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+The Project Gutenberg EBook of La cathédrale de Strasbourg pendant la
+Révolution. (1789-1802), by Rodolphe Reuss
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802)
+
+Author: Rodolphe Reuss
+
+Release Date: April 9, 2006 [EBook #18133]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG ***
+
+
+
+
+Produced by R. Cedron, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net
+
+
+
+
+
+
+
+ LA
+ CATHÉDRALE DE STRASBOURG
+ PENDANT LA RÉVOLUTION
+
+
+
+ Études sur l'histoire politique et religieuse
+ de l'Alsace
+
+ (1789-1802)
+
+
+
+ PAR
+
+ RODOLPHE REUSS
+
+ 1888
+
+
+
+ PRÉFACE.
+
+
+La plupart de nos lecteurs connaissent, au moins dans ses traits
+généraux, l'histoire des édifices religieux de Strasbourg pendant la
+crise révolutionnaire. Changés en magasins de fourrages, en ateliers
+militaires, voire même en étables, après la suppression du culte, ils
+furent tous plus ou moins maltraités par l'administration terroriste et
+ses adhérents, de 1793 à 1794. Ornements extérieurs, vitraux, pierres
+tombales, inscriptions funéraires, mobilier d'église, furent enlevés
+ou détruits, là où ne se trouva point quelque citoyen habile et
+courageux, pour empêcher, du moins partiellement, ces actes de violence
+et de profanation. La cathédrale devait être tout naturellement
+exposée, plus que toute autre église, à des attentats de ce genre.
+Le sort de cet édifice pendant la durée de la Révolution n'est pas
+inconnu, sans doute, le récit des scènes tour-à-tour émouvantes
+et tumultueuses, dont il fut alors le théâtre, a été sommairement
+retracé dans la plupart des descriptions archéologiques consacrées
+à ce monument de l'art, depuis un demi-siècle et plus. Mais notre
+cathédrale est si chère à tout enfant de Strasbourg, quelles que
+soient du reste ses opinions politiques et religieuses, elle tient
+une si grande place dans ses impressions artistiques et ses souvenirs
+d'enfance, qu'on ne verra pas sans quelque intérêt, je l'espère, un
+tableau plus étendu des événements qui se rapportent, de près ou de
+loin, à son histoire d'alors.
+
+Ce sera retracer d'ailleurs en même temps quelques-unes des pages les
+plus instructives et les plus curieuses de l'histoire générale de
+Strasbourg, pendant cette période si troublée de son existence. On
+connaît la lutte acharnée qui suivit partout la promulgation de la
+malencontreuse Constitution civile du clergé. En Alsace, comme dans
+les autres provinces du royaume, l'antagonisme entre les prêtres
+réfractaires et les prêtres assermentés vint compliquer la situation
+politique, déjà si tendue, et contribua, plus que tout le reste, à
+faire dévier la Révolution. Cette lutte, encore aujourd'hui peu connue
+dans ses détails, se rattache d'une façon trop intime à l'histoire
+matérielle et morale de la cathédrale, pour que nous puissions nous
+dispenser de la raconter ici. Elle forme le prologue douloureux du
+drame terroriste de 1793, et nous arriverons par elle aux saturnales
+qui suivirent l'écrasement et la disparition, au moins momentanée,
+des deux partis prétendant également représenter l'Eglise catholique.
+Quand une fois le préposé constitutionnel du diocèse du Bas-Rhin eut
+dû suivre dans la retraite le fastueux prince-évêque mis au ban de
+la Nation, la cathédrale s'appela bientôt le Temple de la Raison, sans
+que, pour cela, l'auguste déesse y vint élire domicile. Quelques jours
+avant la chute de Robespierre, un nouveau baptême en fit le sanctuaire
+de l'Etre Suprême et ce n'est que six ans plus tard, dans la dernière
+année du XVIIIe siècle, que la basilique du moyen âge redevint une
+église chrétienne.
+
+Les deux dates de 1789 à 1802 nous fourniront donc les limites
+extrêmes du cadre de ces nouvelles causeries strasbourgeoises, pour
+lesquelles j'ose réclamer un peu de la bienveillance que le public
+a bien voulu montrer à ses devancières. Fidèle au système suivi
+jusqu'ici, nous nous efforcerons, cette fois encore, de ne pas charger
+ces pages d'une érudition fatigante, sans nous écarter en rien de la
+plus scrupuleuse exactitude dans les détails de notre récit. Il sera
+basé tout entier sur les sources authentiques qui existent en si
+grand nombre pour l'histoire de cette époque. Nous avons utilisé
+les procès-verbaux manuscrits des Conseils de la Commune, ceux de la
+_Société des Amis de la Révolution_, que la Bibliothèque municipale
+possède en partie, les milliers de brochures et de feuilles volantes,
+qui inondèrent notre ville de 1789 à 1795, et parlèrent à notre
+population, si paisible en général, le langage de toutes les passions,
+au nom de tous les partis. Nous tenons à signaler en particulier les
+renseignements puisés dans les papiers de feu M. Louis Schnéegans,
+le savant conservateur des archives municipales, mort il y a bientôt
+trente ans. M. L. Schnéegans avait voué un vrai culte à notre
+cathédrale, et son ambition suprême était de lui consacrer une oeuvre
+définitive, basée sur tous les documents originaux encore accessibles
+et qui nous aurait fait assister au développement graduel de cette
+création magistrale à travers les âges. Pendant vingt ans il fouilla
+sans relâche les dépôts publics et les collections particulières,
+entassant avec une activité fièvreuse des matériaux toujours plus
+nombreux. Puis la mort vint et l'enleva avant même qu'il eût pu
+commencer l'ouvrage qui lui tenait à coeur. Ses papiers, légués à la
+Bibliothèque de la Ville par sa veuve, témoignent seuls aujourd'hui de
+ce long et fatigant labeur. C'est en les mettant en ordre naguère, en
+y retrouvant les extraits des pièces officielles de l'époque de la
+Terreur, que l'idée nous est venue de traiter cette matière tout en
+élargissant notre cadre, et c'est un devoir pour nous de payer ici
+notre tribut de reconnaissance à la mémoire du défunt.
+
+Un mot encore, avant de terminer cette courte préface. Nous ne saurions
+nous flatter de contenter tout le monde, en entrant dans le vif de
+notre sujet et en traitant avec certains détails des questions aussi
+délicates que celles que nous rencontrerons sur notre chemin. La
+Révolution est trop près de nous, ou plutôt, tous, tant que nous
+sommes, que nous le voulions ou non, nous sommes encore trop plongés
+dans le grand courant historique, né de 1789, pour que les idées
+et les impressions si contradictoires d'alors ne soient pas toujours
+vivantes parmi nous. Toutes les émotions, douces ou violentes,
+par lesquelles ont passé nos grands-pères, tous les sentiments
+d'enthousiasme, de haine ou d'effroi qu'ils ont ressentis au spectacle
+des scènes que nous allons voir ensemble, vibrent encore dans nos
+âmes, et les malheurs communs eux-mêmes n'ont pu faire disparaître
+encore chez tous cet antagonisme bientôt séculaire. Je dois donc
+forcément me résigner à choquer une partie de mes lecteurs, soit
+en jugeant autrement certains hommes et leurs actions, soit en
+n'appréciant pas comme eux certains événements historiques.
+Peut-être même aurai-je le malheur de mécontenter à la fois
+les partisans de l'ancien régime et ceux des idées nouvelles, les
+adhérents de l'unité catholique et ceux de la libre pensée, en
+m'efforçant de rester équitable pour les uns et pour les autres. Je
+tâcherai du moins de ne froisser, de parti pris, aucune conviction
+sincère, et de ne jamais oublier qu'il y a sans doute parmi mes
+lecteurs plus d'un descendant des personnages qui figureront dans mon
+récit. Mais je revendique en même temps pour moi le droit le plus
+évident de l'historien, celui de signaler avec franchise les erreurs
+et les fautes du passé, d'autant que c'est le seul moyen parfois d'en
+empêcher le retour. On voudra donc bien m'accorder à l'occasion
+le bénéfice de cette parole bien connue d'un orateur célèbre:
+"L'histoire doit des égards aux vivants; elle ne doit aux morts que
+la vérité!"
+
+
+
+
+ NOTES
+ POUR SERVIR A L'HISTOIRE
+ DE LA
+ Cathédrale de Strasbourg
+ pendant la Révolution.
+
+
+
+
+ I.
+
+
+Au moment où s'ouvrait l'année 1789, la Cathédrale de Strasbourg,
+autour de laquelle allaient s'engager tant de compétitions, puis des
+luttes si violentes, semblait devoir jouir en toute tranquillité des
+hommages que les touristes de l'Europe entière venaient payer à ses
+splendeurs. Jamais ses visiteurs n'avaient été plus nombreux, ainsi
+que l'attestent encore tant de noms, obscurs ou connus, gravés avec
+plus ou moins d'art sur les pierres mêmes du vieil édifice. Il avait
+été débarrassé depuis peu des misérables échoppes et boutiques,
+groupées autour de sa base et que nous représentent les gravures du
+dix-huitième siècle. L'architecte de la Cathédrale, Jean-Georges
+Goetz, les avait remplacées par ces arcades néo-gothiques, d'un goût
+remarquablement pur pour l'époque, qui lui forment encore aujourd'hui
+comme une ceinture. On l'avait enlaidie, par contre, il faut bien
+l'avouer, en dressant sur la plate-forme cette lourde et massive demeure
+des gardiens, que cent ans d'existence n'ont pas rendue plus attrayante
+à nos yeux. Fière de ses richesses artistiques, elle l'était
+plus encore de ses richesses matérielles et du nombreux et brillant
+état-major ecclésiastique groupé dans son choeur et tout autour de
+ses autels.
+
+Dans cette France de l'ancien régime, où foisonnaient les grands noms
+nobiliaires, il n'y avait point de chapitre qui pût rivaliser, même de
+loin, avec celui de l'Eglise Cathédrale de Strasbourg. Son chef
+était à la fois prince de la très sainte Eglise romaine et prince
+du Saint-Empire romain-germanique. Il avait été grand-aumônier de
+France, ambassadeur à Vienne, et, malgré les révélations fâcheuses
+du procès du Collier, le dernier des Rohan qui ait porté la mître
+strasbourgeoise, continuait à tenir le premier rang dans la province.
+Autour de lui venaient se ranger vingt-quatre prélats, chanoines
+capitulaires ou domiciliaires, presque tous princes, soit en France,
+soit en Allemagne, ou du moins comtes du Saint-Empire. Trois Rohan,
+quatre Hohenlohe, un Croy, un La Trémoille s'y rencontraient avec
+deux Truchsess, six Koenigsegg et quatre princes ou comtes de Salm. Les
+autres stalles capitulaires étaient vacantes en 1789 et ne devaient
+plus être occupées.
+
+Au-dessous de ces grands seigneurs, richement dotés et splendidement
+logés pour la plupart, se trouvaient les vingt prébendiers
+bénéficiaires du Grand-Choeur, le personnel de la maîtrise, le
+clergé séculier, attaché à la paroisse de Saint-Laurent et toute une
+série de fonctionnaires ecclésiastiques accessoires. Privilégiés
+de l'ordre des choses existant, ils devaient perdre forcément à tout
+changement politique ou social. Aussi ne pouvaient-ils être qu'hostiles
+aux idées nouvelles qui allaient enfin bouleverser l'Etat, après
+avoir, depuis longtemps déjà, travaillé les esprits. Dès l'aurore
+de la Révolution, c'est à l'ombre de la Cathédrale que viennent
+se grouper les éléments de résistance et ce que nous appellerions
+aujourd'hui le parti réactionnaire.
+
+Une ordonnance royale avait convoqué, le 7 février 1789, les
+différents ordres en Alsace afin de nommer leurs députés respectifs
+aux Etats-Généraux de Versailles. Le 10 mars suivant, le Magistrat de
+Strasbourg prenait un arrêté qui fixait la nomination des électeurs
+primaires de la ville au 18 de ce mois et prescrivait en même temps de
+donner lecture de ce long document au prône du dimanche, 15 mars, afin
+que nul des citoyens ou habitants de la cité ne pût en ignorer.
+C'est donc à cette date du 15 mars 1789 que commence, à vrai dire,
+l'histoire de la Cathédrale pendant la période révolutionnaire,
+et que sous ses voûtes retentirent pour la première fois des
+déclarations d'ordre politique, bien différentes de celles qui
+venaient les frapper d'ordinaire. Le 18 mars suivant, les vieilles
+cloches, qui jadis appelaient, au début de chaque année, la
+bourgeoisie de la petite République au _Schwoertag_ traditionnel,
+convoquèrent pour la première fois les citoyens au scrutin général
+de la nation française.
+
+Avant même que les _représentants_ de la bourgeoisie de Strasbourg,
+élus en ce jour, eussent nommé, dans un second scrutin, les deux
+députés de la ville, à la date du 8 avril, le prince-évêque avait
+vu sortir, lui aussi, son nom de l'urne électorale. Dans l'assemblée
+du clergé des districts réunis de Wissembourg et de Haguenau, le
+cardinal de Rohan avait été choisi comme l'un des députés de cet
+ordre. Sans doute il ne se souciait point alors de reparaître à la
+cour, ou plutôt il craignait que Louis XVI ne voulût point reprendre
+l'ordre d'exil qu'il lui avait intimé quelques années auparavant.
+Il refusa donc de quitter son fastueux palais de Saverne, et c'est son
+grand-vicaire, l'abbé d'Eymar, qui fut nommé à sa place et joua plus
+tard, comme nous le verrons, un rôle assez actif parmi les _droitiers_
+de la Constituante.
+
+Nous n'avons rien trouvé dans nos sources qui nous permette de
+rattacher, de près ou de loin, l'histoire spéciale de la Cathédrale
+à celle des événements qui se déroulèrent d'une façon si
+vertigineuse, dans les mois qui suivirent, sous les yeux de l'Europe
+étonnée, soit à Paris, soit à Versailles, et dont le contre-coup
+se fit rapidement sentir à Strasbourg. L'illumination spontanée d'une
+partie de la ville, dans la soirée du 18 juillet, quand arriva la
+nouvelle de la prise de la Bastille, ne s'étendit pas, naturellement,
+aux édifices publics, et bien qu'elle "dût être générale ès
+jours suivants", comme le dit Rochambeau dans ses Mémoires, rien ne
+prouve qu'on ait trouvé le temps de garnir la tour de ses lumignons
+traditionnels avant le soulèvement de la populace et le sac de
+l'Hôtel-de-Ville (19-21 juillet 1789), qui portèrent un instant le
+désordre des esprits à leur comble. L'émeute militaire de la garnison
+de Strasbourg, qui vint se greffer d'une manière inattendue sur ces
+premiers troubles, dès le début du mois suivant, la nouvelle des
+décisions de l'Assemblée Nationale prises dans la nuit fameuse du 4
+août, poussèrent, on le sait, l'ancien Magistrat à se démettre de
+ses fonctions et à remettre le pouvoir aux _représentants_ élus de la
+bourgeoisie. Ceux-ci, désireux de réformes, mais voulant ménager les
+transitions, formèrent un Magistrat intérimaire, composé de citoyens
+ayant la confiance générale, et qui devait rester en fonctions
+jusqu'au règlement définitif de la constitution municipale.
+
+Jusqu'à ce moment la concorde avait été à peu près générale dans
+les rangs de la population strasbourgeoise. Si la misère trop réelle
+des classes pauvres; si les excitations de certains agents secrets,
+encore mal connus aujourd'hui, avaient amené des désordres
+regrettables, la grande masse de la bourgeoisie urbaine, ralliée
+autour de ses représentants librement choisis au mois de mars, s'était
+prononcée, d'une part, pour l'abolition du gouvernement de l'oligarchie
+patricienne, mais n'entendait pas renoncer non plus à certains de
+ses privilèges, à une situation particulière au sein de la nation
+française. Par suite de l'abolition de tous les droits féodaux, cette
+situation devait forcément se modifier. L'extension de plus en plus
+grande donnée par la majorité de l'Assemblée Nationale aux décrets
+du 4 août tendait à priver la ville de Strasbourg de tous les droits
+et revenus régaliens de son petit territoire et à bouleverser de fond
+en comble non seulement l'administration de nos finances, mais encore
+son organisation judiciaire, ecclésiastique et politique tout entière.
+Il ne pouvait convenir aux chefs nouveaux de la cité, désignés par
+la confiance publique, de délaisser, sans effort pour le sauver,
+le dépôt des franchises séculaires héritées de leurs pères. La
+correspondance du Magistrat avec MM. Schwendt et de Türckheim, nos
+députés à Versailles, nous montre en effet qu'ils ne faillirent
+point à cette tâche. Le 1er octobre 1789 ils votèrent même une
+_Déclaration de la ville de Strasbourg_ à la Constituante, qu'on peut
+regarder comme les dernières paroles de la "ci-devant République
+souveraine". Le Magistrat y déclarait "renoncer avec empressement
+à tous ceux de ses droits dont il croit le sacrifice utile à
+l'Etat", mais faire ses réserves les plus claires et les plus
+précises au sujet des autres, et il demandait en concluant que la
+"prospérité d'une des parties du territoire national ne fût
+pas sacrifiée à l'apparence d'une amélioration et à un système
+d'uniformité".
+
+Ces doléances, qui donnèrent lieu, selon Schwendt, à "un peu de
+murmure" quand on les résuma, selon l'usage parlementaire d'alors,
+devant la Constituante, étaient assurément, à ce moment précis de
+notre histoire locale, l'expression sincère de l'opinion professée
+par l'immense majorité des _bourgeois_ de la ville. Mais elles ne
+répondaient nullement, par contre, aux sentiments du grand nombre des
+_habitants_ non admis au droit de bourgeoisie, qui formaient alors une
+partie notable de la société strasbourgeoise. Cet élément, plus
+spécialement français de la population, composé de fonctionnaires
+royaux, d'officiers, de professeurs, d'artistes, de commerçants,
+n'avait rien à perdre et tout à gagner à la chute définitive de
+l'ancien régime local. Ce n'était donc pas une réforme, mais une
+révolution complète qu'il appelait de ses voeux. Comme ce groupe
+comptait bon nombre d'esprits distingués, des parleurs diserts, des
+hommes actifs et remuants, comme il répondait d'ailleurs aux tendances
+du jour, il sut s'emparer peu à peu d'une partie de l'opinion
+publique, grâce à la presse, grâce à la _Société des Amis de
+la Révolution_, qu'il fonda d'abord à lui seul. Puis, gagnant des
+adhérents chaque jour plus nombreux dans les couches populaires de
+langue allemande, également tenues à l'écart et sans influence, il
+forma comme une _gauche_ militante à côté, puis en face de la
+masse plus calme de la haute et moyenne bourgeoisie, libérale et
+conservatrice à la fois.
+
+Presque au même moment s'opérait une scission analogue eu sens
+opposé. Parmi les grands propriétaires terriens, les princes
+étrangers possessionnés en Alsace, qui venaient protester l'un après
+l'autre contre une interprétation trop large des décrets du 4 août,
+il y avait un groupe tout particulièrement menacé, le clergé, dont
+les biens avaient en Alsace une étendue si considérable. Pour les
+seigneurs ecclésiastiques la négation de leurs droits seigneuriaux
+n'était pas seulement une perte grave, mais la ruine à peu près
+complète. Quand on regarde sur une carte d'Alsace de ce temps
+l'étendue des territoires du prince-évêque de Strasbourg et du
+prince-évêque de Spire, du Grand-Chapitre, des abbayes de Marmoutier
+et de Neubourg, des chapitres de Murbach et de Neuwiller, sans compter
+des seigneuries de moindre importance; on comprend l'anxiété profonde
+qui travaillait le haut clergé de la province. Il était évident,
+alors déjà, que la Constituante finirait par prendre une décision
+radicale pour parer à la banqueroute, et que les biens du clergé
+seraient employés à combler le gouffre béant, sauf à dédommager, le
+plus modestement possible, les usufruitiers de ces immenses richesses.
+Cette perspective, si tourmentante pour tout le clergé français,
+devait particulièrement émouvoir le monde ecclésiastique d'Alsace.
+
+A Strasbourg, où la présence d'une nombreuse population protestante
+avait tenu de tout temps en éveil le sentiment catholique, où
+d'incessantes immigrations, habilement favorisées, et des conversions
+nombreuses avaient réussi à faire prédominer le culte romain, banni
+jusqu'en 1681, sur l'ancienne bourgeoisie luthérienne, ces sentiments
+de crainte et de mécontentement, faciles à comprendre, étaient
+partagés par un grand nombre d'habitants. On n'a qu'à parcourir l'un
+des petits _Almanachs d'Alsace_ d'avant 1789, pour se rendre compte
+du grand nombre de fonctionnaires judiciaires, financiers et
+ecclésiastiques, attachés et vivant du clergé, qui se trouvaient
+alors à Strasbourg. Ils avaient jusqu'ici laissé passer sans
+se révolter le mouvement politique qui entraînait les esprits;
+quelques-uns même s'y étaient associés avec un enthousiasme un peu
+naïf, mais assurément sincère. Mais quand ils virent se dessiner
+à l'horizon ce qu'ils regardaient comme une spoliation de l'Eglise,
+l'indifférence des uns, la sympathie des autres s'évanouirent. Des
+sentiments hostiles commencèrent à se glisser dans les coeurs et à
+y faire lever les premiers germes d'une dissidence que nous verrons
+s'affirmer plus tard. Et c'est ainsi que, dès la fin de 1789, nous
+voyons se dessiner, vaguement encore, mais déjà perceptibles pour
+l'observateur attentif, trois groupes distincts dans la population de
+Strasbourg. Jouant pour le moment le rôle le plus en évidence, nous
+trouvons d'abord le gros de la bourgeoisie protestante et catholique,
+sincèrement libérale, aux aspirations humanitaires et réformatrices,
+mais non encore entièrement décidée à s'absorber entièrement, à
+se perdre joyeusement dans l'unité constitutionnelle de la France
+de demain. A côté de lui, plus à gauche, le groupe de plus en
+plus nombreux des Français de l'intérieur, des enthousiastes, des
+impatients, des politiques ambitieux au flair subtil, attirant à
+lui les couches populaires, comprimées jusqu'ici par le régime
+oligarchique, et visant avant tout à ce but désiré. Vers la droite
+enfin, un troisième groupe, presque exclusivement catholique, se
+méfiant dès lors de toute proposition novatrice et chez lequel les
+atteintes portées à la propriété ecclésiastique allumaient déjà
+bien des colères, que les questions religieuses proprement dites
+allaient singulièrement aviver l'année suivante.
+
+
+
+
+ II.
+
+
+Il a pu sembler à quelques-uns de nos lecteurs que cet exposé
+général de la situation des esprits à Strasbourg, nous entraînait
+bien loin de la Cathédrale et de notre sujet plus restreint. Mais ils
+comprendront bientôt, j'espère, que cet aperçu, résumé dans les
+limites du possible, était nécessaire pour les orienter sur ce qui
+va suivre. Si l'on ne parvenait à se rendre nettement compte des
+dispositions morales de la population strasbourgeoise, dès le début
+de la crise, tout le cours subséquent de la Révolution dans nos
+murs risquerait fort de rester une énigme ou de donner naissance à
+d'étranges malentendus.
+
+Le prince Louis de Rohan, l'un des plus menacés, il est vrai, puisqu'il
+avait sept cent mille livres de rente à perdre, fut aussi l'un des
+premiers à se rendre compte de la gravité du danger. On se rappelle
+qu'il avait refusé d'abord de siéger à la Constituante. Quand il vit
+que l'Assemblée Nationale entamait sérieusement la discussion sur les
+moyens de combler le déficit, il profita de la mort de l'abbé Louis,
+l'un des députés du clergé alsacien, pour se faire envoyer à
+sa place à Versailles. Il y parut dans la séance du 12 septembre,
+s'excusant sur sa mauvaise santé d'avoir tant tardé à paraître
+à son poste et faisant l'éloge du patriotisme de ses collègues; il
+prêta même avec une bonne grâce parfaite le serment civique, exigé
+des députés. Mais il ne lui servit à rien d'avoir "énoncé son
+hommage et son respect", comme Schwendt l'écrivait le lendemain au
+Magistrat de Strasbourg, et ce n'est pas de pareilles démonstrations
+qui pouvaient détourner la majorité de l'Assemblée du vote final du
+2 novembre, qui mettait les biens du clergé à la disposition de la
+Nation. A partir de ce moment le cardinal se retourne franchement vers
+la droite et devient bientôt l'un des plus fougueux, comme l'un
+des plus directement intéressés parmi les protestataires, qui font
+entendre à Versailles leurs doléances contre cette mesure radicale.
+Pour un temps les récriminations bruyantes du prince-évêque s'y
+mêlèrent aux plaintes plus discrètes de la ville de Strasbourg. Car,
+en novembre encore, nous voyons M. Schwendt, l'un de nos députés, se
+débattre contre les décisions du Comité féodal de l'Assemblée et
+tâcher de persuader à ses collègues qu'il fallait laisser au
+moins certains de leurs droits exceptionnels à ses commettants. Il
+s'appuyait, nous dit-il, dans cette discussion, bientôt oiseuse, "sur
+les motifs énoncés également par M. le cardinal de Rohan, fortifiés
+encore par notre capitulation particulière."
+
+Mais il était trop tard pour qu'on pût s'arrêter à des
+considérations de ce genre. Surtout après les tristes journées du 5
+et 6 octobre, après la translation forcée de la famille royale dans la
+capitale, où les députés de la nation s'installèrent à sa suite,
+il n'y avait rien à espérer désormais pour le maintien des droits
+historiques qui choquaient l'esprit géométrique de la Constituante.
+On y était résolu à "ne pas se relâcher sur la rigueur des
+principes", comme l'écrivait M. Schwendt, et son collègue, M. de
+Türckheim, l'avait si bien compris, qu'il donna sa démission, sous
+prétexte de maladie, mais en réalité pour ne pas assister, le coeur
+brisé, à la chute définitive du vieux régime strasbourgeois qui
+l'avait vu naître et dont il fut l'un des derniers et plus honorables
+représentants. Il avait raison; au point où en était la Révolution
+française, c'était une illusion de croire que quelques articles du
+traité de Munster ou de la capitulation de 1681 empêcheraient les
+conséquences logiques des postulats de la raison pure, auxquels
+l'Assemblée constituante dut ses plus beaux élans civiques, mais aussi
+ses fautes politiques les plus déplorables.
+
+Bientôt cependant la différence d'attitude s'accentua; les autorités
+municipales, contenues, dirigées, calmées par l'habile commissaire du
+roi, Frédéric de Dietrich, que ses goûts, son ambition légitime, ses
+talents naturels poussaient du côté des novateurs, se résignèrent
+peu à peu au cataclysme inévitable. Le clergé, au contraire, auquel
+manquait une influence modératrice pareille, éleva de plus en plus la
+voix, ce qui n'était pas le moyen de se faire écouter de bonne grâce.
+Qu'on lise plutôt ce que disait le Grand-Chapitre de la Cathédrale
+dans un mémoire, imprimé chez Levrault, avant la translation même
+de la Constituante à Paris. Après avoir rappelé aux législateurs de
+Versailles que "le respect des propriétés était une des premières
+lois que l'auguste assemblée a prononcé", et que "privé de
+ses dîmes, de ses droits seigneuriaux, le Grand-Chapitre serait
+anéanti", le document déclarait que cette ruine "se ferait
+amèrement sentir au grand nombre de familles qui doivent leur existence
+ou leur bien-être à la magnificence des seigneurs qui le composent."
+Il ajoutait encore qu'il "serait impossible que le culte divin se
+fît dorénavant avec la magnificence imposante que les étrangers ont
+toujours admirée." Si de pareils arguments n'étaient pas de nature
+à faire grande impression sur les jansénistes et les voltairiens de la
+majorité de l'Assemblée nationale, elle devait ressentir d'autant plus
+vivement la menace qui se cachait sous les formes polies du mémoire.
+"Le Prince-Evêque, y lisait-on, et le Grand-Chapitre de la ville de
+Strasbourg se sont soumis volontairement au roi; ils l'ont reconnu
+pour souverain seigneur et protecteur, _à condition que la France les
+maintiendra dans leurs droits, leurs privilèges, leurs propriétés._
+Sa Majesté le leur a promis. _Les puissances étrangères ont garanti
+l'inviolabilité de ce pacte_..." Ce n'était qu'une figure de
+rhétorique sans conséquence, que l'affirmation dans une phrase
+finale, de la confiance du Grand-Chapitre en la "sagesse et la sainte
+équité" de l'Assemblée, qu'elle se hâterait de prouver par ses
+actes "_aux puissances garantes_" et à la France elle-même"[1].
+
+[Note 1: _Pour le Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg_.
+Strasb., Levrault, 1789, 4 pages in-4°.]
+
+Plus tard, alors qu'on eut quelque peu perdu l'espoir d'intimider
+l'Assemblée Nationale, on essaya de la gagner. Le 30 novembre, un
+grand nombre de dignitaires du clergé diocésain se réunissaient à
+Strasbourg pour signer, d'accord avec son chef, une déclaration portant
+abandon au trésor royal de la moitié des revenus d'une année
+entière au nom de l'Eglise d'Alsace, à condition que la Constituante
+confirmerait ses droits et privilèges. Cette démarche, appuyée par
+des centaines de signatures, eut naturellement aussi peu de succès que
+la première [2].
+
+[Note 2: Réclamations et protestations du Clergé du diocèse de
+Strasbourg et de celui de toute la Basse-Alsace. S. 1. 1790, in-18.]
+
+On pense bien que des délibérations de ce genre et des documents
+pareils provoquaient une émotion passablement vive dans la population
+strasbourgeoise. Si c'était là le langage des pièces officielles, sur
+quel ton ne devait-on pas parler dans les _poêles_ des tribus, dans les
+cafés et les tavernes? A coup sûr, l'attitude du clergé, comme celle
+plus calme du Magistrat, y suscitaient des attaques fort vives et des
+applaudissements non moins énergiques. La liberté de presse, quoique
+existant de fait, était alors encore une conquête trop récente pour
+que nous puissions suivre, à ce moment déjà, par les journaux locaux
+et les feuilles volantes, les fluctuations de l'opinion publique. Ce
+n'est que quelques mois plus tard que commence la véritable bataille
+et l'éclosion de ces innombrables pièces de tout genre qui font le
+bonheur et plus souvent encore le désespoir du collectionneur et
+de l'historien. Nous pouvons deviner cependant que le clergé
+strasbourgeois ne négligea rien pour se concilier l'opinion publique.
+C'est ainsi qu'au moment où s'accentuait le débat sur les biens
+ecclésiastiques, nous voyons paraître dans les journaux un _Avis aux
+pères de famille,_ émanant de la maîtrise des enfants de choeur de
+la Cathédrale. Il annonçait l'ouverture prochaine, rue Brûlée, d'une
+"Académie en faveur des enfants de la ville, où l'on enseignera les
+langues allemande, française et latine, la géographie, l'histoire,
+la musique, le dessin et la danse", et où l'on "attachera tout
+particulièrement à la formation du caractère, des moeurs et de la
+religion des enfants"[3]. L'ouverture d'un établissement de ce
+genre, à cet instant précis, ne devait-elle pas réfuter l'accusation
+courante que les richesses de la Cathédrale ne concouraient à aucune
+oeuvre méritoire, et bien constater devant tous "le désir de se
+rendre utile aux citoyens de Strasbourg"?
+
+[Note 3: Affiches de Strasbourg, 5 septembre 1789.]
+
+De pareilles démarches ne pouvaient manquer d'atteindre, au moins
+partiellement, le but proposé, c'est-à-dire de provoquer un courant
+sympathique aux intérêts de l'Eglise dans la population de la ville.
+Ce qui devait également faciliter la tâche des chefs du parti,
+c'était le mécontentement, fort explicable, de la population
+catholique, en présence des décrets, annoncés déjà, de l'Assemblée
+Nationale (et qui devaient en effet intervenir plus tard), qui
+exceptaient les biens ecclésiastiques protestants d'Alsace de la vente
+des biens nationaux, comme ayant été sécularisés dès le temps de
+la Réforme. Aussi, quand on dut procéder, en février 1790, aux
+premières élections municipales, d'après les lois édictées par
+l'Assemblée Nationale, on put constater déjà les fruits de cet
+antagonisme à la fois politique et religieux. Le parti libéral
+modéré présentait comme maire au suffrage des électeurs le
+commissaire du roi, Frédéric de Dietrich, qui, depuis le mois de
+juillet 1789, se montrait infatigable à maintenir l'ordre public,
+habile à ménager les transitions nécessaires et se prononçait pour
+la fusion complète des dissidences locales dans un même sentiment
+de dévouement à la grande patrie. Cette candidature fut vivement
+combattue par le parti catholique; l'un de ses chefs, le baron de
+Schauenbourg, essaya même de faire déclarer Dietrich inéligible,
+comme n'ayant point résidé assez longtemps à Strasbourg. D'autres
+membres influents du parti, l'abbé Rumpler, le fantastique auteur de
+la _Tonnéide_ et de l'_Histoire véritable de la mort d'un chanoine
+qui vit encore_; Ditterich, professeur de droit canon à l'Université
+catholique; le médecin Lachausse, s'étaient employés, paraît-il, à
+la même besogne. A la candidature de Dietrich ils opposaient celle de
+l'ex-ammeister Poirot, très habilement choisie. Il pouvait symboliser
+en effet l'ancien régime local, encore cher à bien des coeurs, sans
+cependant appartenir aux familles régnantes proprement dites et sans
+éveiller par suite les ressentiments populaires. Bon catholique, comme
+il le prouva bientôt, on savait qu'on pouvait compter sur lui dans
+les crises futures, qui déjà venaient assombrir l'horizon. Aussi le
+scrutin du 8 février ne donna-t-il que 3312 suffrages à Dietrich,
+tandis que 2286 voix se portèrent sur le nom de Poirot. On était loin
+de l'unanimité des suffrages qui se serait manifestée sans doute, si
+le vote avait eu lieu six mois auparavant. La liste tout entière des
+officiers municipaux et des notables, qui, d'après l'organisation
+nouvelle, constituaient le Conseil général de la commune, était
+étrangement panachée et, dans son ensemble, donnait entière
+satisfaction aux _modérés_ de toutes les nuances, car elle renfermait
+l'état-major du futur parti constitutionnel, avec une prédominance
+assez sensible de l'élément catholique. Pour s'en assurer, on n'a
+qu'à parcourir la liste des élus, où figuraient, par exemple,
+à côté de Poirot, François Brunon de Humbourg, syndic du
+Grand-Chapitre; François-George Ditterich, professeur de droit canon;
+François-Antoine Koegelin, curé de Saint-Etienne; Christophe-Louis
+Daudet, receveur de l'OEuvre Notre-Dame; François-Louis Frischhelt,
+receveur du Grand-Chapitre; Joseph-Ulrich Zaiguélius, curé de
+Saint-Pierre-le-Vieux; François-Louis Rumpler, chanoine, sans compter
+d'autres noms connus encore aujourd'hui, les Zaepffel, les Kentzinger,
+les Hervé, etc. Sur les cinquante-huit noms de cette liste, trente
+et un au moins appartiennent à des catholiques; mais cette imposante
+majorité n'était qu'apparente. Elle allait se diviser, presque au
+début, en deux fractions de plus en plus hostiles. L'une comprendra des
+hommes très modérés, pour ne pas dire très tièdes dans leur foi et
+plus attachés à leurs convictions politiques qu'à leurs obligations
+religieuses; l'autre les représentants militants de la doctrine
+ecclésiastique, décidés à lui rester fidèles, même dans son
+conflit avec le pouvoir civil.
+
+
+
+
+ III.
+
+
+Mais avant d'entrer dans le récit de ces conflits déplorables qui
+devaient si profondément affecter le sort des édifices religieux
+catholiques de notre ville et tout particulièrement celui de la
+Cathédrale, il nous reste encore quelques instants de calme et de paix
+publique, où nous pourrons rencontrer le vieux sanctuaire du moyen
+âge sous un autre aspect que celui d'une citadelle prise d'assaut et
+occupée par une garnison étrangère. La municipalité nouvelle, sortie
+du scrutin de février, avait décidé de célébrer son entrée en
+fonctions par des cérémonies civiles et religieuses, et d'appeler
+sur sa gestion future les bénédictions divines, par la bouche des
+prédicateurs de tous les cultes. Aussi la voyons-nous, à la date du
+18 mars, se rendre en cortège à l'Hôtel-de-Ville, pour y recevoir les
+pouvoirs des mains du Magistrat intérimaire, resté jusqu'à ce jour en
+fonctions. De là le cortège officiel se dirige vers la place d'Armes,
+où l'on avait érigé une immense estrade et que couvrait une foule
+compacte. C'est devant cette masse d'auditeurs que M. de Dietrich,
+après avoir prêté le serment civique, ainsi que ses collègues,
+fit un appel chaleureux à la concorde de tous les bons citoyens.
+"Sacrifions, leur dit-il, tout esprit de parti; réunissons-nous
+pour toujours! Que la France apprenne que les Strasbourgeois ne forment
+qu'une seule famille de citoyens; embrassons-nous comme des frères. Je
+vais le premier vous en donner l'exemple. On verra que nous n'avons plus
+qu'un même coeur, que nous sommes indissolublement liés par les
+liens sacrés de la liberté et du patriotisme." Et le procès-verbal
+officiel de la fête continue en ces termes: "Le respectable maire
+s'est alors livré à la douce effusion de son coeur; à l'instant
+même, chacun éprouvant le même sentiment, on a vu le spectacle
+touchant des citoyens de tout âge, de toute qualité, de tout culte,
+confondus dans les bras les uns des autres, les coeurs aussi vivement
+affectés. Ce ne fut qu'au milieu des sanglots que les citoyens purent
+s'écrier: Vive la Nation, Vive le Roi, Vive la Constitution, notre
+Maire et la Municipalité!"
+
+C'est au milieu de l'enthousiasme trop passager de cette scène
+fraternelle que le cortège, suivi par des milliers de citoyens, se
+remit en marche pour se rendre à la Cathédrale, au son de toutes les
+cloches de la ville, au bruit de l'artillerie de la place, à travers
+les rangs de la garde nationale qui formait la haie le long des rues et
+présentait les armes, en battant aux champs. Le suisse et le bedeau de
+la Cathédrale vinrent recevoir les autorités à la grande porte de
+la nef et les menèrent aux bancs préparés devant la chaire, où
+les officiers municipaux et les notables prirent place, tandis que les
+détachements de la garde nationale se rangeaient sur les bas-côtés
+et qu'entre eux se groupaient les orphelins, les enfants trouvés, les
+pensionnaires de la maison des pauvres des différents cultes. "Un
+peuple immense" remplissait le reste de l'église. M. l'abbé de
+Kentzinger, prêtre du diocèse de Strasbourg et secrétaire de la
+légation de France à la cour électorale de Trèves, monte alors en
+chaire et prononce un discours sur ce verset du cent quarante-troisième
+psaume: "Bienheureux est le peuple dont Dieu est le Seigneur!" Ce
+qui caractérise cette homélie à la fois religieuse et politique,
+ce qui fait que l'on doit s'y arrêter un instant, c'est le souffle
+patriotique qui l'anime, c'est l'affirmation répétée de la
+nécessité de l'accord entre la religion et la loi civile, c'est
+l'assurance donnée au maire que "tous les citoyens de la croyance de
+l'orateur" sauront reconnaître son zèle, et apprécier ses talents
+"avec autant d'empressement que si vous étiez né dans notre
+Eglise". "Il existera parmi nous, j'aime à le croire, un échange
+mutuel de franchise, de loyauté, de confiance, et quand il s'agira du
+salut de la patrie, nous penserons tous de même." L'orateur terminait
+en insistant sur le respect dû à la religion, mère de toutes les
+vertus. "Nous lui conserverons, s'écriait-il, la majesté et le
+respect que les peuples les plus éclairés se sont fait une gloire
+de lui accorder; en un mot, nous serons chrétiens, frères, amis.
+Français, nous crierons tous: Vive la Nation, vive la Loi, vive le
+Roi!" On ne pouvait parler en termes plus convenables et même plus
+chaleureux, dans une église catholique, en une pareille occurence, et
+rien ne nous autorise à douter de la sincérité de l'orateur au moment
+où il faisait entendre ces appels à la concorde et au respect des
+choses les plus respectables. Nous apprenons cependant, par une note
+du procès-verbal officiel, qu'à ce moment déjà, des fidèles,
+"en très petit nombre, à la vérité et d'une conscience plus que
+timorée" (ce sont les propres expressions de l'abbé de Kentzinger)
+avaient désapprouvé le cri final du prédicateur, estimant "que la
+maison du Seigneur devait retentir uniquement de ses louanges". Aussi
+celui-ci dut-il ajouter une note apologétique au bas de son discours
+pour expliquer à ces mécontents que "la majesté de notre Seigneur
+Jésus-Christ ne pouvait être blessée par l'expression des voeux que
+forme en sa présence, pour la prospérité publique, tout un peuple
+assemblé. "N'est-ce pas à lui, dit l'orateur, que ces voeux
+sont adressés? N'est-ce point à lui encore que j'ai demandé ces
+bénédictions? Oui, ces sentiments étaient dans mon coeur et je
+croirai toujours rendre un hommage agréable à la divinité quand
+je publierai hautement et en tous lieux mon amour pour la Nation
+française, mon obéissance à la Loi, mon profond respect pour le Roi
+et mon désir ardent de le voir heureux; c'est l'Evangile surtout qui
+m'a rendu bon citoyen".
+
+Ce cri, dont s'étaient offusqués quelques-uns des auditeurs, mille
+fois répété par les voix de la foule, "retentit jusqu'aux voûtes
+de ce superbe édifice, de même que celui de: Vive la Constitution!"
+Puis le maire et ses nouveaux collaborateurs quittèrent leur banc et
+montèrent au choeur, où le maître des cérémonies les installa sur
+des bancs couverts de tapisseries. "M. le maire, dit gravement le
+procès-verbal, avait le fauteuil et le carreau". Les membres du
+Grand-Chapitre et du Grand-Choeur avaient pris place dans leurs stalles
+armoriées; près d'eux se tenaient les chapitres des collégiales de
+Saint-Pierre-le-Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune; plus en arrière le
+clergé des paroisses et les communautés religieuses. Le commandant
+de Strasbourg, les officiers de la garnison, les professeurs des deux
+Universités strasbourgeoises faisaient face au Conseil de la Commune,
+sur la gauche du choeur. C'est en présence de cette imposante
+assemblée, où les fidèles se confondaient pour la première fois avec
+les hérétiques, que le _Te Deum_ fut entonné par le prince François
+de Hohenlohe, chanoine, comte officiant, et chanté à grands choeurs
+par l'orchestre de la Cathédrale. Combien, parmi tous les assistants
+de cette cérémonie religieuse, sans précédent dans l'histoire de
+Strasbourg, se doutaient-ils que ce serait aussi la dernière où se
+manifesterait de la sorte l'entente cordiale de tous les citoyens? Et
+cependant quelques mois à peine les séparaient du moment fatal où la
+discorde allait diviser les esprits et envenimer ces mêmes coeurs qui
+s'épanchaient à cette heure en de douces espérances, destinées à
+n'être que des illusions fugitives. Dans l'adresse à l'Assemblée
+Nationale, proposée par Dietrich à la foule assemblée sur la place
+d'Armes et votée d'acclamation, il était dit: "Réunis sur cette
+place où nos pères ne se donnèrent qu'à regret à la France, nous
+venons de cimenter par nos serments notre union avec elle. Nous avons
+juré d'obéir avec respect aux lois que vous aurez décrétées et qui
+auront été sanctionnées ou acceptées par le Roi. Nous avons juré
+et nous jurons de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang
+pour maintenir la Constitution. Si la ville de Strasbourg n'a pas eu la
+gloire de donner, la première, l'exemple aux autres villes du royaume,
+elle aura du moins celle, d'être, par l'énergie du patriotisme de
+ses habitants, un des boulevards les plus forts de la liberté
+française!"
+
+Dans la séance du 30 mars M. Schwendt déposa cette adresse sur le
+bureau de l'Assemblée Nationale, qui "applaudit à l'expression des
+sentiments et au patriotisme du maire, officiers municipaux et habitants
+de la ville de Strasbourg et par mention faite à son procès-verbal,
+en a témoigné sa satisfaction." Qui donc aurait pu se douter que
+l'accord entre eux n'était point parfait? Qui donc aurait osé soutenir
+alors que beaucoup d'entre les citoyens de Strasbourg deviendraient
+bientôt infidèles à leur serment de respect aux lois décrétées
+par l'Assemblée Nationale, et que cette dernière aurait sous peu
+des résolutions bien différentes à prendre au sujet de la
+"patriotique" cité? Mais la Constituante n'avait point encore rendu
+le décret malencontreux qui devait ébranler, plus que tout autre, la
+royauté constitutionnelle et saper par la base la partie politique de
+son oeuvre; et d'ailleurs, nul, parmi les plus sagaces observateurs
+des événements du jour, ne pouvait se douter alors des conséquences
+incalculables qu'aurait pour la France et la monarchie la Constitution
+civile du clergé.
+
+
+
+
+ IV.
+
+
+La sagesse des nations a proclamé depuis des siècles "qu'à chaque
+jour suffit sa tâche", et ce précepte s'applique aux peuples
+tout autant qu'aux individus. Malheur aux pouvoirs souverains, qu'ils
+s'appellent monarques absolus ou Conventions républicaines, s'ils
+prétendent doubler les étapes et devancer le développement naturel
+des masses, en les entraînant de force vers un but peut-être
+désirable, mais qu'ils sont encore seuls à désirer atteindre! Les
+intentions les plus pures ne les préserveront ni des désordres
+ni même de la révolte des foules qu'ils violentent, et dont la
+résistance provoquera chez eux-mêmes de nouvelles violences. Ce fut
+là cependant la faute grave que commit l'Assemblée Nationale. Dans
+sa hâte à proclamer partout des principes abstraits et surtout à
+les mettre en pratique, elle ne se rendit pas un compte suffisant des
+dangers qu'elle se créait elle-même, des ferments de discorde
+qu'elle semait à pleines mains, et qui rendirent impossible en France
+l'organisation d'un régime plus stable, librement accepté par la
+majorité des citoyens du pays.
+
+Un mémorable et tout récent exemple aurait dû cependant ouvrir les
+yeux aux législateurs de la Constituante. L'empereur Joseph II, le plus
+novateur et le plus humain des princes de son temps, venait de mourir,
+le coeur brisé, poursuivi jusqu'à son heure dernière par les
+accusations mensongères et les cris de haine de ses sujets, qu'il avait
+tâché pourtant de rendre heureux. Et c'étaient les privilégiés de
+l'Eglise et de la noblesse qui avaient réussi à soulever les masses
+aveugles contre leur bienfaiteur. La tâche de mettre à exécution les
+décrets du 4 août et du 2 novembre 1789 était déjà bien délicate,
+en dehors de toute complication nouvelle. Priver une aristocratie
+puissante de ses privilèges séculaires, saisir aux mains du clergé de
+France ces millions de biens-fonds qu'il possédait alors, c'était
+une de ces entreprises politiques qui absorbent, à elles seules, toute
+l'énergie et toute l'habileté des premiers hommes d'Etat d'un royaume.
+Elle était réalisable pourtant, parce que les ordres privilégiés
+étaient détestés ou craints par la majorité du pays, et parce que
+tout le monde, au sein de cette majorité, pouvait se rendre compte que
+c'était la lésion de ses intérêts matériels surtout qui soulevait
+les clameurs de la minorité dépouillée par la législation nouvelle.
+Encore aurait-il fallu s'appliquer, pour réussir, à bien expliquer aux
+masses rurales, restées très accessibles à l'influence du clergé,
+que la religion n'était pas en jeu dans la mise en circulation des
+vastes domaines, si longtemps immobilisés par la main-morte. Les
+paysans l'auraient compris à la longue, et l'immense majorité du
+clergé lui-même, restée très pauvre, au milieu du luxe de ses
+chefs, n'avait aucun motif pour protester indéfiniment contre la
+sécularisation des biens ecclésiastiques.
+
+Mais loin d'agir de la sorte, l'Assemblée Nationale, tout imbue
+d'idées philosophiques, indifférente aux questions religieuses ou
+n'en soupçonnant point l'importance, sembla vouloir, comme à plaisir,
+éveiller les pires soupçons, et légitimer d'avance les accusations
+les plus violentes. Elle manifesta de bonne heure l'intention de ne
+pas se borner à la saisie des propriétés ecclésiastiques ou à
+la réglementation des émoluments du clergé, mais de retoucher
+l'organisation même de l'Eglise de France. Longtemps avant la date
+à laquelle parut le décret sur la Constitution civile du clergé, il
+avait pu servir d'épouvantail aux sacristies, pour agiter les masses
+et pour leur inspirer des sentiments profondément hostiles aux
+législateurs et aux lois nouvelles.
+
+Nulle part cette disposition si contradictoire des esprits, chez les
+législateurs parisiens et chez les populations rurales, ne se montra
+plus accentuée que dans les contrées catholiques de l'Alsace. Chez
+nous, le décret du 2 novembre 1789 suffit, à lui seul, à mettre
+le feu aux poudres. Il y avait à cela plusieurs raisons; d'abord la
+richesse exceptionnelle des domaines ecclésiastiques menacés, puis
+la proximité de la frontière étrangère, assurant l'impunité par la
+fuite aux meneurs hostiles, la qualité de prince du Saint-Empire que
+possédait toujours l'évêque de Strasbourg, la présence en Alsace
+d'autres territoires princiers sur lesquels la souveraineté de
+l'Assemblée Nationale pouvait sembler ne pas devoir s'étendre. La plus
+importante pourtant des causes qui amenèrent les mouvements dont nous
+allons avoir à nous entretenir, ce fut la docilité confiante et naïve
+des populations rurales catholiques de la Haute-et de la Basse-Alsace,
+vis-à-vis de leurs conducteurs spirituels, non seulement dans le
+domaine religieux, mais sur le terrain économique et politique
+lui-même. Et le jour où les agents officiels ou secrets du cardinal
+et des princes purent par surcroît lancer dans la foule l'accusation
+terrible qu'on en voulait à la foi de l'Eglise, le courant
+contre-révolutionnaire se dessina dans toute la province avec une
+violence qui permettait de prévoir les plus redoutables conflits.
+
+Dans la séance du 14 avril 1790, l'abbé d'Eymar, grand-vicaire de
+l'évêché et l'un des députés du clergé de la Basse-Alsace, avait
+prononcé un long discours, assez habilement tourné d'ailleurs, pour
+demander à l'Assemblée que les biens ecclésiastiques de la province
+fussent, provisoirement au moins, distraits de ceux qui devraient être
+mis en vente au profit de la nation. Il n'avait rien obtenu cependant,
+si ce n'est un décret qui renvoyait la discussion de sa motion à
+une date indéterminée et refusait par conséquent de protéger
+les domaines d'Alsace contre la mesure générale votée par la
+Constituante.
+
+Cette motion de l'abbé d'Eymar et l'accueil qui lui fut fait à Paris,
+encouragea néanmoins la Chambre ecclésiastique de l'Evêché de
+Strasbourg à envoyer à tous les bénéficiaires ou fermiers de biens
+ecclésiastiques dans notre province, une circulaire imprimée, signée
+de M. Zæpffel, secrétaire de ladite Chambre, et qui les engageait à
+s'opposer énergiquement à toute tentative de dresser inventaire, au
+nom du gouvernement, du mobilier ou des titres des chapitres, corps
+et communautés ecclésiastiques d'Alsace. Un modèle de protestation
+formelle contre toute opération de ce genre accompagnait la circulaire
+du 29 avril, qu'un correspondant strasbourgeois anonyme signalait
+à l'indignation publique dès le 6 mai et qui figure au _Moniteur
+universel_ du 20 mai suivant. Le maire de Strasbourg, M. de Dietrich,
+crut également de son devoir de saisir l'Assemblée de ces menées
+illégales, et dans sa séance du mardi soir, 18 mai, la Constituante
+se livra sur la situation ecclésiastique et politique de l'Alsace à un
+débat approfondi, que l'abbé d'Eymar essaya vainement d'esquiver,
+en affirmant que l'Assemblée était trop peu nombreuse pour discuter
+efficacement. Reubell, le député de Colmar, appartenant à la gauche
+avancée d'alors, incrimina tout spécialement son collègue, en
+signalant la protestation du chapitre de Neuwiller, rédigée par
+d'Eymar lui-même, dénonça non moins vertement l'un des notables du
+Conseil général de Strasbourg, le professeur Ditterich, déjà nommé,
+pour avoir présenté la protestation de l'évêque de Spire contre les
+mêmes décrets. Il accusait en outre le clergé d'empêcher de toutes
+ses forces l'organisation des nouvelles municipalités, parce qu'elles
+seraient plus favorables, vraisemblablement, à la vente des biens
+ecclésiastiques.
+
+L'Assemblée Nationale, facilement convaincue de la vérité de ces
+assertions, difficiles d'ailleurs à nier, décrète aussitôt que son
+président "se retirera auprès du Roi pour le supplier de donner
+incessamment tous les ordres nécessaires pour maintenir le calme et
+la tranquillité dans les départements du Haut-et Bas-Rhin". Elle
+déclare en outre qu'elle "improuve la conduite tenue tant par le
+sieur Ditterich, notable de la commune de Strasbourg, que par le
+sieur Bénard, bailli de Bouxwiller", accusé d'avoir organisé des
+réunions illégales.
+
+Deux jours plus tard, Louis XVI sanctionnait le décret et mandait aux
+corps administratifs des deux départements de le publier et de s'y
+conformer en ce qui les concerne; le 30 mai 1790, la proclamation royale
+était affichée sur les murs de Strasbourg et de la banlieue. Mais
+si la grande majorité des populations urbaines, de la bourgeoisie
+protestante et catholique était dévouée aux idées nouvelles, et si
+par conséquent l'Assemblée Nationale pouvait compter sur elle, il n'en
+était pas de même chez les populations de la campagne. On en eut la
+preuve au commencement de juin, alors que les électeurs, appelés à
+constituer le Conseil général du nouveau département du Bas-Rhin,
+procédèrent à leurs choix. Il est impossible de ne pas voir
+l'influence dominante du clergé dans la liste des élus; en fait
+de noms strasbourgeois, elle ne portait que ceux de personnalités
+entièrement acquises à sa cause: l'ex-ammeister Poirot, Ditterich,
+Lacombe, de Schauenbourg, Kentzinger, Zaepffel, Weinborn, etc. Les
+élections pour le Conseil du district de Strasbourg furent au contraire
+franchement constitutionnelles, et dès ce moment l'administration
+départementale fut dirigée dans un esprit nettement opposé à celui
+du Directoire du district et à la majorité du Conseil général de la
+Commune de Strasbourg. Aussi n'allons-nous pas tarder de les voir entrer
+en conflit; mais, dès ce moment, la violence des polémiques engagées
+à l'occasion de ces élections diverses, violence attestée par le
+ton des pamphlets allemands et français échangés à Strasbourg,
+montrèrent qu'un accord sincère n'était plus guère possible.
+
+L'illusion de la concorde cependant devait durer quelque temps encore,
+tant elle est naturelle au coeur de l'homme et tant il paraissait
+pénible aux meilleurs esprits d'alors de ne pas continuer à marcher
+vers la liberté, la main dans la main de leurs frères. C'est ce qu'on
+vit bien lors de la grande fête patriotique des gardes nationales
+d'Alsace, de Lorraine et de Franche-Comté, qui eut lieu chez nous du
+12 au 14 juin 1790. Ces journées de la _Confédération de Strasbourg_
+furent célébrées dans la plaine des Bouchers, au milieu d'un
+enthousiasme général, débordant et sincère. Peu de fêtes populaires
+ont été plus belles et plus pures dans la longue série de celles que
+notre ville a vues pendant des siècles, et si les récits contemporains
+en paraissent aujourd'hui légèrement emphatiques et déclamatoires, du
+moins on y sent palpiter l'âme d'une population heureuse de se sentir
+libre et fière de son bonheur. Cette fois-là, le concours d'une
+immense population du dehors ne permit pas de célébrer, même
+les cérémonies ecclésiastiques, dans l'intérieur d'un édifice
+religieux. La Cathédrale ne joua donc qu'un rôle assez insignifiant
+dans ces fêtes. Il faut mentionner pourtant que, le 11 juin 1790, la
+garde nationale "obtint la permission de pavoiser les tourelles et
+la pointe de la flèche de pavillons aux couleurs de la Nation". M.
+Frédéric de Dietrich les reçut sur la plate-forme et fit dresser ces
+premiers drapeaux tricolores, déployés à Strasbourg, aux acclamations
+générales. "Ce spectacle vu des rives opposées du Rhin, dit le
+procès-verbal officiel, apprit à l'Allemagne que l'empire de
+la liberté est fondé en France." Puis le 13 juin, au soir, la
+municipalité, "pour donner à cette fête tout l'éclat dont elle
+était digne", fit illuminer à grands frais (l'illumination coûta
+1798 livres) la flèche de la Cathédrale. Cette illumination de
+l'édifice se répéta dans la soirée du lendemain.
+
+Dans la plaine des Bouchers, devant l'autel de la Patrie, tous les
+gardes civiques avaient solennellement juré d'être fidèles à la
+nation, d'obéir à la loi, et "de faire exécuter, toutes les fois
+qu'ils en seraient requis légalement, les décrets de l'Assemblée
+Nationale, acceptés ou sanctionnés par le Roi, comme étant
+l'expression de la volonté générale du Peuple français." L'un
+des chanoines de Saint-Pierre-le-Vieux, M. de Weitersheim, frère du
+commandant en chef de la garde nationale de Strasbourg, avait béni
+les drapeaux de "l'armée citoyenne" à l'autel de la plaine des
+Bouchers et s'était écrié vers la fin de son discours: "Campés
+autour de l'arche d'union, comme jadis les Israélites, nous
+consommerons le pacte solennel avec Dieu, la Nation, la Loi et le Roi...
+Venez, amis de Dieu, venez, zélés défenseurs de la patrie... vous
+anéantirez les complots des détracteurs de la Constitution, vous serez
+les soutiens de l'Etat, les défenseurs de la liberté et la gloire de
+la Nation. Après avoir combattu avec courage et fermeté les ennemis
+intérieurs et extérieurs, vous entrerez triomphants au séjour
+céleste des héros de l'éternité!"[4]
+
+[Note 4: _Procès-verbal de la Confédération de Strasbourg_, chez
+Dannbach, 1790, in-8°.]
+
+Ces paroles semblaient assurément écarter toute idée de lutte et de
+conflit sérieux. Mais à ce moment la vente des biens ecclésiastiques
+n'avait point encore commencé en Alsace; le décret de l'Assemblée
+Nationale y restait toujours lettre morte, et c'était pour proroger
+peut-être cette trêve dernière avant la lutte, que le haut clergé
+protestait aussi haut de son attachement à la Constitution de l'Etat.
+Bientôt un fait nouveau devait se produire. Le cardinal de Rohan
+donnait sa démission de député à la Constituante et, pour diriger
+plus à l'aise la résistance du clergé d'Alsace et de ses ouailles,
+élisait domicile dans son château d'Ettenheim, en terre d'Empire,
+sur la rive droite du Rhin. C'était le commencement de la
+contre-révolution.
+
+
+
+
+ V.
+
+
+C'était le 13 juin 1790 que le prince-évêque de Strasbourg arrivait
+à sa résidence d'Ettenheimmünster, accompagné d'une suite de
+soixante personnes. Il n'y trouva sans doute pas tout le confort auquel
+il était habitué dans son palais somptueux de Saverne, car, dès
+les premiers jours de juillet, il s'adressait à la municipalité de
+Strasbourg pour la prévenir de son intention de passer "quelque
+temps" à Ettenheim, terre d'Empire, et d'y faire transporter des
+meubles par eau et par voiture. M. de Dietrich lui fit répondre
+verbalement qu'il ne connaissait aucune défense s'opposant à la
+sortie des meubles, autres que l'argenterie, et qu'on lui fournirait un
+laisser-passer dès que le jour de ces envois serait fixé. Après
+mûre réflexion cependant, le départ et le déménagement du prélat
+parurent suspects au maire et, pour mettre sa responsabilité à
+couvert, il saisit de la question, à la date du 11 juillet, les
+administrateurs du district, plus spécialement chargés par la loi de
+la surveillance des biens ecclésiastiques. Les membres du district,
+réunis quatre jours plus tard, arrêtaient d'écrire à la
+municipalité "que les meubles qui appartiennent à l'Evêché de
+Strasbourg, étant dévolus à la Nation, leur transport en terre
+étrangère ne peut être toléré, mais que la libre disposition
+de ceux qui appartiennent au cardinal de Rohan ne peut lui être
+contestée." Le Directoire du district chargeait par conséquent les
+officiers municipaux de s'opposer provisoirement "à l'extraction et
+transport de tous les meubles, tant du palais épiscopal que des maisons
+de plaisance dont jouissaient les évêques de Strasbourg," puis de
+procéder sans délai "à l'inventaire du mobilier, comme aussi des
+titres et papiers dépendants de tous les bénéfices, corps, maisons et
+communautés situés dans l'étendue de la banlieue."
+
+Dès le 17 juillet, le corps municipal mettait à exécution la
+première partie de ce mandat. Quant aux mesures d'inventaire, le
+Conseil général de la Commune montra d'abord quelque hésitation.
+Dans sa séance du 21 juillet, on décida d'interroger tout d'abord
+les comités de l'Assemblée Nationale, afin de prier cette dernière
+d'interpréter elle-même ses décrets des 14 et 20 avril dernier,
+les biens du Grand-Chapitre et ceux de l'Evêché de Strasbourg
+"ne pouvant être regardés comme purement nationaux, les sujets de
+l'évêché de l'autre côté du Rhin ayant contribué, ainsi que ceux
+d'Alsace, à la bâtisse du palais épiscopal et à l'acquisition de
+ses meubles, et l'Assemblée Nationale elle-même ayant considéré les
+évêques en Alsace, pour raison de possession, sous la double
+qualité d'évêques et de princes du Saint-Empire." Evidemment la
+municipalité de Strasbourg ne tenait pas à prendre l'initiative du
+séquestre des biens nationaux et préférait agir seulement en vertu
+d'un ordre supérieur.
+
+Le Directoire du district, auquel revint l'affaire, s'empressa en effet
+de saisir de la question le Comité ecclésiastique, formulant ainsi
+sa demande: "Le cardinal de Rohan doit-il être considéré comme
+bénéficier français, possédant des biens dans l'étranger, ou
+doit-il l'être comme prince étranger, possédant des biens en
+France?" La réponse ne pouvait être douteuse, puisqu'il s'agissait
+d'un membre de la représentation nationale elle-même. L'Assemblée
+n'était pas d'ailleurs favorablement disposée pour l'évêque
+émigré. Déjà dans la séance du 27 juillet, au soir, le ministre des
+affaires étrangères, M. de Montmorin, avait averti les comités que le
+cardinal, fixé à demeure sur la rive droite du Rhin, se coalisait avec
+ceux des princes allemands qui refusaient d'accepter de la France une
+indemnité pécuniaire pour leurs territoires annexés. Aussi dans la
+séance du 30 juillet, fut-il résolu, à une forte majorité, sur le
+rapport de M. Chasset, que le relevé des meubles, effets, titres et
+papiers de l'Evêché et du Grand-Chapitre serait fait incessamment, à
+la diligence de la municipalité de Strasbourg, et qu'aucun enlèvement
+de meubles ne serait permis avant la clôture de l'inventaire. Au cours
+de son discours, le rapporteur avait exprimé tout son étonnement de
+ce que l'état de santé du cardinal, qui l'empêchait d'assister aux
+séances de l'Assemblée, lui permettait de siéger à la Diète de
+Ratisbonne. Aussi le décret de la Constituante portait-il en outre
+"que M. le cardinal de Rohan viendra, dans le délai de quinzaine,
+prendre sa place dans l'Assemblée Nationale et y rendre compte de sa
+conduite, s'il y a lieu"[5].
+
+[Note 5: Toutes les pièces officielles de cette correspondance sont
+reproduites dans la _Strassburger Chronik_ de Saltzmann, du 13 août
+1790, ou dans le _Nationalblatt_ d'Ehrmann, à la même date.]
+
+On a pu voir, par ce qui précède, qu'aucune mesure n'avait encore
+été prise en juillet 1790, pour mettre à exécution dans notre
+province le décret du 2 novembre 1789, bien qu'il eût été confirmé
+depuis par celui du 18 mars 1790. Les administrateurs locaux, choisis
+par le suffrage des électeurs, même les plus dévoués au nouvel
+ordre de choses, ne se souciaient pas de brusquer les événements,
+en présence des dispositions de la majeure partie de la population
+catholique d'Alsace. Mille petits incidents, insignifiants en
+eux-mêmes, permettaient de présager une vive résistance, le jour où
+la lutte s'engagerait, et se produisaient jusque dans Strasbourg même.
+C'est ainsi que dans les premiers jours de juillet les élèves du
+Collège royal (épiscopal) avaient assailli la boutique d'un marchand
+d'estampes venu de Paris, qui avait garni sa devanture de gravures
+satiriques contre la noblesse et le clergé, comme il s'en produisait
+alors en grand nombre. Ils les avaient mis en pièces, la garde
+nationale avait dû intervenir, et le tribunal de police, désireux de
+calmer tout le monde, avait condamné les jeunes délinquants à payer
+le dégât et frappé le marchand d'une amende pour exhibition d'images
+non autorisées par la police[6].
+
+[Note 6: _Politisch-Litterarischer Kurier_ du 15 juillet 1790.]
+
+La bonne harmonie n'était pourtant pas encore troublée partout, et
+dans maints districts ruraux l'accord entre les protestants et les
+catholiques était parfait, la question des biens ecclésiastiques
+n'ayant point encore été posée au fond de nos campagnes. C'est ainsi
+que lors de la fête de la Fédération, célébrée le 14 juillet à
+Plobsheim, les paysans protestants de la localité avaient invité le
+curé, qui était en même temps le maire élu du village, à venir
+assister à leur culte, puis s'étaient joints à leurs concitoyens
+catholiques pour la célébration de la messe. A la fin de cette
+double cérémonie, les ecclésiastiques des deux cultes s'étaient
+fraternellement embrassés au milieu des acclamations joyeuses de leurs
+ouailles. Le même accord touchant se manifestait encore dans une fête
+patriotique, célébrée à Barr, le 25 août, et vers la même date
+les curés de Northeim, Schnersheim, Kuttolsheim s'entendaient avec les
+pasteurs de Hürtigheim, Ittenheim, Quatzenheim, etc... pour procéder
+en commun à la bénédiction des drapeaux des villages protestants et
+catholiques du Kochersberg[7]. A Strasbourg aussi, dans la journée du
+9 septembre, toutes les autorités constituées, sans distinction
+de culte, assistaient à la messe funèbre dite à la Cathédrale en
+mémoire des victimes du massacre de Nancy et en l'honneur du jeune
+Desilles, tombé ce jour-là, comme héros du devoir, dans les rues
+ensanglantées de la capitale lorraine.
+
+[Note 7: _Nationalblatt für den Niederrhein_, 30 juillet, 3 septembre
+1790.]
+
+Mais cet accord ne devait plus subsister longtemps. La presse
+_patriotique_ commençait à se plaindre de l'inexécution de la plupart
+des décrets de la Constituante relatifs au clergé. La totalité des
+journaux, allemands pour la plupart, qui paraissaient à Strasbourg,
+était du côté de la représentation nationale, bien qu'avec des
+nuances très variées; chose curieuse, ils étaient rédigés à peu
+près tous par des journalistes protestants. A côté de l'ancienne
+_Strassburgische privilegirte Zeitung_, antérieure à la Révolution,
+étaient venus se placer la _Strassburger Chronik_ et la _Chronique de
+Strasbourg_, journal bilingue de Rodolphe Saltzmann, le _Patriotisches
+Wochenblatt_ de Simon, le _Politisch-Litterarischer Kurier_, publié
+chez Treuttel, le _Nationalblatt für das niederrheinische Département_
+de Jean Ehrmann, les _Woechentliche Nachrichten für die deutschredenden
+Bewohner Frankreich's_. Un peu plus tard allaient surgir encore la
+_Geschichte der gegenwärtigen Zeit_ de Simon et Meyer, le _Courrier
+de Strasbourg_ de Laveaux, et d'autres feuilles radicales, que nous
+rencontrerons sur notre chemin. Le parti plus spécialement catholique,
+qui allait devenir tout à l'heure le parti contre-révolutionnaire,
+n'avait pas à ce moment d'organe attitré dans nos murs; on s'y
+abonnait sans doute à l'une ou l'autre des feuilles royalistes de
+la capitale, mais on s'y servait également--même plus activement
+peut-être--d'officines secrètes, pour entretenir l'agitation dans
+les esprits à la ville et à la campagne, pour organiser partout
+une propagande à outrance, d'autant plus dangereuse qu'elle était
+clandestine et partant presque insaisissable pour les organes de la loi.
+
+Tous ces journaux étaient à peu près unanimes à défendre la mise en
+vente des _biens nationaux_; ils différaient seulement par le plus ou
+moins de hâte qu'ils mettaient à réclamer l'exécution des lois. Leur
+influence se faisait naturellement sentir à peu près exclusivement
+dans les sphères protestantes; c'est ainsi que nous avons relevé une
+adresse de communes rurales de la Basse-Alsace, lue à l'Assemblée
+Nationale dans la séance du 27 juillet, l'assurant de leurs sentiments
+patriotiques et s'offrant à acheter les biens du clergé situés
+dans leur banlieue. Tous ces villages, sans exception, Rittershofen,
+Oberbetschdorf, Pfulgriesheim, Mundolsheim, Schiltigheim, etc., ont une
+population protestante. Des tirages à part d'articles de journaux, des
+brochures spéciales en langue allemande étaient répandus gratuitement
+dans les campagnes, et la _Société des Amis de la Constitution_ de
+Strasbourg travaillait tout particulièrement à stimuler de la sorte
+les esprits quelque peu rétifs de la population rurale.
+
+Les partisans du clergé répondaient, soit par des protestations
+ouvertes, annonçant carrément du haut de la chaire une
+contre-révolution prochaine, dans les centres propices, comme Obernai
+ou Türkheim, soit par des brochures imprimées outre-Rhin et virulentes
+au possible. C'est ainsi qu'un homme, appelé plus tard à jouer un
+rôle marquant dans l'histoire du clergé catholique d'Alsace, l'abbé
+Liebermann, écrivait en réponse à une brochure anonyme de Hans
+Wohlgemeint, qui engageait les paysans d'Alsace à participer à l'achat
+des biens nationaux, une autre brochure, également anonyme, intitulée
+_Hans Bessergemeint an das liebe Landvolk_ et qui débutait
+ainsi: "Est-il permis d'acheter des biens
+ecclésiastiques?--Non.--Pourquoi?--La réponse est inscrite au
+septième commandement: Tu ne voleras point!"
+
+Naturellement les patriotes s'indignaient de tous ces pamphlets qui
+niaient si catégoriquement les droits souverains de l'Assemblée
+Nationale. De temps à autre, ils essayaient de les atteindre par la
+vindicte publique. C'est ainsi que le 16 septembre, Xavier Levrault, le
+président de la _Société des Amis de la Constitution_, dénonçait
+l'une d'elles au procureur-général-syndic du département comme
+absolument inconstitutionnelle. Le lendemain, M. de Schauenbourg
+lui faisait parvenir une réponse très courtoise, pour remercier
+la Société de son zèle pour le bien public, et annonçait que le
+Directoire du département allait lancer une proclamation "afin
+de montrer au public combien nous détestons les efforts de ceux qui
+veulent contrecarrer l'Assemblée Nationale." Mais c'était eau
+bénite de cour et l'affaire en restait là, les sympathies de
+l'autorité départementale étant notoirement du côté de l'ancien
+ordre de choses. Si la situation finit par changer, c'est que le
+cardinal de Rohan lui-même, las sans doute de temporiser, adressa le
+23 août, depuis Ettenheimmünster, une lettre au président de
+l'Assemblée Nationale, lettre qui fut lue dans la séance du 1er
+septembre, et dont les formes polies voilaient à peine les intentions
+ironiques et l'absolue fin de non-recevoir. En voici les principaux
+passages:
+
+"Monsieur le président,
+
+"Les affaires les plus graves, les intérêts les plus précieux
+m'ont forcé à me rendre dans mon diocèse. Il s'agissait de calmer
+des troubles nés dans la partie située de l'autre côté du Rhin. Ma
+santé affaiblie depuis longtemps m'a forcé d'avertir le clergé de
+mon diocèse que je ne pourrais plus le représenter... J'ai appris
+avec douleur que ma conduite a été travestie aux yeux de l'Assemblée
+Nationale et qu'elle a désiré ma présence pour me justifier. Je
+voudrais que ma santé me permît de partir sur-le-champ, mais il m'est
+impossible de supporter la voiture. J'envoie en attendant un précis
+justificatif... Je n'ai pu me refuser, même pendant mon séjour à
+Versailles et à Paris, à former les mêmes demandes que la noblesse
+et le clergé d'Alsace. Ma qualité de prince de l'Empire m'a obligé de
+joindre mes réclamations à celles des autres princes de l'Allemagne...
+Il n'y a rien que de légal dans ma conduite." Le cardinal ajoutait
+qu'un autre motif pour lequel il ne se rendrait point à Paris, c'était
+la crainte de compromettre sa dignité de député en s'exposant aux
+plaintes et à la mauvaise humeur de ses nombreux créanciers, n'étant
+pas en état de les satisfaire depuis la perte des revenus qu'il leur
+avait abandonnés. Il exprimait, en terminant, l'espoir que l'Assemblée
+"trouverait dans sa sagesse les moyens d'acquitter des dettes aussi
+légitimes."
+
+L'effet ne fut pas absolument celui qu'avait espéré peut-être le
+cardinal en appelant les bénédictions divines sur les travaux de
+ses collègues. L'Assemblée Nationale refusa en effet la démission
+qu'offrait Rohan, et renvoya finalement sa lettre au Comité des
+rapports, "après que différents autres comités, même celui de
+mendicité, eurent été proposés."
+
+
+
+
+ VI.
+
+
+Pendant que le cardinal de Rohan refusait ainsi de revenir de
+l'étranger, les membres du Grand-Choeur de la Cathédrale de
+Strasbourg, enhardis sans doute par la longanimité du gouvernement et
+de l'administration départementale, poussaient l'audace jusqu'à faire
+tenir à leurs fermiers une circulaire, datée du 18 septembre, qui
+portait "que le décret du 2 novembre et tous ceux qui en sont la
+suite, ne peuvent concerner les biens ecclésiastiques des églises
+catholiques et luthériennes d'Alsace." Aussi l'on "conseillait
+sérieusement" aux paysans, non seulement de ne pas acheter des biens
+appartenant au Grand-Choeur, mais "de continuer à livrer aux vrais
+propriétaires desdits biens... les canons et redevances ordinaires...
+Ce ne sera que par ruse et finesse, par force et par violence, y
+disait-on, que les biens que vous tenez à ferme vous seront ôtés."
+
+Une pièce plus explicite encore, imprimée sans lieu ni date, mais
+appartenant évidemment à ces mêmes semaines d'automne 1790, était
+intitulée: "A tous les habitans des Villes, Bourgs et Villages des
+seigneuries du Prince-Evêque et du Grand-Chapitre de la Cathédrale
+et principalement aux fermiers des terres de l'Eglise de Strasbourg."
+Elle était signée du Grand-Ecolâtre de la Cathédrale, prince Joseph
+de Hohenlohe, évêque de Léros _i. p._, coadjuteur de l'Evêché et
+principauté de Breslau. "Elevé en Alsace, disait le rédacteur de
+ce document curieux, cette province depuis quarante ans est devenue ma
+patrie. Je l'ai toujours aimée; les Alsaciens sont mes compatriotes.
+L'avis que j'adresse dans ces circonstances aux habitants des lieux qui
+appartiennent au Prince-Evêque ou au Grand-Chapitre, peut être utile
+à tous les Alsaciens. C'est cet espoir qui me détermine à donner à
+cet avis la plus grande publicité.
+
+Le moment où vous reconnaîtrez son importance, où vous vous
+féliciterez d'y avoir déféré, n'est pas éloigné. Ceux que cet
+avertissement aura garanti du piège, raconteront à leurs enfants
+quelles séductions, quels mensonges on avait mis en usage pour
+compromettre leur fortune; le spectacle de leur bonheur sera le prix des
+soins que je me serai donné pour les sauver......"
+
+Suit un tableau des plus idylliques, dépeignant le bonheur, vrai ou
+supposé, des paysans qui, depuis des siècles, ont cultivé les terres
+de l'Evêché, sans voir augmenter la modique redevance qu'ils payaient
+à l'Eglise. "Ce qui mettait le comble au bonheur de vos pères,
+c'était l'assurance que rien ne pourrait l'interrompre. Votre sort
+semble attaché à celui de la Cathédrale... Les traités solennels
+qui garantissent les droits, les privilèges du Prince-Evêque et
+du Grand-Chapitre, ceux du Clergé..., ces traités, mes chers
+compatriotes, subsistent dans toute leur force; ils sont la base sur
+laquelle repose votre bonheur: rien ne peut l'ébranler. L'Empire et son
+auguste Chef, ainsi que toutes les Couronnes garantes ne le permettront
+pas. On se garde bien de vous le dire. On ne vous dit pas non plus,
+qu'en dehors de cette redoutable sauvegarde, les biens de l'Eglise sont
+inaliénables, que personne au monde n'a le droit de les envahir ou d'en
+disposer.... De là cet anathème du Concile de Trente prononcé contre
+tous ceux qui oseraient vendre ou acheter ces biens, ou même seulement
+prêter leur ministère à ce commerce sacrilège.
+
+"D'après ces vérités, jugez, mes chers compatriotes, ce que vous
+devez penser des gens qui font tant d'efforts pour vous engager à
+acquérir des biens ecclésiastiques. J'apprends avec joie que tous les
+bons laboureurs, écoutant la voix de leur conscience, de l'honneur,
+de leur véritable intérêt, se sont refusés à ces perfides
+sollicitations. C'est donc à ceux qui pourraient se laisser tromper que
+j'adresse cet écrit. Je les avertis solennellement que ces biens,
+pour lesquels on excite leur cupidité, ne peuvent être vendus, que
+l'Assemblée, qui se dit Nationale, n'a pas le droit d'en disposer; que
+ceux qui auront l'imprudence d'en acquérir quelques parties, perdront
+le prix qu'ils en auront donné; qu'ils le perdront sans ressource,
+sans recours. La grande publicité de cet avertissement ne leur laissera
+même pas le faible prétexte de dire: Je l'ignorais."
+
+Quelle que puisse être l'opinion du lecteur sur le fond même de la
+question, il avouera qu'il est difficile d'imaginer une attaque plus
+directe contre une loi votée par la représentation nationale et
+sanctionnée par le roi. L'immense publicité donnée aux deux pièces
+que nous venons d'analyser, ne pouvait donc manquer d'exciter une
+fermentation générale dans les départements du Rhin. M. de Dietrich,
+dès qu'il eut connaissance de la notification du Grand-Chapitre,
+colportée à travers la ville par le bedeau de Saint-Pierre-le-Jeune,
+se hâta de l'expédier à Paris, où l'on en donna lecture dans la
+séance du 15 octobre suivant. Elle provoqua, comme on le pense bien, un
+vif mouvement d'indignation dans la majorité, qui la renvoya d'urgence
+au Comité des biens nationaux. Celui-ci présenta son rapport dans
+la séance de l'Assemblée Nationale du 17 octobre; on vota des
+remercîments à la municipalité de Strasbourg, et le président
+en fonctions fut chargé de se retirer auprès du roi, pour le prier
+d'envoyer sur-le-champ les ordres nécessaires en Alsace, afin d'en
+faire exécuter enfin les décrets du 2 novembre. En vain l'abbé
+d'Eymar, le défenseur habituel des privilégiés d'Alsace à la
+Constituante, qui n'avait point assisté à la séance, adressait-il
+de Strasbourg un mémoire justificatif, fort habilement rédigé, au
+président de l'Assemblée Nationale. S'il réussissait à se disculper
+(et ce nous semble avec bonheur) de l'accusation de faux lancée contre
+lui par quelques-uns des orateurs de la gauche, il devait échouer
+forcément dans sa tentative de représenter les dispositions de ses
+collègues du clergé comme éminemment pacifiques et conciliantes.
+"Je supplie, disait-il, l'Assemblée Nationale d'être en garde contre
+ceux qui, faisant parade d'un faux zèle, excitent à chaque instant ses
+inquiétudes, provoquent ses rigueurs contre de prétendus ennemis de
+ses décrets et lui peignent les ecclésiastiques de cette province sans
+cesse occupés à soulever le peuple. Ce qui serait le plus propre à le
+soulever, monsieur le président, c'est s'il voyait de telles calomnies
+accueillies, car il sait bien qu'elles sont sans fondement[8]..." Il
+fallait une assurance rare pour parler ce langage à la représentation
+nationale au moment où l'on faisait distribuer dans tous les villages
+du Haut-et du Bas-Rhin les objurgations politiques et les anathèmes
+ecclésiastiques que nous avons fait passer tout à l'heure sous les
+yeux du lecteur. Aussi la lettre de M. d'Eymar ne produisit-elle aucun
+effet sur ses collègues, et lui-même en infirmait singulièrement la
+valeur en donnant sa démission de député dès le mois de novembre et
+en allant rejoindre à l'étranger le prélat émigré, dont il était
+le vicaire-général.
+
+[Note 8: _Lettre de M. l'abbé d'Eymar, député du clergé d'Alsace_.
+(Strasbourg, 31 octobre 1790.) S. lieu ni date. 4 pages in-4°.]
+
+Cependant les ordres, sollicités par la Constituante, étaient arrivés
+en Alsace et le 5 novembre, le Directoire du district de Strasbourg, le
+plus dévoué de tous aux idées nouvelles, répondait indirectement
+aux manifestes de l'évêque et du Grand-Chapitre en faisant afficher
+la mise en vente des premiers biens nationaux dans le département du
+Bas-Rhin. Mais, même dans notre ville, personne n'osa s'exposer aux
+revendications futures du clergé et pendant plusieurs semaines aucun
+acquéreur ne se présenta. Cette démarche provoqua seulement des
+protestations nouvelles de la part de l'évêque de Spire, dont le
+diocèse s'étendait sur la partie septentrionale de notre département,
+puis de celle du Grand-Chapitre de la Cathédrale, qui déposait ses
+doléances au pied du trône dans le langage suivant:
+
+ "Sire,
+
+ "C'est avec la plus profonde douleur que le Grand-Chapitre
+ de la Cathédrale de Strasbourg se voit contraint de porter
+ à Votre Majesté des plaintes de l'oppression inouïe qu'il
+ éprouve. Certes, il est affreux d'ajouter une peine, une
+ inquiétude à toutes celles dont le coeur paternel de Votre
+ Majesté est assiégé. Tant qu'il a été possible d'espérer
+ que l'Assemblée Nationale, mieux informée, aurait égard aux
+ réclamations de l'Eglise de Strasbourg, que le temps et la
+ réflexion l'éclaireraient sur leur justice et leur importance,
+ et sur les conséquences de la violation éclatante de tant de
+ traités, nous avons souffert, avec une résignation digne
+ de notre amour pour Votre Majesté, les procédés les plus
+ révoltants.
+
+ "Depuis que nous avons uni nos justes réclamations des droits
+ les plus sacrés à celles que les autres princes et Etats de
+ l'Empire ont portées à la diète de Ratisbonne, on a mis
+ le comble à cette étonnante spoliation. Les effets de la
+ Cathédrale inventoriés, le scellé apposé aux archives, les
+ maisons estimées et mises en vente, ne nous laissent plus
+ de doute sur le projet de notre destruction. La nouvelle
+ organisation du clergé y met le sceau; elle troublera les
+ consciences, elle portera un coup mortel à la religion
+ elle-même dans ces provinces.
+
+ "Le devoir le plus saint et le plus impérieux nous oblige
+ donc de protester solennellement au pied du trône contre ces
+ excès et nous force d'invoquer la médiation et la protection
+ de l'Empire et des couronnes garantes des traités qui assurent
+ notre existence.
+
+ "Nous admirons, Sire, nous invoquons vos vertus, et la
+ confiance qu'elles nous inspirent nous fait espérer que Votre
+ Majesté daignera prendre sous sa sauvegarde la réserve de tous
+ nos droits."
+
+ Le 13 novembre 1790 le même corps ecclésiastique faisait
+ parvenir également au Directoire du département du Bas-Rhin la
+ protestation suivante:
+
+ "Lorsqu'au mépris des traités garantis par les premières
+ puissances de l'Europe, sans égard aux réclamations du
+ Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg, il se
+ voit dépouillé de ses possessions, de ses droits, de ses
+ privilèges, et qu'il est au moment de se voir chassé de son
+ église; lorsque l'étrange organisation qu'on prétend donner
+ au clergé de la Basse-Alsace, après l'avoir dépouillé de
+ ses biens, malgré ces mêmes traités, prépare la ruine de la
+ religion dans cette province, l'honneur et les intérêts les
+ plus saints nous commandent de protester à la face de l'Europe
+ contre les décrets spoliateurs et destructeurs de l'Assemblée
+ Nationale.
+
+ "Nous venons de porter au pied du trône nos plaintes
+ respectueuses. Nous avons supplié Sa Majesté de prendre sous
+ sa sauvegarde la réserve de nos droits. Nous invoquons la
+ protection de Sa Majesté impériale et royale, celle de tout
+ l'Empire et des hautes puissances garantes. Nous déclarons
+ solennellement par les présentes au Directoire séant à
+ Strasbourg que nous protestons contre tout ce qui s'est fait
+ et tout ce qu'on pourrait encore entreprendre contre le
+ prince-évêque et le Grand-Chapitre de la Cathédrale de
+ Strasbourg, et nous ajoutons à cette déclaration solennelle
+ celle de notre amour, de notre dévouement et de notre profond
+ respect pour la personne sacrée de Sa Majesté.
+
+ "Signé de la part et au nom du Grand-Chapitre de la
+ Cathédrale de Strasbourg,
+
+ "JOSEPH, prince de Hohenloë-Bartenstein,
+
+ "_pro tempore senior_, coadjuteur de Breslau."
+
+Ce qui montre bien combien les foules sont crédules, c'est qu'au moment
+même où des actes aussi explicites faisaient éclater à tous les yeux
+la disposition véritable du haut clergé de notre province, des
+bruits circulaient en ville affirmant des vues et des sentiments tout
+contraires. On prétendait que le cardinal allait revenir à Strasbourg,
+qu'il y avait même repris domicile, qu'il allait administrer son
+diocèse en se conformant aux lois nouvelles; on racontait que deux
+ecclésiastiques marquants, Zaiguélius et Brendel, venaient de prêter
+le serment civique à l'installation du tribunal de district, etc. Les
+coeurs flottaient entre la colère et la crainte, entre l'espoir d'une
+réconciliation au moins passagère et le désir d'en venir une bonne
+fois aux mains avec l'adversaire intraitable. Cet équilibre instable
+des esprits dans la population strasbourgeoise, à ce moment précis de
+notre histoire, se marque d'une façon curieuse dans les élections qui
+eurent lieu en novembre pour le renouvellement des officiers municipaux
+et des notables de la commune. Il ne fut possible à aucun parti
+d'organiser des listes assurées d'un succès immédiat. Les scrutins
+se prolongèrent pendant plusieurs jours, et deux ou trois noms à peine
+réussissaient à sortir à la fois, avec une majorité suffisante, de
+l'urne électorale. Mais en définitive les éléments progressistes
+triomphèrent, non sans peine, à Strasbourg.
