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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:08 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Madame Chrysanthème + +Author: Pierre Loti + +Release Date: May 9, 2006 [EBook #18358] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Pierre Loti + +MADAME CHRYSANTHÈME + +(1887) + +Table des matières + +A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU. +AVANT-PROPOS. +I. +II. +III. +IV. +V. +VI. +VII. +VIII. +IX. +X. +XI. +XII. +XIII. +XIV. +XV. +XVI. +XVII. +XVIII. +XIX. +XX. +XXI. +XXII. +XXIII. +XXIV. +XXV. +XXVI. +XXVII. +XXVIII. +XXIX. +XXX. +XXXI. +XXXII. +XXXIII. +XXXIV. +XXXV. +XXXVI. +XXXVII. +XXXVIII. +XXXIX. +XL. +XLI. +XLII. +XLIII. +XLIV. +XLV. +XLVI. +XLVII. +XLVIII. +XLIX. +L. +LI. +LII. +LIII. +LIV. +LV. +LVI. +OEuvres de Pierre Loti + + + + + +A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU + + +_Madame la duchesse,_ + +_Veuillez agréer ce livre comme un hommage de très respectueuse amitié._ + +_J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas bien +correcte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais de +mauvais aloi, et j'espère y être parvenu._ + +_C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pas +même les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les +dérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en +apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois +principaux personnages sont_ Moi, _le_ Japon _et l'_ Effet _que ce pays +m'a produit._ + +_Vous rappelez-vous une photographie--assez comique, j'en +conviens--représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés sur +une même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?--Vous +avez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entre +nous deux, si soigneusement peignée, avait été_ une de mes voisines. +_Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans y +chercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,--comme vous recevriez +une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque, +rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les +saugrenuités..._ + +_Avec un grand respect, madame la duchesse, + votre affectionné,_ Pierre Loti. + + + + +AVANT-PROPOS + + +En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous +un ciel plein d'étoiles. + +Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du +pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois +les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions +atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets. + +--Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie.... + +--Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus. + +--Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de +chat.--Je la choisirai jolie. + +--Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.--Tu auras ta chambre chez +nous.--Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au +milieu des jardins verts.--Je veux que tout soit fleuri alentour; nous +habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis +de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu.... + +Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il +m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais +manifesté l'intention de prononcer des voeux temporaires chez des moines +de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer +avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade. + +Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence +que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais +venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.--Et puis surtout, +vivre un peu _à terre_, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les +fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que +nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et +sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la +Chine et de la mort). + +Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire +était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre +ciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autres +étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se +tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà +l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous +vivifiait délicieusement,--nous rappelait nos nuits de quart +d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes.... + +Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières, +à quelle distance effroyable!... + + + + +I + + +Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue, +il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, +pendant tant de jours, avait été l'étendue vide. + +Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel +avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de +l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile +pesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans +cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout +à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki. + +Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, +comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous +éloigner de lui. + +--La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants. + + + + +II + + +Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient +rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses +rocheuses ou de leurs fouillis de verdure. + +Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre +deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une +bizarrerie symétrique--comme les «portants» d'un décor tout en +profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.--On eût dit que ce +Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous +laisser pénétrer dans son coeur même. + +Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki +qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande +brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air, +devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette +vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se +répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de +leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une +incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades +de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des +brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait +pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues +horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des +stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles +des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de +montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse. + +Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!... + +Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans +l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir; +au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus +touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule. +Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des +feuillages, étaient manoeuvrées sans bruit, merveilleusement, par de +petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux +de femme.--A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs +devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales +s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure +lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts +qui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine; +leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho. + +Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une +étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre +qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans +l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres +s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les +plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des +poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de +pelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaient +rapprochés, comme dans les sites artificiels. + +...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie +en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode +mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus cela +surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note +lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits, +les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les +campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles.... + +Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied des +vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait +quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons +du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les +quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y +manquait. + +Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on +l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus +essayer de voyager pour se distraire un peu.... + +Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un +tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis. + +Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à +pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommes +et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris, +sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante +qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on +souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous +des petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes les +formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour +se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à +l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues, +inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des +boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites +cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant +faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes; +des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts à +être servis par portions à l'équipage;--et des porcelaines, des légions +de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un +tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse +prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à +la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot--et +toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses +révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores, +ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très +amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton des +marchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres +blanches.... + +Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étant +donnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, très +désenchanté.... + +Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, après +les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les +mouillages--(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons à +_pousser dehors_)--nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et +nous nous disions: Où sommes-nous vraiment?--Aux États-Unis?--Dans une +colonie anglaise d'Australie,--ou à la Nouvelle-Zélande??... + +Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une +frégate russe; toute une _concession_ européenne avec des villas sur les +hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots. +Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses +communes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et des +milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peu +étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge +sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste +encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque +paravent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être... +avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai +épousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne; +les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image; +j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble.... + +A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par +enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié +leurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait à +chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les +petites bonnes femmes s'en allèrent. + +Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de +l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu +à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes, +toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile +qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées, +donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous +aurions été suspendus;--et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans +le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de +phosphore. + +Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes +à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus +infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le +jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant. +Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les +côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux +brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense, +étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous, +tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée, +descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse; +l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient. +Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux +nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et +ce chant des cigales,--qui est au Japon un des bruits éternels de la +vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard +tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,--on +l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une +cascade de cristal.... + + + + +III + + +Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans +trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se +voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde +entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris +rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur +aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela +tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore +la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans +les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux +de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui +traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,--et +qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent +aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.--Et +toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des +tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait +dans une agitation extrême. + +Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment +aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!... + +Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,--qui sourit à mon idée de +promenade quand même: + +--Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie. + +Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une +espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous +sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous +l'averse.--La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite +trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse +et m'étends tout de mon long sur une natte--dans ce que l'on appelle la +«cabine» d'un sampan. + +J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant--qui +est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf. +Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me +voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte; +bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné +quelquefois--et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de +bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort: +enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti, +mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme +de vieux habitués de la mer. + +...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!--En +effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles +grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me +disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol +japonais. + +Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux, +irritante, insupportable. + +A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à +définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante--espèces de hérissons +humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir--bondissent +sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert +sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur +lequel des cigognes sont peintes en transparent,--et les voici qui me +sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre. + +On m'avait prévenu: ce sont simplement des _djins_ qui se disputent +l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque +brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des _djins_ +ou des _djin-richisans_, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de +petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à +l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.) + +Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,--aujourd'hui très mouillées,--et +leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent +un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors, +hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une +chaumière.--ils continuent de sourire, attendant mon choix. + +N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin +au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi +la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré, +me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais +quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire, +mon bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au +_Jardin-des-Fleurs_, mon ami!» + +J'ai répondu cela en trois mots appris par coeur, un peu à la manière +perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,--et +nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui, +tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles +cirées, enfermé comme dans une boîte;--toujours arrosés tous deux, +faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé. + +«Au _Jardin-des-Fleurs_», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même +de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne +pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la +leçon, et je sais beaucoup de choses: ce _Jardin-des-Fleurs_ est une +_maison de thé_, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je +demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète, +blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir +peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la +jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient +l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin +et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable.... + +Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces +toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture! +Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou +gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais +vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des +potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en +parapluie, en sabots, piteux et troussé. + +Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je +m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans +quel pays je suis.--Cette capote de voiture a des trous qui me font +couler des petits ruisseaux dans le dos.--Ensuite, me rappelant que je +voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un +regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons +dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un +dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés +luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent +les choses.--Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal +assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se +trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons +devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit, +assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce. + +Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous +courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine; +on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si +étendue dans ce fond de vallée. + +Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle +direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard. + +Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois, +mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour +regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que +j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées, +détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de +hérisson, courbé sous la pluie.--Les gens qui voient passer ce petit +char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête +d'une épouse?... + +Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions +pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse +la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut +plus.--Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par +exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et +vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus +tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce +serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée +et injuste.... + +Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande +montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et +nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à +terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à +pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures +de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La +verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses, +lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle +oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où +nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de +perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit +bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les +yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes +qui bordent le chemin me sont étrangères;--pourtant, dans la palissade, +il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins +des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a +une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute +autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un +mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants, +des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien +me croire n'importe où. + +Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons +ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent. + +--Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si +j'ai été compris. + +--Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près. + +Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la +montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande +maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là +que mon djin s'arrête. + +Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prétend que +oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui +aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes +femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé +des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très +correctes, mains et pieds d'enfant. + +A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre +le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout, +c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en +avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me +déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison +nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne +sont pas trempées. + +Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la +propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale. + +Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une +souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où +il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de +châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin +disparaître,--et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la +campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau +de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce +vide où il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont +les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes +ordres dans des postures de soumission profonde. + +C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces +phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à +coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il +paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite. + +Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est _interprète, +blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on +le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des +servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de +papier. + +Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de +choses japonaises raffinées.--De mieux en mieux; on se précipite aux +cuisines pour commander cela. + +Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en +bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous +les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler +mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va +être ma fiancée de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous +l'êtes,--à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature; +mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot +d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi.... + +...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un +moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et +je gêne. + +Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de +l'accueil--car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en +bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit +de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières; +évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on +improvisait pour moi l'appartement où je suis,--comme, dans les +ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la +représentation. + +Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je +tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours +noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs. + +Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent +nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de +femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison +nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie. + +Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je +le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes +admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y +cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un +temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté +qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée +d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois +suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent +immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses +presque fantastiques, est un jardin en miniature--où deux beaux chats +blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un +labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est +plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des +petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût +bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si +vert, avec des mousses si fraîches!... + +Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine; +un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la +voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une +extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves, +un peu lugubres.... + +Tiens!... cela s'accélère à présent,--et on dirait même que l'on danse! + +Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,--par une +fente que j'aperçois là-bas. + +Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en +train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu +que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues +robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats +surmontés d'un chapeau européen de forme _melon_; figures niaises, +jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds, +de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de +petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie +japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle +de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions +étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or; +grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de +fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la +guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont +exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues +furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre +leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et +danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces +cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte +sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un +vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite +fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà +femme,--vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une +broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris +noires, des chauves-souris d'or.... + +Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés, +froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon +lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon +coussin de velours noir. + +Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file, +avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la +théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites +assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de +petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant +à mes pieds toute cette dînette. + +A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens +entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je +connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est +si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, +avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et +comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par +la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;--et cette préciosité +qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette +voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière +la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter, +ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur +papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de +fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps +avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il +diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,--sans doute à cause +de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie.... + +En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille), +faisons la dînette. + +Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un +potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs +au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au +vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu, +inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, +de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,--manger à leur +manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je +m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,--d'un +raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien +comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me +plaire. + +...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein +jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté, +l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute. +Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de +suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne +adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon. +Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien +régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de +dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la +nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de +la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que +l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré +de peau naturelle, qui est très jaune.... + +Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment! +Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à +côté. + +Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais +comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour +un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait! +Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver +mieux.... + +Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinière_ +ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la +fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence +à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les +genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le +bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en +aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la +politesse obséquieuse dans cet empire). + +--Vous parlez français, monsieur Kangourou? + +--Vi! Missieu! + +Nouvelle révérence. + +Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à +manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un +plongeon de la tête,--accompagné toujours du même bruit sifflant de +salive. + +--Une tasse de thé, monsieur Kangourou? + +Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire: +«J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin, +pour vous obéir...» + +Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui: + +--Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une +huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux +filles charmantes, doit arriver.... + +--Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur +Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout. + +Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon +agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes +personnes disponibles à Nagasaki: + +--Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que +je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de +la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier +par un officier russe.... + +»Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle +Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de +Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher: +ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins +de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment +l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux +mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle +est arrivée première avec un morceau composé _à la louange des petites +fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin_. Seulement elle +n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que +l'autre--et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait +eu étant enfant.... + +*_Un yen vaut 5 francs._ + +--Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes +personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles +qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la +danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui +chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie??? + +Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a +compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit: + +--Non, Missieu, non! Ce sont des _Guéchas_*, Missieu,--des _Guéchas!_ + +*_Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au +Conservatoire de Yeddo._ + +--Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guéchas?_ qu'est-ce que cela +peut me faire, à moi, qu'elles soient des _Guéchas?_--Plus tard, quand +je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être +apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que +j'ai parlé d'épouser le diable.... + +Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine +mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout +de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès +ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui +demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de +Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine +d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par +mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la +loger dans une maison agréable et bien située,--ce qu'un galant homme +comme moi ne peut manquer de faire. + +Va pour mademoiselle Jasmin,--et séparons-nous, l'heure presse. M. +Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses +premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De +rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui +donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes +camarades de la _Triomphante_. + +C'est entendu. + +Saluts profonds,--on me rechausse à la porte. + +Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la +main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le +quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de +sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de +gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif +est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.--A +merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les +servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut +final et restent prosternées sur le seuil--tant que je suis en vue dans +le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête.... + + + + +IV + + +Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement +qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au +premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce +vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas--un peu agacés +l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus +d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi, +tout à coup, je me sens froid au coeur, à l'idée que j'ai choisi et que +je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si +étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois. + +Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent +l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à +examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont +compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment +les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues +bleues, à plumes.... + +--Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue. + +Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit +arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir. +Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce +pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps. + +Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma +maison.--Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous, +pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales +ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le +pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regardé de +près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui +s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de +cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple! +S'appliquer à une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à +mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand +châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires +imperceptibles,--et tout cela pour arriver à produire un effet +d'ensemble nul, un effet de nudité complète.... + +Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du côté où il se penche, ma +véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui +monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la +montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi, +ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté +opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin +d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec +tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux +cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un +crépuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros +nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je +ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des +impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la +perspective d'y passer la nuit me serre le coeur.... + +--Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la +voilà!!! + +Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois--vue de dos--une petite +poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un +dernier coup d'oeil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis +de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve; +un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier +rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes +l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma +fiancée qu'on m'amène!!... + +Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune, +ma propriétaire, et son vieux mari;--ils sont en prières devant l'autel +de leurs ancêtres. + +--Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé, +le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits +pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous +les accessoires de ma réception! + +J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se +déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous +regardons, Yves et moi, avec une envie de rire.... + +Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames, +émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous +rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le +genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,--puis des jeunes tout +à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le +quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en +politesses réciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te +ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le +rendrai jamais selon ton mérite,--et moi je me cogne le front par terre, +et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre +pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne +s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la +figure contre le parquet. + +Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la +fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin +émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon +d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle +Jasmin ma fiancée!!... + +Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon, +je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à +thé--avec son air bébête, son minois bouffi,--ses petits yeux percés à +la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la +plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues. + +Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement +même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire +me quitte tout à fait et je me sens au coeur un froid plus profond. +Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!... + +Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou +paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La +voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes +voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi +une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,--tandis que pour me +donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites +tasses, les petits pots, les braises.... + +Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou +m'interroge anxieux: + +--Comment me plaît-elle? + +Et je réponds à voix basse mais résolument: + +--Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais! + +Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La +consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les +pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou: +«Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les +voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard, +discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à +présent, pour ces personnes si polies!» + +Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent +l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses +navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour +des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que +je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honnêteté_ (c'est un mot +de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience, +de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis +dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne +l'aurais cru, à un vrai mariage. + +--Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M. +Kangourou, consterné lui-même. + +J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse: + +--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos +femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.--Mais +c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous +assure qu'elle est jaune.... + +Yves se penche à mon oreille: + +--Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau, +avez-vous remarqué celle qui est assise? + +Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à +contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui +s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux +à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous +les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une +teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche +légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins +jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme. +Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant +d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant. + +--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé, +là-bas? + +--Là-bas, monsieur?--C'est une personne appelée mademoiselle +Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour +voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution +pour son affaire manquée. + +Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa +japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en +face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux, +qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse, +avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de +reculer, moitié maussade, moitié souriante. + +--Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien +s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!... + +Elle n'est pas mariée!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas +proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait +une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son +piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme +pour un gros chagrin. + +--Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un +air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à +présent. + +Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les +négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux +baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures +desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les +phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches, +il nous renvoie, nous deux, sous la véranda--et nous regardons, dans les +profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki +bleuâtre où l'obscurité vient.... + +De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou, +qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour +parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je +m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins +au sérieux. + +--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce +que cela va finir? + +--Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure. + +Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales. + +Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que +l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir +de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière +moi. + +La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes. + +Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient +me dire: + +--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt +piastres par mois,--au même prix que mademoiselle Jasmin.... + +Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de +m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter +avec elle cette case isolée.... + +Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un +piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression, +elle a presque un air de penser, celle-ci.... + +Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de +jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel +mariage; moi non plus, je l'avoue. + +--Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille, +frère, vous pouvez me croire! + +Ces gens, ces moeurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas, +de tout cela: «Oh! par exemple!...»--et l'idée d'en écrire une longue +lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup. + +Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour +toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'épouse, il en est bien +cause;--je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle +était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une +femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai +peut-être.... + +Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes +multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments, +politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre +l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout +le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix +des choses polies.... + +--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procédé +qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part). + +Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de +civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à +voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange +logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé, +les impayables petites pipes, les plateaux en miniature. + +--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors. + +A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux +bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui +s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons +flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une +canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux +nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la +montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une +vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène +à la ville. + +Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse, +exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore +les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le +lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant +au fond duquel est Nagasaki. + +Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers +rapides qui conduisent à la mer. + +Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me +réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des +marionnettes.... + + + + +V + + + 10 juillet 1885. + +C'est un fait accompli depuis trois jours. + +En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite, +dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état +civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur +un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui +étaient jadis des _Samouraï_ en robe de soie,--et qui sont des +_policemen_ aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe. + +Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et +sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air +d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes +tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux, +représentaient la loi. + +Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom, +prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très +extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités +civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au +faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème; +permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la +durée de mon séjour au Japon. + +Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très +gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala, +un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité. + +Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les +habitudes se créent tout doucement. + +Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille +avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et +joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons +tristes.... + + + + +VI + + +Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits +paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des +bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel, +un grand Bouddha doré trônant dans un lotus. + +La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de +Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un +faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en +panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet +d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux +toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très +vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples; +à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de +féerie. + + + + +VII + + +Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela +partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur +soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par coeur cette jolie +coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser +quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en +un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un +peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de +lézard. + +Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose +d'assez à part. + +D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur +leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve +guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint +en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type +distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare, +surtout à Nagasaki. + +Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie, +qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop +petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus +brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits, +quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie. + +Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!--D'une +joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux +quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre. + +Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut +bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage +m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à +parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand même, cela me serait +si égal!... + +Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces +insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres. + + + + +VIII + + +Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme +religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée. + +Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie +et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller +de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque, +de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais +être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais +dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré +que recouvre une peau de serpent. + +Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une +couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des +nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont +un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et +les phalènes viennent danser autour. + + * * * * * + +Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque +bien.--En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est +assez pitoyable. + +Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à +Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne +disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre +mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des +choses. + +Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop +vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer +pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand +j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en +dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui +je dois mon bonheur. + + + + +IX + + + 12 juillet. + +Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,--à cinq heures le +soir, après le travail du bord. + +Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de +politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous +vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic, +nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets, +pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les +bazars. + +Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer +qu'elle est charmante. + +Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et +quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne +pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce +merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste à +pleurer.... + + + + +X + + + 13 juillet. + +Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de +Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent +années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un +tamtam--au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence +de deux heures du matin, passa en galopant: + +--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthème. + +Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien +différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis +ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune +femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur +nocturne.--«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul, +sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous, +un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et +elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée: +«Setchan!» (les souris!).... + +Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce +fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;--je +regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me +demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris +d'écoeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue.... + +J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les +profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un +sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes +au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant +la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient +nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence +semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et +d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore +dormi sous le regard de ce dieu-là.... + +Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai +à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hélas! non, +elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop +étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue +avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la +nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en +grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient +jusqu'à l'épaule de ses manches larges. + +«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait +Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie +de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant +pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprès +d'elle. + + + + +XI + + + 14 juillet. + +Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois +en notre honneur et salves d'artillerie. + +Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an +dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison +familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté +hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une +treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de +mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de +faire mes devoirs.--Oh! ce temps où je _faisais mes devoirs_... avais-je +assez la tête ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forêts +tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc +de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes +d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, +prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en +promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou +la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, +ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très +mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,--tandis que je +retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année +dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des +versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes +araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes +trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des +lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, +souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, +l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et +passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à +reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes +variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles +précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque +été, aux mêmes endroits, les mêmes choses.... + +Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement +au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue +est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout, +dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste, +par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, +n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un +losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera +n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de +l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus +japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos. + +D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me +mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an +dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis +mon entrée au monde,--et celui-ci, plus agité, au milieu de choses +étranges. + +Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides +nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file +indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entraînent jusqu'à +l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de +géants qui monte tout droit dans la montagne. + +C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est +large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant +et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste +absolument avec les mièvreries d'alentour. + +Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthème nonchalante, faisant la +fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints +sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes +portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive. +En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules +choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on +ne les dirait pas japonaises. + +Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces +immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il +n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent +une couleur un peu gaie, un peu éclatante. + +Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux +tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand +cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à +main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à +mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en français: +la _maison de thé des Crapauds_. + +C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une +table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches +(aspect funéraire),--et deux _mousmés_ très rieuses s'empressent à nous +servir. + +_Mousmé_ est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est +un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce +mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drôle comme elles en +font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonnée comme est +la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français +qui le vaille. + +Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est +d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre, +sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à +côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle +a emprunté son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promènent et +chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels +les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un +d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une +voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds +français. + +Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de +la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs +enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, +partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois +d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu +uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds, +la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable +déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au +fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, +bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et +les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert +foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants +ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de +nations,--tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France +lointaine. + +Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à +boule rouge: il représente cet _Empire du Soleil Levant_ où nous sommes. + +A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc, +il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne +alentour est silencieuse. + +Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se +refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur +parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du +tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de +rouge,--et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé +au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères +effrayantes dans des nuages. + +Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme +elle l'avait souhaité. + +Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son +tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille +mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle, +ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et +sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne +m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont +tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave +frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal. + +Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces +montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à +coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations +de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus +effroyable: _Boum!