The Project Gutenberg EBook of Comme il vous plaira, by William Shakespeare

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Title: Comme il vous plaira

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: April 13, 2006 [EBook #18162]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 4
    Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
    Le conte d'hiver.--Trolus et Cressida.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================

                        COMME IL VOUS PLAIRA

                              COMDIE




                               NOTICE
                                SUR
                        COMME IL VOUS PLAIRA

Aprs avoir vu dans _Timon d'Athnes_ un misanthrope farouche, qui fuit
dans un dsert o il ne cesse de maudire les hommes et d'entretenir la
haine qu'il leur a jure, nous allons faire connaissance avec un ami de
la solitude, d'une mlancolie plus douce, qui se permet quelques traits
de satire, mais qui plus souvent se contente de la plainte, et critique
le monde, inspir par le seul regret de ne l'avoir pas trouv meilleur.
Retir dans les bois pour y rver au doux murmure des ruisseaux et au
bruissement du feuillage, Jacques pourrait dire de lui-mme comme un
pote de nos jours qui oublie de temps en temps ses sombres ddains:

  _I love not man the less, but nature more_.
                    (CHILDE HAROLD, chant IV.)

  Je n'aime pas moins l'homme, mais j'aime davantage la nature.

Jacques a jadis joui des plaisirs de la socit; mais il est dsabus
de toutes ses vanits: c'est un personnage tout  fait contemplatif;
il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philosophes
nonchalants; sa seule passion, c'est la pense.

Avec ce rveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a runi dans la
fort des Ardennes, autour du duc exil, une espce de cour arcadienne,
dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait t sans doute
heureux de se trouver, lorsque, dans l'accs d'un got pastoral, il
voulait se mtamorphoser en berger Quichotis et faire de son cuyer le
berger Pansino. Les arcadiens de Shakspeare ont conserv quelque chose
de leurs moeurs chevaleresques, et ses bergres nous charment les unes
par la vrit de leurs moeurs champtres, et les autres par le mlange
de ces moeurs qu'elles ont adoptes, et de cet esprit cultiv qu'elles
doivent  leurs premires habitudes. Peut-tre trouvera-t-on que
Rosalinde, dans la libert de son langage, profite un peu trop du
privilge du costume qui cache son sexe; mais elle aime de si bonne
foi, et en mme temps avec une gaiet si piquante; le dvouement de son
amiti l'ennoblit tellement  nos yeux, sa coquetterie est si franche et
si spirituelle, son caquetage est presque toujours si aimable qu'on
se sent dispos  lui tout pardonner. Clie, plus silencieuse et plus
tendre, forme avec elle un heureux contraste.

L'amour, comme le font les villageois, est peint au naturel dans Sylvius
et la ddaigneuse Phb.

Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'est pas
l'amoureux le plus fou de la pice; si pour aimer il choisit la paysanne
la plus gauche, et s'il aime en vrai bouffon, ses saillies sur le
mariage, l'amour et la solitude sont des traits excellents: il est le
seul qu'aucune illusion n'abuse.

Il y a dans cette pice plus de conversations que d'vnements: on
y respire en quelque sorte l'air d'un monde idal, la pice semble
inspire par la puret des deux hrones, et lorsque les mariages et la
conversion subite du duc usurpateur qui forment une espce de dnoment
vont rappeler les habitants de la fort des Ardennes dans les habitudes
de la vie relle, si Jacques les abandonne, ce n'est pas dans un caprice
morose, mais parce qu'il y a dans ce caractre insouciant et rveur un
besoin de penses, et peut-tre mme de regrets vagues, qu'il espre
retrouver encore auprs du duc Frdric, devenu  son tour un solitaire.

On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fte gnrale,
que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montre pas le vieux
Adam, ce fidle serviteur, ce vritable ami d'Orlando, si touchant par
son dvouement, ses larmes gnreuses et sa noble sincrit.

La fable romanesque de cette pice fut puise dans une nouvelle
pastorale de Lodge qui tait sans doute bien connue du temps de
Shakspeare. On y voit Adam dignement rcompens par le prince. Les
emprunts que le pote a faits au romancier sont assez nombreux; mais le
caractre de Jacques, ceux de Touchstone et d'Audrey sont de l'invention
de Shakspeare.

Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut crite la comdie de
_Comme il vous plaira_; c'est une de celles qui ont le plus enrichi les
recueils _d'extraits lgants_; on y remarquera le fameux tableau de la
vie humaine: _Le monde est un thtre_, etc., etc.





                        COMME IL VOUS PLAIRA

                              COMDIE



PERSONNAGES

  LE DUC, vivant dans l'exil.
  FRDRIC, frre du duc, et usurpateur de son duch.
  AMIENS, } seigneurs qui ont suivi
  JACQUES,} le duc dans son exil.
  LE BEAU, courtisan  la suite de Frdric.
  CHARLES, son lutteur.
  OLIVIER, }
  JACQUES, }fils de sir Rowland des
  ORLANDO, }Bois.
  ADAM,  }serviteurs d'Olivier.
  DENNIS,}
  TOUCHSTONE, paysan bouffon.
  SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.
  CORIN,    }
  SYLVIUS,  }bergers.
  WILLIAM, paysan, amoureux d'Audrey.
  PERSONNAGE REPRSENTANT L'HYMEN.
  ROSALINDE, fille du duc exil.
  CLIE, fille de Frdric.
  PHB, bergre.
  AUDREY, jeune villageoise.
  SEIGNEURS A LA SUITE DES DEUX DUCS,
  PAGES, GARDES-CHASSE, ETC., ETC.

La scne est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier, ensuite
en partie  la cour de l'usurpateur, et en partie dans la fort des
Ardennes.




                           ACTE PREMIER


SCNE I

Verger, prs de la maison d'Olivier.

_Entrent_ ORLANDO ET ADAM.


ORLANDO.--Je me rappelle bien, Adam; tel a t mon legs, une misrable
somme de mille cus dans son testament; et, comme tu dis, il a charg
mon frre, sous peine de sa maldiction, de me bien lever, et voil la
cause de mes chagrins. Il entretient mon frre Jacques  l'cole, et la
renomme parle magnifiquement de ses progrs. Pour moi, il m'entretient
au logis en paysan, ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun
entretien; car peut-on appeler entretien pour un gentilhomme de ma
naissance, un traitement qui ne diffre en aucune faon de celui des
boeufs  l'table? Ses chevaux sont mieux traits; car, outre qu'ils
sont trs-bien nourris, on les dresse au mange; et  cette fin on paye
bien cher des cuyers: moi, qui suis son frre, je ne gagne sous sa
tutelle que de la croissance: et pour cela les animaux qui vivent sur
les fumiers de la basse-cour lui sont aussi obligs que moi; et pour ce
nant qu'il me prodigue si libralement, sa conduite  mon gard me
fait perdre le peu de dons rels que j'ai reus de la nature. Il me fait
manger avec ses valets; il m'interdit la place d'un frre, et il dgrade
autant qu'il est en lui ma distinction naturelle par mon ducation.
C'est l, Adam, ce qui m'afflige. Mais l'me de mon pre, qui est, je
crois, en moi, commence  se rvolter contre cette servitude. Non, je
ne l'endurerai pas plus longtemps, quoique je ne connaisse pas encore
d'expdient raisonnable et sr pour m'y soustraire.

(Olivier survient.)

ADAM.--Voil votre frre, mon matre, qui vient.

ORLANDO.--Tiens-toi  l'cart, Adam, et tu entendras comme il va me
secouer.

OLIVIER.--Eh bien! monsieur, que faites-vous ici?

ORLANDO.--Rien: on ne m'apprend point  faire quelque chose.

OLIVIER.--Que gtez-vous alors, monsieur?

ORLANDO.--Vraiment, monsieur, je vous aide  gter ce que Dieu a fait,
votre pauvre misrable frre,  force d'oisivet.

OLIVIER.--Que diable! monsieur occupez-vous mieux, et en attendant soyez
un zro.

ORLANDO.--Irai-je garder vos pourceaux et manger des carouges avec eux?
Quelle portion de patrimoine ai-je follement dpense, pour en tre
rduit  une telle dtresse?

OLIVIER.--Savez-vous o vous tes, monsieur?

ORLANDO.--Oh! trs-bien, monsieur: je suis ici dans votre verger.

OLIVIER.--Savez-vous devant qui vous tes, monsieur?

ORLANDO.--Oui, je le sais mieux que celui devant qui je suis ne sait me
connatre. Je sais que vous tes mon frre an; et, selon les droits du
sang, vous devriez me connatre sous ce rapport. La coutume des nations
veut que vous soyez plus que moi, parce que vous tes n avant moi: mais
cette tradition ne me ravit pas mon sang, y et-il vingt frres entre
nous. J'ai en moi autant de mon pre que vous, bien que j'avoue qu'tant
venu avant moi, vous vous tes trouv plus prs de ses titres.

OLIVIER.--Que dites-vous, mon garon?

ORLANDO.--Allons, allons, frre an, quant  cela vous tes trop jeune.

OLIVIER.--Vilain[1], veux-tu mettre la main sur moi?

[Note 1: Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frres
lui donnent chacun un sens diffrent.]

ORLANDO.--Je ne suis point un vilain: je suis le plus jeune des fils
du chevalier Rowland des Bois; il tait mon pre, et il est trois fois
vilain celui qui dit qu'un tel pre engendra des vilains.--Si tu n'tais
pas mon frre, je ne dtacherais pas cette main de ta gorge que l'autre
ne t'et arrach la langue, pour avoir parl ainsi; tu t'es insult
toi-mme.

ADAM.--Mes chers matres, soyez patients: au nom du souvenir de votre
pre, soyez d'accord.

OLIVIER.--Lche-moi, te dis-je.

ORLANDO.--Je ne vous lcherai que quand il me plaira.--Il faut que vous
m'coutiez. Mon pre vous a charg, par son testament, de me donner une
bonne ducation, et vous m'avez lev comme un paysan, en cherchant 
obscurcir,  touffer en moi toutes les qualits d'un gentilhomme. L'me
de mon pre grandit en moi, et je ne le souffrirai pas plus longtemps.
Permettez-moi donc les exercices qui conviennent  un gentilhomme, ou
bien donnez-moi le chtif lot que mon pre m'a laiss par son testament,
et avec cela j'irai chercher fortune.

OLIVIER.--Et que voulez-vous faire? Mendier, sans doute, aprs que vous
aurez tout dpens? Allons, soit, monsieur; venez; entrez. Je ne veux
plus tre charg de vous: vous aurez une partie de ce que vous demandez.
Laissez-moi aller, je vous prie.

ORLANDO.--Je ne veux point vous offenser au del de ce que mon intrt
exige.

OLIVIER.--Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.

ADAM.--_Vieux chien_: c'est donc l ma rcompense!--Vous avez bien
raison, car j'ai perdu mes dents  votre service. Dieu soit avec l'me
de mon vieux matre! Il n'aurait jamais dit un mot pareil.

(Orlando et Adam sortent.)

OLIVIER.--Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous  prendre ce ton? Je
remdierai  votre insolence, et pourtant je ne vous donnerai pas mille
cus.--Hol, Dennis!

(Dennis se prsente.)

DENNIS.--Monsieur m'appelle-t-il?

OLIVIER.--Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venu ici pour me
parler?

DENNIS.--Oui, monsieur; il est ici,  la porte, et il demande mme avec
importunit  tre introduit auprs de vous.

OLIVIER.--Fais-le entrer. (_Dennis sort_.) Ce sera un excellent moyen;
c'est demain que la lutte doit se faire.

(Entre Charles.)

CHARLES.--Je souhaite le bonjour  Votre Seigneurie.

OLIVIER.--Mon bon monsieur Charles, quelles nouvelles nouvelles y a-t-il
 la nouvelle cour?

CHARLES.--Il n'y a de nouvelles  la cour que les vieilles nouvelles de
la cour, monsieur; c'est--dire que le vieux duc est banni par son
jeune frre le nouveau duc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont
attachs, se sont exils volontairement avec lui; leurs terres et
leurs revenus enrichissent le nouveau duc; ce qui fait qu'il consent
volontiers qu'ils aillent o bon leur semble.

OLIVIER.--Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, est bannie avec son
pre?

CHARLES.--Oh! non, monsieur; car sa cousine, la fille du duc, l'aime
 un tel point (ayant t leves ensemble depuis le berceau), qu'elle
l'aurait suivie dans son exil, ou serait morte de douleur, si elle
n'avait pu la suivre. Elle est  la cour, o son oncle l'aime autant
que sa propre fille, et jamais deux dames ne s'aimrent comme elles
s'aiment.

OLIVIER.--O doit vivre le vieux duc?

CHARLES.--On dit qu'il est dj dans la fort des Ardennes, et qu'il a
avec lui plusieurs braves seigneurs qui vivent l comme le vieux Robin
Hood d'Angleterre: on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes
s'empressent tous les jours auprs de lui, et qu'ils passent les jours
sans soucis, comme on faisait dans l'ge d'or.

OLIVIER.--Ne devez-vous pas lutter demain devant le nouveau duc?

CHARLES.--Oui vraiment, monsieur, et je viens vous faire part d'une
chose. On m'a donn secrtement  entendre, monsieur, que votre jeune
frre Orlando avait envie de venir dguis s'essayer contre moi. Demain,
monsieur, je lutte pour ma rputation, et celui qui m'chappera sans
avoir quelque membre cass, il faudra qu'il se batte bien. Votre frre
est jeune et dlicat, et je ne voudrais pas, par considration pour
vous, lui faire aucun mal; ce que je serai cependant forc de faire pour
mon honneur s'il entre dans l'arne. Ainsi, l'affection que j'ai pour
vous m'engage  vous en prvenir, afin que vous tchiez de le dissuader
de son projet, ou que vous consentiez  supporter de bonne grce le
malheur auquel il se sera expos; il l'aura cherch lui-mme, et tout 
fait contre mon inclination.

OLIVIER.--Je te remercie, Charles, de l'amiti que tu as pour moi, et tu
verras que je t'en prouverai ma reconnaissance. J'avais dj t averti
du dessein de mon frre, et sous main j'ai travaill  le faire renoncer
 cette ide; mais il est dtermin. Je te dirai, Charles, que c'est
le jeune homme le plus entt qu'il y ait en France, rempli d'ambition,
jaloux  l'excs des talents des autres, un tratre qui a la lchet de
tramer des complots contre moi, son propre frre. Ainsi, agis  ton gr;
j'aimerais autant que tu lui brisasses la tte qu'un doigt, et tu feras
bien d'y prendre garde; car si tu ne lui fais qu'un peu de mal, ou s'il
n'acquiert pas lui-mme un grand honneur  tes dpens, il cherchera 
t'empoisonner, il te fera tomber dans quelque pige funeste, et il ne
te quittera point qu'il ne t'ait fait perdre la vie de quelque faon
indirecte; car je t'assure, et je ne saurais presque te le dire sans
pleurer, qu'il n'y a pas un tre dans le monde, aussi jeune et aussi
mchant que lui. Je ne te parle de lui qu'avec la rserve d'un frre;
mais si je te le dissquais tel qu'il est, je serais forc de rougir et
de pleurer, et toi tu plirais d'effroi.

CHARLES.--Je suis bien content d'tre venu vous trouver: s'il vient
demain, je lui donnerai son compte: s'il est jamais en tat d'aller
seul, aprs s'tre essay contre moi, de ma vie je ne lutterai pour le
prix: et l-dessus Dieu garde Votre Seigneurie!

OLIVIER.--Adieu, bon Charles.--A prsent, il me faut exciter mon
jouteur: j'espre m'en voir bientt dbarrass; car mon me, je ne sais
cependant pas pourquoi, ne hait rien plus que lui; en effet, il a le
coeur noble, il est instruit sans avoir jamais t  l'cole, parlant
bien et avec noblesse, il est aim de toutes les classes jusqu'
l'adoration; et si bien dans le coeur de tout le monde, et surtout
de mes propres gens, qui le connaissent le mieux, que moi j'en suis
mpris. Mais cela ne durera pas: le lutteur va y mettre bon ordre. Il
ne me reste rien  faire, qu' exciter ce garon l-dessus, et j'y vais
de ce pas.

(Il sort.)


SCNE II

Plaine devant le palais du duc.

ROSALINDE et CLIE.


CLIE.--Je t'en conjure, Rosalinde, ma chre cousine, sois plus gaie.

ROSALINDE.--Chre Clie, je montre bien plus de gaiet que je n'en
possde; et tu veux que j'en montre encore davantage? Si tu ne peux
m'apprendre  oublier un pre banni, renonce  vouloir m'apprendre  me
souvenir d'une grande joie.

CLIE.--Ah! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi tendrement que
je t'aime; car si mon oncle, ton pre, au lieu d'tre banni, avait au
contraire banni ton oncle, le duc mon pre, pourvu que tu fusses reste
avec moi, mon amiti pour toi m'aurait appris  prendre ton pre pour le
mien; et tu en ferais autant, si la force de ton amiti galait celle de
la mienne.

ROSALINDE.--Eh bien! je veux tcher d'oublier ma situation, pour me
rjouir de la tienne.

CLIE.--Tu sais que mon pre n'a que moi d'enfants; il n'y a pas
d'apparence qu'il en ait jamais d'autre; et certainement  sa mort tu
seras son hritire; tout ce qu'il a enlev de force  ton pre, je
te le rendrai par affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je
devienne un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce serment! Ainsi, ma
charmante Rose, ma chre Rose, sois gaie.

ROSALINDE.--Je le serai dsormais, cousine; je veux imaginer quelque
amusement. Voyons, que penses-tu de faire l'amour?

CLIE.--Oh! ma chre, je t'en prie, fais de l'amour un jeu; mais ne va
pas aimer srieusement aucun homme, et mme par amusement ne va jamais
si loin que tu ne puisses te retirer en honneur et sans rougir.

ROSALINDE.--Eh bien!  quoi donc nous amuserons-nous?

CLIE.--Asseyons-nous, et par nos moqueries drangeons de son rouet
cette bonne mnagre, la Fortune, afin qu' l'avenir ses dons soient
plus galement partags[2].

[Note 2: Nous avons dj vu, dans _Antoine et Cloptre_, que Shakspeare
donne un rouet  la Fortune et en fait une mnagre.]

ROSALINDE.--Je voudrais que cela ft en notre pouvoir, car ses bienfaits
sont souvent bien mal placs, et la bonne aveugle fait surtout de
grandes mprises dans les dons qu'elle distribue aux femmes.

CLIE.--Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait belles, elle les
fait rarement vertueuses, et celles qu'elle fait vertueuses, elle les
fait en gnral bien laides.

ROSALINDE.--Mais, cousine, tu passes de l'office de la Fortune  celui
de la Nature. La Fortune est la souveraine des dons de ce monde, mais
elle ne peut rien sur les traits naturels.

(Entre Touchstone.)

CLIE.--Non?... Lorsque la Nature a form une belle crature, la Fortune
ne peut-elle pas la faire tomber dans le feu? Et, bien que la Nature
nous ait donn de l'esprit pour railler la Fortune, cette mme fortune
envoie cet imbcile pour interrompre notre entretien.

ROSALINDE.--En vrit, la Fortune est trop cruelle envers la Nature,
puisque la Fortune envoie l'enfant de la nature pour interrompre
l'esprit de la nature.

CLIE.--Peut-tre n'est-ce pas ici l'ouvrage de la Fortune, mais celui
de la Nature elle-mme, qui, s'apercevant que notre esprit naturel
est trop pais pour raisonner sur de telles desses, nous envoie cet
imbcile pour notre pierre  aiguiser[3], car toujours la stupidit d'un
sot sert  aiguiser l'esprit.--Eh bien! homme d'esprit, o allez-vous?

[Note 3: Clie et Rosalinde jouent sur le sens du mot _Touchstone_, qui
veut dire pierre  aiguiser ou pierre de touche. Les _clowns_ du thtre
anglais sont des bouffons, des _graciosi_; il ne faut pas les confondre
avec les fous en titre.]

TOUCHSTONE.--Matresse, il faut que vous veniez trouver votre pre.

CLIE.--Vous a-t-on fait le messager?

TOUCHSTONE.--Non, sur mon honneur; mais on m'a ordonn de venir vous
chercher.

ROSALINDE.--O avez-vous appris ce serment, fou?

TOUCHSTONE.--D'un certain chevalier, qui jurait sur son honneur que
les beignets taient bons, et qui jurait encore sur son honneur que
la moutarde ne valait rien: moi, je soutiendrai que les beignets ne
valaient rien, et que la moutarde tait bonne, et cependant le chevalier
ne faisait pas un faux serment.

CLIE.--Comment prouverez-vous cela, avec toute la masse de votre
science?

ROSALINDE.--Allons, voyons, dmuselez votre sagesse.

TOUCHSTONE.--Avancez-vous toutes deux, caressez-vous le menton, et jurez
par votre barbe que je suis un fripon[4].

[Note 4: On trouve une phrase quivalente dans _Gargantua_.]

CLIE.--Par notre barbe, si nous en avions, tu es un fripon.

TOUCHSTONE.--Et moi, je jurerais par ma friponnerie, si j'en avais,
que je suis un fripon; mais si vous jurez par ce qui n'est pas, vous ne
faites pas de faux serment; aussi le chevalier n'en fit pas davantage,
lorsqu'il jura par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait
eu, il l'avait perdu  force de serments, longtemps avant qu'il vt ces
beignets ou cette moutarde.

CLIE.--Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?

TOUCHSTONE.--De cet homme que le vieux Frdric, votre pre, aime tant.

CLIE.--L'amiti de mon pre suffit pour l'honorer: en voil assez; ne
parle plus de lui; tu seras fouett un de ces jours pour tes moqueries.

TOUCHSTONE,--C'est une grande piti, que les fous ne puissent dire
sagement ce que les sages font follement.

CLIE.--Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le peu d'esprit qu'ont
les fous[5] a t condamn au silence, le peu de folie des gens sages se
montre extraordinairement.--Voici monsieur Le Beau.

[Note 5: Tt ou tard la vrit devait dplaire  la cour, mme dans la
bouche des fous.]

(Entre Le Beau.)

ROSALINDE.--Avec la bouche pleine de nouvelles.

CLIE.--Qu'il va dgorger sur nous, comme les pigeons donnent  manger 
leurs petits.

ROSALINDE.--Alors nous serons farcies de nouvelles.

CLIE.--Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de chalands. Bonjour,
monsieur Le Beau; quelles nouvelles?

LE BEAU.--Belle princesse, vous avez perdu un grand plaisir.

CLIE.--Du plaisir! de quelle couleur?

