili&egrave;res connues depuis
+mon entr&eacute;e au monde,&mdash;et celui-ci, plus agit&eacute;, au milieu de choses
+&eacute;tranges.</p>
+
+<p>Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides
+nous entra&icirc;nent &agrave; toutes jambes, Yves, Chrysanth&egrave;me et moi, &agrave; la file
+indienne, chacun dans un petit char sautillant,&mdash;nous entra&icirc;nent jusqu'&agrave;
+l'autre bout de Nagasaki, et l&agrave; nous d&eacute;posent au pied d'un escalier de
+g&eacute;ants qui monte tout droit dans la montagne.</p>
+
+<p>C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est
+large comme pour donner acc&egrave;s &agrave; tout un corps d'arm&eacute;e; il est imposant
+et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste
+absolument avec les mi&egrave;vreries d'alentour.</p>
+
+<p>Nous grimpons, nous grimpons,&mdash;Chrysanth&egrave;me nonchalante, faisant la
+fatigu&eacute;e sous son ombrelle de papier o&ugrave; des papillons roses sont peints
+sur un fond noir. En nous &eacute;levant toujours, nous passons sous d'&eacute;normes
+portiques religieux, en granit &eacute;galement, d'une forme rude et primitive.
+En v&eacute;rit&eacute; ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules
+choses un peu grandioses que ce peuple ait imagin&eacute;es; elles &eacute;tonnent, on
+ne les dirait pas japonaises.</p>
+
+<p>Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces
+immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il
+n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanth&egrave;me qui jettent
+une couleur un peu gaie, un peu &eacute;clatante.</p>
+
+<p>Nous traversons la premi&egrave;re cour du temple, dans laquelle sont deux
+tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand
+cheval de jade. Puis, sans nous arr&ecirc;ter au sanctuaire, nous tournons &agrave;
+main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse &agrave;
+mi-montagne et au fond duquel se trouve la <i>Donko-Tchaya</i>,&mdash;en fran&ccedil;ais:
+la <i>maison de th&eacute; des Crapauds</i>.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que nous conduisait Chrysanth&egrave;me. Nous prenons place &agrave; une
+table, sous une tente de toile noire orn&eacute;e de grandes lettres blanches
+(aspect fun&eacute;raire),&mdash;et deux <i>mousm&eacute;s</i> tr&egrave;s rieuses s'empressent &agrave; nous
+servir.</p>
+
+<p><i>Mousm&eacute;</i> est un mot qui signifie jeune fille ou tr&egrave;s jeune femme. C'est
+un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce
+mot, de la <i>moue</i> (de la petite moue gentille et dr&ocirc;le comme elles en
+font) et surtout de la <i>frimousse</i> (de la frimousse chiffonn&eacute;e comme est
+la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en fran&ccedil;ais
+qui le vaille.</p>
+
+<p>Un Watteau japonais a d&ucirc; tracer le plan de cette <i>Donko-Tchaya</i>, qui est
+d'une paysannerie un peu cherch&eacute;e, mais charmante. Elle est &agrave; l'ombre,
+sous la retomb&eacute;e d'une vo&ucirc;te de grands arbres tr&egrave;s feuillus; tout &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;, dans un lac en miniature, r&eacute;sident quelques crapauds auxquels elle
+a emprunt&eacute; son nom attrayant.&mdash;Crapauds heureux qui se prom&egrave;nent et
+chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels
+les plus mignons orn&eacute;s de gard&eacute;nias en fleur. De temps &agrave; autre, l'un
+d'eux nous fait part d'une r&eacute;flexion qui lui vient: &laquo;Couac&raquo;, avec une
+voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Sous la tente de cette maison de th&eacute;, on est comme &agrave; un balcon avanc&eacute; de
+la montagne, surplombant de tr&egrave;s haut la ville gris&acirc;tre et ses faubourgs
+enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous,
+partout accroch&eacute;s, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois
+d'une grande fra&icirc;cheur, ayant les feuillages d&eacute;licats et un peu
+uniformes des r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es. Puis nous apercevons, sous nos pieds,
+la rade profonde, en raccourci et en biais, r&eacute;tr&eacute;cie en une effroyable
+d&eacute;chirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au
+fond, tr&egrave;s bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent,
+bien petits et comme &eacute;cras&eacute;s, les navires de guerre, les paquebots et
+les jonques, pavois&eacute;s aujourd'hui &agrave; toutes leurs pointes. Sur le vert
+fonc&eacute;, qui est la nuance dominante des choses, se d&eacute;tachent &eacute;clatants
+ces milliers de chiffons d'&eacute;tamine qui sont des embl&egrave;mes de
+nations,&mdash;tous dehors, tous d&eacute;ploy&eacute;s en l'honneur de la France
+lointaine.</p>
+
+<p>Le plus r&eacute;pandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc &agrave;
+boule rouge: il repr&eacute;sente cet <i>Empire du Soleil Levant</i> o&ugrave; nous sommes.</p>
+
+<p>A part trois ou quatre mousm&eacute;s l&agrave;-bas, qui s'exercent &agrave; tirer de l'arc,
+il n'y a gu&egrave;re que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne
+alentour est silencieuse.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me, ayant achev&eacute; sa cigarette et sa tasse de th&eacute;, d&eacute;sire se
+refaire la main, elle aussi, &agrave; cet exercice de l'arc, encore en honneur
+parmi les jeunes femmes.&mdash;Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du
+tir, lui choisit ses meilleures fl&egrave;ches, emplum&eacute;es de blanc et de
+rouge,&mdash;et la voil&agrave; visant, tr&egrave;s s&eacute;rieuse. Le but est un cercle, trac&eacute;
+au milieu d'un tableau o&ugrave; sont peintes en grisaille des chim&egrave;res
+effrayantes dans des nuages.</p>
+
+<p>Elle est adroite, Chrysanth&egrave;me, c'est certain, et nous l'admirons, comme
+elle l'avait souhait&eacute;.</p>
+
+<p>Yves, habile d'ordinaire &agrave; tous les jeux d'adresse, veut essayer &agrave; son
+tour et r&eacute;ussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille
+mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts &agrave; elle,
+ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et
+sur la corde, pour lui enseigner la bonne mani&egrave;re.... Jamais ils ne
+m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poup&eacute;e; ils le sont
+tellement m&ecirc;me, que je m'inqui&eacute;terais, si j'&eacute;tais moins s&ucirc;r de mon brave
+fr&egrave;re, et si d'ailleurs cela ne m'&eacute;tait absolument &eacute;gal.</p>
+
+<p>Dans la tranquillit&eacute; de ce jardin, dans le silence ti&egrave;de de ces
+montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout &agrave;
+coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations
+de m&eacute;tal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus
+effroyable: <i>Boum!</i> apport&eacute; par une bouff&eacute;e de la brise qui se l&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nippon Kan&eacute;!</i> nous explique Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>Et elle reprend ses fl&egrave;ches, empennel&eacute;es de vives couleurs. <i>Nippon
+Kan&eacute;</i> (l'airain japonais), l'airain japonais qui r&eacute;sonne!&mdash;C'est la
+cloche monstrueuse d'une bonzerie, situ&eacute;e dans un faubourg au-dessous de
+nous.&mdash;Eh bien! il est puissant, &laquo;l'airain japonais&raquo;! Apr&egrave;s qu'il a fini
+de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un
+fr&eacute;missement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable
+dans l'air.</p>
+
+<p>Je suis forc&eacute; de reconna&icirc;tre que Chrysanth&egrave;me est gentille, lan&ccedil;ant ses
+fl&egrave;ches, la taille cambr&eacute;e en arri&egrave;re pour mieux bander son arc; les
+manches pagodes relev&eacute;es jusqu'aux &eacute;paules, laissant nus les bras
+gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la
+couleur. On entend filer chaque fl&egrave;che avec un bruissement d'aile
+d'oiseau;&mdash;ensuite, un petit coup sec, et le but est touch&eacute;, toujours....</p>
+
+<p>La nuit venue et Chrysanth&egrave;me remont&eacute;e &agrave; Diou djen-dji, nous traversons,
+Yves et moi, la <i>concession</i> europ&eacute;enne, pour rentrer &agrave; bord et
+reprendre la garde jusqu'&agrave; demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant
+une odeur d'absinthe, tout est pavois&eacute; et on tire des p&eacute;tards en
+l'honneur de la France. Des files de djins passent, tra&icirc;nant, de toute
+la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la <i>Triomphante</i> qui
+jouent de l'&eacute;ventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre
+&laquo;Marseillaise&raquo; partout; des marins anglais la chantent durement du
+gosier, sur un mouvement tra&icirc;nant et fun&egrave;bre comme leur &laquo;God Save&raquo;. Dans
+tous les bars am&eacute;ricains, les pianos m&eacute;caniques la jouent aussi pour
+attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....</p>
+
+<p>Ah! un dernier souvenir dr&ocirc;le, qui me revient de cette soir&eacute;e-l&agrave;. En
+rentrant, nous nous &eacute;tions fourvoy&eacute;s tous deux dans une rue habit&eacute;e par
+une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves,
+luttant contre une bande de toutes petites mousm&eacute;s, h&eacute;ta&iuml;res de douze ou
+quinze ans, qui, comme taille, lui venaient &agrave; la ceinture, et le
+tiraient par ses manches, voulant le mener &agrave; mal. En se d&eacute;gageant de
+leurs mains, il disait &laquo;Oh! par exemple!&raquo; au comble de l'&eacute;tonnement et
+de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si b&eacute;b&eacute;s, et d&eacute;j&agrave; si
+effront&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">18 juillet.</p>
+
+<p>Ils sont quatre &agrave; pr&eacute;sent, quatre officiers de mon bord, mari&eacute;s comme
+moi et habitant, un peu moins haut, dans le m&ecirc;me faubourg. C'est m&ecirc;me
+une aventure tr&egrave;s commune. Cela s'est fait sans dangers, sans
+difficult&eacute;s, sans myst&egrave;res, par l'entremise du m&ecirc;me Kangourou.</p>
+
+<p>Et naturellement nous recevons toutes ces dames.</p>
+
+<p>D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mari&eacute;e
+au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que
+Campanule et ressemble &agrave; un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande,
+celle-ci, mari&eacute;e &agrave; X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le
+couple amoureux et ins&eacute;parable; les seuls qui vont pleurer peut-&ecirc;tre
+quand l'heure du d&eacute;part viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur
+Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame
+Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et
+d&eacute;j&agrave; femme, importante, p&eacute;tulante, comm&egrave;re. Dans mon enfance, on me
+menait quelquefois au th&eacute;&acirc;tre des <i>Animaux savants</i>; il y avait l&agrave; une
+certaine madame de Pompadour, un grand premier r&ocirc;le, qui &eacute;tait une
+guenon empanach&eacute;e et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.</p>
+
+<p>Le soir, tout ce monde vient g&eacute;n&eacute;ralement nous chercher, pour une grande
+promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cort&egrave;ge. Ma femme, &agrave;
+moi, plus s&eacute;rieuse, plus triste, plus distingu&eacute;e peut-&ecirc;tre, appartenant,
+je crois, &agrave; une classe un peu meilleure, s'essaie &agrave; jouer &agrave; la ma&icirc;tresse
+de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous
+ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs
+r&eacute;v&eacute;rences articul&eacute;es, tombant &agrave; quatre pattes, en trois temps, devant
+Chrysanth&egrave;me, la reine de c&eacute;ans.</p>
+
+<p>On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras
+dessus bras dessous, &agrave; la queue leu leu, portant toujours, au bout de
+b&acirc;tonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;&mdash;et c'est
+gentil, para&icirc;t-il....</p>
+
+<p>Il faut descendre par cette esp&egrave;ce de rue, ou plut&ocirc;t de chemin en
+d&eacute;gringolade de ch&egrave;vre, qui m&egrave;ne dans le vieux Nagasaki japonais,&mdash;avec
+la perspective, h&eacute;las! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit;
+remonter toutes les marches, toutes les pentes o&ugrave; l'on glisse, toutes
+les pierres o&ugrave; l'on tr&eacute;buche, avant de rentrer chez soi, de se coucher
+et de dormir.&mdash;On descend dans l'obscurit&eacute;, sous des branches, sous des
+feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes
+jetant peu de lumi&egrave;re sur la route; les lanternes ne sont pas de trop,
+quand la lune est absente ou voil&eacute;e.</p>
+
+<p>Enfin on arrive en bas, et l&agrave; brusquement, sans transition, on d&eacute;bouche
+en plein Nagasaki, dans une rue longue et illumin&eacute;e, encombr&eacute;e de monde,
+o&ugrave; passent &agrave; toutes jambes des djins qui crient, o&ugrave; brillent et
+tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et
+le mouvement, tout &agrave; coup, apr&egrave;s la paix de notre faubourg silencieux.</p>
+
+<p>Ici, pour le d&eacute;corum, il faut se s&eacute;parer de nos femmes. Elles se
+prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles &agrave; la
+promenade. Et nous suivons par-derri&egrave;re, avec des airs d&eacute;tach&eacute;s. Ainsi
+vues de dos, elles sont tr&egrave;s mignonnes, les poup&eacute;es, avec leurs chignons
+si bien faits, leurs &eacute;pingles d'&eacute;caille si coquettement mises. Elles
+tra&icirc;nent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures
+de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tourn&eacute;s en dedans,
+ce qui est une chose de mode et d'&eacute;l&eacute;gance. A toute minute on entend
+leurs &eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les
+Japonaises, des petites nuques d&eacute;licieuses. Et surtout elles sont
+dr&ocirc;les, ainsi rang&eacute;es en bataillon. En parlant d'elles, nous disons:
+&laquo;Nos petits chiens savants&raquo;, et le fait est qu'il y a beaucoup de cela
+dans leur mani&egrave;re.</p>
+
+<p>Il est pareil d'un bout &agrave; l'autre, ce grand Nagasaki o&ugrave; br&ucirc;lent tant de
+quinquets &agrave; p&eacute;trole, o&ugrave; papillotent tant de lanternes de couleur, o&ugrave;
+passent tant de djins d&eacute;rat&eacute;s. Toujours les m&ecirc;mes rues &eacute;troites, bord&eacute;es
+des m&ecirc;mes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les m&ecirc;mes
+boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples,
+aussi &eacute;l&eacute;mentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y
+brocante, qu'il s'agisse d'&eacute;taler de fines laques d'or, des potiches
+merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des
+guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs
+bibelots pr&eacute;cieux ou grossiers, jambes nues jusqu'&agrave; la ceinture,
+montrant &agrave; peu pr&egrave;s ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le
+torse, pudiquement. Et toute sorte de petits m&eacute;tiers impayables exerc&eacute;s
+&agrave; la vue du public, &agrave; l'aide de proc&eacute;d&eacute;s primitifs, par des artisans &agrave;
+l'air bonhomme.</p>
+
+<p>Oh! les &eacute;talages &eacute;tranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes
+dans ces bazars!</p>
+
+<p>Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens &agrave;
+pied, ou des gens tra&icirc;n&eacute;s dans les petits chars comiques des
+hommes-coureurs. Quelques Europ&eacute;ens par-ci par-l&agrave;, &eacute;chapp&eacute;s des bateaux
+de la rade;&mdash;quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement)
+s'essayant &agrave; porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter &agrave; la
+robe nationale un chapeau melon d'o&ugrave; s'&eacute;chappent les longues m&egrave;ches de
+leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des
+marchandages, des bibelots,&mdash;des rires....</p>
+
+<p>Dans les bazars, nos mousm&eacute;s font chaque soir beaucoup d'achats; comme
+aux enfants g&acirc;t&eacute;s, tout leur fait envie, les jouets, les &eacute;pingles, les
+ceintures, les fleurs.&mdash;Et puis, l'une &agrave; l'autre, elles se pr&eacute;sentent
+des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule,
+par exemple, choisit pour Chrysanth&egrave;me une lanterne ing&eacute;nieusement
+imagin&eacute;e, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un
+m&eacute;canisme invisible, dansent une ronde perp&eacute;tuelle autour de la flamme.
+Chrysanth&egrave;me, en &eacute;change, donne &agrave; Campanule un &eacute;ventail magique dont les
+peintures repr&eacute;sentent &agrave; volont&eacute; des papillons voltigeant sur des fleurs
+de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des
+nuages noirs. Touki offre &agrave; Sikou un masque en carton repr&eacute;sentant la
+figure bouffie de Da&iuml;-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une
+longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive &agrave; produire
+une sorte de gloussement de dindon, tout &agrave; fait extraordinaire. Toujours
+du bizarre &agrave; outrance, du saugrenu macabre; partout des choses &agrave;
+surprise qui semblent &ecirc;tre les conceptions incompr&eacute;hensibles de
+cervelles tourn&eacute;es &agrave; l'envers des n&ocirc;tres....</p>
+
+<p>Dans les maisons de th&eacute; en renom, o&ugrave; nous finissons nos soir&eacute;es, les
+petites servantes &agrave; pr&eacute;sent nous saluent &agrave; l'arriv&eacute;e avec un air de
+connaissance respectueuse, comme une des bandes menant &agrave; Nagasaki la
+grande vie. L&agrave;, ce sont des causeries &agrave; b&acirc;tons rompus dont le sens
+souvent &eacute;chappe, des quiproquos sans fin &agrave; mots &eacute;tranges&mdash;dans des
+jardinets &eacute;clair&eacute;s aux lanternes, aupr&egrave;s de bassins &agrave; poissons rouges o&ugrave;
+il y a des petits ponts, des petits &icirc;lots et des petites tours en ruine.
+On nous sert du th&eacute;, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le go&ucirc;t
+ne rappelle rien de connu, des boissons &eacute;tranges &agrave; la neige et &agrave; la
+glace, ayant go&ucirc;t de parfums ou de fleurs.</p>
+
+<p>Pour raconter fid&egrave;lement ces soir&eacute;es-l&agrave;, il faudrait un langage plus
+mani&eacute;r&eacute; que le n&ocirc;tre; il faudrait aussi un signe graphique invent&eacute;
+expr&egrave;s, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait
+au lecteur le moment de pousser un &eacute;clat de rire,&mdash;un peu forc&eacute;, mais
+cependant frais et gracieux....</p>
+
+<p>Et, la soir&eacute;e finie, il s'agit de s'en retourner l&agrave;-haut....</p>
+
+<p>Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel
+&eacute;toil&eacute; ou lourd d'orage, en tra&icirc;nant par la main sa mousm&eacute; qui s'endort,
+pour aller regagner, &agrave; mi-montagne, sa maison juch&eacute;e et son lit de
+nattes....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+
+<p>Le plus fin de nous tous a &eacute;t&eacute; Louis de S.... Jadis ayant pratiqu&eacute; le
+Japon et s'y &eacute;tant mari&eacute;, il se contente aujourd'hui d'&ecirc;tre l'ami de nos
+femmes; il en est le <i>Komodachi taksan taka&iuml;, l'ami tr&egrave;s haut</i> (comme
+elles disent &agrave; cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu
+d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident
+intime; il trouble ou raccommode &agrave; volont&eacute; nos m&eacute;nages et se divertit
+beaucoup &agrave; nos d&eacute;pens.</p>
+
+<p>Cet <i>ami tr&egrave;s haut</i> de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner
+ces petites cr&eacute;atures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec
+mon fr&egrave;re Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma
+propri&eacute;taire), il compl&egrave;te cet assemblage disparate que nous sommes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+
+<p>M. Sucre et madame Prune*, mon propri&eacute;taire et sa femme, deux
+impayables, &eacute;chapp&eacute;s de paravent, habitent au-dessous de nous, au
+rez-de-chauss&eacute;e. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de
+quinze ans, Oyouki, l'amie ins&eacute;parable de Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>*<i>En japonais: Sato-San et Oum&eacute;-San.</i></p>
+
+<p>Confits tous deux en d&eacute;votion shinto&iuml;ste; toujours &agrave; genoux devant leur
+autel familial; toujours occup&eacute;s &agrave; dire aux Esprits leurs longues
+oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour
+d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.&mdash;A leurs
+moments perdus, cultivent, dans des petits pots de fa&iuml;ence peinturlur&eacute;e,
+des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent tr&egrave;s
+bon.</p>
+
+<p>M. Sucre, silencieux, peu visiteur, dess&eacute;ch&eacute; comme une momie dans sa
+robe de coton bleu. &Eacute;crivant beaucoup (ses m&eacute;moires, je pense) avec un
+pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz
+l&eacute;g&egrave;rement teint&eacute;es de gris&acirc;tre.</p>
+
+<p>Madame Prune, empress&eacute;e, obs&eacute;quieuse, rapace, les sourcils
+rigoureusement ras&eacute;s, les dents soigneusement laqu&eacute;es de noir, ainsi
+qu'il convient &agrave; une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant &agrave;
+quatre pattes &agrave; l'entr&eacute;e de notre logis, pour nous offrir quelque
+service.</p>
+
+<p>Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entr&eacute;es intempestives
+(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouff&eacute;e de
+jeunesse mignarde et de ga&icirc;t&eacute; dr&ocirc;le, comme un vivant &eacute;clat de rire.
+Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moiti&eacute; b&eacute;b&eacute;, moiti&eacute; jeune
+fille. Et de si bonne amiti&eacute;, &agrave; propos d'un rien vous embrassant &agrave;
+pleine bouche, avec ses grosses l&egrave;vres ballantes qui mouillent un peu,
+mais qui sont bien fra&icirc;ches, bien rouges....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+
+<p>Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui br&ucirc;lent devant le
+Bouddha dor&eacute; nous procurent la compagnie de toutes les b&ecirc;tes des jardins
+d'alentour. Les phal&egrave;nes, les moustiques, les cigales et d'autres
+insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,&mdash;tout ce monde
+est chez nous.</p>
+
+<p>Et c'est dr&ocirc;le, quand se pr&eacute;sente quelque sauterelle impr&eacute;vue, quelque
+scarab&eacute;e sans g&ecirc;ne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de
+voir de quelle mani&egrave;re Chrysanth&egrave;me les signale &agrave; mon indignation,&mdash;en
+me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: &laquo;Hou!&raquo; la t&ecirc;te
+baiss&eacute;e, avec une moue particuli&egrave;re et un regard scandalis&eacute;. Il y a un
+&eacute;ventail expr&egrave;s, qui sert &agrave; les pousser dehors.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+
+<p>Ici, je suis forc&eacute; de reconna&icirc;tre que, pour qui lit mon histoire, elle
+doit tra&icirc;ner beaucoup....</p>
+
+<p>A d&eacute;faut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir
+y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de
+la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A
+d&eacute;faut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillit&eacute; reposante de
+ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de
+Chrysanth&egrave;me, auquel je commence &agrave; trouver quelque charme, faute de
+mieux, dans le silence de ces belles soir&eacute;es d'&eacute;t&eacute;....</p>
+
+<p>Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a &eacute;t&eacute;
+lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles
+lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues,
+dans les fouillis &eacute;pais de ces arbres.... Et, du haut de notre v&eacute;randa,
+comme cette ville &eacute;tait jolie &agrave; regarder dormir!...</p>
+
+<p>Mon Dieu, cette petite Chrysanth&egrave;me, je ne la d&eacute;teste pas, en
+somme.&mdash;D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni d&eacute;go&ucirc;t
+physique ni haine, l'habitude finit par cr&eacute;er une esp&egrave;ce de lien malgr&eacute;
+tout....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+
+<p>Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, &eacute;ternel, qui sort nuit
+et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, &agrave;
+n'importe quelle heure br&ucirc;lante de la journ&eacute;e, &agrave; n'importe quelle heure
+fra&icirc;che de la nuit. Au milieu de la rade, d&egrave;s notre arriv&eacute;e, nous
+l'avions entendu qui nous venait &agrave; la fois des deux rives, des deux
+murailles de vertes montagnes. Il est obs&eacute;dant, infatigable; il est
+comme la manifestation, le bruit m&ecirc;me de la vie sp&eacute;ciale &agrave; cette r&eacute;gion
+de la terre. Il est la voix de l'&eacute;t&eacute; dans ces &icirc;les; il est un chant de
+f&ecirc;te inconscient, toujours &eacute;gal &agrave; lui-m&ecirc;me, et ayant constamment l'air
+de s'enfler, de s'&eacute;lever, dans une plus grande exaltation du bonheur de
+vivre.</p>
+
+<p>Il est, pour moi, le bruit caract&eacute;ristique de ce pays,&mdash;avec le cri de
+cette esp&egrave;ce de gerfaut qui, lui aussi, avait salu&eacute; notre entr&eacute;e au
+Japon. Au-dessus des vall&eacute;es et des baies profondes, ces oiseaux
+planent, en poussant de temps &agrave; autre leurs trois: &laquo;Han! han! han!&raquo; d'un
+timbre triste, comme au comble de l'&eacute;tonnement p&eacute;nible, de la
+douleur.&mdash;Et les montagnes r&eacute;p&egrave;tent leur cri.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+
+<p>Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanth&egrave;me et la
+petite Oyouki; je crois m&ecirc;me que, dans mon m&eacute;nage, leur intimit&eacute; est ce
+qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'o&ugrave; r&eacute;sultent des
+situations impr&eacute;vues et des choses impayables. Lui, apportant sa
+d&eacute;sinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette fr&ecirc;le
+maisonnette de papier, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces mousm&eacute;s aux mani&egrave;res pr&eacute;cieuses;
+grand gar&ccedil;on large, &agrave; voix br&egrave;ve et grave, entre deux toutes petites &agrave;
+voix d'oiseau qui le m&egrave;nent &agrave; leur gr&eacute;, le font manger avec des
+baguettes; lui apprennent le &laquo;pigeon vole&raquo; japonais,&mdash;et le
+trichent,&mdash;et se disputent,&mdash;et se p&acirc;ment de rire.</p>
+
+<p>Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanth&egrave;me et lui. Mais
+j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite &eacute;pous&eacute;e
+de hasard puisse jamais amener un trouble un peu s&eacute;rieux entre ce
+&laquo;fr&egrave;re&raquo; et moi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+
+<p>Ma famille japonaise, tr&egrave;s nombreuse et se produisant beaucoup;&mdash;un
+grand &eacute;l&eacute;ment de distraction pour les officiers du bord qui me visitent
+l&agrave;-haut, surtout pour le <i>komadachi taksan taka&iuml; (l'ami d'une extr&ecirc;me
+hauteur)</i>.</p>
+
+<p>Une belle-m&egrave;re charmante, tout &agrave; fait femme du monde; des petites
+belles-s&oelig;urs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.</p>
+
+<p>J'ai m&ecirc;me, au second degr&eacute;, un cousin pauvre qui est djin.&mdash;On h&eacute;sitait
+&agrave; m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la
+pr&eacute;sentation, nous avons &eacute;chang&eacute; un sourire de connaissance: c'&eacute;tait
+415!</p>
+
+<p>Sur ce pauvre 415, mes amis, &agrave; bord, font des gorges chaudes,&mdash;un
+surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit
+Charles N***, dont la belle-m&egrave;re a &eacute;t&eacute; quelque chose comme concierge, ou
+peu s'en faut, &agrave; la porte d'une pagode.</p>
+
+<p>Moi, qui fais grand cas de l'agilit&eacute; et de la force, j'appr&eacute;cie au
+contraire ce parent-l&agrave;.</p>
+
+<p>Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois
+que j'ai quelque course press&eacute;e &agrave; faire, je prie madame Prune d'envoyer
+en bas, &agrave; la station des djins, retenir mon cousin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+
+<p>J'arrivais &agrave; Diou-djen-dji &agrave; l'improviste, aujourd'hui, par un midi
+br&ucirc;lant. Au pied de notre escalier tra&icirc;naient les socques de bois de
+Chrysanth&egrave;me et ses sandales de cuir verni.</p>
+
+<p>Chez nous, en haut, tout &eacute;tait ouvert, avec des stores en bambou
+abaiss&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; du soleil; &agrave; travers leur tissu clair entraient l'air
+chaud et la lumi&egrave;re d'or. Cette fois, c'&eacute;taient des lotus que
+Chrysanth&egrave;me avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tomb&egrave;rent,
+d&egrave;s l'entr&eacute;e, sur ces grands calices roses.</p>
+
+<p>Elle dormait, elle, &eacute;tendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil
+de sieste.</p>
+
+<p>...Quelle forme &agrave; part ils ont toujours, ces bouquets arrang&eacute;s par
+Chrysanth&egrave;me: quelque chose de difficile &agrave; d&eacute;finir, une sveltesse
+japonaise, une gr&acirc;ce appr&ecirc;t&eacute;e que nous ne saurions pas leur donner.</p>
+
+<p>...Elle dormait &agrave; plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses
+&eacute;pingles d'&eacute;caille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps
+couch&eacute;. La petite tra&icirc;ne de sa tunique prolongeait en queue sa personne
+d&eacute;licate. Ses bras &eacute;taient &eacute;tendus en croix, ses manches d&eacute;ploy&eacute;es comme
+des ailes&mdash;et sa longue guitare gisait &agrave; son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elle avait un air de f&eacute;e morte. Ou bien encore elle ressemblait &agrave;
+quelque grande libellule bleue qui se serait abattue l&agrave; et qu'on y
+aurait clou&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame Prune, qui &eacute;tait mont&eacute;e derri&egrave;re moi, toujours empress&eacute;e,
+officieuse, manifesta par gestes des sentiments indign&eacute;s, en voyant
+cette r&eacute;ception insouciante de Chrysanth&egrave;me &agrave; son seigneur et
+ma&icirc;tre,&mdash;et s'avan&ccedil;a pour la r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me
+pla&icirc;t mieux ainsi!</p>
+
+<p>J'avais laiss&eacute; mes chaussures en bas, suivant l'usage, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des petits
+socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout
+doucement, pour aller m'asseoir sous la v&eacute;randa.</p>
+
+<p>Quel dommage que cette petite Chrysanth&egrave;me ne puisse pas toujours
+dormir: elle est tr&egrave;s d&eacute;corative, pr&eacute;sent&eacute;e de cette mani&egrave;re,&mdash;et puis,
+au moins, elle ne m'ennuie pas.&mdash;Peut-&ecirc;tre, qui sait? si j'avais le
+moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa t&ecirc;te et dans son
+c&oelig;ur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de
+pousser plus loin l'&eacute;tude de cette langue japonaise, je l'ai n&eacute;glig&eacute;e,
+tant j'ai senti l'impossibilit&eacute; de m'y int&eacute;resser jamais....</p>
+
+<p>Assis sous ma v&eacute;randa, je regardai &agrave; mes pieds les temples et les
+cimeti&egrave;res, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baign&eacute;
+de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui
+tremblait comme une fi&egrave;vre de l'air. Tout cela &eacute;tait calme, lumineux et
+chaud....</p>
+
+<p>Eh bien, pourtant, pas assez, &agrave; mon gr&eacute;! Qu'y a-t-il donc de chang&eacute; sur
+terre? Les midis br&ucirc;lants d'&eacute;t&eacute;, ceux que je retrouve dans mes souvenirs
+lointains, avaient-encore plus d'&eacute;clat, encore plus de soleil; le Baal
+autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que
+tout ceci n'est qu'une copie p&acirc;le de ce que j'ai connu dans mes
+premi&egrave;res ann&eacute;es, une copie &agrave; laquelle quelque chose manque. Et
+tristement je me demande &agrave; moi-m&ecirc;me: la splendeur des &eacute;t&eacute;s, est-ce que
+vraiment ce n'est que cela,&mdash;<i>n'&eacute;tait-ce</i> que cela? ou bien y a-t-il une
+erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses p&acirc;lir
+encore?...</p>
+
+<p>...Derri&egrave;re moi, une petite musique triste, triste &agrave; faire
+frissonner,&mdash;et gr&ecirc;le, gr&ecirc;le autant que le chant des cigales,&mdash;commen&ccedil;a
+de se faire en sourdine, puis s'&eacute;leva, g&eacute;missante, comme la plainte
+mi&egrave;vre de quelque &acirc;me japonaise en peine et en angoisse dans l'air
+silencieux de midi: Chrysanth&egrave;me et sa guitare, qui s'&eacute;veillaient
+ensemble....</p>
+
+<p>Et il me plut que cette id&eacute;e lui f&ucirc;t venue, de me faire de la musique,
+me voyant l&agrave;, au lieu de s'empresser &agrave; me dire bonjour. (A aucun moment
+je ne me suis impos&eacute; la contrainte d'avoir l'air un peu &eacute;pris d'elle;
+mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous
+sommes seuls.)&mdash;Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire
+et, de la main, je lui fis signe: &laquo;Allons, joue encore. Cela m'amuse
+d'&eacute;couter ta petite improvisation &eacute;trange.&raquo;&mdash;C'est singulier que la
+musique de ce peuple rieur puisse &ecirc;tre si plaintive. Mais, d&eacute;cid&eacute;ment,
+celle que fait Chrysanth&egrave;me m&eacute;rite d'&ecirc;tre entendue.... O&ugrave; donc a-t-elle
+pris cela? Quels indicibles r&ecirc;ves, &agrave; jamais myst&eacute;rieux pour moi, passent
+dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette mani&egrave;re?...</p>
+
+<p>...Tout &agrave; coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec,
+sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte,
+appara&icirc;t un imb&eacute;cile en complet de drap gris qui nous fait la r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, monsieur Kangourou!&mdash;Oh! comme vous arrivez &agrave; point,
+au moment o&ugrave; j'allais presque me monter l'imagination pour des choses
+japonaises!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite note de blanchissage, que M. Kangourou d&eacute;sirait nous
+pr&eacute;senter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose
+correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+
+<p>En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous,
+on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de
+jardins,&mdash;puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers
+qui s'en vont vers les cimes &agrave; travers les plantations de th&eacute;, les
+buissons de cam&eacute;lias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes
+tout autour de Nagasaki sont pleines de cimeti&egrave;res; depuis des si&egrave;cles
+et des si&egrave;cles, on monte l&agrave; des morts.</p>
+
+<p>Mais ces s&eacute;pultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il
+semble que, chez ce peuple enfantin et l&eacute;ger, la mort m&ecirc;me ne se prenne
+pas s&eacute;rieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des
+lotus, ou des bornes fun&eacute;raires avec des inscriptions d'or; elles se
+tiennent group&eacute;es dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des
+terrasses naturelles agr&eacute;ablement situ&eacute;es; on y arrive g&eacute;n&eacute;ralement par
+de longs escaliers de pierre tapiss&eacute;s de mousse, en passant de temps en
+temps sous quelqu'un de ces portiques sacr&eacute;s dont la forme, toujours la
+m&ecirc;me, est rude et simple, et qui sont une r&eacute;duction de ceux des temples.</p>
+
+<p>Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques
+qu'elles n'effraient pas, m&ecirc;me la nuit. C'est une r&eacute;gion de cimeti&egrave;res
+abandonn&eacute;s. Les morts qu'on avait cach&eacute;s l&agrave;-dessous se sont fondus dans
+la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux
+petits bouddhas rong&eacute;s par le lichen, semblent ne plus &ecirc;tre que
+l'attestation de s&eacute;ries d'existences ant&eacute;rieures aux n&ocirc;tres et tout &agrave;
+fait perdues dans le recul myst&eacute;rieux des temps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2>
+
+
+<p>Les repas de Chrysanth&egrave;me sont une invraisemblable chose.</p>
+
+<p>Cela commence le matin, au r&eacute;veil, par deux petits pruneaux verts des
+haies, confits dans du vinaigre et roul&eacute;s dans de la poudre de sucre.
