The Project Gutenberg EBook of Mesure pour mesure, by William Shakespeare

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Title: Mesure pour mesure

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: April 14, 2006 [EBook #18169]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***




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  Note du transcripteur.

      ===========================================================
      Ce document est tir de:


      OEUVRES COMPLTES DE
      SHAKSPEARE

      TRADUCTION DE
      M. GUIZOT

      NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
      AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
      DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

      Volume 4

      Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
      Le conte d'hiver.--Trolus et Cressida.

      PARIS
      A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
      DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
      35, QUAI DES AUGUSTINS
      1863


      ==========================================================



                         MESURE POUR MESURE

                              COMDIE



                               NOTICE
                       SUR MESURE POUR MESURE


Cette pice dmontre que le gnie crateur de Shakspeare pouvait
fconder le germe le plus strile. Une ancienne pice dramatique, d'un
certain Georges Whestone, intitule _Promas et Cassandra_, composition
pitoyable, est devenue une de ses meilleures comdies. Peut-tre
n'a-t-il mme pas fait l'honneur  Whestone de profiter de son travail;
car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient  peu prs tous les
vnements de _Mesure pour mesure_ et Shakspeare n'avait besoin que
d'une ide premire pour construire sa fable et la mettre en action.
Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pice de Whestone, le juge
prvaricateur vient  bout de ses desseins sur la soeur qui demande la
grce de son frre. Condamn par le prince  tre puni de mort, aprs
avoir pous la jeune fille qu'il a outrage, il obtient sa grce par
les prires de celle qui oublie sa vengeance ds que le coupable est
devenu son poux.

L'pisode de Marianne a t heureusement invent par Shakspeare pour
mieux rcompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne ne voit qu'une
froide vertu dans la conduite de cette jeune novice: il l'et prfre
plus touche du sort de son frre, et prte  faire le sacrifice
d'elle-mme. La scne touchante o Isabelle implore Angelo, son
hsitation quand il s'agit de sauver son frre aux dpens de son honneur
suffisent pour l'absoudre du reproche d'indiffrence. Il ne faut pas
oublier qu'leve dans un clotre elle doit avoir horreur de tout ce qui
pouvait souiller son corps qu'elle est accoutume  considrer comme un
vase d'lection; d'ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si
elle est moins dramatique que la passion, elle amne ici cette scne si
vraie o Claudio, aprs avoir cout avec rsignation le sermon du moine
et se croyant dtach de la vie, retrouve,  la moindre lueur d'espoir,
cet instinct insparable de l'humanit qui nous fait embrasser avec
ardeur tout ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux
contraste Shakspeare a plac  ct de Claudio ce Bernardino, abruti par
l'intemprance, auquel mme il ne reste plus cet instinct conservateur
de l'existence!

Le prince, qui veut tre la Providence mystrieuse de ses sujets, est un
de ces rles qui produisent toujours de l'effet au thtre. Il
soutient avec un art infini son dguisement, et il est remarquable que
Shakspeare, pote d'une cour protestante, ait prt tant de noblesse et
de dignit au costume monastique. C'est une remarque qui n'a pas chapp
 Schlegel au sujet du vnrable religieux que nous avons dj vu dans
la comdie de _Beaucoup de bruit pour rien_. Mais le philosophe se
trahit sous le capuchon qui le cache dans l'exhortation sur la vie et
le nant adresse par le duc  Claudio. Cette tirade contient quelques
boutades de misanthropie qui ont sans doute t mises  profit par
l'auteur des _Nuits_.

En gnral, le dfaut de cette pice est de ne pas exciter de sympathie
bien vive pour aucun des personnages. Les caractres odieux n'ont
pas une couleur trs-prononce, quand on les compare  tant d'autres
crations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe constamment
la curiosit, on doit y admirer une foule de penses potiquement
exprimes, et plusieurs scnes excellentes. L'unit d'action et de lieu
y est assez bien conserve.

_Mesure pour mesure_, selon Malone, fut compose en 1603.




PERSONNAGES

  VINCENTIO, duc de Vienne.
  ANGELO, ministre d'tat en l'absence du duc.
  ESCALUS, vieux seigneur, collgue d'Angelo dans l'administration.
  CLAUDIO, jeune seigneur.
  LUCIO, jeune homme tourdi et libertin.
  DEUX GENTILSHOMMES.
  VARRIUS[1], courtisan de la suite du duc.
  LE PRVT DE LA PRISON.
  THOMAS,}
  PIERRE,} religieux franciscains.
  UN JUGE.
  LE COUDE[2], officier de police.
  L'CUME[3], jeune fou.
  UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.
  ABHORSON, bourreau.
  BERNARDINO, prisonnier dbauch.
  ISABELLE, soeur de Claudio.
  MARIANNE, fiance  Angelo.
  JULIETTE, matresse de Claudio.
  FRANCESCA, religieuse.
  MADAME OVERDONE, entremetteuse.
  Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.

[Note 1: Varrius pouvait tre omis, on lui adresse bien la parole, mais
c'est un personnage muet.]

[Note 2: _Elbow._]

[Note 3: _Froth._]


La scne est  Vienne.




                           ACTE PREMIER


SCNE I

Appartement du palais du duc.


LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS _et suite_.

LE DUC.--Escalus!

ESCALUS.--Seigneur!

LE DUC.--Vouloir vous expliquer les principes de l'administration
paratrait en moi une affectation vaine et discours inutiles, puisque
je sais que vos propres connaissances dans l'art de gouverner surpassent
tous les conseils et les instructions que pourrait vous donner mon
exprience. Il ne me reste donc qu'un mot  vous dire: votre capacit
galant votre vertu, laissez-les agir ensemble et de concert[4]. Le
caractre de notre population, les lois de notre cit, les formes de
la justice sont des matires que vous possdez  fond, autant qu'aucun
homme instruit par l'art et la pratique que nous nous rappelions.
Voil notre commission, dont nous ne voudrions pas vous voir vous
carter.--(_A un domestique._) Allez dire  Angelo de se rendre
ici.--Quelle opinion avez-vous de sa capacit pour nous remplacer? Car
vous savez que nous l'avons choisi avec un soin particulier pour nous
reprsenter dans notre absence, que nous l'avons arm de toute la
puissance de notre autorit, revtu de tout l'empire de notre amour, et
que nous lui avons transmis enfin par sa commission tous les organes de
notre pouvoir. Qu'en pensez-vous?

[Note 4: Les commentateurs ont trouv ici une lacune qu'ils n'ont pu
remplir.]

ESCALUS.--S'il est dans Vienne un homme digne d'tre revtu d'un si
grand honneur, et de si hautes fonctions, c'est le seigneur Angelo.

(Entre Angelo.)

LE DUC.--Le voil qui vient.

ANGELO.--Toujours soumis aux volonts de Votre Altesse, je viens savoir
vos ordres.

LE DUC.--Angelo, votre vie prsente un certain caractre o l'oeil
observateur peut lire  fond toute votre histoire. Votre personne et
vos talents ne sont pas tellement votre proprit que vous puissiez vous
consacrer entirement  vos vertus, et les consacrer  votre avantage
personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches:
ce n'est pas pour elles-mmes que nous les allumons; et si nos vertus
restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les
avions pas. La nature ne forme les mes grandes que pour de grands
desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme
une desse intresse qui retient pour elle l'honneur d'un crancier, en
exigeant l'intrt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes rflexions
 un homme qui peut trouver en lui-mme toutes les instructions que
ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre
absence, soyez en tout comme nous-mme. La vie et la mort dans Vienne
reposent sur vos lvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus,
quoique le premier nomm, est votre subordonn. Prenez votre commission.

ANGELO.--Mon noble duc, attendez que le mtal dont je suis fait ait subi
une plus longue preuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste
image.

LE DUC.--Ne cherchez point de prtextes: ce n'est qu'aprs un choix
bien mr et bien rflchi que nous vous avons nomm: ainsi, acceptez les
honneurs que je vous confre. Les motifs qui pressent notre dpart sont
si imprieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considration,
et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous
vous crirons, suivant l'occasion et nos affaires, comment nous nous
trouverons; et nous comptons bien tre au courant de ce qui vous
arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de
remplir les devoirs de vos fonctions.

ANGELO.--Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous
accompagner jusqu' une certaine distance.

LE DUC.--Je suis trop press pour vous le permettre; et, sur mon
honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule: ma puissance est
la mesure de la vtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des
lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main.
Je veux partir secrtement: j'aime mon peuple; mais je n'aime pas 
me donner en spectacle  ses yeux. Quoique ses applaudissements
soient flatteurs, je n'ai point de got pour le bruit et les saluts
retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les
recherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu.

ANGELO.--Que le ciel assure l'excution de vos desseins!

ESCALUS.--Qu'il conduise vos pas, et vous ramne heureux!

LE DUC.--Je vous remercie, adieu.

(Le duc sort.)

ESCALUS, _ Angelo_.--Je vous prie, monsieur, de m'accorder une heure de
libre entretien avec vous; il m'importe beaucoup d'approfondir tous les
devoirs de ma place: j'ai reu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore
bien au fait de leur tendue et de leur nature.

ANGELO.--Je suis dans le mme cas.--Retirons-nous ensemble, et nous ne
tarderons pas  nous satisfaire sur ce point.

ESCALUS.--J'accompagne Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une rue de Vienne.

LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.


LUCIO.--Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas en accommodement
avec le roi de Hongrie, eh bien alors! tous les ducs vont tomber sur le
roi.

PREMIER GENTILHOMME.--Le ciel veuille nous accorder la paix, mais non
pas celle du roi de Hongrie!

SECOND GENTILHOMME.--Amen!

LUCIO.--Vous imitez l ce dvot pirate qui se mit en mer avec les dix
commandements, mais qui en effaa un de la table.

SECOND GENTILHOMME.--_Tu ne voleras point?_

LUCIO.--Oui: il effaa celui-l.

PREMIER GENTILHOMME.--Aussi tait-ce l un commandement qui commandait
au capitaine et  ses compagnons de renoncer  leurs fonctions: car ils
ne s'embarquaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un soldat
qui, dans l'action de grces avant le repas, gote beaucoup la prire
qui demande la paix.

SECOND GENTILHOMME.--Jamais je n'ai entendu aucun soldat la
dsapprouver.

LUCIO.--Je vous crois; car vous ne vous tes jamais trouv, je pense, l
o on disait les grces.

SECOND GENTILHOMME.--Non, dites-vous? au moins une douzaine de fois.

PREMIER GENTILHOMME.--Quoi donc? en vers?

LUCIO.--Dans tous les rhythmes et dans toutes les langues?

PREMIER GENTILHOMME.--Je le pense, et dans toutes les religions?

LUCIO.--Oui. Pourquoi pas? Les grces sont les grces en dpit de toute
controverse; par exemple, vous tes un mauvais sujet en dpit de toute
grce.

PREMIER GENTILHOMME.--Dans ce cas il n'y a eu qu'un coup de ciseaux
entre nous.

LUCIO.--Je l'accorde, comme entre le velours et la lisire; vous tes la
lisire.

PREMIER GENTILHOMME.--Et vous le velours; un excellent velours, une
pice de premire qualit. J'aimerais autant servir de lisire  une
serge anglaise, que d'tre rp comme vous l'tes pour un velours
franais[5]. Est-ce que je parle sensiblement maintenant?

[Note 5: quivoque entre le mot _pil'd_, terme qui dsigne la qualit du
velours, et _pill'd_, qui signifie _pil, chauve_.]

LUCIO.--Je crois que oui; et vous sentez pniblement vos discours.
J'apprendrai d'aprs vos aveux  boire  votre sant; mais ma vie durant
j'oublierai de boire aprs vous.

PREMIER GENTILHOMME.--Je crois que je me suis fait tort, n'est-ce pas?

SECOND GENTILHOMME.--Certainement, que tu sois pinc ou non.

LUCIO.--Ah! voil, voil madame la Douceur qui vient. J'ai achet chez
elle des maladies jusqu' la somme de....

SECOND GENTILHOMME.--Combien, je vous prie?

PREMIER GENTILHOMME.--Devinez.

SECOND GENTILHOMME.--Jusqu' trois mille dollars par an.[6]

[Note 6: _Dollars_ et _dolours_, quivoque qui revient souvent dans
Shakspeare.]

PREMIER GENTILHOMME.--Et plus.

LUCIO.--Une couronne franaise de plus.[7]

[Note 7: Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est--dire un
cu, pour la _couronne de Vnus_.]

PREMIER GENTILHOMME.--Vous me croyez toujours des maladies; mais vous
vous trompez: je suis sain.

LUCIO.--Ce mot-l ne veut pas dire tre en sant pour vous; mais vous
tes sain comme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impit a
fait de vous sa proie.

(Entre madame Overdone.)

PREMIER GENTILHOMME.--Hol! quelle est celle de vos hanches qui a la
plus forte sciatique?

MADAME OVERDONE.--Bien, bien, on vient d'arrter et de mettre en prison
quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous.

PREMIER GENTILHOMME.--Qui est-ce, je vous prie?

MADAME OVERDONE.--H! c'est Claudio, le seigneur Claudio.

LUCIO.--Claudio en prison? Cela n'est pas.

MADAME OVERDONE.--Et moi je sais que cela est; je l'ai vu arrter; je
l'ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c'est que d'ici  trois
jours il doit avoir la tte tranche.

LUCIO.--Mais, aprs tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela ft
vrai: en tes-vous bien sre?

MADAME OVERDONE.--Je n'en suis que trop sre; et cela, c'est pour avoir
donn un enfant  mademoiselle Juliette.

LUCIO.--Croyez-moi, cela pourrait bien tre. Il m'avait promis de venir
me joindre il y a deux heures, et il a toujours t exact  sa parole.

SECOND GENTILHOMME.--D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez
de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet.

PREMIER GENTILHOMME.--Et surtout cela s'accorde avec l'ordonnance qu'on
a publie.

LUCIO.--Partons: allons savoir la vrit du fait.

(Ils sortent.)

MADAME OVERDONE, _seule_.--Ainsi, grce  la guerre,  la sueur, au
gibet,  la misre, je me trouve sans chalands. (_Entre le bouffon._) Eh
bien, quelles nouvelles?

LE BOUFFON--L-bas, on emmne un homme en prison.

MADAME OVERDONE.--Oui; et qu'a-t-il fait?

LE BOUFFON.--Une femme.

MADAME OVERDONE.--Mais quel est son dlit?

LE BOUFFON.--D'avoir t pcher des truites dans la rivire d'autrui.

MADAME OVERDONE.--Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait?

LE BOUFFON.--Non: mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous
n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: n'est-ce pas?

MADAME OVERDONE.--Quelle ordonnance, mon ami?

LE BOUFFON.--Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront
jetes bas.

MADAME OVERDONE.--Et que deviendront celles de la cit?

LE BOUFFON.--Elles resteront pour graine: elles seraient tombes aussi,
si un sage bourgeois n'avait plaid en leur faveur.

MADAME OVERDONE.--Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs
seront-elles abattues?

LE BOUFFON.--Jusqu'aux fondements, madame.

MADAME OVERDONE.--Voil vraiment un changement dans l'tat! Que
deviendrai-je?

LE BOUFFON.--Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent
pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n'avez pas besoin
pour cela de changer d'tat; je serai toujours votre valet. Allons, du
courage; on prendra piti de vous; vous qui avez presque us et perdu
vos yeux au service, on vous prendra en considration.

MADAME OVERDONE.--Qu'avons-nous  faire ici? Thomas, retirons-nous.

LE BOUFFON.--Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prvt,
et voici madame Juliette.

(Ils sortent.)


SCNE III

_Entrent_ LE PRVT, CLAUDIO, JULIETTE _et des_ OFFICIERS DE JUSTICE,
_puis_ LUCIO _et les_ DEUX GENTILSHOMMES.


CLAUDIO, _au prvt_.--Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au
public? Conduis-moi  la prison o je dois tre enferm.

LE PRVT.--Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais
sur un ordre spcial du seigneur Angelo.

CLAUDIO.--Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorit, peut nous faire
payer notre dlit au poids[8]: tels sont les dcrets du ciel! Elle
frappe qui elle veut, pargne qui elle veut; et elle est toujours juste.

[Note 8: Mtaphore tire de l'usage de payer l'argent au poids, mthode
plus sre que celle de la numration des espces.]

LUCIO.--Quoi donc, Claudio! D'o vient cette contrainte?

CLAUDIO.--De trop de libert, mon Lucio, de trop de libert; comme
l'intemprance est la mre du jene, de mme une libert dont on fait un
usage immodr se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement
le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont
altrs, et en buvant nous mourons.

LUCIO.--Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers,
j'enverrais chercher certains de mes cranciers; et cependant j'aime
encore mieux tre un faquin en libert, qu'un philosophe en prison. Quel
est ton crime, Claudio?

CLAUDIO.--Ce serait le commettre encore que d'en parler.

LUCIO.--Quoi, est-ce un meurtre?

CLAUDIO.--Non.

LUCIO.--Une dbauche?

CLAUDIO.--Si tu veux.

LE PRVT.--Allons! monsieur, il faut marcher.

CLAUDIO.--Encore un mot, mon ami.--(_Il prend Lucio  part._) Lucio, un
mot  l'oreille.

LUCIO.--Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.--Est-ce qu'on regarde
de si prs  la dbauche?

CLAUDIO.--Voici ma position. D'aprs un contrat srieux, j'ai acquis la
possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement
ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir dclar par les
crmonies extrieures. Nous n'en sommes point venus l, uniquement dans
la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents,
auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu' ce que le
temps les rconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de
notre union mutuelle se lise en caractres trop visibles sur la personne
de Juliette.

LUCIO.--Un enfant, peut-tre?

CLAUDIO.--Hlas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui
remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et l'clat de la
nouveaut, ou si le corps de l'tat ressemble  un cheval mont par le
gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son
empire, lui fait sentir tout d'abord l'peron; ou si la tyrannie est
attache  la dignit, ou bien  l'homme qui l'exerce... Je m'y perds...
Mais ce nouveau gouverneur vient de rveiller toutes les vieilles lois
pnales qui taient restes suspendues  la muraille comme une armure
rouille, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois
fait son tour, sans qu'aucune d'elles et t mise en excution; et
aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces
dcrets assoupis et si longtemps ngligs: srement c'est pour faire
parler de lui.

LUCIO.--Je garantirais que oui; et ta tte tient si peu sur tes paules,
qu'une laitire amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie
aprs le duc, et appelles-en  lui.

CLAUDIO--Je l'ai dj fait; mais on ne peut le trouver.--Je t'en
conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui ma soeur doit entrer
au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connatre le danger de
ma position; implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis auprs
du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-mme sonder son coeur. Je fonde
l-dessus de grandes esprances; car il est  son ge un langage muet
et touchant qui est fait pour mouvoir les hommes: en outre, elle a un
talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole,
et elle sait persuader.