_ apporté par une bouffée de la brise qui se lève. + +--_Nippon Kané!_ nous explique Chrysanthème. + +Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. _Nippon +Kané_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!--C'est la +cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de +nous.--Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini +de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un +frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable +dans l'air. + +Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses +flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les +manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras +gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la +couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile +d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours.... + +La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons, +Yves et moi, la _concession_ européenne, pour rentrer à bord et +reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant +une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en +l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute +la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui +jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre +«Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du +gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans +tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour +attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses.... + +Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En +rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par +une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, +luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou +quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le +tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de +leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et +de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si +effrontées. + + + + +XII + + + 18 juillet. + +Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme +moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même +une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans +difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou. + +Et naturellement nous recevons toutes ces dames. + +D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée +au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que +Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, +celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le +couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être +quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur +Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame +Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et +déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me +menait quelquefois au théâtre des _Animaux savants_; il y avait là une +certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une +guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle. + +Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande +promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à +moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant, +je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse +de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous +ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs +révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant +Chrysanthème, la reine de céans. + +On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras +dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de +bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est +gentil, paraît-il.... + +Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en +dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,--avec +la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit; +remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes +les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher +et de dormir.--On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des +feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes +jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop, +quand la lune est absente ou voilée. + +Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche +en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde, +où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et +tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et +le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux. + +Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se +prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la +promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi +vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons +si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles +traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures +de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans, +ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend +leurs éclats de rire. + +Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les +Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont +drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons: +«Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela +dans leur manière. + +Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de +quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où +passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées +des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes +boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples, +aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y +brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches +merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des +guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs +bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture, +montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le +torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés +à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à +l'air bonhomme. + +Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes +dans ces bazars! + +Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à +pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des +hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux +de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) +s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la +robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de +leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des +marchandages, des bibelots,--des rires.... + +Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme +aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les +ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent +des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule, +par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement +imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un +mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme. +Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les +peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs +de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des +nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la +figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une +longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire +une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours +du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à +surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de +cervelles tournées à l'envers des nôtres.... + +Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les +petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de +connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la +grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens +souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges--dans des +jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où +il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine. +On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût +ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la +glace, ayant goût de parfums ou de fleurs. + +Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus +maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé +exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait +au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,--un peu forcé, mais +cependant frais et gracieux.... + +Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut.... + +Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel +étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort, +pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de +nattes.... + + + + +XIII + + +Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le +Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos +femmes; il en est le _Komodachi taksan takaï, l'ami très haut_ (comme +elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu +d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident +intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit +beaucoup à nos dépens. + +Cet _ami très haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner +ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec +mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma +propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes. + + + + +XIV + + +M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux +impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au +rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de +quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème. + +*_En japonais: Sato-San et Oumé-San._ + +Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur +autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues +oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour +d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs +moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée, +des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très +bon. + +M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa +robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un +pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz +légèrement teintées de grisâtre. + +Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils +rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi +qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à +quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque +service. + +Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives +(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de +jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire. +Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune +fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à +pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu, +mais qui sont bien fraîches, bien rouges.... + + + + +XV + + +Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le +Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins +d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres +insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde +est chez nous. + +Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque +scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de +voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,--en +me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête +baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un +éventail exprès, qui sert à les pousser dehors. + + + + +XVI + + +Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle +doit traîner beaucoup.... + +A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir +y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de +la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A +défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de +ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de +Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de +mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été.... + +Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été +lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles +lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues, +dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda, +comme cette ville était jolie à regarder dormir!... + +Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en +somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût +physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré +tout.... + + + + +XVII + + +Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit +et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à +n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure +fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous +l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux +murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est +comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région +de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de +fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air +de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de +vivre. + +Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,--avec le cri de +cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au +Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux +planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un +timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la +douleur.--Et les montagnes répètent leur cri. + + + + +XVIII + + +Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la +petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce +qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des +situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa +désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle +maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses; +grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à +voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des +baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,--et le +trichent,--et se disputent,--et se pâment de rire. + +Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais +j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée +de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce +«frère» et moi. + + + + +XIX + + +Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;--un +grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent +là-haut, surtout pour le _komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême +hauteur)_. + +Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites +belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore. + +J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.--On hésitait +à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la +présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était +415! + +Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,--un +surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit +Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou +peu s'en faut, à la porte d'une pagode. + +Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au +contraire ce parent-là. + +Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois +que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer +en bas, à la station des djins, retenir mon cousin. + + + + +XX + + +J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi +brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de +Chrysanthème et ses sandales de cuir verni. + +Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou +abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air +chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que +Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent, +dès l'entrée, sur ces grands calices roses. + +Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil +de sieste. + +...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par +Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse +japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner. + +...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses +épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps +couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne +délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme +des ailes--et sa longue guitare gisait à son côté. + +Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à +quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y +aurait clouée. + +Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée, +officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant +cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et +maître,--et s'avança pour la réveiller. + +--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me +plaît mieux ainsi! + +J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits +socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout +doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda. + +Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours +dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,--et puis, +au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-être, qui sait? si j'avais le +moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son +coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de +pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée, +tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais.... + +Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les +cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné +de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui +tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et +chaud.... + +Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur +terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs +lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal +autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que +tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes +premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et +tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que +vraiment ce n'est que cela,--_n'était-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une +erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir +encore?... + +...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire +frissonner,--et grêle, grêle autant que le chant des cigales,--commença +de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte +mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air +silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient +ensemble.... + +Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique, +me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment +je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle; +mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous +sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire +et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse +d'écouter ta petite improvisation étrange.»--C'est singulier que la +musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément, +celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle +pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent +dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?... + +...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec, +sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte, +apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence. + +--Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez à point, +au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses +japonaises!... + +C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous +présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose +correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre. + + + + +XXI + + +En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous, +on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de +jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers +qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les +buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes +tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles +et des siècles, on monte là des morts. + +Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il +semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne +pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des +lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se +tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des +terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par +de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en +temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la +même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples. + +Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques +qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières +abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans +la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux +petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que +l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à +fait perdues dans le recul mystérieux des temps. + + + + +XXII + + +Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose. + +Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des +haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre. +Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le +même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux +voyageurs dans les hôtelleries. + +Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très +drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, +on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques +tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue +en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème +goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant +le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait +une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après, +avec horreur. + +Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais +ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire +ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de +petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, +une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz +cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol +(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse +avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette +bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol à ses lèvres et +enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au +fond de son gosier. + +Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les +dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit +ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée. + + + + +XXIII + + + 2 août. + +En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était +installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés +comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi. + +Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et +chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose +exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton +dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps; +elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux +crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la +grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation +des morceaux tragiques). + +Yves lui jeta un regard indigné: + +--Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son +étonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un +monstre!... + +Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir +ce que j'en pensais. + +D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves, +parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de +paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas. + +--Il te va très bien, Yves, je t'assure. + +--Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un _nid de pie_, moi je +trouve! + +Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un +cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme +un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze +noire,--un air de prêtres catholiques; le principal personnage du +défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit +palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés, +cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans +des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui +sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent +après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où +sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes.... + +Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire +place.--Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves +se découvre, ôte son _nid de pie_.... + +C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais... +cela en avait si peu l'air.... + +Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans +la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre +cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et +ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu +agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante.... + +On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant. + +Demain, on n'y pensera plus. + + + + +XXIV + + + 4 août. + +La _Triomphante_, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma +maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs +éraillés pendant le long blocus de Formose. + +Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en +canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est +situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite +vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent +au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre +mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les +branches. + +Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la +facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit, +et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des +villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous. + +Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre +Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête. + +D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème. + +C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu +plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser.... + + + + +XXV + + +Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à +Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien +sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante +hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux +lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg. + +Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements +semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons +sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent +très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous +confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et +enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois, +fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se +montrer polies. + +Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans +les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de +fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!--On +dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre +surveillance. + +Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez +nous,--Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué, +s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras. + +Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de +Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène +aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner +la _Triomphante_. + +Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de +notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans +l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons +ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous. + +S'il est très tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en +rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M. +Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une +vraie chambre européenne. + +Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à +celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune, +qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque +une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre +coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha +doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène +habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond, +tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes +grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque +grosse araignée des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le +soir.--«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de +son doigt.--Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser +dehors.... + +Autour de nous règne un silence qui serre presque le coeur, après tous +ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent +de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi. + + + + +XXVI + + +Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on +ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons +japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la +mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits +nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins +étouffés, plus ou moins lointains. + +Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal, +grincent, font tapage dans leurs rainures usées. + +Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il +faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour +clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En +général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère, +peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec +ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie. + +Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse +tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, +qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et +qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur +assortie. + +La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles, +qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque. + +Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de +s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent +être subies. + +Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée, +en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de +porcelaine avec des charbons toujours allumés,--et enfin un petit vase +en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte +à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les +Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les +mêmes choses disposées de la même façon,--et partout, au milieu des +appartements pauvres ou riches, traînent par terre.) + +Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce +mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient +microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu +que des fils de soie. + +Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la +pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau très +fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette +cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout, +dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour, +drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits +caractéristiques de la vie humaine.... + +--_Anata, nomimasé!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème. + +Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes +lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser, +par courtoisie; mais c'est âcre, détestable.... + +Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais +rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert, +l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse +passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou +d'autres phalènes étourdies. + +Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand +violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y +défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites +harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de +lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors, +jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande +musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, +comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des +rats et des hiboux.... + +...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer +sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain +vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade +profonde, avec l'extrême matin. + +Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer: +ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné +dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains +gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil +très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze, +remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre +et déplaisante. + +Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la boîte, pour secouer la cendre. +Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible--qui réveille +madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de +fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;--alors, à ce bruit d'en +haut, répond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout à fait +pareil, exaspérant et inévitable comme un écho. + + + + +XXVII + + +Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les +panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de +quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut +faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête +de la lumière revenue. + +Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous +arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule, +régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts +d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela +se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés +n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs--ou +bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux +disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière; +c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une +vieille bique en délire.... + +«_Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on +invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance +de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts +empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres +personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de +l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les +Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc._» + +«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô +Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple +qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très +sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit +les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés +et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer. +Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans +la rivière de Kamo.--Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme +du monde.--Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et +l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de +conserver la santé de ma famille,--et surtout la mienne, à moi, qui, ô +Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.» + +Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste +interminable des ancêtres. + +De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout +cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre. + +Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant +humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient, +se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans +l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela +arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression +religieuse. + +Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui +vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins +d'été,--tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha +souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par +les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent +notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues +flèches d'or. + +C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à +la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,--et regagner mon +navire. + +Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les +matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli.... + +----------- + + + + +XXVIII + + +Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre +mariage ne durera pas. + +Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches +fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement +(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable). +Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les +étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont +disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des +craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là +les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires +pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter. + +Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la +boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de +fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une +usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art +exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthème la préfère à d'autres +mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède. + +--On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de +l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince, +taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on +introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de +fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou +d'oiseaux. + +Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais +reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San» +(Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en +japonais, avec un air de femme sérieuse: + +--Mon cher, ce sont des lettres de mes amies. + +Oh! ces amies de Chrysanthème, quels minois elles ont! Il y a leurs +portraits, dans cette même boîte; leurs photographies, collées sur des +_cartes de visite_ qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de +Nagasaki: des petites personnes qui étaient faites pour figurer +gentiment dans des paysages d'éventail et qui se sont efforcées d'avoir +un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tête en leur +disant: «Ne bougeons plus.» + +Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,--et surtout les +réponses que leur fait ma mousmé.... + + + + +XXIX + + + 10 août. + +Ce soir, grande pluie; nuit épaisse et noire. Vers dix heures, revenant +d'une de ces maisons de thé à la mode que nous fréquentons beaucoup, +nous arrivons, Yves, Chrysanthème et moi, à certain angle familier de la +grand'rue, à certain tournant où il faut quitter les lumières et le +bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers +à pic qui montent chez nous, à Diou-djen-dji. + +Là, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une +lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont +nous sommes les pratiques assidues.--C'est inouï la consommation que +nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures +représentent invariablement des papillons de nuit ou des +chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantités +énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte +sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs +habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes +vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher +une,--à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on +les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame +Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos +honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais +voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité +des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire +des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables +qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous +connaissons ce manège par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille +dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de +petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de +dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue +très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit +remonter sous une pluie battante. + +*_En japonais O Séï-San._ + +Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu, +grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce +logis de là-haut?... + +L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins +rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées +dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des +mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même +sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant +claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un +tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie. + +Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant +notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller +déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre +secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation. + +Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a +une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir; +c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons +toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Très +sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle +forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de +petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et, à cause +des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre +son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur +des branches de cyprès fines et fraîches. + +*_En japonais: Tôki-San._ + +Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparaît déjà, cet +excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau +ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux +parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre +parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se +servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont +drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec +l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour. + +Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue +câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras: + +--Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je +suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois. + +La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils +grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et +dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie. + +De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de +tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue +cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables. +Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des +terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos +têtes. + +On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,--mais là-bas, très +loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel; +il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs, +de rires. + +Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur +orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées +ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes +toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels +d'ancêtres;--mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les +traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par +rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou +s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à +côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en +indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque. + +Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin, +par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque +danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste. + +Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons +l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème. +Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le +bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route. + +Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurité et silence +profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et +de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs. + +Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre +encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de +louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire +coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les +conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de +suite,--bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous, +secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée, +et montons dans notre appartement. + +Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre, +la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est +bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause +de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil, +il fait toujours bon rentrer chez soi.... + +Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à +l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses +forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières +trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une +chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous +logeons.--Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien, +non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en +grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées: +l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre +qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au +bout d'un mois de Japon!... + +Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est +venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des +regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème. + +Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une +crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête. +De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait +mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en +lui.... + +On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent; +des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la +montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la +petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème +s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans +le plus mauvais sens du mot. + +Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves +à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus.... + + + + +XXX + + + 12 août. + +Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.--Le ménage Charles N*** et +Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits +bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants, +insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser +de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité +obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui +venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de +leur belle-mère, situation bien pénible.--Et puis Charles N*** se croit +trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que +nous a procurés M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on +peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger +roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu.... + +Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes. + +Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer +m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet +affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu +des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles. + +Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle +Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents +de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour +loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français +morganatiquement marié à une Japonaise,--et la terreur les prenait +d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me +priaient de partir. + +Le lendemain donc, accompagné de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_ +qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil, +dans le but d'y faire une scène affreuse. + +Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement; +quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le +_tutoiement d'infériorité_ et la _conjugaison familière_ qui est à +l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de +tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes. + +--Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel +pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les +portefaix des rues? + +Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées. + +--Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable +personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux +lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la +jeune personne que... avec laquelle.... + +--Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe +méprisable, il n'y a pas trois semaines! + +Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je +retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a +dessiné Chrysanthème: + +--Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde! + +Survient un très haut chef--petit vieux grotesque en redingote +noire--qui de son bureau écoutait la scène: + +--Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux +officiers français? + +Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en +promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre +pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans +rendre les saluts. + +M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera +plus. + + + + +XXXI + + + 23 août. + +Le séjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'éloignement où nous +sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours +pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème. + +On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de +petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des +paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français; +mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et +d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans +bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à +fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent. + +Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et +des fouillis de verdure. + +Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus +jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons. + +Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout +noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait +de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps. + +Yves les regarde, étonné: + +--Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à +l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une +chauve-souris qui avait affaire à moi. + +Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte, +précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme +on fait pour les fleurs. + +Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une +gamelle, le regarde d'un oeil drôle: + +--Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire! + + + + +XXXII + + + 24 août. + +Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème. + +Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer +ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour +_caler les mâts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les +dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout +s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes +surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un +air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits +sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de +bambou, de la terre. + +Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il +semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande. + +Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses +sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.--Alors je +tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les +verdures mouillées:--il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des +buissons de camélias et de bambous. + +...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très +vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres +séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de +granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les +Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la +lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée +de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de +tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces +d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom, +qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous +cette obscurité des nuages et des branches. + +Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes +qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit +partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins +solitaires. + +Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours +dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres +ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les +touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en +tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première +impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en +Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma +petite enfance. + +Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes +yeux ont vu dans la campagne,--et les années rapides ont passé sur ce +souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé.... + +J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité. +Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en +ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais +avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie; +c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences +antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à +venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des +attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me +réservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh +bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses +vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à +peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en +avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera +bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en +irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de +mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles +patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment +et jamais embrassés.... + + + + +XXXIII + + +M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans +l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux +cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable, +comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et, +dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main +levée avec une si élégante aisance. + +Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai +bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un +rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une +petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se +baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes +d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants +crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres +folâtrant sous son ventre. + +M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il +excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut +s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don +d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante: +d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les +plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau, +tenu d'une main très joliment posée,--et ça y est, et d'un réussi +toujours! + +M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois +ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune, +paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à +présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des +sourcils rasés si correctement...--enfin madame Prune, paraît-il, +recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient +toujours isolément,--et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune +était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son +ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre, +le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des +attitudes variées.... + +Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge +possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de +genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre. + + + + +XXXIV + + + Dimanche 25 août. + +Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa +prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de +manoeuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied +des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un +nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont +balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les +lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le +grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes +errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces +pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une +splendeur printanière, se sont rafraîchies--comme s'avivent d'un éclat +mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les +jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers +le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la +migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer. + +A huit heures, à la nuit, la manoeuvre étant terminée, je m'embarque +avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me +ramener dans mon logis. + +A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable, +dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à +Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans +qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps. + +En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut +perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la +guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre +les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis +Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très +nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches +retombantes, accoudée comme pour nous attendre. + +Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante, +mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins +bras. + +Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque +oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien. +Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour +une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos +lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle espérait +bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour +occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec +Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire! + +--Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux, +entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade.... + +Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il +faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce +soir. + +Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande +promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de +Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si +cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous +mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme +nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons +à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la +_Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades mariés +viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et +Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux, +pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le coeur très gros, restaient au +logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après +son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs.... + +Vite, la toilette des mousmés. Chrysanthème est déjà prête. Oyouki +change de robe à la hâte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger +le noeud bouffant de sa belle ceinture--, qui est en satin noir doublé +de jaune orange--, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon +d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de bâtonnets; M. Sucre +remercie pour sa fille, remercie à n'en plus finir, nous reconduit, +tombe à quatre pattes sur sa porte--, et nous nous éloignons assez +gaiement, dans la nuit transparente et douce. + +En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fête. Les +rues sont pleines de monde; la foule passe,--comme un flot rieur, +capricieux, lent, inégal,--mais s'écoule tout entière dans la même +direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais +cependant léger, où dominent le rire et les formules polies que l'on +échange à voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je +n'en avais tant vu, ni de si bariolées, ni de si compliquées, de si +extraordinaires. + +Nous suivons, comme en dérive dans ce flot humain, comme entraînés par +lui. Il y a des bandes de femmes de tous les âges, en toilette parée; +surtout des mousmés innombrables ayant dans les cheveux des piquets de +fleurs ou, à la manière d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois +chiffonnés, petits yeux bridés de chat naissant, joues rondelettes et +pâlottes ballant un peu aux abords des lèvres entrouvertes. Gentilles +quand même, ces petites Nipponnes, à force d'enfantillage et de sourire. +Du côté des hommes, beaucoup de chapeaux _melon_, ajoutés pour plus de +pompe à la longue robe nationale et complétant bien ces laideurs gaies +de singes savants. Ils tiennent à la main des branches, des arbustes +entiers quelquefois, d'où pendent, mêlées au feuillage, les plus +bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou +d'oiseaux. + +A mesure que nous avançons dans la direction de ce temple, les rues +deviennent plus encombrées, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le +long des maisons, des étalages sans fin sur des tréteaux: des bonbons de +toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des +masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines +charrettes; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et +rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les +dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz. Il y a d'autres +figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides, +grimaçantes, convulsionnées, ayant de vrais cheveux et de vrais poils. +Des gens quelconques, des enfants même, achètent ces épouvantails et se +les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de +musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si +étrange, mais d'énormes, ce soir: deux mètres de long pour le moins; le +bruit qu'elles font ne ressemble plus à rien de connu; on croirait +entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour +faire peur. + +Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible, +à nous, de pénétrer les _dessous_ pleins de mystère que les choses +peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire où finit la plaisanterie et où +la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures, +tout ce que la tradition et l'atavisme ont entassé dans les cervelles +japonaises, provient d'origines profondément ténébreuses pour nous; même +les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manière +superficielle et impuissante,--_parce que nous ne sommes pas les pareils +de ces gens-là_. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur +gaîté et de leur rire, qui sont au rebours des nôtres.... + +Chrysanthème avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines, +marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre +la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre. + +Tout le long des rues qui mènent à ce temple, les gens riches ont exposé +dans leur maison des séries de vases et de bouquets. La forme _hangar_, +qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espèce de devanture +foraine et d'estrade, sont très favorables à ces exhibitions de choses +délicates: on a laissé tout ouvert et l'on a tendu, à l'intérieur, des +voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies +généralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a +correctement aligné les objets exposés, que mettent en pleine lumière +des lampes suspendues.--Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des +feuillages seulement, les uns frêles et rares, introuvables,--les autres +choisis comme à dessein parmi les plus communs, mais arrangés avec un +art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingué: de vulgaires +feuilles de salade, de grands choux montés, prenant des poses +artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases +sont en bronze, mais le dessin en est varié à l'infini, avec la +fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqués et de tourmentés; +d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,--mais d'une +simplicité si cherchée que, pour nos yeux, c'est comme une révélation +d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la +forme.... + +A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos +camarades mariés de la _Triomphante_, et les Jonquille, et les +Touki-San, et les Campanule!--Saluts, révérences entre mousmés; +manifestations réciproques de la joie de se revoir; puis, formant une +bande compacte et entraînés par la foule qui augmente encore, nous +continuons de nous acheminer vers le temple. + +Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur +des hauteurs) et, à mesure que nous montons, à la féerie des lanternes +et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleuâtre, +vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux +tranquilles pleines de rayons de lune, s'élevant en même temps que nous +dans l'air. Lentement, pas à pas si l'on peut dire, cela surgit +alentour, enveloppant d'un grand décor diaphane tous ces premiers plans +où papillotent des lumières rouges et des banderoles de toutes couleurs. + +Nous approchons sans doute, car voici les énormes granits religieux, les +escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant +des séries de marches, portés presque par le flot des fidèles qui monte +avec nous. + +La cour du temple,--nous sommes arrivés. + +C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce +soir,--tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques +éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les +cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires. + +Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de +fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a +improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des +grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux +pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la +nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre +qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace +méchante et son rire. + +Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du +premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se +découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague +et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux, +Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de +l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs; +puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs +dentelures exagérées:--bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et +un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle, +ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à +un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe +argentée. + +Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal. +Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de +gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits +yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les +beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très +laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en +forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes. + +Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis +en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent +les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son +bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant +à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé +roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes +blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les +grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze. + +Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant +puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une +langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais +quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre +tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des +tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien +ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait +servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,--à de +vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars. + +Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal, +avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme +étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent +durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous +aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se +mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque +chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même +temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que +nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément +entendues;--surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué, +cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,--par tous +ces affreux masques blêmes.... + +Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés +d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de +lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme +des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos +mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes. + +Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à +plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de +grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles +parlent, gesticulent--, puis s'effondrent comme des loques vides; +remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort, +changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie +continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la +fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en +l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une +perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands +coups de sabre se passent entre ces fantômes. + +Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque +fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes +se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement +de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à +des os entrechoqués.--Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain +rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et +affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours +projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui +ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une +ombre véritable, est celle d'un loup.--A un moment donné, la vieille se +retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz +qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup +s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses +dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit, +tremblote--puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux; +c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi, +remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un +bras de petit enfant. + +Nous allons voir ensuite la _grande salamandre_ du Japon,--une bête rare +en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente +et endormie, qui semble un _essai_ antédiluvien, resté par oubli dans +les eaux intérieures de ces archipels. + +Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les +équilibristes, la ménagerie.... + +Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à +Diou-djen-dji. + +D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a +déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les +préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le _pan! pan! pan! +pan!_ sur le rebord de la boîte. + +Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups +de pied dans la cloison, fait un tapage affreux. + +Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la +vieille femme à ombre de loup.--L'étonnement se peint sur la figure de +Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter.... + +Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente: + +--_Ka!_ (Les moustiques!) dit-elle. + +Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me +pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en +imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se +sentirait piqué.... + +--Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile, +Chrysanthème!--Je connaissais le mot _Ka_, j'avais parfaitement compris, +je t'assure.... + +C'est fait si drôlement et si vite, avec une moue si réussie, que je +n'ai, dans le fond, nulle idée de me fâcher,--cependant j'en porterai +demain une marque bleue, c'est bien certain. + +Voyons, il faut nous lever pour prêter secours à Yves, qui ne peut pas +continuer à tambouriner de cette manière. Allons regarder, avec une +lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive. + +Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui, +tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assemblés et +bourdonnants. Chrysanthème indignée en brûle plusieurs à la flamme de sa +lanterne, m'en montre d'autres: «Hou!» partout posés, sur le papier +blanc du mur. + +Lui dort toujours, après la fatigue de la journée, mais d'un sommeil +agité, cela se comprend. Et Chrysanthème le secoue, pour l'emmener +auprès de nous, sous notre moustiquaire bleue. + +Il se laisse faire, après quelques cérémonies, se lève, comme un grand +enfant mal éveillé, pour nous suivre,--et moi je ne trouve rien à +redire, en somme, à ce couchage à trois: c'est si peu un lit, ce que +nous partagerons là, et nous y dormirons tout habillés, comme toujours, +suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les +dames les plus recommandables ne s'étendent pas ainsi, sans penser à +mal, auprès de messieurs quelconques? + +Seulement j'ai placé le petit chevalet à nuque de Chrysanthème au centre +de la tente de gaze, entre nos deux oreillers à nous, pour observer, +pour voir. + +Elle alors, très digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur +d'étiquette que j'aurais commise par mégarde, l'enlève et met à la place +mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les séparant. +C'est plus correct, en effet. Oh! c'est décidément très bien--, et +Chrysanthème est une personne de beaucoup de tenue.... + +...En rentrant à bord le lendemain matin, au clair soleil de sept +heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rosée, avec une bande +de petites mousmés de six ou huit ans, absolument comiques, qui se +rendent à l'école. + +Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit +sonore. La montagne sent bon. Fraîcheur de l'air, fraîcheur de la +lumière, fraîcheur enfantine de ces petites filles en longues robes et +en beaux chignons apprêtés. Fraîcheur de ces fleurs et de ces herbes sur +lesquelles nous marchons et qui sont semées de gouttelettes d'eau.... +Comme c'est éternellement joli, même au Japon, les matins de la campagne +et les matins de la vie humaine.... + +D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a +d'adorables.--Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite +pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air +singe?... + + + + +XXXV + + +Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les +plus mélancoliques, sans contredit, qu'il m'ait été donné de rencontrer +dans mes courses par le monde. + +Oh! les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire +des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des +confitures poivrées, sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une +lumière affaiblie! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de +quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des +petits rochers; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue +recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil. + +Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette +réduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien posés. +Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées +leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les +siècles,--et leur air _grand arbre_ déroute la vue, fausse la +perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperçoit, dans un +certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se +demander s'il est factice ou si, plutôt, on n'est pas soi-même le jouet +de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne +aperçue avec des yeux dérangés, plus au point,--ou bien regardée par le +mauvais bout d'une lorgnette. + +Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intérieur de ma belle-mère +révèle à lui seul une personne raffinée: nudité complète; à peine deux +ou trois petits paravents posés çà et là,--une théière, un vase où +trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni +vernis, mais ajourées avec une capricieuse mignardise, très finement +menuisées, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de +fréquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la +charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont +des formes géométriques d'une précision parfaite; les autres se tordent +artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de lianes. Il y +a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits +placards, dissimulés de la manière la plus ingénieuse et la plus +inattendue sous l'uniformité immaculée des panneaux de papier blanc. + +Je souris en moi-même au souvenir de certains salons dits _japonais_ +encombrés de bibelots et tendus de grossières broderies d'or sur satin +d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur +conseille, à ces personnes, de venir regarder comment sont ici les +maisons des gens de goût,--de venir visiter les solitudes blanches des +palais de Yeddo.--En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici, +pour les enfermer, bien étiquetés, dans une sorte d'appartement +mystérieux, souterrain, grillé en fer, qu'on appelle _godoun_. En de +rares occasions seulement, pour faire honneur à quelque visiteur de +distinction, on ouvre ce lieu impénétrable.--Une propreté minutieuse, +excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicité apparente +extrême dans l'ensemble, et une incroyable préciosité dans les détails +infiniment petits: telle est la manière japonaise de comprendre le luxe +intérieur. + +Ma belle-mère me paraît vraiment une femme fort bien. N'étaient les +sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la +visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de +Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes +de charmes; d'assez belles allures.--Son passé m'intrigue et cependant, +vu ma qualité de gendre, la bienséance m'empêche de pousser trop loin +mes questions. + +D'aucuns prétendent que c'est une ancienne guécha jadis renommée à +Yeddo, puis déchue de la faveur du public élégant, pour avoir eu +l'étourderie de devenir mère. Cela expliquerait bien le talent de sa +fille sur la guitare elle lui aurait inculqué elle-même le doigté et la +manière du Conservatoire. + +Depuis Chrysanthème (l'aînée et la première cause de cette déchéance), +ma belle-mère, nature expansive bien que distinguée, est retombée sept +fois encore dans la même erreur: deux petites belles-soeurs cadettes, +mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits +beaux-frères puînés, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou. + +*_En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune)._ + +**_En japonais: Tsouki-San._ + +Quatre ans, ce petit Bambou; un bébé jaune, tout rond avec de beaux yeux +brillants; câlin et joyeux, endormi tout de suite dès qu'il a fini de +rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le +plus.... + + + + +XXXVI + + + Mardi 27 août. + +Nous avons passé la journée à errer dans des quartiers poussiéreux et +sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-à-brac, Yves, +Chrysanthème, Oyouki et moi, traînés par quatre djins accélérés. + +Vers le coucher du soleil, Chrysanthème, qui m'en nuie davantage depuis +ce matin et qui s'en est sans doute aperçue, fait une moue très longue, +se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher +chez madame Renoncule, sa mère. + +J'accorde cela de tout mon coeur; qu'elle s'en aille, cette mousmé! +Oyouki préviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous +passerons la soirée à courir à notre fantaisie, Yves et moi, sans +traîner aucune mousmé à nos trousses, et, après, nous rentrerons nous +coucher chez nous, sur la _Triomphante_, sans avoir la peine de grimper +là-haut. + +Nous essayons d'abord d'aller dîner tous deux dans quelque maison de thé +élégante.--Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les +appartements de papier, tous les compartiments à trucs et à glissières, +tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises +mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en +partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses. + +C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand +pèlerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le début +avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse. + +A la maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi +bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter +un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à +poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable +du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds. + +Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple. + +Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier, +nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits +sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et +l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient +comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous +sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au +milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours +là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la +nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans +le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes +officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,--pareils à de +petites marionnettes, vus d'où nous sommes,--les uns accroupis en rang +comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées +devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas, +ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous +regardons seulement, cherchant à comprendre.... + +Tout à coup, Yves se retournant, dit: + +--Frère!... votre mousmé!!... + +En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre, +cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié +chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile. + +--Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de +pantalon, dit Yves très saisi,--oh! mais tout à fait comme un petit +chat! + +Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit +timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit +beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne. +Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit +_mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et +les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous +deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée. + +*_Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même +en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._ + +Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au +contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la +part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir +apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez _peuple_, à vrai +dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses +nipponnes pour leurs petits.... + +Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces +haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le +beau petit _mousko_ et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du +sucre. + +La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller, +Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en +marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant +péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les +dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans +l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien là-dedans qui me +déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour +Bambou-San, est simple et attachante. + +On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits +enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des +joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie +spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne +l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime +dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre.... + +En route, nous rencontrons les amis mariés de la _Triomphante_ qui +plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce _mousko_, +demandant: + +--C'est déjà votre fils? + +Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au +tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se +dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.--Cela +n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais +mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_ à sa maman, +puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée +chez madame Très-Propre, l'ascension pénible. + +Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui +prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela +n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!... + +Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce +mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour +qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne +tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de +nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant +que durera la grimpade noire.... + +Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une +mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon +dos.... Quelle ironique destinée! + +Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous +attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de +toute sa force à héler. + +--_Ho! Oumé-San..an..an..an!_ (En français: Ohé! madame +Pru..u..u..u..ne!) + +Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel +traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger, +si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et +extrême exil.... + +Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue, +coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel +folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec +une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous +dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités--et elle n'en +revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte.... + + + + +XXXVII + + +D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à +présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi. + +Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des +virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces, +frêles et plaintives. + +Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a +composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux, +cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et +se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur +oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes, +étranges, toujours tristes. + +Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la +véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une +natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en +relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon +propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins +sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,--tout à fait +comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble, +et cela m'est bien désagréable.... + +Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de +minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits. + +Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon +monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce +petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves; +Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait +même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre +pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce +milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du +tout. + + + + +XXXVIII + + +Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre +tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens +sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun +assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans +le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques, +voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins +d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans +hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette +invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et +lui donner la réplique enjouée. + +Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à +se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe +et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être +minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme; +n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé +complètement avec le costume. + +Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus +tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans +lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes. +C'est l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres, +les lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons +toujours ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas +familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille +dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel +d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de +sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi +d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui +reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites +mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre, +sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces +constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes +bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux +noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués +dans ces chignons de bébés. + +Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches +pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de +moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de +cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à +cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant +dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer +des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par +naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années, +débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres; +ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre +pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de +vampires.... + +Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté +fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.--On n'imagine pas tout ce +qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au +vent.... + + + + +XXXIX + + +Toujours des vêtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthème, ce +qui est ici un signe de distinction réelle. Tandis que ses amies, +Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des étoffes +bariolées, se plantent dans le chignon des pompons éclatants, elle +s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache à la taille de +larges ceintures noires brochées de nuances discrètes, et ne met jamais +rien dans ses cheveux que des épingles d'écaille blonde. Si elle était +de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc +brodé sur sa robe, apposé comme une estampille, avec, au milieu, un +dessin quelconque,--une feuille d'arbre en général: et ce seraient là +ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour +avoir la tenue d'une femme très comme il faut. + +(Au Japon, les belles robes claires, nuancées en nuages, brodées de +chimères d'argent ou d'or, sont réservées pour les grandes dames dans +leur intérieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le +théâtre, pour les danseuses, pour les filles.) + +Comme toutes les Japonaises, Chrysanthème serre une quantité de choses +dans l'intérieur de ses longues manches, où des poches sont dissimulées. + +Elle y met des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles +fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, et +surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elle emploie +aux usages les plus imprévus: essuyer une tasse à thé, tenir la tige +mouillée d'une fleur, ou moucher son petit nez drôle quand l'occasion +s'en présente. (Après l'opération, elle froisse tout de suite le morceau +qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fenêtre avec +horreur...) + +Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon. + + + + +XL + + + 2 septembre. + +Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs +bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ où l'on célébrait, le mois +dernier, un si étonnant pèlerinage. + +Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient +peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la +vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient +semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps; +personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni +les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours +désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes +solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours +au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée +remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les +murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très +vieilles, répandue partout comme une couche de cendre. + +Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son +lotus,--idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un +énorme socle de bronze. + +Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses +traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à +droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans +une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour +frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de +boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux +et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre +blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les +apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes +pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière +cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la +pagode est en face. + +Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des +tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes, +dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme +des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur +tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués +qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se +tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les +poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels, +chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes +sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave +des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les +dieux. + +Chez nos amis les bonzes,--à main droite en arrivant,--il est toujours +compliqué de se faire introduire. + +Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des +cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au +moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous; +on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où +brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses +religieuses incompréhensibles. + +Des espèces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu +accueillants, pour demander ce que l'on veut. + +--_Matsou-San!! Donata-San!!_ répètent-ils, très étonnés, quand on leur +a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas +moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation. +_Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des +génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en +profondes prières!) + +On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien +résolus à entrer quand même. + +A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des +profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et +leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils +vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond +de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides +tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se +succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en +bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades +en soie rouge. + +Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais, +menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la +moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi +aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité +voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte +un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques +esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes +de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette +n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles. +C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du +néant, de la propreté immaculée et invraisemblable. + +Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces +enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de +bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion, +l'encombrement. + +L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés, +l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une +véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond +d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé +de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une +demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on +y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des +îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne +connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches +noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre +harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire. + +Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des +petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de +granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise. + +Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne +sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les +nénuphars en miniature. + +Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient +volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne +s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises. + +Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite +cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie +des temps de verbe à effet: des _désidératifs_, des _concessifs_, des +_hypothétiques en ba_. Tout en devisant, ils expédient les affaires de +l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des +pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières +curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des +malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de +l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents +breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir +un flacon de _Bénédictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprécient ces +liqueurs, composées par des collègues d'Occident. + +A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent +pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez +plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, _la +Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils +laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent +des dames. + +Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles, +et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant +les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en +costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des +allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille +mystique.... + +Eh bien! le sanctuaire a beau être sombre, immense; les idoles, +superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'à un semblant +de grandeur. Une mesquinerie irrémédiable, une envie de rire est au fond +de tout. + +Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et où nous +retrouvons des connaissances ma belle-mère quelquefois, ou une +cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase. +Petites mousmés très mignonnes, vieilles dames très singesques, entrant +avec leur boîte à fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs +petits cris, leurs révérences; caquetant, se complimentant, sautillant, +ayant toutes les peines du monde à tenir leur sérieux. + + + + +XLI + + + 3 septembre. + +Chrysanthème est venue aujourd'hui pour la première fois me voir à bord, +chaperonnée par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur, +mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air très posé, très comme il +faut. + +Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trône, et devant lui un +plateau de laque où mon matelot fidèle rassemble les menues pièces +d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a +l'esprit tourné au mysticisme, s'est crue là devant un autel véritable; +le plus gravement du monde, elle a adressé au dieu une courte prière; +puis, tirant son porte-monnaie (qui était, suivant l'usage, derrière son +dos, attaché à sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe), +elle a déposé dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la +révérence. + +Maintien très digne durant toute la visite. Mais au moment du départ, +Chrysanthème, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a +demandé avec une persistance déguisée très particulière. Et Yves, que +j'ai fait venir, s'est montré bien doux pour elle,--tellement que j'en +ai conçu cette fois un peu de sérieux ennui; je me suis demandé si ce +dénouement assez pitoyable, vaguement redouté jusqu'ici, n'allait pas +bientôt se produire.... + + + + +XLII + + + 4 septembre. + +J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout +à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des +ruines. + +C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la +ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux +temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes +toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines +de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est +traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des +petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen. +Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme +dans les plus antiques peintures nipponnes. + +Je passais à l'heure brûlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce +n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares +prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous +leurs tendelets en gaze bleu-nuit. + +Tout à coup, cette petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au +sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises; +en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées +éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle +retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes, +pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tête étrange, son +ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une +grande auréole bleue et rouge bordée de noir; et un laurier rose chargé +de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle, +baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier +fleuri, tout était repoussoir obscur. + +Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches +formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on +m'a appris à connaître: _Nuages, arrêtez-vous, pour la regarder passer_. +Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse +petite personne, d'une japonerie si idéale. + +Cependant, il n'eût pas fallu s'arrêter trop longtemps et se laisser +prendre; c'eût été encore un leurre. Poupée comme les autres évidemment, +poupée d'étagère et rien de plus. En la regardant, je me disais même que +Chrysanthème, apparaissant à cette même place, avec cette robe, cet +éclairage et ce nimbe de soleil, eût produit un effet aussi charmant. + +Car elle est gentille, Chrysanthème, ce n'est plus contestable.... Hier +au soir, je me rappelle, je l'ai admirée. C'était la nuit; nous +revenions, avec l'escorte des petits ménages pareils au nôtre, de la +tournée habituelle dans les maisons de thé et les bazars. Tandis que les +autres mousmés marchaient en se donnant la main, parées de pompons +d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant +avec des jouets, elle, soi-disant fatiguée, suivait à demi étendue dans +une voiture de djin. Nous avions mis à ses côtés de gros bouquets en +gerbes, destinés à remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et +des lotus à longue tige, les derniers de la saison, qui déjà sentaient +l'automne.--Et c'était joli, cette Japonaise dans son petit char, +nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, éclairée en couleurs +changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de +mon arrivée au Japon, si on me l'eût montrée en me disant: «Ta mousmé +sera celle qui passe», j'en aurais été charmé sans aucun doute.--Dans la +réalité, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthème, +toujours elle, rien qu'elle, la petite créature pour rire, mièvre de +formes et de pensées, que l'agence Kangourou m'a fournie.... + + + + +XLIII + + +Dans notre logis, l'eau pour boire, pour préparer le thé et faire les +petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine +blanche--ornées de peintures représentant des poissons bleus qu'un +courant rapide entraîne au milieu d'algues affolées. Et ces cuves +résident, pour plus de fraîcheur, en plein vent, sur le toit de madame +Prune, à un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras, +du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats +altérés du voisinage; pendant les belles nuits d'été, ce coin de toit, +où sont nos cuves peinturlurées, devient pour eux un lieu de rendez-vous +charmant, au clair de lune, après les entreprises galantes ou les +longues rêveries solitaires au faîte des murs. + +J'avais cru devoir en avertir Yves la première fois qu'il voulut boire +de cette eau-là. + +--Oh! répondit-il, étonné, des chats vous dites! est-ce que c'est sale, +ça? + +Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthème et moi; nous +trouvons que les chats ne sont pas des bêtes à babines malpropres, et il +nous est indifférent de boire après eux. + +Pour Yves, Chrysanthème non plus, «ça n'est pas sale», et il boit +volontiers dans sa petite tasse après elle, la classant, sous le rapport +des babines, dans la catégorie des chats. + +Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de +notre ménage: jamais d'eau là-dedans, le soir, quand nous rentrons de la +promenade, après cette montée qui nous a donné soif et après ces gaufres +de madame L'Heure que nous avons mangées en manière de passe-temps tout +le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou +mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dédé*, aient la +prévoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous +rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voilà obligés de +vaquer à ce soin nous-mêmes. + +*_Dédé-San signifie en français: «mademoiselle Jeune fille»; c'est un +nom très répandu._ + +Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermées, se rechausser et +descendre dans le jardin puiser de l'eau. + +Et, comme Chrysanthème mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au +milieu de l'obscurité et des musiques d'insectes, je me vois forcé +d'aller au puits avec elle. + +Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumière; cherchons donc dans +la collection de ces lanternes achetées chez madame Très-Propre, qui +s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en +papier: pas une dont la bougie ne soit consumée,--je m'y attendais! +Allons, il s'agit de prendre résolument la première venue et de planter +une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au +fond:--Chrysanthème y met toute sa force;--la bougie se fend, éclate; la +mousmé se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scène +inévitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre +coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du +toit nous font là-haut leur plus moqueuse musique.... + +Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que +j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien.... + + + + +XLIV + + + 11 septembre. + +Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai +rien écrit. Je crois que peu à peu je me fais à mon intérieur japonais, +aux étrangetés de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois +semaines, les lettres d'Europe, égarées je ne sais où, n'arrivent +plus, et cela contribue, comme toujours, à jeter un léger voile d'oubli +sur les choses passées. + +Donc, chaque soir, je monte au logis fidèlement, tantôt par les belles +nuits pleines d'étoiles, tantôt sous les ondées d'orage. Et chaque +matin, quand la prière chantée de madame Prune prend son vol dans l'air +sonore, je m'éveille et je redescends vers la mer, par ces sentiers où +l'herbe est pleine de rosée fraîche. + +La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de +ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on +s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de thé avec les +marchands; puis on fouille soi-même dans des armoires, dans des coffres, +où sont entassées des vieilleries bien extravagantes. Les marchés, très +discutés, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme +de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux +autres.... + +J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperçois bien; mais +comment faire?--En décrivant les choses de ce pays-ci, on est tenté de +l'employer dix fois par ligne. Petit, mièvre, mignard,--le Japon +physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-là.... + +Et ce que j'achète s'amoncelle là-haut, dans ma maisonnette de bois et +de papier;--elle était bien plus japonaise pourtant, dans sa nudité +première, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conçue. Il y a +maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du +plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des +déesses autant que dans une pagode. + +Il y a même un petit autel shintoïste, devant lequel madame Prune n'a pu +se tenir de tomber en prières et de chanter, avec son tremblement de +vieille chèvre: + +«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme +on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...» + +Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle +besogne longue et ingrate!! + +Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se +coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des +mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui +revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès +que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses _Ottokés_ (les +Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame +Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la +sagesse.... + +Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la +mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un +ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par +respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le +bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen +âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y +perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et +de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?... + +Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien +difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).--Ceci d'abord: + +Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa +galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare; +un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de +cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre. +L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des +doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel +au travers--le beau ciel d'été--comme on fait pour vérifier l'eau des +pierres précieuses. + +--Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta +femme. + +Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne +était limpide, combien la forme en était gracieuse. + +Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le +couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue, +prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand +vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque +rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la +terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques +d'eau--qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles +d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un +liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope +pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs +d'épouvante,--et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main +de femme. + +Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je +l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant +et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit: + +--Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chère Madame.... + +Et en même temps elle poussa un gros soupir, assez réussi, qui +signifiait: + +--Il ne m'aime déjà pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter. + +Tout de suite, j'ai fait l'emplette désirée. + +Plus tard, quand Chrysanthème sera devenue une vieille guenon comme +madame Prune, avec des dents noires et de la dévotion, son tour arrivera +de brocanter la chose--à quelque belle d'une génération à venir.... + +...Une autre fois, j'avais pris mal de tête, au soleil, et j'étais +étendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les +yeux troublés, je voyais tourner, comme en une ronde, la véranda +ouverte, le grand ciel lumineux du soir où planaient des cerfs-volants +étranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement à ce bruit +cadencé des cigales qui remplissait l'air. + +Elle, accroupie près de moi, essayait de me guérir par un procédé +japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les +tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un +mouvement de vrille. Elle était devenue toute rouge à ce travail +fatigant qui me causait un réel bien-être, quelque chose comme une +griserie douce d'opium. + +Ensuite, inquiète, pensant que j'allais peut-être avoir la fièvre, elle +voulut me faire manger, roulée en boulette entre ses doigts, une +efficace prière, écrite sur papier de riz, qu'elle conservait +précieusement dans la doublure d'une de ses manches.... + +Eh bien, j'ai avalé cette prière sans rire, pour ne pas la blesser, pour +ne pas ébranler sa petite croyance drôle.... + + + + +XLV + + +Nous sommes allés aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma +mousmé et moi, afin de poser en groupe. + +Nous enverrons cela en France.--Yves sourit déjà en songeant à +l'étonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthème +entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en +matière d'explication: + +--Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voilà tout! + +Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres; seulement ce +sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura +l'honneur aujourd'hui, opère au fond de la banlieue, dans ce quartier +antique de grands arbres et de pagodes sombres où j'avais rencontré +l'autre jour une mousmé si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs +langues, plaquée sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de +la verte montagne traversé par des ponts courbes en granit séculaire et +bordé de bambous légers ou de lauriers-roses en fleurs. + +Cela étonne et cela déroute, un photographe niché là, dans tout ce Japon +d'autrefois. + +Précisément on fait queue à sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y +a toute une file de chars à djin qui stationnent, attendant des clients +qu'ils ont amenés et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et +tatoués, peignés correctement en bandeaux et en chignon, font la +causette, fument des petites pipes, ou rafraîchissent dans l'eau du +torrent leurs jambes musculeuses. + +La cour d'entrée est une irréprochable japonerie, avec des lanternes et +des arbres nains. Mais l'atelier où l'on pose pourrait être aussi bien à +Paris ou à Pontoise: mêmes chaises en «vieux chêne», mêmes poufs +défraîchis, colonnes en plâtre et rochers en carton. + +Les personnes que l'on _opère_ en ce moment sont deux dames de qualité +(la mère et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en +carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premières grandes dames +de ce pays que j'aie vues de si près, un groupe bien étrange: longues +figures de la classe noble, atones, anémiques, bleuâtres à force de +poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur. +Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose même à nous, +malgré la différence profonde des races et des notions acquises. + +Elles toisent Chrysanthème avec un assez visible dédain, bien que sa +toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me +rassasier de regarder ces deux créatures; elles me captivent comme des +choses jamais vues et incompréhensibles. Leurs corps frêles, posés avec +une grâce exotique, sont noyés dans des étoffes rigides et des ceintures +bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatiguées. Elles me +font penser, je ne sais pourquoi, à de grands insectes rares; sur leurs +vêtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure +sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystère de leurs tout +petits yeux, tirés, bridés, retroussés, pouvant à peine s'ouvrir; le +mystère de leur expression qui semble indiquer des pensées intérieures +d'une saugrenuité vague et froide, un monde d'idées absolument fermé +pour nous.--Et je songe, en les dévisageant: comme nous sommes loin de +ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!... + +Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivés avant +nous, bien pomponnés dans leurs vêtements de toile blanche, bien frais, +bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des +airs niais sur des fûts de colonnes. + +Notre tour vient enfin; Chrysanthème s'arrange avec lenteur, d'une +manière très cherchée, tournant le plus possible les pointes de ses +pieds en dedans, à la façon élégante. + +Et, sur le cliché qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite +famille bien ridicule, alignée devant un photographe de foire. + + + + +XLVI + + + 13 septembre. + +Yves est libre ce soir trois heures plus tôt que moi,--ce qui arrive de +temps en temps, d'après la façon dont notre service de _quarts_ est +organisé. Ces jours-là, il descend à terre le premier et s'en va +m'attendre à Diou-djen-dji. + +Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers +verts de la montagne: il marche d'un pas très alerte, courant presque; +comme il paraît pressé d'aller retrouver cette petite Chrysanthème! + +Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu +de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intérieur +suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthème, +Oyouki, mademoiselle Dédé la servante, s'empressant à lui essuyer le +dos--avec des petites serviettes bleues peinturlurées de cigognes et de +sujets drolatiques.... + +--Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud, +pour s'être mis dans un état pareil? + +Il me raconte que, près de chez nous,--un peu plus haut dans la +montagne,--il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut +jusqu'à nuit close--contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en +bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son +escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait +de grands saluts, de grands honneurs,--et apporté une quantité de bonnes +petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer +beaucoup.... + +--Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas.... + +Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre; +il pense même faire des élèves. + +Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les +trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.--En vérité, je ne +pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les +rapports. + +Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément +vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets +noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.) + +Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des +Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des +sorbets là-bas.--C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé, +de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la +grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même, +prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir, +de la terrasse du temple, une vue très jolie. + +--Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous.... +Enfin, soit, partons, suivons-les. + +Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant +chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition +tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges +ornés de méduses, d'algues et de requins verts. + +Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les +quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites +échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois, +poussent leurs châssis de papier. + +Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos +depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions +à nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent à toutes +jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses, +emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête, +à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles +dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant +toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre, +quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre +pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si +tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en +passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre +assises aux portes des pagodes.... + +Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins +avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants, +complètement déserts cette nuit. + +Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée, +l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi, +s'appuyant sur nos bras. + +Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte +pour s'amuser les marches interminables: + +--_Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle +en s'élevant par une série de petits bonds légers. + +--_Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'!_ (cinq! six! sept! huit! +neuf!...) + +Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre +ces nombres encore plus drôles. + +Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette +est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous +sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux. + +Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir; +les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à +force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement. + +L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel +nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur +par-derrière, quand on se retourne,--en profondeur, en dégringolade +vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent +démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il +nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de +chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières +d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns +au-dessus des autres;--leurs formes étonnantes sont à la fois d'une +simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une +netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les +objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se +relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la +voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de +vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base +profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de +morts. + +Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de +cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle +qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains +et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges. + +Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits +d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de +recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même +temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit. + +En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les +tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y +fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je +ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et +les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux +reflets bleus de la lune. + +Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse, +pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but +cette nuit: nous la trouvons fermée,--je m'y attendais,--fermée et +noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous +ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus +câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien, +mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et +Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les +haricots à la grêle!... + +Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté, +très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet, +quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la +lueur de nos ballons rouges--tenus à toute longueur de tige par peur de +ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du +14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il +dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il +serait cruel de troubler. + +Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et +puis nous rentrerons chez nous. + +La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où +les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble +ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle +brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une +fosse, les feux des navires. + + + + +XLVII + + +...