LE BEAU.--De quelle couleur, madame? Que voulez-vous que je vous
rponde?

ROSALINDE.--Au gr de votre esprit et du hasard.

TOUCHSTONE.--Ou comme le voudront les dcrets de la destine.

CLIE.--Trs-bien dit: voil qui est maonn avec une truelle[6].

TOUCHSTONE.--Ma foi, si je ne garde pas mon rang[7]...

[Note 6: Grossirement, expression proverbiale.]

[Note 7: _Rank, rang_ et _rance_, quivoque.]

ROSALINDE.--Tu perds ton ancienne odeur.

LE BEAU.--Vous me troublez, mesdames; je voulais vous faire le rcit
d'une belle lutte que vous n'avez pas eu le plaisir de voir.

ROSALINDE.--Dites-nous toujours l'histoire de cette lutte.

LE BEAU.--Je vous en dirai le commencement; et si cela plat  Vos
Seigneuries, vous pourrez en voir la fin; car le plus beau est encore
 faire, et ils viennent l'excuter prcisment dans l'endroit o vous
tes.

CLIE.--Eh bien! le commencement, qui est mort et enterr?

LE BEAU.--Arrive un vieillard avec ses trois fils.

CLIE.--Je pourrais trouver ce dbut-l  un vieux conte.

LE BEAU.--Trois jeunes gens de belle taille et de bonne mine...

ROSALINDE.--Avec des criteaux  leur cou[8] portant: On fait  savoir
par ces prsentes,  tous ceux  qui il appartiendra...

[Note 8: Bill, _pertuisane, billet, criteau_. L'quivoque roule sur la
double signification du mot.]

LE BEAU.--L'an des trois a lutt contre Charles, le lutteur du duc:
Charles, en un instant, l'a renvers, et lui a cass trois ctes; de
sorte qu'il n'y a gure d'esprance qu'il survive. Il a trait le second
de mme, et le troisime aussi. Ils sont tendus ici prs; le pauvre
vieillard, leur pre, fait de si tristes lamentations  ct d'eux, que
tous les spectateurs le plaignent en pleurant.

ROSALINDE.--Hlas!

TOUCHSTONE.--Mais, monsieur, quel est donc l'amusement que les dames ont
perdu?

LE BEAU.--H! celui dont je parle.

TOUCHSTONE.--Voil donc comme les hommes deviennent plus sages de jour
en jour! C'est la premire fois de ma vie que j'aie jamais entendu dire
que de voir briser des ctes tait un amusement pour les dames.

CLIE.--Et moi aussi, je te le proteste.

ROSALINDE.--Mais y en a-t-il encore d'autres qui brlent d'envie de voir
dranger ainsi l'harmonie de leurs ctes? Y en a-t-il un autre qui se
passionne pour le jeu de _brise-cte_[9].--Verrons-nous cette lutte,
cousine?

[Note 9: Ctes rompues, musique rompue, analogie entre la flte ingale
de Pan, et la disposition anatomique des ctes.]

LE BEAU.--Il le faudra bien, mesdames, si vous restez o vous tes; car
c'est ici l'arne que l'on a choisie pour la lutte, et ils sont prts 
l'engager.

CLIE.--Ce sont srement eux qui viennent l-bas: restons donc, et
voyons-la.

(Fanfares.--Entrent le duc Frdric, les seigneurs de sa cour, Orlando,
Charles et suite.)

FRDRIC.--Avancez: puisque le jeune homme ne veut pas se laisser
dissuader, qu'il soit tmraire  ses risques et prils.

ROSALINDE.--Est-ce l l'homme?

LE BEAU.--Lui-mme, madame.

CLIE.--Hlas! il est trop jeune; il a cependant l'air de devoir
remporter la victoire.

FRDRIC.--Quoi! vous voil, ma fille, et vous aussi ma nice? Vous
tes-vous glisses ici pour voir la lutte?

ROSALINDE.--Oui, monseigneur, si vous voulez nous le permettre.

FRDRIC,--Vous n'y prendrez pas beaucoup de plaisir, je vous assure: il
y a une si grande ingalit de forces entre les deux hommes! Par piti
pour la jeunesse de l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne
veut pas couter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si vous
pourrez le toucher.

CLIE.--Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.

FRDRIC.--Oui, appelez-le; je ne veux pas tre prsent.

(Il se retire  l'cart.)

LE BEAU.--Monsieur l'agresseur, les princesses voudraient vous parler.

ORLANDO.--Je vais leur prsenter l'hommage de mon obissance et de mon
respect.

ROSALINDE.--Jeune homme, avez-vous dfi Charles le lutteur?

ORLANDO.--Non, belle princesse; il est l'agresseur gnral: je ne
fais que venir comme les autres, pour essayer avec lui la force de ma
jeunesse.

CLIE.--Monsieur, vous tes trop hardi pour votre ge: vous avez vu de
cruelles preuves de la force de cet homme. Si vous pouviez vous voir
avec vos yeux, ou vous connatre avec votre jugement, la crainte
du malheur o vous vous exposez vous conseillerait de chercher des
entreprises moins ingales. Nous vous prions, pour l'amour de vous-mme,
de songer  votre sret, et de renoncer  cette tentative.

ROSALINDE.--Rendez-vous, monsieur, votre rputation n'en sera nullement
lse: nous nous chargeons d'obtenir du duc que la lutte n'aille pas
plus loin.

ORLANDO.--Je vous supplie, mesdames, de ne pas me punir par une opinion
dsavantageuse: j'avoue que je suis trs-coupable de refuser quelque
chose  d'aussi gnreuses dames; mais accordez-moi que vos beaux yeux
et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je vais faire. Si je
suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un homme qui n'eut jamais aucune
gloire: si je suis tu, il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien
aise: je ne ferai aucun tort  mes amis, car je n'en ai point pour me
pleurer; ma mort ne sera d'aucun prjudice au monde, car je n'y possde
rien; je n'y occupe qu'une place, qui pourra tre mieux remplie, quand
je l'aurai laisse vacante.

ROSALINDE.--Je voudrais que le peu de force que j'ai ft runie  la
vtre.

CLIE.--Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.

ROSALINDE.--Portez-vous bien! fasse le ciel que je sois trompe dans mes
craintes pour vous!

ORLANDO.--Puissiez-vous voir exaucer tous les dsirs de votre coeur!

CHARLES.--Allons, o est ce jeune galant, qui est si jaloux de coucher
avec sa mre la terre?

ORLANDO.--Le voici tout prt, monsieur; mais il est plus modeste dans
ses voeux que vous ne dites.

FRDRIC.--Vous n'essayerez qu'une seule chute?

CHARLES.--Non, monseigneur, je vous le garantis; si vous avez fait tous
vos efforts pour le dtourner de tenter la premire, vous n'aurez pas 
le prier d'en risquer une seconde.

ORLANDO.--Vous comptez bien vous moquer de moi aprs la lutte; vous ne
devriez pas vous en moquer avant; mais voyons; avancez.

ROSALINDE.--O jeune homme, qu'Hercule te seconde!

CLIE.--Je voudrais tre invisible, pour saisir ce robuste adversaire
par la jambe.

(Charles et Orlando luttent.)

ROSALINDE.--O excellent jeune homme!

CLIE.--Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien qui des deux
serait terrass.

FRDRIC.--Assez, assez.

(Charles est renvers, acclamations.)

ORLANDO.--Encore, je vous en supplie, monseigneur; je ne suis pas encore
en haleine.

FRDRIC.--Comment te trouves-tu, Charles?

LE BEAU.--Il ne saurait parler, monseigneur.

FRDRIC.--Emportez-le. _(A Orlando_.) Quel est ton nom, jeune homme?

ORLANDO.--Orlando, monseigneur, le plus jeune des fils du chevalier
Rowland des Bois.

FRDRIC.--Je voudrais que tu fusses le fils de tout autre homme: le
monde tenait ton pre pour un homme honorable, mais il fut toujours mon
ennemi: cet exploit que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage,
si tu descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu es un
brave jeune homme; je voudrais que tu te fusses dit d'un autre pre!

(Frdric sort avec sa suite et Le Beau.)

CLIE.--Si j'tais mon pre, cousine, en agirais-je ainsi?

ORLANDO.--Je suis plus fier d'tre le fils du chevalier Rowland, le
plus jeune de ses fils, et je ne changerais pas ce nom pour devenir
l'hritier adoptif de Frdric.

ROSALINDE.--Mon pre aimait le chevalier Rowland comme sa propre me, et
tout le monde avait pour lui les sentiments de mon pre: si j'avais
su plus tt que ce jeune homme tait son fils, je l'aurais conjur en
pleurant plutt que de le laisser s'exposer ainsi.

CLIE.--Allons, aimable cousine, allons le remercier et l'encourager.
Mon coeur souffre de la duret et de la jalousie de mon pre.--Monsieur,
vous mritez des applaudissements universels; si vous tenez aussi bien
vos promesses en amour que vous venez de dpasser ce que vous aviez
promis, votre matresse sera heureuse.

ROSALINDE, _lui donnant la chane qu'elle avait  son cou_.--Monsieur,
portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune fille disgracie de la
fortune, et qui vous donnerait davantage, si sa main avait des dons 
offrir.--Nous retirons-nous, cousine?

CLIE.--Oui.--Adieu, beau gentilhomme.

ORLANDO.--Ne puis-je donc dire: je vous remercie! Tout ce qu'il y avait
de mieux en moi est renvers, ce qui reste devant vous n'est qu'une
quintaine[10], un bloc sans vie.

[Note 10: Quintaine, poteau fich en plaine auquel on suspendait un
bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances, dans les
joutes:

    Lasse enfin de servir au peuple de quintaine.]

ROSALINDE.--Il nous rappelle: mon orgueil est tomb avec ma fortune. Je
vais lui demander ce qu'il veut.--Avez-vous appell, monsieur? monsieur,
vous avez lutt  merveille, et vous avez vaincu plus que vos ennemis.

CLIE.--Voulez-vous venir, cousine?

ROSALINDE.--Allons, du courage. Portez-vous bien.

(Rosalinde et Clie sortent.)

ORLANDO.--Quelle passion appesantit donc ma langue? Je ne peux lui
parler, et cependant elle provoquait l'entretien. (_Le Beau rentre._)
Pauvre Orlando, tu as renvers un Charles et quelque tre plus faible te
matrise.

LE BEAU.--Mon bon monsieur, je vous conseille, en ami, de quitter ces
lieux. Quoique vous ayez mrit de grands loges, les applaudissements
sincres et l'amiti de tout le monde, cependant telles sont maintenant
les dispositions du duc qu'il interprte contre vous tout ce que vous
avez fait: le duc est capricieux; enfin, il vous convient mieux  vous
de juger ce qu'il est, qu' moi de vous l'expliquer.

ORLANDO.--Je vous remercie, monsieur; mais, dites-moi, je vous prie,
laquelle de ces deux dames, qui assistaient ici  la lutte, tait la
fille du duc?

LE BEAU.--Ni l'une ni l'autre, si nous les jugeons par le caractre:
cependant la plus petite est vraiment sa fille, et l'autre est la
fille du duc banni, dtenue ici par son oncle l'usurpateur, pour tenir
compagnie  sa fille; elles s'aiment, l'une et l'autre, plus que deux
soeurs ne peuvent s'aimer. Mais je vous dirai que, depuis peu, ce duc a
pris sa charmante nice en aversion, sans aucune autre raison, que parce
que le peuple fait l'loge de ses vertus, et la plaint par amour pour
son bon pre. Sur ma vie, l'aversion du duc contre cette jeune dame
clatera tout  coup.--Monsieur, portez-vous bien; par la suite, dans
un monde meilleur que celui-ci, je serai charm de lier une plus troite
connaissance avec vous, et d'obtenir votre amiti.

ORLANDO.--Je vous suis trs-redevable: portez-vous bien. (_Le Beau
sort._) Il faut donc que je tombe de la fume dans le feu[11]. Je
quitte un duc tyran pour rentrer sous un frre tyran: mais,  divine
Rosalinde!...

(Il sort.)

[Note 11: _From the smoke into the smother_, de la fume dans
l'touffoir.]


SCNE III

Appartement du palais.

_Entrent_ CLIE et ROSALINDE.


CLIE.--Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!--Amour, un peu de piti! Quoi,
pas un mot!

ROSALINDE.--Pas un mot  jeter  un chien[12].

CLIE.--Non; tes paroles sont trop prcieuses pour tre jetes aux
roquets, mais jettes-en ici quelques-unes; allons, estropie-moi avec de
bonnes raisons.

ROSALINDE.--Alors il y aurait deux cousines d'enfermes, l'une serait
estropie par des raisons[13], et l'autre folle sans aucune raison.

CLIE.--Mais tout ceci regarde-t-il votre pre?

ROSALINDE.--Non; il y en a une partie pour le pre de mon
enfant[14].--Oh! que le monde de tous les jours est rempli de ronces!

[Note 12: Expression proverbiale.]

[Note 13: _Lame me with reasons_, rends-moi boiteuse par de bonnes
raisons.

On a dernirement voulu prouver par ces mots que Shakspeare tait
boiteux en traduisant: _Prouvez-moi que je suis boiteux_. On a compt
combien de fois le mot _lame_ tait dans ses oeuvres; et chaque fois a
t une preuve.]

[Note 14: Mon futur poux.]

CLIE.--Ce ne sont que des chardons, cousine, jets sur toi par jeu
dans la folie d'un jour de fte: mais si nous ne marchons pas dans les
sentiers battus, ils s'attacheront  nos jupons.

ROSALINDE.--Je les secouais bien de ma robe; mais ces chardons sont dans
mon coeur.

CLIE.--Chasse-les en faisant: hem! hem!

ROSALINDE.--J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem et l'obtenir.

CLIE.--Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.

ROSALINDE.--Oh! elles prennent le parti d'un meilleur lutteur que moi!

CLIE.--Que le ciel te protge! Tu essayeras, avec le temps, en dpit
d'une chute.--Mais laissons l toutes ces plaisanteries, et parlons
srieusement: est-il possible que tu tombes aussi subitement et aussi
perdument amoureuse du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?

ROSALINDE.--Le duc mon pre aimait tendrement son pre.

CLIE.--S'ensuit-il de l que tu doives aimer tendrement son fils?
D'aprs cette logique, je devrais le har; car mon pre hassait son
pre: cependant je ne hais point Orlando.

ROSALINDE.--Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne le hais pas.

CLIE.--Pourquoi le harai-je? N'est-il pas rempli de mrite?

ROSALINDE.--Permets donc que je l'aime pour cette raison; et toi,
aime-le parce que je l'aime.--Mais regarde, voil le duc qui vient.

CLIE.--Avec des yeux pleins de courroux.

(Frdric entre avec des seigneurs de la cour.)

FRDRIC--Htez-vous, madame, de partir et de vous retirer de notre
cour.

ROSALINDE.--Moi, mon oncle?

FRDRIC.--Vous, ma nice; et si dans dix jours vous vous trouvez 
vingt milles de notre cour, vous mourrez.

ROSALINDE.--Je supplie Votre Altesse de permettre que j'emporte avec moi
la connaissance de ma faute. Si je me comprends moi-mme, si mes propres
dsirs me sont connus, si je ne rve pas ou si je ne suis pas folle,
comme je ne crois pas l'tre, alors, cher oncle, je vous proteste que
jamais je n'offensai Votre Altesse, pas mme par une pense  demi
conue.

FRDRIC--Tel est le langage de tous les tratres; si leur justification
dpendait de leurs paroles, ils seraient aussi innocents que la grce
mme: qu'il vous suffise de savoir que je me mfie de vous.

ROSALINDE.--Votre mfiance ne suffit pas pour faire de moi une perfide.
Dites-moi quels sont les indices de ma trahison?

FRDRIC.--Tu es fille de ton pre, et c'est assez.

ROSALINDE.--Je l'tais aussi lorsque Votre Altesse s'est empare de son
duch; je l'tais, lorsque Votre Altesse l'a banni. La trahison ne se
transmet pas comme un hritage, monseigneur; ou si elle passait de nos
parents  nous, qu'en rsulterait-il encore contre moi? Mon pre ne fut
jamais un tratre: ainsi, mon bon seigneur, ne me faites pas l'injustice
de croire que ma pauvret soit de la perfidie.

CLIE.--Cher souverain, daignez m'entendre.

FRDRIC.--Oui, Clie, c'est pour l'amour de vous que nous l'avons
retenue ici; autrement, elle aurait t rder avec son pre.

CLIE.--Je ne vous priai pas alors de la retenir ici; vous suivtes
votre bon plaisir et votre propre piti: j'tais trop jeune dans ce
temps-l pour apprcier tout ce qu'elle valait; mais maintenant je la
connais; si elle est une tratresse, j'en suis donc une aussi, nous
avons toujours dormi dans le mme lit, nous nous sommes leves au mme
instant, nous avons tudi, jou, mang ensemble, et partout o nous
sommes alles, nous marchions toujours comme les cygnes de Junon,
formant un couple insparable.

FRDRIC.--Elle est trop ruse pour toi; sa douceur, son silence mme,
et sa patience, parlent au peuple qui la plaint. Tu es une folle,
elle te vole ton nom; tu auras plus d'clat, et tes vertus brilleront
davantage lorsqu'elle sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrt que
j'ai prononc contre elle est ferme et irrvocable; elle est bannie.

CLIE.--Prononcez donc aussi, monseigneur, la mme sentence contre moi;
car je ne saurais vivre spare d'elle.

FRDRIC.--Vous tes une folle.--Vous, ma nice, faites vos prparatifs;
si vous passez le temps fix, je vous jure, sur mon honneur et sur ma
parole solennelle, que vous mourrez.

(Frdric sort avec sa suite.)

CLIE.--O ma pauvre Rosalinde, o iras-tu? Veux-tu que nous changions
de pres? Je te donnerai le mien. Je t'en conjure, ne sois pas plus
afflige que je ne le suis.

ROSALINDE.--J'ai bien plus sujet de l'tre.

CLIE.--Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi, je t'en prie: ne
sais-tu pas que le duc m'a bannie, moi, sa fille?

ROSALINDE.--C'est ce qu'il n'a point fait.

CLIE.--Non, dis-tu? Rosalinde n'prouve donc pas cet amour qui me
dit que toi et moi sommes une? Quoi! on nous sparera? Quoi! nous nous
quitterions, douce amie? non, que mon pre cherche une autre hritire.
Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir; voyons o nous
irons et ce que nous emporterons avec nous; ne prtends pas te charger
seule du fardeau, ni supporter seule tes chagrins, et me laisser 
l'cart: car, tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par
ce ciel qui parat triste de notre douleur, que j'irai partout avec toi.

ROSALINDE.--Mais o irons-nous?

CLIE.--Chercher mon oncle.

ROSALINDE.--Hlas! de jeunes filles comme nous! quel danger ne
courrons-nous pas en voyageant si loin? La beaut tente les voleurs,
encore plus que l'or.

CLIE.--Je m'habillerai avec des vtements pauvres et grossiers et je
me teindrai le visage avec une espce de terre d'ombre; fais-en autant,
nous passerons sans tre remarques, et sans exciter personne  nous
attaquer.

ROSALINDE.--Ne vaudrait-il pas mieux, tant d'une taille plus
qu'ordinaire, que je m'habillasse tout  fait en homme? Avec une belle
et large pe  mon ct, et un pieu  la main (qu'il reste cache
dans mon coeur toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extrieur
fanfaron et martial, aussi bien que tant de lches qui cachent leur
poltronnerie sous les apparences de la bravoure.

CLIE.--Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un homme?

ROSALINDE.--Je ne veux pas porter un nom moindre que celui du page
de Jupiter, ainsi, songe bien  m'appeler Ganymde, et toi, quel nom
veux-tu avoir?

CLIE.--Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation: plus de Clie;
je suis _Alina_[15].

[Note 15: _Alina_, mot latin; trangre bannie.]

ROSALINDE.--Mais, cousine, si nous essayions de voler le fou de la cour
de ton pre, ne servirait-il pas  nous distraire dans le voyage?

CLIE.--Il me suivra, j'en rponds, au bout du monde. Laisse-moi le soin
de le gagner: allons ramasser nos bijoux et nos richesses; concertons le
moment le plus propice, et les moyens les plus srs pour nous soustraire
aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire aprs mon vasion:
allons, marchons avec joie... vers la libert, et non vers le
bannissement!

(Elles sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                           ACTE DEUXIME


SCNE I

La fort des Ardennes.

LE VIEUX DUC, AMIENS _et deux ou trois_ SEIGNEURS _vtus en habits de
gardes-chasse._


LE VIEUX DUC.--Eh bien! mes compagnons, mes frres d'exil, l'habitude
n'a-t-elle pas rendu cette vie plus douce pour nous que celle que l'on
passe dans la pompe des grandeurs? Ces bois ne sont-ils pas plus exempts
de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne souffrons que la peine
impose  Adam, les diffrences des saisons, la dent glace et les
brutales insultes du vent d'hiver, et quand il me pince et souffle sur
mon corps, jusqu' ce que je sois tout transi de froid, je souris et je
dis: Ce n'est pas ici un flatteur: ce sont l des conseillers qui me
convainquent de ce que je suis en me le faisant sentir. On peut
retirer de doux fruits de l'adversit; telle que le crapaud horrible et
venimeux, elle porte cependant dans sa tte un prcieux joyau[16]. Notre
vie actuelle, spare de tout commerce avec le monde, trouve des voix
dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, des sermons
dans les pierres, et du bien en toute chose.

[Note 16: C'tait une opinion reue, du temps de Shakspeare, que la
tte d'un vieux crapaud contenait une pierre prcieuse, ou une perle, 
laquelle on attribuait de grandes vertus.]

AMIENS.--Je ne voudrais pas changer cette vie: Votre Grce est heureuse
de pouvoir changer les rigueurs opinitres de la fortune en une
existence aussi tranquille et aussi douce.

LE VIEUX DUC.--Allons, irons-nous tuer quelque venaison? Cependant cela
me fait de la peine que ces pauvres cratures tachetes, bourgeoises par
naissance de cette cit dserte, voient leurs flancs arrondis percs de
ces pointes fourchues dans leurs propres domaines.