+Une tasse de th&eacute; compl&egrave;te ce d&eacute;jeuner presque traditionnel au Japon, le
+m&ecirc;me que l'on mange en bas chez madame Prune, le m&ecirc;me que l'on sert aux
+voyageurs dans les h&ocirc;telleries.</p>
+
+<p>Cela se continue dans le courant du jour par deux d&icirc;nettes tr&egrave;s
+dr&ocirc;lement ordonn&eacute;es. De chez madame Prune, o&ugrave; ces choses se cuisinent,
+on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques
+tasses &agrave; couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en
+sauce, un bonbon sal&eacute;, un piment sucr&eacute;.... A tout cela, Chrysanth&egrave;me
+go&ucirc;te du bord des l&egrave;vres, &agrave; l'aide de ses petites baguettes, en relevant
+le bout de ses doigts avec une gr&acirc;ce affect&eacute;e. A chaque mets elle fait
+une grimace,&mdash;en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles apr&egrave;s,
+avec horreur.</p>
+
+<p>Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais
+ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire
+ni au nord, c'est le dessert et la fa&ccedil;on de le manger: apr&egrave;s tant de
+petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cercl&eacute;e de cuivre,
+une cuve &eacute;norme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz
+cuit &agrave; l'eau pure; Chrysanth&egrave;me en remplit un tr&egrave;s grand bol
+(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse
+avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette
+bleue;&mdash;brasse ces choses ensemble;&mdash;porte le bol &agrave; ses l&egrave;vres et
+enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au
+fond de son gosier.</p>
+
+<p>Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les
+derni&egrave;res miettes tomb&eacute;es sur ces nattes si blanches dont rien ne doit
+ternir jamais l'irr&eacute;prochable nettet&eacute;. La d&icirc;nette est termin&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">2 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>En bas, dans la ville, &agrave; un carrefour, une chanteuse des rues s'&eacute;tait
+install&eacute;e; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous &eacute;tions arr&ecirc;t&eacute;s
+comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanth&egrave;me et moi.</p>
+
+<p>Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et
+chantait, en roulant les yeux d'une mani&egrave;re f&eacute;roce comme un virtuose
+ex&eacute;cutant des difficult&eacute;s. Elle baissait la t&ecirc;te, se rentrait le menton
+dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps;
+elle arrivait &agrave; se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux
+crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'o&ugrave; (ce qui est la
+grande mani&egrave;re th&eacute;&acirc;trale, le dernier mot de l'art pour interpr&eacute;tation
+des morceaux tragiques).</p>
+
+<p>Yves lui jeta un regard indign&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par exemple! dit-il,&mdash;mais c'est la voix d'une... (dans son
+&eacute;tonnement, les mots lui manquaient)&mdash;c'est la voix d'un... d'un
+monstre!...</p>
+
+<p>Et il me regarda, presque &eacute;pouvant&eacute; par cette petite, anxieux de savoir
+ce que j'en pensais.</p>
+
+<p>D'ailleurs il &eacute;tait de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves,
+parce que je l'avais oblig&eacute; &agrave; sortir coiff&eacute; de certain chapeau de
+paille, &agrave; bords tr&egrave;s relev&eacute;s, qui ne lui pla&icirc;t pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il te va tr&egrave;s bien, Yves, je t'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble &agrave; un <i>nid de pie</i>, moi je
+trouve!</p>
+
+<p>Comme diversion &agrave; cette chanteuse et &agrave; ce chapeau, voici maintenant un
+cort&egrave;ge, qui nous arrive du bout de la rue l&agrave;-bas, quelque chose comme
+un enterrement. Des bonzes marchent en t&ecirc;te, v&ecirc;tus de robes en gaze
+noire,&mdash;un air de pr&ecirc;tres catholiques; le principal personnage du
+d&eacute;fil&eacute;, le mort, vient par-derri&egrave;re, assis dans une sorte de petit
+palanquin ferm&eacute;, tout &agrave; fait gentil. Suivent une bande de mousm&eacute;s,
+cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans
+des vases de forme sacr&eacute;e, les lotus artificiels &agrave; p&eacute;tales d'argent qui
+sont de rigueur pour les fun&eacute;railles; puis de belles dames marchent
+apr&egrave;s, minaudi&egrave;res, &eacute;touffant des envies de rire, sous des parasols o&ugrave;
+sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....</p>
+
+<p>Les voici tout pr&egrave;s de nous, il faut nous ranger pour leur faire
+place.&mdash;Et Chrysanth&egrave;me tout &agrave; coup prend un air de circonstance; Yves
+se d&eacute;couvre, &ocirc;te son <i>nid de pie</i>....</p>
+
+<p>C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais...
+cela en avait si peu l'air....</p>
+
+<p>Le cort&egrave;ge va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans
+la verte montagne toute peupl&eacute;e de tombes. L&agrave;, on d&eacute;posera dans la terre
+cet infortun&eacute; bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et
+ses fleurs en papier argent&eacute;. Enfin!... au moins il sera dans un lieu
+agr&eacute;able, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....</p>
+
+<p>On s'en reviendra, moiti&eacute; riant, moiti&eacute; pleurnichant.</p>
+
+<p>Demain, on n'y pensera plus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2>
+
+
+<p class="droit">4 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>La <i>Triomphante</i>, qui &eacute;tait sur rade, presque au pied des collines o&ugrave; ma
+maison est perch&eacute;e, entre aujourd'hui au bassin, pour r&eacute;parer ses flancs
+&eacute;raill&eacute;s pendant le long blocus de Formose.</p>
+
+<p>Et me voici fort loin de chez moi, &agrave; pr&eacute;sent; oblig&eacute; de traverser en
+canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanth&egrave;me, car ce bassin est
+situ&eacute; sur la rive oppos&eacute;e &agrave; Diou-djen-dji. Il est creus&eacute; dans une petite
+vall&eacute;e, &eacute;troite et profonde; toute sorte de verdures se penchent
+au-dessus, des bambous, des cam&eacute;lias, des arbres quelconques; notre
+m&acirc;ture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'&ecirc;tre accroch&eacute;es dans les
+branches.</p>
+
+<p>Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne &agrave; l'&eacute;quipage la
+facilit&eacute; de sortir clandestinement &agrave; n'importe quelle heure de la nuit,
+et nos matelots ont li&eacute; des relations avec toutes les petites filles des
+villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.</p>
+
+<p>Ce s&eacute;jour, cette libert&eacute; trop grande m'inqui&egrave;tent pour mon pauvre
+Yves,&mdash;auquel ce pays de plaisir tourne un peu la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-l&agrave; ne me soit pas venu
+plut&ocirc;t &agrave; moi, puisque j'ai tant fait que de l'&eacute;pouser....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2>
+
+
+<p>Je continue, malgr&eacute; la distance plus grande, d'aller chaque jour &agrave;
+Diou-djen-dji. La nuit tomb&eacute;e, quand les quatre m&eacute;nages amis du mien
+sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'<i>ami d'une surprenante
+hauteur</i>, nous redescendons en bande vers la ville, d&eacute;gringolant aux
+lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.</p>
+
+<p>Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements
+semblables, m&ecirc;mes stations devant les &eacute;talages baroques, m&ecirc;mes boissons
+sucr&eacute;es servies dans les m&ecirc;mes jardinets. Mais notre bande est souvent
+tr&egrave;s augment&eacute;e; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous
+confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et
+enfin des amies, des petites invit&eacute;es de dix ou douze ans quelquefois,
+fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousm&eacute;s ont d&eacute;sir&eacute; se
+montrer polies.</p>
+
+<p>Oh! l'&eacute;tonnante petite compagnie que nous tra&icirc;nons &agrave; notre suite, dans
+les maisons de th&eacute;, le soir! Les impayables minois, les piquets de
+fleurs dr&ocirc;lement plant&eacute;s sur des t&ecirc;tes enfantines et comiques!&mdash;On
+dirait d'un vrai pensionnat de mousm&eacute;s en r&eacute;cr&eacute;ation de nuit sous notre
+surveillance.</p>
+
+<p>Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez
+nous,&mdash;Chrysanth&egrave;me poussant de gros soupirs d'enfant fatigu&eacute;,
+s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque marche, s'appuyant &agrave; nos bras.</p>
+
+<p>Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de
+Chrysanth&egrave;me, puis redescend encore une fois, par le versant qui m&egrave;ne
+aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner
+la <i>Triomphante</i>.</p>
+
+<p>Nous, &agrave; l'aide d'une sorte d'anneau &agrave; secret, nous ouvrons la porte de
+notre jardin, o&ugrave; les pots de fleurs de madame Prune, align&eacute;s dans
+l'obscurit&eacute;, r&eacute;pandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons
+ce jardin, au clair de lune ou des &eacute;toiles, et nous montons chez nous.</p>
+
+<p>S'il est tr&egrave;s tard,&mdash;ce qui arrive quelquefois,&mdash;nous trouvons en
+rentrant tous nos panneaux de bois tir&eacute;s et ferm&eacute;s par les soins de M.
+Sucre (pr&eacute;caution contre les voleurs), notre appartement clos comme une
+vraie chambre europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Il y a, dans cette maison ainsi calfeutr&eacute;e, une &eacute;trange odeur m&ecirc;l&eacute;e &agrave;
+celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune,
+qui est mont&eacute;e du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;&mdash;presque
+une f&eacute;tidit&eacute; de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, dispos&eacute; pour notre
+coucher, descend du plafond avec un air de v&eacute;lum myst&eacute;rieux. Le Bouddha
+dor&eacute; sourit toujours devant ses veilleuses qui br&ucirc;lent; quelque phal&egrave;ne
+habitu&eacute;e du logis, qui dormait dans le jour coll&eacute;e &agrave; notre plafond,
+tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes
+gr&ecirc;les. Et sur le mur, plaqu&eacute;e, les pattes en &eacute;toile, sommeille quelque
+grosse araign&eacute;e des jardins,&mdash;qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le
+soir.&mdash;&laquo;Hou!&raquo; fait Chrysanth&egrave;me, indign&eacute;e, en me la d&eacute;signant du bout de
+son doigt.&mdash;Vite, l'&eacute;ventail consacr&eacute; aux b&ecirc;tes, pour la chasser
+dehors....</p>
+
+<p>Autour de nous r&egrave;gne un silence qui serre presque le c&oelig;ur, apr&egrave;s tous
+ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousm&eacute;s qui viennent
+de finir;&mdash;un silence de campagne, un silence de village endormi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2>
+
+
+<p>Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on
+ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons
+japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la
+m&eacute;moire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits
+nous arrivent les uns apr&egrave;s les autres, par s&eacute;ries, plus ou moins
+&eacute;touff&eacute;s, plus ou moins lointains.</p>
+
+<p>Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent tr&egrave;s mal,
+grincent, font tapage dans leurs rainures us&eacute;es.</p>
+
+<p>Les n&ocirc;tres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il
+faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissi&egrave;res, pour
+clore compl&egrave;tement l'esp&egrave;ce de halle ouverte que nous habitons. En
+g&eacute;n&eacute;ral, c'est Chrysanth&egrave;me qui se charge de ce soin de m&eacute;nag&egrave;re,
+peinant beaucoup, se pin&ccedil;ant les doigts souvent, et tr&egrave;s malhabile avec
+ses mains trop petites qui n'ont jamais travaill&eacute; de leur vie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine gr&acirc;ce, elle laisse
+tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue,
+qui a les m&ecirc;mes manches pagodes, la m&ecirc;me forme, moins la tra&icirc;ne, et
+qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur
+assortie.</p>
+
+<p>La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les &eacute;pingles,
+qui sont d&eacute;piqu&eacute;es et couchent pr&egrave;s de nous dans une bo&icirc;te en laque.</p>
+
+<p>Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de
+s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent
+&ecirc;tre subies.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine bo&icirc;te carr&eacute;e,
+en bois rouge, qui contient un petit pot &agrave; tabac, un petit fourneau de
+porcelaine avec des charbons toujours allum&eacute;s,&mdash;et enfin un petit vase
+en bambou pour d&eacute;poser la cendre et cracher la salive. (En bas, la bo&icirc;te
+&agrave; fumer de madame Prune, et ailleurs, les bo&icirc;tes &agrave; fumer de tous les
+Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les
+m&ecirc;mes choses dispos&eacute;es de la m&ecirc;me fa&ccedil;on,&mdash;et partout, au milieu des
+appartements pauvres ou riches, tra&icirc;nent par terre.)</p>
+
+<p>Le mot &laquo;pipe&raquo; est bien trivial et surtout bien gros pour d&eacute;signer ce
+mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un r&eacute;cipient
+microscopique, on met une seule pinc&eacute;e de tabac blond, hach&eacute; plus menu
+que des fils de soie.</p>
+
+<p>Deux bouff&eacute;es, trois au plus; cela dure &agrave; peine quelques secondes, et la
+pipe est finie.&mdash;Ensuite, <i>pan, pan, pan, pan</i>, on frappe le tuyau tr&egrave;s
+fort contre le rebord de la bo&icirc;te &agrave; fumer, pour faire tomber cette
+cendre qui ne veut jamais sortir;&mdash;et ce tapotage, qui s'entend partout,
+dans chaque maison, &agrave; n'importe quelle heure de la nuit ou du jour,
+dr&ocirc;le et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits
+caract&eacute;ristiques de la vie humaine....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Anata, nomimas&eacute;!</i> (Toi aussi, fume!) dit Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>Ayant rempli de nouveau la petite pipe aga&ccedil;ante, elle pr&eacute;sente &agrave; mes
+l&egrave;vres, avec une r&eacute;v&eacute;rence, le tube d'argent,&mdash;et je n'ose pas refuser,
+par courtoisie; mais c'est &acirc;cre, d&eacute;testable....</p>
+
+<p>Maintenant, avant de m'&eacute;tendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais
+rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du c&ocirc;t&eacute; du sentier d&eacute;sert,
+l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse
+passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attard&eacute;s ou
+d'autres phal&egrave;nes &eacute;tourdies.</p>
+
+<p>Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand
+violon sec; les bruissements les plus l&eacute;gers y grandissent, s'y
+d&eacute;figurent, y deviennent inqui&eacute;tants. Sous la v&eacute;randa, deux petites
+harpes &eacute;oliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de
+lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors,
+jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande
+musique &eacute;ternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend,
+comme un galop de sorci&egrave;re, passer la bataille &agrave; mort des chats, des
+rats et des hiboux....</p>
+
+<p>...Plus tard, aux derni&egrave;res heures de la nuit, Chrysanth&egrave;me ira fermer
+sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,&mdash;quand soufflera certain
+vent plus frais qui monte jusqu'&agrave; nous, de la mer et de la rade
+profonde, avec l'extr&ecirc;me matin.</p>
+
+<p>Auparavant elle se sera bien lev&eacute;e trois fois au moins, pour fumer:
+ayant b&acirc;ill&eacute; &agrave; la mani&egrave;re des chattes, s'&eacute;tant &eacute;tir&eacute;e, ayant contourn&eacute;
+dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains
+gracieuses, elle se redresse r&eacute;solument, pousse des plaintes de r&eacute;veil
+tr&egrave;s enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze,
+remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouff&eacute;es de la chose &acirc;cre
+et d&eacute;plaisante.</p>
+
+<p>Ensuite: <i>pan, pan, pan, pan</i>, contre la bo&icirc;te, pour secouer la cendre.
+Dans la sonorit&eacute; nocturne, cela fait un bruit terrible&mdash;qui r&eacute;veille
+madame Prune, c'&eacute;tait fatal. Et voil&agrave; madame Prune prise d'une envie de
+fumer, elle aussi, absolument suggestionn&eacute;e;&mdash;alors, &agrave; ce bruit d'en
+haut, r&eacute;pond d'en bas un autre: <i>pan, pan, pan, pan</i>, tout &agrave; fait
+pareil, exasp&eacute;rant et in&eacute;vitable comme un &eacute;cho.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2>
+
+
+<p>Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les
+panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de
+quelque petit marchand de fruits, parcourant d&egrave;s l'aube notre haut
+faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, &agrave; cette f&ecirc;te
+de la lumi&egrave;re revenue.</p>
+
+<p>Surtout, il y a la longue pri&egrave;re de madame Prune qui, d'en bas, nous
+arrive &agrave; travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule,
+r&eacute;guli&egrave;re et ber&ccedil;ante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts
+d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela
+se psalmodie abondamment; de temps &agrave; autre, quand les esprits lass&eacute;s
+n'&eacute;coutent plus, cela s'accompagne de battements de mains tr&egrave;s secs&mdash;ou
+bien des sons gr&ecirc;les de certain claquebois qui se compose de deux
+disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de pri&egrave;re;
+c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le b&ecirc;lement d'une
+vieille bique en d&eacute;lire....</p>
+
+<p>&laquo;<i>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre lav&eacute; les mains et les pieds, disent les saints livres, on
+invoquera le grand Dieu Ama-T&eacute;race-Omi-Kami, qui est le roi de puissance
+de l'empire Japonais; on invoquera les m&acirc;nes de tous les d&eacute;funts
+empereurs qui d&eacute;rivent de lui; les m&acirc;nes ensuite de tous ses anc&ecirc;tres
+personnels, jusqu'aux g&eacute;n&eacute;rations les plus recul&eacute;es; les Esprits de
+l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les
+Esprits s&eacute;pulcraux du pays des racines, etc., etc.</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, &ocirc;
+Ama-T&eacute;race-Omi-Kami, roi de puissance. Prot&eacute;gez sans cesse votre peuple
+qui est pr&ecirc;t &agrave; se sacrifier &agrave; la patrie. Accordez-moi de devenir tr&egrave;s
+sainte comme vous &ecirc;tes et faites-moi la gr&acirc;ce de chasser de mon esprit
+les id&eacute;es obscures. Je suis l&acirc;che et p&eacute;cheresse: expulsez mes l&acirc;chet&eacute;s
+et mes p&eacute;ch&eacute;s comme le vent du nord emporte la poussi&egrave;re dans la mer.
+Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des salet&eacute;s dans
+la rivi&egrave;re de Kamo.&mdash;Faites-moi la gr&acirc;ce de devenir la plus riche femme
+du monde.&mdash;Je crois en votre lumi&egrave;re qui se r&eacute;pandra sur la terre et
+l'&eacute;claircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la gr&acirc;ce de
+conserver la sant&eacute; de ma famille,&mdash;et surtout la mienne, &agrave; moi, qui, &ocirc;
+Ama-T&eacute;race-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-m&ecirc;me, etc., etc.&raquo;</p>
+
+<p>Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste
+interminable des anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout
+cela, vite &agrave; perdre haleine, sans en rien omettre.</p>
+
+<p>Et c'est bien &eacute;trange &agrave; entendre; &agrave; la fin, on ne dirait plus un chant
+humain; c'est comme une s&eacute;rie de formules magiques qui s'&eacute;chapperaient,
+se d&eacute;videraient d'un rouleau in&eacute;puisable, pour prendre leur vol dans
+l'air. Par son &eacute;tranget&eacute; m&ecirc;me et par sa persistance d'incantation, cela
+arrive &agrave; produire, dans ma t&ecirc;te encore endormie, une sorte d'impression
+religieuse.</p>
+
+<p>Et chaque jour je m'&eacute;veille au bruit de cette litanie shinto&iuml;ste qui
+vibre au-dessous de moi dans la sonorit&eacute; exquise des matins
+d'&eacute;t&eacute;,&mdash;tandis que nos veilleuses s'&eacute;teignent devant le Bouddha
+souriant, tandis que l'&eacute;ternel soleil, &agrave; peine lev&eacute;, envoie d&eacute;j&agrave;, par
+les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent
+notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues
+fl&egrave;ches d'or.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre &agrave; quatre jusqu'&agrave;
+la mer, par des sentiers d'herbes pleins de ros&eacute;e,&mdash;et regagner mon
+navire.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Autrefois c'&eacute;tait le chant du muezzin qui me r&eacute;veillait, les
+matins sombres d'hiver, l&agrave;-bas dans le grand Stamboul enseveli....</p>
+
+<p>-----------</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2>
+
+
+<p>Chrysanth&egrave;me a apport&eacute; peu de bagage avec elle, sachant bien que notre
+mariage ne durera pas.</p>
+
+<p>Elle a plac&eacute; ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches
+ferm&eacute;es qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement
+(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas d&eacute;montable).
+Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les
+&eacute;tag&egrave;res, les compartiments int&eacute;rieurs, en bois finement menuis&eacute;, sont
+dispos&eacute;s d'une mani&egrave;re trop cherch&eacute;e, trop ing&eacute;nieuse, qui &eacute;veille des
+craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On d&eacute;pose l&agrave;
+les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires
+pourraient bien, d'elles-m&ecirc;mes, vous les escamoter.</p>
+
+<p>Parmi les affaires de Chrysanth&egrave;me, ce qui m'amuse &agrave; regarder, c'est la
+bo&icirc;te consacr&eacute;e aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de
+fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image colori&eacute;e d'une
+usine des environs de Londres.&mdash;Naturellement c'est comme chose d'art
+exotique, comme <i>bibelot</i>, que Chrysanth&egrave;me la pr&eacute;f&egrave;re &agrave; d'autres
+mignonnes bo&icirc;tes, en laque ou en marqueterie, qu'elle poss&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousm&eacute;: de
+l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, tr&egrave;s mince,
+taill&eacute; en longues bandes &eacute;troites; de bizarres enveloppes, o&ugrave; l'on
+introduit ce papier (apr&egrave;s l'avoir repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me une trentaine de
+fois), et qui sont orn&eacute;es de paysages, de poissons, de crabes ou
+d'oiseaux.</p>
+
+<p>Sur des lettres anciennes, qui sont l&agrave;, &agrave; elle adress&eacute;es, je sais
+reconna&icirc;tre les deux caract&egrave;res qui signifient son nom: &laquo;Kikou-San&raquo;
+(Chrysanth&egrave;me madame). Et quand je l'interroge, elle me r&eacute;pond en
+japonais, avec un air de femme s&eacute;rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.</p>
+
+<p>Oh! ces amies de Chrysanth&egrave;me, quels minois elles ont! Il y a leurs
+portraits, dans cette m&ecirc;me bo&icirc;te; leurs photographies, coll&eacute;es sur des
+<i>cartes de visite</i> qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de
+Nagasaki: des petites personnes qui &eacute;taient faites pour figurer
+gentiment dans des paysages d'&eacute;ventail et qui se sont efforc&eacute;es d'avoir
+un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-t&ecirc;te en leur
+disant: &laquo;Ne bougeons plus.&raquo;</p>
+
+<p>Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,&mdash;et surtout les
+r&eacute;ponses que leur fait ma mousm&eacute;....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2>
+
+
+<p class="droit">10 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Ce soir, grande pluie; nuit &eacute;paisse et noire. Vers dix heures, revenant
+d'une de ces maisons de th&eacute; &agrave; la mode que nous fr&eacute;quentons beaucoup,
+nous arrivons, Yves, Chrysanth&egrave;me et moi, &agrave; certain angle familier de la
+grand'rue, &agrave; certain tournant o&ugrave; il faut quitter les lumi&egrave;res et le
+bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers
+&agrave; pic qui montent chez nous, &agrave; Diou-djen-dji.</p>
+
+<p>L&agrave;, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une
+lanterne, chez une vieille marchande nomm&eacute;e madame Tr&egrave;s-Propre*, dont
+nous sommes les pratiques assidues.&mdash;C'est inou&iuml; la consommation que
+nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures
+repr&eacute;sentent invariablement des papillons de nuit ou des
+chauves-souris.&mdash;Au plafond de la boutique, il y en a des quantit&eacute;s
+&eacute;normes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte
+sur une table pour les attraper.&mdash;Le gris ou le rouge sont nos couleurs
+habituelles; madame Tr&egrave;s-Propre sait cela et n&eacute;glige les lanternes
+vertes ou bleues. Mais il est toujours tr&egrave;s difficile d'en d&eacute;crocher
+une,&mdash;&agrave; cause des b&acirc;tonnets par o&ugrave; on les tient, des ficelles par o&ugrave; on
+les attache, qui s'enchev&ecirc;trent ensemble. Par des gestes outr&eacute;s, madame
+Tr&egrave;s Propre exprime combien elle est d&eacute;sol&eacute;e d'abuser ainsi de nos
+honorables moments: oh! si cela ne d&eacute;pendait que d'elle-m&ecirc;me!... mais
+voil&agrave;, ces choses emm&ecirc;l&eacute;es n'ont aucune consid&eacute;ration pour la dignit&eacute;
+des personnes. Avec mille singeries, elle croit m&ecirc;me devoir leur faire
+des menaces et leur montrer le poing, &agrave; ces ficelles ind&eacute;brouillables
+qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.&mdash;C'est bien, nous
+connaissons ce man&egrave;ge par c&oelig;ur. Si cela l'impatiente, cette vieille
+dame, nous aussi. Chrysanth&egrave;me, qui s'endort, est prise d'une s&eacute;rie de
+petits b&acirc;illements de chat, qu'elle ne se donne m&ecirc;me pas la peine de
+dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue
+tr&egrave;s longue &agrave; l'id&eacute;e de cette c&ocirc;te si raide qu'il va falloir cette nuit
+remonter sous une pluie battante.</p>
+
+<p>*<i>En japonais O S&eacute;&iuml;-San.</i></p>
+
+<p>Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu,
+grimper chaque soir jusqu'&agrave; ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce
+logis de l&agrave;-haut?...</p>
+
+<p>L'ond&eacute;e redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins
+rapides, criant gare, &eacute;claboussant les pi&eacute;tons, projetant, en tra&icirc;n&eacute;es
+dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des
+mousm&eacute;s et des vieilles dames, trouss&eacute;es, crott&eacute;es, rieuses tout de m&ecirc;me
+sous leurs parapluies de papier, &eacute;changeant des r&eacute;v&eacute;rences et faisant
+claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un
+tapotement de sabots et d'un gr&eacute;sillement de pluie.</p>
+
+<p>Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arr&ecirc;te voyant
+notre d&eacute;tresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller
+d&eacute;poser sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra &agrave; notre
+secours, avec tout ce qui est n&eacute;cessaire &agrave; notre triste situation.</p>
+
+<p>Enfin voici notre lanterne d&eacute;croch&eacute;e, allum&eacute;e, pay&eacute;e. En face, il y a
+une autre boutique &agrave; laquelle nous nous arr&ecirc;tons aussi chaque soir;
+c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons
+toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.&mdash;Tr&egrave;s
+s&eacute;millante cette p&acirc;tissi&egrave;re, et en frais de coquetterie avec nous; elle
+forme vignette de paravent derri&egrave;re ses piles de g&acirc;teaux agr&eacute;ment&eacute;es de
+petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,&mdash;et, &agrave; cause
+des goutti&egrave;res qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre
+son &eacute;talage de bonbons blancs ou roses, arrang&eacute;s tr&egrave;s artistement sur
+des branches de cypr&egrave;s fines et fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>*<i>En japonais: T&ocirc;ki-San.</i></p>
+
+<p>Pauvre 415, quelle providence pour nous!&mdash;Il repara&icirc;t d&eacute;j&agrave;, cet
+excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau
+ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux
+parapluies, emprunt&eacute;s &agrave; un marchand de porcelaine qui est aussi notre
+parent &eacute;loign&eacute;. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se
+servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont
+dr&ocirc;les: en papier naturellement, &agrave; plissures cir&eacute;es et gomm&eacute;es, avec
+l'in&eacute;vitable vol de cigognes sem&eacute; en guirlande tout autour.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me, b&acirc;illant de plus en plus &agrave; sa mani&egrave;re chatte et devenue
+c&acirc;line pour se faire tra&icirc;ner, essaie de prendre mon bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mousm&eacute;, pour ce soir, si tu demandais plut&ocirc;t ce service &agrave; Yves-San; je
+suis s&ucirc;r que cela nous arrangerait tous les trois.</p>
+
+<p>La voil&agrave; donc, elle toute petite, pendue &agrave; ce tr&egrave;s grand, et ils
+grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous &eacute;claire, et
+dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de
+tout cet orage d&eacute;gringolant de la montagne. La route nous para&icirc;t longue
+cette nuit, difficile, glissante; les s&eacute;ries de marches, interminables.