LUCIO.--Je prie le ciel qu'elle y russisse, autant pour le salut des
autres coupables de ton espce qui, sans cela, auraient  subir des
peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien
fch que tu perdisses si follement  un jeu de _tic tac_. Je vais la
trouver.

CLAUDIO.--Je te remercie, bon ami Lucio.

LUCIO.--D'ici  deux heures...

CLAUDIO.--Allons, prvt, marchons.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Un monastre.

Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.


LE DUC.--Non, vnrable religieux, cartez cette ide; ne croyez point
que le faible trait de l'amour puisse percer un sein bien arm. Le motif
qui m'engage  vous demander un asile secret a un but plus grave et plus
srieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse.

LE MOINE.--Votre Altesse peut-elle s'expliquer?

LE DUC.--Mon saint pre, nul ne sait mieux que vous combien j'aimai
toujours la vie retire, et combien peu je me soucie de frquenter les
assembles que hantent la jeunesse, le luxe et la folle lgance.
J'ai confi au soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs
austres, mon pouvoir absolu et mon autorit dans Vienne, et il me croit
voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de faire rpandre ce bruit dans
le peuple, et c'est ce qu'on croit. A prsent, mon pre, vous allez me
demander pourquoi j'en agis ainsi?

LE MOINE.--Volontiers, seigneur.

LE DUC.--Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins
et mors ncessaires pour des coursiers fougueux), que nous avons laiss
dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne
va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaantes
qu'un pre indulgent a form uniquement pour effrayer par leur vue ses
enfants, et non pour s'en servir, ces verges deviennent  la fin un
objet de moquerie plutt que de crainte, il en est de mme maintenant
de nos dcrets; morts pour le chtiment, ils sont morts eux-mmes; la
licence tire la justice par le nez; l'enfant bat sa nourrice, et tout
ordre est renvers.

LE MOINE--Il dpendait de Votre Altesse de dgager la justice de ses
liens, quand vous le trouveriez bon; et elle aurait paru plus redoutable
en vous que dans le seigneur Angelo.

LE DUC.--J'ai craint qu'elle ne le ft trop. Puisque c'est par ma
faute que j'ai donn  mon peuple tant de libert, ce serait en moi une
tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions
que j'ai ordonnes moi-mme; car c'est ordonner les crimes que de
leur laisser un libre cours, sans faire craindre le chtiment. Voil
pourquoi, mon pre, j'ai charg Angelo de cet emploi: il peut,  l'abri
de mon nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractre, qui ne
sera point expos  la vue, soit compromis. C'est pour suivre son
administration, que je veux, sous l'habit d'un de vos frres, observer
 la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir
un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment je dois me conduire
pour avoir tout l'air d'un vrai religieux. Je vous donnerai, 
loisir, d'autres raisons de ma conduite:  prsent, coutez seulement
celle-ci.--Angelo est austre; il est en garde contre l'envie:  peine
avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il aime mieux le pain que la
pierre: nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient  changer son
caractre, ce que sont nos hommes  belles apparences.

(Ils sortent.)


SCNE V

Un couvent de femmes.

ISABELLE, FRANCESCA, _ensuite_ LUCIO.


ISABELLE.--Et sont-ce l tous vos privilges  vous autres religieuses?

FRANCESCA.--Ne sont-ils pas assez tendus?

ISABELLE.--Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est pas que j'en
dsire davantage: au contraire, je souhaiterais qu'une rgle plus
troite assujettt la communaut des soeurs de Sainte-Claire.

LUCIO, _au dehors_.--Hol, quelqu'un! la paix soit en ces lieux!

ISABELLE.--Qui est-ce qui appelle?

FRANCESCA.--C'est la voix d'un homme. Chre Isabelle, tournez la clef,
et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas
encore prononc vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera
plus permis de parler  un homme qu'en prsence de la suprieure; alors,
si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou
si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.--On appelle
encore; je vous prie, rpondez-lui.

(Francesca sort.)

ISABELLE.--Paix et flicit! Qui est-ce qui appelle?

LUCIO.--Salut, vierge, si vous l'tes, comme ces joues l'annoncent
assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler  Isabelle,
novice dans ce monastre, et l'aimable soeur de son malheureux frre
Claudio?

ISABELLE.--Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette
question, d'autant plus que je dois vous dclarer  prsent que je suis
cette Isabelle, et sa soeur.

LUCIO.--Aimable et belle novice, votre frre vous dit mille tendresses;
il est en prison.

ISABELLE.--O malheureuse! Eh! pourquoi?

LUCIO.--Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais tre
son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant  sa
bonne amie.

ISABELLE.--Monsieur, ne vous jouez pas de moi!

LUCIO.--C'est la vrit.--Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon pch
familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la
langue loin du coeur[9]) prendre cette licence avec les vierges. Je vous
regarde comme un objet consacr au ciel et sanctifi, comme un esprit
immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec
sincrit comme  une sainte.

[Note 9: _La langue loin du coeur_, c'est--dire quand le vanneau
s'loigne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.]

ISABELLE.--Vous blasphmez le bien en vous moquant ainsi de moi.

LUCIO.--Ne le croyez pas. Brivet et vrit, voici le fait: votre frre
et son amante se sont embrasss; et comme il est naturel que ceux qui
mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence
d'une jachre dpouille  la maturit de la moisson, de mme son sein
annonce son heureuse culture et son industrie.

ISABELLE.--Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?

LUCIO.--Est-ce qu'elle est votre cousine?

ISABELLE.--Par adoption; comme les jeunes colires changent leurs noms
par amiti.

LUCIO.--C'est elle.

ISABELLE.--Oh! qu'il l'pouse!

LUCIO.--Voil le point. Le duc est sorti de cette ville d'une trange
manire, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans
l'esprance d'avoir part  l'administration: mais nous apprenons par
ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a
fait rpandre taient  une distance infinie de ses vrais desseins. A
sa place, et revtu de toute son autorit, le seigneur Angelo gouverne
l'tat; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne
sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais
qui mousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de
l'esprit, l'tude et le jene.--Pour intimider l'abus et la licence
qui ont longtemps rd imprudemment auprs de l'affreuse loi, comme
des souris prs d'un lion, il a dterr un dit dont les rigoureuses
dispositions condamnent la vie de votre frre; Angelo l'a fait
emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littralement toute la
rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute esprance est
perdue,  moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prires, de flchir
Angelo; et c'est l l'affaire que je suis charg de traiter entre vous
et votre malheureux frre.

ISABELLE.--En veut-il donc  sa vie?

LUCIO.--Il a dj prononc sa sentence; et,  ce que j'entends dire, le
prvt a reu l'ordre pour son excution.

ISABELLE.--Hlas! quelles pauvres facults puis-je avoir pour lui faire
du bien?

LUCIO.--Essayez votre pouvoir.

ISABELLE.--Mon pouvoir! hlas! je doute...

LUCIO.--Nos doutes sont des tratres, qui nous font souvent perdre le
bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter.
Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand
une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que
si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi
certainement  elle qu' ceux mmes qui le possdent.

ISABELLE.--Je verrai ce que je pourrai faire.

LUCIO.--Mais, promptement.

ISABELLE.--Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que
le temps de donner connaissance de cette affaire  notre mre. Je vous
rends d'humbles actions de grce: recommandez-moi  mon frre; ce soir,
de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succs.

LUCIO.--Je prends cong de vous.

ISABELLE.--Mon bon seigneur, adieu.

(Ils se sparent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME


SCNE I

Un appartement dans la maison d'Angelo.

_Entrent_ ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRVT[10], OFFICIERS _et suite_.

[Note 10: Le prvt est ici une espce de gelier.]


ANGELO.--Il ne faut pas que nous fassions de la loi un pouvantail pour
effrayer les oiseaux de proie, jusqu' ce qu'en voyant son immobilit,
familiariss par l'habitude, ils osent venir se percher sur l'objet mme
de leur terreur.

ESCALUS.--Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons le glaive de
la loi que pour blesser lgrement, plutt que pour frapper des coups
mortels. Hlas! ce gentilhomme que je voudrais sauver avait un bien
noble pre. Daignez considrer, vous que je crois de la vertu la
plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres affections, si
l'occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le dsir, et
qu'il n'et fallu, pour obtenir l'objet de vos voeux, que laisser
agir la fougue tmraire de votre sang, il est bien douteux que vous
n'eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute mme pour
laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer sur vous la loi.

ANGELO.--Autre chose est d'tre tent, Escalus, autre chose de
succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury qui condamne un prisonnier
 perdre la vie ne puisse, dans les douze jurs qui le composent,
renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font
le procs; mais la justice saisit le crime l o il se montre  elle.
Qu'importe aux lois que des voleurs jugent des voleurs! Il est tout
simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais
nous foulons aux pieds le trsor que nous ne voyons pas, sans jamais
y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que
j'aurais pu en commettre de semblables; dites plutt que, lorsque moi
qui le condamne, je tomberai dans la mme offense, mon jugement doit
tre  l'instant mon arrt de mort, et que nulle partialit ne peut
intervenir. Seigneur, il faut qu'il prisse.

ESCALUS.--Que ce soit comme le voudra votre sagesse.

ANGELO.--O est le prvt?

LE PRVT.--Ici, s'il plat  Votre Honneur.

ANGELO.--Que Claudio soit excut demain matin sur les neuf heures;
amenez-lui son confesseur; qu'il se prpare  la mort, car il est au
terme de son plerinage.

(Le prvt sort.)

ESCALUS.--Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il nous pardonne aussi
 tous! Quelques-uns prosprent par le crime, d'autres succombent par
la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne rpondent
d'aucun[11]; d'autres sont condamns pour une faute unique.

[Note 11: _Brakes of vice_. Les commentateurs ont donn mille
explications de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens
le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.]

(Entrent le Coude, l'cume, le Bouffon, officiers de justice.)

LE COUDE.--Allons, amenez-les: si ce sont des gens de bien dans un tat
que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les
maisons de prostitution, je ne connais plus de lois; qu'on les amne.

ANGELO.--Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s'agit-il?

LE COUDE.--Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre
constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens  la justice, monsieur,
et j'amne ici devant Votre Grandeur deux insignes _bienfaiteurs_.

ANGELO.--Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-l? Ne
sont-ce pas des malfaiteurs?

LE COUDE.--Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne sais pas bien
ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais coquins, j'en suis sr, exempts
de toutes les _profanations mondaines_ qui sont du devoir de tout bon
chrtien.

ESCALUS.--Voil qui coule de source; voil un officier bien sens.

ANGELO.--Poursuivez: de quelle espce sont ces deux hommes? Coude est
votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, Coude?

LE BOUFFON.--Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou au coude.

ANGELO, _au Bouffon_.--Qui tes-vous?

LE COUDE.--Lui, seigneur? un garon de taverne, seigneur; un meuble de
mauvais lieu au service d'une femme de mauvaises moeurs, dont la
maison, monsieur, a t, comme on dit, dmolie dans les faubourgs; et
aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi
une fort mauvaise maison.

ESCALUS.--Comment savez-vous cela?

LE COUDE.--Ma femme, monsieur, que je _dteste_, devant le ciel et
devant Votre Grandeur...

ESCALUS.--Comment? votre femme?

LE COUDE.--Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est une honnte
femme...

ESCALUS.--Et c'est pour cela que vous la _dtestez_?

LE COUDE.--Je dis, monsieur, que je me _dtesterai_ moi-mme, aussi bien
qu'elle, si cette maison n'est pas une maison de prostitution, je veux
regretter sa vie; car c'est une vilaine maison.

ESCALUS.--Comment savez-vous cela, constable?

LE COUDE.--H! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait t adonne au
vice _cardinal_[12], aurait pu tre accuse en fornication, en adultre
et en toutes sortes d'impurets dans cette maison.

[Note 12: Cardinal est ici pour _charnel_.]

ESCALUS.--Par les intrigues de cette femme?

LE COUDE.--Oui, monsieur, par madame Overdone; mais comme elle lui a
crach au visage, c'est elle qui l'a provoque.

LE BOUFFON.--Monsieur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n'est
pas.

LE COUDE.--Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; prouve-le,
_honnte homme_.

ESCALUS, _ Angelo_.--Entendez-vous comme il dit un mot pour l'autre?

LE BOUFFON.--Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous
votre respect, de pruneaux cuits; nous n'en avions que deux, monsieur,
dans la maison, qui taient dans ce temps-l comme dans un plat de
fruits, un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces
plats-l; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats.

ESCALUS.--Continue, continue: peu importe le plat.

LE BOUFFON.--Non, monsieur, pas d'une tte d'pingle: vous avez raison,
monsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude tant, comme
je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai
dit, de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, dans le
plat; matre l'cume que voil, cet homme-l mme, ayant mang le reste,
comme j'ai dit, et comme je dis, pay fort honntement: car, comme vous
savez, matre l'cume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.

L'CUME.--Non, vraiment.

LE BOUFFON.--Fort bien: comme vous tiez donc, si vous vous en souvenez,
 casser les noyaux des susdits pruneaux.

L'CUME.--Oui, c'est vrai, j'tais l.

LE BOUFFON.--Allons, fort bien: comme je vous disais donc, si vous vous
le rappelez, que tels et tels taient incurables de la maladie que
vous savez,  moins qu'ils n'observassent un bon rgime, comme je vous
disais.

L'CUME.--Tout cela est vrai.

LE BOUFFON.--Eh bien! fort bien, alors...

ESCALUS.--Allons, vous tes un sot ennuyeux: au but. Qu'a-t-on fait  la
femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite
 ce qu'on lui a fait.

LE BOUFFON.--Votre Grandeur ne peut en venir l encore.

ESCALUS.--Ce n'est pas mon intention, non plus.

LE BOUFFON.--Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de
Votre Grandeur: et, je vous en supplie, considrez matre l'cume, que
voil ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an,
dont le pre est mort  la Toussaint.--N'tait-ce pas  la Toussaint,
matre l'cume?

L'CUME.--Le soir de la Toussaint.

LE BOUFFON.--Fort bien: j'espre que ce sont l des vrits. Lui,
monsieur, tant assis, comme je dis, sur un tabouret.--C'tait  _la
Grappe-de-Raisin_, o vous aimez  vous asseoir, n'est-il pas vrai?

L'CUME.--Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre ouverte et bonne
pour l'hiver.

LE BOUFFON.--Allons, fort bien. J'espre que ce sont l des vrits.

ANGELO, _ Escalus_.--Ce rcit durera toute une nuit de Russie, quand
les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser
entendre leur affaire, avec l'esprance que vous trouverez matire  les
faire tous fouetter.

ESCALUS.--Je m'y attends. Salut, seigneur. (_Angelo sort._)--Allons,
l'ami, continuez: qu'a-t-on fait  la femme de Coude, encore une fois?

LE BOUFFON.--Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu qu'on lui ait fait une
fois.

LE COUDE.--Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui ce que cet homme a
fait  ma femme.

LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.

ESCALUS.--Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a fait.

LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, considrez bien le visage
de cet homme-l.--Mon bon l'cume, regardez sa Grandeur: c'est pour de
bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage?

ESCALUS.--Oui, fort bien.

LE BOUFFON.--Non, je vous prie, remarquez-le bien.

ESCALUS.--Eh bien! c'est ce que je fais.

LE BOUFFON.--Votre Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa
figure?

ESCALUS.--Mais non.

LE BOUFFON.--Je veux supposer[13] sur le livre sacr, que sa figure est
ce qu'il a de pis en lui.--Eh bien! si la figure est la pire chose qu'il
y ait en lui, comment matre l'cume aurait-il pu faire aucun mal  la
femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.

ESCALUS.--Il a raison: constable, que rpondez-vous  cela?

LE COUDE.--Premirement, s'il vous plat, la maison est une maison
_respecte_; ensuite, cet homme est un drle _respect_, et sa matresse
est une femme _respecte_[14].

[Note 13: Supposer pour _dposer_.]

[Note 14: Pour _suspecte_.]

LE BOUFFON.--Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus
_respecte_ qu'aucun de nous tous.

LE COUDE.--Maraud, tu mens; tu mens, mchant valet; le temps est encore
 venir qu'elle ait jamais t _respecte_ par homme, femme, ou enfant.

LE BOUFFON.--Monsieur, elle a t _respecte_ avec lui, avant qu'il
l'eut pouse.

ESCALUS.--Lequel est le plus sage ici, la Justice ou
l'Iniquit[15]?--Cela est-il vrai?

LE COUDE, _au bouffon_.--O sclrat, vaurien, mchant Hannibal[16]! Moi,
j'ai t _respect_ avec elle avant que je fusse mari avec elle?
Si jamais j'ai t _respect_ avec elle, ou elle avec moi, que Votre
Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, sclrat
Hannibal, ou j'aurai contre toi mon action de _batterie_.

[Note 15: Personnages des _Moralits_. La Justice est ici pour le
constable et l'Iniquit pour le fou.]

[Note 16: Cannibale.]

ESCALUS.--S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez aussi avoir votre
action en diffamation.

LE COUDE.--Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet avis-l.
Qu'est-ce que Votre Grandeur dsire que je fasse de ce mchant coquin?

ESCALUS.--Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques iniquits que
tu voudrais dcouvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme 
l'ordinaire, jusqu' ce que tu saches ce qu'elles sont.

LE COUDE.--Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.--Tu vois bien,
coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu vas continuer, coquin, tu vas
continuer.

ESCALUS, _ l'cume._--O tes-vous n, mon ami?

L'CUME.--Ici,  Vienne, monsieur.

ESCALUS.--Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente?

L'CUME.--Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.

ESCALUS.--Bon. (_Au bouffon._) De quel mtier tes-vous, monsieur?

LE BOUFFON.--Garon de taverne, le garon d'une pauvre veuve.

ESCALUS.--Le nom de votre matresse?

LE BOUFFON.--Madame Overdone.

ESCALUS.--A-t-elle eu plus d'un mari?

LE BOUFFON.--Neuf, monsieur: Overdone[17] pour le dernier.

[Note 17: _Overdone by the last_, puise par le dernier. _Overdone_
fait ici calembour.]

ESCALUS.--Neuf!--Approchez-vous de moi, matre l'cume. Matre l'cume,
je ne voudrais pas que vous fissiez connaissance avec des garons de
taverne; ils vous soutireront, matre l'cume, et vous les ferez pendre:
allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.

L'CUME.--Je remercie Votre Grandeur; quant  moi, jamais je ne vais
dans aucune chambre de taverne, que je n'y sois attir par quelqu'un.