PREMIER SEIGNEUR.--Aussi, monseigneur, cela chagrine beaucoup le
mlancolique Jacques; il jure que vous tes en cela un plus grand
usurpateur que votre frre ne l'a t en vous bannissant. Aujourd'hui,
le seigneur Amiens et moi, nous nous sommes glisss derrire lui, au
moment o il tait couch sous un chne, dont l'antique racine perce les
bords du ruisseau qui murmure le long de ce bois; au mme endroit est
venu languir un pauvre cerf perdu que le trait d'un chasseur avait
bless; et vraiment, monseigneur, le malheureux animal poussait de
si profonds gmissements, que dans ses efforts la peau de ses cts a
failli crever; ensuite de grosses larmes[17] ont roul piteusement l'une
aprs l'autre sur son nez innocent; et dans cette attitude, la pauvre
bte fauve, que le mlancolique Jacques observait avec attention,
restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu'elle grossissait de
ses pleurs.

[Note 17: Dans l'ancienne matire mdicale, les larmes du cerf mourant
taient rputes jouir d'une vertu miraculeuse.]

LE VIEUX DUC.--Mais qu'a dit Jacques? N'a-t-il point moralis sur ce
spectacle?

PREMIER SEIGNEUR.--Oh! oui, monseigneur, il a fait cent comparaisons
diffrentes; d'abord, sur les pleurs de l'animal qui tombaient dans
le ruisseau, qui n'avait pas besoin de ce superflu. Pauvre cerf,
disait-il, tu fais ton testament comme les gens du monde; tu donnes
 qui avait dj trop. Ensuite, sur ce qu'il tait l seul, isol,
abandonn de ses compagnons velouts: Voil qui est bien, dit-il, le
malheur spare de nous la foule de nos compagnons. Dans le moment,
un troupeau sans souci et qui s'tait rassasi dans la prairie, bondit
autour de l'infortun et ne s'arrte point pour le saluer: Oui, disait
Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens; c'est la mode: pourquoi
vos regards s'arrteraient-ils sur ce pauvre malheureux, qui est
ruin et perdu sans ressource? C'est ainsi que Jacques, par les plus
violentes invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et mme
la vie que nous menons ici, jurant que nous tions de vrais usurpateurs,
des tyrans et pis encore, d'effrayer les animaux et de les tuer dans le
lieu mme que la nature leur avait assign pour patrie et pour demeure.

LE VIEUX DUC.--Et l'avez-vous laiss dans cette mditation?

SECOND SEIGNEUR.--Oui, monseigneur, nous l'avons laiss pleurant et
faisant des dissertations sur le cerf qui sanglotait.

LE VIEUX DUC.--Montrez-moi l'endroit; j'aime  tre aux prises avec lui,
lorsqu'il est dans ces accs d'humeur; car alors il est plein d'ides.

SECOND SEIGNEUR.--Je vais, monseigneur, vous conduire droit  lui.


SCNE II

Appartement du palais du duc usurpateur.

FRDRIC _entre avec des_ SEIGNEURS _de sa suite_.


FRDRIC.--Est-il possible que personne ne les ait vues? Cela ne peut
pas tre: quelques tratres de ma cour sont d'intelligence avec elles.

PREMIER SEIGNEUR.--Je ne puis dcouvrir personne qui l'ait aperue.
Les dames, charges de sa chambre, l'ont vue le soir au lit, et le
lendemain, de grand matin, elles ont trouv le lit vide du trsor qu'il
renfermait, leur matresse.

SECOND SEIGNEUR.--Monseigneur, on ne trouve pas non plus le paysan peu
gracieux[18] dont Votre Altesse avait coutume de s'amuser si souvent.
Hesprie, la fille d'honneur de la princesse, avoue qu'elle a entendu
secrtement votre fille et sa cousine vantant beaucoup les bonnes
qualits et les grces du lutteur qui a vaincu dernirement le robuste
Charles, et elle croit qu'en quelque endroit que ces dames soient
alles, ce jeune homme est srement avec elles.

[Note 18: _Roynish_ du mot franais _rogneux_.]

FRDRIC.--Envoyez chez son frre; ramenez ici ce galant; s'il n'y
est pas, amenez-moi son frre, je le lui ferai bien trouver; allez-y
sur-le-champ, et ne vous lassez point de continuer les dmarches et les
perquisitions, jusqu' ce que vous m'ayez ramen ces folles chappes.

(Ils sortent.)


SCNE III

Devant la maison d'Olivier.

_Entrent_ ORLANDO et ADAM, _qui se rencontrent_.


ORLANDO.--Qui est l?

ADAM.--Quoi! c'est vous, mon jeune matre? O mon cher matre!  mon
doux matre!  vous, image vivante du vieux chevalier Rowland! Quoi! que
faites-vous ici? Ah! pourquoi tes-vous vertueux? pourquoi les gens vous
aiment-ils? pourquoi tes-vous bon, fort et vaillant? pourquoi
avez-vous t assez imprudent pour vouloir vaincre le nerveux lutteur du
capricieux duc? Votre gloire vous a trop tt devanc dans cette maison.
Ne savez-vous pas, mon matre, qu'il est des hommes pour qui toutes
leurs qualits deviennent autant d'ennemis? Voil tout le fruit que vous
retirez des vtres; vos vertus, mon cher matre, sont pour vous autant
de tratres, sous une forme sainte et cleste. Oh! quel monde est
celui-ci, o ce qui est louable empoisonne celui qui le possde!

ORLANDO.--Quoi donc? de quoi s'agit-il?

ADAM.--O malheureux jeune homme, ne franchissez pas ce seuil; l'ennemi
de tout votre mrite habite sous ce toit: votre frre... non, il n'est
pas votre frre, mais... le fils... non... pas le fils... je ne veux pas
l'appeler fils... de celui que j'allais appeler son pre, a appris votre
gloire, et cette nuit mme il se propose de brler le logement o vous
avez coutume de coucher, et vous dedans. S'il ne russit pas dans
ce projet, il trouvera d'autres moyens de vous faire prir; je l'ai
entendu, par hasard, mditant son projet: ce n'est pas ici un lieu pour
vous; cette maison n'est qu'une boucherie; abhorrez-la, redoutez-la, n'y
entrez pas.

ORLANDO.--Mais, Adam, o veux-tu que j'aille?

ADAM.--N'importe o, pourvu que vous ne veniez pas ici.

ORLANDO.--Quoi! voudrais-tu que j'allasse mendier mon pain; ou qu'arm
d'une pe lche et meurtrire je gagnasse ma vie comme un brigand en
volant sur les grands chemins? Voil ce qu'il faut que je fasse, ou je
ne sais que faire; et c'est ce que je ne ferai pas, quoique je puisse
faire. J'aime mieux me livrer  la haine d'un sang dgnr, d'un frre
sanguinaire.

ADAM.--Non, ne le faites pas: j'ai cinq cents cus qui sont les pauvres
gages que j'ai pargns sous votre pre; je les ai amasss pour
me servir de nourrice lorsque mes membres vieillis et perclus me
refuseraient le service, et que ma vieillesse mprise serait jete dans
un coin; prenez cela; et que celui qui nourrit les corbeaux, et dont la
Providence fournit  la subsistance du passereau, soit le soutien de ma
vieillesse! Voil cet or; je vous le donne tout; prenez-moi pour
votre domestique: quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux
et robuste; car, dans ma jeunesse, je n'ai jamais fait usage de ces
liqueurs brlantes qui portent le trouble dans le sang, et jamais
je n'ai cherch, avec un front sans pudeur, les moyens de ruiner et
d'affaiblir ma constitution; aussi ma vieillesse est comme un hiver
vigoureux, froid, mais serein: laissez-moi vous suivre; je vous rendrai
les services d'un homme plus jeune, dans toutes vos affaires et dans
tous vos besoins.

ORLANDO.--O bon vieillard! que tu es une image fidle de ces serviteurs
constants de l'ancien temps, qui servaient par amour de leur devoir, et
non pour le salaire! Tu n'es pas  la mode de ce temps-ci o personne
ne travaille que pour son avancement, et o l'acquisition de ce qu'on
dsire fait cesser le service: tu n'en agis pas ainsi.--Mais, pauvre
vieillard, tu veux tailler un arbre pourri qui ne saurait mme produire
une seule fleur, pour te payer de tes peines et de ta culture; mais fais
ce que tu voudras; nous irons ensemble; et avant que nous ayons dpens
les gages de ta jeunesse, nous trouverons quelque modeste situation o
nous vivrons contents.

ADAM.--Allez, mon matre, allez, je vous suivrai jusqu'au dernier soupir
avec fidlit et loyaut. J'ai vcu ici depuis l'ge de dix-sept ans
jusqu' prs de quatre-vingts; mais de ce moment, je n'y reste plus.
Bien des gens cherchent fortune  dix-sept ans, mais  quatre-vingts
il est trop tard. La fortune ne saurait cependant me mieux rcompenser,
qu'en me faisant bien mourir sans rester dbiteur de mon matre.


SCNE IV

La fort des Ardennes.

ROSALINDE en _habit de jeune garon_, CLIE _habille en bergre et le
paysan_ TOUCHSTONE.


ROSALINDE.--O dieux! que mon coeur est las!

TOUCHSTONE.--Je m'embarrasserais fort peu de mon coeur, si mes jambes
n'taient pas lasses.

ROSALINDE.--J'aurais bonne envie de dshonorer l'habit d'homme que je
porte, et de pleurer comme une femme; mais il faut que je soutienne le
vaisseau le plus faible; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses
 montrer l'exemple du courage  la jupe; ainsi courage donc, chre
Alina.

CLIE.--Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller plus loin.

TOUCHSTONE.--Pour moi j'aimerais mieux vous supporter que de vous
porter; je ne porterais cependant pas de _croix_[19] en vous portant;
car je ne crois pas que vous ayez d'argent dans votre bourse.

[Note 19: Une espce de monnaie marque d'une croix; ce mot est pour
Shakspeare une source de pointes.]

ROSALINDE.--Enfin, voil donc la fort des Ardennes.

TOUCHSTONE.--Oui, me voil dans l'Ardenne, je n'en suis que plus
sot; quand j'tais chez moi, j'tais bien mieux; mais il faut que les
voyageurs soient contents de tout.

ROSALINDE.--Oui, sois content, cher Touchstone; mais qui vient ici? Un
jeune homme et un vieillard en conversation srieuse!

(Entrent Corin et Sylvius de l'autre ct du thtre.)

CORIN.--C'est prcisment l le moyen de vous faire toujours mpriser
d'elle.

SYLVIUS.--O Corin! si tu savais combien je l'aime!

CORIN.--Je le devine en partie; car j'ai aim jadis.

SYLVIUS.--Non, Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais le deviner,
quand mme dans ta jeunesse tu aurais t le plus fidle amant qui ait
soupir pendant la nuit sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut
gal au mien (et je suis sr qu'aucun homme n'aima jamais comme moi), 
combien d'actions ridicules ta passion t'a-t-elle entran?

CORIN.--A plus de mille, que j'ai oublies.

SYLVIUS.--Oh! tu n'as donc jamais aim aussi tendrement que moi: si tu
ne te rappelles pas jusqu' la plus petite folie que l'amour t'a fait
faire, tu n'as pas aim: si tu ne t'es pas assis comme je le suis,
fatigant celui qui t'coutait des louanges de ta matresse, tu n'as pas
aim: si tu n'as pas quitt brusquement la compagnie, comme ma passion
me fait quitter la tienne en ce moment, tu n'as pas aim. O Phb!
Phb! Phb!

(Sylvius sort.)

ROSALINDE.--Hlas! pauvre berger! en te voyant sonder ta blessure, un
sort cruel m'a fait sentir la mienne.

TOUCHSTONE.--Et moi la mienne: je me souviens que lorsque j'tais
amoureux, je brisai mon pe contre une pierre en lui disant: Voil
pour t'apprendre  rendre des visites nocturnes  Jeanne Smile; et je
me rappelle que je baisais son battoir et les mamelles des vaches que
ses jolies mains gerces venaient de traire; et je me souviens encore
qu'au lieu d'elle, je courtisais une tige de pois, auquel je pris deux
cosses pour les lui rendre en lui disant, en pleurant des larmes[20]:
Portez ceci pour l'amour de moi. Nous autres vrais amants, nous sommes
sujets  d'tranges caprices; mais comme tout, dans la nature, est
mortel, toute nature est mortellement folle en amour[21].

[Note 20: Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de
Lodge. (WARBURTON.)]

[Note 21: _Mortal_ est pris ici adverbialement pour _excessivement_.]

ROSALINDE.--Tu parles plus sagement que tu ne t'en doutes.

TOUCHSTONE.--Vraiment, jamais je ne me douterai de mon esprit que
lorsque je me le serai cass contre les os des jambes.

ROSALINDE.--O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger ressemble bien 
la mienne.

TOUCHSTONE.--Et  la mienne aussi: mais cela devient un peu ancien pour
moi.

CLIE.--Je vous en prie, que l'un de vous demande  cet homme-l s'il
voudrait nous donner quelque nourriture pour de l'or. Je suis d'une
faiblesse  mourir.

TOUCHSTONE.--Hol, vous, paysan!

ROSALINDE.--Tais-toi, sot; il n'est pas ton parent.

CORIN.--Qui appelle?

TOUCHSTONE.--Des personnes qui valent mieux que vous, l'ami.

CORIN.--Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles seraient bien
misrables.

ROSALINDE.--Paix! te dis-je;--bonsoir, l'ami!

CORIN.--Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu' vous tous.

ROSALINDE.--Je t'en prie, berger, si, par amiti ou pour de l'or, l'on
peut obtenir quelques aliments dans ce dsert, conduis-nous dans un
endroit o nous puissions nous reposer et manger; voil une jeune fille
que le voyage a accable de fatigue; elle est prte  dfaillir de
besoin.

CORIN.--Mon beau monsieur, je la plains de tout mon coeur, et je
souhaiterais, bien plus pour elle que pour moi, que la fortune m'et
mis plus en tat de la soulager; mais je ne suis qu'un berger, aux gages
d'un autre homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que je fais
patre: mon matre est d'un naturel avare, et s'embarrasse fort peu de
s'ouvrir le chemin du ciel par des actes d'hospitalit. D'ailleurs, sa
cabane, ses troupeaux et ses pturages sont en vente, et son absence
fait qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que vous puissiez
manger: mais venez voir ce qu'il y a; et si ma voix y peut quelque
chose, vous serez certainement bien reus.

ROSALINDE.--Quel est celui qui doit acheter son troupeau et ses
pturages?

CORIN.--Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a qu'un moment, et
qui se soucie peu d'acheter quoi que ce soit.

ROSALINDE.--Si cela pouvait se faire sans blesser l'honntet, je te
prierais d'acheter la cabane, les pturages et le troupeau, et nous te
donnerions de quoi payer le tout pour nous.

CLIE.--Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces lieux, et j'y
passerais volontiers ma vie.

CORIN.--Le tout est certainement  vendre: venez avec moi: si, sur
ce qu'on vous en dira, le terrain, le revenu et ce genre de vie vous
plaisent, j'achterai aussitt le tout avec votre or, et je serai votre
fidle berger.

(Ils sortent.)


SCNE V

AMIENS, JACQUES _et autres paraissent_.


AMIENS.

    Toi qui chris les verts ombrages,
  Viens avec moi respirer en ces lieux;
  Viens avec moi mler tes chants joyeux
  Aux doux concerts qui charmes ces bocages.
    On ne trouve ici
    D'autre ennemi
  Que l'hiver seul, la pluie et les orages.

JACQUES.--Continuez, continuez, je vous prie, continuez.

AMIENS.--Cela vous rendrait mlancolique, monsieur Jacques.

JACQUES.--C'est ce que je veux.--Continuez, je vous en prie; continuez;
je puis sucer la mlancolie d'une chanson mme, comme une belette suce
les oeufs. Encore, je vous en prie, encore.

AMIENS.--Ma voix est rude; je sais que je ne saurais vous plaire.

JACQUES.--Je ne vous prie point de me plaire; je vous prie de chanter:
allons, allons, une autre stance. Ne les appelez-vous pas _stances_?

AMIENS.--Comme vous voudrez, monsieur Jacques.

JACQUES.--Je m'embarrasse fort peu de savoir leur nom; elles ne me
doivent rien. Voulez-vous chanter?

AMIENS.--Plutt  votre prire, que pour mon plaisir.

JACQUES.--Eh bien! si jamais je remercie un homme, je vous remercierai.
Mais ce qu'on appelle compliment, ressemble  la rencontre de deux
magots. Et quand un homme me remercie cordialement, il me semble que
je lui ai donn un sou, et qu'il me fait les remerciements d'un pauvre.
Allons, chantez.--Et vous qui ne voulez pas chanter, taisez-vous.

AMIENS.--Eh bien! je vais finir ma chanson. Messieurs, pendant ce
temps-l, mettez le couvert; le duc veut dner sous cet arbre. Il vous a
cherch toute la journe.

JACQUES.--Et moi, je l'ai vit toute la journe: il aime trop la
dispute pour moi: je pense  autant de choses que lui, mais je rends
grce au ciel et je ne m'en glorifie pas. Allons, chantez, allons.

CHANSON.

  Toi qui fuis l'clat de la cour,
  Des champs fconds prfrant la parure,
  Heureux des mets que t'offre la nature,
  Viens habiter avec moi ce sjour.
    Dans ce bocage,
    Sous cet ombrage,
  Point d'ennemi que l'hiver et l'orage.

JACQUES.--Je vais vous donner sur cet air quelques vers que j'ai faits
hier en dpit de mon gnie.

AMIENS.--Et je les chanterai.

JACQUES.--Les voici.

(Il chante.)

  S'il arrive par hasard
  Qu'un homme soit chang en ne;
  Quittant son bien et son aisance
  Pour suivre une volont obstine,
  Duc dme, duc dme, duc dme,
    Il trouvera ici
  D'aussi grands fous que lui
  S'il veut venir ici[22].

[Note 22: _Duc dme_ est mis pour _duc ad me_, conduisez-moi; allusion
au refrain d'Amiens. Ceiui-ci n'est pas un savant, Jacques lui peut
donner ce mot pour du grec, trs-innocemment.]

AMIENS.--Que signifie ce _duc ad me_?

JACQUES.--C'est une invocation grecque pour rassembler les sots dans
un cercle.--Je vais dormir si je puis; si je ne peux pas dormir, je
dclamerai contre tous les premiers-ns de l'gypte[23].

AMIENS.--Et moi, je vais chercher le duc: son banquet est prt.

(Ils sortent chacun de son ct.)

[Note 23: Expression proverbiale pour dire les personnes d'une haute
naissance. (JOHNSON.)]


SCNE VI

_Entrent_ ORLANDO et ADAM.


ADAM.--Mon cher matre, je ne saurais aller plus loin: eh! je me meurs
de faim! Je vais me coucher ici et y prendre la mesure de ma fosse.
Adieu, mon bon matre.

ORLANDO.--Quoi, Adam! comment! tu n'as pas plus de coeur que cela? Vis
encore un peu, console-toi un peu, prends un peu de coeur. S'il existe
quelque bte sauvage dans cette affreuse fort, ou je lui servirai de
nourriture, ou je te l'apporterai comme nourriture: ton imagination
te fait voir la mort plus prs de toi qu'elle ne l'est en effet. Pour
l'amour de moi, prends courage; tiens un instant la mort  bout de bras:
je suis  toi dans un moment; et si je ne t'apporte pas quelque chose
 manger, alors je te permets de mourir: mais si tu meurs avant mon
retour, je dirai que tu t'es moqu de mes peines.--Allons, fort bien, tu
as l'air plus entrain. Je vais revenir te joindre  l'instant; mais tu
es l couch  l'air glac. Viens, je vais te porter sous quelque abri,
et tu ne mourras pas faute d'un dner, s'il y a quelque chose de vivant
dans ce dsert. Courage, bon Adam.

(Ils sortent.)


SCNE VII

Une autre partie de la fort.

_On voit une table servie_, LE VIEUX DUC, AMIENS, _les_ SEIGNEURS _et
autres_.


LE VIEUX DUC.--Je pense qu'il est mtamorphos en bte; car je ne puis
le trouver nulle part, sous la forme d'un homme.

PREMIER SEIGNEUR.--Monseigneur, il n'y a qu'un instant qu'il est parti
d'ici, o il tait fort gai,  couter une chanson.

LE VIEUX DUC.--Lui, qui est tout compos de dissonances! s'il devient
jamais musicien, il y aura certainement bientt une grande discorde dans
les sphres; allez le chercher; dites-lui, que je voudrais lui parler.

(Entre Jacques.)

PREMIER SEIGNEUR.--Il m'en vite la peine, en venant lui-mme.

LE VIEUX DUC.--Mais comment, monsieur, quelle vie menez-vous donc
maintenant, qu'il faille que vos pauvres amis vous fassent la
cour?--Mais quoi vous avez l'air gai.

JACQUES.--Un fou! un fou!... J'ai rencontr un fou dans la fort, un fou
en habit bigarr[24]. O misrable monde! Comme il est vrai que je vis
de nourriture, j'ai rencontr un fou qui s'tait couch par terre, se
chauffait au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons termes
et bien placs, et cependant un vrai fou qui en portait la
livre.--Bonjour, fou, lui ai-je dit.--Non, monsieur, m'a-t-il
rpondu, ne m'appelez pas _fou_, jusqu' ce que le ciel m'ait envoy la
Fortune[25].--Ensuite il a tir un cadran de sa poche, et aprs
l'avoir regard d'un oeil terne, il a dit trs-sagement: Il est dix
heures;--c'est ainsi, a-t-il continu, que nous pouvons voir comment va
le monde: il n'y a qu'une heure qu'il n'en tait que neuf, et dans
une heure il en sera onze; et ainsi d'heure en heure nous mrissons,
mrissons, et ensuite d'heure en heure nous pourrissons, pourrissons,
et l finit notre histoire. Quand j'ai entendu ce fou bigarr moraliser
ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis  chanter comme le coq, de
voir des fous si profonds en morale; et j'ai ri sans relche, pendant
une heure entire  son cadran.--O noble fou! un digne fou! Oh! un habit
bigarr est le seul que l'on doive porter.

[Note 24: _Motley fool, Motley_, bigarr, le costume des fous se
rapprochait de celui des arlequins.]

[Note 25: _Fortuna favet fatuis._

Fortuna nimim quem favet, stultum facit. (P. SYRUS.)]

LE VIEUX DUC.--Quel est donc ce fou?

JACQUES.--Oh! le digne fou! un fou qui a t un courtisan; et il dit
que, si les dames sont jeunes et belles, elles ont le don de le savoir:
dans sa cervelle, qui est aussi sche que le biscuit qui reste aprs un
voyage, il y a d'tranges cases farcies d'observations qu'il dbite par
parcelles. Oh! si je pouvais tre un fou! J'aspire  porter un habit
bigarr.

LE VIEUX DUC--Tu en auras un.