+Des jardins, des maisons, &eacute;chafaud&eacute;s les uns par-dessus les autres; des
+terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurit&eacute;, se secouent sur nos
+t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>On dirait que Nagasaki monte en m&ecirc;me temps que nous,&mdash;mais l&agrave;-bas, tr&egrave;s
+loin, dans une sorte de bu&eacute;e qui semble lumineuse sous le noir du ciel;
+il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs,
+de rires.</p>
+
+<p>Cette pluie d'&eacute;t&eacute; n'a pas rafra&icirc;chi l'air encore. A cause de la chaleur
+orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont rest&eacute;es
+ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes
+toujours allum&eacute;es devant les Bouddhas familiers et les autels
+d'anc&ecirc;tres;&mdash;mais tous les bons Nippons d&eacute;j&agrave; couch&eacute;s. Sous les
+traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aper&ccedil;oit, &eacute;tendus par
+rang&eacute;es, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou
+s'&eacute;ventent: des Nippons, des Nipponnes, et des b&eacute;b&eacute;s nippons aussi, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en
+indienne bleu fonc&eacute; et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.</p>
+
+<p>Il y a de rares maisons o&ugrave; l'on s'amuse encore: de loin en loin,
+par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque
+danse incompr&eacute;hensiblement rythm&eacute;e dont la ga&icirc;t&eacute; est triste.</p>
+
+<p>Voici certain puits entour&eacute; de bambous, aupr&egrave;s duquel nous avons
+l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanth&egrave;me.
+Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le
+bien reconna&icirc;tre: c'est qu'il marque pour nous la moiti&eacute; de la route.</p>
+
+<p>Et enfin, enfin, voici notre logis!&mdash;Porte close; obscurit&eacute; et silence
+profonds. Tous nos panneaux ont &eacute;t&eacute; ferm&eacute;s par les soins de M. Sucre et
+de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.</p>
+
+<p>Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre
+encore, pour aller r&ocirc;der le long de la mer, en qu&ecirc;te d'un sampan de
+louage. Non, il ne retournera pas &agrave; bord ce soir; nous allons le faire
+coucher chez nous. Sa petite chambre a &eacute;t&eacute; pr&eacute;vue, du reste, dans les
+conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de
+suite,&mdash;bien qu'il refuse, par discr&eacute;tion. Entrons, d&eacute;chaussons-nous,
+secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tomb&eacute;e,
+et montons dans notre appartement.</p>
+
+<p>Devant le Bouddha, les petites lampes br&ucirc;lent; au milieu de la chambre,
+la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la premi&egrave;re impression est
+bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai myst&egrave;re, &agrave; cause
+de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil,
+il fait toujours bon rentrer chez soi....</p>
+
+<p>Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanth&egrave;me, tr&egrave;s en train &agrave;
+l'id&eacute;e que son grand ami va coucher pr&egrave;s d'elle, y met toutes ses
+forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissi&egrave;res
+trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une
+chambre &agrave; part, un compartiment dans la grande bo&icirc;te o&ugrave; nous
+logeons.&mdash;Je les avais crus compl&egrave;tement blancs, ces panneaux: eh bien,
+non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,&mdash;peintes en
+grisaille dans ces poses in&eacute;vitables que l'art japonais a consacr&eacute;es:
+l'une qui porte la t&ecirc;te alti&egrave;re et l&egrave;ve une jambe avec noblesse, l'autre
+qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au
+bout d'un mois de Japon!...</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc Yves couch&eacute; et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est
+venu ce soir plus vite qu'&agrave; moi-m&ecirc;me: c'est que j'ai cru remarquer des
+regards tr&egrave;s longs, de Chrysanth&egrave;me &agrave; lui, de lui &agrave; Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une
+crainte me vient &agrave; pr&eacute;sent d'avoir jet&eacute; un certain trouble dans sa t&ecirc;te.
+De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait
+mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave &agrave; ma confiance en
+lui....</p>
+
+<p>On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent;
+des senteurs de terre mouill&eacute;e nous arrivent des jardins et de la
+montagne. Je m'ennuie d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment dans ce g&icirc;te ce soir; le bruit de la
+petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanth&egrave;me
+s'accroupit devant sa bo&icirc;te &agrave; fumer, je lui trouve un air <i>peuple</i> dans
+le plus mauvais sens du mot.</p>
+
+<p>Je la prendrais en haine, ma mousm&eacute;, si elle entra&icirc;nait mon pauvre Yves
+&agrave; une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-&ecirc;tre plus....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2>
+
+
+<p class="droit">12 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Les &eacute;poux Y*** et Sikou-San ont divorc&eacute; hier.&mdash;Le m&eacute;nage Charles N*** et
+Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficult&eacute;s avec ces petits
+bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants,
+insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser
+de leur maison, en intimidant leur propri&eacute;taire (sous l'amabilit&eacute;
+obs&eacute;quieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui
+venons d'Europe); les voil&agrave; donc oblig&eacute;s d'accepter l'hospitalit&eacute; de
+leur belle-m&egrave;re, situation bien p&eacute;nible.&mdash;Et puis Charles N*** se croit
+tromp&eacute;. Il n'y a pas d'illusion &agrave; se faire du reste: ces partis, que
+nous a procur&eacute;s M. Kangourou, sont des <i>demi-jeunes filles</i>, si l'on
+peut dire, des petites personnes ayant d&eacute;j&agrave; eu dans leur vie un l&eacute;ger
+roman, ou m&ecirc;me deux. Alors, il est bien naturel de se m&eacute;fier un peu....</p>
+
+<p>Le m&eacute;nage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.</p>
+
+<p>Le mien conserve plus de dignit&eacute;, non moins d'ennui. L'id&eacute;e de divorcer
+m'est bien venue; mais je ne vois gu&egrave;re de raison valable pour faire cet
+affront &agrave; Chrysanth&egrave;me, et puis une chose surtout m'a arr&ecirc;t&eacute;: j'ai eu
+des difficult&eacute;s, moi aussi, avec les autorit&eacute;s civiles.</p>
+
+<p>Avant-hier, M. Sucre tr&egrave;s &eacute;mu, madame Prune en p&acirc;moison, mademoiselle
+Oyouki tout en larmes sont mont&eacute;s chez moi comme un ouragan. Les agents
+de la police nipponne &eacute;taient venus leur faire de grosses menaces, pour
+loger ainsi, en dehors de la concession europ&eacute;enne, un Fran&ccedil;ais
+morganatiquement mari&eacute; &agrave; une Japonaise,&mdash;et la terreur les prenait
+d'&ecirc;tre poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me
+priaient de partir.</p>
+
+<p>Le lendemain donc, accompagn&eacute; de l'<i>ami d'une invraisemblable hauteur</i>
+qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'&eacute;tat civil,
+dans le but d'y faire une sc&egrave;ne affreuse.</p>
+
+<p>Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent compl&egrave;tement;
+quand on est tr&egrave;s en col&egrave;re, il faut se contenter d'employer le
+<i>tutoiement d'inf&eacute;riorit&eacute;</i> et la <i>conjugaison famili&egrave;re</i> qui est &agrave;
+l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de
+tous les petits fonctionnaires ahuris, je d&eacute;bute en ces termes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel
+pourboire faut-il t'offrir, r&eacute;union de petits &ecirc;tres plus vils que les
+portefaix des rues?</p>
+
+<p>Grand scandale muet, consternation silencieuse, r&eacute;v&eacute;rences estomaqu&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable
+personne; on ne demande pas mieux, m&ecirc;me Seulement, pour me soumettre aux
+lois du pays, j'aurais d&ucirc; venir ici d&eacute;clarer mon nom et celui de la
+jeune personne que... avec laquelle....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu expr&egrave;s, troupe
+m&eacute;prisable, il n'y a pas trois semaines!</p>
+
+<p>Alors je prends moi-m&ecirc;me le registre de l'&eacute;tat civil: en feuilletant, je
+retrouve la page, ma signature et, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, le petit grimoire qu'a
+dessin&eacute; Chrysanth&egrave;me:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, assembl&eacute;e d'imb&eacute;ciles, regarde!</p>
+
+<p>Survient un tr&egrave;s haut chef&mdash;petit vieux grotesque en redingote
+noire&mdash;qui de son bureau &eacute;coutait la sc&egrave;ne:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux
+officiers fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>Je conte plus poliment mon cas &agrave; ce personnage qui se confond en
+promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent &agrave; quatre
+pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans
+rendre les saluts.</p>
+
+<p>M. Sucre et madame Prune peuvent &ecirc;tre tranquilles, on ne les inqui&eacute;tera
+plus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">23 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Le s&eacute;jour de la <i>Triomphante</i> dans le bassin, l'&eacute;loignement o&ugrave; nous
+sommes de la ville, me servent de pr&eacute;texte depuis deux ou trois jours
+pour ne plus aller &agrave; Diou-djen-dji voir Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. D&egrave;s l'aube, une l&eacute;gion de
+petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur d&icirc;ner dans des
+paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux fran&ccedil;ais;
+mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et
+d'empress&eacute; qui fait songer &agrave; des rats. Ils se faufilent d'abord sans
+bruit, s'insinuent, et bient&ocirc;t on en trouve partout, sous la quille, &agrave;
+fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, r&eacute;parent.</p>
+
+<p>Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplomb&eacute; par des rochers et
+des fouillis de verdure.</p>
+
+<p>Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus &eacute;trange et plus
+jolie qui nous arrive: celle des scarab&eacute;es et des papillons.</p>
+
+<p>Des papillons extravagants, comme sur les &eacute;ventails. Il y en a de tout
+noirs, qui se jettent contre nous par &eacute;tourderie, si l&eacute;gers qu'on dirait
+de grandes ailes tremblotantes, attach&eacute;es ensemble, sans corps.</p>
+
+<p>Yves les regarde, &eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout &agrave;
+l'heure, un si grand... qu'il m'a &eacute;pouvant&eacute;; j'ai cru que c'&eacute;tait... une
+chauve-souris qui avait affaire &agrave; moi.</p>
+
+<p>Un timonier, qui en a attrap&eacute; un tr&egrave;s singulier, l'emporte,
+pr&eacute;cieusement, pour le mettre &agrave; s&eacute;cher dans son livre de signaux, comme
+on fait pour les fleurs.</p>
+
+<p>Un autre matelot qui passe, portant son maigre r&ocirc;ti au four dans une
+gamelle, le regarde d'un &oelig;il dr&ocirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">24 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Cinq jours bient&ocirc;t que j'ai abandonn&eacute; ma maison nette et Chrysanth&egrave;me.</p>
+
+<p>Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer
+ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour
+<i>caler les m&acirc;ts de hune, amener les basses vergues</i>, prendre toutes les
+dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout
+s'agite et se tord au-dessus de nos t&ecirc;tes; sur les parois des montagnes
+surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un
+air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits
+sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de
+bambou, de la terre.</p>
+
+<p>Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette temp&ecirc;te d&eacute;tonne; il
+semble que son effort soit exag&eacute;r&eacute; et sa musique trop grande.</p>
+
+<p>Vers le soir, les grosses nu&eacute;es sombres roulent si vite que les averses
+sont courtes, tout de suite &eacute;goutt&eacute;es, tout de suite finies.&mdash;Alors je
+tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les
+verdures mouill&eacute;es:&mdash;il y a des petits sentiers qui y m&egrave;nent, entre des
+buissons de cam&eacute;lias et de bambous.</p>
+
+<p>...Pour laisser passer une ond&eacute;e, je me r&eacute;fugie dans la cour d'un tr&egrave;s
+vieux temple, qui est &agrave; mi-c&ocirc;te, abandonn&eacute; au milieu d'un bois d'arbres
+s&eacute;culaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de
+granit, en passant sous de tr&egrave;s &eacute;tranges portiques, aussi rong&eacute;s que les
+Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la
+lumi&egrave;re y est voil&eacute;e, verd&acirc;tre; il y tombe une pluie torrentielle, m&ecirc;l&eacute;e
+de feuilles et de mousses arrach&eacute;es. Des vieux monstres en granit, de
+tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces
+d'une f&eacute;rocit&eacute; souriante; leurs figures expriment des myst&egrave;res sans nom,
+qui font frissonner, au milieu de cette musique g&eacute;missante du vent, sous
+cette obscurit&eacute; des nuages et des branches.</p>
+
+<p>Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes
+qui ont con&ccedil;u tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit
+partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins
+solitaires.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, au cr&eacute;puscule de cette journ&eacute;e de typhon, toujours
+dans cette m&ecirc;me montagne, le hasard me conduit sous des arbres
+ressemblant &agrave; des ch&ecirc;nes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les
+touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couch&eacute;es, rebrouss&eacute;es en
+tous sens.... L&agrave;, je retrouve tr&egrave;s nettement tout d'un coup ma premi&egrave;re
+impression de grand vent dans les bois&mdash;dans les bois de la Limoise, en
+Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, &agrave; l'un des mois de mars de ma
+petite enfance.</p>
+
+<p>Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes
+yeux ont vu dans la campagne,&mdash;et les ann&eacute;es rapides ont pass&eacute; sur ce
+souvenir&mdash;et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consum&eacute;....</p>
+
+<p>J'y reviens beaucoup trop souvent &agrave; mon enfance; j'en rab&acirc;che en v&eacute;rit&eacute;.
+Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en
+ce temps-l&agrave;; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais
+avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie;
+c'&eacute;taient comme des images r&eacute;veill&eacute;es, des rappels d'existences
+ant&eacute;rieures; ou bien c'&eacute;taient comme des pressentiments d'existences &agrave;
+venir, d'incarnations futures dans des pays de r&ecirc;ve; et puis des
+attentes de merveilles de toute sorte&mdash;que le monde et la vie me
+r&eacute;servaient sans doute pour plus tard&mdash;pour quand je grandirais. Eh
+bien, j'ai grandi et n'ai rien trouv&eacute; sur ma route, de toutes ces choses
+vaguement entrevues; au contraire, tout s'est r&eacute;tr&eacute;ci et obscurci peu &agrave;
+peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effac&eacute;s, les horizons d'en
+avant se sont lentement referm&eacute;s et remplis de t&eacute;n&egrave;bres grises. Il sera
+bient&ocirc;t l'heure de m'en retourner dans l'&eacute;ternelle poussi&egrave;re, et je m'en
+irai sans avoir compris le pourquoi myst&eacute;rieux de tous ces mirages de
+mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles
+patries jamais retrouv&eacute;es, de je ne sais quels &ecirc;tres d&eacute;sir&eacute;s ardemment
+et jamais embrass&eacute;s....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2>
+
+
+<p>M. Sucre, avec mille gr&acirc;ces, du bout de son fin pinceau tremp&eacute; dans
+l'encre de Chine, a trac&eacute; sur une jolie feuille de papier de riz deux
+cigognes charmantes et me les a offertes de la mani&egrave;re la plus aimable,
+comme un souvenir de lui. Elles sont l&agrave;, dans ma chambre de bord, et,
+d&egrave;s que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les tra&ccedil;ant &agrave; main
+lev&eacute;e avec une si &eacute;l&eacute;gante aisance.</p>
+
+<p>Le godet dans lequel M. Sucre d&eacute;laie son encre est en lui-m&ecirc;me un vrai
+bijou. Taill&eacute; dans un bloc de jade, il repr&eacute;sente un petit lac avec un
+rebord fouill&eacute; en mani&egrave;re de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une
+petite maman crapaud, &eacute;galement en jade, qui s'avance comme pour se
+baigner dans le petit lac o&ugrave; M. Sucre entretient quelques gouttelettes
+d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants
+crapauds &eacute;galement en jade, l'un perch&eacute; sur sa t&ecirc;te, les trois autres
+fol&acirc;trant sous son ventre.</p>
+
+<p>M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il
+excelle vraiment &agrave; repr&eacute;senter des groupes, des duos, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don
+d'interpr&eacute;ter ce sujet d'une mani&egrave;re aussi rapide et aussi galante:
+d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les
+plumes, crac, crac, crac,&mdash;une douzaine de coups de son habile pinceau,
+tenu d'une main tr&egrave;s joliment pos&eacute;e,&mdash;et &ccedil;a y est, et d'un r&eacute;ussi
+toujours!</p>
+
+<p>M. Kangourou raconte, sans y trouver &agrave; redire d'ailleurs, qu'autrefois
+ce talent a rendu de grands services &agrave; M. Sucre. C'est que madame Prune,
+para&icirc;t il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait &agrave;
+pr&eacute;sent, en voyant une vieille dame si d&eacute;vote, si bien pos&eacute;e, ayant des
+sourcils ras&eacute;s si correctement...&mdash;enfin madame Prune, para&icirc;t-il,
+recevait autrefois beaucoup de messieurs,&mdash;des messieurs qui venaient
+toujours isol&eacute;ment,&mdash;et cela donnait &agrave; penser.... Or, quand madame Prune
+&eacute;tait occup&eacute;e avec une visite, si un nouvel arrivant se pr&eacute;sentait, son
+ing&eacute;nieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre,
+le retenir, s'offrait aussit&ocirc;t &agrave; lui peindre quelques cigognes, dans des
+attitudes vari&eacute;es....</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment, &agrave; Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain &acirc;ge
+poss&egrave;dent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de
+genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2>
+
+
+<p class="droit">Dimanche 25 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir, pendant mon quart, la <i>Triomphante</i> quitte sa
+prison creus&eacute;e entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de
+man&oelig;uvre, puis nous mouillons sur rade, &agrave; notre ancienne place, au pied
+des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un
+nuage; il a cette limpidit&eacute; particuli&egrave;re aux ciels que les typhons ont
+balay&eacute;s, transparence excessive, permettant de distinguer dans les
+lointains d'infimes d&eacute;tails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le
+grand souffle terrible avait emport&eacute; jusqu'aux plus l&eacute;g&egrave;res brumes
+errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, apr&egrave;s ces
+pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une
+splendeur printani&egrave;re, se sont rafra&icirc;chies&mdash;comme s'avivent d'un &eacute;clat
+mouill&eacute; les tons d'une peinture fra&icirc;chement lav&eacute;e. Les sampans et les
+jonques, qui depuis trois jours s'&eacute;taient tenus blottis, s'en vont vers
+le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la
+migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.</p>
+
+<p>A huit heures, &agrave; la nuit, la man&oelig;uvre &eacute;tant termin&eacute;e, je m'embarque
+avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entra&icirc;ne cette fois et veut me
+ramener dans mon logis.</p>
+
+<p>A terre, une bonne odeur de foin mouill&eacute;. Un clair de lune admirable,
+dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit &agrave;
+Diou-djen-dji, retrouver Chrysanth&egrave;me, que j'ai presque un remords, sans
+qu'il y paraisse, d'avoir abandonn&eacute;e si longtemps.</p>
+
+<p>En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, l&agrave;-haut
+perch&eacute;e. Elle est tout ouverte, tr&egrave;s &eacute;clair&eacute;e, et on y joue de la
+guitare. Voici m&ecirc;me que j'aper&ccedil;ois la t&ecirc;te d'or de mon Bouddha, entre
+les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis
+Chrysanth&egrave;me appara&icirc;t aussi, sous la v&eacute;randa, en silhouette tr&egrave;s
+nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches
+retombantes, accoud&eacute;e comme pour nous attendre.</p>
+
+<p>Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une mani&egrave;re un peu h&eacute;sitante,
+mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace &agrave; pleins
+bras.</p>
+
+<p>Et je le revois sans d&eacute;plaisir, ce logis japonais dont j'avais presque
+oubli&eacute; l'existence, que je m'&eacute;tonne de retrouver encore mien.
+Chrysanth&egrave;me a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour
+une f&ecirc;te, elle a &eacute;largi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allum&eacute; nos
+lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la <i>Triomphante</i>, elle esp&eacute;rait
+bien que nous allions enfin revenir et, ses pr&eacute;paratifs termin&eacute;s, pour
+occuper ses heures d'attente, elle &eacute;tudiait un duo de guitare avec
+Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux,
+entreprendre une travers&eacute;e si longue, en sampan sur la rade....</p>
+
+<p>Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il
+faudrait &ecirc;tre difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce
+soir.</p>
+
+<p>Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande
+promenade dans Nagasaki; nous emm&egrave;nerons Oyouki-San, deux cousines de
+Chrysanth&egrave;me qui se trouvent l&agrave;, et d'autres petites voisines encore si
+cela leur fait plaisir; nous ach&egrave;terons les jouets les plus dr&ocirc;les; nous
+mangerons toute esp&egrave;ce de g&acirc;teaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme
+nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons
+&agrave; point! Justement il y a p&egrave;lerinage de nuit au grand temple de la
+<i>Tortue Sauteuse!</i> Toute la ville y sera; tous les camarades mari&eacute;s
+viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et
+Jonquille, avec l'<i>ami d'une invraisemblable hauteur</i>. Et elles deux,
+pauvre Chrysanth&egrave;me, pauvre Oyouki-San, le c&oelig;ur tr&egrave;s gros, restaient au
+logis, parce que nous n'&eacute;tions pas l&agrave; et parce que madame Prune, apr&egrave;s
+son d&icirc;ner, avait &eacute;t&eacute; prise de p&acirc;moisons et de vapeurs....</p>
+
+<p>Vite, la toilette des mousm&eacute;s. Chrysanth&egrave;me est d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;te. Oyouki
+change de robe &agrave; la h&acirc;te, s'habille de gris souris, me prie d'arranger
+le n&oelig;ud bouffant de sa belle ceinture&mdash;, qui est en satin noir doubl&eacute;
+de jaune orange&mdash;, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon
+d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de b&acirc;tonnets; M. Sucre
+remercie pour sa fille, remercie &agrave; n'en plus finir, nous reconduit,
+tombe &agrave; quatre pattes sur sa porte&mdash;, et nous nous &eacute;loignons assez
+gaiement, dans la nuit transparente et douce.</p>
+
+<p>En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande f&ecirc;te. Les
+rues sont pleines de monde; la foule passe,&mdash;comme un flot rieur,
+capricieux, lent, in&eacute;gal,&mdash;mais s'&eacute;coule tout enti&egrave;re dans la m&ecirc;me
+direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais
+cependant l&eacute;ger, o&ugrave; dominent le rire et les formules polies que l'on
+&eacute;change &agrave; voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je
+n'en avais tant vu, ni de si bariol&eacute;es, ni de si compliqu&eacute;es, de si
+extraordinaires.</p>
+
+<p>Nous suivons, comme en d&eacute;rive dans ce flot humain, comme entra&icirc;n&eacute;s par
+lui. Il y a des bandes de femmes de tous les &acirc;ges, en toilette par&eacute;e;
+surtout des mousm&eacute;s innombrables ayant dans les cheveux des piquets de
+fleurs ou, &agrave; la mani&egrave;re d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois
+chiffonn&eacute;s, petits yeux brid&eacute;s de chat naissant, joues rondelettes et
+p&acirc;lottes ballant un peu aux abords des l&egrave;vres entrouvertes. Gentilles
+quand m&ecirc;me, ces petites Nipponnes, &agrave; force d'enfantillage et de sourire.
+Du c&ocirc;t&eacute; des hommes, beaucoup de chapeaux <i>melon</i>, ajout&eacute;s pour plus de
+pompe &agrave; la longue robe nationale et compl&eacute;tant bien ces laideurs gaies
+de singes savants. Ils tiennent &agrave; la main des branches, des arbustes
+entiers quelquefois, d'o&ugrave; pendent, m&ecirc;l&eacute;es au feuillage, les plus
+bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou
+d'oiseaux.</p>
+
+<p>A mesure que nous avan&ccedil;ons dans la direction de ce temple, les rues
+deviennent plus encombr&eacute;es, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le
+long des maisons, des &eacute;talages sans fin sur des tr&eacute;teaux: des bonbons de
+toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des
+masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines
+charrettes; le plus r&eacute;pandu est celui qui repr&eacute;sente le museau bl&ecirc;me et
+rus&eacute;, contract&eacute; en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les
+dents pointues du renard blanc consacr&eacute; au dieu du riz. Il y a d'autres
+figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides,
+grima&ccedil;antes, convulsionn&eacute;es, ayant de vrais cheveux et de vrais poils.
+Des gens quelconques, des enfants m&ecirc;me, ach&egrave;tent ces &eacute;pouvantails et se
+les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de
+musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si
+&eacute;trange, mais d'&eacute;normes, ce soir: deux m&egrave;tres de long pour le moins; le
+bruit qu'elles font ne ressemble plus &agrave; rien de connu; on croirait
+entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour
+faire peur.</p>
+
+<p>Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible,
+&agrave; nous, de p&eacute;n&eacute;trer les <i>dessous</i> pleins de myst&egrave;re que les choses
+peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire o&ugrave; finit la plaisanterie et o&ugrave;
+la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures,
+tout ce que la tradition et l'atavisme ont entass&eacute; dans les cervelles
+japonaises, provient d'origines profond&eacute;ment t&eacute;n&eacute;breuses pour nous; m&ecirc;me
+les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une mani&egrave;re
+superficielle et impuissante,&mdash;<i>parce que nous ne sommes pas les pareils
+de ces gens-l&agrave;</i>. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur
+ga&icirc;t&eacute; et de leur rire, qui sont au rebours des n&ocirc;tres....</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines,
+marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre
+la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.</p>
+
+<p>Tout le long des rues qui m&egrave;nent &agrave; ce temple, les gens riches ont expos&eacute;
+dans leur maison des s&eacute;ries de vases et de bouquets. La forme <i>hangar</i>,
+qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur esp&egrave;ce de devanture
+foraine et d'estrade, sont tr&egrave;s favorables &agrave; ces exhibitions de choses
+d&eacute;licates: on a laiss&eacute; tout ouvert et l'on a tendu, &agrave; l'int&eacute;rieur, des
+voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies
+g&eacute;n&eacute;ralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a
+correctement align&eacute; les objets expos&eacute;s, que mettent en pleine lumi&egrave;re
+des lampes suspendues.&mdash;Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des
+feuillages seulement, les uns fr&ecirc;les et rares, introuvables,&mdash;les autres
+choisis comme &agrave; dessein parmi les plus communs, mais arrang&eacute;s avec un
+art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingu&eacute;: de vulgaires
+feuilles de salade, de grands choux mont&eacute;s, prenant des poses
+artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases
+sont en bronze, mais le dessin en est vari&eacute; &agrave; l'infini, avec la
+fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqu&eacute;s et de tourment&eacute;s;
+d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,&mdash;mais d'une
+simplicit&eacute; si cherch&eacute;e que, pour nos yeux, c'est comme une r&eacute;v&eacute;lation
+d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la
+forme....</p>
+
+<p>A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos
+camarades mari&eacute;s de la <i>Triomphante</i>, et les Jonquille, et les
+Touki-San, et les Campanule!&mdash;Saluts, r&eacute;v&eacute;rences entre mousm&eacute;s;
+manifestations r&eacute;ciproques de la joie de se revoir; puis, formant une
+bande compacte et entra&icirc;n&eacute;s par la foule qui augmente encore, nous
+continuons de nous acheminer vers le temple.</p>
+
+<p>Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur
+des hauteurs) et, &agrave; mesure que nous montons, &agrave; la f&eacute;erie des lanternes
+et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleu&acirc;tre,
+vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux
+tranquilles pleines de rayons de lune, s'&eacute;levant en m&ecirc;me temps que nous
+dans l'air. Lentement, pas &agrave; pas si l'on peut dire, cela surgit
+alentour, enveloppant d'un grand d&eacute;cor diaphane tous ces premiers plans
+o&ugrave; papillotent des lumi&egrave;res rouges et des banderoles de toutes couleurs.</p>
+
+<p>Nous approchons sans doute, car voici les &eacute;normes granits religieux, les
+escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant
+des s&eacute;ries de marches, port&eacute;s presque par le flot des fid&egrave;les qui monte
+avec nous.</p>
+
+<p>La cour du temple,&mdash;nous sommes arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>C'est le dernier et le plus &eacute;tonnant tableau de la f&eacute;erie de ce
+soir,&mdash;tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques
+&eacute;clair&eacute;s par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les
+cryptom&eacute;rias sacr&eacute;s, &eacute;tendent comme un d&ocirc;me leurs branches noires.</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; assis tous, avec nos mousm&eacute;s, sous le tendelet enguirland&eacute; de
+fleurs d'une des nombreuses petites maisons de th&eacute; que l'on a
+improvis&eacute;es dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des
+grands escaliers par o&ugrave; la foule continue d'affluer; nous sommes aux
+pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pi&egrave;ce dans le ciel de la
+nuit avec une massive rigidit&eacute; de colosse; aux pieds aussi d'un monstre
+qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace
+m&eacute;chante et son rire.</p>
+
+<p>Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses &eacute;crasantes du
+premier plan, dans le d&eacute;cor invraisemblable de cette f&ecirc;te; ils se
+d&eacute;coupent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague
+et cendr&eacute; l&agrave;-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derri&egrave;re eux,
+Nagasaki se d&eacute;roule, &agrave; vol d'oiseau, tr&egrave;s faiblement dessin&eacute; dans de
+l'obscurit&eacute; transparente avec des myriades de petits feux de couleurs;
+puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'&eacute;toiles leurs
+dentelures exag&eacute;r&eacute;es:&mdash;bleu&acirc;tre sur bleu&acirc;tre, diaphane sur diaphane. Et
+un coin de la rade appara&icirc;t aussi, tr&egrave;s haut, tr&egrave;s ind&eacute;cis, tr&egrave;s p&acirc;le,
+ayant l'air d'un lac mont&eacute; dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'&agrave;
+un reflet de lumi&egrave;re lunaire qui les fait resplendir comme une nappe
+argent&eacute;e.</p>
+
+<p>Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal.
+Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de
+gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousm&eacute;s &agrave; petits
+yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fra&icirc;che et dont les
+beaux chignons luisent, piqu&eacute;s de fleurs en argent. Et des hommes tr&egrave;s
+laids prom&egrave;nent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en
+forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re nous, le temple, tout illumin&eacute;, tout ouvert; les bonzes assis
+en th&eacute;ories immobiles, dans le sanctuaire &eacute;tincelant d'or qu'habitent
+les divinit&eacute;s, les chim&egrave;res et les symboles. La foule, avec son
+bourdonnement monotone de rires et de pri&egrave;res, se presse autour, lan&ccedil;ant
+&agrave; pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le m&eacute;tal monnay&eacute;
+roule &agrave; terre, dans l'enceinte r&eacute;serv&eacute;e aux pr&ecirc;tres o&ugrave; les nattes
+blanches disparaissent compl&egrave;tement sous les pi&egrave;ces de toutes les
+grandeurs, amoncel&eacute;es comme apr&egrave;s un d&eacute;luge d'argent et de bronze.</p>
+
+<p>Nous sommes l&agrave;, nous, tr&egrave;s d&eacute;pays&eacute;s dans cette f&ecirc;te, regardant, riant
+puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une
+langue insuffisamment apprise, que ce soir, troubl&eacute;s par je ne sais
+quoi, nous n'entendons m&ecirc;me plus. Il fait tr&egrave;s chaud sous notre
+tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des
+tasses, de petits sorbets dr&ocirc;les ressemblant &agrave; du givre parfum&eacute;, ou bien
+ayant un go&ucirc;t de fleurs dans de la neige. Nos mousm&eacute;s se sont fait
+servir, &agrave; pleins bols, des haricots au sucre m&ecirc;l&eacute;s &agrave; de la gr&ecirc;le,&mdash;&agrave; de
+vrais gr&ecirc;lons comme on en ramasserait apr&egrave;s une giboul&eacute;e de mars.</p>
+
+<p>Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal,
+avec une sonorit&eacute; qui semble puissante, mais cependant p&eacute;nible et comme
+&eacute;touff&eacute;e dans de l'eau. Partout tintent des cr&eacute;celles, bruissent
+durement des claquebois. Nous avons l'impression d'&ecirc;tre enlev&eacute;s nous
+aussi dans l'immense &eacute;lan de cette ga&icirc;t&eacute; incompr&eacute;hensible, &agrave; laquelle se
+m&ecirc;le, dans une proportion que nous ne savons m&ecirc;me pas appr&eacute;cier, quelque
+chose de mystique, je ne sais quoi de pu&eacute;ril et de macabre en m&ecirc;me
+temps. Une sorte d'horreur religieuse est r&eacute;pandue par ces idoles, que
+nous devinons derri&egrave;re nous dans le temple, par ces pri&egrave;res confus&eacute;ment
+entendues;&mdash;surtout par ces t&ecirc;tes de renard blanc, en bois laqu&eacute;,
+cachant, de temps &agrave; autre, les visages humains qui passent,&mdash;par tous
+ces affreux masques bl&ecirc;mes....</p>
+
+<p>Dans les jardins et les d&eacute;pendances de ce temple se sont install&eacute;s
+d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariol&eacute;es de
+lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme
+des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos
+mousm&eacute;s ont achev&eacute; leurs d&eacute;votions et jet&eacute; leurs offrandes.</p>
+
+<p>Dans une baraque de cette foire un homme est seul en sc&egrave;ne, &eacute;tendu &agrave;
+plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de
+grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles
+parlent, gesticulent&mdash;, puis s'effondrent comme des loques vides;
+remontent de nouveau d'une pouss&eacute;e brusque, comme mues par un ressort,
+changent de costume, changent de figure, se d&eacute;m&egrave;nent dans une fr&eacute;n&eacute;sie
+continuelle. A un moment donn&eacute;, il en para&icirc;t jusqu'&agrave; trois, quatre &agrave; la
+fois: ce sont les quatre membres de l'homme couch&eacute;, ses deux jambes en
+l'air et ses deux bras, habill&eacute;s chacun d'une robe, coiff&eacute;s d'une
+perruque et surmont&eacute;s d'un masque. Des sc&egrave;nes, des batailles &agrave; grands
+coups de sabre se passent entre ces fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque
+fois qu'elle repara&icirc;t avec sa t&ecirc;te plate au rire de cadavre, les lampes
+se baissent; la musique &agrave; l'orchestre devient une sorte de g&eacute;missement
+de fl&ucirc;tes tr&egrave;s sinistre, avec un tr&eacute;molo de claquebois qui fait songer &agrave;
+des os entrechoqu&eacute;s.&mdash;&Eacute;videmment elle joue dans la pi&egrave;ce un tr&egrave;s vilain
+r&ocirc;le, cette personne; elle doit &ecirc;tre une vieille goule malfaisante et
+affam&eacute;e. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours
+projet&eacute;e avec une nettet&eacute; voulue sur un &eacute;cran blanc; par un proc&eacute;d&eacute; qui
+ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une
+ombre v&eacute;ritable, est celle d'un loup.&mdash;A un moment donn&eacute;, la vieille se
+retourne, pr&eacute;sente de c&ocirc;t&eacute; son nez camus pour accepter un bol de riz
+qu'on lui offre; alors, sur l'&eacute;cran, on voit le profil du loup
+s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses
+dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, g&eacute;mit,
+tremblote&mdash;puis &eacute;clate en cris fun&egrave;bres comme un concert de hiboux;
+c'est qu'&agrave; pr&eacute;sent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi,
+remue ses m&acirc;choires, grignote une autre ombre... tr&egrave;s reconnaissable: un
+bras de petit enfant.</p>
+
+<p>Nous allons voir ensuite la <i>grande salamandre</i> du Japon,&mdash;une b&ecirc;te rare
+en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente
+et endormie, qui semble un <i>essai</i> ant&eacute;diluvien, rest&eacute; par oubli dans
+les eaux int&eacute;rieures de ces archipels.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, l'&eacute;l&eacute;phant savant, dont nos mousm&eacute;s ont peur; puis les
+&eacute;quilibristes, la m&eacute;nagerie....</p>
+
+<p>Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, &agrave;
+Diou-djen-dji.</p>
+
+<p>D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a
+d&eacute;j&agrave; habit&eacute;e une nuit. Puis nous nous couchons nous-m&ecirc;mes, apr&egrave;s les
+pr&eacute;paratifs de rigueur, la petite pipe fum&eacute;e, et le <i>pan! pan! pan!
+pan!</i> sur le rebord de la bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Mais voici qu'en dormant Yves se d&eacute;m&egrave;ne, se tr&eacute;mousse, envoie des coups
+de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il r&ecirc;ve de la
+vieille femme &agrave; ombre de loup.&mdash;L'&eacute;tonnement se peint sur la figure de
+Chrysanth&egrave;me, qui s'est dress&eacute;e sur son coude pour &eacute;couter....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un trait de lumi&egrave;re; elle a compris ce qui le tourmente:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ka!</i> (Les moustiques!) dit-elle.</p>
+
+<p>Et, pour mieux me faire saisir de quelle b&ecirc;te elle veut parler, elle me
+pince au bras, tr&egrave;s fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en
+imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se
+sentirait piqu&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile,
+Chrysanth&egrave;me!&mdash;Je connaissais le mot <i>Ka</i>, j'avais parfaitement compris,
+je t'assure....</p>
+
+<p>C'est fait si dr&ocirc;lement et si vite, avec une moue si r&eacute;ussie, que je
+n'ai, dans le fond, nulle id&eacute;e de me f&acirc;cher,&mdash;cependant j'en porterai
+demain une marque bleue, c'est bien certain.</p>
+
+<p>Voyons, il faut nous lever pour pr&ecirc;ter secours &agrave; Yves, qui ne peut pas
+continuer &agrave; tambouriner de cette mani&egrave;re. Allons regarder, avec une
+lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.</p>
+
+<p>Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui,
+tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assembl&eacute;s et
+bourdonnants. Chrysanth&egrave;me indign&eacute;e en br&ucirc;le plusieurs &agrave; la flamme de sa
+lanterne, m'en montre d'autres: &laquo;Hou!&raquo; partout pos&eacute;s, sur le papier
+blanc du mur.</p>
+
+<p>Lui dort toujours, apr&egrave;s la fatigue de la journ&eacute;e, mais d'un sommeil
+agit&eacute;, cela se comprend. Et Chrysanth&egrave;me le secoue, pour l'emmener
+aupr&egrave;s de nous, sous notre moustiquaire bleue.</p>
+
+<p>Il se laisse faire, apr&egrave;s quelques c&eacute;r&eacute;monies, se l&egrave;ve, comme un grand
+enfant mal &eacute;veill&eacute;, pour nous suivre,&mdash;et moi je ne trouve rien &agrave;
+redire, en somme, &agrave; ce couchage &agrave; trois: c'est si peu un lit, ce que
+nous partagerons l&agrave;, et nous y dormirons tout habill&eacute;s, comme toujours,
+suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les
+dames les plus recommandables ne s'&eacute;tendent pas ainsi, sans penser &agrave;
+mal, aupr&egrave;s de messieurs quelconques?</p>
+
+<p>Seulement j'ai plac&eacute; le petit chevalet &agrave; nuque de Chrysanth&egrave;me au centre
+de la tente de gaze, entre nos deux oreillers &agrave; nous, pour observer,
+pour voir.</p>
+
+<p>Elle alors, tr&egrave;s digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur
+d'&eacute;tiquette que j'aurais commise par m&eacute;garde, l'enl&egrave;ve et met &agrave; la place
+mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les s&eacute;parant.
+C'est plus correct, en effet. Oh! c'est d&eacute;cid&eacute;ment tr&egrave;s bien&mdash;, et
+Chrysanth&egrave;me est une personne de beaucoup de tenue....</p>
+
+<p>...En rentrant &agrave; bord le lendemain matin, au clair soleil de sept
+heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de ros&eacute;e, avec une bande
+de petites mousm&eacute;s de six ou huit ans, absolument comiques, qui se
+rendent &agrave; l'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit
+sonore. La montagne sent bon. Fra&icirc;cheur de l'air, fra&icirc;cheur de la
+lumi&egrave;re, fra&icirc;cheur enfantine de ces petites filles en longues robes et
+en beaux chignons appr&ecirc;t&eacute;s. Fra&icirc;cheur de ces fleurs et de ces herbes sur
+lesquelles nous marchons et qui sont sem&eacute;es de gouttelettes d'eau....
+Comme c'est &eacute;ternellement joli, m&ecirc;me au Japon, les matins de la campagne
+et les matins de la vie humaine....</p>
+
+<p>D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a
+d'adorables.&mdash;Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite
+pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air
+singe?...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2>
+
+
+<p>Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-m&egrave;re, est un des sites les
+plus m&eacute;lancoliques, sans contredit, qu'il m'ait &eacute;t&eacute; donn&eacute; de rencontrer
+dans mes courses par le monde.</p>
+
+<p>Oh! les heures lentes, les heures &eacute;nervantes et grises, pass&eacute;es &agrave; dire
+des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des
+confitures poivr&eacute;es, sous la v&eacute;randa qui re&ccedil;oit de ce jardinet une
+lumi&egrave;re affaiblie! En pleine ville, encaiss&eacute; entre des murs, ce parc de
+quatre m&egrave;tres carr&eacute;s, avec des petits lacs, des petites montagnes, des
+petits rochers; et une teinte de v&eacute;tust&eacute; verd&acirc;tre, une moisissure barbue
+recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.</p>
+
+<p>Cependant un incontestable sentiment de la nature a pr&eacute;sid&eacute; &agrave; cette
+r&eacute;duction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien pos&eacute;s.
+Les c&egrave;dres nains, pas plus hauts que des choux, &eacute;tendent sur les vall&eacute;es
+leurs branches noueuses avec des attitudes de g&eacute;ants fatigu&eacute;s par les
+si&egrave;cles,&mdash;et leur air <i>grand arbre</i> d&eacute;route la vue, fausse la
+perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aper&ccedil;oit, dans un
+certain recul, ce paysage relativement &eacute;clair&eacute;, on en vient presque &agrave; se
+demander s'il est factice ou si, plut&ocirc;t, on n'est pas soi-m&ecirc;me le jouet
+de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne
+aper&ccedil;ue avec des yeux d&eacute;rang&eacute;s, plus au point,&mdash;ou bien regard&eacute;e par le
+mauvais bout d'une lorgnette.</p>
+
+<p>Pour qui a quelques notions de japonerie, l'int&eacute;rieur de ma belle-m&egrave;re
+r&eacute;v&egrave;le &agrave; lui seul une personne raffin&eacute;e: nudit&eacute; compl&egrave;te; &agrave; peine deux
+ou trois petits paravents pos&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;,&mdash;une th&eacute;i&egrave;re, un vase o&ugrave;
+trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni
+vernis, mais ajour&eacute;es avec une capricieuse mignardise, tr&egrave;s finement
+menuis&eacute;es, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de
+fr&eacute;quents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la
+charpente sont vari&eacute;s avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont
+des formes g&eacute;om&eacute;triques d'une pr&eacute;cision parfaite; les autres se tordent
+artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlac&eacute;s de lianes. Il y
+a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits
+placards, dissimul&eacute;s de la mani&egrave;re la plus ing&eacute;nieuse et la plus
+inattendue sous l'uniformit&eacute; immacul&eacute;e des panneaux de papier blanc.</p>
+
+<p>Je souris en moi-m&ecirc;me au souvenir de certains salons dits <i>japonais</i>
+encombr&eacute;s de bibelots et tendus de grossi&egrave;res broderies d'or sur satin
+d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur
+conseille, &agrave; ces personnes, de venir regarder comment sont ici les
+maisons des gens de go&ucirc;t,&mdash;de venir visiter les solitudes blanches des
+palais de Yeddo.&mdash;En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici,
+pour les enfermer, bien &eacute;tiquet&eacute;s, dans une sorte d'appartement
+myst&eacute;rieux, souterrain, grill&eacute; en fer, qu'on appelle <i>godoun</i>. En de
+rares occasions seulement, pour faire honneur &agrave; quelque visiteur de
+distinction, on ouvre ce lieu imp&eacute;n&eacute;trable.&mdash;Une propret&eacute; minutieuse,
+excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicit&eacute; apparente
+extr&ecirc;me dans l'ensemble, et une incroyable pr&eacute;ciosit&eacute; dans les d&eacute;tails
+infiniment petits: telle est la mani&egrave;re japonaise de comprendre le luxe
+int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Ma belle-m&egrave;re me para&icirc;t vraiment une femme fort bien. N'&eacute;taient les
+sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la
+visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de
+Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes
+de charmes; d'assez belles allures.&mdash;Son pass&eacute; m'intrigue et cependant,
+vu ma qualit&eacute; de gendre, la biens&eacute;ance m'emp&ecirc;che de pousser trop loin
+mes questions.</p>
+
+<p>D'aucuns pr&eacute;tendent que c'est une ancienne gu&eacute;cha jadis renomm&eacute;e &agrave;
+Yeddo, puis d&eacute;chue de la faveur du public &eacute;l&eacute;gant, pour avoir eu
+l'&eacute;tourderie de devenir m&egrave;re. Cela expliquerait bien le talent de sa
+fille sur la guitare elle lui aurait inculqu&eacute; elle-m&ecirc;me le doigt&eacute; et la
+mani&egrave;re du Conservatoire.</p>
+
+<p>Depuis Chrysanth&egrave;me (l'a&icirc;n&eacute;e et la premi&egrave;re cause de cette d&eacute;ch&eacute;ance),
+ma belle-m&egrave;re, nature expansive bien que distingu&eacute;e, est retomb&eacute;e sept
+fois encore dans la m&ecirc;me erreur: deux petites belles-s&oelig;urs cadettes,
+mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits
+beaux-fr&egrave;res pu&icirc;n&eacute;s, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.</p>
+
+<p>*<i>En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune).</i></p>
+
+<p>**<i>En japonais: Tsouki-San.</i></p>
+
+<p>Quatre ans, ce petit Bambou; un b&eacute;b&eacute; jaune, tout rond avec de beaux yeux
+brillants; c&acirc;lin et joyeux, endormi tout de suite d&egrave;s qu'il a fini de
+rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le
+plus....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">Mardi 27 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Nous avons pass&eacute; la journ&eacute;e &agrave; errer dans des quartiers poussi&eacute;reux et
+sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-&agrave;-brac, Yves,
+Chrysanth&egrave;me, Oyouki et moi, tra&icirc;n&eacute;s par quatre djins acc&eacute;l&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Vers le coucher du soleil, Chrysanth&egrave;me, qui m'en nuie davantage depuis
+ce matin et qui s'en est sans doute aper&ccedil;ue, fait une moue tr&egrave;s longue,
+se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher
+chez madame Renoncule, sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>J'accorde cela de tout mon c&oelig;ur; qu'elle s'en aille, cette mousm&eacute;!
+Oyouki pr&eacute;viendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous
+passerons la soir&eacute;e &agrave; courir &agrave; notre fantaisie, Yves et moi, sans
+tra&icirc;ner aucune mousm&eacute; &agrave; nos trousses, et, apr&egrave;s, nous rentrerons nous
+coucher chez nous, sur la <i>Triomphante</i>, sans avoir la peine de grimper
+l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Nous essayons d'abord d'aller d&icirc;ner tous deux dans quelque maison de th&eacute;
+&eacute;l&eacute;gante.&mdash;Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les
+appartements de papier, tous les compartiments &agrave; trucs et &agrave; glissi&egrave;res,
+tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises
+mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en
+partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.</p>
+
+<p>C'est qu'aujourd'hui est le troisi&egrave;me et dernier jour de ce grand
+p&egrave;lerinage au temple de la <i>Tortue Sauteuse</i> dont nous avons vu le d&eacute;but
+avant-hier,&mdash;et alors tout Nagasaki s'amuse.</p>
+
+<p>A la maison de th&eacute; des <i>Papillons Indescriptibles</i>, qui est aussi
+bond&eacute;e, mais o&ugrave; nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter
+un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin &agrave;
+poissons rouges, et c'est l&agrave; qu'on nous sert, dans la fra&icirc;cheur agr&eacute;able
+du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, nous suivons les fid&egrave;les et nous remontons au temple.</p>
+
+<p>L&agrave;-haut, m&ecirc;me f&eacute;erie, m&ecirc;mes masques, m&ecirc;me musique. Comme avant-hier,
+nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits
+sorbets dr&ocirc;les, parfum&eacute;s aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et
+l'absence de cette bande de mousm&eacute;s, aux minois familiers, qui &eacute;taient
+comme un trait d'union entre ce peuple en f&ecirc;te et nous-m&ecirc;mes, nous
+s&eacute;pare, nous isole davantage de toute cette d&eacute;bauche d'&eacute;tranget&eacute;s au
+milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours
+l&agrave;-bas l'immense d&eacute;cor bleu&acirc;tre: Nagasaki &eacute;clair&eacute; par la lune, avec la
+nappe argent&eacute;e des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans
+le vide. Et derri&egrave;re nous, le grand temple ouvert o&ugrave; les bonzes
+officient au bruit des grelots sacr&eacute;s et des claquebois,&mdash;pareils &agrave; de
+petites marionnettes, vus d'o&ugrave; nous sommes,&mdash;les uns accroupis en rang
+comme de tranquilles momies, les autres ex&eacute;cutant des marches rythm&eacute;es
+devant ce fond tout en or o&ugrave; se tiennent les dieux. Nous ne rions pas,
+ce soir, et nous parlons peu, plus frapp&eacute;s que la premi&egrave;re nuit; nous
+regardons seulement, cherchant &agrave; comprendre....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Yves se retournant, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;re!... votre mousm&eacute;!!...</p>
+
+<p>En effet, elle est l&agrave; derri&egrave;re lui, Chrysanth&egrave;me, presque par terre,
+cach&eacute;e entre les pattes d'une grosse b&ecirc;te en granit moiti&eacute; tigre, moiti&eacute;
+chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un petit chat, elle m'a tir&eacute; avec ses ongles, par mon bas de
+pantalon, dit Yves tr&egrave;s saisi,&mdash;oh! mais tout &agrave; fait comme un petit
+chat!</p>
+
+<p>Elle se tient courb&eacute;e, prostern&eacute;e en r&eacute;v&eacute;rence tr&egrave;s humble; elle sourit
+timidement dans la crainte d'&ecirc;tre mal re&ccedil;ue, et la t&ecirc;te de mon petit
+beau-fr&egrave;re Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne.
+Elle l'a apport&eacute; avec elle, &agrave; califourchon sur ses reins, ce petit
+<i>mousko</i>*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et
+les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous
+deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur &eacute;quip&eacute;e.</p>
+
+<p>*<i>Mousko signifie petit gar&ccedil;on. C'est le masculin de mousm&eacute;. On dit m&ecirc;me
+en g&eacute;n&eacute;ral mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse.</i></p>
+
+<p>Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au
+contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve m&ecirc;me tr&egrave;s gentil de la
+part de Chrysanth&egrave;me cette fa&ccedil;on d'&ecirc;tre revenue et cette id&eacute;e d'avoir
+apport&eacute; Bambou-San &agrave; la f&ecirc;te, bien que ce soit assez <i>peuple</i>, &agrave; vrai
+dire, de se l'&ecirc;tre attach&eacute; sur le dos, comme font les pauvresses
+nipponnes pour leurs petits....</p>
+
+<p>Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces
+haricots &agrave; la gr&ecirc;le qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le
+beau petit <i>mousko</i> et qu'il mange, &agrave; sa discr&eacute;tion, des bonbons et du
+sucre.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller,
+Chrysanth&egrave;me replace son petit Bambou &agrave; cheval sur son dos et se met en
+marche, toute fl&eacute;chie en avant sous ce poids, toute courb&eacute;e, tra&icirc;nant
+p&eacute;niblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les
+dalles.... Oui, bien <i>peuple</i>, en effet, cette allure, mais dans
+l'acception la meilleure de ce mot <i>peuple</i>; rien l&agrave;-dedans qui me
+d&eacute;plaise; je trouve m&ecirc;me que Chrysanth&egrave;me, dans son affection pour
+Bambou-San, est simple et attachante.</p>
+
+<p>On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits
+enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des
+joujoux comiques, les rendre joyeux au d&eacute;but de la vie; une vraie
+sp&eacute;cialit&eacute; aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne
+l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime
+dans ce pays: les b&eacute;b&eacute;s et la mani&egrave;re dont on sait les comprendre....</p>
+
+<p>En route, nous rencontrons les amis mari&eacute;s de la <i>Triomphante</i> qui
+plaisantent &agrave; mes d&eacute;pens, tr&egrave;s surpris de me voir avec ce <i>mousko</i>,
+demandant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;j&agrave; votre fils?</p>
+
+<p>Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu &agrave; Chrysanth&egrave;me, au
+tournant de la rue qui conduit chez sa m&egrave;re. Elle sourit, ind&eacute;cise, se
+dit gu&eacute;rie et demande &agrave; retourner l&agrave;-haut dans notre maison.&mdash;Cela
+n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais
+mauvaise gr&acirc;ce &agrave; refuser. Soit! Allons reporter le <i>mousko</i> &agrave; sa maman,
+puis nous commencerons, &agrave; la lueur de quelque nouvelle lanterne achet&eacute;e
+chez madame Tr&egrave;s-Propre, l'ascension p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui
+pr&eacute;tend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela
+n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout &agrave; fait inadmissible!...</p>
+
+<p>Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de f&ecirc;te, ce
+mousko.... Voyons, nous allons envoyer pr&eacute;venir madame Renoncule, pour
+qu'elle ne s'inqui&egrave;te pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne
+tout &agrave; l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de
+nous, &agrave; tour de r&ocirc;le nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant
+que durera la grimpade noire....</p>
+
+<p>Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en tra&icirc;nant une
+mousm&eacute; par la main, voici que, pour surcro&icirc;t, je porte un mousko sur mon
+dos.... Quelle ironique destin&eacute;e!</p>
+
+<p>Chez nous, comme je l'avais pr&eacute;vu, tout est clos, verrouill&eacute;; on ne nous
+attend pas, et il faut faire tapage &agrave; la porte. Chrysanth&egrave;me se met de
+toute sa force &agrave; h&eacute;ler.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ho! Oum&eacute;-San..an..an..an!</i> (En fran&ccedil;ais: Oh&eacute;! madame
+Pru..u..u..u..ne!)</p>
+
+<p>Je ne connaissais pas ces intonations-l&agrave; &agrave; sa petite voix; son appel
+tra&icirc;nant, dans la sonorit&eacute; obscure de minuit, a un accent si &eacute;tranger,
+si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et
+extr&ecirc;me exil....</p>
+
+<p>Enfin madame Prune appara&icirc;t pour nous ouvrir, mal &eacute;veill&eacute;e, tr&egrave;s &eacute;mue,
+coiff&eacute;e de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel
+fol&acirc;trent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec
+une gr&acirc;ce &eacute;peur&eacute;e, la longue tige de sa lanterne &agrave; fleurs, elle nous
+d&eacute;visage l'un apr&egrave;s l'autre pour v&eacute;rifier nos identit&eacute;s&mdash;et elle n'en
+revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2>
+
+
+<p>D'abord c'&eacute;tait la guitare de Chrysanth&egrave;me que j'&eacute;coutais volontiers; &agrave;
+pr&eacute;sent, c'est son chant que je commence &agrave; aimer aussi.</p>
+
+<p>Rien de la mani&egrave;re th&eacute;&acirc;trale ni de la grosse voix contrefaite des
+virtuoses; au contraire, ses notes, toujours tr&egrave;s hautes, sont douces,
+fr&ecirc;les et plaintives.</p>
+
+<p>Souvent elle enseigne &agrave; Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a
+compos&eacute;e ou qui lui revient en t&ecirc;te. Alors elles m'&eacute;tonnent toutes deux,
+cherchant sur leurs guitares accord&eacute;es des accompagnements en parties et
+se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste &agrave; leur
+oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes,
+&eacute;tranges, toujours tristes.</p>
+
+<p>Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'&eacute;cris, sous la
+v&eacute;randa, devant le panorama superbe. J'&eacute;cris par terre, assis sur une
+natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orn&eacute; de sauterelles en
+relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil &agrave; celui de mon
+propri&eacute;taire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins
+sculpt&eacute;s sur le rebord. Et j'&eacute;cris mes m&eacute;moires, en somme,&mdash;tout &agrave; fait
+comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble,
+et cela m'est bien d&eacute;sagr&eacute;able....</p>
+
+<p>Mes m&eacute;moires... qui ne se composent que de d&eacute;tails saugrenus; de
+minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.</p>
+
+<p>Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre &agrave; mon horizon
+monotone; toute une intrigue para&icirc;t vouloir se nouer au milieu de ce
+petit monde de mousm&eacute;s et de cigales: Chrysanth&egrave;me amoureuse d'Yves;
+Yves de Chrysanth&egrave;me; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait
+m&ecirc;me l&agrave; mati&egrave;re &agrave; un gros drame fratricide, si nous &eacute;tions dans un autre
+pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce
+milieu qui att&eacute;nue, rapetisse, drolatise, il n'en r&eacute;sultera rien du
+tout.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2>
+
+
+<p>Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journ&eacute;e qui est comique entre
+tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-l&agrave;, les gens
+sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun
+assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe o&ugrave;, sans
+le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques,
+voire m&ecirc;me sur les portes, pour plus de facilit&eacute; &agrave; causer entre voisins
+d'un c&ocirc;t&eacute; de la rue &agrave; l'autre. On re&ccedil;oit dans cette situation; sans
+h&eacute;siter on sort de sa cuve, tenant &agrave; la main sa petite serviette
+invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se pr&eacute;sente et
+lui donner la r&eacute;plique enjou&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant elles ne gagnent pas, les mousm&eacute;s (ni les vieilles dames), &agrave;
+se produire dans cette tenue. Une Japonaise, d&eacute;pourvue de sa longue robe
+et de sa large ceinture aux coques appr&ecirc;t&eacute;es, n'est plus qu'un &ecirc;tre
+minuscule et jaune, aux jambes torses, &agrave; la gorge gr&ecirc;le et piriforme;
+n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est all&eacute;
+compl&egrave;tement avec le costume.</p>
+
+<p>Il y a une heure &agrave; la fois joyeuse et m&eacute;lancolique: c'est un peu plus
+tard au cr&eacute;puscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans
+lequel montent les d&eacute;coupures des montagnes et des hautes pagodes. C'est
+l'heure o&ugrave;, en bas, dans le d&eacute;dale des petites rues gris&acirc;tres, les
+lampes sacr&eacute;es commencent &agrave; briller, au fond des maisons toujours
+ouvertes, devant les autels d'anc&ecirc;tres et les Bouddhas
+familiers,&mdash;tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille
+dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel
+d'or clair. A ce moment-l&agrave; passe sur ce Japon rieur une impression de
+sombre, d'&eacute;trange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi
+d'indicible, qui est triste. Et la ga&icirc;t&eacute;, alors, la seule ga&icirc;t&eacute; qui
+reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites
+mousm&eacute;s, qui se r&eacute;pand comme un flot dans les rues pleines d'ombre,
+sortant des ateliers et des &eacute;coles. Sur la nuance fonc&eacute;e de toutes ces
+constructions de bois, paraissent plus &eacute;clatantes les petites robes
+bleues ou rouges, dr&ocirc;lement bigarr&eacute;es, dr&ocirc;lement trouss&eacute;es, et les beaux
+n&oelig;uds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqu&eacute;s
+dans ces chignons de b&eacute;b&eacute;s.</p>
+
+<p>Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches
+pagodes, les toutes petites mousm&eacute;s de dix ans, de cinq ans, ou m&ecirc;me de
+moins encore, ayant d&eacute;j&agrave; de hautes coiffures et d'imposantes coques de
+cheveux comme les dames. Oh! les amours de poup&eacute;es impayables qui, &agrave;
+cette heure cr&eacute;pusculaire, gambadent, en robes tr&egrave;s longues, soufflant
+dans des trompettes de cristal ou courant &agrave; toutes jambes pour lancer
+des cerfs-volants inou&iuml;s.... Tout ce petit monde nippon, baroque par
+naissance et appel&eacute; &agrave; le devenir encore plus en prenant des ann&eacute;es,
+d&eacute;bute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres;
+ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre
+pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de
+vampires....</p>
+
+<p>Et chaque soir, dans les petites rues sombres, d&eacute;borde cette ga&icirc;t&eacute;
+fra&icirc;che, enfantine, mais fantasque &agrave; l'exc&egrave;s.&mdash;On n'imagine pas tout ce
+qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au
+vent....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2>
+
+
+<p>Toujours des v&ecirc;tements de couleur sombre, cette petite Chrysanth&egrave;me, ce
+qui est ici un signe de distinction r&eacute;elle. Tandis que ses amies,
+Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des &eacute;toffes
+bariol&eacute;es, se plantent dans le chignon des pompons &eacute;clatants, elle
+s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache &agrave; la taille de
+larges ceintures noires broch&eacute;es de nuances discr&egrave;tes, et ne met jamais
+rien dans ses cheveux que des &eacute;pingles d'&eacute;caille blonde. Si elle &eacute;tait
+de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc
+brod&eacute; sur sa robe, appos&eacute; comme une estampille, avec, au milieu, un
+dessin quelconque,&mdash;une feuille d'arbre en g&eacute;n&eacute;ral: et ce seraient l&agrave;
+ses <i>armes</i>. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour
+avoir la tenue d'une femme tr&egrave;s comme il faut.</p>
+
+<p>(Au Japon, les belles robes claires, nuanc&eacute;es en nuages, brod&eacute;es de
+chim&egrave;res d'argent ou d'or, sont r&eacute;serv&eacute;es pour les grandes dames dans
+leur int&eacute;rieur, en certaines occasions d'apparat;&mdash;ou alors pour le
+th&eacute;&acirc;tre, pour les danseuses, pour les filles.)</p>
+
+<p>Comme toutes les Japonaises, Chrysanth&egrave;me serre une quantit&eacute; de choses
+dans l'int&eacute;rieur de ses longues manches, o&ugrave; des poches sont dissimul&eacute;es.</p>
+
+<p>Elle y met des lettres, des notes quelconques &eacute;crites sur des feuilles
+fines en p&acirc;te de riz, des pri&egrave;res-amulettes r&eacute;dig&eacute;es par des bonzes, et
+surtout une grande quantit&eacute; de carr&eacute;s en papier soyeux qu'elle emploie
+aux usages les plus impr&eacute;vus: essuyer une tasse &agrave; th&eacute;, tenir la tige
+mouill&eacute;e d'une fleur, ou moucher son petit nez dr&ocirc;le quand l'occasion
+s'en pr&eacute;sente. (Apr&egrave;s l'op&eacute;ration, elle froisse tout de suite le morceau
+qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fen&ecirc;tre avec
+horreur...)</p>
+
+<p>Les personnes les plus hupp&eacute;es se mouchent de cette mani&egrave;re au Japon.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2>
+
+
+<p class="droit">2 septembre.</p>
+
+<p>Le hasard nous a procure une amiti&eacute; singuli&egrave;re et rare, celle des chefs
+bonzes de ce temple de la <i>Tortue Sauteuse</i> o&ugrave; l'on c&eacute;l&eacute;brait, le mois
+dernier, un si &eacute;tonnant p&egrave;lerinage.</p>
+
+<p>Les abords de ce lieu sont aussi solitaires &agrave; pr&eacute;sent qu'ils &eacute;taient
+peupl&eacute;s les soirs de cette f&ecirc;te; et, en plein jour, on est surpris de la
+v&eacute;tust&eacute; morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient
+sembl&eacute; vivre. Personne dans ces escaliers de granit us&eacute;s par le temps;
+personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussi&egrave;re a terni
+les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours
+d&eacute;sertes &eacute;tag&eacute;es sur le flanc de la montagne, plusieurs portes
+solennelles, et des marches et des marches, en s'&eacute;levant toujours
+au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une r&eacute;gion sacr&eacute;e
+remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les
+murailles, du lichen et des pari&eacute;taires; la teinte grise des choses tr&egrave;s
+vieilles, r&eacute;pandue partout comme une couche de cendre.</p>
+
+<p>Dans un premier temple lat&eacute;ral, tr&ocirc;ne un Bouddha g&eacute;ant assis dans son
+lotus,&mdash;idole dor&eacute;e de quinze &agrave; vingt m&egrave;tres de haut, mont&eacute;e sur un
+&eacute;norme socle de bronze.</p>
+
+<p>Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses
+traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un &agrave;
+droite, l'autre &agrave; gauche, enferm&eacute;s comme des b&ecirc;tes fauves, chacun dans
+une cage grill&eacute;e de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing lev&eacute; pour
+frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont cribl&eacute;s de
+boulettes en papier m&acirc;ch&eacute;, qu'on leur a lanc&eacute;es &agrave; travers les barreaux
+et qui se sont coll&eacute;es sur leurs membres monstrueux comme une l&egrave;pre
+blanche, une mani&egrave;re qu'ont les fid&egrave;les de leur faire parvenir, pour les
+apaiser, des pri&egrave;res &eacute;crites sur feuillets d&eacute;licats par des bonzes
+pieux. On passe entre ces &eacute;pouvantails et on p&eacute;n&egrave;tre dans la derni&egrave;re
+cour. L'habitation de nos amis est &agrave; main droite, la grande salle de la
+pagode est en face.</p>
+
+<p>Dans cette cour dall&eacute;e, des lampadaires de bronze, hauts comme des
+tourelles. Des cycas s&eacute;culaires, aux fra&icirc;ches touffes de plumes vertes,
+dont les tiges multiples sont dispos&eacute;es avec une sym&eacute;trie lourde, comme
+des branches de massifs cand&eacute;labres. Le temple, enti&egrave;rement ouvert sur
+tout sa fa&ccedil;ade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors att&eacute;nu&eacute;s
+qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus recul&eacute;e se
+tiennent les idoles assises, dont on aper&ccedil;oit vaguement, du dehors, les
+poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels,
+charg&eacute;s de merveilleux vases de m&eacute;tal, d'o&ugrave; s'&eacute;lancent des gerbes
+sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent d&egrave;s l'entr&eacute;e l'odeur suave
+des baguettes de parfum que les pr&ecirc;tres br&ucirc;lent constamment devant les
+dieux.</p>
+
+<p>Chez nos amis les bonzes,&mdash;&agrave; main droite en arrivant,&mdash;il est toujours
+compliqu&eacute; de se faire introduire.</p>
+
+<p>Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des
+cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des cha&icirc;nes de fer; au
+moindre souffle de brise, il se balance en grin&ccedil;ant. On passe dessous;
+on entre dans une premi&egrave;re salle haute, immense, &agrave; peine &eacute;clair&eacute;e, o&ugrave;
+brillent, dans les coins, des idoles dor&eacute;es, des cloches, des choses
+religieuses incompr&eacute;hensibles.</p>
+
+<p>Des esp&egrave;ces de petits clercs, d'enfants de ch&oelig;ur, s'avancent peu
+accueillants, pour demander ce que l'on veut.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Matsou-San!! Donata-San!!</i> r&eacute;p&egrave;tent-ils, tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;s, quand on leur
+a expliqu&eacute; aupr&egrave;s de qui l'on veut &ecirc;tre introduit. Oh! non, il n'y a pas
+moyen de les voir: ils reposent,&mdash;ou bien, ils sont en contemplation.