+
+Un épisode singulier s'était produit au cours du scrutin. Dans les
+douze sections on distribua des placards, allemands et français,
+adressés _aux citoyens de Strasbourg_, et proposant d'élire comme
+notable "M. Louis-Regnard-Edmond Rohan[9], évêque de Strasbourg et
+cardinal". On y lisait aussi que "M. Rohan était prêt à signer la
+formule du serment civique"[10]. C'était une fausse nouvelle, à coup
+sûr, mais il serait intéressant de savoir si l'on avait à faire dans
+ce cas aux naïves chimères de quelques conciliateurs à outrance, ou
+plutôt à quelque mystificateur émérite, qui se gaussait aux dépens
+de la crédulité de nos bons ancêtres. En présence de l'aigreur
+croissante qui perçait de toutes parts, c'est sans contredit à cette
+dernière hypothèse qu'il convient de donner la préférence. Personne
+ne pouvait plus attendre alors sérieusement un événement pareil ni
+se bercer d'espérances si trompeuses. Aussi la mauvaise humeur du parti
+vaincu dans la lutte se manifesta-t-elle d'une façon visible jusque
+dans la délibération du Conseil général du département, prise sur
+la réquisition de son procureur-syndic, le lendemain même du scrutin.
+Alléguant l'audace irréligieuse de certaines polémiques dans la
+presse, et notamment un article des _Affiches de Strasbourg_, du 19
+novembre, "dans lequel le divin Auteur de la religion chrétienne et
+ses apôtres sont comparés à des sectaires", cette pièce officielle
+invitait la municipalité de Strasbourg "d'enjoindre aux auteurs des
+papiers publics d'être plus circonspects à l'avenir, de porter à la
+religion les respects dont nos législateurs nous ont donné l'exemple,
+et dont l'amour de l'ordre et de la tranquillité aurait dû leur faire
+une loi, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs du repos
+public". Des "perturbateurs" autrement inquiétants que quelques
+journalistes constitutionnels allaient cependant entrer en scène et
+faire éclater l'orage qui menaçait depuis de longs mois les masses
+récalcitrantes et leurs hardis meneurs en Alsace.
+
+[Note 9: Le décret du 19 juin 1790 avait aboli les titres de noblesse.]
+
+[Note 10: _Geschichte der gegenwartigen Zeit_ et _Pol. Litt. Kurier_ du
+19 novembre 1790.]
+
+
+
+
+ VII.
+
+
+En effet, vers l'automne, la situation s'aggrave et la lutte s'accentue,
+la question de la Constitution civile du clergé venant se greffer sur
+la question des biens ecclésiastiques. On sait que les jansénistes de
+l'Assemblée Nationale, croyant briser ainsi plus facilement l'influence
+de l'Eglise dans l'Etat, avaient imaginé de refondre l'organisation
+ecclésiastique de la France tout entière. Ils se flattaient
+d'éliminer de la sorte les éléments les plus récalcitrants au point
+de vue politique, sans s'apercevoir qu'ils faisaient surgir une crise
+infiniment plus grave dans le domaine religieux. Sans s'inquiéter de
+savoir si leur compétence en droit canon serait admise par l'Eglise,
+sans rechercher une entente préalable sur la matière avec le
+Saint-Siège, ils avaient entraîné dans cette voie fatale leurs
+collègues de la Constituante, aussi bien les voltairiens sceptiques
+que les déistes, disciples de Rousseau. Le 12 juillet 1790 avait vu
+s'achever la Constitution civile du clergé, que Louis XVI, malgré
+ses répugnances intimes, dut sanctionner le 24 août suivant. La lutte
+autour de l'ordre de choses nouveau avait été des plus vives,
+et aujourd'hui encore la loi du 12 juillet compte des défenseurs
+convaincus et des adversaires acharnés.
+
+Nous n'avons point à discuter ici la valeur intrinsèque de la
+Constitution civile du clergé et à examiner, par exemple, s'il était
+possible d'établir le gouvernement d'une Eglise infaillible sur des
+bases démocratiques. Il est positif que certaines de ses prescriptions
+étaient puériles et même absurdes; il est également certain que
+d'autres principes, proclamés par elle et combattus à outrance par le
+clergé, furent admis en fin de compte par lui quand les temps furent
+changés. L'Eglise, qui refusait tout aux sollicitations peu sincères
+du faible Louis XVI, céda sur bien des points, dix ans plus tard, à
+l'énergique pression de Bonaparte.
+
+Mais là n'est pas la question, qui, du moins à notre avis, doit seule
+préoccuper l'histoire impartiale. La Constitution civile du clergé ne
+fut pas seulement une usurpation de pouvoir, si l'on se place au point
+de vue de l'Eglise, ce fut avant tout une faute impardonnable au point
+de vue politique. L'histoire universelle est là pour nous prouver
+qu'on n'a jamais renversé d'une façon durable que ce que l'on a su
+remplacer. Les révolutions religieuses ne sont donc légitimes que
+lorsqu'elles sortent d'un grand mouvement d'opinion publique, d'un
+irrésistible élan de la conscience religieuse, comme le christianisme
+au premier et la Réforme au seizième siècle. Alors ces mouvements
+sont féconds en conséquences heureuses et leurs adversaires eux-mêmes
+en profitent à la longue. Mais comment un mouvement pareil aurait-il pu
+se produire en France, à la fin du dix-huitième siècle, si corrompu
+dans ses moeurs et si blasé sur toute idée religieuse? Ce qui
+restait alors de religion dans le pays se concentrait dans des âmes
+généralement hostiles à tout changement, même extérieur, et
+l'organisation nouvelle ne comptait parmi ses clients qu'une minorité
+infime d'esprits vivant d'une véritable vie religieuse.
+
+L'acceptation de la Constitution civile du clergé par l'Assemblée
+Nationale conduisait donc forcément à l'établissement d'un culte
+dédaigné, dès l'abord par l'immense majorité des âmes pieuses, et
+soutenu, pour des motifs politiques seulement, par une minorité
+qui n'en usait guère elle-même au fond. La nouvelle Eglise était
+condamnée ainsi d'avance à périr, même si elle avait trouvé un
+plus grand nombre de défenseurs vraiment dignes de défendre une cause
+religieuse. On pouvait bien réunir autour des urnes un certain nombre
+d'électeurs pour élire, d'après la nouvelle loi, des curés, voire
+même des évêques, mais ils se dispensaient ensuite d'assister au
+prône et, le plus souvent, ne réussissaient pas à y faire aller leurs
+familles. Tandis que, jusqu'à ce moment, les membres du bas clergé,
+sortis du peuple, avaient été, du moins en majeure partie, dévoués
+à la cause populaire, ils se voyaient maintenant placés entre la loi
+et leur conscience, qui, façonnée par l'éducation de l'Eglise, devait
+naturellement leur défendre toute désobéissance aux évêques et au
+Saint-Père sur le terrain religieux. Les défenseurs de la Constitution
+civile du clergé avaient beau jurer qu'ils ne touchaient en rien
+aux questions dogmatiques, que la foi de l'Eglise restait entière.
+A strictement parler, ils disaient vrai; beaucoup de bons catholiques
+l'admettent aujourd'hui, et des croyants sincères le reconnurent même
+alors.
+
+Mais il n'en restait pas moins vrai que la loi nouvelle proclamait le
+schisme, en séparant l'Eglise de France du chef de la chrétienté
+catholique, en brisant la puissante hiérarchie sur laquelle elle
+s'appuyait jusque-là. A moins d'être volontairement aveugle, on ne
+pouvait se dissimuler le formidable conflit qui éclaterait, de Bayonne
+à Landau, dans chaque paroisse du royaume, du moment qu'on passerait
+de la théorie pure dans le domaine des faits. C'est cet aveuglement,
+volontaire ou non, qui constitue l'un des griefs les plus sérieux
+contre les orateurs et les philosophes de la Constituante. L'ignorance
+ou la légèreté sont également coupables chez ceux qui décident des
+destinées d'un grand peuple, et l'on ne peut épargner l'une au moins
+de ces épithètes aux représentants de la France quand on les voit
+jeter un pareil ferment de discorde nouvelle dans les masses
+déjà surexcitées par la crise politique. Ce ne fut pas l'oeuvre
+particulière de l'Assemblée Nationale seulement qui fut détruite dans
+les convulsions de cette seconde révolution, greffée sur la première,
+c'est l'ensemble même des idées libérales de 1789 qui faillit y
+périr tout entier.
+
+Quand le vote décisif eut eu lieu, quand la Constituante eut déclaré
+démissionnaires tous les évêques et curés qui ne prêteraient pas le
+nouveau serment imposé par la loi, elle eut elle-même comme une vision
+fugitive des difficultés du lendemain. Longtemps après avoir reçu
+la sanction royale, le décret du 12 juillet resta lettre morte.
+Ceux d'entre les ecclésiastiques qui siégeaient comme députés
+et refusaient le serment ne songèrent pas à quitter l'Assemblée
+Nationale, et continuèrent à occuper leurs sièges épiscopaux, leurs
+cures de ville ou de campagne, exerçant leur ministère au milieu de
+l'approbation de leurs ouailles. Cette période d'hésitation ne
+pouvait durer pourtant. Ayant décrété la révolution théorique dans
+l'Eglise, il était dans la logique des faits que l'Assemblée Nationale
+décrétât également sa mise en pratique. C'est ce qu'elle fit enfin
+dans sa séance du 27 novembre, et c'est à ce moment aussi que la
+question de la Constitution civile du clergé, qui n'avait encore guère
+préoccupé les esprits dans notre province, devint subitement aiguë
+pour l'Alsace.
+
+Le cardinal de Roban, désormais à l'abri de toute atteinte des lois
+dans la partie transrhénane de son diocèse, fut l'un des premiers
+parmi les hauts dignitaires de l'Eglise à prendre la parole pour
+protester contre les mesures de la Constituante, au moment où celle-ci
+libellait son décret du 27 novembre. Dans les derniers jours du
+mois, l'imprimeur de l'Evêché, Le Roux, publiait à Strasbourg une
+_Instruction pastorale_ détaillée de Son Altesse éminentissime,
+Monseigneur le cardinal de Rohan, prince-évêque de Strasbourg, signée
+à Ettenheimmünster, le 28 novembre 1790.
+
+Le cardinal y fulminait avec vigueur contre "les hommes pleins
+d'amour-propre, ennemis de la paix, enflés d'orgueil, plus amateurs de
+la volupté que de Dieu" qui "travaillent de concert pour miner le
+trône et l'autel." Il se déclarait "prêt non seulement à parler,
+mais à verser son sang pour la cause de Dieu et de son Eglise", et
+procédait ensuite à l'énumération de tous les motifs qui devaient
+empêcher les fidèles d'accepter "l'organisation du clergé par des
+personnes étrangères au ministère saint." Après avoir rappelé
+les doctrines constantes de l'Eglise à ce sujet, il affirmait, non sans
+contredire de la sorte certaines protestations antérieures, qu'il ne
+se plaignait pas des décrets qui dépouillent le clergé, et qu'il
+"serait même au comble de ses voeux si ce dépouillement guérissait
+les plaies de l'Etat." Il concluait en disant que tout chrétien
+"peut faire serment d'observer les lois, en tant qu'elles ne sont
+pas contraires aux objets qui concernent essentiellement la religion et
+l'autorité spirituelle que Dieu a confié à son Eglise." Mais comme
+les chrétiens "ne peuvent reconnaître pour pasteurs légitimes
+que ceux que leur donne l'Eglise", il résultait de l'_Instruction
+pastorale_ l'obligation pour tout ecclésiastique de refuser le serment,
+sous peine d'être considéré comme schismatique et d'encourir les
+punitions réservées à de pareils coupables.
+
+Le cardinal de Rohan ordonnait en même temps que ce mandement serait
+lu au prône du dimanche suivant par tous les curés, vicaires et
+prédicateurs de son diocèse. C'était une déclaration de guerre au
+pouvoir civil qui allait être promulguée de la sorte dans toutes les
+paroisses catholiques d'Alsace. Le manifeste épiscopal se terminait
+bien par des paroles onctueuses sur la douceur de "vivre dans la
+paix" et par l'invocation du "Dieu d'amour et de paix", mais cette
+phraséologie de convention ne pouvait faire illusion sur la véritable
+portée du document. Il faut bien avouer, d'autre part, qu'on se figure
+difficilement, à cette date, un prince de l'Eglise usant d'un langage
+différent de celui que nous venons d'entendre. La génération d'alors
+allait se trouver en présence d'une de ces antinomies, insolubles en
+théorie, et qui provoquent des conflits grandioses, comme l'histoire
+en a déjà tant vu entre l'Eglise et l'Etat, conflits de principes
+également exclusifs et qui se terminent d'ordinaire au moyen de quelque
+coup de force brutale, sauf à renaître plus tard avec une nouvelle
+violence. Quand un souffle puissant d'indépendance et de foi libre
+agite les esprits, c'est l'Eglise qui recule et plie; quand au contraire
+ce souffle fait défaut, l'Etat autocratique ou révolutionnaire, les
+politiques souples et déliés, ou terrifiants, finissent d'ordinaire
+par avoir le dessous, parce que du côté de l'Eglise on invoque un
+principe qui, même égaré, même allégué sans raison, reste toujours
+auguste et sacré, celui de la liberté des consciences.
+
+Il n'en est point d'autre qui permette de juger avec quelque justice les
+partis ennemis dans une lutte religieuse pareille. C'est à sa lumière
+que nous tâcherons d'apprécier les événements qui vont se dérouler
+en Alsace et tout particulièrement à Strasbourg. Nous honorerons la
+liberté de conscience chez le prêtre réfractaire, qui sacrifie sa
+position mondaine, et bientôt la sécurité de son existence, aux
+exigences de sa foi religieuse. Nous la respecterons aussi chez le
+prêtre assermenté sincère, qui ne croit pas impossible d'unir les
+vertus ecclésiastiques à la pratique des devoirs du citoyen, et quand
+nous verrons bientôt les partis se déchirer avec rage et se couvrir
+d'injures, nous tâcherons de rendre à chacun d'eux la justice qu'ils
+se refusent l'un l'autre, sans voiler les fautes et les excès que
+l'histoire est obligée de leur reprocher à tous.
+
+
+
+
+ VIII.
+
+
+La déclaration du cardinal de Rohan fut immédiatement dénoncée à la
+Société des Amis de la Constitution de notre ville. Dans sa séance
+du 30 novembre, un membre appela l'attention de ses collègues sur
+cette "insolente protestation" et demanda qu'on la signalât à
+l'Assemblée Nationale. La réunion fut unanime à "témoigner son
+horreur pour un écrit dont chaque phrase est un monument de calomnie
+et d'hypocrisie intéressée", et adopta la proposition, qui fut
+également votée, deux jours plus tard, par la municipalité, sur la
+proposition du procureur-syndic de la commune. Déjà le maire avait
+fait saisir chez l'imprimeur et chez un relieur les formes et de
+nombreux exemplaires de l'_Instruction pastorale_. Les journaux
+strasbourgeois applaudissaient à ces actes de rigueur et se plaisaient
+à faire ressortir la différence marquée entre l'attitude du clergé
+catholique et celle des ministres du culte protestant. Ils rapportaient
+tout au long les prières patriotiques prononcées chaque jour au
+Séminaire protestant pour appeler les bénédictions divines sur les
+travaux de l'Assemblée Nationale, et signalaient l'entrain avec lequel
+les jeunes théologiens de l'Internat de Saint-Guillaume se faisaient
+inscrire sur les listes de la garde nationale. La Société populaire
+décidait, quelques jours plus tard, qu'elle ne s'en tiendrait pas à
+cette mesure plus négative, mais qu'elle chargerait des commissaires
+de faire des extraits des Canons de l'Eglise et de les traduire dans les
+deux langues, afin de les répandre parmi le peuple, pour lui montrer
+que les plus anciennes constitutions ecclésiastiques elles-mêmes
+prescrivaient l'élection des évêques par tout le peuple
+chrétien[11]. Elle espérait les meilleurs résultats de cette campagne
+théologique.
+
+[Note 11: Procès-verbaux manuscrits de la Société des Amis de la
+Constitution, séance du 3 décembre 1790.]
+
+Cependant le clergé n'avait point osé suivre jusqu'au bout, du moins
+à Strasbourg, les instructions du prince de Rohan et donner lecture de
+son mandement aux fidèles. Quelque bien disposée que fût la majorité
+du Directoire du département, elle avait craint pourtant d'exciter le
+mécontentement public en connivant à pareille transgression de la loi.
+Saisi d'ailleurs par une dénonciation formelle des administrateurs du
+district, le président du Directoire, l'ex-ammeister Poirot, avait
+pris un arrêté défendant toute communication officielle du factum
+épiscopal. Cette soumission apparente du clergé strasbourgeois fit
+même naître chez certains observateurs superficiels des espérances
+tout à fait illusoires quant aux sentiments intimes et à l'attitude
+future de l'immense majorité des ecclésiastiques d'Alsace. Trop
+semblable en son optimisme à la majorité de l'Assemblée Nationale,
+la bourgeoisie libérale de Strasbourg ne se rendait que fort
+imparfaitement compte de la véritable disposition d'esprit des masses
+catholiques.
+
+Elle s'exagérait volontiers des faits sans importance majeure, comme
+la réception, à la Société populaire, d'un recollet défroqué,
+dont les effusions patriotiques étaient vivement acclamées[12]. Elle
+applaudissait aux attaques virulentes contre la ladrerie de l'évêque
+fugitif, quand, dans la même séance où le P. David avait pris la
+parole, un jeune peintre, nommé Guibert, dénonçait Rohan comme
+refusant d'acquitter une vieille dette de cinq cents livres, et faisait
+le récit de son pèlerinage à Ettenheim pour obtenir au moins un
+à-compte, pèlerinage dont il était revenu sans le sol. Ce n'était
+pas cependant par des épigrammes, par des attaques personnelles de
+ce genre, quelque justifiées qu'elles pussent être, qu'on pouvait
+espérer vider la question religieuse. Le cardinal, tout criblé de
+dettes peu honorables, n'en restait pas moins le chef obéi du parti
+catholique en Alsace, et ceux qui en doutaient encore allaient être
+forcés d'en convenir tout à l'heure eux-mêmes.
+
+[Note 12: Procès-verbaux de la Société, 14 décembre 1790.]
+
+A la campagne, en effet, les doléances de l'évêque étaient prises
+fort au sérieux; le bas clergé répandait à pleines mains les
+protestations de ses supérieurs; les colporteurs juifs étaient
+chargés (chose bizarre!) de la propagande des écrits séditieux et
+l'indignation contre les persécutions infligées à la religion était
+générale. C'était un cas bien exceptionnel quand on pouvait annoncer
+au club strasbourgeois le triomphe des principes constitutionnels,
+comme son correspondant de Bürckenwald près Wasselonne, qui se vantait
+d'avoir facilement détruit l'effet du prône chez ses concitoyens par
+quelques observations calmes et sensées[13]. Comment d'ailleurs
+cela aurait-il été possible autrement chez des populations assez
+arriérées et naïves pour qu'on pût leur expédier, sous le cachet
+(naturellement falsifié) de l'Assemblée Nationale, des ballots entiers
+de pamphlets incendiaires, imprimés dans les officines d'outre-Rhin!
+Les maires eux-mêmes, auxquels parvenaient ces envois, les
+distribuaient avec empressement à leurs administrés comme documents
+officiels et n'y mettaient peut-être aucune malice[14]. On ameutait
+surtout les paysans contre les acquéreurs de biens ecclésiastiques;
+dans certains villages les officiers municipaux annonçaient de
+confiance que ces ventes étaient défendues par le gouvernement[15],
+et cela encore ne paraissait pas extraordinaire à ces pauvres cervelles
+troublées et mises à l'envers par le prodigieux bouleversement des
+deux dernières années.
+
+[Note 13: Procès-verbaux du 10 décembre 1790.]
+
+[Note 14: _Wöchentliche Nachrichten für die deutschredenden Bewohner
+Frankreichs_, du 10 décembre 1790.]
+
+[Note 15: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 18 décembre 1790.]
+
+La vente des biens nationaux se poursuivait en effet avec une lenteur
+désespérante en Alsace. Les journaux du chef-lieu annonçaient, il est
+vrai, le 22 novembre, la mise en vente de quelques-unes des principales
+maisons ecclésiastiques de Strasbourg, l'Hôtel de Neuwiller (mise
+à prix 60,000 livres), l'Hôtel d'Andlau (26,000 livres), celui de
+Massevaux (32,000 livres), etc. Mais ce ne fut que le 17 décembre que
+l'administration du district réussit enfin à trouver des acquéreurs
+pour quelques biens nationaux à la campagne. Ce fut l'ancien
+_schultheiss_ de Kuttolsheim qui, le premier, s'enhardit à payer
+4000 livres pour les biens curiaux de son village, et cet acte de
+"patriotisme" parut tellement extraordinaire que la Société des
+Amis de la Constitution résolut de le fêter par un grand banquet,
+dont la description remplit plusieurs colonnes des feuilles publiques
+d'alors. Négociants et soldats, fonctionnaires, ouvriers et paysans y
+participèrent, et le président du district offrit au dessert un fusil
+au héros de la fête, pour se défendre contre les agressions
+des mauvais citoyens, détail significatif et qui montre bien la
+surexcitation des esprits à ce moment de notre histoire locale[16]. Une
+fois la glace rompue, les acquéreurs se présentèrent en plus grand
+nombre, surtout à Strasbourg, où, dès le 20 décembre, nous voyons
+MM. Charpentier et Nagel se rendre acquéreurs des maisons de deux
+chanoines de Saint-Pierre-le-Jeune, MM. de Régemorte et Jeanjean.
+
+[Note 16: Précaution parfaitement justifiée d'ailleurs, il faut
+l'avouer, par les infâmes excitations que ne cessaient de faire
+entendre alors certains pamphlétaires, comme par exemple l'auteur de
+l'écrit _Lieber Herr Mayer und Mitbrüder_, condamné par jugement
+du tribunal de Strasbourg, du 30 décembre 1790, et qui proposait
+"d'assommer en masse ceux qui achèteraient pour un florin de biens
+ecclésiastiques". On trouvera des extraits de ce factum, sur lequel
+nous aurons à revenir, dans Heitz, _Contre-Révolution en Alsace_, p.
+46 et suiv.]
+
+Mais la lutte allait éclater, plus violente encore, sur un terrain
+moins accessible à des considérations d'ordre matériel et plus
+favorable par suite à l'attitude intransigeante du clergé! Nous avons
+vu que l'Assemblée Nationale avait prescrit, depuis de longs mois,
+d'inventorier les biens des chapitres et collégiales et de réunir
+leurs archives à celles des districts. En vertu de cette loi,
+le transfert des dossiers et parchemins du chapitre de
+Saint-Pierre-le-Jeune avait été fixé par les autorités compétentes
+au 3 janvier 1791. A peine cette mesure avait-elle été décidée,
+qu'on vit se répandre en ville des bruits de nature à exciter les
+alarmes de la population catholique du quartier. Des fauteurs de
+troubles y couraient les rues et les maisons, annonçant la suppression
+du culte, affirmant que les administrateurs du district avaient donné
+l'ordre d'enlever tous les vases sacrés et de procéder à la fermeture
+de l'église. De pareilles excitations devaient porter leurs fruits. Une
+foule de curieux, entremêlés de fanatiques, parmi lesquels les
+femmes du peuple se distinguaient par leurs intempérances de langage,
+accoururent vers quatre heures et demie du soir, se ruèrent dans le
+sanctuaire et quelques forcenés se mirent à sonner le tocsin. L'émoi
+fut grand par toute la ville; M. de Dietrich réunit à la hâte le
+corps municipal, fit prendre les armes à la garde nationale et la
+dirigea, renforcée par plusieurs pelotons de la garnison, vers le lieu
+du tumulte. Mais la présence des troupes ne fit qu'irriter encore la
+colère toute gratuite des émeutiers en jupon; elles se mirent à jeter
+du gravier et des pierres à la tête des soldats et l'on eut beaucoup
+de peine à dissiper l'attroupement à la tombée de la nuit et sans
+effusion de sang. Le transfert des archives ne put être opéré que le
+jour suivant, et se fit alors sans encombre.
+
+L'opinion publique avait été vivement frappée par cette prise
+d'armes, par ce "tumulte ourdi par les bonzes, avec le concours de la
+pire canaille", comme l'écrivait le lendemain l'un des journaux de
+Strasbourg. La municipalité tâcha de prévenir le retour de pareils
+excès, en affichant, dès le 4 janvier, une proclamation chaleureuse à
+tous les habitants de la ville, les suppliant de ne pas prêter la main
+"à des desseins criminels, des erreurs bien graves ou des impostures
+bien coupables." Elle s'adressait en particulier aux ecclésiastiques
+de tous les cultes pour leur demander leur concours: "Lorsque le
+peuple se trompe, c'est à eux à lui montrer les premiers chrétiens,
+sujets fidèles, n'oser tirer le glaive que pour la patrie, martyrs pour
+leur Dieu, quand il les appelait à ce sanglant hommage, mais toujours
+soumis à l'autorité. C'est à eux à sauver à la religion des
+horreurs qui effrayent et dégradent l'humanité." M. de Dietrich
+promettait en terminant le plus entier respect pour les intérêts
+religieux de ses administrés: "Tous les membres (du corps municipal)
+sacrifieront leur vie avant de laisser outrager la religion ou violer
+les loix, qu'ils ont juré de respecter, la religion qui est chère à
+tous les bons citoyens, les loix dont l'observance est nécessaire pour
+le bonheur de celui-même qui croit qu'elles blessent ses intérêts,
+car leur mépris serait le commencement de l'anarchie la plus
+cruelle." Il était malheureusement plus facile de réunir ainsi ces
+deux principes hostiles dans une même période que de les amener à
+coexister pacifiquement dans la vie politique; c'est parce qu'elle n'a
+pas su résoudre le problème posé par ce redoutable dilemme, que
+la Révolution française, après avoir donné de si magnifiques
+espérances, a fini par un avortement si tragique.
+
+Le lendemain, 5 janvier, le maire adressait encore une circulaire
+spéciale à tous les curés et pasteurs de la ville, au sujet de ces
+troubles regrettables, avec prière d'en donner lecture au prône du
+dimanche suivant. Mais ce n'étaient pas les circulaires patriotiques
+de quelques autorités municipales qui pouvaient arrêter l'essor des
+parties adverses, qui se croyaient dorénavant tout permis. Pendant
+qu'on enflammait le zèle contre-révolutionnaire des campagnes, dans
+les villes mêmes les garnisons étaient sollicitées, soit par leurs
+officiers nobles eux mêmes, soit par des émissaires clandestins
+subalternes, à faire cause commune avec les champions du trône et de
+l'autel. On distribuait à celle de Strasbourg de l'argent, des cocardes
+blanches, des brochures royalistes, cadeaux qui n'étaient pas toujours
+bien reçus, puisqu'on nous assure que les grenadiers de l'un des
+régiments de notre ville, après avoir bu l'argent offert à la
+santé de la Nation, avaient arboré ladite cocarde....au fond de leurs
+hauts-de-chausses[17].
+
+[Note 17: _Geschichte der gegenw. Zeit_, du 14 janvier 1791.]
+
+Quant à la population civile, on tâchait de la mettre également
+en émoi par les inventions les plus absurdes; témoin la pièce
+intitulée: _Dénonciation; on veut donc encore nous désunir?_ qui
+répondait à ces bruits calomnieux et qui date de ces premiers jours
+de janvier. "Les bons citoyens de Strasbourg, y était-il dit,
+catholiques et protestants, viennent d'apprendre qu'on va de maison en
+maison pour insinuer aux hommes simples et crédules que les protestants
+sont prêts à s'emparer de la Cathédrale, des deux églises de
+Saint-Pierre et de celles des Capucins. Ils s'empressent de manifester
+l'indignation qu'excite dans toute âme honnête ces coupables intrigues
+et ces menées ténébreuses, que les ennemis de la paix et du bon ordre
+osent voiler du prétexte de la religion. Les protestants déclarent que
+jamais ils n'ont pu concevoir un semblable projet, et les catholiques
+dévoués à la chose publique protestent de leur côté..... qu'ils
+doivent à la justice de reconnaître que les protestants se sont
+toujours montrés incapables de pareilles actions, que le soupçon même
+serait une injure pour ceux-ci, et que ce bruit, que l'on cherche
+à accréditer, ne peut être que le fruit de l'imposture et de la
+calomnie."
+
+Si une partie au moins de la population strasbourgeoise se laissait
+prendre à d'aussi ridicules mensonges, on devine quel accueil faisaient
+certains groupes, plus particulièrement intéressés, aux mesures
+nécessitées par la mise en pratique des articles de la Constitution
+civile du clergé. Le 4 janvier 1791, la Constituante avait enfin exigé
+de ses propres membres ecclésiastiques le serment prescrit par la loi
+nouvelle, sous peine d'être déclarés déchus des fonctions qu'ils
+avaient occupées jusque-là. On dut alors procéder également en
+province à la réalisation des décrets, toujours différée dans un
+esprit de modération peut-être excessive, puisqu'on avait laissé le
+temps à l'opinion contraire de s'aigrir par de longues polémiques
+et de se fortifier en même temps par le manque, au moins apparent,
+d'énergie gouvernementale. Mais on s'y prit maladroitement à
+Strasbourg. Le 14 de ce mois le procureur-général syndic du
+département, M. de Schauenbourg, adressait à Mgr. Lanz, évêque de
+Dora _i.p._ et suffragant du cardinal, ainsi qu'à MM. Donery et de
+Martigny, prévots des chapitres secondaires, une copie officielle
+des décrets de l'Assemblée Nationale, afin d'empêcher "que les
+ci-devant chapitres, ignorant la rigueur des lois, ne s'exposassent
+à quelques scènes scandaleuses en continuant leurs fonctions." La
+lettre était quelque peu équivoque; elle avait l'air de viser toutes
+les fonctions ecclésiastiques en général, alors qu'elle ne devait que
+notifier la cessation des cérémonies canoniales, et nullement celle
+du culte public de ces trois églises. L'était-elle à dessein? Les
+chanoines se méprirent-ils, de propos délibéré, sur le sens de
+l'injonction que leur transmettait l'autorité civile? Beaucoup le
+crurent alors[18], et plusieurs, sachant de quelles petites perfidies
+sont capables les partis en temps de lutte, pencheront sans doute à
+le croire encore aujourd'hui. Toujours est-il que le résultat de cette
+démarche, dont la municipalité n'avait reçu aucune notification
+préalable, faillit être désastreux; les chanoines des trois
+chapitres, touchés de la notification, firent cesser brusquement
+tous les offices, tant à la Cathédrale qu'aux deux églises de
+Saint-Pierre, sous prétexte de se montrer soumis à la loi, qui
+pourtant ne visait que les collégiales pour l'heure présente.
+
+[Note 18: Voy. par exemple le _Pol. Litt. Kurier_ du 17 janvier 1791.
+Dans la _Déclaration du procureur-général syndic du département_,
+etc. (s. l. ni d.), publiée quelques jours plus tard, M. de
+Schauenbourg n'explique aucunement son attitude ambiguë, mais nous
+fournit d'abondants témoignages de son antipathie pour M. de Dietrich.
+Il va jusqu'à affecter de croire que les pièces officielles,
+imprimées par ordre du maire, sont supposées!]
+
+Quand le lendemain, les cloches, qui depuis tant d'années appelaient
+les fidèles au culte, ne se firent point entendre, l'émotion fut
+grande dans le public, on le croira sans peine. On avait donc eu raison
+de dire que la loi nouvelle en voulait à la religion même et que
+l'ère des persécutions allait s'ouvrir! Le ressentiment du maire et
+des administrateurs du district est également facile à comprendre. Ils
+étaient officiellement responsables de la tranquillité publique et se
+voyaient brusquement à la veille de troubles nouveaux, sans avoir été
+prévenus des mesures qui vraisemblablement allaient les faire naître.
+
+M. de Dietrich écrivit encore à la hâte, le 15 au soir, aux
+curés des paroisses de Saint-Laurent, de Saint-Pierre-le-Vieux et
+de Saint-Louis, pour les inviter à célébrer le service divin, le
+lendemain, comme à l'ordinaire; et pour les prier de passer le
+soir même à l'Hôtel-de-Ville, afin de s'entendre avec eux sur la
+réglementation des offices dans les paroisses catholiques. Il envoyait
+en même temps à M. Dupont, le remplaçant temporaire d'Ignace
+Pleyel, comme maître de chapelle de la Cathédrale, l'ordre formel de
+fonctionner le lendemain à la grand'messe de la Cathédrale, avec tous
+ses acolytes, afin de remplacer les chantres du Grand-Choeur. Il fallait
+en effet montrer aux bonnes âmes, inquiétées par les bruits répandus
+dans le public, qu'on ne songeait aucunement à supprimer les services
+des paroisses, en prononçant la suspension des chapitres conformément
+à la loi.
+
+Mais en même temps que la municipalité essayait de rassurer ainsi
+les catholiques de la ville, elle voulut marquer aussi son entière
+obéissance à l'Assemblée Nationale, en faisant afficher, ce même
+samedi, 15 janvier, un arrêté qui enjoignait aux ecclésiastiques
+fonctionnaires publics de prêter le serment, selon la formule votée le
+26 décembre 1790, dans les lieux indiqués par ladite loi, et ce, dans
+le délai de huitaine. Deux jours au plus tard avant l'expiration de ce
+délai, les ecclésiastiques devraient venir déclarer à la Mairie
+leur intention de prêter le serment, et se concerter avec le maire pour
+fixer le moment de la prestation solennelle. L'arrêté du 15 janvier
+n'avait rien à voir, au fond, avec la suppression des chapitres; mais
+sa publication n'en fut pas moins malencontreuse, car elle contribua
+pour sa part à entretenir l'agitation dans les esprits. Depuis si
+longtemps on parlait du serment obligatoire sans qu'on l'eût réclamé
+du clergé; celui-ci s'était habitué à croire qu'on n'oserait plus le
+lui demander. Cette brusque invitation à se décider dans la huitaine,
+montrait tout à coup aux plus insouciants combien la crise devenait
+aiguë et réclamait une décision immédiate de la part de tous ceux
+qui voulaient continuer à figurer parmi les salariés de l'Etat. Aussi
+les meneurs du parti, voyant le désarroi général, pensèrent sans
+doute qu'autant valait entamer de suite le combat que de recommencer à
+nouveaux frais huit jours plus tard. Ils décidèrent donc de maintenir
+dès ce jour la grève du clergé séculier, qui pourtant aurait pu
+fonctionner tranquillement une semaine de plus, avant de se prononcer,
+au voeu de la municipalité, pour ou contre l'acceptation des lois
+ecclésiastiques nouvelles.
+
+Le maire avait fait imprimer, dès le soir même du 15 janvier, la
+lettre adressée par lui aux administrateurs du district, les lettres
+écrites aux différents curés, la réponse du Directoire du district,
+toutes les pièces officielles en un mot, qui devaient permettre au
+public de juger en connaissance de cause le prologue du grand conflit
+qui allait s'engager à Strasbourg, comme dans la France entière. La
+bourgeoisie éclairée des deux cultes se prononça, comme on pouvait
+le prévoir, en grande majorité, d'une manière approbative. Pour elle,
+les ecclésiastiques étaient avant tout, selon la phrase consacrée
+d'alors, des "officiers de morale publique", salariés par l'Etat,
+et comme tels, devant obéissance aux prescriptions légales, plus
+encore que les simples citoyens.
+
+Mais le petit peuple catholique et les femmes de toutes les classes ne
+jugeaient pas la question à ce point de vue juridique ou philosophique.
+Ces groupes nombreux se sentaient lésés dans leurs intérêts
+religieux, et leurs consciences s'alarmaient à l'idée de perdre
+bientôt les conducteurs spirituels dont ils avaient suivi jusqu'ici
+docilement les conseils. Leur mécontentement s'exhalait en plaintes
+plus ou moins violentes; on avait beau leur dire que la Constituante
+ne voulait nullement expulser brutalement les curés et vicaires en
+fonctions, ni interrompre en aucun lieu l'exercice salarié du culte
+public. Ceux-là même qui refuseraient le serment seraient admis à
+continuer leurs fonctions jusqu'après l'élection de leurs successeurs
+[19]. Les masses n'entrent jamais dans l'examen des nuances, qu'il
+s'agisse de questions politiques ou religieuses. Il leur faut des
+drapeaux aux couleurs bien voyantes, même un peu criardes, des
+professions de foi bien explicites et bien ronflantes, et le clergé
+disposait pour la bataille d'un signe de ralliement et d'un mot d'ordre,
+à nuls autres pareils, le maintien de l'unité de l'Eglise et de la
+liberté des consciences.
+
+[Note 19: Copie d'une lettre du Comité ecclésiastique à MM. les
+officiers municipaux de Strasbourg, du 16 janvier 1791. Strasb.,
+Dannbach, 1791, 4 pages in-4°.]
+
+Aussi le dimanche, 16 janvier, vit-il les différentes églises
+catholiques de Strasbourg remplies d'une foule compacte de fidèles des
+deux sexes, venus les uns pour voir s'il se passerait quelque chose, ou
+ce qui allait se passer, les autres pour supplier le Ciel d'intervenir
+en faveur de la bonne cause. Tout ce monde était ému, plus bruyant que
+recueilli, et des voix s'élevaient parfois pour accuser la tyrannie du
+gouvernement et la municipalité. Cela se faisait avec d'autant moins
+de gêne que les prêtres ne se montraient nulle part, ce jour là, soit
+pour éviter, comme ils le dirent plus tard, les insultes de quelques
+exaltés, soit encore pour réveiller dans les âmes dévotes le
+sentiment attristant de leur futur abandon spirituel. Des groupes de
+soldats et de gardes nationaux stationnaient dans l'enceinte sacrée,
+suivant de l'oeil les manifestants les plus exaltés et procédant, le
+cas échéant, à leur arrestation provisoire.
+
+Nous avons conservé un tableau assez fidèle de la disposition des
+esprits dans le parti catholique à Strasbourg en cette journée, dans
+une lettre écrite sur les lieux, le lendemain même, par un membre du
+Conseil général du Haut-Rhin, bon catholique, qui séjournait pour
+affaires dans notre ville. Voici quelques passages de cette lettre de M.
+Mueg:
+
+"... Il y a beaucoup de fermentation à Strasbourg par rapport aux
+lois de la Constitution civile du Clergé et le serment qu'on exige des
+prêtres; les Collégiales et le Grand-Choeur ont cessé samedi
+dernier leurs heures canoniales; mais ils ont déposé au Directoire du
+département des protestations très énergiques contenant le motif de
+leur obéissance, qui est de prévenir les troubles. En effet, le peuple
+catholique a vu cette diminution trop sensible de l'éclat du service
+divin avec le plus grand chagrin. On se porte avec empressement dans les
+églises pour y faire des prières publiques, auxquelles les prêtres
+n'assistent point, parce qu'ils n'oseraient le faire sans s'exposer à
+être poursuivis comme perturbateurs du repos public... Hier, dimanche,
+dans l'après-dîner, un insolent qui s'est trouvé à ces prières
+publiques, à la Cathédrale, s'est permis de dire tout haut qu'il
+n'y aura point de repos jusqu'à ce qu'on ait massacré ces gueux de
+prêtres. Cela a excité une rumeur. Des soldats d'artillerie présents
+lui ont mis la main sur le corps. La soeur de ce particulier, qui se
+trouvait aussi à l'église, voyant son frère aux prises, s'est jeté
+entre lui et les soldats, et je crois qu'il leur est échappé [20].
+Cela a fait tant de train que le maire en a été averti... On a envoyé
+un ou plusieurs détachements aux portes de la Cathédrale, et pendant
+le reste de la soirée et toute la nuit, la ville a été croisée par
+nombre de patrouilles. On craint le moment de la prestation du serment
+des prêtres, fixé à dimanche prochain, et plus encore le jour de
+l'élection des nouveaux fonctionnaires, à laquelle il faudra en venir,
+si l'Assemblée Nationale persiste dans la rigueur de ses décrets....
+Le Directoire du département est dans le plus grand embarras; il en a
+écrit à l'Assemblée Nationale [21]....
+
+[Note 20: Nous devons faire remarquer qu'il y a une version infiniment
+plus vraisemblable de cet épisode de la Cathédrale dans la _Geschichte
+der gegenwärtigen Zeit_ (17 janvier 1791). D'après ce journal, cet
+interrupteur aurait demandé, sur un ton séditieux et usant de paroles
+inconvenantes, la réouverture du choeur et aurait été empoigné
+là-dessus par quelque artilleurs _patriotes_ et conduit à la Mairie.]
+
+[Note 21: _Nouvelle Revue catholique d'Alsace_. Rixheim 1886, p. 118.]
+
+
+
+
+ IX.
+
+
+Mais ce n'étaient pas ces agitations, purement extérieures, qui
+préoccupaient le plus les dépositaires de l'autorité publique. La
+population strasbourgeoise n'a jamais montré beaucoup de goût pour les
+brutalités révolutionnaires, et même aux heures les plus troubles
+de notre histoire moderne, la guerre des rues n'y a point traduit en
+pratique, comme autre part, l'anarchie des esprits. Le danger de la
+situation semblait ailleurs; les chefs du parti constitutionnel le
+voyaient dans la tentative d'une organisation plus complète du parti
+catholique et contre-révolutionnaire, opposant club à club, tribune
+à tribune, et déchaînant sur Strasbourg et sur l'Alsace, si agités
+déjà, toutes les horreurs de la guerre civile, au moment précis
+où l'attitude des puissances étrangères commençait à inspirer des
+craintes sérieuses aux patriotes.
+
+Pour nous, qui étudions aujourd'hui les choses à distance, ces
+craintes peuvent paraître exagérées, quand nous considérons quels
+faits leur donnèrent naissance; mais il ne faut point oublier dans quel
+état d'excitation continuelle se trouvait alors l'esprit public. Voici
+donc ce qui avait motivé les inquiétudes et les soupçons du parti
+constitutionnel: Dans la journée du samedi, 15 janvier, quinze citoyens
+catholiques avaient fait au Bureau municipal la notification, exigée
+par le décret du 14 décembre 1789, sur les réunions publiques, de
+leur intention de s'assembler paisiblement et sans armes, le lendemain,
+dimanche, à deux heures de relevée, dans la chapelle du Séminaire.
+Ils avaient déclaré verbalement qu'on discuterait dans cette réunion
+la circonscription des paroisses, et qu'on rédigerait une adresse, soit
+au Roi, soit au Corps législatif, à ce sujet.
+
+Le lundi matin, le maire, qui n'avait encore reçu que des
+renseignements assez vagues sur la réunion de la veille, recevait une
+seconde notification de la part des mêmes citoyens, portant que ladite
+assemblée serait continuée le jour même, à une heure, au Séminaire,
+la pétition n'ayant pu être achevée. Le Bureau municipal enregistra
+cette déclaration, conformément à la loi, mais le maire fit observer
+en son nom aux commissaires de la réunion qu'ils étaient responsables
+des décisions qui seraient prises; qu'on avait le droit de réclamer
+communication de leurs procès-verbaux, et qu'on espérait d'ailleurs de
+leur attachement à leur devoir qu'ils ne délibéreraient pas sur des
+objets proscrits par la loi.
+
+Peu après le départ de ces délégués, deux dépositions furent
+faites, l'une au procureur de la commune, l'autre au secrétariat de la
+Mairie, constatant qu'une grande fermentation régnait dans la réunion
+du Séminaire et que les délibérations y avaient porté sur des
+matières directement contraires aux décrets de l'Assemblée Nationale.
+Sur le vu de ces pièces, M. de Dietrich fit convoquer immédiatement
+le Conseil général de la commune, pour lui faire part de ses
+appréhensions. On décida de mander immédiatement à la barre le
+président, Jean-François Mainoni, marchand-épicier dans la Grand'Rue,
+à l'enseigne de l'_Aigle Noir_, et le premier secrétaire, Jean-Nicolas
+Wilhelm, homme de loi, afin de les interroger à ce sujet. Au moment où
+ils arrivaient à l'Hôtel-de-Ville, le secrétaire du conseil donnait
+lecture d'une troisième notification, émanant de l'assemblée du
+Séminaire. Se disant "composée de la presque totalité des citoyens
+catholiques" de Strasbourg, elle avait arrêté "qu'elle aurait
+dorénavant des séances régulières, tous les dimanches et jeudis,
+à une heure", assurant d'ailleurs qu'elle "s'occupait surtout
+à maintenir la paix, l'union et le bon ordre." En d'autres termes,
+l'assemblée des catholiques du Séminaire, toute fortuite d'abord,
+entendait se transformer en club politique, comme il en existait alors
+des milliers dans le royaume.
+
+Le maire, ayant courtoisement fait prendre place au bureau aux
+personnages cités devant le conseil, demanda tout d'abord communication
+des procès-verbaux de la réunion, afin qu'on pût se rendre compte de
+l'esprit qui y avait régné. Mainoni répondit, non sans embarras, que
+celui de la première séance avait seul été rédigé, que celui de
+la seconde n'était pas encore mis au net. Le secrétaire Wilhelm dut
+partir alors pour produire au moins la pièce existante, mais il resta
+si longtemps absent qu'on envoya l'un des sergents de la municipalité
+à sa recherche pour le ramener avec son procès-verbal. Quand ce
+dernier fut lu, on constata qu'il ne mentionnait absolument que la
+nomination d'un président et de ses assesseurs. De l'objet des débats,
+pas un mot. Il était évident qu'on cachait quelque chose; il y avait
+donc quelque chose à cacher. Vivement interpellé, le président
+Mainoni dut avouer "qu'il y avait été question ensuite de laisser
+tout ce qui concerne la religion, notamment les paroisses et le culte,
+sur l'ancien pied", et qu'à la séance de ce jour on avait arrêté
+de présenter à ces fins une adresse au Roi Très-Chrétien, un
+mémoire au Département, et une lettre au Pape, pour le prier de faire
+part aux catholiques de Strasbourg de sa manière de voir sur le serment
+imposé aux ecclésiastiques[22]. Il dit encore qu'on avait décidé de
+continuer les séances "pour délibérer sur des objets relatifs à
+la conservation de la religion." Le secrétaire Wilhelm ajoutait, pour
+pacifier les esprits, que les séances seraient publiques et que les
+citoyens de tous les cultes pourraient y venir.
+
+[Note 22: La _Lettre des citoyens catholiques de Strasbourg à N.S.
+Père le pape Pie VI_ (s. lieu ni date, 4 p. in-4°), signée Wilhelm,
+et datée du 19 janvier, fut imprimée à part et répandue dans les
+deux langues en nombreux exemplaires. Elle est d'ailleurs rédigée en
+termes nullement hostiles dans la forme au gouvernement. Mais c'était
+le fait même de la correspondance avec un souverain étranger que
+frappait la loi.]
+
+Après cet exposé des faits, qui ne s'était produit qu'avec quelque
+répugnance, le procureur de la Commune prit la parole. La loi du 26
+décembre 1780 porte, dit-il en substance, que toutes les personnes
+ecclésiastiques ou laïques qui se coaliseront pour combiner un refus
+d'obéir aux décrets seront poursuivies comme perturbateurs du repos
+public. Il priait en conséquence le Conseil général de retirer
+aux membres de l'association du Séminaire le droit de s'assembler
+désormais, "sauf aux dits membres à se réunir pour délibérer
+sur tout autre objet non contraire à la loi." Il proposait en outre
+d'envoyer un courrier à l'Assemblée Nationale pour lui faire part
+des faits qui venaient de se passer à Strasbourg. Après une courte
+discussion, le Conseil général de la Commune décidait en effet
+d'envoyer un exprès à Paris pour solliciter l'envoi de commissaires
+dans le Bas-Rhin, afin d'y faire mettre à exécution les décrets de
+l'Assemblée sur la Constitution civile du clergé; en attendant les
+instructions demandées à Paris, l'assemblée du Séminaire était
+autorisée provisoirement à continuer ses séances, à charge des
+particuliers qui la composent "d'être responsables des événements
+qui pourront résulter de leurs délibérations." En même temps on
+décidait de demander à la Constituante que le nombre des paroisses
+de la ville et de la citadelle resterait le même; c'était montrer aux
+catholiques qu'on entendait protéger leurs droits dans la mesure du
+possible.
+
+Au moment où le Conseil général prenait ces décisions, que l'on ne
+saurait qualifier d'illibérales, un nouvel incident se produisit, qui
+devait singulièrement envenimer les choses. Un membre de la Société
+populaire, le négociant Michel Rivage, qui assistait à la séance, se
+présenta tout à coup à la barre, demandant à faire une communication
+d'importance, intéressant l'ordre et la tranquillité publique. "Vu
+les circonstances", le maire lui donna la parole. Il raconta alors,
+pour employer ses propres expressions, "la démarche indécente que
+quelques habitantes de cette ville se sont permises ce matin, en allant
+porter un écrit de caserne en caserne", et pria le Conseil général
+de mander par devers lui ces dames pour les interroger et connaître
+les instigateurs de cette étrange et coupable démarche. En même temps
+qu'il mettait sa dénonciation par écrit, on apportait en séance
+un exemplaire de la pièce dénoncée, expédiée par M. de Klinglin,
+commandant des troupes de ligne, à M. de Dietrich.
+
+Voici en effet ce qui s'était passé: Trois voitures chargées de dames
+appartenant à la bonne société catholique, et députées, disait la
+rumeur publique, par six cents autres, réunies à cet effet, étaient
+parties de l'hôtel du département; à la tête de ces dames se
+trouvaient Mme Poirot en personne et Mme Mainoni, la femme du président
+de l'assemblée du Séminaire. Elles s'étaient fait conduire au
+quartier de Royal-Infanterie, y avaient demandé l'adjudant Migniot,
+et quand il s'était présenté à la portière du carrosse, les
+occupantes, fort excitées, lui avaient demandé protection pour la
+religion catholique et remis des paquets d'imprimés à distribuer
+parmi ses camarades. L'adjudant s'était empressé de les porter à ses
+supérieurs, et ces dames n'avaient pas été plus heureuses dans les
+autres casernes. Elles coururent même grand risque d'être maltraitées
+par les soldats, gagnés à la cause populaire, et l'on nous
+raconte--espérons que le bruit était faux--qu'au poste de la place
+d'Armes on avait déjà préparé des verges pour les fouetter, si elles
+avaient passé par là [23].
+
+[Note 23: _Geschichte der gegenw. Zeit_, 19 janvier 1791.]
+
+C'était donc, en somme, une équipée ridicule et manquée, mais qui
+n'en contribua pas moins à échauffer les esprits.
+
+Le Conseil général se sépara, le 17 au soir, après avoir approuvé
+une "proclamation à tous les citoyens amis de la religion, de la
+loi et de l'ordre", qui recommandait le calme et la concorde. Les
+catholiques s'étant plaint de ce que les protestants s'exprimaient
+d'une façon blessante sur leur compte, le maire pria les pasteurs
+de travailler tout spécialement à l'apaisement des esprits, et pour
+répondre à ce voeu, Blessig, le plus éloquent et le plus populaire
+d'entre eux, rédigea le lendemain une brochure allemande "Les
+protestants de Strasbourg à leurs frères catholiques", pour
+témoigner du bon vouloir de ses coreligionnaires. Mais ce même
+jour aussi, la Société des amis de la Constitution, réunie sous la
+présidence de Le Barbier de Tinan, votait l'envoi d'une adresse au
+Conseil général, pour réclamer la révocation de la permission
+provisoirement accordée à la Société des catholiques romains--c'est
+ainsi qu'elle s'appelait maintenant elle-même--de continuer ses
+séances. Elle décidait en outre de dénoncer à l'Assemblée Nationale
+les femmes sorties du département pour répandre parmi les troupes
+des écrits insidieux et contraires aux lois. Enfin des délégués
+spéciaux devraient déclarer aux divers corps de la garnison "que la
+façon dont ils ont reçu ces dames fait autant honneur à leurs moeurs
+qu'à leur patriotisme".
+
+D'autres esprits, moins enflammés, se contentèrent de décocher des
+épigrammes plus ou moins spirituelles contre l'immixtion du beau sexe
+dans les luttes politiques. Il circula en ville une "Chanson sur les
+extravagances catholiques du beau sexe de Strasbourg", à chanter sur
+l'air de _Calpidgi_, qui commençait ainsi:
+
+ Quelle est donc cette bande joyeuse?
+ Ce sont des dames scrupuleuses,
+ Qui s'en vont en procession
+ Epauler la religion (_bis_),
+ Et dans ce pieux exercice
+ Les vieilles, jeunes et novices
+ Vont demander soulagement
+ A messieurs du département.
+
+Bien que la pièce soit rare, il nous serait impossible d'en citer la
+plupart des couplets, un peu trop lestement troussés à la hussarde,
+pour prendre place autre part que dans un _Recueil de chansons
+historiques strasbourgeoises_ qui se fera peut-être quelque jour. On
+ne se borna point à des chansons. Les soldats, encouragés par les
+allocutions des patriotes irrités et par la licence générale qu'on ne
+réprimait guère dans les rangs de l'armée, allèrent, dans la nuit
+du 19 au 20 janvier, donner une sérénade aux principales d'entre
+les ambassadrices cléricales, accompagnés de la musique du corps
+d'artillerie, et chantèrent sous leurs fenêtres le _Ça ira_ et une
+autre chanson, sans doute populaire à ce moment: _Où allez-vous,
+Monsieur l'abbé?_ Le lendemain encore, mis sans doute en verve par ce
+premier exploit, des députations des régiments circulaient en ville,
+distribuant chez ces dames des cartes de visite, avec enjolivement
+d'épigrammes. Elles "sentaient le corps de garde[24], de l'aveu d'un
+des journalistes les plus zélés à suivre la campagne contre cette
+manifestation féminine, et qui eut à en souffrir personnellement de
+son activité patriotique un peu trop intempérante, Mme Mainoni lui
+ayant intenté un procès en diffamation, dont nous ignorons d'ailleurs
+l'issue[25].
+
+[Note 24: "_Im Grenadierton geschrieben_." _Gesch. der gegenw.
+Zeit_, 21 janvier 1791.]
+
+[Note 25: Simon, le rédacteur en chef de la _Geschichte der
+gegemvärtigen? Zeit_. Nous devons dire d'ailleurs, pour avoir parcouru,
+la plume à la main, tous ces journaux de Strasbourg, que leur ton, sans
+être toujours poli (il est parfois brutal), n'offre rien de semblable
+aux attaques vraiment ignobles que nous aurons à signaler
+tantôt contre la vie privée des adversaires, dans les pamphlets
+contre-révolutionnaires, rien de cet art savamment perfide de
+déshonorer sans scrupule un adversaire politique ou religieux, que
+nous constatons dans la presse bien pensante ou révolutionnaire de
+nos jours. C'était alors l'enfance de l'art, et d'ailleurs l'exiguité
+seule de leur format (4 pages petit in-4°) aurait obligé nos feuilles
+locales à n'être au fond que des recueils de faits divers.]
+
+Dans la séance du Conseil général de la Commune, tenue deux jours
+plus tard, le 20 janvier, à 9 heures, M. de Dietrich commença par
+annoncer que la municipalité avait dénoncé les séditieuses à
+l'accusateur public; puis il donna lecture de plusieurs dépositions
+et témoignages, recueillis dans l'intervalle, et qui donnaient
+aux assemblées du Séminaire un tout autre cachet que celui d'une
+inoffensive réunion occupée à débattre "la circonscription des
+paroisses". Il y était dit que le sieur Wilhelm, secrétaire de
+la Société, avait déclaré à la tribune que la religion était
+en danger, et qu'il fallait envoyer un pressant appel aux curés
+des villages catholiques voisins. Puis l'ancien notable Ditterich,
+professeur à l'Université épiscopale, s'était, à son tour, dans un
+discours pathétique, lamenté sur les persécutions qui menaçaient la
+foi, et avait déclaré parjures et dignes du mépris de leurs ouailles
+tous les prêtres qui prêteraient le serment. Nous savons même que
+plusieurs des plus exaltés proposèrent de réclamer (auprès des
+puissances garantes?) l'exécution stricte des traités de Westphalie et
+de faire ainsi appel à l'étranger. Ce détail, qui, mieux que tout
+le reste, marque la surexcitation des esprits dans cette réunion
+du Séminaire, fut, il est vrai, soigneusement dissimulé dans les
+dépositions des citoyens appelés à la barre, mais il est avoué par
+un des pamphlets contre-révolutionnaires les plus haineux, écrits à
+ce moment, le _Junius Alsata_[26].
+
+[Note 26: Junius Alsata aux membres des départements, districts et
+municipalités du Haut-et Bas-Rhin. S. l. 1791, p. 13.]
+
+Des faits plus graves encore furent allégués. Un nommé Kaetzel, de
+Gambsheim, vint attester qu'un émissaire de la réunion catholique
+était venu, le mardi, 18, à 5 heures du matin, dans son village,
+situé à quelques lieues de Strasbourg, pour appeler les habitants
+au secours de leur religion, menacée à Strasbourg. On affirmait que
+quatre-vingt-trois villages de l'évêché s'étaient clandestinement
+coalisés pour prendre les armes au premier signal, et toute part faite
+à l'exagération naturelle de ces temps troublés, ce que nous verrons
+plus tard, rend très probable l'existence de conciliabules destinés,
+dès ce moment, à s'opposer à l'exécution des lois sur le clergé.
+
+Une discussion des plus vives s'engage alors au sein de la
+représentation municipale. Les uns plaident la théorie répressive,
+les autres parlent en faveur de la liberté, même pour ceux qui en
+abusent; on se croirait transporté dans une des enceintes législatives
+où se discutent encore aujourd'hui ces graves problèmes. La discussion
+durait encore, quand on apporta dans la salle un factum imprimé, _Avis
+au public_, que l'assemblée du Séminaire venait de mettre au jour. Cet
+_Avis_ contient en appendice deux pièces, une _Adresse au Roi_, qui lui
+demande de suspendre la Constitution civile du clergé, une _Lettre à
+N.S.P. le pape Pie VI_, qui l'interroge sur la valeur du serment imposé
+aux ecclésiastiques fonctionnaires publics et promet d'obéir à sa
+décision souveraine.
+
+La production de cette pièce fit pencher la balance du côté de la
+rigueur. La majorité du Conseil trouva séditieuse une adresse qui
+s'opposait à la mise en vigueur des lois du royaume, sanctionnées par
+le roi, et plus encore l'invitation adressée à un prince étranger
+à s'immiscer dans les affaires de la nation. Elle déclare par suite
+absolument défendues les réunions du Séminaire; elle intime au
+président et à ses assesseurs l'ordre de ne plus se réunir pour
+délibérer, même entre eux seuls, et les prévient que la force
+publique sera mise en mouvement pour empêcher toute tentative
+semblable. Le Directoire du département et celui du district seront
+avertis de ce qui s'est passé et priés d'employer toute leur influence
+pour calmer l'agitation suscitée dans les campagnes. Une députation,
+composée de six membres, dont un seul protestant, leur est envoyée à
+cet effet.
+
+On peut se figurer quelle dut être, de part et d'autre, la
+surexcitation de nos bourgeois, réactionnaires ou constitutionnels,
+quand ils entendirent battre la générale, quand ils virent amener des
+canons sur les principales places publiques, accourir les députations
+des gardes nationales de Schiltigheim, Westhoffen, Wasselonne, et autres
+communes patriotiques, mettant leurs bayonnettes à la disposition des
+autorités municipales.
+
+Les adversaires de la Constitution civile du clergé ne se tinrent pas
+néanmoins pour battus. Le soir même du 20 janvier, une députation de
+la "Société romaine-catholique-apostolique" présentait au bureau
+municipal une pétition nouvelle pour obtenir le droit de se réunir,
+offrant de réviser les adresses incriminées et d'en effacer tout ce
+qui pouvait leur donner une apparence de révolte. Ce motif, allégué
+fort habilement, ne put convaincre la municipalité. Elle répondit que
+la loi ne connaissait pas de _Société romaine-catholique-apostolique_,
+mais seulement des _citoyens_, sans distinction de culte, et qu'elle ne
+pourrait répondre qu'à une association qui n'afficherait pas ainsi ses
+tendances confessionnelles. "Qu'à cela ne tienne, répondirent les
+catholiques; nous changerons de nom." Et dès le 22 janvier, douze
+citoyens déposaient à la mairie une notification, portant qu'ils
+"sont dans l'intention de former une société paisible et tranquille,
+que la loi autorise qu'ils verront avec plaisir MM. les officiers
+municipaux honorer les séances de leur surveillance, et qu'ils ont fait
+choix du Poêle des Charpentiers pour y tenir leurs assemblées sous le
+nom d'_Amis de l'Union_, le mardi et le samedi de chaque semaine."
+
+Le même jour encore, le Conseil général leur donnait acte de leur
+déclaration; il ne leur refusait pas la permission d'user d'une
+liberté constitutionnelle, "mais, attendu le dommage dont a menacé
+récemment la chose publique une société, qui, après avoir invoqué
+la loi pour se former, s'est bientôt permis d'attaquer la loi-même",
+il rendait personnellement responsables les signataires de tous les
+événements qui pourraient arriver de leur réunion, et enjoignait
+au corps municipal de faire surveiller la nouvelle société de très
+près.
+
+Le tribunal du district, saisi par réquisitoire de M. François-Joseph
+Krauss, accusateur public, ne se montra pas fort sévère non plus
+contre MM. Mainoni et Wilhelm, accusés, "d'un mépris trop marqué
+pour la loi." Sur le rapport du juge, M. Louis Spielmann, le tribunal,
+considérant l'imprimé _Avis au public_ "comme une démarche
+illégale, d'autant plus répréhensible qu'elle peut compromettre
+la tranquillité publique", déclarait que cet écrit serait et
+demeurerait supprimé comme dangereux, et que tous les citoyens seraient
+tenus de rapporter au greffe les exemplaires déjà distribués.
+Défense était faite d'en colporter ou vendre aucun exemplaire. Pour le
+surplus, M. Louis Zaepffel, juge, est chargé d'en informer et de faire
+plus tard le rapport qu'il appartiendra.
+
+Mais la Société des Amis de l'Union n'était pas destinée à vivre
+plus longtemps que son aînée. Le 24 janvier, au moment où le Conseil
+général de la commune allait lever la séance, on introduisit dans
+son sein le procureur-syndic du district qui venait l'alarmer par la
+perspective de dangers nouveaux. Il avait reçu la visite des sieurs
+Belling et Widenloecher, maire et procureur de la commune de Molsheim,
+arrivés en toute hâte pour lui faire part de l'état d'esprit de leurs
+administrés. Des instigateurs, envoyés "par les gens du Séminaire,
+renaissant de leurs cendres sous le nom captieux de Société de
+l'Union", avaient provoqué à Molsheim une véritable levée de
+boucliers contre les décrets de l'Assemblée Nationale. Les ultras
+de la vieille ville épiscopale avaient forcé par leurs menaces les
+officiers municipaux eux-mêmes à signer les protestations envoyées de
+Strasbourg, etc.[27].
+
+[Note 27: Nous devons faire observer que ce maire, Belling, loin d'être
+un _patriote_ fougueux, fut plus tard accusé de connivence avec les
+non-jureurs.]
+
+A l'audition de ce rapport, le Conseil général décida, séance
+tenante, que le Poêle des Charpentiers serait fermé, et la Société
+suspendue jusqu'à l'arrivée des commissaires de l'Assemblée
+Nationale, dont la municipalité avait instamment demandé la venue.
+
+On peut juger de l'irritation des chefs du parti catholique de
+Strasbourg par un curieux pamphlet, imprimé, comme toutes ces
+pièces, sans indication de lieu, ni nom d'imprimeur, et contenant une
+soi-disante _Lettre écrite de Pont-à-Mousson_, dont l'auteur demande
+à son correspondant ce qui se passe dans notre cité. L'ami répond de
+Strasbourg, à la date du 25 janvier: "Si vous arriviez en ce
+moment, ne rencontrant que des patrouilles, voyant toutes les avenues
+hérissées de bayonnettes, le canon braqué sur la place d'Armes, des
+postes d'observation sur la plate-forme de la Cathédrale, vous diriez
+que vos concitoyens ont réellement échappé aux horreurs d'une guerre
+civile..." Et cependant quelle a été la cause innocente de tout ce
+tumulte? "Nos concitoyens catholiques se sont réunis pour rédiger
+des adresses à l'Assemblée Nationale et au roi, aux fins de conserver
+leurs paroisses et tous les ornements nécessaires à la majesté de
+leur culte."
+
+On a vu par ce qui précède qu'on s'était occupé de bien autre chose
+encore au Séminaire. C'est ce qu'avoue d'ailleurs le pamphlétaire
+anonyme en ajoutant: "Dans le premier mouvement de leur zèle
+irréfléchi, ces citoyens se sont permis dans leurs délibérations,
+qui ont été imprimées, des réflexions très hasardées sur les
+décrets.... A l'instant M. le maire a crié à la coalition.... On
+a imaginé de faire courir le bruit que passé 80 communautés se
+disposaient à entrer en ville pour massacrer les luthériens. Le maire
+a fait le même roman à l'Assemblée Nationale.... Chacun se regarde et
+se demande ce que cela signifie; on se demande si le crédit dont M.
+le maire jouit, peut lui permettre de pareilles farces.... Le fait est
+encore que si l'on avait quelque trouble à essuyer, on ne pourrait
+que l'attribuer à l'indignation qu'excitent depuis longtemps parmi
+les catholiques, les réflexions indécentes, les calomnies atroces,
+l'insolence peu commune des trois gazetiers luthériens, les sieurs
+Salzmann, Meyer et Simon, véritables brigands, que depuis six mois
+les luthériens sages auraient dû faire périr eux-mêmes sous le
+bâton."
+
+Disons encore, pour n'avoir plus à revenir sur ce sujet, que la
+_Société des Amis de l'Union_ fit une dernière tentative pour sauver
+son existence, quand les commissaires royaux furent effectivement
+arrivés en Alsace. Quelques notables se firent recommander à eux par
+leurs amis du Directoire du département, et leur présentèrent une
+requête tendant à lever la suspension provisoire de leurs séances.
+Mais les représentants du roi ne firent pas bon accueil à cette
+demande. "Reconnaissant, d'après les propres termes de la pétition,
+que la Société qui demande à se former est la même qui est
+provisoirement interdite par la commune et le district" et
+"considérant que cette reproduction d'un délit, qui a été déjà
+poursuivi, est un outrage direct à la loi", ils refusèrent non
+seulement d'accorder l'autorisation demandée, mais saisirent encore de
+"l'exposé inconstitutionnel de ces citoyens" l'accusateur public
+du tribunal du district, afin qu'il le joignît au dossier de sa
+plainte "contre les ci-devant membres de la Société des
+catholiques-romains."
+
+Ainsi se termina ce curieux épisode des luttes politico-religieuses de
+notre cité, que nous avons raconté avec quelque détail, parce qu'il
+est mal et peu connu, et qu'il permet de saisir sur le vif l'attitude et
+les dispositions des deux partis, qui vont s'entre-déchirer en Alsace.
+Les catholiques y ont le beau rôle; ils invoquaient les libertés
+constitutionnelles, solennellement garanties à tous. Ils voulaient s'en
+servir--cela est incontestable pour tout esprit impartial--pour attaquer
+les lois et pour battre en brèche les pouvoirs constitués. Mais cela
+était à prévoir dès l'abord, et leur attitude hostile n'aurait pas
+dû effaroucher à ce point les partisans de l'Assemblée Nationale,
+qu'ils succombassent à la tentation de supprimer la liberté des uns
+pour garantir le respect de l'autre. Ils auraient pu se souvenir du mot
+de l'historien romain qu'il faut toujours préférer une liberté, même
+périlleuse, à la tutelle du pouvoir, imposée dans les intentions les
+plus pures. Que gagnait-on d'ailleurs à la suppression des associations
+catholiques? La municipalité aurait plus facilement surveillé des
+menées ouvertes; elle n'empêchait pas, à coup sûr, les menées
+souterraines qui reprirent de plus belle. Par sa manière d'agir, elle
+donnait au contraire aux catholiques le droit de se proclamer victimes
+de l'arbitraire, de se dire plus maltraités que tous les radicaux et
+jacobins du royaume. Sans doute, il est toujours difficile, et surtout
+en temps de révolution, de maintenir les esprits récalcitrants,
+sans paraître sortir soi-même de la légalité. Mais tout était
+préférable à la violation, au moins apparente, d'un droit reconnu
+par l'Etat, puisque elle permettait aux pires ennemis de toute liberté
+véritable, à ceux qui ne l'ont jamais voulue sincèrement que pour eux
+seuls, de se poser en martyrs de la liberté pour tous.
+
+
+
+
+ X.
+
+
+Pendant les quelques jours qui séparèrent les débats orageux,
+relatés tout à l'heure, de la dissolution définitive de l'Association
+catholique, les autorités du département, du district et de la cité
+avaient également pris en main la question du serment civique. Elle
+était de la dernière urgence, car l'Assemblée Nationale, obtempérant
+au voeu du Conseil général de la commune, avait demandé au roi,
+dans sa séance du 20 janvier, l'envoi immédiat de trois commissaires
+spéciaux en Alsace, afin d'y calmer l'effervescence des esprits et d'y
+faire observer les lois.
+
+Il importait que les représentants de l'autorité suprême pussent,
+dès leur arrivée, constater que tout au moins les autorités
+municipales n'étaient point récalcitrantes. Aussi le maire
+adressa-t-il à chacun des ecclésiastiques, fonctionnaires publics à
+Strasbourg, un exemplaire de l'arrêté du 15 janvier, avec une lettre
+circulaire, réclamant une réponse immédiate. Mais dans la séance
+du Conseil, tenue le 22 janvier suivant. M. de Dietrich était obligé
+d'avouer que les réponses reçues étaient fort peu satisfaisantes.
+Un très petit nombre d'ecclésiastiques avait consenti à prêter le
+serment, et encore en l'entourant de réserves et de restrictions que la
+loi défendait d'accepter. Plusieurs avaient cru devoir immédiatement
+publier leur réponse. Le plus remarquable peut-être de ces écrits,
+tant par l'habile modération dans la forme que par son ton digne et
+résigné, était la _Réponse de Joseph-Charles-Antoine Joeglé, curé
+de Saint-Laurent de la Cathédrale, à la lettre de M. le maire_,
+etc. [28]. Il y déclarait ne pas pouvoir, en conscience, adhérer aux
+décrets, sans déplaire à son Dieu, ne reconnaître que le cardinal de
+Rohan pour son évêque, et proclamait d'avance la nullité radicale de
+tous les actes ecclésiastiques de son successeur éventuel.
+
+[Note 28: S. l. ni nom d'impr., 4 p. 4°.]
+
+Une adhésion se produisit cependant à la séance du 22 janvier. On y
+donna lecture d'une lettre de l'abbé Brendel, professeur de droit
+canon à l'Université catholique et membre du Conseil général de
+la commune, qui annonçait être prêt à obéir à la loi, et
+faisait remarquer seulement qu'il avait déjà prêté le serment
+constitutionnel en substance, lors de son installation comme notable, en
+novembre dernier. Ce n'est pas sans une certaine hésitation que Brendel
+avait pris son parti, car on affirme (sans que nous ayions pu vérifier
+le fait) qu'il s'était joint d'abord à ses collègues universitaires
+pour repousser la Constitution civile du clergé.
+
+Le conseil de la Commune fut si satisfait de cette adhésion presque
+inespérée qu'il décida sur-le-champ de faire exprimer à Brendel,
+par une députation de quatre membres, toutes ses félicitations sur ce
+"qu'il avait donné l'exemple honorable et glorieux de la soumission
+à la loi." Il fixa en même temps la prestation du serment au
+lendemain même, dimanche, 23 janvier, afin qu'on pût connaître
+enfin, d'une façon nette et précise, les amis et les ennemis de la
+Constitution nouvelle.
+
+Ce jour même, un personnage que nous avons déjà nommé, que nous
+nommerons souvent encore, l'un des types les plus originaux de ce
+temps, fantasque, excentrique, craint de ses amis plus encore que de ses
+adversaires, mais au demeurant assez sympathique à cause de son courage
+et de sa franchise, le chanoine Rumpler, en un mot, avait essayé de
+concilier les éléments inconciliables en dressant une formule de
+serment que la municipalité consentait à recevoir comme annexe au
+procès-verbal officiel [29], mais qui ne put être employée, puisque
+les ecclésiastiques récalcitrants en exigeaient l'insertion dans le
+procès-verbal lui-même.
+
+[Note 29: Formule d'une déclaration dont le projet a été conçu par
+un prêtre vertueux, fonctionnaire de la Commune, etc. S. l. ni nom
+d'imprim., 3 p. 8°.]
+
+En publiant quelques jours plus tard cette pièce désormais inutile,
+pour constater ses tentatives civiques, l'abbé Rumpler ajoutait: "Il
+est à présumer d'après cela que l'éloignement de ces messieurs
+pour tous les moyens propres à maintenir l'ordre et la paix, sans
+compromettre la religion, ne part nullement du fond de leur coeur, et
+que c'est plutôt l'effet de quelque impulsion _étrangère_. "Il
+voulait désigner par là les efforts de plus en plus fructueux du
+cardinal de Rohan pour hâter la crise religieuse et politique en
+Alsace, et bientôt il put constater lui même avec quelle docilité
+l'on obéissait dans les cercles bien pensants à cette influence
+étrangère. Pour avoir voulu jouer le rôle malencontreux de
+conciliateur, il fut mis à l'index dans les sociétés qu'il
+fréquentait de préférence. Il nous a donné, dans une nouvelle
+brochure, une description bien amusante de ses mésaventures chez M.
+de Martigny, ci-devant doyen de Saint-Pierre-le-Vieux, chez Mme de
+Loyauté, Mme de Pithienville, femme du major de la place, et autres
+dévotes aristocratiques de Strasbourg[30].
+
+[Note 30: Lettre au rédacteur de la _Chronique de Strasbourg_. S.l. ni
+nom d'impr., 7 p. 8º.]
+
+Pendant la nuit du samedi au dimanche, les postes de la garnison et de
+la garde nationale furent partout sous les armes, et les libations des
+défenseurs de l'ordre et de la loi durent être nombreuses, car ils
+affirmèrent le lendemain avoir vu apparaître les trois couleurs
+nationales sur la face de la lune. Ce ne furent pas, dit naïvement un
+journal, quelques sentinelles isolées, mais des chambrées entières
+qui constatèrent ce miracle constitutionnel: un cercle d'un rouge
+intense, puis un autre d'un bleu sombre autour du noyau, d'une blancheur
+argentée, de l'astre nocturne[31]. Et l'estimable gazetier d'ajouter
+que "troupes de ligne et gardes nationaux avaient été touchés
+jusqu'aux larmes à l'aspect de cette lune patriotique, transformée en
+une gigantesque cocarde nationale."
+
+[Note 31: C'était, on le sait, la disposition primitive de la cocarde
+tricolore.]
+
+Après tout ce que nous venons de dire sur la situation des esprits à
+Strasbourg, on ne s'étonnera guère en voyant le rôle prépondérant
+joué par la force militaire dans la cérémonie plus ou moins
+religieuse du lendemain. Quelle différence entre cette prestation de
+serment à la Constitution civile du clergé et l'enthousiasme qui
+avait enflammé les coeurs lorsqu'on avait prêté, le 14 juillet, d'une
+bouche unanime, le serment patriotique dans la plaine des Bouchers!
+Aujourd'hui l'aspect des rues était morne; sur les principales places
+de la ville on avait amené des canons, on les avait chargés à
+mitraille devant les curieux; évidemment la municipalité craignait des
+mouvements populaires, soit de la part des habitants même de la ville,
+soit de celle des paysans catholiques du dehors.
+
+Ce fut entouré de bayonnettes que le corps municipal se rendit à
+l'église Saint-Louis, dont le curé Valentin avait, seul de tous les
+titulaires de Strasbourg, fait connaître son intention de prêter le
+serment. Après l'avoir reçu, le cortège se rendit à la citadelle,
+dont le curé, le Père capucin Ambroise Hummel, avait, il est vrai,
+fourni une réponse semblable, mais qui s'en repentit au dernier moment.
+Car il ajouta, paraît-il, quelques restrictions à mi-voix, lorsqu'il
+prononça la formule du serment à l'autel, et le greffier n'ayant
+pas voulu les insérer au procès-verbal officiel, dressé dans la
+sacristie, il écrivit le lendemain une lettre au maire, qui fut
+répandue à profusion dans la ville et les campagnes, et dans laquelle
+il rétractait solennellement son serment, "le coeur navré de
+douleur", et le déclarait nul et non avenu. On peut suivre chez
+cet humble capucin tout le développement, pour ainsi dire, du drame
+psychologique qui a dû se passer alors dans l'âme de milliers de
+prêtres. Ils sont tiraillés en sens contraire par leurs devoirs
+ecclésiastiques et le désir de conserver leur place au milieu de leurs
+ouailles, par l'obéissance à leurs supérieurs hiérarchiques et la
+peur du châtiment céleste d'une part, par leurs sentiments de citoyen
+d'autre part et la crainte des punitions légales, de l'exil et de
+la misère. Comme aux plus sombres jours du moyen âge, où s'était
+déroulée la grande lutte entre l'Empire et la Papauté, nous voyons
+reprendre le duel gigantesque entre le pouvoir civil et le pouvoir
+religieux et les peuples, comme les individus, en devenir les victimes.
+
+Quelques bons plaisants pouvaient bien imaginer une transaction
+bouffonne entre l'Ancienne et la Nouvelle Loi, témoin le feuille
+volante, rarissime, imprimée alors à Strasbourg, qui présente un sens
+bien différent selon qu'on en lit le contenu en une colonne, de gauche
+à droite, ou bien en deux colonnes, de haut en bas, et qui paraîtra
+peut-être curieuse à nos lecteurs; la voici:
+
+ Serment civique
+ à deux faces
+ trouvé chés un frippier, dans la poche d'un habit,
+ acheté à l'encan d'un impartial.
+
+
+ A la nouvelle Loi je veux être fidèle,
+ Je renonce dans l'âme au régime ancien,
+ Comme article de foi je crois la Loi nouvelle,
+ Je crois celle qu'on blâme opposé à tout bien.
+ Dieu vous donne la paix, Messieurs les démocrates,
+ Noblesse désolée, au diable allez-vous en;
+ Qu'il confonde à jamais tous les aristocrates,
+ Messieurs de l'Assemblée ont seuls tout le bon sens.
+
+En réalité aucune transaction n'était plus possible, puisqu'il
+fallait prendre immédiatement et définitivement parti pour
+l'Assemblée Nationale ou le pape.
+
+On a vu dans quel sens l'immense majorité du clergé catholique de
+Strasbourg s'était prononcée. Le parti contre-révolutionnaire aurait
+dû être ravi des résultats obtenus, puisqu'un si faible contingents
+"d'apostats" avait seul osé rester fidèle aux lois de la patrie.
+Mais ce serait mal connaître les partis extrêmes que d'attendre jamais
+d'eux qu'ils apportent quelque bon sens, même en leurs triomphes.
+Ce qu'on entendit chez lui furent bien moins des cris de joie que des
+imprécations contre les quelques prêtres qui se détachaient de la
+masse compacte du clergé refusant le serment. C'est qu'on avait compté
+d'abord sur une abstention complète, sur une grêve totale, amenée
+par l'unanime coalition de tous les laïques et les ecclésiastiques
+fidèles. Et maintenant l'on voyait que non seulement de nombreux
+laïques désertaient la bonne cause, mais que des théologiens même
+comme Brendel, un homme qui pourtant, depuis vingt ans, enseignait le
+droit canon à tous les prêtres du diocèse, déclaraient ne rien
+voir de contraire à la foi religieuse dans la Constitution civile du
+clergé. Une pareille attitude, le langage d'un Rumpler, la conduite
+d'un Gobel, évêque _in partibus_ de Lydda, et député de l'Alsace,
+faisaient craindre des défections nouvelles, et avivaient les
+haines religieuses dont nous allons voir éclater tout à l'heure les
+explosions violentes.
+
+Le 27 janvier 1791, les trois commissaires du Roi, délégués dans les
+départements du Rhin, arrivaient à Strasbourg, vers quatre heures du
+soir. C'étaient MM. J. J. Foissey, premier juge au tribunal de Nancy,
+plus tard membre obscur de l'Assemblée législative; Mathieu Dumas,
+ancien adjudant de La Fayette, directeur du Dépôt de la guerre,
+et plus tard comte de l'Empire; Jean-Marie Hérault-de-Séchelles,
+commissaire du Roi près le tribunal de cassation, le futur
+conventionnel, ami de Danton, avec lequel il périt sur l'échafaud.
+Toutes les cloches étaient en branle et les drapeaux tricolores
+flottaient sur les tourelles de la Cathédrale quand la voiture
+des représentants, escortée par la garde nationale de Wasselonne,
+d'Ittenheim et de Schiltigheim, fit son entrée en ville et s'arrêta
+à l'ex-Hôtel du Gouvernement de la province. Les députations de la
+Municipalité, du District, de la Société populaire les y attendaient,
+mais MM. du Département s'étaient tous fait excuser pour cause de
+maladie. "Oui, c'est vrai, disait une feuille locale; ils sont tous
+malades; espérons que l'énergie de MM. les commissaires saura les
+guérir!"
+
+L'arrivée des représentants de l'autorité monarchique
+constitutionnelle irrita les représentants de l'ancien régime
+jusqu'à la folie. Ce mot n'est pas trop fort quand on parcourt certains
+pamphlets anonymes, publiés alors soit en français, soit en allemand,
+et qui prêchent non seulement la désobéissance et la révolte, mais
+l'assassinat. Dès leur arrivée, les commissaires avaient fait afficher
+une proclamation, datée du 30 janvier 1791, et qui faisait appel à
+l'obéissance de tous les citoyens à la loi, promettant d'ailleurs
+"le plus profond respect pour la religion et ses dogmes" et
+s'engageant à "remplir avec ardeur le ministère de paix et de
+surveillance dont un citoyen couronné a daigné revêtir des citoyens
+pleins de zèle." Voici comment on répondait dans le parti des ultras
+à ces paroles conciliantes. Prenons d'abord une brochure intitulée
+_Coup d'oeil alsatien sur la lettre des Commissaires_, etc.[32]. Les
+commissaires du Roi y sont qualifiés de "jacobins auxquels il ne
+manque que la considération publique, que les qualités qui obtiennent
+la considération" et "leur proclamation offre tout ce que le
+charlatanisme a d'impudence." On y parle de M. de Dietrich, en des
+termes également choisis; c'est "le digne chef de ces barbares,
+l'âme de ces assemblées, le détestable agent des Jacobins, de ces
+monstres qui déchirent la France et qui la dévorent, un homme noté,
+taré, dénoncé à toute l'Europe, ce maire dont le nom sera désormais
+la seule injure, dont rougiront les plus grands scélérats."
+
+[Note 32: S. l. ni nom d'impr., 18 p. 8°. Pour cette pièce, comme
+pour beaucoup d'autres, le nombre de fautes d'impression dont elles
+fourmillent doit faire admettre une impression à l'étranger, soit à
+Kehl, soit à Offembourg, Ettenheim, etc.]
+
+Plus brutal encore est le ton d'une pièce analogue, _A MM. les trois
+dogues, attaqués d'une rage lente et arrivés en Alsace peur s'y faire
+guérir_, etc.[33]. "Nos sollicitudes, y est-il dit aux trois dogues
+(les commissaires du Roi!), pour la guérison de vos chères
+santés sont sans bornes. Nous désirons ardemment qu'elles soient
+_exhaussées_; nous n'en désespérons pas. Jusqu'ici notre prudence
+nous a préservé du venin qui circule dans les veines de notre maire
+nommé Le Boeuf[34] à plus d'un titre."
+
+[Note 33: Imprimé dans la cave du maire de Strasbourg, février 1791,
+seconde année du règne de la rage, 2 p. 4°.]
+
+[Note 34: Mme de Dietrich était une demoiselle Ochs, de Bâle.]
+
+Pour guérir les commissaires, il faut les faire fouetter d'abord par un
+vigoureux suisse, puis leur appliquer sur l'épaule un fer rouge
+marqué d'un V majuscule, premier voyelle d'un saint qui préside à
+la guérison de la maladie, etc., etc. Nous répugnons à transcrire la
+suite de cette rhapsodie, qui semble avoir servi de modèle à certaines
+polémiques contemporaines nées dans les mêmes milieux.
+
+Un pamphlet allemand, _Bericht an alle Strassburger... welche in dieser
+Stadt das Jagdrecht haben_[35], n'y va pas par d'aussi longs détours.
+"Trois bêtes fauves, un lion, un tigre, un léopard, sont arrivées
+ici; elles sont avides de carnage et de sang humain. Partout où elles
+ont passé, elles ont laissé des traces de leur cruauté naturelle...
+La rage éclate en eux, leurs yeux étincellent, leur bouche écume,
+leur langue distille le poison... Tous les bons chasseurs sont invités
+à se mettre en chasse... leur parcours journalier est déjà connu;
+presque chaque soir ils se glissent de leur repaire dans le trou
+pestilentiel des Constitutionnels. On promet de la part du Comité de
+police un notable pourboire à qui délivrera la ville de ces trois
+bêtes immondes."
+
+[Note 35: Une page 4°. En tête, comme dans les publications
+officielles, _Gesetz_, puis un prétendu article de loi: "Chaque
+propriétaire est autorisé à abattre ou faire abattre sur ses terres
+toute espèce de gibier quelconque."]
+
+Nous préférons encore la prose de Junius Alsata[36], qui, toute
+perfide qu'elle est, témoigne du moins d'une certaine culture d'esprit,
+bien qu'elle soit inspirée par des passions également intransigentes.
+Ecoutez sur quel ton il s'adresse aux administrateurs de la cité:
+"Vous aussi vous ne craignez pas d'exiger de vos pasteurs un
+exécrable serment, vous aussi vous torturez leurs consciences. Tantôt
+vous ne rougissez pas de les entourer de séductions pour les faire
+succomber, tantôt vous leur permettez les restrictions que leur
+prescrit le devoir, mais votre déloyauté omet ces restrictions dans un
+procès-verbal infidèle et travestit des officiers publics en insignes
+faussaires, tantôt les menaces triomphant de la pusillanimité, et les
+bayonnettes extorquent ce serment. Partout vous tenez vos malheureux
+pasteurs en suspens entre l'apostasie et la faim, entre l'infamie et la
+mort... Il en est parmi vous qui ont bu jusqu'à la lie dans la coupe
+de la démagogie et se sont enivrés de toutes ses fureurs. Implacables
+destructeurs, tigres altérés de sang, sont-ils en état d'écouter la
+voix de l'honneur?... Mais il en est plusieurs dont j'entends vanter la
+prudence et les bonnes intentions. C'est-à-dire qu'on doit vous savoir
+gré de n'être pas des cannibales; mais n'est-ce pas un moyen perfide
+d'exécuter plus sûrement les lois de nos tyrans? Je vois ici, comme
+dans le reste de la France, les propriétés envahies, les fortunes
+renversées, la religion en pleurs, ses ministres persécutés et
+avilis... Quels plus grands maux pourriez vous faire si vous étiez
+imprégné de tout le venin des enragés?"