JACQUES.--C'est la seule chose que je vous demande[26], pourvu que vous
arrachiez de votre cerveau la folle ide qui y est enracine, que je
suis sage. En outre, je veux avoir une libert aussi tendue que le
vent, et je veux souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce
privilge; et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie, seront
obligs de rire plus que les autres: et pourquoi cela, monsieur? Le
_pourquoi_ est aussi simple que le chemin qui conduit  l'glise de la
paroisse. Celui qu'un fou pique  propos agit sottement (ft-il piqu au
vif), s'il se montre sensible au lardon; autrement la folie de l'homme
sage s'expose  tre anatomise par les flches lances  tort et 
travers par le fou. Revtissez-moi de mon habit bigarr, donnez-moi
la libert de dire ce que je pense, et je vous jure que, si l'on veut
prendre ma mdecine patiemment, je purgerai  fond le corps impur de ce
monde infect.

LE VIEUX DUC.--Fi! fi donc! je puis te dire ce que tu voudrais faire.

JACQUES.--Et pour un jeton[27], que voudrais-je faire, si ce n'est du
bien?

[Note 26: _'Tis my only suit. Suit_, habit et demande, requte.]

[Note 27: _What, for a counter, would I do but good?_]

LE VIEUX DUC.--Tu commettrais, en gourmandant le pch, un pch des
plus dangereux; car toi-mme tu as t un libertin aussi sensuel que
l'aiguillon mme de la brutalit, et tu voudrais aujourd'hui dgorger
sur le monde entier tous les ulcres et tous les maux que tu as gagns
par ta licence aux pieds lgers.

JACQUES.--Quoi! quel est celui qui, en censurant l'orgueil en gnral,
peut tre accus d'en taxer quelqu'un en particulier? Ce vice ne
coule-t-il pas gros comme les flots de la mer, jusqu' ce que les vrais
moyens le refoulent? Quand je dis qu'une femme de la cit porte sur ses
indignes paules la fortune des princes, quelle est celle qui peut se
prsenter et dire que j'entends parler d'elle, lorsque sa voisine est
comme elle? ou quel est l'homme, dans l'emploi le plus vil, qui ne
dcle pas la folie dont je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu
parler de lui, il rpond que sa parure n'est point  mes frais? L donc;
comment donc? Eh bien! faites-moi donc voir en quoi ma langue lui a fait
du tort. Si elle lui a rendu justice, alors c'est lui qui s'est fait du
tort lui-mme; s'il est libre de tout reproche, alors ma satire s'envole
comme une oie sauvage sans tre rclame de personne. Mais qui vient
ici?

(Orlando entre brusquement, l'pe nue.)

ORLANDO.--Arrtez et cessez de manger.

JACQUES.--Quoi! je n'ai pas encore commenc.

ORLANDO.--Et tu ne commenceras pas avant que le besoin soit servi.

JACQUES.--De quelle espce est donc ce coq-l?

LE VIEUX DUC--Est-ce la ncessit, jeune homme, qui te rend si
audacieux, ou est-ce par un grossier mpris des bonnes manires que tu
te montres si dpourvu de civilit?

ORLANDO.--Vous avez touch mon mal tout d'abord. C'est le poignant
aiguillon d'un extrme besoin qui m'a enlev les douces apparences de
la civilit: j'ai cependant t lev dans l'intrieur du pays, et j'ai
reu quelque ducation: mais laissez cela, vous dis-je: il meurt celui
de vous qui touchera  ce fruit avant que moi et mes besoins soyons
satisfaits.

JACQUES.--Si vous ne voulez pas que l'on vous satisfasse avec des
raisons, alors il faut donc que je meure.

LE VIEUX DUC.--Que prtendez-vous? Votre douceur aura plus de force que
votre force pour nous amener  la douceur.

ORLANDO.--Je vais mourir faute de nourriture: laisse-m'en prendre.

LE VIEUX DUC.--Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu  notre
table.

ORLANDO.--Vous me parlez si doucement? En ce cas, pardonnez-moi, je vous
prie; j'ai cru qu'ici tout tait sauvage; voil ce qui m'a fait prendre
la rude apparence du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans ce
dsert inaccessible,  l'ombre de ce feuillage mlancolique, perdez et
ngligez les heures glissantes du temps, si jamais vous vtes des jours
plus heureux, si jamais vous avez habit des lieux o le son des cloches
vous appelt  l'glise; si jamais vous vous tes assis  la table d'un
homme vertueux; si jamais vous avez essuy une larme sur vos paupires;
si vous savez enfin ce que c'est que de plaindre et que d'tre plaint,
que la douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis et je
cache mon pe.

LE VIEUX DUC.--Il est vrai que nous avons vu des jours plus heureux;
le son des cloches sacres nous a appels  l'glise; nous nous sommes
assis  la table d'hommes vertueux; nous avons essuy nos yeux baigns
de larmes que faisait couler une sainte piti: ainsi asseyez-vous
paisiblement, et disposez  votre gr de ce que nous pouvons avoir 
offrir  vos besoins.

ORLANDO.--Eh bien! alors attendez encore un moment pour manger, tandis
que, comme la biche, je vais chercher mon faon pour lui donner  manger.
A quelques pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par
l'amiti pure, a tran aprs moi ses pas ingaux: il est accabl de
deux maux cruels, l'ge et la faim. Je ne goterai  rien jusqu' ce
qu'il soit rassasi.

LE VIEUX DUC.--Allez le chercher; nous ne toucherons  rien avant votre
retour.

ORLANDO.--Je vous remercie; que le ciel vous bnisse pour vos gnreux
secours.

(Il sort.)

LE VIEUX DUC.--Tu vois que nous ne sommes pas seuls malheureux; ce vaste
thtre de l'univers offre de plus tristes spectacles que cette scne o
nous jouons notre rle.

JACQUES.--Le monde entier est un thtre, et les hommes et les femmes ne
sont que des acteurs; ils ont leurs entres et leurs sorties. Un homme,
dans le cours de sa vie, joue diffrents rles; et les actes de la pice
sont les sept ges[28]. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant,
bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l'colier, toujours en
pleurs, avec son frais visage du matin et son petit sac, rampe, comme
le limaon,  contre-coeur jusqu' l'cole. Puis vient l'amoureux, qui
soupire comme une fournaise et chante une ballade plaintive qu'il
a adresse au sourcil de sa matresse. Puis le soldat, prodigue de
jurements tranges et barbu comme le lopard[29], jaloux sur le point
d'honneur, emport, toujours prt  se quereller, cherchant la renomme,
cette bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Aprs lui, c'est
le juge au ventre arrondi, garni d'un bon chapon, l'oeil svre, la
barbe taille d'une forme grave; il abonde en vieilles sentences, en
maximes vulgaires; et c'est ainsi qu'il joue son rle. Le sixime ge
offre un maigre Pantalon[30] en pantoufles, avec des lunettes sur le nez
et une poche de ct: les bas bien conservs de sa jeunesse se trouvent
maintenant beaucoup trop vastes pour sa jambe ratatine; sa voix, jadis
forte et mle, revient au fausset de l'enfance, et ne fait plus que
siffler d'un ton aigre et grle. Enfin le septime et dernier ge vient
unir cette histoire pleine d'tranges vnements; c'est la seconde
enfance, tat d'oubli profond o l'homme se trouve sans dents, sans
yeux, sans got, sans rien.

[Note 28: Anciennement, il y avait des pices divises en sept actes.
(WARBURTON.)]

[Note 29: Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulire.
La barbe du juge diffrait de celle du soldat.]

[Note 30: _Allusion_ au personnage de la comdie italienne, appel il
_Pantalone_, le seul qui joue son rle en pantoufles.]

(Orlando revient avec Adam.)

LE VIEUX DUC.--Soyez le bienvenu! Dposez votre vnrable fardeau, et
qu'il mange.

ORLANDO.--Je vous remercie surtout pour lui.

ADAM.--Vous faites bien de remercier pour moi; car je puis  peine
parler pour vous remercier moi-mme.

LE VIEUX DUC.--Vous tes les bienvenus, mettez-vous  l'oeuvre: je
ne vous drangerai point en ce moment pour vous questionner sur vos
aventures.--Faites-nous un peu de musique, cher cousin; chantez-nous
quelque chose.

(On joue un air.)

AMIENS _chante_

      Souffle, souffle vent d'hiver;
      Tu n'es pas si cruel
      Que l'ingratitude de l'homme.
      Ta dent n'est pas si pntrante,
      Car tu es invisible
      Quoique ton souffle soit rude[31]
    H! ho! chante; h! ho! dans le houx vert;
  La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des amants des
          fous
      Allons ho! h! le houx!
      Cette vie est joviale.

      Gle, gle, ciel rigoureux,
      Ta morsure est moins cruelle
      Que celle d'un bienfait oubli.
      Quoique tu enchanes les eaux,
      Ton aiguillon n'est pas si acr
      Que celui de l'oubli d'un ami.
  H! ho! chante, etc., etc.

[Note 31: Le sens de ces vers a beaucoup tourment les commentateurs,
et reste encore inexplicable: combien de chansons anglaises (et mme
combien de franaises) ne sont que des mots _avec rime et sans raison_!]

LE VIEUX DUC.--S'il est vrai que vous soyez le fils du bon chevalier
Rowland, ainsi qu'on vous l'a entendu dire ingnument tout bas, et ainsi
que tout me l'annonce; car il respire dans tous vos traits, et votre
visage est son portrait vivant; soyez vraiment le bienvenu ici; je suis
le duc qui aimait votre pre. Venez dans ma grotte me raconter la suite
de vos aventures; et toi, bon vieillard, tu es le bienvenu comme ton
matre.--Soutenez-le par le bras. (_A Orlando._) Donnez-moi votre main,
et faites-moi connatre toutes vos aventures.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.




                           ACTE TROISIME


SCNE I

Appartement du palais.

_Entrent_ FRDRIC, OLIVIER, SEIGNEURS _et suite_.


FRDRIC.--Quoi! ne l'avoir point vu depuis? Monsieur, monsieur, cela ne
peut pas tre; et si la clmence ne dominait pas en moi, toi, prsent,
je n'irais pas chercher un objet absent pour ma vengeance: mais songes-y
bien; trouve ton frre, en quelque endroit qu'il soit; cherche-le aux
flambeaux; je te donne un an pour me l'amener mort ou vif; sinon ne
reparais plus pour vivre sur notre territoire. Jusqu' ce que tu puisses
te justifier, par la bouche de ton frre, des soupons que nous avons
contre toi, nous saisissons dans nos mains les terres et tout ce que tu
peux avoir de proprits qui vaille la peine d'tre saisi.

OLIVIER.--Oh! si Votre Altesse pouvait lire dans mon coeur! Jamais je
n'aimai mon frre de ma vie.

FRDRIC.--Tu n'en es qu'un plus grand sclrat.--Allons, qu'on le mette
 la porte, et que mes officiers chargs de ces affaires procdent 
l'estimation de sa maison et de ses terres: qu'on le fasse sans dlai,
et qu'il tourne les talons.

(Ils sortent.)


SCNE II

La fort.

ORLANDO _entre avec un panier  la main_.


ORLANDO.--Restez-l suspendus, mes vers, pour attester mon amour, et
toi, reine de la nuit,  la triple couronne, du haut de ta ple sphre,
abaisse tes chastes regards sur le nom de ta belle chasseresse, qui
rgne sur ma vie. O Rosalinde! ces arbres seront mes tablettes, et je
veux graver mes penses sur leur corce, afin que tous les yeux qui
jetteront leurs regards sur cette fort, rencontrent partout les
tmoignages de ta vertu. Cours, Orlando, grave sur chaque arbre: _La
belle, la chaste, l'inexprimable Rosalinde!_

(Il sort.)

(Entrent Corin et le bouffon Touchstone.)

CORIN.--Et comment trouvez-vous cette vie de berger, monsieur
Touchstone?

TOUCHSTONE.--Franchement, berger, par elle-mme, c'est une bonne vie;
mais en ce que c'est une vie de berger, c'est une pauvre vie. En ce
qu'elle est solitaire, je l'aime beaucoup; mais en ce qu'elle est
retire, c'est une misrable vie: ensuite, par rapport  ce qu'on la
passe dans les champs, elle me plat assez; mais en ce qu'on ne la passe
pas  la cour, elle est ennuyeuse. Comme vie frugale, voyez-vous,
elle convient beaucoup  mon humeur; mais en ce qu'il n'y a pas plus
d'abondance, elle contrarie beaucoup mon estomac; y a-t-il en toi un peu
de philosophie, berger?

CORIN.--Ce que j'en ai se borne  savoir que plus on est malade plus
on est mal  son aise; et que celui qui n'a ni argent, ni moyens, ni
contentement, manque de trois bons amis; que la proprit de la pluie
est de mouiller, et celle du feu de brler; que les bons pturages
engraissent les brebis; et qu'une des grandes causes de la nuit, c'est
l'absence du soleil; que celui qui n'a rien reu de l'esprit, ni de
la nature, ni de l'art, peut se plaindre d'avoir reu une mauvaise
ducation, ou vient d'une famille trs-sotte.

TOUCHSTONE.--Un homme qui raisonne comme toi est un philosophe naturel.
As-tu jamais vcu  la cour, berger?

CORIN.--Non, vraiment.

TOUCHSTONE.--Alors, tu es damn.

CORIN.--Non pas, j'espre.

TOUCHSTONE.--Oh! tu seras srement damn, comme un oeuf qui n'est cuit
que d'un ct[32].

[Note 32: Johnson dit ne pas comprendre cette rponse.

Steevens cite un proverbe qui dit qu'un fou est celui qui fait le mieux
cuire un oeuf parce qu'il le tourne toujours; et Touchstone semble
vouloir faire entendre qu'un homme qui n'a pas vcu  la cour n'a qu'une
demi-ducation.]

CORIN.--Pour n'avoir pas t  la cour? Dites-moi donc votre raison.

TOUCHSTONE.--Eh bien! si tu n'as jamais t  la cour, tu n'as jamais vu
les bonnes manires; si tu n'as jamais vu les bonnes manires, alors tes
manires sont ncessairement mauvaises; et ce qui est mauvais est pch,
et le pch mne  la damnation: tu es dans une situation dangereuse,
berger.

CORIN.--Pas du tout, Touchstone: les belles manires de la cour sont
aussi ridicules  la campagne que les usages de la campagne sont
risibles  la cour. Vous m'avez dit qu'on ne se saluait pas  la cour,
mais qu'on se baisait les mains. Cette courtoisie ne serait pas propre,
si les courtisans taient des bergers.

TOUCHSTONE.--Une preuve; vite, allons, une preuve.

CORIN.--Eh bien! nous touchons nos brebis  tout instant, et leur
toison, vous le savez, est grasse.

TOUCHSTONE.--Eh bien! les mains de nos courtisans ne suent-elles pas? et
la graisse de mouton n'est-elle pas aussi saine que la sueur de l'homme?
Mauvaise raison, mauvaise raison: une meilleure, allons.

CORIN.--En outre nos mains sont rudes.

TOUCHSTONE.--Eh bien! vos lvres ne les sentiront que plus tt. Encore
une mauvaise raison: allons, une autre plus solide.

CORIN.--Et elles sont souvent goudronnes avec les drogues de nos
brebis; et voudriez-vous que nous baisassions du goudron? Les mains des
courtisans sont parfumes de civette.

TOUCHSTONE.--Pauvre esprit; tu n'es qu'une chair  vers, compare 
un bon morceau de viande. Allons, apprends du sage, et rflchis; la
civette est d'une plus basse extraction que le goudron: la civette n'est
que l'impure excrtion d'un chat. Trouve une meilleure preuve, berger.

CORIN.--Vous avez l'esprit trop raffin pour moi: je veux me reposer.

TOUCHSTONE.--Tu veux te reposer, tant damn? Dieu veuille t'clairer,
homme born, car tu es bien ignorant! Dieu veuille te faire une
incision[33]! Tu es bien novice.

[Note 33: Expression proverbiale pour dire: _faire comprendre_.
(WARBURTON.)]

CORIN.--Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier; je gagne ce que
je mange, j'achte ce que je porte; je ne dois de haine  personne, je
n'envie le bonheur de personne; je suis bien aise de la bonne fortune
des autres, patient dans ma peine, et mon plus grand orgueil est de voir
mes brebis patre, et mes agneaux tter.

TOUCHSTONE.--Voil encore un autre pch d'imbcile dont vous vous
rendez coupable, en levant ensemble les brebis et les bliers, en vous
offrant  gagner votre vie par l'accouplement du btail, en servant
d'entremetteur aux dsirs du blier qui a la sonnette au cou, et en
prostituant la brebis d'un an  un vieux dbauch de blier aux cornes
crochues, qui n'est point du tout raisonnablement son fait. Si tu
n'es pas damn pour cela, c'est que le diable lui-mme ne veut pas de
bergers; autrement, je ne vois pas comment tu pourrais chapper.

CORIN.--Voil le jeune monsieur Ganymde, le frre de ma nouvelle
matresse.


SCNE III

ROSALINDE, TOUCHSTONE

ROSALINDE _parat, lisant un papier_.


  Depuis l'Orient jusqu'aux Indes-Occidentales,
  Nul joyau n'gale Rosalinde,
  Tous les vents portent sur leur ailes
  Le mrite de Rosalinde dans tout l'univers.
  Les portraits les plus parfaits
  Sont noirs  ct de Rosalinde:
  Ne pensons  d'autre beaut
  Qu' celle de Rosalinde.

TOUCHSTONE.--Je vous rimerai comme cela, pendant huit ans entiers, en
exceptant cependant les heures du dner, du souper et du sommeil: c'est
prcisment ainsi que riment les marchandes de beurre en allant au
march[34].

[Note 34: Ce sont les vers cits par Horace dont on sait deux sens,
stans pede in uno.]

ROSALINDE.--Retire-toi, sot.

TOUCHSTONE.--Pour essayer.

  Si un cerf a besoin d'une biche,
  Qu'il cherche Rosalinde;
  Si la chatte court aprs le chat,
  Ainsi fera Rosalinde.
  Les vtements d'hiver doivent tre doubls,
  Et de mme la mince Rosalinde:
  Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en gerbe
  Et puis dans la charrette avec Rosalinde.
  La plus douce noix a une corce amre,
  Cette noix, c'est Rosalinde.
  Celui qui veut trouver une douce rose,
  Trouve l'pine d'amour et Rosalinde.

C'est l la fausse allure des vers. Pourquoi vous empoisonner de
pareille posie?

ROSALINDE.--Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvs sur un arbre.

TOUCHSTONE.--Eh bien! c'est un arbre qui produit de mauvais fruits.

ROSALINDE.--Je veux t'enter sur lui, et ce sera le greffer avec un
nflier[35]. Ce sera le fruit le plus prcoce du pays, car tu seras
pourri avant d'tre  demi mr, et c'est la vertu du nflier.

[Note 35: quivoque sur _medlar_ et _medler, nflier_ et
_entremetteur_.]

TOUCHSTONE.--Vous avez prononc; mais si vous avez bien ou mal jug, que
la fort en dcide.

(Entre Clie, lisant un crit.)

ROSALINDE.--Paix, voil ma soeur qui vient, elle lit; tiens-toi 
l'cart.

CLIE, _lisant un crit en vers_.

  Pourquoi ce dsert serait-il silencieux?
  Serait-ce par ce qu'il n'est pas habit? Non;
  Je suspendrai  chaque arbre des langues
  Qui parleront le langage des cits.
  Les unes diront combien la courte vie de l'homme
  Finit rapidement les erreurs de son plerinage,
  Que l'espace d'une palme
  Embrasse la somme de sa dure:
  D'autres montreront les serments viols
  Entre les coeurs de deux amis;
  Mais sur les plus beaux rameaux,
  Ou  la fin de chaque sentence,
  J'crirai le nom de Rosalinde,
  Et j'enseignerai  tous ceux qui me liront,
  Que le ciel a voulu montrer en miniature
  La quintessence de tous les esprits.
  Le ciel ordonna donc  la nature
  De rassembler toutes les grces dans un seul corps:
  Aussitt la nature forma les joues de roses d'Hlne,
    Mais sans son coeur;
    La majest de Cloptre,
  Ce qu'Atalante avait de plus prcieux,
  Et la modestie de la triste Lucrce.
  C'est ainsi que le conseil cleste dcida
  Que Rosalinde serait forme de plusieurs belles;
  Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,
    Et de plusieurs coeurs,
  Elle ne possderait que les traits les plus priss.
  Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,
  Et que moi, je vive et meure son esclave.

ROSALINDE.--O bon Jupiter!--Comment avez-vous pu fatiguer vos
paroissiens d'une si ennuyeuse homlie d'amour, sans jamais crier:
Prenez patience, bonnes gens!

CLIE.--Eh! vous tes l, espions? Berger, retirez-vous un peu: et vous,
drle, suivez-le.

TOUCHSTONE.--Allons, berger, faisons une retraite honorable: si nous
n'emportons sac et bagage, nous en avons du moins quelque chose[36].

[Note 36: _Though not with bag and baggage, yet with scrip and
scrippage._]

(Corin et Touchstone sortent.)

CLIE.--As-tu entendu ces vers?

ROSALINDE.--Oh! oui, je les ai entendus, et plus encore: car
quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers n'en doivent
porter.

CLIE.--Peu importe; les pieds pouvaient porter les vers.

ROSALINDE.--Oui; mais les pieds taient boiteux et ne pouvaient se
supporter eux-mmes sans les vers. Voil pourquoi ils boitaient dans les
vers.

CLIE.--Mais les as-tu entendus sans te demander comment ton nom se
trouvait grav sur ces arbres, et d'o y venaient ces vers?

ROSALINDE.--J'avais dj pass sept jours de surprise sur neuf avant que
tu fusses venue; car vois ce que j'ai trouv sur un palmier[37]: on n'a
jamais tant rim sur mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que
j'tais un rat d'Irlande[38]; ce dont je me souviens  peine.

[Note 37: Tout  l'heure nous trouverons une lionne dans cette mme
fort des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vrit
historique.]

[Note 38: On croyait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.]

CLIE.--Devineriez-vous qui a fait cela?

ROSALINDE.--Est-ce un homme?

CLIE.--Un homme ayant au cou une chane que vous avez porte jadis.
Vous changez de couleur?

ROSALINDE.--Qui, je t'en prie?

CLIE.--O seigneur! seigneur! il est bien difficile que des amis
se rencontrent; mais les montagnes peuvent tre dplaces par des
tremblements de terre, et se retrouver.

ROSALINDE.--Mais, de grce, qui est-ce?

CLIE.--Est-il possible?