+<i>Orimas! Orimas!</i> disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des
+g&eacute;nuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en pri&egrave;res! en
+profondes pri&egrave;res!)</p>
+
+<p>On insiste, on parle plus fort; on se d&eacute;chausse comme des gens bien
+r&eacute;solus &agrave; entrer quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de l&agrave;-bas, des
+profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont v&ecirc;tus de gaze noire, et
+leur t&ecirc;te est ras&eacute;e. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils
+vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond
+de leur myst&eacute;rieuse r&eacute;sidence, &agrave; travers des s&eacute;ries d'appartements vides
+tapiss&eacute;s de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se
+succ&egrave;dent ne sont s&eacute;par&eacute;es les unes des autres que par des stores en
+bambou d'une finesse exquise, relev&eacute;s au moyen de glands et de torsades
+en soie rouge.</p>
+
+<p>Toute la construction int&eacute;rieure est du m&ecirc;me bois couleur beurre frais,
+menuis&eacute; avec une extr&ecirc;me pr&eacute;cision, sans le moindre ornement, sans la
+moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi
+aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudit&eacute;
+voulue, un petit escabeau pr&eacute;cieux, incrust&eacute; merveilleusement, supporte
+un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques
+esquisses de ma&icirc;tre jet&eacute;es vaguement &agrave; l'encre de Chine, sur des bandes
+de papier gris tr&egrave;s correctement coup&eacute;es, mais qu'aucune baguette
+n'encadre; rien de plus; pas de si&egrave;ges, pas de coussins, pas de meubles.
+C'est le comble de la simplicit&eacute; cherch&eacute;e, de l'&eacute;l&eacute;gance faite avec du
+n&eacute;ant, de la propret&eacute; immacul&eacute;e et invraisemblable.</p>
+
+<p>Et tandis qu'on est l&agrave;, cheminant &agrave; la suite de ces bonzes, dans ces
+enfilades de salles d&eacute;sertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de
+bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion,
+l'encombrement.</p>
+
+<p>L'endroit o&ugrave; s'arr&ecirc;te cette promenade silencieuse de gens d&eacute;chauss&eacute;s,
+l'endroit o&ugrave; l'on s'assied, bien au frais dans la p&eacute;nombre, est une
+v&eacute;randa int&eacute;rieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond
+d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplomb&eacute;
+de partout par l'&eacute;crasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une
+demi-clart&eacute; de r&ecirc;ve. Et cela joue quand m&ecirc;me le grand ravin sauvage; on
+y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des
+&icirc;les. Les arbres, rendus nains par ce proc&eacute;d&eacute; japonais que nous ne
+connaissons pas, ont de toutes petites feuilles &agrave; leurs branches
+noueuses et caduques. Une teinte g&eacute;n&eacute;rale de vieillesse verd&acirc;tre
+harmonise cet ensemble, qui est assur&eacute;ment centenaire.</p>
+
+<p>Des familles de poissons rouges circulent l&agrave; dans l'eau fra&icirc;che, et des
+petites tortues (<i>sauteuses</i> probablement) dorment sur les lots de
+granit qui sont d'une nuance pareille &agrave; leur carapace grise.</p>
+
+<p>Il y a m&ecirc;me des libellules bleues qui se risquent &agrave; descendre, on ne
+sait d'o&ugrave;, et se posent avec de l&eacute;gers tremblements d'ailes sur les
+n&eacute;nuphars en miniature.</p>
+
+<p>Nos amis bonzes, malgr&eacute; une certaine onction eccl&eacute;siastique, rient
+volontiers, d'un rire tr&egrave;s bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne
+s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite
+cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais &eacute;rudit, j'essaie
+des temps de verbe &agrave; effet: des <i>d&eacute;sid&eacute;ratifs</i>, des <i>concessifs</i>, des
+<i>hypoth&eacute;tiques en ba</i>. Tout en devisant, ils exp&eacute;dient les affaires de
+l'&eacute;glise, des ordres d'offices, cachet&eacute;s de sceaux compliqu&eacute;s, pour des
+pagodes inf&eacute;rieures situ&eacute;es alentour; ou bien des petites pri&egrave;res
+curatives, trac&eacute;es au pinceau, pour &ecirc;tre mang&eacute;es en boulettes par des
+malades &eacute;loign&eacute;s. De leurs mains blanches et potel&eacute;es, ils jouent de
+l'&eacute;ventail comme des femmes, et, quand nous avons go&ucirc;t&eacute; &agrave; diff&eacute;rents
+breuvages indig&egrave;nes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir
+un flacon de <i>B&eacute;n&eacute;dictine</i> ou de <i>Chartreuse</i>; ils appr&eacute;cient ces
+liqueurs, compos&eacute;es par des coll&egrave;gues d'Occident.</p>
+
+<p>A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne d&eacute;daignent
+pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez
+plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustr&eacute;s, <i>la
+Vie Parisienne</i> par exemple. Avec une certaine complaisance m&ecirc;me, ils
+laissent tra&icirc;ner leurs doigts sur les images quand elles repr&eacute;sentent
+des dames.</p>
+
+<p>Ils ont, dans leur grand temple, des c&eacute;r&eacute;monies religieuses tr&egrave;s belles,
+et nous y sommes maintenant convi&eacute;s. Au bruit du gong, ils font devant
+les idoles des entr&eacute;es rituelles, &agrave; vingt ou trente officiants en
+costume de gala, avec des g&eacute;nuflexions, des battements de mains, des
+all&eacute;es et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille
+mystique....</p>
+
+<p>Eh bien! le sanctuaire a beau &ecirc;tre sombre, immense; les idoles,
+superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'&agrave; un semblant
+de grandeur. Une mesquinerie irr&eacute;m&eacute;diable, une envie de rire est au fond
+de tout.</p>
+
+<p>Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et o&ugrave; nous
+retrouvons des connaissances ma belle-m&egrave;re quelquefois, ou une
+cousine,&mdash;ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase.
+Petites mousm&eacute;s tr&egrave;s mignonnes, vieilles dames tr&egrave;s singesques, entrant
+avec leur bo&icirc;te &agrave; fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs
+petits cris, leurs r&eacute;v&eacute;rences; caquetant, se complimentant, sautillant,
+ayant toutes les peines du monde &agrave; tenir leur s&eacute;rieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">3 septembre.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me est venue aujourd'hui pour la premi&egrave;re fois me voir &agrave; bord,
+chaperonn&eacute;e par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-s&oelig;ur,
+mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air tr&egrave;s pos&eacute;, tr&egrave;s comme il
+faut.</p>
+
+<p>Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son tr&ocirc;ne, et devant lui un
+plateau de laque o&ugrave; mon matelot fid&egrave;le rassemble les menues pi&egrave;ces
+d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a
+l'esprit tourn&eacute; au mysticisme, s'est crue l&agrave; devant un autel v&eacute;ritable;
+le plus gravement du monde, elle a adress&eacute; au dieu une courte pri&egrave;re;
+puis, tirant son porte-monnaie (qui &eacute;tait, suivant l'usage, derri&egrave;re son
+dos, attach&eacute; &agrave; sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe),
+elle a d&eacute;pos&eacute; dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la
+r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Maintien tr&egrave;s digne durant toute la visite. Mais au moment du d&eacute;part,
+Chrysanth&egrave;me, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a
+demand&eacute; avec une persistance d&eacute;guis&eacute;e tr&egrave;s particuli&egrave;re. Et Yves, que
+j'ai fait venir, s'est montr&eacute; bien doux pour elle,&mdash;tellement que j'en
+ai con&ccedil;u cette fois un peu de s&eacute;rieux ennui; je me suis demand&eacute; si ce
+d&eacute;nouement assez pitoyable, vaguement redout&eacute; jusqu'ici, n'allait pas
+bient&ocirc;t se produire....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">4 septembre.</p>
+
+<p>J'ai rencontr&eacute; aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousm&eacute; tout
+&agrave; fait exquise, d&eacute;licieusement costum&eacute;e, fra&icirc;che sur le fond sombre des
+ruines.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout au bout de Nagasaki, dans la partie tr&egrave;s ancienne de la
+ville. Il y a dans cette r&eacute;gion des arbres centenaires, des vieux
+temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, &agrave; hautes
+toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines
+de silence o&ugrave; l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier d&eacute;sert est
+travers&eacute; par un torrent &eacute;troit au lit profond, sur lequel sont jet&eacute;s des
+petits ponts courbes aux balustres de granit rong&eacute;s par le lichen.
+Toutes les choses qui sont l&agrave; s'arrangent et grimacent bizarrement comme
+dans les plus antiques peintures nipponnes.</p>
+
+<p>Je passais &agrave; l'heure br&ucirc;lante de midi, et je ne voyais personne,&mdash;si ce
+n'est dans les bonzeries, par des fen&ecirc;tres ouvertes, quelques rares
+pr&ecirc;tres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous
+leurs tendelets en gaze bleu-nuit.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, cette petite mousm&eacute; m'apparut, un peu au-dessus de moi, au
+sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapiss&eacute;s de mousses grises;
+en pleine lumi&egrave;re, en plein soleil, se d&eacute;tachant &agrave; la mani&egrave;re des f&eacute;es
+&eacute;blouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle
+retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes,
+pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite t&ecirc;te &eacute;trange, son
+ombrelle ronde &agrave; mille plissures, &eacute;clair&eacute;e par transparence, faisait une
+grande aur&eacute;ole bleue et rouge bord&eacute;e de noir; et un laurier rose charg&eacute;
+de fleurs, pouss&eacute; entre les pierres de ce pont, s'&eacute;talait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+baign&eacute; lui aussi de soleil. Derri&egrave;re cette jeune fille et ce laurier
+fleuri, tout &eacute;tait repoussoir obscur.</p>
+
+<p>Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches
+formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousm&eacute;s et qu'on
+m'a appris &agrave; conna&icirc;tre: <i>Nuages, arr&ecirc;tez-vous, pour la regarder passer</i>.
+Et il en valait la peine, en effet, de s'arr&ecirc;ter pour cette pr&eacute;cieuse
+petite personne, d'une japonerie si id&eacute;ale.</p>
+
+<p>Cependant, il n'e&ucirc;t pas fallu s'arr&ecirc;ter trop longtemps et se laisser
+prendre; c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; encore un leurre. Poup&eacute;e comme les autres &eacute;videmment,
+poup&eacute;e d'&eacute;tag&egrave;re et rien de plus. En la regardant, je me disais m&ecirc;me que
+Chrysanth&egrave;me, apparaissant &agrave; cette m&ecirc;me place, avec cette robe, cet
+&eacute;clairage et ce nimbe de soleil, e&ucirc;t produit un effet aussi charmant.</p>
+
+<p>Car elle est gentille, Chrysanth&egrave;me, ce n'est plus contestable.... Hier
+au soir, je me rappelle, je l'ai admir&eacute;e. C'&eacute;tait la nuit; nous
+revenions, avec l'escorte des petits m&eacute;nages pareils au n&ocirc;tre, de la
+tourn&eacute;e habituelle dans les maisons de th&eacute; et les bazars. Tandis que les
+autres mousm&eacute;s marchaient en se donnant la main, par&eacute;es de pompons
+d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant
+avec des jouets, elle, soi-disant fatigu&eacute;e, suivait &agrave; demi &eacute;tendue dans
+une voiture de djin. Nous avions mis &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s de gros bouquets en
+gerbes, destin&eacute;s &agrave; remplir aujourd'hui nos vases,&mdash;des iris tardifs et
+des lotus &agrave; longue tige, les derniers de la saison, qui d&eacute;j&agrave; sentaient
+l'automne.&mdash;Et c'&eacute;tait joli, cette Japonaise dans son petit char,
+nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, &eacute;clair&eacute;e en couleurs
+changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de
+mon arriv&eacute;e au Japon, si on me l'e&ucirc;t montr&eacute;e en me disant: &laquo;Ta mousm&eacute;
+sera celle qui passe&raquo;, j'en aurais &eacute;t&eacute; charm&eacute; sans aucun doute.&mdash;Dans la
+r&eacute;alit&eacute;, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanth&egrave;me,
+toujours elle, rien qu'elle, la petite cr&eacute;ature pour rire, mi&egrave;vre de
+formes et de pens&eacute;es, que l'agence Kangourou m'a fournie....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2>
+
+
+<p>Dans notre logis, l'eau pour boire, pour pr&eacute;parer le th&eacute; et faire les
+petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine
+blanche&mdash;orn&eacute;es de peintures repr&eacute;sentant des poissons bleus qu'un
+courant rapide entra&icirc;ne au milieu d'algues affol&eacute;es. Et ces cuves
+r&eacute;sident, pour plus de fra&icirc;cheur, en plein vent, sur le toit de madame
+Prune, &agrave; un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras,
+du haut de notre balcon saillant.&mdash;Une vraie aubaine pour les chats
+alt&eacute;r&eacute;s du voisinage; pendant les belles nuits d'&eacute;t&eacute;, ce coin de toit,
+o&ugrave; sont nos cuves peinturlur&eacute;es, devient pour eux un lieu de rendez-vous
+charmant, au clair de lune, apr&egrave;s les entreprises galantes ou les
+longues r&ecirc;veries solitaires au fa&icirc;te des murs.</p>
+
+<p>J'avais cru devoir en avertir Yves la premi&egrave;re fois qu'il voulut boire
+de cette eau-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;pondit-il, &eacute;tonn&eacute;, des chats vous dites! est-ce que c'est sale,
+&ccedil;a?</p>
+
+<p>Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanth&egrave;me et moi; nous
+trouvons que les chats ne sont pas des b&ecirc;tes &agrave; babines malpropres, et il
+nous est indiff&eacute;rent de boire apr&egrave;s eux.</p>
+
+<p>Pour Yves, Chrysanth&egrave;me non plus, &laquo;&ccedil;a n'est pas sale&raquo;, et il boit
+volontiers dans sa petite tasse apr&egrave;s elle, la classant, sous le rapport
+des babines, dans la cat&eacute;gorie des chats.</p>
+
+<p>Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de
+notre m&eacute;nage: jamais d'eau l&agrave;-dedans, le soir, quand nous rentrons de la
+promenade, apr&egrave;s cette mont&eacute;e qui nous a donn&eacute; soif et apr&egrave;s ces gaufres
+de madame L'Heure que nous avons mang&eacute;es en mani&egrave;re de passe-temps tout
+le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou
+mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle D&eacute;d&eacute;*, aient la
+pr&eacute;voyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.&mdash;Et, quand nous
+rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voil&agrave; oblig&eacute;s de
+vaquer &agrave; ce soin nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>*<i>D&eacute;d&eacute;-San signifie en fran&ccedil;ais: &laquo;mademoiselle Jeune fille&raquo;; c'est un
+nom tr&egrave;s r&eacute;pandu.</i></p>
+
+<p>Donc, il faut rouvrir toutes les portes ferm&eacute;es, se rechausser et
+descendre dans le jardin puiser de l'eau.</p>
+
+<p>Et, comme Chrysanth&egrave;me mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au
+milieu de l'obscurit&eacute; et des musiques d'insectes, je me vois forc&eacute;
+d'aller au puits avec elle.</p>
+
+<p>Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumi&egrave;re; cherchons donc dans
+la collection de ces lanternes achet&eacute;es chez madame Tr&egrave;s-Propre, qui
+s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en
+papier: pas une dont la bougie ne soit consum&eacute;e,&mdash;je m'y attendais!
+Allons, il s'agit de prendre r&eacute;solument la premi&egrave;re venue et de planter
+une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au
+fond:&mdash;Chrysanth&egrave;me y met toute sa force;&mdash;la bougie se fend, &eacute;clate; la
+mousm&eacute; se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Sc&egrave;ne
+in&eacute;vitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre
+coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du
+toit nous font l&agrave;-haut leur plus moqueuse musique....</p>
+
+<p>Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,&mdash;avec une autre que
+j'aimerais,&mdash;avec elle, m'impatiente bien....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2>
+
+
+<p class="droit">11 septembre.</p>
+
+<p>Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai
+rien &eacute;crit. Je crois que peu &agrave; peu je me fais &agrave; mon int&eacute;rieur japonais,
+aux &eacute;tranget&eacute;s de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois
+semaines, les lettres d'Europe, &eacute;gar&eacute;es je ne sais o&ugrave;, n'arrivent
+plus, et cela contribue, comme toujours, &agrave; jeter un l&eacute;ger voile d'oubli
+sur les choses pass&eacute;es.</p>
+
+<p>Donc, chaque soir, je monte au logis fid&egrave;lement, tant&ocirc;t par les belles
+nuits pleines d'&eacute;toiles, tant&ocirc;t sous les ond&eacute;es d'orage. Et chaque
+matin, quand la pri&egrave;re chant&eacute;e de madame Prune prend son vol dans l'air
+sonore, je m'&eacute;veille et je redescends vers la mer, par ces sentiers o&ugrave;
+l'herbe est pleine de ros&eacute;e fra&icirc;che.</p>
+
+<p>La recherche des <i>bibelots</i> est, je crois, la plus grande distraction de
+ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on
+s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de th&eacute; avec les
+marchands; puis on fouille soi-m&ecirc;me dans des armoires, dans des coffres,
+o&ugrave; sont entass&eacute;es des vieilleries bien extravagantes. Les march&eacute;s, tr&egrave;s
+discut&eacute;s, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme
+de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux
+autres....</p>
+
+<p>J'abuse vraiment de l'adjectif <i>petit</i>, je m'en aper&ccedil;ois bien; mais
+comment faire?&mdash;En d&eacute;crivant les choses de ce pays-ci, on est tent&eacute; de
+l'employer dix fois par ligne. Petit, mi&egrave;vre, mignard,&mdash;le Japon
+physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-l&agrave;....</p>
+
+<p>Et ce que j'ach&egrave;te s'amoncelle l&agrave;-haut, dans ma maisonnette de bois et
+de papier;&mdash;elle &eacute;tait bien plus japonaise pourtant, dans sa nudit&eacute;
+premi&egrave;re, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient con&ccedil;ue. Il y a
+maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du
+plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des
+d&eacute;esses autant que dans une pagode.</p>
+
+<p>Il y a m&ecirc;me un petit autel shinto&iuml;ste, devant lequel madame Prune n'a pu
+se tenir de tomber en pri&egrave;res et de chanter, avec son tremblement de
+vieille ch&egrave;vre:</p>
+
+<p>&laquo;Lavez-moi tr&egrave;s blanchement de mes p&eacute;ch&eacute;s, &ocirc; Ama-T&eacute;race-Omi-Kami, comme
+on lave des choses impures dans la rivi&egrave;re de Kamo...&raquo;</p>
+
+<p>Pauvre Ama-T&eacute;race-Omi-Kami, laver les impuret&eacute;s de madame Prune! Quelle
+besogne longue et ingrate!!</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se
+coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des
+mains devant la plus grande de nos idoles dor&eacute;es. Mais son sourire, qui
+revient apr&egrave;s, semble une moquerie d'enfant &agrave; l'adresse du Bouddha, d&egrave;s
+que la pri&egrave;re est finie. Je sais aussi qu'elle v&eacute;n&egrave;re ses <i>Ottok&eacute;s</i> (les
+Esprits de ses anc&ecirc;tres), dont l'autel assez somptueux est chez madame
+Renoncule sa m&egrave;re. Elle leur demande des b&eacute;n&eacute;dictions, la fortune, la
+sagesse....</p>
+
+<p>Qui pourrait d&eacute;m&ecirc;ler quelles sont ses id&eacute;es sur les dieux et sur la
+mort? A-t-elle une &acirc;me? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un
+t&eacute;n&eacute;breux chaos de th&eacute;ogonies vieilles comme le monde, conserv&eacute;es par
+respect pour les choses tr&egrave;s anciennes, et d'id&eacute;es plus r&eacute;centes sur le
+bienheureux n&eacute;ant final, apport&eacute;es de l'Inde &agrave; l'&eacute;poque de notre moyen
+&acirc;ge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-m&ecirc;mes s'y
+perdent,&mdash;et alors, que peut devenir tout cela, greff&eacute; d'enfantillage et
+de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'oiseau, dans la t&ecirc;te d'une mousm&eacute; qui s'endort?...</p>
+
+<p>Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attach&eacute; &agrave; elle (il est bien
+difficile que le lien ne se resserre pas, &agrave; la longue).&mdash;Ceci d'abord:</p>
+
+<p>Madame Prune, un jour, &eacute;tait all&eacute;e nous chercher une relique de sa
+galante jeunesse, un peigne en &eacute;caille blonde d'une transparence rare;
+un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de
+cheveux, &agrave; peine enfonc&eacute;, les dents toutes dehors, comme en &eacute;quilibre.