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant +toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles.... +Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est +dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur; +muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un +s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre +est-ce donc?--Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide +de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays +dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il +faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi +morte de frayeur, elle _qui sait_.... + +C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main +tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit +de madame Prune...--En effet, on entend de légers bruits... qui +s'approchent. + +J'essaie de lui dire: + +--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?) + +--Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante. + +--_Bakémono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai déjà pris +l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse. + +--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!) + +--Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple, +à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à +l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des +bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des +figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que +je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,--car il +est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y +promène.... + +J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une +grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune +brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien +charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à +respirer. + +Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante, +avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux +dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là +quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup +d'oeil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches +d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble +d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la +lune met sur les choses. + +Rien;--rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement, +ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si +extraordinaire, la nuit chez nous.... + +Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons +une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des +coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème, +faisons une ronde générale du logis. + +Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les +retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit +être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des +renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres +vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la +moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière +des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout +cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect. + +A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos +propriétaires.--C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me +laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre, +éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs +ancêtres. + +--Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par +exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de +sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son +râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au +grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et +puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.--Et enfin à son côté, dernière +de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!... + +La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait +des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet +autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux +à ce tableau de famille. + +Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée +à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand +nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous +notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte.... + +Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine +appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte +de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de +piété: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon-à-tête-de-cheval_, assis dans +des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de +spectres. + +Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri +affreux.--J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu +passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide, +furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et, +qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure.... + + + + +XLVIII + + + 14 septembre. + +Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet +pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de +Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en +chercher un autre. + +C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à +expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe +avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons +enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie +de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous +trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous +devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons +plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins +essoufflés en perdent la tête. + +On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit, +de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes, +les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix +de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est +toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la +fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon, +qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va +fouiller dans son arrière-boutique--et nous rapporte une sirène à +vapeur, provenant d'un paquebot naufragé. + +Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de +déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de +notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse, +ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à +tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en +résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des +petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes, +sous des capotes de djins. + +Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue +est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées, +piteuses, éteintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre +un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de +mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe +mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre, +au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des +gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de +ruisseaux. + +Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous, +comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces +intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent +chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain. + +--Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!! + +--Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!! + +Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les +prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la +sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été. + +Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux +bridés, dépourvues de cervelle,--et nous remontons à Diou-djen-dji, très +mouillés tous. + +Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue. + +Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos +propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la +déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette +divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt, +nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur +un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes +de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant +que la vertu en soit éventée.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous +absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant +beaucoup. + +Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le +plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des +mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit +l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de +grand matin, demandant: J'ai été sage?--et s'habille en hâte, préoccupé +par l'appel et par le service. + +Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a +percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent +chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit +enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout à l'heure, quand +le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle +couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame +Prune commencera son chant mystique. + +Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne +et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier +sombre.--Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils +s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se +fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on +entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés +quelconques sans que personne y trouve à redire.--Mais c'est égal, Yves +est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il +devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent +passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais, +non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le +coeur net.... + +En bas, tout à coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sèches: +c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt +sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la +sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est +venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui +se déroule.... + +..._La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés, +ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo..._ + +Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes +idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil.... + + + + +XLIX + + + 15 septembre. + +Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous +envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui +circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou +trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais. +Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le +dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma +mousmé ou chez moi, un peu de serrement de coeur à l'instant de cette +fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux +d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me +préoccupe.... + +Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou +d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.--C'est peut-être +ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les +choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à +Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à +s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands +rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en +gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont là cinq ou six +petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare +de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce +logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été +injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent +en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un +changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à +coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je +vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des +dessins, le choix raffiné des couleurs. + +Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée, +m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes, +ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent +autour de moi, à pas cadencés. + +Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit; +on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les +trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît +à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement +ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux; +mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si +grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs +personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent +comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient +d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à +mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une +manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à +mouler le plus possible des formes vraies ou fausses.... + +Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par +Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs +sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui +ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et, +lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur +parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable +odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout +dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font +très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes; +Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert +triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.--Je les +regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en +forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage +de dentelle ou de papier blanc.... + +...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface, +change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard +maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se +rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font +sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux +pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la +dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si +finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes +préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en +traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait +ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble +une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très +admissible.... + +Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout +simplement étendu où je suis et d'écouter le _chamécen_ de ma mousmé. + +Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes +exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le +mot _mandoline_ ne désignent bien cet instrument mince avec un si long +manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des +sauterelles;--à partir de maintenant, j'écrirai _chamécen_. + +Et j'appellerai ma mousmé _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux +que celui de _Chrysanthème_,--qui en traduit exactement le sens, mais +n'en conserve pas la bizarre euphonie. + +Donc, je dis à Kihou, ma femme: + +--Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je +t'écouterai. + +Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à +la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans +la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,--et +commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées +aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans +le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses +confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait +attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives, +regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade, +comme qui s'exécute par devoir. + +Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela +devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du +tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en +rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,--et ses +prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries +indicibles. + +Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils, +qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut +un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez +mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de +tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens +presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce +faubourg;--et cela ne m'était jamais arrivé encore.... + + + + +L + + + 16 septembre. + +...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville +aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre +haut faubourg. + +En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir +au sabre,--qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant +presque à notre jardin frais. + +Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous +explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les +amateurs sont partis, il faudra revenir demain. + +La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans +but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions +solitaires de la montagne, vers les cimes. + +Une heure durant nous marchons,--promenade imprévue,--et nous voilà très +haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour; +nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits +cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée. + +Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs +portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces +paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils +nous font en passant de grandes révérences. + +Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec +des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans +son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des +restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des +rochers autour de nous et des broussailles. + +Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et +ensuite il sera temps de redescendre. + +Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie +de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre +remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites +baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être, +ce soir même, enterré là-dessous. + +Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si +grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme +et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous +pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons +nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il +n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous +deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont +déjà perdues dans l'ombre, causons. + +Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que +je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le +blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici +et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà +beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur +cause.... + +Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou +pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va +falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce +faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au +milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le +comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil +intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades +inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas +plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté, +moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute +sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore. + +Et je me risque à lui dire, pour voir: + +--Tu auras peut-être plus de chagrin que moi, de la quitter, cette +petite Chrysanthème?... + +Un silence entre nous deux. + +Après quoi je vais plus loin, brûlant mes vaisseaux: + +--Tu sais, après tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai +pas épousée, elle n'est pas ma femme, en somme.... + +Très surpris, il me regarde: + +--Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voilà justement, +c'est qu'elle est votre femme.... + +Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis +absolument fixé maintenant, par son intonation, par son bon sourire de +franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase: +«Voilà justement, c'est qu'elle est votre femme....» Si elle ne l'était +pas, oh! il n'oserait répondre de ce qui pourrait arriver,--malgré le +remords qu'il en aurait au fond de lui-même, n'étant plus garçon, ni +libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considère comme ma +femme, et alors c'est sacré. Je crois en sa parole de la manière la plus +complète, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, à retrouver mon +brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez +l'influence rapetissante des milieux pour le soupçonner et m'en faire un +pareil souci mesquin?... + +N'en parlons seulement plus, de cette poupée.... + +Nous restons là très tard, à causer d'autre chose, tout en regardant, +sous nos pieds, des vallées, des montagnes, des profondeurs immenses qui +s'assombrissent et s'éteignent. Très haut postés, dans le grand air pur, +il nous semble déjà être partis de ce Japon mignard, déjà dégagés des +petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par +lesquels il commençait à nous tenir. + +Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent à se +ressembler; ils perdent le cachet imprimé sur eux par les hommes, les +peuples; par les atomes qui grouillent en bas. + +Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou +comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses +auxquelles on est enclin à penser dans l'obscurité: de revenants, +d'âmes, d'avenir, d'au delà, de néant.... + +Cette petite Chrysanthème, nous l'avions tout à fait oubliée! + +Quand nous arrivons à Diou-djen-dji, par une nuit d'étoiles, c'est la +musique de son _chamécen_, entendue de loin, qui nous rappelle son +existence: elle étudie quelque nocturne à deux voix avec mademoiselle +Oyouki, son élève. + +Je me sens de très bonne humeur ce soir, délivré de mes soupçons +absurdes sur mon pauvre Yves, très disposé à jouir sans arrière-pensée +de mes derniers jours de Japon et à m'en amuser le plus possible. + +Étendons-nous sur les nattes fraîches et écoutons le duo étrange de ces +mousmés: une sorte de mélopée lente et lugubre, qui commence sur deux ou +trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend à chaque couplet, +d'une manière presque insensible, jusqu'à devenir très grave. Le chant +conserve tout le temps sa traînante lenteur; mais l'accompagnement qui +s'enfle peu à peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin, +quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des +notes basses et rauques, les mains de Chrysanthème, crispées sur les +cordes vibrantes, s'agitent frénétiquement. Elles baissent la tête +toutes deux, avancent la lèvre inférieure, pour faire sortir avec effort +ces étonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-là que leurs +petits yeux bridés s'ouvrent, semblent révéler quelque chose comme une +âme, sous ces enveloppes de marionnette. + +Mais une âme qui, plus que jamais, me paraît être d'une espèce +différente de la mienne; je sens mes pensées aussi loin des leurs que +des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rêveries d'un singe; je +sens, entre elles et moi, le gouffre mystérieux, effroyable.... + +Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un +instant celle que ces mousmés nous faisaient. + +C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un +bruit soudain de gongs et de guitares;--nous courons nous pencher au +balcon de la véranda pour mieux l'entendre. + +Un _matsouri_, une fête, un cortège qui passe--«dans le quartier des +dames galantes», affirment nos mousmés, avec un plissement dédaigneux +des lèvres.--Mais il a l'air très chaste, le quartier de ces dames, +ainsi vu à vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et à la lueur +vague des étoiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant +jusqu'à nous du fond de cet abîme; il nous arrive un peu étouffé, +confus, magique, charmant.... + +...Cela s'éloigne et cela se tait.... + +Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et +reprennent leur duo triste.--Un orchestre discret mais innombrable de +grillons et de cigales les accompagne en trémolo,--toujours ce trémolo +immense qui se fait doucement et éternellement sur toute la terre +japonaise. + + + + +LI + + + 17 septembre. + +Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain +pour la Chine, pour Tchéfou (un lieu affreux situé dans le golfe de +Pékin). C'est Yves qui vient me réveiller dans ma chambre de bord, pour +me l'apprendre. + +--Il faut absolument que je me _débrouille_ pour aller à terre ce soir, +dit-il, pendant que j'achève de secouer mon sommeil--, d'abord, quand ce +ne serait que pour vous aider à faire votre déménagement là-haut.... + +Et il regarde par mon sabord, levant la tête vers les cimes vertes, dans +la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore, +qu'un repli de montagne nous cache. + +C'est très gentil de sa part, ce désir de m'aider dans mon déménagement +là-haut; mais je crois aussi qu'il tient à faire ses adieux à ses +petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir. + +Il se débrouille en effet et obtient, sans que je m'en mêle, la +permission pour ce soir cinq heures, après l'exercice et la manoeuvre. + +Quant à moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage. + +Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte à +Diou-djen-dji. + +Les sentiers sont solitaires; les plantes, accablées de chaleur. + +Cependant voici madame Jonquille, qui se promène, à cette heure +lumineuse des sauterelles, abritant sa délicate personne et son fin +minois sous un immense parasol en papier, tout rond, à nervures très +rapprochées et à grands bariolages fantasques. + +Elle me reconnaît de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant +de moi. + +Je lui annonce notre départ--, et une grosse moue contracte sa figure +enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce +qu'elle va pleurer?...--Non! non; cela tourne en un accès de rire, un +peu nerveux sans doute, mais inattendu, déconcertant,--sec et +cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une +dégringolade de petites perles fausses. + +Ah! bien, par exemple, voilà un mariage qui sera rompu sans +douleur!--Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui +tourne le dos pour continuer ma route. + +Là-haut, Chrysanthème dort, étendue sur le plancher; la maison est +complètement ouverte et une tiède brise de montagne passe au travers. + +Précisément nous devions donner un thé ce soir, et, d'après mes +indications, il y a déjà des fleurs partout. Encore des lotus dans nos +vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je +pense.--On a dû les commander chez ces fleuristes spéciaux qui demeurent +là-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coûter très +cher. + +A petits coups légers d'éventail, je réveille cette mousmé surprise, et +je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais +produire.--Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites +mains, ses paupières alourdies, puis me regarde et baisse la tête: +quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux. + +C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de coeur. + +La nouvelle court la maison. + +Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé +dans chaque oeil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui +font toujours un rond mouillé sur ma joue;--puis, vite, tire de sa +grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs, +mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,--et la lance dans la +rue sur le parasol d'un passant. + +Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement +toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle +a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi, +jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??... + +C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en +djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs. + +Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps +de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout +ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait +là-bas.... + +Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est +seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à +conserver. + +Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis +par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,--tandis que, +derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les +mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles +n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de +convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni +la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes +cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui +manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois, +sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes; +alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air _réel_ de mon +croquis. + +En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les +objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur +mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt: + +--_Anata itchiban!_ dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui +signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!») + +Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie +dans un élan d'enthousiasme: + +--_Anata bakari!_ («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde; +tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.») + +Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas +moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne, +me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à +l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne +parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!--je m'en irai +avec le regret de l'avoir compris trop tard!!... + +Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis +guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je +ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de _français_, qui ne va pas. +Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux +réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant +jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il +manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec. + +Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas +la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur +antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de +cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines +d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression +qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une +grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes +les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure +intraduisible et insaisissable. + +...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand +même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de +pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes +existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait +ainsi. + +Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin +toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie, +nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,--pas même celui _d'une +inconcevable hauteur_.--Yves seulement, et encore on le dissimulera dans +un coin, derrière des fleurs et des objets d'art. + +Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec +des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de +petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on +voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques +soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop +larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos +fuyants, et découvrent des nuques exquises. + +Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille +grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature +s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui +n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis +commence un _pan! pan! pan!_ d'ensemble, sec et rapide, contre les +rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux +dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits +confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine +transparente, grandes comme des moitiés d'oeuf, et l'on offre aux dames +quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de +poupée;--ou bien un doigt de _saki_ (alcool de riz qu'il est d'usage de +servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron). + +Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le +_chamécen_. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un +sautillement continuel, comme des cigales en délire. + +Madame Prune, ne pouvant plus faire mystère des sentiments trop +longtemps refoulés qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie +d'accepter quantité de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une +petite déesse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrésistible +magot d'ivoire;--je la suis en frémissant dans des recoins obscurs, où +elle m'attire pour me faire en tête à tête ces cadeaux.... + +Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guéchas en +vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Pureté, Orange et Printemps, que j'ai +louées quatre piastres par tête,--un prix excessif en ce pays. + +Ces trois guéchas sont bien les mêmes petites créatures que j'avais +entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrivée, à travers les +cloisons frêles du _Jardin des Fleurs_. Mais comme je me suis beaucoup +japonisé depuis cette époque, elles me semblent aujourd'hui très +diminuées, bien moins étranges, plus du tout mystérieuses. Je les traite +un peu en baladines à mes ordres, et l'idée qui m'était venue d'épouser +l'une d'elles me fait hausser les épaules à présent,--comme jadis à M. +Kangourou. + +La chaleur excessive causée par les mousmés qui respirent et par les +lampes qui brûlent, développe le parfum des lotus; il remplit l'air +devenu très lourd, et on sent aussi l'huile de camélias que les dames +mettent à profusion pour faire luire leur chevelure. + +Mademoiselle Orange, la guécha enfant, la toute petite et la toute +mignonne, dont le rebord des lèvres est doré au pinceau, exécute des pas +délicieux, avec des perruques et de faux visages très extraordinaires en +bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des +objets de prix, signés par des artistes connus. Elle a de longues robes +somptueuses, taillées à la mode ancienne; les traînes en sont garnies +par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du +costume ce je ne sais quoi d'apprêté et de pas naturel qui convient. + +Maintenant des souffles de brise tiède passent d'une véranda à l'autre, +à travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les +lotus, épuisés de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous +les vases, et sèment sur les invitées leur pollen, leurs larges pétales +roses pareils à des cassons de globes d'opale.... + +La pièce à effet réservée pour la fin est un trio de _chamécen_, long et +monotone, que les guéchas exécutent en _pizzicato_ rapide, sur les +cordes les plus hautes, pincées très court. On dirait la quintessence +même,--puis la paraphrase, l'exaspération, si l'on peut dire,--de cet +éternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux +toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base même des bruits +japonais.... + +Dix heures et demie. Le programme est rempli et la réception terminée. +Un dernier _pan! pan! pan!_ général et les petites pipes rentrent dans +leurs étuis guillochés, se rattachent aux ceintures; les mousmés +s'agitent pour partir. + +On allume, au bout de bâtonnets, une quantité de lanternes rouges, +grises ou bleues, et, après des révérences sans fin, les invitées se +dispersent dans l'obscurité des sentiers et des arbres. + +Nous descendons nous-mêmes en ville, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi, +pour reconduire ma belle-mère, mes belles-soeurs et ma jeune tante, +madame Nénuphar. + +C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans +les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la +maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, acheter encore une +lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu +chez madame L'Heure. + +Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y +réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes +qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on +s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas. + +Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant +une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute +jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière +promenade. + +Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans +retour possible. + +D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour +nous,--puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord +chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que +je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que +l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans +l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées.... + +A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence, +tandis que, à bord, l'_ami d'une légendaire hauteur_ a la bonté de faire +le quart à ma place. + +Un déménagement nocturne, rapide, furtif,--«à la manière des _dorobo_» +(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés, +quelques teinture de langue nipponne. + +Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée +plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds, +et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se +ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en +papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a +de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites +choses pratiques ce peuple est sans rival. + +C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves, +Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes +de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter, +rouler, ficeler,--très vite, car il est déjà tard. + +Oyouki, bien qu'elle ait le coeur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa +besogne quelques éclats de son rire enfantin. + +Madame Prune, éplorée, renonce à se contenir: pauvre dame, je regrette +vraiment beaucoup.... + +Chrysanthème est distraite et silencieuse.... + +Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de +chimères, de vases,--sans compter les derniers lotus que j'emporte +aussi, liés en gerbe rose. + +Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, louées depuis le coucher +du soleil, qui attendent à la porte, les coureurs endormis sur l'herbe. + +Nuit étoilée, exquise.--Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis +des trois dames contristées qui nous reconduisent; par des pentes +extrêmes, dangereuses dans cette obscurité, nous descendons vers la +mer.... + +Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs +jambes musculeuses: ces petites voitures chargées descendraient bien +toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se +lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus précieux. +Chrysanthème marche à côté de moi et m'exprime, d'une manière douce et +gentille, son regret que l'_ami si fabuleusement haut_ n'ait pas offert +de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis +de passer cette dernière nuit sous notre toit: + +--Écoute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage, +me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me +trouveras encore là-haut. + +Et je le lui promets. + +Elles s'arrêtent à certain tournant d'où l'on découvre à vol d'oiseau +toute la rade: les eaux noires, endormies, reflétant d'innombrables feux +lointains; et les navires--petites choses immobiles qui ont forme de +poisson, vues d'où nous sommes, et qui semblent dormir aussi,--petites +choses qui servent à _aller ailleurs_, à aller très loin et à oublier. + +Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est déjà +avancée, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas +sûrs, à cette heure indue. + +Le moment est donc venu pour Yves--qui, lui, ne remettra plus les pieds +à terre,--de faire ses grands adieux aux mousmés ses amies. + +Or, je suis très curieux de cette séparation d'Yves et de Chrysanthème; +j'écoute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:--cela se +passe de la manière la plus simple et la plus tranquille; rien de ce +déchirement qui sera inévitable entre madame Prune et moi; chez ma +mousmé, je remarque même un détachement, une désinvolture qui me +confondent; vraiment, je ne comprends plus. + +Et je songe en moi-même, tout en continuant de descendre vers la mer: +«Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'était donc pas pour Yves.... +Pour qui, alors?...» Puis cette petite phrase me repasse en tête: + +«Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai +chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut...» + +Ce Japon est bien délicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et +cette Chrysanthème était très mignonne tout à l'heure, me reconduisant +en silence dans ce chemin.... + +Il est deux heures environ quand nous arrivons à la _Triomphante_, dans +un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, à couler bas. L'_ami +très haut_ me remet le service que je dois garder jusqu'à quatre heures, +et les matelots de quart, mal éveillés, font la chaîne, dans +l'obscurité, pour monter à bord tout ce fragile bagage.... + + + + +LII + + + 18 septembre. + +J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon +sommeil perdu de la nuit. + +Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière, +conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec +force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins +sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages +anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et, +sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont +posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent +des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes +d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on +voit briller les pointes aiguës. + +Du premier coup d'oeil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse +l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire: + +--Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs! + +Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais +mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont +venus, je les recevrai. + +A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et +ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré +emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des +tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale. + +Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des +dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu +humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses +pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y +a même,--afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des +marines étrangères,--des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et +de France entrelacés, un _God Save_ au milieu d'étoiles,--et des femmes +de Grévin calquées dans le _Journal amusant_! + +Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière, +longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine, +du côté opposé au coeur. + +Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma +couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir +leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang +coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se +précipite pour l'étancher avec ses lèvres,--et je ne proteste pas, +sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les +médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes. + +Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre +s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une +manière posée et automatique. + +Enfin l'oeuvre est terminée,--et les tatoueurs, qui se reculent d'un air +de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant. + +Bien vite je m'habille pour aller à terre,--profiter de mes dernières +heures de Japon. + +Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre +qui tombent avec une certaine mélancolie sur les feuilles commençant à +jaunir, qui sont clairs et brûlants après des matinées déjà fraîches. +Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon +haut faubourg, par des sentiers vides, où il n'y a que de la lumière et +du silence. + +J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche à pas de loup, +avec des précautions extrêmes, par peur de madame Prune. + +Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, à côté des petits socques +et des petites sandales qui traînent toujours dans ce vestibule, il y a +tout un bagage prêt à partir, que je reconnais du premier coup d'oeil: +de gentilles robes sombres, qui me sont familières, pliées avec soin et +enveloppées dans des serviettes bleues nouées aux quatre bouts.--Je +crois même que j'éprouve une impression furtive de tristesse en voyant +sortir de l'un de ces paquets un coin de la boîte consacrée aux lettres +et aux souvenirs--dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite +maintenant en compagnie de divers minois de mousmés.--Une sorte de +mandoline à long manche, prête à partir aussi, est posée sur le tout +dans une gaine de soie bigarrée.--Cela ressemble au déménagement de +quelque gitane--ou plutôt cela me rappelle certaine gravure d'un livre +de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout à fait le même +attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chanté tout l'été, +portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine. + +Pauvre petit bagage!... + +Je monte sur la pointe du pied,--et je m'arrête, entendant chanter +là-haut chez moi. + +C'est bien la voix de Chrysanthème, et la chanson est gaie! J'en suis +dérouté, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de +venir. + +Il s'y mêle un bruit que je ne m'explique pas: _dzinn! dzinn!_ des +tintements argentins très purs, comme si on lançait fortement des pièces +de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante +exagère toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que +pendant les silences nocturnes; mais c'est égal, je suis intrigué de +savoir ce que ma mousmé peut faire.--_Dzinn! dzinn!_ est-ce qu'elle +s'amuse au palet, ou au _jeu du crapaud_,--ou à pile ou face?... + +Rien de tout cela! Je crois que j'ai deviné,--et je monte encore plus +doucement à quatre pattes, avec des précautions de Peau-Rouge, pour me +donner le dernier plaisir de la surprendre. + +Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre complètement +vidée, balayée, blanche, où entrent le clair soleil, et le vent tiède, +et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le +dos à la porte; elle est habillée pour la rue, prête à se rendre chez sa +mère, ayant à côté d'elle son parasol rose. + +Par terre, étalées, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos +conventions, je lui ai données hier au soir. Avec la compétence et la +dextérité d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette +sur le plancher et, armée d'un petit marteau _ad hoc_, les fait tinter +vigoureusement à son oreille,--tout en chantant je ne sais quelle petite +romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute à mesure.... + +Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le +dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai +été naïf de me laisser presque prendre à quelques mots assez réussis +qu'elle avait prononcés hier au soir en cheminant à mon côté,--à une +petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux +heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus +pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est +jamais passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur. + +Quand je l'ai assez regardée, je l'appelle: + +--Hé! Chrysanthème! + +Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir été vue +pendant ce travail. + +Elle a bien tort, pourtant, d'être si troublée,--car je suis ravi au +contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu +de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en +plaisanterie comme il avait commencé. + +--Une bonne idée que tu as eue là, dis-je, une précaution qu'il faudrait +toujours prendre, dans ton pays où tant de gens malintentionnés sont +habiles à imiter les monnaies. Dépêche-toi de finir avant que je m'en +aille, et s'il s'en est glissé de fausses dans le nombre, je te les +remplacerai bien volontiers. + +Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du +reste; elle a pour cela trop de politesse héréditaire et acquise, trop +de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied dédaigneux,--ganté +toujours de chaussettes immaculées avec étui spécial pour le premier +orteil,--elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces +piastres blanches. + +--Nous avons loué un grand sampan fermé, dit-elle pour changer la +conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille, +Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire.... +Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment. + +--Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses à faire en +ville, vois-tu, et l'ordre nous a été donné de rentrer tous à bord à +trois heures, pour l'appel général du départ. Et puis j'aime mieux me +sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine +sieste; je craindrais d'être attiré encore dans des petits coins, de +provoquer quelque scène déchirante au moment de la séparation.... + +Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément +je m'en vais, se lève pour me reconduire. + +Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons +l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes +nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison, +plongés dans une somnolence chaude. + +A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite +moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de +Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me +sentirais offensé s'il en était autrement. + +Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si +tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très +bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes +révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne, +dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi +quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces +jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales.... + +Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et +reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible, +dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours. + +En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la +regarder,--mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme +il convient à sa belle révérence finale.... + + + + +LIII + + +Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la +rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin +d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un +adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes +dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille. + +N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais +pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi +désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays +chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés +par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi +de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire +trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait +paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf +et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté +si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes, +_grimaçantes_.--A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans +les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires +innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace +cruelle, louche, forcenée;--elle est même dans les constructions, dans +les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes, +dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris +encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes. + +Et cette inquiétante intensité de physionomie qu'ont les choses +contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains, +avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperçoit +au passage, exerçant avec patience des métiers minutieux dans la +pénombre de leurs maisonnettes ouvertes.--Ouvriers accroupis, sculptant +avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement +obscènes, ces étonnantes merveilles d'étagère qui font tant apprécier, +par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.--Peintres +inconscients, jetant à main levée, sur fond de laque, sur fond de +porcelaine, des dessins appris par coeur ou transmis dans leur cervelle +par une hérédité millénaire; peintres automates, traçant des cigognes +pareilles à celles de M. Sucre, ou d'inévitables petits rochers, ou +d'éternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, à la très +insignifiante figure sans yeux, possède au bout des doigts le dernier +mot de ce genre décoratif, léger et spirituellement saugrenu, qui tend à +nous envahir en France, à notre époque de décadente imitation, et +devient déjà chez nous la grande ressource des fabricants d'_objets +d'art_ à bon marché. + +Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus +d'attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs,--je +ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement +qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit, +vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son +antiquité antédiluvienne; de sa momification de tant de siècles--qui va +bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact +des nouveautés d'occident. + +L'heure passe; peu à peu les siestes s'achèvent partout; les ruelles +étranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariolés. +Le défilé des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le défilé +des longues robes de magot surmontées de chapeaux melons ou canotiers. +Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, âpre +ici comme dans nos cités d'ouvriers,--et plus mesquine. + +A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de +moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences, +laborieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie +constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d'incurable singerie.... + +Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le +meilleur et le plus désintéressé de ma famille japonaise. Quand nos +courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, très +sensible à mon départ, il veut me reconduire jusqu'à la _Triomphante_ +pour veiller sur mes dernières emplettes, dans le sampan qui m'emporte, +et monter tout cela lui-même dans ma chambre de bord. + +C'est à lui, la seule poignée de main que je donne vraiment de bon +coeur, sans un arrière-sourire, en quittant ce Japon. + +Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de +dévouement et moins de laideur chez les êtres simples, adonnés à des +métiers physiques. + +Appareillage à cinq heures du soir. + +Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousmés sont là, +enfermées dans les étroites cabines, et leurs figures nous regardent par +les toutes petites fenêtres, se cachant un peu derrière des éventails, à +cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse, +nous voir encore une fois. + +Il y a d'autres sampans aussi, où des Japonaises inconnues assistent à +notre départ. Elles se tiennent debout, celles-ci,--sous des parasols +ornés de grandes lettres noires et bariolés de nuages aux couleurs +éclatantes. + + + + +LIV + + +Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes +s'effacent. Le pays des ombrelles rondes à mille plissures se referme +peu à peu derrière nous. + +Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses +trop ingénieuses et trop petites. + +Les montagnes boisées, les caps charmants s'éloignent.--Et tout ce Japon +finit en rochers pittoresques, en îlots bizarres sur lesquels des arbres +s'arrangent en bouquets,--d'une manière un peu précieuse peut-être, mais +tout à fait jolie.... + + + + +LV + + +Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune, +je regarde par hasard les lotus rapportés de Diou-djen-dji; ils avaient +résisté pendant deux ou trois jours; à présent ils sont finis, +pitoyables, semant sur mon tapis leurs pétales roses. + +Moi qui ai conservé tant de fleurs fanées, tombées en poussière, que +j'avais prises, çà et là, au moment des départs, dans différents lieux +du monde; moi qui en ai tant conservé que cela tourne à l'herbier, à la +collection incohérente et ridicule,--j'ai beau faire, non, je ne tiens +point à ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de +mon été à Nagasaki. + +Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j'ouvre mon +sabord. + +Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espèce de +crépuscule terne et morne descend, jaunâtre sur cette mer Jaune.--On +sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche.... + +Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'étendue indéfinie,--en leur +faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande, +à eux qui étaient Japonais.... + + + + +LVI + + +O Ama-Térace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, +dans les eaux de la rivière de Kamo.... + + + + + +OEuvres de Pierre Loti + + +1879 Aziyadé + +1880 Rarahu + +1881 Le roman d'un spahi + +1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch + +1883 Mon frère Yves + +1884 Les trois dames de la Kasbah + +1886 Pêcheur d'Islande + +1887 Madame Chrysanthème + +1887 Propos d'exil + +1889 Japoneries d'automne + +1890 Au Maroc + +1890 Le roman d'un enfant + +1891 Le livre de la pitié et de la mort + +1892 Fantôme d'Orient + +1893 L'exilée + +1893 Le matelot + +1894 Le désert. Jérusalem + +1894 La Galilée + +1897 Ramuntcho + +1898 Judith Renaudin + +1899 Reflets de la sombre route + +1902 Les derniers jours de Pékin + +1903 L'Inde sans les Anglais + +1904 Vers Ispahan + +1905 La troisième jeunesse de Mme Prune + +1906 Les désenchantées + +1909 La mort de Philae + +1910 Le château de la Belle au Bois dormant + +1912 Un pèlerin d'Angkor + +1913 La Turquie agonisante + +1916 La hyène enragée + +1917 Quelques aspects du vertige mondial + +1918 L'horreur allemande + +1919 Prime jeunesse + +1920 La mort de notre chère France en Orient + +1921 Suprêmes visions d'Orient + +1923 Un jeune officier pauvre, posthume. + +1924 Lettres à Juliette Adam, posthume. + +1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthème, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME *** + +***** This file should be named 18358-8.txt or 18358-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/5/18358/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Madame Chrysanthème + +Author: Pierre Loti + +Release Date: May 9, 2006 [EBook #18358] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<h1>Pierre Loti</h1> +<h1>MADAME CHRYSANTHÈME</h1> +<h2>(1887)</h2> +<hr style="width: 65%;" /> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="table" id="table"></a> +<h3>Table des matières</h3> +<a href="#MADAME"><b>A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU</b></a><br /> +<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br /> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a> +<a href="#XV"><b>XV,</b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a> +<a href="#XX"><b>XX,</b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a> +<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a> +<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a> +<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a> +<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a> +<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a> +<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a> +<a href="#XXXI"><b>XXXI,</b></a> +<a href="#XXXII"><b>XXXII,</b></a> +<a href="#XXXIII"><b>XXXIII,</b></a> +<a href="#XXXIV"><b>XXXIV,</b></a> +<a href="#XXXV"><b>XXXV,</b></a> +<a href="#XXXVI"><b>XXXVI,</b></a> +<a href="#XXXVII"><b>XXXVII,</b></a> +<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII,</b></a> +<a href="#XXXIX"><b>XXXIX,</b></a> +<a href="#XL"><b>XL,</b></a> +<a href="#XLI"><b>XLI,</b></a> +<a href="#XLII"><b>XLII,</b></a> +<a href="#XLIII"><b>XLIII,</b></a> +<a href="#XLIV"><b>XLIV,</b></a> +<a href="#XLV"><b>XLV,</b></a> +<a href="#XLVI"><b>XLVI,</b></a> +<a href="#XLVII"><b>XLVII,</b></a> +<a href="#XLVIII"><b>XLVIII,</b></a> +<a href="#XLIX"><b>XLIX,</b></a> +<a href="#L"><b>L,</b></a> +<a href="#LI"><b>LI,</b></a> +<a href="#LII"><b>LII,</b></a> +<a href="#LIII"><b>LIII,</b></a> +<a href="#LIV"><b>LIV,</b></a> +<a href="#LV"><b>LV,</b></a> +<a href="#LVI"><b>LVI</b></a><br /> +<a href="#LOTI"><b>ŒUVRES DE PIERRE LOTI</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="MADAME" id="MADAME"></a><a href="#table">A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU</a></h2> + + +<p><i>Madame la duchesse,</i></p> + +<p><i>Veuillez agréer ce livre comme un hommage de très +respectueuse amitié.</i></p> + +<p><i>J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas bien +correcte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais de +mauvais aloi, et j'espère y être parvenu.</i></p> + +<p><i>C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pas +même les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les +dérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en +apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois +principaux personnages sont</i> Moi, <i>le</i> Japon <i>et l'</i> Effet <i>que ce pays +m'a produit.</i></p> + +<p><i>Vous rappelez-vous une photographie—assez comique, j'en +conviens—représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés sur +une même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?—Vous +avez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entre +nous deux, si soigneusement peignée, avait été</i> une de mes voisines. +<i>Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans y +chercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,—comme vous recevriez +une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque, +rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les +saugrenuités...</i></p> + +<p><i>Avec un grand respect, madame la duchesse,</i></p> + +<p class="droit"><i>votre affectionné,</i> Pierre Loti.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a><a href="#table">AVANT-PROPOS</a></h2> + + +<p>En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous +un ciel plein d'étoiles.</p> + +<p>Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du +pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois +les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions +atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.</p> + +<p>—Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie....</p> + +<p>—Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.</p> + +<p>—Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de +chat.—Je la choisirai jolie.</p> + +<p>—Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.—Tu auras ta chambre chez +nous.—Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au +milieu des jardins verts.—Je veux que tout soit fleuri alentour; nous +habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis +de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....</p> + +<p>Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il +m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais +manifesté l'intention de prononcer des vœux temporaires chez des moines +de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer +avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.</p> + +<p>Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence +que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais +venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.—Et puis surtout, +vivre un peu <i>à terre</i>, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les +fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que +nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et +sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la +Chine et de la mort).