ROSALINDE.--Oh! je t'en prie maintenant avec la plus grande instance,
dis-moi qui c'est.

CLIE.--O merveilleux, merveilleux, et trs-merveilleusement
merveilleux, et encore merveilleux au del de toute esprance!

ROSALINDE.--O ma rougeur! penses-tu, quoique je sois caparaonne
comme un homme, que j'aie le pourpoint et le haut-de-chausses dans mon
caractre? Une minute de dlai de plus est un voyage dans la mer du Sud.
Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et parle vite: je voudrais
que tu fusses bgue, afin que le nom de cet homme cach pt chapper de
ta bouche malgr toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col est
troit: trop  la fois ou rien du tout. Ote le lige qui te ferme la
bouche, que je puisse boire ces nouvelles.

CLIE.--Tu pourrais donc mettre un homme dans ton ventre?

ROSALINDE.--Est-il form de la main de Dieu? quelle sorte d'homme
est-ce? sa tte est-elle digne d'un chapeau, son menton d'une barbe?

CLIE.--Ah! il a la barbe trs-courte.

ROSALINDE.--Eh bien! Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est
reconnaissant. J'attendrai patiemment sa croissance, pourvu que tu ne
diffres pas de me faire connatre le menton qui la porte.

CLIE.--C'est le jeune Orlando, qui, au mme instant, vainquit le
lutteur et votre coeur.

ROSALINDE.--Allons, au diable tes plaisanteries! parle d'un ton srieux
et en fille modeste.

CLIE.--De bonne foi, cousine, c'est lui-mme.

ROSALINDE.--Orlando?

CLIE.--Orlando.

ROSALINDE.--Hlas! que ferai-je de mon pourpoint et de mon
haut-de-chausses?--Que faisait-il, lorsque tu l'as vu? qu'a-t-il dit?
quel air avait-il? o est-il all? qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il
demande? o demeure-t-il? comment t'a-t-il quitte, et quand le
reverras-tu? Rponds-moi en un seul mot.

CLIE.--Il faut d'abord que vous empruntiez pour moi la bouche de
Gargantua[39]; ce mot que vous me demandez est trop gros pour aucune
bouche de ce temps-ci: rpondre  la fois _oui_ et _non_  toutes ces
questions, est une tche plus difficile que de rpondre au catchisme.

[Note 39: On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq plerins,
bourdons et tout, dans une salade.]

ROSALINDE.--Mais sait-il que je suis dans cette fort, et a-t-il aussi
bonne mine que le jour o il a lutt?

CLIE.--Il est aussi ais d'numrer les atomes que de rsoudre les
questions d'une amante: mais prends une ide de la manire dont je l'ai
rencontr, et savoures-en bien tout le plaisir. Je l'ai trouv sous un
arbre, comme un gland tomb.

ROSALINDE.--On peut bien appeler ce chne l'arbre de Jupiter, s'il en
tombe de pareils fruits.

CLIE.--Donnez-moi audience, ma bonne dame.

ROSALINDE.--Continue.

CLIE.--Il tait tendu l comme un chevalier bless!

ROSALINDE.--Quoique ce soit une piti de voir un pareil spectacle, dans
cette attitude il devait tre charmant.

CLIE.--Crie hol  ta langue, je t'en prie; elle fait des courbettes
qui sont bien hors de saison. Il tait arm en chasseur.

ROSALINDE.--O mauvais prsage! Il vient pour percer mon coeur.

CLIE.--Je voudrais chanter ma chanson sans refrain, tu me fais toujours
sortir du ton.

ROSALINDE.--Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand je pense, il faut
que je parle: poursuis, ma chre.

CLIE.--Vous me faites perdre le fil de mon rcit. Doucement, n'est-ce
pas lui qui vient ici?

(Entrent Orlando et Jacques.)

ROSALINDE.--C'est lui-mme; sauvons-nous, et remarquons-le bien.

(Clie et Rosalinde se retirent.)

JACQUES.--Je vous remercie de votre compagnie; mais en vrit j'aurais
autant aim tre seul.

ORLANDO.--Et moi aussi; mais cependant, pour la forme, je vous remercie
aussi de votre compagnie.

JACQUES.--Que Dieu soit avec vous! Ne nous rencontrons que le plus
rarement que nous pourrons.

ORLANDO.--Je souhaite que nous devenions, l'un pour l'autre, encore plus
trangers que nous ne sommes.

JACQUES.--Ne gtez plus les arbres, je vous prie, en crivant des
chansons d'amour sur leurs corces.

ORLANDO.--Ne gtez plus mes vers, je vous en prie, en les lisant d'aussi
mauvaise grce.

JACQUES.--Rosalinde est le nom de votre matresse?

ORLANDO.--Oui, prcisment.

JACQUES.--Je n'aime pas son nom.

ORLANDO.--On ne songeait gure  vous plaire, lorsqu'elle fut baptise.

JACQUES.--De quelle taille est-elle?

ORLANDO.--Toute juste aussi haute que mon coeur.

JACQUES.--Vous tes plein de jolies rponses. N'auriez-vous pas connu
les femmes de quelques orfvres, et ne leur auriez-vous pas escamot
leurs bagues?

ORLANDO.--Pas du tout.--Mais je vous rponds en vrai style de toile
peinte[40]; c'est l que vous avez tudi les questions que vous me
faites.

[Note 40: Tapisseries  personnages de la bouche desquels sortaient des
sentences imprimes.]

JACQUES.--Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il est fait des
talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir avec moi et nous dclamerons
tous deux contre nos matresses, contre le monde et notre mauvaise
fortune?

ORLANDO.--Je ne veux censurer aucun tre vivant dans le monde, que moi
seul  qui je connais le plus de dfauts.

JACQUES.--Le plus grand dfaut que vous ayez est d'tre amoureux.

ORLANDO.--C'est un dfaut que je ne changerais pas contre votre plus
belle vertu. Je suis las de vous.

JACQUES.--Par ma foi, je cherchais un fou quand je vous ai trouv.

ORLANDO.--Il est noy dans le ruisseau: tenez, regardez dans l'eau, et
vous l'y verrez[41].

[Note 41: Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque
mes yeux te servent si bien de miroir. (_Mariage de Figaro._)]

JACQUES.--J'y verrai ma propre figure.

ORLANDO.--Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un zro en chiffre.

JACQUES.--Je ne reste pas plus longtemps avec vous, bon signor l'Amour.

ORLANDO.--Je suis charm de votre dpart: adieu, bon monsieur la
Mlancolie.

(Clie et Rosalinde s'avancent.)

ROSALINDE.--Je veux lui parler du ton d'un valet impertinent, et sous
cet habit jouer avec lui le rle d'un vaurien. (_A Orlando._) Hol,
garde-chasse, m'entendez-vous?

ORLANDO.--Trs-bien: que voulez-vous?

ROSALINDE.--Que dit l'horloge, je vous prie?

ORLANDO.--Vous devriez plutt me demander  quelle heure du jour nous
sommes, il n'y a pas d'horloge dans la fort.

ROSALINDE.--Il n'y a alors pas de vrais amants dans la fort; autrement,
les soupirs qu'ils pousseraient  chaque minute, les gmissements qu'on
entendrait  chaque heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi
bien qu'une horloge.

ORLANDO.--Et pourquoi ne dites-vous pas les pas lgers du temps? Cette
expression n'aurait-elle pas t aussi convenable?

ROSALINDE.--Point du tout, monsieur: le temps chemine d'un pas
diffrent, selon la diffrence des personnes: je vous dirai, moi, avec
qui le temps va l'amble, avec qui il trotte, avec qui il galope et avec
qui il s'arrte.

ORLANDO.--Voyons: dites-moi, je vous prie, avec qui il trotte?

ROSALINDE.--Vraiment, il va le grand trot avec la jeune fille, depuis le
jour de son contrat de mariage, jusqu'au jour qu'il est clbr:
quand l'intervalle ne serait que de sept jours, le pas du temps est si
pnible, qu'il semble durer sept ans.

ORLANDO.--Avec qui le temps va-t-il l'amble?

ROSALINDE.--Avec un prtre qui ne sait pas le latin, et avec un homme
riche qui n'a pas la goutte: le premier dort tranquillement, parce qu'il
n'tudie pas; et le second mne une vie joyeuse, parce qu'il ne sent
aucune peine: l'un est exempt du fardeau d'une strile science,
et l'autre ne connat pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante
indigence. Voil les gens pour qui le temps va l'amble.

ORLANDO.--Avec qui va-t-il au galop?

ROSALINDE.--Avec un voleur que l'on conduit au gibet: quoiqu'il aille
aussi doucement que ses pieds puissent se poser, il croit arriver
toujours trop tt.

ORLANDO.--Et avec qui le temps s'arrte-t-il?

ROSALINDE.--Avec les avocats en vacations, car ils dorment d'un terme 
l'autre, et alors ils ne s'aperoivent pas comme le temps chemine.

ORLANDO.--O demeurez-vous, beau jeune homme?

ROSALINDE.--Avec cette bergre, ma soeur, ici sur les bords de cette
fort, comme une frange sur un jupon.

ORLANDO,--tes-vous native de cet endroit?

ROSALINDE.--Comme le lapin que vous voyez habiter le terrier o sa mre
l'enfanta.

ORLANDO.--Il y a dans votre accent quelque chose de plus fin, que vous
n'auriez pu l'acqurir dans un sjour si retir.

ROSALINDE.--Plusieurs personnes me l'ont dj rpt; mais  dire vrai,
j'ai appris  parler d'un vieil oncle religieux, qui dans sa jeunesse
vcut dans le monde, et qui connut trop bien la galanterie, car il
devint amoureux. Je lui ai entendu faire bien des sermons contre
l'amour, et je remercie Dieu de n'tre pas ne femme, pour n'tre pas
expose  toutes les folies et aux tourderies dont il accusait tout le
sexe en gnral.

ORLANDO.--Vous rappelleriez-vous quelques-uns des principaux dfauts
qu'il imputait aux femmes?

ROSALINDE.--Il n'y en avait point de principaux; ils se ressemblaient
tous comme des pices de deux liards; chaque dfaut lui paraissait
monstrueux, jusqu' ce qu'un autre dfaut vnt faire le pendant.

ORLANDO.--Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de ces dfauts.

ROSALINDE.--Non; je ne veux faire usage de mon remde que sur ceux qui
sont malades. Il y a un homme qui parcourt la fort et qui gte nos
jeunes arbres, en gravant _Rosalinde_ sur leur corce; il suspend des
odes sur l'aubpine, et des lgies sur les ronces; et toutes difient
le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer ce fou, je lui donnerais
quelques bons conseils; car il parat avoir la fivre quotidienne
d'amour.

ORLANDO.--Je suis cet homme, si tourment par l'amour; enseignez-moi, de
grce, votre remde.

ROSALINDE.--Il n'y a en vous aucun des symptmes dcrits par mon oncle;
il m'a appris  reconnatre un homme amoureux, et je suis sr que vous
n'tes point un oiseau pris  ce trbuchet.

ORLANDO.--Quels taient ces symptmes?

ROSALINDE.--Une joue maigre, que vous n'avez pas; un oeil cern et
enfonc, que vous n'avez pas; un esprit taciturne, que vous n'avez pas;
une barbe nglige, que vous n'avez pas; mais cela, je vous le pardonne;
car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu d'un frre cadet:
ensuite vos bas devraient tre sans jarretires, votre chapeau sans
cordons, vos manches dboutonnes, vos souliers dtachs; en un mot
tout sur vous devrait annoncer l'insouciance et le dsespoir. Mais vous
n'tes pas un pareil homme; au contraire, vous tes plutt tir 
quatre pingles dans vos ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez
vous-mme, beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux d'une autre
personne.

ORLANDO.--Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que
j'aime.

ROSALINDE.--Moi, le croire? Il vous est aussi ais de le persuader 
celle que vous aimez, ce dont, j'en rponds, elle conviendra bien plus
aisment qu'elle n'avouera qu'elle vous aime: c'est un de ces points sur
lesquels les femmes mentent toujours  leur conscience. Mais, dites-moi,
de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres ces vers qui font un
si grand loge de Rosalinde?

ORLANDO.--Je te jure, jeune homme, par la blanche main de Rosalinde, que
c'est moi-mme: je suis cet infortun.

ROSALINDE.--Mais tes-vous aussi amoureux que le disent vos rimes?

ORLANDO.--Ni rime ni raison ne sauraient exprimer tout mon amour.

ROSALINDE.--L'amour n'est qu'une pure folie, et je vous dis qu'il
mrite, autant que les fous, l'hpital et le fouet; ce qui fait qu'on ne
corrige pas et qu'on ne gurit pas ainsi les amoureux, c'est que
cette frnsie est si commune que les correcteurs mme s'avisent aussi
d'aimer: cependant je fais tat de gurir l'amour par des conseils.

ORLANDO.--Avez-vous jamais guri quelque amant de cette faon-l?

ROSALINDE.--Oui, j'en ai guri un, et voici comment: Son rgime tait de
s'imaginer que j'tais sa bien-aime, sa matresse, et tous les jours je
le mettais  me faire sa cour. Alors, prenant le caractre d'une
jeune fille capricieuse, je jouais la femme chagrine, langoureuse,
inconstante, remplie d'envie et de fantaisies, fire, fantasque,
minaudire, sotte, volage, riant et pleurant tour  tour, affectant
toutes les passions sans en sentir aucune, comme font les garons et
les filles, qui pour la plupart sont assez des animaux de cette couleur.
Tantt je l'aimais, tantt je le dtestais; tantt je lui faisais
accueil, tantt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse
pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant, enfin, que je
fis passer mon amoureux d'un violent accs d'amour  un violent accs de
folie, qui consistait  dtester l'univers entier, et qui l'envoya vivre
dans un rduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai guri, et
par le mme rgime je me fais fort de laver votre foie aussi net que
le coeur d'un mouton bien sain, de faon qu'il n'y restera pas la plus
petite tache d'amour.

ORLANDO.--Je ne me soucie pas d'tre guri, jeune homme.

ROSALINDE.--Je vous gurirais si vous vouliez seulement consentir 
m'appeler Rosalinde,  venir tous les jours  ma chaumire me faire la
cour.

ORLANDO.--Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour que j'y consens:
dis-moi o tu demeures.

ROSALINDE.--Venez avec moi, et je vous le montrerai; et, chemin faisant,
vous me direz dans quel endroit de la fort vous habitez: voulez-vous
venir?

ORLANDO.--De tout mon coeur, bon jeune homme.

ROSALINDE.--Non, non, il faut que vous m'appeliez Rosalinde. (_A
Clie._) Allons, ma soeur, voulez-vous venir?

(Ils sortent.)


SCNE IV

_Entrent_ TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, _qui les observe et se tient 
l'cart._


TOUCHSTONE.--Allons vite, chre Audrey; je vais chercher vos chvres,
Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours votre homme? Mes traits
simples vous contentent-ils?

AUDREY.--Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?

TOUCHSTONE.--Je suis ici avec toi et tes chvres, comme jadis le bon
Ovide, le plus capricieux des potes, tait parmi les Goths[42].

[Note 42: _Barbarus his ego quia non intelligo illis!_]

JACQUES, _ part_.--O science plus dplace que Jupiter ne le serait
sous un toit de chaume!

TOUCHSTONE.--Quand les vers d'un homme ne sont pas compris, et que
l'esprit d'un homme n'est pas second par l'intelligence, enfant
prcoce, c'est un coup plus mortel que de voir arriver le long mmoire
d'un maigre cot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que les
dieux t'eussent fait potique.

AUDREY.--Je ne sais ce que c'est que _potique_: cela est-il honnte
dans le mot et dans la chose? cela a-t-il quelque vrit?

TOUCHSTONE.--Non vraiment; car la vraie posie est la plus remplie
de fictions, et les amoureux sont adonns  la posie; tout ce qu'ils
jurent en posie, on peut dire qu'ils le feignent comme amants.

AUDREY.--Comment pouvez-vous donc souhaiter que les dieux m'eussent fait
potique?

TOUCHSTONE.--Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu me jures que tu
es honnte. Eh bien, si tu tais pote, je pourrais avoir quelque espoir
que tu feins.

AUDREY.--Est-ce que vous voudriez que je ne fusse pas honnte?

TOUCHSTONE.--Non vraiment,  moins que tu ne fusses laide; car
l'honntet accouple avec la beaut, c'est une sauce au miel pour du
sucre.

JACQUES, _ part_.--Quel fou encombr de science!

AUDREY.--Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie les dieux de me
rendre honnte.

TOUCHSTONE.--Mais vraiment, donner de l'honntet  une vilaine
laideron, c'est mettre un bon mets dans un plat sale.

AUDREY.--Je ne suis point vilaine, quoique je remercie les dieux d'tre
laide.

TOUCHSTONE--Trs-bien, que les dieux soient lous de ta laideur!
viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit ce qu'on voudra, je veux
t'pouser; et pour cela, j'ai vu sir Olivier Mar-Text[43], vicaire du
village voisin, lequel m'a promis de se trouver dans cet endroit de la
fort, et de nous unir.

[Note 43: _Mar-Text_, gte-texte.]

JACQUES, _ part_.--Je serais bien charm de voir cette rencontre.

AUDREY.--Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!

TOUCHSTONE.--Ainsi soit-il! Je fais l une entreprise capable de faire
reculer un homme qui aurait le coeur timide; car nous n'avons ici
d'autre temple que le bois, d'autre assemble que celle des btes
 cornes. Mais qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont
odieuses, elles sont ncessaires. On dit que bien des hommes ne
connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possdent, c'est vrai.--Bien des
maris en ont de bonnes et belles, et n'en connaissent pas la proprit.
Eh bien! c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien qui soit
des acquts du mari.--Des cornes! Oui, des cornes.--N'y a-t-il que les
pauvres gens qui en aient? Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi
grandes que le misrable.--L'homme qui vit seul est-il donc heureux?
Non. Comme une ville entoure de murailles vaut mieux qu'un village, de
mme le front d'un homme mari est bien plus honorable que la tte nue
d'un garon. Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il vaut
donc mieux porter corne que de n'en pas avoir. (_Sir Olivier Mar-Text
entre._) Voil sir[44] Olivier.--Sir Olivier Mar-Text, vous tes le
bienvenu. Voulez-vous nous expdier ici sous cet arbre, ou irons-nous
avec vous  votre chapelle?

[Note 44: Celui qui a pris son premier degr  l'universit est en
style d'cole appel _dominus_, et en langue vulgaire sir. (JOHNSON.)]

SIR OLIVIER.--N'y a-t-il ici personne pour donner la femme?

TOUCHSTONE.--Je ne veux la recevoir en don de personne.

SIR OLIVIER.--Vraiment, il faut bien que quelqu'un la donne, autrement
le mariage serait irrgulier.

JACQUES _se dcouvre et s'avance_.--Continuez, continuez! Je la
donnerai.

TOUCHSTONE.--Bonsoir, mon bon monsieur... _comme il vous plaira_.
Comment vous portez-vous, monsieur? Je suis charm de vous avoir
rencontr; Dieu vous rcompense de nous avoir procur votre nouvelle
compagnie; je suis vraiment enchant de vous voir. J'ai l un petit
amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je vous prie.

JACQUES.--Voulez-vous tre mari, fou?

TOUCHSTONE.--De mme, monsieur, qu'un boeuf a son joug, un cheval son
frein, et le faucon ses grelots, de mme un homme a ses envies; et
de mme que les pigeons se becqutent, de mme un couple voudrait
s'embrasser.

JACQUES.--Quoi! un homme de votre sorte voudrait se marier sous un
buisson, comme un mendiant? Allez  l'glise, et prenez un bon prtre,
qui puisse vous dire ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous
joindra ensemble qu' peu prs comme on joint une boiserie; bientt l'un
de vous deux se trouvera tre un panneau retir et se djettera comme du
bois vert.

TOUCHSTONE, _ part_.--J'ai dans l'ide qu'il me vaudrait mieux tre
mari par lui plutt que par un autre; car il ne me parat pas en tat
de me bien marier; et n'tant pas bien mari, ce sera une bonne excuse
pour moi dans la suite pour laisser l ma femme.

JACQUES.--Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par mes conseils.

TOUCHSTONE.--Allons, chre Audrey, il faut nous marier, ou il nous faut
vivre dans le libertinage. Adieu, bon monsieur Olivier; non.--_O doux
Olivier!  brave Olivier! ne me laisse pas derrire toi; mais pars,
va-t'en, te dis-je, je ne veux pas aller aux pousailles avec toi._

SIR OLIVIER.--Cela est gal; mais jamais aucun de tous ces coquins
fantasques ne me fera oublier mon ministre par ses moqueries.

(Ils sortent.)


SCNE V

On voit une cabane dans le bois.

_Entrent_ ROSALINDE et CLIE.


ROSALINDE.--Non, ne me parle point; je veux pleurer.

CLIE.--Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant fais-moi la grce
de considrer que les pleurs ne sient pas  un homme.

ROSALINDE.--Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?

CLIE.--Autant de sujet qu'on puisse le dsirer; ainsi pleure.

ROSALINDE.--Ses cheveux mme sont d'une couleur fausse.

CLIE.--Ils sont un peu plus foncs que les cheveux de Judas[45];
vraiment ses baisers sont les enfants de Judas.

[Note 45: Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes
tapisseries.]

ROSALINDE.--Dans le vrai, ses cheveux sont d'une bonne couleur.

CLIE.--Une charmante couleur! Le chtain est toujours la seule couleur.

ROSALINDE.--Et ses baisers sont aussi saints, aussi chastes que le
toucher d'une barbe d'ermite[46].

[Note 46: Allusion aux _baisers de charit_ que donnaient les ermites.]

CLIE.--Il s'est procur une paire de lvres moules sur celles de
Diane: une froide nonne, consacre  l'hiver, ne donne pas des baisers
plus innocents; ils ont toute la glace de la chastet mme.

ROSALINDE.--Mais pourquoi a-t-il jur qu'il viendrait ce matin, et ne
vient-il pas?

CLIE.--Non certainement, il n'y a en lui aucune fidlit.

ROSALINDE.--Le crois-tu?

CLIE.--Oui: je ne crois pas qu'il soit un filou ou un voleur de
chevaux; mais quant  sa sincrit en amour, je pense qu'il est aussi
creux qu'un gobelet couvert ou qu'une noix vermoulue.

ROSALINDE.--Il n'est pas sincre en amour?

CLIE.--Il peut l'tre lorsqu'il est amoureux; mais je crois qu'il ne
l'est pas.

ROSALINDE.--Tu l'as entendu jurer sans hsiter qu'il l'tait.