+
+[Note 36: Junius Alsata aux membres des départements, districts, etc.,
+8°.]
+
+Le nouveau Junius fait appel, lui aussi, comme d'autres auparavant, à
+l'intervention étrangère. "Il est donc abrogé, ce traité, par la
+toute-puissante autorité de la toute-puissante Assemblée?... Soyez
+tranquilles, citoyens; il sera observé, ce traité, sinon de gré, du
+moins de force. L'Europe saura venger des traités solennels de l'injure
+qui leur est faite par d'impuissants décrets forgés dans l'ivresse et
+le délire."
+
+Nous parlions tout à l'heure de la retenue au moins relative de ce
+dernier pamphlet; cependant là, comme dans les autres, l'invective et
+la calomnie personnelle atteignent les dernières limites. Que dire, par
+exemple, de cet ignoble portrait de M. de Dietrich, la bête noire des
+fanatiques religieux et des réactionnaires d'alors, avant qu'il
+ne montât lui-même comme contre-révolutionnaire sur l'échafaud?
+Assurément on peut juger son rôle et son caractère de façons fort
+diverses; mais à quel degré le fanatisme politique et religieux
+devait-il posséder un homme pour qu'il pût tracer un pareil croquis du
+maire de Strasbourg:
+
+"Un infâme surtout est ce vil insecte, qui doit la vie au souffle
+impur de Mirabeau. Séditieux comme lui, lâche et perfide comme lui,
+comme lui ingrat et parjure, comme lui livré par goût à une basse
+crapule, à un libertinage honteux, étranger à tout principe de
+morale, à tout sentiment religieux comme lui. S'il lui cède en
+talents, il l'égale en perversité.... Le pillage de l'Hôtel-de-Ville,
+la destitution d'honnêtes et vertueux magistrats, l'intrusion de sujets
+aussi méprisables que lui dans l'administration, la dilapidation
+des fonds publics, la ruine du commerce, la fuite de la noblesse,
+l'anéantissement de la religion, tels sont ses hauts faits. Ses
+moyens sont la corruption, l'intrigue, l'affectation d'une indécente
+popularité, l'espionnage et la délation. Hardi jusqu'à l'impudence,
+il accuse, il accuse encore; sommé de fournir ses preuves, il recule en
+lâche et désavoue sans pudeur. Il serait trop redoutable sans la peur,
+qui monte en croupe et galope avec lui. C'est elle qui le rend bas
+et rampant; c'est elle qui a dicté ses lettres infâmes.... La peur
+n'est-elle pas toujours la compagne du crime?"
+
+Nous arrêterons ici ces extraits. Quelques-uns de nos lecteurs
+penseront même peut-être que nous nous y sommes attardé trop
+longtemps. On nous permettra de n'être pas de cet avis. Il faut être
+juste pour tout le monde; il faut l'être surtout pour ceux qu'on sera
+forcément amené à condamner plus tard. Or, si l'on veut comprendre
+les pires excès de l'époque révolutionnaire, si l'on veut apprécier
+avec équité la conduite de ceux qui figurèrent dans ces scènes
+néfastes de notre histoire, il n'est pas permis de faire abstraction de
+ces provocations continuelles, de ces excitations à la guerre
+civile, et jusqu'à l'assassinat des autorités légales, qui devaient
+exaspérer le parti adverse et dont le résultat inévitable et fatal
+devait être la Terreur. Après avoir harcelé de toutes manières le
+taureau populaire, de quel droit vous plaignez-vous si la bête affolée
+vous renverse et vous écrase? Nous avons promis de parler avec respect
+et sympathie de ces prêtres qui, fidèles à leur foi, refusèrent
+le serment et souffrirent pour elle. Mais ce n'est pas aux tristes
+pamphlétaires anonymes, prêtres on laïques, qui viennent de passer
+sous nos yeux, que nous rendrons jamais un pareil hommage; instruments
+de haine religieuse et de discorde civile, ils ont été tout à la fois
+mauvais citoyens et mauvais chrétiens.
+
+
+
+
+ XI.
+
+
+Dès le 28 janvier, M. de Dietrich, agissant sans doute par l'ordre
+des commissaires royaux, s'était adressé au cardinal de Rohan, en
+personne, pour le sommer de se déclarer d'une façon catégorique
+relativement à ses intentions futures, et pour l'avertir que l'on
+procéderait à l'élection d'un nouvel évêque s'il ne donnait sa
+réponse avant l'expiration des délais fixés par la loi. Le cardinal
+la tenait prête depuis longtemps, car, dès le 29, il envoyait
+d'Ettenheim une déclaration hautaine. Il s'étonnait qu'après sa
+lettre pastorale, suffisamment claire pourtant, on lui demandât des
+explications nouvelles, affirmait que ses décisions étaient immuables
+comme les principes de la Sainte-Eglise-catholique-romaine, et se
+félicitait de ce que ses subordonnés restassent, fermes comme lui,
+dans leur devoir et leur foi.
+
+Il fallait donc procéder à la nomination d'un autre évêque pour le
+département du Bas-Rhin, appelé dorénavant à former à lui seul
+un diocèse. A vrai dire, c'est pour cette grave affaire surtout que
+l'Assemblée Nationale avait envoyé ses délégués à Strasbourg.
+Des curés, on allait en trouver un certain nombre, plus ou moins
+recommandables assurément, mais qui n'étaient pas, en somme,
+inférieurs de beaucoup au bas-clergé dépossédé par la loi nouvelle.
+Mais découvrir en Alsace un évêque acceptable et surtout accepté des
+fidèles, était chose autrement difficile. La situation se compliquait
+d'ailleurs visiblement dans les campagnes et les petites villes rurales,
+à mesure qu'on y faisait mine d'exécuter enfin les décrets de la
+Constituante. Dès le 1er février les journaux annonçaient l'envoi
+de troupes de ligne à Molsheim, Obernai, Rosheim, pour "réprimer le
+fanatisme surexcité par des prêtres indignes" et le "paysan bon
+catholique", dont on allait citant le mot: "Nous pouvons très bien
+nous passer de M. le cardinal, peut-il aussi bien se passer de nous?"
+ne semble pas avoir compté beaucoup de confrères, s'il a jamais
+existé[37].
+
+[Note 37: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 février 1791.]
+
+Les commissaires du Roi eux-mêmes ne savaient à quoi se résoudre en
+présence de cette effervescence religieuse, à laquelle on ne croyait
+guère à Paris. Dans une lettre adressée aux officiers municipaux
+de Strasbourg, ils adoptaient l'échappatoire puéril de parler
+d'une lettre _supposée_ du pape, et d'un avis _supposé_ du
+ci-devant-évêque, alors que personne autour d'eux n'avait de doutes
+au sujet de l'authenticité des déclarations citées plus haut, et
+répandues dans les villes et les campagnes[38]. Bientôt les menaces ne
+suffirent plus pour maintenir dans l'obéissance les esprits échauffés
+de part et d'autre. Dès le 8 février, on amenait de Molsheim deux
+prêtres, Hirn et Cyriaque Sick, pour les incarcérer dans les prisons
+du chef-lieu comme perturbateurs du repos public. Les journaux libéraux
+de Strasbourg racontaient même avec indignation que "quelques
+misérables canailles" avaient crié: Vive l'empereur Léopold! à
+Colmar[39].
+
+[Note 38: _Affiches de Strasbourg_, 3 février 1791.]
+
+[Note 39: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 février 1791.]
+
+Sur le rapport de ses envoyés, l'Assemblée Nationale prit, dans sa
+séance du 11 février, de nouvelles mesures de rigueur contre les
+récalcitrants. Elle suspendit le Directoire du département tout
+entier[40], prescrivant que la conduite du procureur-général-syndic,
+M. de Schauenbourg, serait particulièrement examinée; elle ordonna
+qu'on procédât sans désemparer à l'élection d'un nouvel évêque.
+La conduite de la municipalité et du district recevait de vifs éloges.
+Le professeur Ditterich et l'homme de loi Wilhelm, les plus compromis
+dans les débats inconstitutionnels au Séminaire, étaient sous le coup
+d'un mandat de comparution depuis quelques jours déjà. Il fut changé
+en un mandat d'arrêt le 28 février suivant; mais quand les agents de
+la justice se présentèrent au domicile des inculpés, ils durent se
+borner à constater leur absence. Tous deux s'étaient enfuis de l'autre
+côté du Rhin et nous retrouverons la signature de Wilhelm sous plus
+d'un manifeste contre-révolutionnaire de l'entourage de Rohan.
+
+[Note 40: La suspension de ce corps fut chansonnée par un _patriote_
+inconnu, d'une verve poétique d'ailleurs douteuse, dans la _Complainte
+sur la mort tragique du Très-Haut, Très-Puissant, Très-Bigot et Très
+Aristocratique Seigneur Département du Bas-Rhin_. S.l., 2 p. 8º.]
+
+Quant à Ditterich, disons seulement qu'il alla s'établir en Bavière,
+où il obtint de l'Electeur le titre de _Wirklicher Regierungsrath_,
+et fut décoré de l'ordre du Christ, par le Saint-Père, pour services
+rendus à la cause catholique[41].
+
+[Note 41: _Strassburgische Zeitung_, 27 janvier 1792.]
+
+Le nouveau Directoire provisoire du département était composé
+d'hommes dévoués au parti constitutionnel, quoique très modérés
+encore, comme Jacques Brunck, Jacques Mathieu, etc. Seul Rühl y
+représentait les partisans futurs de la République à venir, mais
+lui-même, à cette date, ne se disait pas encore républicain. Quand
+cette mesure préliminaire eut été prise, on convoqua les électeurs
+du Bas-Rhin, chargés par la Constitution du soin de choisir l'évêque.
+Le nouveau procureur-général-syndic, M. Mathieu, les invita par une
+lettre circulaire, datée du 21 février, à venir accomplir le grand
+acte civique et religieux, devenu si étranger aux moeurs chrétiennes
+depuis les temps de la primitive Eglise. Il y incriminait "la
+résistance opiniâtre de M. le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de
+Strasbourg, à l'exécution des décrets de l'Assemblée Nationale, son
+absence inexcusable qui laisse son Eglise cathédrale privée de son
+premier pasteur, son refus réitéré et constant de prêter le serment
+prescrit par la loi à tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics,
+l'audace et la perfidie de ses prétendues instructions pastorales,
+qu'il a fait répandre dans son diocèse et qui y ont porté des
+terreurs, vaines, à la vérité, mais des troubles trop réels."
+
+La circulaire se terminait par ces mots: "L'élection aura lieu le
+dimanche, 6 du mois prochain, en l'Eglise cathédrale de cette ville,
+à l'issue de la messe paroissiale. Vous voudrez bien vous trouver
+à Strasbourg, le samedi, 5, à dix heures du matin, pour constituer
+l'assemblée électorale, en choisir le président, le secrétaire et
+les scrutateurs[42]."
+
+[Note 42: Cette pièce, légèrement ampoulée, selon le goût de
+l'époque, qui s'imposait dans les camps les plus opposés, provoqua
+de la part du parti clérical un pamphlet d'une violence extrême, la
+"Lettre familière de Mathieu l'aîné à Jacques Mathieu. S.l. ni nom
+d'imprim., 8 p. 4°," dans laquelle on faisait dire, entre autres, au
+procureur par son frère, qu'il était "un petit fripon, qui ne croit
+ni à Dieu ni au diable, qui n'a pas plus de religion qu'un chien, et
+qui est persuadé que la nature lui a refusé une âme"]
+
+Le candidat du parti constitutionnel était désigné depuis longtemps
+par cette fraction de l'opinion catholique, qui consentait à
+reconnaître la validité des décrets de l'Assemblée Nationale:
+c'était l'abbé Brendel, professeur de droit canon à l'Université
+catholique et membre du Conseil général de la Commune. Bien connu à
+Strasbourg, il s'agissait de le recommander aux électeurs patriotes du
+dehors. Le dimanche, 20 février, il vint donc à la Cathédrale, à dix
+heures du matin, pour y prêter solennellement le serment civique devant
+les commissaires du Roi et le Conseil de la Commune. Le procès-verbal
+officiel de la cérémonie nous montre qu'un grand nombre des
+catholiques, bons patriotes d'ailleurs, qui siégeaient dans cette
+assemblée, s'abstinrent en cette occasion de figurer parmi leurs
+collègues; les noms des Hervé, Levrault, Arbogast et Lachausse s'y
+trouvent seuls parmi les noms des notables protestants.
+
+Avant de prêter le serment, Brendel monta en chaire et prononça un
+discours dans les deux langues, pour expliquer sa conduite aux fidèles.
+Il y déclarait "qu'il aimait sa religion au-dessus de tout, qu'il
+était aussi invariablement et inviolablement attaché à ses saintes
+lois qu'à celles de la patrie, et que rien ne pourrait jamais le
+séparer de son divin Sauveur." Mais il ajoutait ensuite: "Soutenir
+que le dogme coure le moindre risque, que la religion va périr par la
+Constitution civile du clergé, est un blasphême. C'est injurier, c'est
+calomnier le Roi qui a sanctionné ces décrets; c'est injurier, c'est
+calomnier nos augustes représentants qui les ont portés; c'est enfin
+un crime de lèse-nation."... Le pape, "notre Saint-Père", n'en
+reste pas moins "la pierre fondamentale de l'édifice mystique de la
+religion de Jésus-Christ; il reste le point de ralliement de tous les
+fidèles, le centre de l'humanité."[43]
+
+[Note 43: Discours prononcé par M. Brendel avant de prêter son serment
+dans l'Eglise cathédrale, etc. Strasb., s. nom d'impr., 1791 12 p.
+8°.]
+
+Il est plus que douteux qu'il ait réussi à convaincre un seul parmi
+ses auditeurs, j'entends de ceux qui n'étaient pas convaincus d'avance.
+Sans doute un poète inconnu lui adressait une ode chaleureuse, et plus
+longue encore, imprimée aux frais des contribuables, et dans laquelle
+Brendel était l'objet des plus pompeux éloges:
+
+ "O d'un Dieu bienfaisant le ministre et l'image,
+ Toi qui sers à la fois et pares les autels,
+ De tous les vrais Français reçois le juste hommage,
+ La vertu sur leurs coeurs a des droits immortels...."
+
+Mais l'inquiétude perçait même là, parmi les fleurs de rhétorique
+prodiguées à foison:
+
+ "Que lui répondrez-vous, trop coupables pasteurs,
+ Aveugles ou méchants, égarés ou perfides,
+ D'une idole brisée adorateurs stupides
+ Et d'un rang qui n'est plus, lâches adulateurs?
+ Laissez-là vos vains syllogismes
+ Et vos criminelles noirceurs;
+ Ses vertus condamnent vos moeurs
+ Et ses lumières vos sophismes...."
+
+Elle est plus visible encore, cette inquiétude, dans le procès-verbal
+officiel, dressé à la Mairie, quand le cortège eut quitté la
+Cathédrale. Nous y voyons les commissaires du Roi inviter Brendel à
+venir prendre son logement en leur hôtel, et à quitter le Séminaire,
+où l'on craignait pour lui les attentats ou du moins les insultes de
+quelques fanatiques.
+
+Le maire, à son tour, insiste sur ce déplacement, "non qu'on croie
+qu'il y ait pour lui le moindre danger à rester dans son ancienne
+demeure, mais pour prévenir toute altération d'accord que la
+diversité d'opinions pourrait, dans ces premiers instants, faire
+naître entre ses confrères et lui".[44]
+
+[Note 44: Procès-verbaux des délibérations du Conseil, etc., 1791, p.
+116.]
+
+On sentait donc bien que le schisme se consommait par la prestation
+même du serment civique et que les "schismatiques" officiels
+étaient aux yeux de l'Eglise et des masses les croyants véritables.
+Les réponses nombreuses des non-jureurs et leurs réfutations du
+discours de Brendel allaient d'ailleurs en fournir une preuve nouvelle
+et convaincante.[45] Le clergé d'Alsace, considéré dans son ensemble,
+refuserait de lui obéir, et la population catholique avait manifesté
+presque partout, à ce moment même, son antipathie pour les principes
+des constitutionnels.
+
+[Note 45: L'une des meilleures parmi ces réponses, rédigée par un
+polémiste habile auquel l'arme de l'ironie était familière, est
+intitulée: _Remarques sur le discours prononcé par M. l'abbé
+Brendel.... par un de ses confrères_. S.l.,16 p. 8º.]
+
+Le même dimanche où Brendel avait pris la parole à la Cathédrale, on
+avait dû lire dans toutes les églises du département l'instruction de
+l'Assemblée Nationale sur la Constitution civile du clergé. La presque
+totalité des prêtres en exercice s'étant refusé à le faire, des
+officiers municipaux, ceints de leur écharpe, avaient donné lecture
+de ce document du haut de la chaire! Dans la Cathédrale on avait massé
+des troupes sous les armes, et non sans raisons, paraît-il.
+
+"Un tas de femmelettes et de bonshommes, dit un journal de la
+localité, ont essayé de s'y conduire d'une manière inconvenante et
+ont été conduits au poste de la Mairie. Cela a quelque peu calmé le
+reste et l'on a chanté gaîment dans les rues et les casernes le: Ça
+ira!"
+
+Malgré cette expérience décourageante, le Directoire du département
+décidait le 22 février qu'on enverrait à chaque municipalité du
+Bas-Rhin deux exemplaires du discours de Brendel, et que l'un d'eux
+serait lu au prône par le curé. S'il s'y refuse, les officiers
+municipaux donneront publiquement lecture de l'autre à tous les
+citoyens réunis à la maison commune.
+
+Les commissaires du Roi avaient tout particulièrement enjoint qu'on
+surveillât cette distribution dans les campagnes avec le plus grand
+soin et qu'on y employât, s'il le fallait, des moyens extraordinaires,
+afin que "le bienfait de la vérité ne soit pas détourné par des
+mains ennemies et corruptrices."
+
+Le premier à ouvrir le feu contre "l'usurpation" menaçante du
+gouvernement, fut le cardinal de Rohan en personne. Il lançait, sous la
+date du 21 février, de sa résidence d'Ettenheim, un _Mandement pour
+le carême de 1791_, par lequel il donnait ses ordres et prescriptions
+ecclésiastiques, comme seul vrai chef des fidèles d'Alsace, sans se
+préoccuper si ses droits y étaient encore reconnus.[46] Il sait qu'il
+peut compter--on le voit suffisamment à son langage--sur sa milice
+sacrée. La plus grande partie de ce document est remplie par un tableau
+de la désolation qui règne dans l'Eglise de France et surtout dans
+celle de notre province. Ce tableau ne manque pas d'une certaine
+grandeur, bien qu'il soit fortement entaché de rhétorique. Nous en
+citerons seulement le passage relatif à la Cathédrale, "qu'une
+antiquité respectable destina à être la mère-église de ce vaste
+diocèse, où trois fois au moins par jour, on entendait retentir,
+depuis dix à douze siècles, l'harmonie édifiante des chants et des
+cantiques divins, où des ministres de différents grades étaient
+voués successivement à continuer, selon l'esprit des canons, le
+service majestueux du culte et ses cérémonies augustes.... aujourd'hui
+dépouillée de ses ornements précieux, nue et muette, pour ainsi dire,
+et ne recueillant plus sous ses voûtes interdites que les pleurs et les
+gémissements des fidèles, à la place de cette psalmodie perpétuelle
+que nos pères n'ont cessé d'envisager comme un commerce incessant
+entre le ciel et la terre, comme une source abondante de grâces et de
+bénédictions".[47]
+
+[Note 46: On le reconnaissait si bien encore comme évêque de
+Strasbourg que les éditeurs d'almanachs eux-mêmes, à Strasbourg,
+dont plusieurs étaient pourtant _patriotes_, n'osaient le rayer de
+leur calendrier, ni comme évêque ni comme prince souverain. On s'en
+plaignait amèrement dans certaines sphères. (_Gesch. der gegenw.
+Zeit_, 2 mars 1791.)]
+
+[Note 47: Mandement pour le carême de 1791. S. loc., 10 p. in-fol.]
+
+Mais Rohan crut devoir prendre une seconde fois la parole quand il vit
+qu'on passait outre à ses protestations et que l'élection d'un
+nouvel évêque devait avoir lieu, malgré ses anathèmes. Il fit
+donc paraître une déclaration nouvelle, adressée à tous les
+ecclésiastiques du diocèse, et datée du 2 mars [48]. Il y protestait
+derechef contre l'introduction du schisme en Alsace, contre ceux qui
+veulent "déchirer la robe de Jésus-Christ" et lancent des lettres
+de convocation, absolument illégales, puisque "le peuple n'est
+compétent, ni dans le droit ni dans le fait, à nous élire un
+successeur, en supposant même que notre siège fût vacant.... Il
+est impossible de déposer arbitrairement _ceux que le Saint-Esprit
+a établis_.... [49] Toute personne qui aurait la témérité de
+prétendre à notre siège, n'est pas un véritable pasteur; il n'est
+qu'un intrus, et, selon l'expression de l'Ecriture, un larron et un
+voleur.... Nous déclarons intrus et schismatiques tous les prêtres
+qui voudraient exercer la juridiction spirituelle autrement que par
+les pouvoirs reçus de nous." Mais c'étaient aux fidèles laïques
+surtout que s'adressaient les sombres perspectives d'avenir déroulées
+à la fin de cette pièce. "Ha, mes frères, nous vous le disons dans
+l'amertume de notre âme, vous n'auriez plus de véritables pasteurs,
+vous n'auriez plus les sacrements de l'Eglise, vous seriez privés enfin
+de tous les moyens de salut et de consolation.... Celui d'entre vous qui
+concourrait par son suffrage à l'élection d'un faux évêque, ou qui
+communiquerait avec cet évêque des schismatiques, élèverait un mur
+de séparation entre l'Eglise et lui" [50]. On espérait évidemment
+terrifier ainsi tous les électeurs catholiques et les éloigner du
+scrutin qui devait s'ouvrir dans la huitaine. Jusqu'à quel point ces
+espérances allaient-elles se réaliser? C'est ce qu'amis et adversaires
+des lois nouvelles auraient été bien empêchés de préciser d'une
+façon tant soit peu vraisemblable, tant les opinions divergèrent
+là-dessus jusqu'au moment décisif.
+
+[Note 48: Déclaration de S.A.E. Mgr le cardinal de Rohan,
+prince-évêque de Strasbourg, à tous les curés, vicaires, etc. S.
+loc, 8 p. 4°.]
+
+[Note 49: C'est Rohan lui même, le héros du procès du Collier et
+de tant d'aventures scandaleuses, qui souligne sa vocation par le
+Saint-Esprit.]
+
+[Note 50: En France il ne manque jamais d'esprits prêts à rire de
+tout. Aussi ne faut-il point s'étonner si les protestations solennelles
+de Rohan provoquèrent des réponses plus frivoles que ne le comportait
+la situation. Nous mentionnerons, entre autres, un _Cantique spirituel
+sur le mandement très peu spirituel du ci-devant évêque de
+Strasbourg_ (S.l., 2 p. 8°), qui commence ainsi: "A ses curés
+ignorants, Rohan encore s'adresse", mais dont les couplets sont trop
+grivois pour être cités ici.]
+
+Un point des instructions dressées par l'Assemblée Nationale au sujet
+de l'élection des curés et des évoques préoccupait surtout l'opinion
+publique à Strasbourg. Par une inattention singulière, à moins
+qu'elle ne fût voulue, tous les citoyens actifs pour les premiers, tous
+les électeurs du département [51] pour les seconds, étaient appelés
+au scrutin sans distinction de culte. En Alsace, où le nombre des
+protestants était considérable, la question présentait une gravité
+exceptionnelle et deux courants d'opinion très contradictoires s'y
+pouvaient observer depuis des semaines et des mois, sur la matière.
+L'un, que nous appellerons plus particulièrement ecclésiastique,
+protestait contre l'immixtion d'éléments étrangers dans une lutte
+purement confessionnelle. Dès novembre 1790, un des journaux de
+Strasbourg avait publié un dialogue très sensé pour engager les
+protestants à ne pas intervenir dans les affaires intérieures de
+l'Eglise catholique, puisqu'ils n'entendaient pas sans doute permettre
+à leurs concitoyens romains de leur octroyer un jour des ministres
+luthériens de leur choix [52]. Nous ajouterons que le corps pastoral
+de Strasbourg partageait tout entier cette manière de voir, la seule
+équitable et rationnelle en définitive.
+
+[Note 51: C'est-à-dire les électeurs du _second degré_, élus dans
+les assemblées primaires par tous les citoyens _actifs_, pour choisir
+à leur tour les députés.]
+
+[Note 52: _Pol. Litt. Kurier_, 16 novembre 1790.]
+
+Mais il y avait aussi bon nombre de citoyens qui, se plaçant à un
+point de vue spécialement politique, arrivaient à des conclusions fort
+différentes; on les aurait appelés sans doute des opportunistes,
+dans le langage semi-barbare inventé par la presse contemporaine.
+Les protestants, disaient-ils, sont presque tous de sincères
+constitutionnels; s'ils abandonnent les catholiques à eux-mêmes,
+peut-être bien que l'élection ne pourra point se faire, une partie au
+moins des électeurs catholiques refusant de participer au vote. Il faut
+donc prendre part au scrutin, par patriotisme et pour faire triompher la
+loi, dont la lettre (et peut-être l'esprit) sont en notre faveur[53].
+Pour être exact, il nous faut ajouter que certains catholiques
+eux-mêmes parlaient, et très énergiquement, dans ce sens. L'auteur
+ecclésiastique d'une brochure allemande anonyme s'écrie en s'adressant
+aux électeurs protestants: "Est-ce que le fardeau du mécontentement
+de tous les récalcitrants doit donc peser uniquement sur les épaules
+de vos concitoyens catholiques, fidèles à la loi? Sans vous, il
+n'y aura pas de majorité suffisante pour en imposer à nos
+adversaires"[54].
+
+[Note 53: _Pol. Lit. Kurier_, 5 mars 1791.]
+
+[Note 54: _Schreiben eines katholischen Geistlichen an die
+protestantischen Wahlmanner des Nieder-Rheinischen Départements_. S.
+loc. 20 p. 8º.]
+
+A la séance de la Société des Amis de la Constitution, tenue le
+2 mars, un membre avait également donné lecture d'une adresse aux
+électeurs protestants, les invitant à participer à l'élection, et
+"leur faisant envisager toute indifférence de leur part dans cette
+importante opération comme un crime envers leurs commettants." La
+Société avait approuvé le document et en avait voté l'impression
+dans les deux langues. Mais ces arguments eux-mêmes, quelque facile
+qu'il soit d'en saisir la valeur au point de vue politique, ne font que
+mieux ressortir tout ce que la situation avait d'anormal et de faux, et
+l'on ne peut que regretter, au point de vue des principes, le concours
+d'un certain nombre d'électeurs protestants dans un vote de ce genre.
+Il faut que le parti des assermentés se soit senti bien faible pour
+tenir à ce concours, qui devait fournir pourtant aux adversaires un
+argument si victorieux dans la campagne dirigée contre "l'évêque
+luthérien" futur.
+
+C'est le 6 mars, on se le rappelle, que les électeurs du Bas-Rhin
+devaient se réunir à la cathédrale pour procéder au choix d'un
+nouvel évêque. Afin de les amener au chef-lieu en nombre plus
+considérable--du moins il est permis de supposer une arrière-pensée
+à cet arrangement--on avait fixé au même jour l'élection par ces
+mêmes électeurs d'un juge au tribunal de cassation du royaume. Dès le
+5, la plupart étaient arrivés à Strasbourg, et dans l'après-midi la
+Société des Amis de la Constitution avait tenu à leur intention une
+de ses séances allemandes, afin de leur mieux inculquer sans doute
+leurs devoirs patriotiques. On les avait harangués jusqu'au moment
+où la cloche de la cathédrale vint les appeler à l'opération
+préliminaire de la constitution du bureau, afin d'empêcher que des
+influences contraires ne les détournassent de voter le lendemain.
+Mais il ne faudrait pas supposer que les électeurs bons catholiques
+se fussent rendus au "repaire" en question, ni fussent demeurés
+accessibles aux théories constitutionnelles. Le clergé non assermenté
+travaillait trop énergiquement pour que pareille défection fût
+possible, et sans doute il y eut ce soir-là d'autres conciliabules,
+dont les journaux ne parlèrent point et dont on ne publiera jamais les
+procès-verbaux.
+
+Le matin du 6 mars, vers dix heures, le bureau nommé la veille ouvrit
+la séance. Ni la municipalité strasbourgeoise ni les commissaires du
+Roi n'avaient voulu y être représentés, pour n'avoir pas l'air
+de peser sur la décision des électeurs. Par contre, quelques
+ecclésiastiques (auxquels un caprice bizarre de la loi ne permettait
+d'intervenir à aucun degré dans les opérations du scrutin) avaient
+réussi à s'introduire dans la nef de la cathédrale, pour distribuer
+aux citoyens réunis la déclaration du cardinal de Rohan. Elle avait
+été lue, le matin même, au prône de toutes les églises, sauf à
+celle de Saint-Louis, où le curé Valentin avait su déjouer cette
+lecture manifestement illégale[55]. Cinq cent vingt électeurs à
+peu près étaient présents, autant qu'on peut en juger par
+l'étude contradictoire des témoignages contemporains. En effet, les
+procès-verbaux officiels ne nous donnent pas, je le crains, une image
+absolument exacte de ce qui se passa ce jour-là sous les voûtes de
+notre vieille cathédrale. A les lire, on dirait une cérémonie des
+plus calmes, des plus sereines, entremêlée seulement d'émotions
+généreuses et se terminant par les embrassades obligatoires de ce
+temps. Si nous consultons au contraire certaines correspondances de
+journaux étrangers, la discussion aurait été vive, les débats fort
+orageux, la rupture entre les différentes tendances politiques plus que
+bruyante et "les plus grandes indécences se seraient commises dans
+le temple du Seigneur." Le _Ristretto_ de Francfort-sur-le-Mein,
+par exemple, racontait que certains électeurs avaient réclamé tout
+d'abord la réintégration du Directoire suspendu; que d'autres avaient
+sommé le président de l'assemblée de leur exhiber un certificat de
+décès du cardinal de Rohan, puisqu'on voulait leur faire nommer
+un nouvel évêque. Le maire Dietrich et les commissaires n'auraient
+réussi à arracher un vote à la majorité qu'en les tenant pour
+ainsi dire, en chartre privée, comme un jury d'Angleterre, etc. Pour
+exagérés que soient des récits de ce genre, ils doivent contenir une
+part de vérité, sauf le dernier point cependant qu'on peut hardiment
+qualifier d'absurde, puisque les témoignages catholiques eux-mêmes
+constatent que quatre-vingt-dix électeurs, d'après les uns, plus
+de cent, d'après les autres, sortirent avant le vote et sans être
+aucunement molestés. Il appert aussi d'une discusion postérieure
+engagée à la Société constitutionnelle qu'un des électeurs fit, à
+l'église même, "un discours insinuant", mais qui manqua son effet;
+pour déterminer les protestants à ne pas prendre part au vote[56].
+Quatre cent dix-neuf électeurs restèrent en séance, après le départ
+des opposants, et déposèrent leurs bulletins dans l'urne. Sur ce
+nombre, 317 voix se portèrent sur l'abbé Brendel. Les autres se
+dispersèrent sur d'autres candidats; quelques-unes échurent
+au chanoine Rumpler, qui, d'avance, avait protesté contre toute
+candidature, assurant "qu'il avait déjà bien assez de peine à
+sauver sa pauvre âme et qu'il croirait celles de ses concitoyens en
+fort mauvaises mains, s'il devait être leur pasteur[57]". Il avait
+même poussé la précaution jusqu'à faire distribuer la veille aux
+visiteurs du club une feuille volante par laquelle il promettait de
+payer comptant mille louis aux pauvres, si un seul citoyen venait
+affirmer qu'il avait sollicité ses suffrages.
+
+[Note 55: Délibérations de 1791, II, p. 142.]
+
+[Note 56: Procès-verbaux manuscr., 6 mars 1791.]
+
+[Note 57: Lettre au Chroniqueur de Strasbourg, p. 6-7.]
+
+Il nous manque malheureusement un chiffre important pour apprécier
+avec exactitude la signification de ce vote, au point de vue de
+la disposition générale des esprits: celui du nombre légal des
+électeurs du second degré dans le Bas-Rhin. Cependant les pamphlets
+contre-révolutionnaires ne soulèvent jamais la question d'illégalité
+au point de vue du nombre absolu. L'anonyme qui nous a décrit cette
+élection avec l'animosité la plus marquée, dans sa _Manière nouvelle
+d'élire les évêques en France_, est le seul à prétendre qu'il n'y
+a pas eu plus de _cinquante_ électeurs catholiques au scrutin de la
+cathédrale. Il prétend aussi qu'on a trouvé dans l'urne "au moins
+cent suffrages de plus qu'il n'y avait d'électeurs". Mais si l'on
+ajoute à ces "quelques mauvais catholiques, âmes vénales", la
+"poignée de luthériens" et les "quelques calvinistes" qui
+ont jeté "dans l'urne fatale leurs billets souillés du nom de
+Brendel[58]"; on sera loin du compte fourni par le procès-verbal
+officiel, qui ne pouvait essayer de cacher le nombre des votants
+véritable.
+
+[Note 58: De la manière nouvelle d'élire les évêques en France.
+S.l. 23 p. 4°. La même brochure a aussi paru en allemand _Von der
+neumodischen Art_, etc.]
+
+On voit combien la passion entraînait, loin de la vérité, ceux-mêmes
+qui prétendaient la défendre et à quoi se réduit, même dans
+leurs déclamations les plus violentes, l'influence des électeurs
+hérétiques. Ils furent au plus une centaine de votants[59], et si leur
+participation fut regrettable (mais non illégale), elle ne put en
+aucun cas décider du résultat du vote, puisque Brendel était le
+seul candidat sérieux, et qu'il eût obtenu, même sans une seule voix
+protestante, la grande majorité des suffrages. Nous avons retrouvé
+une autre preuve péremptoire de la fausseté des allégations du
+pamphlétaire anonyme, cité à l'heure, dans les procès-verbaux
+manuscrits de la Société des _Amis de la Constitution_. Dans ses
+séances des 5, 6 et 7 mars on peut relever sur les registres _cent
+quatre-vingt-cinq_ demandes d'électeurs, sollicitant leur affiliation
+comme correspondants de la Société.
+
+[Note 59: _Strassb. Zeitung_, 19 mars 1791.]
+
+A en juger par leurs noms et celui du lieu de leur résidence, l'immense
+majorité de ces visiteurs est catholique. On y rencontre les noms
+des Gerber, des Humbourg et des Freppel, et s'ils se sont fait
+volontairement inscrire au foyer même de la révolution locale, ils
+ont rempli, à coup sûr, leurs obligations civiques au scrutin de la
+Cathédrale.
+
+Il n'était pas encore midi que déjà le président de l'assemblée
+électorale rendait visite au maire à l'Hôtel-de-Ville, pour lui
+communiquer le résultat du vote et lui annoncer que ses collègues et
+lui désiraient qu'il fût chanté, le jour même, après vêpres, un
+_Te Deum_ solennel en action de grâces pour célébrer cette heureuse
+élection, "qui contribuera à calmer les esprits agités et à
+rétablir la tranquillité dans le département." M. de Dietrich
+requit sur-le-champ M. Jæglé, non encore remplacé dans ses fonctions
+de curé de Saint-Laurent, de faire les préparatifs nécessaires à cet
+objet; mais, comme il fallait bien le prévoir après la lettre de cet
+ecclésiastique, citée dans un chapitre précédent, cette demande
+se heurta au refus de concours le plus absolu. Il aurait donc été
+beaucoup plus simple et plus logique à la fois de ne pas réclamer
+les services d'un réfractaire avéré, mais de le considérer, dès ce
+jour, comme démissionnaire. Le maire s'adressa alors à M. Valentin,
+curé de Saint-Louis, et celui-ci promit de venir officier au _Te Deum_,
+assisté de ses vicaires.
+
+M. de Dietrich invitait en même temps le Conseil général de la
+Commune à se rendre en corps à la Cathédrale "pour y féliciter M.
+l'évêque, un de ses collègues, aussi respectable par son civisme que
+par ses principes de religion." Mais d'abord, réuni à la hâte
+dans la salle de ses séances, il prenait connaissance de la lettre
+de Jæglé "se refusant à tout ce qui pourrait faire soupçonner sa
+soumission à l'évêque que l'Assemblée Nationale venait de créer",
+et décidait que le curé de Saint-Laurent serait dénoncé à
+l'accusateur public comme réfractaire à la loi.
+
+Sur ces entrefaites, l'abbé Brendel arrivait lui-même à la séance et
+se voyait salué par des "applaudissements universels". Il prenait
+place à la droite du maire, tandis que les commissaires du Roi
+siégeaient à sa gauche; puis le procureur de la Commune demandait la
+parole pour requérir l'enlèvement des armoiries des Rohan ainsi que de
+celles des différents chanoines du ci-devant Grand-Chapitre, sculptées
+sur le trône épiscopal et sur les stalles du choeur. Le Conseil
+décida que tous ces restes de la féodalité, contraires au décret
+du 23 juin, seraient enlevés avant la célébration de la messe
+d'intronisation du nouvel évêque. Début bien timide encore, mais
+effectif pourtant, de cette triste campagne contre les souvenirs
+du passé, qui allait se poursuivre avec une véhémence croissante
+jusqu'au triomphe des iconoclastes stupides de 1793 et 1794! Sans
+doute nul ne songeait encore, parmi les bourgeois modérés du Conseil
+général de 1791, aux saturnales qui devaient déshonorer notre ville
+quelques années plus tard. Mais ils ont frayé la voie, établi le
+principe, et c'est aux principes faux qu'il faut s'opposer le plus
+énergiquement, en politique comme ailleurs, si l'on ne veut pas en
+subir plus tard, à son corps défendant, les pires conséquences.
+
+Certes nul d'entre les mandataires de la cité ne songeait à de
+pareilles scènes de tristesse et d'horreur en se dirigeant en cortège
+vers la Cathédrale, suivis des officiers de la garde nationale, et
+voyant, au dire des journaux, les patriotes accourir de toutes parts, en
+faisant retentir les airs de leurs cris de joie[60]. Il était touchant
+de voir, selon le _Courrier politique et littéraire_, tous ces
+électeurs, sans différence de religion, se pressant au culte de
+la Cathédrale et suppliant le Très-Haut de bénir leurs efforts.
+"L'aristocratisme, dit un autre, a reçu aujourd'hui le coup de
+grâce; nos électeurs ont remporté une victoire qui fonde la paix
+intérieure d'une façon inébranlable." Illusions singulières et
+bien peu flatteuses pour l'intelligence politique de l'écrivain, si
+réellement elles étaient sincères! Les corps de musique militaire qui
+faisaient retentir la nef du bruit sonore de leurs instruments pendant
+qu'on présentait au peuple le nouvel évêque, pouvaient bien étouffer
+un instant les réflexions fâcheuses, mais le soir, à la Société
+constitutionnelle, les discours prononcés prouvaient bien que le
+sentiment de sécurité n'était pas si général, la certitude de la
+victoire pas si grande qu'on avait bien voulu l'afficher. On y dressait
+la liste des électeurs qui avaient quitté l'assemblée; on proposait
+de l'envoyer aux communes du département pour que chaque citoyen sût
+lesquels d'entre eux avaient trahi la confiance des patriotes. Une
+grande députation de vingt-quatre membres était envoyée cependant
+à Brendel pour féliciter "l'évêque-apôtre" de son éclatant
+succès[61].
+
+[Note 60: _Strassb. Zeitung_. 8 mars 1791.--_Pol. Litt. Kurier_, 7 mars
+1791.]
+
+[Note 61: Procès-verbaux manuscr., 6 mars 1791.]
+
+
+
+
+ XII.
+
+
+Le lendemain, 7 mars, une nouvelle cérémonie religieuse ramenait la
+foule à la Cathédrale. Après avoir dit une messe solennelle,
+Brendel, se conformant aux prescriptions de la loi, prêtait le serment
+épiscopal prescrit par la Constituante, devant les commissaires du
+Roi, les autorités constituées et le peuple. Les électeurs, encore
+présents à Strasbourg, occupaient des sièges réservés dans le
+choeur, et les bons bourgeois, attirés en foule par un spectacle
+nouveau, contemplaient avec curiosité les paysans endimanchés qui
+se prélassaient dans les hautes stalles, sculptées avec art, où
+siégeaient naguère encore les princes et les comtes du Saint-Empire.
+Comme on n'avait pu enlever leurs armoiries à si brève échéance,
+elles avaient été cachées sous les amples draperies du choeur.
+
+L'homme qui ouvrait, ce jour là, la série des évêques
+constitutionnels du Bas-Rhin, qu'il devait clôre aussi plus tard,
+François Antoine Brendel[62], habitait notre ville depuis un quart de
+siècle déjà. Fils d'un marchand de bois du Spessart, il était né à
+Lohr, en Franconie, en 1735, et avait été élevé pour la prêtrise à
+Haguenau et Pont-à-Mousson, puis au Séminaire de Strasbourg. En 1765
+il avait débuté comme prédicateur à la Cathédrale, et quatre ans
+plus tard ses supérieurs l'appelaient à la chaire de droit canon
+de l'Université épiscopale. Quoiqu'il eût été accusé déjà
+de velléités schismatiques, lors des querelles qui agitèrent le
+catholicisme allemand, vingt ans auparavant, à propos de la publication
+du livre de Fébronius contre l'autocratie pontificale, Brendel n'avait
+absolument rien d'un novateur ni d'un chef de parti religieux. On
+affirme qu'il avait associé d'abord ses protestations contre la
+loi nouvelle à celles de ses collègues du Séminaire. Cédait-il
+maintenant aux sollicitations de Dietrich et de ses amis, aux
+conseils d'une ambition, après tout, permise, ou bien ses convictions
+religieuses intimes furent-elles la cause finale et déterminante qui
+le rallièrent au schisme? Nul ne pourrait se flatter de répondre à ce
+sujet d'une façon impartiale et complètement satisfaisante.
+
+[Note 62: M. l'abbé Gloeckler a démontré que son nom de famille
+était proprement Braendtler. (_Gesch. des Bisth. Strassburg_, II, p.
+60.)]
+
+Brendel nous apparaît dès lors, et nous apparaîtra de plus en
+plus, dans la suite de ce récit, comme un homme correct, instruit, ne
+méritant aucunement les calomnies lancées par les non-jureurs contre
+sa vie publique et privée, mais aussi comme une nature inquiète, sans
+élan, sans enthousiasme sincère pour les principes qu'il est chargé
+de défendre. Quelle différence entre lui et l'abbé Grégoire, ce
+curé de la Constituante, devenu, lui aussi, évêque dans la nouvelle
+Eglise, mais qui se refuse, en pleine Convention nationale, à déposer
+sa soutane et à renier sa foi, tandis que Brendel, aux débuts de la
+Terreur, se hâte d'envoyer sa démission de conducteur suprême de son
+diocèse, au moment précis où il y aurait eu quelque grandeur à la
+refuser aux puissants du jour!
+
+Ce n'était pas avec un chef d'un caractère aussi mal trempé et d'une
+constitution physique aussi maladive, que les constitutionnels pouvaient
+espérer gagner une partie, presque perdue d'avance, par la force même
+des choses, mais qu'on pouvait du moins contester avec honneur. Dans les
+crises religieuses surtout, il faut aux groupes rebelles à l'autorité
+de la tradition, des génies puissants ou des dévouements à toute
+épreuve. Assurément Brendel était meilleur prêtre et même plus
+intelligent que le cardinal de Rohan, mais il n'avait pas derrière lui,
+comme son rival, l'Eglise universelle tout entière et ne songea pas un
+seul instant à se produire comme apôtre ou martyr.
+
+Il lui aurait fallu pourtant un courage à toute épreuve, rien que pour
+affronter le flot d'invectives et de calomnies qui se déversa sur lui
+dès que son élection fut connue. Dans un écrit dirigé contre Brendel
+et qu'on trouva spirituel d'endosser au grand fournisseur israélite,
+Cerf-Beer, on peut lire des phrases comme la suivante: "La couleur de
+ses cheveux, la coupe de son visage, sa saleté et ses goûts le font
+paraître juif. Il a deux côtes enfoncées, une hernie, beaucoup de
+service (_sic_) et les infirmités qui en sont la suite"[63]. A ces
+prétendues révélations intimes, les constitutionnels essayaient
+de riposter en répandant une gravure satirique, intitulée la
+_Contre-Révolution_, et sur laquelle "Rohan-Collier" figure comme
+tambour-major; Mme de La Motte, son "aide-de-lit-de-camp", galoppe
+sur un âne aux côtés de Son Eminence, dont les oreilles sont
+dissimulées par celles de maître Aliboron; suivent d'autres
+personnages, et l'abbé d'Eymar ferme comme porte-bannière cette
+édifiante procession[64].
+
+[Note 63: Cerf-Behr aux Trois-Rois (les trois commissaires du Roi). S.
+1. 10 p. 8°. M. le chanoine Guerber, dans son panégyrique de l'abbé
+Liebermann, n'a pas trouvé ce texte suffisamment significatif; il
+l'a aggravé en imprimant, p. 93: "la saleté de ses goûts." On
+appréciera le raffinement du pieux hagiographe.]
+
+[Note 64: _Geschichte der geg. Zeit_, 5 avril 1791.]
+
+Au début de ces virulentes polémiques, le nouveau dignitaire de
+l'Eglise n'était pas à Strasbourg. Dès le 8 mars il était parti pour
+Paris, afin de recevoir la consécration canonique des mains des trois
+évêques que la Constituante avait réussi à grand peine à trouver
+pour cette cérémonie jugée, même par elle, indispensable. Il s'y
+montrait le 14 mars aux Jacobins, accompagné de son collègue Gobel,
+député du Haut-Rhin, évêque de Lydda, puis archevêque de Paris,
+et de Victor de Brogie, et prononçait dans cette enceinte, depuis
+si fameuse, une harangue patriotique, vivement applaudie par les
+assistants[65].
+
+[Note 65: _Pol. Litt. Kurier_, 23 mars 1791.]
+
+Ce même jour on signalait dans notre ville une tentative nouvelle
+de l'ancien évêque pour agiter les esprits. Six gardes nationaux
+amenaient à la Mairie, au milieu des quolibets populaires, une
+demoiselle arrêtée au pont de Kehl et sous les jupes de laquelle
+on avait découvert un paquet d'écrits incendiaires, adressés à
+un citoyen strasbourgeois. Un comte inconnu, déclarait-elle au
+commissaire, l'avait prié de remettre ce paquet au destinataire; mais
+ne sachant pas l'allemand, elle n'avait pu deviner si la transmission
+de la missive présentait quelque danger. Au moment où elle protestait
+ainsi de son ignorance de la langue allemande, un quidam, assistant
+à l'interrogatoire, s'écrie en allemand: "Je la connais
+bien, celle-là; elle a maugréé devant moi contre l'Assemblée
+Nationale!"--"_Eyewohl, ich bin die nit_!" réplique, dans un
+moment d'oubli, la donzelle, dont la voix est étouffée par les éclats
+de rire[66]. Mais à quoi servaient au fond toutes les mesures de
+rigueur et comment même les employer avec suite, puisqu'on n'avait
+personne pour remplacer ceux qui refusaient toute obéissance!
+On imprimait généreusement aux frais de la commune les discours
+d'adhésion des rares ecclésiastiques qui daignaient se rallier[67],
+afin que leur exemple donnât du courage aux autres, et cependant
+la première liste des prêtres assermentés, mise au jour par les
+autorités départementales, ne comptait pas plus de _quarante-huit_
+noms, en y consignant tous les ex-religieux des couvents supprimés
+en Alsace, et qui sollicitaient une cure[68]. Pourtant le nouveau
+Directoire avait itérativement fixé la date du 20 mars comme terme
+de rigueur pour la prestation du serment. Passé ce délai, tous les
+non-jureurs devaient être expulsés de leur presbytère, comme ayant
+cessé d'être fonctionnaires publics.
+
+[Note 66: _Geschichte der geg. Zeit_, 15 mars 1791.]
+
+[Note 67: Discours prononcé par M. l'abbé Petit dans la cathédrale de
+Strasbourg. Str. Dannbach, 15 p. 8°.]
+
+[Note 68: _Namen der Römisch-Apostolisch-Katholischen Priester, welche
+den Eyd, u.s.w._ S. l. ni date, 1 p. fol.]
+
+Afin de déterminer sans doute un courant de civisme parmi les
+populations rurales récalcitrantes, les commissaires du Roi
+adressèrent, à la date du 18 mars, une _Proclamation aux Français
+habitant le département du Bas-Rhin_, relative à la _Déclaration_
+de Rohan. "C'est le cri expirant du fanatisme", disaient-ils de
+ce document. "Dans le délire le plus grossier, un évêque appelle
+traître, voleur, assassin, apostat, le pasteur qui lui succède.
+Pontife déserteur, il voudrait remonter par des anathèmes sur un
+siège qui n'est plus donné qu'aux vertus." Puis ils faisaient un
+pompeux éloge de Brendel, "ce pasteur digne des premiers siècles et
+des plus beaux jours de l'Eglise par ses vertus, nouvel Ambroise, qui,
+demandé à la fois par deux religions, a paru confondre un instant tous
+les cultes dans des acclamations universelles." La pièce se terminait
+par cet élan lyrique d'une emphase ridicule en tout temps, mais
+tout particulièrement absurde à l'heure présente: "L'Eglise de
+Strasbourg, cette vénérable mère des églises du département, cet
+antique édifice, qui annonce de si loin la majesté du Dieu qu'on
+y révère, ce temple national, va briller d'un nouvel éclat. La
+religion, la loi, la paix garantissent votre félicité sous leur triple
+tutelle. Nos coeurs se plaisent à s'arrêter à cette douce idée. O
+jours de prospérité prochaine! O sort meilleur des hommes vertueux!
+Confusion des pervers! Rétablissement, stabilité de la concorde!
+Triomphe de la justice!"
+
+De pareilles effusions prêtaient trop à la satire et à l'attaque
+pour qu'elle ne se produisît pas de toutes parts, tantôt habile et
+chaleureuse, éloquente parfois, tantôt aussi complètement brutale et
+calomnieuse. Il serait oiseux d'entrer dans de longues citations à
+ce sujet, mais nous choisirons un seul passage dans l'un des meilleurs
+d'entre ces pamphlets, pour montrer l'animosité croissante qui
+travaillait les esprits. C'est la _Lettre des soi-disant frères et
+concitoyens des prétendus commissaires du Roi_, qui porte comme
+devise significative: "Notre Religion et nos Traités de paix,
+nos Privilèges et le Roi" et qui est ouvertement dirigée contre
+"l'infâme libellé" des trois envoyés de la Constituante. Voici
+sur quel ton l'on s'adressait à la représentation nationale: "Le
+bref du Pape est arrivé; la foudre va éclater. Commissaires
+scandaleux et profanes, infâmes agents de l'impiété, du schisme et de
+l'imposture, vous voudriez, en renversant nos tabernacles, y poser vos
+idoles.... Notre Evêque n'est pas déserteur comme vous osez l'avancer
+insolemment, il peut lancer l'anathème; qu'il fulmine et que ce coup de
+foudre vous anéantisse!... Bientôt notre évêque légitime nous sera
+rendu. Celui que vous avez fait élire par un groupe de protestants
+forcenés sera jeté dans les fers, indigne usurpateur qui aura encore
+été puiser quelques nouveaux vices dans une capitale corrompue."
+
+On avouera que, venant de la part des défenseurs de l'ex-ambassadeur
+à Vienne et de l'ancien grand-aumônier de la Cour de France, cette
+accusation dénote une audace superbe. Mais le trait final est plus
+significatif encore. "Doubles caméléons, imposteurs atroces, ne
+croyez plus nous voir obéir. Votre règne est passé... Servez-vous, si
+vous l'osez, de la prétendue autorité dont l'Assemblée Nationale et
+le Roi vous ont investis, mais tremblez, oui, tremblez! Nous appellerons
+à notre secours toutes les puissances garantes de nos traités de paix
+et de nos privilèges. Nous les seconderons, nous ouvrirons nos portes
+à nos libérateurs, et nous livrerons les auteurs infâmes de nos
+maux aux supplices qu'ils méritent, s'il en est toutefois qui puissent
+égaler leurs forfaits!"
+
+Donc encore et toujours, comme argument décisif et menace dernière,
+l'appel à l'étranger, la trahison de la patrie, qui n'existe plus pour
+ces âmes enfiellées. En faut-il davantage pour expliquer toutes les
+haines qui se manifesteront plus tard? Un pareil aveuglement devait
+amonceler contre ceux qui proféraient de semblables paroles des
+ressentiments irrépressibles, dont la poussée formidable allait
+bientôt écraser l'Eglise, entraînant, hélas, des milliers
+d'innocents avec des milliers de coupables.
+
+
+
+
+ XIII.
+
+
+La puissance de l'Eglise catholique, comme celle de toute Eglise,
+réside, en dernière analyse, dans sa force d'action sur l'opinion
+publique. C'est une cause de grandeur, mais c'est aussi, par moments,
+une cause de faiblesse. Aux heures de foi complète, absolue, elle a
+pu renverser d'une parole les empereurs et les rois, tant les peuples,
+courbés sous sa main, croyaient non seulement leurs destinées
+terrestres, mais leur félicité éternelle attachées à la plus humble
+obéissance vis-à-vis du Vicaire du Christ. Mais quand vinrent les
+révoltes heureuses du XVe siècle, quand, au siècle suivant, le grand
+mouvement religieux de la Réforme eut conquis la moitié de l'Europe,
+cette puissance formidable, ébranlée par tant d'assauts, diminua
+là-même où elle ne disparut pas complètement. La lutte acharnée
+des confessions hostiles au XVIIe siècle ne se termina point par son
+triomphe, et la période suivante sembla même devoir marquer sa ruine
+définitive. L'esprit nouveau qui envahit alors les couches supérieures
+de la société sapait par la base les enseignements et l'autorité
+de l'Eglise, et pour beaucoup d'observateurs superficiels le fameux:
+"Ecrasez l'infâme!" a dû retentir comme un hallali suprême. Les
+papes eux-mêmes avaient travaillé dans ce sens, en détruisant de leur
+main leur plus puissant appui, la Compagnie de Jésus. Un clergé de
+campagne, ignorant et misérable, des abbés spirituels et libertins
+à la ville, des prélats grands seigneurs qui ne rougissaient pas de
+mendier les faveurs de la Du Barry dans les boudoirs de Versailles, ne
+semblaient pas des champions capables de relever jamais le prestige si
+profondément déchu de l'Eglise universelle. Pourrait-elle résister
+longtemps encore à l'attaque combinée des gouvernants schismatiques,
+des philosophes et bientôt aussi des despotes athées?
+
+Parmi ses défenseurs officiels eux-mêmes, beaucoup ne l'espéraient
+guère malgré leurs fières paroles, et parmi ses adversaires, la
+plupart étaient convaincus que "le règne de la superstition"
+allait enfin finir. Et c'est cependant cette grande, cette effroyable
+crise des dernières années du siècle, qui sauva pour longtemps
+l'Eglise catholique. C'est de cette époque de souffrances que date le
+renouveau de sa vigueur, c'est la proscription qui a fait remonter
+dans ce tronc antique la sève longtemps engourdie. Elle réveille les
+dévouements, surexcite les courages anoblit pour un moment jusqu'à ces
+figures convulsées par la haine et ces bouches vomissant l'injure que
+nous venons de voir et d'entendre. Aussi l'Eglise sort-elle de cette
+crise, réputée mortelle, matériellement amoindrie, mais infiniment
+supérieure, au point de vue moral, à ce qu'elle était naguère, et
+bientôt même infiniment plus puissante. Malheureusement elle en sort
+aussi, remplie d'une haine profonde pour toutes les idées libérales,
+pour les aspirations les plus généreuses de la nature humaine. Les
+premiers germes du Syllabus ont surgi dans ces âmes de prêtres,
+traqués partout au nom des principes de la Constitution civile du
+clergé, et qui ne pouvaient pas ne pas maudire des doctrines qui les
+jetaient dans l'exil et les prisons, et jusque sur l'échafaud.
+
+Grâce à la différence des langues, grâce à la tenue relativement
+correcte d'un clergé vivant entouré d'hérétiques, grâce à la
+simplicité d'esprit de nos populations, effrayées de toute nouveauté,
+l'Alsace avait peu souffert, dans son ensemble, du contact avec les
+démolisseurs du XVIIIe siècle. Aussi n'y eut-il point de province
+du royaume, sans en excepter les contrées de l'ouest, où la lutte
+religieuse fut plus âpre que chez nous. Ceux qui croyaient le
+catholicisme mort ou mourant, durent en faire bientôt la rude
+expérience, et constater, une fois de plus, qu'on n'abat pas les
+convictions religieuses à coups d'arrêtés ou de décrets.
+
+Nous venons de voir les colères suscitées parmi les catholiques par
+l'élection de Brendel qu'ils avaient crue impossible. A côté de ces
+attaques anonymes, il faut placer les protestations officielles, plus
+dignes assurément dans la forme, mais non moins véhémentes pour
+le fond. Dès le 12 mars, le Grand-Chapitre de la Cathédrale avait
+déclaré nulle et non avenue la nomination de Brendel, par l'organe de
+son doyen, le prince Joseph de Hohenlohe, réfugié à Lichtenau dans le
+pays de Bade. Le 21 mars suivant Rohan signait à son tour une _Monition
+canonique_, adressée à "F.A. Brendel, prêtre naturalisé du
+diocèse de Strasbourg, se portant pour évêque dudit diocèse",
+ainsi qu'au clergé régulier et séculier et à tous les fidèles.
+
+Cette immense pancarte, surmontée des armes épiscopales, était
+destinée à être affichée dans chaque commune d'Alsace, et le style
+en était calculé pour jeter la terreur et la colère dans l'âme des
+naïves populations rurales de notre province. Le cardinal y racontait
+d'abord, à sa manière, la nomination de Brendel; puis il déclarait
+que, voulant montrer "sa tendresse paternelle" au coupable, il
+ne lui lançait pas immédiatement l'anathème, mais lui accordait un
+délai de huit jours pour "confesser ses torts et réparer le scandale
+public de son intrusion". S'il ne le fait pas, il sera sous le coup de
+l'excommunication majeure; la célébration des saints mystères lui
+est interdite; tous les sacrements qu'il administrera seront des
+profanations et des sacrilèges; tous les curés et les vicaires qui
+lui obéiront seront des schismatiques et leur absolution nulle et sans
+aucune valeur. Tout curé déposé par lui, reste seul légitime pasteur
+de sa paroisse. Rohan frappe ensuite d'interdiction la Cathédrale et
+notamment le choeur, en n'exceptant que la chapelle Saint-Laurent, aussi
+longtemps qu'elle sera desservie par le curé actuel. Enfin "comme les
+temps deviennent, hélas, de plus en plus mauvais, et que nous touchons
+peut-être au moment où les prêtres fidèles à la conscience seront
+obligés de se cacher dans les antres et forêts, et ne pourront
+administrer les sacrements de l'Eglise qu'au péril de leur vie,
+nous déclarons le temps pascal ouvert dès à présent pour tous les
+fidèles du diocèse et leur permettons de recevoir la communion pascale
+de la main de tout prêtre qui ne sera pas souillé par la prestation
+du serment abominable exigé des ecclésiastiques fonctionnaires
+publics."
+
+Ce monitoire devait être non seulement affiché aux portes de chaque
+église, mais publié au prône et porté de la sorte à la connaissance
+de tous les fidèles. Ce fut comme un étrange souhait dé bienvenue
+de l'Alsace catholique à Brendel, quand il revint, le 21 mars, à
+Strasbourg. Dans les village du Kochersberg qu'il traversa, les femmes
+entourèrent, en pleurant et en criant, sa voiture, lui demandant pour
+quels motifs il voulait abolir les processions, la confession, etc.
+Voilà ce que les non-jureurs avaient réussi à faire croire à ces
+pauvres dévotes, mais la situation ne laissait pas d'être singulière
+pour un évêque; aussi se hâta-t-il de les rassurer en promettant de
+rendre au culte toute son ancienne splendeur[69].
+
+[Note 69: _Geschichte der geg. Zeit_, 23 mars 1791.]
+
+Brendel avait charmé les loisirs de son voyage de Paris à Strasbourg
+en composant sa première lettre pastorale, qui fut immédiatement
+mise sous presse et livrée à la publicité, le 23 mars. Le ton en
+est autrement modeste que celui du manifeste de Rohan. Il y parle de
+la puissance divine qui se manifeste à certaines époques, et qui le
+soutiendra maintenant qu'il vient d'accepter un si redoutable fardeau.
+Il raconte à ses ouailles qu'il "a reçu l'huile sainte de la
+consécration dans la capitale de l'Empire français, de la main des
+pontifes, successeurs des apôtres..., qui pouvaient seuls nous revêtir
+de l'institution canonique et du caractère sacré de l'épiscopat."
+
+Il terminait en annonçant à ses ouailles la maladie et le
+rétablissement du roi, et ordonnait qu'on chantât un _Te Deum_ en
+action de grâces pour célébrer cette convalescence, le vendredi
+prochain, 25 du mois, à trois heures de l'après-midi, dans la
+Cathédrale, en présence de tout le clergé de Strasbourg et des
+citoyens conviés à cette fête. On devait en agir de même, le
+dimanche suivant, dans toutes les paroisses du diocèse[70].
+
+[Note 70: Mandement. François-Antoine Brendel, par la miséricorde
+divine, etc. S. 1. 3 p. fol.]
+
+La rédaction de cette première communication directe adressée aux
+fidèles pouvait sembler habile, en ce sens qu'elle impliquait de la
+part des non-jureurs désobéissants, non seulement un affront au nouvel
+évêque, mais à la majesté royale, et qu'elle les mettait par suite
+dans une situation fausse, qu'ils fonctionnassent ou non dans leurs
+paroisses.
+
+Mais d'autre part, les intentions de l'auteur étaient si évidentes,
+que sa lettre, fort applaudie à la Société constitutionnelle, ne
+trouva que peu d'écho dans les campagnes et fut même ignorée de la
+majorité des communautés rurales. Aussi bien, cette pièce manquait
+absolument de nerf. Son rédacteur ne pouvait espérer convaincre les
+autres, puisqu'il n'avait pas, trop visiblement, foi en lui-même. On ne
+peut donc s'empêcher de trouver passablement ridicule l'ode pindarique
+que lui remettait le lendemain l'un des membres de la Société des
+Amis de la Constitution, M. Claude Champy, pour le féliciter de son
+éloquence et pour célébrer d'avance son intronisation solennelle. Le
+poète s'écriait dans un transport de lyrisme exubérant:
+
+ "Où suis-je et quel jour magnifique
+ Luit sur cette heureuse cité?
+ Quelle est cette fête civique
+ Et cette auguste solennité?
+ Dans nos temples sacrés quelle foule se presse.
+ Dans les airs ébranlés l'airain tonne sans cesse:
+ Tout d'un jour de triomphe étale la splendeur.
+ Peuple, j'éprouve aussi le transport qui t'inspire.
+ Et je vais sur ma lyre
+ Célébrer avec toi notre commun bonheur."
+
+Après ce pompeux exorde, M. Champy s'adressait au cardinal de Rohan:
+
+ "Esclave décoré d'une pourpre vénale,
+ De ce peuple indigné la fable et le scandale.
+ Tes impudiques mains profanaient l'encensoir.
+ Vois tomber aujourd'hui tes grandeurs usurpées,
+ Vois tes fureurs tombées
+ Et de les assouvir perds le coupable espoir!"
+
+La pièce, fort étendue, et que nous n'infligerons pas plus longuement
+au lecteur, se termine naturellement par la glorification du successeur
+de Rohan:
+
+ "De ses prédécesseurs effaçant les injures
+ Au Dieu qu'ils outrageaient, ses mains simples et pures
+ Offriront un encens digne de sa grandeur.
+ Sa voix désarmera la céleste colère;
+ Du ciel et de la terre
+ Un vertueux pontife est le médiateur"[71].
+
+[Note 71: Ode sur l'installation de l'évêque de Strasbourg. S. 1. 4 p.
+4°.]
+
+Mais ces hommages, assurément sincères, n'apportaient au nouvel
+évêque que l'adhésion politique d'un nombre restreint de citoyens
+fort peu religieux de tempérament, et ne pouvaient même lui garantir
+la sécurité complète et le respect de sa personne au sein de la
+ville la moins fanatisée de son diocèse. En effet, les journaux de
+Strasbourg avaient beau s'écrier que la journée du 25 serait "un
+jour inoubliable dans les annales de la cité"[72]. L'intronisation
+de Brendel, malgré la pompe officielle dont elle avait été entourée,
+donna lieu pourtant à des manifestations significatives que ne
+pouvaient affecter d'ignorer les dépositaires de l'autorité publique.
+La municipalité avait résolu de célébrer dignement l'avènement
+d'un ancien collègue. Aussi la Cathédrale était-elle pavoisée,
+les cloches sonnaient à toute volée, quand le Conseil général se
+présenta en corps au Séminaire pour escorter l'évêque à son
+église paroissiale. Les commissaires du roi, les administrateurs du
+département et du district s'étaient joints au cortège, en tête
+duquel marchait Brendel en rochet et camail.
+
+[Note 72: _Strasb. Zeitung_, 26 mars 1791.]
+
+Arrivé dans le choeur, l'évêque se rendit devant le maître-autel,
+après avoir revêtu les habits pontificaux, précédé de l'abbé
+Neuville, qui lui portait la mitre. Là il prêta le serment prescrit
+aux évêques par la loi nouvelle, puis il célébra la grand'messe.
+Les curieux ne manquaient pas, assurément, au service, mais le
+procès-verbal dressé à l'Hôtel-de-Ville, à l'issue de la
+cérémonie, ne portait que treize signatures d'ecclésiastiques.
+C'est tout ce qu'on avait pu réunir en cette occasion pourtant
+solennelle[73]. Aucun de ses propres élèves du Séminaire n'avait
+consenti à reconnaître l'autorité du nouvel évêque; tous avaient
+préféré quitter l'école plutôt que d'adhérer au schisme. Partout
+l'on constatait cette même résistance dans les rangs du clergé,
+dirigée par d'habiles organisateurs et qui répondait si bien au
+génie souple et tenace de l'Eglise catholique. Les femmes elles-mêmes
+s'affichaient dans l'entrain de la lutte. Malgré l'ordre formel du
+maire, les soeurs grises refusaient d'accompagner les Enfants trouvés,
+dont elles dirigeaient l'éducation, à la messe pontificale de Brendel.
+Bien plus, quand le receveur de l'hospice les eut ramenés à leur
+domicile, elles s'emparèrent des enfants pour les conduire à la messe
+de l'Eglise des Récollets; parce qu'elles ne jugeaient pas la première
+valable. Le Conseil général punit leur désobéissance en les
+renvoyant sur-le-champ de la maison des Enfants trouvés[74].
+
+[Note 73: Procès-verbal dressé sur la prestation du serment, etc.
+Strasb., Dannbach, 1791, 13 p. 8°.]
+
+[Note 74: Délibérations du Conseil général, 1791. p. 159-160.]
+
+L'après-midi du même jour devait être célébré le _Te Deum_ pour la
+convalescence du roi. Toute la garnison était sous les armes et formait
+la haie, depuis la Mairie jusqu'à l'entrée de la Cathédrale, sur le
+parcours des corps constitués, qui faisaient pour la seconde fois
+en douze heures ce pieux pèlerinage. Les Amis de la Constitution
+remplaçaient dans le cortège les ecclésiastiques non assermentés,
+qui brillaient par leur absence. Le _Te Deum_ fut chanté avec
+accompagnement de toutes les musiques militaires, au milieu d'un
+concours prodigieux de populaire; puis les autorités continuèrent
+leur marche processionnelle vers le Temple-Neuf, et de là vers
+l'Eglise réformée pour y assister à des services d'actions de grâces
+analogues. Le soir, les édifices publics et la Cathédrale furent
+illuminés. Mais dès le lendemain on avait à signaler de divers
+côtés des agissements contre-révolutionnaires nouveaux. Une femme,
+nommée Barbe Zimber, épouse d'un chantre de la Cathédrale, était
+arrêtée dans le courant de la journée au pont de Kehl, essayant
+d'introduire en fraude, sous ses larges jupes, un ballot d'exemplaires
+du _Monitoire_ de Rohan[75]. Puis, vers le soir, un fait infiniment plus
+grave se produisait dans l'enceinte sacrée elle-même.
+
+[Note 75: On en fit une chanson grivoise: Excommunication trouvée sous
+les jupes d'une femme. Anecdote strasbourgeoise. S.l., 2 p. 8°.]
+
+Encouragé sans doute par l'accueil de la veille, Brendel avait voulu
+entonner lui-même le _Salve Regina_ à l'autel. Tout à coup le curé
+Jæglé surgit à ses côtés et déclare que c'est à lui seul que
+revient le droit d'officier à Saint-Laurent. L'évêque refuse d'abord
+de céder la place au prêtre non assermenté, qu'entoure une foule de
+femmes surexcitées; puis, pour éviter un scandale public, il invite
+Jæglé à le suivre à la sacristie. Quand ils furent en face l'un
+de l'autre, le dialogue devint plus que vif entre eux, et Jæglé ne
+craignit pas d'accabler Brendel de reproches et le somma même de
+se démettre. Désespérant de convaincre un interlocuteur aussi peu
+maître de lui-même, Brendel ressort de la sacristie, se dirige vers
+l'autel et s'y met en prière. Mais les mégères qui l'entourent
+s'exaltent de plus en plus: "Oh, le vilain roux! oh, le Judas!"
+crient-elles, et finalement elles le bousculent et frappent de plusieurs
+coups sa jambe gauche, pendant qu'il leur tourne le dos, agenouillé
+devant l'autel. Sans l'intervention fort opportune de quelques gardes
+nationaux accourus en entendant ce vacarme, l'évêque aurait été
+roué de coups dans sa propre Cathédrale[76].
+
+[Note 76: C'est là sans doute ce qu'un écrivain récent appelle, la
+larme à l'oeil, "_die Rohheiten Brendel's gegen den wurdigen Pfarrer
+Joeglé_"; exemple topique de la façon dont on écrit l'histoire dans
+un certain parti.--Voy. sur ces scènes les Délibérations du Conseil
+général, p. 166-172, _Strasb. Zeitung_, 29 mars 1791, et _Lettre à
+L. Ed. de Rohan soi-disant landgrave d'Alsace, qui a été évêque de
+Strasbourg et qui enrage de ne l'être plus_, etc. Strasb., 1er avril, 8
+p. 4°.]
+
+On le reconduisit à son domicile, au milieu des clameurs de la foule
+ameutée, et non sans qu'il subît en chemin de nouvelles insultes. La
+Société constitutionnelle était en séance au moment où l'on vint y
+raconter ces événements si regrettables. Elle jura solennellement de
+défendre l'évêque, lui envoya sur-le-champ des députés pour lui
+témoigner ses regrets et dénonça Jæglé à la municipalité comme
+principal auteur de ces troubles. Le lendemain le Conseil général se
+réunissait en séance extraordinaire, et le maire lui rendait compte
+des scènes survenues à la Cathédrale. Les représentants de la
+cité, considérant que "l'impunité plus longtemps prolongée ne fait
+qu'enhardir les infractions à la loi, et que c'est à une trop longue
+indulgence que l'on doit attribuer les écrits scandaleux qui tendent
+à soulever le peuple contre l'autorité légitime", arrêtaient qu'on
+"inviterait le corps municipal à faire mettre le sieur Jæglé en
+état d'arrestation, qu'il serait dénoncé à l'accusateur public comme
+réfractaire à la loi et perturbateur de la tranquillité publique,
+pour lui être son procès fait et parfait". Ils déclaraient en outre
+"scandaleux, séditieux, attentatoire à l'autorité souveraine de la
+nation et à celle du roi" l'écrit imprimé du ci-devant évêque de
+Strasbourg et demandaient qu'on le mît sous les yeux de l'Assemblée
+Nationale, avec les autres pièces "qui ont décelé la perfide
+coalition dont M. le cardinal de Rohan s'est déclaré le chef.
+L'Assemblée Nationale sera priée de le déclarer déchu de
+l'inviolabilité que la loi assure aux représentants de la nation, pour
+lui être son procès fait par la Haute-Cour nationale comme criminel de
+lèse-nation."
+
+Le Conseil général avait de bonnes raisons pour rendre l'accusateur
+public "personnellement responsable" de tous les délais de la
+procédure et pour "inviter le tribunal à s'occuper promptement, par
+tous les moyens que les lois ont mis à sa disposition", de l'affaire
+Jæglé, car ces honorables magistrats ne firent aucune diligence
+pour instruire sur des faits de notoriété publique, même après des
+injonctions aussi formelles. Quand enfin le tribunal rendit son arrêt,
+le 7 avril, il déclara Jæglé "insuffisamment convaincu d'avoir
+été le fauteur des troubles" et prononça son acquittement, à la
+grande indignation des journaux patriotes[77]. Le curé de Saint-Laurent
+n'osa pas cependant affronter plus longtemps l'orage, et quitta la
+ville pour se réfugier de l'autre côté du Rhin. Il fit bien, car le
+lendemain de sa fuite clandestine arrivait à Strasbourg le décret de
+l'Assemblée Nationale qui le renvoyait devant la Haute-Cour d'Orléans.
+
+[Note 77: _Gesch. der geg. Zeit_, 13 avril 1791.]
+
+La procédure suivie contre Barbe Zimber, la femme de Blaise Bürkner,
+chantre de la Cathédrale, sur laquelle on avait saisi dix-sept
+exemplaires du _Monitoire_ de Rohan, amena des résultats plus
+pratiques. Comme la prisonnière avouait avoir reçu ces papiers de
+Jean-Nicolas Wilhelm, l'homme de loi contumace, déjà souvent nommé,
+le tribunal décida que les papiers du fugitif seraient mis sous
+scellés, lui-même appréhendé au corps et le procès continué à la
+fois contre lui et sa complice.
+
+Mais toutes ces mesures ne suffisaient plus pour enrayer le fanatisme
+religieux déchaîné. Dès le 30 mars un nouveau scandale se produisait
+à la Cathédrale. Un instituteur, nommé Gabriel Gravier, y était
+mis en arrestation pour avoir tenu une conduite indécente et troublé
+l'ordre public au moment où l'un des prêtres assermentés donnait la
+bénédiction aux fidèles. Le corps municipal, "considérant que ce
+citoyen était parfaitement libre de ne pas assister à la célébration
+du culte, s'il choquait ses convictions religieuses, et que sa conduite
+malhonnête était d'autant plus répréhensible qu'il était un
+éducateur de la jeunesse", le condamna à huit jours de prison, à
+l'affichage du jugement à cent exemplaires, dans les deux langues,
+et le menaça d'interdiction, s'il se laissait aller jamais à la
+récidive[78].
+
+[Note 78: Extrait des registres de police. Strasb. Dannbach, placard
+in-fol.]
+
+Le 31 mars, le Directoire du département entrait à son tour dans la
+lice en décidant que, dans la quinzaine, tous les religieux du Bas-Rhin
+quitteraient l'habit monastique pour ne plus se distinguer des autres
+citoyens. Le décret de l'Assemblée Nationale, qui prescrivait cette
+mesure, datait du 14 octobre 1790! Pour éviter une répétition du
+scandale Jæglé dans les églises de la ville, on faisait procéder
+ensuite au scrutin pour la nomination des six nouveaux curés de
+Strasbourg. Elus le 3 avril, ils étaient solennellement préconisés
+le lendemain par Brendel à la Cathédrale[79], et leur activité, pour
+restreinte qu'elle fût, ne laissait pas d'irriter au plus haut point
+les réfractaires. Les violences sont désormais à l'ordre du jour;
+dans les rues même de notre ville on voit un ecclésiastique non-jureur
+frapper l'abbé Ledé, pour avoir prêté le serment et être dénoncé
+pour ce fait à l'accusateur public[80]. Dans les campagnes, les
+électeurs _patriotes_ sont persécutés par le clergé et ses
+adhérents. C'est ainsi qu'à Woerth le curé et son vicaire
+excommunient le représentant de la commune qui avait voté pour
+Brendel[81], et les journaux du temps sont remplis de détails
+analogues[82].
+
+[Note 79: On en trouvera la liste dans la _Gesch. der geg. Zeit_, 5
+avril 1791.]
+
+[Note 80: Procès-verbaux de la Société des Amis de la Constitution,
+27 février 1791.]
+
+[Note 81: _Strasb. Zeitung_, 5 avril 1791.]
+
+[Note 82: Ces excommunications répétées montrent bien combien peu les
+protestants seuls avaient nommé Brendel. On ne se serait pas donné le
+ridicule gratuit d'excommunier des hérétiques qui ne s'en portaient
+pas plus mal.]
+
+Les professeurs du Collège royal, suivant l'exemple de ceux du
+Séminaire, avaient également refusé tous le serment. On décida
+que le mathématicien Arbogast, professeur à l'Ecole militaire, en
+prendrait la direction provisoire, et que l'un des rares jureurs,
+l'abbé Petit, y serait placé comme vice directeur. Il fallait pourtant
+encore trouver des maîtres, et pour avoir le loisir d'en découvrir, on
+licencia pendant quelques semaines les élèves. A l'opposé des grands
+séminaristes, qui suivirent dans l'exil leurs professeurs, les petits
+collégiens, moins solidement inféodés à l'autel, ne purent résister
+à l'annonce de trois semaines de vacances extraordinaires. "Eux,
+naguère encore aristocrates décidés, se mirent à crier: Vive la
+Nation! et à chanter _Ça ira!_"[83].
+
+[Note 83: _Strassb. Zeitung_, 5 avril 1791.]
+
+Pendant ce temps, le récit des troubles religieux, toujours croissants,
+qui désolaient l'Alsace, avait enfin produit quelque impression sur les
+esprits de la capitale. L'Assemblée Nationale avait chargé Victor de
+Broglie de lui présenter un rapport à ce sujet. Sur l'audition de ce
+rapport, et après avoir pris l'avis des cinq comités réunis, elle
+avait décrété, le 4 avril, "qu'il y avait lieu à accusation, tant
+contre le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de Strasbourg, comme
+prévenu principalement d'avoir tenté, par diverses menées et
+pratiques, de soulever les peuples dans les départements du Haut
+et Bas-Rhin et d'y exciter des révoltes contre les lois
+constitutionnelles, que contre les sieurs Jæglé, ci-devant curé de
+Saint-Laurent de Strasbourg; Zipp, curé de Schierrheit; Ignace Zipp,
+son neveu, vicaire audit lieu; Jean-Nicolas Wilhelm, homme de loi;
+Etienne Durival, se disant ingénieur, et la nommée Barbe Zimber, femme
+du sieur Biaise Bürkner, chantre à la Cathédrale de Strasbourg, tous
+prévenus d'être les agents, complices, fauteurs et adhérents du sieur
+Louis-René-Edouard de Rohan."
+
+L'Assemblée demandait en conséquence au roi de donner ses ordres pour
+faire arrêter les personnes susnommées et les faire transférer sous
+bonne garde dans les prisons d'Orléans, où l'officier chargé des
+fonctions d'accusateur public près la Haute-Cour nationale provisoire
+devrait instruire leur procès. Louis XVI ne se fit pas prier pour
+donner la sanction constitutionnelle à cette mesure, dirigée contre
+un homme qu'il détestait, et pour cause. Il promulgua la loi dès le 6
+avril[84], et l'on ne risque rien à supposer qu'il aurait appris sans
+chagrin que "l'officier de la gendarmerie nationale", auquel était
+confié le soin d'exécuter ces arrestations, avait réussi dans sa
+mission. Pour le moment, cela va sans dire, la loi restait à l'état
+de lettre morte, puisque tous les coupables principaux se trouvaient en
+dehors du territoire français et sous la protection des baïonnettes
+de la légion de Mirabeau. On ne pouvait guère mettre la Haute-Cour en
+mouvement pour juger la bonne femme d'un chantre de la Cathédrale!
+
+[Note 84: Loi qui ordonne l'arrestation du sieur L. R. Ed. de Rohan,
+etc. S. l. 3 p. 4°.]
+
+M. de Dietrich et ses amis politiques avaient réclamé d'autres mesures
+encore de la Constituante. Déçus dans leur espoir de rallier une
+fraction notable du clergé aux lois nouvelles, et comprenant qu'il
+fallait essayer du moins de créer un clergé assermenté, si l'on ne
+voulait renoncer dès le début à gagner du terrain dans les campagnes,
+ils avaient sollicité quelques modifications aux articles de la loi
+qui réglait les conditions exigées des candidats à des fonctions
+publiques ecclésiastiques. Pour répondre à leurs voeux, qu'elle
+reconnut légitimes, l'Assemblée Nationale rendit un décret
+qui accordait des dispenses d'âge et de stage préalable pour la
+consécration sacerdotale, mais qui devait surtout alléger la tâche
+des autorités constitutionnelles dans les départements bilingues et
+frontières, en leur permettant d'appeler chez eux des ecclésiastiques
+étrangers. Pendant un an, provisoirement, tout prêtre pouvait être
+admis à fonctionner dans les paroisses abandonnées, soit comme curé,
+soit comme vicaire, sans avoir à justifier de la qualité de Français.
+Allemands, Suisses et Luxembourgeois viendraient-ils remplacer les
+ecclésiastiques nationaux, qui restaient introuvables? Viendraient-ils
+surtout en assez grand nombre, en qualité suffisamment respectable
+aussi, pour qu'on pût organiser une Eglise sérieuse? C'était là
+le noeud de la question vitale qui préoccupait si fort, et non sans
+raison, les chefs du parti constitutionnel en Alsace.
+
+Il n'y avait plus à s'y tromper, en effet. Le 20 mars avait passé,
+comme toutes les dates fixées antérieurement par le gouvernement, sans
+lui amener autre chose que de bien rares transfuges. La perspective de
+vivre au milieu de populations hostiles, excitées sous main, n'était
+guère attrayante, et ceux-là même qui prêtaient le serment pour
+trouver de quoi vivre, ne se souciaient pas d'aller prêcher au fond des
+campagnes. Dans les villes, grâce aux sociétés populaires, qui
+alors soutenaient encore les représentants du culte, les curés
+constitutionnels avaient, sinon de nombreux auditoires, du moins
+une sécurité matérielle à peu près complète. L'incartade des
+satellites de Jæglé ne se renouvela plus à Strasbourg, puisque les
+patriotes veillaient désormais sur leurs prêtres et promettaient
+d'user de moyens violents pour réprimer à l'avenir des scènes
+pareilles. Lors de l'installation des nouveaux curés de la ville, le
+journal de Simon et Meyer disait d'avance: "Tous les nerfs de boeuf
+de Strasbourg sont achetés, et une bonne portion de verges est toute
+prête, ainsi que les pompes à feu, pour calmer nos femmelettes
+exaltées.[85]" Et le parti clérical répondait sur le même ton dans
+le pamphlet le _Dîner patriotique_, en faisant dire à Brendel: "Sans
+la garde nationale protestante et les troupes de ligne, vous auriez vu
+comme ces nouveaux curés eussent été reçus, puisque moi-même j'ai
+manqué d'être crossé, mais crossé à coups de pied[86]."
+
+[Note 85: _Gesch. der geg. Zeit._ 10 avril 1791.]
+
+[Note 86: Le _Dîner patriotique_ (S. 1. 24 p. 8º) est une satire,
+ignoble à bien des égards, mais composée par un esprit mordant et
+sagace qui a bien vu le faible d'adversaires détestés. On nous y
+montre Dietrich, Levrault, Brendel et Mathieu s'entretenant à coeur
+ouvert, après boire, sur la situation du pays et de leur parti et s'y
+disant de dures vérités. Brendel surtout y est outrageusement traîné
+dans la boue.]
+
+C'est toujours, on le voit, le même esprit brutal qui régente les
+masses, sans acception de parti, que ce soit le fanatisme religieux
+ou anti-religieux qui les enflamme, qu'ils s'appellent jacobins ou
+cléricaux, royalistes ou républicains de toute nuance. L'aveuglement
+volontaire des partis est tel qu'aujourd'hui même vous rencontrerez
+des hommes "honnêtes" se lamentant sur les traitements
+révolutionnaires subis par quelques dévotes exaltées, tandis qu'ils
+trouveront naturelles les cruantés exercées sur les huguenots du
+seizième siècle, ou riront même des femmes des jacobins publiquement
+fouettées par la jeunesse dorée après thermidor. Il serait si simple
+pourtant, alors qu'on ne peut empêcher toujours de pareilles violences,
+de s'entendre au moins pour les flétrir avec un égal mépris, d'où
+qu'elles viennent et sous quelque drapeau qu'elles se produisent!
+
+Le 16 avril un nouveau renfort arrive aux récalcitrants: _Roma locuta
+est_, Rome a parlé. On se rappelle que l'assemblée des catholiques
+réunis au Séminaire avait demandé au Saint-Père ce qu'il fallait
+penser des nouvelles lois ecclésiastiques. Pie VI répondit enfin à
+"ses chers fils, les habitants catholiques de Strasbourg". Il leur
+témoignait toute son estime pour le courage héroïque, la sagesse et
+la constance de Rohan, seul pasteur légitime de ce troupeau, l'autre
+n'étant qu'un odieux intrus. Le cardinal s'empressa de porter ce bref
+à la connaissance de _son_ clergé, par mandement du 2 mai, l'on pense
+avec quelle satisfaction profonde. Désormais Brendel a beau se dire
+"en communion avec le Saint-Siège apostolique", il n'est plus aux
+yeux de la foule qu'un apostat et un mécréant. Tous les catholiques un
+peu fervents, qui avaient hésité encore entre leur foi religieuse et
+leurs devoirs civiques, se retirent d'un mouvement où leur situation
+devient dorénavant impossible. C'est ainsi que M. de Humbourg, l'ancien
+syndic du chapitre de la Cathédrale, était resté jusqu'à ce jour
+officier municipal; dès qu'il apprend que la sentence papale va être
+rendue, il donne sa démission d'élu de la cité, pour aller rejoindre
+les membres du chapitre à Offembourg[87]. Rohan lui-même prenait une
+attitude plus aggressive, si possible. On racontait qu'il allait fonder
+à Oberkirch un journal allemand à l'usage des campa pagnes, intitulé
+_Der Wahrheitsfreund_, et dirigé par Nicolas Wilhelm[88]. Des lettres
+anonymes arrivaient de tous les côtés au nouvel évêque, le menaçant
+des vengeances célestes, lui fixant comme dernier terme pour venir
+à résipiscence le jeudi-saint, et éveillant tout autour de lui
+l'appréhension de scènes de désordre nouvelles, jusque dans
+l'enceinte de la Cathédrale[89]. C'est que les espérances des
+contre-révolutionnaires s'exaltaient, à ce moment déjà, dans la
+contemplation des chances d'une lutte intérieure, appuyée sur le
+dehors, et que le spectre de la guerre étrangère et civile montait,
+menaçant, à l'horizon.
+
+[Note 87: _Strassb. Zeitung_, 16 avril 1791.]
+
+[Note 88: _Pol. Litt. Kurier_, 19 avril 1791.]