+L'ayant retir&eacute; d'une jolie bo&icirc;te en laque, elle l'&eacute;levait, du bout des
+doigts, &agrave; la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel
+au travers&mdash;le beau ciel d'&eacute;t&eacute;&mdash;comme on fait pour v&eacute;rifier l'eau des
+pierres pr&eacute;cieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, me disait-elle, la pi&egrave;ce de prix que tu devrais offrir &agrave; ta
+femme.</p>
+
+<p>Et ma mousm&eacute;, tr&egrave;s captiv&eacute;e, admirait combien la substance de ce peigne
+&eacute;tait limpide, combien la forme en &eacute;tait gracieuse.</p>
+
+<p>Ce qui me plaisait le plus, &agrave; moi, c'&eacute;tait la bo&icirc;te en laque. Sur le
+couvercle, une &eacute;tonnante peinture, or sur or, repr&eacute;sentait une vue,
+prise de tr&egrave;s pr&egrave;s, &agrave; la surface d'un champ de riz, par un jour de grand
+vent: un fouillis d'&eacute;pis et d'herbages couch&eacute;s et tordus par quelque
+rafale terrible; &ccedil;&agrave; et l&agrave;, entre les tiges tourment&eacute;es, on apercevait la
+terre boueuse de la rizi&egrave;re; il y avait m&ecirc;me des petites flaques
+d'eau&mdash;qui &eacute;taient des parties de laque transparente dans lesquelles
+d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des f&eacute;tus dans un
+liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il e&ucirc;t fallu un microscope
+pour bien voir, se cramponnaient &agrave; des roseaux, avec des airs
+d'&eacute;pouvante,&mdash;et le tableau tout entier n'&eacute;tait pas grand comme une main
+de femme.</p>
+
+<p>Quant au peigne de madame Prune, en lui-m&ecirc;me il ne me disait rien, je
+l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant
+et bien cher. Alors Chrysanth&egrave;me, tristement, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, ch&egrave;re Madame....</p>
+
+<p>Et en m&ecirc;me temps elle poussa un gros soupir, assez r&eacute;ussi, qui
+signifiait:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'aime d&eacute;j&agrave; pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.</p>
+
+<p>Tout de suite, j'ai fait l'emplette d&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>Plus tard, quand Chrysanth&egrave;me sera devenue une vieille guenon comme
+madame Prune, avec des dents noires et de la d&eacute;votion, son tour arrivera
+de brocanter la chose&mdash;&agrave; quelque belle d'une g&eacute;n&eacute;ration &agrave; venir....</p>
+
+<p>...Une autre fois, j'avais pris mal de t&ecirc;te, au soleil, et j'&eacute;tais
+&eacute;tendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les
+yeux troubl&eacute;s, je voyais tourner, comme en une ronde, la v&eacute;randa
+ouverte, le grand ciel lumineux du soir o&ugrave; planaient des cerfs-volants
+&eacute;tranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement &agrave; ce bruit
+cadenc&eacute; des cigales qui remplissait l'air.</p>
+
+<p>Elle, accroupie pr&egrave;s de moi, essayait de me gu&eacute;rir par un proc&eacute;d&eacute;
+japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les
+tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un
+mouvement de vrille. Elle &eacute;tait devenue toute rouge &agrave; ce travail
+fatigant qui me causait un r&eacute;el bien-&ecirc;tre, quelque chose comme une
+griserie douce d'opium.</p>
+
+<p>Ensuite, inqui&egrave;te, pensant que j'allais peut-&ecirc;tre avoir la fi&egrave;vre, elle
+voulut me faire manger, roul&eacute;e en boulette entre ses doigts, une
+efficace pri&egrave;re, &eacute;crite sur papier de riz, qu'elle conservait
+pr&eacute;cieusement dans la doublure d'une de ses manches....</p>
+
+<p>Eh bien, j'ai aval&eacute; cette pri&egrave;re sans rire, pour ne pas la blesser, pour
+ne pas &eacute;branler sa petite croyance dr&ocirc;le....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2>
+
+
+<p>Nous sommes all&eacute;s aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma
+mousm&eacute; et moi, afin de poser en groupe.</p>
+
+<p>Nous enverrons cela en France.&mdash;Yves sourit d&eacute;j&agrave; en songeant &agrave;
+l'&eacute;tonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanth&egrave;me
+entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en
+mati&egrave;re d'explication:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>Au Japon, il y a des photographes dans le genre des n&ocirc;tres; seulement ce
+sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura
+l'honneur aujourd'hui, op&egrave;re au fond de la banlieue, dans ce quartier
+antique de grands arbres et de pagodes sombres o&ugrave; j'avais rencontr&eacute;
+l'autre jour une mousm&eacute; si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs
+langues, plaqu&eacute;e sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de
+la verte montagne travers&eacute; par des ponts courbes en granit s&eacute;culaire et
+bord&eacute; de bambous l&eacute;gers ou de lauriers-roses en fleurs.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tonne et cela d&eacute;route, un photographe nich&eacute; l&agrave;, dans tout ce Japon
+d'autrefois.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment on fait queue &agrave; sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y
+a toute une file de chars &agrave; djin qui stationnent, attendant des clients
+qu'ils ont amen&eacute;s et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et
+tatou&eacute;s, peign&eacute;s correctement en bandeaux et en chignon, font la
+causette, fument des petites pipes, ou rafra&icirc;chissent dans l'eau du
+torrent leurs jambes musculeuses.</p>
+
+<p>La cour d'entr&eacute;e est une irr&eacute;prochable japonerie, avec des lanternes et
+des arbres nains. Mais l'atelier o&ugrave; l'on pose pourrait &ecirc;tre aussi bien &agrave;
+Paris ou &agrave; Pontoise: m&ecirc;mes chaises en &laquo;vieux ch&ecirc;ne&raquo;, m&ecirc;mes poufs
+d&eacute;fra&icirc;chis, colonnes en pl&acirc;tre et rochers en carton.</p>
+
+<p>Les personnes que l'on <i>op&egrave;re</i> en ce moment sont deux dames de qualit&eacute;
+(la m&egrave;re et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en
+carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premi&egrave;res grandes dames
+de ce pays que j'aie vues de si pr&egrave;s, un groupe bien &eacute;trange: longues
+figures de la classe noble, atones, an&eacute;miques, bleu&acirc;tres &agrave; force de
+poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de c&oelig;ur, au carmin pur.
+Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose m&ecirc;me &agrave; nous,
+malgr&eacute; la diff&eacute;rence profonde des races et des notions acquises.</p>
+
+<p>Elles toisent Chrysanth&egrave;me avec un assez visible d&eacute;dain, bien que sa
+toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me
+rassasier de regarder ces deux cr&eacute;atures; elles me captivent comme des
+choses jamais vues et incompr&eacute;hensibles. Leurs corps fr&ecirc;les, pos&eacute;s avec
+une gr&acirc;ce exotique, sont noy&eacute;s dans des &eacute;toffes rigides et des ceintures
+bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatigu&eacute;es. Elles me
+font penser, je ne sais pourquoi, &agrave; de grands insectes rares; sur leurs
+v&ecirc;tements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure
+sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le myst&egrave;re de leurs tout
+petits yeux, tir&eacute;s, brid&eacute;s, retrouss&eacute;s, pouvant &agrave; peine s'ouvrir; le
+myst&egrave;re de leur expression qui semble indiquer des pens&eacute;es int&eacute;rieures
+d'une saugrenuit&eacute; vague et froide, un monde d'id&eacute;es absolument ferm&eacute;
+pour nous.&mdash;Et je songe, en les d&eacute;visageant: comme nous sommes loin de
+ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...</p>
+
+<p>Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arriv&eacute;s avant
+nous, bien pomponn&eacute;s dans leurs v&ecirc;tements de toile blanche, bien frais,
+bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des
+airs niais sur des f&ucirc;ts de colonnes.</p>
+
+<p>Notre tour vient enfin; Chrysanth&egrave;me s'arrange avec lenteur, d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s cherch&eacute;e, tournant le plus possible les pointes de ses
+pieds en dedans, &agrave; la fa&ccedil;on &eacute;l&eacute;gante.</p>
+
+<p>Et, sur le clich&eacute; qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite
+famille bien ridicule, align&eacute;e devant un photographe de foire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">13 septembre.</p>
+
+<p>Yves est libre ce soir trois heures plus t&ocirc;t que moi,&mdash;ce qui arrive de
+temps en temps, d'apr&egrave;s la fa&ccedil;on dont notre service de <i>quarts</i> est
+organis&eacute;. Ces jours-l&agrave;, il descend &agrave; terre le premier et s'en va
+m'attendre &agrave; Diou-djen-dji.</p>
+
+<p>Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers
+verts de la montagne: il marche d'un pas tr&egrave;s alerte, courant presque;
+comme il para&icirc;t press&eacute; d'aller retrouver cette petite Chrysanth&egrave;me!</p>
+
+<p>Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu
+de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'int&eacute;rieur
+suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanth&egrave;me,
+Oyouki, mademoiselle D&eacute;d&eacute; la servante, s'empressant &agrave; lui essuyer le
+dos&mdash;avec des petites serviettes bleues peinturlur&eacute;es de cigognes et de
+sujets drolatiques....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud,
+pour s'&ecirc;tre mis dans un &eacute;tat pareil?</p>
+
+<p>Il me raconte que, pr&egrave;s de chez nous,&mdash;un peu plus haut dans la
+montagne,&mdash;il a d&eacute;couvert un tir au sabre et qu'il y a livr&eacute; assaut
+jusqu'&agrave; nuit close&mdash;contre des Japonais qui tiraient &agrave; deux mains, en
+bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son
+escrime fran&ccedil;aise, il les a battus &agrave; plate couture. Alors on lui a fait
+de grands saluts, de grands honneurs,&mdash;et apport&eacute; une quantit&eacute; de bonnes
+petites choses tr&egrave;s froides &agrave; boire. Tout cela r&eacute;uni l'a fait transpirer
+beaucoup....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tr&egrave;s bien. Mais je ne m'expliquais pas....</p>
+
+<p>Il est ravi de sa soir&eacute;e; il ira tous les jours s'amuser &agrave; les battre;
+il pense m&ecirc;me faire des &eacute;l&egrave;ves.</p>
+
+<p>Une fois l'ass&egrave;chement de son dos termin&eacute;, les voil&agrave; tous ensemble, les
+trois mousm&eacute;s et lui jouant au &laquo;pigeon vole&raquo; nippon.&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je ne
+pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les
+rapports.</p>
+
+<p>Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopin&eacute;ment
+vers dix heures. (Ils s'&eacute;garaient dans nos parages, sous les bosquets
+noirs, et sont mont&eacute;s, voyant de la lumi&egrave;re chez nous.)</p>
+
+<p>Leur intention est d'aller finir leur soir&eacute;e &agrave; la maison de th&eacute; des
+Crapauds, et ils veulent nous entra&icirc;ner avec eux pour prendre des
+sorbets l&agrave;-bas.&mdash;C'est au moins &agrave; une heure d'ici, cette maison de th&eacute;,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la ville, &agrave; mi-montagne, dans les jardins de la
+grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent &agrave; leur id&eacute;e quand m&ecirc;me,
+pr&eacute;tendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir,
+de la terrasse du temple, une vue tr&egrave;s jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous....
+Enfin, soit, partons, suivons-les.</p>
+
+<p>Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant
+chez madame Tr&egrave;s-Propre, qui nous choisit, pour cette exp&eacute;dition
+tardive, des lanternes &eacute;normes et toutes rondes, de gros ballons rouges
+orn&eacute;s de m&eacute;duses, d'algues et de requins verts.</p>
+
+<p>Il est pr&egrave;s de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les
+quartiers du centre, les bons Nippons ferment d&eacute;j&agrave; leurs petites
+&eacute;choppes, &eacute;teignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois,
+poussent leurs ch&acirc;ssis de papier.</p>
+
+<p>Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos
+depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit tr&egrave;s noire. Nous crions
+&agrave; nos djins: <i>Ayakou! ayakou!</i> (Vite! vite!) et ils courent &agrave; toutes
+jambes, en poussant de petits hurlements, comme des b&ecirc;tes joyeuses,
+emball&eacute;es par ga&icirc;t&eacute;. Dans l'obscurit&eacute;, nous allons un train de temp&ecirc;te,
+&agrave; la file indienne tous les cinq, cahot&eacute;s furieusement sur les vieilles
+dalles disjointes, que nos ballons rouges &eacute;clairent mal en s'agitant
+toujours &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de leurs tiges en bambou. De temps &agrave; autre,
+quelques Nippons, coiff&eacute;s de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fen&ecirc;tre
+pour regarder quels sont ces &eacute;cervel&eacute;s qui se prom&egrave;nent si vite et si
+tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en
+passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses b&ecirc;tes en pierre
+assises aux portes des pagodes....</p>
+
+<p>Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins
+avec nos petits chars, nous commen&ccedil;ons &agrave; monter les escaliers de g&eacute;ants,
+compl&egrave;tement d&eacute;serts cette nuit.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me, qui fait toujours un peu la petite fille fatigu&eacute;e,
+l'enfant g&acirc;t&eacute;e et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi,
+s'appuyant sur nos bras.</p>
+
+<p>Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte
+pour s'amuser les marches interminables:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Hit&ocirc;ts'! F't&acirc;ts'! Mits'! Y&ocirc;ts'!</i> (un! deux! trois! quatre!) dit-elle
+en s'&eacute;levant par une s&eacute;rie de petits bonds l&eacute;gers.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Its&ocirc;&ucirc;ts'! Mo&ucirc;ts! Nan&acirc;ts'! Y&acirc;ts'! Kokon&ocirc;ts'!</i> (cinq! six! sept! huit!
+neuf!...)</p>
+
+<p>Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre
+ces nombres encore plus dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette
+est fine, gracieuse et d'une extr&ecirc;me &eacute;tranget&eacute;; dans la nuit o&ugrave; nous
+sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.</p>
+
+<p>Vraiment, on dirait des petites f&eacute;es, Chrysanth&egrave;me Jonquille, ce soir;
+les moindres Japonaises, &agrave; certains moments, prennent de ces airs-l&agrave;, &agrave;
+force de bizarrerie &eacute;l&eacute;gante et d'ing&eacute;nieux arrangement.</p>
+
+<p>L'escalier de granit, vide, immense, uniform&eacute;ment gris sous le ciel
+nocturne, para&icirc;t fuir en hauteur devant nous,&mdash;et en profondeur
+par-derri&egrave;re, quand on se retourne,&mdash;en profondeur, en d&eacute;gringolade
+vertigineuse. Sur les degr&eacute;s de cette pente s'allongent, s'allongent
+d&eacute;mesur&eacute;es, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il
+nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de
+chaque marche, ont sur toute leur &eacute;tendue des plissures r&eacute;guli&egrave;res
+d'&eacute;ventail. Les portiques se dressent isol&eacute;ment, s'&eacute;tagent les uns
+au-dessus des autres;&mdash;leurs formes &eacute;tonnantes sont &agrave; la fois d'une
+simplicit&eacute; extr&ecirc;me et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une
+nettet&eacute; dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les
+objets tr&egrave;s grands &agrave; la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se
+rel&egrave;vent, aux extr&eacute;mit&eacute;s, en deux cornes inqui&eacute;tantes, tendues vers la
+vo&ucirc;te lointaine et bleu&acirc;tre o&ugrave; scintillent les &eacute;toiles; ils ont l'air de
+vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base
+profonde entend dans la terre d'alentour remplie de s&eacute;pulcres et de
+morts.</p>
+
+<p>Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de
+cette mont&eacute;e colossale; nous cheminons, &eacute;clair&eacute;s moiti&eacute; par la lune p&acirc;le
+qui est en haut, moiti&eacute; par les lanternes rouges qui sont dans nos mains
+et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.</p>
+
+<p>Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; m&ecirc;me les bruits
+d'insectes se taisent &agrave; mesure que nous nous &eacute;levons. Une sorte de
+recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu &agrave; peu, en m&ecirc;me
+temps qu'une plus grande fra&icirc;cheur se r&eacute;pand dans l'air et nous saisit.</p>
+
+<p>En haut, dans la cour sacr&eacute;e, o&ugrave; r&eacute;sident le cheval de jade et les
+tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimid&eacute;s en entrant. Il y
+fait plus sombre, &agrave; cause des murs. Et notre arriv&eacute;e semble d&eacute;ranger je
+ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et
+les symboles visibles qui sont l&agrave;, chim&egrave;res et monstres, &eacute;clair&eacute;s aux
+reflets bleus de la lune.</p>
+
+<p>Nous tournons &agrave; gauche, et nous p&eacute;n&eacute;trons dans les jardins en terrasse,
+pour nous rendre &agrave; cette maison de th&eacute; des Crapauds qui est notre but
+cette nuit: nous la trouvons ferm&eacute;e,&mdash;je m'y attendais,&mdash;ferm&eacute;e et
+noire, &agrave; une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous
+ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus
+c&acirc;lines, toutes les mousm&eacute;s de service que nous connaissons bien,
+mesdemoiselles Transparente, &Eacute;toile, Ros&eacute;e-matinale et
+Marguerite-reine.&mdash;Personne.&mdash;Adieu les sorbets aux parfums et les
+haricots &agrave; la gr&ecirc;le!...</p>
+
+<p>Devant la maisonnette du tir &agrave; l'arc, nos mousm&eacute;s font un saut de c&ocirc;t&eacute;,
+tr&egrave;s effray&eacute;es, annon&ccedil;ant qu'il y a un cadavre par terre.&mdash;En effet,
+quelqu'un est l&agrave; &eacute;tendu. Nous examinons timidement la situation &agrave; la
+lueur de nos ballons rouges&mdash;tenus &agrave; toute longueur de tige par peur de
+ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du
+14 juillet, choisissait de si belles fl&egrave;ches pour Chrysanth&egrave;me, et il
+dort, ce bonhomme, le chignon un peu d&eacute;fait, mais d'un bon sommeil qu'il
+serait cruel de troubler.</p>
+
+<p>Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et
+puis nous rentrerons chez nous.</p>
+
+<p>La rade, cette nuit, est une grande d&eacute;chirure, sombre et sinistre, o&ugrave;
+les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse b&eacute;ante, qui semble
+ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle
+brillent, tout petits, comme une r&eacute;union de vers luisants dans une
+fosse, les feux des navires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2>
+
+
+<p>...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses br&ucirc;lant
+toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles....
+Chrysanth&egrave;me me r&eacute;veille brusquement et je la regarde: elle est
+dress&eacute;e sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur;
+muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un
+s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre
+est-ce donc?&mdash;Cela me fait peur, &agrave; moi aussi. J'ai l'impression rapide
+de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isol&eacute;, dans ce pays
+dont je n'ai pas pu approfondir encore les &ecirc;tres et les myst&egrave;res. Il
+faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure l&agrave; clou&eacute;e, &agrave; demi
+morte de frayeur, elle <i>qui sait</i>....</p>
+
+<p>C'est dehors, para&icirc;t-il; cela arrive par les jardins; de sa main
+tremblante, elle indique que cela va monter par la v&eacute;randa, par le toit
+de madame Prune...&mdash;En effet, on entend de l&eacute;gers bruits... qui
+s'approchent.</p>
+
+<p>J'essaie de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Neko-San?</i> (Ce sont messieurs les chats?)</p>
+
+<p>&mdash;Non! fait-elle, toujours terrifi&eacute;e et inqui&eacute;tante.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Bak&eacute;mono-Sama?</i> (Messeigneurs les Revenants?)&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; pris
+l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Non!!... <i>Dorobo!!</i> (Les voleurs!!)</p>
+
+<p>&mdash;Les voleurs! Ah! tant mieux; je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup cela, par exemple,
+&agrave; une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout &agrave;
+l'heure au sursaut de mon r&eacute;veil; des voleurs, c'est-&agrave;-dire des
+bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des
+figures assez drolatiques. Je n'ai m&ecirc;me plus peur du tout, &agrave; pr&eacute;sent que
+je suis fix&eacute;, et nous allons tout de suite v&eacute;rifier la chose,&mdash;car il
+est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,&mdash;on s'y
+prom&egrave;ne....</p>
+
+<p>J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une
+grande &eacute;tendue calme, sereine, exquise, &eacute;clair&eacute;e en plein par la lune
+brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien
+charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave &agrave;
+respirer.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me, &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;e derri&egrave;re mon &eacute;paule, &eacute;coute, tremblante,
+avance la t&ecirc;te pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux
+dilat&eacute;s de chatte effray&eacute;e.... Non, rien, rien qui bouge.... &Ccedil;&agrave; et l&agrave;
+quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup
+d'&oelig;il, mais qui sont projet&eacute;es par des pans de murs, des branches
+d'arbres, et gardent une immobilit&eacute; absolue tr&egrave;s rassurante. Tout semble
+d'une tranquillit&eacute; fig&eacute;e et demeure silencieux, dans ce vague que la
+lune met sur les choses.</p>
+
+<p>Rien;&mdash;rien nulle part. C'&eacute;taient messieurs les chats, tout simplement,
+ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une mani&egrave;re si
+extraordinaire, la nuit chez nous....</p>
+
+<p>Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons
+une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de cach&eacute; dans des
+coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanth&egrave;me,
+faisons une ronde g&eacute;n&eacute;rale du logis.</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les
+retraites intimes de cette maison, qui, &agrave; en juger par ses bases, doit
+&ecirc;tre bien antique, malgr&eacute; ses cloisons l&eacute;g&egrave;res en papier frais; des
+renfoncements tout noirs, des petits caveaux vo&ucirc;t&eacute;s de poutres
+vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la v&eacute;tust&eacute; et la
+moisissure; des dessous tr&egrave;s myst&eacute;rieux o&ugrave; s'est amoncel&eacute;e la poussi&egrave;re
+des si&egrave;cles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout
+cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.</p>
+
+<p>A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos
+propri&eacute;taires.&mdash;C'est Chrysanth&egrave;me qui m'entra&icirc;ne par la main, et je me
+laisse conduire.&mdash;Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleu&acirc;tre,
+&eacute;clair&eacute;s par les veilleuses qui br&ucirc;lent devant l'autel de leurs
+anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Ils sont align&eacute;s dans un ordre qui pourrait pr&ecirc;ter &agrave; jaser, par
+exemple!&mdash;Mademoiselle Oyouki d'abord, tr&egrave;s gentille dans sa pose de
+sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son
+r&acirc;telier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au
+grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!&mdash;Et
+puis, M. Sucre, momifi&eacute; pour l'instant.&mdash;Et enfin &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, derni&egrave;re
+de la rang&eacute;e, leur bonne, mademoiselle D&eacute;d&eacute;!!!...</p>
+
+<p>La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait
+des personnes noy&eacute;es dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet
+autel arm&eacute; d'&eacute;tranges symboles shinto&iuml;stes donnent un faux air religieux
+&agrave; ce tableau de famille.</p>
+
+<p>Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plut&ocirc;t couch&eacute;e
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses ma&icirc;tresses, cette jeune servante? Chez nous l&agrave;-haut, quand
+nous offrons l'hospitalit&eacute; &agrave; Yves, nous avons soin de nous placer, sous
+notre moustiquaire, d'une fa&ccedil;on bien plus correcte....</p>
+
+<p>Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine
+appr&eacute;hension. C'est une soupente basse et myst&eacute;rieuse, contre la porte
+de laquelle est coll&eacute;e, comme chose perdue, une tr&egrave;s vieille image de
+pi&eacute;t&eacute;: <i>Kwanon-aux-mille-bras</i> et <i>Kwanon-&agrave;-t&ecirc;te-de-cheval</i>, assis dans
+des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de
+spectres.</p>
+
+<p>Nous ouvrons, et Chrysanth&egrave;me se rejette en arri&egrave;re, poussant un cri
+affreux.&mdash;J'aurais cru que les voleurs &eacute;taient l&agrave;, si je n'avais vu
+passer sur elle, et dispara&icirc;tre, une petite chose gris&acirc;tre, rapide,
+furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une &eacute;tag&egrave;re, et,
+qui, dans son effarement, lui avait saut&eacute; &agrave; la figure....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">14 septembre.</p>
+
+<p>Yves a perdu &agrave; la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet
+pour la man&oelig;uvre, et nous courons la ville toute la journ&eacute;e, suivis de
+Chrysanth&egrave;me, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses s&oelig;urs, pour en
+chercher un autre.</p>
+
+<p>C'est tr&egrave;s difficile &agrave; trouver dans Nagasaki, tr&egrave;s difficile surtout &agrave;
+expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacr&eacute;e, courbe
+avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons
+enfl&eacute;s des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie
+de boutique en boutique;&mdash;faisant mine d'avoir tr&egrave;s bien saisi, on nous
+trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins o&ugrave; nous
+devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons
+plein d'espoir, courant &agrave; une mystification nouvelle; nos djins
+essouffl&eacute;s en perdent la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit,
+de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes,
+les plus inattendus, les plus extraordinaires: des <i>pratiques</i> pour voix
+de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est
+toujours de plus en plus inou&iuml; ce qu'on nous propose tellement qu'&agrave; la
+fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon,
+qui avait pris un air tr&egrave;s fin, un air de parfaite comp&eacute;tence, s'en va
+fouiller dans son arri&egrave;re-boutique&mdash;et nous rapporte une sir&egrave;ne &agrave;
+vapeur, provenant d'un paquebot naufrag&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, l'&eacute;v&eacute;nement consid&eacute;rable de la soir&eacute;e est une averse de
+d&eacute;luge qui nous surprend au sortir des maisons de th&eacute;, au retour de
+notre promenade &eacute;l&eacute;gante. Justement nous &eacute;tions en troupe nombreuse,
+ayant avec nous plusieurs mousm&eacute;s invit&eacute;es, et, d&egrave;s que cela commence &agrave;
+tomber du ciel sans pr&eacute;ambule, comme d'un arrosoir renvers&eacute;, il en
+r&eacute;sulte une imm&eacute;diate d&eacute;bandade. Elles se sauvent, les mousm&eacute;s, avec des
+petits cris d'oiseau, se r&eacute;fugient dans des portes, chez des marchandes,
+sous des capotes de djins.</p>
+
+<p>Puis bient&ocirc;t, quand les boutiques se sont ferm&eacute;es en h&acirc;te, quand la rue
+est vide, inond&eacute;e, presque noire; les lanternes de papier, d&eacute;tremp&eacute;es,
+piteuses, &eacute;teintes,&mdash;je me retrouve, je ne sais comment, plaqu&eacute; contre
+un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de
+mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure &agrave; cause de sa belle robe
+mouill&eacute;e. Et cette ville me para&icirc;t tout &agrave; coup d'une tristesse lugubre,
+au bruit de la pluie qui tombe toujours, &eacute;claboussant tout, au bruit des
+goutti&egrave;res qui font, dans l'obscurit&eacute;, des petits murmures plaintifs de
+ruisseaux.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s vite finie, l'ond&eacute;e. Alors les mousm&eacute;s sortent de leurs trous,
+comme des souris, se cherchent, se h&egrave;lent, et leurs petites voix ont ces
+intonations tra&icirc;nantes, m&eacute;lancoliques, singuli&egrave;res, qu'elles prennent
+chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;, madame Jonqui-i-i-i-ile!!</p>
+
+<p>Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les
+prolongent ind&eacute;finiment dans la nuit devenue silencieuse, dans la
+sonorit&eacute; qu'a prise l'air humide apr&egrave;s cette grande pluie d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin les voil&agrave; toutes retrouv&eacute;es, r&eacute;unies, ces petites personnes &agrave; yeux
+brid&eacute;s, d&eacute;pourvues de cervelle,&mdash;et nous remontons &agrave; Diou-djen-dji, tr&egrave;s
+mouill&eacute;s tous.</p>
+
+<p>Pour la troisi&egrave;me fois Yves couche &agrave; nos c&ocirc;t&eacute;s, sous notre tente bleue.</p>
+
+<p>Un grand tapage se fait au-dessous de nous, pass&eacute; minuit; ce sont nos
+propri&eacute;taires qui reviennent d'un p&egrave;lerinage &agrave; un temple lointain de la
+d&eacute;esse de la Gr&acirc;ce. (Bien que shinto&iuml;ste, madame Prune v&eacute;n&egrave;re cette
+divinit&eacute; qui, dit-on, fut bienveillante &agrave; sa jeunesse.) Tout aussit&ocirc;t,
+nous voyons monter, comme une fus&eacute;e, mademoiselle Oyouki, apportant sur
+un d&eacute;licieux petit plateau des bonbons b&eacute;nis, achet&eacute;s l&agrave;-bas aux portes
+de ce temple &agrave; notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant
+que la vertu en soit &eacute;vent&eacute;e.&mdash;Sans sortir d'un demi-sommeil, nous
+absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant
+beaucoup.</p>
+
+<p>Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le
+plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre &agrave; l'une des
+mains de notre idole dor&eacute;e, pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r de voir toute la nuit
+l'heure qu'il est &agrave; la lumi&egrave;re de la sainte veilleuse. Il se l&egrave;ve de
+grand matin, demandant: J'ai &eacute;t&eacute; sage?&mdash;et s'habille en h&acirc;te, pr&eacute;occup&eacute;
+par l'appel et par le service.</p>
+
+<p>Dehors, il doit d&eacute;j&agrave; faire jour; par ces petits trous, que le temps a
+perc&eacute;s dans nos panneaux de bois, des jets de clart&eacute; matinale entrent
+chez nous; dans l'air de notre chambre, o&ugrave; nous conservons de la nuit
+enferm&eacute;e, ils tracent de vagues rayures blanches.&mdash;Tout &agrave; l'heure, quand
+le soleil se l&egrave;vera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle
+couleur d'or.&mdash;On entend les cigales et les coqs, et bient&ocirc;t madame
+Prune commencera son chant mystique.</p>
+
+<p>Cependant Chrysanth&egrave;me, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne
+et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier
+sombre.&mdash;Il me semble m&ecirc;me entendre qu'en se quittant, ils
+s'embrassent.... Au Japon c'est sans cons&eacute;quence je le sais bien; cela se
+fait beaucoup, c'est tr&egrave;s re&ccedil;u; n'importe o&ugrave;, dans des maisons o&ugrave; l'on
+entre pour la premi&egrave;re fois, on embrasse tr&egrave;s bien des mousm&eacute;s
+quelconques sans que personne y trouve &agrave; redire.&mdash;Mais c'est &eacute;gal, Yves
+est vis-&agrave;-vis de Chrysanth&egrave;me dans une situation particuli&egrave;re, et il
+devrait mieux le comprendre. Je m'inqui&egrave;te des heures qu'ils ont souvent
+pass&eacute;es au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui m&ecirc;me je vais,
+non pas les &eacute;pier, mais parler &agrave; Yves bien franchement, pour en avoir le
+c&oelig;ur net....</p>
+
+<p>En bas, tout &agrave; coup, <i>clac! clac!</i> le battement de deux mains s&egrave;ches:
+c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussit&ocirc;t
+sa pri&egrave;re &eacute;clate, s'&eacute;lance, en fausset nasillard, suraigu comme part la
+sonnerie irritante et inexorable d'un r&eacute;veille-matin quand l'heure est
+venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on l&acirc;che et qui
+se d&eacute;roule....</p>
+
+<p>... <i>La plus riche femme du monde.... Tr&egrave;s blanchement de mes impuret&eacute;s,
+&ocirc; Ama-T&eacute;race-Omi-Kami, dans la rivi&egrave;re de Kamo...</i></p>
+
+<p>Et ce chevrotement &eacute;trange, plus du tout humain, &eacute;gare et change mes
+id&eacute;es, qui &eacute;taient presque claires &agrave; cet instant de r&eacute;veil....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2>
+
+
+<p class="droit">15 septembre.</p>
+
+<p>Le vent est au d&eacute;part. Depuis hier il est vaguement question de nous
+envoyer en Chine, dans le golfe de P&eacute;kin: une de ces rumeurs qui
+circulent on ne sait comment de l'avant &agrave; l'arri&egrave;re des navires, deux ou
+trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais.