CLIE.--_Il tait_ n'est pas _Il est_: d'ailleurs, le serment d'un
amoureux ne vaut pas mieux que la parole d'un garon de cabaret; l'un et
l'autre affirment de faux comptes.--Il est ici dans la fort,  la suite
du duc votre pre.

ROSALINDE.--J'ai rencontr hier le duc, et j'ai caus longtemps avec
lui: il m'a demand quelle tait ma famille; je lui ai rpondu qu'elle
tait aussi bonne que la sienne: il s'est mis  rire et m'a laiss
aller. Mais pourquoi parlons-nous de pres lorsqu'il y a dans le monde
un homme comme Orlando?

CLIE.--Oh! c'est un beau galant  la mode; il fait de beaux vers, il
dit de belles paroles, il fait de beaux serments et les rompt de mme.
Il frappe tout de travers, il ne fait jamais qu'effleurer le coeur de sa
matresse, comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que d'un ct
et brise sa lance de travers comme un noble oison: mais tout ce que la
jeunesse monte et ce que la folie guide est toujours beau.--Qui vient
ici?

(Entre Corin).

CORIN.--Matresse et matre, vous avez souvent fait des questions sur
ce berger qui se plaignait de l'amour, ce berger que vous avez vu assis
auprs de moi sur le gazon, vantant la fire et ddaigneuse bergre qui
tait sa matresse.

CLIE.--Eh bien! qu'as-tu  nous dire de lui?

CORIN.--Si vous voulez voir jouer une vraie comdie entre la ple
couleur d'un amant sincre et la rougeur ardente du mpris et de
l'orgueil ddaigneux, suivez-moi un peu, et je vous conduirai si vous
voulez voir cela.

ROSALINDE.--Oh! venez; partons sur-le-champ; la vue des amoureux nourrit
ceux qui le sont. Conduis-nous  ce spectacle; vous verrez que je
jouerai un rle actif dans leur comdie.

(Ils sortent.)


SCNE VI

Une autre partie de la fort.

_Entrent_ SYLVIUS et PHB.


SYLVIUS.--Charmante Phb, ne me mprisez pas: non, ne me ddaignez pas,
Phb, dites que vous ne m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur:
le bourreau mme dont le coeur est endurci par la vue familire de la
mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou inclin devant lui
sans demander d'abord pardon au patient: voudriez-vous tre plus dure
que l'homme qui fait mtier de rpandre le sang?

(Entrent Rosalinde, Clie et Corin.)

PHB.--Je ne voudrais pas tre ton bourreau: je te quitte: car je ne
voudrais pas t'offenser. Tu me dis que le meurtre est dans mes yeux;
cela est joli  coup sr et fort probable que les yeux, qui sont la
chose la plus fragile et la plus douce,  qui le moindre atome fait
fermer leurs portes timides, soient appels des tyrans, des bouchers,
des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les sourcils de tout
mon coeur en te regardant; et si mes yeux peuvent blesser, eh bien,
puissent-ils te tuer dans ce moment! Maintenant fais semblant de
t'vanouir; allons, tombe.--Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens donc
pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers. Montre la blessure que
mes yeux t'ont faite. gratigne-toi seulement avec une pingle, et il
en restera quelques cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu
verras que ta main en gardera un moment la marque et l'empreinte: mais
mes yeux, que je viens de lancer sur toi, ne te blessent pas; et, j'en
suis bien sre, il n'y a pas dans les yeux de force qui puisse faire du
mal.

SYLVIUS.--O ma chre Phb! si jamais (et ce _jamais_ peut tre
trs-prochain), si jamais, dis-je, vous prouvez de la part de quelques
joues vermeilles le pouvoir de l'Amour, vous connatrez alors les
blessures invisibles que font les flches aigus de l'Amour.

PHB.--Mais jusqu' ce que ce moment arrive, ne m'approche pas; et
quand il viendra, accable-moi de tes railleries; n'aie aucune piti de
moi, jusqu' ce moment, je n'aurai aucune piti de toi.

ROSALINDE _s'avance_.--Et pourquoi, je vous prie? Qui pouvait tre votre
mre pour que vous insultiez et que vous tyrannisiez ainsi tout  la
fois les malheureux? Parce que vous avez quelque beaut, quoique je n'en
voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour aller se
coucher sans lumire, faut-il pour cela que vous soyez si fire et si
barbare?--Quoi? que veut dire ceci? pourquoi me regardez-vous? Je ne
vois rien de plus en vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature
faits  la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite crature; je
pense qu'elle a aussi envie de m'blouir. Non, sur ma foi, ma fire
demoiselle, ne vous flattez pas de cet espoir: ce ne sont point vos
sourcils couleur d'encre, vos cheveux de soie noire, vos prunelles de
boeuf ni vos joues de crme, qui peuvent soumettre mon coeur pour vous
adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous toujours, comme le
midi nbuleux qui souffle le vent et la pluie? Vous tes mille fois plus
bel homme qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbciles comme vous
qui remplissent le monde de vilains enfants: ce n'est point son miroir,
c'est vous-mme qui la flattez, et c'est par vous qu'elle se voit
plus belle qu'aucun de ses traits ne pourrait la reprsenter. Mais,
mademoiselle, apprenez  vous connatre vous-mme; mettez-vous  genoux,
et remerciez le ciel,  jeun, de vous avoir donn l'amour d'un honnte
homme; il faut que je vous le dise amicalement  l'oreille, vendez-vous
quand vous pourrez, car vous n'tes pas bonne pour les marchs. Demandez
pardon  ce pauvre garon, aimez-le, acceptez ses offres; la laideur
s'enlaidit encore quand elle veut humilier les autres: ainsi, berger,
prends-la pour ta femme; portez-vous bien.

PHB.--Charmant jeune homme, grondez-moi pendant un an entier, je vous
prie; j'aime mieux vous entendre gronder que celui-ci me faire la cour.

ROSALINDE.--Il est devenu amoureux des dfauts de cette bergre, elle
va devenir amoureuse de ma colre.--Si cela est ainsi, toutes les
fois qu'elle te rpondra par des regards menaants, je la rgalerai de
paroles piquantes. (_A Phb._) Pourquoi me regardez-vous ainsi?

PHB.--Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.

ROSALINDE.--Ne devenez pas amoureuse de moi, je vous prie; car je suis
plus faux que les serments que l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je
ne vous aime pas. Si vous voulez savoir ma demeure, c'est  la
touffe d'oliviers, ici proche. (_A Clie._) Voulez-vous venir,
ma soeur?--Berger, serre-la de prs.--Allons, ma soeur.--Bergre,
regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si fire; quoique
tout le monde puisse vous voir, personne n'a cependant la vue aussi
trouble que lui pour vous. Allons rejoindre notre troupeau.

(Rosalinde, Clie et Corin sortent.)

PHB.--En vrit, berger, je trouve maintenant que ton refrain est bien
vrai. Qui a aim sans avoir aim  la premire vue[57].

[Note 47: Citation _d'Hrode et Landre_, par Marlowe.]

SYLVIUS.--Charmante Phb!

PHB.--Ah! que dis-tu, Sylvius?

SYLVIUS.--Plains-moi, chre Phb.

PHB.--Mais je suis vraiment fch pour toi, gentil Sylvius.

SYLVIUS.--Partout o est le chagrin, la consolation devrait se trouver;
si vous tes chagrine de ma douleur en amour, donnez-moi votre amour, et
alors vous n'aurez plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.

PHB.--Tu as mon amour. N'est-ce pas l un trait de bon voisin?

SYLVIUS.--Je voudrais vous possder.

PHB.--Ah! cela, c'est de l'avidit. Il fut un temps, Sylvius, o je te
hassais: ce n'est pas cependant que je t'aime maintenant; mais
puisque tu peux si bien discourir sur l'amour, je veux bien endurer
ta compagnie, qui m'tait autrefois  charge; et aussi je saurai
t'employer, mais ne demande pas d'autre rcompense que le plaisir d'tre
employ par moi.

SYLVIUS.--Mon amour est si pur, si parfait, et moi si dshrit de toute
faveur, que je croirai faire la plus abondante moisson en ramassant
seulement les pis aprs ceux qui auront fait la rcolte: ne me refusez
pas de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de cela.

PHB.--Connais-tu le jeune homme qui m'a parl, il y a un instant?

SYLVIUS.--Pas trop, mais je l'ai rencontr trs-souvent; c'est lui qui a
achet la cabane et les pturages qui appartenaient au vieux Carlot.

PHB.--Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique je te fasse des
questions sur lui: ce n'est qu'un jeune impertinent. Cependant il parle
trs-bien; mais qu'est-ce que me font les paroles? Cependant les
paroles font bien, surtout quand celui qui les dit plat  ceux qui les
entendent: c'est un joli jeune homme; pas trs-joli; mais  vrai dire il
est bien fier, et cependant sa fiert lui sied  merveille; il fera un
bel homme; ce qu'il y a de mieux chez lui, c'est son teint; et si
sa langue blesse, ses yeux gurissent aussitt: il n'est pas grand,
cependant il est grand pour son ge; sa jambe est comme a, et pourtant
pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lvres! un rouge un
peu plus mr et plus fonc que celui qui colorait ses joues; c'tait
prcisment la nuance qu'il y a entre une toffe toute rouge et le
damas mlang. Il y a des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regard en
dtail, qui eussent comme j'ai fait, t bien prs de devenir amoureuse
de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais; et cependant j'ai plus de
sujet de le har que de l'aimer: car qu'avait-il  faire de me gronder?
Il a dit que mes yeux taient noirs, que mes cheveux taient noirs;
et, maintenant que je m'en souviens, il me tmoigne du ddain. Je suis
tonne de ce que je ne lui ai pas rpondu sur le mme ton; mais c'est
tout un; erreur n'est pas compte. Je veux lui crire une lettre bien
piquante, et tu la porteras: veux-tu, Sylvius?

SYLVIUS.--De tout mon coeur, Phb.

PHB.--Je veux l'crire tout de suite; le sujet est dans ma tte et
dans mon coeur; ma lettre sera trs-courte, mais bien mordante: viens
avec moi, Sylvius.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME


SCNE I

Toujours la fort.

ROSALINDE, CLIE et JACQUES.


JACQUES.--Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus ample
connaissance.

ROSALINDE.--On dit que vous tes un homme mlancolique.

JACQUES.--Je le suis, il est vrai; j'aime mieux cela que de rire.

ROSALINDE.--Ceux qui donnent dans l'un ou l'autre extrme font des gens
dtestables, et s'exposent, plus qu'un homme ivre,  tre la rise de
tout le monde.

JACQUES.--Quoi! mais il est bon d'tre triste et de ne rien dire.

ROSALINDE.--Il est bon alors d'tre un poteau.

JACQUES.--Je n'ai pas la mlancolie d'un colier, qui vient de
l'mulation; ni la mlancolie d'un musicien, qui est fantasque; ni
celle d'un courtisan, qui est vaniteux; ni celle d'un soldat, qui est
l'ambition; ni celle d'un homme de robe, qui est politique; ni celle
d'une femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est un compos
de toutes les autres: mais j'ai une mlancolie  moi, une mlancolie
forme de plusieurs ingrdients, extraite de plusieurs objets; et
je puis dire que la contemplation de tous mes voyages, dans laquelle
m'enveloppe ma frquente rverie, est une tristesse vraiment originale.

ROSALINDE.--Vous, un voyageur! Par ma foi, vous avez grande raison
d'tre triste: je crains bien que vous n'ayez vendu vos terres, pour
voir celles des autres: alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est
avoir les yeux riches et les mains pauvres.

JACQUES.--Oui, j'ai acquis mon exprience.

(Entre Orlando.)

ROSALINDE.--Et votre exprience vous rend triste: j'aimerais mieux avoir
un fou pour m'gayer, que de l'exprience pour m'attrister, et avoir
voyag pour cela.

ORLANDO.--Bonjour et bonheur, chre Rosalinde.

JACQUES, _voyant Orlando_.--Allons, que Dieu soit avec vous puisque vous
parlez en vers blancs!

(Il sort.)

ROSALINDE.--Adieu, monsieur le voyageur: songez  grasseyer et  porter
des habits trangers; dprciez tous les avantages de votre pays natal;
hassez votre propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir
donn la physionomie que vous avez; autrement, j'aurai de la peine 
croire que vous ayez voyag dans une gondole[48].--Eh bien! Orlando,
vous voil? O avez-vous t tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous
arrive de me jouer encore un semblable tour, ne reparaissez plus devant
moi.

[Note 48: C'est--dire que vous ayez t  Venise, alors le rendez-vous
de la jeunesse dissipe.]

ORLANDO.--Ma belle Rosalinde, j'arrive  une heure prs de ma parole.

ROSALINDE.--En amour, manquer d'une heure  sa parole! Qu'un homme
divise une minute en mille parties, et qu'en affaire d'amour il ne
manque  sa parole que d'une partie de la millime partie d'une minute,
on pourra dire de lui que Cupidon lui a frapp sur l'paule; mais je
garantis qu'il a le coeur tout entier.

ORLANDO.--Pardon, chre Rosalinde.

ROSALINDE.--Non; puisque vous tes si lambin, ne vous offrez plus  ma
vue; j'aimerais autant tre courtise par un limaon.

ORLANDO.--Par un limaon?

ROSALINDE.--Oui, par un limaon; car s'il vient lentement, il trane sa
maison sur son dos: meilleur douaire,  mon avis, que vous n'en pourrez
assigner  une femme; d'ailleurs, il porte sa destine avec lui.

ORLANDO.--Quelle destine?

ROSALINDE.--Quoi donc! des cornes, que des gens tels que vous sont
obligs de devoir  leurs femmes; mais le limaon vient arm de sa
destine et prvient la mdisance sur le compte de sa femme.

ORLANDO.--La vertu ne donne pas de cornes et ma Rosalinde est vertueuse.

ROSALINDE.--Et je suis votre Rosalinde?

CLIE.--Il lui plat de vous appeler ainsi; mais il a une Rosalinde de
meilleure mine que vous.

ROSALINDE.--Allons, faites-moi l'amour, faites-moi l'amour; car je suis
maintenant dans mon humeur des dimanches, et assez dispose  consentir
 tout. Que me diriez-vous maintenant, si j'tais votre vraie Rosalinde?

ORLANDO.--Je vous embrasserais avant de parler.

ROSALINDE.--Non; vous feriez mieux de parler d'abord, et ensuite,
lorsque vous vous trouveriez embarrass, faute de matire, vous pourriez
profiter de cette occasion, pour donner un baiser. On voit tout les
jours de trs-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de leur
discours. Quant aux amoureux, lorsqu'ils ne savent plus que dire, le
meilleur expdient pour eux, Dieu nous en prserve! c'est d'embrasser.

ORLANDO.--Et si le baiser est refus?

ROSALINDE.--En ce cas, vous tes forc de recourir aux prires, et alors
commence une nouvelle matire.

ORLANDO.--Qui pourrait rester court en prsence d'une matresse chrie?

ROSALINDE.--Vraiment, vous-mme, si j'tais votre matresse: autrement,
j'aurais plus mauvaise ide de ma vertu que de mon esprit.

ORLANDO.--Que dites-vous de ma requte?

ROSALINDE.--Ne quittez pas votre habit, mais laissez votre requte[49];
ne suis-je pas votre Rosalinde?

[Note 49: _Suit_ habit, requte, quivoque.]

ORLANDO.--J'ai quelque plaisir  dire que vous l'tes, parce que je
voudrais parler d'elle.

ROSALINDE.--Eh bien! je vous dis en sa personne, que je ne veux point de
vous.

ORLANDO.--Alors il faut que je meure en ma propre personne.

ROSALINDE.--Non, vraiment, mourez par procuration: le pauvre monde a
presque six mille ans, et pendant tout ce temps, il n'y a jamais eu un
homme qui soit mort en personne; pour cause d'amour, s'entend. Trolus
eut la tte brise par une massue grecque, cependant il avait fait
tout ce qu'il avait pu pour mourir auparavant, et il est un des modles
d'amour. Landre, sans l'accident d'une trs-chaude nuit d't, aurait
encore vcu plusieurs belles annes, quand mme Hro se serait faite
religieuse; car sachez, mon bon jeune homme, que Landre ne voulait que
se baigner dans l'Hellespont, mais qu'il y fut surpris par une crampe,
et s'y noya; et les sots historiens de ce sicle dirent que c'tait pour
Hro de Sestos. Mais tout cela n'est que des mensonges; les hommes sont
morts dans tous les temps, et les vers les ont mangs; mais jamais ils
ne sont morts d'amour.

ORLANDO.--Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde et cette faon
de penser; car je proteste qu'un seul regard svre pourrait me faire
mourir.

ROSALINDE.--Je jure par cette main, qu'il ne ferait pas mourir une
mouche: mais allons, je veux tre maintenant votre Rosalinde d'une
humeur plus complaisante: demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous
l'accorderai.

ORLANDO.--Eh bien! Rosalinde, aimez-moi.

ROSALINDE.--Oui, ma foi, je veux bien; les vendredis, les samedis et
tous les jours.

ORLANDO.--Et voulez-vous m'avoir?

ROSALINDE.--Oui, et vingt comme vous.

ORLANDO.--Que dites-vous?

ROSALINDE.--N'tes-vous pas bon  avoir?

ORLANDO.--Je l'espre.

ROSALINDE.--Eh bien! peut-on trop dsirer d'une bonne chose? (_A
Clie._) Allons, ma soeur, vous serez le prtre, et vous nous
marierez.--Donnez-moi votre main, Orlando.--Qu'en dites-vous, ma soeur?

ORLANDO, _ Clie_.--Mariez-nous, je vous prie.

CLIE.--Je ne sais pas dire les paroles.

ROSALINDE.--Il faut que vous commenciez ainsi: _Voulez-vous, Orlando_...

CLIE.--Voyons: Voulez-vous, Orlando, prendre cette Rosalinde pour
pouse?

ORLANDO.--Oui.

ROSALINDE.--_Oui_... Mais... quand?

ORLANDO.--Tout  l'heure; aussitt qu'elle pourra nous marier.

ROSALINDE.--Alors il faut que vous disiez: _Je te prends toi, Rosalinde,
pour pouse_.

ORLANDO.--Rosalinde, je te prends pour pouse.

ROSALINDE.--Je pourrais vous demander vos pouvoirs; mais passons.--Je
vous prends, Orlando, pour mon mari. Ici c'est une fille qui devance
le prtre, et  coup sr la pense d'une femme devance toujours ses
actions.

ORLANDO.--Ainsi font toutes les penses; elles ont des ailes.

ROSALINDE.--Dites-moi, maintenant, combien de temps vous voudrez
l'avoir, lorsqu'une fois elle sera en votre possession?

ORLANDO.--Une ternit et un jour.

ROSALINDE.--Dites un jour, sans l'ternit. Non, non, Orlando: les
hommes ressemblent au mois d'avril lorsqu'ils font l'amour, et 
dcembre, lorsqu'ils se marient: les filles sont comme le mois de
mai tant qu'elles sont filles, mais le temps change lorsqu'elles sont
femmes. Je serai plus jalouse de vous qu'un pigeon de Barbarie ne l'est
de sa colombe; plus babillarde que ne l'est un perroquet  l'approche de
la pluie; j'aurai plus de fantaisies qu'un singe; plus de caprices dans
mes dsirs qu'une guenon; je pleurerai pour rien, comme Diane dans la
fontaine[50], et cela lorsque vous serez enclin  la gaiet, je rirai
aux clats comme une hyne,  l'instant o vous aurez envie de dormir.

[Note 50: Exclamations en usage quand quelqu'un draisonnait.]

ORLANDO.--Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela?

ROSALINDE.--Sur ma vie, elle fera comme je ferai.

ORLANDO.--Oh! mais elle est sage.

ROSALINDE.--Autrement, elle n'aurait pas l'esprit de faire tout cela:
plus une femme a d'esprit, plus elle a de caprices: fermez la porte
sur l'esprit d'une femme, et il se fera jour par la fentre; fermez la
fentre, et il passera par le trou de la serrure; bouchez la serrure, et
il s'envolera par la chemine avec la fume.

ORLANDO.--Un homme qui aurait une femme avec un pareil esprit pourrait
dire: Esprit, o vas-tu?

ROSALINDE.--Non, vous pourriez lui rserver cette rprimande, pour le
moment o vous verriez l'esprit de votre femme aller dans le lit de
votre voisin.

ORLANDO.--Et quel esprit pourrait alors avoir l'esprit de se justifier
d'une telle dmarche?

ROSALINDE.--Vraiment, la femme dirait qu'elle venait vous y chercher:
vous ne la trouverez jamais sans rponse,  moins que vous ne la
trouviez sans langue. Qu'une femme qui ne sait pas prouver que son mari
est toujours la cause de ses torts ne prtende pas nourrir elle-mme son
enfant; car elle l'lverait comme un sot.

ORLANDO.--Je vais vous quitter pour deux heures, Rosalinde.

ROSALINDE.--Hlas! cher amant, je ne saurais me passer de toi pendant
deux heures.

ORLANDO.--Il faut que je me trouve au dner du duc; je vous rejoindrai 
deux heures.

ROSALINDE.--Oui, allez, allez o vous voudrez; je savais comment vous
tourneriez; mes amis m'en avaient bien prvenue, et je n'en pensais pas
moins qu'eux. Vous m'avez gagne avec votre langue flatteuse; ce n'est
qu'une femme de mise de ct: bon!--Viens,  mort!--Deux heures est
votre heure.

ORLANDO.--Oui, charmante Rosalinde.

ROSALINDE.--Sur ma parole, et trs-srieusement, et que Dieu me
traite en consquence, et par tous les jolis serments qui ne sont pas
dangereux, si vous manquez d'un iota  votre promesse, ou si vous venez
une minute plus tard que votre heure, je vous prendrai pour le parjure
le plus insigne, pour l'amant le plus fourbe et le plus indigne de celle
que vous appelez Rosalinde, que l'on puisse trouver dans toute la bande
des infidles; ainsi songez bien  viter mes reproches, et tenez votre
promesse.

ORLANDO.--Aussi religieusement que si vous tiez vraiment ma Rosalinde:
ainsi, adieu.

ROSALINDE.--Allons, le temps est le vieux juge, qui connat de
semblables dlits; le temps vous jugera. Adieu.

(Orlando sort.)

CLIE.--Vous avez eu la sottise de dchirer notre sexe dans votre caquet
amoureux: il faut que nous fassions passer votre pourpoint et votre
haut-de-chausses par dessus votre tte, et que nous montrions  tout le
monde ce que l'oiseau a fait  son propre nid.