ESCALUS.--Allons, plus de cela, matre l'cume; adieu. (_L'cume sort._)
Venez a, monsieur le garon de taverne; quel est votre nom, monsieur le
garon de taverne?

LE BOUFFON.--Pompe.

ESCALUS.--Et quoi encore?

LE BOUFFON.--Haut-de-chausses, monsieur.

ESCALUS.--Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses[18] est ce qu'il
y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal,
vous tes Pompe le Grand. Pompe, vous tes en partie un entremetteur,
Pompe, de quelque manire que vous coloriez la chose, sous le nom de
garon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vrit;
vous vous en trouverez bien.

[Note 18: _Bum_. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.]

LE BOUFFON.--Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui
voudrait vivre.

ESCALUS.--Comment voudriez-vous vivre, Pompe? En tant un agent
d'infamie... Que pensez-vous du mtier, Pompe? Est-ce l un mtier
permis?

LE BOUFFON.--Si la loi veut le permettre, monsieur.

ESCALUS.--Mais la loi ne le permettra pas, Pompe, et il ne sera pas
permis  Vienne.

LE BOUFFON.--Votre Grandeur est-elle dans l'intention de mutiler toute
la jeunesse de la ville?

ESCALUS.--Non, Pompe.

LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira
donc toujours l. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi
les prostitues et les vauriens, vous n'aurez plus rien  craindre des
entremetteurs.

ESCALUS.--Il y a de jolies ordonnances qui commencent  s'excuter, je
peux vous en assurer; il n'y va que d'tre pendu et dcapit.

LE BOUFFON.--Si vous pendez et dcapitez tous ceux qui commettent ce
pch, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la
commission de trouver des ttes. Si cette loi s'excute dans Vienne
pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour
trois sous par fentre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites:
Pompe me l'avait bien dit.

ESCALUS.--Grand merci, bon Pompe; et, en rcompense de votre prophtie,
coutez-moi bien:--je vous donnerai un avis: que je ne vous revoie pas
devant moi pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas me
dire que vous demeurez encore l o vous tes: si je vous y retrouve,
Pompe[19], je vous chasserai  grands coups jusqu' votre tente, et je
serai un rude Csar pour vous.--Pour vous parler net, Pompe, je vous
ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompe, portez-vous bien.

[Note 19: Pompe est un nom souvent donn aux chiens.]

LE BOUFFON.--Je remercie Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le
suivrai, selon que la chair et la fortune en dcideront.--Me fouetter?
Non, non: que le charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est
point chass de son mtier  coups de fouet.

(Il sort.)

ESCALUS.--Approchez, matre Coude; venez, matre constable: combien y
a-t-il de temps que vous tes dans cet emploi de constable?

LE COUDE.--Sept ans et demi, monsieur.

ESCALUS.--Je pensais bien, par votre habilet  l'exercer, qu'il y avait
quelque temps que vous l'occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers?

LE COUDE.--Et demi, monsieur.

ESCALUS.--Hlas! il vous a cot bien des peines. On vous fait tort de
vous en charger si souvent; est-ce qu'il n'y a pas dans votre garde des
hommes en tat de vous suppler?

LE COUDE.--En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient
quelque talent pour cette espce d'emploi: on les choisit; mais ils me
choisissent aprs pour les remplacer: je le fais pour quelques pices
d'argent, et je vais toujours pour tous les autres.

ESCALUS.--coutez-moi: apportez-moi les noms d'environ six ou sept des
plus capables de votre paroisse.

LE COUDE.--A la maison de Votre Grandeur, monsieur?

ESCALUS.--Oui, chez moi. Adieu. (_Coude sort._)--(_Au juge de paix._)
Quelle heure croyez-vous qu'il soit?

LE JUGE.--Onze heures, monsieur.

ESCALUS.--Je vous prie de venir dner avec moi.

LE JUGE.--Je vous remercie humblement.

ESCALUS.--Je suis bien afflig de la mort de Claudio; mais il n'y a
point de remde.

LE JUGE.--Le seigneur Angelo est svre.

ESCALUS.--C'est une ncessit; la clmence cesse d'tre clmence quand
elle se montre trop souvent. Le pardon est toujours le pre d'un
second crime; mais cependant... malheureux Claudio!--Il n'y a point de
remde.--Venez, monsieur.

(Ils sortent.)


SCNE II

Un autre appartement dans la maison d'Angelo.

_Entrent_ LE PRVT ET UN VALET.


LE VALET.--Il est occup  entendre une affaire; il va venir tout de
suite. Je vais vous annoncer.

LE PRVT.--Je vous en prie, faites-le. (_Le valet sort._) Je viens
savoir ses ordres: peut-tre se laissera-t-il flchir. Hlas! son dlit
est comme un crime en songe. Tous les ges, toutes les sectes, sont
atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela!

(Entre Angelo.)

ANGELO.--Eh bien! quel sujet vous amne, prvt?

LE PRVT.--Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?

ANGELO.--Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas l'ordre? Pourquoi
venez-vous me le demander une seconde fois?

LE PRVT.--J'ai craint d'agir trop prcipitamment. Sous votre bon
plaisir, j'ai vu quelquefois qu'aprs l'excution, la justice s'est
repentie de son arrt.

ANGELO.--Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cdez votre
place, on peut fort bien se passer de vous.

LE PRVT.--Je demande pardon  Votre Honneur.--Que fera-t-on, monsieur,
de la gmissante Juliette? Elle est bien prs de son terme.

ANGELO.--Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans
dlai.

(Le valet revient.)

LE VALET.--Voici la soeur de l'homme condamn, qui demande  tre
introduite prs de vous.

ANGELO.--A-t-il une soeur?

LE PRVT.--Oui, seigneur: une jeune fille trs-vertueuse, et qui est
prte  entrer dans une communaut, si elle n'y est pas dj.

ANGELO.--Allons, qu'on la fasse entrer. (_Le valet sort._)--(_Au
prvt._) Voyez  ce que la fornicatrice soit transfre ailleurs: qu'on
lui fournisse le ncessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres
pour cela.

(Entrent Lucio et Isabelle.)

LE PRVT, _faisant mine de se retirer_.--Que Dieu sauve Votre Honneur.

ANGELO.--Restez encore un moment.--_(A Isabelle.)_ Vous tes la
bienvenue: que dsirez-vous?

ISABELLE.--Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il
plaise seulement  Votre Honneur de m'entendre.

ANGELO.--Voyons, quelle est votre requte?

ISABELLE.--Il est un vice que j'abhorre plus que tous les autres, et que
je voudrais voir surtout frapp par la justice; je ne voudrais pas le
dfendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le dfendre, mais je suis
en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais
pas.

ANGELO.--Voyons, le sujet?

ISABELLE.--J'ai un frre qui est condamn  mourir, je vous conjure de
condamner sa faute, et non pas mon frre.

LE PRVT.--Le ciel veuille te donner des grces mouvantes!

ANGELO.--Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est
condamn, mme avant qu'il soit commis. Mes fonctions se rduiraient 
zro, si je trouvais les fautes dont la peine est marque dans le code,
pour laisser chapper les coupables.

ISABELLE,--O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un frre!--Que le
ciel garde Votre Honneur!

LUCIO, _ Isabelle_.--N'y renoncez pas ainsi: revenez vers lui:
priez-le; jetez-vous  ses genoux; attachez-vous  sa robe: vous tes
trop froide, vous ne lui demanderiez qu'une pingle que vous ne pourriez
pas le faire avec plus d'indiffrence: avancez vers lui, vous dis-je.

ISABELLE _se rapproche_.--Faut-il donc qu'il meure?

ANGELO.--Jeune fille, il n'y a point de remde.

ISABELLE.--Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que
ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon.

ANGELO.--Je ne veux pas le faire.

ISABELLE.--Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?

ANGELO.--Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas.

ISABELLE.--Mais pourriez-vous le faire sans nuire  personne au monde,
si votre coeur tait touch de la mme piti que le mien ressent pour
lui?

ANGELO.--Son arrt est prononc; il est trop tard.

LUCIO, _bas  Isabelle_.--Vous tes trop froide.

ISABELLE.--Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la
rvoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui
appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du
ministre, ni le bton du marchal, ni la robe du juge, rien ne leur
sied aussi bien que la clmence. S'il et t  votre place, et que vous
eussiez t  la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais
lui n'aurait pas t aussi impitoyable que vous.

ANGELO.--Je vous prie, retirez-vous.

ISABELLE.--Je voudrais que le ciel m'et donn votre pouvoir, et que
vous fussiez Isabelle. En serait-il de mme alors? non. Je vous dirais
ce que c'est que d'tre juge, et ce que c'est d'tre prisonnier.

LUCIO, _ part_.--Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.

ANGELO.--Votre frre est condamn par la loi; vous perdez vos paroles.

ISABELLE.--Hlas! hlas! toutes les mes qui ont exist ont t
condamnes, et le Dieu qui et pu se venger avec le plus de justice a
trouv un remde pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le
suprme arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous tes?
Oh! pensez  cela, et alors la clmence respirera entre vos lvres, et
vous serez un homme nouveau.

ANGELO.--Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non
pas moi, qui condamne votre frre: il serait mon parent, mon frre ou
mon fils, qu'il en serait de mme pour lui; il faut qu'il meure demain.

ISABELLE.--Demain! oh! cela est bien prompt! pargnez-le, pargnez-le;
il n'est pas prpar  la mort; mme pour la cuisine nous tuons le
gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d'gard que
nous ne nous traitons nous-mmes, grossires cratures? Mon bon, mon bon
seigneur, rflchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y
a beaucoup de gens qui l'ont commise.

LUCIO.--Courage; bien dit.

ANGELO.--La loi, pour tre endormie, n'tait pas morte. Cette foule de
gens n'auraient pas os commettre ce dlit, si le premier qui a enfreint
la loi avait rpondu de son action; maintenant la loi est veille, elle
observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans
un cristal qui fait voir quels crimes futurs dj existants, ou
nouvellement conus, grce  la tolrance, se prparaient  clore et 
natre, et vont tre touffs, arrts dans leurs progrs, et finir l
o ils existent.

ISABELLE.--Et cependant prouvez quelque piti.

ANGELO.--Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors
j'ai piti d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonn
aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice  un homme
qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre
une seconde. N'insistez plus: votre frre mourra demain; il faut vous
rsigner.

ISABELLE.--Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette
sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la
force d'un gant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un gant.

LUCIO.--Bien dit.

ISABELLE.--Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter,
jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier
occuperait sans cesse son ciel  tonner; on n'entendrait que le
tonnerre.--Ciel misricordieux! toi, tu fendras plutt des traits
sulfureux de ta foudre le chne noueux et rebelle  la cogne, que le
doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revtu d'une autorit
d'un moment, lui qui connat le moins ce dont il est le plus sr, son
existence fragile comme le verre, il se plat comme un singe en fureur
 des actions si extravagantes  la face du ciel, qu'il fait pleurer les
anges, qui, s'ils taient sujets aux mmes caprices que nous, riraient 
en devenir mortels.

LUCIO.--Oh! serrez-le de prs, serrez-le de prs, jeune fille, il
s'adoucira. Il se rend dj; je m'en aperois.

LE PRVT.--Prions le ciel qu'elle vienne  bout de le flchir!

ISABELLE.--Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frre;
les grands ont le privilge de badiner avec les saints; c'est en eux
saillie d'esprit; chez leurs infrieurs, c'est une odieuse profanation.

LUCIO.--Vous tes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.

ISABELLE.--Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le gnral devient, dans
la bouche du soldat, un vrai blasphme.

LUCIO.--O a-t-elle appris tout cela?--Encore.

ANGELO.--Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?

ISABELLE.--Parce que l'autorit, quoique sujette  errer comme les
autres, porte avec elle une espce de remde qui couvre le mal d'une
cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez  la porte de votre coeur,
et demandez-lui quelle faute il se connat qui ressemble  celle de mon
frre. S'il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable,
qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrt de mort
contre mon frre.

ANGELO, _ part_.--Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens
clot en mme temps. (_A Isabelle._) Adieu.

ISABELLE.--Cher seigneur, revenez.

ANGELO.--Je me consulterai.--Revenez demain.

ISABELLE.--coutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon
seigneur, revenez.

ANGELO.--Que dites-vous, me corrompre?

ISABELLE.--Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.

LUCIO.--Autrement vous auriez tout gt.

ISABELLE.--Ce n'est pas avec de vains sequins d'or prouv, ni avec
des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur
attache la fantaisie; mais avec de fidles prires qui s'lveront vers
le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prires des
mes prserves de la corruption du monde, des vierges qui jenent, et
dont le coeur n'est consacr  rien de terrestre.

ANGELO.--Allons, revenez me voir demain.

LUCIO, _ part,  Isabelle_.--Retirez-vous, tout va bien: sortez.

ISABELLE.--Que le ciel veille sur la sret de Votre Honneur[20]!

[Note 20: Isabelle emploie le mot _honour_ pour dire _Votre Seigneurie,_
et le juge ramne ce mot  son premier sens.]

ANGELO, _ part_.--Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la
tentation dont les prires prservent.

ISABELLE.--A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie?

ANGELO.--Quand vous voudrez, avant midi.

ISABELLE.--Le ciel prserve Votre Honneur!

(Elle sort avec Lucio.)

ANGELO.--De toi, et mme de ta vertu!--Que veut dire ceci? Que veut dire
ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est
tent, lequel pche le plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle
qui me tente; c'est moi qui, expos au soleil prs de la violette, fais
comme la charogne plutt que comme la fleur, et me corromps sous la
vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus
dangereuse  nos sens que la femme lgre? Tandis que nous n'avons que
trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y tablir nos
vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu
la convoiter criminellement pour ces mmes avantages qui la rendent
vertueuse? Ah! que son frre vive! Les voleurs sont autoriss au
brigandage, lorsque leurs juges eux-mmes volent. Quoi! est-ce que je
l'aime parce que je dsire l'entendre parler encore, et me repatre
de la vue de ses yeux? A quoi rvais-je donc? O ennemi rus qui,
pour attraper un saint, amorce ton hameon avec des saints! La plus
dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les
attraits de la vertu: jamais la prostitue avec ses deux forces runies,
l'art et la nature, n'a pu mouvoir une fois mes sens; mais cette fille
vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu' ce moment, quand je voyais
les autres aimer, je souriais, et m'tonnais de leur folie.

(Il sort.)


SCNE III

Une prison.

LE DUC _en habit de religieux_, LE PRVT.


LE DUC.--Salut, prvt, car je crois que c'est ce que vous tes.

LE PRVT.--Oui, je suis le prvt: que dsirez-vous, bon religieux?

LE DUC.--Contraint par ma charit, et par mon saint ordre, je viens
visiter les mes affliges renfermes dans cette prison: accordez-moi le
droit ordinaire de me les laisser voir, et de m'informer de la nature
de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en consquence mes
secours spirituels.

LE PRVT.--Je ferais davantage s'il en tait besoin.

(Entre Juliette.)

Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les
feux de sa jeunesse, a brl sa rputation: elle est enceinte, et le
pre de son enfant est condamn  mort; un jeune homme plus propre 
commettre un second dlit semblable qu' mourir pour le premier.

LE DUC.--Quand doit-il mourir?

LE PRVT.--A ce que je crois, demain. (_A Juliette._) J'ai pourvu  vos
besoins: attendez un moment, et l'on vous conduira.

LE DUC, _ Juliette_.--Vous repentez-vous, belle enfant, du pch que
vous portez?

JULIETTE.--Oui, et j'en porte la honte avec patience.

LE DUC.--Je vous enseignerai les moyens d'examiner votre conscience,
et d'prouver si votre pnitence est solide, ou si elle n'est que
superficielle.

JULIETTE.--Je l'apprendrai bien, volontiers.

LE DUC.--Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort?

JULIETTE.--Oui, autant que j'aime la femme qui lui a fait tort.

LE DUC.--Ainsi, il parat que c'est d'un consentement mutuel que votre
crime a t commis?

JULIETTE.--Oui, d'un consentement mutuel.

LE DUC.--Votre pch a donc t plus grand que le sien?

JULIETTE.--Je le confesse, et je m'en repens, mon pre.

LE DUC.--Cela est bien juste, ma fille; mais prenez garde que vous ne
vous repentiez que parce que le pch vous a caus cette honte: cette
douleur n'est jamais que pour nous-mmes, et non pour le ciel; elle
montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est point par amour,
mais uniquement par crainte.

JULIETTE.--Je me repens de ma faute, parce que c'est un pch, et j'en
accepte la honte avec joie.

LE DUC.--Persvrez l-dedans. Votre complice,  ce que j'entends dire,
doit mourir demain; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que
la grce du ciel vous accompagne!--_Benedicite._

(Il sort en priant.)

JULIETTE.--Il doit mourir demain!  injuste loi, qui me laisse une vie
dont toute la consolation est d'prouver  chaque instant toutes les
horreurs de la mort!

LE PRVT.--C'est bien dommage qu'il en soit l!

(Ils sortent.)


SCNE IV

(Appartement dans la maison d'Angelo.)

_Entre_ ANGELO.


ANGELO.--Quand je veux mditer et prier, mes penses et mes prires
s'garent d'objet en objet: le ciel a de moi de vaines paroles, tandis
que mon imagination, sans couter ma langue, est attache sur Isabelle.
Le ciel est sur mes lvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le
nom dans ma bouche; et dans mon coeur crot la fatale passion qui le
remplit. L'tat, dont j'tudiais les affaires, est comme un bon livre
qui,  force d'tre relu souvent, n'inspire plus que l'aversion et
l'ennui; oui, je me sens capable (que personne ne m'entende!) de changer
ce grave ministre dont je suis fier pour une plume lgre, vain
jouet de l'air. O dignit!  pompe extrieure! qu'il t'arrive souvent
d'extorquer le respect des sots par tes vtements et ton enveloppe, et
d'enchaner les mes plus sages  tes fausses apparences;--chair, tu
n'es que chair! Inscrivez, _bon ange_, sur la corne du diable, ce ne
sera plus le cimier du diable.

(Entre un valet.)

ANGELO.--H bien! qui est l?

LE VALET,--Une certaine Isabelle, une soeur, qui demande  vous parler.

ANGELO.--Montre-lui le chemin. (_Le valet sort._)--(_Seul._) O ciel!
pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon coeur, le rendant
inutile  lui-mme, et privant tous mes autres organes du ressort qui
leur est ncessaire? Ainsi la foule insense se presse autour d'un homme
qui s'vanouit; ils viennent tous pour le secourir, et interceptent
ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les sujets d'un monarque bien-aim
oublient leur rle, et pousss par une respectueuse affection, se
pressent en sa prsence l o leur amour mal instruit va ncessairement
paratre une injure.

(Entre Isabelle.)