+Comment va &ecirc;tre le dernier acte de ma petite com&eacute;die japonaise, le
+d&eacute;nouement, la s&eacute;paration? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma
+mousm&eacute; ou chez moi, un peu de serrement de c&oelig;ur &agrave; l'instant de cette
+fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux
+d'Yves &agrave; Chrysanth&egrave;me, comment seront-ils? Ce point surtout me
+pr&eacute;occupe....</p>
+
+<p>Rien de bien pr&eacute;cis encore, mais il est certain que, d'une fa&ccedil;on ou
+d'une autre, notre s&eacute;jour au Japon est pr&egrave;s de finir.&mdash;C'est peut-&ecirc;tre
+ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'&oelig;il plus ami sur toutes les
+choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive &agrave;
+Diou-djen-dji, apr&egrave;s une journ&eacute;e de service. Le soleil tr&egrave;s bas, pr&ecirc;t &agrave;
+s'&eacute;teindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands
+rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs dispos&eacute;es en
+gerbes bizarres dans les vases anciens.&mdash;Elles sont l&agrave; cinq ou six
+petites poup&eacute;es, mes voisines, s'amusant &agrave; danser au son de la guitare
+de Chrysanth&egrave;me.... Et je trouve un vrai charme ce soir &agrave; penser que ce
+logis, cette femme qui m&egrave;ne la danse, tout cela est mien. J'ai &eacute;t&eacute;
+injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent
+en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un
+changement brusque et &eacute;trange; je per&ccedil;ois et je comprends mieux tout &agrave;
+coup cette infinit&eacute; de gentilles petites choses au milieu desquelles je
+vis, la gr&acirc;ce fr&ecirc;le et tr&egrave;s cherch&eacute;e des formes, la bizarrerie des
+dessins, le choix raffin&eacute; des couleurs.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tends sur mes nattes si blanches; Chrysanth&egrave;me, empress&eacute;e,
+m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousm&eacute;s souriantes,
+ayant encore en t&ecirc;te leur rythme interrompu de tout &agrave; l'heure, circulent
+autour de moi, &agrave; pas cadenc&eacute;s.</p>
+
+<p>Leurs irr&eacute;prochables chaussettes, &agrave; orteil s&eacute;par&eacute;, ne font pas de bruit;
+on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'&eacute;toffes. Je les
+trouve toutes agr&eacute;ables &agrave; regarder; cet air poup&eacute;e qu'elles ont me pla&icirc;t
+&agrave; pr&eacute;sent, et je crois d&eacute;couvrir ce qui le leur donne: non pas seulement
+ces figures rondes, inexpressives, &agrave; sourcils tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;s des yeux;
+mais surtout cet exc&egrave;s d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si
+grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'&eacute;paules; leurs
+personnes d&eacute;licates sont perdues dans ces v&ecirc;tements larges, qui flottent
+comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient
+d'eux-m&ecirc;mes jusqu'&agrave; terre, &agrave; ce qu'il semble, s'ils n'&eacute;taient retenus, &agrave;
+mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.&mdash;Une
+mani&egrave;re de comprendre le costume bien diff&eacute;rente de la n&ocirc;tre, qui vise &agrave;
+mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....</p>
+
+<p>Et puis, comme j'admire ces fleurs arrang&eacute;es dans nos vases par
+Chrysanth&egrave;me, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs
+sacr&eacute;es, d'un rose tendre et vein&eacute;, d'un rose laiteux de porcelaine, qui
+ressemblent &agrave; de tr&egrave;s larges n&eacute;nuphars lorsqu'elles sont &eacute;panouies et,
+lorsqu'elles sont en bouton seulement, &agrave; de longues tulipes p&acirc;les. Leur
+parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute &agrave; cette autre ind&eacute;finissable
+odeur de mousm&eacute;s, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout
+dans l'air. Fleurs attard&eacute;es en septembre, qui, en cette saison, se font
+tr&egrave;s rares, co&ucirc;tent tr&egrave;s cher et s'&eacute;lancent sur des tiges plus hautes;
+Chrysanth&egrave;me leur a laiss&eacute; leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert
+triste d'algue marine, et les a m&ecirc;l&eacute;es &agrave; des roseaux fr&ecirc;les.&mdash;Je les
+regarde et je songe avec quelque ironie &agrave; ces gros paquets ronds en
+forme de chou-fleur, que font nos bouqueti&egrave;res en France, avec entourage
+de dentelle ou de papier blanc....</p>
+
+<p>...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface,
+change, s'oublie.... Voici que je me fais tr&egrave;s bien &agrave; ce Japon mignard
+maintenant; je me rapetisse et je me mani&egrave;re; je sens mes pens&eacute;es se
+r&eacute;tr&eacute;cir et mes go&ucirc;ts incliner vers les choses mignonnes, qui font
+sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ing&eacute;nieux, aux
+pupitres de poup&eacute;e pour &eacute;crire, aux bols en miniature pour faire la
+d&icirc;nette; &agrave; la monotonie immacul&eacute;e de ces nattes, &agrave; la simplicit&eacute; si
+finement travaill&eacute;e de ces boiseries blanches. Je perds m&ecirc;me mes
+pr&eacute;jug&eacute;s d'Occident; toutes mes id&eacute;es ce soir flottent et s'en vont; en
+traversant le jardin, j'ai salu&eacute; courtoisement M. Sucre, qui arrosait
+ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble
+une vieille dame bien recommandable, ayant eu un pass&eacute; tr&egrave;s
+admissible....</p>
+
+<p>Nous ne nous prom&egrave;nerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout
+simplement &eacute;tendu o&ugrave; je suis et d'&eacute;couter le <i>cham&eacute;cen</i> de ma mousm&eacute;.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent j'avais toujours &eacute;crit sa guitare pour &eacute;viter ces termes
+exotiques dont on m'a reproch&eacute; l'abus. Mais ni le mot <i>guitare</i> ni le
+mot <i>mandoline</i> ne d&eacute;signent bien cet instrument mince avec un si long
+manche, dont les notes hautes sont plus mi&egrave;vres que la voix des
+sauterelles;&mdash;&agrave; partir de maintenant, j'&eacute;crirai <i>cham&eacute;cen</i>.</p>
+
+<p>Et j'appellerai ma mousm&eacute; <i>Kihou</i>, <i>Kihou-San</i>; ce nom lui va bien mieux
+que celui de <i>Chrysanth&egrave;me</i>,&mdash;qui en traduit exactement le sens, mais
+n'en conserve pas la bizarre euphonie.</p>
+
+<p>Donc, je dis &agrave; Kihou, ma femme:</p>
+
+<p>&mdash;Joue, joue pour moi; je resterai l&agrave; toute la soir&eacute;e, et je
+t'&eacute;couterai.</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque &agrave;
+la l&egrave;vre un plissement amer de triomphe et de d&eacute;dain, elle s'assied dans
+la pose des images, rel&egrave;ve ses longues manches de couleur sombre,&mdash;et
+commence. Les premi&egrave;res notes h&eacute;sitantes bruissent en sourdine, m&ecirc;l&eacute;es
+aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans
+le cr&eacute;puscule chaud et dor&eacute;. D'abord elle joue avec lenteur des choses
+confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait
+attendre, ne vient pas;&mdash;et les autres petites ricanent, inattentives,
+regrettant leur danse arr&ecirc;t&eacute;e. Elle est distraite, elle-m&ecirc;me, maussade,
+comme qui s'ex&eacute;cute par devoir.</p>
+
+<p>Puis peu &agrave; peu, peu &agrave; peu, cela s'anime, et les mousm&eacute;s &eacute;coutent. Cela
+devient rapide, avec un tremblement de fi&egrave;vre, et son regard n'a plus du
+tout l'insignifiance des poup&eacute;es. Cela se change en bruit de vent, en
+rires affreux de masques, en plaintes d&eacute;chirantes, en pleurs,&mdash;et ses
+prunelles dilat&eacute;es fixent en dedans d'elle-m&ecirc;me des japoneries
+indicibles.</p>
+
+<p>Je l'&eacute;coute, &eacute;tendu, les yeux &agrave; demi ferm&eacute;s, regardant entre mes cils,
+qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de tr&egrave;s haut
+un &eacute;norme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez
+m&eacute;lancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie pass&eacute;e et de
+tous les autres lieux de la terre. A cette tomb&eacute;e de nuit, je me sens
+presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce
+faubourg;&mdash;et cela ne m'&eacute;tait jamais arriv&eacute; encore....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2>
+
+
+<p class="droit">16 septembre.</p>
+
+<p>...Sept heures du soir.&mdash;Nous ne redescendrons plus en ville
+aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre
+haut faubourg.</p>
+
+<p>En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir
+au sabre,&mdash;qui est &agrave; deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant
+presque &agrave; notre jardin frais.</p>
+
+<p>Ferm&eacute;, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis &agrave; la porte nous
+explique, avec des r&eacute;v&eacute;rences extr&ecirc;mes, qu'il est trop tard, les
+amateurs sont partis, il faudra revenir demain.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans
+but le sentier qui continue de s'&eacute;lever et de se perdre dans les r&eacute;gions
+solitaires de la montagne, vers les cimes.</p>
+
+<p>Une heure durant nous marchons,&mdash;promenade impr&eacute;vue,&mdash;et nous voil&agrave; tr&egrave;s
+haut, dominant des perspectives infinies aux derni&egrave;res lueurs du jour;
+nous voil&agrave; dans un site isol&eacute; et triste, au milieu de ces petits
+cimeti&egrave;res bouddhiques dont la campagne est partout sem&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous croisons quelques travailleurs attard&eacute;s, qui reviennent des champs
+portant des gerbes de th&eacute; sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces
+paysans; demi-nus, ou bien habill&eacute;s de robes longues en coton bleu; ils
+nous font en passant de grandes r&eacute;v&eacute;rences.</p>
+
+<p>Pas d'arbres, dans cette r&eacute;gion haute. Des champs de th&eacute; alternant avec
+des tombes: vieilles statuettes en granit qui repr&eacute;sentent Bouddha dans
+son lotus, ou vieilles bornes fun&eacute;raires sur lesquelles brillent des
+restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des
+rochers autour de nous et des broussailles.</p>
+
+<p>Plus personne ne passe et la lumi&egrave;re baisse. Faisons halte un moment et
+ensuite il sera temps de redescendre.</p>
+
+<p>Mais, pr&egrave;s de l'endroit o&ugrave; nous sommes, une caisse en bois blanc munie
+de poign&eacute;es, une sorte de chaise &agrave; porteurs est pos&eacute;e sur la terre
+remu&eacute;e de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites
+baguettes de parfum qui br&ucirc;lent encore; &eacute;videmment quelqu'un a d&ucirc; &ecirc;tre,
+ce soir m&ecirc;me, enterr&eacute; l&agrave;-dessous.</p>
+
+<p>Je ne me le repr&eacute;sente pas, ce personnage; les Japonais sont si
+grotesques pendant la vie, qu'on a peine &agrave; se les figurer dans le calme
+et la majest&eacute; d'apr&egrave;s.... C'est &eacute;gal, &eacute;loignons-nous de ce mort, nous
+pourrions le r&eacute;veiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons
+nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il
+n'y a plus rien, en dedans, que poussi&egrave;re. Et l&agrave;, encore &eacute;clair&eacute;s tous
+deux &agrave; ces hauteurs, tandis que les vall&eacute;es, les bases de la terre sont
+d&eacute;j&agrave; perdues dans l'ombre, causons.</p>
+
+<p>Je voudrais parler &agrave; Yves de Chrysanth&egrave;me; c'est un peu dans ce but que
+je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le
+blesser et pour n'&ecirc;tre pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici
+et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rass&eacute;r&egrave;nent d&eacute;j&agrave;
+beaucoup, me font prendre en d&eacute;daigneuse piti&eacute; mes soup&ccedil;ons et leur
+cause....</p>
+
+<p>Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de d&eacute;part, pour la Chine ou
+pour la France, qui peut nous arriver d'un moment &agrave; l'autre. Il va
+falloir quitter bient&ocirc;t cette vie facile et presque amusante, ce
+faubourg nippon o&ugrave; le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au
+milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-m&ecirc;me, je le
+comprends bien: car, pour lui, c'est la premi&egrave;re fois que pareil
+interm&egrave;de vient couper sa carri&egrave;re rude. Jadis, dans les grades
+inf&eacute;rieurs, il n'allait presque jamais &agrave; terre, en pays exotique, pas
+plus que les go&eacute;lands du large; tandis que de tout temps j'ai &eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute;,
+moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute
+sorte de contr&eacute;es dont le souvenir me trouble encore.</p>
+
+<p>Et je me risque &agrave; lui dire, pour voir:</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras peut-&ecirc;tre plus de chagrin que moi, de la quitter, cette
+petite Chrysanth&egrave;me?...</p>
+
+<p>Un silence entre nous deux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi je vais plus loin, br&ucirc;lant mes vaisseaux:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, apr&egrave;s tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai
+pas &eacute;pous&eacute;e, elle n'est pas ma femme, en somme....</p>
+
+<p>Tr&egrave;s surpris, il me regarde:</p>
+
+<p>&mdash;Pas votre femme, vous dites?&mdash;Si! par exemple.... Voil&agrave; justement,
+c'est qu'elle est votre femme....</p>
+
+<p>Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis
+absolument fix&eacute; maintenant, par son intonation, par son bon sourire de
+franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase:
+&laquo;Voil&agrave; justement, c'est qu'elle est votre femme....&raquo; Si elle ne l'&eacute;tait
+pas, oh! il n'oserait r&eacute;pondre de ce qui pourrait arriver,&mdash;malgr&eacute; le
+remords qu'il en aurait au fond de lui-m&ecirc;me, n'&eacute;tant plus gar&ccedil;on, ni
+libre de sa personne comme autrefois.&mdash;Mais il la consid&egrave;re comme ma
+femme, et alors c'est sacr&eacute;. Je crois en sa parole de la mani&egrave;re la plus
+compl&egrave;te, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, &agrave; retrouver mon
+brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez
+l'influence rapetissante des milieux pour le soup&ccedil;onner et m'en faire un
+pareil souci mesquin?...</p>
+
+<p>N'en parlons seulement plus, de cette poup&eacute;e....</p>
+
+<p>Nous restons l&agrave; tr&egrave;s tard, &agrave; causer d'autre chose, tout en regardant,
+sous nos pieds, des vall&eacute;es, des montagnes, des profondeurs immenses qui
+s'assombrissent et s'&eacute;teignent. Tr&egrave;s haut post&eacute;s, dans le grand air pur,
+il nous semble d&eacute;j&agrave; &ecirc;tre partis de ce Japon mignard, d&eacute;j&agrave; d&eacute;gag&eacute;s des
+petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par
+lesquels il commen&ccedil;ait &agrave; nous tenir.</p>
+
+<p>Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent &agrave; se
+ressembler; ils perdent le cachet imprim&eacute; sur eux par les hommes, les
+peuples; par les atomes qui grouillent en bas.</p>
+
+<p>Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou
+comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses
+auxquelles on est enclin &agrave; penser dans l'obscurit&eacute;: de revenants,
+d'&acirc;mes, d'avenir, d'au del&agrave;, de n&eacute;ant....</p>
+
+<p>Cette petite Chrysanth&egrave;me, nous l'avions tout &agrave; fait oubli&eacute;e!</p>
+
+<p>Quand nous arrivons &agrave; Diou-djen-dji, par une nuit d'&eacute;toiles, c'est la
+musique de son <i>cham&eacute;cen</i>, entendue de loin, qui nous rappelle son
+existence: elle &eacute;tudie quelque nocturne &agrave; deux voix avec mademoiselle
+Oyouki, son &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>Je me sens de tr&egrave;s bonne humeur ce soir, d&eacute;livr&eacute; de mes soup&ccedil;ons
+absurdes sur mon pauvre Yves, tr&egrave;s dispos&eacute; &agrave; jouir sans arri&egrave;re-pens&eacute;e
+de mes derniers jours de Japon et &agrave; m'en amuser le plus possible.</p>
+
+<p>&Eacute;tendons-nous sur les nattes fra&icirc;ches et &eacute;coutons le duo &eacute;trange de ces
+mousm&eacute;s: une sorte de m&eacute;lop&eacute;e lente et lugubre, qui commence sur deux ou
+trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend &agrave; chaque couplet,
+d'une mani&egrave;re presque insensible, jusqu'&agrave; devenir tr&egrave;s grave. Le chant
+conserve tout le temps sa tra&icirc;nante lenteur; mais l'accompagnement qui
+s'enfle peu &agrave; peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin,
+quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des
+notes basses et rauques, les mains de Chrysanth&egrave;me, crisp&eacute;es sur les
+cordes vibrantes, s'agitent fr&eacute;n&eacute;tiquement. Elles baissent la t&ecirc;te
+toutes deux, avancent la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, pour faire sortir avec effort
+ces &eacute;tonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-l&agrave; que leurs
+petits yeux brid&eacute;s s'ouvrent, semblent r&eacute;v&eacute;ler quelque chose comme une
+&acirc;me, sous ces enveloppes de marionnette.</p>
+
+<p>Mais une &acirc;me qui, plus que jamais, me para&icirc;t &ecirc;tre d'une esp&egrave;ce
+diff&eacute;rente de la mienne; je sens mes pens&eacute;es aussi loin des leurs que
+des conceptions changeantes d'un oiseau ou des r&ecirc;veries d'un singe; je
+sens, entre elles et moi, le gouffre myst&eacute;rieux, effroyable....</p>
+
+<p>Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un
+instant celle que ces mousm&eacute;s nous faisaient.</p>
+
+<p>C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un
+bruit soudain de gongs et de guitares;&mdash;nous courons nous pencher au
+balcon de la v&eacute;randa pour mieux l'entendre.</p>
+
+<p>Un <i>matsouri</i>, une f&ecirc;te, un cort&egrave;ge qui passe&mdash;&laquo;dans le quartier des
+dames galantes&raquo;, affirment nos mousm&eacute;s, avec un plissement d&eacute;daigneux
+des l&egrave;vres.&mdash;Mais il a l'air tr&egrave;s chaste, le quartier de ces dames,
+ainsi vu &agrave; vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et &agrave; la lueur
+vague des &eacute;toiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant
+jusqu'&agrave; nous du fond de cet ab&icirc;me; il nous arrive un peu &eacute;touff&eacute;,
+confus, magique, charmant....</p>
+
+<p>...Cela s'&eacute;loigne et cela se tait....</p>
+
+<p>Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et
+reprennent leur duo triste.&mdash;Un orchestre discret mais innombrable de
+grillons et de cigales les accompagne en tr&eacute;molo,&mdash;toujours ce tr&eacute;molo
+immense qui se fait doucement et &eacute;ternellement sur toute la terre
+japonaise.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">17 septembre.</p>
+
+<p>Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain
+pour la Chine, pour Tch&eacute;fou (un lieu affreux situ&eacute; dans le golfe de
+P&eacute;kin). C'est Yves qui vient me r&eacute;veiller dans ma chambre de bord, pour
+me l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut absolument que je me <i>d&eacute;brouille</i> pour aller &agrave; terre ce soir,
+dit-il, pendant que j'ach&egrave;ve de secouer mon sommeil&mdash;, d'abord, quand ce
+ne serait que pour vous aider &agrave; faire votre d&eacute;m&eacute;nagement l&agrave;-haut....</p>
+
+<p>Et il regarde par mon sabord, levant la t&ecirc;te vers les cimes vertes, dans
+la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore,
+qu'un repli de montagne nous cache.</p>
+
+<p>C'est tr&egrave;s gentil de sa part, ce d&eacute;sir de m'aider dans mon d&eacute;m&eacute;nagement
+l&agrave;-haut; mais je crois aussi qu'il tient &agrave; faire ses adieux &agrave; ses
+petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;brouille en effet et obtient, sans que je m'en m&ecirc;le, la
+permission pour ce soir cinq heures, apr&egrave;s l'exercice et la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.</p>
+
+<p>Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte &agrave;
+Diou-djen-dji.</p>
+
+<p>Les sentiers sont solitaires; les plantes, accabl&eacute;es de chaleur.</p>
+
+<p>Cependant voici madame Jonquille, qui se prom&egrave;ne, &agrave; cette heure
+lumineuse des sauterelles, abritant sa d&eacute;licate personne et son fin
+minois sous un immense parasol en papier, tout rond, &agrave; nervures tr&egrave;s
+rapproch&eacute;es et &agrave; grands bariolages fantasques.</p>
+
+<p>Elle me reconna&icirc;t de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant
+de moi.</p>
+
+<p>Je lui annonce notre d&eacute;part&mdash;, et une grosse moue contracte sa figure
+enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce
+qu'elle va pleurer?...&mdash;Non! non; cela tourne en un acc&egrave;s de rire, un
+peu nerveux sans doute, mais inattendu, d&eacute;concertant,&mdash;sec et
+cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une
+d&eacute;gringolade de petites perles fausses.</p>
+
+<p>Ah! bien, par exemple, voil&agrave; un mariage qui sera rompu sans
+douleur!&mdash;Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui
+tourne le dos pour continuer ma route.</p>
+
+<p>L&agrave;-haut, Chrysanth&egrave;me dort, &eacute;tendue sur le plancher; la maison est
+compl&egrave;tement ouverte et une ti&egrave;de brise de montagne passe au travers.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment nous devions donner un th&eacute; ce soir, et, d'apr&egrave;s mes
+indications, il y a d&eacute;j&agrave; des fleurs partout. Encore des lotus dans nos
+vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je
+pense.&mdash;On a d&ucirc; les commander chez ces fleuristes sp&eacute;ciaux qui demeurent
+l&agrave;-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me co&ucirc;ter tr&egrave;s
+cher.</p>
+
+<p>A petits coups l&eacute;gers d'&eacute;ventail, je r&eacute;veille cette mousm&eacute; surprise, et
+je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais
+produire.&mdash;Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites
+mains, ses paupi&egrave;res alourdies, puis me regarde et baisse la t&ecirc;te:
+quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.</p>
+
+<p>C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La nouvelle court la maison.</p>
+
+<p>Mademoiselle Oyouki monte quatre &agrave; quatre, ayant une demi-larme de b&eacute;b&eacute;
+dans chaque &oelig;il; elle m'embrasse avec ses grosses l&egrave;vres rouges, qui
+font toujours un rond mouill&eacute; sur ma joue;&mdash;puis, vite, tire de sa
+grande manche un carr&eacute; de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs,
+mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,&mdash;et la lance dans la
+rue sur le parasol d'un passant.</p>
+
+<p>Madame Prune appara&icirc;t ensuite, agit&eacute;e, d&eacute;faite, prenant successivement
+toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle
+a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi,
+jusqu'&agrave; g&ecirc;ner mes mouvements quand je me retourne??...</p>
+
+<p>C'est inou&iuml; ce qu'il me reste &agrave; faire, ce dernier jour, de courses en
+djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.</p>
+
+<p>Pourtant, avant qu'on d&eacute;range mon appartement, je veux prendre le temps
+de le dessiner... comme jadis, &agrave; Stamboul.... Il semble vraiment que tout
+ce que je fais ici soit l'am&egrave;re d&eacute;rision de ce que j'avais fait
+l&agrave;-bas....</p>
+
+<p>Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, &agrave; ce logis; c'est
+seulement parce qu'il est gentil et &eacute;trange; le dessin en sera curieux &agrave;
+conserver.</p>
+
+<p>Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis
+par terre, appuy&eacute; sur mon pupitre &agrave; sauterelles en relief,&mdash;tandis que,
+derri&egrave;re moi, les trois femmes, bien pr&egrave;s, bien pr&egrave;s, suivent les
+mouvements de mon crayon avec une attention &eacute;tonn&eacute;e. Jamais elles
+n'avaient vu dessiner d'apr&egrave;s nature, l'art japonais &eacute;tant tout de
+convention, et ma mani&egrave;re les ravit. Peut-&ecirc;tre n'ai-je pas la s&ucirc;ret&eacute; ni
+la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes
+cigognes, mais je poss&egrave;de quelques notions de perspective qui lui
+manquent; et puis on m'a enseign&eacute; &agrave; rendre les choses comme je les vois,
+sans leur donner des attitudes ing&eacute;nieusement outr&eacute;es et grima&ccedil;antes;
+alors ces trois Japonaises sont &eacute;merveill&eacute;es de l'air <i>r&eacute;el</i> de mon
+croquis.</p>
+
+<p>En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les
+objets, &agrave; mesure que leur forme et leur ombre s'&eacute;bauchent en noir sur
+mon papier. Chrysanth&egrave;me me regarde avec une nuance nouvelle d'int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Anata itchiban!</i> dit-elle. (Litt&eacute;ralement: &laquo;Toi premier!&raquo; ce qui
+signifie: &laquo;Tu es tout &agrave; fait un personnage de premier brin!&raquo;)</p>
+
+<p>Mademoiselle Oyouki surench&eacute;rit encore sur cette appr&eacute;ciation et s'&eacute;crie
+dans un &eacute;lan d'enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Anata bakari!</i> (&laquo;Toi seul!&raquo; c'est-&agrave;-dire: &laquo;Il n'y a que toi au monde;
+tous les autres, aupr&egrave;s de toi, ne sont que n&eacute;gligeable fretin.&raquo;)</p>
+
+<p>Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas
+moins; ses poses alanguies, sa main qui &agrave; tout instant fr&ocirc;le la mienne,
+me confirment m&ecirc;me dans cette id&eacute;e, que son air constern&eacute; de tout &agrave;
+l'heure m'avait fait concevoir: &eacute;videmment l'ensemble de ma personne
+parle &agrave; son imagination, rest&eacute;e romanesque apr&egrave;s l'&acirc;ge!&mdash;je m'en irai
+avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...</p>
+
+<p>Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis
+gu&egrave;re. J'ai mis tout &agrave; sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je
+ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de <i>fran&ccedil;ais</i>, qui ne va pas.
+Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux
+r&eacute;ussi en faussant la perspective, &agrave; la japonaise, et en exag&eacute;rant
+jusqu'&agrave; l'impossible les lignes d&eacute;j&agrave; bizarres des choses. Et puis il
+manque &agrave; ce logis dessin&eacute; son air fr&ecirc;le et sa sonorit&eacute; de violon sec.</p>
+
+<p>Dans les traits de crayon qui repr&eacute;sentent les boiseries, il n'y a pas
+la pr&eacute;cision minutieuse avec laquelle elles sont ouvrag&eacute;es, ni leur
+antiquit&eacute; extr&ecirc;me, ni leur propret&eacute; parfaite, ni les vibrations de
+cigales qu'elles semblent avoir emmagasin&eacute;es pendant des centaines
+d'&eacute;t&eacute;s dans leurs fibres dess&eacute;ch&eacute;es. Il n'y a pas non plus l'impression
+qu'on &eacute;prouve ici, d'&ecirc;tre dans un faubourg bien lointain, perch&eacute; &agrave; une
+grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus dr&ocirc;le de toutes
+les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure
+intraduisible et insaisissable.</p>
+
+<p>...Nos invitations &eacute;tant faites, nous donnerons ce soir notre th&eacute; quand
+m&ecirc;me. Un th&eacute; d'adieu, alors, pour lequel nous d&eacute;ploierons le plus de
+pompe possible. Cela rentre dans ma mani&egrave;re, du reste, de clore mes
+existences exotiques par une f&ecirc;te; dans des pays divers, j'ai d&eacute;j&agrave; fait
+ainsi.</p>
+
+<p>Nous aurons nos habitu&eacute;es, plus ma belle-m&egrave;re, mes parentes, et enfin
+toutes les mousm&eacute;s du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie,
+nous n'admettrons cette fois aucun ami europ&eacute;en,&mdash;pas m&ecirc;me celui <i>d'une
+inconcevable hauteur</i>.&mdash;Yves seulement, et encore on le dissimulera dans
+un coin, derri&egrave;re des fleurs et des objets d'art.</p>
+
+<p>Au dernier cr&eacute;puscule, aux premi&egrave;res &eacute;toiles, ces dames arrivent, avec
+des r&eacute;v&eacute;rences adorables. Et bient&ocirc;t notre maisonnette est pleine de
+petites femmes accroupies, dont les yeux brid&eacute;s sourient vaguement; on
+voit luire comme de l'&eacute;b&egrave;ne poli tous les beaux chignons aux coques
+soign&eacute;es; les corps fr&ecirc;les se perdent dans les plis des v&ecirc;tements trop
+larges, qui b&acirc;illent tous, comme pr&ecirc;ts &agrave; tomber, sur les petits dos
+fuyants, et d&eacute;couvrent des nuques exquises.</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me un peu m&eacute;lancolique, ma belle-m&egrave;re Renoncule avec mille
+gr&acirc;ces, s'empressent au milieu de ces groupes, o&ugrave; les pipes en miniature
+s'allument. On entend bient&ocirc;t un murmure de rires discrets, qui
+n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique tr&egrave;s gentil, et puis
+commence un <i>pan! pan! pan!</i> d'ensemble, sec et rapide, contre les
+rebords finement laqu&eacute;s des bo&icirc;tes &agrave; fumer. A la ronde, sur des plateaux
+dont les formes sont spirituellement vari&eacute;es, circulent des fruits
+confits aux &eacute;pices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine
+transparente, grandes comme des moiti&eacute;s d'&oelig;uf, et l'on offre aux dames
+quelques gouttes d'un th&eacute; sans sucre, contenu dans des bouillottes de
+poup&eacute;e;&mdash;ou bien un doigt de <i>saki</i> (alcool de riz qu'il est d'usage de
+servir chaud, dans d'&eacute;l&eacute;gantes burettes &agrave; long col de h&eacute;ron).</p>
+
+<p>Diff&eacute;rentes mousm&eacute;s ex&eacute;cutent, &agrave; tour de r&ocirc;le, des improvisations sur le
+<i>cham&eacute;cen</i>. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un
+sautillement continuel, comme des cigales en d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Madame Prune, ne pouvant plus faire myst&egrave;re des sentiments trop
+longtemps refoul&eacute;s qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie
+d'accepter quantit&eacute; de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une
+petite d&eacute;esse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irr&eacute;sistible
+magot d'ivoire;&mdash;je la suis en fr&eacute;missant dans des recoins obscurs, o&ugrave;
+elle m'attire pour me faire en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te ces cadeaux....</p>
+
+<p>Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois gu&eacute;chas en
+vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Puret&eacute;, Orange et Printemps, que j'ai
+lou&eacute;es quatre piastres par t&ecirc;te,&mdash;un prix excessif en ce pays.</p>
+
+<p>Ces trois gu&eacute;chas sont bien les m&ecirc;mes petites cr&eacute;atures que j'avais
+entendues chanter, le jour pluvieux de mon arriv&eacute;e, &agrave; travers les
+cloisons fr&ecirc;les du <i>Jardin des Fleurs</i>. Mais comme je me suis beaucoup
+japonis&eacute; depuis cette &eacute;poque, elles me semblent aujourd'hui tr&egrave;s
+diminu&eacute;es, bien moins &eacute;tranges, plus du tout myst&eacute;rieuses. Je les traite
+un peu en baladines &agrave; mes ordres, et l'id&eacute;e qui m'&eacute;tait venue d'&eacute;pouser
+l'une d'elles me fait hausser les &eacute;paules &agrave; pr&eacute;sent,&mdash;comme jadis &agrave; M.