</p> + +<p>Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire +était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre +ciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autres +étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se +tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà +l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous +vivifiait délicieusement,—nous rappelait nos nuits de quart +d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes....</p> + +<p>Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières, +à quelle distance effroyable!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue, +il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, +pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.</p> + +<p>Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel +avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de +l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile +pesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans +cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout +à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.</p> + +<p>Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, +comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous +éloigner de lui.</p> + +<p>—La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient +rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses +rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.</p> + +<p>Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre +deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une +bizarrerie symétrique—comme les «portants» d'un décor tout en +profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.—On eût dit que ce +Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous +laisser pénétrer dans son cœur même.</p> + +<p>Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki +qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande +brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air, +devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette +vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se +répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de +leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une +incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades +de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des +brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait +pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues +horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des +stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles +des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de +montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.</p> + +<p>Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...</p> + +<p>Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans +l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir; +au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus +touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule. +Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des +feuillages, étaient manœuvrées sans bruit, merveilleusement, par de +petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux +de femme.—A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs +devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales +s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure +lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts +qui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine; +leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho.</p> + +<p>Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une +étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre +qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans +l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres +s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les +plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des +poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de +pelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaient +rapprochés, comme dans les sites artificiels.</p> + +<p>...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie +en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode +mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus cela +surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note +lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits, +les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les +campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles....</p> + +<p>Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied des +vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait +quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons +du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les +quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y +manquait.</p> + +<p>Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on +l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus +essayer de voyager pour se distraire un peu....</p> + +<p>Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un +tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis.</p> + +<p>Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à +pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommes +et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris, +sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante +qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on +souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous +des petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes les +formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour +se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à +l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues, +inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des +boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites +cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant +faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes; +des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts à +être servis par portions à l'équipage;—et des porcelaines, des légions +de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un +tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse +prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à +la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot—et +toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses +révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores, +ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très +amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton des +marchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres +blanches....</p> + +<p>Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étant +donnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, très +désenchanté....</p> + +<p>Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, après +les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les +mouillages—(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons à +<i>pousser dehors</i>)—nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et +nous nous disions: Où sommes-nous vraiment?—Aux États-Unis?—Dans une +colonie anglaise d'Australie,—ou à la Nouvelle-Zélande??...</p> + +<p>Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une +frégate russe; toute une <i>concession</i> européenne avec des villas sur les +hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots. +Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses +communes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et des +milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peu +étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge +sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste +encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque +paravent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être... +avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai +épousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne; +les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image; +j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....</p> + +<p>A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par +enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié +leurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait à +chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les +petites bonnes femmes s'en allèrent.</p> + +<p>Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de +l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu +à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes, +toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile +qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées, +donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous +aurions été suspendus;—et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans +le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de +phosphore.</p> + +<p>Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes +à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus +infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le +jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant. +Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les +côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux +brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense, +étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous, +tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée, +descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse; +l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient. +Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux +nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et +ce chant des cigales,—qui est au Japon un des bruits éternels de la +vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard +tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,—on +l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une +cascade de cristal....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + + +<p>Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans +trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se +voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde +entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris +rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur +aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela +tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore +la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans +les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux +de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui +traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,—et +qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent +aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.—Et +toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des +tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait +dans une agitation extrême.</p> + +<p>Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment +aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!...</p> + +<p>Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,—qui sourit à mon idée de +promenade quand même:</p> + +<p>—Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie.</p> + +<p>Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une +espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous +sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous +l'averse.—La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite +trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse +et m'étends tout de mon long sur une natte—dans ce que l'on appelle la +«cabine» d'un sampan.</p> + +<p>J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant—qui +est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf. +Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me +voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte; +bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné +quelquefois—et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de +bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort: +enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti, +mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme +de vieux habitués de la mer.</p> + +<p>...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!—En +effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles +grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me +disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol +japonais.</p> + +<p>Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux, +irritante, insupportable.</p> + +<p>A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à +définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante—espèces de hérissons +humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir—bondissent +sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert +sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur +lequel des cigognes sont peintes en transparent,—et les voici qui me +sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.</p> + +<p>On m'avait prévenu: ce sont simplement des <i>djins</i> qui se disputent +l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque +brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des <i>djins</i> +ou des <i>djin-richisans</i>, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de +petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à +l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)</p> + +<p>Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,—aujourd'hui très mouillées,—et +leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent +un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors, +hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une +chaumière.—ils continuent de sourire, attendant mon choix.</p> + +<p>N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin +au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi +la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré, +me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais +quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire, mon +bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au +<i>Jardin-des-Fleurs</i>, mon ami!»</p> + +<p>J'ai répondu cela en trois mots appris par cœur, un peu à la manière +perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,—et +nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui, +tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles +cirées, enfermé comme dans une boîte;—toujours arrosés tous deux, +faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé.</p> + +<p>«Au <i>Jardin-des-Fleurs</i>», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même +de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne +pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la +leçon, et je sais beaucoup de choses: ce <i>Jardin-des-Fleurs</i> est une +<i>maison de thé</i>, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je +demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète, +blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir +peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la +jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient +l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin +et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....</p> + +<p>Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces +toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture! +Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou +gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais +vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des +potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en +parapluie, en sabots, piteux et troussé.</p> + +<p>Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je +m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans +quel pays je suis.—Cette capote de voiture a des trous qui me font +couler des petits ruisseaux dans le dos.—Ensuite, me rappelant que je +voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un +regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons +dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un +dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés +luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent +les choses.—Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal +assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se +trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons +devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit, +assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce.</p> + +<p>Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous +courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine; +on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si +étendue dans ce fond de vallée.</p> + +<p>Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle +direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard.</p> + +<p>Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois, +mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour +regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que +j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées, +détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de +hérisson, courbé sous la pluie.—Les gens qui voient passer ce petit +char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête +d'une épouse?...</p> + +<p>Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions +pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse +la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut +plus.—Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par +exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et +vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus +tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce +serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée +et injuste....</p> + +<p>Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande +montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et +nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à +terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à +pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures +de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La +verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses, +lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle +oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où +nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de +perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit +bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les +yeux.—La terre de ce pays est bien rouge.—Les herbes, les fleurettes +qui bordent le chemin me sont étrangères;—pourtant, dans la palissade, +il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins +des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a +une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute +autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un +mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants, +des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien +me croire n'importe où.</p> + +<p>Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons +ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.</p> + +<p>—Nous allons bien au <i>Jardin-des-Fleurs?</i> dis-je, inquiet de savoir si +j'ai été compris.</p> + +<p>—Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.</p> + +<p>Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la +montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande +maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là +que mon djin s'arrête.</p> + +<p>Comment, cette maison sinistre, le <i>Jardin-des-Fleurs?</i>—Il prétend que +oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui +aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.—Alors deux petites bonnes +femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé +des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très +correctes, mains et pieds d'enfant.</p> + +<p>A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre +le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?—Rien du tout, +c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en +avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me +déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison +nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne +sont pas trempées.</p> + +<p>Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la +propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.</p> + +<p>Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une +souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où +il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de +châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin +disparaître,—et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la +campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau +de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce +vide où il fait presque froid,—les deux petites bonnes femmes (qui sont +les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes +ordres dans des postures de soumission profonde.</p> + +<p>C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces +phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à +coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.—Il +paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.</p> + +<p>Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est <i>interprète, +blanchisseur et agent discret pour grands mariages</i>.—C'est parfait; on +le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des +servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de +papier.</p> + +<p>Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de +choses japonaises raffinées.—De mieux en mieux; on se précipite aux +cuisines pour commander cela.</p> + +<p>Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en +bas;—je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous +les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler +mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va +être ma fiancée de demain.—Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous +l'êtes,—à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature; +mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot +d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....</p> + +<p>...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un +moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et +je gêne.</p> + +<p>Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de +l'accueil—car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en +bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit +de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières; +évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on +improvisait pour moi l'appartement où je suis,—comme, dans les +ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la +représentation.</p> + +<p>Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je +tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours +noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.</p> + +<p>Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent +nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de +femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison +nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.</p> + +<p>Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je +le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes +admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y +cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un +temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté +qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée +d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois +suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent +immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses +presque fantastiques, est un jardin en miniature—où deux beaux chats +blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un +labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est +plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des +petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût +bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si +vert, avec des mousses si fraîches!...</p> + +<p>Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine; +un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la +voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une +extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves, +un peu lugubres....</p> + +<p>Tiens!... cela s'accélère à présent,—et on dirait même que l'on danse!</p> + +<p>Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,—par une +fente que j'aperçois là-bas.</p> + +<p>Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en +train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu +que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues +robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats +surmontés d'un chapeau européen de forme <i>melon</i>; figures niaises, +jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds, +de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de +petites tasses;—tous les accessoires et tous les restes d'une orgie +japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle +de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions +étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or; +grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de +fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la +guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;—elles sont +exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues +furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre +leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et +danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces +cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte +sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un +vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite +fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà +femme,—vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une +broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris +noires, des chauves-souris d'or....</p> + +<p>Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés, +froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon +lunch que l'on m'apporte.—Vite je retombe immobile, fixe, sur mon +coussin de velours noir.</p> + +<p>Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file, +avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la +théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites +assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de +petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant +à mes pieds toute cette dînette.</p> + +<p>A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens +entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je +connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est +si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, +avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et +comme vernis;—et ce petit service par terre;—et ce paysage entrevu par +la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;—et cette préciosité +qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette +voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière +la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter, +ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur +papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de +fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps +avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il +diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,—sans doute à cause +de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....</p> + +<p>En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille), +faisons la dînette.</p> + +<p>Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un +potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs +au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au +vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu, +inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, +de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,—manger à leur +manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je +m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,—d'un +raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien +comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me +plaire.</p> + +<p>...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein +jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté, +l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute. +Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de +suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne +adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon. +Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien +régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de +dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la +nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de +la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que +l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré +de peau naturelle, qui est très jaune....</p> + +<p>Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment! +Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à +côté.</p> + +<p>Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais +comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour +un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait! +Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver +mieux....</p> + +<p>Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la <i>Belle-Jardinière</i> +ou du <i>Pont-Neuf</i>, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la +fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence +à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les +genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le +bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en +aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la +politesse obséquieuse dans cet empire).</p> + +<p>—Vous parlez français, monsieur Kangourou?</p> + +<p>—Vi! Missieu!</p> + +<p>Nouvelle révérence.</p> + +<p>Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à +manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un +plongeon de la tête,—accompagné toujours du même bruit sifflant de +salive.</p> + +<p>—Une tasse de thé, monsieur Kangourou?</p> + +<p>Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire: +«J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin, +pour vous obéir...»</p> + +<p>Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:</p> + +<p>—Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une +huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux +filles charmantes, doit arriver....</p> + +<p>—Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur +Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.</p> + +<p>Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon +agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes +personnes disponibles à Nagasaki:</p> + +<p>—Voyons,—il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que +je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de +la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier +par un officier russe....</p> + +<p>»Ah! mademoiselle Abricot!—Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle +Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de +Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher: +ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins +de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment +l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux +mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle +est arrivée première avec un morceau composé <i>à la louange des petites +fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin</i>. Seulement elle +n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que +l'autre—et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait +eu étant enfant....</p> + +<p>*<i>Un yen vaut 5 francs.</i></p> + +<p>—Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes +personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles +qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la +danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui +chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???</p> + +<p>Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a +compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit:</p> + +<p>—Non, Missieu, non! Ce sont des <i>Guéchas</i>*, Missieu,—des <i>Guéchas!</i></p> + +<p>*<i>Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au +Conservatoire de Yeddo.</i></p> + +<p>—Eh bien, mais, pourquoi donc pas des <i>Guéchas?</i> qu'est-ce que cela +peut me faire, à moi, qu'elles soient des <i>Guéchas?</i>—Plus tard, quand +je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être +apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que +j'ai parlé d'épouser le diable....</p> + +<p>Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine +mademoiselle Jasmin.—Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout +de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès +ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui +demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de +Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine +d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par +mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la +loger dans une maison agréable et bien située,—ce qu'un galant homme +comme moi ne peut manquer de faire.</p> + +<p>Va pour mademoiselle Jasmin,—et séparons-nous, l'heure presse. M. +Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses +premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De +rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui +donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes +camarades de la <i>Triomphante</i>.</p> + +<p>C'est entendu.</p> + +<p>Saluts profonds,—on me rechausse à la porte.</p> + +<p>Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la +main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le +quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de +sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de +gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif +est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.—A +merveille, il aura ma pratique, c'est promis.—Allons-nous-en. Les +servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut +final et restent prosternées sur le seuil—tant que je suis en vue dans +le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + + +<p>Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement +qui depuis la veille est le mien.—Nous nous promenons, Yves et moi, au +premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce +vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas—un peu agacés +l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus +d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi, +tout à coup, je me sens froid au cœur, à l'idée que j'ai choisi et que +je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si +étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.</p> + +<p>Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent +l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à +examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont +compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment +les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues +bleues, à plumes....</p> + +<p>—Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.</p> + +<p>Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit +arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir. +Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce +pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.</p> + +<p>Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma +maison.—Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous, +pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales +ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le +pouce.—Et ces petits trous ont une garniture de bronze,—et, regardé de +près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui +s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de +cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple! +S'appliquer à une œuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à +mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand +châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires +imperceptibles,—et tout cela pour arriver à produire un effet +d'ensemble nul, un effet de nudité complète....</p> + +<p>Yves regarde encore, comme sœur Anne. Du côté où il se penche, ma +véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui +monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la +montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi, +ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté +opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin +d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec +tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux +cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un +crépuscule de juillet pourtant,—ces choses sont tristes. Il y a de gros +nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je +ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des +impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la +perspective d'y passer la nuit me serre le cœur....</p> + +<p>—Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,—je crois fort... que la +voilà!!!</p> + +<p>Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois—vue de dos—une petite +poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un +dernier coup d'œil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis +de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son <i>obi</i> en satin mauve; +un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier +rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes +l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma +fiancée qu'on m'amène!!...</p> + +<p>Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune, +ma propriétaire, et son vieux mari;—ils sont en prières devant l'autel +de leurs ancêtres.</p> + +<p>—Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé, +le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits +pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous +les accessoires de ma réception!</p> + +<p>J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se +déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous +regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....</p> + +<p>Entre une vieille dame,—deux vieilles dames,—trois vieilles dames, +émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous +rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le +genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,—puis des jeunes tout +à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le +quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en +politesses réciproques: et je te salue—et tu me salues,—et je te +ressalue, et tu me le rends—et je te ressalue encore, et je ne te le +rendrai jamais selon ton mérite,—et moi je me cogne le front par terre, +et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre +pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne +s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la +figure contre le parquet.</p> + +<p>Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la +fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin +émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon +d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle +Jasmin ma fiancée!!...</p> + +<p>Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon, +je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à +thé—avec son air bébête, son minois bouffi,—ses petits yeux percés à +la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la +plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.</p> + +<p>Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement +même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire +me quitte tout à fait et je me sens au cœur un froid plus profond. +Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...</p> + +<p>Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou +paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La +voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes +voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi +une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,—tandis que pour me +donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites +tasses, les petits pots, les braises....</p> + +<p>Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou +m'interroge anxieux:</p> + +<p>—Comment me plaît-elle?</p> + +<p>Et je réponds à voix basse mais résolument:</p> + +<p>—Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!</p> + +<p>Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La +consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les +pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou: +«Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les +voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard, +discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à +présent, pour ces personnes si polies!»</p> + +<p>Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent +l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses +navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour +des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que +je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'<i>honnêteté</i> (c'est un mot +de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience, +de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis +dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne +l'aurais cru, à un vrai mariage.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M. +Kangourou, consterné lui-même.</p> + +<p>J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:</p> + +<p>—Elle est bien jeune, dis-je,—et puis trop blanche; elle est comme nos +femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.—Mais +c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous +assure qu'elle est jaune....</p> + +<p>Yves se penche à mon oreille:</p> + +<p>—Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau, +avez-vous remarqué celle qui est assise?</p> + +<p>Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à +contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui +s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux +à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous +les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une +teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche +légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins +jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme. +Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant +d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.</p> + +<p>—Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé, +là-bas?</p> + +<p>—Là-bas, monsieur?—C'est une personne appelée mademoiselle +Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour +voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution +pour son affaire manquée.</p> + +<p>Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa +japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en +face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux, +qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse, +avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de +reculer, moitié maussade, moitié souriante.</p> + +<p>—Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien +s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...</p> + +<p>Elle n'est pas mariée!—Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas +proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait +une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son +piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme +pour un gros chagrin.</p> + +<p>—Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un +air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à +présent.</p> + +<p>Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les +négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux +baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures +desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les +phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches, +il nous renvoie, nous deux, sous la véranda—et nous regardons, dans les +profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki +bleuâtre où l'obscurité vient....</p> + +<p>De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou, +qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour +parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je +m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins +au sérieux.</p> + +<p>—Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce +que cela va finir?</p> + +<p>—Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.</p> + +<p>Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.</p> + +<p>Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que +l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir +de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière +moi.</p> + +<p>La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.</p> + +<p>Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient +me dire:</p> + +<p>—C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt +piastres par mois,—au même prix que mademoiselle Jasmin....</p> + +<p>Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de +m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter +avec elle cette case isolée....</p> + +<p>Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un +piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression, +elle a presque un air de penser, celle-ci....</p> + +<p>Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de +jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel +mariage; moi non plus, je l'avoue.</p> + +<p>—Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille, +frère, vous pouvez me croire!</p> + +<p>Ces gens, ces mœurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas, +de tout cela: «Oh! par exemple!...»—et l'idée d'en écrire une longue +lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.</p> + +<p>Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour +toucher sa petite patte fine;—du reste, si je l'épouse, il en est bien +cause;—je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle +était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une +femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai +peut-être....</p> + +<p>Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes +multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments, +politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre +l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout +le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix +des choses polies....</p> + +<p>—Faut <i>pousser dessus?</i> dit Yves en riant (une locution et un procédé +qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).</p> + +<p>Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de +civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à +voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange +logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé, +les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.</p> + +<p>—Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.</p> + +<p>A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux +bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui +s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons +flexibles—qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une +canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux +nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la +montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une +vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène +à la ville.</p> + +<p>Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse, +exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore +les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le +lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant +au fond duquel est Nagasaki.</p> + +<p>Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers +rapides qui conduisent à la mer.</p> + +<p>Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me +réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des +marionnettes....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + + +<p class="droit">10 juillet 1885.</p> + +<p>C'est un fait accompli depuis trois jours.</p> + +<p>En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite, +dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état +civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur +un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui +étaient jadis des <i>Samouraï</i> en robe de soie,—et qui sont des +<i>policemen</i> aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.</p> + +<p>Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et +sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air +d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes +tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux, +représentaient la loi.</p> + +<p>Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom, +prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très +extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités +civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au +faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème; +permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la +durée de mon séjour au Japon.</p> + +<p>Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très +gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala, +un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.</p> + +<p>Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les +habitudes se créent tout doucement.</p> + +<p>Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille +avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et +joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons +tristes....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + + +<p>Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits +paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des +bouquets,—et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel, +un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.</p> + +<p>La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de +Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un +faubourg paisible, au milieu des jardins verts;—elle est toute en +panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet +d'enfant.—Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux +toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très +vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples; +à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de +féerie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + + +<p>Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela +partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur +soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par cœur cette jolie +coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser +quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en +un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un +peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de +lézard.</p> + +<p>Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose +d'assez à part.</p> + +<p>D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur +leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve +guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint +en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type +distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare, +surtout à Nagasaki.</p> + +<p>Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie, +qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop +petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus +brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits, +quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.</p> + +<p>Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!—D'une +joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux +quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.</p> + +<p>Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut +bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage +m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à +parier qu'il ne s'y passe rien du tout.—Et quand même, cela me serait +si égal!...</p> + +<p>Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces +insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + + +<p>Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme +religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.</p> + +<p>Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie +et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller +de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque, +de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais +être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais +dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré +que recouvre une peau de serpent.</p> + +<p>Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une +couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des +nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont +un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et +les phalènes viennent danser autour.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque +bien.—En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est +assez pitoyable.</p> + +<p>Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à +Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne +disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre +mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des +choses.</p> + +<p>Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop +vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer +pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand +j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en +dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui +je dois mon bonheur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + + +<p class="droit">12 juillet.</p> + +<p>Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,—à cinq heures le +soir, après le travail du bord.</p> + +<p>Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de +politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous +vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic, +nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets, +pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les +bazars.</p> + +<p>Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer +qu'elle est charmante.</p> + +<p>Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et +quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne +pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce +merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,—je me sens triste à +pleurer....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + + +<p class="droit">13 juillet.</p> + +<p>Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de +Diou-djen-dji,—sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent +années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un +tamtam—au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence +de deux heures du matin, passa en galopant:</p> + +<p>—<i>Nidzoumi!</i> (les souris!), dit Chrysanthème.</p> + +<p>Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien +différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis +ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune +femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur +nocturne.—«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul, +sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous, +un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et +elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée: +«Setchan!» (les souris!)....</p> + +<p>Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce +fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;—je +regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me +demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris +d'écœurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....</p> + +<p>J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les +profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un +sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes +au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant +la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient +nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence +semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et +d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore +dormi sous le regard de ce dieu-là....</p> + +<p>Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai +à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.—Hélas! non, +elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop +étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue +avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la +nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en +grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient +jusqu'à l'épaule de ses manches larges.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait +Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie +de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant +pourquoi je ne venais pas dormir,—et je retournai me coucher auprès +d'elle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + + +<p class="droit">14 juillet.</p> + +<p>Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois +en notre honneur et salves d'artillerie.</p> + +<p>Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an +dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison +familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté +hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une +treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de +mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de +faire mes devoirs.—Oh! ce temps où je <i>faisais mes devoirs</i>... avais-je +assez la tête ailleurs,—aux voyages, aux pays lointains, aux forêts +tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc +de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes +d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, +prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en +promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou +la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, +ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très +mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,—tandis que je +retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année +dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des +versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes +araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes +trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des +lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, +souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, +l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et +passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à +reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes +variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles +précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque +été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....</p> + +<p>Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement +au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue +est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout, +dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste, +par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, +n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un +losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera +n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de +l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus +japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.</p> + +<p>D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me +mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an +dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis +mon entrée au monde,—et celui-ci, plus agité, au milieu de choses +étranges.</p> + +<p>Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides +nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file +indienne, chacun dans un petit char sautillant,—nous entraînent jusqu'à +l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de +géants qui monte tout droit dans la montagne.</p> + +<p>C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est +large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant +et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste +absolument avec les mièvreries d'alentour.</p> + +<p>Nous grimpons, nous grimpons,—Chrysanthème nonchalante, faisant la +fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints +sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes +portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive. +En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules +choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on +ne les dirait pas japonaises.</p> + +<p>Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces +immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il +n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent +une couleur un peu gaie, un peu éclatante.</p> + +<p>Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux +tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand +cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à +main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à +mi-montagne et au fond duquel se trouve la <i>Donko-Tchaya</i>,—en français: +la <i>maison de thé des Crapauds</i>.</p> + +<p>C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une +table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches +(aspect funéraire),—et deux <i>mousmés</i> très rieuses s'empressent à nous +servir.</p> + +<p><i>Mousmé</i> est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est +un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce +mot, de la <i>moue</i> (de la petite moue gentille et drôle comme elles en +font) et surtout de la <i>frimousse</i> (de la frimousse chiffonnée comme est +la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français +qui le vaille.</p> + +<p>Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette <i>Donko-Tchaya</i>, qui est +d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre, +sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à +côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle +a emprunté son nom attrayant.—Crapauds heureux qui se promènent et +chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels +les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un +d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une +voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds +français.</p> + +<p>Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de +la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs +enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, +partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois +d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu +uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds, +la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable +déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au +fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, +bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et +les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert +foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants +ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de +nations,—tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France +lointaine.</p> + +<p>Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à +boule rouge: il représente cet <i>Empire du Soleil Levant</i> où nous sommes.</p> + +<p>A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc, +il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne +alentour est silencieuse.</p> + +<p>Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se +refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur +parmi les jeunes femmes.—Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du +tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de +rouge,—et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé +au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères +effrayantes dans des nuages.</p> + +<p>Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme +elle l'avait souhaité.