+
+[Note 89: _Strassb. Zeitung_, 21 avril 1791.]
+
+
+
+
+ XIV.
+
+
+Escomptant les dispositions bien connues de quelques-uns des principaux
+souverains de l'Europe qu'effrayait la rapide propagation des idées
+révolutionnaires, l'émigration commençait dès lors à rêver la
+revanche par les armes et à travailler les cours étrangères pour y
+trouver un appui. Parmi tous ceux que nous voyons s'agiter alors pour
+organiser à bref délai l'action contre-révolutionnaire, le cardinal
+de Rohan fut un des plus fougueux. Il est vrai qu'il était aussi de
+ceux qui avaient le plus perdu et qui supportaient le plus impatiemment
+cette perte. Prince souverain de l'Empire, il était également
+plus libre de ses mouvements que les émigrés vivant sur territoire
+d'antrui. Sans doute il n'était plus le bénéficier richissime que
+nous avons connu au début de la Révolution; ses quelques bailliages
+d'outre-Rhin n'étaient pas de taille à lui fournir des revenus très
+considérables. Par arrêt du 18 février 1791, la cour suprême de
+Wetzlar l'avait bien autorisé à contracter un emprunt forcé de 45,000
+florins, avec les cinq villages du bailliage d'Oberkirch, mais un arrêt
+supplémentaire du 30 mars l'obligeait à donner d'abord aux communes
+elles-mêmes les garanties de remboursement nécessaires[90]. D'ailleurs
+ce n'est pas avec des sommes pareilles qu'on pouvait soutenir une
+guerre. Il commença cependant à réunir des recrues, aidé par le
+frère émigré de Mirabeau, le fameux vicomte, qu'à cause de l'ampleur
+de ses formes, ses anciens collègues de la Constituante avaient appelé
+Mirabeau-Tonneau.
+
+[Note 90: _Strassb. Zeitung_, 19 avril 1791.]
+
+Mais les négociants badois ne se soucièrent pas d'abord de fournir les
+uniformes nécessaires, parce que Rohan prétendait ne payer qu'un quart
+des dépenses au comptant et prendre le reste à crédit[91]. Cette
+gêne ne dura pas, il est vrai, et, de quelque côté qu'il l'ait reçu,
+l'argent finit par arriver. Dès le 26 avril on écrivait d'Ettenheim à
+la _Gazette de Strasbourg_ que l'ex-évêque avait maintenant une garde
+bien organisée de trois cents hommes, bien uniformés, portant l'habit
+noir à revers jaunes, au brassard brodé d'une tête de mort avec cette
+devise: La victoire ou la mort[92]!
+
+[Note 91: _Pol. Litt. Kurier_, 18 avril 1791.]
+
+[Note 92: _Strassb. Zeitung_, 27 avril 1791.]
+
+Les troupes réunies depuis longtemps déjà par le prince de Condé,
+et principalement formées par les déserteurs qui passaient en masse
+la frontière[93], se rapprochaient à ce moment de Strasbourg et les
+bruits les plus alarmants circulaient dans notre ville. On y affirmait
+que les forces de l'émigration allaient franchir le fleuve près de
+Rhinau marcher directement sur Obernai, Rosheim, Molsheim et Mutzig,
+centres du "fanatisme", pour pénétrer par la vallée de la Bruche
+en Lorraine et susciter partout la contre-révolution. On racontait que
+les ecclésiastiques renvoyés de leurs cures n'avaient donné qu'un
+congé de quelques jours à leurs domestiques, que des notabilités bien
+connues (on désignait notamment Poirot et Zæpffel) circulaient dans
+les campagnes pour exciter les esprits, etc. Sans doute les rédacteurs
+des journaux patriotes essayaient d'enflammer le courage de leurs
+lecteurs en leur montrant les feux s'allumant partout sur la crête des
+Vosges, et "l'armée noire et jaune" écrasée dans les gorges
+de nos montagnes[94]. Mais les riverains du territoire allemand n'en
+étaient pas plus rassurés pour cela. Heureusement que, pour le moment,
+tout n'était qu'un faux bruit. Il importait de le mentionner cependant,
+puisque l'agitation profonde qu'il excita chez les amis comme chez
+les ennemis du nouveau régime en Alsace, amena de part et d'autre une
+recrudescendence d'inimitiés sur le terrain religieux.
+
+[Note 93: Pour ne citer qu'un exemple, tous les officiers du régiment
+de Beauvaisis, en garnison à Wissembourg, désertèrent le 17 avril.
+Quinze cents hommes de troupe ne conservèrent qu'un capitaine et quatre
+lieutenants officiers de fortune. _Strassb. Zeitung_, 20 avril 1791.]
+
+[Note 94: _Strassb. Zeitung_, 25 avril 1791.]
+
+Les commissaires du Roi avaient quitté Strasbourg dans les derniers
+jours d'avril, espérant bien à tort que leur présence ne serait plus
+nécessaire pour contenir les récalcitrants, ou desespérant peut-être
+aussi de les ramener à l'obéissance[95]. Après leur départ les
+autorités du département et du district continuèrent à procéder
+à l'épuration des non-jureurs. Pour montrer que leur justice était
+égale pour tous, elles avaient également réclamé le serment
+civique de tous les pasteurs, professeurs et ministres luthériens et
+réformés, et le 1er mai, les membres du Convent ecclésiastique,
+les professeurs de l'Université protestante, ceux du Gymnase et les
+maîtres d'écoles avaient prêté le serment requis devant le corps
+municipal[96], puis le dimanche, 7 mai suivant, ç'avait été le tour
+des "ministres de la Confession helvétique." Le chanoine Rumpler
+avait protesté, non sans malice, ni sans raison, contre cette idée
+bizarre, d'assermenter des hérétiques à la Constitution civile du
+clergé, et il avait demandé qu'on insérât ses protestations
+au procès-verbal. Mais Richard Brunck, le fameux helléniste, lui
+répondit brusquement qu'en ce cas on y insérerait des sottises[97].
+Et cependant l'ancien commissaire des guerres était un modèle
+d'urbanité. C'est à ce diapason que se maintenait désormais la
+discussion entre adversaires politiques, quand on consentait encore à
+discuter, s'entend.
+
+[Note 95: Foissey quitta Strasbourg le 25 avril, ses collègues le 27.
+_Pol. Lit. Kurier_, 25 avril 1791.]
+
+[Note 96: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 mai 1791.]
+
+[Note 97: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 4 mai 1791.]
+
+Si les protestants n'éprouvaient aucune répugnance à se rallier
+ainsi au nouvel ordre des choses, les "écclésiastiques" non
+assermentés, les membres des ordres religieux dissous, faisaient
+partout leurs préparatifs de départ. Le 2 mai, les Capucins du grand
+cloître de Strasbourg passaient le Rhin avec une longue série de
+fourgons bien remplis[98]; deux jours plus tard, leurs confrères
+du couvent des Petits-Capucins suivaient leur exemple. L'émigration
+faisait ainsi d'incessants progrès parmi la population _cléricale_
+de la ville et des campagnes, et il devenait urgent de trouver les
+ecclésiastiques patriotes nécessaires pour le service des paroisses
+rurales, si le culte officiel ne devait être partout interrompu. C'est
+pourquoi le Directoire du district convoqua les électeurs pour le 8
+mai, à huit heures du matin, dans l'ancien palais épiscopal des Rohan,
+afin de continuer les élections relatives à la nomination des curés
+constitutionnels. Le district de Strasbourg avait compté jusque-là,
+sur une population catholique de 71,240 âmes, 109 prêtres séculiers
+en fonctions[99]. Il n'aurait pu être question de conserver un pareil
+chiffre de fonctionnaires, qu'on n'avait aucun espoir d'atteindre
+jamais, même si la Constitution nouvelle n'avait pas expressément
+diminué le nombre des curés et des desservants. A l'heure indiquée,
+l'assemblée électorale se réunit sous la présidence de M. Thomassin;
+elle comptait un peu plus de cent membres. Plusieurs électeurs avaient
+écrit pour excuser leur absence, en l'expliquant par les menaces
+dont ils avaient été l'objet de la part de leurs coreligionnaires
+fanatisés par les prêtres réfractaires. Aussi la réunion
+décida-t-elle, avant d'aborder son ordre du jour, de formuler
+une véhémente protestation contre les agissements du clergé non
+assermenté; elle est trop longue pour que nous la rapportions ici, mais
+nous en citerons la conclusion pratique. On y demandait à l'Assemblée
+Nationale l'éloignement de leur domicile de tous les prêtres qui se
+seraient refusés à prêter le serment, "afin de soustraire leurs
+anciennes ouailles à leurs excitations incendiaires et de les empêcher
+eux-mêmes de maltraiter leurs successeurs." Puis les scrutins pour
+une vingtaine de cures se succédèrent sans incident notable pendant
+toute la journée, et se terminèrent le lendemain, 9 mai, par la
+proclamation solennelle du nom des nouveaux élus, qui se fit à la
+Cathédrale, avant la célébration de la messe[100]. Un tiers d'entre
+eux étaient d'anciens capucins; aucune des cures n'avait été
+disputée par deux concurrents, tant la pénurie de candidats était
+grande. Ce n'est pas du Bas-Rhin que venaient les rares déclarations
+d'adhésion d'ecclésiastiques demandant "à être mis dans la
+prochaine gazette" comme ayant prêté le serment, "_antern zu einem
+exembel des gehorsams_[101]" Quand, par hasard, il surgissait quelque
+recrue inattendue, on s'empressait d'annoncer le fait dans tous les
+journaux, et de féliciter les nouveaux arrivants comme des héros
+patriotes. Ce fut le cas, par exemple, pour les trois séminaristes
+alsaciens, Joseph Parlement et les deux frères Roch, qui
+s'échappèrent du séminaire du prince-évêque de Spire à Bruchsal
+et traversèrent le Rhin dans une barque de pêcheur pour revenir à
+Strasbourg et se mettre aux ordres de Brendel[102].
+
+[Note 98: Ils emportaient, disait-on, mille muids de vin, 125 quartauds
+de blé, 7 quintaux de lard, 5 quintaux de beurre fondu et 150,000
+livres en numéraire. _Strassb. Zeitung_, 4 mai 1791.]
+
+[Note 99: On comptait alors dans la ville même 35,000 catholiques
+contre 20,000 protestants, dans les villages du district, 36,240
+catholiques contre 18,520 protestants. Il y avait de plus 2830
+israélites. _Affiches de Strasbourg_, 9 avril 1791.]
+
+[Note 100: _Verbal Prozess der Wahlversammlung der Wahlmänner u. s. w.
+vom 8. Mai 1791._ S. 1. 14 p. 8°.]
+
+[Note 101: Voy. le numéro du _Pol. Lit. Kurier_, 14 avril 1791. Cette
+pièce émanant de quelques curés, vicaires et religieux de Dannemarie,
+Altkirch, Hagenbach, etc., écrite dans un allemand inouï, était
+adressée: "_An Herren Zeitungsschreiber Augsburgiseher Profession zu
+Strassburg_."]
+
+[Note 102: _Strassb. Zeitung_, 16 mai 1791.]
+
+On comprend d'ailleurs que l'enthousiasme fût médiocre et le désir
+d'exercer l'apostolat de "la religion nouvelle" au sein de nos
+populations rurales peu répandu. On avait fait circuler sur le compte
+des prêtres assermentés de tels mensonges[103] que, dans certaines
+communes au moins, leur vie n'était pas en sûreté. C'est ainsi que le
+nouveau curé de Bischheim, l'abbé Gelin, dénonçait deux paysans de
+Suffel-Weyersheim comme ayant voulu le tuer dans la nuit du 12 au 13
+mai; mais comme le seul témoin à charge était la soeur de Gelin et
+qu'ils protestèrent de leur innocence, le tribunal du district les
+acquitta quelques jours plus tard, bien que leur apparition nocturne
+au presbytère dût paraître bien étrange[104]. Les journaux tout
+spécialement fondés pour éclairer les paysans n'étaient pas lus par
+eux, et certains d'entre eux, au moins, comme le journal allemand:
+_Le Franc, feuille patriotique populaire alsacienne_, n'étaient pas
+rédigés de manière à pouvoir être compris par les masses,
+peu accessibles aux déductions abstraites et aux raisonnements
+philosophiques[105]. Elles voyaient mettre aux enchères les biens
+de l'Eglise, vendre au plus offrant le mobilier de leur évêque, ses
+tapisseries de haute-lisse, ses somptueuses porcelaines de Chine et
+ses urnes du Japon[106], elles entendaient leurs conducteurs spirituels
+maudire les persécuteurs et les vouer aux tourments éternels; cela
+faisait sur elle une toute autre impression que la lecture d'une
+dissertation sur les droits de l'homme et du citoyen.
+
+[Note 103: Le 10 mai, le vicaire épiscopal Taffin, le futur juge au
+tribunal révolutionnaire, sortait de la Cathédrale après avoir dit
+la messe, quand un paysan l'arrête et le prie de lui dire la formule du
+serment civique. Un peu étonné, Taffin satisfait à son désir et
+le paysan de s'en aller, l'air tout joyeux.--Pourquoi me demandez-vous
+cela? dit l'ex-chanoine messin.
+
+--"Notre curé nous a dit qu'en le prêtant on abjurait la
+Sainte-Vierge, le pape et toute l'Eglise catholique. Mais je vois bien
+maintenant qu'il a menti. Nous le chasserons." Malheureusement
+ces paysans à l'esprit investigateur étaient fort rares. _Strassb.
+Zeitung_, 17 mai 1791.]
+
+[Note 104: _Strassb. Zeitung_, 16 mai, 6 juin 1791.]
+
+[Note 105: _Dev Franke, ein patriotisches Volksblatt_, commença à
+paraître en mars 1791. mais ne vécut pas très longtemps.]
+
+[Note 106: _Affiches_, 16 mai 1791.]
+
+Ce qui rendait les dispositions des populations rurales plus dangereuses
+encore, c'étaient les espérances contre-révolutionnaires qui
+se rattachaient à leurs antipathies religieuses. Plus on étudie
+l'histoire de cette époque, plus on se rend compte de la faute immense
+commise par l'Assemblée Nationale, en ajoutant cet élément fatal de
+discorde à toutes les causes de désunion qui travaillaient le royaume
+et menaçaient surtout les départements sur la frontière. C'est par
+haine des _jureurs_ que les paysans catholiques d'Alsace devinrent en
+partie les alliés des Rohan, des Mirabeau, des Condé, menaçant dès
+lors le sol de la patrie, et servirent d'intermédiaires et d'espions
+aux traîtres, qui attendaient le signal de la lutte ouverte pour
+déserter à l'étranger.
+
+Tout indiquait, vers la fin de mai 1791, qu'une crise terrible allait
+éclater, soit à l'intérieur, soit au dehors. En Alsace, le nouveau
+commandant de la province, M. de Gelb, était un militaire, longtemps
+retraité, cassé par l'âge, sans autorité sur ses troupes et
+soupçonné dès lors d'incivisme, soupçon que son émigration devait
+justifier plus tard. Quoique Strasbourgeois de naissance, on avait été
+fort mécontent chez nous de lui voir confié un poste aussi difficile;
+ses adversaires l'avaient même accusé de travailler en secret à
+la destruction du nouvel ordre des choses[107]. En tout cas, il ne
+surveillait pas ses officiers et sans cesse on en voyait circuler
+quelques-uns, avec ou sans déguisements, sur le chemin d'Ettenheim
+à Strasbourg[108]. Sous ses yeux, on recrutait dans la garnison des
+volontaires pour la légion de Mirabeau[109]. Des espions de Rohan
+sillonnaient le pays déguisés en mendiants, en maquignons, etc., pour
+distribuer des appels à la révolte et entraîner la jeunesse au delà
+du Rhin[110]. On en arrêtait un à Habsheim et son arrestation était
+suivie de celle du curé du village, ainsi que de son collègue de
+Krembs[111]. Les municipalités des localités qu'on croyait douteuses
+étaient bombardées de lettres pastorales, déclarations, bulles et
+autres imprimés qui arrivaient non-affranchis. Celle de Mutzig se
+plaignit d'avoir à payer en un jour trente-six sols de port pour
+des envois postaux de ce genre[112]! Dans la Société des Amis de la
+Constitution, on donnait lecture d'une correspondance échangée
+entre le procureur-syndic du district, Acker, et le prince Joseph de
+Hohenlohe, du Grand-Chapitre de la Cathédrale. Le procureur ayant
+réclamé les titres et pièces relatives aux propriétés du
+Chapitre, le prince lui répondait que, dans peu de jours, l'armée
+contre-révolutionnaire allemande passerait le Rhin, réinstallerait
+l'ancien ordre de choses et remettrait chacun à sa place[113].
+
+[Note 107: On disait qu'il avait un dépôt d'écrits incendiaires
+dans sa campagne à l'île des Epis. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26 mars
+1791.]
+
+[Note 108: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mai 1791.]
+
+[Note 109: _Strassb. Zeitung_, 18 mai 1791.]
+
+[Note 110: Un agent de Bernhardswiller amenait, en huit jours, vingt-six
+jeunes gens de Bernhardswiller et d'Obernai à Ettenheimmünster.
+_Strassb. Zeitung_, 1er juin 1791.]
+
+[Note 111: _Pol. Litt. Kurier_, 9 juin 1791.]
+
+[Note 112: _Strassb. Zeitung_, 30 mai 1791.]
+
+[Note 113: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.]
+
+A Strasbourg même, les partisans de l'ancien régime semblaient
+espérer et préparer un prompt revirement. Les journaux signalaient
+les distributions d'argent (fort modestes d'ailleurs, à ce qu'il nous
+semble, et peu dangereuses) du chirurgien Marchal à de vieilles
+femmes dévotes[114]. Ils racontaient aussi comment le receveur de
+l'OEuvre-Notre-Dame, M. Daudet, ayant à payer leurs gages quotidiens de
+huit sols aux six gardiens de la Cathédrale, avait tendu à l'un
+deux un assignat de quatre-vingt livres, total _nominal_ exact de leur
+salaire mensuel à tous, en criant d'un air moqueur: Vive la Nation!
+Quand le pauvre gardien l'avait supplié de le satisfaire en monnaie, il
+l'avait renvoyé, disant qu'il n'avait pas d'autre argent[115]. Sans
+une veuve, bonne patriote, qui leur versa le montant de l'assignat,
+les modestes fonctionnaires de l'OEuvre auraient perdu douze livres en
+changeant le papier chez un banquier. "Mais Daudet n'est-il pas
+un coquin?" disait la _Gazette de Strasbourg_ en manière de
+péroraison[116]. Rodolphe Saltzmann, son rédacteur, était pourtant
+l'un des plus modérés parmi les défenseurs des idées nouvelles, et
+figurera bientôt parmi les _réactionnaires_ les plus haïs.
+
+[Note 114: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.]
+
+[Note 115: Dans la justification, passablement embarrassée, que M. de
+Türckheim, administrateur des oeuvres charitables de la Ville, fit de
+son subordonné (_Strassb. Zeitung_, 13 juin), il dut reconnaître que
+Daudet avait à ce moment plusieurs centaines de francs en numéraire
+dans sa caisse; ce qui semble bien indiquer qu'il voulait narguer et
+punir le civisme des gardiens de la Cathédrale.]
+
+[Note 116: _Strassb. Zeitung_, 10 juin 1791.]
+
+Dans les environs les rixes se multipliaient entre les habitants des
+villages catholiques et les soldats cantonnés chez eux ou dans leur
+voisinage. A Oberschaeffolsheim, ils attaquèrent un détachement du
+13e de ligne (ancien Bourbonnais) et blessèrent grièvement deux des
+soldats. Le curé non assermenté qui les avait poussés, dit-on, à
+cet acte de sauvagerie, fut arrêté et conduit en ville sur une voiture
+découverte; en y arrivant à dix heures du soir, il fut reçu à
+la porte par une foule en émoi, qui se précipita sur l'escorte, en
+criant: à la lanterne! Sans l'énergique intervention de la garde
+nationale, le malheureux aurait été écharpé[117]. Le lendemain, le
+même Saltzmann, dont nous venons de parler, "protestait au nom des
+véritables amis de la liberté contre ce cri sanguinaire, qui est le
+contraire de la justice"[118]; mais les esprits, emportés par la
+passion, n'étaient plus capables d'écouter d'aussi sages conseils.
+Il semblerait que la réalité, pourtant bien triste déjà, ne leur
+fournissait pas de scènes assez lugubres. L'imagination surexcitée des
+_patriotes_ hantée par des visions terrifiantes, inventait des projets
+de meurtre et d'assassinat, auxquels elle croyait sans doute elle-même.
+Un journal affirmait qu'un ecclésiastique réfractaire de Strasbourg
+avait engagé l'une de ses jeunes pénitentes à demander à se
+confesser à l'évêque Brendel, puis à tuer l'intrus d'un bon coup
+de couteau, dans le confessionnal[119]. Le rôle des Judith et des
+Charlotte Corday n'est pas, fort heureusement, dans le tempérament de
+nos jeunes Alsaciennes, et l'anecdote tout entière nous semble de la
+fabrique du journaliste radical qui l'offrit au public.
+
+[Note 117: _PoL Litt. Kurier_, 24 juin 1791.]
+
+[Note 118: _Strassb. Zeitung_, 23 juin 1791.]
+
+[Note 119: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 7 juin 1791.]
+
+Mais si l'on pouvait hardiment absoudre le beau sexe, et même le sexe
+fort, de toute intention réelle d'homicide contre le chef de diocèse,
+il n'en était pas de même, ni pour l'un ni pour l'autre, quant aux
+délits de police correctionnelle. L'histoire particulière de la
+Cathédrale nous offre, à ce moment, quelques curieux exemples de
+l'irrévérence brutale ou raffinée des fervents catholiques à
+l'égard des mystères de leur propre religion et des indécences
+auxquelles les entraînait dans leurs propres lieux de culte une trop
+fervente dévotion. La première en date de ces affaires est celle
+du sieur Julien d'Espiard, lieutenant au régiment de ci-devant
+Bourbonnais, qui pénétra le 12 mai dans la Cathédrale pendant qu'on y
+célébrait le culte et s'y conduisit d'une façon bruyante, sifflotant
+et répondant à la sentinelle qui le rappelait au respect du saint
+lieu: "Il n'y a plus de religion; il n'y a donc plus rien à
+respecter!"[120] Arrêté par la force armée et conduit devant
+le maire, il fut condamné par le corps municipal à "tenir prison
+pendant deux fois vingt-quatre heures pour avoir manqué de respect
+dans l'Eglise cathédrale au respect que tous doivent aux lieux
+saints[121]." Six semaines plus tard, le même individu se faisait
+encore remarquer pour avoir tenu après boire dans un endroit public
+"des propos incendiaires et despectueux contre la Nation", et la
+municipalité le condamnait derechef à huit jours de prison[122]. Exclu
+de son régiment, ce singulier défenseur de la foi terminait dignement
+sa carrière en se rendant à Ettenheim et en affirmant là-bas
+en justice que Dietrich et ses collègues l'avaient salarié pour
+assassiner Rohan[123].
+
+[Note 120: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 27 mai 1791.]
+
+[Note 121: Extrait des registres de police de la municipalité, du 17
+mai 1791. Dannbach, placard in-fol.]
+
+[Note 122: Extrait des registres de police, etc., du 11 juillet 1791.]
+
+[Note 123: Extrait des délibérations du corps municipal, du 6
+septembre 1791. Dannbach. 7 p. 4°.]
+
+L'autre incident se produisit quelques semaines plus tard, lors de la
+fête des Rogations. Brendel avait annoncé pour ce jour la procession
+usuelle dans l'intérieur et sur le parvis de la Cathédrale. La
+municipalité craignait des troubles pour cette fête, les radicaux
+aussi, témoin la brutale invitation de Simon aux bons patriotes, de
+mettre pour ce jour-là quelques bons nerfs de boeuf en saumure, afin
+de calmer les démangeaisons des jeunes et vieilles bigotes qui seraient
+tentées de déranger les offices[124]. La garde-nationale était sur
+pied; il se trouva néanmois une jeune personne assez désireuse
+de faire parler d'elle (car elle ne pouvait espérer la couronne du
+martyre), pour proférer à haute voix quelques sarcasmes blessants sur
+la procession qui défilait devant elle. Son zélé défenseur, dont
+nous allons entendre tout à l'heure les accents passionnés, déclare
+bien que cette procession "n'était effectivement composée que de
+deux pelés, quatre tondus et six pouilleux, bien faits pour accompagner
+F. A. Brendel," mais on avouera que ce n'est pas une excuse.
+
+[Note 124: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er juin 1791.]
+
+La jeune fille fut arrêtée par le piquet de garde à la Cathédrale
+et conduite devant le maire, qui la tança vertement sans lui infliger
+d'ailleurs, à notre sû, de peine légale quelconque. Or voici quel
+accès de folie furieuse cette scène de gaminerie provoqua dans le
+cerveau d'un trop effervescent ami de l'Eglise et de l'ancien régime.
+"Elle fut enlevée, dit-il, par ces infâmes satellites aux trois
+couleurs, par ces cannibales, qui, non contents de l'arracher à son
+foyer, l'ont meurtrie de coups, et l'ont traînée, le visage tout
+ensanglanté, à la municipalité. Cette pauvre fille, indignée du
+traitement affreux que cette canaille nationale exerçait sur elle,
+appelait les honnêtes gens à son secours... Elle n'en fut pas moins
+menée devant le Grand-Inquisiteur. Cet oiseau de proie se réjouissait
+d'avance de la capture et esperait, la tenant sous ses griffes, d'en
+faire une victime de sa rage constitutionnelle.... N'y aura-t-il jamais.
+disais-je à deux de mes voisins, un homme assez ami du bien et de
+l'humanité, pour brûler la cervelle ou pour enfoncer le fer vengeur
+dans le coeur de ce scélérat?--Nous le jurons, diront-ils[125]"...
+
+[Note 125: Lettre à M. le maire de Strasbourg. 3 juin 1791. S. 1. 4 p.
+8°.]
+
+On se demande, en lisant des appels au poignard pareils, à propos de
+si mesquines affaires, si leurs auteurs anonymes étaient dans leur bon
+sens, s'ils étaient de pauvres fous ou de misérables scélérats.
+Un sceptique nous répondra qu'ils étaient sans doute fort lucides et
+n'auraient pas fait tort peut-être au voisin d'un centime, mais qu'ils
+étaient "sous l'influence des passions politiques."
+
+C'était sous l'influence aussi de ces mêmes passions que les
+autorités du district envoyaient aux sacristains des différentes
+églises l'ordre direct d'avoir à faire abattre les armoiries
+sculptées qui se trouvaient dans ces églises; en d'autres termes,
+c'était la destruction, la mutilation du moins, des nombreux
+monuments funéraires conservés alors dans nos édifices religieux.
+La municipalité fut saisie de cette réquisition singulière dans sa
+séance du 12 mai. Elle avait sacrifié naguère aux tendances du jour
+en proscrivant les écussons armoriés de la Cathédrale; elle resta
+plus fidèle maintenant aux vrais principes: "Sur le rapport de
+l'administrateur des établissements publics,... considérant que cet
+ordre, de quelque part qu'il soit émané, s'éloigne du décret du
+19 juin 1790, parce que ces armoiries dans les églises constatent un
+tribut de vénération payé à des familles qui ont bien mérité de la
+patrie, intéressent des familles régnicoles et étrangères et sont
+le plus souvent liées à des décorations et forment des monuments
+publics, vu le décret et ouï le procureur de la Commune, le Bureau
+municipal arrête qu'il n'y a pas lieu de donner suite à la destruction
+des armoiries dans les églises"[126].
+
+[Note 126: Délibération du Conseil général. 12 mai 1791.]
+
+Des gens auxquels il ne fut pas nécessaire de donner des ordres
+péremptoires pour faire disparaître les emblèmes de l'ancien régime,
+furent les Israélites de Mutzig. Lorsque Rohan était revenu en Alsace,
+après le procès du Collier, ils avaient orné leur synagogue de
+l'écusson des Rohan et y avaient placé de plus un grand cadre
+contenant une prière pour leur illustre protecteur, le cardinal. Ils se
+hâtèrent maintenant de briser l'écusson, mais, en gens pratiques, ils
+conservèrent la prière calligraphique, encadrée dans leur temple,
+en y substituant seulement le nom de Brendel à celui de l'évêque
+proscrit[127].
+
+[Note 127: _Strassb. Zeitung_. 30 mai 1791.]
+
+Brendel cependant faisait tous les efforts possibles pour organiser
+le clergé constitutionnel de son diocèse; les recrues désirées
+arrivaient peu à peu, surtout des contrées rhénanes, en moins grand
+nombre assurément qu'on ne l'avait espéré d'abord, mais en nombre et
+surtout en qualité suffisante pour lui constituer un état-major très
+présentable, auquel il ne manquait que les soldats. Dans le courant
+des mois de juin et de juillet on voyait débarquer à Strasbourg les
+professeurs J.-J. Kæmmerer, de Heidelberg et Antoine Dereser, de Bonn,
+puis encore Joseph Dorsch et le plus connu, le plus tristement célèbre
+de tous, Euloge Schneider. Docteurs et professeurs en théologie des
+universités épiscopales rhénanes, leur libéralisme religieux ou le
+besoin de liberté politique les avait rendus suspects dans leur pays
+et ils venaient chercher une sphère d'activité plus vaste, un air plus
+respirable, sous le ciel de la France. Reçus à bras ouverts par
+le parti constitutionnel, ils se voyaient bientôt installés comme
+maîtres dans les chaires abandonnées du grand Séminaire et comme
+vicaires épiscopaux à la Cathédrale. Natures exaltées pour la
+plupart, ces hommes étaient d'une valeur morale très diverse. Il y en
+avait de profondément pieux et honnêtes, comme le bon Dereser, dont la
+conduite pendant la Terreur mérite toutes nos sympathies; il y en avait
+aussi que le besoin d'aventures amenait parmi nous, bien plus que la
+soif d'indépendance religieuse. Parmi ces derniers il faut nommer avant
+tout Euloge Schneider, que sa faconde oratoire et des vers érotiques
+médiocres, doublement choquants sous la plume d'un ancien moine,
+avaient fait connaître déjà dans certains milieux lettrés
+d'Allemagne[128]. Le 6 juin déjà, Kæmmerer avait paru à la Société
+des Amis de la Constitution, pour y prêter le serment civique et pour
+annoncer la publication d'un journal de langue allemande, consacré
+spécialement aux affaires ecclésiastiques d'Alsace. Le 30 juin,
+les journaux de Strasbourg annonçaient l'arrivée de Schneider, le
+professeur démissionnaire de l'académie de Bonn, et sa nomination
+comme vicaire épiscopal[129].
+
+[Note 128: _Gedichte von Eulogius Schneider, 2te Auflage, Frankfurt am
+Main_, 1790, p. 40, 45, 73, 74, 91, 127.]
+
+[Note 129: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]
+
+Comme l'entrée en fonctions des nouveaux venus vint coïncider avec la
+fuite de Varennes et que durant plusieurs jours les esprits surexcités
+ne s'occupèrent pas d'autre chose que de la "grande trahison" du
+malheureux Louis XVI, ils n'attirèrent pas d'abord sur eux l'attention
+du public. Le moyen de s'intéresser à quelques prêtres schismatiques
+étrangers, alors que le sort du royaume était en suspens et que
+la guerre civile semblait devoir éclater à nos portes! Une plume
+élégante et habile a trop bien raconté cet épisode célèbre de la
+Révolution au point de vue de notre histoire locale, il y a quelques
+années déjà, pour que nous songions à nous y arrêter ici[130]. Il
+fallait seulement le mentionner en passant, car il acheva d'aigrir les
+esprits les plus modérés en Alsace, pour peu qu'ils eussent à coeur
+de conserver les conquêtes libérales des dernières années. On ne se
+contenta pas de brûler en effigie Bouillé, Klinglin et Heywang, les
+généraux déserteurs, sur la place d'Armes[131], on demanda hautement
+la déchéance du souverain, traître à tous ses serments[132],
+et l'attachement monarchique, très marqué jusqu'ici, du parti
+constitutionnel alsacien s'effaça devant le sentiment supérieur de
+l'attachement à la patrie[133].
+
+[Note 130: G. Fischbach, La fuite de Louis XVI. Strasbourg, 1878, 8°.]
+
+[Note 131: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]
+
+[Note 132: _Strassburg. Zeitung_, 7 juillet 1792.]
+
+[Note 133: On peut se rendre compte de cette disposition des esprits
+les plus modérès en lisant la poésie d'Auguste Lamey _An Frankreich's
+Schutzgeist_, insérée dans la _Gesch. der gegenw. Zeit_ du 29 juin
+1791.]
+
+La crise religieuse devait forcément se ressentir, elle aussi, de cette
+tentative de réaction politique, et la haine anti-religieuse du parti
+radical trouva un nouvel aliment dans la persuasion que c'était surtout
+l'influence du clergé qui avait poussé le faible Louis XVI à cette
+démarche, dont la duplicité ne fut dépassée que par le complet
+insuccès.
+
+On n'était pas encore revenu de cette chaude alarme, quand les nouveaux
+vicaires épiscopaux débutèrent successivement à la Cathédrale, dans
+le courant de juillet et d'août. Ce fut d'abord le chantre de Minette,
+Nannette et Babette, Euloge Schneider, qui, le 10 de ce mois, vint
+y prononcer un sermon sur _l'Accord de l'Evangile avec la nouvelle
+Constitution française_[134]; plus tard Antoine Joseph Dorsch y prêcha
+sur _la Liberté_[135], etc. Vers la même époque aussi paraissaient
+les premiers numéros du journal dirigé par Kæmmerer,
+devenu supérieur du grand Séminaire, intitulé _Die neuesten
+Religionsbegebenheiten in Frankreich_[136], et destiné à devenir le
+moniteur officiel de l'Eglise schismatique. Les uns et les autres, parmi
+ces étrangers, montraient un enthousiasme, sans doute sincère à ce
+moment, pour toutes les conquêtes de la Révolution et tâchaient d'y
+découvrir la réalisation des promesses de l'Evangile. Les uns et les
+autres parlaient en termes chaleureux de la nécessité de lutter
+contre le "fanatisme" des prêtres et les tendances
+contre-révolutionnaires des masses, et gagnaient ainsi l'appui des
+journaux et des sociétés patriotiques, sans cependant que leur
+auditoire habituel en fût notablement accru.
+
+[Note 134: _Die Uebereinstimmung des Evangeliums mit der neuen
+Staatsverfassung der Franken_. Strassb., Lorenz, 1791. 16 p. 8°.]
+
+[Note 135: _Ueber die Freiheit. eine Predigt._ Strassb., Treuttel. 1791,
+16 p. 8°.]
+
+[Note 136: Depuis le 1er juillet 1791.]
+
+Autant la crainte avait été vive au moment de la fuite de Louis XVI,
+autant la réaction avait semblé relever partout la tête, quand le
+faux bruit de la réussite de ce projet avait couru l'Alsace, autant
+la colère contre les fauteurs, plus ou moins authentiques, de ces
+désordres perpétuels fut profonde après cette vive alerte. C'est à
+partir de cette époque que nous voyons se multiplier les expéditions
+"nationales" contre les bourgs et villages réfractaires, les
+poursuites contre les prêtres non-jureurs, contre les correspondants
+ouverts et secrets de l'émigration. "Il est temps d'en finir avec
+l'aristocratie dans notre département", disait la _Gazette de
+Strasbourg_, en énumérant une série d'attentats commis contre les
+_patriotes_[137]. Elle répétait en termes plus convenables ce que
+le "Véritable Père Duchène" disait sur un ton plus ordurier:
+"Toujours en Alsace, toujours du grabuge et des précautions maudites
+dans cette contrée, où il y a tout autant d'aristo-jeanfoutres que
+de poux dans la culotte d'un gueux. Est-ce qu'on ne réduira pas cette
+engeance insolente"[138]?
+
+[Note 137: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1791.]
+
+[Note 138: Quarante-quatrième lettre bougrement patriotique. Paris,
+Châlon, 1791. 8 p. 8°.]
+
+Le _Courrier politique et littéraire_ lui-même, si pacifique
+d'ordinaire, publiait des traductions allemandes du _Ça ira_ et
+annonçait, en assez mauvais vers, que le jour était proche où tous
+"les tyrans par la grâce de Dieu, les calotins, les aristocrates
+et leurs maîtresses, ne se nourriraient plus de la graisse du
+pays"[139].
+
+[Note 139: _Pol. Litt. Kurier_, 15 juillet 1791.]
+
+L'Assemblée Nationale donnait un encouragement officiel à ces
+sentiments d'irritation en faisant partir de nouveaux commissaires pour
+l'Alsace, chargés de concerter avec les autorités départementales des
+mesures de répression plus efficaces contre les fauteurs de désordres
+publics. MM. Régnier, Chasset, de Custine, arrivèrent à Strasbourg
+dans la première semaine de juillet, et le 12 du mois avait lieu une
+réunion générale de tous les membres du Directoire du département,
+de ceux du Directoire du district et de ceux du Conseil général de
+la Commune, pour aviser à la situation troublée de la province. Les
+commissaires de l'Assemblée Nationale s'y rendirent, accompagnés des
+commandants militaires, et en leur présence, les chefs des différents
+corps énumérés tout à l'heure présentèrent un nouveau compte rendu
+de la situation du département par rapport au clergé. "Après la
+discussion la plus sérieuse et la plus approfondie", voici les faits
+qui furent reconnus, au dire du procès-verbal officiel, auquel nous
+empruntons les lignes suivantes[140]:
+
+[Note 140: Délibération du Directoire du département du Bas-Rhin, du
+12 juillet 1791. Strasb. Levrault.]
+
+"Le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de Strasbourg, et les
+membres des ci-devant chapitres, s'opposent ouvertement, de concert avec
+l'évêque de Spire et l'Electeur de Mayence, à l'établissement
+dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, de la Constitution
+française....
+
+"Cette opposition est établie par les protestations signifiées de
+leur part au département du Bas-Rhin, qu'ils ont présentées à la
+Diète de Ratisbonne, en réclamant l'appui et les forces des princes
+étrangers...
+
+"Ils sont déterminés à soutenir cette opposition à main armé.
+Déjà un corps de troupes est armé; ce corps est placé sur la rive
+droite du Rhin, depuis Ettenheim jusqu'à Kehl, et journellement il
+insulte et maltraite les Français, particulièrement les citoyens de
+Strasbourg que leurs affaires obligent de passer le Rhin....
+
+"Pour propager ce système d'opposition et de rébellion, ils
+emploient non seulement une partie des chanoines, mais encore les
+ecclésiastiques fonctionnaires publics, réfractaires au serment et un
+grand nombre de religieux."
+
+Le procès-verbal relate à la suite de cet exposé général une foule
+d'exemples particuliers de l'insubordination des prêtres réfractaires,
+de leurs appels à la révolte, des brutalités exercées par
+les paysans fanatisés sur les ecclésiastiques constitutionnels.
+Malheureusement cette liste ne renferme ni noms propres ni noms de lieux
+et, par suite, l'intérêt historique qu'elle présenterait pour nous,
+dans le cas contraire, est diminué dans une forte mesure[141].
+
+[Note 141: Nous devons dire cependant qu'il n'est pas permis pour cela
+de mettre ces faits en doute, car un certain nombre au moins d'entre eux
+se trouvent mentionnés, avec indications précises, dans les feuilles
+publiques et surtout dans le journal de l'abbé Kæmmerer.]
+
+L'exposé des motifs de la délibérations du 12 juillet poursuit ainsi:
+"Il se présente (donc) dans le département du Bas-Rhin deux partis
+très prononcés et extrêmement opposés, dont l'un tient fortement
+à toutes les parties de la Constitution décrétée par l'Assemblée
+Nationale et l'autre fait les plus grands efforts pour en empêcher
+l'établissement.... On reconnaît que la plus grande partie des villes,
+et très éminemment celle de Strasbourg, animées du plus brûlant
+patriotisme, ont accueilli avec transport la Constitution et sont
+déterminées à la soutenir jusqu'à la mort. Un bon nombre de villages
+sont dans les mêmes dispositions, mais dans la majorité de la campagne
+on ne rencontre presque pas un partisan de l'heureuse régénération de
+la France....
+
+"Les mal-intentionnés sont en partie composés des personnes qui
+vivaient des abus énormes dont cette contrée était opprimée
+plus particulièrement qu'aucune province du royaume; mais les
+ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers, à quelques exceptions
+près, sont les plus nombreux, les plus ardents détracteurs, les
+ennemis les plus acharnés de la Constitution.
+
+"Les excès auxquels ils se livrent viennent de deux causes:
+l'ignorance extrême du plus grand nombre et l'attachement du surplus
+aux principes ultramontains et aux princes étrangers..... La seconde
+cause ne permet pas de différer un seul instant de garantir ce
+département du danger imminent qui le menace.
+
+"Ce danger résulte de la correspondance tantôt ouverte, tantôt
+cachée, que les ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers,
+entretiennent, soit généralement avec les Français fugitifs et
+devenus indignes de ce nom, soit particulièrement avec ceux d'entre eux
+qui, dans une rébellion déclarée, sont déjà frappés de l'anathème
+de la patrie et justement livrés aux tribunaux, soit avec ceux des
+princes étrangers, possessionnés dans cette contrée... qui, sous des
+prétextes odieux,... font les plus grands efforts pour susciter des
+ennemis à la France....
+
+"Dans cette position... il est d'une indispensable nécessité de
+prendre, sans le moindre délai, une mesure qui puisse intercepter
+sur-le-champ cette correspondance.... Pour arriver à ce but,... il n'y
+a qu'un moyen; il consiste à réunir tous les ecclésiastiques, tant
+séculiers que réguliers, en un seul et même lieu, dans lequel on soit
+à même de s'assurer de la conduite des mal-intentionnés, ou de les
+écarter des frontières à une distance telle qu'ils ne puissent être
+nuisibles."
+
+Les corps administratifs et délibérants, qui déclaraient cette mesure
+indispensable "pour le salut de tous", ne se dissimulaient pas
+qu'elle "semblait contraire aux lois et à la liberté." Un pareil
+internement était, en effet, contraire au principe de la liberté
+individuelle, proclamé par la Constituante. Serait-il au moins
+efficace? Cette mesure franchement révolutionnaire, qui en appelait
+de la légalité au salut public, empêcherait-elle ces menées
+incontestables et si dangereuses pour le pays, ou ne ferait-elle
+qu'exaspérer encore des adversaires déjà redoutables? Evidemment les
+hommes modérés et prudents, amis d'une sage liberté, qui mirent leurs
+signatures au bas de la délibération du 12 juillet, espéraient un
+résultat pareil. C'était leur excuse, quand ils forçaient tous les
+curés, vicaires, supérieurs, professeurs et régents des collèges,
+les chanoines et les religieux de tout ordre, qui n'avaient pas
+encore prêté le serment, à se rendre dans le délai de huitaine
+à Strasbourg, sauf à y être menés par la force publique s'ils
+refusaient, pour y être internés dans les locaux communs, s'ils ne
+préfèrent loger en ville à leurs frais. On leur permettait néanmoins
+d'y continuer leurs exercices religieux; ceux qui prêteraient le
+serment après s'être rendus à Strasbourg, étaient libres d'aller où
+bon leur semblerait. Enfin il restait loisible à tout ecclésiastique
+non assermenté d'échapper à l'internement en se retirant dans
+l'intérieur du royaume, à quinze lieues des frontières.
+
+Pour une loi des suspects, c'était assurément une loi bien modérée,
+bien inoffensive, et certes ceux qui l'avaient provoquée par leurs
+excitations incendiaires n'avaient pas le droit de s'en plaindre. Il
+faut néanmoins regretter profondément que les circonstances aient paru
+telles à ses promoteurs qu'ils n'aient pas cru pouvoir s'en passer,
+car enfin, quoi qu'on puisse plaider en sa faveur, c'était une loi des
+suspects.
+
+L'Assemblée Nationale ne ratifia pas seulement dans leur ensemble les
+mesures extraordinaires prises le 12 juillet. Dans sa séance du 17,
+elle étendit de quinze à trente lieues de la frontière l'éloignement
+forcé des prêtres non-jureurs. L'un des plus célèbres et des plus
+éloquents parmi les orateurs de la droite, Malouet, avait demandé que
+l'on ne prît point ainsi de mesure de sûreté générale, mais qu'on
+fît leur procès individuellement à ceux qui désobéiraient aux lois.
+C'était conforme aux vrais principes; mais un des députés alsaciens,
+Reubell, répondit que tous les moines et les curés récalcitrants
+des deux départements ne valaient pas les frais d'un seul procès
+criminel[142]. Cette violente boutade termina la discussion et la loi
+fut votée.
+
+[Note 142: _Strassb. Zeitung_, 22 juillet 1791.]
+
+
+
+
+ XV.
+
+
+Au milieu d'un pareil antagonisme des esprits, on comprend que la
+fête annuelle de la prise de la Bastille fût célébrée dans des
+dispositions moins pacifiques et moins généreuses que l'année
+précédente. Les cloches de la Cathédrale, sonnant à toute volée,
+soir et matin, les drapeaux tricolores qui en ornaient la pyramide ne
+pouvaient ramener la concorde chassée de tant de coeurs aigris. Aussi
+les cérémonies officielles de la journée durent-elles sembler bien
+froides à tous ceux qui se rappelaient l'enthousiasme de 1790. La fête
+en question eut au moins une conséquence inattendue, qui se rattache
+directement à l'histoire de la Cathédrale. Pour bien marquer les
+sentiments fraternels de tous les citoyens, sans distinction de cultes,
+en ce jour solennel, la Société des Amis de la Constitution
+avait demandé qu'on cessât de sonner, chaque soir, du haut de la
+plate-forme, l'antique cor d'airain, nommé le _Kroeuselhorn_, et qui,
+de temps immémorial, avertissait les juifs de passage à Strasbourg
+qu'ils devaient quitter la ville. "C'est une honte pour nous qu'on
+l'entende encore, s'était écrié l'un des orateurs du club; c'est une
+plus grande honte qu'on exhibe chaque jour cette pièce à l'appui de la
+barbarie de nos moeurs aux visiteurs étrangers"[143]. Sans doute,
+la municipalité n'aurait pas mieux demandé que d'obtempérer à cette
+demande si légitime, mais ses délibérations furent devancées par un
+acte de souveraineté populaire, d'autant plus fait pour étonner que la
+petite bourgeoisie de notre ville n'était alors guère tendre pour les
+juifs. Peut-être aussi l'enlèvement dont il s'agit, fut-il motivé
+moins par une impulsion humanitaire que par quelque pari fait après
+boire. Quels qu'aient été d'ailleurs les motifs véritables qui l'ont
+inspiré, toujours est-il que, dans la matinée du 17 juillet, l'un des
+gardiens de la tour, nommé Jean-Melchior Kuhn, se présentait fort ému
+à la Mairie. Il racontait à M. de Dietrich que trois inconnus,
+"qui lui ont paru être des garçons bouchers", avaient fait leur
+apparition sur la plate-forme, s'étaient emparés "de la corne dite
+_Griselhorn_", et avaient disparu avec elle. Dans sa séance du 18, le
+Corps municipal arrêta que ladite déclaration serait communiquée à
+la police, à telle fin que de raison; "que cependant la sonnerie
+de la corne, dite _Griselhorn_, sur la tour de la Cathédrale, sera
+supprimée à l'avenir, que celle restante des deux cornes sera
+déposée au cabinet de l'Université, et que l'autre, si elle est
+retrouvée, sera laissée auxdits gardes pour pouvoir la montrer comme
+un objet de curiosité aux personnes qui viendront visiter la tour de la
+Cathédrale"[144]. Il faut bien croire que les patriotes exaltés qui
+avaient commis ce détournement finirent par arriver à résipiscence
+et restituèrent leur butin, car les deux cors d'airain figurèrent plus
+tard parmi les curiosités entassées dans le choeur du Temple-Neuf.
+Retrouvés sous les décombres de nos collections scientifiques, on peut
+les voir encore aujourd'hui à la nouvelle Bibliothèque municipale,
+mais notre génération chétive aurait bien de la peine, je le crains,
+à leur arracher un son quelconque.
+
+[Note 143: _Strassb. Zeitung_, 18 juillet 1791.]
+
+[Note 144: Bureau municipal, procès-verbaux manuscrits, II, p. 636.]
+
+Les mesures approuvées par l'Assemblée Nationale à l'égard du
+clergé non assermenté allaient être mises en vigueur. Il était
+difficile d'en contester l'urgence en présence des faits. En attendant
+la guerre étrangère, la guerre civile avait commencé. Des légions
+de moines d'outre-Rhin, Franciscains de Rastatt et autres, pénétraient
+chaque jour dans les districts de Wissembourg et Haguenau pour y dire
+la messe, procéder aux actes d'état civil, et faire de fructueuses
+tournées dans les villages; ils revenaient au bercail, chargés de
+beurre, de fromages et d'oeufs, offerts par les âmes pieuses[145]. Les
+autorités civiles, effrayées ou de connivence, laissaient faire.
+"Ne se trouvera-t-il donc pas un seul maire, s'écriait la _Gazette
+de Strasbourg_, pour prendre ces gaillards au collet et les fourrer
+en prison?" Mais c'était là chose facile à dire au chef-lieu,
+difficile à mettre en pratique à la campagne. Témoin ce qui se
+passait, quelques jours plus tard, à Sessenheim. Les administrateurs de
+cette commune, en majeure partie protestants, avaient arrêté, sur
+la réquisition des autorités compétentes, quelques curés, qui
+tâchaient d'exporter du numéraire de l'autre côté du Rhin. Un de
+leurs collègues, le curé de Soufflenheim, apprend cette arrestation
+dans la journée du 24 juillet. Aussitôt il fait battre la générale
+au village, arme ses paroissiens, se met à leur tête et marche sur
+Sessenheim, pour délivrer les prisonniers. Il avait fait annoncer, par
+le crieur public, avant de se mettre en campagne, que tous les gens de
+Soufflenheim qui ne se joindraient pas à l'expédition, seraient jetés
+en prison et punis!
+
+[Note 145: _Strassb. Zeitung_, 20 juillet 1791.]
+
+Plusieurs citoyens de Sessenheim furent plus ou moins grièvement
+blessés par les assaillants; mais les prêtres arrêtés étaient
+déjà partis, sous escorte, pour Fort-Louis, de sorte que l'attaque
+n'eut pas d'autres résultats. Ce qu'il y a de plus caractéristique
+pour la situation, c'est, qu'en revenant chez eux, les habitants de
+Soufflenheim furieux incarcérèrent en effet plusieurs _patriotes_ de
+leur commune. On comprend que de pareils actes de désobéissance
+aux lois poussassent les esprits les plus pacifiques aux mesures
+violentes[146].
+
+[Note 146: _Strassb. Zeitung_, 27 juillet 1791.]
+
+Pendant ce temps, l'organisation de l'Eglise nouvelle n'avançait
+guère. L'évêque Brendel avait beau promettre au Directoire du
+département que le culte ne chômerait nulle part[147], il avait beau
+détacher la plupart de ses vicaires épiscopaux à l'administration de
+communes de son diocèse, Kæmmerer à Bouxwiller, Euloge Schneider à
+Oberbronn, etc. On recevait si mal ses curés, quand on ne les expulsait
+pas de leur presbytère sans autre forme de procès, qu'ils restaient
+le moins longtemps possible, ne fût-ce que pour ne pas mourir de
+faim[148]. A Strasbourg seul, et dans deux ou trois centres plus
+importants, l'opinion publique était encore favorable aux jureurs et
+de plus en plus montée contre les ecclésiastiques réfractaires au
+serment. Elle accueillait avec sympathie la fête de la bénédiction
+des nouveaux drapeaux de l'armée qu'on célébrait à la Cathédrale,
+le 7 août[149]; elle applaudissait le lendemain à l'achat de la
+résidence épiscopale, du palais somptueux des Rohan, par la Commune,
+pour une somme de 129,000 livres en assignats[150]. Ce qui causait
+cette joie dans la population strasbourgeoise, ce n'était pas tant
+la satisfaction de posséder un Hôtel-de-Ville plus vaste et plus
+majestueux, mais le contentement de voir, une fois de plus, les
+représentants de la cité affirmer leur indifférence pour les
+foudres sacerdotales et verser un appoint respectable dans les caisses
+appauvries de l'Etat. La majorité des habitants du chef-lieu se
+préoccupaient peu des clameurs affirmant que "dans la chaire de
+la Cathédrale on ose ouvertement prêcher des hérésies, invectiver
+contre la confession, et de cette chaire consacrée à la vérité faire
+une chaire vendue à la calomnie et à l'impiété"[151].
+
+[Note 147: _Ibid._, 1er août 1791.]
+
+[Note 148: Les municipalités réactionnaires employaient d'ordinaire
+le truc de refuser le certificat du serment de civisme aux curés et
+desservants qui l'avaient prêté devant elles. Sans ce certificat, ils
+ne pouvaient toucher leur traitement officiel. Voy. l'ouvrage déjà
+cité de l'abbé Schwartz, II, p. 276.]
+
+[Note 149: Délibérations du Conseil général, II, p. 384.]
+
+[Note 150: _Strassb. Zeitung_, 9 août 1791.]
+
+[Note 151: Contrepoison de la lettre pastorale de François-Antoine
+Brendel. S. d. ni d. (1791), 8°, p. 6.]
+
+Cependant à Strasbourg même, la municipalité, d'accord avec
+l'évêque constitutionnel, dût prendre une série de mesures pour
+empêcher l'animosité religieuse de se manifester davantage. Dans
+les premiers jours d'août elle décida, sur l'ordre du Directoire
+départemental, qu'à partir du 7 de ce mois, il serait défendu au
+public de pénétrer dans les églises de Saint-Etienne, Sainte-Barbe,
+Sainte-Marguerite et Saint-Jean; à partir du 4, on ne sonnerait
+plus les cloches de ces églises. Seuls, les deux sanctuaires des
+Petits-Capucins et de la Toussaint resteraient dorénavant ouverts
+aux prêtres non assermentés, qui y "diront la messe, à l'heure
+indiquée par M. l'évêque". En outre, tous les prêtres, sans
+exclusion des réfractaires, étaient admis à dire des messes basses
+dans les églises paroissiales, s'ils s'entendaient préalablement à
+ce sujet avec les titulaires de chaque paroisse. Les membres des ordres
+monastiques des deux sexes sont autorisés à se faire dire la messe par
+un prêtre de leur choix, mais il leur est défendu de laisser entrer
+des étrangers dans leurs maisons pour assister à ce culte[152].
+
+[Note 152: _Pol. Lit. Kurier_, 5 août 1791.]
+
+En fermant ces quatre églises, on voulait empêcher les prêtres
+non-jureurs d'exciter encore davantage leurs ouailles, la partie
+féminine surtout; l'on espérait sans doute aussi faire refluer une
+fraction au moins de leur auditoire vers les cérémonies du culte
+schismatique et dans les lieux saints frappés d'interdit. On ne faisait
+malheureusement qu'exaspérer les dévotes et pousser aux extrêmes les
+ecclésiastiques eux-mêmes, tandis que les radicaux auraient désiré
+la fermeture de _toutes_ les églises aux dissidents et trouvaient qu'on
+montrait encore beaucoup trop d'égards pour le cardinal de Rohan et
+ses séides[153]. Ce dernier faisait, de son côté, sans doute, de bien
+mélancoliques réflexions en lisant à Ettenheim le récit des fêtes
+données par la municipalité aux électeurs du Bas-Rhin dans les
+vastes salons de son ancienne résidence et la description du banquet
+patriotique, célébré sur la terrasse du bord de l'eau. Il devait
+soupirer au tableau des farandoles populaires qui s'étaient déroulées
+dans la splendide salle d'honneur, tapissée de glaces, ornée des
+portraits de ses prédécesseurs, et dans laquelle le galant prélat
+lui-même avait admiré jadis des toilettes plus élégantes et des
+épaules plus aristocratiques que celles auxquelles la Révolution
+frayait maintenant un passage[154].
+
+[Note 153: _Pol. Lit. Kurier_, 7 sept. 1791.]
+
+[Note 154: _Strassb. Zeitung_, 16 sept. 1791.]
+
+Une fois encore, les bourgeois paisibles et les politiques à courte vue
+purent croire qu'après tant de discussions fâcheuses et tant d'orages,
+la paix allait renaître. Ce fut le jour où l'on célébra dans nos
+murs la proclamation de la Constitution nouvelle, qui sortait enfin
+des délibérations de l'Assemblée Nationale, amendée dans un sens
+démocratique, après la fuite de Varennes. Caduque même avant sa
+naissance, la Constitution de 1791 ne satisfaisait ni les libéraux
+modérés ni les progressistes radicaux, sans parler, bien entendu, des
+_ultras_ politiques et des fidèles dévoués à l'Eglise. Cependant le
+fait même de son achèvement semblait promettre l'avènement d'une ère
+nouvelle aux esprits altérés de repos. On pensait, dans les classes
+bourgeoises du moins, que les mécontents finiraient par reconnaître
+les faits accomplis, que l'antagonisme de l'ancien et du nouveau
+régime s'effacerait avec le temps et que la crise religieuse, dont on
+continuait à méconnaître l'importance politique et sociale, finirait,
+elle aussi, par s'apaiser. La fête du 25 septembre fut donc acceptée
+chez nous comme l'inauguration d'une période plus calme et plus
+heureuse, et les autorités elles-mêmes eurent soin de la présenter
+sous cet aspect à la population strasbourgeoise[155].
+
+[Note 155: Voy. le préambule de la délibération du Corps municipal du
+23 septembre, au sujet de la fête. _Pol. Lit. Kurier_, 24 sept. 1791.]
+
+Le samedi, 24 septembre, une sonnerie générale annonçait l'ouverture
+de la fête; l'artillerie des remparts tonnait au loin, les
+étendards nationaux flottaient sur les quatre tourelles, et devant
+l'Hôtel-de-Ville on hissait le drapeau de la fédération et le
+drapeau blanc, symboles de l'union de tous les Français et de la paix
+universelle.
+
+Un détachement de gardes nationaux, escortant le secrétaire de police
+et les huissiers municipaux, se portait successivement aux différents
+carrefours de la ville, pour inviter tous les citoyens à participer
+le lendemain à l'allégresse commune, à renoncer pour toujours aux
+dissensions fâcheuses, à se rallier autour de la loi, en vivant
+désormais comme des frères. Le lendemain matin, à six heures,
+nouvelle sonnerie des cloches de toutes les églises de la ville et
+de la banlieue. Les troupes de ligne et la garde nationale réunies se
+formaient en bataille sur la place de la Cathédrale et sur la place
+d'Armes. A neuf heures précises, on procédait devant le nouvel Hôtel
+de-Ville à la première lecture de la Constitution, accueillie par des
+cris de Vive la Nation! Vive le Roi!, prévus déjà dans le programme
+officiel. Puis le cortège civique se mettait en marche, musique
+et carabiniers en tête, le maire suivant les quatre fonctionnaires
+municipaux qui portaient un exemplaire de la Constitution sur un
+riche coussin de velours. Longeant la façade de la Cathédrale, les
+autorités de tout rang suivaient la rue des Hallebardes, puis les
+Grandes-Arcades, pour déboucher sur la place d'Armes, où se dressait
+l'estrade destinée à les recevoir. Un détachement de la garde
+nationale était allé prendre déjà l'évêque Brendel et le clergé
+de la Cathédrale, revêtus de leurs habits sacerdotaux, pour les
+conduire également au centre de ralliement de la fête, tandis qu'une
+autre escouade faisait le même service d'honneur pour les ministres
+protestants réunis au Temple-Neuf. Du haut de l'estrade de la place
+d'Armes, il était donné lecture pour la seconde fois de l'acte
+constitutionnel, puis l'évêque entonnait le _Te Deum_, accompagné
+par la maîtrise du choeur de la Cathédrale, les musiques militaires de
+tous les régiments en garnison à Strasbourg et les cloches de toutes
+les églises.
+
+Le soir, les maisons particulières étaient illuminées pour la plupart
+et la pyramide en feu de la Cathédrale étincelait au loin; des bals
+populaires étaient organisés au Miroir, au poêle des Pêcheurs, etc.,
+tandis que des bandes de jeunes gens des deux sexes s'ébattaient en
+rondes joyeuses sur la place du Broglie et sur la terrasse de l'ancien
+château. Les amateurs de comédie pouvaient entrer gratis à la salle
+de spectacle, où l'on jouait une pièce de circonstance[156]. Un
+journal avait même invité la population strasbourgeoise à dîner, ce
+jour-là, tout entière dans la rue, "afin de rendre plus palpable à
+tous l'unité de la grande famille française", mais nous doutons fort
+que cette invitation ait trouvé grand écho[157].
+
+[Note 156: _Strassb. Zeitung_, 26 et 27 sept. 1791. Tout le monde
+fut content ce jour-là, sauf un grincheux qui se plaignait dans les
+feuilles publiques que le régiment suisse de Vigier n'eût pas mis ses
+guêtres blanches de gala pour une cérémonie pareille.]
+
+[Note 157: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 22 sept. 1791.]
+
+L'appel que les autorités civiles et les journaux constitutionnels
+adressaient à cette occasion à la "petite minorité jusqu'ici
+mécontente", de ne pas continuer les hostilités, était certainement
+sincère; cette sincérité se démontre aisément par le fait qu'en ce
+moment même le Directoire du département cherchait, comme nous allons
+le voir, à organiser un _modus vivendi_ ecclésiastique, qui, sans
+infraction à la Constitution, permît aux catholiques strasbourgeois de
+prier Dieu à leur façon. Il n'était pas moins légèrement naïf
+de croire qu'on apaiserait toutes ces haines si vivaces en
+disant: "Dorénavant tout doit être oublié et réciproquement
+pardonné"[158]. "Nous n'avons rien à nous faire pardonner,
+répondaient les non-jureurs; nous n'avons que faire de votre pardon.
+Rendez-nous nos biens, nos églises, notre clergé; nous verrons
+ensuite". A leur point de vue, cette réponse était aussi logique
+que légitime. Mais elle devait forcément provoquer l'indignation des
+constitutionnels, qui se voyaient traités de voleurs pour prix de leurs
+paroles conciliantes; elle devait enfin attirer sur les imprudents qui
+jouaient avec le danger, un effrayant orage. Dès le mois de juin, un
+correspondant de Waldersbach au Ban-de-la-Roche, que nous pensons être
+le vénérable Oberlin lui-même, écrivait à propos d'un acte de
+violence niaise commis là-bas par quelques fanatiques: "Est-ce que
+les réactionnaires ne voient donc pas le terrible danger dans lequel
+ils se jettent de gaité de coeur[159]?" Leur malheur et le nôtre
+voulut qu'ils s'obstinassent à la braver.
+
+[Note 158: _Ibid._, même numéro.]
+
+[Note 159: _Pol. Lit. Kurier_, 11 juin 1791.]
+
+Nous avons dit tout à l'heure que le Directoire du département était
+désireux de prouver aux catholiques strasbourgeois qu'il entendait leur
+laisser une liberté de culte complète, pourvu qu'ils se résignassent
+à respecter également le clergé constitutionnel. Par arrêté du 29
+septembre, il concédait à plusieurs notables l'usage de la ci-devant
+église des Petits-Capucins pour y organiser des services religieux
+non-conformistes, à la seule condition de prendre à bail ladite
+église quand la nation la ferait mettre en vente. Le 1er octobre,
+elle était ouverte aux fidèles et bientôt un public considérable
+se pressait aux cérémonies qu'y célébraient des prêtres non
+assermentés.
+
+Tout le monde cependant n'avait pas approuvé cette concession; on
+avait crié que le moment était bien mal choisi pour introduire, sous
+l'égide des autorités, une secte nouvelle, etc. Mais le gros du parti
+constitutionnel avait énergiquement soutenu le Directoire en cette
+occurence. Rodolphe Saltzmann répondait aux mécontents dans la
+_Gazette de Strasbourg_: "Chaque citoyen a le droit de réclamer un
+culte libre, conforme à ses croyances particulières; il n'y a point
+d'ailleurs de moyen plus sûr de combattre le fanatisme que la liberté,
+car il ne vit que par la persécution" [160]. Simon lui-même,
+infiniment plus radical, disait le même jour dans son journal: "Il ne
+s'agit pas ici de prêtres récalcitrants et réfractaires, devant être
+renvoyés à trente lieues de la frontière. Celui qui refuse uniquement
+de prêter le serment civique, s'il est pour le reste un citoyen
+paisible, ne peut, il est vrai, rester ou devenir fonctionnaire salarié
+de l'Etat, mais tous ceux qui ont confiance en lui, peuvent librement
+recourir à son ministère en particulier. Cela est aussi légal que
+tout autre culte protestant, juif, turc ou payen"[161].
+
+[Note 160: _Strassb. Zeitung_, 3 octobre 1791.]
+
+[Note 161: _Gesch. der gegenw. Zeit._, 3 octobre 1791.]
+
+Mais si l'on avait espéré gagner de la sorte la masse des catholiques
+récalcitrants, on dût constater bientôt combien l'on s'était
+trompé. Dès le 3 octobre, le corps municipal se vit obligé de sévir
+derechef contre les agissements illégaux des prêtres non assermentés
+et de leurs partisans. Les ecclésiastiques des différentes confessions
+fonctionnaient encore à ce moment, provisoirement, comme officiers de
+l'état civil. Naturellement le maire n'en pouvait reconnaître d'autres
+que ceux que rétribuait la nation. Quand donc un décès avait lieu
+dans une famille d'opposants, on ne pouvait s'y dispenser de faire venir
+un curé ou un vicaire constitutionnel pour constater le décès et en
+dresser acte. Mais au moment où ces fonctionnaires se présentaient
+pour faire l'inhumation des personnes décédées, certains citoyens,
+dit la délibération municipale, s'absentaient avec affectation,
+laissant ignorer au prêtre célébrant les noms, âges et qualités du
+défunt, ce qui le mettait dans une situation tout à fait illégale et
+de plus foncièrement ridicule. L'arrêté du maire enjoignait donc
+de ne plus prévenir à l'avenir les curés et vicaires, sans faire en
+même temps la déclaration d'état civil détaillée, relativement aux
+personnes décédées. Les prêtres, de leur côté, étaient tenus de
+dénoncer dorénavant toute contravention semblable au procureur de la
+Commune, pour être punie comme "propre à entretenir la désunion et
+comme attentatoire au respect des autorités constituées"[162].
+
+[Note 162: Délibération du Corps municipal du 3 octobre 1791. Strasb.,
+Dannbach, placard in-fol.]
+
+Le clergé constitutionnel ne gagnait pas grand'chose à de pareilles
+mesures prises par ses amis; ni ses revenus matériels ni son autorité
+morale ne pouvaient croître dans une atmosphère aussi peu faite pour
+la discussion calme et raisonnée des principes opposés, qui n'est
+possible d'ailleurs qu'entre gens qui se respectent. Il avait beau
+faire connaître, de temps à autre, l'arrivée de champions nouveaux
+et proclamer le nom des chanoines et professeurs allemands qui
+venaient "se ranger sous le bienheureux drapeau des libertés
+françaises"[163]; ces noms étaient inconnus pour la plupart aux
+Strasbourgeois et la scène même de leur prestation de serment à la
+Cathédrale n'attirait plus qu'un auditoire minime. Il n'y avait à
+cela rien d'étonnant; les constitutionnels modérés étaient pour la
+plupart protestants et les catholiques de naissance parmi eux, passaient
+de plus en plus au parti avancé, qui voyait plus d'inconvénients que
+d'avantages à s'unir à un parti religieux quelconque[164]. Mais ce
+qui était plus grave pour l'avenir du clergé constitutionnel, c'est la
+scission qui se préparait dans son sein même. Pour maintenir tous ces
+éléments hétérogènes, moins mauvais assurément que leurs
+ennemis ne se sont plu à le dire, mais chez lesquels l'enthousiasme
+évangélique ne dominait pas, à coup sûr, il aurait fallu un esprit
+supérieur, un caractère énergique, un homme ayant foi en sa mission
+difficile. Or Brendel, nous l'avons dit, n'avait rien de tout cela;
+aussi ne trouve-t-on nulle part la trace d'une influence sérieuse
+de cet évêque sur son clergé. Ses propres vicaires épiscopaux
+s'émancipaient sans crainte, jusqu'à formuler des voeux et des
+principes hétérodoxes qui auraient suffi à aliéner à la nouvelle
+Eglise les rares sympathies qu'elle pouvait encore conserver dans les
+masses catholiques. C'est ainsi qu'Euloge Schneider, devenu l'un des
+orateurs habituels du Club du Miroir, où sa faconde s'étalait plus
+à l'aise que dans la chaire de la Cathédrale, avait réclamé plus
+ou moins ouvertement le mariage des prêtres. Quelque partisan que l'on
+puisse être d'une mesure de ce genre, il faut avouer que le moment
+était on ne peut plus mal choisi pour la préconiser en public. On ne
+s'étonnera donc pas d'apprendre que l'évêque, suivi par la grande
+majorité de ses vicaires, ait protesté contre les théories de son
+subordonné.[165] Kæmmerer, le rédacteur de cette affiche,
+ayant déclaré que la manière de voir de Schneider avait excité
+"l'extrême mécontentement" des signataires, la colère des
+radicaux, alliés au vicaire dissident, se fit jour non seulement par
+de violentes attaques dans les journaux, mais encore ce "chiffon
+inconstitutionnel" fut arraché des murs par les _patriotes_
+ardents. Quant à Schneider, perdant toute retenue, il répondit à son
+supérieur, dans une séance du club, par la tirade suivante: "Il y
+a un proverbe latin qui dit: Celui qui veut éviter Charybde, tombe
+en Scylla. C'est à dire: J'ai été persécuté en Allemagne.--Par
+qui?--Par les prêtres.--Pourquoi?--A cause de mes opinions politiques
+et religieuses.--Je cherche un asile en France. J'y suis encore
+persécuté.--Par qui?--Par les prêtres.--Pourquoi?--A cause de mes
+opinions politiques et religieuses. Messieurs, on connaît l'esprit des
+prêtres; ces messieurs sont partout les mêmes. Pour moi, je ne leur
+oppose que le mépris et la loi. Je demande qu'on passe à l'ordre du
+jour"[166].
+
+[Note 163: Cet avis était daté du 22 octobre 1791.]
+
+[Note 164: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 17 octobre 1791. _Neueste
+Religionsbegebenheiten_, 15 octobre 1791.]
+
+[Note 165: On peut étudier les premiers germes de cette dissidence dans
+une polémique entre Simon et l'abbé Kæmmerer. _Gesch. der gegenw.
+Zeit_, 8 octobre 1791.]
+
+[Note 166: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er nov. 1791.]
+
+On pense bien quelles gorges chaudes on faisait de ces quereller
+intestines dans le camp des réfractaires et combien elles devaient
+servir leur cause. Comment imposer en effet le respect de gens qui ne se
+respectent pas eux-mêmes? Aussi le calme relatif, qui avait régné
+en Alsace dans les dernières semaines, fit-il place bientôt à une
+recrudescence d'agitations et de violences dont on trouvera l'édifiant
+détail dans les feuilles locales de la fin d'octobre et du mois de
+novembre. Ce n'était pas seulement au point de vue religieux que la
+situation se rembrunissait. Dans la foule des gens qui s'en allaient
+chaque dimanche, à pied ou en voiture, à Kehl[167], pour y assister au
+service non conformiste[168], artisans ou bourgeois, plus d'un menait
+de front avec sa dévotion des intrigues politiques. On allait jusqu'à
+Offembourg porter des missives secrètes; on buvait tout au moins
+dans les auberges de la petite ville badoise à la santé de
+Mirabeau-Tonneau, etc., et les noms de ces piliers d'église étaient
+notés par les patriotes et livrés dans les journaux à l'indignation
+publique. L'un d'eux, le boucher Pulvermüller, ayant osé, le lendemain
+d'une pareille escapade, se montrer aux Grandes-Boucheries, la cocarde
+nationale au chapeau, faillit passer un mauvais quart d'heure au
+milieu de ses collègues ameutés.[l69] Rohan, lui aussi, reprenait
+l'offensive. Pour exaspérer ses adversaires plutôt que dans un but
+pratique--il ne pouvait guère se faire d'illusions à ce sujet--il
+frappait d'opposition la vente de ses domaines et de son palais
+épiscopal, et son chargé d'affaires, n'ayant trouvé aucun huissier
+pour signifier cette protestation au Directoire, avait l'audace de
+réclamer un ordre formel au président du tribunal de district, nommé
+Fischer, afin qu'il enjoignît à l'un des huissiers d'accepter cette
+mission. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que M. Fischer, obéissant
+à cette mise en demeure, signa l'ordre requis, mettant de la sorte
+en suspicion la loi formellement votée par l'Assemblée Nationale et
+sanctionnée par Louis XVI. Aussi fut-il dénoncé par le Département
+pour excès de pouvoir au gouvernement central[170].
+
+[Note 167: Kehl était d'autant plus mal noté aux yeux des patriotes
+que, dès le mois de juin, le _Postamt_ de cette localité avait fait
+savoir aux journaux avancés de Strasbourg qu'il n'expédierait plus
+leurs numéros en Allemagne. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]
+
+[Note 168: Le curé de Kehl, nommé Stebel, était connu comme un
+fanatique de la plus belle eau. Voy. _Pol. Lit. Kurier_, 3 sept. 1791.]
+
+[Note 169: _Gesch. der gegenw. Zeit,_ 20 octobre 1791.]
+
+[Note 170: _Strassb. Zeitung_, ler novembre 1791.]
+
+Ce qui était plus grave encore, plus insultant en tout cas, pour les
+chefs de la municipalité strasbourgeoise, c'est que le cardinal faisait
+très sérieusement continuer la procédure au sujet de la prétendue
+tentative d'assassinat dirigée contre lui par le déserteur d'Espiard,
+tentative déjà mentionnée plus haut. Le bailli Stuber d'Ettenheim
+citait devant lui M. de Dietrich, le procureur de la Commune, Xavier
+Levrault, et Gaspard Noisette fils, comme accusés d'avoir salarié
+d'Espiard pour commettre ce crime, et s'indignait qu'on refusât
+d'obtempérer à ses citations et qu'on ne qualifiât Rohan ni de prince
+ni d'évêque, dans le refus qu'on lui faisait parvenir[171].
+
+[Note 171: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 16 octobre 1791.]
+
+Pendant qu'il accusait ainsi les Strasbourgeois de crimes imaginaires,
+l'ex-prélat ne cessait d'exposer ses anciennes ouailles à toutes les
+brutalités des bandes réunies sur ses territoires d'outre-Rhin[172].
+Déjà, dans les derniers jours d'août, l'arrestation d'un candidat en
+théologie, natif de Schiltigheim, et nommé Frühinsholz, saisi par les
+soldats de Mirabeau et mis sous les verrous à Ettenheim, alors qu'il
+allait visiter paisiblement un sien ami badois, le pasteur Lenz, de
+Meisenheim, avait causé une vive émotion dans notre ville. La garde
+nationale de Schiltigheim était descendue en corps à Strasbourg,
+criant vengeance; les bataillons civiques, dont Frühinsholz faisait
+partie, s'armaient eux aussi, sans attendre des ordres supérieurs. On
+aurait pu craindre, un instant, une invasion spontanée du margraviat,
+si le captif n'avait paru subitement, délivré de ses chaînes et
+n'avait calmé ses amis[173]. En octobre, de nouvelles violences
+ayant été signalées à la municipalité, celle-ci fit dresser
+procès-verbal, le 10 octobre, des sévices subis par deux citoyens
+actifs, Jean-Daniel Grimmeissen et Jean-Louis Kiener, aubergiste à
+la _Ville de Vienne_, sur les terres do l'évêché de Strasbourg, à
+Oberkirch. Y joignant toute une série de procès-verbaux antérieurs,
+relatant des méfaits analogues, le Directoire du département adressa
+ces pièces à l'Assemblée Nationale, par lettre du 18 octobre, et
+réclama l'appui du gouvernement contre "des furieux sans aveu, sans
+patrie, perdus pour la plupart de dettes et d'infamie, qui voudraient
+immoler le repos de la France et de l'Allemagne à leur ambition et à
+leur orgueil"[174].
+
+[Note 172: Une correspondance datée d'Annweiler, dans le Palatinat,
+relate que Rohan vient d'y faire enrôler une bande de tsiganes, hommes
+et femmes, êtres sauvages au possible, pour renforcer sa petite armée.
+_Pol. Lit. Kurier._ 3 octobre 1791.]
+
+[Note 173: On pourrait recommander l'étude détaillée de cet épisode
+héroï-comique à quelque jeune érudit _schilikois_. Voy. surtout
+_Strassb. Zeitung_ du 1er et 6 sept. 1791.]
+
+[Note 174: Délibération du Directoire du Bas-Rhin, du 10 octobre 1791.
+S. I., 18 p. 4°.]
+
+En même temps, les ecclésiastiques réfractaires, qui s'étaient
+expatriés dans les mois précédents, rentraient en foule, obéissant
+sans doute à un mot d'ordre secret, et chassaient en maint endroit
+les desservants constitutionnels. C'était en vain que les autorités
+départementales renouvelaient l'ordre de faire rétrograder les
+non-jureurs, soit au delà du Rhin, soit à trente lieues de la
+frontière. Que pouvaient-elles faire, là où les autorités locales
+étaient terrorisées ou, plus souvent encore, complices? Aussi les
+dispositions bienveillantes des constitutionnels s'évanouissaient-elles
+forcément et l'ancienne colère se réveillait de plus belle, d'autant
+plus intense, que le parti libéral se sentait impuissant en faveur de
+la loi, du moment qu'il ne voulait pas renoncer à se servir uniquement
+de moyens légaux. "C'est une admirable chose que la liberté des
+cultes, disait la _Gazette de Strasbourg_, après avoir cité toute une
+série de méfaits commis par les "fanatiques"; mais elle ne saurait
+en définitive aller jusqu'à troubler la paix publique. Si vous voulez
+jouir des avantages d'un pays libre, supportez-en les inconvénients. On
+ne saurait tolérer que quelqu'un vive dans un pays sans obéir à ses
+lois"[175].
+
+[Note 175: _Strassb. Zeitung_, 21 octobre 1791.]
+
+Cette indignation était d'autant plus naturelle que bien peu parmi les
+prêtres réfractaires se donnaient la peine de distinguer entre leurs
+devoirs religieux et leurs antipathies politiques, comme ce bon curé
+d'Erstein, qui, lors de la célébration de la fête de la Constitution
+dans cette ville, demanda la permission d'entonner tout le premier le
+_Te Deum_ officiel[176], bien qu'il eût toujours refusé le serment. Si
+l'on avait été partout aussi rassuré sur leurs sentiments civiques,
+la tension des esprits aurait été infiniment moindre. Ce fut un
+grand malheur pour l'Eglise--et non pas à cette époque seulement--de
+s'inféoder volontairement à la réaction politique et de soulever
+contre elle le seul sentiment qui puisse lutter dans les masses contre
+le sentiment religieux, la passion de l'indépendance nationale et
+l'amour de la patrie. Sous ce rapport, le clergé constitutionnel,
+quoique composé pour un tiers au moins d'étrangers, comprit infiniment
+mieux ce qu'il devait au pays et ce qu'il se devait à lui-même. On lit
+avec une véritable satisfaction, par exemple, le récit de la fête de
+la Constitution, célébrée à Bischheim. Le curé constitutionnel et
+le rabbin juif s'y réunirent pour une même cérémonie religieuse,
+haranguant alternativement leurs ouailles, puis s'embrassèrent devant
+l'autel de la patrie, aux applaudissements de la foule, qui célébra
+ce beau jour par un banquet fraternel, afin d'effacer le souvenir des
+antipathies et des superstitions réciproques de deux cultes et de deux
+races. Sans doute certains détails de ces récits de fête nous font
+sourire aujourd'hui et nous paraissent surannés[177]. N'importe, on
+aura beau déclamer contre la Révolution et ses nombreux excès; des
+scènes pareilles nous la feront toujours aimer, car elles contrastent
+singulièrement avec les excitations haineuses qui retentissent à nos
+oreilles, et l'humble desservant schismatique de ce village d'Alsace
+nous semble avoir mieux compris, du moins ce jour-là, le fond même du
+christianisme que les prélats illustres dont s'inspirent _le Monde_ ou
+_l'Univers_ et tant d'autres feuilles de combat.
+
+[Note 176: _Strassb. Zeitung_, 9 novembre 1791.]
+
+[Note 177: _Strassb. Zeitung_, 22 octobre 1791.--_Gesch. der gegenw.
+Zeit._ 26 octobre 1791.]
+
+La fin de l'année 1791 se passa relativement sans grands troubles à
+Strasbourg. D'abord les élections municipales occupèrent les esprits
+et l'antagonisme entre libéraux et radicaux s'y donna libre carrière.
+Le 14 novembre, M. de Dietrich était renommé maire, le lendemain
+Michel Mathieu était porté aux fonctions de procureur de la Commune et
+la plupart des officiers municipaux, comme des notables, appartenaient
+à la fraction modérée du parti constitutionnel. Mais malgré les
+panégyriques de la _Gazette de Strasbourg_[178], leur popularité
+n'était plus la même, et des attaques journalières, dirigées contre
+leur politique ecclésiastique et civile, allaient prouver bientôt aux
+coryphées du parti que les beaux jours des applaudissements unanimes
+étaient passés pour toujours. Des éléments nouveaux se joignaient
+sans cesse à la population strasbourgeoise et y acquéraient une
+situation prépondérante. L'esprit _réfugié_, si je puis m'exprimer
+de la sorte, y dominait de plus en plus, et l'impulsion générale de la
+Révolution allait amener bientôt, ou du moins faciliter beaucoup des
+crises d'ailleurs inévitables. Comme nous n'avons à nous occuper ici
+que des faits se rattachant à l'histoire religieuse de Strasbourg, nous
+serons bientôt au bout de ce chapitre.
+
+[Note 178: _Strassb. Zeitung_, 15, 16 novembre 1791.]
+
+Vers la fin de l'année, Brendel, désireux de faire oublier les
+frasques d'Euloge Schneider, nommait vicaires épiscopaux trois
+hommes de mérite, Dereser, ancien professeur à Bonn; Dorsch, ancien
+professeur à Mayence, et Schwind, ancien professeur à Trêves, après
+que ceux d'entre eux qui n'étaient point encore assermentés, eussent
+prêté le serment civique. Cela se faisait à la Cathédrale, dans
+la journée du 27 novembre[179]. Deux jours plus tard, l'Assemblée
+législative, poussée par le désir de mâter le clergé rebelle,
+décidait qu'à l'avenir les prêtres non-assermentés ne pourraient
+plus fonctionner dans les églises louées par des citoyens isolés ou
+des associations, pour leur servir de lieux de culte. C'était enlever
+aux non-jureurs la possibilité d'un culte public; c'était faire perdre
+sa raison d'être à cette organisation toute récente, imaginée
+pour sauvegarder à la fois les droits de l'Etat et la liberté des
+consciences[180]. Aussi peut-on dire que le décret du 29 novembre
+marque le commencement de la persécution véritable pour l'Eglise
+catholique, le moment où le gouvernement, jusque-là sur la défensive,
+outrepasse décidément la limite qui devrait toujours être respectée,
+empruntant à l'Eglise le système de tyrannie spirituelle qu'elle avait
+exercé depuis tant de siècles, et sans aucun scrupule, partout où ses
+moyens le lui avaient permis.
+
+[Note 179: _Pol. Lit. Kurier_, 29 novembre 1791.]
+
+[Note 180: _Gesch. der geg. Zeit_, 6 décembre 1791.]
+
+Bientôt après, l'Assemblée renforçait également le décret contre
+les prêtres insermentés rebelles, en ajoutant une aggravation de peine
+à l'internement déjà prononcé contre eux. Le roi se refusa d'abord
+à sanctionner ce nouveau décret, mais les associations patriotiques du
+royaume le pressèrent de s'exécuter, par un pétitionnement général,
+auquel se joignit également la Société des Amis de la Constitution
+de Strasbourg, dans sa séance du 13 décembre. Elle fit tenir en
+même temps une adresse à l'Assemblée législative, pour la remercier
+d'avoir veillé de la sorte au respect des lois, et elle demanda au
+Directoire du département de s'associer à cette démarche[181].
+
+[Note 181: _Strassb. Zeitung_, 16 décembre 1791.]
+
+Toutes ces mesures eurent un effet à peu près nul sur la situation
+peu prospère de l'Eglise constitutionnelle à Strasbourg. En vain
+les feuilles dévouées se réjouissaient-elles du départ forcé
+des anciens fonctionnaires du culte, "bourrés de préjugés
+ultramontains", et de leur remplacement par des prêtres venus
+d'Allemagne, si décidés à combattre "l'indicible et barbare
+ignorance qui règne dans une grande partie de l'Alsace"[182]. Pour
+éclairer et convertir ces "barbares", il aurait fallu pouvoir s'en
+faire entendre; malheureusement le public en question se refusait avec
+une obstination de mauvais goût à se laisser édifier par tous les
+orateurs distingués auxquels Brendel avait ouvert la chaire de la
+Cathédrale, et qui, chaque dimanche et jour de fête, se faisaient
+entendre en français et en allemand, sous des voûtes à peu près
+désertes[183]. Nous avons retrouvé dans un recoin des _Affiches_
+d'alors un relevé de quêtes qui en dit plus long à ce sujet que bien
+des développements oratoires. Chaque année, l'on procédait dans les
+paroisses catholiques et luthériennes de Strasbourg à une quête en
+faveur de la Maison des Orphelins, quête qui se faisait d'ordinaire
+le jour de la Toussaint. Or voici le relevé des dons versés dans les
+sachets des six paroisses catholiques officielles, en 1791:
+
+ Cathédrale.......... 5 livres 3 sols.
+ Ste-Madeleine....... 2 -- 18 --
+ St-Pierre-le-Jeune.. " -- 11 --
+ St-Pierre-le-Vieux.. " -- 7 --
+ St-Jean............. " -- 2 --
+ Citadelle........... " -- 1 --
+
+[Note 182: _Strassb. Zeitung_, 21 décembre 1791.]
+
+[Note 183: Cette réorganisation des services religieux est datée du 23
+décembre. Le sermon allemand était prêché à la Cathédrale de 10-11
+heures du matin, le sermon français de 2-3 heures de l'après-midi.]
+
+Pour qui connaît l'esprit inné de charité des Strasbourgeois de tous
+les cultes, un pareil chiffre est assurément caractéristique et prouve
+le manque à peu près complet d'adhérents du culte constitutionnel
+dans notre ville[184].
+
+[Note 184: _Affiches_, 5 novembre 1791. Cherchant un point de
+comparaison, nous avons constaté qu'en 1790 la quête avait encore
+produit 49 livres.]
+
+C'était donc avec des sentiments de haine réciproque, sous l'influence
+d'un sourd malaise, qu'on quittait cette année "s'échappant à
+l'horizon, enveloppée dans les voiles flottants du pâle crépuscule,
+tandis que le bruit de ses pas se perd au firmament assombri"[185].