ROSALINDE.--O cousine, cousine, ma jolie petite cousine! si tu savais
 combien de brasses de profondeur je suis enfonce dans l'amour; mais
cela ne saurait tre sond: ma passion a un fond inconnu, comme la baie
de Portugal.

CLIE.--Dis plutt qu'elle est sans fond, et qu' mesure que tu panches
ta tendresse, elle s'coule aussitt.

ROSALINDE.--Non, prenons pour juge de la profondeur de mon amour ce
malin btard de Vnus, enfant engendr par la pense, conu par la
mlancolie, et n de la folie. Que ce petit vaurien d'aveugle,
qui trompe tous les yeux parce qu'il a perdu les siens, prononce
lui-mme.--Je te dirai, Alina, que je ne saurais vivre sans voir
Orlando: je vais chercher un ombrage et soupirer jusqu' son retour.

CLIE.--Et moi, je vais dormir.

(Elles sortent.)


SCNE II

Une autre partie de la fort.

JACQUES, LES SEIGNEURS _en habits de gardes-chasse._


JACQUES.--Quel est celui qui a tu le daim?

PREMIER SEIGNEUR.--Monsieur, c'est moi.

JACQUES.--Prsentons-le au duc comme un conqurant romain; et il
serait bon de placer sur sa tte les cornes du daim, pour laurier de sa
victoire. Gardes-chasse, n'auriez-vous pas quelque chanson qui rendt
cette ide?

SECOND SEIGNEUR.--Oui, monsieur.

JACQUES.--Chantez-la: n'importe sur quel air, pourvu qu'elle fasse du
bruit.

CHANSON.

PREMIER SEIGNEUR.

  Que donnerons-nous  celui qui a tu le daim?

SECOND SEIGNEUR.

  Nous lui ferons porter sa peau et son bois!

PREMIER SEIGNEUR.

  Ensuite conduisons-le chez lui en chantant.
  Ne ddaignez point de porter la corne;
  Elle servit de cimier, avant que vous fussiez n.

SECOND SEIGNEUR.

  Le pre de ton pre la porta,
  Et ton propre pre l'a porte aussi.
  La corne, la corne, la noble corne,
  N'est pas une chose  ddaigner.

(Ils sortent.)


SCNE III

La fort.

ROSALINDE et CLIE.


ROSALINDE.--Qu'en pensez-vous maintenant? N'est-il pas deux heures
passes? et voyez comme Orlando se trouve ici?

CLIE.--Je vous assure qu'avec un amour pur et une cervelle trouble, il
a pris son arc et ses flches, et qu'il est all tout d'abord... dormir.
Mais qui vient ici?

(Entre Sylvius.)

SYLVIUS, _ Rosalinde_.--Mon message est pour vous, beau jeune homme. Ma
charmante Phb m'a charg de vous remettre cette lettre (_lui remettant
la lettre_); je n'en sais pas le contenu; mais,  en juger par son air
chagrin et les gestes de mauvaise humeur qu'elle faisait en l'crivant,
ce qu'elle contient exprime la colre. Pardonnez-moi, je vous prie, je
ne suis qu'un innocent messager.

ROSALINDE.--La patience elle-mme tressaillerait  cette lecture, et
ferait la fanfaronne; si on souffre cela, il faudra tout souffrir. Elle
dit que je ne suis pas beau, que je manque d'usage, que je suis fier, et
qu'elle ne pourrait m'aimer, les hommes fussent-ils aussi rares que le
phnix. Oh! ma foi, son amour n'est pas le livre que je cours. Pourquoi
m'crit-elle sur ce ton-l? Allons, berger, allons, cette lettre est de
votre invention.

SYLVIUS.--Non; je vous proteste que je n'en sais pas le contenu; c'est
Phb qui l'a crite.

ROSALINDE.--Allons, allons, vous tes un sot  qui un excs d'amour
fait perdre la tte. J'ai vu sa main; elle a une main de cuir, une main
couleur de pierre de taille; j'ai vraiment cru qu'elle avait de vieux
gants, mais c'taient ses mains: elle a la main d'une mnagre; mais
cela n'y fait rien, je dis qu'elle n'inventa jamais cette lettre; cette
lettre est de l'invention et de l'criture d'un homme.

SYLVIUS.--Elle est certainement d'elle.

ROSALINDE.--Quoi! c'est un style emport et sanglant, un style de
cartel. Quoi! elle me dfie comme un Turc dfierait un chrtien? Le doux
esprit d'une femme n'a jamais pu produire de pareilles inventions dignes
d'un gant, de ces expressions thiopiennes plus noires d'effet que de
visage. Voulez-vous que je vous lise cette lettre?

SYLVIUS.--Oui, s'il vous plat; car je ne l'ai pas encore entendu lire;
mais je n'en sais que trop sur la cruaut de Phb.

ROSALINDE.--Elle me _phbise_. Remarquez comment crit ce tyran.

(Elle lit.)

  Serais-tu un dieu chang en berger,
  Toi qui as brl le coeur d'une jeune fille?

Une femme dirait-elle de pareilles injures?

SYLVIUS.--Appelez-vous cela des injures?

ROSALINDE.

(Elle continue de lire.)

  Pourquoi, te dpouillant de ta divinit,
  Fais-tu la guerre au coeur d'une femme?

Avez-vous jamais entendu pareilles invectives?

(Elle lit encore.)

  Jusqu'ici les yeux qui m'ont parl d'amour,
  N'ont jamais pu me faire aucun mal.

Elle veut dire que je suis une bte fauve.

(Elle continue de lire.)

  Si les ddains de tes yeux brillants
  Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon sein,
  Hlas! quel serait donc leur trange effet sur moi,
  S'ils me regardaient avec douceur?
  Lors mme que tu me grondais, je t'aimais:
  A quel point serais-je donc mue de tes prires?
  Celui qui te porte cet aveu de mon amour,
  Ne sait pas l'amour que je sens pour toi.
  Sers-toi de lui pour m'ouvrir ton me,
  Si ta jeunesse et ta nature veulent accepter de moi l'offre d'un
          coeur fidle,
  Et tout ce que je puis avoir;
  Ou bien refuse par lui mon amour,
  Et alors je chercherai  mourir.

SYLVIUS.--Appelez-vous cela des durets?

CLIE.--Hlas! pauvre berger!

ROSALINDE.--Le plaignez-vous? Non; il ne mrite aucune piti. (_A
Sylvius._) Veux-tu donc aimer une pareille femme? Quoi! se servir de
toi comme d'un instrument pour jouer des accords faux? Cela n'est pas
tolrable. Eh bien! va donc la trouver; car je vois que l'amour a fait
de toi un serpent apprivois, et dis-lui de ma part, que si elle m'aime,
je lui ordonne de t'aimer; que si elle ne veut pas t'aimer, je ne veux
point d'elle,  moins que tu ne me supplies pour elle. Si tu es un
vritable amant, va-t'en, et ne rplique pas un mot; car voici de la
compagnie qui vient.

(Sylvius sort.)

(Entre Olivier, frre an d'Orlando.)

OLIVIER.--Bonjour, belle jeunesse; sauriez-vous, je vous prie, dans quel
endroit de cette fort est situe une bergerie entoure d'oliviers?

CLIE.--Au couchant du lieu o nous sommes, au fond de la valle que
vous voyez; laissez  droite cette range de saules qui est auprs de
ce ruisseau qui murmure, et vous arriverez droit  la cabane. Mais en ce
moment la maison se garde elle-mme; vous n'y trouverez personne.

OLIVIER.--Si les yeux peuvent s'aider de la langue, je devrais vous
reconnatre sur la description que l'on m'a faite: Mmes habillements
et mme ge. Le jeune homme est blond; il a les traits d'une femme, et
il se donne pour une soeur d'un ge mr: mais la femme est petite et
plus brune que son frre. N'tes-vous point le propritaire de la
maison que je demandais?

CLIE.--Puisque vous nous le demandez, il n'y a pas de vanterie  dire
qu'elle nous appartient.

OLIVIER.--Orlando m'a charg de vous saluer tous deux de sa part, et
il envoie ce mouchoir ensanglant  ce jeune homme qu'il appelle sa
Rosalinde: est-ce vous?

ROSALINDE.--Oui, c'est moi; que devons-nous conjecturer de ceci?

OLIVIER.--Quelque chose  ma honte, si vous voulez que je vous dise qui
je suis, et comment, et pourquoi, et o ce mouchoir a t ensanglant.

ROSALINDE.--Dites-nous tout cela, je vous prie.

OLIVIER.--Quand le jeune Orlando vous a quitt dernirement, il vous a
promis de vous rejoindre dans une heure. Comme il allait  travers
la fort, se nourrissant de penses tantt douces, tantt amres,
qu'arrive-t-il tout  coup? Il jette ses regards de ct, et voyez ce
qui se prsenta  sa vue! Sous un chne, dont l'ge avait couvert les
rameaux de mousse et dont la tte leve tait chauve de vieillesse,
un malheureux en guenilles, les cheveux longs et en dsordre, dormait
couch sur le dos; un serpent vert et dor s'tait entortill autour de
son cou, et avanant sa tte souple et menaante, il s'approchait de la
bouche ouverte du misrable, quand tout  coup, apercevant Orlando, il
se droule et se glisse en replis tortueux sous un buisson,  l'ombre
duquel une lionne, les mamelles dessches, tait couche, la tte sur
la terre, piant comme un chat le moment o l'homme endormi ferait un
mouvement; car tel est le gnreux naturel de cet animal, qu'il ddaigne
toute proie qui semble morte. A cette vue, Orlando s'est approch de
l'homme et il a reconnu son frre, son frre an!

CLIE.--Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce frre; et il le
peignait comme le frre le plus dnatur, qui jamais ait vcu parmi les
hommes.

OLIVIER.--Et il avait bien raison; car je sais, moi, combien il tait
dnatur.

ROSALINDE.--Mais, revenons  Orlando.--L'a-t-il laiss dans ce pril,
pour servir de nourriture  la lionne presse par la faim et le besoin
de ses petits?

OLIVIER.--Deux fois il a tourn le dos pour se retirer: mais la
gnrosit plus noble que la vengeance, la nature plus forte que son
juste ressentiment, lui ont fait livrer combat  la lionne, qui bientt
est tombe devant lui; et c'est au bruit de cette lutte terrible que je
me suis rveill de mon dangereux sommeil.

CLIE.--tes-vous son frre?

ROSALINDE.--Est-ce vous qu'il a sauv?

CLIE.--Est-ce bien vous qui aviez tant de fois complot de le faire
prir?

OLIVIER.--C'tait moi; mais ce n'est plus moi. Je ne rougis point de
vous avouer ce que je fus, depuis qu'il me fait trouver tant de douceur
 tre ce que je suis  prsent.

ROSALINDE.--Mais... et le mouchoir sanglant?

OLIVIER.--Tout  l'heure. Aprs que nos larmes de tendresse eurent coul
sur nos rcits mutuels depuis la premire jusqu' la dernire aventure,
et que j'eus dit comment j'tais venu dans ce lieu dsert... Pour
abrger, il me conduisit au noble duc, qui me donna des habits et des
rafrachissements, et me confia  la tendresse de mon frre qui me mena
aussitt dans sa grotte: et l, s'tant dshabill, nous vmes qu'ici,
sur le bras, la lionne lui avait enlev un lambeau de chair, dont la
plaie avait saign tout le temps. Aussitt il se trouva mal, et demanda,
en s'vanouissant, Rosalinde. Je vins  bout de le ranimer. Je bandai
sa blessure; et, au bout d'un moment, son coeur s'tant remis, il
m'a envoy ici, tout tranger que je suis, pour vous raconter cette
histoire, afin que vous puissiez l'excuser d'avoir manqu  sa promesse,
me chargeant de donner ce mouchoir, teint de son sang, au jeune berger
qu'il appelle en plaisantant sa Rosalinde.

CLIE, _a Rosalinde, qui plit et s'vanouit_.--Quoi, quoi, Ganymde!
mon cher Ganymde!

OLIVIER.--Bien des personnes s'vanouissent  la vue du sang.

CLIE.--Il y a plus que cela ici.--Chre cousine!--Ganymde!

OLIVIER.--Voyez; il revient  lui.

ROSALINDE, _rouvrant les yeux_.--Je voudrais bien tre chez nous.

CLIE.--Nous allons vous y mener. (_A Olivier._) Voudriez-vous, je vous
prie, lui prendre le bras?

OLIVIER.--Rassurez-vous, jeune homme.--Mais tes-vous bien un homme?
Vous n'en avez pas le courage.

ROSALINDE.--Non, je ne l'ai pas; je l'avoue.--Ah! monsieur, on pourrait
croire que cet vanouissement tait une feinte bien joue: je vous en
prie, dites  votre frre comme j'ai bien jou l'vanouissement.

OLIVIER.--Il n'y avait l nulle feinte: votre teint tmoigne trop que
c'tait une motion srieuse.

ROSALINDE.--Une pure feinte, je vous assure.

OLIVIER.--Eh bien donc! prenez bon courage et feignez d'tre un homme.

ROSALINDE.--C'est ce que je fais: mais, en vrit, j'aurais d natre
femme.

CLIE.--Allons, vous plissez de plus en plus: je vous en prie, avanons
du ct de la maison. Mon bon monsieur, venez avec nous.

OLIVIER.--Trs-volontiers; car il faut, Rosalinde, que je rapporte  mon
frre l'assurance que vous l'excusez.

ROSALINDE.--Je songerai  quelque chose... Mais, je vous prie, ne
manquez pas de lui dire comme j'ai bien jou mon rle.--Voulez-vous
venir?

(Tous sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                           ACTE CINQUIME


SCNE I

Toujours la fort.

TOUCHSTONE, AUDREY.


TOUCHSTONE.--Nous trouverons le moment, Audrey. Patience, chre Audrey.

AUDREY.--Ma foi, ce prtre tait tout ce qu'il fallait, quoiqu'en ait pu
dire le vieux monsieur.

TOUCHSTONE.--Un bien mchant sir Olivier, Audrey, un misrable Mar-Text!
Mais, Audrey, il y a ici dans la fort un jeune homme qui a des
prtentions sur vous.

AUDREY.--Oui, je sais qui c'est: il n'a aucun droit au monde sur moi:
tenez, voil l'homme dont vous parlez.

(Entre William.)

TOUCHSTONE.--C'est boire et manger pour moi, que de voir un paysan.
Sur ma foi, nous, qui avons du bon sens, nous avons un grand compte 
rendre. Nous allons rire et nous moquer de lui; nous ne pouvons nous
retenir.

WILLIAM.--Bonsoir, Audrey.

AUDREY.--Dieu vous donne le bonsoir, William.

WILLIAM.--Et bonsoir  vous aussi, monsieur.

TOUCHSTONE.--Bonsoir, mon cher ami. Couvre ta tte, couvre ta tte:
allons, je t'en prie, couvre-toi. Quel ge avez-vous, mon ami?

WILLIAM.--Vingt-cinq ans, monsieur.

TOUCHSTONE.--C'est un ge mr. William est-il ton nom?

WILLIAM.--Oui, monsieur, William.

TOUCHSTONE.--C'est un beau nom! Es-tu n dans cette fort?

WILLIAM.--Oui, monsieur, et j'en remercie Dieu.

TOUCHSTONE.--_Tu en remercies Dieu?_ Voil une belle rponse.--Es-tu
riche?

WILLIAM.--Ma foi, monsieur, comme a.

TOUCHSTONE.--_Comme a_: cela est bon, trs-bon, excellent.--Et pourtant
non; ce n'est que _comme a, comme a_. Es-tu sage?

WILLIAM.--Oui, monsieur; j'ai assez d'esprit.

TOUCHSTONE.--Tu rponds  merveille. Je me souviens, en ce moment, d'un
proverbe: Le fou se croit sage; mais le sage sait qu'il n'est qu'un
fou.--Le philosophe paen, lorsqu'il avait envie de manger un grain de
raisin, ouvrait les lvres quand il le mettait dans sa bouche, voulant
nous faire entendre par l que le raisin tait fait pour tre mang, et
les lvres pour s'ouvrir.--Vous aimez cette jeune fille?

WILLIAM.--Je l'aime, monsieur.

TOUCHSTONE.--Donnez-moi votre main. Etes-vous savant?

WILLIAM.--Non, monsieur.

TOUCHSTONE.--Eh bien! apprenez de moi ceci: avoir, c'est avoir. Car
c'est une figure de rhtorique, que la boisson, tant verse d'une coupe
dans un verre, en remplissant l'un vide l'autre. Tous vos crivains
sont d'accord que _ipse_ c'est _lui_: ainsi vous n'tes pas _ipse_; car
c'est moi qui suis _lui_.

WILLIAM.--_Quel lui_, monsieur?

TOUCHSTONE.--Le _lui_, monsieur, qui doit pouser cette fille: ainsi,
vous, paysan, _abandonnez_; c'est--dire, en langue vulgaire, laissez...
_la socit_,--qui, en style campagnard, est la compagnie... _de cet
tre du sexe fminin_,--qui, en langage commun, est une femme: ce qui
fait tout ensemble: Renonce  la socit de cette femme; ou, paysan, tu
pris; ou, pour te faire mieux comprendre, tu meurs; ou, si tu l'aimes
mieux, je te tue, je te congdie de ce monde, je change ta vie en
mort, ta libert en esclavage, et je t'expdierai par le poison, ou la
bastonnade, ou le fer; je deviendrai ton adversaire et je fondrai sur
toi avec politique; je te tuerai de cent cinquante manires: ainsi,
tremble et dloge.

AUDREY.--Va-t'en, bon William.

WILLIAM.--Dieu vous tienne en joie, monsieur!

(Il sort.)

(Entre Corin.)

CORIN.--Notre matre et notre matresse vous cherchent: allons, partez,
partez.

TOUCHSTONE.--Trotte, Audrey, trotte, Audrey. Je te suis, je te suis.

(Ils sortent.)


SCNE II

Entrent ORLANDO et OLIVIER.


ORLANDO.--Est-il possible que, la connaissant si peu, vous ayez sitt
pris du got pour elle? qu'en ne faisant que la voir, vous en soyez
devenu amoureux, que l'aimant vous lui ayez fait votre dclaration;
et que, sur cette dclaration, elle ait consenti? Et vous persistez 
vouloir la possder?

OLIVIER.--Ne discutez point mon tourderie, l'indigence de ma matresse,
le peu de temps qu'a dur la connaissance; ma dclaration prcipite,
ni son rapide consentement; mais dites avec moi que j'aime Alina: dites
avec elle qu'elle m'aime: donnez-nous  tous deux votre consentement 
notre possession mutuelle: ce sera pour votre bien; car la maison de mon
pre et tous les revenus qu'a laisss le vieux chevalier Rowland, vous
seront assurs, et moi, je veux vivre et mourir ici berger.

(Entre Rosalinde.)

ORLANDO.--Vous avez mon consentement: que vos noces se fassent demain.
J'y inviterai le duc et toute sa joyeuse cour: allez et disposez Alina;
car voici ma Rosalinde.

ROSALINDE.--Dieu vous garde, mon digne frre!

OLIVIER.--Et vous aussi, aimable soeur.

ROSALINDE.--O mon cher Orlando, combien je souffre de vous voir ainsi
votre coeur en charpe!

ORLANDO.--Ce n'est que mon bras.

ROSALINDE.--J'avais cru votre coeur bless par les griffes de la lionne.

ORLANDO.--Il est bless, mais c'est par les yeux d'une dame.

ROSALINDE.--Votre frre vous a-t-il dit comme j'ai fait semblant de
m'vanouir lorsqu'il m'a montr votre mouchoir?

ORLANDO.--Oui; et des choses plus tonnantes que cela.

ROSALINDE.--Oh! je vois o vous en voulez venir... En effet, cela est
trs-vrai. Il n'y a jamais rien eu de si soudain, si ce n'est le combat
de deux bliers qui se rencontrent, et la fanfaronnade de Csar: _Je
suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu._ Car votre frre et ma soeur ne se
sont pas plus tt rencontrs qu'ils se sont envisags; pas plus tt
envisags, qu'ils se sont aims; pas plus tt aims, qu'ils ont soupir;
pas plus tt soupir, qu'ils s'en sont demand l'un  l'autre la cause;
ils n'ont pas plus tt su la cause, qu'ils ont cherch le remde: et,
par degrs, ils ont fait un escalier de mariage qu'il leur faudra monter
incontinent, ou tre incontinents avant le mariage: ils sont vraiment
dans la rage d'amour, et il faut qu'ils s'unissent. Des massues ne les
spareraient pas.

ORLANDO.--Ils seront maris demain, et je veux inviter le duc  la
noce. Mais hlas! qu'il est amer de ne voir le bonheur que par les yeux
d'autrui! Demain, plus je croirai mon frre heureux de possder l'objet
de ses dsirs, plus la tristesse de mon coeur sera profonde.

ROSALINDE.--Quoi donc! ne puis-je demain faire pour vous le rle de
Rosalinde?

ORLANDO.--Non, je ne puis plus vivre de penses.

ROSALINDE.--Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de vains discours.
Apprenez donc (et maintenant je parle un peu srieusement) que je sais
que vous tes un cavalier du plus grand mrite.--Je ne dis pas cela pour
vous donner bonne opinion de ma science..., parce que je dis que je sais
ce que vous tes.--Et je ne cherche point  usurper plus d'estime qu'il
n'en faut pour vous inspirer quelque peu de confiance en moi pour vous
faire du bien, et non pour me vanter moi-mme. Croyez donc, si vous
voulez, que je peux oprer d'tranges choses: depuis l'ge de trois ans,
j'ai eu des liaisons avec un magicien trs-profond dans son art, mais
non pas jusqu' tre damn. Si votre amour pour Rosalinde tient d'aussi
prs  votre coeur que l'annoncent vos dmonstrations, vous l'pouserez
au moment mme o votre frre pousera Alina. Je sais  quelles
extrmits la fortune l'a rduite; il ne m'est pas impossible, si cela
pourtant peut vous convenir, de la placer demain devant vos yeux, en
personne, et cela sans danger.

ORLANDO.--Parlez-vous ici srieusement?

ROSALINDE.--Oui, je le proteste sur ma vie,  laquelle je tiens fort,
quoique je me dise magicien: ainsi, revtez-vous de vos plus beaux
habits, invitez vos amis; car si vous voulez dcidment tre mari
demain, vous le serez, et  Rosalinde, si vous le voulez. (_Entrent
Sylvius et Phb._) Voyez: voici une amante  moi, et un amant  elle.