</p> + +<p>Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son +tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille +mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle, +ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et +sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne +m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont +tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave +frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.</p> + +<p>Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces +montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à +coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations +de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus +effroyable: <i>Boum!</i> apporté par une bouffée de la brise qui se lève.</p> + +<p>—<i>Nippon Kané!</i> nous explique Chrysanthème.</p> + +<p>Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. <i>Nippon +Kané</i> (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!—C'est la +cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de +nous.—Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini +de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un +frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable +dans l'air.</p> + +<p>Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses +flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les +manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras +gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la +couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile +d'oiseau;—ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....</p> + +<p>La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons, +Yves et moi, la <i>concession</i> européenne, pour rentrer à bord et +reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant +une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en +l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute +la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la <i>Triomphante</i> qui +jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre +«Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du +gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans +tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour +attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....</p> + +<p>Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En +rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par +une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, +luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou +quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le +tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de +leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et +de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si +effrontées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + + +<p class="droit">18 juillet.</p> + +<p>Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme +moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même +une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans +difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.</p> + +<p>Et naturellement nous recevons toutes ces dames.</p> + +<p>D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée +au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que +Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, +celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le +couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être +quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur +Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame +Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et +déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me +menait quelquefois au théâtre des <i>Animaux savants</i>; il y avait là une +certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une +guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.</p> + +<p>Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande +promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à +moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant, +je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse +de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous +ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs +révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant +Chrysanthème, la reine de céans.</p> + +<p>On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras +dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de +bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;—et c'est +gentil, paraît-il....</p> + +<p>Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en +dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,—avec +la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit; +remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes +les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher +et de dormir.—On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des +feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes +jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop, +quand la lune est absente ou voilée.</p> + +<p>Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche +en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde, +où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et +tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et +le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.</p> + +<p>Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se +prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la +promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi +vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons +si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles +traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures +de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans, +ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend +leurs éclats de rire.</p> + +<p>Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les +Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont +drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons: +«Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela +dans leur manière.</p> + +<p>Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de +quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où +passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées +des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes +boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples, +aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y +brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches +merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des +guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs +bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture, +montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le +torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés +à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à +l'air bonhomme.</p> + +<p>Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes +dans ces bazars!</p> + +<p>Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à +pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des +hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux +de la rade;—quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) +s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la +robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de +leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des +marchandages, des bibelots,—des rires....</p> + +<p>Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme +aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les +ceintures, les fleurs.—Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent +des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule, +par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement +imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un +mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme. +Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les +peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs +de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des +nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la +figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une +longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire +une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours +du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à +surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de +cervelles tournées à l'envers des nôtres....</p> + +<p>Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les +petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de +connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la +grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens +souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges—dans des +jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où +il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine. +On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût +ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la +glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.</p> + +<p>Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus +maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé +exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait +au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,—un peu forcé, mais +cependant frais et gracieux....</p> + +<p>Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....</p> + +<p>Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel +étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort, +pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de +nattes....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + + +<p>Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le +Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos +femmes; il en est le <i>Komodachi taksan takaï, l'ami très haut</i> (comme +elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu +d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident +intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit +beaucoup à nos dépens.</p> + +<p>Cet <i>ami très haut</i> de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner +ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec +mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma +propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + + +<p>M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux +impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au +rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de +quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.</p> + +<p>*<i>En japonais: Sato-San et Oumé-San.</i></p> + +<p>Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur +autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues +oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour +d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.—A leurs +moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée, +des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très +bon.</p> + +<p>M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa +robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un +pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz +légèrement teintées de grisâtre.</p> + +<p>Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils +rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi +qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à +quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque +service.</p> + +<p>Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives +(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de +jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire. +Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune +fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à +pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu, +mais qui sont bien fraîches, bien rouges....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + + +<p>Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le +Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins +d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres +insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,—tout ce monde +est chez nous.</p> + +<p>Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque +scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de +voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,—en +me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête +baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un +éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + + +<p>Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle +doit traîner beaucoup....</p> + +<p>A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir +y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de +la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A +défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de +ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de +Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de +mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....</p> + +<p>Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été +lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles +lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues, +dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda, +comme cette ville était jolie à regarder dormir!...</p> + +<p>Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en +somme.—D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût +physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré +tout....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + + +<p>Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit +et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à +n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure +fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous +l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux +murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est +comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région +de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de +fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air +de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de +vivre.</p> + +<p>Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,—avec le cri de +cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au +Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux +planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un +timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la +douleur.—Et les montagnes répètent leur cri.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + + +<p>Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la +petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce +qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des +situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa +désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle +maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses; +grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à +voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des +baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,—et le +trichent,—et se disputent,—et se pâment de rire.</p> + +<p>Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais +j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée +de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce +«frère» et moi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + + +<p>Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;—un +grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent +là-haut, surtout pour le <i>komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême +hauteur)</i>.</p> + +<p>Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites +belles-sœurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.</p> + +<p>J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.—On hésitait +à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la +présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était +415!</p> + +<p>Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,—un +surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit +Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou +peu s'en faut, à la porte d'une pagode.</p> + +<p>Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au +contraire ce parent-là.</p> + +<p>Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois +que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer +en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2> + + +<p>J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi +brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de +Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.</p> + +<p>Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou +abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air +chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que +Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent, +dès l'entrée, sur ces grands calices roses.</p> + +<p>Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil +de sieste.</p> + +<p>...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par +Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse +japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.</p> + +<p>...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses +épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps +couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne +délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme +des ailes—et sa longue guitare gisait à son côté.</p> + +<p>Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à +quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y +aurait clouée.</p> + +<p>Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée, +officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant +cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et +maître,—et s'avança pour la réveiller.</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me +plaît mieux ainsi!</p> + +<p>J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits +socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout +doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.</p> + +<p>Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours +dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,—et puis, +au moins, elle ne m'ennuie pas.—Peut-être, qui sait? si j'avais le +moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son +cœur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de +pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée, +tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....</p> + +<p>Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les +cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné +de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui +tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et +chaud....</p> + +<p>Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur +terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs +lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal +autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que +tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes +premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et +tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que +vraiment ce n'est que cela,—<i>n'était-ce</i> que cela? ou bien y a-t-il une +erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir +encore?...</p> + +<p>...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire +frissonner,—et grêle, grêle autant que le chant des cigales,—commença +de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte +mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air +silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient +ensemble....</p> + +<p>Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique, +me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment +je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle; +mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous +sommes seuls.)—Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire +et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse +d'écouter ta petite improvisation étrange.»—C'est singulier que la +musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément, +celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle +pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent +dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?...</p> + +<p>...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec, +sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte, +apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence.</p> + +<p>—Entrez, entrez, monsieur Kangourou!—Oh! comme vous arrivez à point, +au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses +japonaises!...</p> + +<p>C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous +présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose +correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2> + + +<p>En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous, +on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de +jardins,—puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers +qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les +buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes +tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles +et des siècles, on monte là des morts.</p> + +<p>Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il +semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne +pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des +lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se +tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des +terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par +de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en +temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la +même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.</p> + +<p>Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques +qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières +abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans +la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux +petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que +l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à +fait perdues dans le recul mystérieux des temps.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2> + + +<p>Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.</p> + +<p>Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des +haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre. +Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le +même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux +voyageurs dans les hôtelleries.</p> + +<p>Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très +drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, +on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques +tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en +sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème +goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant +le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait +une grimace,—en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après, +avec horreur.</p> + +<p>Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais +ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire +ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de +petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, +une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz +cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol +(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse +avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette +bleue;—brasse ces choses ensemble;—porte le bol à ses lèvres et +enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au +fond de son gosier.</p> + +<p>Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les +dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit +ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2> + + +<p class="droit">2 août.</p> + +<p>En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était +installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés +comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.</p> + +<p>Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et +chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose +exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton +dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps; +elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux +crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la +grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation +des morceaux tragiques).</p> + +<p>Yves lui jeta un regard indigné:</p> + +<p>—Oh! par exemple! dit-il,—mais c'est la voix d'une... (dans son +étonnement, les mots lui manquaient)—c'est la voix d'un... d'un +monstre!...</p> + +<p>Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir +ce que j'en pensais.</p> + +<p>D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves, +parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de +paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.</p> + +<p>—Il te va très bien, Yves, je t'assure.</p> + +<p>—Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un <i>nid de pie</i>, moi je +trouve!</p> + +<p>Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un +cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme +un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze +noire,—un air de prêtres catholiques; le principal personnage du +défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit +palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés, +cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans +des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui +sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent +après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où +sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....</p> + +<p>Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire +place.—Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves +se découvre, ôte son <i>nid de pie</i>....</p> + +<p>C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais... +cela en avait si peu l'air....</p> + +<p>Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans +la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre +cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et +ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu +agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....</p> + +<p>On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant.</p> + +<p>Demain, on n'y pensera plus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2> + + +<p class="droit">4 août.</p> + +<p>La <i>Triomphante</i>, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma +maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs +éraillés pendant le long blocus de Formose.</p> + +<p>Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en +canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est +situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite +vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent +au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre +mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les +branches.</p> + +<p>Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la +facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit, +et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des +villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.</p> + +<p>Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre +Yves,—auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête.</p> + +<p>D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème.</p> + +<p>C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu +plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2> + + +<p>Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à +Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien +sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'<i>ami d'une surprenante +hauteur</i>, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux +lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.</p> + +<p>Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements +semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons +sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent +très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous +confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et +enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois, +fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se +montrer polies.</p> + +<p>Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans +les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de +fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!—On +dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre +surveillance.</p> + +<p>Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez +nous,—Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué, +s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras.</p> + +<p>Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de +Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène +aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner +la <i>Triomphante</i>.</p> + +<p>Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de +notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans +l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons +ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous.</p> + +<p>S'il est très tard,—ce qui arrive quelquefois,—nous trouvons en +rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M. +Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une +vraie chambre européenne.</p> + +<p>Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à +celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune, +qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;—presque +une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre +coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha +doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène +habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond, +tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes +grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque +grosse araignée des jardins,—qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le +soir.—«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de +son doigt.—Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser +dehors....</p> + +<p>Autour de nous règne un silence qui serre presque le cœur, après tous +ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent +de finir;—un silence de campagne, un silence de village endormi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2> + + +<p>Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on +ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons +japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la +mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits +nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins +étouffés, plus ou moins lointains.</p> + +<p>Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal, +grincent, font tapage dans leurs rainures usées.</p> + +<p>Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il +faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour +clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En +général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère, +peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec +ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie.</p> + +<p>Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse +tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, +qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et +qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur +assortie.</p> + +<p>La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles, +qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.</p> + +<p>Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de +s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent +être subies.</p> + +<p>Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée, +en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de +porcelaine avec des charbons toujours allumés,—et enfin un petit vase +en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte +à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les +Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les +mêmes choses disposées de la même façon,—et partout, au milieu des +appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)</p> + +<p>Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce +mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient +microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu +que des fils de soie.</p> + +<p>Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la +pipe est finie.—Ensuite, <i>pan, pan, pan, pan</i>, on frappe le tuyau très +fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette +cendre qui ne veut jamais sortir;—et ce tapotage, qui s'entend partout, +dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour, +drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits +caractéristiques de la vie humaine....</p> + +<p>—<i>Anata, nomimasé!</i> (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème.</p> + +<p>Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes +lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,—et je n'ose pas refuser, +par courtoisie; mais c'est âcre, détestable....</p> + +<p>Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais +rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert, +l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse +passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou +d'autres phalènes étourdies.</p> + +<p>Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand +violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y +défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites +harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de +lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors, +jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande +musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, +comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des +rats et des hiboux....</p> + +<p>...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer +sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,—quand soufflera certain +vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade +profonde, avec l'extrême matin.</p> + +<p>Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer: +ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné +dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains +gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil +très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze, +remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre +et déplaisante.</p> + +<p>Ensuite: <i>pan, pan, pan, pan</i>, contre la boîte, pour secouer la cendre. +Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible—qui réveille +madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de +fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;—alors, à ce bruit d'en +haut, répond d'en bas un autre: <i>pan, pan, pan, pan</i>, tout à fait +pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2> + + +<p>Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les +panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de +quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut +faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête +de la lumière revenue.</p> + +<p>Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous +arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule, +régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts +d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela +se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés +n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs—ou +bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux +disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière; +c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une +vieille bique en délire....</p> + +<p>«<i>Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on +invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance +de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts +empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres +personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de +l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les +Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc.</i>»</p> + +<p>«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô +Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple +qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très +sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit +les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés +et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer. +Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans +la rivière de Kamo.—Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme +du monde.—Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et +l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de +conserver la santé de ma famille,—et surtout la mienne, à moi, qui, ô +Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.»</p> + +<p>Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste +interminable des ancêtres.</p> + +<p>De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout +cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre.</p> + +<p>Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant +humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient, +se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans +l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela +arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression +religieuse.</p> + +<p>Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui +vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins +d'été,—tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha +souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par +les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent +notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues +flèches d'or.</p> + +<p>C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à +la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,—et regagner mon +navire.</p> + +<p>Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les +matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli....</p> + +<p>-----------</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2> + + +<p>Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre +mariage ne durera pas.</p> + +<p>Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches +fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement +(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable). +Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les +étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont +disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des +craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là +les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires +pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter.</p> + +<p>Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la +boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de +fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une +usine des environs de Londres.—Naturellement c'est comme chose d'art +exotique, comme <i>bibelot</i>, que Chrysanthème la préfère à d'autres +mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède.</p> + +<p>—On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de +l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince, +taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on +introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de +fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou +d'oiseaux.</p> + +<p>Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais +reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San» +(Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en +japonais, avec un air de femme sérieuse:</p> + +<p>—Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.</p> + +<p>Oh! ces amies de Chrysanthème, quels minois elles ont! Il y a leurs +portraits, dans cette même boîte; leurs photographies, collées sur des +<i>cartes de visite</i> qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de +Nagasaki: des petites personnes qui étaient faites pour figurer +gentiment dans des paysages d'éventail et qui se sont efforcées d'avoir +un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tête en leur +disant: «Ne bougeons plus.»</p> + +<p>Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,—et surtout les +réponses que leur fait ma mousmé....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2> + + +<p class="droit">10 août.</p> + +<p>Ce soir, grande pluie; nuit épaisse et noire. Vers dix heures, revenant +d'une de ces maisons de thé à la mode que nous fréquentons beaucoup, +nous arrivons, Yves, Chrysanthème et moi, à certain angle familier de la +grand'rue, à certain tournant où il faut quitter les lumières et le +bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers +à pic qui montent chez nous, à Diou-djen-dji.</p> + +<p>Là, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une +lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont +nous sommes les pratiques assidues.—C'est inouï la consommation que +nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures +représentent invariablement des papillons de nuit ou des +chauves-souris.—Au plafond de la boutique, il y en a des quantités +énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte +sur une table pour les attraper.—Le gris ou le rouge sont nos couleurs +habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes +vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher +une,—à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on +les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame +Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos +honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais +voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité +des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire +des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables +qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.—C'est bien, nous +connaissons ce manège par cœur. Si cela l'impatiente, cette vieille +dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de +petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de +dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue +très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit +remonter sous une pluie battante.</p> + +<p>*<i>En japonais O Séï-San.</i></p> + +<p>Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu, +grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce +logis de là-haut?...</p> + +<p>L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins +rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées +dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des +mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même +sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant +claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un +tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie.</p> + +<p>Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant +notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller +déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre +secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation.</p> + +<p>Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a +une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir; +c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons +toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.—Très +sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle +forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de +petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,—et, à cause +des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre +son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur +des branches de cyprès fines et fraîches.</p> + +<p>*<i>En japonais: Tôki-San.</i></p> + +<p>Pauvre 415, quelle providence pour nous!—Il reparaît déjà, cet +excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau +ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux +parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre +parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se +servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont +drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec +l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.</p> + +<p>Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue +câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:</p> + +<p>—Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je +suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.</p> + +<p>La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils +grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et +dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.</p> + +<p>De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de +tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue +cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables. +Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des +terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos +têtes.</p> + +<p>On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,—mais là-bas, très +loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel; +il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs, +de rires.</p> + +<p>Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur +orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées +ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes +toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels +d'ancêtres;—mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les +traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par +rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou +s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à +côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en +indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.</p> + +<p>Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin, +par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque +danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.</p> + +<p>Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons +l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème. +Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le +bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.</p> + +<p>Et enfin, enfin, voici notre logis!—Porte close; obscurité et silence +profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et +de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.</p> + +<p>Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre +encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de +louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire +coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les +conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de +suite,—bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous, +secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée, +et montons dans notre appartement.</p> + +<p>Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre, +la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est +bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause +de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil, +il fait toujours bon rentrer chez soi....</p> + +<p>Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à +l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses +forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières +trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une +chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous +logeons.—Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien, +non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,—peintes en +grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées: +l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre +qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au +bout d'un mois de Japon!...</p> + +<p>Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est +venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des +regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème.</p> + +<p>Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une +crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête. +De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait +mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en +lui....</p> + +<p>On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent; +des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la +montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la +petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème +s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air <i>peuple</i> dans +le plus mauvais sens du mot.</p> + +<p>Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves +à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2> + + +<p class="droit">12 août.</p> + +<p>Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.—Le ménage Charles N*** et +Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits +bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants, +insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser +de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité +obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui +venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de +leur belle-mère, situation bien pénible.—Et puis Charles N*** se croit +trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que +nous a procurés M. Kangourou, sont des <i>demi-jeunes filles</i>, si l'on +peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger +roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu....</p> + +<p>Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.</p> + +<p>Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer +m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet +affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu +des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles.</p> + +<p>Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle +Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents +de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour +loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français +morganatiquement marié à une Japonaise,—et la terreur les prenait +d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me +priaient de partir.</p> + +<p>Le lendemain donc, accompagné de l'<i>ami d'une invraisemblable hauteur</i> +qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil, +dans le but d'y faire une scène affreuse.</p> + +<p>Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement; +quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le +<i>tutoiement d'infériorité</i> et la <i>conjugaison familière</i> qui est à +l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de +tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes.</p> + +<p>—Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel +pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les +portefaix des rues?</p> + +<p>Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées.</p> + +<p>—Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable +personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux +lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la +jeune personne que... avec laquelle....</p> + +<p>—Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe +méprisable, il n'y a pas trois semaines!</p> + +<p>Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je +retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a +dessiné Chrysanthème:</p> + +<p>—Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde!</p> + +<p>Survient un très haut chef—petit vieux grotesque en redingote +noire—qui de son bureau écoutait la scène:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux +officiers français?</p> + +<p>Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en +promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre +pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans +rendre les saluts.</p> + +<p>M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera +plus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2> + + +<p class="droit">23 août.</p> + +<p>Le séjour de la <i>Triomphante</i> dans le bassin, l'éloignement où nous +sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours +pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème.</p> + +<p>On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de +petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des +paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français; +mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et +d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans +bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à +fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent.</p> + +<p>Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et +des fouillis de verdure.</p> + +<p>Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus +jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons.</p> + +<p>Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout +noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait +de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps.</p> + +<p>Yves les regarde, étonné:</p> + +<p>—Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à +l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une +chauve-souris qui avait affaire à moi.</p> + +<p>Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte, +précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme +on fait pour les fleurs.</p> + +<p>Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une +gamelle, le regarde d'un œil drôle:</p> + +<p>—Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2> + + +<p class="droit">24 août.</p> + +<p>Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème.</p> + +<p>Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer +ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour +<i>caler les mâts de hune, amener les basses vergues</i>, prendre toutes les +dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout +s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes +surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un +air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits +sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de +bambou, de la terre.</p> + +<p>Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il +semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande.</p> + +<p>Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses +sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.—Alors je +tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les +verdures mouillées:—il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des +buissons de camélias et de bambous.</p> + +<p>...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très +vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres +séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de +granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les +Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la +lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée +de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de +tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces +d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom, +qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous +cette obscurité des nuages et des branches.</p> + +<p>Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes +qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit +partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins +solitaires.</p> + +<p>Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours +dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres +ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les +touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en +tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première +impression de grand vent dans les bois—dans les bois de la Limoise, en +Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma +petite enfance.</p> + +<p>Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes +yeux ont vu dans la campagne,—et les années rapides ont passé sur ce +souvenir—et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé....</p> + +<p>J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité. +Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en +ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais +avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie; +c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences +antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à +venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des +attentes de merveilles de toute sorte—que le monde et la vie me +réservaient sans doute pour plus tard—pour quand je grandirais. Eh +bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses +vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à +peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en +avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera +bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en +irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de +mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles +patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment +et jamais embrassés....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2> + + +<p>M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans +l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux +cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable, +comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et, +dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main +levée avec une si élégante aisance.</p> + +<p>Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai +bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un +rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une +petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se +baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes +d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants +crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres +folâtrant sous son ventre.</p> + +<p>M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il +excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut +s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don +d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante: +d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les +plumes, crac, crac, crac,—une douzaine de coups de son habile pinceau, +tenu d'une main très joliment posée,—et ça y est, et d'un réussi +toujours!</p> + +<p>M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois +ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune, +paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à +présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des +sourcils rasés si correctement...—enfin madame Prune, paraît-il, +recevait autrefois beaucoup de messieurs,—des messieurs qui venaient +toujours isolément,—et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune +était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son +ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre, +le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des +attitudes variées....</p> + +<p>Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge +possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de +genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2> + + +<p class="droit">Dimanche 25 août.</p> + +<p>Vers six heures du soir, pendant mon quart, la <i>Triomphante</i> quitte sa +prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de +manœuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied +des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un +nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont +balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les +lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le +grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes +errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces +pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une +splendeur printanière, se sont rafraîchies—comme s'avivent d'un éclat +mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les +jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers +le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la +migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.</p> + +<p>A huit heures, à la nuit, la manœuvre étant terminée, je m'embarque +avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me +ramener dans mon logis.</p> + +<p>A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable, +dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à +Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans +qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.</p> + +<p>En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut +perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la +guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre +les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis +Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très +nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches +retombantes, accoudée comme pour nous attendre.</p> + +<p>Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante, +mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins +bras.</p> + +<p>Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque +oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien. +Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour +une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos +lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la <i>Triomphante</i>, elle espérait +bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour +occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec +Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!</p> + +<p>—Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux, +entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....</p> + +<p>Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il +faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce +soir.</p> + +<p>Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande +promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de +Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si +cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous +mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme +nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons +à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la +<i>Tortue Sauteuse!</i> Toute la ville y sera; tous les camarades mariés +viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et +Jonquille, avec l'<i>ami d'une invraisemblable hauteur</i>. Et elles deux, +pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le cœur très gros, restaient au +logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après +son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....</p> + +<p>Vite, la toilette des mousmés. Chrysanthème est déjà prête. Oyouki +change de robe à la hâte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger +le nœud bouffant de sa belle ceinture—, qui est en satin noir doublé +de jaune orange—, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon +d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de bâtonnets; M. Sucre +remercie pour sa fille, remercie à n'en plus finir, nous reconduit, +tombe à quatre pattes sur sa porte—, et nous nous éloignons assez +gaiement, dans la nuit transparente et douce.</p> + +<p>En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fête. Les +rues sont pleines de monde; la foule passe,—comme un flot rieur, +capricieux, lent, inégal,—mais s'écoule tout entière dans la même +direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais +cependant léger, où dominent le rire et les formules polies que l'on +échange à voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je +n'en avais tant vu, ni de si bariolées, ni de si compliquées, de si +extraordinaires.</p> + +<p>Nous suivons, comme en dérive dans ce flot humain, comme entraînés par +lui. Il y a des bandes de femmes de tous les âges, en toilette parée; +surtout des mousmés innombrables ayant dans les cheveux des piquets de +fleurs ou, à la manière d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois +chiffonnés, petits yeux bridés de chat naissant, joues rondelettes et +pâlottes ballant un peu aux abords des lèvres entrouvertes. Gentilles +quand même, ces petites Nipponnes, à force d'enfantillage et de sourire. +Du côté des hommes, beaucoup de chapeaux <i>melon</i>, ajoutés pour plus de +pompe à la longue robe nationale et complétant bien ces laideurs gaies +de singes savants. Ils tiennent à la main des branches, des arbustes +entiers quelquefois, d'où pendent, mêlées au feuillage, les plus +bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou +d'oiseaux.