+Elle avait vu s'évanouir déjà tant de belles espérances, tant de
+rêves généreux, mais nul plus beau ni plus tristement démenti que
+le rêve d'une paix religieuse universelle fondée sur la tolérance
+fraternelle de tous. Bien peu d'entre ceux qui saluaient parmi nous
+l'année nouvelle de leurs élucubrations lyriques[186] se doutaient
+assurément de ce qu'elle leur apportait dans son sein, de tristesses et
+de maux; mais c'était un esprit de combat qui les animait bien plutôt
+qu'un esprit de paix, du moins sur le terrain religieux. Et cependant
+gouvernants et gouvernés auraient pu faire également leur profit de
+ce qu'écrivait, quelques semaines auparavant, le sagace correspondant
+colmarien d'un des journaux modérés de Strasbourg: "Neuf dixièmes
+des catholiques de notre district--il aurait pu dire aussi de l'Alsace
+entière--sont non-conformistes. On ne saurait le répéter assez, ni
+trop haut, que les remèdes héroïques ne servent absolument à rien
+dans des maladies aussi graves. Puisque la Constitution nous promet une
+tolérance absolue, il faudrait que l'administration évitât jusqu'à
+l'ombre de toute persécution. Nous ne saurions nous cacher que nos
+agissements ecclésiastiques n'aient causé de nombreuses défections
+parmi les amis de la Constitution. Il n'y a qu'un moyen de réparer
+les tristes suites de cette désertion fâcheuse, c'est de toujours
+se conduire en sorte que tous soient obligés de renoncer à l'erreur
+funeste qu'on veut les persécuter"[187].
+
+[Note 185: Cette citation est empruntée à une très belle pièce de
+vers du _Pol. Lit. Kurier_, 31 décembre 1791.]
+
+[Note 186: _Neujahrswunsch eines Nachtwoechters, Gesch. der geg. Zeit_,
+30 décembre 1791, etc.]
+
+[Note 187: _Pol. Lit. Kurier_, 15 novembre 1791.]
+
+Sages paroles, mais plus inutiles encore, car dans les époques de
+crise, ce ne sont pas les modérés, mais les violents qui dominent,
+et dans le double courant, qui va se choquer en sens contraire, nous
+verrons sombrer à la fois l'Eglise et la liberté.
+
+
+
+
+ XVI.
+
+
+L'année 1792 ne marque d'une façon bien décisive, ni dans l'histoire
+de la Cathédrale de Strasbourg, ni dans celle, plus générale, de la
+lutte religieuse en Alsace. Nous avons déjà dit pourquoi. Si elle
+voit se continuer la lutte entre les deux clergés qui se disputent
+les âmes, la violence de la crise politique détourne peu à peu
+l'attention des questions ecclésiastiques. La guerre extérieure
+d'abord, puis la révolution du 10 août, la chute de la Constitution,
+l'invasion étrangère, offrent aux simples curieux de plus piquants
+spectacles, des sujets d'étude plus variés, aux masses indécises
+de bien autres terreurs. Les plus acharnés aux querelles religieuses,
+frappés comme par un vague pressentiment, semblent mettre parfois une
+sourdine à leurs clameurs, réprimer par moments leurs antipathies si
+profondes, pour prêter l'oreille à l'orage grondant au loin, qui, dans
+un avenir prochain, balayera de sa toute-puissance brutale, et l'Eglise
+réfractaire et l'Eglise assermentée.
+
+Cette situation nettement établie, maintenant qu'une étude attentive
+et minutieuse--trop minutieuse peut-être, au gré de certains
+lecteurs--nous a fait connaître les différents partis, leur
+antagonisme et leur manière d'agir, nous pourrons donner à notre
+récit une allure un peu plus rapide.
+
+Les premières semaines et les premiers mois de l'année nouvelle nous
+montrent la situation religieuse en Alsace sensiblement la même, et
+différant seulement par le détail de celle qui se présentait à nous
+vers la fin de l'année précédente. Nous y voyons la population de
+Strasbourg préoccupée de tous les bruits qui viennent d'Ettenheim et
+des environs, suivant anxieusement les menées de l'_armée noire_ de
+Rohan et de Mirabeau, accueillant, avec trop de crédulité peut-être,
+tous les récits de trahison circulant sur le compte des autorités
+municipales et autres, qui, le long de la frontière rhénane,
+conspirent, dit-on, avec l'ancien prince-évêque Strasbourg[188]. Cette
+anxiété continuelle se change par moments en émotion profonde, comme
+tel jour où les incendiaires gagés doivent venir mettre le feu à la
+ville, pour faciliter l'invasion ennemie[189].
+
+[Note 188: _Strassb. Zeitung_, 5, 6 janvier 1792.]
+
+[Note 189: Ce devait être dans la nuit du 18 janvier. (_Strassb.
+Zeitung_, 19 janvier 1792.)]
+
+Au dedans l'agitation contre les prêtres assermentés, loin de diminuer
+dans les campagnes, se traduit par des attentats de plus en plus
+nombreux. Le curé de Türckheim est assailli la nuit, dans sa maison,
+par un homme masqué, qui se donne pour le diable en personne[190];
+le desservant de Roedern inquiété par des coups de feu[191]; le
+desservant d'Oberbronn également canardé pendant qu'il traverse la
+forêt pour visiter une annexe[192]; le desservant d'Esch, saisi à la
+gorge par un de ses paroissiens et presque étranglé à l'autel, au
+milieu des éclats de rire de ses "pieuses" ouailles[193].
+
+[Note 190: _Ibid_., 21 janvier 1792.]
+
+[Note 191: _Ibid_., 31 janvier 1792.]
+
+[Note 192: _Ibid_., 23 février 1792.]
+
+[Note 193: _Ibid. cod. loco_ Voy. encore sur des faits analogues,
+_Strassb. Zeitung_, 19 juin 1792.]
+
+L'audace des prêtres réfractaires, qui savent que la guerre va venir
+ajouter encore aux embarras du gouvernement, ne connaît plus de bornes.
+Le curé d'Erstein, par exemple,--le non-conformiste, déchu de
+son emploi, bien-entendu--force un patriote mourant d'abjurer la
+Constitution _par devant les officiers municipaux_, et lui arrache la
+promesse de rendre ses biens nationaux, enlevés à l'Eglise, avant de
+lui donner l'absolution[194]. Dans cette même localité arrive un peu
+plus tard un desservant constitutionnel; la municipalité n'ose pas
+désobéir au Directoire du département et l'installe; mais après
+avoir reçu son serment, elle se sauve en corps de l'église, laisse
+le pauvre homme dire la messe tout seul et ne revient qu'après pour le
+conduire au presbytère[195]. Il y a mieux encore. A Bischheim, le curé
+réfractaire pénètre au village, escorté par quatre gendarmes, et
+devant ces quatre représentants de la loi, qui auraient dû l'arrêter
+sur l'heure comme un fauteur de troubles, il fait arracher la serrure
+de l'église et y célèbre la messe, "sur l'invitation des gendarmes
+nationaux", à ce qu'il prétendra plus tard[196].
+
+[Note 194: _Strassb. Zeitung_, 23 janvier 1792.]
+
+[Note 195: _Ibid_., 8 février 1792.]
+
+[Note 196: _Ibid_., 9 février 1792.]
+
+Rien d'étonnant à ce que le clergé constitutionnel fût réellement
+effrayé par une attitude aussi provoquante, à laquelle ne
+s'attendaient en aucune façon les nombreux prêtres étrangers
+qui venaient d'Allemagne pour entrer au service du schisme, et qui
+s'étaient attendus à trouver chez leurs nouveaux paroissiens un peu de
+l'enthousiasme facile qui les animait eux-mêmes. Les plus sérieux,
+les plus dignes d'estime, en devenaient inquiets au fond de leurs
+consciences, et se demandaient comment agir sur des foules si
+récalcitrantes à leurs paroles. Nous avons un témoignage très
+curieux, je dirais volontiers très touchant, de cette disposition
+de certains esprits dans un sermon sur la _tolérance religieuse et
+politique_, prêché par Antoine Dereser, le professeur d'exégèse au
+Séminaire, à la Cathédrale, dans les premiers jours de février. Il
+y renonce, pour ainsi dire, à séparer dès maintenant, l'ivraie du bon
+grain. "Ne jugeons personne, ne condamnons personne. Abandonnons ce
+soin à Dieu qui sera notre juge suprême. Un prêtre tranquille, qui
+refuse le serment pour obéir à sa conscience, est aussi respectable
+que moi, qui l'ai prêté pour obéir à la mienne." Coeur tendre et
+mystique, on voit qu'il regrette déjà, dans le tumulte des discussions
+religieuses et politiques, "les jours bienheureux" où il a pu
+enseigner, prier et prêcher paisiblement dans cette ville de Bonn, à
+laquelle il dédie son sermon[197].
+
+[Note 197: _Ueber religioese und politische Toleranz, eine Amtspredigt_.
+Strassburg, Heitz. 1792, 20 p. 8º.]
+
+D'autres, plus actifs, plus remuants, moins chrétiens aussi, comme
+son collègue l'abbé Philibert Simond, Savoyard d'origine et vicaire
+général du diocèse, se lancent dans la politique, comme l'avait
+déjà fait Euloge Schneider, et deviennent ses émules au Club du
+Miroir. Ils y dissertent avec une faconde qui n'a rien d'évangélique,
+sur des sujets qu'ils peuvent difficilement connaître et visent,
+dès maintenant, au delà de la chaire sacerdotale, la tribune d'une
+Assemblée Nationale[198].
+
+[Note 198: Nous songeons surtout, en parlant de la sorte, au singulier
+_Discours sur l'éducation des femmes_ prononcé par Philibert Simond
+dans la séance du 10 janvier 1792, au Club des Amis de la Constitution.
+(Strasb., Heitz. 20 p. 8º).]
+
+Eux, du moins, parlaient et faisaient parler d'eux. Pour leur évêque,
+il continue à s'effacer dans la pénombre.
+
+C'est à peine si l'on trouve à glaner çà et là quelques menus
+faits sur son compte. Le 12 février, il bénissait en grande pompe les
+nouveaux drapeaux de la garnison, devant les corps administratifs,
+la magistrature et l'état-major réunis dans la nef de la
+Cathédrale[199]. Le lendemain, il disait au même endroit une messe
+solennelle pour le repos de l'âme de son père, le vieux négociant
+en bois de Franconie, décédé nonagénaire à Weinoldsheim, dans
+le district de Wissembourg. Fidèle à l'amour paternel, plus encore
+peut-être qu'à des convictions religieuses bien arrêtées, le
+vieillard avait refusé, sur son lit de mort, le concours d'un prêtre
+non assermenté[200].
+
+[Note 199: _Strassb. Zeitung_, 14 février 1792.]
+
+[Note 200: _Neueste Religionsnachrichten_, 17 février 1792.]
+
+Deux jours plus tard, paraissait le mandement de carême du cardinal de
+Rohan, "prince-évêque de Strasbourg, landgrave d'Alsace, proviseur
+de Sorbonne"[201]. Cette pièce est d'un ton plus doux et d'un style
+plus terne que les manifestes précédents du même personnage, sans
+exprimer naturellement des idées bien différentes de celles qu'il
+avait proclamées dans des occasions analogues. Le Directoire du
+département arrêta sur-le-champ que ce document illégal serait
+confisqué, et que le cardinal et son secrétaire Weinborn seraient
+dénoncés par le procureur-général-syndic comme rebelles à la loi.
+Il enjoignit à toutes les municipalités et procureurs des communes de
+dénoncer également ceux qui distribueraient ce factum, comme aussi les
+ecclésiastiques qui en donneraient lecture à leurs ouailles. En même
+temps qu'il faisait afficher cet arrêté dans toutes les localités
+du Bas-Rhin, il donnait avis à l'Assemblée législative de cette
+tentative réitérée d'immixtion dans les affaires ecclésiastiques du
+pays[202].
+
+[Note 201: _Bischoefliche Verordnung die Fasten des Jahres 1792
+betreffend_. S. loc., 10 p. 4º.]
+
+[Note 202: _Gesch. der geg. Zeit_, 27 février 1792.]
+
+Mais Rohan se préoccupait fort peu de ces dénonciations et ses curés
+guère davantage. Ils lisaient le mandement de Rohan, déchiraient celui
+de Brendel sous les yeux mêmes du messager officiel[203], levaient la
+dîme ecclésiastique dans quelques recoins de nos montagnes, comme
+si la Constituante n'avait jamais existé[204], frappaient des impôts
+bénévoles sur leurs paysans obéissants[205], qu'ils surexcitaient par
+leurs prédications et par leurs miracles[206], sans que les autorités
+civiles pussent ou voulussent intervenir. Toutes les municipalités
+ne se tiraient pas, comme celle de Soultz, par un trait d'esprit, des
+difficultés multiples que faisait surgir une situation pareille[207].
+Pendant ce temps la dureté des temps se faisait sentir de plus en plus.
+Epuisées par les dépenses nécessaires pour la réorganisation d'une
+armée qui manquait de tout, les caisses publiques étaient vides. Le
+commerce et l'industrie ne marchant plus, l'enthousiasme de 1789 étant
+tombé, les contributions patriotiques volontaires ne faisaient
+plus rentrer d'argent dans le Trésor. Il en fallut donc venir aux
+réquisitions de tous les métaux, susceptibles d'être transformés en
+monnaie, et les cloches des églises furent naturellement visées tout
+les premières. Déjà en novembre 1791, les administrateurs du district
+de Strasbourg avaient invité les officiers municipaux à faire remettre
+au directeur de la monnaie de notre ville "le bouton de cuivre, qui
+jadis était placé sur la tour de la Cathédrale et qui se trouve
+aujourd'hui dans les greniers de la fondation Notre-Dame"; le corps
+municipal s'était empressé de décider, le 3 novembre, "qu'on ferait
+dudit bouton l'emploi indiqué par ladite lettre, _s'il existe_"[208].
+En mars 1792, les journaux annoncent que l'église métropolitaine a dû
+sacrifier sur l'autel de la patrie quelques-unes de ses treize cloches,
+et que Saint-Thomas aussi a laissé partir pour la monnaie l'une des
+siennes, pesant 15 quintaux[209]. Le 20 avril suivant, le Directoire du
+département, se conformant au décret de l'Assemblée Nationale du 16
+mars, adresse un appel énergique à toutes les communes du Bas-Rhin,
+les invitant à "faire transporter à l'Hôtel national de la monnaie
+de Strasbourg toutes celles des cloches de leurs paroisses, dont l'usage
+ne serait pas de nécessité indispensable pour établir les signaux
+publics." Outre les cloches de la Cathédrale et de Saint-Thomas,
+la délibération mentionne encore avec reconnaissance les paroisses
+protestantes de Saint-Pierre-le-Jeune, Saint-Pierre-le-Vieux,
+Saint-Guillaume et Sainte-Aurélie, comme lui ayant déjà fait parvenir
+des secours[210].
+
+[Note 203: _Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.]
+
+[Note 204: Le curé Rumpler, de Mühlbach, dans la vallée de la Bruche.
+_Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.]
+
+[Note 205: Le curé Grumaich, de Gundershoffen, _Strassb. Zeitung_, 20
+mars 1792.]
+
+[Note 206: Le grand crucifix dans le réfectoire des Capucins de
+Blotzheim se mit à pleurer des larmes de sang. La municipalité fit
+placer le crucifix au milieu de la salle et les pleurs cessèrent
+aussitôt de couler. _Strassb. Zeitung_, 2 mars 1792.]
+
+[Note 207: Un citoyen de cette localité vendait à ses concitoyens
+de l'eau bénie par un prêtre non assermenté, à quatre sols la
+bouteille, et faisait ainsi d'excellentes affaires. Le maire, loin
+d'inhiber ce pieux trafic, déclara vouloir le légitimer, en lui
+faisant prendre une patente de commerçant. _Strassb. Zeitung_, 2 mars
+1792.]
+
+[Note 208: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, II, p. 902.]
+
+[Note 209: _Strassb. Zeitung_, 10 mars 1792.]
+
+[Note 210: Délibération du Directoire du Bas-Rhin, du 20 avril 1792.
+Strasb., Levrault, 4 p. 4°.]
+
+La guerre prochaine est dorénavant la préoccupation dominante des
+administrateurs du département, du district et de la commune. Si l'on
+parvient à repousser l'invasion menaçante, on en finira, du coup, avec
+les réfractaires religieux, privés de l'appui du dehors. A quoi
+bon, dès lors, se fatiguer, avant le conflit suprême, par des luttes
+partielles avec toute cette masse de citoyens récalcitrants aux lois de
+l'Etat? C'est cette manière de voir qui l'emporte, évidemment, dans la
+pratique, quand bien même on ne l'aurait jamais ainsi formulée d'une
+façon théorique. L'évêque du Bas-Rhin a beau soumettre son projet
+définitif sur les circonscriptions paroissiales aux autorités civiles;
+il a beau leur demander qu'on procède aux élections pour les cures
+vacantes; elles n'ont ni le temps ni l'argent nécessaires pour
+s'occuper de choses aussi secondaires. Les candidats ne sont pas
+nombreux, nous l'avons vu, et pourtant Brendel se voit obligé
+d'annoncer dans les journaux qu'il ne pourra se servir de ceux qui
+n'auraient pas d'excellents témoignages à produire, tant sous le
+rapport du savoir que des moeurs, afin de diminuer encore le nombre
+des postulants qui encombrent son antichambre et qu'il ne sait où
+placer[211]. Le 21 mars il se voit obligé, malgré son flegme habituel,
+de protester formellement contre ce manque de concours de la part des
+corps administratifs[212]. Ce qui est autrement grave encore, c'est
+que l'opinion publique se détache de plus en plus de cette éphémère
+création, qui n'a point obtenu les résultats qu'en attendaient les
+_politiques_. Sans doute le caractère personnel de plus d'un parmi les
+représentants de l'Eglise constitutionnelle a déplu, a choqué les
+meneurs des patriotes modérés strasbourgeois. Mais ce n'est pas
+cependant à ces rancunes personnelles qu'il faut rattacher le
+changement de ton, assez subit, que nous remarquons alors dans les
+feuilles locales. On se rend compte, à contrecoeur, un peu tard, mais
+on se rend compte, du peu d'appui que le libéralisme politique peut
+tirer de son alliance avec le culte schismatique. C'est lui qu'il faut
+soutenir sans cesse, au lieu d'être soutenu par lui. Dès lors il
+devient une machine de guerre surannée, qu'on abandonne à son triste
+sort et qui n'inspire plus, à beaucoup du moins d'entre ses protecteurs
+d'autrefois, qu'un médiocre intérêt.
+
+[Note 211: _Gesch. der geg. Zeit_, 5 mars 1792.]
+
+[Note 212: _Neueste Religionsnachrichten_, II. p. 93.]
+
+On pourra se rendre compte, fort exactement, de cette disposition
+nouvelle des esprits en prenant connaissance de la polémique qui
+s'élève au mois de mars et d'avril entre Rodolphe Saltzmann, le
+rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_ et l'abbé Kæmmerer, le
+directeur des _Neueste Religionsnachrichten_, au sujet de la mission
+temporaire que Kæmmerer avait remplie, l'automne précédent, à
+Bouxwiller, et durant laquelle il avait manifesté des tendances
+passablement intolérantes et dominatrices[213]. Même le gouvernement
+central croit devoir reporter son attention, de préférence, sur les
+protestants d'Alsace, plus nombreux, plus capables de l'aider et plus
+disposés à le faire. Dans la séance du 13 mars, le ministre de
+l'intérieur recommande à l'Assemblée Nationale de secourir "les
+prêtres protestants des départements du Rhin", qui vivaient
+principalement du revenu de leurs dîmes, aujourd'hui disparues, et qui
+méritent d'autant plus la bienveillance des représentants du peuple
+que, malgré ces pertes, ils sont restés chauds partisans de la
+Constitution et poussent leurs ouailles à s'engager dans l'armée[214].
+
+[Note 213: _Strassb. Zeitung_, 26 mars 1792. Voy. aussi _Ueber die
+Aristokratie von Buchsweiler, Vikar Kæmmerers Schelten, und Vikar
+Schneider's Bericht in der Konstitutions-Gesellschaft_. 1792. S. loc.,
+12 p. 4°.]
+
+[Note 214: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mars 1792.]
+
+La conséquence naturelle d'un pareil abandon, de la part des modérés,
+devait être une conversion très accentuée vers la gauche, de la
+part des représentants de l'Eglise schismatique, en tant qu'ils ne se
+décourageaient pas entièrement, et se retiraient de la lutte. Les uns
+désavouaient leurs faiblesses, comme le curé Krug de Bergbietenheim
+qui, sur son lit de mort, signait devant le maire, le 29 mars, une
+rétractation complète de ses erreurs[215], ou, comme le curé Maire
+de Dachstein, révoquaient solennellement à l'église, devant leurs
+ouailles réunies, un serment d'iniquité[216]. D'autres écrivaient à
+leurs amis d'Allemagne, qu'ils étaient désespérés d'être tombés
+dans un guêpier pareil, et les suppliaient de ne pas venir, , "s'ils
+ne voulaient pas être ruinés de corps et d'âme"[217]. D'autres
+se retiraient dans le Haut-Rhin; les plus militants, au contraire,
+forçaient la note pour plaire aux Jacobins et pour regagner de leur
+côté un appui, désormais perdu du côté de Dietrich et de ses
+amis[218]. On sait que le maire, attaqué par les radicaux de toute
+nuance et de toute nationalité, coalisés contre lui, avait été
+moralement forcé de sortir avec ses amis de la Société des Amis de la
+Constitution, séant au _Miroir_, et que les véritables fondateurs de
+cette association, les patriotes de 1789, avaient fondé en février
+1792 une autre société, siégeant à l'Auditoire du Temple-Neuf et
+décriée bientôt comme le point de ralliement des aristocrates et des
+_feuillants_. Les grands-vicaires et les vicaires de Brendel, affiliés
+à la société primitive, restèrent tous au _Miroir_; lorsque quelques
+esprits vraiment patriotiques proposèrent d'oublier les dissidences
+intérieures en présence des dangers du dehors, et de fusionner
+les deux associations, ce furent Simond et Euloge Schneider qui se
+montrèrent les plus violents pour la négative, dans la séance du 1er
+avril où fut discutée la motion, et qui la firent enfin rejeter[219].
+Mais aussi la _Gazette de Strasbourg_ parlait-elle, quelques jours plus
+tard, avec une amertume visible, de "M. l'évêque du Bas-Rhin qui
+ne nous fait pas l'honneur d'envoyer ses vicaires à l'Auditoire" et
+constatait-elle que dorénavant "le club du _Miroir_ est la colonne
+sur laquelle s'appuient les prêtres assermentés"[220].
+
+[Note 215: _Strassb. Zeitung_, 6 avril 1792.]
+
+[Note 216: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 avril 1792.]
+
+[Note 217: _Ibid._, même date.]
+
+[Note 218: Euloge Schneider a publié dans son _Argos_ (2, 5, 9 octobre
+1792) un tableau de l'état du clergé constitutionnel au printemps
+1792, que nous croyons très vrai dans son ensemble, surtout au point de
+vue de sa misère matérielle.]
+
+[Note 219: _Strassb. Zeitung_, 3 avril 1792.]
+
+[Note 220: _Ibid._, 12 avril 1792.]
+
+Il fallait payer un pareil appui, quelque précaire qu'il pût être, en
+forçant la note schismatique, pour se mettre au diapason des sentiments
+jacobins d'alors. Ce n'était pas chose facile; pourtant nous nous
+figurons qu'il n'y eut pas de mécontents dans le parti, le jour où le
+professeur Schwind, vicaire épiscopal, vint prêcher à la Cathédrale
+son sermon sur les _Papes dans toute leur nudité, parallèle entre la
+vie de Jésus et celle de ses successeurs_[221]. Nous ne pensons pas
+que jamais, dans une chaire, catholique de nom, l'on ait parlé dans des
+termes pareils des pontifes qui se sont succédés sur le Saint-Siège;
+nous doutons même fort, qu'au temps des luttes les plus âpres de
+la Réforme "contre la grande prostituée de Babylone", on ait
+reproduit devant les oreilles de fidèles quelconques, un aussi long
+catalogue de méfaits et de crimes. Nous ne discutons pas les faits
+allégués dans les notes de cette oeuvre oratoire; si quelques-uns sont
+apocryphes, la plupart sont malheureusement bien et dûment constatés
+par des témoignages irrécusables. Leur énumération, leur discussion
+serait à sa place dans une oeuvre d'histoire ou de controverse. On a
+quelque peine cependant à croire qu'elles puissent contribuer en rien
+à l'édification des âmes chrétiennes, et ce n'est pas la prose
+ampoulée de l'orateur qui pourrait rendre plus attrayante à nos
+yeux cette polémique massive et médiocrement évangélique[222].
+Ce n'était pas, en tout cas, par des élucubrations pareilles
+qu'on pouvait espérer ramener à soi les catholiques dissidents de
+Strasbourg, plus que jamais dociles à leurs directeurs secrets[223].
+
+[Note 221: _Die Poepste in ihrer Bloesse,... vorgestellt am Ostermontag
+in der Kathedralkirche..._ von F. K. Schwind. Strassburg, Levrault,
+1792, 24 p. 8°.]
+
+[Note 222: C'est ainsi qu'il appelle quelque part (p. 23) notre globe
+terrestre "les latrines de l'univers".]
+
+[Note 223: On nous en cite, pour ce moment précis, un curieux exemple.
+Le 29 mars, un fonctionnaire municipal, bon patriote, aborde dans la rue
+l'abbé Bigaut, ci-devant vicaire à Saint-Etienne, et voulant juger
+de la vérité des instructions reçues par le clergé réfractaire,
+demande à se confesser à lui. L'autre y consent et notre homme lui
+raconte qu'il s'est marié et que son union a été bénie par un
+prêtre assermenté. L'abbé lui déclare alors qu'il commet un péché
+mortel chaque fois qu'il use de ses droits conjugaux, et lui refuse
+l'absolution, lui déclarant en outre que, s'il ne rétracte le serment
+civique prêté comme fonctionnaire, il serait damné pour toute
+l'éternité. C'est ce qu'on osait déclarer, à Strasbourg même, à un
+représentant de l'autorité civile! (_Gesch. der gegenw. Zeit, 14 avril
+1792_.)]
+
+Depuis quelques mois le parti radical à Strasbourg s'était accru d'une
+individualité qui mériterait bien d'attirer un jour l'attention
+d'un historien local, car sa carrière ne manque pas de péripéties
+intéressantes, et le personnage lui-même est un type caractéristique
+des époques de révolution. M. Charles de Laveaux, avait commencé sa
+carrière comme maître de langues à Berlin, et y avait publié, sous
+le titre de _Nuits champêtres_, des idylles dans le genre de Gessner,
+qui n'avaient rien de subversif[224]. Appelé comme professeur à la
+fameuse _Karlsschule_ de Stouttgart, il s'y était pris de querelle
+avec un officier supérieur de l'armée wurtembergeoise, et n'ayant
+pu obtenir justice d'un soufflet reçu dans la bagarre[225], il avait
+donné sa démission et s'en était venu chez nous, à Strasbourg, qui
+paraissait alors aux bonnes âmes d'outre-Rhin le véritable Eldorado de
+la liberté[226].
+
+[Note 224: Les _Nuits champêtres_, par M. de Laveaux, 2e édition.
+Berlin 1784, 1 vol. in-18.]
+
+[Note 225: On trouvera un récit très détaillé de cette scène dans
+la _Strassb. Zeitung_ du 7 mars 1791.]
+
+[Note 226: _Strassb. Zeitung_, 7 juillet 1791.]
+
+Mais il n'avait pas trouvé chez la population strasbourgeoise l'accueil
+empressé sur lequel il comptait sans doute comme martyr de la bonne
+cause. Son caractère, naturellement caustique, s'était aigri et il
+avait fondé deux journaux, le _Courrier de Paris_ et le _Courrier de
+Strasbourg_, qui, seuls rédigés alors en français, exerçaient
+une influence assez considérable sur l'opinion publique à
+l'intérieur[227]. Il se donna pour tâche de harceler incessamment
+les modérés et M. de Dietrich, leur chef, et de déclamer contre la
+tolérance accordée par eux aux perturbateurs du repos public. Fort
+lié, pour le moment, avec Euloge Schneider et quelques-uns de ses
+collègues, il soutenait la cause du clergé constitutionnel du ton
+tranchant et violent qu'il portait en toute affaire.
+
+[Note 227: L'un de ces journaux apportait aux lecteurs français de
+Strasbourg le sommaire des feuilles parisiennes; l'autre envoyait à
+Paris le récit, très fantaisiste souvent, de ce qui se passait sur les
+bords du Rhin. Malheureusement le _Courrier de Strasbourg_ ne comptait
+que peu d'abonnés à Strasbourg même et les numéros de ce journal
+sont devenus excessivement rares aujourd'hui. Il parut de janvier à
+décembre 1792.]
+
+Un incident particulier lui sembla propre à forcer la main aux
+administrateurs du département et à les entraîner à sa suite. Le
+curé constitutionnel de Boersch, M. Schaumas, avait été maltraité de
+la façon la plus indigne, par quelques paysans fanatisés, en présence
+de prêtres réfractaires, qui riaient de son supplice, et laissé pour
+mort sur la grande route[228]. Les autorités départementales n'ayant
+pris que mollement en main cette affaire, Laveaux avait proposé le 18
+avril, au matin, dans une séance extraordinaire du Club du _Miroir_, de
+se réunir à main armée et de faire la chasse aux non-jureurs et aux
+aristocrates dans tout le Bas-Rhin, pour les exterminer. Un
+auditeur plus timide ayant insinué qu'il fallait demander pour cela
+l'autorisation de l'Assemblée Nationale, Laveaux aurait répondu qu'on
+en agirait certes ainsi, mais seulement quand l'expédition serait
+menée à bonne fin. Le curé de Boersch, produit devant la réunion,
+le corps couvert de plaies encore saignantes, excita l'indignation de la
+société, qui vota son approbation, au moins théorique, à la croisade
+contre les _noirs_, et une dénonciation contre le Directoire qui
+manquait à tous ses devoirs en ne poursuivant pas les prêtres
+fanatiques[229].
+
+[Note 228: _Strassburger Zeitung_, 19 avril 1792.--_Neueste
+Religionsbegebenheiten_, 20 avril 1792.]
+
+[Note 229: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 25 avril 1792.--_Strassb.
+Zeitung_, 3 mai 1792.]
+
+Les autorités s'émurent du discours incendiaire de Laveaux. Le maire
+convoqua les corps constitués à l'Hôtel-de-Ville pour le 21 avril,
+et l'on y décida de dénoncer l'orateur au juge de paix, comme ayant
+troublé le repos public. En même temps on délibérait une adresse aux
+citoyens, qui commençait par ces mots: "Citoyens, le crime veille, il
+souffle la discorde. Des esprits pervers redoutent leur nullité dans
+le règne de l'ordre. Ils entretiennent sans relâche les passions
+inquiètes, etc.[230]." Cette proclamation rappelait le texte de la
+loi du 18 juillet 179l: "Toutes personnes qui auront provoqué
+le meurtre, le pillage, l'incendie ou conseillé formellement la
+désobéissance à la loi, soit par placards,... soit par des discours
+tenus dans des lieux et assemblées publiques, seront regardées comme
+séditieuses et les officiers de police sont autorisés à les arrêter
+sur-le-champ." Le maréchal Luckner, commandant l'armée du Rhin,
+était prié de ne plus laisser dorénavant fréquenter les clubs à
+ses soldats, les pasteurs et curés invités à lire la proclamation
+municipale du haut de la chaire et le dimanche, 22 avril, à sept heures
+du matin, Laveaux, arrêté à son domicile, était conduit en prison.
+Dès le lendemain, on tirait au sort le jury d'accusation, qui, le 28,
+autorisait la poursuite. Mais le jury de jugement, réuni le 15
+mai, acquittait l'orateur, son intention délictueuse n'étant pas
+suffisamment prouvée[231].
+
+[Note 230: Délibération du corps municipal du 20 avril 1792. Strasb.,
+Dannbach, placard in-fol.]
+
+[Note 231: _Strassb. Zeitung_, 3 mai, 18 mai 1792. Euloge Schneider
+avait vivement pris sa défense dans une brochure: _Ein Wort im Ernst
+an die Bürger Strassburg's_, datée du 27 avril 1792. (Strasb., s. nom
+d'imprim., 8 p. 8°.)]
+
+Nous n'aurions point parlé si longuement de cette procédure, si
+la motion de Laveaux n'avait amené le Directoire du département à
+prendre, le lendemain même de son arrestation, une délibération
+des plus importantes, relativement à la question religieuse. Il est
+probable qu'il voulut se laver par là de l'accusation portée contre
+lui, de ne point faire observer les décrets de l'Assemblée Nationale
+contre les prêtres réfractaires, tout en affirmant, une fois de
+plus, les sentiments de tolérance animant ce corps administratif.
+Les considérants de cette délibération sont des plus optimistes.
+"S'étant fait représenter les plaintes... sur les dissensions
+qu'occasionne _dans quelques communes_ la diversité des opinions
+religieuses; instruits que des gens malintentionnés... ont cherché
+à troubler _la tranquillité qui a régné jusqu'ici dans le
+département_;
+
+"Considérant que la Constitution garantit la liberté de tous
+les cultes dans l'empire, qu'en conséquence celui qui prétexte
+les intérêts de sa religion et le sentiment de sa conscience pour
+provoquer les esprits faibles et crédules à la sédition et à la
+désobéissance aux lois, est un imposteur, un traître à la patrie...
+
+"Voulant, sans gêner la liberté des opinions ni l'exercice d'aucun
+culte, prévenir et empêcher l'intolérance d'une part, l'incivisme et
+le fanatisme de l'autre,... les administrateurs du département
+
+"Arrêtent:
+
+"Toute personne qui aura outragé les objets d'un culte quelconque,
+soit dans un lieu public, soit dans les lieux destinés à l'exercice de
+ce culte, ou insulté les ministres en fonctions, ou interrompu par
+un trouble public les cérémonies religieuses de quelque culte que ce
+soit, sera saisie sur-le-champ, et condamnée à une peine qui pourra
+être de 500 livres d'amende et d'une détention d'un an.....
+
+"Tous prêtres non assermentés, ainsi que les curés ou vicaires
+qui se permettraient d'exercer des fonctions publiques seront......
+dénoncés à l'accusateur public pour être punis conformément à la
+loi du 28 juin 1791.
+
+"Le défaut de prestation du serment, prescrit par la loi du
+26 décembre 1790, ne pourra être opposé à aucuns prêtres se
+présentant dans une église paroissiale, succursale ou oratoire
+national, seulement pour y dire la messe, pourvu toutefois qu'ils
+en aient prévenu la municipalité et le curé ou desservant de la
+paroisse, et soient convenus avec eux de l'heure à laquelle ils
+pourront dire leurs messes sans gêner le culte de paroisse....
+
+"Les édifices consacrés à un culte religieux par des sociétés
+particulières et portant l'inscription qui leur sera donnée, seront
+fermés aussitôt qu'il y aura été fait quelques discours contenant
+des provocations directes contre la Constitution.... En conséquence, si
+quelques prêtres non assermentés, cherchant à égarer la multitude,
+traitaient d'intrus, de sacrilèges et schismatiques les ministres qui
+ont prêté le serment prescrit par la loi, et représentaient comme
+nuls les sacrements qu'ils administrent, les municipalités seront
+tenues... de dénoncer les délinquants à l'accusateur public pour...
+être poursuivis criminellement et punis comme perturbateurs de l'ordre
+public.
+
+"Lorsqu'à la réquisition du Directoire, l'évêque du département
+enverra dans une commune un desservant ou un vicaire, la municipalité
+sera tenue de convoquer dans les vingt-quatre heures le conseil de
+la commune pour qu'il soit procédé, en sa présence, à son
+installation....
+
+"Elles seront en outre tenues de faire toutes les dispositions
+convenables pour le protéger et lui assurer le libre exercice des
+fonctions que la loi lui attribue."
+
+A la suite de cet arrêté, les administrateurs départementaux ont
+placé une proclamation aux citoyens pour leur dire que, décidés à
+faire respecter la loi, ils se refusaient à aller plus loin; que jamais
+ils n'attenteraient à la liberté d'une classe de citoyens, qui vit,
+comme les autres, sous la protection des mêmes lois, pour obéir aux
+déclamations de quelques ambitieux, qui sans cesse, le mot de peuple
+à la bouche, croient s'ériger en apôtres de la liberté, en flattant
+bassement ses passions. "Fidèles à leurs serments, ils sont résolus
+de périr à leur poste plutôt que d'ordonner, d'autoriser ou de
+tolérer aucune mesure ni violence qu'ils regarderaient comme une
+atteinte portée à la Constitution"[232]. On ne se trompera pas
+en reconnaissant dans le libellé de cette énergique réponse
+aux objurgations de Laveaux la plume de Xavier Levrault, alors
+procureur-général-syndic, et l'un des plus marquants parmi les
+libéraux strasbourgeois de l'époque.
+
+[Note 232: Délibération du Directoire du 23 avril 1792. Strasb.,
+Levrault, 8 p. 8°.]
+
+Mais cette énergie dans la modération ne faisait l'affaire ni des
+radicaux ni d'une partie au moins des prêtres assermentés. Au moment
+même où la déclaration de guerre contre François de Hongrie arrivait
+à Strasbourg et y était solennellement proclamée dans tous les
+carrefours[233], la curiosité de la bourgeoisie strasbourgeoise était
+tenue en éveil par une querelle violente qui s'était élevée
+entre Kæmmerer et Saltzmann, puis entre le bouillant abbé et la
+municipalité en personne. La cause première de cette nouvelle prise
+de bec avait été aussi puérile que possible. Il paraît que depuis
+longtemps les élèves du Collège National (l'ancien collège des
+Jésuites) étaient en état d'hostilité avec leurs voisins, les
+élèves du Séminaire épiscopal, échangeant avec eux des grimaces,
+voire même des horions occasionnels. Un jour que l'abbé Schwind
+conduisait les séminaristes à la promenade, un des élèves du
+collège lui tira la langue en passant, et le révérend professeur
+du Séminaire, désespérant d'obtenir du principal la punition du
+coupable, se résigna à le châtier lui-même en lui donnant un
+"léger" soufflet. Là-dessus, le principal du Collège, nommé
+Chayron, accourt, une canne à épée à la main, suivi de plusieurs
+sous-maîtres, saisit Schwind au collet, le secoue en agrémentant son
+allocution d'épithètes fort malsonnantes, à ce qu'il paraît, et
+soutenu par ses élèves qui "faisaient chorus en possédés contre
+les prêtres", il force le Séminaire et son représentant à une
+fuite plus rapide qu'honorable. L'abbé Kæmmerer, supérieur
+du Séminaire, écrivit _ab irato_, de sa meilleure encre, à la
+municipalité, la menaçant de la colère du peuple, si elle ne faisait
+prompte et entière justice de cet attentat[234]. Schneider, de son
+côté, prit fait et cause pour ses collègues et voulut profiter de
+l'occasion pour _tomber_ Saltzmann, devenu sa bête noire. Mais les deux
+vicaires épiscopaux n'eurent pas à se féliciter de leur campagne. Le
+rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_, qui ne manquait pas de verve
+à ses heures, malmena fort l'ex-professeur de Bonn, prenant texte
+des attaques même contre sa personne pour le tourner à son tour
+en ridicule. Schneider avait déclaré qu'il ne fréquentait pas de
+conventicules de vieilles filles et de matrones dévotes, comme son
+adversaire piétiste. "Certes non, réplique Saltzmann; on vous croira
+là-dessus sur parole, car chacun sait que M. Schneider préfère la
+société des jeunes filles et des femmelettes complaisantes et qu'il
+sait fort bien où les trouver."--"Je n'évoque pas d'esprits,"
+avait écrit le prédicateur de la Cathédrale, faisant allusion aux
+convictions mystiques de son adversaire.--"Nous le savons trop
+bien, répond l'autre; votre philosophie ne dépasse pas les limites
+sensuelles. De tout temps vous avez préféré avoir à faire avec les
+corps."--"Je reconnais maintenant combien je me suis trompé sur
+votre compte; les écailles me tombent des yeux", s'était exclamé
+Schneider.--"Et nous donc? combien plus profonde a été notre
+cécité à nous! C'est maintenant seulement que nous comprenons tout
+ce que nous disaient sur votre compte tant de lettres reçues
+d'Allemagne." Et mêlant le ton grave au plaisant, Saltzmann ajoutait:
+"Si MM. les ecclésiastiques assermentés ne lançaient pas toujours
+l'injure contre leurs collègues réfractaires, s'ils prêchaient
+l'Evangile et la pure morale, s'ils donnaient l'exemple des vertus
+civiques, s'ils ne se mêlaient pas de tant d'intrigues, jamais le
+fanatisme n'aurait fait parmi nous autant de progrès, et, malgré
+tous les talents à la Schneider, leurs églises ne seraient pas si
+vides"[235].
+
+[Note 233: C'était le 25 avril au soir. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26
+avril 1792.]
+
+[Note 234: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 23 avril 1792.]
+
+[Note 235: _Strassb. Zeitung_, 24 avril 1792.]
+
+Quant à l'abbé Kæmmerer, plus malheureux encore, il se voyait cité
+devant le juge de police correctionnelle, pour avoir menacé l'autorité
+d'un soulèvement populaire, trop heureux d'en être quitte pour un
+avertissement sévère et la condamnation aux frais, après avoir dû
+humblement demander pardon de son intempérance de langage et avoir
+promis de mieux se surveiller désormais[236]. Il s'en dédommagea en
+publiant, quelques jours plus tard, une brochure pour expliquer
+aux fidèles que l'excommunication lancée par le pape contre les
+schismatiques était sans force et nulle en droit. Sur ce sujet du
+moins, il pouvait donner cours à son éloquence sans se brouiller avec
+quelque nouvel ennemi[237].
+
+[Note 236: _Strassb. Zeitung_, 30 avril 1792.]
+
+[Note 237: _Abhandlung über die Exkommunikation oder den Kirchenbann,
+von J. J. Kæmmerer._ Strassburg, Levrault, 1792, 36 p. 8°.]
+
+Cependant cette conversion de l'opinion publique, autrefois si favorable
+et maintenant indifférente, sinon franchement hostile, ne laissait pas
+de tourmenter les plus sincères, comme aussi les plus habiles parmi les
+représentants de l'Eglise constitutionnelle. Dans les mois qui suivent,
+ils semblent avoir pris particulièrement à coeur de répondre aux
+accusations de haine et d'intolérance portées contre eux. Les sermons
+prêchés à la Cathédrale dans le courant de mai à juillet, pour
+autant qu'ils ont été publiés alors, roulent à peu près tous sur
+le thème de la charité chrétienne. Euloge Schneider prêche avec
+une onction quelque peu factice, le cinquième dimanche après la
+Pentecôte, sur _la conduite de Jésus vis-à-vis de ses ennemis_[238];
+Dereser examine la question: _Un homme raisonnable et connaissant
+Jésus, peut-il persécuter ses semblables au nom de la religion?_[239],
+et conclut naturellement à la négative. Peut-être ne crut-on pas
+suffisamment à leurs belles paroles, démenties, chez Schneider au
+moins, par bien des actes contraires. Toujours est-il que la sympathie
+publique et celle des pouvoirs constitués ne leur revient guère. On
+le vit à l'occasion des processions annuelles, qui s'étaient produites
+jusqu'à ce jour à l'extérieur des édifices sacrés. Mais cette
+année, quand Brendel saisit le corps municipal de la question, dans
+la séance du 12 mai, rappelant que son clergé avait été hué
+et insulté par une foule ameutée contre lui, et demandant si la
+municipalité peut lui garantir pour cette fois une protection efficace,
+sans déploiement militaire, la réponse est négative. On lui conseille
+de rester chez soi et le corps municipal finit par décréter qu'en
+principe, toutes les processions se feront à l'intérieur des
+églises[240].
+
+[Note 238: _Das Betragen Jesu gegen seine Feinde, eine Amtspredigt_.
+Strassb., Stuber, 1792, 14 p. 8°.]
+
+[Note 239: _Kann ein vernünftiger Mensch... seine Mitmenschen um der
+Religion willen... verfolgen? Eine Amtspredigt_. Strassb. Heitz, 1792,
+16 p. 8°. Voy. encore _Das Bild eines guten Volkslehrers, entworfen von
+E. Schneider_. Strassb., Lorenz, 16 p. 8°.]
+
+[Note 240: _Strassb. Zeitung_, 14 mai 1792.]
+
+La même réponse est donnée, un peu plus tard, au chanoine Rumpler,
+l'ancien notable, qui a réclamé également pour le clergé non
+assermenté la permission de fêter processionnellement la Fête-Dieu
+en circulant autour de l'église des Petits-Capucins[241]. Le seul
+privilège laissé au culte officiel semble avoir été la permission
+accordée au moniteur du schisme de proférer un mensonge pieux, en
+annonçant que la procession n'était pas sortie de la Cathédrale
+"à cause du mauvais temps[242]." Rumpler étant allé porter ses
+réclamations jusqu'au Directoire du département, ce dernier corps
+avait dû prendre également position. Il s'était déclaré
+d'une façon plus catégorique encore contre une faveur faite aux
+constitutionnels. Ou bien _tous_ les cultes circuleront en pleine rue,
+ou bien _aucun_, car la loi prescrit l'égalité de _tous_ les cultes.
+Puis il avait, il est vrai, éconduit le chanoine, mais par là-même
+renfermé Brendel et les siens sous les voûtes de Notre-Dame[243]. Ce
+manque d'harmonie entre les autorités civiles et religieuses se montre
+encore le dimanche, 3 juin, lors de la fête funèbre célébrée en
+l'honneur de Simonneau, le malheureux maire d'Etampes, massacré par
+la populace et les soldats qu'il voulait rappeler au devoir. Le conseil
+général, en discutant le programme de la fête, avait décidé tout
+d'abord qu'elle n'aurait point lieu à la Cathédrale même, comme
+autrefois la fête en l'honneur de Desilles, mais sur la place, devant
+l'édifice, vis-à-vis de la maison commune. Puis on avait voté qu'on
+n'y inviterait pas spécialement les ecclésiastiques, "la loi n'en
+connaissant plus". Ceux d'entre eux qui voudront y assister, ne seront
+plus en costume[244]. Il est donc incontestable qu'il y a, dès lors,
+une tendance raisonnée de la part de l'autorité civile à s'affranchir
+de toute collaboration avec un élément spécifique religieux, soit
+que l'attitude du clergé constitutionnel, à la fois intolérante et
+lâche[245], la froisse et la dégoûte, soit qu'elle ait perdu tout
+espoir de s'en servir comme d'un auxiliaire utile. Mais les libéraux
+modérés, en prenant cette attitude si nouvelle, ne s'en dissimulent
+pas les dangers. Ils comprennent que les schismatiques vont se réunir
+aux réfractaires et aux jacobins pour tenter de les écraser. "Nous
+marchons entre deux abîmes, le despotisme et l'anarchie, écrit alors
+Saltzmann. On veut nous jeter dans l'anarchie pour nous ramener plus
+tôt au despotisme"[246]. Ce mot prophétique embrassait et résumait
+en effet la longue période de notre histoire qui s'étend de la chute
+de la royauté à la proclamation de l'Empire.
+
+[Note 241: _Neueste Religionsnachrichten_, 1er juin 1792.]
+
+[Note 242: _Ibid_., 8 juin 1792.]
+
+[Note 243: _Strassb. Zeitung_, 1er juin 1792.--Aveuglement éternel
+des partis! Au moment où les non-conformistes sollicitaient ainsi une
+faveur, ils se montraient d'une violence fatale à leurs plus chers
+projets. Un jeune homme, passant devant leur église, au moment du
+culte, fut assailli, frappé par eux, vit ses habits mis en pièces,
+puisqu'il n'avait pas ôté son chapeau dans la rue. (_Strassb.
+Zeitung_, 11 juin 1792.)]
+
+[Note 244: _Strassb. Zeitung_, 2 juin 1792.]
+
+[Note 245: Le mot peut sembler dur et peut-être même contradictoire;
+je ne le crois pas néanmoins injuste. Dans tous les cas de violences,
+si nombreux, relevés à l'égard des prêtres assermentés du Bas-Rhin,
+nous n'en avons pas rencontré un seul qui ait su faire face virilement
+à l'ennemi. Ce sont des victimes, assurément, de la brutalité
+fanatique des autres, mais des victimes rarement sympathiques. Quant
+à leur intolérance, en voici encore un exemple: Le 7 juin, le curé
+constitutionnel de Belfort empêchait l'inhumation d'un jeune volontaire
+protestant du bataillon du Bas-Rhin, qui venait d'y mourir. Il refusait
+de lui ouvrir le cimetière commun et on dut conduire le corps à
+Héricourt. (_Strassb. Zeitung_, 16 juin 1792.)]
+
+[Note 246: _Strassb. Zeitung_, 4 juin 1792.]
+
+
+
+
+ XVII.
+
+
+Le premier document dont nous ayons à parler en entrant dans la
+période de la grande lutte décennale qui va ravager l'Europe, c'est la
+lettre pastorale de l'évêque du Bas-Rhin, adressée, le 11 juin
+1792, à ses "vénérables coopérateurs et à tous les fidèles
+du diocèse", afin "d'indiquer des prières publiques pour
+la prospérité des armes de la Nation". Cette pièce curieuse,
+passablement longue et travaillée avec soin, est avant tout politique.
+C'est le panégyrique de "ces droits imprescriptibles et sacrés que
+la Providence a donnés à l'homme en le créant et dont la stipulation
+est consignée dans le livre de la nature et dans celui de notre saint
+Evangile". Pour défendre ses conquêtes les plus légitimes, la
+liberté, l'égalité, la France s'arme, combat et saura maintenir ses
+droits. C'est en vain que ses adversaires, "spéculant sur l'ignorance
+et la docilité superstitieuse des esprits, publient, par l'organe
+d'imposteurs à gages, que la religion est détruite, tandis qu'en
+respectant ses dogmes, en la rendant à son ordre primitif, nos sages
+législateurs n'ont touché qu'à ses abus, qu'à ce qui en faisait la
+douleur et le scandale."
+
+Cette guerre, "la première peut-être en France, remplira les vues
+paternelles de l'Auteur de la Nature. Il verra d'un oeil satisfait ses
+enfants défendre leur héritage émané du ciel, que des despotes en
+chef ou subalternes n'avaient usurpé sur nous qu'en faisant blasphémer
+sa sagesse. L'humanité ne regardera pas comme un fléau une guerre
+qui doit faire cesser les plus grands des fléaux, la tyrannie et la
+guerre.... Cette guerre est sainte; elle affermira chez un peuple et
+propagera chez d'autres ces lois sacrées de la nature, ces touchantes
+maximes de l'Evangile, qui tendent à faire d'une société d'hommes une
+famille de frères. Cette guerre enfin, nous oserons le dire, fera la
+joie du genre humain et l'objet de son espoir chéri." Le chef du
+diocèse encourage ensuite tous les chrétiens dont la Providence
+l'a fait pasteur, à l'union des coeurs, à la paix, à la concorde.
+"Patriotes ou aristocrates, conformistes ou non-conformistes, eh
+qu'importent à la Religion, à la Patrie, de stériles dénominations?
+Vainement vous nous vanterez, les uns votre dévouement à la
+Constitution, les autres votre zèle pour la foi de vos pères. Avant
+tout, manifestez par des faits, montrez par des vertus, vous, votre
+civisme, vous, votre conformité avec l'Evangile. Le patriotisme ne se
+prouve point par un refrain; l'opinion seule ne forme pas le disciple de
+Jésus-Christ."
+
+Et s'adressant tout particulièrement à ceux de ses concitoyens
+qu'il supposait à bon droit faire des voeux pour l'ennemi, dans
+leur fanatisme religieux, Brendel leur parlait ainsi: "Et vous, qui
+pourtant prétendez que le Dieu des chrétiens se complaît en vous
+seuls, vous n'êtes pas chrétiens si, perdant de vue l'Evangile pour
+y substituer des erreurs anti-sociales, vous haïssez votre frère,
+si vous le persécutez, si, dans vos décisions risibles, vous le
+proscrivez même au delà du tombeau, parce qu'il a accueilli l'heureuse
+régénération de la patrie et les salutaires réformes que sollicitait
+l'intérêt du christianisme. Vous n'êtes pas chrétiens, si vos voeux
+ou vos trames appellent ou préparent l'invasion de nos ennemis,
+les divisions et la guerre entre Français, et la désolation de la
+patrie...."
+
+La lettre pastorale se terminait par l'annonce d'une messe votive _pro
+tempore belli_, célébrée solennellement à la Cathédrale, le 24 juin
+prochain, avec exposition du saint-sacrement et bénédiction, et
+de prières spéciales qui commenceront dans toutes les églises du
+diocèse, après réception de la présente circulaire[247].
+
+[Note 247: Lettre pastorale de l'évêque du Bas-Rhin, etc. Strasb.,
+Levrault, 10 p. 4°.]
+
+Cette circulaire, l'une des meilleures, assurément, que Brendel ait
+signées, ne dut faire néanmoins qu'une impression médiocre sur
+l'esprit des masses. Les patriotes n'avaient pas besoin de la parole du
+prêtre pour enflammer leur courage; les autres restèrent indifférents
+et beaucoup sans doute, parmi les populations rurales, ne la connurent
+jamais. Quel qu'ait été d'ailleurs son effet, la lettre épiscopale
+est, pour de longues semaines, le dernier écho religieux qui vienne
+frapper nos oreilles. Strasbourg est tout à la double anxiété des
+rumeurs de la guerre civile au dedans, de la lutte qui va commencer
+au dehors. La majorité de sa population bourgeoise, les chefs de ses
+administrations locales apprennent avec indignation les saturnales qui
+déshonorent Paris, l'invasion des Tuileries au 20 juin, préludant
+à celle du 10 août. Leur libéralisme sincère et calme s'émeut au
+spectacle de cette licence, décorée du nom de liberté.
+
+Dans sa séance du 26 juin, le Conseil général de la commune vote
+une adresse à l'Assemblée Nationale, demandant la punition des
+perturbateurs du 20 juin, exemple trop peu suivi, hélas! de mâle
+indépendance, vis-à-vis des meneurs de la capitale[248]. Quelques
+jours plus tard, il décide de poursuivre le vicaire épiscopal Simond
+devant le tribunal correctionnel, pour insultes et calomnies contre le
+maire, et de donner de la sorte un avertissement sérieux aux jacobins
+locaux[249].
+
+[Note 248: _Strassb. Zeitung_, 28 juin 1792.]
+
+[Note 249: _Strassb. Zeitung_, 6 juillet 1792.]
+
+Le _Chant de guerre pour l'armée du Rhin_ paraît dans les _Affiches_
+du 7 juillet, sans nom d'auteur[250]; le camp de Plobsheim est
+renforcé, la discipline, fort relâchée, rétablie par quelques
+exemples sévères[251]. Le pont de bateaux sur le Rhin est enlevé
+en partie par les Autrichiens[252], dont on signale la présence à
+Friesenheim, Emmendingen, Willstaett, etc. On interdit l'accès de la
+plate-forme de la Cathédrale à tout le monde, sauf aux sentinelles
+et aux citoyens munis d'un permis de la main du maire[253]. Les esprits
+craintifs voient déjà les armées ennemies ravageant l'Alsace, et
+l'on se raconte qu'il en est d'assez ineptes pour courir à Kehl, où
+fonctionne un bureau d'assurances, auprès duquel, et moyennant douze à
+quinze louis, on peut se procurer une sauvegarde valable pour le moment
+prochain du sac de Strasbourg![254] Les esprits caustiques et frivoles
+au contraire fredonnent la _marche des troupes aristocrates_, sur un air
+des _Petits Savoyards_:
+
+ ....Sur le front de la colonne
+ Marche notre cardinal.
+ On dirait Mars en personne;
+ C'est un nouveau Loewendal.
+ Frappant, taillant, battant, criant, jurant, sacrant.
+ Vlà comme il arrive:
+ "Oui, j'aurai mon Episcopat,
+ "Car je suis sûr de mes soldats;
+ "Allons, marchons, doublons le pas,
+ "Frappons, coupons, taillons des bras.
+ "Oui, j'aurai mon Episcopat!"[255]
+
+[Note 250: _Affiches de Strasbourg_, 1792, p. 322. Ce n'est qu'en
+octobre que paraît chez Storck et Stuber le _Chant de guerre des
+Marseillais_ avec musique et la traduction allemande d'Euloge Schneider.
+(_Affiches_ 27 octobre 1792.)]
+
+[Note 251: Le cafetier Blessig qui a proféré des paroles injurieuses
+pour Louis XVI est condamné à deux ans de fers. (_Strassb. Zeitung_,
+11 juillet 1792.)]
+
+[Note 252: Il était rétabli momentanément quelques jours plus tard.
+(_Strassb. Zeitung_, 21 juillet 1792.)]
+
+[Note 253: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 12 juillet
+1792. Vol. III, p. 610.]
+
+[Note 254: _Strassb. Zeitung_, 5 juillet 1792.]
+
+[Note 255: La marche des troupes aristocrates, S. l. ni d., 2 p. 8°.]
+
+Il y a recrudescence de dénonciations contre tous les prêtres
+réfractaires et tous les _fanatiques_ qui servent d'espions sur
+les deux rives du Rhin[256]. Mais d'autre part aussi, l'enthousiasme
+patriotique s'éveille, les volontaires accourent; dans la journée du
+29 juin, 591 jeunes Strasbourgeois se font inscrire dans les bataillons
+de marche à l'Hôtel-de-Ville, et c'est à bon droit que les feuilles
+strasbourgeoises sont fières d'un aussi brillant élan[257]. Parmi eux,
+quatre séminaristes, trop jeunes pour être déjà consacrés et qui
+s'enrôlent avec l'autorisation de Brendel[258]. Toutes les communes du
+Bas-Rhin ne suivent pas d'ailleurs un si bel exemple, et les feuilles
+du jour nous racontent qu'Obernai, Kosheim, Molsheim ne montrent aucun
+enthousiasme, que les jeunes gens du district de Haguenau se sauvent
+dans les forêts, évidemment sous l'influence et sur l'ordre du
+clergé réfractaire, tandis que la plupart des cantons protestants se
+distinguent par leur ardeur[259]. La présence de la Prusse dans
+les rangs de la coalition cause également quelque stupeur à nos
+journalistes: "Que Rohan et son _armée noire_ soient furieux contre
+nous, qu'ils nous accusent d'avoir fait la Révolution, cela se comprend
+encore; mais que le roi de Prusse, le chef du protestantisme allemand,
+joigne ses armes à celles des catholiques fanatiques, c'est ce qui nous
+paraît incompréhensible"[260].
+
+[Note 256: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.--_Argos_, 27 juillet
+1792.]
+
+[Note 257: _Strassb. Zeitung_, 31 juillet 1792.]
+
+[Note 258: _Ibid_., 6 août 1792.]
+
+[Note 259: _Ibid_., 10 août 1792.--Le maire de Dorlisheim, ayant reçu
+le manifeste de Brunswick, y répondit à sa façon, en levant le double
+de volontaires dans son village. (_Strassb. Zeitung_, 20 août 1792.)]
+
+[Note 260: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.]
+
+Mais au milieu de cet élan même du sentiment patriotique à
+Strasbourg, la discorde se maintient et continue son oeuvre. Euloge
+Schneider, qui possède enfin dans l'_Argos_ un organe, qu'il peut
+remplir à sa guise de déclamations haineuses, attaque avec violence
+les modérés, qui lui reprochent--à tort assurément--d'être un
+Autrichien masqué, et se plaint qu'on ait manqué le jeter par
+les fenêtres dans la chaleur des discussions qui se succèdent à
+l'Hôtel-de-Ville. Plus au courant que les autres de ce qui se prépare
+à Paris, il peut fièrement affirmer que la Providence ne le laissera
+point succomber à la cabale de Dietrich[261]. Son collègue Kæmmerer
+endosse l'uniforme de la garde nationale et dans une brochure, _Le
+prêtre au corps de garde_, explique à ses collègues du troisième
+bataillon, qu'ils ne doivent pas s'étonner de le voir un fusil à la
+main. "Les vieux canons de l'Eglise n'ont plus d'autorité là où
+commandent la nature et la religion"[262]. Laveaux et l'abbé Simond,
+qui s'étaient rendus à Paris pour dénoncer à Roland le maire et le
+Conseil municipal, reviennent également le 9 août à Strasbourg[263],
+pour recommencer leurs attaques contre le _traître_ Dietrich. Il ne
+s'en débarrasse pour un instant qu'en obtenant du vieux commandant de
+Strasbourg, du général La Morlière, un arrêté d'expulsion contre
+ces deux remuants personnages, dont les amis dénoncent chaque jour de
+nouveaux complots, toujours imaginaires[264].
+
+[Note 261: _Argos_, 31 juillet 1792. Schneider en avait fait paraître
+le premier numéro le 3 juillet. Il n'avait d'ailleurs, de son propre
+aveu, que 200 abonnés à la fin de l'année.]
+
+[Note 262: _Der Priester auf der Wache, etwas für das Publikum_.
+Strassb., Stuber, 1792, 8 p. 8°.]
+
+[Note 263: _Strassb. Zeitung_, 13 août 1792.]
+
+[Note 264: Ainsi l'on fouillait les couvents de femmes à Strasbourg,
+pour y trouver des amas de munition de guerre qui n'existaient pas
+naturellement. (_Strassb. Zeitung_, 13 août 1792.)]
+
+Mais ce n'est pas à Strasbourg que va se dénouer la crise
+révolutionnaire et que se joue la grande partie, toujours perdue par
+les modérés contre les violents, depuis que le monde existe et que les
+Etats se fondent et s'écroulent. Dès les premiers jours d'août, des
+rumeurs plus ou moins vagues, précurseurs des événements eux-mêmes,
+annoncent que la chute du trône se prépare à Paris, et que
+les éléments avancés de l'Assemblée Nationale l'emportent
+définitivement, avec l'aide du peuple de la capitale, sur la faible
+majorité hésitante et divisée des constitutionnels. C'est alors que
+Dietrich, réunissant à l'Hôtel-de-Ville les corps constitués de
+la commune, du district et du département, leur inspire cette adresse
+courageuse, mais imprudente en son langage et qui lui coûtera la tête.
+On la connaît. Les signataires y déclarent à l'Assemblée Nationale
+qu'ils n'obéiront qu'à la Constitution, "méconnaissant toute
+autorité qui ne s'exprime pas en son nom", et que "le jour où elle
+sera violée, leurs liens seront brisés et qu'ils seront quittes de
+leurs engagements". Même avant que la lettre soit parvenue entre les
+mains des destinataires, avant qu'on sache à Strasbourg ce qui
+s'est passé dans la capitale durant la journée du 10 août, Euloge
+Schneider, s'emparant de cette phrase malencontreuse, qui ne répondait
+à rien de précis dans la pensée du rédacteur, mais qu'on pouvait
+interpréter comme l'annonce d'une révolte ouverte, prononçait à
+la "Société des amis de la Constitution", dans la journée du 11
+août, un discours menaçant contre les pétitionnaires, ses collègues:
+"Eh bien, leur demandait-il, quand demain, quand après-demain, un
+courrier nous annoncera que l'Assemblée Nationale a déposé le Roi,
+que ferez-vous?... Vous érigerez-vous en république? Renoncerez-vous
+aux liens qui vous unissent à la France? Ouvrirez-vous la porte aux
+Autrichiens?"--"Oh non, continuait-il, il est impossible que vous
+ayez conçu ce projet infernal; il est impossible que vous ayez calculé
+toutes les suites de votre proposition sinistre. Non, vous êtes
+Français, vous resterez Français. Le peuple qui vous a élus n'a
+pas confié sa liberté à des monstres, il l'a confiée à des hommes
+sujets à l'erreur, à la vérité, mais incapables de trahir la
+patrie"[265].
+
+[Note 265: Réflexions sur la pétition du Conseil général de la
+commune contre la destitution de Louis XVI. Strasb., s. nom d'impr., 16
+p. 8°.]
+
+Le fougueux vicaire épiscopal, tout en pressentant l'issue des
+événements, n'en est pas encore sûr; il daigne encore, on le voit,
+ne pas mettre en doute le patriotisme de ses adversaires[266], et
+l'attitude ferme des autorités civiles et militaires ne laisse pas
+d'en imposer aux plus bruyants parmi leurs détracteurs. Dans sa
+délibération du 13 août, le Conseil général du département
+interdit tout rassemblement qui n'aurait pas pour objet l'exercice d'un
+culte religieux. Il prescrit aux administrations communales de veiller
+à ce que, sous prétexte d'assemblées religieuses, il ne se forme pas
+de coalitions contre la Constitution; en cas de provocations pareilles,
+les édifices religieux devront être immédiatement fermés[267]. Les
+Braun, les Mathieu, les Saltzmann, les Levrault qui signaient cette
+pièce, devaient bien savoir, au fond, que ce n'étaient pas les
+prêtres réfractaires qui menaçaient le plus à ce moment la
+Constitution de 1791, et que leurs ennemis ne songeaient pas à se
+grouper en "assemblées religieuses" pour comploter leur perte.
+Mais, paralysés par la perspective du sort qui les attend, ils n'osent
+plus protéger, pour ainsi dire, la Constitution que par ce bizarre
+détour.
+
+[Note 266: Il ne leur rendait d'ailleurs que stricte justice. Répondant
+à la _Gazette de Carlsrouhe_, du 5 septembre, R. Saltzmann disait:
+"Si même il y a dans Strasbourg des citoyens mécontents de tout ce
+qui vient d'arriver, ils n'en sont pas moins dévoués à leur patrie et
+à la nation française et résolus à verser leur dernière goutte de
+sang contre les ennemis du dehors. Ils méprisent l'exemple des citoyens
+de Longwy, Verdun, etc." (_Strassb. Zeitung, 24 sept. 1792.)]
+
+[Note 267: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 13 août
+1792. Strasb., Levrault. 4 p. 4°.]
+
+Nous n'avons pas à raconter le contrecoup local des événements du
+10 août, après la suspension de Louis XVI et la convocation d'une
+Convention nationale; cela rentrerait dans l'histoire générale de
+Strasbourg, qui ne nous occupe point ici. Les traits principaux en sont
+connus d'ailleurs de tous nos lecteurs. Des commissaires de l'Assemblée
+Nationale, Lazare Carnot, Ritter, du Haut-Rhin, Coustard et Prieur,
+furent envoyés en Alsace munis de pleins pouvoirs pour déposer les
+autorités récalcitrantes. Ils arrivèrent à Strasbourg le 20 août.
+La majorité du Conseil général du département, se refusant à
+ratifier les faits accomplis, fut cassée et treize jacobins, désignés
+par les commissaires, remplacèrent les administrateur expulsés[268].
+Le corps municipal se soumit, comme on pouvait s'y attendre, et fut
+provisoirement conservé[269]. Mais ce n'était qu'un répit. Dès le
+22 août, au matin, arrivèrent à Strasbourg des dépêches du
+gouvernement exécutif provisoire. Roland envoyait à l'un des membres
+de la minorité du Conseil, au docteur Lachausse, le décret destituant
+Dietrich et les autres membres du bureau, et le chargeant lui-même de
+l'administration provisoire de la cité. Convoquant immédiatement
+le Conseil général de la commune, Dietrich lui donna lecture de ces
+documents officiels et déposa ses pouvoirs entre les mains de son
+successeur, au milieu de ses collègues en larmes et des nombreux
+citoyens accourus à la triste nouvelle. C'est en sortant de cette
+séance, que le vieux Brunck, le célèbre helléniste, tourmenté par
+un pressentiment funeste, s'approche du maire en répétant le vers
+célèbre:
+
+ Le crime fait la honte et non pas l'échafaud[270].
+
+[Note 268: Proclamation des commissaires, 21 août 1792. Strasb.,
+Levrault, fol. Parmi les nouveaux venus nous trouvons encore un vicaire
+épiscopal, Dorsch, le citoyen Engel, "ministre français du culte
+luthérien", puis les premiers hommes de la Terreur, Monet, Bentabole,
+etc.]
+
+[Note 269: Les commissaires de l'Assemblée Nationale lui demandèrent
+seulement, par lettre du 22 août, que la place du Broglie fût appelée
+promenade de l'Egalité et le Contades promenade de la Liberté, ce qui
+fut immédiatement décrété. (_Strassb. Zeitung_, 23 août 1792.)]
+
+[Note 270: _Strassb. Zeitung_, 24 août 1792.]
+
+La _régénération_, comme on disait alors, des autres corps
+constitués du département devait suivre naturellement; nous n'avons à
+nous en occuper ici que pour montrer, par un nouvel exemple, comment
+le clergé constitutionnel s'engageait de plus en plus dans le parti
+radical. Le directoire du district de Haguenau "notoirement désigné
+pour être contraire à la Révolution" et convaincu de "n'avoir
+point exécuté les lois qui défendent aux prêtres insermentés
+d'exercer aucunes fonctions publiques" ayant été cassé tout entier,
+ce fut encore un des vicaires de Brendel, l'ex-chanoine Taffin, de
+Metz, qui fut nommé président provisoire de l'administration du
+district[271].
+
+[Note 271: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 28 août
+1792. Strasb., Levrault, 7 p. 4°.]
+
+L'activité du clergé schismatique est plus visible encore dans les
+jours suivants, alors qu'il s'agit de procéder dans les assemblées
+primaires au choix des électeurs qui nommeront à leur tour les
+députés à la Convention nationale. A Strasbourg, où la lutte fut
+chaude entre les radicaux et les modérés, les premiers remportèrent
+la victoire; à côté de quelques noms comme ceux de Thomassin[272],
+du professeur Oberlin, et autres, figurent ceux de Monet, de Téterel
+et autres jacobins, et toute une série de prêtres assermentés, à
+commencer par Brendel lui-même, Taffin, les curés Valentin et Litaize,
+etc., etc.[273]. Kæmmerer, infatigable la plume à la main, publie un
+panégyrique spécial du 10 août, _La patrie sauvée ou l'Assemblée
+Nationale dans toute sa grandeur_, pour exciter le zèle des
+citoyens[274]. Schneider, dans son _Argos_, gourmande les localités
+où le choix des électeurs s'est porté sur des hommes modérés ou
+réactionnaires. Il avertit les "démagogues et laquais cléricaux",
+qu'il ne leur servira à rien d'envoyer un couple d'imbéciles ou de
+coquins à Paris, où la majorité sera toujours saine, et s'indigne
+qu'à Schlettstadt, par exemple, et à Molsheim, on ait jugé bon
+d'expédier "l'écume de la population" au congrès électoral de
+Haguenau[275].
+
+[Note 272: Encore Thomassin venait-il de faire paraître un mémoire
+justificatif. _A mes concitoyens_ (S. l. ni date, 11 p. 4°), où il
+affirmait ses sentiments "d'adorateur de la liberté".]
+
+[Note 273: _Strassb. Zeitung_, 30 août 1792.]
+
+[Note 274: _Das gerettete Vaterland oder die Nationalversammlung in
+ihrer Groesse dargestellt_. Strassb., Stuber, 1792. 16 p. 8°.]
+
+[Note 275: _Argos_, 31 août 1792.]
+
+Cependant sa confiance en la "majorité saine" de la population,
+même d'Alsace, n'est point trompée. L'effervescence des esprits est
+trop vive, les dangers extérieurs semblent trop grands à plusieurs
+pour leur permettre encore le luxe de luttes intestines; la publication
+de la correspondance secrète de Louis XVI, trouvée dans la fameuse
+armoire de fer aux Tuileries, a trop justement indigné beaucoup de
+patriotes, même modérés, pour que le scrutin ne tourne pas en faveur
+des partisans décidés de la République. Euloge Schneider nous a
+laissé le journal détaillé des opérations électorales de Haguenau
+dans plusieurs numéros de son _Argos_. L'évêque Brendel est nommé
+président de l'Assemblée contre Thomassin, le candidat des _noirs_.
+Ses deux vicaires, Simond et Schneider, sont élus scrutateurs. Le jour
+du vote, Brendel ouvre la séance en exhortant les électeurs à ne pas
+nommer des "caméléons politiques", mais "des hommes marchant
+courageusement dans les sentiers de la Révolution". Trois fois les
+amis de Dietrich, pour le couvrir de l'immunité parlementaire, mettent
+son nom dans l'urne; trois fois il reste en minorité contre Rühl,
+Laurent et Bentabole. Parmi les autres élus, nous rencontrons l'abbé
+Philibert Simond, enfin récompensé de tant d'intrigues, en attendant
+qu'il porte sa tête sur l'échafaud, puis encore le pasteur Dentzel, de
+Landau, que les vicissitudes révolutionnaires transformeront plus tard
+en général de brigade[276].
+
+[Note 276: _Strassb. Zeitung_, 7 sept. 1792.--_Argos_, 7 et 11 sept.
+1792.]
+
+Schneider lui-même, de plus en plus entraîné par le tourbillon
+révolutionnaire et dégoûté, semble-t-il, de ses fonctions
+sacerdotales, aspire à les quitter. Après les massacres de
+Septembre[277], il ne craint pas d'en présenter l'apologie, tout en
+espérant qu'ils ne seront pas nécessaires à Strasbourg, afin de se
+recommander ainsi aux puissants du jour. N'est-il pas naturel que
+le peuple perde patience, quand il voit comment les juges ordinaires
+traitent les patriotes? A-t-on puni jusqu'ici un seul des agresseurs du
+curé Henkel, de Düppigheim, ou du curé Schaumas, de Boersch? Comment
+donc Acker, l'accusateur public départemental, l'ennemi des jacobins,
+exerce-t-il ses fonctions? Il faut qu'il y ait dans chaque département
+un bon accusateur public, sans quoi les administrateurs restent
+impuissants à faire le bien. "L'accusateur public est l'âme même de
+la justice"[278]. Il pose de la sorte, à l'avance, sa canditature à
+la magistrature terroriste qui sera la dernière étape de sa curieuse
+carrière. Mais, pour le moment, Acker ne songe pas à lui céder
+la place, et c'est dans la carrière administrative civile que doit
+débuter Schneider. Il va rejoindre son ex-collègue Taffin à Haguenau,
+en qualité d'administrateur municipal de cette pauvre ville, privée
+successivement de toutes ses autorités électives. Il y resta plus de
+trois mois[279], bien qu'il revînt par intervalles à Strasbourg, pour
+y prêcher.
+
+[Note 277: Un des anciens membres du Directoire du département du
+Bas-Rhin. M. Doyen, avait été massacré à l'Abbaye, où il était
+prisonnier.]
+
+[Note 278: _Argos_, 14 sept. 1792.]
+
+[Note 279: _Ibid._, 21 sept. 1792.]
+
+Au milieu de ce bouleversement du personnel supérieur de l'Eglise
+constitutionnelle, les quelques âmes vraiment religieuses qu'elle
+renfermait, à coup sûr, dans son sein, devaient se livrer à de bien
+tristes réflexions. On s'occupait de moins en moins de leurs besoins
+spirituels, et, parmi leurs nouveaux alliés eux-mêmes, il y en
+avait qui leur faisaient brutalement comprendre qu'il serait temps
+d'abandonner toutes ces simagrées et ces cérémonies, les aumusses,
+surplis et soutanes, les ciboires, les ostensoirs et les cierges, les
+rosaires et les madones habillées à la dernière mode, les processions
+et le confessional, en un mot, tout ce qui constitue l'ensemble des
+cérémonies du culte catholique[280]. On comprend combien ce
+langage devait froisser des pratiquants sincères. Ce qu'il y a de
+caractéristique, c'est qu'on put attribuer alors une pareille manière
+de voir à un dignitaire même de l'Eglise constitutionnelle et qu'un
+autre dignitaire de cette Eglise crut nécessaire de protester contre
+une affirmation de ce genre[281].
+
+[Note 280: _Priester, Tempel und Gottesdienst der Katholiken, eine hurze
+Betrachtung von einem französischen Bürger in Strassburg_. Strassb.,
+Stuber. 1792, 8 p. 8°.]
+
+[Note 281: C'est ce que fit le bon Dereser dans les notes d'un sermon
+bien curieux: _Darf ein katholischer Christ dem Gottesdienst eines
+geschworenen Priester's beiwohnen?_, prêché le 3 septembre 1792.
+(Strassb., Heitz, 16 p. 8°.) L'excellent homme y raconte qu'il a
+conseillé à plus d'une personne, hommes, femmes, enfants, domestiques,
+venus pour le consulter au confessionnal, de suivre de préférence au
+sien, le culte non-conformiste, pour conserver la paix et l'accord
+dans les familles. "Bonnes gens, leur disais-je, la larme à l'oeil,
+continuez plutôt à accompagner vos frères, plus faibles dans la foi,
+dans leurs temples, pourvu que vous aimiez votre patrie et obéissiez à
+ses lois. Que nos églises restent vides, pourvu que les familles
+soient unies et que la loi divine de l'amour fraternel règne dans vos
+coeurs!" (p. 15).]
+
+Le nouveau Conseil général du département avait commencé par
+enlever, par arrêté du 31 août, les registres de baptême, de mariage
+et de décès, aux mains des ecclésiastiques non assermentés, pour
+les confier exclusivement à la municipalité de chaque commune. Il
+autorisait seulement les curés, desservants et pasteurs, reconnus par
+l'Etat ou non, à se transporter au greffe de la mairie pour y inscrire
+les actes en question, sous les yeux du greffier, sans pouvoir déplacer
+jamais les registres[282]. On peut supposer que cette demi-mesure fut
+prise dans un intérêt pratique, bon nombre de communes n'ayant sans
+doute personne sous la main, capable de rédiger lui-même les actes en
+question. Mais cette _laïcisation_ de l'état civil, qui les frappait,
+eux aussi, dans une certaine mesure, ne suffisait pas au zèle
+intolérant de quelques uns des représentants du clergé
+constitutionnel. Maintenant qu'ils étaient au pouvoir, ils entendaient
+faire marcher leurs collègues administratifs. "Est-il vrai, demandait
+Schneider dans son _Argos_, que les églises, déshonorées par des
+non-jureurs, ne sont pas encore fermées? Est-il possible que le
+président du département s'intéresse à ce culte, dont le principe
+est de ne pas reconnaître d'autres prêtres que ceux ennemis de
+la nation? N'a-t-on donc pas assez d'une seconde révolution? En
+désire-t-on, à tout prix, une troisième? Eh bien, malheur à ceux
+qui la provoqueront!... Nous démontrerons prochainement que tous les
+défenseurs des prêtres réfractaires sont ou bien des imbéciles, ou
+bien des coquins"[283].
+
+[Note 282: Délibération du 31 août 1792. Strasb., Levrault, 4 p.
+4°.]
+
+[Note 283: _Argos_, 25 sept. 1792.]
+
+Les sommations d'Euloge Schneider étaient dorénavant de celles qu'on
+ne pouvait plus négliger sans danger. Aussi ne s'étonnera-t-on point
+de voir le Conseil général du département prendre, à trois jours de
+là, le 28 septembre, l'arrêté suivant:
+
+"Le Conseil général,
+
+"Considérant que les prêtres insermentés n'ont profité du droit
+qu'a tout citoyen d'honorer l'Etre suprême de la manière qu'il juge
+le plus convenable, que pour saper insensiblement les fondements de la
+liberté;
+
+"Considérant encore qu'il ne s'est réuni autour des autels, dont
+les prêtres insermentés ont été les ministres, que ceux des citoyens
+dont l'aristocratie a fait suspecter les intentions; que les églises
+qui leur ont servi de refuge ont constamment retenti de maximes
+inciviques, même séditieuses; que ces motifs, développés en la
+présence des commissaires du pouvoir exécutif, à la séance du 22
+de ce mois, les ont portés à requérir la fermeture de l'église des
+ci-devant Petits-Capucins de Strasbourg;
+
+"Considérant enfin que ces mêmes motifs sont applicables à toutes
+les églises du département, arrête, comme mesure générale de
+police, que toutes les églises et chapelles desservies par des prêtres
+insermentés resteront fermées quant à présent, même celles des
+ordres non encore supprimés....
+
+"Autorise néanmoins les prêtres qui ne seraient pas éloignés du
+royaume[284] en vertu de la loi du 26 août dernier[285] à se vouer à
+l'exercice de leur culte dans les églises de ceux qui sont salariés
+par le Trésor public, en se concertant avec eux, enjoint aux
+municipalités de veiller, sous leur responsabilité, à l'exécution du
+présent arrêté"[286].
+
+[Note 284: Singulière inadvertance de rédaction pour un arrêté daté
+de "l'an premier de la République française"!]
+
+[Note 285: La loi du 26 août bannissait précisément du territoire
+français tous les prêtres non assermentés. Il ne reste donc que
+les prêtres jureurs, mais pensionnés ou momentanément sans
+position officielle, auxquels puisse s'appliquer cette autorisation du
+Directoire.]
+
+[Note 286: Extrait du registre des délibérations du Conseil général,
+du 28 sept. 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°.]
+
+Dorénavant les prêtres non assermentés sont donc hors la loi: l'un
+des derniers actes de l'Assemblée législative, suivie bientôt dans
+cette voie par la Convention nationale, leur a imposé, pour punition
+du seul refus de serment, l'exil loin de la terre natale. Mais comment
+exécuter cette mesure rigoureuse, dernier legs de la monarchie déjà
+détruite[287] à la République qui va naître? Ce n'est pas dans les
+villes, où résident des forces militaires suffisantes et une garde
+nationale dévouée, qu'il sera difficile de saisir ces malheureux,
+coupables d'obéir à leur conscience, et de les enfermer ensuite dans
+des lieux de réclusion désignés d'avance. Mais à la campagne, mais
+sur les frontières, à proximité des armées étrangères, il sera
+bien difficile de les surprendre au milieu de leurs ouailles dévouées,
+qui ne veulent pas s'en séparer, et même à Strasbourg il y en a qui
+résident encore dans leur domicile particulier, au lieu d'être reclus
+au Séminaire, et qui "continuent à se faufiler dans les rues, en
+semant partout leur venin mortel"[288].
+
+[Note 287: La loi est du 26 août; la proclamation de la République se
+fit à Strasbourg le 26 septembre. (_Strassb. Zeitung._ 28 sept. 1792.)]
+
+[Note 288: _Argos_, 23 oct. 1792.]
+
+C'est le moment où la persécution véritable commence qu'Euloge
+Schneider choisit pour revenir de Haguenau et prêcher à la Cathédrale
+sur la _vengeance du sage et du chrétien_. Vraiment, à l'entendre,
+on est profondément édifié de sa charité chrétienne. "Il faut
+pardonner à ceux qui nous maudissent, il faut aimer ceux qui nous
+persécutent; il faut imiter Jésus implorant le pardon de son Père
+céleste pour ses assassins. Effaçons la dernière étincelle de haine
+dans nos coeurs, aimons nos frères égarés de toute notre âme;
+alors seulement nous serons les enfants de Dieu"[289]. Cependant,
+en examinant de plus près cette prose onctueuse, on aperçoit bien le
+vague de ces exhortations évangéliques. On l'aperçoit encore mieux
+en parcourant un sermon analogue, prêché par le même orateur,
+presque jour par jour, un an plus tôt, et traitant de _la conduite d'un
+patriote éclairé et chrétien vis-à-vis des non-conformistes_.
+Là aussi il enjoint de ne pas haïr ceux qui ne partagent pas notre
+manière de voir. Il déclare à ses auditeurs que, de même qu'il n'y
+a point d'uniformité dans la création divine, il ne saurait y en avoir
+dans la nature humaine. Chaque homme est libre de se créer sa religion
+lui-même, et les lois n'ont rien à y voir. Mais il ajoute:
+
+"Comment pourrions-nous détester des frères qui adorent le même
+Dieu, qui confessent le même Evangile, qui reconnaissent le même
+évêque suprême, le même pontife que nous? Si seulement ils
+obéissent à la loi, s'ils satisfont à leurs obligations civiques,
+qu'ils aient leurs temples particuliers, leurs opinions personnelles,
+leurs réunions religieuses séparées. Nous leur montrerons que nous
+connaissons la Constitution et l'Evangile.... La maladie de nos frères
+est le fanatisme, et jamais le fanatisme n'a été guéri par la
+persécution. Persécuter les fanatiques, c'est verser de l'huile dans
+le feu; vouloir les écraser, c'est leur infuser une vie nouvelle.
+Parcourez l'histoire de tous les temps, c'est la leçon qu'elle vous
+enseignera, mes frères"[290].
+
+[Note 289: _Die Rache des Weisen und des Christen, eine Amtspredigt._
+Strassb., Lorenz u. Schuler, 1792, 14 p. 8°. Dans la préface,
+Schneider nous raconte qu'il a publié ce sermon uniquement pour
+répondre à une calomnie dirigée contre lui. Des ennemis à lui, trop
+lâches pour l'attaquer directement, avaient, dit-il, persuadé à des
+volontaires logés chez eux que je monterais ce dimanche en chaire pour
+démontrer que Dieu n'existait pas. Justement irrités, ces jeunes gens
+vinrent à la Cathédrale, jurant qu'ils me _descenderaient_ de chaire
+à coups de fusil. Qu'on juge maintenant mes calomniateurs! Voy. aussi
+l'_Argos_ du 2 novembre 1792.]
+
+[Note 290: _Das Betragen eines aufgekloerten und christlichcn Palrioten
+gegen die sogenannten Nichtconformisten_. Strassb., Lorenz, im dritten
+Jahre der Freiheit, 14 p. 8°.]
+
+A coup sûr, on ne peut qu'applaudir à ces paroles; mais l'orateur qui
+les prononçait le 11 octobre 1791, sous les voûtes de la Cathédrale,
+n'apparaît-il pas à nos yeux comme un comédien méprisable quand
+soudain nous nous rappelons les dénonciations postérieures du
+journaliste de l'_Argos_ et la situation légale faite à ces "frères
+fanatiques" dont il parlait avec une charité vraiment édifiante? Il
+ne songe plus aujourd'hui à leur offrir des temples particuliers et
+des réunions religieuses indépendantes; d'une année à l'autre, ses
+convictions--si jamais il en eut de bien arrêtées--ont fléchi, et
+pour se mettre au niveau des haines de son nouveau parti, il oublie la
+justice des demandes qu'il accueillait naguère et se contente de vagues
+déclamations sans aucune sanction effective. Nous préférons encore
+la haine farouche et franche des terroristes que nous allons voir à
+l'oeuvre, à cette phraséologie doucereuse qui, par de plus longs
+détours, aboutira finalement à la même guillotine. Et cependant, à
+la date où nous sommes arrivés, Euloge Schneider appelait encore Marat
+un incendiaire et le désignait avec Robespierre comme "les apôtres
+de l'assassinat"[291].
+
+[Note 291: _Argos_, 30 oct. 1792. Il faut remarquer cependant que dès
+lors, depuis son séjour à Haguenau, Schneider se faisait aider dans
+la rédaction de l'_Argos_ par un réfugié holsteinois, nommé
+Butenschoen, nature fort exaltée, mais moralement bien supérieure à
+l'ancien professeur de Bonn. On ne sait donc pas s'il faut porter au
+crédit de l'un ou de l'autre ces protestations indirectes contre les
+héros de la Terreur.]
+
+Cette phraséologie religieuse, dernier souvenir de son éducation
+monastique, finit d'ailleurs assez rapidement par peser à Schneider.
+Dans un discours prononcé quelques jours plus tard seulement, à
+Haguenau, pour célébrer la conquête de la Savoie, il s'écriait:
+"Quoi? des hommes libres s'arrêteraient encore à des disputes
+de théologie, à des sophismes de prêtre, à des subtilités
+scolastiques?... Aimons les hommes, faisons le bien et laissons les
+disputes aux prêtres. Puisse cette grande vérité pénétrer dans tous
+les coeurs!"[292].