ANGELO.--Eh bien! belle jeune fille?

ISABELLE.--Je suis venue savoir votre bon plaisir.

ANGELO.--J'aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner, que de me
demander de vous l'apprendre.--Votre frre ne peut vivre.

ISABELLE.--En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre Honneur! (Elle va
pour se retirer).

ANGELO.--Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait
qu'il vct aussi longtemps que vous, ou moi... Pourtant, il faut qu'il
meure.

ISABELLE.--Sur votre arrt?

ANGELO.--Oui...

ISABELLE.--Quand? je vous en conjure, afin que, dans le rpit qui lui
est accord, plus long ou plus court, il puisse tre prpar  sauver
son me.

ANGELO.--Oh! malheur  ces vices honteux! il vaudrait autant pardonner 
celui qui vole  la nature un homme dj form, qu' l'insolente volupt
de ceux qui jettent l'image du Crateur dans des moules prohibs par
le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement une vie
lgitimement forme, que de jeter du mtal dans des vaisseaux dfendus
pour crer une vie illgitime.

ISABELLE.--Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre.

ANGELO.--Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientt vous embarrasser.
Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois tt en ce
moment la vie  votre frre, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre
corps  la douce impuret, comme celle qu'il a dshonore?

ISABELLE.--Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux sacrifier mon corps
que mon me.

ANGELO.--Je ne parle point de votre me; les pchs que la ncessit
nous force de commettre, ne servent qu' faire nombre, sans nous charger
davantage.

ISABELLE.--Comment dites-vous?

ANGELO.--Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des
raisons contre ce que je viens de dire. Rpondez-moi  ceci:--moi, qui
suis la voix de la loi crite, je prononce contre votre frre un arrt
de mort: n'y aurait-il point de la charit dans un pch qui sauverait
la vie de ce frre?

ISABELLE.--Ah! daignez le faire: j'en prends le pril sur mon me; ce ne
serait point un pch, mais un acte de charit.

ANGELO.--Si vous vouliez le faire vous-mme au pril de votre me, le
poids du pch et de la charit serait le mme.

ISABELLE.--Oh! si demander la vie de mon frre est un pch, ciel,
fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en vous un pch que de
cder  ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette
faute soit ajoute aux miennes et que vous n'ayez  en rpondre en rien.

ANGELO.--Non. coutez-moi: votre ide ne suit pas le sens de la mienne;
ou vous tes ignorante, ou vous affectez de l'tre par ruse, et ce n'est
pas bien.

ISABELLE.--Que je sois ignorante et pleine de dfauts en tout, pourvu du
moins que je sache que je ne vaux pas mieux.

ANGELO.--Ainsi la sagesse cherche  briller davantage, en s'accusant
elle-mme: comme les masques noirs proclament la beaut qu'ils cachent,
dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beaut  dcouvert.--Mais
coutez-moi bien; pour tre bien compris, je vais parler plus nettement:
votre frre doit mourir.

ISABELLE.--Oui.

ANGELO.--Et son dlit est tel qu'il doit subir la peine impose par la
loi.

ISABELLE.--Cela est vrai.

ANGELO.--Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen de sauver sa
vie (bien que je ne consente pas  ce moyen, ni  aucun autre; c'est
uniquement par forme de conversation), si ce n'est celui-ci, que vous,
sa soeur, inspirant des dsirs  quelque homme, dont le crdit auprs du
juge, ou sa propre dignit, pourrait dlivrer votre frre des entraves
de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu'il n'y et point d'autre
moyen humain de le sauver, mais qu'il fallt, ou livrer les trsors
de votre corps  cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir le
coupable, que feriez-vous?

ISABELLE.--Je ferais pour mon pauvre frre tout ce que je ferais pour
moi-mme: je veux dire, que si j'tais condamne  la mort, je
porterais les marques douloureuses du fouet, comme des rubis, et je
me dshabillerais pour aller  la mort, comme vers un lit que j'aurais
dsir  en devenir malade, plutt que de cder mon corps au dshonneur.

ANGELO.--En ce cas, votre frre mourrait?

ISABELLE.--Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait mieux qu'un
frre mourt une fois, que si une soeur, pour racheter sa vie, mourait
ternellement.

ANGELO.--Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence
contre laquelle vous vous tes tant rcrie?

ISABELLE.--L'ignominie pour ranon et un libre pardon ne sont pas de la
mme famille: une misricorde lgitime ne ressemble en rien  un rachat
honteux.

ANGELO.--Vous paraissiez tout  l'heure voir dans la loi un tyran, et
vous cherchiez  prouver que la faute de votre frre tait plutt une
folie qu'un vice.

ISABELLE.--Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour
obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous
pensons; j'excuse un peu le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que
j'aime tendrement.

ANGELO.--Nous sommes tous fragiles.

ISABELLE.--Que mon frre meure s'il n'est point feudataire d'une
servitude commune, mais seul hritier et possesseur de la faiblesse.

ANGELO.--Et les femmes sont fragiles aussi.

ISABELLE.--Oui, comme la glace o elles se mirent, et qui se brise aussi
facilement qu'elle rflchit leur visage. Les femmes! que le ciel leur
vienne en aide! Les hommes drogent de leur origine en profitant de leur
faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes aussi
tendres que l'est notre constitution, et susceptibles de fausses
impressions.

ANGELO.--Je le pense comme vous; et, d'aprs ce tmoignage rendu  votre
propre sexe, permettez que je m'explique avec plus de hardiesse; puisque
je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir une force  l'preuve
de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles: soyez ce
que vous tes, c'est--dire une femme. Si vous tes plus, vous n'tes
plus une femme; si vous en tes une (comme l'annoncent visiblement
toutes les garanties extrieures), montrez-le en ce moment, en revtant
ce costume qui vous est destin.

ISABELLE.--Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur, je vous en
supplie, parlez-moi comme vous faisiez d'abord.

ANGELO.--Comprenez-moi nettement... je vous aime.

ISABELLE.--Mon frre aimait Juliette, et vous me dites qu'il faut qu'il
meure pour cela.

ANGELO.--Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez votre amour.

ISABELLE.--Je sais que votre vertu a le privilge de feindre une
apparence de vice pour surprendre les autres.

ANGELO.--Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles expriment ma pense.

ISABELLE.--Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y croie beaucoup.
Pernicieuse pense! Hypocrisie, hypocrisie!--Je te dnoncerai tout haut,
Angelo; prends-y bien garde: signe-moi tout  l'heure le pardon de mon
frre, ou je vais,  gorge dploye, publier devant l'univers quel homme
tu es.

ANGELO.--Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, l'austrit de ma
vie, mon tmoignage contre toi, et mon rang dans l'tat, auront tant de
prpondrance sur ton accusation, que tu seras touffe sous ton propre
rapport, et taxe de calomnie. J'ai commenc, et maintenant je lche la
bride  ma passion: donne ton consentement  mes violents dsirs; carte
tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles
convoitent. Rachte ton frre, en livrant ton corps  mon bon plaisir;
autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruaut prolongera
sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta rponse demain, ou, j'en
jure par la passion qui me domine  prsent, je me montrerai un tyran
 son gard. Quant  tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges
auront plus de crdit que tes vrits.

(Il sort.)

ISABELLE _seule_.--A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais
ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui portent une seule et mme
langue pour condamner et pour absoudre; forant la loi  se plier  leur
volont, attachant le juste et l'injuste  leur passion, pour la suivre
l o elle va. Je vais aller trouver mon frre; quoiqu'il ait succomb
par l'ardeur du sang, cependant il possde une me si pleine d'honneur
que, quand il aurait vingt ttes  placer sur vingt billots sanglants,
il les donnerait toutes, plutt que de permettre que sa soeur livrt son
corps  une si dtestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste; et
toi, mon frre, meurs. Notre chastet est plus prcieuse qu'un frre. Je
vais pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le prparer 
la mort pour le bien de son me.

(Elle sort.)

FIN DU SECOND ACTE.




                           ACTE TROISIME


SCNE I

La prison.

LE DUC, CLAUDIO, LE PRVT.


LE DUC.--Ainsi, vous esprez donc obtenir votre grce du seigneur
Angelo?

CLAUDIO.--Les malheureux n'ont d'autre remde que l'esprance: j'ai
l'esprance de vivre, et je suis prt  mourir.

LE DUC.--Soyez dtermin  la mort, et soit la vie, soit la mort, vous
en paratront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie: si je te perds,
je perds une chose qui n'est estime que des insenss. Tu n'es qu'un
souffle, soumis  toutes les influences de l'atmosphre, affligeant 
toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet de la mort;
tu travailles  l'viter par la fuite et tu cours te prcipiter dans
ses bras. Homme! tu n'as rien de noble; car tous les avantages que tu
possdes sont nourris de tout ce qu'il y a de plus bas[21]: tu n'as en
toi nul courage; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu[22] d'un
pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi tu le recherches
souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n'est rien de
plus[23]! Tu n'es jamais toi-mme tu n'existes que par des milliers de
graines sorties de la poussire: tu n'es pas heureux; car ce que tu
n'as pas, tu cherches sans cesse  l'obtenir; et ce que tu possdes tu
l'oublies: tu n'es jamais fix, car ta nature suit les tranges caprices
de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre: semblable  l'ne dont
l'chine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses
que pendant une journe de marche, et la mort vient te dcharger. Tu
n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son
pre, la substance mane de tes reins, maudit la goutte, les dartres
et le catarrhe qui ne t'achvent pas assez vite  son gr: tu n'as ni
jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de
l'aprs-dne, dont les rves participent de l'un et de l'autre. Ton
heureuse jeunesse s'assimile  la vieillesse, et demande l'aumne aux
vieillards paralytiques; lorsque tu es vieux et riche, tu n'as plus ni
chaleur, ni affections, ni membres, ni beaut, pour jouir agrablement
de tes trsors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on appelle la vie? Il y a
encore dans cette vie mille morts caches: et nous craignons la mort qui
met un terme  toutes ces chances!

[Note 21: Toutes les dlicatesses de la table remontent au fumier.]

[Note 22: Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la
langue du serpent.]

[Note 23: _Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidi induis, et
dubitas an sensus in morte nullus sit cm in ejus simulacro videas esse
nullum sensum._ (CICRON.)]

CLAUDIO.--Je vous remercie humblement. Je vois que demander  vivre
c'est chercher  mourir, et qu'en cherchant la mort on trouve la vie:
qu'elle vienne donc!

(Entre Isabelle.)

ISABELLE.--Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces lieux, et la grce
cleste, et une bonne compagnie!

LE PRVT.--Qui est l? Entrez: ce souhait seul mrite un bon accueil.

LE DUC.--Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir.

CLAUDIO.--Je vous remercie, saint religieux.

ISABELLE, _au prvt_.--J'ai un mot ou deux  dire  Claudio: voil ce
que j'ai  faire.

LE PRVT.--Et vous tes la bienvenue.--(_A Claudio._) Tenez, seigneur,
voil votre soeur.

LE DUC.--Prvt, un mot, s'il vous plat.

LE PRVT.--Autant qu'il vous plaira.

LE DUC.--Amenez-les pour causer dans un endroit o je puisse tre cach
et les entendre.

(Le duc sort avec le prvt, et assiste, invisible,  la suite de cette
scne.)

CLAUDIO.--Eh bien! ma soeur, quelle consolation m'apportes-tu?

ISABELLE.--Comme sont toutes les consolations, fort bonne en vrit. Le
seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les
y porter comme son ambassadeur, et pour y tre son rsident ternel.
Ainsi, hte-toi de faire tous tes prparatifs; tu pars demain.

CLAUDIO.--N'y a-t-il donc point de remde?

ISABELLE.--Point d'autre que celui de fendre un coeur en deux pour
sauver une tte.

CLAUDIO.--Mais, y a-t-il quelque remde?

ISABELLE.--Oui, mon frre, tu peux vivre; il est dans le coeur de ton
juge une misricorde infernale: si tu veux l'implorer, elle sauvera ta
vie; mais elle t'enchanera jusqu' la mort.

CLAUDIO.--Une prison perptuelle?

ISABELLE.--Oui, prcisment, une prison perptuelle: tu resterais
attach  un point fixe, quand tu aurais tout l'espace de l'univers  ta
disposition.

CLAUDIO.--Mais de quelle nature?...

ISABELLE.--D'une nature, si tu y consentais jamais,  dpouiller de son
corce l'arbre de ton honneur, et  te laisser nu.

CLAUDIO.--Fais-moi connatre ce moyen.

ISABELLE.--Oh! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles
conserver une vie maladive, et que tu n'attaches plus de prix  six
ou sept hivers de plus, qu' un honneur ternel. Oses-tu mourir? Le
sentiment de la mort est surtout dans la crainte, et le malheureux
insecte que nous foulons aux pieds prouve des angoisses corporelles
aussi cruelles qu'un gant en ressent pour mourir.

CLAUDIO.--Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu si faible que je
sois incapable d'une rsolution courageuse? S'il faut que je meure,
j'irai au-devant de la mort, comme au-devant d'une fiance, et je la
serrerai dans mes bras.

ISABELLE.--C'est mon frre qui vient de parler; cette voix est sortie
du tombeau de mon pre.--Oui, tu dois mourir: tu es trop gnreux pour
conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un
air de saintet, dont la grave parole et le visage compos atterrent
la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix; eh
bien! c'est un dmon; si l'on retirait toute la fange qui le remplit, il
nous paratrait un abme aussi profond que l'enfer.

CLAUDIO.--Le seigneur Angelo?

ISABELLE.--Oh! il porte la trompeuse livre de l'enfer, qui se plat
 revtir un corps de rprouv d'ornements majestueux.--Croiras-tu,
Claudio, que si je lui livrais ma virginit, tu pourrais tre sauv?

CLAUDIO.--O ciel! cela n'est pas possible.

ISABELLE.--Oui, au prix de ce crime dtestable, il te donnerait la
libert de l'offenser encore. Cette nuit mme est le moment o je
devrais faire ce que j'ai horreur de nommer; autrement tu meurs demain.

CLAUDIO.--Tu ne le feras pas.

ISABELLE.--Oh! si ce n'tait que ma vie, je la jetterais, pour te
sauver, avec autant d'indiffrence qu'une pingle.

CLAUDIO.--Merci, chre Isabelle.

ISABELLE.--Tiens-toi prt, Claudio,  mourir demain.

CLAUDIO.--Oui.--Mais quoi! a-t-il donc en lui des passions qui puissent
lui faire ainsi mordre la loi au nez?... Quand il voudrait la violer?...
srement ce n'est pas un pch, ou, des sept pchs capitaux, celui-l
est le moindre.

ISABELLE.--Quel est le moindre?

CLAUDIO.--Si c'tait un pch damnable, lui qui est si sage voudrait-il,
pour le plaisir d'un moment, s'exposer  une peine ternelle? O
Isabelle!

ISABELLE.--Que dit mon frre?

CLAUDIO.--Que la mort est une chose terrible.

ISABELLE.--Et une vie sans honneur, une chose hassable.

CLAUDIO.--Oui; mais mourir, et aller on ne sait o; tre gisant dans
une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et doue de
sentiment, pour devenir une argile ptrie; tandis que l'me accoutume
ici-bas  la jouissance se baignera dans les flots brlants, ou habitera
dans les rgions d'une glace paisse,--emprisonne dans les vents
invisibles, pour tre emporte violemment et sans relche par les
ouragans autour de ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un
sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pense errante et
incertaine imagine avec un cri d'pouvante; oh! cela est trop horrible.
La vie de ce monde la plus pnible et la plus odieuse que la vieillesse,
ou la misre, ou la douleur, ou la prison puissent imposer  la nature,
est encore un paradis auprs de tout ce que nous apprhendons de la
mort.

ISABELLE.--Hlas! hlas!

CLAUDIO.--Chre soeur, que je vive! Le pch que tu commets pour sauver
la vie d'un frre est tellement excus par la nature qu'il devient
vertu.

ISABELLE.--O brute sauvage!  lche sans foi!  malheureux sans honneur!
veux-tu donc vivre par mon crime? N'est-ce pas une espce d'inceste que
de recevoir la vie du dshonneur de ta propre soeur? Que dois-je penser?
Que le ciel m'en prserve! Je croirais que ma mre s'est joue de mon
pre; car un rejeton si sauvage et si dgnr n'est jamais sorti de son
sang. Reois mon refus: meurs, pris! Il ne faudrait que me baisser pour
te racheter de ta destine, que je te la laisserais subir: je ferais
mille prires pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te
sauver.

CLAUDIO.--Ah! coute-moi, Isabelle.

(Le duc rentre.)

ISABELLE.--Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte! Ta faute n'est pas
accidentelle, c'est une habitude: la piti qui serait mue pour toi se
prostituerait: il vaut mieux que tu meures au plus tt!

CLAUDIO.--Ah! daigne m'couter, Isabelle.

LE DUC.--Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul mot.

ISABELLE.--Que me voulez-vous?

LE DUC.--Si vous pouviez disposer de quelques moments de loisir, je
dsirerais avoir tout  l'heure avec vous un instant d'entretien, et la
complaisance que je vous demande vous sera aussi utile.

ISABELLE.--Je n'ai pas de loisir superflu: le temps que je passerai
ici sera vol  mes autres affaires; mais je veux bien vous couter un
moment.

LE DUC, _ part,  Claudio_.--Mon fils, j'ai entendu tout ce qui s'est
pass entre vous et votre soeur. Jamais Angelo n'a eu le projet de la
sduire; il n'a voulu que faire l'preuve de sa vertu, pour exercer
son jugement sur la nature des caractres; elle, qui a dans son me le
vritable honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a t fort aise de
recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis instruit de la
vrit de ce que je vous dis: ainsi prparez-vous  la mort: ne vous
reposez point avec satisfaction sur de vaines esprances qui vous
trompent: il vous faut mourir demain;  genoux donc et prparez-vous.

CLAUDIO.--Laissez-moi demander pardon  ma soeur. Je suis si dgot de
la vie, que je veux prier qu'on m'en dbarrasse.

LE DUC.--Restez-en l. Adieu.

(Claudio sort.)

(Le prvt rentre.)

LE DUC.--Prvt, un mot.

LE PRVT.--Que demandez-vous, mon pre?

LE DUC.--Que maintenant que vous voil, vous vous en alliez: laissez-moi
un instant avec cette jeune fille: mes intentions, d'accord avec
mon habit, vous sont garants qu'elle ne court aucun risque dans ma
compagnie.

LE PRVT.--A la bonne heure.

(Le prvt sort.)

LE DUC.--La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse: la
beaut qui fait bon march de sa vertu, se fltrit bientt en cessant
d'tre honnte: mais la pudeur, qui est l'me de votre personne,
conservera  jamais votre beaut. Le hasard a amen  ma connaissance
l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de
la fragilit de l'homme, je m'tonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous
y prendriez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frre?