</p> + +<p>A mesure que nous avançons dans la direction de ce temple, les rues +deviennent plus encombrées, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le +long des maisons, des étalages sans fin sur des tréteaux: des bonbons de +toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des +masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines +charrettes; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et +rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les +dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz. Il y a d'autres +figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides, +grimaçantes, convulsionnées, ayant de vrais cheveux et de vrais poils. +Des gens quelconques, des enfants même, achètent ces épouvantails et se +les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de +musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si +étrange, mais d'énormes, ce soir: deux mètres de long pour le moins; le +bruit qu'elles font ne ressemble plus à rien de connu; on croirait +entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour +faire peur.</p> + +<p>Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible, +à nous, de pénétrer les <i>dessous</i> pleins de mystère que les choses +peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire où finit la plaisanterie et où +la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures, +tout ce que la tradition et l'atavisme ont entassé dans les cervelles +japonaises, provient d'origines profondément ténébreuses pour nous; même +les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manière +superficielle et impuissante,—<i>parce que nous ne sommes pas les pareils +de ces gens-là</i>. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur +gaîté et de leur rire, qui sont au rebours des nôtres....</p> + +<p>Chrysanthème avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines, +marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre +la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.</p> + +<p>Tout le long des rues qui mènent à ce temple, les gens riches ont exposé +dans leur maison des séries de vases et de bouquets. La forme <i>hangar</i>, +qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espèce de devanture +foraine et d'estrade, sont très favorables à ces exhibitions de choses +délicates: on a laissé tout ouvert et l'on a tendu, à l'intérieur, des +voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies +généralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a +correctement aligné les objets exposés, que mettent en pleine lumière +des lampes suspendues.—Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des +feuillages seulement, les uns frêles et rares, introuvables,—les autres +choisis comme à dessein parmi les plus communs, mais arrangés avec un +art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingué: de vulgaires +feuilles de salade, de grands choux montés, prenant des poses +artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases +sont en bronze, mais le dessin en est varié à l'infini, avec la +fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqués et de tourmentés; +d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,—mais d'une +simplicité si cherchée que, pour nos yeux, c'est comme une révélation +d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la +forme....</p> + +<p>A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos +camarades mariés de la <i>Triomphante</i>, et les Jonquille, et les +Touki-San, et les Campanule!—Saluts, révérences entre mousmés; +manifestations réciproques de la joie de se revoir; puis, formant une +bande compacte et entraînés par la foule qui augmente encore, nous +continuons de nous acheminer vers le temple.</p> + +<p>Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur +des hauteurs) et, à mesure que nous montons, à la féerie des lanternes +et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleuâtre, +vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux +tranquilles pleines de rayons de lune, s'élevant en même temps que nous +dans l'air. Lentement, pas à pas si l'on peut dire, cela surgit +alentour, enveloppant d'un grand décor diaphane tous ces premiers plans +où papillotent des lumières rouges et des banderoles de toutes couleurs.</p> + +<p>Nous approchons sans doute, car voici les énormes granits religieux, les +escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant +des séries de marches, portés presque par le flot des fidèles qui monte +avec nous.</p> + +<p>La cour du temple,—nous sommes arrivés.</p> + +<p>C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce +soir,—tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques +éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les +cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires.</p> + +<p>Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de +fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a +improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des +grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux +pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la +nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre +qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace +méchante et son rire.</p> + +<p>Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du +premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se +découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague +et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux, +Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de +l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs; +puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs +dentelures exagérées:—bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et +un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle, +ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à +un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe +argentée.</p> + +<p>Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal. +Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de +gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits +yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les +beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très +laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en +forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.</p> + +<p>Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis +en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent +les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son +bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant +à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé +roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes +blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les +grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze.</p> + +<p>Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant +puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une +langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais +quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre +tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des +tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien +ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait +servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,—à de +vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars.</p> + +<p>Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal, +avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme +étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent +durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous +aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se +mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque +chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même +temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que +nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément +entendues;—surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué, +cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,—par tous +ces affreux masques blêmes....</p> + +<p>Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés +d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de +lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme +des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos +mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes.</p> + +<p>Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à +plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de +grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles +parlent, gesticulent—, puis s'effondrent comme des loques vides; +remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort, +changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie +continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la +fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en +l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une +perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands +coups de sabre se passent entre ces fantômes.</p> + +<p>Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque +fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes +se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement +de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à +des os entrechoqués.—Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain +rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et +affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours +projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui +ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une +ombre véritable, est celle d'un loup.—A un moment donné, la vieille se +retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz +qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup +s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses +dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit, +tremblote—puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux; +c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi, +remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un +bras de petit enfant.</p> + +<p>Nous allons voir ensuite la <i>grande salamandre</i> du Japon,—une bête rare +en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente +et endormie, qui semble un <i>essai</i> antédiluvien, resté par oubli dans +les eaux intérieures de ces archipels.</p> + +<p>Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les +équilibristes, la ménagerie....</p> + +<p>Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à +Diou-djen-dji.</p> + +<p>D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a +déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les +préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le <i>pan! pan! pan! +pan!</i> sur le rebord de la boîte.</p> + +<p>Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups +de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.</p> + +<p>Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la +vieille femme à ombre de loup.—L'étonnement se peint sur la figure de +Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter....</p> + +<p>Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente:</p> + +<p>—<i>Ka!</i> (Les moustiques!) dit-elle.</p> + +<p>Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me +pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en +imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se +sentirait piqué....</p> + +<p>—Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile, +Chrysanthème!—Je connaissais le mot <i>Ka</i>, j'avais parfaitement compris, +je t'assure....</p> + +<p>C'est fait si drôlement et si vite, avec une moue si réussie, que je +n'ai, dans le fond, nulle idée de me fâcher,—cependant j'en porterai +demain une marque bleue, c'est bien certain.</p> + +<p>Voyons, il faut nous lever pour prêter secours à Yves, qui ne peut pas +continuer à tambouriner de cette manière. Allons regarder, avec une +lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.</p> + +<p>Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui, +tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assemblés et +bourdonnants. Chrysanthème indignée en brûle plusieurs à la flamme de sa +lanterne, m'en montre d'autres: «Hou!» partout posés, sur le papier +blanc du mur.</p> + +<p>Lui dort toujours, après la fatigue de la journée, mais d'un sommeil +agité, cela se comprend. Et Chrysanthème le secoue, pour l'emmener +auprès de nous, sous notre moustiquaire bleue.</p> + +<p>Il se laisse faire, après quelques cérémonies, se lève, comme un grand +enfant mal éveillé, pour nous suivre,—et moi je ne trouve rien à +redire, en somme, à ce couchage à trois: c'est si peu un lit, ce que +nous partagerons là, et nous y dormirons tout habillés, comme toujours, +suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les +dames les plus recommandables ne s'étendent pas ainsi, sans penser à +mal, auprès de messieurs quelconques?</p> + +<p>Seulement j'ai placé le petit chevalet à nuque de Chrysanthème au centre +de la tente de gaze, entre nos deux oreillers à nous, pour observer, +pour voir.</p> + +<p>Elle alors, très digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur +d'étiquette que j'aurais commise par mégarde, l'enlève et met à la place +mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les séparant. +C'est plus correct, en effet. Oh! c'est décidément très bien—, et +Chrysanthème est une personne de beaucoup de tenue....</p> + +<p>...En rentrant à bord le lendemain matin, au clair soleil de sept +heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rosée, avec une bande +de petites mousmés de six ou huit ans, absolument comiques, qui se +rendent à l'école.</p> + +<p>Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit +sonore. La montagne sent bon. Fraîcheur de l'air, fraîcheur de la +lumière, fraîcheur enfantine de ces petites filles en longues robes et +en beaux chignons apprêtés. Fraîcheur de ces fleurs et de ces herbes sur +lesquelles nous marchons et qui sont semées de gouttelettes d'eau.... +Comme c'est éternellement joli, même au Japon, les matins de la campagne +et les matins de la vie humaine....</p> + +<p>D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a +d'adorables.—Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite +pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air +singe?...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2> + + +<p>Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les +plus mélancoliques, sans contredit, qu'il m'ait été donné de rencontrer +dans mes courses par le monde.</p> + +<p>Oh! les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire +des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des +confitures poivrées, sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une +lumière affaiblie! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de +quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des +petits rochers; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue +recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.</p> + +<p>Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette +réduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien posés. +Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées +leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les +siècles,—et leur air <i>grand arbre</i> déroute la vue, fausse la +perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperçoit, dans un +certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se +demander s'il est factice ou si, plutôt, on n'est pas soi-même le jouet +de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne +aperçue avec des yeux dérangés, plus au point,—ou bien regardée par le +mauvais bout d'une lorgnette.</p> + +<p>Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intérieur de ma belle-mère +révèle à lui seul une personne raffinée: nudité complète; à peine deux +ou trois petits paravents posés çà et là,—une théière, un vase où +trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni +vernis, mais ajourées avec une capricieuse mignardise, très finement +menuisées, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de +fréquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la +charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont +des formes géométriques d'une précision parfaite; les autres se tordent +artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de lianes. Il y +a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits +placards, dissimulés de la manière la plus ingénieuse et la plus +inattendue sous l'uniformité immaculée des panneaux de papier blanc.</p> + +<p>Je souris en moi-même au souvenir de certains salons dits <i>japonais</i> +encombrés de bibelots et tendus de grossières broderies d'or sur satin +d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur +conseille, à ces personnes, de venir regarder comment sont ici les +maisons des gens de goût,—de venir visiter les solitudes blanches des +palais de Yeddo.—En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici, +pour les enfermer, bien étiquetés, dans une sorte d'appartement +mystérieux, souterrain, grillé en fer, qu'on appelle <i>godoun</i>. En de +rares occasions seulement, pour faire honneur à quelque visiteur de +distinction, on ouvre ce lieu impénétrable.—Une propreté minutieuse, +excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicité apparente +extrême dans l'ensemble, et une incroyable préciosité dans les détails +infiniment petits: telle est la manière japonaise de comprendre le luxe +intérieur.</p> + +<p>Ma belle-mère me paraît vraiment une femme fort bien. N'étaient les +sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la +visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de +Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes +de charmes; d'assez belles allures.—Son passé m'intrigue et cependant, +vu ma qualité de gendre, la bienséance m'empêche de pousser trop loin +mes questions.</p> + +<p>D'aucuns prétendent que c'est une ancienne guécha jadis renommée à +Yeddo, puis déchue de la faveur du public élégant, pour avoir eu +l'étourderie de devenir mère. Cela expliquerait bien le talent de sa +fille sur la guitare elle lui aurait inculqué elle-même le doigté et la +manière du Conservatoire.</p> + +<p>Depuis Chrysanthème (l'aînée et la première cause de cette déchéance), +ma belle-mère, nature expansive bien que distinguée, est retombée sept +fois encore dans la même erreur: deux petites belles-sœurs cadettes, +mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits +beaux-frères puînés, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.</p> + +<p>*<i>En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune).</i></p> + +<p>**<i>En japonais: Tsouki-San.</i></p> + +<p>Quatre ans, ce petit Bambou; un bébé jaune, tout rond avec de beaux yeux +brillants; câlin et joyeux, endormi tout de suite dès qu'il a fini de +rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le +plus....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2> + + +<p class="droit">Mardi 27 août.</p> + +<p>Nous avons passé la journée à errer dans des quartiers poussiéreux et +sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-à-brac, Yves, +Chrysanthème, Oyouki et moi, traînés par quatre djins accélérés.</p> + +<p>Vers le coucher du soleil, Chrysanthème, qui m'en nuie davantage depuis +ce matin et qui s'en est sans doute aperçue, fait une moue très longue, +se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher +chez madame Renoncule, sa mère.</p> + +<p>J'accorde cela de tout mon cœur; qu'elle s'en aille, cette mousmé! +Oyouki préviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous +passerons la soirée à courir à notre fantaisie, Yves et moi, sans +traîner aucune mousmé à nos trousses, et, après, nous rentrerons nous +coucher chez nous, sur la <i>Triomphante</i>, sans avoir la peine de grimper +là-haut.</p> + +<p>Nous essayons d'abord d'aller dîner tous deux dans quelque maison de thé +élégante.—Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les +appartements de papier, tous les compartiments à trucs et à glissières, +tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises +mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en +partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.</p> + +<p>C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand +pèlerinage au temple de la <i>Tortue Sauteuse</i> dont nous avons vu le début +avant-hier,—et alors tout Nagasaki s'amuse.</p> + +<p>A la maison de thé des <i>Papillons Indescriptibles</i>, qui est aussi +bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter +un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à +poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable +du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.</p> + +<p>Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple.</p> + +<p>Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier, +nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits +sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et +l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient +comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous +sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au +milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours +là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la +nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans +le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes +officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,—pareils à de +petites marionnettes, vus d'où nous sommes,—les uns accroupis en rang +comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées +devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas, +ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous +regardons seulement, cherchant à comprendre....</p> + +<p>Tout à coup, Yves se retournant, dit:</p> + +<p>—Frère!... votre mousmé!!...</p> + +<p>En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre, +cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié +chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.</p> + +<p>—Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de +pantalon, dit Yves très saisi,—oh! mais tout à fait comme un petit +chat!</p> + +<p>Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit +timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit +beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne. +Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit +<i>mousko</i>*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et +les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous +deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée.</p> + +<p>*<i>Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même +en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse.</i></p> + +<p>Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au +contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la +part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir +apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez <i>peuple</i>, à vrai +dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses +nipponnes pour leurs petits....</p> + +<p>Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces +haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le +beau petit <i>mousko</i> et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du +sucre.</p> + +<p>La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller, +Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en +marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant +péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les +dalles.... Oui, bien <i>peuple</i>, en effet, cette allure, mais dans +l'acception la meilleure de ce mot <i>peuple</i>; rien là-dedans qui me +déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour +Bambou-San, est simple et attachante.</p> + +<p>On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits +enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des +joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie +spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne +l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime +dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre....</p> + +<p>En route, nous rencontrons les amis mariés de la <i>Triomphante</i> qui +plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce <i>mousko</i>, +demandant:</p> + +<p>—C'est déjà votre fils?</p> + +<p>Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au +tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se +dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.—Cela +n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais +mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le <i>mousko</i> à sa maman, +puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée +chez madame Très-Propre, l'ascension pénible.</p> + +<p>Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui +prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela +n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!...</p> + +<p>Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce +mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour +qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne +tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de +nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant +que durera la grimpade noire....</p> + +<p>Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une +mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon +dos.... Quelle ironique destinée!</p> + +<p>Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous +attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de +toute sa force à héler.</p> + +<p>—<i>Ho! Oumé-San..an..an..an!</i> (En français: Ohé! madame +Pru..u..u..u..ne!)</p> + +<p>Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel +traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger, +si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et +extrême exil....</p> + +<p>Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue, +coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel +folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec +une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous +dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités—et elle n'en +revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2> + + +<p>D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à +présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.</p> + +<p>Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des +virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces, +frêles et plaintives.</p> + +<p>Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a +composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux, +cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et +se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur +oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes, +étranges, toujours tristes.</p> + +<p>Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la +véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une +natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en +relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon +propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins +sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,—tout à fait +comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble, +et cela m'est bien désagréable....</p> + +<p>Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de +minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.</p> + +<p>Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon +monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce +petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves; +Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait +même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre +pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce +milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du +tout.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2> + + +<p>Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre +tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens +sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun +assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans +le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques, +voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins +d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans +hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette +invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et +lui donner la réplique enjouée.</p> + +<p>Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à +se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe +et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être +minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme; +n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé +complètement avec le costume.</p> + +<p>Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus +tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans +lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes. C'est +l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres, les +lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons toujours +ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas +familiers,—tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille +dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel +d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de +sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi +d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui +reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites +mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre, +sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces +constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes +bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux +nœuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués +dans ces chignons de bébés.</p> + +<p>Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches +pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de +moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de +cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à +cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant +dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer +des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par +naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années, +débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres; +ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre +pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de +vampires....</p> + +<p>Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté +fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.—On n'imagine pas tout ce +qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au +vent....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2> + + +<p>Toujours des vêtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthème, ce +qui est ici un signe de distinction réelle. Tandis que ses amies, +Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des étoffes +bariolées, se plantent dans le chignon des pompons éclatants, elle +s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache à la taille de +larges ceintures noires brochées de nuances discrètes, et ne met jamais +rien dans ses cheveux que des épingles d'écaille blonde. Si elle était +de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc +brodé sur sa robe, apposé comme une estampille, avec, au milieu, un +dessin quelconque,—une feuille d'arbre en général: et ce seraient là +ses <i>armes</i>. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour +avoir la tenue d'une femme très comme il faut.</p> + +<p>(Au Japon, les belles robes claires, nuancées en nuages, brodées de +chimères d'argent ou d'or, sont réservées pour les grandes dames dans +leur intérieur, en certaines occasions d'apparat;—ou alors pour le +théâtre, pour les danseuses, pour les filles.)</p> + +<p>Comme toutes les Japonaises, Chrysanthème serre une quantité de choses +dans l'intérieur de ses longues manches, où des poches sont dissimulées.</p> + +<p>Elle y met des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles +fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, et +surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elle emploie +aux usages les plus imprévus: essuyer une tasse à thé, tenir la tige +mouillée d'une fleur, ou moucher son petit nez drôle quand l'occasion +s'en présente. (Après l'opération, elle froisse tout de suite le morceau +qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fenêtre avec +horreur...)</p> + +<p>Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2> + + +<p class="droit">2 septembre.</p> + +<p>Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs +bonzes de ce temple de la <i>Tortue Sauteuse</i> où l'on célébrait, le mois +dernier, un si étonnant pèlerinage.</p> + +<p>Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient +peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la +vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient +semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps; +personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni +les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours +désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes +solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours +au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée +remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les +murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très +vieilles, répandue partout comme une couche de cendre.</p> + +<p>Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son +lotus,—idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un +énorme socle de bronze.</p> + +<p>Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses +traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à +droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans +une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour +frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de +boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux +et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre +blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les +apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes +pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière +cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la +pagode est en face.</p> + +<p>Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des +tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes, +dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme +des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur +tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués +qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se +tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les +poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels, +chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes +sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave +des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les +dieux.</p> + +<p>Chez nos amis les bonzes,—à main droite en arrivant,—il est toujours +compliqué de se faire introduire.</p> + +<p>Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des +cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au +moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous; +on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où +brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses +religieuses incompréhensibles.</p> + +<p>Des espèces de petits clercs, d'enfants de chœur, s'avancent peu +accueillants, pour demander ce que l'on veut.</p> + +<p>—<i>Matsou-San!! Donata-San!!</i> répètent-ils, très étonnés, quand on leur +a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas +moyen de les voir: ils reposent,—ou bien, ils sont en contemplation. +<i>Orimas! Orimas!</i> disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des +génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en +profondes prières!)</p> + +<p>On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien +résolus à entrer quand même.</p> + +<p>A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des +profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et +leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils +vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond +de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides +tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se +succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en +bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades +en soie rouge.</p> + +<p>Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais, +menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la +moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi +aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité +voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte +un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques +esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes +de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette +n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles. +C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du +néant, de la propreté immaculée et invraisemblable.</p> + +<p>Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces +enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de +bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion, +l'encombrement.</p> + +<p>L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés, +l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une +véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond +d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé +de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une +demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on +y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des +îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne +connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches +noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre +harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire.</p> + +<p>Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des +petites tortues (<i>sauteuses</i> probablement) dorment sur les lots de +granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise.</p> + +<p>Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne +sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les +nénuphars en miniature.</p> + +<p>Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient +volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne +s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises.</p> + +<p>Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite +cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie +des temps de verbe à effet: des <i>désidératifs</i>, des <i>concessifs</i>, des +<i>hypothétiques en ba</i>. Tout en devisant, ils expédient les affaires de +l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des +pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières +curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des +malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de +l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents +breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir +un flacon de <i>Bénédictine</i> ou de <i>Chartreuse</i>; ils apprécient ces +liqueurs, composées par des collègues d'Occident.</p> + +<p>A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent +pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez +plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, <i>la +Vie Parisienne</i> par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils +laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent +des dames.</p> + +<p>Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles, +et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant +les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en +costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des +allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille +mystique....</p> + +<p>Eh bien! le sanctuaire a beau être sombre, immense; les idoles, +superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'à un semblant +de grandeur. Une mesquinerie irrémédiable, une envie de rire est au fond +de tout.</p> + +<p>Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et où nous +retrouvons des connaissances ma belle-mère quelquefois, ou une +cousine,—ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase. +Petites mousmés très mignonnes, vieilles dames très singesques, entrant +avec leur boîte à fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs +petits cris, leurs révérences; caquetant, se complimentant, sautillant, +ayant toutes les peines du monde à tenir leur sérieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2> + + +<p class="droit">3 septembre.</p> + +<p>Chrysanthème est venue aujourd'hui pour la première fois me voir à bord, +chaperonnée par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-sœur, +mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air très posé, très comme il +faut.</p> + +<p>Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trône, et devant lui un +plateau de laque où mon matelot fidèle rassemble les menues pièces +d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a +l'esprit tourné au mysticisme, s'est crue là devant un autel véritable; +le plus gravement du monde, elle a adressé au dieu une courte prière; +puis, tirant son porte-monnaie (qui était, suivant l'usage, derrière son +dos, attaché à sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe), +elle a déposé dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la +révérence.</p> + +<p>Maintien très digne durant toute la visite. Mais au moment du départ, +Chrysanthème, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a +demandé avec une persistance déguisée très particulière. Et Yves, que +j'ai fait venir, s'est montré bien doux pour elle,—tellement que j'en +ai conçu cette fois un peu de sérieux ennui; je me suis demandé si ce +dénouement assez pitoyable, vaguement redouté jusqu'ici, n'allait pas +bientôt se produire....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2> + + +<p class="droit">4 septembre.</p> + +<p>J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout +à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des +ruines.</p> + +<p>C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la +ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux +temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes +toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines +de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est +traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des +petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen. +Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme +dans les plus antiques peintures nipponnes.</p> + +<p>Je passais à l'heure brûlante de midi, et je ne voyais personne,—si ce +n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares +prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous +leurs tendelets en gaze bleu-nuit.</p> + +<p>Tout à coup, cette petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au +sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises; +en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées +éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle +retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes, +pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tête étrange, son +ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une +grande auréole bleue et rouge bordée de noir; et un laurier rose chargé +de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle, +baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier +fleuri, tout était repoussoir obscur.</p> + +<p>Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches +formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on +m'a appris à connaître: <i>Nuages, arrêtez-vous, pour la regarder passer</i>. +Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse +petite personne, d'une japonerie si idéale.</p> + +<p>Cependant, il n'eût pas fallu s'arrêter trop longtemps et se laisser +prendre; c'eût été encore un leurre. Poupée comme les autres évidemment, +poupée d'étagère et rien de plus. En la regardant, je me disais même que +Chrysanthème, apparaissant à cette même place, avec cette robe, cet +éclairage et ce nimbe de soleil, eût produit un effet aussi charmant.</p> + +<p>Car elle est gentille, Chrysanthème, ce n'est plus contestable.... Hier +au soir, je me rappelle, je l'ai admirée. C'était la nuit; nous +revenions, avec l'escorte des petits ménages pareils au nôtre, de la +tournée habituelle dans les maisons de thé et les bazars. Tandis que les +autres mousmés marchaient en se donnant la main, parées de pompons +d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant +avec des jouets, elle, soi-disant fatiguée, suivait à demi étendue dans +une voiture de djin. Nous avions mis à ses côtés de gros bouquets en +gerbes, destinés à remplir aujourd'hui nos vases,—des iris tardifs et +des lotus à longue tige, les derniers de la saison, qui déjà sentaient +l'automne.—Et c'était joli, cette Japonaise dans son petit char, +nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, éclairée en couleurs +changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de +mon arrivée au Japon, si on me l'eût montrée en me disant: «Ta mousmé +sera celle qui passe», j'en aurais été charmé sans aucun doute.—Dans la +réalité, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthème, +toujours elle, rien qu'elle, la petite créature pour rire, mièvre de +formes et de pensées, que l'agence Kangourou m'a fournie....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2> + + +<p>Dans notre logis, l'eau pour boire, pour préparer le thé et faire les +petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine +blanche—ornées de peintures représentant des poissons bleus qu'un +courant rapide entraîne au milieu d'algues affolées. Et ces cuves +résident, pour plus de fraîcheur, en plein vent, sur le toit de madame +Prune, à un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras, +du haut de notre balcon saillant.—Une vraie aubaine pour les chats +altérés du voisinage; pendant les belles nuits d'été, ce coin de toit, +où sont nos cuves peinturlurées, devient pour eux un lieu de rendez-vous +charmant, au clair de lune, après les entreprises galantes ou les +longues rêveries solitaires au faîte des murs.</p> + +<p>J'avais cru devoir en avertir Yves la première fois qu'il voulut boire +de cette eau-là.</p> + +<p>—Oh! répondit-il, étonné, des chats vous dites! est-ce que c'est sale, +ça?</p> + +<p>Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthème et moi; nous +trouvons que les chats ne sont pas des bêtes à babines malpropres, et il +nous est indifférent de boire après eux.</p> + +<p>Pour Yves, Chrysanthème non plus, «ça n'est pas sale», et il boit +volontiers dans sa petite tasse après elle, la classant, sous le rapport +des babines, dans la catégorie des chats.</p> + +<p>Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de +notre ménage: jamais d'eau là-dedans, le soir, quand nous rentrons de la +promenade, après cette montée qui nous a donné soif et après ces gaufres +de madame L'Heure que nous avons mangées en manière de passe-temps tout +le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou +mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dédé*, aient la +prévoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.—Et, quand nous +rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voilà obligés de +vaquer à ce soin nous-mêmes.</p> + +<p>*<i>Dédé-San signifie en français: «mademoiselle Jeune fille»; c'est un +nom très répandu.</i></p> + +<p>Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermées, se rechausser et +descendre dans le jardin puiser de l'eau.</p> + +<p>Et, comme Chrysanthème mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au +milieu de l'obscurité et des musiques d'insectes, je me vois forcé +d'aller au puits avec elle.</p> + +<p>Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumière; cherchons donc dans +la collection de ces lanternes achetées chez madame Très-Propre, qui +s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en +papier: pas une dont la bougie ne soit consumée,—je m'y attendais! +Allons, il s'agit de prendre résolument la première venue et de planter +une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au +fond:—Chrysanthème y met toute sa force;—la bougie se fend, éclate; la +mousmé se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scène +inévitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre +coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du +toit nous font là-haut leur plus moqueuse musique....</p> + +<p>Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,—avec une autre que +j'aimerais,—avec elle, m'impatiente bien....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2> + + +<p class="droit">11 septembre.</p> + +<p>Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai +rien écrit. Je crois que peu à peu je me fais à mon intérieur japonais, +aux étrangetés de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois +semaines, les lettres d'Europe, égarées je ne sais où, n'arrivent +plus, et cela contribue, comme toujours, à jeter un léger voile d'oubli +sur les choses passées.</p> + +<p>Donc, chaque soir, je monte au logis fidèlement, tantôt par les belles +nuits pleines d'étoiles, tantôt sous les ondées d'orage. Et chaque +matin, quand la prière chantée de madame Prune prend son vol dans l'air +sonore, je m'éveille et je redescends vers la mer, par ces sentiers où +l'herbe est pleine de rosée fraîche.</p> + +<p>La recherche des <i>bibelots</i> est, je crois, la plus grande distraction de +ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on +s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de thé avec les +marchands; puis on fouille soi-même dans des armoires, dans des coffres, +où sont entassées des vieilleries bien extravagantes. Les marchés, très +discutés, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme +de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux +autres....</p> + +<p>J'abuse vraiment de l'adjectif <i>petit</i>, je m'en aperçois bien; mais +comment faire?—En décrivant les choses de ce pays-ci, on est tenté de +l'employer dix fois par ligne. Petit, mièvre, mignard,—le Japon +physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-là....</p> + +<p>Et ce que j'achète s'amoncelle là-haut, dans ma maisonnette de bois et +de papier;—elle était bien plus japonaise pourtant, dans sa nudité +première, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conçue. Il y a +maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du +plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des +déesses autant que dans une pagode.</p> + +<p>Il y a même un petit autel shintoïste, devant lequel madame Prune n'a pu +se tenir de tomber en prières et de chanter, avec son tremblement de +vieille chèvre:</p> + +<p>«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme +on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...»</p> + +<p>Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle +besogne longue et ingrate!!</p> + +<p>Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se +coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des +mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui +revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès +que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses <i>Ottokés</i> (les +Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame +Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la +sagesse....</p> + +<p>Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la +mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un +ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par +respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le +bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen +âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y +perdent,—et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et +de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?...</p> + +<p>Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien +difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).—Ceci d'abord:</p> + +<p>Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa +galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare; +un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de +cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre. +L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des +doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel +au travers—le beau ciel d'été—comme on fait pour vérifier l'eau des +pierres précieuses.</p> + +<p>—Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta +femme.</p> + +<p>Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne +était limpide, combien la forme en était gracieuse.</p> + +<p>Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le +couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue, +prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand +vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque +rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la +terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques +d'eau—qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles +d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un +liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope +pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs +d'épouvante,—et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main +de femme.</p> + +<p>Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je +l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant +et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit:</p> + +<p>—Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chère Madame....</p> + +<p>Et en même temps elle poussa un gros soupir, assez réussi, qui +signifiait:</p> + +<p>—Il ne m'aime déjà pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.</p> + +<p>Tout de suite, j'ai fait l'emplette désirée.</p> + +<p>Plus tard, quand Chrysanthème sera devenue une vieille guenon comme +madame Prune, avec des dents noires et de la dévotion, son tour arrivera +de brocanter la chose—à quelque belle d'une génération à venir....</p> + +<p>...Une autre fois, j'avais pris mal de tête, au soleil, et j'étais +étendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les +yeux troublés, je voyais tourner, comme en une ronde, la véranda +ouverte, le grand ciel lumineux du soir où planaient des cerfs-volants +étranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement à ce bruit +cadencé des cigales qui remplissait l'air.</p> + +<p>Elle, accroupie près de moi, essayait de me guérir par un procédé +japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les +tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un +mouvement de vrille. Elle était devenue toute rouge à ce travail +fatigant qui me causait un réel bien-être, quelque chose comme une +griserie douce d'opium.</p> + +<p>Ensuite, inquiète, pensant que j'allais peut-être avoir la fièvre, elle +voulut me faire manger, roulée en boulette entre ses doigts, une +efficace prière, écrite sur papier de riz, qu'elle conservait +précieusement dans la doublure d'une de ses manches....</p> + +<p>Eh bien, j'ai avalé cette prière sans rire, pour ne pas la blesser, pour +ne pas ébranler sa petite croyance drôle....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2> + + +<p>Nous sommes allés aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma +mousmé et moi, afin de poser en groupe.</p> + +<p>Nous enverrons cela en France.—Yves sourit déjà en songeant à +l'étonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthème +entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en +matière d'explication:</p> + +<p>—Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voilà tout!</p> + +<p>Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres; seulement ce +sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura +l'honneur aujourd'hui, opère au fond de la banlieue, dans ce quartier +antique de grands arbres et de pagodes sombres où j'avais rencontré +l'autre jour une mousmé si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs +langues, plaquée sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de +la verte montagne traversé par des ponts courbes en granit séculaire et +bordé de bambous légers ou de lauriers-roses en fleurs.</p> + +<p>Cela étonne et cela déroute, un photographe niché là, dans tout ce Japon +d'autrefois.</p> + +<p>Précisément on fait queue à sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y +a toute une file de chars à djin qui stationnent, attendant des clients +qu'ils ont amenés et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et +tatoués, peignés correctement en bandeaux et en chignon, font la +causette, fument des petites pipes, ou rafraîchissent dans l'eau du +torrent leurs jambes musculeuses.</p> + +<p>La cour d'entrée est une irréprochable japonerie, avec des lanternes et +des arbres nains. Mais l'atelier où l'on pose pourrait être aussi bien à +Paris ou à Pontoise: mêmes chaises en «vieux chêne», mêmes poufs +défraîchis, colonnes en plâtre et rochers en carton.</p> + +<p>Les personnes que l'on <i>opère</i> en ce moment sont deux dames de qualité +(la mère et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en +carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premières grandes dames +de ce pays que j'aie vues de si près, un groupe bien étrange: longues +figures de la classe noble, atones, anémiques, bleuâtres à force de +poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de cœur, au carmin pur. +Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose même à nous, +malgré la différence profonde des races et des notions acquises.</p> + +<p>Elles toisent Chrysanthème avec un assez visible dédain, bien que sa +toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me +rassasier de regarder ces deux créatures; elles me captivent comme des +choses jamais vues et incompréhensibles. Leurs corps frêles, posés avec +une grâce exotique, sont noyés dans des étoffes rigides et des ceintures +bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatiguées. Elles me +font penser, je ne sais pourquoi, à de grands insectes rares; sur leurs +vêtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure +sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystère de leurs tout +petits yeux, tirés, bridés, retroussés, pouvant à peine s'ouvrir; le +mystère de leur expression qui semble indiquer des pensées intérieures +d'une saugrenuité vague et froide, un monde d'idées absolument fermé +pour nous.—Et je songe, en les dévisageant: comme nous sommes loin de +ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...</p> + +<p>Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivés avant +nous, bien pomponnés dans leurs vêtements de toile blanche, bien frais, +bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des +airs niais sur des fûts de colonnes.</p> + +<p>Notre tour vient enfin; Chrysanthème s'arrange avec lenteur, d'une +manière très cherchée, tournant le plus possible les pointes de ses +pieds en dedans, à la façon élégante.</p> + +<p>Et, sur le cliché qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite +famille bien ridicule, alignée devant un photographe de foire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2> + + +<p class="droit">13 septembre.</p> + +<p>Yves est libre ce soir trois heures plus tôt que moi,—ce qui arrive de +temps en temps, d'après la façon dont notre service de <i>quarts</i> est +organisé. Ces jours-là, il descend à terre le premier et s'en va +m'attendre à Diou-djen-dji.</p> + +<p>Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers +verts de la montagne: il marche d'un pas très alerte, courant presque; +comme il paraît pressé d'aller retrouver cette petite Chrysanthème!</p> + +<p>Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu +de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intérieur +suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthème, +Oyouki, mademoiselle Dédé la servante, s'empressant à lui essuyer le +dos—avec des petites serviettes bleues peinturlurées de cigognes et de +sujets drolatiques....</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud, +pour s'être mis dans un état pareil?</p> + +<p>Il me raconte que, près de chez nous,—un peu plus haut dans la +montagne,—il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut +jusqu'à nuit close—contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en +bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son +escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait +de grands saluts, de grands honneurs,—et apporté une quantité de bonnes +petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer +beaucoup....</p> + +<p>—Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas....</p> + +<p>Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre; +il pense même faire des élèves.</p> + +<p>Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les +trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.—En vérité, je ne +pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les +rapports.</p> + +<p>Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément +vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets +noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.)</p> + +<p>Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des +Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des +sorbets là-bas.—C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé, +de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la +grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même, +prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir, +de la terrasse du temple, une vue très jolie.</p> + +<p>—Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous.... +Enfin, soit, partons, suivons-les.</p> + +<p>Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant +chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition +tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges +ornés de méduses, d'algues et de requins verts.</p> + +<p>Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les +quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites +échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois, +poussent leurs châssis de papier.</p> + +<p>Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos +depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions +à nos djins: <i>Ayakou! ayakou!</i> (Vite! vite!) et ils courent à toutes +jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses, +emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête, +à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles +dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant +toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre, +quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre +pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si +tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en +passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre +assises aux portes des pagodes....</p> + +<p>Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins +avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants, +complètement déserts cette nuit.</p> + +<p>Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée, +l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi, +s'appuyant sur nos bras.</p> + +<p>Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte +pour s'amuser les marches interminables:</p> + +<p>—<i>Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'!</i> (un! deux! trois! quatre!) dit-elle +en s'élevant par une série de petits bonds légers.</p> + +<p>—<i>Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'!</i> (cinq! six! sept! huit! +neuf!...)</p> + +<p>Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre +ces nombres encore plus drôles.</p> + +<p>Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette +est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous +sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.</p> + +<p>Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir; +les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à +force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement.</p> + +<p>L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel +nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,—et en profondeur +par-derrière, quand on se retourne,—en profondeur, en dégringolade +vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent +démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il +nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de +chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières +d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns +au-dessus des autres;—leurs formes étonnantes sont à la fois d'une +simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une +netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les +objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se +relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la +voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de +vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base +profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de +morts.</p> + +<p>Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de +cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle +qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains +et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.</p> + +<p>Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits +d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de +recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même +temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit.</p> + +<p>En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les +tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y +fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je +ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et +les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux +reflets bleus de la lune.</p> + +<p>Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse, +pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but +cette nuit: nous la trouvons fermée,—je m'y attendais,—fermée et +noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous +ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus +câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien, +mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et +Marguerite-reine.—Personne.—Adieu les sorbets aux parfums et les +haricots à la grêle!...</p> + +<p>Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté, +très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.—En effet, +quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la +lueur de nos ballons rouges—tenus à toute longueur de tige par peur de +ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du +14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il +dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il +serait cruel de troubler.</p> + +<p>Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et +puis nous rentrerons chez nous.</p> + +<p>La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où +les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble +ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle +brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une +fosse, les feux des navires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2> + + +<p>...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant +toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles.... +Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est +dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur; +muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un +s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre +est-ce donc?—Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide +de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays +dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il +faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi +morte de frayeur, elle <i>qui sait</i>....</p> + +<p>C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main +tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit +de madame Prune...—En effet, on entend de légers bruits... qui +s'approchent.</p> + +<p>J'essaie de lui dire:</p> + +<p>—<i>Neko-San?</i> (Ce sont messieurs les chats?)</p> + +<p>—Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.</p> + +<p>—<i>Bakémono-Sama?</i> (Messeigneurs les Revenants?)—J'ai déjà pris +l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.</p> + +<p>—Non!!... <i>Dorobo!!</i> (Les voleurs!!)</p> + +<p>—Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple, +à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à +l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des +bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des +figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que +je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,—car il +est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,—on s'y +promène....</p> + +<p>J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une +grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune +brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien +charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à +respirer.</p> + +<p>Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante, +avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux +dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là +quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup +d'œil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches +d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble +d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la +lune met sur les choses.</p> + +<p>Rien;—rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement, +ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si +extraordinaire, la nuit chez nous....</p> + +<p>Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons +une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des +coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème, +faisons une ronde générale du logis.</p> + +<p>Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les +retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit +être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des +renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres +vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la +moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière +des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout +cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.</p> + +<p>A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos +propriétaires.—C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me +laisse conduire.—Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre, +éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs +ancêtres.</p> + +<p>—Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par +exemple!—Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de +sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son +râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au +grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!—Et +puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.—Et enfin à son côté, dernière +de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!...</p> + +<p>La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait +des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet +autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux +à ce tableau de famille.</p> + +<p>Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée +à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand +nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous +notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte....</p> + +<p>Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine +appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte +de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de +piété: <i>Kwanon-aux-mille-bras</i> et <i>Kwanon-à-tête-de-cheval</i>, assis dans +des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de +spectres.</p> + +<p>Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri +affreux.—J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu +passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide, +furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et, +qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2> + + +<p class="droit">14 septembre.</p> + +<p>Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet +pour la manœuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de +Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses sœurs, pour en +chercher un autre.</p> + +<p>C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à +expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe +avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons +enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie +de boutique en boutique;—faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous +trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous +devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons +plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins +essoufflés en perdent la tête.</p> + +<p>On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit, +de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes, +les plus inattendus, les plus extraordinaires: des <i>pratiques</i> pour voix +de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est +toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la +fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon, +qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va +fouiller dans son arrière-boutique—et nous rapporte une sirène à +vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.</p> + +<p>Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de +déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de +notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse, +ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à +tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en +résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des +petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes, +sous des capotes de djins.</p> + +<p>Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue +est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées, +piteuses, éteintes,—je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre +un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de +mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe +mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre, +au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des +gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de +ruisseaux.</p> + +<p>Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous, +comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces +intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent +chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.</p> + +<p>—Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!</p> + +<p>—Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!</p> + +<p>Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les +prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la +sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.</p> + +<p>Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux +bridés, dépourvues de cervelle,—et nous remontons à Diou-djen-dji, très +mouillés tous.</p> + +<p>Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.</p> + +<p>Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos +propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la +déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette +divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt, +nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur +un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes +de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant +que la vertu en soit éventée.—Sans sortir d'un demi-sommeil, nous +absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant +beaucoup.</p> + +<p>Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le +plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des +mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit +l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de +grand matin, demandant: J'ai été sage?—et s'habille en hâte, préoccupé +par l'appel et par le service.</p> + +<p>Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a +percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent +chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit +enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.—Tout à l'heure, quand +le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle +couleur d'or.—On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame +Prune commencera son chant mystique.</p> + +<p>Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne +et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier +sombre.—Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils +s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se +fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on +entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés +quelconques sans que personne y trouve à redire.—Mais c'est égal, Yves +est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il +devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent +passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais, +non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le +cœur net....</p> + +<p>En bas, tout à coup, <i>clac! clac!</i> le battement de deux mains sèches: +c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt +sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la +sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est +venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui +se déroule....</p> + +<p>... <i>La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés, +ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo...</i></p> + +<p>Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes +idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2> + + +<p class="droit">15 septembre.</p> + +<p>Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous +envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui +circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou +trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais. +Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le +dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma +mousmé ou chez moi, un peu de serrement de cœur à l'instant de cette +fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux +d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me +préoccupe....</p> + +<p>Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou +d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.—C'est peut-être +ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'œil plus ami sur toutes les +choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à +Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à +s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands +rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en +gerbes bizarres dans les vases anciens.—Elles sont là cinq ou six +petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare +de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce +logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été +injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent +en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un +changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à +coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je +vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des +dessins, le choix raffiné des couleurs.</p> + +<p>Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée, +m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes, +ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent +autour de moi, à pas cadencés.</p> + +<p>Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit; +on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les +trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît +à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement +ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux; +mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si +grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs +personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent +comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient +d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à +mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.—Une +manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à +mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....</p> + +<p>Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par +Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs +sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui +ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et, +lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur +parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable +odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout +dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font +très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes; +Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert +triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.—Je les +regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en +forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage +de dentelle ou de papier blanc....</p> + +<p>...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface, +change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard +maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se +rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font +sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux +pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la +dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si +finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes +préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en +traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait +ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble +une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très +admissible....</p> + +<p>Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout +simplement étendu où je suis et d'écouter le <i>chamécen</i> de ma mousmé.</p> + +<p>Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes +exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot <i>guitare</i> ni le +mot <i>mandoline</i> ne désignent bien cet instrument mince avec un si long +manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des +sauterelles;—à partir de maintenant, j'écrirai <i>chamécen</i>.</p> + +<p>Et j'appellerai ma mousmé <i>Kihou</i>, <i>Kihou-San</i>; ce nom lui va bien mieux +que celui de <i>Chrysanthème</i>,—qui en traduit exactement le sens, mais +n'en conserve pas la bizarre euphonie.</p> + +<p>Donc, je dis à Kihou, ma femme:</p> + +<p>—Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je +t'écouterai.</p> + +<p>Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à +la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans +la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,—et +commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées +aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans +le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses +confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait +attendre, ne vient pas;—et les autres petites ricanent, inattentives, +regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade, +comme qui s'exécute par devoir.</p> + +<p>Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela +devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du +tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en +rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,—et ses +prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries +indicibles.</p> + +<p>Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils, +qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut +un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez +mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de +tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens +presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce +faubourg;—et cela ne m'était jamais arrivé encore....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2> + + +<p class="droit">16 septembre.</p> + +<p>...Sept heures du soir.—Nous ne redescendrons plus en ville +aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre +haut faubourg.</p> + +<p>En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir +au sabre,—qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant +presque à notre jardin frais.</p> + +<p>Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous +explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les +amateurs sont partis, il faudra revenir demain.</p> + +<p>La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans +but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions +solitaires de la montagne, vers les cimes.</p> + +<p>Une heure durant nous marchons,—promenade imprévue,—et nous voilà très +haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour; +nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits +cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.</p> + +<p>Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs +portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces +paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils +nous font en passant de grandes révérences.</p> + +<p>Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec +des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans +son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des +restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des +rochers autour de nous et des broussailles.</p> + +<p>Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et +ensuite il sera temps de redescendre.</p> + +<p>Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie +de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre +remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites +baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être, +ce soir même, enterré là-dessous.</p> + +<p>Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si +grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme +et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous +pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons +nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il +n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous +deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont +déjà perdues dans l'ombre, causons.</p> + +<p>Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que +je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le +blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici +et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà +beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur +cause....</p> + +<p>Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou +pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va +falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce +faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au +milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le +comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil +intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades +inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas +plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté, +moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute +sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore.</p> + +<p>Et je me risque à lui dire, pour voir:</p> + +<p>—Tu auras peut-être plus de chagrin que moi, de la quitter, cette +petite Chrysanthème?...</p> + +<p>Un silence entre nous deux.</p> + +<p>Après quoi je vais plus loin, brûlant mes vaisseaux:</p> + +<p>—Tu sais, après tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai +pas épousée, elle n'est pas ma femme, en somme....</p> + +<p>Très surpris, il me regarde:</p> + +<p>—Pas votre femme, vous dites?—Si! par exemple.... Voilà justement, +c'est qu'elle est votre femme....</p> + +<p>Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis +absolument fixé maintenant, par son intonation, par son bon sourire de +franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase: +«Voilà justement, c'est qu'elle est votre femme....» Si elle ne l'était +pas, oh! il n'oserait répondre de ce qui pourrait arriver,—malgré le +remords qu'il en aurait au fond de lui-même, n'étant plus garçon, ni +libre de sa personne comme autrefois.—Mais il la considère comme ma +femme, et alors c'est sacré. Je crois en sa parole de la manière la plus +complète, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, à retrouver mon +brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez +l'influence rapetissante des milieux pour le soupçonner et m'en faire un +pareil souci mesquin?...</p> + +<p>N'en parlons seulement plus, de cette poupée....</p> + +<p>Nous restons là très tard, à causer d'autre chose, tout en regardant, +sous nos pieds, des vallées, des montagnes, des profondeurs immenses qui +s'assombrissent et s'éteignent. Très haut postés, dans le grand air pur, +il nous semble déjà être partis de ce Japon mignard, déjà dégagés des +petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par +lesquels il commençait à nous tenir.</p> + +<p>Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent à se +ressembler; ils perdent le cachet imprimé sur eux par les hommes, les +peuples; par les atomes qui grouillent en bas.</p> + +<p>Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou +comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses +auxquelles on est enclin à penser dans l'obscurité: de revenants, +d'âmes, d'avenir, d'au delà, de néant....</p> + +<p>Cette petite Chrysanthème, nous l'avions tout à fait oubliée!</p> + +<p>Quand nous arrivons à Diou-djen-dji, par une nuit d'étoiles, c'est la +musique de son <i>chamécen</i>, entendue de loin, qui nous rappelle son +existence: elle étudie quelque nocturne à deux voix avec mademoiselle +Oyouki, son élève.</p> + +<p>Je me sens de très bonne humeur ce soir, délivré de mes soupçons +absurdes sur mon pauvre Yves, très disposé à jouir sans arrière-pensée +de mes derniers jours de Japon et à m'en amuser le plus possible.</p> + +<p>Étendons-nous sur les nattes fraîches et écoutons le duo étrange de ces +mousmés: une sorte de mélopée lente et lugubre, qui commence sur deux ou +trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend à chaque couplet, +d'une manière presque insensible, jusqu'à devenir très grave. Le chant +conserve tout le temps sa traînante lenteur; mais l'accompagnement qui +s'enfle peu à peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin, +quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des +notes basses et rauques, les mains de Chrysanthème, crispées sur les +cordes vibrantes, s'agitent frénétiquement. Elles baissent la tête +toutes deux, avancent la lèvre inférieure, pour faire sortir avec effort +ces étonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-là que leurs +petits yeux bridés s'ouvrent, semblent révéler quelque chose comme une +âme, sous ces enveloppes de marionnette.</p> + +<p>Mais une âme qui, plus que jamais, me paraît être d'une espèce +différente de la mienne; je sens mes pensées aussi loin des leurs que +des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rêveries d'un singe; je +sens, entre elles et moi, le gouffre mystérieux, effroyable....</p> + +<p>Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un +instant celle que ces mousmés nous faisaient.</p> + +<p>C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un +bruit soudain de gongs et de guitares;—nous courons nous pencher au +balcon de la véranda pour mieux l'entendre.</p> + +<p>Un <i>matsouri</i>, une fête, un cortège qui passe—«dans le quartier des +dames galantes», affirment nos mousmés, avec un plissement dédaigneux +des lèvres.—Mais il a l'air très chaste, le quartier de ces dames, +ainsi vu à vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et à la lueur +vague des étoiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant +jusqu'à nous du fond de cet abîme; il nous arrive un peu étouffé, +confus, magique, charmant....</p> + +<p>...Cela s'éloigne et cela se tait....</p> + +<p>Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et +reprennent leur duo triste.—Un orchestre discret mais innombrable de +grillons et de cigales les accompagne en trémolo,—toujours ce trémolo +immense qui se fait doucement et éternellement sur toute la terre +japonaise.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2> + + +<p class="droit">17 septembre.</p> + +<p>Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain +pour la Chine, pour Tchéfou (un lieu affreux situé dans le golfe de +Pékin). C'est Yves qui vient me réveiller dans ma chambre de bord, pour +me l'apprendre.</p> + +<p>—Il faut absolument que je me <i>débrouille</i> pour aller à terre ce soir, +dit-il, pendant que j'achève de secouer mon sommeil—, d'abord, quand ce +ne serait que pour vous aider à faire votre déménagement là-haut....</p> + +<p>Et il regarde par mon sabord, levant la tête vers les cimes vertes, dans +la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore, +qu'un repli de montagne nous cache.</p> + +<p>C'est très gentil de sa part, ce désir de m'aider dans mon déménagement +là-haut; mais je crois aussi qu'il tient à faire ses adieux à ses +petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.</p> + +<p>Il se débrouille en effet et obtient, sans que je m'en mêle, la +permission pour ce soir cinq heures, après l'exercice et la manœuvre.</p> + +<p>Quant à moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.</p> + +<p>Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte à +Diou-djen-dji.</p> + +<p>Les sentiers sont solitaires; les plantes, accablées de chaleur.</p> + +<p>Cependant voici madame Jonquille, qui se promène, à cette heure +lumineuse des sauterelles, abritant sa délicate personne et son fin +minois sous un immense parasol en papier, tout rond, à nervures très +rapprochées et à grands bariolages fantasques.</p> + +<p>Elle me reconnaît de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant +de moi.</p> + +<p>Je lui annonce notre départ—, et une grosse moue contracte sa figure +enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce +qu'elle va pleurer?...—Non! non; cela tourne en un accès de rire, un +peu nerveux sans doute, mais inattendu, déconcertant,—sec et +cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une +dégringolade de petites perles fausses.</p> + +<p>Ah! bien, par exemple, voilà un mariage qui sera rompu sans +douleur!—Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui +tourne le dos pour continuer ma route.</p> + +<p>Là-haut, Chrysanthème dort, étendue sur le plancher; la maison est +complètement ouverte et une tiède brise de montagne passe au travers.</p> + +<p>Précisément nous devions donner un thé ce soir, et, d'après mes +indications, il y a déjà des fleurs partout. Encore des lotus dans nos +vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je +pense.—On a dû les commander chez ces fleuristes spéciaux qui demeurent +là-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coûter très +cher.</p> + +<p>A petits coups légers d'éventail, je réveille cette mousmé surprise, et +je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais +produire.—Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites +mains, ses paupières alourdies, puis me regarde et baisse la tête: +quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.</p> + +<p>C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de cœur.</p> + +<p>La nouvelle court la maison.</p> + +<p>Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé +dans chaque œil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui +font toujours un rond mouillé sur ma joue;—puis, vite, tire de sa +grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs, +mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,—et la lance dans la +rue sur le parasol d'un passant.</p> + +<p>Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement +toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle +a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi, +jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??...</p> + +<p>C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en +djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.</p> + +<p>Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps +de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout +ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait +là-bas....</p> + +<p>Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est +seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à +conserver.</p> + +<p>Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis +par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,—tandis que, +derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les +mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles +n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de +convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni +la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes +cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui +manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois, +sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes; +alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air <i>réel</i> de mon +croquis.</p> + +<p>En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les +objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur +mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt:</p> + +<p>—<i>Anata itchiban!</i> dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui +signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!»)</p> + +<p>Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie +dans un élan d'enthousiasme:</p> + +<p>—<i>Anata bakari!</i> («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde; +tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.»)</p> + +<p>Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas +moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne, +me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à +l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne +parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!—je m'en irai +avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...</p> + +<p>Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis +guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je +ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de <i>français</i>, qui ne va pas. +Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux +réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant +jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il +manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec.</p> + +<p>Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas +la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur +antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de +cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines +d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression +qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une +grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes +les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure +intraduisible et insaisissable.</p> + +<p>...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand +même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de +pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes +existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait +ainsi.</p> + +<p>Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin +toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie, +nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,—pas même celui <i>d'une +inconcevable hauteur</i>.—Yves seulement, et encore on le dissimulera dans +un coin, derrière des fleurs et des objets d'art.</p> + +<p>Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec +des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de +petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on +voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques +soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop +larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos +fuyants, et découvrent des nuques exquises.</p> + +<p>Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille +grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature +s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui +n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis +commence un <i>pan! pan! pan!</i> d'ensemble, sec et rapide, contre les +rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux +dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits +confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine +transparente, grandes comme des moitiés d'œuf, et l'on offre aux dames +quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de +poupée;—ou bien un doigt de <i>saki</i> (alcool de riz qu'il est d'usage de +servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron).</p> + +<p>Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le +<i>chamécen</i>. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un +sautillement continuel, comme des cigales en délire.</p> + +<p>Madame Prune, ne pouvant plus faire mystère des sentiments trop +longtemps refoulés qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie +d'accepter quantité de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une +petite déesse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrésistible +magot d'ivoire;—je la suis en frémissant dans des recoins obscurs, où +elle m'attire pour me faire en tête à tête ces cadeaux....</p> + +<p>Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guéchas en +vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Pureté, Orange et Printemps, que j'ai +louées quatre piastres par tête,—un prix excessif en ce pays.</p> + +<p>Ces trois guéchas sont bien les mêmes petites créatures que j'avais +entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrivée, à travers les +cloisons frêles du <i>Jardin des Fleurs</i>. Mais comme je me suis beaucoup +japonisé depuis cette époque, elles me semblent aujourd'hui très +diminuées, bien moins étranges, plus du tout mystérieuses. Je les traite +un peu en baladines à mes ordres, et l'idée qui m'était venue d'épouser +l'une d'elles me fait hausser les épaules à présent,—comme jadis à M. +Kangourou.</p> + +<p>La chaleur excessive causée par les mousmés qui respirent et par les +lampes qui brûlent, développe le parfum des lotus; il remplit l'air +devenu très lourd, et on sent aussi l'huile de camélias que les dames +mettent à profusion pour faire luire leur chevelure.</p> + +<p>Mademoiselle Orange, la guécha enfant, la toute petite et la toute +mignonne, dont le rebord des lèvres est doré au pinceau, exécute des pas +délicieux, avec des perruques et de faux visages très extraordinaires en +bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des +objets de prix, signés par des artistes connus. Elle a de longues robes +somptueuses, taillées à la mode ancienne; les traînes en sont garnies +par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du +costume ce je ne sais quoi d'apprêté et de pas naturel qui convient.</p> + +<p>Maintenant des souffles de brise tiède passent d'une véranda à l'autre, +à travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les +lotus, épuisés de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous +les vases, et sèment sur les invitées leur pollen, leurs larges pétales +roses pareils à des cassons de globes d'opale....</p> + +<p>La pièce à effet réservée pour la fin est un trio de <i>chamécen</i>, long et +monotone, que les guéchas exécutent en <i>pizzicato</i> rapide, sur les +cordes les plus hautes, pincées très court. On dirait la quintessence +même,—puis la paraphrase, l'exaspération, si l'on peut dire,—de cet +éternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux +toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base même des bruits +japonais....</p> + +<p>Dix heures et demie. Le programme est rempli et la réception terminée. +Un dernier <i>pan! pan! pan!</i> général et les petites pipes rentrent dans +leurs étuis guillochés, se rattachent aux ceintures; les mousmés +s'agitent pour partir.</p> + +<p>On allume, au bout de bâtonnets, une quantité de lanternes rouges, +grises ou bleues, et, après des révérences sans fin, les invitées se +dispersent dans l'obscurité des sentiers et des arbres.</p> + +<p>Nous descendons nous-mêmes en ville, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi, +pour reconduire ma belle-mère, mes belles-sœurs et ma jeune tante, +madame Nénuphar.</p> + +<p>C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans +les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la +maison de thé des <i>Papillons Indescriptibles</i>, acheter encore une +lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu +chez madame L'Heure.</p> + +<p>Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y +réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes +qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on +s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.</p> + +<p>Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant +une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute +jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière +promenade.</p> + +<p>Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans +retour possible.</p> + +<p>D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour +nous,—puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord +chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que +je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que +l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans +l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées....</p> + +<p>A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence, +tandis que, à bord, l'<i>ami d'une légendaire hauteur</i> a la bonté de faire +le quart à ma place.</p> + +<p>Un déménagement nocturne, rapide, furtif,—«à la manière des <i>dorobo</i>» +(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés, +quelques teinture de langue nipponne.</p> + +<p>Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée +plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds, +et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se +ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en +papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a +de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites +choses pratiques ce peuple est sans rival.</p> + +<p>C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves, +Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes +de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter, +rouler, ficeler,—très vite, car il est déjà tard.</p> + +<p>Oyouki, bien qu'elle ait le cœur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa +besogne quelques éclats de son rire enfantin.</p> + +<p>Madame Prune, éplorée, renonce à se contenir: pauvre dame, je regrette +vraiment beaucoup....</p> + +<p>Chrysanthème est distraite et silencieuse....</p> + +<p>Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de +chimères, de vases,—sans compter les derniers lotus que j'emporte +aussi, liés en gerbe rose.</p> + +<p>Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, louées depuis le coucher +du soleil, qui attendent à la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.</p> + +<p>Nuit étoilée, exquise.—Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis +des trois dames contristées qui nous reconduisent; par des pentes +extrêmes, dangereuses dans cette obscurité, nous descendons vers la +mer....</p> + +<p>Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs +jambes musculeuses: ces petites voitures chargées descendraient bien +toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se +lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus précieux. +Chrysanthème marche à côté de moi et m'exprime, d'une manière douce et +gentille, son regret que l'<i>ami si fabuleusement haut</i> n'ait pas offert +de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis +de passer cette dernière nuit sous notre toit:</p> + +<p>—Écoute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage, +me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me +trouveras encore là-haut.</p> + +<p>Et je le lui promets.</p> + +<p>Elles s'arrêtent à certain tournant d'où l'on découvre à vol d'oiseau +toute la rade: les eaux noires, endormies, reflétant d'innombrables feux +lointains; et les navires—petites choses immobiles qui ont forme de +poisson, vues d'où nous sommes, et qui semblent dormir aussi,—petites +choses qui servent à <i>aller ailleurs</i>, à aller très loin et à oublier.</p> + +<p>Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est déjà +avancée, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas +sûrs, à cette heure indue.</p> + +<p>Le moment est donc venu pour Yves—qui, lui, ne remettra plus les pieds +à terre,—de faire ses grands adieux aux mousmés ses amies.</p> + +<p>Or, je suis très curieux de cette séparation d'Yves et de Chrysanthème; +j'écoute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:—cela se +passe de la manière la plus simple et la plus tranquille; rien de ce +déchirement qui sera inévitable entre madame Prune et moi; chez ma +mousmé, je remarque même un détachement, une désinvolture qui me +confondent; vraiment, je ne comprends plus.</p> + +<p>Et je songe en moi-même, tout en continuant de descendre vers la mer: +«Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'était donc pas pour Yves.... +Pour qui, alors?...» Puis cette petite phrase me repasse en tête:</p> + +<p>«Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai +chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut...»</p> + +<p>Ce Japon est bien délicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et +cette Chrysanthème était très mignonne tout à l'heure, me reconduisant +en silence dans ce chemin....</p> + +<p>Il est deux heures environ quand nous arrivons à la <i>Triomphante</i>, dans +un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, à couler bas. L'<i>ami +très haut</i> me remet le service que je dois garder jusqu'à quatre heures, +et les matelots de quart, mal éveillés, font la chaîne, dans +l'obscurité, pour monter à bord tout ce fragile bagage....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2> + + +<p class="droit">18 septembre.</p> + +<p>J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon +sommeil perdu de la nuit.</p> + +<p>Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière, +conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec +force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins +sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages +anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et, +sur leurs chignons, des chapeaux <i>canotiers</i> d'un galbe anglais sont +posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent +des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes +d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on +voit briller les pointes aiguës.</p> + +<p>Du premier coup d'œil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse +l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:</p> + +<p>—Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!</p> + +<p>Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais +mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont +venus, je les recevrai.</p> + +<p>A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et +ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré +emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des +tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.</p> + +<p>Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des +dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu +humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses +pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y +a même,—afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des +marines étrangères,—des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et +de France entrelacés, un <i>God Save</i> au milieu d'étoiles,—et des femmes +de Grévin calquées dans le <i>Journal amusant</i>!</p> + +<p>Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière, +longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine, +du côté opposé au cœur.</p> + +<p>Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma +couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir +leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang +coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se +précipite pour l'étancher avec ses lèvres,—et je ne proteste pas, +sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les +médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.</p> + +<p>Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre +s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une +manière posée et automatique.</p> + +<p>Enfin l'œuvre est terminée,—et les tatoueurs, qui se reculent d'un air +de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant.</p> + +<p>Bien vite je m'habille pour aller à terre,—profiter de mes dernières +heures de Japon.</p> + +<p>Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre +qui tombent avec une certaine mélancolie sur les feuilles commençant à +jaunir, qui sont clairs et brûlants après des matinées déjà fraîches. +Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon +haut faubourg, par des sentiers vides, où il n'y a que de la lumière et +du silence.</p> + +<p>J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche à pas de loup, +avec des précautions extrêmes, par peur de madame Prune.</p> + +<p>Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, à côté des petits socques +et des petites sandales qui traînent toujours dans ce vestibule, il y a +tout un bagage prêt à partir, que je reconnais du premier coup d'œil: +de gentilles robes sombres, qui me sont familières, pliées avec soin et +enveloppées dans des serviettes bleues nouées aux quatre bouts.—Je +crois même que j'éprouve une impression furtive de tristesse en voyant +sortir de l'un de ces paquets un coin de la boîte consacrée aux lettres +et aux souvenirs—dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite +maintenant en compagnie de divers minois de mousmés.—Une sorte de +mandoline à long manche, prête à partir aussi, est posée sur le tout +dans une gaine de soie bigarrée.—Cela ressemble au déménagement de +quelque gitane—ou plutôt cela me rappelle certaine gravure d'un livre +de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout à fait le même +attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chanté tout l'été, +portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.</p> + +<p>Pauvre petit bagage!...</p> + +<p>Je monte sur la pointe du pied,—et je m'arrête, entendant chanter +là-haut chez moi.</p> + +<p>C'est bien la voix de Chrysanthème, et la chanson est gaie! J'en suis +dérouté, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de +venir.</p> + +<p>Il s'y mêle un bruit que je ne m'explique pas: <i>dzinn! dzinn!</i> des +tintements argentins très purs, comme si on lançait fortement des pièces +de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante +exagère toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que +pendant les silences nocturnes; mais c'est égal, je suis intrigué de +savoir ce que ma mousmé peut faire.—<i>Dzinn! dzinn!</i> est-ce qu'elle +s'amuse au palet, ou au <i>jeu du crapaud</i>,—ou à pile ou face?...</p> + +<p>Rien de tout cela! Je crois que j'ai deviné,—et je monte encore plus +doucement à quatre pattes, avec des précautions de Peau-Rouge, pour me +donner le dernier plaisir de la surprendre.</p> + +<p>Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre complètement +vidée, balayée, blanche, où entrent le clair soleil, et le vent tiède, +et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le +dos à la porte; elle est habillée pour la rue, prête à se rendre chez sa +mère, ayant à côté d'elle son parasol rose.</p> + +<p>Par terre, étalées, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos +conventions, je lui ai données hier au soir. Avec la compétence et la +dextérité d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette +sur le plancher et, armée d'un petit marteau <i>ad hoc</i>, les fait tinter +vigoureusement à son oreille,—tout en chantant je ne sais quelle petite +romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute à mesure....</p> + +<p>Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le +dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai +été naïf de me laisser presque prendre à quelques mots assez réussis +qu'elle avait prononcés hier au soir en cheminant à mon côté,—à une +petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux +heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus +pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est +jamais passé dans cette petite cervelle, dans ce petit cœur.</p> + +<p>Quand je l'ai assez regardée, je l'appelle:</p> + +<p>—Hé! Chrysanthème!</p> + +<p>Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir été vue +pendant ce travail.</p> + +<p>Elle a bien tort, pourtant, d'être si troublée,—car je suis ravi au +contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu +de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en +plaisanterie comme il avait commencé.</p> + +<p>—Une bonne idée que tu as eue là, dis-je, une précaution qu'il faudrait +toujours prendre, dans ton pays où tant de gens malintentionnés sont +habiles à imiter les monnaies. Dépêche-toi de finir avant que je m'en +aille, et s'il s'en est glissé de fausses dans le nombre, je te les +remplacerai bien volontiers.</p> + +<p>Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du +reste; elle a pour cela trop de politesse héréditaire et acquise, trop +de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied dédaigneux,—ganté +toujours de chaussettes immaculées avec étui spécial pour le premier +orteil,—elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces +piastres blanches.</p> + +<p>—Nous avons loué un grand sampan fermé, dit-elle pour changer la +conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille, +Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire.... +Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.</p> + +<p>—Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses à faire en +ville, vois-tu, et l'ordre nous a été donné de rentrer tous à bord à +trois heures, pour l'appel général du départ. Et puis j'aime mieux me +sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine +sieste; je craindrais d'être attiré encore dans des petits coins, de +provoquer quelque scène déchirante au moment de la séparation....</p> + +<p>Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément +je m'en vais, se lève pour me reconduire.</p> + +<p>Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons +l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes +nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison, +plongés dans une somnolence chaude.</p> + +<p>A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite +moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de +Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me +sentirais offensé s'il en était autrement.</p> + +<p>Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si +tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très +bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes +révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne, +dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi +quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces +jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....</p> + +<p>Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et +reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible, +dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.</p> + +<p>En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la +regarder,—mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme +il convient à sa belle révérence finale....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2> + + +<p>Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la +rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin +d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un +adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes +dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille.</p> + +<p>N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais +pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi +désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays +chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés +par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi +de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire +trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait +paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf +et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté +si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes, +<i>grimaçantes</i>.—A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans +les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires +innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace +cruelle, louche, forcenée;—elle est même dans les constructions, dans +les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes, +dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris +encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes.</p> + +<p>Et cette inquiétante intensité de physionomie qu'ont les choses +contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains, +avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperçoit +au passage, exerçant avec patience des métiers minutieux dans la +pénombre de leurs maisonnettes ouvertes.—Ouvriers accroupis, sculptant +avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement +obscènes, ces étonnantes merveilles d'étagère qui font tant apprécier, +par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.—Peintres +inconscients, jetant à main levée, sur fond de laque, sur fond de +porcelaine, des dessins appris par cœur ou transmis dans leur cervelle +par une hérédité millénaire; peintres automates, traçant des cigognes +pareilles à celles de M. Sucre, ou d'inévitables petits rochers, ou +d'éternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, à la très +insignifiante figure sans yeux, possède au bout des doigts le dernier +mot de ce genre décoratif, léger et spirituellement saugrenu, qui tend à +nous envahir en France, à notre époque de décadente imitation, et +devient déjà chez nous la grande ressource des fabricants d'<i>objets +d'art</i> à bon marché.</p> + +<p>Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus +d'attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs,—je +ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement +qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit, +vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son +antiquité antédiluvienne; de sa momification de tant de siècles—qui va +bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact +des nouveautés d'occident.</p> + +<p>L'heure passe; peu à peu les siestes s'achèvent partout; les ruelles +étranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariolés. +Le défilé des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le défilé +des longues robes de magot surmontées de chapeaux melons ou canotiers. +Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, âpre +ici comme dans nos cités d'ouvriers,—et plus mesquine.</p> + +<p>A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de +moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences, +laborieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie +constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d'incurable singerie....</p> + +<p>Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le +meilleur et le plus désintéressé de ma famille japonaise. Quand nos +courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, très +sensible à mon départ, il veut me reconduire jusqu'à la <i>Triomphante</i> +pour veiller sur mes dernières emplettes, dans le sampan qui m'emporte, +et monter tout cela lui-même dans ma chambre de bord.</p> + +<p>C'est à lui, la seule poignée de main que je donne vraiment de bon +cœur, sans un arrière-sourire, en quittant ce Japon.</p> + +<p>Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de +dévouement et moins de laideur chez les êtres simples, adonnés à des +métiers physiques.</p> + +<p>Appareillage à cinq heures du soir.</p> + +<p>Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousmés sont là, +enfermées dans les étroites cabines, et leurs figures nous regardent par +les toutes petites fenêtres, se cachant un peu derrière des éventails, à +cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse, +nous voir encore une fois.</p> + +<p>Il y a d'autres sampans aussi, où des Japonaises inconnues assistent à +notre départ. Elles se tiennent debout, celles-ci,—sous des parasols +ornés de grandes lettres noires et bariolés de nuages aux couleurs +éclatantes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2> + + +<p>Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes +s'effacent. Le pays des ombrelles rondes à mille plissures se referme +peu à peu derrière nous.</p> + +<p>Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses +trop ingénieuses et trop petites.</p> + +<p>Les montagnes boisées, les caps charmants s'éloignent.—Et tout ce Japon +finit en rochers pittoresques, en îlots bizarres sur lesquels des arbres +s'arrangent en bouquets,—d'une manière un peu précieuse peut-être, mais +tout à fait jolie....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2> + + +<p>Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune, +je regarde par hasard les lotus rapportés de Diou-djen-dji; ils avaient +résisté pendant deux ou trois jours; à présent ils sont finis, +pitoyables, semant sur mon tapis leurs pétales roses.</p> + +<p>Moi qui ai conservé tant de fleurs fanées, tombées en poussière, que +j'avais prises, çà et là, au moment des départs, dans différents lieux +du monde; moi qui en ai tant conservé que cela tourne à l'herbier, à la +collection incohérente et ridicule,—j'ai beau faire, non, je ne tiens +point à ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de +mon été à Nagasaki.</p> + +<p>Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j'ouvre mon +sabord.</p> + +<p>Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espèce de +crépuscule terne et morne descend, jaunâtre sur cette mer Jaune.—On +sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....</p> + +<p>Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'étendue indéfinie,—en leur +faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande, +à eux qui étaient Japonais....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2> + + +<p>O Ama-Térace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, +dans les eaux de la rivière de Kamo....</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><br /><br /><br /><br /></p> +<h3><a name="LOTI" id="LOTI"></a>Œuvres de Pierre Loti</h3> +<p> +<br /> +<br /> +1879 Aziyadé<br /> +<br /> +1880 Rarahu<br /> +<br /> +1881 Le roman d'un spahi<br /> +<br /> +1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch<br /> +<br /> +1883 Mon frère Yves<br /> +<br /> +1884 Les trois dames de la Kasbah<br /> +<br /> +1886 Pêcheur d'Islande<br /> +<br /> +1887 Madame Chrysanthème<br /> +<br /> +1887 Propos d'exil<br /> +<br /> +1889 Japoneries d'automne<br /> +<br /> +1890 Au Maroc<br /> +<br /> +1890 Le roman d'un enfant<br /> +<br /> +1891 Le livre de la pitié et de la mort<br /> +<br /> +1892 Fantôme d'Orient<br /> +<br /> +1893 L'exilée<br /> +<br /> +1893 Le matelot<br /> +<br /> +1894 Le désert. Jérusalem<br /> +<br /> +1894 La Galilée<br /> +<br /> +1897 Ramuntcho<br /> +<br /> +1898 Judith Renaudin<br /> +<br /> +1899 Reflets de la sombre route<br /> +<br /> +1902 Les derniers jours de Pékin<br /> +<br /> +1903 L'Inde sans les Anglais<br /> +<br /> +1904 Vers Ispahan<br /> +<br /> +1905 La troisième jeunesse de Mme Prune<br /> +<br /> +1906 Les désenchantées<br /> +<br /> +1909 La mort de Philae<br /> +<br /> +1910 Le château de la Belle au Bois dormant<br /> +<br /> +1912 Un pèlerin d'Angkor<br /> +<br /> +1913 La Turquie agonisante<br /> +<br /> +1916 La hyène enragée<br /> +<br /> +1917 Quelques aspects du vertige mondial<br /> +<br /> +1918 L'horreur allemande<br /> +<br /> +1919 Prime jeunesse<br /> +<br /> +1920 La mort de notre chère France en Orient<br /> +<br /> +1921 Suprêmes visions d'Orient<br /> +<br /> +1923 Un jeune officier pauvre, posthume.<br /> +<br /> +1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.<br /> +<br /> +1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol<br /> +</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthème, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CHRYSANTHÈME *** + +***** This file should be named 18358-h.htm or 18358-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/5/18358/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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