+
+[Note 292: Discours prononcé à l'occasion de la fête civique
+célébrée à Haguenau le 4 novembre 1792. Haguenau, Koenig, 1792, 8 p.
+8°.]
+
+Entre temps, la République nouvelle s'organisait de plus en plus comme
+un gouvernement de combat. Les "fanatiques" continuaient à tenir
+leur place à côté des aristocrates et des _feuillants_ dans la série
+des monstres qu'un "vrai patriote" jurait d'exterminer à tout
+propos. C'est aussi contre eux que "les citoyennes de la commune
+de Strasbourg"--elles n'étaient que soixante-quinze ce
+jour-là!--venaient réclamer des piques au Conseil général
+du Bas-Rhin, afin de combattre ces "éternels ennemis de la
+patrie"[293]. Mais le clergé constitutionnel ne bénéficiait en
+aucune manière de ces colères croissantes; il était, tout comme
+l'autre, mis en suspicion. Nous savons qu'un arrêté du département
+avait enlevé l'état civil aux prêtres non assermentés; un nouvel
+arrêté de la municipalité de Strasbourg, en date du 24 octobre, en
+déchargeait également les prêtres assermentés, sous le prétexte
+d'éviter les difficultés surgissant sans cesse entre eux et la
+population strasbourgeoise[294]. Comme ils ne prêchaient guère et
+confessaient aussi peu, on allait bientôt pouvoir démontrer que ces
+"officiers de morale publique" étaient parfaitement inutiles. Ils
+remplissaient moins encore les fonctions de missionnaires politiques,
+que semblait leur proposer Roland, le ministre de l'intérieur, dans
+une circulaire curieuse, adressée "aux pasteurs des villes et des
+campagnes" et datée du 6 novembre 1792; non pas assurément qu'ils
+refusassent cette mission, mais puisqu'ils ne trouvaient pas, du moins
+en Alsace, les auditeurs qu'il leur aurait fallu pour la remplir avec
+fruit.
+
+[Note 293: Extrait des délibérations du Conseil général, du 22
+octobre 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°. Le citoyen Didier fut chargé
+de fournir le plus promptement possible des piques aux pétitionnaires.]
+
+[Note 294: _Strassb. Zeitung_, 1er nov. 1792.]
+
+Ils s'écartaient d'ailleurs, dans leurs sermons et leurs doctrines,
+de plus en plus du terrain où la conciliation aurait été possible.
+Après avoir sincèrement protesté au début qu'ils ne songeaient
+pas à bouleverser les prescriptions de l'Eglise, ils en
+venaient--quelques-uns du moins--à réclamer des changements,
+légitimes en eux-mêmes, mais qui logiquement devaient les faire sortir
+du catholicisme. On se rend compte du chemin parcouru par les novateurs
+quand on lit, par exemple, le sermon prononcé par Schwind à la
+Cathédrale, le jour de la fête de l'Immaculée Conception. Il
+traite _des voeux monastiques, du célibat des prêtres et autres
+mortifications volontaires_[295]. Nous n'avons rien à redire, si ce
+n'est au point de vue du goût, au tableau retracé par l'orateur, de
+la misère de ces "myriades d'eunuques légaux" qui peuplent les
+empires catholiques; nous comprenons à la rigueur sa colère en parlant
+"des décrets insensés que le tigre Hildebrand, l'ami de la comtesse
+Mathilde, si loin de la pureté angélique lui-même", imposa jadis à
+tous les prédicateurs de l'Evangile. Seulement nous avons quelque peine
+à comprendre qu'une harangue pareille ait pu être prononcée dans une
+église catholique et par le remplaçant d'un homme qui se disait
+en "communion avec le Saint-Siège apostolique". Quelques mois
+auparavant, Brendel--on s'en souvient peut-être--avait solennellement
+protesté contre des doctrines analogues dans la bouche de Schneider;
+elles avaient été émises au club pourtant et non pas, comme ici,
+dans l'enceinte sacrée. Mais les événements ont marché; mais il faut
+rester en faveur auprès des puissants du jour, et Brendel se tait.
+
+[Note 295: _Rede über Gelübde, Ehelosigkeit der Geistlichen und andre
+Selbstpeinigungen_. Strassb., Levrault, 1792, 19 p. 8°.]
+
+Cependant un moment d'arrêt semble se produire dans le développement
+du radicalisme en Alsace. La population de ces contrées, sincèrement
+patriotique dans sa majorité, mais calme et réfléchie, a retrouvé
+son équilibre, perdu dans la tourmente qui suivit le 10 août. Les
+dangers extérieurs sont momentanément écartés, l'armée prussienne
+est en retraite, les armées de la République sont entrées à Mayence
+et à Francfort, et quand le corps électoral du Bas-Rhin se réunit
+en novembre, à Wissembourg, pour désigner des suppléants à
+la Convention nationale, pour renouveler le Conseil général du
+département et les autres fonctionnaires dont le mandat est expiré,
+la majorité penche visiblement du côté des modérés. Malgré les
+efforts d'Euloge Schneider, qui s'y démène avec violence, la grande
+majorité du Conseil général leur est acquise; deux amis de
+Dietrich, alors en prison, sont désignés comme suppléants pour la
+représentation nationale, et si Monet passe comme procureur-syndic du
+Bas-Rhin, Schneider, porté pour le poste vacant d'accusateur public
+par les radicaux, ne parvient pas à l'emporter sur le candidat des
+libéraux et des conservateurs réunis [296].
+
+[Note 296: Schneider nous a donné un compte rendu fort détaillé et
+naturellement très partial aussi, mais bien vivant, de ces luttes dans
+les numéros de l'_Argos_ du 20, 27, 30 novembre 1792.]
+
+Bientôt après, le 6 décembre, le succès de ce que les jacobins
+appellent "l'hydre réactionnaire" s'accentue davantage encore,
+lors des élections municipales de Strasbourg. Les chefs du parti
+constitutionnel sont à peu près tous élus; Dietrich lui-même figure
+parmi les notables [297], sans qu'aucun des noms sortis de l'urne puisse
+donner sérieusement ombrage à un patriote sincère et éclairé.
+Pas un partisan de l'ancien régime, pas un citoyen qui n'accepte
+franchement la République, pourvu qu'elle soit raisonnable et libérale
+[298]. Le nouveau Conseil le déclare dans une adresse à la Convention
+Nationale. D'ailleurs les corps nouvellement élus s'empressent de
+fournir des preuves convaincantes de leur civisme. Le Conseil
+général du Bas-Rhin, informé dans sa séance du 12 décembre qu'en
+contravention à la loi du 26 août, "des prêtres rebelles à
+la patrie fomentent dans différents endroits, à l'abri de leurs
+travestissements, l'incivisme et le désordre; que d'autres, qui avaient
+quitté la République, s'empressent d'y revenir en foule pour
+déchirer de nouveau son sein", arrête en séance publique que
+les municipalités dans lesquelles se trouvent encore des prêtres
+insermentés seraient tenues de les faire saisir à l'instant et de les
+livrer aux organes de la loi pour leur faire subir leur peine, à
+savoir la détention pendant dix ans. Il déclare les municipalités
+personnellement responsables de leur négligence à remplir leurs
+devoirs, et invite tous les bons citoyens à dénoncer aux autorités
+les prêtres réfractaires et ceux qui leur ont donné une retraite,
+s'exposant de la sorte à être punis comme leurs complices [299].
+
+[Note 297: Pourtant Laveaux venait d'écrire dans le _Courrier de
+Strasbourg_ du 12 novembre que Dietrich avait reçu de Berlin six
+millions pour gagner les Strasbourgeois à la Prusse!]
+
+[Note 298: Liste du Conseil général de la commune, publiée le 22
+décembre 1792. Placard in-fol.]
+
+[Note 299: Délibération du Conseil général du 12 décembre 1792.
+Strasb., Levrault, 4 p. 4°.]
+
+Déjà, quelques semaines auparavant, le Directoire du département
+avait fait emprisonner le chanoine Rumpler "pour désordres notoires
+causés par cet ecclésiastique." Rumpler, toujours intrépide et
+gouailleur, en avait appelé de cette condamnation administrative à
+Roland; le ministre de l'intérieur, convaincu par son épître du
+civisme de cet ecclésiastique--et certainement avec raison--avait
+ordonné de suspendre cette incarcération. Cette simple mesure de
+justice lui avait valu de violentes attaques de Laveaux, naguère encore
+son admirateur, et qui maintenant lui déclare qu'"inviolablement
+soumis à la loi, les amis de la liberté à Strasbourg ne
+reconnaîtraient jamais de dictateur"[300].
+
+[Note 300: _Courrier de Strasbourg_, 13 nov. 1792.]
+
+La municipalité, de son côté, remplissait tous ses devoirs. Elle
+faisait afficher régulièrement sur la voie publique la liste des biens
+d'émigrés confisqués au profit de la nation; on y voit figurer, en
+novembre et décembre, ceux du prince Auguste-Godefroy de la Trémoille,
+ci-devant grand-doyen du chapitre de Strasbourg; de N. Lantz,
+suffragant du ci-devant évêché de Strasbourg; du prince Chrétien de
+Hohenlohe-Waldenbourg-Bartenstein, autre grand dignitaire de l'église
+cathédrale, etc. Mais les esprits s'enflammaient de plus en plus dans
+la capitale; la lutte entre la Gironde et la Montagne s'engageait à
+propos de la politique extérieure et du procès de Louis XVI, et
+les plus modérés eux-mêmes y perdaient la tête dans la fièvre
+universelle, quand ils séjournaient quelques mois dans cette fournaise.
+Il était donc inévitable que la municipalité nouvelle, comme
+l'ancienne, fût dénoncée à la Convention pour cause de
+_modérantisme_, et cela par les mêmes hommes qui avaient juré de
+perdre Dietrich et qui réussirent dans leur projet. Les députés
+de Strasbourg eux-mêmes contribuèrent à la calomnier devant leurs
+collègues. Lassée devant ces accusations perpétuelles, une partie du
+Conseil général du Bas-Rhin demanda l'envoi de commissaires pour
+les examiner et les réduire à néant. Le 25 décembre, au soir, les
+députés Reubell, Hausmann et Merlin arrivaient en effet à Strasbourg,
+se montrant disposés à faire bonne justice et à reconnaître le
+patriotisme de la cité [301]. Mais ils allaient être remplacés
+bientôt. La ville de Strasbourg, elle aussi, avait demandé des juges,
+et dans la séance du 23 décembre la Convention avait entendu les
+discours des deux délégués, Rollée-Baudreville et Mathias Engel
+[302]. Mais l'effet de leurs assurances fut détruit par les députés
+du Bas-Rhin, chargés par leurs amis, les jacobins de Strasbourg,
+de réclamer des commissaires plus énergiques, c'est-à-dire plus
+prévenus. Ils n'épargnèrent rien pour arriver au but. Laurent, en
+particulier, déclara que l'esprit public était si malade à Strasbourg
+que, si l'on ne se hâtait pas, dans six semaines les Autrichiens y
+seraient reçus à bras ouverts [303]. La majorité de la Convention
+n'avait pas mieux demandé que l'en croire sur parole, et trois nouveaux
+délégués, Rühl, Dentzel et Couturier, étaient désignés aussitôt
+pour faire une enquête sur place et suspendre, le cas échéant, toutes
+les autorités constituées [303].
+
+[Note 301: _Strassb. Zeitung_, 26 déc. 1792.]
+
+[Note 302: Discours prononcés à la barre de la Convention nationale,
+le 23 décembre, etc. S.l. ni d., 6 p. 8°.]
+
+[Note 303: Ce même Laurent avait signé, comme notable, la protestation
+de Dietrich contre la déchéance de Louis XVI. _Quatre mois_ plus tard,
+il écrivait: "Louis Capet est très malade, et, malgré l'intrigue de
+ses médecins, il n'en reviendra pas. Ce sera probablement le remède
+de M. Guillotin qui terminera la crise". C'est la lâcheté de
+pareils hommes, plus encore que l'audace des jacobins, qui seule a rendu
+possible la Terreur.]
+
+[Note 304: _Strassb. Zeitung_, 29 déc. 1792.]
+
+C'est dans l'attente de cette visite omineuse que devaient s'écouler,
+pour les habitants de Strasbourg, les derniers jours de l'année. Au
+moment d'en voir s'évanouir les heures finales, dans sa séance du 31
+décembre, le Conseil général du département avait tenu à montrer
+qu'il continuait vaillamment la croisade contre le _fanatisme_.
+Constatant que, dans nombre de communes, les maîtres d'école
+insermentés excitaient la jeunesse à la désobéissance aux lois,
+et après avoir été les complices des prêtres, étaient devenus
+eux-mêmes les principaux agents du fanatisme, il décrétait que tous
+les instituteurs qui refuseraient le serment seraient immédiatement
+destitués et portés sur la liste des suspects. On invitera en même
+temps la Convention nationale à étendre aux maîtres d'école la loi
+du 26 août dernier, "afin de purger la République du poison de la
+doctrine pernicieuse qu'ils y perpétuent"[305].
+
+[Note 305: Extrait des délibérations du Conseil général, du 31
+décembre 1792. Strasb., Levrault, 8 p. 4°.]
+
+Un autre vote pris le 31 décembre est non moins caractéristique dans
+un autre sens; c'est celui par lequel le corps municipal refusait de
+payer une somme de 700 livres que le Directoire du département voulait
+imputer au budget de l'OEuvre Notre-Dame, et qui avait été dépensée
+dans l'année pour la décoration intérieure du choeur de la
+Cathédrale, après qu'on y eût enlevé les armoiries des évêques et
+des chanoines [306]. Les modérés se déclaraient bien prêts à
+payer les dépenses ordinaires du culte constitutionnel [307], mais
+ils jugeaient superflu de solder les tentures et les draperies de leurs
+anciens alliés, passés maintenant au club des jacobins. Ce fut l'un
+des rares points sur lesquels ils devaient se trouver d'accord avec
+leurs successeurs, comme nous le verrons bientôt.
+
+[Note 306: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 31 déc.
+1792.]
+
+[Note 307: Les traitements des prêtres constitutionnels de Strasbourg,
+acquittés en décembre 1792, ne forment plus qu'un total de 4210 livres
+15 sols. La plupart des vicaires de Brendel étaient à d'autres postes,
+et ses curés aussi.]
+
+Pour ce qui est de l'histoire de l'édifice lui-même, dont le passé
+sert de cadre et de centre de ralliement à ces tableaux historiques, il
+n'y a qu'un fait unique à mentionner. La loi du 14 août avait ordonné
+la conversion de tous les monuments publics de bronze en canons. En
+portant cet ordre de l'Assemblée législative à la connaissance du
+public, la municipalité provisoire décrétait en même temps que tous
+les restes de la féodalité, tous les emblèmes du fanatisme, qui se
+trouvaient encore dans les temples ou sur d'autres édifices publics,
+seraient détruits sans délai [308]. C'est en exécution, sans doute,
+de cet arrêté municipal qu'on enlevait, le 25 octobre 1792, avec
+des ménagements qui firent défaut plus tard, leurs sceptres et leurs
+couronnes de pierre aux trois statues équestres de Clovis, de Dagobert
+et de Rodolphe Ier, qui ornaient la façade principale de notre
+Cathédrale[309]. Les tristes mutilations de l'année suivante font
+paraître celle-ci bien inoffensive.
+
+[Note 308: _Affiches_, 13 oct. 1792.]
+
+[Note 309: Hermann, _Notices_, I, 384.]
+
+
+
+
+ XVIII.
+
+
+L'année 1793 marque une époque de crise violente dans les destinées
+de la Cathédrale de Strasbourg, comme aussi dans l'histoire religieuse
+de l'Alsace. Dans la première moitié de l'année, les luttes des
+partis au sein de la Convention nationale, la guerre étrangère et
+la guerre civile grandissante détournent l'attention des masses
+des questions religieuses proprement dites. L'Eglise catholique
+_conformiste_ essaie encore de lutter pour l'existence contre
+l'indifférence et le mauvais vouloir croissant des autorités civiles;
+mais, délaissée de tous les côtés à la fois, elle perd bientôt
+toute raison d'être. Quand la tourmente révolutionnaire pousse enfin
+les vrais meneurs des clubs et de la plèbe radicale au pouvoir, le
+clergé assermenté ne tente même pas de résister à l'orage; il
+s'effondre et disparaît. Comme la dissidence catholique est depuis
+longtemps proscrite et que les cultes protestants sont également
+supprimés, le christianisme tout entier semble avoir sombré dans
+la tourmente. Un court moment le néant seul règne dans nos églises
+jusqu'au jour où des fanatiques d'un genre nouveau viennent inaugurer
+sur leurs autels le culte de la déesse Raison.
+
+A notre point de vue spécial, l'histoire de cette année fatidique
+peut donc se partager en deux chapitres distincts. Le premier comprendra
+l'histoire de la lente et peu glorieuse agonie du catholicisme officiel
+et devra forcément rapporter en résumé les principaux moments de
+l'histoire politique de Strasbourg, afin de permettre au lecteur de
+s'orienter au milieu des détails qui suivront dans le second chapitre.
+Celui-ci sera consacré au tableau de la religion hébertiste dans nos
+murs et aux exhibitions bizarres qu'il provoquera sous les voûtes de
+"l'ex-Cathédrale". Nous avons vu tout à l'heure que, dès les
+derniers mois de l'année 1792, la municipalité strasbourgeoise
+témoignait une grande froideur pour les intérêts et les besoins
+du clergé constitutionnel. On en trouve une preuve nouvelle dans la
+manière dont elle accueille une pétition, présentée le 23 décembre,
+par le "citoyen évêque du Bas-Rhin", les curés et les préposés
+laïques des paroisses catholiques au corps municipal. C'était une
+protestation motivée contre le décret de l'Assemblée législative du
+4 septembre précédent, qui mettait les frais du culte à la charge des
+communautés religieuses. Les pétitionnaires exposaient que le nombre
+des conformistes était bien trop faible à Strasbourg pour y subvenir
+à de pareilles dépenses, et que les fidèles se sentiraient lésés
+dans leurs droits si on les abandonnait de la sorte à leurs ressources
+insuffisantes.
+
+Mais la municipalité ne s'occupa de cette demande que dans la séance
+du 7 janvier 1793 et passa, sans longues discussions, à l'ordre du
+jour, bien que la somme réclamée par Brendel pour "un culte modeste
+et décent à la Cathédrale et dans les autres églises paroissiales"
+ne dépassât pas le chiffre de trois mille livres assignats[310].
+
+[Note 310: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 7 janvier 1793.]
+
+L'attitude de la presse radicale répondait à celle des corps
+constitués. L'_Argos_ d'Euloge Schneider est rempli de récriminations
+violentes contre les ecclésiastiques assermentés des deux cultes. Il
+leur reproche de ne point travailler à répandre la vraie religion
+et l'amour de la République, comme c'est leur devoir, et se plaint
+amèrement d'avoir été persécuté par ses supérieurs chaque fois
+qu'il a voulu ouvrir les yeux aux masses ignorantes. "C'est si
+commode, s'écrie-t-il, de n'avoir d'autre occupation que de faire le
+signe de la croix, de dire la messe, de porter des vêtements brodés
+d'or et de brailler des psaumes latins, sans être obligé de
+rien penser, de rien sentir et de rien enseigner." Les ministres
+protestants étaient confondus par lui dans un même anathème.
+Après le premier élan du seizième siècle, eux aussi sont restés
+stationnaires et retardent maintenant de trois siècles sur le progrès
+général des lumières[311].
+
+[Note 311: _Argos_, 29 janvier 1793. Une preuve de l'antipathie
+profonde de Schneider pour les protestants, qui l'avaient, croyait-il,
+abandonné, en même temps qu'un spécimen curieux de son talent dans
+le genre satirique, c'est le récit intitulé: _Das Froschkloster zu
+Abdera_, imité de Wieland, et dans lequel il ridiculise le Chapitre de
+Saint-Thomas et l'Internat de Saint-Guillaume (_Argos_, 4 mai 1793.)]
+
+C'était, pour le dire en passant, une injustice criante à l'égard
+de certains au moins des ministres protestants de Strasbourg que de
+les accuser de n'être pas au niveau des sentiments patriotiques de la
+nation, prise dans son ensemble. En ce moment même le prédicateur de
+la paroisse française de Saint Nicolas, Mathias Engel, composait et
+faisait distribuer à ses ouailles des "cantiques" qui devaient
+réjouir le coeur de tout bon républicain, et où on pouvait lire des
+vers comme ceux-ci:
+
+ Auteur de nos jours, Dieu suprême...
+ Reçois notre serment civique:
+ Certains de l'immortalité,
+ Nous vivrons pour la République,
+ Nous mourrons pour la Liberté! [312]
+
+[Note 312: Cantique sur la liberté, par le citoyen Enguel. S. lieu ni
+date, 7 p. 8°.]
+
+Ce qui, plus que tout le reste, irritait Schneider, c'est que les curés
+et desservants d'origine alsacienne avaient si peu fait pour combattre
+les superstitions du passé. Plus intelligents et plus cultivés, les
+prêtres venus d'Allemagne avaient aussi montré plus de bonne volonté
+pour répandre la bonne semence, mais pour cette raison même ils
+avaient éveillé les sourdes rancunes de l'évêché. N'avait-on pas
+osé offrir à deux savants professeurs, venus d'outre-Rhin, de modestes
+places de vicaire? Et quand ils se plaignaient de l'exiguïté de leurs
+traitements, on leur répondait par des sarcasmes. C'est ainsi que
+l'ex-procureur Levrault avait dit un jour: "Les apôtres n'étaient
+pas non plus salariés par l'Etat, et quand ils étaient persécutés,
+nul n'envoyait la troupe à leur aide"[313].
+
+[Note 313: _Argos_, 5 février 1793.]
+
+Le clergé constitutionnel ne remplissait donc pas, aux yeux des bons
+patriotes, le rôle qu'ils avaient rêvé pour lui; on lui donna dès
+lors des auxiliaires, qu'il ne vit sans doute pas fonctionner avec
+plaisir à ses côtés. A Strasbourg du moins, les officiers municipaux
+furent chargés de lire et de commenter en chaire, une fois par semaine,
+devant les fidèles assemblés, les écrits dont la Convention avait
+ordonné l'impression et l'envoi aux départements. Le citoyen Lanfrey
+fut chargé de ce service à la Cathédrale[314]. On tâchait également
+de suppléer à l'apathie des curés en encourageant le zèle des
+maîtres d'école, chargés de répandre les principes civiques parmi
+la jeune génération. C'est ainsi que le corps municipal accordait au
+sieur Nicolas, maître d'école de la Cathédrale, un supplément de
+chandelles pour tenir une classe du soir[315].
+
+[Note 314: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 janvier
+1793.]
+
+[Note 315: _Ibid._, 11 février 1793.]
+
+Pendant ce temps aussi la mise en vente des immeubles du Grand-Chapitre
+et des dignitaires de l'Eglise, des vins et des meubles de l'ancien
+prince-évêque allaient bon train, et les feuilles publiques étaient
+remplies d'annonces judiciaires à cet effet, comme aussi les coins
+des rues ornés de placards qui mettaient tous ces biens, _intra_ comme
+_extra muros_, à la disposition des capitalistes patriotes[316].
+
+[Note 316: _Affiches de Strasbourg_, 12 janvier, 26 janvier, 22 juin,
+27 juillet 1793, et les nombreux placards avec les _premières_,
+_deuxièmes_ et _troisièmes_ proclamations relatives aux biens
+d'immigrés, du 23 février, 4 mars, 23 mars, etc., etc.]
+
+L'excitation des esprits, naturellement croissante avec l'approche
+des dangers du dehors, était encore augmentée par les dénonciations
+incessantes des jacobins de Strasbourg; ils provoquaient à Paris
+des inquiétudes qui se traduisaient par des mesures aussi violentes
+qu'elles étaient inutiles. Dès février, la Convention Nationale,
+cédant aux appels de la Société du Miroir, avait envoyé de nouveaux
+commissaires dans le Bas-Rhin, munis de pouvoirs extraordinaires.
+Ceux-ci, les représentants Couturier et Dentzel, l'ex-ministre de
+Landau, s'adressaient à la municipalité, le 11 février 1793, et, pour
+obvier aux "manoeuvres ténébreuses qui s'opposent au succès de la
+révolution sur cette frontière", ils ordonnaient l'expulsion de la
+ville et l'internement loin des frontières d'une série de notables
+strasbourgeois, que nous connaissons comme d'excellents patriotes et
+parmi lesquels nous citerons seulement Michel Mathieu, l'helléniste
+Richard Brunck et "le gazetier Saltzman". Bon nombre aussi
+recevaient un avertissement sévère et se voyaient sommés "d'être
+plus circonspects à l'avenir et de baisser devant la loi un front
+respectueux"[317].
+
+[Note 317: Lettre des citoyens commissaires, députés de la Convention
+Nationale... à la Municipalité de Strasbourg. Strasb., Levrault, 1793,
+8 p. 4°.]
+
+C'était le commencement de ces proscriptions répétées qui allaient
+sévir bientôt à Strasbourg contre les éléments modérés de notre
+ville et frapper indistinctement les rares partisans de l'ancien régime
+et les adhérents sincères des libertés nouvelles.
+
+On ne saurait douter qu'Euloge Schneider n'ait été l'un des plus
+zélés à charger ses anciens protecteurs et amis; il entrait, de la
+sorte, dans l'esprit de ses fonctions nouvelles. Le 3 février, il avait
+gravi, pour la dernière fois, les marches de la chaire, illustrée
+par Geiler, à la Cathédrale, et prêché sur les _opinions de Jésus
+relativement aux feuillants et aux fanatiques de son temps_[318]; sur la
+couverture de la brochure imprimée, il ne s'intitulait plus "vicaire
+épiscopal", mais "professeur de religion républicaine". Peu
+de jours après, les commissaires de la Convention Nationale le
+désignaient pour le poste d'accusateur public auprès du tribunal
+criminel du Bas-Rhin, et le 18 février, il adressait un réquisitoire
+officiel au corps municipal pour être installé dans ses
+fonctions[319]. En effet, le lendemain les autorités constituées
+procédaient à son installation solennelle, et l'ex-professeur de Bonn,
+l'ex-vicaire de Brendel, prononçait, devant un auditoire sans doute
+partagé dans ses impressions intimes, un discours dans lequel il
+s'expliquait sur la façon dont il entendait sa terrible mission[320].
+
+[Note 318: _Die Aeusserungen Jesu über die Fanatiker und Feuillants
+seiner Zeit, eine Predigt_. Strassb., Stuber, 1791, 16 p. 8°.]
+
+[Note 319: Procès-verbaux mss. du Corps municipal, 18 février 1793.]
+
+[Note 320: _Argos_, 28 février 1793.]
+
+Un autre de ses collègues ecclésiastiques à la Cathédrale avait
+quitté, encore avant lui, la carrière sacerdotale qui n'offrait plus
+grand avenir à tant d'ambitions remuantes. Le "citoyen" Dorsch
+avait été appelé à Mayence, conquise par le général Custine, comme
+l'un des administrateurs provisoires de cette cité, et y avait porté,
+comme le montre une lettre, reproduite par l'_Argos_, toute la haine
+des prêtres assermentés radicaux pour les modérés strasbourgeois
+vaincus[321].
+
+[Note 321: _Argos_, 21 février 1793.]
+
+Sans doute les Strasbourgeois de vieille roche n'avaient pas accepté
+sans protestations les mesures dictatoriale des commissaires de
+la Convention; ils étaient amis de la liberté, mais se sentaient
+profondément froissés de voir une tourbe d'aventuriers étrangers,
+accourus de l'intérieur et du dehors, s'abattre sur leur ville et
+vouloir les dominer. La majorité des douze sections de la commune avait
+envoyé à Paris les citoyens Lauth et Philippe Liebich, pour
+réclamer le rapport de ces mesures extraordinaires, outrage gratuit au
+patriotisme de Strasbourg. Ceux-ci parlèrent avec énergie à la barre
+de la Convention Nationale, dans sa séance du 5 avril, essayant de
+démasquer leurs calomniateurs, "les maîtres d'arithmétique, les
+régents de collège, les maîtres de langue qui voudraient être les
+maîtres de la ville"[322], et malgré les efforts des porte-voix de
+la Société des Jacobins, également présents à Paris, ils avaient
+semblé l'emporter un instant; des Montagnards avérés comme Rühl
+avaient pris leur défense, et le président les avait admis aux
+honneurs de la séance. Mais la lutte entre la Gironde et la Montagne
+prenait chaque jour un caractère plus aigu, et les exaltés, d'avance
+assurés de la victoire, continuèrent, sans trop s'inquiéter de cet
+échec passager, leur lutte à outrance contre les personnes et les
+institutions qui leur étaient odieuses. Ils pressentaient, dirait-on,
+que, le lendemain de la crise, la bourgeoisie de Strasbourg, toujours
+malhabile à flatter les pouvoirs du jour ou ceux du lendemain, se
+trouverait, au moins de coeur, non du "côté du manche", mais avec
+ceux qu'aurait balayés le mouvement révolutionnaire.
+
+[Note 322: Paroles d'un député à la Convention, citées dans
+l'_Extrait d'une lettre de Paris_ du 5 avril 1793. S. lieu d'impression
+ni nom d'imprimeur, 4 p. 4°.]
+
+C'est à ce mois d'avril, précédant l'établissement de la Terreur,
+qu'appartient aussi la première saisie d'immeubles ecclésiastiques
+réquisitionnés pour les besoins de la Nation. On entasse des
+provisions de fourrages à la Toussaint; on décharge des grains au
+Temple-Neuf; on avertit l'évêque qu'il faut changer l'église de
+Saint-Jean en magasin pour l'armée et qu'il ait à pourvoir, comme
+il l'entend, à ce que le service de la paroisse ne soit pas
+interrompu[323]. Un peu plus tard, le corps municipal décide de faire
+décrocher le grand tableau, symbolisant l'union de Strasbourg et de la
+France, qui se trouve dans la salle de ses séances et de se concerter
+avec le citoyen Melin, peintre, pour y faire disparaître les fleurs
+de lys sur le manteau de la figure symbolique de la France. Il s'occupe
+également de faire remplacer les boutons de métal qui se trouvent
+encore sur l'uniforme d'un certain nombre de gardes nationaux, et sur
+lesquels se lit encore le mot prohibé de _Roi_[324]; il délègue
+un commissaire de police, assisté de deux témoins, pour enlever
+les armoiries du citoyen Arroi, ci-devant attaché au Grand-Chapitre,
+sculptées, contrairement à la loi, sur le fronton de sa demeure[325].
+
+[Note 323: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 avril 1793.]
+
+[Note 324: Corps municipal, procès-verbaux du 13 mai 1793.]
+
+[Note 325: _Ibid._, 22 avril 1793.]
+
+Entre temps, le tribunal criminel du Bas-Rhin commence à prononcer ses
+arrêts sur les réquisitoires de Schneider. Par un curieux hasard, l'un
+des premiers--l'un des premiers que nous connaissions, au moins,--daté
+du 3 mai, concerne une accusation pour insultes, adressées au clergé
+constitutionnel, intentée à Martin Maurer, vigneron à Reichsfelden,
+dans le district de Barr. Le 16 avril, travaillant dans son vignoble,
+ce pauvre homme s'est écrié, paraît-il: "Que la foudre écrase les
+_patriotes_ et les prêtres assermentés! Ils sont tous des hérétiques
+et ont trahi leur religion!" Pour ce grave méfait, Maurer est
+condamné par le tribunal à faire amende honorable, tête nue et à
+genoux, sous l'arbre de la liberté à Reichsfelden, à y rétracter
+publiquement ses blasphèmes, et à en demander pardon à la
+République, à la municipalité et aux prêtres constitutionnels. Puis
+il sera conduit à Schlestadt, exposé durant deux jours au pilori,
+orné de l'inscription suivante: "Aristocrate et fanatique", et
+finalement reconduit à Strasbourg, pour y rester en prison jusqu'au 10
+août[326].
+
+[Note 326: _Argos_, 7 mai 1793.]
+
+C'était prendre peut-être bien à coeur la considération du clergé
+conformiste, au moment où l'on se préparait à le déclarer inutile,
+mais enfin c'était une condamnation régulière et légale, prononcée
+par des jurisconsultes de profession, les Elwert, les Silbernad, etc.,
+qui passaient déjà pour modérés et réactionnaires.
+
+Voilà sans doute pourquoi ces procédures semblaient encore trop
+longues et trop compliquées à l'accusateur public du Bas-Rhin. Quinze
+jours plus tard, il réclamait dans l'_Argos_ des pro cédés plus
+sommaires contre les ennemis de la patrie, l'établissement d'un
+_tribunal révolutionnaire_ qui s'affranchirait de toutes les formes
+et arguties légales. "Qui donc entrave notre unité, s'écriait
+Schneider.--Les aristocrates et les fanatiques. Ce sont eux qu'il faut
+dompter. Et par quel moyen?--Par la guillotine, par rien d'autre que la
+guillotine"[327].
+
+[Note 327: _Argos_, 23 mai 1793.]
+
+L'écrasement de la Gironde, opéré dans les journées du 31 mai et du
+1er juin, grâce à la coopération de la Montagne et de la Commune
+de Paris, allait lui donner la joie de voir se réaliser bientôt ce
+dernier souhait. Il ne se doutait pas, le malheureux, qu'il serait
+lui-même, un peu plus tard, victime de ce mépris pour toutes les
+formes protectrices de la justice, qu'il appelait de tous ses voeux!
+
+L'exaspération de l'ancien vicaire épiscopal n'était pas d'ailleurs
+sans motifs. L'accueil favorable fait par la majorité de la Convention
+nationale aux républicains modérés, en avril, avait ravivé pour un
+temps le courage de la bourgeoisie de Strasbourg. Dans les réunions des
+douze sections de la ville une lutte des plus vives s'était engagée
+entre les jacobins et leurs adversaires, lutte dirigée par le comité
+central des douze sections, formé de modérés, auxquels s'étaient
+même ralliés quelques-uns des chefs de l'ancien parti catholique.
+Euloge Schneider s'était jeté dans la bataille avec toute
+l'impétuosité de sa nature fougueuse et mobile, et dans la séance du
+club du 7 mai, il était allé jusqu'à déclarer que le comité central
+était d'accord avec les Autrichiens et les Prussiens.
+
+Ripostant à cette insinuation ridicule et perfide par une
+contre-accusation non moins absurde, la huitième section, dont
+Schneider faisait partie, se réunissait le 12 mai pour examiner
+l'attitude du nouvel accusateur public. Après une discussion des plus
+animées, visant "les calomnies proférées par le prêtre allemand
+Schneider" et constatant que "ledit prêtre ne cherche qu'à semer
+la discorde entre les citoyens; vu qu'il est Allemand de Cologne et
+domicilié depuis deux ans seulement à Strasbourg, et qu'il
+semble payé par les ennemis extérieurs et intérieurs du pays",
+l'assemblée décidait de réclamer auprès du gouvernement la
+déportation de Schneider hors des frontières de la République. afin
+de rétablir la paix et la tranquillité dans les esprits[328].
+
+[Note 328: _Argos_, 4 juin 1793.]
+
+Cette décision, appuyée par la signature des citoyens Wehrlen, Grün,
+Stromeyer, Spielmann, Schatz, etc., trouva de nombreux approbateurs à
+Strasbourg. Le comité des sections réunies, présidé par le sieur
+Metz, "chef des fanatiques" élevé par les feuillants à cette
+dignité pour gagner le concours du parti catholique, au dire de
+Schneider[329], élaborait même, à la date du 23 mai, une protestation
+des plus énergiques contre l'influence montante du jacobinisme dans
+la capitale et l'envoyait à Rühl pour la déposer sur le bureau de
+la Convention nationale. Mais ce document parvint à Paris au moment
+précis où les amis d'Euloge Schneider l'emportaient sur toute la
+ligne, et ne servit qu'à incriminer d'une façon plus spécieuse la
+population si loyale et si patriotique de la cité frontière.
+
+[Note 329: _Argos_, 18 juillet 1793.]
+
+Aussi faut-il voir avec quelle jubilation l'_Argos_ accueille la
+nouvelle des événements qui viennent de s'accomplir dans la capitale
+et l'ordre d'arrêter les chefs des sections _modérées_ de Strasbourg,
+les Thomassin, les Schoell, les Ulrich, les Noisette et autres. Il
+applaudit aux avertissements donnés aux Beyckert, aux Metz, aux Edel,
+aux Fries, aux Mosseder, etc., signalés comme _suspects_. Seulement il
+trouve qu'on est peut-être trop sévère pour ceux des non-conformistes
+qui se détournent de l'Eglise constitutionnelle par pure ignorance, et
+qu'il faut "les éduquer et non les tourmenter". C'est aux riches
+protestants qu'il faut s'en prendre avant tout; il n'y en a pas un seul
+sur la liste des suspects[330], et cependant "c'est là le noeud de
+la situation"[331]. Schneider se livre ensuite à une caractéristique
+perfide de tous ces adversaires qui l'avaient si longtemps tenu en
+échec et qui sont enfin à terre: Metz, Ostertag, Lacombe, les meneurs
+des _fanatiques_; Fries, le pédagogue de Saint-Guillaume, qui a
+fomenté, selon la faible mesure de ses forces, la haine de la liberté
+chez ses élèves. Mais c'est surtout contre "Salzmann, ce _bon_
+Salzmann", que s'épanche le courroux du moine défroqué. "A mon
+avis, s'écrie-t-il, il a plus nui à la République que toute une
+armée ennemie. Sans sa feuille infernale, l'esprit public dans les
+deux départements du Rhin ne serait peut-être jamais tombé aussi
+bas[332]."
+
+[Note 330: C'était là un mensonge gratuit de la part de Schneider; il
+savait fort bien que Beyckert, Schoell, Fries, Edel, Weiler, Mosseder,
+etc., étaient protestants.]
+
+[Note 331: "_Man vergesse nicht die Pfründner des reichen
+Thomasstiftes; hier, hier ist der Knoten!_" (_Argos_, 11 juin 1793.)]
+
+[Note 332: _Argos_, 18 juin 1793.]
+
+Ces dénonciations haineuses, qui appelaient comme sanction la
+guillotine, maintenant qu'on entrait sous le régime de la Terreur,
+n'empêchaient pas Euloge Schneider de parler par moments d'un ton plus
+conforme aux vrais principes. "Nous respectons, était-il dit dans une
+adresse de la _Société des Amis de la liberté_, signée par lui comme
+vice-président, nous respectons la liberté des opinions, mais nous
+condamnons les menées des hypocrites et des traîtres. Nous distinguons
+entre un frère égaré et ceux qui l'ont perdu. Nous voulons instruire
+l'un et démasquer l'autre. Notre religion commune est l'amour des
+hommes, notre temple la patrie, nos offrandes l'obéissance à la loi.
+Nous ne reconnaissons pas de patriotisme qui ne soit fondé sur la
+vertu, pas de politique qui ne s'appuie sur la morale"[333]. Mais ces
+déclarations de tolérance abstraite ne tiraient pas à conséquence;
+en admettant même qu'elles fussent sincères, la force des choses
+poussait les exaltés en avant et, comme le disait un jour M. Renan,
+"la révolution ne permet à personne de sortir du branle qu'elle
+mène. La terreur est derrière les comparses; tour à tour exaltant les
+uns et exaltés par les autres, ils vont jusqu'à l'abîme. Nul ne peut
+reculer, car derrière chacun est une épée cachée, qui, au moment où
+il voudrait s'arrêter, le force à marcher en avant."
+
+[Note 333: _Die Gesellschaft der Freunde der Freiheit und Gleichheit an
+die Bürger der zwoelf Sektionen Strassburg's_, 14. Juin 1793. S. nom de
+lieu ni d'imprim., 7 p. in-18.]
+
+La révolution du 31 mai n'eut pas d'effet immédiat apparent sur la
+situation ecclésiastique, du moins en Alsace. Les cultes continuèrent
+à être célébrés comme à l'ordinaire dans les mois qui suivirent.
+Que leur liberté d'allures fût encore pleinement respectée à la
+veille même de ces événements, nous le voyons par l'autorisation
+accordée au curé de la Robertsau, l'abbé Chrétien Gillot, de
+célébrer le dimanche de l'octave de la Fête-Dieu, par une procession
+solennelle en dehors de son église.[334] La circulaire du citoyen
+Garat, ministre de l'intérieur, datée du 1er juin 1793 et adressée
+aux administrateurs des départements, doit être mise sans doute encore
+à l'actif de l'ancienne majorité girondine et n'est point attribuable
+aux nouveaux détenteurs du pouvoir, bien que sa publication coïncide
+avec les débuts du nouveau régime.
+
+[Note 334: Procès-verbaux du Corps municipal, 27 mai 1793.]
+
+Cette circulaire réitérait l'interdiction du port des vêtements
+ecclésiastiques en dehors des fonctions sacerdotales, interdiction
+prononcée depuis de longs mois déjà. Mais le ton en était âpre et
+tristement significatif. "Les ecclésiastiques amis de l'ordre et de
+la révolution, y disait le ministre, sentiront combien il importe à la
+manifestation de leurs principes qu'ils ne conservent pas plus longtemps
+un vêtement que persistent encore à porter des prêtres ennemis de la
+République, qui cherchent par de vains efforts à faire de ce vêtement
+l'étendard et l'aliment de la révolte (_sic_)... S'il est quelque
+reste de raison dans les hommes avides du sang de leurs concitoyens et
+de l'anéantissement de leur patrie, l'intérêt personnel doit
+leur dire que cet habit distinctif appelle sur eux à tout moment
+l'indignation et la colère des bons citoyens, et qu'aux jours d'une
+effervescence qu'ils auraient sans doute eux-mêmes excitée dans
+d'autres intentions, ce moyen de reconnaissance pourrait en faire de
+malheureuses victimes"[335]. Le Directoire du département faisait
+afficher partout la lettre ministérielle, par arrêté du 5 juin; c'est
+douze jours plus tard seulement que la municipalité faisait à son tour
+défense aux curés et aux ministres de se montrer dans les rues avec
+les insignes distinctifs de leurs fonctions[336].
+
+[Note 335: Délibération du Directoire du département du Bas-Rhin, du
+5 juin 1793. S. lieu ni nom d'imprim., 4 p. fol.]
+
+[Note 336: Corps municipal, procès-verbaux du 17 juin 1793.]
+
+Disons tout de suite que l'évêque Brendel reçut cette notification
+le 20 juin et qu'il s'empressa de protester contre l'ordre reçu, en
+alléguant que le décret de la Convention n'était applicable qu'aux
+ci-devant congrégations religieuses, mais non aux prêtres assermentés
+et fidèles à la nation. Du reste, en sa qualité d'évêque chargé
+de l'administration de tout un diocèse, il se regardait comme étant
+toujours et partout dans l'exercice de ses fonctions; il demandait donc
+au corps municipal de revenir sur son vote. Mais celui-ci, ayant pris
+connaissance de sa lettre, décida, dans sa séance du 11 juillet,
+sans longs débats, qu'il n'y avait pas lieu à délibérer[337]. Les
+représentants de la cité faisaient bientôt après un accueil tout
+aussi peu favorable aux réclamations des anciens fonctionnaires du
+culte catholique, qui demandaient à la municipalité leurs indemnités
+arriérées. On avait, il est vrai, chargé le compositeur Pleyel,
+alors directeur de l'orchestre de la Cathédrale, de dresser un état
+nominatif de tous les employés des différentes paroisses, et la
+municipalité avait ensuite transmis cette pièce au Directoire du
+district. Mais, soit que celle-ci se fût perdue en chemin, soit que,
+dans la confusion croissante de tous les services publics, il n'y
+eût plus d'ordre ni de responsabilité nulle part, aucune réponse
+ne venait, et finalement on renvoyait le règlement de la question au
+département, qui ne s'en occupa pas sans doute avec plus de zèle que
+la commune ou le district[338].
+
+[Note 337: Corps municipal, procès-verbaux du 11 juillet 1793.]
+
+[Note 338: Corps municipal, procès-verbaux du 29 juillet 1793.]
+
+Cette attitude peu sympathique du corps municipal vis-à-vis des
+questions religieuses ne l'empêchait pas toutefois de conserver avec le
+clergé des deux cultes des rapports occasionnels et même courtois, si
+son républicanisme ombrageux n'y trouvait point à redire. C'est ainsi
+que nous le voyons adresser des félicitations officielles au pasteur
+Jean-Georges Eissen, du Temple-Neuf, ancien aumônier de Royal-Suédois,
+au sujet de son opuscule: _Galerie de la République française ou
+Collection de quelques faits et dits mémorables des Français libres,
+à l'usage de la jeunesse_. Il décide même d'en acheter un certain
+nombre d'exemplaires et de les distribuer aux écoles françaises de
+Strasbourg[339].
+
+[Note 339: Corps municipal, procès-verbaux du 27 juin 1793.]
+
+Pendant ce temps la Convention nationale mutilée avait rapidement
+achevé la discussion de la Constitution nouvelle, cette Constitution de
+1793 qui ne fut jamais mise en vigueur, parce que les utopistes
+radicaux eux-mêmes, qui l'avaient réclamée, puis votée, la jugeaient
+inapplicable dans la situation désastreuse du pays. Elle devait être
+envoyée solennellement aux départements pour être sanctionnée par le
+vote populaire, et l'un des représentants du Bas-Rhin fut chargé de
+la porter à Strasbourg. Ce fut le 8 juillet 1793 que Dentzel, muni des
+pouvoirs extraordinaires, arrivait dans notre ville et descendait à la
+Maison-Rouge, au son des cloches de toutes les églises et au bruit
+du canon, "porteur du nouveau Livre de vie"[340]. Immédiatement
+conduit à l'Hôtel-de-Ville par une députation des corps
+administratifs, il y donna lecture, à la foule assemblée, de l'acte
+constitutionnel, "fruit incorruptible de la Montagne".
+
+[Note 340: _Argos_, 11 juillet 1793.]
+
+La lecture achevée, l'assemblée tout entière se lève au bruit
+des salves d'artillerie et des sonneries des grandes cloches de la
+Cathédrale, et, "les mains tendues vers le ciel, jure l'unité et
+l'indivisibilité de la République, l'adhésion la plus entière à
+la Constitution républicaine et la mort des conspirateurs et des
+tyrans". Puis le maire Monet prononce un discours emphatique sur
+la situation présente, à la fin duquel il convie les citoyens "à
+délibérer en philanthropes sur des lois douces et philosophiques,
+posant avec sagesse les fondements d'une gloire impérissable et d'un
+bonheur éternel". Ces paroles sont accueillies aux cris de: Vive la
+République! vive l'égalité! et "portent dans tous les coeurs, au
+dire du procès-verbal officiel, l'amour de l'union, annonçant une
+réconciliation parfaite et l'aurore d'un bonheur qui ne doit plus avoir
+de terme". Le procureur de la commune, Hermann, homme très modéré
+de caractère et d'opinions, mais que la municipalité épurée avait
+maintenu jusqu'à ce jour en fonctions, puisqu'il lui fallait au
+moins _un_ fonctionnaire au courant des services administratifs et des
+compétences législatives[341], vient s'associer, lui aussi, à ces
+manifestations d'un enthousiasme naïf ou forcé, et déclarer que la
+liberté remportera sous peu la victoire sur les esclaves du fanatisme,
+et que l'hydre de la guerre civile sera étouffée dans son propre sang.
+Enfin l'on introduit dans l'enceinte une députation des écoliers du
+Gymnase, et le jeune Ehrenfried Stoeber, le futur poète et polémiste
+libéral du temps de la Restauration, harangue Dentzel et l'assure que
+la jeunesse de la cité partage les transports des autres citoyens et
+que la postérité la plus éloignée bénirait ce jour comme le
+plus beau de ceux qu'a vus la commune de Strasbourg[342]. Affirmation
+sincère sans doute dans la bouche de l'adolescent exalté, mais
+trop souvent répétée depuis quatre années dans tant d'occasions
+solennelles, au milieu de scènes trop contradictoires, pour ne
+pas provoquer maintenant chez les esprits plus rassis, soit des
+appréhensions nouvelles, soit au moins un triste sourire!
+
+[Note 341: Rien ne donne une idée plus singulière et plus affligeante
+à la fois de la façon dont on _administrait_ alors les affaires de
+la ville, au milieu des agitations quotidiennes de la politique, que
+certains faits relatés aux procès-verbaux du Corps municipal, p.
+ex. sur la gestion de la citoyenne Demart, directrice de la Maison des
+Enfants-Trouvés, de connivence avec le garçon-chirurgien Schmidt, son
+amant (18 mars 1793).]
+
+[Note 342: Procès-verbal de la séance publique du Conseil général de
+la Commune de Strasbourg, du lundi 8 juillet 1793. Strasbourg, Dannbach,
+14 p. 8°.]
+
+Le soir, à la séance du club des Jacobins, les citoyennes des tribunes
+entonnèrent la _Marseillaise_, puis Euloge Schneider prononça le
+panégyrique de la Constitution nouvelle, qui, "du coup, termine tous
+nos différends et qui, de même que la loi de Jéhovah, est née sur
+la sainte Montagne, au milieu du grondement de la colère populaire, du
+tonnerre des armes et des éclairs". La sanction de la Constitution
+par le vote populaire n'était et ne pouvait être, dans les
+conjonctures présentes, qu'une vaine formalité. Le 9 juillet le corps
+municipal annonçait aux citoyens de Strasbourg que la grande cloche de
+la Cathédrale[343] les appellerait, le 14 juillet, à ratifier l'acte
+"qui doit anéantir l'anarchie, éteindre les torches de la guerre
+civile et fixer à jamais les destinées de la France"[344]. Ceux
+d'entre les habitants qui répondirent à l'appel vinrent en effet
+déposer dans l'urne des votes approbatifs, et, dès le soir du 14
+juillet, une nouvelle sonnerie des cloches et les salves d'artillerie
+tirées sur les remparts annonçaient l'adhésion presque unanime des
+sections de la commune. "Partout, dit la _Gazette de Strasbourg_ (que
+Saltzmann ne rédige plus), partout on ne voit que réjouissances et
+gaîté, et tout le monde s'épanouit à la douce perspective
+d'un avenir heureux"[345]. Quelques-uns cependant devaient être
+mécontents au fond, puisqu'on vit paraître immédiatement après une
+brochure, prudemment anonyme et ne décelant pas son lieu d'impression,
+intitulée: _Euloge Schneider, prêtre, puis accusateur public et
+bientôt... rien_, dans laquelle l'ex-vicaire épiscopal était livré
+à la risée publique. Schneider, qui attribuait, nous ne savons
+pourquoi, ce factum aux commis de l'administration départementale, y
+répondit avec une verve à la fois rageuse et sentimentale dans un des
+prochains numéros de l'_Argos_[346].
+
+[Note 343: Ce fut à ce moment aussi, le 12 juillet, qu'on installa le
+télégraphe optique des frères Chappe sur la coupole du choeur de la
+Cathédrale. X. Kraus, _Kunst und Alterthum in Elsass-Lothringen_, I, p.
+423.]
+
+[Note 344: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 juillet 1793.]
+
+[Note 345: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1793.]
+
+[Note 346: _Argos_, 27 juillet 1793.]
+
+Pendant ce temps, la crise s'accentuait à Paris, comme en province.
+Les armées de la République rétrogradaient sur le Rhin, et le
+gouvernement, craignant de plus en plus "les complots liberticides"
+des ennemis de l'intérieur et du dehors, redoublait de violences, sur
+les frontières surtout. C'est par son ordre, sans doute, que, le 29
+juillet, le Conseil général du département allait jusqu'à interdire
+et supprimer provisoirement toutes les correspondances avec l'étranger,
+comme étant "le plus grand aliment des traîtres"[347]. Bientôt
+après, les papiers du général Custine, déposés chez le citoyen
+Zimmer, notaire, étaient mis sous scellés[348] et les propriétés
+de Dietrich confisquées comme biens d'émigré[349]. Puis c'était
+Edelmann, le facteur d'orgues et le compositeur, l'un des plus
+estimables pourtant parmi les jacobins de la municipalité, qui
+proposait de dresser à Strasbourg une liste complète des citoyens
+suspects[350].
+
+[Note 347: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 29
+juillet 1793. placard in-folio.--Déjà le 11 juin, le Directoire
+du département avait défendu les correspondances en "langue
+hébraïque".]
+
+[Note 348: Corps municipal, procès-verbaux du 5 août 1793.]
+
+[Note 349: Corps municipal, procès-verbaux du 3 août 1793.]
+
+[Note 350: Corps municipal, procès-verbaux du 12 août 1793.]
+
+En même temps, la chasse aux symboles de l'ancien régime, délaissée
+pendant quelque temps, reprenait de plus belle. On dénonçait au corps
+municipal les lys en fer forgé de la grille de l'église Saint-Louis,
+la "figure de pierre du ci-devant ordre des Récollets" sur le
+portail de leur église, les armoiries subsistant encore sur la façade
+de la "maison Darmstadt, vers la promenade de l'Egalité"[351]. Les
+administrateurs de Saint-Thomas se hâtaient de signaler eux-mêmes, à
+qui de droit, la présence des armes de Courlande et de fleurs de lys
+sur le monument du maréchal de Saxe, et priaient le Conseil de prendre
+lui-même les mesures qu'il jugera bonnes, dans sa sagesse, pour
+concilier le décret qui demande la destruction des symboles de
+la royauté avec cet autre qui prescrit le respect des monuments
+historiques. Le corps municipal se montra raisonnable dans sa réponse;
+il enjoint aux chanoines de Saint-Thomas de ne rien faire qui
+puisse dégrader un monument national, mais d'attendre un décret
+interprétatif qu'il a demandé lui-même à la Convention, dès
+l'année dernière[352].
+
+[Note 351: Corps municipal, procès-verbaux du 22 juillet 1793.]
+
+[Note 352: Corps municipal, procès-verbaux du 14 août 1793.]
+
+Pour exalter encore les esprits, la Société des Jacobins décidait de
+fêter, le 10 août, l'unité et l'indivisibilité de la République;
+mais elle n'osa point encore, comme cela devait arriver bientôt,
+célébrer la fête dans une enceinte sacrée. Le cortège solennel,
+précédé d'un grand char, sur lequel trônait la Liberté, entourée
+de six jeunes filles costumées en Grâces, se dirigea depuis le Miroir
+jusqu'à la Finckmatt. Les Jacobins, le bonnet rouge sur la tête,
+suivaient le char, assez nombreux; mais, au témoignage d'Euloge
+Schneider lui-même, l'élément féminin faisait un peu défaut. Les
+"aristocrates strasbourgeoises" avaient préféré voir passer le
+cortège sous leurs fenêtres que de s'y mêler. Et quand, après avoir
+dansé la Carmagnole à la Finckmatt, on s'assit "sur la terre du bon
+Dieu" pour prendre part à un modeste banquet, l'entrain ne fut
+pas grand, car "seuls, les vrais sans-culottes étaient réellement
+joyeux"[353].
+
+[Note 353: _Argos_, 17 août 1793.]
+
+Ces fêtes bruyantes à ce moment critique, cette joie qui s'harmonisait
+si facilement avec la guillotine, exaspéraient la majorité de
+la population de Strasbourg. Dans la soirée du 19 au 20 août,
+l'instrument du supplice fut assailli par la foule au moment où il
+passait sous les fenêtres de Schneider, et renversé par elle, pendant
+qu'elle poussait des clameurs violentes contre l'accusateur public, le
+traitant de va-nu-pieds, venu du dehors [354], et demandant sa
+tête. Les autorités militaires et municipales ne se pressèrent pas
+précisément de rétablir l'ordre, et l'ex-vicaire épiscopal, qui ne
+brillait point par son courage, dût ressentir cette nuit-là les affres
+de la mort. Dans le numéro suivant de son journal, il s'écriait: "La
+Providence m'a protégé jusqu'ici; mais s'il faut que les feuillants
+trempent leurs lèvres altérées dans mon sang, je ne forme qu'un
+voeu, c'est qu'on épargne ma soeur, et que ma mort soit utile à
+la patrie!"[355]. Quelques mois plus tard, la prophétie s'était
+accomplie, mais ce n'étaient pas les feuillants qui s'étaient chargés
+de la réaliser.
+
+[Note 354: "_So ein Hergelaufener_"; les mots sont rapportés par
+Schneider lui-même, _Argos_, 24 août 1793.]
+
+[Note 355: _Argos_, 24 août 1793.]
+
+Le lendemain soir, une certaine fermentation se manifestait dans
+les rues, sillonnées de jeunes gens dont plusieurs étaient armés;
+quelques citoyennes, faisant partie du Club du Miroir, étaient
+arrêtées au sortir de la séance, pour avoir mal parlé de la garde
+nationale, et châtiées avec des verges de bouleau "sur une partie
+de leur personne que la municipalité ne protège pas encore par ses
+arrêtés"[356]. C'était une gaminerie peu décente, mais rien de
+plus. Le nouveau commandant de la place de Strasbourg, le général
+Dièche, y répondit néanmoins par une mesure dictatoriale, expulsant
+en masse tous les anciens membres des Conseils de la ville libre, des
+corps ecclésiastiques, des fonctionnaires de l'Etat, en un mot, tout
+ce qui touchait à l'ancien régime[357]. Schneider, de son côté,
+promptement revenu de sa terreur, se répandit en menaces: "Mon coeur
+est sans fiel, je le déclare en présence de l'Etre suprême! mais je
+poursuivrai le feuillantisme, le fédéralisme, le royalisme, l'usure,
+la fourberie, jusqu'à la mort. Paix aux bons citoyens, mort aux
+fédéralistes et aux traîtres!"[358].
+
+[Note 356: _Strassb. Zeitung_, 23 août 1793.]
+
+[Note 357: Proclamation: Les circonstances, etc., du 26 août 1793. Un
+placard in-folio dans les deux langues.]
+
+[Note 358: _Argos_, 29 août 1793.]
+
+Au milieu de tous ces bruits de guerre et de discorde civile, les
+questions religieuses semblaient reculer bien à l'arrière-plan. Les
+membres du clergé réfractaires, cachés ou en fuite, espéraient
+que leur rentrée s'opérerait prochainement sous la protection des
+baïonnettes autrichiennes ou prussiennes. Ils n'essayaient plus de
+grouper leurs adhérents, du moins à Strasbourg, où leur ancien lieu
+de culte, l'église des Petits-Capucins, était occupée par quatre
+cents prisonniers de guerre[359]. Quant au clergé constitutionnel, il
+était en pleine dissolution. De l'évêque Brendel on n'entend plus
+parler, et ses curés et vicaires s'occupent de tout autre chose que de
+prêcher. Les uns sont commissaires du gouvernement révolutionnaire,
+comme Anstett, chargé de surveiller les "fanatiques" du
+Kochersberg, et que nous entendons déclarer que la compassion n'est pas
+une vertu républicaine. D'autres, comme Taffin, déclarent hautement
+que lorsqu'il n'y aura plus de prêtres, il n'y aura plus de
+scélérats. Euloge Schneider lui-même nous raconte une anecdote
+singulièrement édifiante au sujet de la manière dont cet ex-chanoine
+de Metz entend la cure d'âme. Les paysans de Niederschæffolsheim sont
+venus lui demander un nouveau vicaire. Il leur répond: "A quoi bon?
+Ils seront pourtant prochainement abolis tous ensemble." Les braves
+gens insistent néanmoins et vont jusqu'à l'évêque, qui leur adresse
+un desservant. Mais Schramm, un autre défroqué, va les relancer jusque
+chez eux, les traite d'imbéciles, et leur déclare que ce "jupon
+noir" ne pourra leur servir à rien. Effrayés par ces menaces, les
+bons paysans décident, en gens prudents, de ne plus mettre le pied
+à l'église, et c'est ainsi que s'éteint l'une des paroisses
+constitutionnelles du Bas-Rhin[360].
+
+[Note 359: Corps municipal, procès-verbaux du 29 août 1793.]
+
+[Note 360: _Argos_, 14 et 17 septembre 1793.]
+
+Ceux même d'entre les prêtres assermentés qui restent à leur poste,
+ou bien s'occupent de chants guerriers et d'hymnes politiques, plus que
+de leur prône[361], ou bien ils déshonorent les derniers moments de
+leur existence en se déchirant entre eux. C'est encore Schneider
+qui nous montre ce malheureux clergé, si décimé déjà par les
+défections antérieures, se réjouir des blessures que des frères
+reçoivent dans la lutte, et les jureurs d'origine alsacienne saluer
+avec une joie indécente le décret de la Convention Nationale
+éloignant du territoire ou condamnant à la prison les étrangers nés
+dans l'un des territoires actuellement en guerre avec la République,
+parce qu'ils espéraient être débarrassés de la sorte de leurs
+confrères immigrés d'Allemagne.
+
+[Note 361: _Lied am Abend vor einer Schlacht, mit Musik_, de Sévérin
+Averdonk, curé d'Uffholz, dédié à ses frères sans-culottes.
+(_Argos_, 15 août 1793.)]
+
+"Comme vous vous lamentiez déjà, s'écrie le rédacteur de l'_Argos_
+avec une amère ironie; vos larmes coulaient à la pensée de vous
+séparer de ces amis des lumières, qui vous tenaient tant à coeur, à
+cause de tous vos jours fériés, de vos messes grassement payées, de
+vos servantes-maîtresses! Calmez-vous.... les représentants du peuple
+ont décidé que ce décret ne les regardait en aucune façon. Il faut
+en effet avoir des oreilles fort longues pour croire pareilles choses,
+et un vrai coeur de prêtre pour les désirer!"[362].
+
+[Note 362: _Argos_, 15 août 1793.]
+
+La Convention Nationale avait contribué puissamment elle-même à
+renverser l'édifice de l'Eglise constitutionnelle par son décret du 19
+juillet, déclarant qu'aucune loi ne pouvait priver de leur traitement
+les ministres du culte catholique qui voudraient contracter mariage. Les
+évêques qui apporteraient un obstacle au mariage de leurs subordonnés
+seront déportés hors du territoire de la République[363]. Pour hâter
+encore l'émancipation sacerdotale, un nouveau décret, du 7 septembre
+1793, promettait un traitement d'office à tous les prêtres inquiétés
+par leurs communes pour raison de mariage[364]. La tentation devenait
+trop grande pour maint ecclésiastique, de jouir ouvertement des
+plaisirs de ce monde, tout en conservant un salaire officiel. Quant aux
+communautés constitutionnelles, elles ne voulaient point, à de rares
+exceptions, d'un sacerdoce aussi profane; elles refusèrent de le
+reconnaître plus longtemps, et c'est peut-être ce que désiraient au
+fond les promoteurs de cette étrange mesure.
+
+[Note 363: Ce décret du 19 juillet fut promulgué par le Directoire du
+département du Bas-Rhin, le 21 août 1793.]
+
+[Note 364: La promulgation de ce second décret eut lieu à Strasbourg,
+le 17 septembre 1793.]
+
+On n'en était pas encore, en effet, à ce moment précis, à vouloir
+rompre déjà nettement avec tout culte public. On peut s'en rendre
+compte en étudiant les articles de Schneider dans l'_Argos_. Ballotté
+entre les dernières réminiscences de son état primitif et le désir
+de rester dans le courant révolutionnaire, il louvoyait, incertain de
+son attitude future. Dans un travail intitulé de: _De l'état religieux
+du Bas-Rhin_, il affirmait que dans tout Etat vraiment libre l'exercice
+de tout culte devait être absolument libre aussi. Seulement il
+déclarait qu'un culte, employant d'autres moyens de propagande que la
+persuasion par la raison, commettait un crime contre la loi. Dans ces
+questions religieuses tout dépend de la bonne volonté des masses; les
+prêtres n'ont absolument rien à leur ordonner. "Nous ne voulons
+pas dire cependant par là qu'il ne doive plus y avoir ni religion ni
+prêtres. La religion chrétienne reste sans contredit un auxiliaire
+puissant pour le perfectionnement de la race humaine. Tout bon chrétien
+sera un véritable patriote. Quiconque essaie de détruire la religion
+est, à mon avis, un homme dangereux et nuisible. Mais il faut
+absolument qu'elle soit enseignée dans toute sa pureté"[365]. Et
+il partait de là pour démontrer que ni le catholicisme actuel ni le
+protestantisme (bien que ce dernier fût d'essence républicaine) ne
+répondaient à cette religion idéale. Plus tard encore, en octobre,
+il se proposait de composer un livre de prières républicain, pour bien
+établir que son Dieu était un sans-culottes et non un ci-devant[366].
+
+[Note 365: _Argos_, 5 septembre 1793. Ce qu'il entendait par la pureté
+de sa morale, il le montrait quelques jours plus tard par ses articles
+sur Marat: "Un temps viendra où sa tombe, à Paris, sera regardée
+avec une reconnaissance respectueuse; suis ses traces, jeune homme, et
+l'immortalité t'attend!" (_Argos_, 19 septembre 1793.)]
+
+[Note 366: _Argos_, 12 octobre 1793.]
+
+Un seul prêtre de l'Eglise constitutionnelle semble avoir fait alors à
+Strasbourg oeuvre d'honnête homme et de croyant: c'est le bon Dereser,
+que nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de nommer, et dont la
+sympathique physionomie repose un peu de tant de types d'aventuriers
+et de renégats. Dans une brochure non datée, mais publiée sans
+doute vers la fin de septembre, il tente un dernier effort pour
+ramener l'entente entre les catholiques de Strasbourg, entre tous ceux
+"auxquels la conservation de leur religion tient à coeur[367].
+
+[Note 367: _Einladung zur Wiedervereinigung an die katholischen Bürger
+Strassburg's, denen die Erhaltung ihrer Religion am Herzen liegt._
+Strassburg, Heitz und Levrault. 1793, 16 p. 8°.]
+
+Cet écrit, qui constitue en même temps une espèce d'autobiographie,
+renferme une série de considérations développées avec beaucoup de
+force, pour engager _tous_ les catholiques de la ville à se grouper en
+face des dangers qui les menacent _tous ensemble_. Cette réconciliation
+est _nécessaire_ si nous voulons continuer d'exister; elle est
+_possible_ si nous voulons être chacun de bonne foi. On travaille
+activement, dans la nouvelle République, à la chute du christianisme;
+Dereser le prouve par des citations nombreuses de journaux et d'orateurs
+populaires de la capitale. Il faut protester contre cette _spoliation
+de l'Eglise_, à laquelle on a pris ses _biens patrimoniaux_ contre un
+_salaire perpétuel_, et dont on voudrait confisquer maintenant jusqu'à
+ce modeste salaire. En présence de cette situation, il faut nous unir
+pour supporter fraternellement les dépenses de notre culte, sans
+quoi on fermera nos églises, nous serons obligés de nous cacher dans
+quelque obscure chapelle, et bientôt dans les maisons; l'Eglise de
+nos pères aura vécu. Pour gagner les catholiques réfractaires à
+sa cause, il affirme qu'il reconnaît le pape Pie VI comme le père de
+l'Eglise universelle, qu'il n'a cessé de prier pour lui, qu'il baptise,
+enterre et bénit les mariages au nom de la foi catholique, apostolique
+et romaine. "Venez m'entendre; assistez à mes instructions
+religieuses, que je fais régulièrement à la Cathédrale, tous les
+dimanches, de deux à trois heures; vous verrez que je suis aussi
+bon catholique que vous. Fixez-moi le jour et l'heure où je devrai
+solennellement affirmer devant vous la suprématie spirituelle du
+Saint-Père, dans les limites de sa puissance légitime, et je le ferai
+par serment, avec une grande joie. Mais réunissez-vous pendant qu'il
+en est temps encore, avant que l'ennemi commun triomphe. Je parle
+uniquement par amour pour vous. Que peut m'apporter, à moi, cette
+réunion si désirée? Rien qu'un surcroît de travail, alors que je
+succombe déjà presque à la tâche; rien que des calomnies des ultras
+contre mon patriotisme, des dénonciations auprès des commissaires
+de la Convention Nationale. Ecoutez donc ma voix, ne laissez pas vos
+enfants sans instruction chrétienne, sans leçons de morale. Venez me
+causer en amis, exaucez ma confiance en Dieu et votre bon coeur et notre
+réconciliation feront rougir les ennemis de notre sainte religion!"
+
+C'était sans doute une utopie de croire possible alors une réunion
+pareille, même à la veille d'une chute commune, mais c'était au moins
+une pensée généreuse de vouloir la tenter et de s'occuper encore avec
+une conviction profonde de ces graves questions, alors que tant
+d'autres désertaient le sanctuaire et se préparaient à le couvrir
+de blasphêmes. Aussi le nom de Dereser mérite-t-il de rester dans la
+mémoire de tous ceux parmi nous, qui ne croient pas impossible, malgré
+tant d'échecs, l'alliance de la religion et de la liberté.
+
+Mais le moment n'était pas propice à de pareilles effusions, et les
+esprits n'étaient plus disposés à les comprendre. Le 23 août 1793,
+la Convention Nationale décrétait la levée en masse, et chargeait
+ses commissaires d'aller veiller à l'exécution de la loi. Les
+représentants Milhaud et Lacoste, en tournée à Strasbourg, y
+promulguèrent le décret le 8 septembre et le 9, une délibération
+du Directoire du département annonçait au public que les cloches de
+toutes les églises allaient sonner durant quarante-huit heures, pour
+avertir les citoyens que la patrie était en danger. Tous les habitants
+mâles, âgés de plus de 18 ans et de moins de 45, devaient se rendre
+immédiatement à Haguenau, emportant pour huit jours de vivres. Le
+premier bataillon de la garde nationale devait partir dans les douze
+heures pour le Fort-Vauban, sur les bords du Rhin[368]. La _Gazette de
+Strasbourg_ s'écriait: "Hier, à cinq heures, le tocsin national
+a commencé de sonner; tous les citoyens étaient sous les armes.
+Puisse-t-il sonner le glas funèbre de tous nos ennemis, ouverts ou
+cachés!"[369]. Le lendemain, les canons de la ville et ceux de la
+citadelle commençaient le bombardement de Kehl, et peu de jours après,
+le décret du 17 septembre sur les suspects remplissait d'un nombre
+croissant de prisonniers le vaste Séminaire épiscopal, construit en
+1769, à l'aide des contributions de l'Alsace catholique tout entière,
+par le cardinal-évêque de Rohan, deuxième de ce nom[370].
+
+[Note 368: Corps municipal, procès-verbaux du 11 septembre 1793.]
+
+[Note 369: _Strassb. Zeitung_, 19 septembre 1793.]
+
+[Note 370: Gloeckler, _Geschichte des Bisthums Strassburg_, II, p. 21.]
+
+Enfin, cédant à leurs propres craintes, à la pression du dehors, aux
+clameurs des Jacobins avides de places ou voyant partout des traîtres,
+les représentants séjournant à Strasbourg, Milhaud et Guyardin,
+procédaient, le 6 octobre 1793, à une épuration générale de
+toutes les autorités constituées. Directoire et Conseil général
+du département, Directoire et Conseil général du district, corps
+municipal et notables de la Commune de Strasbourg sont également
+expurgés. Dix-huit citoyens sont exclus et déclarés suspects, les uns
+comme feuillants et agioteurs, les autres comme ci-devant ou protecteurs
+d'aristocrates, d'autres encore comme ayant appartenu à la faction
+de Dietrich, ou comme fanatiques ayant recelé des prêtres
+réfractaires[371]. Des autorités municipales, sorties en majeure
+partie des "couches sociales nouvelles", ramoneurs, bateliers,
+marchands de vin, cafetiers, tonneliers et baigneurs, furent installés
+à l'Hôtel-de-Ville[372], un Comité de surveillance et de sûreté
+générale de huit membres, choisis parmi les plus purs des Jacobins,
+fut nommé et installé le 8 octobre, sous la présidence de Monet.
+Ceux-là même qui, comme Schneider, avaient naguère encore trouvé
+que "la conduite des représentants du peuple vis-à-vis des
+administrateurs du département frisait, sinon le despotisme, au moins
+la folie"[373], applaudirent à ce coup de force nouveau, car il leur
+donnait enfin le pouvoir, ce pouvoir entier, absolu, qu'ils rêvaient
+d'exercer depuis si longtemps déjà, pour écraser les ennemis de la
+République et leurs propres adversaires.
+
+[Note 371: Liste des personnes destituées par arrêté du 6 octobre
+1793. Un placard grand in-folio, dans les deux langues, sans lieu
+d'impression.]
+
+[Note 372: Conseil général de la Commune de Strasbourg, publié par
+ordre de la municipalité, 8 octobre 1793.]
+
+[Note 373: _Argos_, 1er octobre 1793.]
+
+Non pas qu'il n'y ait eu, même alors, parmi les hommes portés
+subitement au pinacle, des caractères honnêtes et des patriotes
+dévoués. Mais, instruments inconscients ou dociles entre les mains des
+meneurs, ils vont laisser s'accomplir les saturnales de la Révolution,
+quand ils ne s'y associeront pas eux-mêmes. Remplis d'une haine
+profonde pour l'Eglise catholique, bien que la moitié, pour le moins,
+soient catholiques de nom, les dépositaires nouveaux de l'autorité
+municipale vont inaugurer leur carrière en chassant les derniers
+catholiques de leurs temples, en attendant que la Convention nationale
+leur dénie jusqu'au droit même à l'existence.
+
+
+
+
+ XIX.
+
+
+C'est dans les premiers jours d'octobre seulement que commence à
+Strasbourg la véritable Terreur, jusque-là passablement bénigne,
+malgré l'exemple encourageant donné par la capitale. Nous n'avons pas
+à la raconter ici dans sou ensemble; il nous suffira de voir comment
+ses représentants autorisés parmi nous inaugurent dans nos murs le
+culte de la Raison, tout en exerçant leur zèle aveugle d'iconoclastes
+contre les plus beaux monuments du passé.
+
+La Convention nationale n'a pas tout d'abord donné dans les
+déplorables excès auxquels l'entraînera plus tard le fanatisme
+politique; même après la chute de la Gironde, le décret du 6 juin
+1793 venait punir de deux ans de fers la dégradation des monuments
+nationaux quelconques, parmi lesquels on comptait aussi les
+églises[374]. A Strasbourg l'administration de l'OEuvre Notre-Dame
+continuait à fonctionner comme par le passé, et bien que le receveur
+de cette oeuvre, M. Daudet de Jossan, fût connu comme fort peu
+sympathique au régime républicain, nous ne voyons pas, dans les
+délibérations du Corps municipal, qu'on ait songé, soit à
+négliger les soins dus à l'entretien de la Cathédrale[375], soit
+à l'inquiéter dans sa propre gestion. Encore au mois d'août
+l'administration discute longuement et paternellement une pétition des
+six gardiens de la tour, réclamant une augmentation de traitement, vu
+la cherté des vivres et la perte de tout casuel, causée par l'absence
+complète d'étrangers[376]. On expose à cette occasion, au sein du
+conseil, que "à la vérité le service des gardiens est augmenté
+par la sonnerie de la cloche du Conseil général et des assemblées
+primaires, et par la vigilance à laquelle ils sont astreints pour
+obvier aux dégâts de la jeunesse irréfléchie qui afflue depuis
+quelques années sur la tour; que leur casuel est réduit à rien, parce
+qu'on y monte gratuitement; mais qu'ils suppléent à cela par un débit
+de vin, de bière et autres rafraîchissements; que d'ailleurs ils
+peuvent aussi bien travailler sur la tour que chez eux, parce qu'on
+choisit toujours des bonnetiers pour cette place." On finit cependant
+par leur rendre les émoluments de 1781, mi-argent, mi-denrées, ce qui,
+vu la situation du marché, constituait une amélioration positive de
+leur situation[377].
+
+[Note 374: Ce décret fut promulgué par l'administration du Bas-Rhin le
+15 juillet 1793.]
+
+[Note 375: Nous le voyons par le règlement des comptes du citoyen
+Streissguth, chaudronnier, et du citoyen Mathieu Edel, fondeur,
+approuvé par la municipalité, bien qu'ils montassent à plus de 7000
+livres, somme considérable pour des finances embarrassées comme celles
+de Strasbourg. (Corps municipal, procès-verbaux mscr., 18 juillet
+1793.)]
+
+[Note 376: Nous apprenons par cette pétition que le traitement des
+gardiens avait consisté, jusqu'en 1781, en 144 livres en numéraire,
+huit sacs de grains, quatre cordes de bois et six cents fagots. A cette
+date le service, qui était de vingt-quatre heures, fut diminué de
+moitié, et le traitement porté à 400 livres, en retranchant toute
+autre _compétence_. Depuis 1781, le traitement n'avait été augmenté
+que de 24 livres.]
+
+[Note 377: Corps municipal, procès-verbaux, 5 août 1793.]
+
+Les premières atteintes portées à la propriété de l'OEuvre
+Notre-Dame et le premier dépouillement de la Cathédrale se justifient
+aisément par les nécessités pressantes de la défense nationale, et
+ne sauraient provoquer d'objections sérieuses. Le 11 septembre 1793, le
+Corps municipal était saisi d'une réquisition des citoyens Barbier et
+Tirel, délégués par le Comité du Salut public pour l'exécution des
+décrets du 23 juillet et du 3 août, relatifs à la fonte des cloches,
+ordonnée par toute la république. Les deux commissaires demandaient
+les ouvriers nécessaires pour faire démonter et transporter à
+l'Arsenal les vingt-sept cloches disponibles dans les différentes
+églises de la ville, chaque édifice religieux ne devant conserver
+qu'une cloche unique. Après que l'administrateur chargé des travaux
+publics a fait des réserves au sujet des cinq cloches de la flèche de
+la Cathédrale, nécessaires aux divers services municipaux, le Conseil
+arrête que les vingt-sept cloches seront démontées sans retard et
+livrées contre reçu au citoyen Lépine, directeur de l'artillerie
+à l'Arsenal. Les préposés de chaque paroisse seront invités
+à désigner eux-mêmes la cloche qu'ils désirent garder pour les
+sonneries religieuses. Les cloches de la Cathédrale seront démontées
+par les ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, sauf recours au Trésor
+national, et le corps municipal se réserve formellement le droit de
+demander, à qui de droit, le payement des cloches de la Cathédrale et
+de celles des paroisses protestantes qui ne sont pas propriété de la
+nation[378].
+
+[Note 378: Corps municipal, procès-verbaux, 11 septembre 1793.]
+
+Mais quelques jours plus tard, les prescriptions vexatoires commencent,
+sans qu'on soit encore en droit cependant d'accuser les administrateurs
+de la cité d'un vandalisme volontaire. Le 19 septembre 1793, le
+Directoire du Bas-Rhin promulguait le décret de la Convention
+nationale, du 2 de ce mois, ordonnant aux corps administratifs de
+détruire partout les portraits et effigies des rois. De ce moment la
+Cathédrale était directement menacée, puisque sa façade portait les
+statues équestres de plusieurs monarques; il ne semble pas pourtant
+que la municipalité d'alors ait songé à s'en prévaloir pour faire
+du zèle. Puis on vint déranger les morts dans leurs tombeaux. Les
+quantités de plomb ou d'étain que pouvaient fournir les cercueils
+déposés dans les caveaux de nos églises étaient certainement
+minimes, car ce luxe était peu usité à Strasbourg, et d'ailleurs,
+depuis 1529, les inhumations dans l'enceinte de la ville n'étaient
+plus autorisées que fort rarement et pour de très hauts personnages.
+Néanmoins le Directoire du département adressait, le 28 septembre,
+à la municipalité un ordre relatif aux cercueils de cette catégorie,
+l'invitant "à mettre sur-le-champ ces monuments de l'orgueil à la
+disposition du général Lépine, afin d'être convertis en canons et
+balles." Le Corps municipal, allant aux informations, apprend que
+tous les cercueils de Saint-Thomas sont déjà livrés, sauf celui
+du maréchal de Saxe, et délègue l'un de ses membres pour faire les
+perquisitions nécessaires dans les autres églises[379].
+
+[Note 379: Corps municipal, procès-verbaux, 30 septembre 1793.]
+
+C'est seulement dans la séance du 10 octobre, alors que la
+municipalité a été déjà _régénérée_, que ce délégué, le
+citoyen Edelmann, présente à ses collègues le procès-verbal sur
+l'enlèvement desdits cercueils et les reçus du citoyen Jacquinot,
+garde d'artillerie. Dans l'un de ces cercueils (il n'est pas dit
+dans quelle église on l'a trouvé) des bracelets en or ont été
+découverts. Le Corps municipal décide qu'ils seront estimés par un
+orfèvre et que le produit de la vente sera versé en monnaie de cuivre
+dans le tronc des pauvres[380].
+
+[Note 380: _Ibid._, 10 octobre 1793.]
+
+Toutes ces mesures devaient laisser, et laissaient en effet le gros
+du public assez indifférent. Il n'en fut pas de même pour un nouvel
+arrêté du Directoire du Bas-Rhin, portant la date du 14 octobre,
+et rendant exécutoire pour le département le décret du 5 octobre
+précédent sur l'ère républicaine. Cette injonction ne se rapportait
+plus à quelques privilégiés, morts ou vivants, de l'ancien régime;
+elle atteignait tout le monde, l'humble artisan, le négociant, comme
+l'homme d'affaires et l'agriculteur indifférent à la politique. Si les
+âmes pieuses étaient indignées de cette rupture officielle de l'Etat
+avec le christianisme, les esprits pratiques étaient agacés par les
+néologismes bizarres qui venaient compliquer inutilement leurs affaires
+au dedans et surtout au dehors. Aussi bien l'on peut affirmer que
+l'introduction d'un nouveau calendrier ne fut possible en France
+que parce qu'elle était alors en guerre, partant sans relations
+de commerce, avec l'Europe presque tout entière. Même ainsi, la
+résistance latente du public et jusqu'à celle des autorités locales
+demeuré sensible. C'est ainsi qu'à Strasbourg l'ère chrétienne reste
+en usage sur les documents officiels eux-mêmes, jusqu'au 1er novembre,
+concurremment avec l'ère nouvelle, et, près d'un mois plus tard,
+le Corps municipal est obligé de réitérer aux imprimeurs l'ordre
+pressant de supprimer les indications de l'ancien calendrier en tête
+des journaux, sur les annonces des ventes, affiches de spectacles,
+etc.[381].
+
+[Note 381: Corps municipal, procès-verbaux, 11 novembre 1793.]
+
+L'introduction de la chronologie républicaine coïncide pour
+notre ville avec les semaines les plus agitées de la période
+révolutionnaire. On sait que, le 13 octobre 1793, Wurmser, Brunswick et
+Condé, forçant les lignes de Wissembourg, pénétrèrent en Alsace, et
+s'avancèrent, les jours suivants, jusqu'aux bords de la Moder. Le 16,
+les émigrés entrent triomphalement dans Haguenau, où l'élément
+contre-révolutionnaire domine, où des villages catholiques tout
+entiers viennent à leur rencontre, drapeau blanc en tête, et de
+nombreux jeunes gens s'engagent dans les régiments de Condé. De toutes
+parts on y voit accourir moines et curés, désireux de rentrer dans
+leurs couvents et leurs presbytères sous la protection des bayonnettes
+ennemies. Le 17, les corps français, rejetés encore plus en arrière,
+se retranchent à Schiltigheim et Hoenheim, presque sous le canon de
+Strasbourg; Wurmser établit son quartier-général à Brumath, et ses
+avants-postes, dirigés par le prince de Waldeck, occupent la Wanzenau
+et poussent jusqu'à la _Cour d'Angleterre_. En même temps la garde
+nationale de Strasbourg est requise d'urgence pour occuper les batteries
+du Rhin et pour répondre à la cannonade furieuse qui part des
+retranchements autrichiens près de Kehl (12-15 octobre[382]). On se
+figure aisément quelle devait être la surexcitation des esprits dans
+nos murs; et nous n'avons qu'à nous reporter à nos propres souvenirs,
+à ce lendemain de la défaite de Froeschwiller, au spectacle
+inoubliable qui se déroula devant nos yeux dans la matinée du 7 août
+1870, pour nous faire une idée exacte du désarroi de Strasbourg en ces
+journées terribles.
+
+[Note 382: Ajoutons à tout cela que l'élite de la jeunesse
+strasbourgeoise était cernée dans le Fort-Vauban (Fort-Louis), et
+qu'elle allait être obligée de capituler quelques semaines plus
+tard. Voy. pour tous ces détails le récit détaillé de Strobel et
+Engelhardt, ou celui de M. Seinguerlet.]
+
+A cette crise dangereuse devait correspondre et correspond en effet
+une recrudescence de mesures révolutionnaires. Huit représentants en
+mission, réunis momentanément à Strasbourg, y créent, le 15 octobre,
+le fameux tribunal révolutionnaire, que présidera l'ex-chanoine
+Tanin, et près duquel Euloge Schneider fonctionnera comme commissaire
+civil[383]. Quelques jours plus tard, nous voyons introduire les
+cartes de civisme, obligatoires pour tous les citoyens; on décrète
+l'arrestation de tous les suspects et les visites domiciliaires
+nocturnes. Puis, le 1er novembre, Saint-Just et Lebas frappent un impôt
+forcé de neuf millions de livres sur les riches; ils réquisitionnent
+deux mille lits, dix mille paires de souliers, dix mille manteaux, qui
+vont pourrir, en majeure partie, dans les magasins de l'Etat, quand
+ils ne sont pas scandaleusement dilapidés par des fonctionnaires
+infidèles. Dans leur frénésie dictatoriale, les proconsuls de la
+Convention, multipliant les mesures de rigueur, vont jusqu'à menacer
+les citoyens qui leur adresseraient des suppliques de plus de dix
+lignes, de les traiter "comme suspects de vouloir interrompre le
+cours de la Révolution"[384]. La terreur des uns, la bonne volonté
+patriotique des autres mettaient ainsi des ressources précieuses au
+service de la république en danger; mais la plupart de ces exorbitants
+arrêtés et de ces proclamations emphatiques étaient parfaitement
+inutiles pour atteindre ce résultat, en même temps qu'injurieux au
+dernier point pour le civisme des habitants de Strasbourg; ils ne les
+ont jamais pardonné à leurs auteurs et ils avaient raison. Quand
+on étudie de plus près et de sang-froid toutes ces agitations
+théâtrales, on s'affermit toujours davantage dans la conviction que ce
+n'est pas à elles que la France dut alors son salut; l'on éprouve
+le besoin de protester, au nom de la vérité historique, contre
+la légende toujours encore répétée, qui, de ces épileptiques
+révolutionnaires, a fait des héros antiques ou de grands hommes
+d'Etat.
+
+[Note 383: _Livre Bleu_, I: Copie exacte du soi-disant protocole, etc.]
+
+[Note 384: _Livre Bleu_, I, nº XXXV.]
+
+Parmi les mesures, décrétées alors par les commissaires de la
+Convention, ou prises sous leur impulsion directe, nous n'avons à
+mentionner que celles qui se rapportent aux questions ecclésiastiques.