ISABELLE.--Je vais, dans ce moment mme, rsoudre ces doutes: j'aimerais
mieux que mon frre subt la mort  laquelle le condamne la loi, que
d'tre mre d'un fils illgitime. Mais hlas! combien le bon duc est
tromp par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou
je perdrai mes paroles ou je dmasquerai son ministre.

LE DUC.--Cela ne sera pas mal fait: cependant, au point o en sont
encore les choses, il ludera votre accusation. Il n'a fait que vous
prouver: ainsi, prtez bien l'oreille  mes avis: l'envie que j'ai
de faire le bien m'offre un remde. Je me persuade  moi-mme que vous
pouvez, sans blesser l'honntet, rendre un service important  une
dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable
personne, et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et
qu'il soit instruit de cette affaire.

ISABELLE.--Dcouvrez-moi votre pense; je me sens le courage de faire
tout ce qui ne me paratra pas mal dans la sincrit de mon me.

LE DUC.--La vertu est pleine d'intrpidit, et la puret ne connat
pas la crainte. N'avez-vous pas ou parler de Marianne, la soeur de
Frdric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage?

ISABELLE.--J'ai entendu nommer cette dame, et l'on parle bien d'elle.

LE DUC.--Eh bien! cet Angelo devait l'pouser; il lui avait t fianc
avec serment. Dans l'intervalle du contrat  la clbration du mariage,
son frre Frdric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a pri
portait la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet accident
a produit pour cette pauvre dame; elle perd du mme coup un brave
et illustre frre, qui avait toujours eu pour elle la plus grande
tendresse, et avec lui le nerf de sa fortune, sa dot de mariage; et
par suite de ces pertes, le mari qui lui tait fianc, cet hypocrite
d'Angelo.

ISABELLE.--Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi dlaisse?

LE DUC.--Il l'a laisse dans les larmes; il n'en a pas essuy une seule
par ses consolations; il a aval ses serments d'un seul coup, prtendant
avoir fait sur elle des dcouvertes contre son honneur; en un mot, il
l'a abandonne  ses gmissements, qu'elle pousse encore actuellement
pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est
arros, mais non pas amolli.

ISABELLE.--Quel mrite aurait donc la mort d'enlever cette pauvre
fille du monde! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce
perfide!--Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci?

LE DUC.--C'est une rupture qu'il vous est ais de renouer; et en la
gurissant vous sauvez non-seulement votre frre, mais vous vous gardez
du dshonneur.

ISABELLE.--Montrez-moi comment, mon bon pre.

LE DUC.--Cette jeune fille que je viens de vous nommer conserve toujours
dans son coeur sa premire inclination, et l'injuste et cruel procd
d'Angelo, qui selon toute raison aurait d teindre son amour, n'a fait,
comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus
imptueux. Retournez vers Angelo; rpondez  sa proposition avec une
obissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses
demandes  ce sujet, et ne rservez pour vous que ces conditions:
d'abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu'il
choisisse l'heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu
convenable: ceci convenu, voici le reste: nous conseillons  cette fille
outrage de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver  votre
place. Si le secret de leur entrevue vient  se dvoiler dans la suite,
cette dcouverte pourra le dterminer  la rcompenser; et par l, votre
frre est sauv, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne
trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre dupe. Je me
charge d'instruire la jeune fille, et de la prparer  son entreprise.
Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en rsultera
absoudra cette ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?

ISABELLE.--L'ide m'en satisfait dj, et j'ai confiance qu'elle pourra
conduire  une heureuse issue.

LE DUC.--Le succs dpend beaucoup de votre adresse: htez-vous d'aller
trouver Angelo; s'il vous demande de partager son lit cette nuit,
promettez-lui de le satisfaire. Je vais  l'instant  Saint-Luc: c'est
l que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; venez m'y
trouver, et terminez promptement avec Angelo, afin de ne pas tarder  me
rejoindre.

ISABELLE.--Je vous rends grce de ces consolations. Adieu, bon pre.

(Ils sortent de diffrents cts.)


SCNE II

Une rue devant la prison.

_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE
BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.


LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remde, et qu'il faille absolument
que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des
bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de btard rouge et
blanc[24].

[Note 24: Espce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on
n'aura plus qu'une famille de btards.]

LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espce?

LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de
deux usuriers, le plus joyeux a t ruin; et le pire des deux a reu,
par ordre de la loi, une robe fourre pour le tenir chaud, et fourre
de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, tant plus
riche que l'innocence, sert pour les parements.

LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon
Pre-Frre.

LE DUC.--Et vous aussi, bon Frre-Pre. Quelle offense cet homme vous
a-t-il faite?

LE COUDE.--Vraiment, mon pre, il a offens la loi; et voyez-vous,
monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons
trouv sur lui, monsieur, un trange rossignol, que nous avons envoy au
ministre.

LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misrable entremetteur; mchant entremetteur!
Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Rflchis
seulement  ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son
dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi  toi-mme: c'est du
fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je
mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta
vie est une vie dpendant comme elle fait de ces salets? Va t'amender,
va t'amender.

LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais,  quelques gards,
monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai...

LE DUC.--Ah! si le diable t'a donn des preuves pour commettre le pch,
tu prouveras que tu es  lui.--Officier, conduisez-le en prison. La
correction et l'instruction auront toutes deux  faire, avant que cette
brute en profite.

LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le
ministre lui a dj donn une leon: le ministre ne peut supporter un
suppt de dbauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et
qu'il paraisse en sa prsence, il vaudrait autant qu'il ft  un mille
de lui  ses affaires.

LE DUC.--Plt au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns
voudraient paratre, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont
dpouills d'apparences trompeuses!

(Entre Lucio.)

LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde,
monsieur.

LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande  grands cris une
caution: voici un honnte homme, et un ami  moi.

LUCIO.--H bien, noble Pompe? Quoi! aux talons de Csar? Es-tu men
en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion,
nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre
la main dans la poche, et l'en retirer ferme? Que rponds-tu? Ha! Que
dis-tu de ce ton, de cette manire, de cette mthode? H! ta rponse
n'a-t-elle pas t noye dans la dernire pluie? H bien! que dis-tu,
pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garon? Quelle est
la mode  prsent? Est-ce d'tre triste et laconique? Ou comment, enfin?
Quel est le genre?

LE DUC.--Toujours, toujours le mme, et pis encore.

LUCIO.--Comment se porte ma chre mignonne, ta matresse? Fait-elle
toujours le commerce... hem?

LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mang tout son boeuf, et elle
est elle-mme dans l'tuve.

LUCIO.--H! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit tre.
Toujours votre frache dbauche et votre vieille saupoudre!... C'est
une suite invitable: cela doit tre. Vas-tu en prison, Pompe?

LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur.

LUCIO.--H bien! cela n'est pas mal  propos, Pompe. Adieu. Va, dis que
je t'y ai envoy. Est-ce pour dettes, Pompe? ou pourquoi?

LE COUDE.--Pour tre un tre, un entremetteur, monsieur, pour tre un
entremetteur.

LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un
entremetteur, c'est son droit assurment, eh bien! cela est juste. Oui,
il n'y a pas  en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date
encore; il est n entremetteur. Adieu, bon Pompe: recommande-moi 
la prison, Pompe. Tu vas devenir un bon mari, Pompe: tu garderas la
maison.

LE BOUFFON.--J'espre, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma
caution.

LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompe: ce n'est pas la mode.
Je prierai, Pompe, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas
en patience, h bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompe.--Dieu vous
garde, religieux!

LE DUC.--Et vous aussi.

LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompe? Hem!

LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons.

LE BOUFFON, _ Lucio_.--Alors vous ne voulez pas tre ma caution,
monsieur?

LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompe.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles
dans le monde, bon frre? Quelles nouvelles?

LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avanons, monsieur.

LUCIO.--Va au chenil, Pompe, va.--(_Le Coude, le bouffon et les
officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frre?

LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre?

LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie;
d'autres qu'il est  Rome; mais devinez-vous o il est?

LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais o qu'il soit, je lui
souhaite du bien.

LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre  lui, de s'vader
ainsi de ses tats, et d'usurper aux mendiants un mtier pour lequel il
n'tait pas n. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il
va mme un peu loin.

LE DUC.--Il fait trs-bien.

LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun
tort  lui: il est un peu trop svre sur cet article, frre.

LE DUC.--C'est un vice trop rpandu; et il n'y a que la svrit qui
puisse le gurir.

LUCIO.--Oui, en vrit; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort
bien alli, mais il est impossible de l'extirper compltement, frre, 
moins qu'on ne dfende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a
pas t fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de
la cration, cela est-il vrai? Le croyez-vous?

LE DUC.--H! comment donc aurait-il t fait?

LUCIO.--Quelques-uns prtendent qu'il naquit du frai d'une syrne.
D'autres qu'il a t engendr entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de
bien sr, c'est que quand il lche de l'eau, son urine est de la vraie
glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate
impuissant cela est bien certain.

LE DUC.--Vous tes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.

LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ter la vie  un homme
pour la rvolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait
fait cela? Avant qu'il et fait pendre un homme pour avoir engendr cent
btards, il aurait pay les mois de nourrice de mille; il se sentait un
peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait
l'indulgence.

LE DUC.--Jamais je n'ai ou dire que le duc, qui est absent, ait t
trs-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas
de ce ct-l.

LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez.

LE DUC.--Cela n'est pas possible.

LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez  votre vieille de cinquante ans; l'usage
du duc tait de mettre un ducat dans sa bruyante cuelle[25]. Le duc
avait des caprices; il aimait  s'enivrer aussi; je puis vous apprendre
cela.

[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois sicles, portaient une
cuelle  couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle tait
vide.]

LE DUC.--Vous lui faites injure, trs-certainement.

LUCIO.--Monsieur, j'tais son intime; le duc tait un homme rserv, et
je crois que je sais la cause de sa retraite.

LE DUC.--Quelle peut en tre la raison, je vous prie?

LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enferm entre
les dents et les lvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le
plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.

LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le ft.

LUCIO.--C'est un homme trs-superficiel, ignorant et tourdi.

LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le
cours mme de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernes, doivent
ncessairement lui assurer une meilleure renomme.--Qu'on le juge
seulement sur ce que dposent de lui ses actions, et il paratra aux
plus envieux un homme instruit, un homme d'tat et un militaire; ainsi
vous parlez en homme mal inform; ou, si vous tes bien instruit, c'est
donc votre mchancet qui vous aveugle.

LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.

LE DUC.--L'amiti parle avec plus de connaissance, et la connaissance
avec plus d'amiti.

LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais.

LE DUC.--J'ai bien de la peine  le croire, puisque vous ne savez pas ce
que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons
au ciel), faites-moi le plaisir de rpondre devant lui. Si c'est la
vrit qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce
que vous avez dit; je suis oblig de vous citer devant lui; et, je vous
prie, votre nom?

LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.

LE DUC.--Il vous connatra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de
vous.

LUCIO.--Je ne vous crains pas.

LE DUC.--Oh! vous esprez que le duc ne reparatra jamais, ou me croyez
un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux
vous faire un peu de mal; vous vous rtracterez sur tout ceci.

LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte,
frre. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit
mourir ou non?

LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur?

LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je
voudrais que le duc dont nous parlons ft revenu. Ce ministre eunuque
dpeuplera les provinces  force de continence. Il ne faut pas que les
moineaux btissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils
sont dbauchs. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets;
jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il ft de
retour! En vrit, Claudio est condamn pour avoir dtrouss un jupon.
Adieu, bon pre; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le
rpte, mangerait du mouton les vendredis: il a pass l'ge maintenant,
et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,
quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous
l'ai dit. Adieu. (Il sort.)

LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent
chapper  la censure: la calomnie, qui blesse par derrire, frappe la
vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaner le fiel
d'une langue mdisante?--Mais qui vient ici?

(Entrent Escalus, le prvt, madame Overdone, et des officiers de
justice.)

ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison.

MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez
pour tre un homme plein de misricorde, mon bon seigneur!

ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du mme
dlit! Il y a de quoi forcer la misricorde  jurer,  agir en tyran.

LE PRVT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon
plaisir de votre honneur.

MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la dlation d'un certain Lucio contre
moi: madame Catherine Keepdown tait grosse de lui dans le temps du duc;
il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois ds que
viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-mme,
et voyez comme il a l'indignit de me nuire.

ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparatre
devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les
officiers emmnent madame Overdone._) Prvt, mon frre Angelo ne veut
pas changer son arrt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de
lui procurer des thologiens, et tout ce que conseille la charit, pour
le prparer  son sort. Si mon frre agissait d'aprs ma piti, Claudio
n'en serait pas l.

LE PRVT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visit, et lui a
donn ses avis pour le prparer  la mort.

ESCALUS.--Bonsoir, bon pre.

LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.

ESCALUS.--D'o tes-vous?

LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait
le lieu de ma rsidence pour un certain temps. Je suis un frre d'un
excellent ordre, tout rcemment envoy par le saint-sige, et charg par
sa Saintet d'une affaire particulire.

ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde?

LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la
vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveaut est ce que
tout le monde recherche, et il y a autant de danger  vieillir dans
une mme faon de vivre qu'il y a de vertu  tre constant dans une
entreprise. Il survit  peine assez de bonne foi entre les hommes pour
rendre les socits sres; mais il y a assez de scurit pour faire
maudire les associations. C'est sur cette nigme que roule  peu
prs toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et
cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie,
monsieur, quel tait le caractre du duc?

ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu' tout autre soin  se
connatre lui-mme.

LE DUC.--A quels plaisirs tait-il adonn?

ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il
n'en trouvait lui-mme  tout ce qui cherchait  le rjouir. Un homme
de toute temprance! Mais laissons-le  ses aventures, en priant le
ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre
comment vous trouvez Claudio prpar. On m'a fait entendre que vous
l'aviez visit.

LE DUC.--Il dclare qu'il n'a point  se plaindre de son juge, qu'il
ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble
rsignation  l'arrt de la justice. Cependant il s'tait forg, par une
inspiration de la faiblesse, plusieurs esprances trompeuses de vivre;
je suis venu  bout avec le temps de lui en faire sentir la vanit, et
maintenant il est rsign  mourir.

ESCALUS.--Vous vous tes acquitt de vos voeux envers le ciel, et envers
le prisonnier de la dette de votre ministre. J'ai sollicit pour ce
pauvre gentilhomme jusqu' l'extrme limite de la discrtion; mais j'ai
trouv mon collgue de justice si svre, qu'il m'a forc de lui dire
qu'il tait en effet la justice elle-mme[26].

[Note 26: _Summum jus, summa injuria._]

LE DUC.--Si sa propre conduite rpond  la rigueur de ses jugements, il
n'y a rien  lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est
condamn lui-mme.

ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu.

LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prvt de la
prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit tre aussi saint
que svre; se sentir lui-mme un modle; possder la force de rsister
et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'aprs
le poids de ses propres fautes. Honte  celui dont le glaive cruel tue
pour des fautes o l'entrane son propre penchant! Six fois honte 
Angelo qui veut draciner mes vices et laisser crotre les siens! O
quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-mme, quoiqu'il paraisse un
ange  l'extrieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout
le monde, attire  lui, avec de fragiles fils d'araigne, des choses
substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce
soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiance qu'il mprise;
c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre dguisement, ne
recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forc de remplir
un ancien contrat[27].

[Note 27: Cette tirade est en vers rims.]

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME


SCNE I

Appartement dans la ferme o habite Marianne.

MARIANNE _assise_, UN JEUNE GARON _chantant_.


  CHANSON.

  carte, oh! carte ces lvres
  Ces lvres si douces et si parjures;
  Et ces yeux brillants comme le point du jour,
  Flambeaux qui garent l'aurore.
  Mais rends-moi mes baisers,
    Rends-les-moi
  Ces sceaux d'amour, scells en vain,
    Scells en vain.

MARIANNE.--Interromps tes chants, et hte-toi de te retirer. Voici venir
un homme de consolation dont les avis ont souvent calm les murmures
de ma douleur. (_L'enfant sort; le duc entre._) Je vous demande pardon,
monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouve si en
train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, ces chants adoucissaient
mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie.

LE DUC.--C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de
faire du mal un bien, et d'exciter le bien au mal.--Je vous prie,
dites-moi: quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu prs 
cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici.

MARIANNE.--Personne n'est venu vous demander; je suis reste ici tout le
jour.

(Entre Isabelle.)

LE DUC, _ Marianne_.--Je vous crois sans hsiter. L'heure est venue;
c'est justement  prsent. Je vous demanderai de vous absenter un peu.
Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientt pour quelque chose
qui vous sera avantageux.

MARIANNE.--Je vous suis toujours dvoue.

(Elle sort.)

LE DUC.--Nous nous rencontrons fort  propos, et vous tes la bienvenue.
Quelles nouvelles de ce digne ministre?

ISABELLE.--Il a un jardin entour d'un mur de briques, dont le ct
du couchant est flanqu d'un vignoble;  ce vignoble est une porte en
planches qu'ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte,
qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est l que je lui ai promis
d'aller le trouver au milieu de la nuit.

LE DUC.--Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?

ISABELLE.--J'ai pris avec soin tous les renseignements ncessaires,
et par deux fois il m'a montr le chemin avec un soin coupable, en me
parlant  l'oreille et par des gestes significatifs.

LE DUC.--N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre vous qu'il
faille observer?

ISABELLE.--Non, point d'autres: seulement un rendez-vous dans les
tnbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tte--tte avec lui
ne pouvait tre que bien court; car je lui ai dclar que je serais
accompagne d'un domestique, qui m'attendrait, et qui tait persuad que
je venais pour les affaires de mon frre.

LE DUC.--Tout est bien arrang; je n'ai pas encore dit un mot de tout
cela  Marianne.--(_Il l'appelle._) tes-vous l? Venez. (_Rentre
Marianne._) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune
personne; elle vient pour vous faire du bien.

ISABELLE.--Je le dsire pour elle.

LE DUC, _ Marianne_.--tes-vous persuade que je m'intresse  vous?

MARIANNE.--Bon religieux, je le sais, et j'en ai reu des preuves.

LE DUC.--Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence
 vous faire. J'attendrai votre loisir; mais htez-vous: l'humide nuit
s'approche.

MARIANNE, _ Isabelle_.--Voulez-vous faire un tour de promenade 
l'cart?

(Elles sortent toutes deux.)