+Kangourou.</p>
+
+<p>La chaleur excessive caus&eacute;e par les mousm&eacute;s qui respirent et par les
+lampes qui br&ucirc;lent, d&eacute;veloppe le parfum des lotus; il remplit l'air
+devenu tr&egrave;s lourd, et on sent aussi l'huile de cam&eacute;lias que les dames
+mettent &agrave; profusion pour faire luire leur chevelure.</p>
+
+<p>Mademoiselle Orange, la gu&eacute;cha enfant, la toute petite et la toute
+mignonne, dont le rebord des l&egrave;vres est dor&eacute; au pinceau, ex&eacute;cute des pas
+d&eacute;licieux, avec des perruques et de faux visages tr&egrave;s extraordinaires en
+bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des
+objets de prix, sign&eacute;s par des artistes connus. Elle a de longues robes
+somptueuses, taill&eacute;es &agrave; la mode ancienne; les tra&icirc;nes en sont garnies
+par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du
+costume ce je ne sais quoi d'appr&ecirc;t&eacute; et de pas naturel qui convient.</p>
+
+<p>Maintenant des souffles de brise ti&egrave;de passent d'une v&eacute;randa &agrave; l'autre,
+&agrave; travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les
+lotus, &eacute;puis&eacute;s de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous
+les vases, et s&egrave;ment sur les invit&eacute;es leur pollen, leurs larges p&eacute;tales
+roses pareils &agrave; des cassons de globes d'opale....</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce &agrave; effet r&eacute;serv&eacute;e pour la fin est un trio de <i>cham&eacute;cen</i>, long et
+monotone, que les gu&eacute;chas ex&eacute;cutent en <i>pizzicato</i> rapide, sur les
+cordes les plus hautes, pinc&eacute;es tr&egrave;s court. On dirait la quintessence
+m&ecirc;me,&mdash;puis la paraphrase, l'exasp&eacute;ration, si l'on peut dire,&mdash;de cet
+&eacute;ternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux
+toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base m&ecirc;me des bruits
+japonais....</p>
+
+<p>Dix heures et demie. Le programme est rempli et la r&eacute;ception termin&eacute;e.
+Un dernier <i>pan! pan! pan!</i> g&eacute;n&eacute;ral et les petites pipes rentrent dans
+leurs &eacute;tuis guilloch&eacute;s, se rattachent aux ceintures; les mousm&eacute;s
+s'agitent pour partir.</p>
+
+<p>On allume, au bout de b&acirc;tonnets, une quantit&eacute; de lanternes rouges,
+grises ou bleues, et, apr&egrave;s des r&eacute;v&eacute;rences sans fin, les invit&eacute;es se
+dispersent dans l'obscurit&eacute; des sentiers et des arbres.</p>
+
+<p>Nous descendons nous-m&ecirc;mes en ville, Yves, Chrysanth&egrave;me, Oyouki et moi,
+pour reconduire ma belle-m&egrave;re, mes belles-s&oelig;urs et ma jeune tante,
+madame N&eacute;nuphar.</p>
+
+<p>C'est que nous d&eacute;sirons aussi faire une derni&egrave;re promenade ensemble dans
+les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets &agrave; la
+maison de th&eacute; des <i>Papillons Indescriptibles</i>, acheter encore une
+lanterne chez madame Tr&egrave;s-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu
+chez madame L'Heure.</p>
+
+<p>Je cherche &agrave; m'impressionner, &agrave; m'&eacute;motionner sur ce d&eacute;part, et j'y
+r&eacute;ussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes
+qui l'habitent, il manque d&eacute;cid&eacute;ment je ne sais quoi d'essentiel: on
+s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.</p>
+
+<p>Au retour, quand je suis l&agrave;, avec Yves et ces deux mousm&eacute;s, remontant
+une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute
+jamais, un peu de m&eacute;lancolie se glisse peut-&ecirc;tre dans cette derni&egrave;re
+promenade.</p>
+
+<p>Mais c'est la m&eacute;lancolie ins&eacute;parable des choses qui vont finir sans
+retour possible.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il y a cet &eacute;t&eacute; calme et splendide qui finit lui aussi pour
+nous,&mdash;puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord
+chinois. Et je commence &agrave; les compter, h&eacute;las, les &eacute;t&eacute;s de jeunesse que
+je puis esp&eacute;rer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que
+l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans
+l'ab&icirc;me noir et sans fond o&ugrave; s'entassent les choses pass&eacute;es....</p>
+
+<p>A minuit, nous sommes rentr&eacute;s au logis, et mon d&eacute;m&eacute;nagement commence,
+tandis que, &agrave; bord, l'<i>ami d'une l&eacute;gendaire hauteur</i> a la bont&eacute; de faire
+le quart &agrave; ma place.</p>
+
+<p>Un d&eacute;m&eacute;nagement nocturne, rapide, furtif,&mdash;&laquo;&agrave; la mani&egrave;re des <i>dorobo</i>&raquo;
+(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousm&eacute;s,
+quelques teinture de langue nipponne.</p>
+
+<p>Messieurs les emballeurs, sur ma pri&egrave;re, ont envoy&eacute; dans la soir&eacute;e
+plusieurs petites caisses ravissantes, &agrave; compartiments, &agrave; doubles fonds,
+et plusieurs sacs en papier (en ind&eacute;chirable papier japonais) qui se
+ferment d'eux-m&ecirc;mes et s'attachent au moyen de liens, &eacute;galement en
+papier, dispos&eacute;s &agrave; l'avance d'une mani&egrave;re ing&eacute;nieuse; tout ce qu'il y a
+de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites
+choses pratiques ce peuple est sans rival.</p>
+
+<p>C'est plaisir que d'emballer l&agrave;-dedans; et tout le monde s'y met, Yves,
+Chrysanth&egrave;me, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes
+de la r&eacute;ception qui br&ucirc;lent encore, chacun travaille &agrave; empaqueter,
+rouler, ficeler,&mdash;tr&egrave;s vite, car il est d&eacute;j&agrave; tard.</p>
+
+<p>Oyouki, bien qu'elle ait le c&oelig;ur gros, ne peut s'emp&ecirc;cher de m&ecirc;ler &agrave; sa
+besogne quelques &eacute;clats de son rire enfantin.</p>
+
+<p>Madame Prune, &eacute;plor&eacute;e, renonce &agrave; se contenir: pauvre dame, je regrette
+vraiment beaucoup....</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me est distraite et silencieuse....</p>
+
+<p>Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de
+chim&egrave;res, de vases,&mdash;sans compter les derniers lotus que j'emporte
+aussi, li&eacute;s en gerbe rose.</p>
+
+<p>Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, lou&eacute;es depuis le coucher
+du soleil, qui attendent &agrave; la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.</p>
+
+<p>Nuit &eacute;toil&eacute;e, exquise.&mdash;Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis
+des trois dames contrist&eacute;es qui nous reconduisent; par des pentes
+extr&ecirc;mes, dangereuses dans cette obscurit&eacute;, nous descendons vers la
+mer....</p>
+
+<p>Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs
+jambes musculeuses: ces petites voitures charg&eacute;es descendraient bien
+toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se
+lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus pr&eacute;cieux.
+Chrysanth&egrave;me marche &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi et m'exprime, d'une mani&egrave;re douce et
+gentille, son regret que l'<i>ami si fabuleusement haut</i> n'ait pas offert
+de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis
+de passer cette derni&egrave;re nuit sous notre toit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage,
+me dire adieu; je ne retournerai chez ma m&egrave;re que le soir; tu me
+trouveras encore l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Et je le lui promets.</p>
+
+<p>Elles s'arr&ecirc;tent &agrave; certain tournant d'o&ugrave; l'on d&eacute;couvre &agrave; vol d'oiseau
+toute la rade: les eaux noires, endormies, refl&eacute;tant d'innombrables feux
+lointains; et les navires&mdash;petites choses immobiles qui ont forme de
+poisson, vues d'o&ugrave; nous sommes, et qui semblent dormir aussi,&mdash;petites
+choses qui servent &agrave; <i>aller ailleurs</i>, &agrave; aller tr&egrave;s loin et &agrave; oublier.</p>
+
+<p>Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est d&eacute;j&agrave;
+avanc&eacute;e, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas
+s&ucirc;rs, &agrave; cette heure indue.</p>
+
+<p>Le moment est donc venu pour Yves&mdash;qui, lui, ne remettra plus les pieds
+&agrave; terre,&mdash;de faire ses grands adieux aux mousm&eacute;s ses amies.</p>
+
+<p>Or, je suis tr&egrave;s curieux de cette s&eacute;paration d'Yves et de Chrysanth&egrave;me;
+j'&eacute;coute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:&mdash;cela se
+passe de la mani&egrave;re la plus simple et la plus tranquille; rien de ce
+d&eacute;chirement qui sera in&eacute;vitable entre madame Prune et moi; chez ma
+mousm&eacute;, je remarque m&ecirc;me un d&eacute;tachement, une d&eacute;sinvolture qui me
+confondent; vraiment, je ne comprends plus.</p>
+
+<p>Et je songe en moi-m&ecirc;me, tout en continuant de descendre vers la mer:
+&laquo;Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'&eacute;tait donc pas pour Yves....
+Pour qui, alors?...&raquo; Puis cette petite phrase me repasse en t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai
+chez ma m&egrave;re que le soir; tu me trouveras encore l&agrave;-haut...&raquo;</p>
+
+<p>Ce Japon est bien d&eacute;licieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et
+cette Chrysanth&egrave;me &eacute;tait tr&egrave;s mignonne tout &agrave; l'heure, me reconduisant
+en silence dans ce chemin....</p>
+
+<p>Il est deux heures environ quand nous arrivons &agrave; la <i>Triomphante</i>, dans
+un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, &agrave; couler bas. L'<i>ami
+tr&egrave;s haut</i> me remet le service que je dois garder jusqu'&agrave; quatre heures,
+et les matelots de quart, mal &eacute;veill&eacute;s, font la cha&icirc;ne, dans
+l'obscurit&eacute;, pour monter &agrave; bord tout ce fragile bagage....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">18 septembre.</p>
+
+<p>J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon
+sommeil perdu de la nuit.</p>
+
+<p>Mais voici que, d&egrave;s huit heures, trois personnages de mine singuli&egrave;re,
+conduits par M. Kangourou, se pr&eacute;sentent &agrave; la porte de ma cabine avec
+force r&eacute;v&eacute;rences. Ils portent de longues robes chamarr&eacute;es de dessins
+sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages
+an&eacute;miques des personnes adonn&eacute;es trop exclusivement aux beaux-arts, et,
+sur leurs chignons, des chapeaux <i>canotiers</i> d'un galbe anglais sont
+pos&eacute;s de c&ocirc;t&eacute;, d'une mani&egrave;re fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent
+des cartons charg&eacute;s d'esquisses; dans leurs mains, des bo&icirc;tes
+d'aquarelle, des crayons, et, li&eacute;s en faisceau, de fins stylets dont on
+voit briller les pointes aigu&euml;s.</p>
+
+<p>Du premier coup d'&oelig;il, m&ecirc;me dans l'effarement de mon r&eacute;veil, j'embrasse
+l'ensemble de leurs personnes et je devine &agrave; quels h&ocirc;tes j'ai affaire:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!</p>
+
+<p>Ce sont les sp&eacute;cialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais
+mand&eacute;s depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont
+venus, je les recevrai.</p>
+
+<p>A la suite de mes fr&eacute;quentations avec des &ecirc;tres primitifs, en Oc&eacute;anie et
+ailleurs, j'ai pris le go&ucirc;t d&eacute;plorable des tatouages; aussi ai-je d&eacute;sir&eacute;
+emporter comme curiosit&eacute;, comme bibelot, un sp&eacute;cimen du travail des
+tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans &eacute;gale.</p>
+
+<p>Dans leurs albums, &eacute;tal&eacute;s sur ma table, je fais mon choix. Il y a l&agrave; des
+dessins bien &eacute;tranges appropri&eacute;s aux diff&eacute;rentes parties de l'individu
+humain: des embl&egrave;mes pour bras et pour jambes, des branches de roses
+pour &eacute;paule, et de grosses figures grima&ccedil;antes pour milieu de dos. Il y
+a m&ecirc;me,&mdash;afin de satisfaire au go&ucirc;t de quelques clients, matelots des
+marines &eacute;trang&egrave;res,&mdash;des troph&eacute;es d'armes, des pavillons d'Am&eacute;rique et
+de France entrelac&eacute;s, un <i>God Save</i> au milieu d'&eacute;toiles,&mdash;et des femmes
+de Gr&eacute;vin calqu&eacute;es dans le <i>Journal amusant</i>!</p>
+
+<p>Mes pr&eacute;f&eacute;rences sont pour une chim&egrave;re bleue et rose fort singuli&egrave;re,
+longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine,
+du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Une heure et demie d'agacement et de souffrance. &Eacute; tendu sur ma
+couchette, livr&eacute; aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir
+leurs milliers d'imperceptibles piq&ucirc;res. Quand par hasard un peu de sang
+coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se
+pr&eacute;cipite pour l'&eacute;tancher avec ses l&egrave;vres,&mdash;et je ne proteste pas,
+sachant que c'est la mani&egrave;re japonaise, la mani&egrave;re usit&eacute;e par les
+m&eacute;decins pour les plaies des hommes ou des b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre
+s'ex&eacute;cute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une
+mani&egrave;re pos&eacute;e et automatique.</p>
+
+<p>Enfin l'&oelig;uvre est termin&eacute;e,&mdash;et les tatoueurs, qui se reculent d'un air
+de satisfaction pour mieux voir, d&eacute;clarent que ce sera charmant.</p>
+
+<p>Bien vite je m'habille pour aller &agrave; terre,&mdash;profiter de mes derni&egrave;res
+heures de Japon.</p>
+
+<p>Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre
+qui tombent avec une certaine m&eacute;lancolie sur les feuilles commen&ccedil;ant &agrave;
+jaunir, qui sont clairs et br&ucirc;lants apr&egrave;s des matin&eacute;es d&eacute;j&agrave; fra&icirc;ches.
+Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon
+haut faubourg, par des sentiers vides, o&ugrave; il n'y a que de la lumi&egrave;re et
+du silence.</p>
+
+<p>J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche &agrave; pas de loup,
+avec des pr&eacute;cautions extr&ecirc;mes, par peur de madame Prune.</p>
+
+<p>Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des petits socques
+et des petites sandales qui tra&icirc;nent toujours dans ce vestibule, il y a
+tout un bagage pr&ecirc;t &agrave; partir, que je reconnais du premier coup d'&oelig;il:
+de gentilles robes sombres, qui me sont famili&egrave;res, pli&eacute;es avec soin et
+envelopp&eacute;es dans des serviettes bleues nou&eacute;es aux quatre bouts.&mdash;Je
+crois m&ecirc;me que j'&eacute;prouve une impression furtive de tristesse en voyant
+sortir de l'un de ces paquets un coin de la bo&icirc;te consacr&eacute;e aux lettres
+et aux souvenirs&mdash;dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite
+maintenant en compagnie de divers minois de mousm&eacute;s.&mdash;Une sorte de
+mandoline &agrave; long manche, pr&ecirc;te &agrave; partir aussi, est pos&eacute;e sur le tout
+dans une gaine de soie bigarr&eacute;e.&mdash;Cela ressemble au d&eacute;m&eacute;nagement de
+quelque gitane&mdash;ou plut&ocirc;t cela me rappelle certaine gravure d'un livre
+de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout &agrave; fait le m&ecirc;me
+attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chant&eacute; tout l'&eacute;t&eacute;,
+portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.</p>
+
+<p>Pauvre petit bagage!...</p>
+
+<p>Je monte sur la pointe du pied,&mdash;et je m'arr&ecirc;te, entendant chanter
+l&agrave;-haut chez moi.</p>
+
+<p>C'est bien la voix de Chrysanth&egrave;me, et la chanson est gaie! J'en suis
+d&eacute;rout&eacute;, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de
+venir.</p>
+
+<p>Il s'y m&ecirc;le un bruit que je ne m'explique pas: <i>dzinn! dzinn!</i> des
+tintements argentins tr&egrave;s purs, comme si on lan&ccedil;ait fortement des pi&egrave;ces
+de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante
+exag&egrave;re toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que
+pendant les silences nocturnes; mais c'est &eacute;gal, je suis intrigu&eacute; de
+savoir ce que ma mousm&eacute; peut faire.&mdash;<i>Dzinn! dzinn!</i> est-ce qu'elle
+s'amuse au palet, ou au <i>jeu du crapaud</i>,&mdash;ou &agrave; pile ou face?...</p>
+
+<p>Rien de tout cela! Je crois que j'ai devin&eacute;,&mdash;et je monte encore plus
+doucement &agrave; quatre pattes, avec des pr&eacute;cautions de Peau-Rouge, pour me
+donner le dernier plaisir de la surprendre.</p>
+
+<p>Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre compl&egrave;tement
+vid&eacute;e, balay&eacute;e, blanche, o&ugrave; entrent le clair soleil, et le vent ti&egrave;de,
+et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le
+dos &agrave; la porte; elle est habill&eacute;e pour la rue, pr&ecirc;te &agrave; se rendre chez sa
+m&egrave;re, ayant &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle son parasol rose.</p>
+
+<p>Par terre, &eacute;tal&eacute;es, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos
+conventions, je lui ai donn&eacute;es hier au soir. Avec la comp&eacute;tence et la
+dext&eacute;rit&eacute; d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette
+sur le plancher et, arm&eacute;e d'un petit marteau <i>ad hoc</i>, les fait tinter
+vigoureusement &agrave; son oreille,&mdash;tout en chantant je ne sais quelle petite
+romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute &agrave; mesure....</p>
+
+<p>Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le
+dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai
+&eacute;t&eacute; na&iuml;f de me laisser presque prendre &agrave; quelques mots assez r&eacute;ussis
+qu'elle avait prononc&eacute;s hier au soir en cheminant &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;,&mdash;&agrave; une
+petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux
+heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus
+pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est
+jamais pass&eacute; dans cette petite cervelle, dans ce petit c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quand je l'ai assez regard&eacute;e, je l'appelle:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! Chrysanth&egrave;me!</p>
+
+<p>Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir &eacute;t&eacute; vue
+pendant ce travail.</p>
+
+<p>Elle a bien tort, pourtant, d'&ecirc;tre si troubl&eacute;e,&mdash;car je suis ravi au
+contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu
+de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en
+plaisanterie comme il avait commenc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne id&eacute;e que tu as eue l&agrave;, dis-je, une pr&eacute;caution qu'il faudrait
+toujours prendre, dans ton pays o&ugrave; tant de gens malintentionn&eacute;s sont
+habiles &agrave; imiter les monnaies. D&eacute;p&ecirc;che-toi de finir avant que je m'en
+aille, et s'il s'en est gliss&eacute; de fausses dans le nombre, je te les
+remplacerai bien volontiers.</p>
+
+<p>Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du
+reste; elle a pour cela trop de politesse h&eacute;r&eacute;ditaire et acquise, trop
+de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied d&eacute;daigneux,&mdash;gant&eacute;
+toujours de chaussettes immacul&eacute;es avec &eacute;tui sp&eacute;cial pour le premier
+orteil,&mdash;elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces
+piastres blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons lou&eacute; un grand sampan ferm&eacute;, dit-elle pour changer la
+conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille,
+Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire....
+Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses &agrave; faire en
+ville, vois-tu, et l'ordre nous a &eacute;t&eacute; donn&eacute; de rentrer tous &agrave; bord &agrave;
+trois heures, pour l'appel g&eacute;n&eacute;ral du d&eacute;part. Et puis j'aime mieux me
+sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine
+sieste; je craindrais d'&ecirc;tre attir&eacute; encore dans des petits coins, de
+provoquer quelque sc&egrave;ne d&eacute;chirante au moment de la s&eacute;paration....</p>
+
+<p>Chrysanth&egrave;me baisse la t&ecirc;te, ne dit plus rien, et, voyant que d&eacute;cid&eacute;ment
+je m'en vais, se l&egrave;ve pour me reconduire.</p>
+
+<p>Sans parler, sans faire de bruit, elle derri&egrave;re moi, nous descendons
+l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil o&ugrave; les arbustes
+nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison,
+plong&eacute;s dans une somnolence chaude.</p>
+
+<p>A la porte de sortie, je m'arr&ecirc;te pour les derniers adieux: la petite
+moue de tristesse a reparu, plus accentu&eacute;e que jamais, sur la figure de
+Chrysanth&egrave;me; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me
+sentirais offens&eacute; s'il en &eacute;tait autrement.</p>
+
+<p>Allons, petite mousm&eacute;, s&eacute;parons-nous bons amis; embrassons-nous m&ecirc;me, si
+tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s
+bien r&eacute;ussi, mais tu as donn&eacute; ce que tu pouvais, ta petite personne, tes
+r&eacute;v&eacute;rences et ta petite musique; somme toute, tu as &eacute;t&eacute; assez mignonne,
+dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-&ecirc;tre penserai-je &agrave; toi
+quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel &eacute;t&eacute;, ces
+jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....</p>
+
+<p>Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et
+reste dans cette position de salut supr&ecirc;me tant que je suis visible,
+dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.</p>
+
+<p>En m'&eacute;loignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la
+regarder,&mdash;mais c'est par politesse seulement, et afin de r&eacute;pondre comme
+il convient &agrave; sa belle r&eacute;v&eacute;rence finale....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2>
+
+
+<p>D&egrave;s mon entr&eacute;e en ville, au tournant de la grand' rues je fais la
+rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Pr&eacute;cis&eacute;ment j'avais besoin
+d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un
+adoucissement pour moi, &agrave; l'heure du d&eacute;part, de faire ainsi mes
+derni&egrave;res courses en compagnie d'un membre de ma famille.</p>
+
+<p>N'ayant pas l'habitude de circuler &agrave; ces heures de sieste, je n'avais
+pas encore vu les rues de cette ville aussi accabl&eacute;es de soleil, aussi
+d&eacute;sertes, dans ce silence et cet &eacute;clat mornes qui rappellent les pays
+chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, orn&eacute;s
+par places de l&eacute;gers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi
+de myst&eacute;rieux: dragons, embl&egrave;mes, figures symboliques. Le ciel &eacute;claire
+trop; la lumi&egrave;re est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait
+paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgr&eacute; ses dessus en papier neuf
+et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propret&eacute;
+si blanche, sont noir&acirc;tres au-dehors, rong&eacute;es, disjointes,
+<i>grima&ccedil;antes</i>.&mdash;A bien regarder m&ecirc;me, elle est partout, la grimace, dans
+les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires
+innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace
+cruelle, louche, forcen&eacute;e;&mdash;elle est m&ecirc;me dans les constructions, dans
+les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes,
+dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des d&eacute;bris
+encore dangereux de vieilles b&ecirc;tes malfaisantes.</p>
+
+<p>Et cette inqui&eacute;tante intensit&eacute; de physionomie qu'ont les choses
+contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains,
+avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aper&ccedil;oit
+au passage, exer&ccedil;ant avec patience des m&eacute;tiers minutieux dans la
+p&eacute;nombre de leurs maisonnettes ouvertes.&mdash;Ouvriers accroupis, sculptant
+avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement
+obsc&egrave;nes, ces &eacute;tonnantes merveilles d'&eacute;tag&egrave;re qui font tant appr&eacute;cier,
+par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.&mdash;Peintres
+inconscients, jetant &agrave; main lev&eacute;e, sur fond de laque, sur fond de
+porcelaine, des dessins appris par c&oelig;ur ou transmis dans leur cervelle
+par une h&eacute;r&eacute;dit&eacute; mill&eacute;naire; peintres automates, tra&ccedil;ant des cigognes
+pareilles &agrave; celles de M. Sucre, ou d'in&eacute;vitables petits rochers, ou
+d'&eacute;ternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, &agrave; la tr&egrave;s
+insignifiante figure sans yeux, poss&egrave;de au bout des doigts le dernier
+mot de ce genre d&eacute;coratif, l&eacute;ger et spirituellement saugrenu, qui tend &agrave;
+nous envahir en France, &agrave; notre &eacute;poque de d&eacute;cadente imitation, et
+devient d&eacute;j&agrave; chez nous la grande ressource des fabricants d'<i>objets
+d'art</i> &agrave; bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus
+d'attache, plus de g&icirc;te et que mon esprit est d&eacute;j&agrave; un peu ailleurs,&mdash;je
+ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement
+qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit,
+vieillot, &agrave; bout de sang et &agrave; bout de s&egrave;ve; j'ai conscience de son
+antiquit&eacute; ant&eacute;diluvienne; de sa momification de tant de si&egrave;cles&mdash;qui va
+bient&ocirc;t finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact
+des nouveaut&eacute;s d'occident.</p>
+
+<p>L'heure passe; peu &agrave; peu les siestes s'ach&egrave;vent partout; les ruelles
+&eacute;tranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariol&eacute;s.
+Le d&eacute;fil&eacute; des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le d&eacute;fil&eacute;
+des longues robes de magot surmont&eacute;es de chapeaux melons ou canotiers.
+Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, &acirc;pre
+ici comme dans nos cit&eacute;s d'ouvriers,&mdash;et plus mesquine.</p>
+
+<p>A l'instant du d&eacute;part, je ne puis trouver en moi-m&ecirc;me qu'un sourire de
+moquerie l&eacute;g&egrave;re pour le grouillement de ce petit peuple &agrave; r&eacute;v&eacute;rences,
+laborieux, industrieux, avide au gain, entach&eacute; de mi&egrave;vrerie
+constitutionnelle, de pacotille h&eacute;r&eacute;ditaire et d'incurable singerie....</p>
+
+<p>Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le
+meilleur et le plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de ma famille japonaise. Quand nos
+courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, tr&egrave;s
+sensible &agrave; mon d&eacute;part, il veut me reconduire jusqu'&agrave; la <i>Triomphante</i>
+pour veiller sur mes derni&egrave;res emplettes, dans le sampan qui m'emporte,
+et monter tout cela lui-m&ecirc;me dans ma chambre de bord.</p>
+
+<p>C'est &agrave; lui, la seule poign&eacute;e de main que je donne vraiment de bon
+c&oelig;ur, sans un arri&egrave;re-sourire, en quittant ce Japon.</p>
+
+<p>Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de
+d&eacute;vouement et moins de laideur chez les &ecirc;tres simples, adonn&eacute;s &agrave; des
+m&eacute;tiers physiques.</p>
+
+<p>Appareillage &agrave; cinq heures du soir.</p>
+
+<p>Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousm&eacute;s sont l&agrave;,
+enferm&eacute;es dans les &eacute;troites cabines, et leurs figures nous regardent par
+les toutes petites fen&ecirc;tres, se cachant un peu derri&egrave;re des &eacute;ventails, &agrave;
+cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse,
+nous voir encore une fois.</p>
+
+<p>Il y a d'autres sampans aussi, o&ugrave; des Japonaises inconnues assistent &agrave;
+notre d&eacute;part. Elles se tiennent debout, celles-ci,&mdash;sous des parasols
+orn&eacute;s de grandes lettres noires et bariol&eacute;s de nuages aux couleurs
+&eacute;clatantes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2>
+
+
+<p>Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes
+s'effacent. Le pays des ombrelles rondes &agrave; mille plissures se referme
+peu &agrave; peu derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses
+trop ing&eacute;nieuses et trop petites.</p>
+
+<p>Les montagnes bois&eacute;es, les caps charmants s'&eacute;loignent.&mdash;Et tout ce Japon
+finit en rochers pittoresques, en &icirc;lots bizarres sur lesquels des arbres
+s'arrangent en bouquets,&mdash;d'une mani&egrave;re un peu pr&eacute;cieuse peut-&ecirc;tre, mais
+tout &agrave; fait jolie....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2>
+
+
+<p>Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune,
+je regarde par hasard les lotus rapport&eacute;s de Diou-djen-dji; ils avaient
+r&eacute;sist&eacute; pendant deux ou trois jours; &agrave; pr&eacute;sent ils sont finis,
+pitoyables, semant sur mon tapis leurs p&eacute;tales roses.</p>
+
+<p>Moi qui ai conserv&eacute; tant de fleurs fan&eacute;es, tomb&eacute;es en poussi&egrave;re, que
+j'avais prises, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, au moment des d&eacute;parts, dans diff&eacute;rents lieux
+du monde; moi qui en ai tant conserv&eacute; que cela tourne &agrave; l'herbier, &agrave; la
+collection incoh&eacute;rente et ridicule,&mdash;j'ai beau faire, non, je ne tiens
+point &agrave; ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de
+mon &eacute;t&eacute; &agrave; Nagasaki.</p>
+
+<p>Je les prends &agrave; la main, avec quelques &eacute;gards toutefois, et j'ouvre mon
+sabord.</p>
+
+<p>Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une esp&egrave;ce de
+cr&eacute;puscule terne et morne descend, jaun&acirc;tre sur cette mer Jaune.&mdash;On
+sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....</p>
+
+<p>Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'&eacute;tendue ind&eacute;finie,&mdash;en leur
+faisant mes excuses de leur donner une s&eacute;pulture si triste et si grande,
+&agrave; eux qui &eacute;taient Japonais....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2>
+
+
+<p>O Ama-T&eacute;race-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage,
+dans les eaux de la rivi&egrave;re de Kamo....</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><br /><br /><br /><br /></p>
+<h3><a name="LOTI" id="LOTI"></a>&OElig;uvres de Pierre Loti</h3>
+<p>
+<br />
+<br />
+1879 Aziyad&eacute;<br />
+<br />
+1880 Rarahu<br />
+<br />
+1881 Le roman d'un spahi<br />
+<br />
+1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch<br />
+<br />
+1883 Mon fr&egrave;re Yves<br />
+<br />
+1884 Les trois dames de la Kasbah<br />
+<br />
+1886 P&ecirc;cheur d'Islande<br />
+<br />
+1887 Madame Chrysanth&egrave;me<br />
+<br />
+1887 Propos d'exil<br />
+<br />
+1889 Japoneries d'automne<br />
+<br />
+1890 Au Maroc<br />
+<br />
+1890 Le roman d'un enfant<br />
+<br />
+1891 Le livre de la piti&eacute; et de la mort<br />
+<br />
+1892 Fant&ocirc;me d'Orient<br />
+<br />
+1893 L'exil&eacute;e<br />
+<br />
+1893 Le matelot<br />
+<br />
+1894 Le d&eacute;sert. J&eacute;rusalem<br />
+<br />
+1894 La Galil&eacute;e<br />
+<br />
+1897 Ramuntcho<br />
+<br />
+1898 Judith Renaudin<br />
+<br />
+1899 Reflets de la sombre route<br />
+<br />
+1902 Les derniers jours de P&eacute;kin<br />
+<br />
+1903 L'Inde sans les Anglais<br />
+<br />
+1904 Vers Ispahan<br />
+<br />
+1905 La troisi&egrave;me jeunesse de Mme Prune<br />
+<br />
+1906 Les d&eacute;senchant&eacute;es<br />
+<br />
+1909 La mort de Philae<br />
+<br />
+1910 Le ch&acirc;teau de la Belle au Bois dormant<br />
+<br />
+1912 Un p&egrave;lerin d'Angkor<br />
+<br />
+1913 La Turquie agonisante<br />
+<br />
+1916 La hy&egrave;ne enrag&eacute;e<br />
+<br />
+1917 Quelques aspects du vertige mondial<br />
+<br />
+1918 L'horreur allemande<br />
+<br />
+1919 Prime jeunesse<br />
+<br />
+1920 La mort de notre ch&egrave;re France en Orient<br />
+<br />
+1921 Supr&ecirc;mes visions d'Orient<br />
+<br />
+1923 Un jeune officier pauvre, posthume.<br />
+<br />
+1924 Lettres &agrave; Juliette Adam, posthume.<br />
+<br />
+1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol<br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthème, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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