+Dans la matinée du 15 octobre, le nouveau maire, le Savoyard Monet,
+faisait fermer le Temple-Neuf, pour le transformer en magasin
+de fourrages[385]; puis, quelques jours après, l'église de
+Saint-Guillaume et celle de Saint-Pierre-le-Jeune étaient saisies à
+leur tour, sous des prétextes analogues. Une interdiction formelle
+du culte n'avait pas encore eu lieu, mais elle ne devait pas se faire
+attendre. Ne se sentant pas absolument sûr de pouvoir manier à son
+gré la majorité des Jacobins de Strasbourg, puisqu'il ne comprenait
+ni ne pouvait parler leur langue, Monet avait conçu le projet, fort
+goûté des représentants en séjour, d'amener à Strasbourg un corps
+de _missionnaires_ de la Révolution, qui chaufferaient l'esprit public
+et lui serviraient, personnellement, de gardes-du-corps dévoués. Il
+recruta, sans grandes difficultés, dans les clubs patriotiques de la
+Moselle, de la Meurthe, des Vosges, du Doubs, de la Haute-Saône et
+autres départements limitrophes, une soixantaine d'individus, attirés
+par l'appât d'une haute-paye, d'un bon logis et d'un couvert assuré,
+comme aussi par l'honneur d'un rôle politique à remplir. Téterel
+(le ci-devant M. de Lettre), de Lyon; Moreau dit Marat, Richard,
+l'ex-prêtre Delattre, de Metz, et l'ex-prêtre Dubois, de Beaune,
+étaient les plus marquants d'entre les personnages de la _Propagande_.
+"Affublés d'un costume particulier, disait d'eux quelques mois plus
+tard un homme qui les connaissait bien, l'un des plus ardents jacobins
+de Strasbourg, le "sans-culotte" Massé, en grande robe, longs
+sabres attachés par-dessus, en moustaches et en bonnets rouges, ils
+se promenaient dans les rues, passaient les troupes en revue, les
+haranguaient et se proclamaient partout les patriotes par excellence,
+la crème des révolutionnaires et les sauveurs du département du
+Bas-Rhin"[386]. On les logea au ci-devant Collège national,
+le général Dièche leur fournit une garde de douze hommes, des
+ordonnances à cheval pour leurs dépêches, et la municipalité se fit
+un devoir de satisfaire aux réquisitions multiples adressées par ces
+apôtres gourmands à l'Hôtel-de-Ville[387].
+
+[Note 385: Friesé (V, p. 268) raconte cette fermeture comme témoin
+oculaire.]
+
+[Note 386: _Livre Bleu_, I, p. 187, nº CII: Histoire de la Propagande
+et des miracles qu'elle a faits.]
+
+[Note 387: Le texte même d'un certain nombre de ces réquisitions est
+reproduit au _Livre Bleu_, T. I, n° XLII.]
+
+Cette troupe de zélotes devait poursuivre à Strasbourg une double
+mission. D'abord ils voulaient nationaliser ou, comme on disait alors,
+_franciliser_ l'Alsace, encore beaucoup trop allemande au gré de
+certains conventionnels[388]. Mais, en second lieu, ils venaient
+travailler à "déraciner le fanatisme", à faire disparaître les
+derniers restes de l'exercice public d'un culte antérieur, pour les
+remplacer tous par celui de la Nature et de la Raison. Ils firent, dès
+leur arrivée, les motions les plus singulières et les plus violentes
+au Club des Jacobins. Les uns d'entre les _propagandistes_ voulaient
+opérer l'union rapide des races et des religions en forçant juifs
+et chrétiennes à s'épouser; les autres demandaient que tout
+ecclésiastique qui ne se _déprêtriserait_ pas dans les vingt-quatre
+heures fût mis au cachot; d'autres encore se répandaient en
+violentes invectives contre le fondateur du christianisme. Les Jacobins
+strasbourgeois d'origine protestante, politiques exaltés, mais n'ayant
+pas absolument désavoué tout sentiment religieux, étaient choqués
+de ces déclamations à la fois grossières et frivoles. Le brave
+cordonnier Jung, quoique nouvellement appelé au Conseil municipal par
+les commissaires de la Convention eux-mêmes, ne put s'empêcher
+de prendre contre eux, en plein club, la défense de l'honnête
+sans-culotte Jésus-Christ[389].
+
+[Note 388: Dissertation sur la francilisation de la ci-devant Alsace,
+par Rousseville. (Strasbourg) Levrault, 1er ventôse an II, 16 p. 8°.
+C'est une des plus curieuses et des plus caractéristiques productions
+de ce temps.]
+
+[Note 389: Butenschoen, le collaborateur de Schneider, l'applaudissait
+dans l'_Argos_ du 22 brumaire (12 nov. 1793) et déclarait que "le
+Christ était aussi honnête et loyal que le citoyen Jung."]
+
+Sans doute qu'au fond du coeur, Euloge Schneider lui-même était
+exaspéré d'avoir à renier des croyances si hautement affirmées par
+lui, naguère encore, pour rester au niveau de son ancienne popularité.
+Mais il lui était difficile de ne pas s'exécuter, car ces démagogues
+nouveaux-venus le dépassaient déjà, malgré les éloges qu'il
+prodiguait aux immolations les plus inutiles[390]. Aussi ce serait trop
+dire que d'affirmer que l'ex-vicaire épiscopal essaya de lutter contre
+le courant anti-religieux qui dominait alors à Strasbourg; il était
+trop pusillanime et trop ambitieux pour remonter un courant quelconque.
+Pendant quelques semaines, il se borne pourtant à traiter les questions
+politiques, tâtant, pour ainsi dire, le pouls à l'opinion publique et
+ne voulant pas se compromettre ou se déshonorer par une abjuration
+sans retour. Il masque, il est vrai, ses hésitations par des sorties
+violentes. "On ne peut pas dompter les tigres, écrivait-il dans
+l'_Argos_. Et nos tigres qui sont-ils? Ah, ce sont les prêtres, les
+ci-devant, les égoïstes! Mais votre heure dernière est arrivée,
+prêtres fanatiques! Le Dieu, que depuis si longtemps vous provoquiez,
+a remis sa foudre vengeresse entre les mains du peuple, et celui-ci vous
+traitera avec justice, mais sans pitié"[391]. Il hésite toujours;
+racontant, par exemple, dans son journal comment le conventionnel
+Fouché, l'ex-oratorien trop connu, en mission dans la Nièvre, vient
+d'y défendre tout culte public, et de faire détruire images
+saintes, crucifix et confessionnaux, il se demande bien: "Strasbourg
+imitera-til cet exemple?" mais il ne s'explique nullement à ce
+sujet[392].
+
+[Note 390: Le 22 octobre 1793, il s'écriait en parlant de
+Marie-Antoinette, dans l'_Argos_, avec une joie sinistre: "Elle doit
+être arrivée actuellement aux Enfers!"]
+
+[Note 391: _Argos_, 10 du 2e mois (31 octobre) 1793.]
+
+[Note 392: _Argos_, 26 octobre 1793.]
+
+Plus curieuse encore par ses réticences est, à cet égard, la
+correspondance qu'il imagine entre la Cathédrale de Strasbourg et
+celle de Fribourg. "Pourquoi fais-tu tant de vacarme? demande la
+tour brisgovienne, en entendant résonner le tocsin strasbourgeois qui
+déclare la patrie en danger. Le Roi Très Chrétien est-il venu
+chez vous? Ou bien est-ce notre Saint-Père le Pape? Vos juifs et
+vos protestants se sont-ils convertis? Toutes les jeunes filles de
+Strasbourg sont-elles devenues religieuses ou bien encore les femmes ne
+prennent-elles plus leur café l'après-midi?" Voici ce que répond à
+ces questions saugrenues la vieille basilique alsacienne:
+
+ "Citoyenne Cathédrale[393],
+
+ "J'ai carillonné parce que je suis républicaine et tu ne
+ m'as pas comprise parce que tu es esclave. Voici ma réponse à
+ tes sottes questions: Le roi très-chrétien n'a plus de tête,
+ le saint-père plus de mains; non seulement les juifs et les
+ protestants, mais la nation tout entière s'est convertie aux
+ _Droits de l'Homme_. Nos filles, grâce à Dieu, n'ont aucun
+ penchant pour la vie monastique... Mais j'ai carillonné aussi
+ pour l'enterrement de tous les despotes; j'ai annoncé notre
+ Révolution à l'Allemagne et quand je prendrai de nouveau
+ la parole, toute la terre tremblera. Par les cendres du grand
+ Erwin, qui nous créa toutes deux, je te somme d'éveiller les
+ peuples de la Germanie, de les appeler à revendiquer leurs
+ droits éternels. L'heure est venue; pourquoi tardent-ils
+ encore?"
+
+[Note 393: Dans l'original allemand, la lettre est adressée au _Bürger
+Münsterthurm_. (_Argos_, 12 du 2e mois [2 novembre] 1793.)]
+
+Il n'y a pas, dans tout cet article, qui s'y prêtait pourtant, une
+allusion à la situation religieuse. Encore le 9 novembre, dans un
+autre travail, intitulé: "Est-il possible aux prêtres de devenir
+raisonnables?" Schneider, tout en usant d'un langage brutal dans
+son dialogue, probablement fictif, avec l'abbé Kaemmerer, son ancien
+collègue, essaie plutôt d'engager les exaltés à conserver les
+prêtres vraiment éclairés et vraiment patriotes[394]. Son travail est
+presque une apologie, quand on le compare au langage qui se tenait à
+ce même moment au Club des Jacobins, tel que le rapporte leur
+procès-verbal: "Un membre monte à la tribune et annonce que la
+dernière heure des prêtres constitutionnels est venue. La Société,
+impatiente depuis longtemps de voir le sol de la liberté purgé de
+cette vermine, s'associe aux vues de l'orateur et approuve les moyens
+proposés par lui"[395]. Ces moyens proposés pour la destruction
+de la "vermine", nous allons les voir à l'oeuvre; ils peuvent
+d'ailleurs se résumer en un seul: l'abus de la force brutale.
+
+[Note 394: _Argos_ du 19 brumaire (9 novembre 1793). Schneider rencontre
+Kaemmerer venant du corps-de-garde en uniforme, et le supérieur du
+Séminaire dit en riant à son collègue: "J'ai le bon Dieu dans ma
+giberne", puisqu'il veut aller porter le viatique à un mourant. A la
+fin de la conversation, Schneider dit à Kaemmerer: "Je te pardonne
+d'être prêtre; si nous devons on avoir, je souhaite qu'ils te
+ressemblent tous!"]
+
+[Note 395: Heitz, Sociétés politiques, p. 291.]
+
+Les représentants du peuple près l'armée du Rhin ouvrirent
+l'attaque par un arrêté du 17 brumaire (7 novembre), qui ordonnait
+la destruction de tous les symboles religieux. Deux jours plus tard, la
+Commission provisoire du département du Bas-Rhin interdisait tout acte
+d'un culte quelconque "pendant la guerre"[396]. Les autorités se
+sentaient encouragées à des actes de ce genre par les démarches d'une
+partie du clergé lui-même. Voici, par exemple, ce que l'abbé Jean
+Scherer, vicaire constitutionnel de Bischheim-au-Saum, écrivait à
+l'évêque Brendel, à la date du 7 novembre: "Citoyen, trop longtemps
+j'ai appartenu, contre mon gré, à la horde noire des prêtres; il
+est temps que je m'en arrache pour devenir tout à fait homme. Je vous
+invite donc à me rayer de la liste de vos aveugles idolâtres. Votre
+concitoyen Jean Scherer"[397]. Nous allons en entendre encore bien
+d'autres, parlant le même langage, et si l'on ne savait pas toute
+l'influence du milieu sur les esprits vulgaires et les volontés
+faibles, on serait saisi d'un violent mépris pour la majorité de ce
+clergé constitutionnel, si prêt à se stigmatiser lui-même comme un
+troupeau des pires hypocrites. Mais il est permis de croire que beaucoup
+de ses membres n'ont été que lâches et que, s'ils renièrent si
+bruyamment leurs convictions antérieures, c'était pour écarter
+plus sûrement de leur côté les dangers nullement imaginaires qui
+menaçaient alors tout ce qui, de près ou de loin, avait vécu de
+l'autel.
+
+[Note 396: On peut voir dans ces derniers mots comme un sentiment de
+pudeur, empêchant de nier d'une façon définitive une des libertés
+élémentaires garanties par la Constitution républicaine.]
+
+[Note 397: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1783). On y cite aussi quelques
+passages, vraiment topiques, de son dernier sermon.]
+
+L'un des administrateurs du district de Strasbourg, nommé Daum,
+publiait également, en ces jours agités, une _Instruction aux gens
+de la campagne sur l'arrêté du 17 brumaire_, qui montre bien l'esprit
+dominant dans le parti victorieux. Après s'être félicité d'abord
+de la disparition de "Louis le Rogné" (_der Abgekiirzte_), Daum
+continuait en ces termes: "Maintenant c'est le tour des calotins et
+de toutes les belles choses qui viennent de ces tristes sires. Tous les
+hommes raisonnables se refusent à tolérer plus longtemps des prêtres
+et veulent détruire les derniers restes d'un fanatisme scandaleux.
+Toutes les personnes intelligentes rient au nez d'un calotin et lui
+déclarent catégoriquement que son métier consistait surtout à
+tricher les gens et à changer ses ouailles en bêtes brutes.... Il faut
+bien que vous compreniez tout cela, puisque les citoyens instruits vous
+répéteront tous cette même vérité, puisqu'ils vous la crieront aux
+oreilles, et qu'au besoin l'on raccourcira les têtes trop têtues pour
+vouloir la saisir. Il n'y a qu'une seule religion, qui est de ressembler
+à Dieu, en faisant le bien, d'aimer ses frères, de ne point tromper ni
+mentir, de défendre la liberté et l'égalité; il n'est pas d'autres
+autels que celui de la patrie. Toutes les simagrées (_Firlefanz_)
+ecclésiastiques doivent cesser, les prêtres doivent devenir de bons
+pères de famille, des hommes. J'inviterai prochainement tous les
+prêtres du district à se marier[398]. S'il surgissait des obstacles de
+ta part (Daum parle au peuple des campagnes), ou de celle des calotins,
+la guillotine, le tribunal révolutionnaire et l'armée révolutionnaire
+te mettraient bien vite au pas!"[399].
+
+[Note 398: Un décret de la Convention du 25 brumaire allait déclarer
+que les prêtres mariés n'étaient exposés ni à la réclusion ni à
+la déportation. Ce décret, promulgué à Strasbourg, le 14 frimaire,
+détermina plus d'une vocation matrimoniale.]
+
+[Note 399: _Unterricht über den Schluss der Repräsentanten... für
+die Leute auf dem Lande_, 20 brumaire. Placard in-folio sans nom
+d'imprimeur.]
+
+Au moins les paysans de nos campagnes ne pouvaient se plaindre
+désormais qu'on leur parlât un langage inintelligible. Ces paroles
+étaient suffisamment claires; mais qu'elles devaient navrer les esprits
+modérés et confiants qui avaient travaillé naguère à gagner les
+populations rurales réfractaires aux idées nouvelles et qui voyaient
+maintenant se réaliser à la lettre toutes les prédictions pessimistes
+des défenseurs de l'ancien régime! S'il est un motif qui doive rendre
+odieux aux partisans de la liberté véritable, tous ces extravagants
+révolutionnaires, c'est l'acharnement aveugle avec lequel ils se
+sont appliqués à réaliser les pires prophéties des champions de la
+contre-révolution, et par conséquent à justifier toutes ses paroles
+haineuses et à réhabiliter, pour ainsi dire, ses actes les plus
+provocateurs.
+
+Le 25 brumaire (15 novembre) le corps municipal reproduisait la défense
+du département relative à l'exercice d'un culte quelconque; il
+interdisait notamment les sonneries des trompettes sur la plate-forme de
+la Cathédrale et l'emploi des cloches restées dans les églises[400].
+Bientôt aussi les presbytères des communes qui ont renoncé au culte
+public, sont "consacrés au culte de l'humanité souffrante"[401].
+Le 21 brumaire, un article de l'_Argos_, intitulé _Les Prêtres
+salariés_, marquait le passage définitif de Schneider dans le camp
+des novateurs. "Le culte et la morale, disait cet article, n'ont
+absolument rien de commun. Ces messieurs noirs devraient avouer
+eux-mêmes que la pure morale est tout et que le reste n'est que
+tromperies et simagrées ridicules.... Gardons donc la morale et que le
+reste s'en aille à tous les diables! Venez, prêtres, dépouillez
+le vieil Adam et devenez hommes! La nature vous récompensera de vos
+sacrifices, sinon, restez des bêtes brutes et dévorez la paille et le
+foin théologiques jusqu'à ce que les nécessités de l'existence aient
+eu raison de votre obstination!"[402].
+
+[Note 400: Corps municipal, procès-verbaux, 25 brumaire an II.] [Note
+401: Décret de la Convention promulgué à Strasbourg, le 11 frimaire
+an II.]
+
+[Note 402: _Argos_, 26 brumaire an II. Il est vrai qu'on ne sait pas
+si l'article est de Schneider ou de Butenschoen, mais la suite de notre
+récit montrera que Schneider avait pris son parti.]
+
+Tout ce que nous venons de voir et d'entendre jusqu'ici sont les
+déclarations d'une guerre à mort aux différentes formes du
+christianisme, plutôt que des tentatives d'organisation d'une religion
+nouvelle. Ces tentatives se produisent pour la première fois dans une
+séance de la municipalité du 27 brumaire (17 novembre). Le maire Monet
+y propose à ses collègues d'annoncer solennellement aux citoyens
+qu'à l'avenir le _decadi_ sera le seul jour de repos, et de destiner
+un bâtiment public à la célébration du culte national. Le
+decadi prochain, 30 de ce mois, lui semble tout désigné pour cette
+cérémonie, et il demande au Conseil de choisir dans son sein
+une commission pour fixer les détails de la cérémonie. Le corps
+municipal, "applaudissant à la proposition du maire, arrête que
+l'édifice de l'église cathédrale sera destiné à servir à la
+célébration du culte national, et que cette fête sera notifiée aux
+citoyens par un avis imprimé dans les deux langues. Les commissaires
+désignés pour ordonner la fête sont les citoyens Martin et
+Bierlyn"[403].
+
+[Note 403: Corps municipal, procès-verbaux, 27 du 2e mois, an II.]
+
+Le procès-verbal de cette séance, qui marque une date mémorable dans
+les annales religieuses de Strasbourg, porte les signatures autographes
+des citoyens Butenschoen, Gerold, Grimmer, Martin, Mertz, Schatz et du
+greffier Rumpler[404]. Monet, quoique présent à la séance, ne l'a
+point signé.
+
+[Note 404: Il ne faut pas confondre le greffier Henri-Ignace Rumpler
+avec son fougueux homonyme, l'abbé Rumpler, dont nous avons déjà
+souvent parlé.]
+
+Les meneurs du club des Jacobins avaient pris leurs mesures pour mettre
+immédiatement à profit ce vote, facile d'ailleurs à prévoir.
+Il s'agissait en effet de ne pas manquer l'effet de la fête du 30
+brumaire, et, pour cela, de gagner d'avance les uns et d'effrayer les
+autres par un déploiement considérable des forces révolutionnaires.
+Les députés plus ou moins réguliers d'une série de sociétés
+populaires, celles de Beaune, Chalon-sur-Saône, Lunéville, Phalsbourg,
+Pont-à-Mousson, Nancy, Sarrebourg, etc., séjournaient alors à
+Strasbourg. Ils avaient demandé déjà la convocation d'une assemblée
+générale des autorités constituées et de la Société des Jacobins,
+dans le plus vaste local de la cité, pour y procéder à une de ces
+scènes de fraternisation théâtrales que la Fédération de 1790 avait
+mises autrefois à la mode, mais qui contrastaient maintenant d'une
+façon si lugubre avec la haine profonde des partis, acharnés à
+s'entre-détruire. Le moment sembla propice aux meneurs pour s'emparer
+de la Cathédrale. Le mot d'ordre circule dans les sections, et, à
+trois heures de l'après-midi, quelques heures seulement après le vote
+du corps municipal, le tocsin convoque les citoyens de Strasbourg en
+assemblée générale. La nef de la Cathédrale se remplit d'une foule
+d'adeptes et de simples curieux, et à quatre heures les autorités,
+la Propagande, le Club, ouvrent la séance "au milieu de la masse du
+peuple, qui se presse dans l'enceinte de cet édifice"[405].
+
+[Note 405: Tous les détails qui suivent sont tirés du
+"Procès-verbal de l'Assemblée générale... réunie au Temple de
+la Raison, le 27 jour (_sic_) de l'an II." Strasbourg, Dannbach, 8 p.
+8º.]
+
+Monet commence par remercier les frères des départements voisins
+"d'être venus partager les dangers de cette frontière et
+nous développer les principes de la Révolution pour porter les
+départements du Rhin à la hauteur des circonstances." Puis les
+orateurs du dehors et ceux de la Société populaire alternent
+"pour présenter au peuple des considérations patriotiques sur les
+égarements du despotisme et de l'ignorance, sur les attentats des
+meneurs perfides qui le conduisent à sa perte. Pour rendre ce peuple à
+la raison, à la philosophie, il faut déchirer le bandeau du fanatisme
+dont l'ignorance ceint doublement les esprits sur cette frontière. Le
+prêtre a toujours été d'accord avec le tyran pour enchaîner le genre
+humain, abusant du nom du ciel pour empêcher l'homme d'user des droits
+de la nature. L'ambition et l'intérêt ont créé tous les dogmes dont
+les prêtres ont fasciné l'imagination des hommes. Il n'en est aucun
+qui soit de bonne foi, à moins qu'il ne soit un imbécile; tous ne sont
+que d'habiles charlatans dont il est temps de détruire le prestige;
+celui du prêtre assermenté n'est pas plus respectable que celui du
+réfractaire. Le ministre d'aucun culte ne pourra prouver qu'il est
+vraiment l'ami de la Liberté et de l'Egalité qu'en apportant sur
+l'autel de la Raison et de la Philosophie les titres que la superstition
+avaient inventés et en faisant l'aveu que leurs dogmes sont autant
+d'impostures."
+
+Ces vérités, "développées avec le caractère brûlant du
+patriotisme, ont été vivement applaudies", dit le procès-verbal
+officiel. Les orateurs français, affirme-t-il, ont été souvent
+interrompus par les acclamations du Peuple. Un officier municipal s'est
+fait entendre ensuite en allemand. Il a éveillé le même enthousiasme
+en affirmant que l'Etre suprême n'a d'autre temple digne de lui que
+l'Univers et le coeur de l'homme de bien. Si réellement les mêmes
+acclamations ont salué la profession de foi du Vicaire Savoyard
+et l'exposé des doctrines matérialistes d'un Helvétius et d'un
+d'Holbach, nous en devrons conclure que le bon "Peuple" de
+Strasbourg avait encore fort à faire pour débrouiller le chaos des
+systèmes philosophiques qui devaient assurer son bonheur.
+
+Toutes ces belles harangues n'étaient cependant que le prélude
+de l'action véritable, la _parade_ extérieure, s'il est permis de
+s'exprimer avec autant d'irrévérence sur le compte d'aussi marquants
+personnages. On visait, en effet, un but précis, et la foule une fois
+_allumée_, les meneurs du club allaient l'atteindre. L'un des membres
+de la Propagande se lève et demande "que le Peuple énonce son
+voeu sur les prêtres". Le procès-verbal raconte qu'il "a été
+consulté dans les deux langues et que des acclamations générales ont
+annoncé qu'il n'en voulait plus reconnaître". Le citoyen maire monte
+à la tribune pour recevoir ce serment au milieu des cris de joie, et
+il augmente encore l'enthousiasme en annonçant qu'au prochain jour
+décadaire on consacrerait le lieu de la séance à un Temple de la
+Raison. La partie est gagnée désormais, et le président peut même
+se hasarder jusqu'à demander "si quelqu'un avait à proposer des
+réclamations".--"Personne n'a voulu en faire", raconte naïvement
+le procès-verbal, et nous ne serons pas assez cruels pour nous étonner
+de sa candeur.
+
+On comprend qu'après avoir fait de si bonne besogne, l'Assemblée se
+soit levée remplie d'allégresse et que son "cortège majestueux"
+se soit déroulé, au chant de l'Hymne à la Liberté, à travers les
+rues de Strasbourg, jusqu'au local de la Société populaire, où les
+discours reprennent et où "l'on a répété les maximes éternelles
+qui avaient électrisé le Peuple au Temple de la Raison". Les
+transports de la joie y ont été si violents--c'est toujours notre
+procès-verbal qui l'affirme--"qu'il n'a été possible de suivre
+aucune délibération, et que tous se sont retirés chez eux avec la
+joie qu'inspire un événement aussi important. Elle s'est terminée
+par une illumination générale et spontanée qui a terminé cette belle
+journée".
+
+C'est ainsi que se passa "le grand jour de la préparation" et cette
+"fête comme jamais encore Strasbourg n'en avait célébré dans le
+domaine religieux"; pour la première fois "les voûtes de l'antique
+Cathédrale avaient retenti de paroles inspirées parla Raison pure",
+et les plus endurcis avaient versé des larmes quand au milieu des
+ténèbres, rendues plus opaques par un petit nombre de lumières,
+des milliers de voix avaient entonné le refrain: Amour sacré de la
+patrie![406]. Il y a quelque trace d'un véritable enthousiasme dans
+ce compte rendu de l'_Argos_, rédigé sans doute par Butenschoen, et
+l'historien scrupuleux ne se permettra pas de nier absolument la bonne
+foi d'un certain nombre de ceux qui versèrent ces larmes de joie en
+croyant assister à la "chute définitive du fanatisme". Pour les
+principaux meneurs du parti cependant, l'excuse d'une "foi athée"
+et d'un "apostolat de la Raison" paraît bien difficile à soutenir;
+ils ne voyaient dans ces scènes à effet qu'un moyen d'établir ou
+de consolider leur pouvoir, et leurs convictions philosophiques
+d'aujourd'hui ne furent ni plus fermes ni plus constantes que n'avaient
+été leurs convictions religieuses de la veille.
+
+[Note 406: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1793).]
+
+C'est avec une confiance entière dans la réussite de son oeuvre,
+que la commission chargée d'organiser la fête du 18 brumaire pouvait
+désormais se livrer à son travail. Elle décida d'abord que les
+autorités constituées n'y assisteraient pas comme telles; sans doute
+qu'on craignait trouver dans leurs rangs trop de récalcitrants, même
+parmi les Jacobins convaincus[407]. Elle arrête de plus que les murs
+de la Cathédrale seraient ornés des tableaux allégoriques que "les
+sans-culottes de Zürich ont envoyé, il y a trois cents ans, aux
+sans-culottes de Strasbourg". Bizarre réminiscence du _Hirsebrei_
+historique, apparaissant au milieu de scènes si différentes![408].
+
+[Note 407: En parcourant les signatures du procès-verbal que nous avons
+largement extrait tout à l'heure, on constate combien grand est le
+nombre des absents parmi les représentants du Département, du District
+et de la Municipalité.]
+
+[Note 408: Corps municipal, procès-verbaux, 28 brumaire an II (18 nov.
+1793).]
+
+Le corps municipal, de son côté, employa les quelques jours qui le
+séparaient de la grande manifestation dont s'entretenait la ville
+entière, pour frapper un coup, destiné à impressionner vivement les
+masses populaires, tant de la ville que de la campagne. Le 28 brumaire,
+il prenait connaissance d'un réquisitoire du procureur-syndic
+provisoire du district, réclamant des punitions sévères contre les
+imprimeurs Lorenz et Schuler, dont le calendrier pour 1794 renfermait
+encore la phrase stéréotype: "Par ordre supérieur on célébrera
+dans toute l'Alsace les grandes fêtes suivantes"[409]. L'imprimeur
+J.-H. Heitz est également incriminé et mérite, lui aussi, une
+réprimande sévère, puisque dans son almanach il emploie encore les
+termes prohibés de Haute et de Basse-Alsace[410]. Le procureur de la
+commune, le citoyen Schatz, annonce qu'il a fait saisir déjà par la
+police toute l'édition de l'almanach de Schuler, soit environ douze
+mille exemplaires. Le Corps municipal, après avoir approuvé cette
+première saisie, arrête qu'on fera confisquer également les almanachs
+de Heitz, qui donnent l'ère ancienne et que, par affiches apposées
+dans les rues, on invitera les citoyens à rapporter à la Mairie les
+exemplaires de ces calendriers déjà achetés par eux, afin qu'ils
+y soient immédiatement détruits[411]. En effet, le citoyen Grimmer,
+administrateur de la police, faisait afficher, le jour même, un avis
+dans les deux langues, portant cet ordre à la connaissance des bons
+bourgeois et des bonnes femmes de Strasbourg, qui ne s'étaient pas
+encore aperçus sans doute du danger que leur _Messager boiteux_ faisait
+courir à la chose publique[412].
+
+[Note 409: Le calendrier publié par Lorenz et Schuler était l'ancien
+Almanach de Welper.]
+
+[Note 410: Le calendrier publié par Heitz était le _Alter und neuer
+Schreibkalender_, qui datait, lui aussi, du XVIIe siècle, et avait
+été imprimé jusqu'en 1740 par la veuve Pastorius.]
+
+[Note 411: Corps municipal, 28e du 2e mois (19 nov. 1793).]
+
+[Note 412: Placard petit in-fol. dans les deux langues, sans nom
+d'imprimeur.]
+
+Enfin le grand jour arriva. "Le peuple de Strasbourg avait abjuré
+dans une assemblée publique toutes les superstitions; il avait
+déclaré solennellement et librement qu'il ne voulait plus reconnaître
+d'autre culte que celui de la Raison, d'autre religion que celle de
+la Nature. Il annonça à ses magistrats que son intention était
+de célébrer la divinité qu'il venait de substituer à ses idoles
+anciennes et ridicules"[413]. Dès le matin, les jacobins ardents
+affluaient au local de leurs séances, accompagnés de citoyennes,
+"amies de la République", vêtues de blanc et portant le bonnet de
+la liberté. "Cet habillement simple rendait chez elles les charmes
+de la nature bien plus puissants que les ornements empruntés d'un luxe
+corrupteur."
+
+[Note 413: Cette citation et toutes les suivantes sont prises dans le
+procès-verbal officiel, intitulé: "Description de la fête de la
+Raison, célébrée pour la première fois à Strasbourg, le jour de
+la 3e décade de brumaire de l'an II de la République." Strasbourg,
+Dannbach, 16 p. 8º.]
+
+Vers neuf heures du matin, le cortège se mit en marche. A sa tête on
+portait le buste de Marat, entouré de faisceaux et de piques, ornées
+de rubans tricolores. Les "citoyennes" ouvraient le défilé,
+suivies par les patriotes de tout rang et les délégués des Sociétés
+populaires du dehors. En passant devant la demeure des représentants en
+mission, le citoyen Baudot vint se mêler à la foule pour "participer
+à l'un des premiers hommages rendus, depuis l'existence du monde, à
+la Vérité". Après avoir encore pris à la Mairie les autorités
+constituées, tant civiles que militaires, la foule se porta, "au son
+d'une musique guerrière et en répétant mille fois les chants de la
+liberté", vers la Cathédrale, ou, pour parler d'une façon plus
+correcte, vers le Temple de la Raison.
+
+"Ce temple, dit le récit officiel, avait été pendant quinze
+siècles le théâtre de l'imposture. A la voix de la Philosophie,
+il fut purifié en trois jours de tous les ornements ridicules qui
+servaient aux cérémonies du fanatisme. On ne voyait plus la moindre
+trace de superstition." Il n'en coûta pas trop cher à la caisse
+de "la fondation ci-devant Notre-Dame", car les frais de cette
+destruction systématique de tous les ornements d'église de la
+Cathédrale ne s'élevèrent qu'à la somme de 393 livres 10 centimes,
+certifiée exacte par les inspecteurs des bâtiments de la Commune[414].
+Mais qui saura jamais exactement pour combien de milliers de livres
+furent alors brisés, démolis ou volés des objets d'arts et des
+antiquités précieuses!
+
+[Note 414: Corps municipal, procès-verbaux, 21 frimaire (11 décembre
+1793).]
+
+Sur le grand portail de la façade, dont les statues n'avaient pas
+encore disparu, on avait dressé un écriteau portant ces mots: "La
+lumière après les ténèbres." Un gigantesque drapeau déroulait
+ses plis au-dessus de l'entrée[415]. Au fond du choeur s'élevait un
+échafaudage en planches, représentant, plus ou moins exactement, une
+montagne. Au sommet de celle-ci se trouvait la statue de la Nature et
+celle de la Liberté qui s'élançait vers elle. "A leur côté l'on
+voyait deux génies dont l'un foulait aux pieds des sceptres brisés
+et l'autre tenait un faisceau, lié par un ruban tricolore, symbole
+des quatre-vingt-cinq départements réunis, appuyé sur la tête du
+fanatisme, étendu à ses pieds."
+
+[Note 415: Il devait être de bonne taille, puisqu'on paya 76 livres
+15 sols au citoyen Jean Krafft, tapissier, et 12 livres au citoyen
+Jean-Jacques Krieg, menuisier, qui l'avaient fourni. Corps municipal,
+procès-verbaux, 21 frimaire (11 décembre 1793).]
+
+"La montagne était escarpée de rochers; quelques-uns semblaient
+s'être détaché tout récemment de sa cîme et on voyait que quelque
+catastrophe terrible s'était nouvellement passée dans son sein.
+Des monstres à face humaine, des reptiles à demi ensevelis sous les
+éclats de rocher, semblaient se débattre sous ces ruines de la nature.
+Ces monstres portaient avec eux les attributs de ce qu'ils furent
+autrefois, des livres où on lisait des erreurs, des encensoirs, des
+poignards. Là on voyait des prêtres de toutes les sectes: des rabbins
+avec les feuilles lacérées du Talmud, des ministres catholiques
+et protestants qui semblaient se charger encore de leurs anathèmes
+réciproques. Parmi ces prêtres on en remarquait un surtout, couvert
+d'un costume religieux, cachant la perversité de son âme sous les
+dehors de la pénitence et cherchant à séduire l'innocence d'une jeune
+vierge qu'il voulait corrompre. Plus bas les mêmes hommes étaient
+encore désignés sous la figure d'un animal immonde, couché dans la
+fange et levant cependant une tête altière.
+
+"Au bas de la montagne était un marais d'où semblaient s'élever
+des exhalaisons impures. On y remarquait deux autres monstres au visage
+abattu, à l'oeil étincelant, qui jetaient des regards terribles vers
+le sommet de la montagne, comme pour l'accuser de leur malheur. L'un
+d'eux portait dans ses mains une couronne teinte de sang, l'autre
+cachait un livre ouvert où on lisait, à travers ses doigts, des
+mensonges et des horreurs."
+
+Nous avons reproduit dans son ensemble la description du procès-verbal
+officiel, n'ayant trouvé nulle part des renseignements plus clairs
+sur cette bizarre peinture, qui caractérise admirablement, par ses
+détails, la haine anti-religieuse et le mauvais goût des organisateurs
+de la fête. Evidemment il ne saurait être question ici d'une
+création _plastique_, qui aurait coûté un temps infini et des sommes
+considérables. Même si l'on admet qu'il s'agit uniquement d'une
+espèce de décor de théâtre, brossé rapidement par quelques-uns
+des artistes jacobins que possédait alors Strasbourg[416], il faudrait
+admettre qu'on y travailla longtemps avant la décision officielle de la
+municipalité, relative à la fête. Ce serait une preuve de plus que le
+coup fût monté de longue main.
+
+[Note 416: On peut admettre aussi, si la tâche artistique paraissait
+trop compliquée pour nos futurs iconoclastes, une espèce de tableaux
+vivants, tous ces personnages allégoriques étant représentés par des
+figurants de bonne volonté.]
+
+L'intérieur de la nef était orné de drapeaux tricolores. La chaire
+de Geiler avait été démolie--heureusement avec les précautions
+nécessaires--et remplacée par une large tribune où flottaient
+également des bannières nationales. L'une portait en lettres d'or
+cette sentence: "Le trône et l'autel avaient asservi les hommes",
+l'autre: "La raison et la force leur ont rendu leurs droits." Quand
+la foule se fut groupée sur de vastes gradins étagés le long des
+murs, un orchestre nombreux se fit entendre, puis le "Peuple"
+entonna l'_Hymne à la Nature_:
+
+ "Mère de l'Univers, éternelle Nature,
+ Le Peuple reconnaît ton pouvoir immortel:
+ Sur les pompeux débris de l'antique imposture
+
+ Ses mains relèvent ton autel,
+ Par ton culte fleurit la vertu, le génie,
+ Et l'homme n'est heureux que par tes douces lois;
+
+ Conduit par la douleur au terme de la vie.
+ Il renaît encore à ta voix.
+
+ Venez, juges des rois, l'Europe vous contemple;
+ Venez, sur les erreurs étendez vos succès:
+ La sainte Vérité vous conduit en ce temple
+ "Et s'y fixera pour jamais"[417].
+
+[Note 417: Culte de la Raison. Hymne à la Nature. Strasb., Dannbach, 4
+p. in-18.]
+
+Quand les dix mille chanteurs--c'est le chiffre indiqué par notre
+procès-verbal--eurent terminé ce chant "d'un accord majestueux et
+sublime", le maire Monet gravit les degrés de la tribune pour
+leur exposer le véritable esprit du culte qu'ils devaient professer
+désormais, maintenant qu'ils étaient affranchis de l'esclavage,
+après avoir été si longtemps "enterrés vivants dans une tombe
+cadavéreuse", maintenant que "le souffle de la liberté purifie
+une enceinte, où, depuis des siècles, le prêtre façonnait l'homme au
+crime, à la stupidité, à l'ignorance."
+
+Nous ne saurions reproduire ici ce long et sentimental discours, où
+se reflète tout l'incroyable désordre d'idées et la phraséologie
+ridicule qui marqua trop souvent la fin du dix-huitième siècle. Qui
+sait pourtant si ce tyran imberbe, qui le prenait si haut avec les
+meilleurs citoyens de Strasbourg, ne fit pas verser de douces larmes à
+ses auditrices, en suppliant la Nature "de rallumer dans nos coeurs la
+flamme expirante de la sensibilité", et en lui demandant que "les
+noms attendrissants de père, d'enfant, d'épouse n'abordent désormais
+qu'avec un doux frémissement sur nos lèvres"?
+
+Après lui, le citoyen Adrien Boy, chirurgien en chef de l'armée
+du Rhin, prend la parole pour dire son fait au fanatisme: "L'union
+fraternelle du despotisme avec les prêtres est l'infâme lien qui nous
+a tenu pendant des siècles sous la verge de nos oppresseurs.... Mais le
+jour des restitutions est enfin arrivé; il faut que les fripons de
+tous les genres disparaissent; il faut que les prêtres rentrent dans le
+néant; car, en deux mots, à quoi serviraient-ils désormais?... Ce ne
+sont plus des prêtres, ce ne sont plus des dogmes religieux qu'il nous
+faut, ce ne sont plus des pratiques superstitieuses, ce sont des vertus
+sociales.... Que des hypocrites intolérants ne souillent plus de leur
+présence la terre des hommes libres. C'est en les chassant dans les
+régions étrangères, c'est en extirpant jusqu'au dernier rejeton
+de cette race infernale que nous pourrons parvenir à éclairer nos
+frères.... Il est temps de demander à la Convention nationale qu'elle
+consacre ce principe: "Il ne peut exister, dans un Etat libre, un
+culte salarié par l'Etat. Ceux qui veulent des prêtres peuvent les
+payer, ceux qui veulent des autels et des saints de bois, peuvent en
+faire fabriquer et les loger dans leurs maisons...."
+
+Le citoyen Boy s'adresse ensuite aux prêtres républicains, les
+engageant à se hâter d'abjurer "un métier devenu en éxécration
+à tous les amis du bon sens et de la vérité"! les jeunes doivent
+prendre un fusil et courir à la frontière, les vieux doivent tâcher
+au moins de se rendre dignes par leur attitude de vivre parmi des
+républicains. "Quant à vous, qui, quoique prêtres constitutionnels,
+n'êtes ni plus tolérants ni plus vertueux que vos prédécesseurs,
+prenez garde: La guillotine est en permanence... Unissez-vous à nous,
+citoyens de Strasbourg, nous voulons vous rendre libres. Il faut le
+dire, vous vous êtes tenus couchés jusques à présent. Eh bien,
+levez-vous en révolutionnaires et marchez avec nous! Point de grâce
+aux fripons, aux aristocrates, aux intrigants et aux modérés!
+S'ils sont connus, la fille de Guillotin leur tend les bras; nous le
+demandons, nous le voulons[418]".
+
+[Note 418: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le 30
+brumaire, par le citoyen Boy. Strasb., Dannbach, 13 p. in-18.]
+
+Devant des sommations aussi menaçantes et catégoriques, il fallait
+avoir un courage véritable pour ne pas y obéir. Aussi Schneider
+n'hésita-t-il pas à faire en ce jour le dernier sacrifice qui
+lui restait à faire, pour se rendre propices les démagogues
+révolutionnaires; mais il le fit sans doute avec une honte secrète,
+avec la crainte, trop justifiée, que ce reniement un peu tardif ne
+suffirait pas à le sauver. Lui-même n'a point jugé à propos de nous
+conserver le texte de son discours dans l'_Argos_, et Monet, son rival
+et son ennemi personnel, ne lui accorde que peu de lignes dans son
+procès-verbal officiel. "L'accusateur public, dit-il, après
+avoir fait sentir le ridicule de toutes les religions qui se disent
+révélées, adressa ces paroles à l'assemblée: Peuple, voici en trois
+mots toute ta religion: adore un Dieu, sois juste et chéris ta
+patrie! Il donna quelques développements de ces principes de la morale
+universelle, et finit par abdiquer l'état de prêtre qu'il embrassa par
+séduction et comme victime de l'erreur"[419].
+
+[Note 419: On le voit, même à ce moment, Euloge Schneider se refusait
+à quitter le terrain d'un vague déisme; les metteurs en scène du
+culte de la Raison ne le lui pardonnèrent pas.]
+
+De nouveaux chants se firent entendre, en l'honneur de la Raison, de
+la Morale sainte et de l'Etre suprême, puis commença le défilé des
+prêtres, curés et vicaires constitutionnels, moines défroqués, etc.,
+"qui vinrent abjurer leurs erreurs et promettre de ne plus tromper
+le peuple, en lui annonçant des mensonges auxquels ils déclarèrent
+n'avoir jamais cru eux-mêmes."
+
+Ceux qui ne pouvaient percer la foule, ou qui--nous permettrons-nous
+d'ajouter--ne se souciaient pas de pousser jusqu'au bout leurs tristes
+palinodies, remettaient aux représentants de l'autorité leurs
+déclarations signées et leurs lettres de prêtrise. Parmi ces derniers
+se serait trouvé l'évêque lui-même, si nous en croyons une allusion
+de l'_Argos_: "Brendel, l'évêque, remit également ses ridicules
+paperasses (_papierene Narrenpossen_) pour qu'on les brûlât, mais les
+folies accumulées sous son crâne ne seront peut-être calmées que par
+un changement d'air"[420].
+
+[Note 420: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).]
+
+Le programme de la fête ne semblait pas épuisé cependant et la
+Propagande murmurait. "Aucun ministre du culte de Moïse ou de
+Luther n'a encore paru à la tribune, pour y renoncer à ses pratiques
+superstitieuses!" s'écrie l'un de ses membres. Le fait était exact;
+peu d'ecclésiastiques protestants se trouvaient ce jour-là dans
+l'enceinte de la Cathédrale[421] et nul d'entre eux ne se sentait
+poussé vers l'apostasie. Il y en eut un pourtant--et nous regrettons de
+ne pas connaître le nom de cet homme de coeur--qui n'y put tenir,
+quand ces cris se firent entendre. Au risque de se faire écharper, il
+s'élance à la tribune, où sa présence est saluée d'abord par
+des applaudissements vigoureux. Mais ils s'éteignent comme par
+enchantement, quand il "prend la parole, non pas pour abjurer les
+principes monstrueux de l'imposture, mais pour se récrier contre
+l'intolérance et pour en appeler à l'Evangile, dont le fourbe, dit
+notre procès-verbal, avait pendant quarante ans défiguré la morale
+sublime."
+
+[Note 421: _Ibid_. "_Die grossen Thiere kamen gar nicht, die kleinen
+sprachen solchen Unsinn dass man sie von der Kanzel jagte_."]
+
+"Cet outrage fait à la vérité dans son temple, au moment de
+l'inauguration de ses autels, ce blasphême contre la raison, prononcé
+par une bouche accoutumée au sacrilège, fut vengé sur-le-champ. Le
+déclamateur séditieux fut couvert des huées du peuple, qui, d'une
+voix unanime, lui cria qu'il ne voulait plus entendre ses maximes
+erronnées, et le força d'abandonner un lieu qu'il profanait par sa
+présence."
+
+Tous les hommes de bonne volonté ayant enfin abjuré, le représentant
+du peuple Baudot voulut contribuer aussi, pour sa part, à rehausser
+l'éclat de la fête. Après avoir "félicité le peuple d'être
+arrivé à cette époque heureuse, où tout charlatanisme, sous quelque
+forme qu'il voulût se reproduire, devait disparaître, il annonça que
+lui-même, en sa qualité de médecin, abjurait une profession qui ne
+tenait son crédit que de la crédulité et de l'imposture." Inutile
+d'ajouter que des acclamations réitérées saluèrent cette clôture
+inattendue de la fête de la Raison.
+
+Après qu'on eût encore brûlé devant l'autel de la déesse "des
+ossements de saints béatifiés par la cour de Rome et quelques
+parchemins gothiques", le Peuple, légèrement fatigué par cette
+séance de trois heures, quitta "l'enceinte sacrée, où il venait
+d'exprimer ses voeux religieux sans hypocrisie et sans ostentation",
+pour se rendre sur la place de la Cathédrale, qui allait s'appeler
+maintenant la place de la Responsabilité. On y avait dressé un immense
+bûcher "qui consumait, au milieu des cris d'allégresse, les sottises
+écrites par la folie humaine". Quinze charretées de titres et de
+documents tirés des archives de l'Evêché, servirent à alimenter les
+flammes, dans lesquelles fut jetée aussi "l'effigie des despotes
+et des tyrans ecclésiastiques qui avaient régné dans la ville de
+Strasbourg et souillé une atmosphère que cet autodafé vient de
+purifier". On ne saura jamais tout ce que cet acte "symbolique" a
+détruit de documents précieux pour notre histoire d'Alsace.
+
+Le représentant Baudot, s'arrachant non sans peine à ce spectacle
+plein d'attraits, se rend encore à la Maison commune où, dans la
+salle des séances, il procède à l'installation solennelle du buste
+de Marat. Il y cite aux magistrats présents l'exemple mémorable du
+dévouement de ce grand homme et les invite à sacrifier leur vie, s'il
+le faut, pour le bonheur public. Puis la foule, suffisamment haranguée,
+se répand en chantant dans les rues; elle danse gaiement sur les places
+publiques, une illumination "spontanée" témoigne partout de
+la satisfaction générale des citoyens, et dans cette masse immense
+d'hommes réunis, "l'humanité n'eut pas une larme à répandre et
+le magistrat ne trouva pas l'occasion de faire usage des pouvoirs de la
+loi." Ce que le procès-verbal n'ose pas nous raconter, mais ce que
+nous révèle l'_Argos_, c'est que "l'enthousiasme du Peuple" alla
+jusqu'à illuminer la guillotine sur la place d'Armes, et que c'est
+autour de l'instrument terrible, éclairé par les lampions, que
+jacobins et jacobines dansèrent la Carmagnole jusque bien avant dans la
+nuit[422], terminant ainsi "cette journée mémorable qui fera époque
+dans les annales de la philosophie et dans l'histoire du monde".
+
+[Note 422: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).]
+
+Il n'est pas difficile de deviner les sentiments qu'éprouvait en
+réalité la majorité de la population strasbourgeoise en présence
+de scènes pareilles, mais elle se gardait bien de les manifester, en
+présence de la "fille de Guillotin" qui lui tendait les
+bras[423]. Quant à la petite église des novateurs, elle était dans
+l'enchantement. "Le voici donc arrivé, s'écriait Butenschoen, ce
+jour que rêvaient tous les bons citoyens, devant lequel tremblaient
+les sots et les méchants! Jamais journée ne fut plus sainte, ni plus
+grande. La seule religion digne d'êtres raisonnables, la religion de
+la Raison, vient d'être proclamée par un peuple régénéré. Soyez
+raisonnables et vous serez heureux!" Puis il ajoute cette prophétie,
+dont il a dû bien rire ou rougir, dix ans plus tard, alors qu'il
+était recteur de l'Université impériale de Mayence, pour Sa Majesté
+Napoléon Ier: "Quand un voyageur allemand visitera Strasbourg et
+demandera où se trouve la Cathédrale, chacun lui répondra avec
+un sourire: Nous ne connaissons plus ni Cathédrale ni Chapitre de
+Saint-Thomas; nous fréquentons seulement le Temple de la Raison et
+la Société populaire. S'il demande: où demeure M. l'évêque, M. le
+pasteur?, on lui répondra: Nous ne connaissons pas ces bipèdes-là;
+mais si vous voulez faire la connaissance des éducateurs du peuple,
+voici une douzaine de braves sans-culottes! Et je parie que si ce
+voyageur était le Christ ou Martin Luther, il verserait des larmes
+de joie et dirait: Voilà ce que je désirais! Voilà ce qui doit
+être!"[424].
+
+[Note 423: Il est intéressant de constater la proportion tout à fait
+anormale de noms étrangers qui ont signé le procès-verbal officiel de
+la _Description_; immigrés de l'Allemagne et immigrés de l'intérieur
+y dépassent de beaucoup le nombre des Strasbourgeois de naissance.
+Parmi les premiers, un Prussien, le baron de Clauer; un Holsteinois,
+Butenschoen; Cotta, de Stuttgart, etc. Pour les seconds, on aurait
+l'embarras du choix parmi une vingtaine de noms.]
+
+[Note 424: _Argos_, 2 frimaire an II.]
+
+
+
+
+ XX.
+
+
+L'un des anciens collaborateurs les plus actifs de Brendel et de
+Schneider à la Cathédrale, l'abbé Kæmmerer, ne se contenta pas
+d'abjurer ses anciennes erreurs, mais, d'une plume toujours facile,
+entreprit de se faire le journaliste du culte nouveau, comme il avait
+été celui des théories constitutionnelles. A quelques jours de là,
+il lançait dans le public le premier numéro d'une revue allemande,
+intitulée: _La Religion de la Vertu et de la Raison_, consacré presque
+exclusivement à la fête du Décadi, "qui doit seule rester sacrée
+pour nous, le dimanche étant adapté au climat et au caractère de
+l'Oriental au sang chaud, et non pas au nôtre." L'ex-professeur
+y déclarait aussi que "quiconque ne renonce pas de coeur à la
+célébration du dimanche, méprise la loi et blesse la divinité, qui
+veut l'ordre et l'harmonie"[425].
+
+[Note 425: _Die Religion der Tugend und Vernunft über die Feier der
+Decaden_. Erstes Heft, von J.-J. Kæmmerer. Strassburg, Pfeiffer, 32 p.
+18.]
+
+Si ses explications ne satisfirent pas tout le monde, elles parurent
+du moins plus que suffisantes aux pouvoirs publics. Dans la séance du
+duodi, 2 frimaire an II (22 novembre), le corps municipal prenait la
+délibération suivante:
+
+"Vu la délibération de la commission provisoire du département, du
+jour d'hier, par laquelle ladite commission, considérant que la veille
+la majorité du peuple de Strasbourg a solennellement et librement émis
+son voeu pour ne plus reconnaître et vouloir d'autre culte que celui
+de la Raison, d'autre temple que celui qui lui est consacré, et que,
+laisser exister dans cette cité d'autre culte public que celui de la
+Raison, serait vouloir propager l'erreur et derechef vouloir asservir un
+peuple libre sous le despotisme le plus monstrueux, celui du fanatisme;
+considérant en outre qu'il existe encore différents temples dans cette
+commune, dans lesquels des sectaires des différents cultes se rendent
+pour y écouter la doctrine impure et mensongère de prêtres imposteurs
+et de ministres fourbes; que tolérer plus longtemps des abus aussi
+criminels et aussi préjudiciables au triomphe de la liberté, assise
+sur la base fondamentale de la Raison, serait se rendre complice de
+nouveaux attentats portés à la liberté du peuple régénéré; a
+arrêté que la municipalité de cette ville sera invitée à faire
+clore tous les temples de cette commune, hormis celui consacré à
+la Raison et de disposer de ces bâtiments pour le service de la
+République.
+
+"Ouï le procureur de la commune, la commission a ordonné la
+communication de la délibération ci-dessus à l'administrateur de la
+police et à celui des travaux publics, en chargeant le premier de faire
+clore incessamment les églises, temples, synagogues et autres lieux
+destinés à un culte public dans cette ville, à l'exception du temple
+de la Raison...
+
+"Sur l'observation que, pour affermir le culte de la Raison, il serait
+nécessaire d'établir une instruction suivie, où les citoyens puissent
+apprendre à connaître et à respecter leurs droits et leurs devoirs,
+il a été arrêté qu'il sera nommé un comité chargé de proposer un
+mode d'instruction publique pour les citoyens..." Sont nommés dans ce
+but les membres du corps municipal Martin, Bierlyn et Butenschoen[426].
+
+[Note 426: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 2 frimaire an
+II]
+
+Dans cette même séance de la municipalité provisoire, Monet
+communique à ses collègues les déclarations remises jusqu'à ce jour
+par les citoyens ci-après dénommés, et par lesquelles ils abdiquent
+leur qualité d'ecclésiastiques et de ministres du culte, et renoncent
+aux fonctions qu'ils ont jusqu'ici exercées. Sur cette liste deux noms
+seuls nous intéressent, ceux de deux ci-devant vicaires épiscopaux
+attachés au service de la Cathédrale, les citoyens Lex et Gross. "Et
+le maire ayant dit que quelques-unes de ces déclarations renfermaient
+des passages dont la publication pourrait servir à extirper ce qui
+pourrait rester encore de fanatisme et de superstition.
+
+"Vu un exemplaire du décret du 23 du 2e mois, relatif aux abdications
+des ministres de tout culte,
+
+"Ouï le procureur de la commune,
+
+"La commission municipale fait consigner les déclarations
+mentionnées sur ses registres; elle invite le maire à en envoyer la
+liste certifiée à la Convention nationale, à continuer à faire de
+même tous les quinze jours pour les déclarations du même genre qu'il
+recouvrera à l'avenir; autorise le maire à faire extraire, imprimer et
+distribuer les passages les plus marquants de ces déclarations, dont il
+croira la publication utile à l'entière destruction du fanatisme et de
+la superstition"[427].
+
+[Note 427: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits. 2 frimaire an
+II.]
+
+C'est en vertu de ce vote que Monet publia, quelques semaines plus tard,
+une brochure restée célèbre dans les annales de la révolution
+à Strasbourg, intitulée: _Les prêtres abjurant l'imposture_, et
+contenant les lettres de démission et d'abjuration d'un certain nombre
+d'ecclésiastiques des deux cultes[428]. Nous nous abstiendrons d'en
+faire usage, puisque après la Terreur plusieurs des personnages dont on
+y citait les lettres, déclarèrent que Monet avait, en maint endroit,
+travesti leur style et leur pensée, sans qu'ils eussent alors le
+courage de produire une réclamation, qui les aurait conduits sans doute
+à l'échafaud[429]. Mais même dans les textes, tels qu'ils étaient
+donnés par le maire, il y en avait bien peu dont les auteurs
+"dévoilassent les fourberies de leurs ministères", comme il
+l'affirmait dans sa préface, calomniant de propos délibéré des gens
+fort pusillanimes, bien plutôt qu'apostats éhontés. Les malheureux
+qui consentirent alors à déclarer qu'ils n'avaient été membres du
+sacerdoce que pour le terrasser et l'avilir, furent en petit nombre
+parmi nous, malgré les applaudissements et les honneurs que pouvait
+leur valoir ce surcroît d'ignominie[430].
+
+[Note 428: _Les prêtres abjurant l'imposture_. Strasbourg Dannbach,
+s.d., 29 p. 18. La brochure a aussi paru dans une traduction allemande
+_Die Priester wollen Menschen werden_.]
+
+[Note 429: Voy. p. ex. l'opuscule de Philippe-Jacques Engel, pasteur à
+Saint-Thomas, _Beytrag zur Geschichte der neuesten Religions-Revolution_
+u. s. w. Strassb., Lorenz u. Schuler, im dritten Jahr, 16º. Le pasteur
+Petersen, de la paroisse réformée, proteste, dès le 8 nivôse,
+contre l'abus fait de son nom. (Procès-verbaux manuscrits de la
+municipalité.)]
+
+[Note 430: Une foule de ces curés constitutionnels défroqués furent
+placés par Schneider dans l'administration révolutionnaire. La
+Convention votait d'ailleurs, le 22 novembre 1793, des secours à tous
+les évêques, curés, vicaires qui abdiqueraient leur état. Ce décret
+fut promulgué à Strasbourg le 8 décembre suivant.]
+
+Les israélites ne furent pas mieux traités que les chrétiens. Leurs
+synagogues étaient fermées par ordre supérieur, leurs livres saints
+réunis pour en faire un "autodafé à la Vérité". La circoncision
+même était défendue, "loi inhumaine qui opère sanguinairement
+sur l'enfant mâle qui naît, comme si la nature n'était point
+parfaite"[431]. Le 12 frimaire le procureur de la commune requérait
+le corps municipal d'abolir les bouchers israélites (_schæchter_),
+"cette superstition religieuse étant entièrement contraire aux
+principes de la Raison, et d'autant plus que plusieurs des citoyens
+dudit culte étant, ainsi qu'il est notoire, constamment attaqués de
+la gale, les parties de la viande maniée par eux pourraient être
+nuisibles à la santé d'autres citoyens". La commission crut devoir
+passer à l'ordre du jour sur cette proposition spéciale, mais elle
+décida que quatre de ses membres, Bierlyn, Cotta, Mertz et Butenschoen,
+lui ferait incessamment rapport sur tous les actes ou signes d'un culte
+extérieur quelconque qui pourraient encore exister dans la commune et
+sur les moyens de les abolir[432].
+
+[Note 431: Je me permets de renvoyer, pour plus de détails, à mon
+opuscule _Seligmann Alexandre ou les tribulations d'un Israélite
+pendant la Terreur_, Strasb., 1880, in-16.]
+
+[Note 432: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 12 frimaire (2
+déc.) an II.]
+
+C'est peut-être en apprenant ce vote du corps municipal qu'un
+brave batelier, nommé Jean Dürr, craignant d'être dénoncé comme
+"fanatique", s'empressa d'annoncer dans les journaux que l'un de
+ses bateaux, qui avait été autrefois baptisé le _Saint-Pierre_,
+s'appelait dorénavant le _Républicain français_, et que les _clefs_
+du prince des apôtres, qui lui servaient d'armoiries, s'étaient
+métamorphosées en un couple de _poissons_[433].
+
+[Note 433: _Affiches de Strasbourg_, 1793, p. 437. Le citoyen Fietta
+s'adresse au corps municipal pour demander ce qu'il doit faire avec
+les estampes et les livres ornés de fleurs de lys. (Procès-verbaux, 5
+frimaire an II.)]
+
+Quelque zélés cependant qu'ils fussent pour la propagation du culte
+nouveau, ni les anciens habitants de Strasbourg ni la plupart des
+immigrés d'outre-Rhin, qui composaient la commission provisoire
+municipale, n'auraient songé d'eux-mêmes à pousser la "propagande
+par le fait" jusqu'au point extrême où nous allons la voir arriver,
+grâce à l'impulsion des commissaires de la Convention nationale,
+aidés de la cohue propagandiste, accourue dans nos murs. Les faits
+que nous avons à raconter maintenant resteront la honte éternelle des
+barbares qui les ont ordonnés ou commis, et montrent, mieux que tout le
+reste, jusqu'à quel degré d'inintelligente sauvagerie le fanatisme à
+la fois politique et anti-religieux a pu faire descendre les Saint-Just,
+les Lebas et leurs tristes acolytes.
+
+Nous avons dit que la Cathédrale n'avait point encore subi de
+dégradations sérieuses au moment où l'on y avait inauguré le culte
+de la Raison. Dans la séance du 9 brumaire (30 octobre) la société
+des Jacobins avait bien décidé qu'on enlèverait les belles grilles
+de fer placées entre le choeur et la nef, mais la proposition était
+motivée par l'intention patriotique de forger des armes avec le métal
+refondu et ne semble avoir visé aucune destruction ultérieure. C'est
+le 4 frimaire (24 novembre) seulement que les représentants en mission
+"chargent la municipalité de Strasbourg de faire abattre dans la
+huitaine toutes les statues de pierre qui sont autour du temple de la
+Raison et d'entretenir un drapeau tricolore sur la tour du temple".
+Cet ordre laconique et brutal, plus digne d'un émule de Mummius que
+d'un ex-noble raffiné de l'ancien régime, créa, nous n'en saurions
+douter, une vive émotion à l'Hôtel-de-Ville. L'influence de Monet
+n'y était pas encore absolument prépondérante dans la commission
+municipale, aux séances de laquelle il assistait d'ailleurs avec
+une irrégularité que nous avons pu constater en parcourant les
+procès-verbaux déposés aux archives de la ville. On n'osa pas
+désobéir ouvertement aux terribles proconsuls qui faisaient trembler
+les départements du Rhin. L'administrateur des travaux publics, le
+citoyen Gerold, transmit encore le jour même le réquisitoire de
+Saint-Just et de Lebas au maître serrurier Sultzer, pour qu'il
+procédât à l'enlèvement des portes de bronze de la façade. On
+les croyait massives, et c'est cette supposition erronée qui fit
+probablement commencer la destruction par elles. Il y avait en outre
+un prétexte de défense patriotique à invoquer dans l'espèce. Mais
+l'attente des ordonnateurs de la mesure, comme celle des travailleurs,
+fut complètement déçue; les battants étaient en bois, recouverts
+seulement d'une mince couche de bronze, "à peine plus épaisse qu'une
+feuille de papier à lettre", au dire de l'un des spectateurs de cette
+scène douloureuse du 24 novembre. Ce fut un maigre butin de 137 livres
+de métal seulement que l'on put remettre, à la fin de l'opération, au
+garde de l'arsenal, le citoyen Jacquinot[434].
+
+[Note 434: L. Klotz, Recherches sur un bas-relief en bronze. (_Bulletin
+de la Société des monuments historiques_, IX, p. 235.)]
+
+Dans les jours suivants, quelques-unes des statues les plus
+compromettantes furent encore enlevées, mais en petit nombre seulement.
+Il est permis de croire que les images équestres des "tyrans"
+Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg furent des premières à
+tomber. Puis l'on s'en tint là. Dans sa séance du 12 frimaire (2
+décembre) la majorité du corps municipal, composée des citoyens
+Butenschoen, Gerold, Grimmer, Cotta, Birckicht, Merz et Schatz, osa
+même prendre une délibération qui la plaçait en contradiction
+formelle avec l'arrêté du 4 du même mois, qu'elle visait:
+
+"Sur le rapport de l'administrateur des travaux publics, que le
+drapeau tricolore était déjà arboré sur ladite tour, qu'il avait
+aussi donné les ordres pour faire abattre toutes les statues isolées,
+placées à l'extérieur dudit temple; qu'une partie en était
+actuellement abattue et que l'autre le serait aussi vite que la rareté
+actuelle des ouvriers le permettait; que, quant au grand nombre des
+statues qui font partie de l'architecture même, et qui ne pourraient
+être enlevées sans dégrader l'édifice, il croyait que la loi
+s'opposait à leur démolition;
+
+"Vu encore le décret de la Convention nationale du 6 juin 1793, qui
+prononce la peine de deux années de fers contre quiconque dégradera
+les monuments nationaux, et ouï le procureur.
+
+"La commission municipale a approuvé les mesures susdites prises par
+l'administrateur des travaux publics; elle a arrêté qu'il en sera fait
+part auxdits représentants du peuple, et qu'il leur sera observé en
+même temps que l'édifice de la Cathédrale tenant un rang distingué
+parmi les monuments nationaux, la commission municipale croit que ce
+serait contrevenir à la susdite loi en abattant les statues qui font
+partie de l'architecture dudit édifice"[435].
+
+[Note 435: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 12 frimaire an
+II.]
+
+Un seul des membres présents, le citoyen Bierlyn, refusa de s'associer
+à cette manifestation de désobéissance. Dans le cours de la séance,
+Monet étant survenu, le maire fit la motion de rapporter cette partie
+de l'arrêté, en se bornant à demander aux représentants de
+conserver les ornements dont la démolition nuirait à la _solidité_
+de l'édifice. Mais, malgré ces efforts, ses collègues repoussèrent
+cette atténuation de leur pensée, et l'on doit leur savoir gré de
+cette résistance honorable, quoique vaine en définitive. Elle
+était d'autant plus caractéristique pour l'amour traditionnel des
+Strasbourgeois pour leur Cathédrale, qu'il ne s'y mêlait aucune trace
+de sentiment religieux. Ces mêmes hommes venaient de baptiser dans la
+même séance plusieurs des rues de la ville de façon à satisfaire les
+terroristes les plus orthodoxes[436], et ils terminaient leur besogne
+administrative de ce jour en décidant qu'on choisirait quatre lieux de
+réunion pour célébrer dans les différents quartiers le culte de la
+Raison, où des instituteurs volontaires développeront, chaque décadi,
+à leurs auditeurs, "les premières bases de la morale et tout ce qui
+a rapport aux principes de liberté"[437].
+
+[Note 436: La rue Saint-Louis devenait rue de la Guillotine, la rue
+des Serruriers la rue de la Propagande révolutionnaire, le quai
+Saint-Nicolas le quai du Bonnet-Rouge; ayant été remplacés, peu de
+semaines plus tard, par d'autres dénominations, quand la ville tout
+entière subit un baptême de ce genre, ces noms sont peu connus.]
+
+[Note 437: Corps municipal, procès-verbaux, 12 frimaire an II.]
+
+Le lendemain, 13 frimaire, les membres de la commission municipale
+communiquaient aux représentants, absents pour quelques jours de
+Strasbourg, la décision qu'ils venaient de prendre, en insistant sur
+ce que toutes les statues placées à l'extérieur du temple, "qui
+auraient pu nous rappeler le souvenir de notre esclavage ou réveiller
+nos anciens préjugés", étaient déjà renversées ou allaient
+l'être incessamment[438].
+
+[Note 438: Livre Bleu, I, pièces à l'appui, p. 36.]
+
+Mais les représentants n'eurent pas même à intervenir directement
+pour réprimer ces velléités de résistance. Monet, furieux de n'avoir
+pu convaincre ses collègues la veille, adressait à Grerold la pièce
+suivante:
+
+"L'administrateur des travaux publics est requis de faire enlever dans
+le plus bref délai, en conséquence de l'arrêté des représentants du
+peuple Saint-Just et Lebas, toutes les statues du temple de la Raison;
+en conséquence de requérir non seulement les ouvriers, mais les
+citoyens en état de se servir d'un marteau, pour les abattre le plus
+promptement possible. L'administrateur me donnera reçu des présentes.
+Le 14 frimaire an II[439].
+
+"P. F. Monet, maire."
+
+[Note 439: _Ibid_., p. 37.]
+
+Il n'y avait plus qu'à s'exécuter, puisque aussi bien, au refus
+des officiers municipaux, les "citoyens en état de se servir d'un
+marteau" n'auraient pas moins exécuté leur oeuvre de Vandales.
+On commença le 17 frimaire. L'administrateur des travaux publics
+fit néanmoins un dernier effort pour arracher à la destruction tant
+d'oeuvres d'art, créées par la foi naïve des sculpteurs du moyen
+âge. Secondé par quelques ouvriers honnêtes, il fit desceller d'abord
+avec précaution, et non pas briser, comme on le lui prescrivait, les
+statues qui couvraient la façade. Soixante-sept statues furent ainsi
+conservées, puis cachées par ses soins; mais bientôt il ne fut plus
+possible de procéder avec ces ménagements contre-révolutionnaires.
+Les ouvriers furent surveillés, on leur adjoignit des gens moins
+scrupuleux, qui culbutèrent de haut et firent voler en éclats une
+foule de statuettes et même des ornements qui n'avaient à coup sûr
+rien de blessant pour le plus farouche jacobin. C'est ainsi qu'on
+abattit les pommes de pin qui terminaient les tourelles et les
+arabesques de la prétendue croix, au sommet de la flèche. Il est vrai
+que les destructeurs les prenaient pour des fleurs de lys!
+
+L'intérieur de la Cathédrale ne fut pas épargné davantage; le
+maître-autel, la célèbre chaire de Geiler, les fonts baptismaux, de
+magnifiques boiseries, furent démolis ou brisés; les épitaphes de
+tant d'hommes célèbres grattées ou martelées. Nous ne saurions
+entrer dans l'énumération des détails; ils furent consignés, après
+la Terreur, dans un procès-verbal officiel, daté du 6 germinal an
+III, et dressé par des architectes experts, à ce commis par le nouveau
+corps municipal[440]. Ce procès-verbal constate la disparition de deux
+cent trente-cinq statues, sans compter les autres objets mutilés
+ou détruits. On peut trouver que c'est peu en fin de compte. Il ne
+faudrait pas pourtant attribuer la conservation du reste à
+quelque repentir soudain des iconoclastes strasbourgeois. Ils ont
+consciencieusement abattu ce qu'ils pouvaient atteindre; mais les
+ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, seuls initiés au métier dangereux
+de grimpeurs dans cette montagne immense de pierres de taille, ne
+mettaient, on le pense bien, aucune bonne volonté à leur travail de
+démolisseurs, et les autres, manoeuvres improvisés, ne se souciaient
+nullement de risquer leur peau. Ce fut donc à ras du sol seulement
+que la destruction fut complète, au moins en apparence. Une partie des
+statues du grand portail fut conservée néanmoins, comme nous venons
+de le dire, grâce à la connivence de l'honnête Gerold, et put être
+replacé plus tard dans les niches qu'elles remplissaient autrefois.
+Le 19 frimaire, le travail prescrit par Saint-Just et Lebas était
+déclaré terminé, quoiqu'il y eût certes encore moyen de détruire
+bien des choses.
+
+[Note 440: Ce procès-verbal est condensé dans Hermann, _Notices_, I, p
+382-384.]
+
+Un savant renommé, le professeur Hermann, le fondateur de notre Musée
+d'histoire naturelle, le frère de l'ancien procureur de la commune, du
+futur maire de Strasbourg, avait suivi, le coeur serré, ces mutilations
+indignes. D'accord sans doute avec une partie de la commission
+municipale, il adressait, pendant que l'opération durait encore, la
+demande suivante aux membres du district:
+
+"Citoyens administrateurs,
+
+"Les statues que vous faites ôter de la ci-devant Cathédrale,
+aujourd'hui temple de la Raison, se détachent assez entières. Elles
+mériteraient d'être conservées dans le cabinet national, servant à
+l'histoire de l'art de la sculpture, du costume des temps où elles
+ont été faites et à l'histoire en général; plusieurs étant
+allégoriques et expriment le génie et les idées de ces siècles
+reculés. La volonté de la Convention nationale étant d'ailleurs
+que les pièces de l'art et de la curiosité qui pourront servir à
+l'instruction soient conservées, je vous invite de recommander aux
+ouvriers de ménager ces statues le plus possible et de leur faire
+assigner une place où elles soient à l'abri de toutes injures,
+jusqu'à ce qu'elles puissent en trouver une où elles seront disposées
+d'une manière qui réponde aux vues de la Convention nationale.
+Strasbourg, le 18 frimaire l'an II de la République française une et
+indivisible.
+
+"Hermann, professeur[441]."
+
+[Note 441: _Bulletin de la Société des monuments historiques_, 2e
+série, vol. I, p. 88.]
+
+Un certain nombre de têtes mutilées furent recueillies également par
+le savant naturaliste et déposées à la Bibliothèque de la ville,
+ornées d'épigrammes latines contre Monet, Téterel et Bierlyn, les
+chefs des iconoclastes; il savait bien que ceux-ci ne pourraient rien
+y comprendre[442].Bizarre destinée des choses d'ici-bas! Transmis
+aux générations suivantes, ces restes de la sculpture du moyen âge
+reposaient encore au rez-de-chaussée du choeur du Temple-Neuf quand le
+bombardement de 1870 vint les envelopper dans un autre cataclysme, plus
+destructeur encore que celui de la Terreur. Et cependant ils ont
+surgi de nouveau, effrités et demi-calcinés, de cet immense amas
+de décombres. L'on peut contempler encore aujourd'hui ces têtes de
+Christs, d'anges et d'apôtres à la nouvelle Bibliothèque municipale,
+et les réflexions surgissent d'elles-mêmes, graves et mélancoliques,
+en face de ces créations mutilées d'époques si lointaines, qui,
+d'âge en âge, ont été les témoins inconscients et les victimes des
+passions sauvages et de la barbarie des hommes.
+
+[Note 442: Hermann, _Notices_, I, p. 393.]
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+Les symboles du culte chrétien étant ainsi proscrits et le culte
+nouveau inauguré dans toute sa splendeur, la municipalité se mit à
+veiller avec une sollicitude paternelle à ce que les prescriptions
+légales du calendrier nouveau fussent soigneusement observées, à ce
+que rien, chez les Strasbourgeois, ne vînt rappeler les errements de
+l'ancien régime. Une _Instruction sur l'ère des Français_, datée
+du Sextidi, 16 frimaire, et signée des officiers municipaux Grimmer
+et Cotta, nous reste comme témoignage de ce zèle civique. Elle est
+adressée "à nos concitoyens qui habitent Strasbourg ou y font des
+voyages" et mêle, de la façon la plus naïve, les considérations
+politiques aux détails du ménage. "Il est nommément défendu, sous
+l'animadversion la plus sévère, de laisser subsister dans l'ère des
+Français, en quelle manière que ce soit, l'abus des lundis bleus."
+Les citoyens sont derechef invités à rapporter à la Mairie tous les
+calendriers _vieux style_, et les ménagères auront à procéder "au
+nettoyement de la vaisselle et au balayage des chambres", non plus le
+samedi, mais "le dernier jour ouvrier de la décade"[443].
+
+[Note 443: Instruction sur l'ère des Français, du 16 frimaire (6
+décembre 1793). Strasbourg, Dannbach, texte français et allemand, 8 p.
+4°.]
+
+On voulait--cela se voit dans toutes les manifestations des pouvoirs
+publics d'alors--étouffer par la crainte ce qui restait de sentiments
+religieux dans les masses. Les journaux se taisaient ou s'associaient
+aux attaques de la Propagande; seul l'_Argos_, exclusivement dirigé
+par Butenschoen, pendant qu'Euloge Schneider promenait la guillotine à
+travers l'Alsace, conservait une attitude moins agressive vis-à-vis
+des idées vaincues. Cet Allemand libre-penseur ne pouvait se défaire,
+presque malgré lui, des réminiscences chrétiennes de sa jeunesse;
+il lui répugnait de se joindre à la curée des propagandistes, qui
+rêvaient d'implanter l'athéisme par la terreur et aspiraient bien plus
+à la domination terrestre qu'au royaume des cieux. Le 22 frimaire,
+il publiait encore une poésie du poète alsacien Th.C. Pfeffel,
+toute empreinte d'un véritable sentiment religieux, bien qu'elle
+fut destinée, elle aussi, à servir aux cérémonies du culte de la
+Raison[444].
+
+[Note 444: _O Vernunft in deren Strahlen_, etc. _Argos_, 22 frimaire (12
+décembre 1793).]
+
+Mais lui même et la fraction plus modérée de son parti tout entière,
+allaient être frappés d'un coup terrible, qui devait paralyser pour
+longtemps leur influence. Le 23 frimaire, son ami, son rédacteur en
+chef, Euloge Schneider, à peine rentré dans Strasbourg avec sa jeune
+épouse barroise, était arrêté par ordre des commissaires de
+la Convention; conduit, le 25 au matin, sur la place d'Armes, il y
+subissait la honte d'une exposition publique sur la guillotine, au
+milieu des huées et des outrages de la foule, et se voyait ensuite
+dirigé sur Paris, pour y connaître toutes les angoisses d'une longue
+attente de la mort. Son propre journal n'osa point mentionner d'abord
+la brusque catastrophe qui frappait ainsi l'ex-vicaire de Brendel; ni le
+numéro du 24 ni celui du 26 frimaire ne mentionnent son nom, et c'est
+le 28 seulement que Butenschoen mettait cette déclaration significative
+en tête du journal de ce jour: "Si Schneider est criminel, que
+sa tête tombe sur l'échafaud! C'est la sentence impitoyable que je
+prononcerais si j'étais juge"[445]. Nous n'avons pas à nous arrêter
+plus longuement sur cet épisode, qui ne touche qu'indirectement à
+notre sujet. Mais Euloge Schneider a tenu pendant trois ans une
+place trop considérable dans l'histoire religieuse de Strasbourg et
+particulièrement dans celle de la Cathédrale, pour qu'il ne faille
+pas mentionner au moins cette disparition subite d'un homme qui n'était
+point sans talents et que nous avons vu tomber de plus en plus bas, sous
+l'influence des passions les plus diverses. De nos jours certains de
+ses compatriotes ont tenté de réhabiliter sa mémoire et de rendre
+intéressant et sympathique ce prêtre dévoyé que ses convoitises et
+ses rancunes changèrent en pourvoyeur de la guillotine. On nous vantait
+naguère encore sa modération relative, on supputait le nombre des
+existences qu'il eût pu détruire et qu'il a consenti à ne point
+abréger. On n'oublie qu'une chose, c'est qu'il les aurait sacrifiées
+de grand coeur, si, de la sorte, il avait pu sauver la sienne. Témoin
+la rage aveugle avec laquelle il chargeait le malheureux Dietrich, alors
+qu'il était déjà lui-même prisonnier à l'Abbaye! Assurément la
+Terreur ne diminua point à Strasbourg quand Schneider captif eut été
+entraîné loin de nos murs, aussi peu qu'elle cessa dans Paris
+après le meurtre de Marat; mais, dans l'une et l'autre occurence, les
+honnêtes gens eurent au moins la consolation de reconnaître un effet
+de la justice divine dans cette fin tragique et méritée. Nature
+vaniteuse et sensuelle, rancunière et lâche, Schneider fut toujours un
+instrument du parti qui dominait à l'heure présente. S'il a succombé
+finalement aux accusations, reconnues aujourd'hui calomnieuses, de
+rivaux jaloux et non moins criminels que lui, il n'a point bénéficié
+dans l'avenir de la haine légitime qu'inspirèrent ces hommes de
+sang[446]. La conscience publique supporte, hélas, bien des ignominies,
+mais il en est qu'elle ne saurait amnistier et l'une des plus odieuses
+à contempler c'est, à coup sûr, de voir les représentants attitrés
+d'une religion d'amour égorger leurs frères pour leurs opinions
+politiques. Aussi les noms des Joseph Lebon, des Chabot, des Fouché,
+des Euloge Schneider, sont-ils et resteront-ils à bon droit parmi les
+plus exécrés de cette époque néfaste de la Terreur.
+
+[Note 445: _Argos_, 28 frimaire an II (18 décembre 1793). Peut-être
+aussi les deux numéros précédents étaient-ils déjà composés au
+moment de l'arrestation de Schneider.]
+
+[Note 446: Il y a beaucoup de vérités dans la feuille volante
+que Schneider fit imprimer en prison (_Euloge Schneider, ci-devant
+accusateur public, aujourd'hui détenu à la prison de l'Abbaye, à
+Robespierre l'aîné, représentant du peuple_. S. lieu d'impr., 4
+p. 4°) et qui est datée du 18 pluviôse; les accusations de ses
+adversaires étaient absurdes en partie, en partie fort exagérées.
+Mais cette même pièce suffirait à le faire condamner au point de
+vue moral, car elle fait ressortir, bien malgré l'auteur, toute la
+versatilité de cette nature ambitieuse et mal équilibrée.]
+
+Le jour même où l'_Argos_ annonçait enfin le sort de Schneider à ses
+lecteurs, le Conseil municipal, présidé par son infatigable adversaire
+Monet, prenait connaissance d'une nouvelle liste d'écclésiastiques
+_déprétrisés_; nous relevons dans le nombre les noms du
+"ci-devant évêque Brendel" et de Laurent, "ci-devant vicaire
+épiscopal"[447]. Dans cette même séance le maire saisissait ses
+collègues d'une pétition du citoyen Freiesleben qui réclamait quatre
+cents livres pour avoir composé quatre grands choeurs et deux duos,
+le tout à grand orchestre, en l'honneur de la fête d'inauguration
+du Temple de la Raison. Le citoyen Ingweiler, de son côté, demandait
+quarante-huit livres pour avoir copié ladite musique. Le Conseil
+décide "d'accorder les fonds sur la caisse où il appartiendra",
+c'est-à-dire sans doute sur celle de l'OEuvre-Notre-Dame. Ce n'étaient
+pas là d'ailleurs les plus grosses sommes à payer; le véritable quart
+d'heure de Rabelais ne sonne pour le Corps municipal que dans une des
+séances suivantes, quand le peintre Heim, le graveur Guérin et le
+menuisier Strohé eurent présenté leurs comptes "pour ouvrages et
+fournitures faites pour l'élévation d'un monument de la Nature au
+Temple de la Raison de cette commune", ledit mémoire se montant
+à 1340 livres. Guérin, l'artiste bien connu, et le citoyen Bernard,
+imprimeur en taille-douce, firent parvenir en outre à nos édiles une
+seconde facture, "pour une planche représentant ledit monument et
+pour cinq cents épreuves de cette épreuve"; coût: 233 livres. Le
+Conseil arrêta que ces deux sommes seraient payées "sur les fonds
+assignés par les représentants du peuple pour être employés aux
+réparations civiques qui doivent donner les formes républicaines aux
+anciennes empreintes de cette commune" (_sic_)[448].
+
+[Note 447: Procès-verbaux manuscrits du 28 frimaire an II (18 décembre
+1793).]
+
+[Note 448: Procès-verbaux manuscr. du 24 nivôse (13 janvier 1794).]
+
+Le 2 nivôse, c'est une troisième série de simples démissionnaires
+ou de bruyants apostats que le Conseil municipal consigne avec mention
+honorable dans ses procès-verbaux. Beaucoup de ces malheureux font
+du zèle anti-religieux pour échapper d'autant plus sûrement à la
+guillotine, comme ce curé qui déclarait à la Convention elle-même,
+en lui envoyant ses lettres de prêtrise, "qu'au lieu d'envoyer des
+âmes au ciel, il voulait donner dorénavant de solides défenseurs à
+la patrie et à la République"[449]. A cette même date on entend
+aussi le rapport des citoyens Monet et Sarez, envoyés à Paris pour
+présenter à la Convention les vases sacrés des églises et temples de
+Strasbourg et "pour lui faire agréer l'hommage de la reconnaissance
+de la municipalité pour ses glorieux travaux". Les délégués
+déposent sur la table du Conseil les "quittances pour les vases en
+vermeil et en argent, les pierreries et les ornements fins" [450].
+
+[Note 449: _Strassburg. Zeitung_, 3 pluviôse (22 janvier 1794).]
+
+[Note 450: Procès-verbaux manuscrits, 2 nivôse (22 décembre 1793).]
+
+Le 5 nivôse, la municipalité décidait que la lecture des lois
+nouvelles, promulguées par la représentation nationale, serait faite
+dorénavant au Temple de la Raison, chaque décadi, à neuf heures du
+matin, par le maire, ou, à son défaut, par un officier municipal.
+"Soyez fidèles, concitoyens, disait l'affiche, à entendre
+l'expression de la Volonté Nationale; soyez-le de même à la remplir
+exactement. Le républicain français ne voit au-dessus de lui que la
+Loi; son premier devoir est de la respecter et de lui obéir" [451].
+
+[Note 451: Les officiers municipaux de la Commune à leurs concitoyens,
+5 nivôse (25 décembre). Dannbach, placard in-fol.]
+
+Ce fut le lendemain de ce jour, le 26 décembre 1793, que le premier
+membre de l'ancien clergé non jureur de la Cathédrale monta sur
+l'échafaud. Enfant de Strasbourg, l'abbé Jean-Louis-Frédéric Beck,
+avait appartenu comme vicaire à la paroisse de Saint-Laurent. Docile
+aux ordres de son évêque, il avait émigré de bonne heure en
+Allemagne, après avoir refusé le serment. Lorsque les Autrichiens
+occupèrent la Basse-Alsace, après la prise des lignes de Wissembourg,
+Beck était rentré dans le pays à leur suite, avec tant d'autres
+prêtres réfractaires et avait accepté des fonctions ecclésiastiques
+comme aumônier de l'hôpital de Haguenau. Malade au moment de
+l'évacuation subite de cette ville par les Impériaux, ses amis avaient
+essayé de le soustraire à la vindicte des pouvoirs publics en le
+transportant en voiture du côté du Rhin. Mais il avait été arrêté
+par une patrouille dans la forêt de Haguenau, le jour de Noël et
+dirigé sur-le-champ sur sa ville natale. Son sort ne pouvait être
+douteux d'après les lois terribles promulguées contre les émigrés
+par la Convention nationale. Quarante-huit heures après son
+arrestation, le jeune prêtre expirait courageusement sous le couperet
+de la guillotine. Il avait du moins eu la consolation suprême de
+pouvoir célébrer une dernière fois la messe dans son cachot, grâce
+à la connivence de son père et du geôlier de la prison [452].
+
+[Note 452: Schwartz, II, p. 351. Winterer, _La persécution religieuse_,
+etc., p. 262.]
+
+Un pasteur protestant, le vieux ministre de Dorlisheim, nommé Fischer,
+l'avait précédé sur l'échafaud. Il avait été condamné à
+mort dès le 4 frimaire (24 novembre), par Euloge Schneider et ses
+collègues, comme "ayant tenu des propos inciviques et entravé les
+progrès de la Révolution" [453].
+
+[Note 453: Livre Bleu, T.I. Copie exacte du soi-disant protocole du
+tribunal révolutionnaire, p. 36.]
+
+Dans cette crise d'irréligion, où le nom de Dieu est proscrit, où
+les préceptes de pure morale, les plus respectables en eux-mêmes,
+affectent un ton déclamatoire et prudhommesque à la fois [454], on
+doit une mention particulière et répétée à l'honnêteté courageuse
+de Butenschoen, le successeur de Schneider à la direction de l'_Argos_.
+Quels qu'aient été, en d'autres circonstances, les torts de ce
+Holsteinois égaré sur les rives de l'Ill, on ne peut qu'applaudir à
+l'énergie dont il fait preuve, à ce moment, en s'opposant au club et
+dans son journal, aux déclamations furibondes des propagandistes et
+surtout de Delattre, ex-curé de Metz, contre "le grand charlatan
+Jésus-Christ". Il faut lire dans l'_Argos_ du 8 nivôse sa
+protestation, comme aussi celle du cordonnier Jung, jacobin convaincu
+s'il en fût, mais écoeuré par l'impiété bruyante des apostats
+défroqués qui dominaient alors Strasbourg. "Je déclare avoir
+infiniment plus appris du "grand charlatan", disait ce dernier, que
+du jeune insolent qui a osé l'insulter. Ah, que ce doit être une âme
+petite et vile que celle de l'homme qui a pu bafouer ainsi le meilleur,
+le plus respectable des hommes! On aurait dû étouffer ce misérable au
+berceau, car il me semble irrémédiablement perdu pour tout ce qui est
+noble, honnète et bon" [455].
+
+[Note 454: On en peut citer comme exemple _Les vingt-cinq préceptes de
+la Raison_, imprimés à Strasbourg chez Treuttel et Würtz (4 p.