LE DUC _seul_.--O dignit! O grandeur! Des millions d'yeux perfides sont
attachs sur toi! Des volumes de rapports, composs de rcits faux
et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits
inquiets te prennent pour l'objet de leurs rves insenss, et te
tourmentent dans leur imagination! (_Marianne et Isabelle rentrent._)
Soyez les bienvenues. H bien, tes-vous d'accord?

ISABELLE.--Elle se chargera de l'entreprise, mon pre, si vous le lui
conseillez.

LE DUC.--Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.

ISABELLE, _ Marianne_.--Vous n'avez que trs-peu de choses  lui dire;
quand vous le quitterez, dites-lui simplement,  voix basse: _A prsent,
souvenez-vous de mon frre._

MARIANNE.--Reposez-vous sur moi.

LE DUC.--Et vous, ma chre fille, n'ayez aucun scrupule; il est votre
mari par un contrat; il n'y a aucun pch  vous runir ainsi; et la
justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons:
notre bl sera bientt  moissonner, et nous avons encore la terre 
ensemencer.

(Ils sortent.)


SCNE II

Salle de la prison.

_Entrent_ LE PRVT ET LE BOUFFON.


LE PRVT.--Viens ici, coquin.--Peux-tu trancher la tte d'un homme?

LE BOUFFON.--Si l'homme est garon, je le peux, monsieur; mais si c'est
un homme mari, il est le chef[28] de sa femme, et je ne pourrais jamais
trancher le chef d'une femme.

[Note 28: _Head_, tte, chef.]

LE PRVT.--Allons, laissez l vos quivoques, et faites-moi une rponse
directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent tre excuts. Nous
avons ici, dans notre prison, l'excuteur ordinaire, qui a besoin d'un
aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder,
cela vous rachtera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de
prison et vous n'en sortirez qu'aprs avoir t impitoyablement fouett;
car vous avez t un entremetteur affich.

LE BOUFFON.--Monsieur, j'ai t, de temps immmorial, un entremetteur
illgitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau
lgitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon
collgue.

LE PRVT.--Hol, Abhorson! O est Abhorson? tes-vous l?

(Entre Abhorson.)

ABHORSON.--Appelez-vous, monsieur?

LE PRVT.--Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre excution
de demain: si vous le jugez  propos, arrangez-vous avec lui  l'anne,
et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la
circonstance prsente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchri
avec vous: il a t entremetteur.

ABHORSON.--Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discrditera nos
mystres.

LE PRVT.--Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la
balance entre vous deux.

(Il sort.)

LE BOUFFON.--Je vous prie, monsieur, par votre bonne grce (car srement
vous avez bonne grce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison),
est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystre?

ABHORSON.--Oui, monsieur, un mystre.

LE BOUFFON.--La peinture, monsieur,  ce que j'ai ou dire, est un
mystre, et vos filles prostitues, monsieur, tant des parties de
mon ministre, l'usage de la peinture prouve que mon occupation est
un mystre; mais quel mystre peut-il y avoir  pendre? c'est ce que,
duss-je tre pendu, je ne peux m'imaginer.

ABHORSON.--Monsieur, c'est un mystre.

LE BOUFFON.--La preuve?

ABHORSON.--La dpouille de tout honnte homme convient au voleur: si
elle parat trop petite au voleur, l'honnte homme la croit assez grande
pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant
la croit assez petite pour lui: car la dpouille de tout honnte homme
va au voleur.

(Le prvt rentre.)

LE PRVT.--tes-vous arrangs?

LE BOUFFON.--Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre
bourreau fait un mtier plus pnitent que votre entremetteur.

LE PRVT, _au bourreau_.--Vous, coquin, prparez le billot et votre
hache, pour demain quatre heures.

ABHORSON, _au bouffon_.--Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans
mon mtier; suis-moi.

LE BOUFFON.--J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, et j'espre que
si vous avez occasion de m'employer  votre service, vous me trouverez
adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos
bonts, de vous bien servir. (Il sort.)

LE PRVT.--Faites venir ici Bernardino et Claudio; l'un a toute ma
piti; je n'en ai pas un grain pour l'autre qui est un assassin...
ft-il mon frre. _(Entre Claudio.)_ Voyez, Claudio: voici l'ordre pour
votre mort. Il est  prsent minuit sonn; et demain,  huit heures du
matin, vous serez fait immortel. O est Bernardino?

CLAUDIO.--Plong dans un sommeil aussi profond que l'innocente fatigue
quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas
s'veiller.

LE PRVT.--Quel moyen de lui faire du bien?--Allons, allez-vous
prparer.--Mais coutons; quel est ce bruit? (_On frappe aux portes._)
Que le ciel vous donne ses consolations. (_Claudio sort._)--Tout 
l'heure.--J'espre que c'est quelque grce, ou quelque sursis pour
l'aimable Claudio. (_Entre le duc._) Salut, bon pre.

LE DUC.--Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnte
prvt! Qui est venu ici dernirement?

LE PRVT.--Personne, depuis l'heure du couvre-feu.

LE DUC.--Isabelle n'est pas venue?

LE PRVT.--Non.

LE DUC.--Alors, elles vont venir sous peu.

LE PRVT.--Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?

LE DUC.--On en espre un peu.

LE PRVT.--Ce ministre est bien dur.

LE DUC.--Non pas, non pas: sa vie marche paralllement avec la ligne de
son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-mme
le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir  corriger dans
les autres. S'il tait souill du vice qu'il chtie, il serait alors un
tyran; mais, tant ce qu'il est, il n'est que juste.--(_On frappe._) Les
voil venues. (_Le prvt sort._)--C'est un prvt bien humain; il est
bien rare de trouver dans un gelier endurci un ami des hommes.--Eh
bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups
l'insensible poterne est possd d'une bien grande hte.

LE PRVT _rentre parlant  quelqu'un  la porte_.--Il faut qu'il reste
l, jusqu' ce que l'officier se lve pour le faire entrer: on vient de
l'appeler.

LE DUC.--N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il
qu'il meure demain?

LE PRVT.--Aucun, monsieur, aucun.

LE DUC.--Prvt, le point du jour est bien prs; eh bien, vous aurez des
nouvelles avant le matin.

LE PRVT.--Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je
crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; nous n'avons point d'exemple
pareil. D'ailleurs, le seigneur Angelo, sur le sige mme de son
tribunal, a dclar le contraire au public.

(Entre un messager.)

LE DUC.--C'est le valet de Sa Seigneurie.

LE PRVT.--Et voil la grce de Claudio.

LE MESSAGER.--Mon matre vous envoie ces ordres; et il m'a de plus
charg de vous dire que vous ayez  ne pas vous carter le moins du
monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni
pour toute autre circonstance. Bonjour; car  ce que je prsume il est
presque jour.

LE PRVT.--J'obirai  ses ordres.

(Le messager sort.)

LE DUC, _ part_.--C'est la grce de Claudio, achete par le crime mme,
pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime
se propage rapidement quand il nat dans le sein de l'autorit: quand
le vice fait grce, le pardon s'tend si loin, que pour l'amour de la
faute, le coupable trouve des amis.--Eh bien, prvt, quelles nouvelles?

LE PRVT.--Je vous l'ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement,
me croyant ngligent dans mon devoir, me rveille par cette exhortation
inaccoutume, et selon moi fort trange, car il ne l'avait jamais faite
auparavant.

LE DUC.--Lisez, je vous coute.

LE PRVT.(_Il lit la lettre._)--Quoique que vous puissiez entendre de
contraire, que Claudio soit excut  quatre heures, et Bernardino dans
l'aprs-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez  m'envoyer la
tte de Claudio  cinq heures. Que ceci soit ponctuellement excut; et
sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi,
ne manquez pas  votre devoir; vous en rpondrez sur votre tte.

--Que dites-vous  cela, monsieur?

LE DUC.--Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit tre excut
dans l'aprs-dne?

LE PRVT.--Un Bohmien de naissance, mais qui a t nourri et lev
ici; c'est un prisonnier de neuf ans[29].

[Note 29: Il y a neuf ans qu'il est en prison.]

LE DUC.--Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa
libert, ou ne l'ait pas fait excuter? J'ai ou dire que tel tait son
usage.

LE PRVT.--Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont
obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu'au temps du ministre
actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.

LE DUC.--Et sont-elles claires  prsent?

LE PRVT.--Trs-manifestes, et il ne les nie pas lui-mme.

LE DUC.--A-t-il montr dans la prison quelque repentir? Parat-il
touch?

LE PRVT.--C'est un homme qui n'a pas de la mort une ide plus terrible
que d'un sommeil d'ivresse; sans souci, indiffrent, et ne s'effrayant
ni du pass, ni du prsent, ni de l'avenir; insensible  l'ide de
mourir, et qui mourra en dsespr.

LE DUC.--Il a besoin de conseils.

LE PRVT.--Il n'en veut couter aucun; il a toujours eu la plus grande
libert dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s'en vader,
qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour,
lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons
souvent rveill comme pour le conduire  l'chafaud; nous lui avons
montr un ordre contrefait: cela ne l'a pas mu le moins du monde.

LE DUC.--Nous reparlerons de lui tout  l'heure.--Prvt, l'honntet et
la fermet d'me sont crites sur votre front: si je n'y lis pas votre
vrai caractre, mon ancienne habilet me trompe bien; mais dans la
confiance de ma sagacit, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous
avez l l'ordre de faire excuter, n'a pas plus prvariqu contre
la loi, qu'Angelo mme qui l'a condamn. Pour vous faire entendre
clairement ce que je vous avance l, je ne demande que quatre jours
de dlai; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une
complaisance dangereuse.

LE PRVT.--Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?

LE DUC.--Celle de diffrer l'excution.

LE PRVT.--Hlas! comment puis-je le faire, ayant l'heure fixe, et un
ordre exprs, sous peine d'en rpondre moi-mme, de prsenter sa tte 
la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas o est Claudio,
si je manquais en quoi que ce soit  ces ordres.

LE DUC.--Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez
suivre mes instructions. Qu'on excute ce Bernardino ce matin, et qu'on
porte sa tte  Angelo.

LE PRVT.--Angelo les a vus tous deux, et il reconnatra les traits.

LE DUC.--Oh! la mort s'entend  dguiser, et vous pouvez l'aider. Rasez
la tte et liez la barbe, et dites que le dsir du pnitent a t d'tre
ainsi ras avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S'il vous
revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune,
je jure, par le saint que je rvre pour patron, que je vous dfendrai
moi-mme au pril de ma vie.

LE PRVT.--Pardonnez, bon pre; mais cela est contre mon serment.

LE DUC.--Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?

LE PRVT.--Au duc et  ses reprsentants.

LE DUC.--Penserez-vous que vous n'avez commis aucune offense, si le duc
certifie la justice de votre conduite?

LE PRVT.--Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?

LE DUC.--Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude.
Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon
intgrit, ni mes raisons ne peuvent russir  vous branler, j'irai
plus loin que je n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever
toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous
connaissez son criture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas
tranger.

LE PRVT.--Je les reconnais tous deux.

LE DUC.--Le contenu de cet crit, c'est l'annonce du retour du duc: vous
le lirez tout  l'heure  votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux
jours il sera ici. C'est une chose qu'Angelo ne sait pas; car il
reoit aujourd'hui mme des lettres qui contiennent d'tranges choses:
peut-tre lui annoncent-elles la mort du duc; peut-tre son entre dans
quelque monastre; mais il peut n'tre rien de ce qui est crit ici.
Regardez: l'toile du matin appelle le berger; ne vous confondez point
en tonnement sur la manire dont ces choses peuvent se faire; toutes
les difficults sont faciles  rsoudre quand on les connat. Appelez
votre excuteur, et qu'il fasse sauter la tte de ce Bernardino; je vais
le confesser  l'instant, et le prparer pour un sjour meilleur. Vous
restez toujours dans l'tonnement; mais cet crit achvera de vous
dterminer. Sortons; il est presque tout  fait jour.

(Ils sortent.)


SCNE III

LE BOUFFON _seul_.


LE BOUFFON _seul_.--Je suis ici aussi riche en connaissances que je
l'tais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison
de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands.
D'abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour
une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant 
quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant.
Vraiment alors le gingembre n'tait pas fort recherch, car toutes les
vieilles femmes taient mortes.--Il y a encore un monsieur Caper,  la
requte de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de
satin couleur de pche, qui vous l'ont rduit maintenant  l'habit d'un
mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow,
et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et de
taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tu le robuste Pudding, et
monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand
voyageur, et le froce Half-Can, qui a poignard Pots, et, je crois,
quarante autres, tous grandes pratiques de notre mtier, et qui sont
maintenant ici pour l'amour du Seigneur[30].

[Note 30: Trait contre les puritains.]

(Entre Abhorson.)

ABHORSON.--Maraud, amne Bernardino ici.

LE BOUFFON, _appelant_.--Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour
tre pendu, monsieur Bernardino!

ABHORSON.--Allons, debout, Bernardino!

BERNARDINO, _du dedans_.--La peste vous touffe! qui donc fait ce
vacarme ici? Qui tes-vous?

LE BOUFFON.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la
complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser excuter.

BERNARDINO, _en dedans_.--Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil.

ABHORSON.--Dis-lui qu'il faut qu'il s'veille, et cela promptement.

LE BOUFFON.--Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez veill
jusqu' ce que vous soyez excut, et dormez aprs.

ABHORSON.--Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.

LE BOUFFON.--Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.

(Entre Bernardino.)

ABHORSON, _au bouffon_.--La hache est-elle sur le billot, drle?

LE BOUFFON.--Toute prte, monsieur.

BERNARDINO.--H bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles
avez-vous  me dire?

ABHORSON.--Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez
promptement  vos prires; car, voyez, l'ordre est venu.

BERNARDINO.--Allons, coquin; j'ai pass toute la nuit  boire: je ne
suis pas en tat...

LE BOUFFON.--Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit,
et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour.

(Entre le duc.)

ABHORSON.--Tenez, voyez-vous, voil votre pre spirituel qui vient.
Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous?

LE DUC, _ Bernardino_.--Mon ami, excit par ma charit, et apprenant
combien vous tes prs de quitter ce monde, je suis venu pour vous
exhorter, vous consoler et prier avec vous.

BERNARDINO.--Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me
donnera plus de temps pour me prparer, ou il faudra qu'on me casse la
tte  coup de bche; je ne veux pas consentir  mourir aujourd'hui,
cela est sr.

LE DUC.--Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos
regards sur le voyage que vous allez faire.

BERNARDINO.--Je jure que nul homme au monde ne viendra  bout de me
persuader de mourir aujourd'hui.

LE DUC.--Mais, coutez-moi...

BERNARDINO.--Pas un mot: si vous avez quelque chose  me dire, venez 
mon cachot, car je n'en sors pas de la journe.

(Il s'en va.)

(Entre le prvt.)

LE DUC.--galement impropre  vivre et  mourir! O coeur de pierre!

LE PRVT.--H bien! mon pre, comment trouvez-vous le prisonnier?--(_A
Abhorson et au bouffon._)--Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.

LE DUC.--C'est une crature qui n'est pas prpare. Il n'est pas dispos
pour mourir, et le faire passer de vie  trpas dans l'tat o est son
me, ce serait le damner.

LE PRVT.--Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon pre, un
Ragusain, un infme pirate, d'une fivre violente: cet homme est de
l'ge de Claudio; il a la barbe et les cheveux prcisment de la couleur
des siens. Si nous laissions-l cet autre rprouv jusqu' ce qu'il ft
bien dispos, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tte
de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus  Claudio? Qu'en
dites-vous?

LE DUC.--Oh! c'est un accident que le ciel a prpar. Dpchez-la sans
dlai: l'heure fixe par Angelo est proche, voyez  ce que cela soit
fait, et envoyez-lui cette tte suivant ses ordres; tandis que moi, je
vais exhorter ce brutal malheureux  se rsigner  la mort.

LE PRVT.--Cela sera fait, mon bon pre, dans l'instant mme. Mais il
faut que Bernardino meure cette aprs-midi; et comment prolongerons-nous
l'existence de Claudio, de faon  me garantir du malheur qui pourrait
m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?

LE DUC.--Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins
secrets; avant que le soleil ait t saluer deux fois la gnration qui
habite sous nos pieds, vous trouverez votre sret bien manifeste.

LE PRVT.--Je me repose en tout sur vous.

LE DUC.--Vite, dpchez, et envoyez la tte  Angelo. (_Le prvt
sort_.)--Maintenant je vais crire une lettre  Angelo; ce sera le
prvt qui la portera.--Le contenu lui attestera que j'approche de
mes tats, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer
publiquement; je lui demanderai de venir  ma rencontre  la fontaine
sacre,  une lieue au-dessous de la ville. Et  partir de l nous
procderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien
combines, et toutes les pratiques rgulires.

(Le prvt revient.)

LE PRVT.--Voici la tte: je veux la porter moi-mme.

LE DUC.--Cela est  propos: revenez promptement; car je voudrais causer
avec vous de certaines choses qui ne doivent tre confies qu' vous.

LE PRVT.--Je vais faire toute diligence.

(Il sort.)

ISABELLE, _en dedans_.--La paix soit ici! hol, quelqu'un!

LE DUC.--C'est la voix d'Isabelle.--Elle vient savoir si la grce de
son frre a dj t envoye ici; mais je veux lui laisser ignorer son
bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son dsespoir, au
moment o elle les attendra le moins.

(Entre Isabelle.)

ISABELLE.--Ah! avec votre permission...

LE DUC.--Bonjour, belle et aimable fille.

ISABELLE.--D'autant meilleur pour m'tre souhait par un si saint homme.
Le ministre a-t-il envoy le pardon de mon frre?

LE DUC.--Il l'a largi de ce monde, Isabelle; sa tte est tranche, et
envoye  Angelo.

ISABELLE.--Non, cela n'est pas.

LE DUC.--Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille,
dans votre paisible patience.

ISABELLE.--Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.

LE DUC.--Vous ne serez pas admise en sa prsence.

ISABELLE.--Infortun Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde!
Infernal Angelo!

LE DUC.--Ces imprcations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas
le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel.
Faites attention  ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque
syllabe est l'exacte vrit.--Le duc revient demain matin.--Allons,
schez vos yeux; c'est un pre de notre couvent, son confesseur, qui
m'apprend cette nouvelle, et il en a dj port l'avis  Escalus et 
Angelo qui se prparent  venir au-devant de lui aux portes de la ville,
pour lui remettre leur autorit. Si vous le pouvez, conduisez votre
sagesse dans le bon sentier o je voudrais la voir marcher; et vous
obtiendrez le dsir de votre coeur sur ce misrable, la faveur du duc,
et l'estime gnrale.

ISABELLE.--Je me laisse gouverner par vos conseils.