PHB.--Jeune homme, vous en avez bien mal agi avec moi, en montrant la
lettre que je vous avais crite.

ROSALINDE.--Je ne m'en embarrasse gure. C'est mon but de me montrer
ddaigneux et sans gard pour vous. Vous avez l  votre suite un berger
fidle: tournez vos regards vers lui; aimez-le: il vous adore.

PHB.--Bon berger, dis  ce jeune homme ce que c'est que l'amour.

SYLVIUS.--Aimer, c'est tre fait de larmes et de soupirs; et voil comme
je suis pour Phb.

PHB.--Et moi pour Ganymde.

ORLANDO.--Et moi pour Rosalinde.

ROSALINDE.--Et moi pour aucune femme.

SYLVIUS.--C'est tre tout fidlit et dvouement. Et voil ce que je
suis pour Phb.

PHB.--Et moi pour Ganymde.

ORLANDO.--Et moi pour Rosalinde.

ROSALINDE.--Et moi pour aucune femme.

SYLVIUS.--C'est tre tout rempli de caprices, de passions, de dsirs:
c'est tre tout adoration, respect et obissance, tout humilit,
patience et impatience: c'est tre plein de puret, rsign  toute
preuve,  tous les sacrifices: et je suis tout cela pour Phb.

PHB.--Et moi pour Ganymde.

ORLANDO.--Et moi pour Rosalinde.

ROSALINDE.--Et moi pour aucune femme.

PHB, _ Rosalinde_.--Si cela est, pourquoi me blmez-vous de vous
aimer?

SYLVIUS, _ Phb_.--Si cela est, pourquoi me blmez-vous de vous aimer?

ORLANDO.--Si cela est, pourquoi me blmez-vous de vous aimer?

ROSALINDE.--A qui adressez-vous ces mots: _Pourquoi me blmez-vous de
vous aimer?_

ORLANDO.--A celle qui n'est point ici, et qui ne m'entend pas.

ROSALINDE.--De grce, ne parlez plus de cela: cela ressemble aux
hurlements des loups d'Irlande aprs la lune. (_A Sylvius._) Je
vous secourrai si je puis. (_A Phb._) Je vous aimerais si je le
pouvais.--Demain, venez me trouver tous ensemble. (_A Phb._) Je vous
pouserai, si jamais j'pouse une femme, et je veux tre mari demain.
(_A Orlando._) Je vous satisferai, si jamais j'ai satisfait un homme,
et vous serez mari demain. (_A Sylvius._) Je vous rendrai content, si
l'objet qui vous plat peut vous rendre content, et vous serez mari
demain. (_A Orlando._) Si vous aimez Rosalinde, venez me trouver. (_A
Sylvius._) Si vous aimez Phb, venez me trouver.--Et, comme il est vrai
que je n'aime aucune femme, je m'y trouverai. Adieu, portez-vous bien:
je vous ai laiss  tous mes ordres.

SYLVIUS.--Je n'y manquerai pas, si je vis.

PHB.--Ni moi.

ORLANDO.--Ni moi.

(Ils sortent.)


SCNE III

TOUCHSTONE et AUDREY.


TOUCHSTONE.--Demain est le beau jour, Audrey; demain nous serons maris.

AUDREY.--Je le dsire de tout mon coeur; et j'espre que ce n'est pas
un dsir malhonnte que de dsirer d'tre une femme tablie.--Voici deux
pages du duc exil qui viennent.

(Entrent deux pages du duc.)

PREMIER PAGE.--Charm de la rencontre, mon brave monsieur.

TOUCHSTONE.--Et moi de mme, sur ma parole: allons, asseyons-nous,
asseyons-nous; et... une chanson.

SECOND PAGE.--Nous sommes  vos ordres: asseyez-vous dans le milieu.

PREMIER PAGE.--L'entonnerons-nous rondement, sans cracher ni tousser,
sans dire que nous sommes enrous, prludes ordinaires d'une mchante
voix?

SECOND PAGE.--Oui, oui, et tous deux sur un mme ton, comme deux
Bohmiennes sur un mme cheval.

CHANSON.

  C'tait un amant et sa bergre
  Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
  Qui passrent sur le champ de bl vert.
  Dans le printemps, le joli temps fertile,
  O les oiseaux chantent, eh! ding, ding, ding,
  Tendres amants aiment le printemps.
  Entre les sillons de seigle,
  Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
  Ces jolis campagnards se couchrent.
  Au printemps, etc., etc.
  Ils commencrent aussitt cette chanson,
  Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
  Cette chanson qui dit que la vie n'est qu'une fleur.
  Au printemps, etc., etc.
  Profitez donc du temps prsent,
  Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
  Car l'amour est couronn des premires fleurs.
  Au printemps, etc., etc.

TOUCHSTONE.--En vrit, jeunes gens, quoique les paroles ne signifient
pas grand'chose, cependant l'air tait fort discordant.

PREMIER PAGE.--Vous vous trompez, monsieur: nous avons gard le temps,
nous n'avons pas perdu notre _temps_.

TOUCHSTONE.--Si fait, ma foi. Je regarde comme un _temps_ perdu celui
qu'on passe  entendre une si sotte chanson. Dieu soit avec vous! et
Dieu veuille amliorer vos voix!--Venez, Audrey.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Une autre partie de la fort.

LE VIEUX DUC, AMIENS, JACQUES, ORLANDO OLIVIER et CLIE.


LE VIEUX DUC.--Croyez-vous, Orlando, que le jeune homme puisse faire
tout ce qu'il a promis?

ORLANDO.--Tantt je le crois, et tantt je ne le crois pas, comme tous
ceux qui craignent en esprant, et qui en craignant esprent.

(Entrent Rosalinde, Sylvius, Phb.)

ROSALINDE.--Encore un peu de patience, pendant que je rpte notre
engagement. (_Au duc._) Vous dites que, si je vous amne votre
Rosalinde, vous la donnerez  Orlando que voici?

LE VIEUX DUC.--Oui, je le ferais, quand j'aurais des royaumes  donner
avec elle.

ROSALINDE, _ Orlando_.--Et vous dites que vous voulez d'elle quand je
ramnerai?

ORLANDO.--Oui, fuss-je le roi de tous les empires de la terre.

ROSALINDE, _ Phb_.--Vous dites que vous m'pouserez si j'y consens?

PHB.--Oui, duss-je mourir une heure aprs.

ROSALINDE.--Mais si vous refusez de m'pouser, vous donnerez-vous alors
 ce berger si fidle?

PHB.--Telle est la convention.

ROSALINDE, _ Sylvius_.--Vous dites que vous pouserez Phb si elle
veut vous accepter?

SYLVIUS.--Oui, quand ce serait la mme chose d'accepter Phb et la
mort.

ROSALINDE.--J'ai promis d'aplanir toutes ces difficults.--Duc, tenez
votre promesse de donner votre fille.--Et vous, Orlando, tenez votre
promesse de l'accepter.--Phb, tenez votre promesse de m'pouser, ou,
si vous me refusez, de vous unir  ce berger.--Sylvius, tenez votre
promesse d'pouser Phb, si elle me refuse.--Et je vous quitte 
l'instant pour rsoudre tous ces doutes.

(Rosalinde et Clie sortent.)

LE VIEUX DUC.--Ma mmoire me fait retrouver dans ce jeune berger
quelques traits frappants du visage de ma fille.

ORLANDO.--Seigneur, la premire fois que je l'ai vu, j'ai cru que
c'tait un frre de votre fille: mais, mon digne seigneur, ce jeune
homme est n dans ces bois; il a t instruit dans les lments de
beaucoup de sciences dangereuses, par son oncle, qu'il nous donne pour
tre un grand magicien cach dans l'enceinte de cette fort.

(Entrent Touchstone et Audrey.)

JACQUES.--Il y a srement un second dluge en l'air: et ces couples
viennent se rendre  l'arche! Voici une paire d'animaux trangers, qui,
dans toutes les langues, s'appellent des fous.

TOUCHSTONE.--Salut et compliments  tous!

JACQUES, _au duc_.--Mon bon seigneur, faites-lui accueil: c'est ce fou
que j'ai si souvent rencontr dans la fort; il jure qu'il a t jadis
homme de cour.

TOUCHSTONE.--Si quelqu'un en doute qu'il me soumette  l'preuve. J'ai
dans un menuet, j'ai cajol une dame, j'ai us de politique envers mon
ami, j'ai caress mon ennemi, j'ai ruin trois tailleurs, j'ai eu quatre
querelles, et j'ai t  la veille d'en vider une l'pe  la main.

JACQUES.--Et comment s'est-elle termine?

TOUCHSTONE.--Ma foi, nous nous sommes rencontrs, et nous avons trouv
que la querelle en tait  la _septime cause._

JACQUES.--Que voulez-vous dire par la _septime cause?_--Mon bon
seigneur, cet homme vous plat-il?

LE VIEUX DUC.--Il me plat beaucoup.

TOUCHSTONE.--Dieu vous en rcompense, monsieur! je dsire qu'il en soit
de mme de vous.--J'accours ici en hte, monsieur, au milieu de ces
couples de campagnards, pour jurer, et me parjurer; car le mariage
enchane, mais le sang brise ses noeuds. Une pauvre pucelle, monsieur,
un minois assez laid, monsieur; mais qui est  moi: une pauvre fantaisie
 moi, monsieur, de prendre ce dont personne autre ne veut. La riche
honntet se loge comme un avare, monsieur, dans une pauvre chaumire,
comme votre perle dans votre vilaine hutre.

LE VIEUX DUC.--Sur ma parole, il a la rpartie prompte et sentencieuse.

TOUCHSTONE.--Comme le trait que lance le fou et des discours de ce
genre, monsieur.

JACQUES.--Mais revenons  la _septime cause_. Comment avez-vous trouv
que la querelle allait en tre  la septime cause?

TOUCHSTONE.--Par un dmenti au septime degr.--Audrey, donnez  votre
corps un maintien plus dcent,--comme ceci, monsieur. Je dsapprouvai la
forme qu'un certain courtisan avait donne  sa barbe: il m'envoya dire
que si je ne trouvais pas sa barbe bien faite, il pensait, lui, qu'elle
tait trs-bien. C'est ce qu'on appelle une _rponse courtoise_. Si je
lui soutenais encore qu'elle tait mal coupe, il me rpondait, qu'il
l'avait coupe ainsi, parce que cela lui plaisait. C'est ce qu'on
appelle _le lardon modr_. Que si je prtendais encore qu'elle est mal
coupe, il me taxerait de manquer de jugement. C'est ce qu'on appelle la
_rplique grossire_. Si je persistais encore  dire qu'elle n'tait
pas bien coupe, il me rpondrait, _cela n'est pas vrai_. C'est ce qu'on
appelle la _riposte vaillante_. Si j'insistais encore  dire qu'elle
n'est pas bien coupe, il me dirait, que j'en ai menti. C'est ce
qu'on appelle la _riposte querelleuse_. Et ainsi jusqu'au _dmenti
conditionnel_, et au _dmenti direct_.

JACQUES.--Et combien de fois avez-vous dit que sa barbe tait mal faite?

TOUCHSTONE.--Je n'ai pas os dpasser _le dmenti conditionnel_, et lui
n'a pas os non plus me donner _le dmenti direct_; et comme cela, nous
avons mesur nos pes, et nous nous sommes spars.

JACQUES.--Pourriez-vous maintenant nommer, par ordre, les diffrentes
gradations d'un dmenti?

TOUCHSTONE.--Oh! monsieur, nous querellons d'aprs l'imprim[51],
suivant le livre; comme on a des livres pour les belles manires. Je
vais vous nommer les degrs d'un dmenti. Le premier est la Rponse
courtoise, le second le Lardon modr, le troisime la Rponse
grossire, le quatrime la Riposte vaillante, le cinquime la Riposte
querelleuse, le sixime le Dmenti conditionnel, et le septime le
Dmenti direct. Vous pouvez viter le duel  tous les degrs, except au
dmenti direct; et mme vous le pouvez encore dans ce cas, au moyen d'un
_si_. J'ai vu des affaires, o sept juges ensemble ne seraient pas venus
 bout d'arranger une querelle; et lorsque les deux adversaires venaient
 se rencontrer, l'un des deux s'avisait seulement d'un si; par exemple,
_si vous avez dit cela, moi j'ai dit cela_; et ils se donnaient une
poigne de main, et se juraient une amiti de frres. Votre _si_ est le
seul arbitre qui fasse la paix: il y a beaucoup de vertu dans le _si_!

[Note 51: Le pote se moque ici de la mode du duel en forme qui rgnait
de son temps, et il le fait avec beaucoup de gaiet, il ne pouvait la
traiter avec plus de mpris qu'en montrant un manant aussi bien instruit
dans les formes et les prliminaires du duel. Le livre auquel il fait
allusion ici est un trait fort ridicule d'un certain Vincentio Saviolo,
intitul: _De l'honneur et des querelles honorables,_ in-4, imprim
par Wolf, en 1594. La premire partie de ce trait porte: _Discours
trs-ncessaire  tous les cavaliers qui font cas de leur honneur,
concernant la manire de donner et de recevoir le dmenti, d'o
s'ensuivent le duel et le combat en diverses formes; et beaucoup
d'autres inconvnients faute de bien savoir la science de l'honneur, et
le juste sens des termes, qui sont ici expliqus_. Voici les titres des
chapitres.

I. Quelle est la raison pour laquelle la partie  qui on donne le
dmenti doit devenir l'agresseur au dfi, et de la nature des dmentis.

II. De la mthode et de la diversit des dmentis.

III. Du dmenti certain ou indirect.

IV. Des dmentis conditionnels, ou du dmenti circonstanciel.

V. Du dmenti en gnral.

VI. Du dmenti en particulier.

VII. Des dmentis fous.

VIII. Conclusion sur la manire d'arracher ou de rendre le dmenti; ou
la contradiction querelleuse.

Dans le chapitre du dmenti conditionnel, l'auteur dit, en parlant de
la particule _si_: Les dmentis conditionnels sont ceux qui sont donns
conditionnellement de cette manire: Si vous avez dit cela ou cela,
alors vous mentez. De ces sortes de dmentis, donns dans cette forme,
naissent souvent de grandes disputes, qui ne peuvent aboutir  une issue
dcide. L'auteur entend par l que les deux parties ne peuvent procder
 se couper la gorge, tant qu'il y a un _si_ entre deux. Voil pourquoi
Shakspeare fait dire  son paysan: J'ai vu des cas o sept juges
ensemble ne pouvaient parvenir  pacifier une querelle: mais lorsque
deux adversaires venaient  se joindre, l'un des deux ne faisait que
s'aviser d'un _si_, comme, _si vous avez dit cela, alors moi j'ai dit
cela_; et ils finissaient par se serrer la main et  tre amis comme
frres. Votre si est le seul juge de paix: il y a beaucoup de vertu dans
le _si_. Caranza tait encore un auteur qui a crit dans ce got-l sur
le duel, et dont on consultait l'autorit.]

JACQUES, _au duc_.--N'est-ce pas l, seigneur, un rare original? Il est
bon  tout, et cependant c'est un fou.

LE VIEUX DUC.--Sa folie lui sert comme un cheval de chasse  la
tonnelle; et sous son abri, il lance ses traits d'esprit.

(Entrent l'Hymen conduisant Rosalinde en habits de femme, et Clie. Une
musique douce.)

L'HYMEN _chante_.

  Il y a joie dans le ciel
  Quand les mortels sont d'accord,
  Et s'unissent entre eux.

  Bon duc, reois ta fille;
  L'hymen te l'amne du ciel,
  Oui, l'hymen te l'amne ici,
  Afin que tu unisses sa main
  A celle de l'homme dont elle porte le coeur dans son sein.

ROSALINDE, _au duc_.--Je me donne  vous, car je suis  vous. (_A
Orlando._) Je me donne  vous, car je suis  vous.

LE VIEUX DUC,  _Rosalinde_.--S'il y a quelque vrit dans la vue, vous
tes ma fille.

ORLANDO.--S'il y a quelque vrit dans la vue, vous tes ma Rosalinde.

PHB.--Si la vue et la forme sont fidles..., adieu mon amour.

ROSALINDE, _au duc_.--Je n'aurai plus de pre, si vous n'tes le mien.
(_A Orlando._) Je n'aurai point d'poux, si vous n'tes le mien. (_A
Phb._) Je n'pouserai pas d'autre femme que vous.

L'HYMEN.

    Silence. Oh! je dfends le dsordre
    C'est moi qui dois conclure
    Ces tranges vnements.
  Voici huit personnes qui doivent se prendre la main,
    Pour s'unir par les liens de l'hymen,
    Si la vrit est la vrit.

(A Orlando et Rosalinde.)

    Aucun obstacle ne pourra vous sparer.

(A Olivier et Clie.)

    Vos deux coeurs ne sont qu'un coeur.

(A Phb.)

    Vous, cdez  son amour,

(Montrant Sylvius.)

    Ou prenez une femme pour poux.

(A Touchstone et Audrey.)

    Vous tes certainement l'un pour l'autre,
    Comme l'hiver est uni au mauvais temps.

(A tous.)

  Pendant que nous chantons un hymne nuptial
  Nourrissez-vous de questions et de rponses
  Afin que la raison diminue l'tonnement
  Que vous causent cette rencontre et cette conclusion.

CHANSON.

  Le mariage est la couronne de l'auguste Junon.
  Lien cleste de la table et du lit,
  C'est _l'hymen_ qui peuple les cits,
  Que le mariage soit donc honor.
  Honneur, honneur et renom
  A l'hymen, dieu des cits!

LE VIEUX DUC,  _Clie_.--O ma chre nice, tu es la bienvenue, tu es
aussi bienvenue que ma fille mme.

PHB, _ Sylvius_.--Je ne retirerai pas ma parole: de ce moment tu es 
moi. Ta fidlit te donne mon amour.

(Entre Jacques des Bois.)

JACQUES DES BOIS, _au duc_.--Daignez m'accorder audience un moment.--Je
suis le second fils du vieux chevalier Rowland, et voici les nouvelles
que j'apporte  cette illustre assemble.--Le duc Frdric, entendant
raconter tous les jours combien de personnes d'un grand mrite se
rendaient  cette fort, avait lev une forte arme: il marchait
lui-mme  la tte de ses troupes, rsolu de s'emparer ici de son frre,
et de le passer au fil de l'pe; et dj il approchait des limites de
ce bois sauvage: mais l, il a rencontr un vieux religieux qui, aprs
quelques moments d'entretien, l'a fait renoncer  son entreprise et au
monde. Il a lgu sa couronne au frre qu'il avait banni, et a restitu
 ceux qui l'avaient suivi dans son exil tous leurs domaines. J'engage
ma vie sur la vrit de ce rcit.

LE VIEUX DUC.--Soyez le bienvenu, jeune homme. Vous offrez _un_ beau
prsent de noces  vos deux frres;  l'un, le patrimoine dont on
l'avait dpouill, et  l'autre, un pays tout entier, un puissant duch.
Mais, d'abord, achevons dans cette fort l'ouvrage que nous y avons si
bien commenc et si heureusement amen  bien, et, aprs, chacun des
heureux compagnons qui ont support ici avec nous tant de rudes jours et
de nuits partagera l'avantage de la fortune que nous retrouvons, selon
la mesure de sa condition. En attendant, oublions cette dignit
qui vient de nous cheoir, et livrons-nous  nos divertissements
rustiques.--Jouez, musiciens. Et vous maris et maries, suivez la
mesure de la musique, puisque votre mesure de joie est comble.

JACQUES, _ Jacques des Bois_.--Monsieur, avec votre permission, si je
vous ai bien entendu, le duc a embrass la vie religieuse, et rejet
avec ddain le faste des cours?

JACQUES DES BOIS.--Oui, monsieur.

JACQUES.--Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup  apprendre et 
profiter avec ces convertis. (_Au duc._) Je vous lgue,  vous, vos
anciennes dignits: votre patience et vos vertus les mritent. (_A
Orlando._) A vous, l'amour que mrite votre foi sincre. (_A Olivier._)
A vous, vos terres, la tendresse d'une pouse, et des allis illustres.
(_A Sylvius._) A vous, un lit longtemps attendu et bien mrit. (_A
Touchstone._) Et vous, je vous lgue les disputes; car vous n'avez, pour
votre voyage d'amour, de provisions que pour deux mois.--Ainsi, allez 
vos plaisirs. Pour moi, il m'en faut d'autres que celui de la danse.

LE VIEUX DUC.--Arrte, Jacques; reste avec nous.

JACQUES.--Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-temps. J'irai
vous attendre dans votre grotte abandonne, pour savoir ce que vous
voulez.

(Il sort.)

LE VIEUX DUC, _aux musiciens_.--Poursuivez, poursuivez; nous allons
commencer cette crmonie, comme nous avons la confiance qu'elle se
terminera, dans les transports d'une joie pure.

(Danse.)


PILOGUE.

ROSALINDE--Vous n'avez pas coutume de voir _l'pilogue_ habill en
femme, mais cela n'est pas plus mal sant, que de voir le Prologue en
habit d'homme. Si le proverbe est vrai, que le bon vin n'a pas besoin
d'enseigne, il est galement vrai qu'une bonne pice n'a pas besoin
d'pilogue. Cependant on annonce le bon vin par de bonnes enseignes; et
les bonnes pices paraissent encore meilleures avec le secours de bons
pilogues. Dans quelle position embarrassante suis-je donc place, moi
qui ne suis point un bon pilogue, et qui ne peux pas non plus vous
captiver en faveur d'une bonne pice? Je ne suis point quipe en
mendiant; il ne me conviendrait donc pas de vous supplier: le seul parti
qui me reste est d'user de conjurations, et je vais commencer par les
femmes.--Femmes, je vous somme, par l'amour que vous portez aux hommes,
d'approuver dans cette pice tout ce qui leur en plat. Et vous, hommes,
je vous somme, au nom de l'amour que vous portez aux femmes (car je
m'aperois  votre sourire qu'aucun de vous ne les dteste), d'approuver
de cette pice ce qui en plat aux dames; en sorte qu'entre elles et
vous, la pice ait du succs. Si j'tais une femme, j'embrasserais
tous ceux qui, parmi vous, auraient des barbes qui me plairaient, des
physionomies  mon got et des haleines qui ne me rebuteraient pas; et
je suis sr que tous ceux d'entre vous qui ont de belles barbes,
des figures agrables et de douces haleines, ne manqueront pas, en
reconnaissance de mon offre gracieuse, de me dire adieu, quand je vous
ferai la rvrence.

(Tous sortent.)


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of Project Gutenberg's Comme il vous plaira, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA ***

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