LE DUC.--- Allez donc porter cette lettre au frre Pierre, c'est la
lettre o il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je
dsire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai
 fond de son affaire et de la vtre, il vous prsentera au duc, il
accusera Angelo en face, et le confondra. Quant  moi, pauvre religieux,
je suis li par un voeu sacr, et je serai absent. Allez avec cette
lettre, consolez votre coeur, commandez  ces torrents de larmes qui
coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais  mon saint ordre, si je vous
gare du droit chemin.--Qui vient l?

(Entre Lucio.)

LUCIO.--Bonsoir. Frre, o est le prvt?

LE DUC.--Il n'est pas dans la prison, monsieur.

LUCIO.--O gentille Isabelle! Mon coeur plit de voir tes yeux si rouges;
il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dner et de souper
dornavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma
tte, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mnerait au
mme point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi,
Isabelle, j'aimais ton frre. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et
ami des coins obscurs avait t chez lui, Claudio vivrait encore.

(Isabelle sort.)

LE DUC.--Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation  vos
rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa rputation n'en dpend
pas.

LUCIO.--Frre, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un
meilleur chasseur que tu ne l'imagines.

LE DUC.--Allons, vous rpondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.

LUCIO.--Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je
puis te raconter de jolies histoires du duc.

LE DUC.--Vous ne m'en avez dj que trop dit, monsieur, si elles sont
vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.

LUCIO.--J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donn un enfant 
une fille.

LE DUC.--Avez-vous fait pareille chose?

LUCIO.--Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que
non; autrement ils m'auraient mari au bois pourri.

LE DUC.--Monsieur, votre compagnie est plus agrable qu'honnte: restez
en paix.

LUCIO.--Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un
propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long  dire ensemble.
Allons, frre, je suis une espce de glouteron, je m'attacherai  toi.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Salle dans la maison d'Angelo.

_Entrent_ ESCALUS et ANGELO.


ESCALUS.--Chaque lettre qu'il a crite a dsavou l'autre.

ANGELO.--De la manire la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses
actions tmoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie;
prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altre. Et pourquoi aller
au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre l notre
autorit?

ESCALUS.--Je n'en devine pas le motif.

ANGELO.--Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant
son entre, que si quelqu'un demande rparation de quelque injustice, il
ait  prsenter sa ptition dans la rue?

ESCALUS.--En cela il se montre judicieux; c'est pour expdier toutes les
plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour
pass, ne pourront plus tre trames contre nous.

ANGELO.--Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de
grand matin, j'irai vous trouver  votre maison. Faites avertir les
personnes de distinction qui doivent aller  sa rencontre.

ESCALUS.--Je le ferai, monsieur. Adieu.

(Escalus sort.)

ANGELO.--Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout  fait, me rend
incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge dflore!
et cela par un personnage important qui appliquait la loi porte contre
ce dlit! Si ce n'tait que sa timide pudeur n'osera proclamer sa
virginit perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne
l'excite-t-elle pas  m'accuser?--Non, car mon autorit porte un poids
de crdit qu'aucune accusation particulire ne peut toucher sans qu'il
crase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vcu, si ce n'est
que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux,
aurait pu quelque jour chercher  se venger d'avoir ainsi reu une vie
dshonore pour une ranon aussi honteuse; et cependant, plt au ciel
qu'il vct encore! Hlas! quand une fois nous avons perdu la grce,
rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.

(Il sort.)


SCNE V[31]

La plaine, hors de la ville.

LE DUC, _revtu de ses propres habits, et le frre_ PIERRE.

[Note 31: Certaines personnes font de cette scne la premire de l'acte
V.]


LE DUC.--Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (_Il lui donne
des lettres._) Le prvt est instruit de nos vues et de notre projet:
l'affaire une fois commence, suivez vos instructions, et tendez
constamment  notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous
en carter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le
conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui o je suis:
instruisez-en galement Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur
d'envoyer des trompettes  la porte de la ville. Mais envoyez-moi
Flavius le premier.

LE RELIGIEUX.--Vos ordres seront fidlement remplis.

(Il sort.)

(Entre Varrius.)

LE DUC.--Je vous rends grces, Varrius; vous avez fait bonne diligence.
Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis
qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.

(Ils sortent.)


SCNE VI

Une rue prs de la porte de la ville.

_Entrent_ ISABELLE ET MARIANNE.


ISABELLE.--Parler avec tous ces dtours me rpugne: je voudrais dire la
vrit; mais c'est votre rle  vous de l'accuser ouvertement. Cependant
il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but
avantageux.

MARIANNE.--Laissez-vous guider par lui.

ISABELLE.--Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en
faveur de l'autre, je ne le trouve pas trange: c'est un remde, dit-il,
qui est amer pour en venir  la douceur.

MARIANNE.--Je voudrais que le frre Pierre...

ISABELLE.--Oh! silence, le religieux est arriv.

(Entre un religieux.)

LE RELIGIEUX.--Venez, je vous ai trouv une trs-bonne place, o vous
serez sres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez;
les trompettes ont dj retenti deux fois; les plus nobles et les plus
notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas
tarder  entrer; ainsi, partons, allons nous-en.

FIN DU QUATRIME ACTE.




                           ACTE CINQUIME


SCNE I

Place publique prs de la porte de la ville.

MARIANNE _voile_, ISABELLE ET PIERRE _dans l'loignement. Par la porte
oppose entrent_ LE DUC, VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS,
LUCIO, LE PRVT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.


LE DUC.--Mon digne cousin, vous tes le bienvenu.--Mon ancien et fidle
ami, je suis bien aise de vous voir.

ANGELO.--Un heureux retour  Votre Altesse royale!

LE DUC, _ Angelo et Escalus_.--Mille actions de grces sincres  tous
les deux: nous avons pris des informations sur votre compte, et nous
entendons dire tant de bien de votre justice, que notre coeur ne peut
s'empcher de vous en faire notre remerciement public, comme prcurseur
d'autres rcompenses.

ANGELO.--Vous ne faites qu'augmenter de plus en plus mes obligations.

LE DUC.--Votre mrite parle haut; ce serait lui faire injure que
d'en renfermer le tmoignage dans le secret de notre connaissance
personnelle, lorsqu'il mrite de trouver dans des caractres d'airain
une scurit ternelle contre la dent du temps et les ravages de
l'oubli. Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin qu'ils
apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grces
que mon coeur vous rserve.--Venez, Escalus; vous devez tre prs de
nous de l'autre ct. Vous tes pour moi deux bons appuis.

(Frre Pierre et Isabelle s'avancent.)

FRRE PIERRE, _ Isabelle_.--Voici le moment; parlez haut et mettez-vous
 genoux devant lui.

ISABELLE.--Justice,  royal duc! abaissez vos regards sur une
malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! Oh! digne prince, ne
dshonorez pas vos yeux, en les dtournant vers un autre objet, que vous
n'ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice,
justice! justice! justice!

LE DUC.--Racontez vos griefs. En quoi avez-vous t outrage? par
qui? abrgez: voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice;
expliquez-vous  lui.

ISABELLE.--O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander mon salut au
dmon: entendez-moi vous-mme; car ce qu'il faut que je dise doit ou
me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer  me donner
satisfaction; daignez, ah! daignez m'entendre ici.

ANGELO.--Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas bien saine; elle
m'a sollicit pour son frre qui a t excut par ordre de la justice.

ISABELLE.--La justice!

ANGELO.--Et elle va se rpandre en plaintes amres et tranges.

ISABELLE.--Oui, je vais rvler des choses bien tranges, mais bien
vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il pas trange? Cet Angelo
est un assassin; cela n'est-il pas trange? Cet Angelo est un adultre
clandestin, un hypocrite, un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas
trange et trs-trange?

LE DUC.--Oh! dix fois trange.

ISABELLE.--Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il n'est certain
que tout cela est aussi vrai qu'trange; car au bout du compte, la
vrit est la vrit.

LE DUC, _ un de ses officiers_.--Qu'on la fasse retirer.--Pauvre
malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui la fait parler ainsi.

ISABELLE.--O mon prince! Je vous en conjure, par la foi que vous avez
qu'il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me ddaignez
pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie; ne jugez pas
impossible ce qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible
qu'un homme, qui est le plus vil sclrat de la terre, paraisse aussi
rserv, aussi grave, aussi parfait que le parat Angelo; il est mme
possible qu'Angelo, malgr toutes ses belles apparences, sa rputation,
ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-sclrat. Croyez-le,
illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien; mais il est
plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa
sclratesse.

LE DUC.--Sur mon honneur, si elle est insense (et je ne puis croire
autre chose), sa folie a la plus trange apparence de bon sens; elle
montre autant de liaison dans ses ides, que j'en aie jamais entendu
dans la folie.

ISABELLE.--Gracieux duc, ne vous attachez pas  cette ide, ne me croyez
pas prive de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir
votre jugement  tirer la vrit des tnbres o elle semble cache, o
se cache aussi l'imposture qui semble la vrit.

LE DUC.--Srement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de
raison qu'elle.--Que voulez-vous dire?

ISABELLE.--Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamn  perdre la
tte pour un acte de fornication, et condamn par Angelo. Moi, qui tais
en noviciat dans une communaut, j'ai t mande par mon frre: un nomm
Lucio a t son messager.

LUCIO.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j'ai t la
trouver de la part de Claudio, et je l'ai prie de tenter sa bonne
fortune auprs du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre
frre.

ISABELLE.--Oui, c'est lui-mme en effet.

LE DUC, _ Lucio_.--On ne vous a pas dit de parler.

LUCIO.--Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demand non plus de me
taire.

LE DUC.--Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites
attention  ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire
personnelle, priez le ciel d'tre alors sans reproche.

LUCIO.--Oh! j'en rponds  Votre Altesse.

LE DUC.--Rpondez-vous-en  vous-mme, prenez-y bien garde.

ISABELLE.--Cet honnte homme a dit quelque chose de mon histoire.

LUCIO.--Rien que de juste.

LE DUC.--Cela peut tre juste; mais vous avez tort de parler avant votre
tour. (_A Isabelle_.) Continuez.

ISABELLE.--J'allai trouver ce dangereux et nuisible ministre.

LE DUC.--Voil qui sent un peu la dmence.

ISABELLE.--Pardonnez-moi: la phrase convient au sujet.

LE DUC.--En la rectifiant.--Au fait, continuez.

ISABELLE.--En un mot, et pour laisser de ct un inutile rcit, comment
j'ai cherch  le persuader; comment j'ai pri; comment je me suis
jete  ses genoux; comment il a rfut mes raisons; comment je lui ai
rpliqu (car tout cela a t long), je dclare d'abord avec honte et
douleur l'infme conclusion. Il n'a voulu relcher mon frre qu'au prix
du sacrifice de mon chaste corps  l'intemprance de ses impudiques
dsirs. Aprs beaucoup de dbats, ma piti de soeur a fait taire mon
honneur, et j'ai cd; mais le lendemain, ds le matin, aprs avoir
accompli ses desseins, il a envoy l'ordre de couper la tte  mon
pauvre frre.

LE DUC.--Cela est fort vraisemblable!

ISABELLE.--Ah! plt au ciel que cela ft aussi vraisemblable que cela
est vrai!

LE DUC.--Par le ciel, malheureuse insense, tu ne sais ce que tu dis;
ou bien il faut que tu aies t suborne contre son honneur par quelque
odieux complot.--D'abord, son intgrit est sans tache.--Ensuite, il est
hors de toute raison qu'il poursuivt avec tant de svrit des fautes
qui lui seraient personnelles: s'il avait ainsi pch, il aurait
pes ton frre dans sa propre balance, et il ne l'aurait pas fait
mourir.--Quelqu'un vous a excite contre lui. Avouez la vrit, et
dclarez par le conseil de qui vous tes venue ici vous plaindre.

ISABELLE.--Et est-ce l tout? O vous donc, bienheureux ministres du
ciel, conservez-moi la patience! Et quand le temps sera mr, dvoilez
le crime qui reste ici cach sous de fausses apparences!--Que le ciel
prserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outrage, je
vous quitte sans que vous me croyiez!

LE DUC.--Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en
aller.--Un officier!--Conduisez-la en prison.--Quoi! permettrons-nous
qu'une accusation aussi fltrissante, aussi scandaleuse, tombe
impunment sur un homme qui nous est attach de si prs? Il y a
ncessairement ici quelque intrigue.--Qui a su votre dessein et votre
dmarche?

ISABELLE.--Un homme que je voudrais bien voir ici, le frre Ludovic.

LE DUC.--Votre pre spirituel, sans doute;--qui connat ce Ludovic?

LUCIO.--Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine intrigant; je
n'aime point cet homme-l: s'il avait t laque, seigneur, je l'aurais
vertement chti pour certains propos qu'il a tenus contre Votre
Altesse, pendant votre absence.

LE DUC.--Des propos contre moi? C'est sans doute un digne religieux!
Et d'exciter cette malheureuse femme  venir accuser ici notre
substitut!--Qu'on me trouve ce moine.

LUCIO.--Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le religieux et elle,
je les ai vus tous deux dans la prison: un moine impertinent, un vrai
misrable!

LE MOINE PIERRE.--Que le ciel bnisse Votre Altesse royale! Je me tenais
ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on vous en imposait. D'abord, c'est
bien  tort que cette femme a accus votre ministre, qui est aussi
innocent de toute impuret ou commerce avec elle, qu'elle l'est
elle-mme de tout commerce avec un homme encore  natre.

LE DUC.--C'est ce que nous croyons.--Connaissez-vous ce frre Ludovic
dont elle parle?

LE MOINE PIERRE.--Je le connais pour un saint homme de Dieu, et qui
n'est point un mchant, ni un intrigant du sicle, comme le rapporte ce
gentilhomme. Et, sur ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il
le prtend, mal parl de Votre Altesse.

LUCIO.--Seigneur, de la manire la plus infme: croyez-moi.

LE MOINE PIERRE.--Allons, il pourra, avec le temps, se justifier
lui-mme: mais pour le moment, il est malade, seigneur, d'une fivre
violente; c'est uniquement  sa prire, ayant su qu'on projetait
d'accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour
dclarer, comme par sa propre bouche, ce qu'il sait tre vrai et faux,
et ce que lui-mme, par son serment et par toutes sortes de preuves, il
dmontrera, en quelque temps qu'il soit appel en tmoignage. D'abord,
quant  cette femme ( la justification de ce digne seigneur, si
directement et si publiquement accus), vous la verrez dmentie en face,
jusqu' ce qu'elle l'avoue elle-mme.

LE DUC.--Bon pre, nous vous coutons, parlez. Cela ne vous fait-il pas
sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce que c'est que la tmrit de ces
misrables insenss!--Donnez-nous des siges.--Venez, cousin Angelo: je
veux tre partial dans cette affaire: soyez vous-mme juge dans votre
propre cause. (_Isabelle est emmene par les gardes, et Marianne
s'avance._) Est-ce l le tmoin, frre?--Qu'elle commence par montrer
son visage, et qu'aprs, elle parle.

MARIANNE.--Pardonnez, seigneur: je ne montrerai point mon visage, que
mon poux ne me l'ordonne.

LE DUC.--- Comment! tes-vous marie?

MARIANNE.--Non, seigneur.

LE DUC.--tes-vous fille?

MARIANNE.--Non, seigneur.

LE DUC.--Vous tes donc veuve?

MARIANNE.--Non plus, seigneur.

LE DUC.--Vous n'tes donc rien?--Ni fille, ni femme, ni veuve.

LUCIO.--Seigneur, elle pourrait bien tre une catin; car il y en a
beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves.

LE DUC.--Imposez silence  cet homme: je voudrais qu'il et quelque
raison de babiller pour lui-mme.

LUCIO.--Allons, seigneur.

MARIANNE.--Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai t marie; et j'avoue
encore que je ne suis point fille: j'ai connu mon mari, et cependant mon
mari ne sait pas qu'il m'ait jamais connue.

LUCIO.--Il fallait donc qu'il ft ivre, seigneur; cela ne peut tre
autrement.

LE DUC.--Pour obtenir l'avantage de ton silence, je voudrais que tu le
fusses aussi.

LUCIO.--Trs-bien, seigneur.

LE DUC.--Ce n'est pas l un tmoin pour le seigneur Angelo.

MARIANNE.--Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l'accuse de
fornication, intente la mme accusation contre mon mari, et elle
l'accuse de l'avoir commise, seigneur, dans un moment o je dposerai,
moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l'amour.

ANGELO.--L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que moi?

MARIANNE.--Pas que je sache.

LE DUC.--Non? Vous dites votre poux?

MARIANNE.--Oui, prcisment, seigneur; et c'est Angelo qui croit tre
certain de n'avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu'il
croit avoir connu celle d'Isabelle.

ANGELO.--Voil une trange nigme.--Voyons votre visage.

MARIANNE.--Mon mari me l'ordonne; et je vais me dmasquer. (_Elle te
son voile._)--Le voil ce visage, cruel Angelo, que tu jurais nagure
tre digne de tes regards: voil la main qui a t presse par la tienne
avec un contrat appuy de tes serments: voil la personne qui a usurp
ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes dsirs dans la
maison de ton jardin, sous le nom suppos d'Isabelle.

LE DUC, _ Angelo_.--Connaissez-vous cette femme?

LUCIO.--Charnellement,  ce qu'elle dit.

LE DUC, _ Lucio_.--Taisez-vous, drle.

LUCIO.--Cela suffit, seigneur.

ANGELO.--Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme; et il y
a cinq ans qu'il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut
rompu en partie parce que la dot promise s'est trouve au-dessous de
la convention; mais la principale raison, c'est que sa rputation a t
ternie par sa lgret; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je
ne lui ai parl, jamais je ne l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur
mon honneur et ma foi.

MARIANNE.--Noble prince, comme il est vrai que la lumire vient du
ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la
vrit, et la vrit dans la vertu, je suis fiance  cet homme, et sa
femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former; oui,
mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la
maison de son jardin, il m'a connue comme sa femme: au nom de la vrit
de ce que je vous dclare, souffrez que je me relve de vos genoux en
sret, ou autrement laissez-moi m'y attacher  jamais comme une statue
de marbre.

ANGELO.--Je n'ai fait jusqu' ce moment que sourire  ces extravagances;
maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la libert de me faire
justice: ma patience est mise ici  l'preuve; je m'aperois que ces
malheureuses folles ne sont que les instruments de quelque ennemi plus
puissant qui les excite contre moi: laissez-moi la libert, seigneur, de
dcouvrir cette sourde mene.

LE DUC.--De tout mon coeur, et punissez-les absolument  votre
gr.--Toi, moine tmraire,--et toi, mchante femme, conjure avec celle
qu'on vient d'emmener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient
descendre  force de protestations tous les saints du ciel, fussent des
tmoignages admissibles contre son mrite et sa rputation, qui sont
munis du sceau de mon approbation?--Vous, seigneur Escalus, sigez avec
mon cousin: prtez-lui vos obligeants secours, pour dcouvrir la source
de cette diffamation.--Il y a un autre moine qui les a excites: qu'on
l'envoie chercher.

LE MOINE PIERRE.--Plt  Dieu qu'il ft ici, seigneur! car c'est lui en
effet qui a pouss ces femmes  intenter cette accusation: votre prvt
connat le lieu de sa demeure, et il peut vous l'amener.

LE DUC, _au prvt_.--Allez, et amenez-le dans l'instant.--Et vous,
mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et  qui il importe
d'entendre  fond cette affaire, procdez sur vos injures comme vous le
trouverez bon, et infligez le chtiment qu'il vous plaira. Je vais vous
quitter pour quelques moments: ne bougez pas de votre sige que vous
n'ayez bien rsolu la question de ces calomniateurs.

ESCALUS.--Seigneur, nous allons l'examiner  fond.

(Le duc sort.)

ESCALUS, _ Lucio_.--Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit que vous
connaissiez le moine Ludovic pour tre un malhonnte personnage?

LUCIO.--_Cucullus non facit monachum_[32]. Il n'est honnte en rien que
par sa robe, et c'est un homme qui a tenu les plus infmes propos sur le
compte du duc.

[Note 32: L'habit ne fait pas le moine, proverbe latin qui revient
plusieurs fois dans Shakspeare.]

ESCALUS.--Nous vous demanderons de rester ici jusqu' ce qu'il vienne,
pour en tmoigner contre lui... Nous allons trouver dans ce moine un
insigne vaurien.

LUCIO.--Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur ma parole.

ESCALUS.--Qu'on fasse reparatre ici cette Isabelle, je voudrais causer
avec elle. (_A Angelo._)--Je vous en prie, seigneur, laissez-moi le soin
de l'interroger; vous verrez comme je saurai la manier.

LUCIO.--Pas mieux que lui, d'aprs son propre rapport  elle-mme.

ESCALUS.--Que dites-vous?

LUCIO.--Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez en particulier,
elle avouerait plutt: peut-tre qu'en public elle aura honte.

(Le duc revient en habit de religieux, le prvt: on amne Isabelle.)

ESCALUS.--Je vais questionner un peu obscurment.

LUCIO.--Voil le vrai moyen; car les femmes sont lgres vers
minuit[33].

[Note 33: quivoque entre _light_ (lumire) et light _lgre_. Ce jeu de
mots se retrouve constamment dans Shakspeare.]

ESCALUS.--Venez , madame: voici une dame qui nie tout ce que vous avez
dit.

LUCIO.--Seigneur, voici ce misrable dont je vous ai parl: il vient
avec le prvt.

ESCALUS.--Fort  propos.--Ne lui parlez pas, que nous ne vous y
engagions.

LUCIO.--Motus!

ESCALUS.--Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez excit ces femmes 
calomnier le seigneur Angelo? Elles ont avou que vous l'aviez fait.

LE DUC.--Cela est faux.

ESCALUS.--Comment! Savez-vous o vous tes?

LE DUC.--Respect  la dignit de votre place! Et le dmon lui-mme est
quelquefois honor  cause de son trne brlant.--O est le duc? C'est
lui qui doit m'entendre.

ESCALUS.--Le duc rside en nous, et nous vous entendrons: songez  dire
la vrit.

LE DUC.--Je parlerai du moins avec hardiesse.--Mais, hlas! pauvres
mes, venez-vous ici demander l'agneau au renard? Adieu la justice
que vous demandiez.--Le duc est-il parti? En ce cas, votre cause est
perdue.--C'est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel
public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les mains du
sclrat mme que vous venez accuser.

LUCIO.--C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai parl.

ESCALUS.--Quoi! moine irrvrent et profane, ne te suffit-il pas d'avoir
suborn ces femmes pour accuser ce digne homme, sans que ta bouche
infme vienne  ses propres oreilles l'appeler sclrat? Et de l tu
passes au duc mme, pour le taxer d'injustice? Qu'on l'emmne d'ici:
qu'on le conduise  la torture.--Nous te serrerons les articulations
l'une aprs l'autre, jusqu' ce que nous sachions ton but. Quoi, le duc
injuste?

LE DUC.--Ne vous chauffez pas tant. Le duc n'oserait pas plus torturer
un de mes doigts, qu'il n'oserait faire souffrir un des siens; je ne
suis point son sujet, ni provincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans
cet tat, m'ont mis  porte d'observer les moeurs dans Vienne, et j'y
ai vu la corruption bouillir et bouillonner, et dborder de la marmite;
j'ai vu des lois pour toutes les fautes; mais les fautes si bien
protges, que les statuts les plus nergiques sont comme le tableau
des amendes pendu dans la boutique d'un barbier[34],--objet d'autant de
rise que d'attention.

[Note 34: Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un
tableau des rglements et des peines pour empcher les pratiques de
manier les instruments de chirurgie; mais les rglements taient si
ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorit, qu'ils taient un
objet de rise.]

ESCALUS.--Calomnier l'tat! Qu'on l'emmne en prison.

ANGELO.--Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier contre cet homme?
Est-ce celui dont vous nous avez parl?

LUCIO.--C'est lui-mme, seigneur.--Venez , mon bon vieux  tte
chauve. Me connaissez-vous?

LE DUC.--Je vous reconnais, monsieur, au son de votre voix: je vous ai
rencontr dans la prison, pendant l'absence du duc.

LUCIO.--Oh! oui-d? Et vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit du duc?

LE DUC.--Trs-nettement, monsieur.

LUCIO.--Oui-d, monsieur? Et le duc tait-il un marchand de chair
humaine, un imbcile, un lche, comme vous me l'avez dit alors?

LE DUC--Il faut, monsieur, que vous changiez de personne avec moi, avant
que vous mettiez ce propos sur mon compte: car c'est vous-mme qui avez
dit cela de lui; et bien pis, bien pis.

LUCIO.--O damn coquin! Ne t'ai-je pas tir par le bout du nez, pour tes
propos?

LE DUC.--Je proteste que j'aime le duc comme je m'aime moi-mme.

ANGELO.--Entendez-vous comme ce misrable voudrait terminer la chose,
aprs ses injures de haute trahison?

ESCALUS.--Ce n'est pas l un homme  qui l'on doive parler. Qu'on
l'entrane en prison.--O est le prvt? Emmenez-le en prison: mettez-le
sous les verroux, et qu'il ne parle plus.--Qu'on emmne aussi ces
malheureuses avec leur autre complice.

(Le prvt met la main sur le duc.)

LE DUC.--Arrtez, monsieur; arrtez un moment.

ANGELO.--Quoi, il rsiste? Prtez main-forte, Lucio.

LUCIO.--Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, monsieur: allons
donc! monsieur: comment, tte chauve, vil menteur! Il faut donc vous
encapuchonner ainsi, oui-d? Montrez votre visage de coquin, et que la
peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier, et soyez
pendu dans une heure. Vous ne voulez pas?

(Lucio arrache le capuchon et le duc parat.)

LE DUC.--Tu es le premier coquin qui ait jamais fait un duc.--D'abord,
prvt, je me porte pour caution de ces trois honntes gens. (_A
Lucio_.) Ne t'chappe pas, toi; le moine et toi vont s'expliquer tout 
l'heure.--Qu'on s'empare de lui.

LUCIO.--Cela pourrait finir par pis que le gibet.

LE DUC, _ Escalus_.--Ce que vous avez dit, je vous le pardonne:
asseyez-vous. (_Montrant Angelo._) Lui, nous prtera sa place. (_A
Angelo._) Monsieur, avec votre permission. (_Il s'assied  la place
d'Angelo._)--(_A Angelo._) Te reste-t-il encore des paroles, de
l'adresse ou de l'impudence, qui puissent te servir? Si tu en as,
comptes-y, jusqu' ce qu'on ait entendu mon rcit, et ne te dfends pas
plus longtemps.

ANGELO.--Mon redoutable souverain, je me rendrais plus coupable que ne
m'a fait mon crime, si je m'imaginais que je suis impntrable, lorsque
je vois que Votre Altesse, comme une intelligence divine, a pntr
toutes mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne sigez pas plus longtemps 
ma honte; et que mon procs se borne  mon propre aveu. Votre sentence 
l'instant, et la mort aprs; c'est toute la grce que j'implore.

LE DUC.--Venez ici, Marianne. (_A Angelo._)--Rponds, as-tu engag ta
foi par un contrat  cette femme?

ANGELO.--Oui, seigneur.

LE DUC.--Va, emmne-la, et pouse-la sur-le-champ.--Religieux,
accomplissez la crmonie; et quand elle sera acheve, renvoyez-le-moi
ici.--Prvt, accompagnez-le.

(Angelo, Marianne, le prvt et le religieux sortent.)

ESCALUS.--Seigneur, je suis plus confondu de son dshonneur, que de la
singularit de la cause.

LE DUC.--Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant votre prince;
et comme j'tais alors zl et fidle pour vos intrts, ne changeant
point de coeur en changeant de vtement, je reste toujours attach 
votre service.

ISABELLE.--Ah! daignez me pardonner,  moi, votre sujette, d'avoir
employ et importun Votre Altesse qui m'tait inconnue.

LE DUC.--Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chre fille, soyez
aussi gnreuse pour nous. La mort de votre frre, je le sais, vous
reste sur le coeur, et vous pourriez vous demander avec tonnement
pourquoi je me suis cach pour travailler  sauver sa vie, et pourquoi
je n'ai pas dvoil tmrairement ma puissance plutt que de le laisser
prir ainsi. Tendre soeur, c'est la rapidit de son excution, que je
croyais voir venir d'un pas plus lent, qui a renvers mes desseins.
Mais, la paix soit avec lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort 
craindre, et vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre. Faites
votre consolation de cette ide, que votre frre est heureux.

ISABELLE.--C'est ce que je fais, seigneur.

(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prvt.)

LE DUC.--Quant  ce nouveau mari qui revient vers nous, et dont
l'imagination impure a outrag votre honneur, que vous avez si bien
dfendu, vous devez lui pardonner pour l'amour de Marianne. Mais comme
il a condamn votre frre, tant criminel, par une double violation de
la chastet sacre, et de sa promesse positive de vous accorder la vie
de votre frre  cette condition, la clmence mme de la loi demande
 grands cris, et par sa bouche mme: _Angelo pour Claudio, mort pour
mort._ La clrit rpond  la clrit, la lenteur suit la lenteur,
reprsailles pour reprsailles, _et mesure pour mesure_. Ainsi, Angelo,
voil donc ton crime manifest; et quand tu voudrais le nier, cela ne te
serait d'aucun avantage. Nous te condamnons  prir sur le mme
billot o Claudio a pos sa tte pour mourir, et avec la mme
prcipitation.--Qu'on l'emmne.

MARIANNE.--O mon trs-gracieux seigneur, j'espre que vous ne m'avez
point donn un mari pour vous moquer de moi.

LE DUC.--C'est votre mari qui s'est moqu de vous en vous donnant
un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur, j'ai cru votre mariage
ncessaire: autrement, le reproche de votre faiblesse pour lui pouvait
fltrir votre vie, et nuire  votre avantage dans l'avenir. Quoique ses
biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous en faisons don,
comme d'un douaire de veuve; ils vous serviront  acqurir un meilleur
mari.

MARIANNE.--O mon cher seigneur! je n'en dsire point d'autre ni de
meilleur que lui.

LE DUC.--Ne le demandez point, ma rsolution est dfinitive.

MARIANNE, _se jetant  ses pieds_.--Mon bon souverain!...

LE DUC.--Vous perdez vos peines.--Qu'on l'emmne  la mort. (_A Lucio._)
Maintenant  vous, monsieur.

MARIANNE.--O mon bon seigneur!--Chre Isabelle, charge-toi de mon rle;
prte-moi tes genoux, et je te prterai toute ma vie  venir pour te
rendre service.

LE DUC.--Vous allez contre toute raison, en l'importunant. Si elle
s'agenouillait pour me demander la grce de ce crime, l'ombre de son
frre briserait son lit de pierre, et l'entranerait avec horreur.

MARIANNE.--Isabelle, chre Isabelle! agenouillez-vous seulement  ct
de moi: levez vos mains; ne dites rien, je parlerai, moi. On dit que les
hommes les plus parfaits sont ptris de dfauts, et qu'ils deviennent
souvent d'autant meilleurs qu'ils ont t un peu mauvais: mon mari peut
tre du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas flchir le genou pour moi?

LE DUC.--Il meurt pour la mort de Claudio.

ISABELLE, _ genoux_.--Prince trs-misricordieux, daignez voir cet
homme condamn comme si mon frre vivait. Je suis dispose  croire
qu'une vraie sincrit a gouvern ses actions, jusqu' ce qu'il m'ait
vue; et puisqu'il en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frre a t
justement puni, puisqu'il avait commis l'action pour laquelle il est
mort.--Le crime d'Angelo n'a pas atteint sa mauvaise intention, qui doit
tre enterre comme une intention qui est morte en route: les penses ne
sont point sujettes  la loi, les intentions ne sont que des penses.

MARIANNE.--Elles ne sont que cela, seigneur.

LE DUC.--Vos prires sont inutiles: levez-vous, vous dis-je. Je viens
de me rappeler encore un autre dlit.--Prvt, comment s'est-il fait que
Claudio ait t dcapit  une heure qui n'est pas d'usage?

LE PRVT.--On me l'a command ainsi.

LE DUC.--Aviez-vous pour cela un ordre crit et spcial?

LE PRVT.--Non, seigneur; je l'ai reu par un message secret.

LE DUC.--Et pour cela, je vous dpouille de votre office: rendez-moi vos
clefs.

LE PRVT.--Daignez me pardonner, noble seigneur: je croyais bien que
c'tait une faute: mais je ne le savais pas, cependant aprs avoir
rflchi davantage je m'en suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il
y a un homme dans la prison qui, d'aprs un ordre secret, devait tre
excut, et que j'ai laiss vivre encore.

LE DUC.--Qui est-ce?

LE PRVT.--Son nom est Bernardino.

LE DUC--Je voudrais que vous en eussiez agi de mme avec
Claudio.--Allez: amenez-le ici, que je le voie.

(Le prvt sort.)

ESCALUS, _ Angelo_.--Je suis bien afflig qu'un homme aussi clair,
aussi sens que vous, seigneur Angelo, soit tomb dans un cart si
grossier, d'abord par l'ardeur des sens et ensuite par le dfaut de bon
jugement.

ANGELO.--Et moi, je suis afflig d'tre la cause de tant de chagrins;
et un remords si profond pntre mon coeur repentant, que je dsire bien
plus la mort que le pardon: je l'ai mrite, et je la demande.

(Le prvt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)

LE DUC.--Lequel est ce Bernardino?

LE PRVT.--Celui-ci, seigneur.

LE DUC.--Il y a un religieux qui m'a parl de cet homme.--Drle, on dit
que tu as une me entte, qui ne voit rien au del de ce monde, et
que tu rgles ta vie en consquence. Tu es condamn; mais, quant  tes
fautes et leur punition en ce monde, je te les remets toutes. Je
t'en prie, use de ce pardon pour te prparer  une meilleure vie 
venir.--Religieux, conseillez-le; je le laisse entre vos mains. Quel est
cet homme si bien envelopp?

LE PRVT.--C'est un autre prisonnier que j'ai sauv, et qui devait
prir quand Claudio a perdu la tte, et qui ressemble tant  Claudio,
qu'on le prendrait pour lui-mme.

LE DUC, _ Isabelle_.--S'il ressemble  votre frre, je lui pardonne
pour l'amour de lui; et vous, Isabelle, pour l'amour de votre charmante
personne, donnez-moi votre main, et dites que vous serez  moi; il est
mon frre aussi: mais remettons ce soin  un moment plus convenable. A
prsent, le seigneur Angelo commence  s'apercevoir qu'il est en sret;
il me semble voir ses yeux briller. Allons, Angelo, votre crime vous
traite bien.--Songez  aimer votre femme; son mrite gale le vtre.--Je
trouve dans mon coeur un penchant  la clmence; et cependant il y a l
devant nous quelqu'un  qui je ne peux pardonner.--(_A Lucio._) Vous,
maraud, qui m'avez connu pour un imbcile, un lche, un homme livr tout
entier  la dbauche, un ne, un fou, comment ai-je mrit de vous que
vous fassiez de moi un semblable pangyrique?

LUCIO.--En vrit, seigneur, je n'ai tenu ces discours que d'aprs la
mode. Si vous voulez me faire pendre pour cela, vous le pouvez: mais
j'aimerais mieux qu'il vous plt de me faire fouetter.

LE DUC.--Fouett d'abord, monsieur, et pendu aprs.--Prvt, faites
proclamer dans toute la ville que, s'il est quelque femme outrage par
ce libertin, comme je lui ai entendu jurer  lui-mme qu'il y en a une
qui est enceinte de ses oeuvres, qu'elle se prsente, et il faudra qu'il
l'pouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on le pende.

LUCIO.--J'en conjure votre altesse, ne me mariez point  une prostitue.
Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un moment, que j'ai fait de vous un
duc: mon bon seigneur, ne m'en rcompensez pas, en faisant de moi un
homme dshonor.

LE DUC.--Sur mon honneur, tu l'pouseras. Je te pardonne tes
calomnies, et  cette condition je te remets toutes tes autres
offenses.--Emmenez-le en prison, et ayez soin que notre bon plaisir en
ceci soit excut.

LUCIO.--Me marier  une fille publique, seigneur, c'est me condamner 
la mort, au fouet et au gibet.

LE DUC.--Calomnier un prince mrite bien cette punition.--Vous, Claudio,
songez  rparer l'honneur de celle que vous avez outrage.--Vous,
Marianne, soyez heureuse.--Aimez-la, Angelo; je l'ai confesse, et
je connais sa vertu.--Je vous remercie, mon bon ami Escalus, de
votre grande bont: j'ai en rserve pour vous d'autres preuves de
reconnaissance.--Je vous remercie aussi, prvt, de vos soins et de
votre discrtion: nous vous emploierons dans un poste plus digne de
vous.--Pardonnez-lui, Angelo, de vous avoir port la tte d'un Ragusain,
au lieu de celle de Claudio. La faute porte avec elle son pardon. Chre
Isabelle, j'ai  vous faire une demande qui intresse votre bonheur, et
si vous voulez y prter une oreille favorable, ce qui est  moi est 
vous, et ce qui est  vous est  moi.--Allons, conduisez-nous  notre
palais: l, nous vous rvlerons ce qui vous reste  savoir, et dont il
convient que vous soyez tous instruits.

(Tous sortent.)


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of Project Gutenberg's Mesure pour mesure, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE ***

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