+8°), où "les sans-culottes" sont invités "à inspirer à leurs
+femmes, avec aménité, les vertus sociales et républicaines", et
+à se souvenir que "la Montagne, centre des vertus, est le point de
+ralliement de tout bon citoyen".]
+
+[Note 455: _Argos_, 8 nivôse an II (28 décembre 1793).]
+
+Arrêté bientôt après, comme suspect, et peut-être pour cette
+franchise même, sur l'ordre des représentants Baudot et Lacoste, dans
+la nuit du 10 janvier 1794, Butenschoen ne fut pas transféré, comme
+ses compagnons d'infortune, dans les prisons de Dijon. Il resta à
+Strasbourg, nous ne savons grâce à l'intervention de qui, et put même
+continuer à faire paraître son journal, dans lequel il ne cessa
+de proclamer les principes d'un déisme honnête, voire même un
+peu mystique [456]. Courage doublement honorable alors que les
+représentants en mission venaient de nommer son principal adversaire,
+le citoyen Delattre, président d'une commission révolutionnaire,
+chargée de "juger, d'une façon plus accélérée, tous les suspects
+qui encombrent les maisons d'arrêt et lieux de détention de la
+ci-devant Alsace"! [457].
+
+[Note 456: _Die Bergpredigt Christi erklârt von einem Republikaner_,
+_Argos_, 4 pluviôse an II (23 janvier 1794).]
+
+[Note 457: J.B. Lacoste et M. Baudot, représentants du peuple près
+les armées du Rhin, etc. Strasbourg, 6 pluviôse an II, S. lieu
+d'impression, 4 p. 4°.]
+
+C'est au moment où les représentants et les adhérents de tous les
+cultes étaient ainsi traqués et poursuivis à Strasbourg, que l'agent
+national du district, le citoyen Maynoni, s'adressait, avec un à propos
+rare, à ses concitoyens, pour porter à leur connaissance une
+pompeuse circulaire du Comité de salut public, qui recommandait aux
+représentants de l'autorité centrale dans les départements de veiller
+avec sollicitude à la liberté des cultes. "Le fonctionnaire public,
+était-il dit dans cette pièce, signée par Robespierre, Couthon,
+Barère et leurs collègues, n'appartient à aucune secte, mais il sait
+qu'on ne commande point aux consciences; il sait que l'intolérance et
+l'oppression fait des martyrs, que la voix seule de la raison fait des
+prosélytes... Il est de ces impressions tellement enracinées que le
+temps seul peut les détruire... La politique ne marche pas sans la
+tolérance, la philosophie la conseille, la philanthropie la commande...
+Bientôt le fanatisme n'aura plus d'aliments. A le bien prendre,
+ce n'est déjà plus qu'un squelette qui, réduit chaque jour en
+poussière, doit insensiblement tomber sans efforts et sans bruit, si,
+assez sage pour ne pas remuer ces restes impurs, on évite tout ce qui
+peut lui permettre d'exhaler tout à coup des miasmes pestilentiels et
+orageux qui, inondant l'atmosphère politique, porteraient en tous lieux
+la contagion et la mort!" [458].
+
+[Note 458: L'agent national du district de Strasbourg à ses
+concitoyens. Strasbourg, le 14 pluviôse an II (2 février 1794). S.
+lieu d'impression, texte français et allemand, 10 p. 4°.]
+
+Cette ligne de conduite prudente, bien que tracée dans le langage
+emphatique de l'époque, avait-elle quelque chance d'être suivie par
+les hommes actuellement au pouvoir dans notre ville, ces conseils de
+modération allaient-ils être suivis? Les scènes nouvelles auxquelles
+nous allons assister dans le Temple de la Raison permettront à chaque
+lecteur d'en juger par lui-même.
+
+
+
+
+ XXII.
+
+
+Ce fut dans sa séance du 18 pluviôse que la Société des Jacobins
+décida de célébrer, le décadi prochain, une fête en l'honneur de la
+mort de Louis XVI, invitant tous les bons citoyens à se joindre à elle
+dans le Temple de la Raison, "pour se réjouir d'avoir vu luire
+ce beau jour où le dernier tyran de France a porté sa tête sur
+l'échafaud" [459]. Aussi voyons-nous dans la matinée du 20 pluviôse
+(8 février 1794), une foule de curieux, sinon de patriotes bien
+convaincus, se presser dans la nef de la Cathédrale pour écouter la
+harangue solennelle que le citoyen Boy, ce chirurgien de l'armée du
+Rhin, que nous avons entendu déjà, avait été chargé de prononcer
+"pour célébrer l'anniversaire de la mort du tyran Capet."
+Les paroles qui retentirent, ce jour-là, sous les vieilles voûtes
+gothiques, durent réveiller d'une façon bien singulière les échos
+endormis de tant de _Te Deum_ chantés, récemment encore, en l'honneur
+et pour la gloire des Bourbons. Rien ne peut donner une impression plus
+saisissante des vicissitudes humaines que d'entendre ces déclamations
+furibondes, succédant, dans l'enceinte sacrée, aux hymnes liturgiques
+et aux périodes onctueuses des orateurs chrétiens, et dans lesquelles
+on promet "d'amener le règne paisible de la philosophie et de la
+vérité" par les canons et par l'échafaud.
+
+[Note 459: _Strassb. Zeitung_, 18 pluviôse an II (6 février 1794).]
+
+"La république, disait Boy, va célébrer à jamais l'anniversaire
+d'un si beau jour: la mort d'un roi est la fête d'un peuple libre...
+C'est la plus belle époque de la révolution française; c'est en ce
+jour que le peuple rassemblé dans toutes les communes renouvellera avec
+enthousiasme le serment de mourir libre et sans roi, et, par le récit
+des crimes de Capet, enracinera dans l'âme des jeunes citoyens cette
+haine implacable pour la royauté, ce monstre qui causa trop longtemps
+les malheurs de la France... C'est par l'histoire des rois que les âmes
+républicaines s'affermissent; c'est par l'histoire des rois que l'on
+apprend à les détester."
+
+Après avoir tracé, d'un pinceau rapide et quelque peu fantaisiste, le
+tableau des bouleversements par lesquels avait passé la France, de 1789
+à 1794, l'orateur officiel s'écrie dans un nouvel accès de lyrisme:
+"O jour à jamais mémorable! jour heureux d'où date la liberté
+française, oui tu seras toujours présent dans nos coeurs. Capet n'est
+plus! Quel hommage rendu à la justice, à l'humanité! Les grands
+coupables sont donc atteints par le fer vengeur du peuple! Le crime
+sur le trône est donc aussi la proie de l'échafaud! Raison, justice,
+liberté, voilà votre ouvrage!... Voyez le génie triomphant de la
+France tenant en ses mains la tête ensanglantée de Capet. Ne craignez
+pas, citoyens, de jeter les yeux sur cette image terrible; votre
+sensibilité ne peut en être émue: c'est la tête d'un roi et vous
+êtes républicains. Venez voir aussi, exécrables tyrans, monstres
+nés pour le malheur du monde, nobles, prêtres, princes et rois, venez!
+Voilà le sort qui vous est dû; voilà le sort qui vous attend!"
+
+Le citoyen Boy continuait longtemps encore sur le même ton, mis à la
+mode par Robespierre, Saint-Just et Barère, poussant, dans le style
+le plus fleuri. aux violences les plus accentuées contre
+"les intriguants, les lâches, les ambitieux, les
+contre-révolutionnaires", dont il faut faire évanouir les
+criminelles espérances.
+
+Son long discours, prononcé du haut d'une chaire, "jadis le siège
+impur du mensonge et de l'erreur", et pour l'édification d'un peuple,
+qui "veut venir à l'école des républicains et non pas à l'école
+des prêtres", qui "veut des décades et non pas des dimanches",
+se termine par un sauvage appel aux armes contre la perfide Albion.
+"Guerre, guerre éternelle aux ennemis du genre humain, guerre
+éternelle surtout aux Anglais! Que l'odieux rivage où tant de crimes
+ont été médités, voie au printemps prochain nos flottes formidables
+aborder et réduire par le fer et le feu cette infâme cité, séjour
+des courtisans et des rois, et que dans la place où Londres est bâtie,
+il ne reste plus que ces mots terribles, écrits en caractères de sang:
+La nation française a vengé l'humanité sur les féroces Anglais. Vive
+la République! Vive la Liberté!" [460].
+
+[Note 460: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le décadi 20
+pluviôse... par le citoyen Boy. Strasbourg, Levrault, 15 p. 80.]
+
+Quelques jours après cette fête, une nouvelle attaque se produisit
+contre la Cathédrale et vint troubler le repos des morts qui y
+sommeillaient depuis plus ou moins longtemps déjà. Une délibération
+du Directoire du district de Strasbourg, en date du 15 pluviôse,
+enjoignait au corps municipal d'exécuter une réquisition du ministre
+de la guerre, relative à tous les matériaux renfermés dans les
+caveaux funéraires et pouvant être utilisés pour le service de
+l'artillerie. "Considérant, disait cette délibération, qu'il est du
+devoir des municipalités de détruire les monuments que le fanatisme
+a érigé à l'orgueil des despotes et de leurs créatures,... tous les
+matériaux qui ont servi aux cercueils des anciens évêques, seigneurs,
+etc., seront enlevés et portés à l'Arsenal. Pour ne point faire
+courir de dangers à la santé publique, on déposera les cercueils dans
+des endroits bien aérés, on les y fondra en barres de plomb de vingt
+à vingt-cinq livres et l'on calcinera les cadavres avec de la chaux
+vive"[461]. Nous n'avons pu retrouver malheureusement d'indication
+plus détaillée sur les violations de sépultures qui durent être
+la conséquence des mesures ordonnées par les citoyens Didierjean,
+Brændlé, Schatz, Christmann et Mainoni; mais il y a tout lieu
+d'admettre qu'elles ont été mises à exécution dans toutes les
+églises de la ville, et principalement à la Cathédrale, la seule qui
+contint des tombes épiscopales.
+
+[Note 461: Nous n'avons pu retrouver le texte français de cette
+délibération; nous la traduirons de la _Strassb. Zeitung_, 27
+pluviôse (15 février 1794).]
+
+Le 28 pluviôse, les autorités civiles et militaires installaient
+solennellement dans le Temple de la Raison, la nouvelle Commission
+révolutionnaire, présidée par l'ex-curé Delattre. Elle se composait,
+en dehors de ce personnage, des citoyens Mulot, juge à Bitche; Adam
+aîné, juge militaire à l'armée de la Moselle; Neumann, accusateur
+public du Bas-Rhin; Fibich fils, de Strasbourg, et Altmayer, accusateur
+public de la Moselle.
+
+Les Strasbourgeois ne restèrent pas longtemps dans l'ignorance sur
+les motifs qui avaient amené la constitution de ce nouveau tribunal de
+sang. On les exposa devant eux avec une franchise qui ne laissait
+rien à désirer dans sa brutalité. Ce fut encore Adrien Boy, le
+représentant attitré de l'éloquence jacobine du moment, qui se
+chargea de cette tâche dans un discours, prononcé dans la Cathédrale,
+le décadi, 30 pluviôse, et qui traitait surtout de la corruption des
+moeurs et de l'esprit public. "Egoïstes, s'écriait-il, agioteurs,
+accapareurs, fanatiques, modérés, aristocrates, et toute la race
+infernale des ennemis du lieu public, vous qui, depuis l'aurore de notre
+sainte Révolution, avez été assez imbéciles, assez lâches, ou
+assez pervers pour ne pas abjurer vos détestables principes,... si vous
+n'êtes pas assez vertueux pour aimer la patrie, soyez du moins assez
+prudents pour craindre les supplices qu'elle réserve à ses indignes
+enfants... Chaque goutte de sang versée par les défenseurs de la
+liberté, servira un jour à imprimer votre arrêt de mort. Citoyens
+du Haut-et Bas-Rhin, c'est à vous en particulier que ceci s'adresse...
+Déjà le fanatisme, ce monstre armé par les prêtres, frémissant
+et confus à la voix de la raison, cache dans la poussière sa tête
+hideuse, il rugit en secret, mais... le génie de la liberté le
+tient enchaîné... Le peuple se passe ici de prêtres; il s'habituera
+insensiblement à les détester tous..."
+
+A la suite de ce préambule, venait se placer une accusation en règle,
+aussi violente que mensongère, contre le patriotisme de la grande
+majorité de la population alsacienne. "Si le fanatisme est dans les
+fers, en revanche l'égoïsme domine insolemment. L'apathie naturelle
+au caractère allemand lui a donné naissance; il sera difficile de le
+détruire, il sera donc difficile de former l'esprit public dans ces
+départements. Citoyens, faut-il que vos frères vous adressent
+sans cesse des reproches mérités? Ne voulez-vous jamais être
+républicains?... Que voulez-vous enfin? Qu'espérez-vous?... La
+contre-révolution? Elle est impossible, vous n'êtes pas assez
+insensés pour en douter. Le rétablissement de la royauté? Nous
+péririons plutôt et vous péririez avec nous. Ne pensez pas être plus
+forts que le reste de la République. Vous n'êtes rien quand elle a
+dit: Je veux. Si vous résistez, des millions de bras sont prêts à
+vous anéantir."
+
+Suit une tirade enflammée contre les "charlatans ecclésiastiques",
+où l'exagération de la haine aboutit au grotesque. "En vain la
+raison essayait de vous éclairer sur les crimes de ces imposteurs; en
+vain vous étiez témoins de leur vie impudique et licencieuse: il vous
+était défendu de voir, de sentir et de parler... Vous payiez pour
+venir au monde; vous payiez pour vous marier; vous payiez pour être
+enterrés; vous payiez pour ne pas être damnés... Depuis que vous
+n'en avez plus (de prêtres), êtes-vous plus à plaindre? L'ordre des
+saisons est-il dérangé? Etes-vous moins aimés de vos épouses,
+moins caressés par vos enfants? Les infirmités vous assiègent-elles
+davantage?..."
+
+Voici enfin quelques passages de la péroraison: "Le nouveau tribunal
+révolutionnaire a mis la justice à l'ordre du jour. Citoyens des
+départements du Rhin, je vous en conjure encore, soyez Français, soyez
+républicains. Il est si doux de n'avoir aucun reproche à se faire.
+L'homme vertueux, le bon citoyen regarde la guillotine sans pâlir;
+l'égoïste, l'accapareur, l'agioteur, l'aristocrate frémit à chaque
+instant du jour. Citoyens, que cette comparaison, simple mais vraie,
+vous serve de leçon!... L'humanité, dans une crise révolutionnaire,
+ne consiste pas à être avare de sang, mais bien à répandre tout
+celui des coupables. J'aime mieux que l'on guillotine dix mille
+aristocrates, dix mille scélérats, que de voir périr un bon, un
+vertueux républicain. Anéantir le crime, c'est assurer le règne de la
+vertu... Hommes pusillanimes, hommes sentimentals de l'ancien régime,
+vous allez crier que je suis un tigre, un barbare, un cannibale enfin.
+Non, je suis un homme juste et peut-être plus sensible que vous; mais
+est-il question d'écouter sa sensibilité quand la patrie est au
+bord de l'abîme?... Par les moyens indispensables de rigueur, les
+départements du Rhin seront convertis à la République... mais
+si, contre toute attente, l'habitude de l'esclavage, le pouvoir du
+fanatisme, la corruption enfin étaient tels, que la République ne pût
+confier une de ses frontières les plus importantes aux citoyens de
+ces départements, vous concevez, citoyens, quel est le sort qui vous
+attend. Le sol fertile que vous habitez deviendra le partage des braves
+sans-culottes, et vous en serez chassés avec ignominie"[462].
+
+[Note 462: Discours prononcé dans le Temple de la Raison... le 30
+pluviôse... par le citoyen Boy. Strasbourg, sans nom d'impr., 15 p.
+4°.]
+
+C'était un langage d'une insolence pareille qu'on osait tenir à la
+population de notre ville! Pourtant, dès les premiers jours, elle
+s'était, dans sa grande majorité, prononcée pour les idées de
+liberté et, dans le moment même, elle donnait les preuves les plus
+convainquantes d'un ardent patriotisme[463]. Aussi l'on comprend
+aisément combien les déclamations furibondes de ces rhéteurs de bas
+étage ont dû exaspérer les Strasbourgeois d'alors, et leur ont fait
+saluer avec enthousiasme le jour heureux qui les délivra des tyrans,
+dont le contrôle inquisiteur et les dénonciations incessantes
+s'étendaient aux plus mesquins détails de leur existence privée.
+C'est ainsi qu'on dénonçait en ces jours mêmes, "certaine classe
+évaporée d'êtres du sexe féminin, _was man gewöhnlich Jungfern in
+Strassburg nennt_" qui, malgré l'arrêté fameux de Saint-Just, s'est
+remise à porter les vieilles coiffures locales. "Ces créatures,
+s'écrie la _Gazette de Strasbourg_, veulent prouver par leur costume
+suranné, gothique et servile qu'elles ne veulent pas être des
+républicaines. Fi!"[464]. Peu après, les autorités enjoignent
+à tout propriétaire d'un jardin de luxe d'avoir à ensemencer ses
+plates-bandes et ses massifs de pommes de terre, d'orge ou de trèfle,
+sous peine d'être traité de suspect[465]. Un autre jour on va jusqu'à
+défendre de "fabriquer toute espèce de pâtisserie, sous peine de
+confiscation, d'amende et d'être en outre déclaré suspect et traité
+comme tel"[466].
+
+[Note 463: Rien de plus caractérisque d'ailleurs que les contradictions
+perpétuelles des personnages officiels de l'époque à ce sujet. Ainsi
+les administrateurs du Bas-Rhin vantent au Comité de salut public ce
+"peuple docile et bon", au moment même où Boy le dénonce. (Copie
+de la lettre écrite le 8 ventôse, an II, en réponse aux mensonges...
+d'un écrit intitulé: _Euloge Schneider_, etc. Strasb., Levrault, 7 p.
+4°.)]
+
+[Note 464: _Strassb. Zeitung_, 7 ventôse (25 février 1794). Bientôt
+les rigueurs de l'autorité suivirent les dénonciations bénévoles.
+Le directoire du district frappait d'une prison de huit jours les
+femmes qui n'auraient point honte de sortir sans cocarde, et, en cas de
+récidive, les déclarait suspectes. (_Strassb. Zeitung_, 21 germinal,
+an II)]
+
+[Note 465: Délibération du directoire du district de Strasbourg, 19
+ventôse (9 mars 1794). Heitz, 8 p., 4°.]
+
+[Note 466: Délibération du directoire du département, 21 germinal,
+placard in-fol., sans nom d'impr.]
+
+Heureusement que le vieux sanctuaire du moyen âge n'était pas toujours
+occupé par des orateurs aussi sanguinaires que celui qu'on vient
+d'entendre, ni aussi hostiles à tout sentiment religieux. On y
+réunissait, par exemple, le 8 germinal, les défenseurs invalides de la
+patrie, et les familles de ceux d'entre eux qui avaient péri, afin
+que l'officier municipal, commissaire aux secours, leur donnât les
+renseignements nécessaires pour être admis au bienfait de la loi du
+21 pluviôse[467]. On y faisait entendre peut-être "la prière
+du républicain dans le Temple de la Raison" que publiait alors
+l'_Argos_[468], toujours encore prêt, malgré les mésaventures de
+Butenschoen, à prendre le parti du "défenseur des droits de l'homme,
+du confident des sans-culottes, de l'ennemi des prêtres, victime des
+despotes, du sage de Palestine, dont le coeur débordait d'un amour
+ardent pour ses frères" et qu'il présentait comme "le modèle des
+républicains"[469]. Mais cette tendance déiste, qui allait triompher
+bientôt à Paris et par suite à Strasbourg, et marquer l'apogée de
+la puissance de Robespierre, n'avait pas encore pour elle l'appui des
+puissants du jour et ses partisans strasbourgeois ne pouvaient donc
+empêcher l'oeuvre de vandalisme de suivre son triste cours. Dans les
+derniers jours de mars les administrateurs du district envoyaient une
+lettre à la municipalité, "portant qu'il existe plusieurs bâtiments
+publics en cette commune, qui blessent la vue du patriote par les signes
+de féodalité et de superstition qui les déshonorent; que la
+sphère de l'horloge du bâtiment ci-devant Saint-Guillaume est encore
+surmontée d'une fleur de lys pour marquer les heures, que le Temple
+de la Raison même en offre de trop marquants du côté de la chapelle
+ci-devant Saint-Laurent, pour ne pas choquer l'oeil du républicain;
+qu'enfin la tour est surmontée d'une croix qui ne peut convenir qu'aux
+temples du fanatisme."
+
+[Note 467: Délibération du corps municipal, 8 germinal, an II (28 mars
+1794), placard in-fol.]
+
+[Note 468: _Gebet für Republikaner im Tempel der Vernunft, Argos_ 6
+germinal (26 mars 1794). Nous disons peut-être, car dans la lettre des
+"sans-culottes", Massé, Jung, Vogt et Wolff, qui se trouve au Livre
+Bleu, I, p. 192, la Propagande est catégoriquement accusée d'avoir
+proscrit la langue allemande au Temple de la Raison.]
+
+[Note 469: Argos, 24 ventôse (14 mars 1794).]
+
+Le corps municipal, évidemment partagé entre la crainte de se
+compromettre et le désir de ne pas mutiler davantage la Cathédrale, si
+éprouvée déjà, répondit par une délibération presque évasive.
+
+"Sur le rapport fait par l'administration des travaux publics...,
+que les ouvriers sont continuellement occupés à enlever les croix des
+ci-devant églises, que pourtant il est très possible qu'il s'en trouve
+encore," la municipalité déclare qu'il "est très injuste de taxer
+l'administration de négligence"; qu'il a été adressé copie de
+la lettre du district à l'administrateur de la ci-devant fondation
+Notre-Dame, et que ce dernier a présenté des observations concernant
+l'enlèvement, observations approuvées par l'architecte inspecteur des
+travaux de la commune. Le corps municipal arrête en conséquence "que
+les inspecteurs des bâtiments de la commune seront de nouveau invités
+à faire les recherches les plus exactes et les plus scrupuleuses,
+pour découvrir tout ce qui pourrait se trouver en cette commune
+représentant des signes de superstition et de féodalité, et renvoie
+au District les pièces et le plan concernant l'enlèvement de la croix
+sur la flèche du Temple de la Raison, aux fins de décider si, d'après
+la loi sur la conservation des monuments qui intéressent les
+arts, ladite flèche doit rester intacte ou bien si la partie
+de l'architecture au-dessous du bouton est dans le cas d'être
+enlevée"[470].
+
+[Note 470: Procès-verbaux manuscrits, 12 germinal an II (1er avril
+1794).]
+
+Un court sursis fut obtenu de la sorte; il ne s'était pas encore
+trouvé d'énergumène dans le Conseil pour proposer d'abattre cette
+flèche splendide, l'orgueil de notre cité. Mais le moment était
+proche où de pareilles discussions allaient être possibles, car
+un premier renouvellement du Conseil général de la Commune avait
+introduit, le 11 pluviôse, Téterel parmi les nouveaux officiers
+municipaux, et celui du 4 floréal allait lui donner pour un instant
+dans ce corps une influence considérable[471].
+
+[Note 471: Listes officielles du Conseil général de la Commune de
+Strasbourg, signées Rumpler. Strasbourg, 11 pluviôse, 4 floréal an
+II, placards in-fol.]
+
+
+
+
+ XXIII.
+
+
+L'énergumène dont nous venons de transcrire le nom, et qui faillit
+être plus néfaste à notre Cathédrale que tous les terroristes
+réunis, était un des nombreux aventuriers que la crise
+révolutionnaire avait attirés dans notre province. Antoine Téterel,
+né, dit-on, vers 1759 dans le Lyonnais, était un séminariste
+défroqué qui s'installa comme professeur de français et de
+mathématiques à Strasbourg, en 1789. Il s'appelait alors M. de Lettre,
+nom qui ne lui appartenait pas davantage, peut-être, que tant d'autres
+désignations nobiliaires usurpées par les hommes de lettres de
+l'époque[472].
+
+[Note 472: Voy. les Notices de M. E. Barth dans la _Revue d'Alsace_,
+1882, p. 540.]
+
+Intimement lié avec les Laveaux, les Monet, les Simond, il devint, pour
+ainsi dire, leur commissionnaire attitré au club des Jacobins de
+Paris, ainsi qu'à la barre de la Convention Nationale. Son zèle
+fut récompensé par les représentants en mission et, à partir de
+l'automne 1793, nous le voyons figurer, à divers titres, dans la
+nomenclature administrative et judiciaire du Bas-Rhin.
+
+Il tenait à faire preuve de civisme et, par des propositions
+extraordinaires, à se distinguer, même en pareil moment, parmi les
+extrêmes. C'est poussé sans doute par ce sentiment de vanité féroce
+qu'il en vint à faire dans la séance des Jacobins du 24 novembre
+1793, la motion qui conservera son souvenir parmi nous, d'une façon peu
+flatteuse d'ailleurs. "Téterel, dit le procés-verbal, fait la motion
+de faire abattre la tour de la Cathédrale jusqu'à la plate-forme. Les
+Représentants et Bierlin, membre du club, appuient cette motion, par
+la raison que les Strasbourgeois regardent avec fierté cette pyramide,
+élevée par la superstition du peuple, et qu'elle rappelle les
+anciennes erreurs"[473]. Cependant, malgré l'appui des représentants
+du peuple, la motion ne fut pas adoptée dans son ensemble. On se
+contenta, nous l'avons vu, de détruire les statues qui couvraient la
+façade de l'édifice.
+
+[Note 473: Heitz, Sociétés politiques de Strasbourg, p. 302.]
+
+D'après une tradition constante[474], Téterel, nommé officier
+municipal, aurait repris la proposition, faite cinq mois auparavant au
+club, en modifiant quelque peu les considérants de sa motion sauvage.
+Devant ses collègues du Conseil municipal il ne pouvait décemment
+alléguer, comme un motif de démolition, l'amour des Strasbourgeois
+pour leur Cathédrale. On nous dit qu'il prétendit que l'existence
+de cette flèche altière blessait profondément le sentiment de
+l'_égalité_. Un seul membre l'appuya, au dire du bon Friesé,
+peut-être ce même Bierlin, qui déjà s'était proclamé son séïde.
+Cependant les autres élus de floréal n'osèrent pas repousser
+purement et simplement la demande de ce nouvel Erostrate. On ne
+saurait prétendre avec justice qu'ils ne s'intéressaient pas à la
+Cathédrale; nous en avons la preuve certaine dans un arrêté qu'ils
+prirent durant les derniers jours d'avril, sur la réquisition du
+Directoire du district, pour écarter de ses fonctions Daudet de Jossan,
+le receveur de l'administration de l'OEuvre Notre-Dame.
+
+[Note 474: D'après les récits de Friesé (V. 330), Schnéegans,
+Strobel, etc. Mais nous devons dire, pour rendre hommage à la vérité
+historique, que nous n'avons point trouvé trace de cette nouvelle
+motion dans les procès-verbaux da Corps municipal, conservés aux
+Archives de la Mairie. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait point été
+faite, mais la preuve authentique n'en existe point.]
+
+L'arrêté continuait en ces termes: "Considérant que la conservation
+du bâtiment de la ci-devant Cathédrale, aujourd'hui Temple de
+la Raison, exige par la nature de sa construction, une suite non
+interrompue de travaux et de soins, à quelles fins il existe un atelier
+particulier sous la surveillance d'un architecte-inspecteur, le Corps
+municipal arrête que, pour ne pas exposer à la dégradation ce
+monument de l'art, le Directoire du district sera invité à continuer
+cet atelier et cette surveillance de l'inspecteur, jusqu'à ce qu'il
+ait pris, aux mêmes fins, telles autres mesures qu'il jugera
+convenables"[475]. Néanmoins ils eurent recours à un subterfuge
+pour sauver l'édifice du danger dont le menaçait Téterel. Ils lui
+répondirent qu'une mesure de ce genre coûterait trop cher et ferait
+peu d'effet, et qu'on réveillerait bien autrement le civisme des
+populations en plantant le symbole de la liberté sur cette pyramide
+gigantesque, pour annoncer au loin la fin de l'esclavage aux populations
+rhénanes. Cette motion prévalut; il fut décidé que le bonnet des
+Jacobins serait arboré sur la croix, surmontant la lanterne, et vers
+la mi-mai, on hissa, non sans causer de nombreux dégâts, l'immense
+coiffure phrygienne en tôle, badigeonnée d'un rouge vif, jusqu'au
+sommet de l'édifice[476]. Les bras de la croix furent dissimulés
+derrière d'immenses guirlandes de feuilles de chêne, fabriquées
+du même métal. Pendant de longs mois, ce bizarre couvre-chef domina
+Strasbourg et les campagnes environnantes. Plus tard, après la Terreur,
+il fut réclamé par J.-J. Oberlin, l'infatigable bibliothécaire de la
+ville, et conservé parmi les curiosités historiques de la cité,
+à côté de la marmite des Zurichois et la vieille bannière
+strasbourgeoise. Beaucoup de nos contemporains l'ont encore contemplé
+sans doute, dans une salle du second étage du Temple-Neuf, avant qu'il
+ne s'abimât, comme maint autre souvenir, infiniment plus précieux, du
+passé, dans l'immense brasier du 24 août 1870.
+
+[Note 475: Procès-verbaux du Corps municipal, 11 floréal (30 avril
+1794).]
+
+[Note 476: Hermann (Notices, I, p. 387) indique très catégoriquement
+la date du 4 mai comme celle où le bonnet rouge fut placé sur la
+Cathédrale; Schnéegans et d'autres ont répété cette date. Mais les
+procès-verbaux du Conseil municipal disent non moins catégoriquement
+que ces travaux ont été faits du 23 floréal au 5 prairial,
+c'est-à-dire du 12 mai au 13 juin. (Procès-verbaux manuscrits, 9
+thermidor an II.)]
+
+Cependant une réaction sensible allait se produire contre les
+saturnales du culte de la Raison. Le 24 février 1794, Hébert, le
+principal créateur de ce culte, Anacharsis Clootz, et leurs amis plus
+proches, périrent sur l'échafaud. Ils furent suivis, le 5 avril, par
+Danton, Camille Desmoulins, Chaumette et leurs partisans, sacrifiés
+comme les premiers, à la jalousie toujours en éveil de Robespierre.
+Dans sa chute, le fougueux tribun du club des Cordeliers entraîna
+l'un des anciens vicaires de l'évêque constitutionnel du Bas-Rhin,
+le député Philibert Simond, accusé d'avoir voulu "renverser la
+République et lui donner un tyran pour maître." Traduit devant le
+tribunal révolutionnaire, le 21 germinal, il fut guillotiné trois
+jours plus tard avec un autre membre de l'ancien clergé d'Alsace, l'ex
+constituant Gobel, évêque démissionnaire de Paris, et le général
+Beysser, de Ribeauvillé[477]. Pour mieux faire ressortir la turpitude
+de ses adversaires, pour faire diversion peut-être au sombre effroi qui
+saisit la Convention elle-même à cette recrudescence de la Terreur,
+Robespierre choisit ce moment pour organiser un culte nouveau. Dans la
+séance du 17 germinal, Couthon venait annoncer le dépôt prochain
+de rapports relatifs à la reconnaissance d'un Etre suprême, et
+Butenschoen s'écriait d'un ton lyrique, en donnant cette nouvelle aux
+lecteurs de l'_Argos_: "Je puis annoncer l'heureuse nouvelle que la
+Convention nationale s'est occupée de la création d'un culte divin,
+digne de citoyens libres; maintenant je puis m'écrier avec le vieillard
+Siméon: Seigneur, laisse partir ton serviteur en paix!"[478]. Le
+rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_ écrivait, lui aussi, quelques
+semaines plus tard, en parlant du rapport de Robespierre à la séance
+du 18 floréal: "La faction hébertiste, dont Schneider et ses
+acolytes étaient les partisans fanatiques, voulaient abrutir la nature
+humaine; cette faction infâme voulait abolir toute morale et arracher
+aux âmes toute pensée d'immortalité"[479].
+
+[Note 477: _Strassburger Zeitung_, 27 germinal (16 avril 1794). Le Corps
+municipal décida, le 5 floréal, qu'on lirait, le décadi prochain, au
+temple de la Raison, le rapport fait à la Convention sur la conjuration
+de Danton, Desmoulins et leurs complices.]
+
+[Note 478: _Argos_, 24 germinal (13 avril 1794).]
+
+[Note 479: _Strassburger Zeitung_, 23 floréal (12 mai 1794).]
+
+Puis des voix officielles, plus autorisées que celles de simples
+journalistes, se font entendre. C'est ainsi, pour ne citer qu'un
+exemple, que les administrateurs du district de Strasbourg s'adressent
+à la Convention pour "mêler leurs hommages à ceux de tous les
+bons citoyens", pour la féliciter "d'avoir consolidé à jamais
+l'édifice majestueux de la République" en reconnaissant l'Etre
+suprême, et d'avoir "terrassé, du sommet de la montagne, le monstre
+hideux de l'athéisme et ses déhontés partisans, qui voulaient laisser
+le crime sans frein et sans remords, la vertu sans récompense, le
+malheur sans consolations et sans espoir d'un meilleur avenir"[480].
+
+[Note 480: Les administrateurs du district de Strasbourg à la
+Convention nationale. S. date ni nom d'impr., 4 p., 4°, dans les deux
+langues.]
+
+Dans sa séance du quintidi, 5 prairial (24 mai), le Corps municipal
+décidait que "vu l'arrêté du Comité de Salut public du 18
+floréal, qui ordonne que l'inscription _Temple de la Raison_ au
+frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, sera remplacée
+par les mots de l'article Ier du décret de la Convention nationale
+du 18 floréal: "Le Peuple français reconnaît l'Etre suprême et
+l'immortalité de l'âme", le rapport et le décret du 18 floréal
+seront lus publiquement les jours de décade pendant un mois dans ces
+édifices"[481].
+
+[Note 481: Procès-verbaux du Corps municipal, 5 prairial (24 mai
+1794).]
+
+En attendant qu'une grande cérémonie officielle vînt inaugurer
+cette quatrième transformation du culte public à la Cathédrale et
+réinstaller sous ses voûtes l'Etre suprême, ce "bon Dieu, auquel on
+permettait de nouveau d'exister", selon la spirituelle épigramme
+de Pfeffel, son nom s'y voyait invoqué déjà, lors de la fête
+célébrée le 12 prairial, pour commémorer la chute de la Gironde,
+qui "permit de respirer aux dignes représentants siégeant sur la
+montagne." Dès la veille, une sonnerie de trompettes avait annoncé,
+du haut de la plate-forme, cette réjouissance jacobine et le bonnet
+rouge au sommet de l'édifice avait "consterné les vils esclaves de
+l'Autriche"[482]. Une tentative d'assassinat, plus ou moins avérée,
+avait été faite naguère contre l'incorruptible idole des clubs;
+c'est ce qui explique comment les patriotes réunis à la Cathédrale
+jurèrent ce jour-là, sur la proposition de leur président,
+Lespomarède, de "surveiller de plus près les conspirateurs, les
+traîtres et les assassins", et remercièrent en même temps l'Etre
+suprême d'avoir protégé Robespierre et Collet d'Herbois "contre un
+monstre payé par Pitt, pour ravir au genre humain deux de ses amis les
+plus dévoués et les plus éclairés[483]."
+
+[Note 482: _Strassburger Zeitung_, 13 prairial (1er juin 1794).]
+
+[Note 483: Heitz, Sociétés politiques, p. 355.]
+
+C'est au moment où le culte national, récemment institué, allait
+entrer en vigueur, que nous rencontrons sur notre chemin un nouveau
+témoin de la foi catholique. Parmi ceux qui, jadis, avaient officié
+dans l'enceinte de la basilique strasbourgeoise, se trouvait un jeune
+prêtre, natif de Châtenois, Henri-Joseph-Pie Wolbert, vicaire de la
+paroisse de Saint-Laurent et chapelain du Grand-Choeur. Bien que soumis
+à la déportation pour refus de serment, Wolbert avait refusé de
+quitter Strasbourg pendant la Terreur, pour y continuer en secret
+l'exercice de son ministère. Arrêté pendant la visite qu'il faisait
+à l'une de ses ouailles, traduit devant le tribunal révolutionnaire
+et condamné, sans débats, il mourut avec le courage serein d'un
+martyr[484]. Deux pauvres femmes, deux laveuses, qui l'avaient
+généreusement caché chez elles, Marie Nicaise et Catherine Martz,
+furent guillotinées le même jour que lui, comme ses complices; une
+troisième, plus heureuse, la couturière Marie Feyerschrod, ne fut
+condamnée qu'à la prison[485].
+
+[Note 484: Schwartz, II, p. 354. Winterer, p. 254.]
+
+[Note 485: _Strassburger Zeitung_, 16 prairial (4 juin 1794).]
+
+Mais l'attention publique ne s'arrêtait pas longtemps, alors, à ces
+douloureux spectacles; c'est à peine si les journaux les mentionnaient
+en passant et les larmes qu'ils arrachaient sans doute aux âmes pieuses
+étaient obligées de couler en secret. D'ailleurs, tout se préparait
+pour la grande fête officielle, qui devait se célébrer à Strasbourg,
+comme à Paris, où Robespierre et ses adhérents intimes faisaient, on
+le sait, tous leurs efforts pour lui donner de l'éclat. Les autorités
+civiles et militaires de notre ville n'auraient pas mieux demandé que
+de "faire grand", elles aussi. Seulement l'argent manquait quelque
+peu dans les caisses publiques. Un des membres du Conseil municipal eut
+alors une idée lumineuse, ainsi rapportée dans les procès-verbaux:
+"Un membre ayant présenté une adresse aux citoyens de la commune,
+relative aux frais que pourraient occasionner les réparations et
+les décorations républicaines du temple de l'Etre suprême et le
+dépouillement des ornements ridicules de la superstition, le Corps
+municipal a approuvé cette rédaction et en a ordonné l'impression
+dans les deux langues et l'affichage"[486]. En même temps les poètes
+se mettaient à l'oeuvre; Auguste Lamey composait, sur la mélodie
+de vieux cantiques luthériens, ses _Chants décadaires_ et faisait
+recommander par les journaux la vente du premier d'entre eux, _A la
+fête de l'Etre suprême_, aux habitants des communes rurales, à trois
+sols l'exemplaire[487]. Butenschoen, lui aussi, faisait imprimer un
+cantique, surmonté du bonnet phrygien et orné de la devise: Liberté,
+Egalité[488]. Dans l'_Argos_, un troisième versificateur entonnait
+un _Hymne_ plus ou moins poétique, suivi d'exhortations en prose, d'un
+style fleuri, où l'on pouvait lire, entre autres, des phrases comme
+celle-ci: "Voyez ces sauveurs de l'humanité, levez vos regards vers
+Jésus et Socrate, vers Rousseau et Marat, tous ces grands coeurs dont
+vous connaissez le nom!"[489].
+
+[Note 486: Procès-verb. manuscr, 16 prairial an II.]
+
+[Note 487: _Strassb.Zeitung_,12 prairial (31 mai 1794).]
+
+[Note 488: _Zu Ehren des Höchsten_, Strassburg, Lorenz und Schuler, 4
+p., 18°.]
+
+[Note 489: _Argos_, 18 prairial (6 juin 1794).]
+
+Une autre manière de diminuer les frais de la fête, dont s'avisa
+la municipalité, fut d'inviter tous les citoyens à offrir à leurs
+frères indigents les moyens de se réjouir, eux aussi, durant le
+grand jour qui s'approche. Il faut avouer malheureusement que les
+procès-verbaux ne témoignent pas d'un grand empressement de la
+population plus aisée à répondre à cette invitation charitable. Une
+seule offre un peu considérable, à mentionner; c'est celle du citoyen
+J.-H. Weiler, qui envoie à l'Hôtel-de-Ville une lettre "portant que
+le Corps municipal ayant pris les mesures les plus sages pour rendre
+la fête consacrée à l'Etre suprême qui sera célébrée décadi
+prochain, la plus pompeuse et la plus touchante, et qu'il voit que les
+citoyens de cette commune qui depuis longtemps sont livrés à la dure
+privation de la viande, s'empressent de répondre à ces vues, et de
+reconnaître avec la municipalité l'Etre suprême et ses bienfaits;
+qu'il croit pouvoir augmenter l'allégresse de cette fête en s'offrant
+de distribuer gratuitement deux livres de viande à chaque famille,
+d'après le mode qui sera adopté par le Corps municipal, pourvu que
+cette distribution tourne au profit des seuls patriotes"[490]. Le
+Conseil accepte naturellement cette offre généreuse et charge le
+citoyen Grimmeisen de surveiller la distribution. Une mention honorable
+encore aux citoyens Dalmer et Weishaar, qui offrent quarante mesures
+de bière, devant être distribuées, par portions égales, au pied des
+quatre arbres de la liberté de la commune. Quant à des distributions
+de victuailles, faites par la municipalité elle-même, nous n'en avons
+point trouvé d'autre trace qu'une décision au sujet de trente livres
+de fromage offertes aux "enfants orphelins et à ceux de la Patrie,
+pour les faire participer à l'allégresse de la fête"[491].
+
+[Note 490: Procès-verbaux du Corps municipal, 19 prairial (7 juin
+1794).]
+
+[Note 491: Procès-verbaux du 19 prairial an II.]
+
+Le peu d'empressement du public aisé n'a point troublé cependant
+l'enthousiasme du rédacteur du procès-verbal officiel de la
+description de la fête de l'Etre suprême; il n'a aucun doute au sujet
+de la sincérité de l'élan général qui se manifeste dans cette
+journée du 20 prairial, et nous allons le suivre, en résumant son
+récit, afin de voir quel rôle la Cathédrale eut à y jouer. Dès
+l'aurore, une décharge d'artillerie annonce ce jour "d'allégresse
+publique". A huit heures, une seconde décharge donne aux citoyens le
+signal de se réunir à la Maison commune, pour aller de là au Temple
+de l'Etre suprême. "Une foule innombrable se pressait à l'envi de
+partager l'hommage sincère rendu au Père de l'espèce humaine, qui put
+en ce jour abaisser un regard de confiance sur des enfants tous dignes
+de lui, sur un culte, où son essence n'était point dégradée, qui
+n'était pas souillé par les mystères, la doctrine absurde et la
+coupable hypocrisie des prêtres." Des vétérans écartaient la foule
+compacte des spectateurs sans violence et "par le seul respect porté
+à la vieillesse par le Français régénéré." Une musique militaire
+ouvrait le cortège, puis marchait un "bataillon scolaire", formé
+de "jeunes citoyens"[492], puis encore de "jeunes citoyennes"
+vêtues de blanc, aux écharpes tricolores, des adolescents armés de
+sabres, les orphelins de la Patrie, et une foule immense de matrones,
+couronnées de fleurs, avec leurs enfants portant des bouquets et
+chantant des hymnes patriotiques.
+
+[Note 492: Extrait des registres du Corps municipal du 12 messidor.
+Placard in-folio, imprimé dans les deux langues, avec remercîment
+spécial à ces jeunes citoyens et portant organisation de leur
+bataillon.]
+
+La masse des citoyens, dont les rangs étaient unis entre eux par des
+guirlandes de feuillage, était suivie par toute une série de groupes
+professionnels ou politiques distincts. Des cultivateurs conduisaient
+une charrue, attelée de deux boeufs "au front panaché de rubans
+tricolores." Quatre citoyennes représentant les quatre Saisons, en
+guidaient une cinquième, la déesse de l'Abondance. Des militaires de
+toute arme portaient une petite Bastille, et "les citoyens occupés à
+l'extraction du salpêtre, des emblèmes annonçant que le ciel protège
+le peuple qui prépare la chute des rois et des oppresseurs de la
+terre." Plus loin l'on aperçoit la France, la Suisse, la Pologne et
+l'Amérique, représentées par des citoyens vêtus des costumes
+propres à ces pays, et "paraissant dans leur allégresse, nourrir
+l'espérance certaine du bonheur qui plane sur ces contrées." En
+avant de la Société populaire marchent, portant des branches de
+laurier, "les citoyennes occupées à la confection des effets de
+campement des armées", puis des femmes encore, la Liberté, la
+Justice, l'Egalité, la Félicité publique. Les Jacobins suivaient,
+portant les bustes des martyrs glorieux de la liberté, et accompagnés
+des "citoyennes habituées à fréquenter leurs tribunes." Le
+cortège était terminé par les autorités civiles et militaires, qui
+s'avançaient, au milieu d'une double rangée de canonniers, à travers
+les rues ornées de banderolles tricolores et de guirlandes de
+fleurs, "formant un coup d'oeil que l'âme attendrie savourait avec
+délices."
+
+C'est ainsi que le peuple de Strasbourg se portait vers le Temple de
+l'Etre suprême, "dépouillé des vestiges impies du sacerdoce." La
+place et les portails avaient été ornés d'arbres et l'intérieur
+de la Cathédrale était arrangé en vaste amphithéâtre, capable de
+recevoir une foule immense. Au milieu s'élevait sur une montagne
+un autel de forme antique, où étaient gravées en bas-relief les
+principales époques de la Révolution. Sur cette montagne "les jeunes
+citoyennes viennent déposer leurs fleurs, leurs gerbes et leurs fruits,
+mais elles en sont elles-mêmes le plus bel ornement. Un parfum
+suave, jeté par leurs mains pures, s'élève vers la voûte; un doux
+saisissement, un saint respect préparaient le silence nécessaire dans
+une aussi nombreuse assemblée..." Une fanfare de trompettes annonce
+alors l'ouverture de la cérémonie, puis "une symphonie mélodieuse
+élève les âmes vers l'auteur des êtres", et un poète, inconnu
+pour nous, vient déclamer une _Ode à L'Etre suprême_:
+
+ ...Etre infini, ton culte est le règne de l'homme.
+ Tu voulus sa grandeur, non le pouvoir de Rome;
+ L'homme libre élevant vers toi son front serein
+ T'offre le pur encens des vertus de sa vie.
+ Lorsque l'esclave impie
+ Rampe au pied de Terreur, du marbre et de l'airain...
+
+ Dieu de la liberté, du peuple et du courage.
+ Les prêtres et les rois nous voilaient ton image;
+ Nous voulons t'adorer loin des prêtres, des rois.
+ Nous avons retrouvé tes traits dans la nature;
+ Sa voix fidèle et pure
+ A dicté nos devoirs, notre culte et nos lois!
+
+Espérons que la musique d'Ignace Pleyel, l'ex-maître de chapelle de
+la Cathédrale, présentait plus d'attraits que ces vers médiocres. Il
+avait été mis à contribution, lui aussi, pour la cérémonie de ce
+jour. "Pleyel, dit notre procès-verbal, devenu agriculteur depuis que
+la Révolution a ramené l'amour des champs..., inspiré par un sujet
+aussi beau, avait composé une pièce brillante et majestueuse, dont les
+paroles, extraites de la _Journée de Marathon_, étaient chantées par
+un choeur nombreux de jeunes citoyennes, unissant les grâces de leur
+âge au civisme et à la vertu."
+
+Ces "harmonieux accords" sont interrompus par le discours d'un
+orateur, également anonyme, qui dépeint à la foule "les dangers
+de la doctrine aride de l'athéisme, en intéressant tous les coeurs
+sensibles à l'existence de la divinité." Mais nous ne nous
+arrêterons pas aux flots de rhétorique dont il inonda son auditoire,
+non plus qu'à la harangue analogue du représentant du peuple Lacoste.
+De nouveaux choeurs se font entendre et les masses qui se pressaient
+sous la voûte du temple, se séparent enfin "dans un enthousiasme
+général"[493] en entonnant cette dernière strophe:
+
+ "Potentats, qui sur la terre
+ Tremblez dès l'aube du jour,
+ Votre impuissante colère
+ Va vous perdre sans retour;
+
+ Vous voulez réduire en cendre
+ Le sol de la Liberté;
+ Dans la tombe il faut descendre
+ Et croire à l'Egalité."
+
+[Note 493: Sur cet enthousiasme, plus ou moins général, voy. aussi la
+_Strassburger Zeitung_, 21 prairial (9 juin 1794).]
+
+Ce que fut la fête, au sortir de la Cathédrale, nous ne le savons
+que par les derniers mots du procès-verbal. "L'indigence, dit-il, en
+rentrant dans ses foyers, y trouva un repas frugal.... le civisme fit
+couler, sur le soir, une boisson saine aux pieds des divers arbres de
+la liberté. Une partie de la nuit se passa encore en fête et en
+allégresse. Le bonnet rouge placé sur la pointe extrême de la tour du
+temple, que l'on avait illuminée, paraissait dans l'ombre une étoile
+flamboyante, proclamant les droits du peuple et le bonheur du monde"
+[494].
+
+[Note 494: Procès-verbal et description de la fête de l'Etre suprême
+célébrée le 20 prairial. Strasbourg, Dannbach, 16 p., 8°. Signé par
+le maire et tout le Corps municipal, ce document a été rédigé sans
+doute par le citoyen Doron, secrétaire-greffier adjoint.]
+
+Dès le lendemain, le corps municipal était mis en devoir d'examiner la
+carte à payer. Deux mémoires, l'un de 130 livres 60 centimes,
+l'autre de 1377 livres 35 centimes, lui étaient présentés par les
+entrepreneurs chargés de "dépouiller le Temple de l'Etre suprême
+des ornements ridicules de la superstition" [495]. Le 24 prairial
+paraissait un nouvel appel du comité chargé de réunir les fonds
+pour couvrir cette dépense et pour orner la Cathédrale "d'emblèmes
+républicains" [496]. Les citoyens Labeaume, Zabern, Fischer, Dietsch,
+Chenevet et Læmmermann y exprimaient leur vive douleur de ce que
+"beaucoup de citoyens restent froids vis-à-vis de l'émotion
+universelle produite par la fête décadaire... Voulez-vous être
+égoïstes? Non, alors déposez votre offrande sur l'autel de la
+patrie!" Personne n'aimait alors à passer pour égoïste; trop de
+gens avaient été conduits dans les prisons strasbourgeoises comme
+suspects de ce crime. Aussi finalement la souscription volontaire
+atteignit-elle le total fort honnête de 34,406 livres en assignats
+[497]. C'est sur ce fonds patriotique que furent réglés les mémoires
+mentionnés plus haut; c'est avec cet argent aussi que l'horloger
+Maybaum dut construire l'horloge décadaire réclamée par Téterel pour
+la tour de la Cathédrale [498] et que furent renouvelés les quatre
+drapeaux tricolores, fort usés déjà, ornant les tourelles de la
+flèche. Ils furent choisis "de l'étoffe la plus solide" pour
+pouvoir "continuer à annoncer les victoires que remportent
+les troupes de la République sur les esclaves des despotes
+coalisés"[499]. Enfin, plus tard encore, le jour même où tombait
+Robespierre, le Conseil municipal soldait un dernier compte, et le plus
+considérable de tous, toujours sur le même fonds des contributions
+volontaires. "Vu, disait la délibération, l'état des frais
+occasionnés par la construction d'un bonnet rouge et de quatre
+guirlandes, servant d'ornement à la tour du temple dédié à l'Etre
+suprême, ouvrages faits depuis le 23 floréal dernier jusqu'au 25
+prairial, appuyés des pièces justificatives nécessaires, ledit état
+présenté par Burger, maçon, spécialement chargé de l'inspection
+desdits ouvrages, qui se monte à la somme de 2991 livres 68 centimes.
+
+[Note 495: Procès-verbaux manuscrits, 21 prairial (9 juin 1794).]
+
+[Note 496: Procès-verbaux du Corps municipal.]
+
+[Note 497: Strassburger Zeitung,29 prairial (17 juin8 prairial (27 mai
+1794). Maybaum s'engagea 1794).]à la livrer en quatre ou cinq mois, si
+on lui fournissait des ouvriers et les matières premières.]
+
+[Note 498: Friese, V. p. 330.]Téterel fut délégué pour lui fournir
+du fer et du charbon. (Procès-verbaux, 1er messidor [19 juin 1794]).]
+
+[Note 499: Procès-verbaux du Corps municipal, 15 messidor (3 juillet
+1794).]
+
+"Et sur les observations faites par l'administrateur des biens publics
+que les citoyens Karth, négociant, Galère, tapissier, et Burger,
+maçon, satisfaits d'avoir contribué à la décoration dudit temple,
+renoncent au payement qu'ils auraient à réclamer; ouï l'agent
+national,
+
+"le Corps municipal arrête qu'il sera payé audit citoyen Burger le
+montant de l'état, portant la somme de 2991 livres 68 centimes, contre
+quittance valable, sur les fonds provenant des dons des habitants de
+cette commune, pour décorations républicaines du Temple dédié
+à l'Eternel; arrête en outre qu'il sera fait mention civique au
+procès-verbal du don généreux des citoyens Burger, Galère et
+Karth"[500].
+
+[Note 500: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 thermidor (27 juillet
+1794).]
+
+Nous ne nous arrêterons pas longuement aux fêtes civiques qui
+suivirent celle du 20 prairial. Il semblerait que durant cette époque
+immédiatement antérieure à la fin de la Terreur, on ait tenté
+d'étouffer la conscience publique révoltée, sous le bruit des
+acclamations officielles et des réjouissances publiques et de cacher
+ainsi le spectacle hideux de la guillotine fonctionnant sans relâche
+sur la place de la Révolution. Le 20 messidor, la Cathédrale
+était illuminée pour célébrer les victoires de la république aux
+Pays-Bas[501] et l'on dansait au Broglie ou plutôt sur la place de
+l'Egalité. Six jours plus tard, les autorités civiles et militaires
+convoquaient la population strasbourgeoise au temple de l'Etre suprême
+pour célébrer l'anniversaire du 14 juillet 1789. Un cortège, analogue
+à celui que nous venons de décrire, partait du champ de la Montagne,
+vulgairement dit Finckmatt, portant les bustes de Marat, de Châlier
+et de Lepelletier, pour aboutir à la Cathédrale, où les discours
+alternèrent avec des chants patriotiques et un hymne spécial du
+citoyen Labartasse. Un banquet frugal était offert ensuite aux
+défenseurs de la patrie, mutilés dans les combats, et la fête se
+terminait par une représentation gratuite au théâtre[502].
+
+[Note 501: _Strassburger Zeitung_, 22 messidor (10 juillet 1794).]
+
+[Note 502: Plan de la fête du 26 messidor, Strasbourg, Dannbach, 8
+p., 8°.--Voy. aussi le compte rendu de la _Strassburger Zeitung_, 28
+messidor (16 juillet 1794).]
+
+Cette mise en scène d'un lyrisme aussi froid que pompeux, n'empêchait
+pas le sang de couler en province, tout comme à Paris. Le lendemain
+même du jour où les "groupes d'adolescents" de Strasbourg avaient
+chanté:
+
+ "Nourris de civisme et de gloire,
+ Notre coeur n'est pas corrompu.
+ Nous croissons près de la victoire,
+ Parmi des leçons de vertu,
+ Affranchis de l'horreur profonde
+ Qu'éprouvaient nos tristes ayeux..."
+
+ils pouvaient assister, sur la place d'Armes, au spectacle de
+l'exécution d'une vieille femme de soixante-quatre ans, nommée
+Françoise Seitz, traduite devant le tribunal révolutionnaire pour
+avoir distribué des brochures royalistes à des soldats de l'armée du
+Rhin, et condamnée, puis guillotinée, le jour même, à cinq heures
+du soir. C'étaient là sans doute aussi les "leçons de vertu"
+chantées par le poète![503].
+
+[Note 503: _Strassburger Zeitung_, 29 messidor (17 juillet 1794).]
+
+Mais c'est surtout dans le langage des représentants du peuple
+en mission dans nos départements, que l'on pouvait constater la
+recrudescence terroriste de ces dernières semaines qui précèdent la
+chute de Robespierre[504]. La proclamation du 4 thermidor, publiée
+à Strasbourg par Hentz et Goujon, atteint, si elle ne dépasse pas en
+violence, les arrêtés de Lebas et Saint-Just: "Instruits par leurs
+propres yeux de l'état déplorable où se trouve l'esprit public
+dans les départements du Haut et Bas-Rhin... que là... les prêtres
+exercent un empire révoltant, tiennent les citoyens dans une oisiveté
+scandaleuse, pendant plusieurs jours des décades, sous prétexte
+du culte religieux, tandis que la terre demande des bras...; qu'ils
+profitent de cette oisiveté qu'ils commandent, pour prêcher la
+révolte, corrompre les moeurs et exciter le désordre[505].
+
+[Note 504: Il faut dire qu'ils étaient stimulés par les Jacobins de
+Strasbourg. La lettre des administrateurs du département du Bas-Rhin,
+datée du 14 messidor (Livre Bleu, I, p. 169), réclamait précisément
+la mesure prise par les représentants.]
+
+[Note 505: Le motif principal de la colère des représentants était le
+renversement d'un arbre de la liberté à Hirsingen, dans le Haut-Rhin.]
+
+"Que l'ignorance et la superstition sont telles dans ces départements
+que le peuple est toujours sous le despotisme et méconnaît la
+révolution... qu'il est prouvé par une foule de renseignements que les
+prêtres conspirent contre la patrie... qu'ils séduisent les femmes et
+corrompent les moeurs, qu'ils machinent en secret la contre-révolution,
+qu'ils ont tous dans le coeur, même quand ils parlent de leur
+attachement aux lois, langage équivoque dans leur bouche...
+
+"Que le résultat de leurs manoeuvres dans ces départements est une
+ignorance totale des lois de la liberté... qu'un autre résultat non
+moins funeste de ces prédications audacieuses et fanatiques est un
+relâchement de l'esprit public...
+
+"Les représentants du peuple arrêtent: Tous les prêtres des
+départements ci-dessus désignés seront sur-le-champ mis en
+arrestation et conduits à la citadelle de Besançon, où ils seront
+enfermés et traités comme gens suspects"[506]...
+
+[Note 506: Les représentants du peuple envoyés près les armées du
+Rhin et de la Moselle. Strasbourg, 4 thermidor, grand placard in-folio,
+dans les deux langues, s. nom d'impr.]
+
+Cet arrêté qui, d'un trait de plume, et sans examiner la situation
+personnelle des individus qu'il frappait, déclarait suspects tous les
+ministres des cultes, les protestants et les israélites aussi bien que
+les prêtres constitutionnels, est la mesure la plus radicale peut-être
+qui ait été prise dans notre province contre la libre manifestation
+d'un sentiment religieux quelconque. La chute inopinée des terroristes
+à Paris empêcha de mettre partout à exécution la mesure ordonnée
+par Hentz et Goujon et confiée par eux aux bons soins du général
+Dièche, le piteux ivrogne auquel était confiée pour lors la
+sécurité de Strasbourg. Mais de nombreux ecclésiastiques de tous les
+cultes furent traînés néanmoins dans les cachots de la citadelle de
+Besançon[507].
+
+[Note 507: Voy. Winterer, p. 183-188, et pour les pasteurs protestants
+et les ministres officiants israélites les lettres du pasteur Gerold.
+de Boofzheim, l'une des victimes, publiées par nous. _Bilder aus der
+Schreckenszeit_. Strassburg, Bull, 1883, 18°.]
+
+La seule chose qui puisse nous étonner dans le langage des deux
+proconsuls, c'est qu'ils reprochent aux autorités départementales
+une "honteuse inertie" vis-à-vis de ces désordres imaginaires ou
+réels, et les accusent de ne pas "appesantir la hache vengeresse des
+lois sur le méchant qui conspire." Les administrateurs du Bas Rhin,
+tout au moins, ne méritaient pas ce reproche; leur langage était d'un
+jacobinisme à satisfaire les plus exigeants, du moins dans le domaine
+religieux. Qu'on écoute plutôt ce qu'ils écrivaient à Hentz et à
+Goujon, en date du 7 thermidor:
+
+"L'ancien orgueil des jongleurs chrétiens avait fait élever des
+clochers insolents sur les édifices consacrés à leurs billevesées
+religieuses. L'oeil stupide du peuple s'était accoutumé à voir
+avec respect ces monuments de la superstition et de son esclavage.
+Aujourd'hui... rien de ce qui peut en perpétuer le souvenir ne doit
+exister dans une terre libre. Ordonnez donc, citoyens représentants que
+tous les clochers et tours soient abattus, excepté cependant ceux
+qui, le long du Rhin, seront reconnus être utiles aux observations
+militaires, et celui du temple dédié à l'Etre suprême, à
+Strasbourg, qui présente un monument aussi hardi que précieux et
+unique de l'ancienne architecture[508]...
+
+[Note 508: Téterel dut être furieux de cette restriction, faite par
+des hommes qu'il regardait comme ses émules; elle s'explique par
+le fait qu'il y avait au Directoire quelques administrateurs,
+Strasbourgeois de naissance.]
+
+"Cette opération fera le plus grand bien au moral des citoyens...
+elle épurera l'horizon devant les âmes fortes qui ne voient que la
+pureté du culte de l'Etre suprême, elle portera un dernier coup
+à l'aristocratie, et au prestige funeste des prêtres.... Plus de
+clochers, plus d'insultes à l'égalité, plus d'aliment à la faiblesse
+ou au crime!"[509].
+
+[Note 509: Livre Bleu I. p. 172.]
+
+Cette pièce était signée Ulrich, président, Sagey, Carey, Rivet
+et Barbier, secrétaire général. Peut-être bien les députés de la
+Convention auraient-ils tâché de satisfaire les pétitionnaires, si
+le temps ne leur avait manqué. On sait ce qui arriva. Le 10 thermidor,
+alors qu'on célébrait à Strasbourg la fête de Barra et Viala,
+conformément au décret de la Convention du 23 messidor[510], la tête
+de Robespierre tombait à Paris sous le couperet de la guillotine, et
+sa mort mettait fin à la crise terroriste, contre le gré de bon
+nombre d'entre ceux qui s'étaient coalisés contre la dictature et le
+dictateur. La nouvelle en arriva relativement tard à Strasbourg ou, du
+moins, n'y fut regardée comme authentique qu'après des hésitations
+prolongées; ainsi c'est le 15 thermidor seulement (2 août) que la
+_Gazette de_ _Strasbourg_ enregistra la condamnation de Robespierre et
+de ses "complices"[511].
+
+[Note 510: Hymnes qui se chanteront à la fête de Barra et Viala,
+célébrée à Strasbourg, le 10 thermidor. Strasbourg, Dannbach,8 p.,
+8°.]
+
+[Note 511: _Strassburger Zeitung_, 15 thermidor (2 août 1794).--Il
+courait alors à Strasbourg des bruits insensés sur Robespierre.
+Le même journal, dans son numéro du 26 thermidor, racontait qu'il
+"avait voulu obtenir de force la main de la jeune Capet, pour être
+plus facilement reconnu par les puissances étrangères."]
+
+Monet, le fervent admirateur du héros jacobin vivant, s'empressa de
+joindre ses imprécations contre le "monstre" terrassé, à celles
+de tant d'autres, terroristes comme lui. Dès le 14 thermidor, il
+réunit le Conseil général de la commune de Strasbourg en séance
+publique extraordinaire, pour lui faire voter une adresse à la
+Convention nationale, flétrissant "les complots liberticides" des
+traîtres qui avaient prétendu "asseoir leur tyrannie sur les débris
+sanglants de l'autorité nationale." Les citoyens des tribunes furent
+invités à signer également cette adresse et "se précipitant dans
+l'enceinte, présentèrent dans cet accord civique, le spectacle le plus
+touchant aux républicains, qui y trouvèrent dans ce moment de crise un
+délassement pour leur âme affaissée"[512]...
+
+[Note 512: Extrait des registres du Conseil général, 14 thermidor,
+Strasbourg, Dannbach, 4 p., 4°.]
+
+Ce n'était pas sans raison que les citoyens de Strasbourg témoignaient
+d'une joie assurément sincère en félicitant la Convention de la chute
+du "tyran". Ils pressentaient que le chef de la Montagne une fois
+abattu, ses sectateurs en province tomberaient bientôt à leur tour et
+que Robespierre, Saint-Just et Lebas entraîneraient à leur suite leurs
+valets et leurs courtisans locaux, les Honet, les Téterel, les Mainoni
+et tous les héros de la Propagande. Cet espoir ne devait pas les
+tromper.
+
+
+
+
+ XXIV.
+
+
+La journée du 10 thermidor ne changea pas d'abord les destinées de
+la Cathédrale. Comme pour faire oublier les événements accomplis à
+Paris, et qui allaient avoir leur contre-coup à Strasbourg, le maire
+Monet et la municipalité organisèrent, quelques jours plus tard, une
+nouvelle et grande fête populaire, dont le point de ralliement devait
+être également le temple de l'Etre suprême. Dans sa séance du 18
+thermidor, le corps municipal délibéra longuement sur l'organisation
+d'un cortège républicain, destiné à fêter l'anniversaire du 10
+août, "le jour de cette explosion terrible où le Français donna à
+la terre outragée l'exemple d'un roi marchant du trône au supplice",
+et le programme, arrêté ce jour-là, fut exactement suivi[513].
+
+[Note 513: Plan de la fête du 23 thermidor, célébrée à Strasbourg,
+l'an II. Strasb., Dannbach, 13 p. in-8°.]
+
+Le 22 thermidor, à six heures du soir, des officiers municipaux
+grimpèrent aux tourelles de la Cathédrale, pour y fixer, au bruit
+des trompettes et des cymbales, quatre piques, surmontées de bonnets
+rouges, et autant de drapeaux tricolores, offerts la veille par le 3e
+et le 6e bataillon de la garde nationale[514]. Le lendemain matin, dès
+cinq heures, les mêmes trompettes sonnent "la terreur des rois et
+le réveil du peuple", puis les curieux voient se former lentement
+le cortège aux seize groupes, qui doit aller de la maison commune
+au temple de l'Etre suprême, accompagné de citoyennes costumées,
+"représentant les deux sublimes passions des Français, la Liberté
+et l'Egalité." Nous ne nous arrêterons pas à détailler ce
+spectacle; toutes ces processions révolutionnaires se ressemblent et
+la description de l'une peut dispenser de refaire celle des autres.
+La foule des acteurs et des spectateurs s'étant engouffrée sous les
+voûtes de la Cathédrale, une grande symphonie d'Ignace Pleyel en
+réveille tous les échos. Musique singulièrement expressive, il faut
+le croire, car, au dire du procès-verbal, elle ne décrit pas seulement
+les bruits de la lutte à main armée, mais "laisse entrevoir, dans
+le lointain, le conciliabule secret des républicains conspirant
+avec énergie contre la monarchie homicide, pendant que les citoyens
+incertains se débattent dans de douloureuses angoisses." Un citoyen
+gravit ensuite les degrés de la nouvelle tribune des orateurs,
+construite en bois de chêne[515], et prononce un discours "analogue
+à la circonstance", puis commencent les chants des solistes,
+répondant aux choeurs de la foule. Une mère qui a perdu son fils,
+vient déclamer des vers qui se terminent ainsi:
+
+"Mon fils vient d'expirer, mais je n'ai plus de roi."
+
+[Note 514: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 21 thermidor
+(8 août 1794).]
+
+[Note 515: Elle coûta 2368 livres à la municipalité. Procès-verbaux
+manuscrits, 1er jour complémentaire an II (17 septembre 1794).]
+
+Puis un citoyen, debout sur les marches de l'autel, dressé au milieu
+du temple, adresse à la Liberté des couplets, mis en musique par
+François Reinhard. Assise sur une estrade, au milieu des guerriers
+blessés, la Liberté se lève alors et répond par d'autres couplets,
+dont nous ne citerons que le dernier:
+
+ "O vous, peuples de tout pays,
+ Soyez un, comme est un le jour qui vous éclaire,
+ Formez autour du globe une chaîne d'amis,
+ Que cette chaîne soit la seule sur la terre.
+ L'acier luit,
+ L'airain gronde,
+ Et tout Français dit:
+ Je ferai mon bonheur par le bonheur du monde."
+
+Le soir, la tour de la Cathédrale est brillamment illuminée, des
+banquets populaires et des danses publiques animent les rues et les
+places de la cité.
+
+La masse d'attributs et de décors de toute espèce que nécessitait la
+mise en scène de ces réjouissances officielles amena, quelques jours
+plus tard, la création de fonctions administratives nouvelles. Par
+délibération du corps municipal, le citoyen Ferdinand Berger fut
+chargé de créer, au temple de l'Etre suprême, "un magasin de tous
+les objets de représentation pour orner les fêtes publiques". Il
+devait exercer en même temps la surveillance à l'intérieur du temple,
+y entretenir la propreté et y faire les arrangements nécessaires pour
+les fêtes décadaires et nationales. Un traitement de six cents livres
+lui était accordé[516]. On doit supposer que Berger fut impuissant à
+maintenir, à lui seul, l'ordre dans l'enceinte sacrée; en effet, dans
+sa séance du 12 fructidor, le corps municipal, "instruit du désordre
+qui règne au temple de l'Etre suprême, les jours de fête",
+arrêtait que cinq citoyens, nommés _censeurs_, veilleront au maintien
+du bon ordre, vu "que dans un lieu consacré à la divinité, il doit
+être observé la plus grande décence". Ils seront assistés de trois
+gardes de police et porteront à leur boutonnière, durant leur
+service, une carte avec l'inscription: Surveillance du temple de l'Etre
+suprême[517].
+
+[Note 516: Procès-verbaux manuscrits du 2 fructidor (19 août 1794).
+Le 4 floréal an III, le corps municipal supprimait ces fonctions et
+attribuait la surveillance de l'édifice au concierge du temple.]
+
+[Note 517: Procès-verbaux du corps municipal, 12 fructidor (29 août
+1794).]
+
+Mais malgré tous les soins apportés par les meneurs du jour à
+l'organisation de ces fêtes, malgré l'attrait que leur pompe
+extérieure devait forcément exercer sur l'imagination des masses,
+l'heure de la réaction allait sonner bientôt pour tout ce qui
+rappellerait, de près ou de loin, le règne de Robespierre. Le
+représentant Foussedoire, envoyé en mission à Strasbourg, n'osa pas
+encore, il est vrai, rompre ouvertement avec les Jacobins, et se laissa
+même guider par eux dans plusieurs de ses mesures politiques; mais il
+s'empressa du moins d'inviter tous les bons citoyens à se rassurer
+et à reprendre confiance; il entrouvrit la porte des prisons[518], il
+accorda la parole aux patriotes républicains, tyrannisés par Monet et
+ses acolytes. Ce n'était plus là le ton des Saint-Just et des Lebas,
+des Baudot et des Lacoste, des Hentz et des Goujon[519]. Le sans-culotte
+Massé, revenu de Besançon, put déclarer à la Société populaire,
+dans la séance du 17 fructidor, qu'il y avait à Strasbourg "un tas
+de scélérats encore impunis", et s'il réclamait, avec la même
+ardeur, le châtiment des feuillants et des "valets de Dietrich", il
+insista surtout pour la nomination de commissaires qui rechercheraient
+les auteurs de tous les actes arbitraires et de tous les abus
+d'autorité qui avaient eu lieu dans notre ville "sous la dictature
+de l'infâme Robespierre"[520]. Aussi, quand Foussedoire quitta notre
+ville, la majorité de la population, habituée de longue date aux
+traitements les plus durs et les plus injustes, de la part de la
+Convention nationale, conserva-t-elle un souvenir reconnaissant à ce
+"messager de paix"[521].
+
+[Note 518: Soixante-seize suspects furent relâchés par lui (_Strassb.
+Zeitung_, 17 sept. 1794); mais les derniers prisonniers du Séminaire ne
+sortirent que le 5 novembre suivant. (_Strassb. Zeitung_, 16 brumaire an
+III, 6 nov. 1794.)]
+
+[Note 519: Voy. sa lettre dans la _Strassb. Zeitung_ du 15 fructidor
+(1er sept. 1794).]
+
+[Note 520: Discours prononcé à la Société populaire dans sa séance
+du 17 fructidor. Strasb. s. date, 15 p. 8°]
+
+[Note 521: _Strassb. Zeitung_, 5 brumaire III (26 octobre 1794).]
+
+Ce fut sous l'inspiration du représentant en mission, désireux de se
+concilier les masses populaires, que le corps municipal réorganisa les
+fêtes décadaires au temple de l'Etre suprême, de manière à rendre
+à la population de langue allemande, si nombreuse à Strasbourg, la
+part légitime que les terroristes de la Propagande avaient su lui
+enlever d'une manière absolue. Il fut décidé que l'on inviterait tous
+les bons citoyens à prononcer alternativement des discours dans les
+deux langues aux fêtes décadaires du temple de l'Etre suprême; un
+registre fut ouvert à la mairie pour que les orateurs de bonne volonté
+pussent s'y inscrire d'avance[522]. En prenant cette décision, le corps
+municipal répondait assurément au voeu public, ainsi qu'en témoigne
+cette correspondance de la _Gazette de Strasbourg_: "Chaque fois que
+nous visitons, le jour de décade, le temple de l'Etre suprême, pour
+y recevoir l'enseignement d'une morale épurée de toute superstition,
+nous regrettons qu'un si grand nombre de nos citoyens et citoyennes,
+qui ne comprennent pas la langue française, n'y puissent participer,
+et pourtant ce sont précisément ces gens-là qui en auraient le plus
+besoin. On leur a pris leurs vieilles idoles, on leur a dit que l'Etre
+suprême n'exige point de la part du premier des êtres créés,
+l'hommage d'un esclave, et, à peine se sont-ils montrés disposés à
+accepter cet enseignement, qu'il ne leur est plus inculqué que dans
+une langue dont ils comprennent à peine quelques phrases d'un usage
+journalier. Sans doute on s'efforce de leur enseigner la langue d'un
+peuple libre, mais on ne peut l'enseigner à des vieillards de soixante
+ans. Et le paysan qu'absorbe la culture de son champ, comment doit-il
+s'y prendre?"[523].
+
+[Note 522: Procès-verbaux du corps municipal, 5 vendémiaire III (26
+sept. 1791).]
+
+[Note 523: _Strassb. Zeitung_, 12 vendémiaire an III (3 octobre 1794).]
+
+L'appel de la municipalité fut entendu; un certain nombre d'orateurs
+se firent inscrire, et dès le 10 vendémiaire la série de ces
+"prédications laïques" allemandes à la Cathédrale commençait
+par un discours d'un réfugié allemand, nommé Lehne, "citoyen
+français de Mayence", empreint d'un sentiment religieux sincère,
+bien que fort anticatholique et d'un style très déclamatoire. Il fut
+imprimé avec ce vers de Voltaire pour devise: "Dieu ne doit point
+pâtir des sottises du prêtre"[524]. Un autre réfugié, Frédéric
+Cotta, de Stuttgart, ex-officier municipal à Strasbourg, et arrêté
+comme suspect après la chute de Schneider, prit la part la plus active
+à la réorganisation de ce culte de langue allemande. Il venait d'être
+acquitté par le tribunal révolutionnaire de Paris[525], et tenait à
+faire preuve d'un républicanisme militant et sincère, peut-être aussi
+à venger ses amis et lui-même sur le maire et les siens. Il nous reste
+de lui bon nombre de harangues, prononcées alors à la Cathédrale,
+et dont quelques-unes sont des documents historiques importants
+pour l'histoire contemporaine de Strasbourg[526]. Nous citerons tout
+spécialement le "discours sur _l'amour de la patrie_, prononcé
+devant les citoyens de Strasbourg rassemblés pour l'adoration de l'Etre
+suprême" le 2e décadi de brumaire[527], discours qui respire un
+enthousiasme généreux pour la liberté et défend la mémoire des
+amis de Cotta, Jung, Edelmann, Martin, victimes des dénonciations
+calomnieuses des Téterel et des Monet. Euloge Schneider lui-même y
+est l'objet d'une tentative de réhabilitation, qui nuisit beaucoup
+à l'effet des autres parties du discours et valut à l'orateur des
+attaques virulentes, dont la publication, même clandestine, était,
+elle aussi, un "signe des temps"[528].
+
+[Note 524: _Rede auf das Fest des hoechsten Wesens... von Lehne.
+froenkischem Bürger aus Mainz_. Strassb., Treuttel u. Würtz, 16 p.
+8°.]
+
+[Note 525: _Strassb. Zeitung_, 2 vendémiaire an III (23 sept. 1794).]
+
+[Note 526: Voy. p ex. le discours: _Es geht, es wird gehen, Gott ist mit
+uns, Rede für das Fest des Frankenvolkes_. Strassb. Stuber, 3. Décadi
+des Vendemiaire, am 3ten Jahr, 8°.]
+
+[Note 527: _Die Fülle der Vaterlandsliebe, zum Andenken der
+Freiheitsmärtyrer_, u. s. w. Strassb., Treuttel, 15 p. 8º. Les notes
+de ce discours sont fort curieuses pour l'histoire de la période de la
+Terreur à Strasbourg.]
+
+[Note 528: Dans une feuille volante allemande de la municipalité de
+Wasselonne datée du 30 novembre 1794, où l'on rappelle les faits et
+gestes de Cotta comme commissaire révolutionnaire dans cette commune et
+où l'on proteste contre l'éloge de cette bête enragée
+(_Bluthund_) de Schneider dans un discours "patriotico-moralisant et
+schneidérien-liberticide". Le ton de cette pièce, imprimée sans
+doute outre-Rhin, rappelle déjà tout-à-fait le ton des pamphlets
+clérico-royalistes de 1791.]
+
+Vers la même époque, en octobre 1794, le citoyen Auguste Lamey,
+alors secrétaire de la justice de paix du troisième arrondissement de
+Strasbourg, terminait la publication de ses _Chants décadaires pour
+les Français du Rhin_, qui avaient paru déjà, pour la plupart,
+en feuilles volantes, et offrait ainsi un recueil de cantiques
+républicains aux fidèles de langue allemande, assidus au culte du
+décadi; recueil d'autant plus facile à utiliser que la plupart des
+chants du jeune poète s'adaptaient à des mélodies de cantiques bien
+connues, au moins de la population protestante d'Alsace[529].
+
+[Note 529: _Dekadische Lieder fur die Franken am Rheinstrom_. Strassb.
+Zeitungscomptoir, 3tes Jahr der Republik, 18°. Ajoutons que ce culte
+décadaire ne se célébrait pas seulement dans les grandes villes. Nous
+avons p. ex. un discours analogue, tenu en l'honneur des martyrs de la
+liberté à Barr, par Jacques Dietz, teinturier (Strasb., Stuber, 30
+messidor an II).]
+
+En même temps renaissait le respect pour les monuments du culte
+indignement mutilés naguère, et les administrateurs jacobins
+eux-mêmes se croyaient obligés de formuler à ce sujet des professions
+de foi qui contrastaient singulièrement avec leurs agissements les plus
+récents. Les citoyens formant le directoire du district de Strasbourg
+s'écriaient avec onction: "Inscrivons sur tous les monuments et
+gravons dans tous les coeurs cette sentence: Les barbares et les
+esclaves détestent les sciences et détruisent les monuments des arts;
+les hommes libres les aiment et les conservent"[530]. Un peu plus
+tard, un véritable réquisitoire était dressé contre les iconoclastes
+qui avaient détruit, autant qu'ils avaient pu, la façade de la
+Cathédrale. L'abbé Grégoire avait présenté, le 20 octobre 1794,
+un rapport à la Convention nationale sur les outrages subis pendant
+la Terreur par les monuments publics et les oeuvres d'art et y avait
+mentionné, mais en passant, les mutilations de la "pyramide
+de Strasbourg"[531]. Dans une lettre adressée au célèbre
+conventionnel. un autre Allemand réfugié à Strasbourg, George
+Wedekind, entreprit d'éclairer ce dernier et le public cultivé en
+général, sur la gravité des actes de vandalisme commis a Strasbourg
+et sur la conduite des meneurs jacobins du dedans et du dehors, à
+l'occasion de ces actes[532]. De pareilles attaques, qui n'étaient
+point encore sans danger, préparaient, à cour échéance, la chute
+définitive des personnages politiques contre lesquels elles étaient
+dirigées. Quand enfin Monet fut écarté du pouvoir, dont il avait tant
+abusé, et disparut de Strasbourg pour n'y plus reparaître[533], on put
+s'écrier, en empruntant les paroles d'une des feuilles locales, "la
+joie éclate sur le visage de chaque citoyen, la justice, la liberté,
+l'humanité sont de nouveau à l'ordre du jour"[534]. Quelles haines
+profondes le jeune jacobin savoyard avait suscitées dans les coeurs,
+on le peut voir encore aujourd'hui en parcourant le cruel portrait qu'a
+retracé de lui l'un de ses anciens administrés dans la _Gazette de
+Strasbourg_ du 26 novembre 1794[535]. Le contentement devint plus
+grand encore quand les Comités de la Convention prononcèrent, le 8
+décembre, la fin de l'état de siège et la destitution du général
+Dièche, l'inepte et brutal commandant de la place, qui s'était
+montré, dès l'origine, l'instrument docile des pires terroristes[536].
+
+[Note 530: L'administration du District à ses concitoyens. Strasb., 7
+vendémiaire an III, 7 p. 4°.]
+
+[Note 531: _Strassb. Zeitung_, 14 brumaire an III (4 nov. 1794).]
+
+[Note 532: _Etwas vom Vandalismus in Strassburg. im andern Jahre der
+Republik verübt, Schreiben an Bürger Grégoire_. Strassb., Treuttel u.
+Würtz, 16 p. 8º.]
+
+[Note 533: On sait que ses protecteurs furent assez puissants pour le
+soustraire à toute punition pour ses actes arbitraires et pour lui
+procurer une place dans les bureaux du Ministère de la guerre,
+place qu'il occupait encore en 1814, docile instrument du despotisme
+impérial, après l'avoir été du despotisme jacobin.]
+
+[Note 534: _Strassb. Zeitung_, 15 brumaire an III (5 nov. 1794).]
+
+[Note 535: _Strassb. Zeitung_, 6 frimaire (26 nov. 1794). On l'y
+dépeint comme le sultan de Strasbourg, impitoyable pour les enfants
+gémissants qui demandent à voir un père, se mourant en prison, mais
+jetant volontiers le mouchoir aux belles, imberbe, aux yeux baissés
+vers terre, à là figure féminine, comme lady Milwood, la célèbre
+favorite du prince, dans _Amour et Cabale_, de Schiller.]
+
+[Note 536: _Strassb. Zeitung_, 24 frimaire (14 déc. 1794).]
+
+Un des domaines de la vie publique et privée où la réaction contre
+l'exorbitante compression subie par l'opinion, se fit le plus rapidement
+sentir, fut assurément le domaine religieux. Les meneurs de la
+Convention qui s'étaient flattés de détruire ou du moins de modifier
+profondément la foi de l'immense majorité de la nation française,
+durent s'avouer bientôt qu'ils connaissaient mal la nature humaine.
+Partout les convictions, naguère encore proscrites, recommençaient à
+s'affirmer sans crainte, à Strasbourg, comme à Paris et dans le
+reste de la France. En vain la Convention, profondément irritée de
+ce réveil de "l'hydre du fanatisme", qu'elle croyait domptée,
+refusait-elle encore de s'associer à ce mouvement irrésistible. Quand,
+dans la séance du 1er nivôse, Grégoire réclame à la tribune la
+liberté des cultes, l'Etat n'en salariant aucun, mais les protégeant
+tous, et prononce ce mot célèbre et tristement prophétique: "Un
+peuple qui n'a pas la liberté du culte, sera bientôt un peuple sans
+libertés", des murmures violents interrompent le courageux évêque
+de Blois, et, sur la motion de Legendre, l'assemblée passe à l'ordre
+du jour aux cris de: Vive la République![537].
+
+[Note 537: _Strassb. Zeitung_, 7 nivôse III (27 déc. 1794).]
+
+Mais de pareils votes importaient peu à l'opinion publique, qui
+se prononçait, presque unanimement, pour la reprise des anciennes
+habitudes, qu'elles fussent contraires ou non aux lois nouvelles. Dès
+le 8 nivôse, le nouveau maire provisoire de Strasbourg, le citoyen
+André, et ses collègues du corps municipal étaient obligés de
+rappeler officiellement à leurs concitoyens la défense de chômer et
+de fermer les magasins un autre jour que le décadi. Mais--symptôme
+significatif!--ils le faisaient sur un ton doux et paternel, réclamant
+l'obéissance, comme un devoir "prescrit impérieusement par les
+circonstances, puisqu'il en résulterait la perte d'un temps qui n'a
+jamais été plus précieux, et que cette perte nuirait essentiellement
+à la chose publique"[538]. Un magistrat même, l'un des juges au
+tribunal criminel de Strasbourg, le citoyen Albert, de Schlestadt,
+publiait à ce moment un calendrier populaire, rempli non seulement
+d'anecdotes des plus violentes contre les Jacobins (ce qui était
+de mode alors), mais renfermant le vieux calendrier chrétien,
+parallèlement au calendrier républicain, ce qui était positivement
+illégal[539].
+
+[Note 538: Délibération du corps municipal de la commune de
+Strasbourg, du 8 nivôse an III. placard in-folio.]
+
+[Note 539: _Neuer und aller Kalender für das dritte Jahr der Republik_
+(alte Zeitrechnung 1794-1795), 26 p. 4°. S. lieu d'impression ni nom
+d'imprimeur.]
+
+Ce mouvement prit une intensité plus grande encore, quand, dans les
+premiers jours de janvier 1795, le représentant Edme-Barthélemy Bailly
+fut envoyé en mission à Strasbourg, pour y examiner de plus près les
+griefs des _modérés_ contre les Jacobins, toujours encore influents
+dans certains milieux, surtout au Département, et dont se plaignaient
+amèrement les notables de notre ville. Le 20 nivôse (9 janvier),
+cet ancien oratorien, ex-professeur au collège de Juilly, prêtre
+assermenté d'ailleurs, et, qui plus est, marié, réunit les citoyens
+de la commune au temple de l'Etre suprême pour leur exposer, dans une
+longue harangue, ses idées sur les vrais principes de la justice et
+de la liberté[540]. Il y invita les patriotes présents à revenir
+le lendemain dans la même enceinte, pour y choisir une commission qui
+l'aiderait à _purifier_ les administrations civiles et militaires.
+Bailly était engagé, bien plus avant que Foussedoire, dans la
+réaction thermidorienne; son modérantisme frisait d'assez près les
+opinions royalistes pour qu'il faillît être déporté au 18 fructidor
+de l'an V, et son tempérament placide en faisait d'ailleurs l'ennemi
+de toutes les violences. Entouré et dirigé par les anciens
+constitutionnels et les républicains modérés, à peine sortis de
+prison, il résolut, dès son arrivée, de mettre fin aux menées
+révolutionnaires de leurs implacables adversaires, non sans employer,
+à son tour, des mesures passablement dictatoriales.
+
+[Note 540: _Strassb. Zeitung_, 22 nivôse III (11 janvier 1795).]
+
+Ce fut entouré d'un "Conseil du représentant du peuple" dans
+lequel figuraient des hommes comme J. J. Oberlin, Laquiante, Schoell
+et Mayno, des _suspects_ de la veille, que Bailly se présenta le
+lendemain, 21 nivôse, à la Cathédrale, pour y présider l'assemblée
+générale, convoquée vingt-quatre heures auparavant. On peut se
+figurer dans quel sens se firent les désignations des commissaires
+épurateurs, qui devaient exclure les citoyens indignes de la confiance
+publique et proposer au représentant des fonctionnaires nouveaux. Le
+28 nivôse, leur besogne était achevée, et Bailly, revenant
+une troisième fois au temple de l'Etre suprême, exprimait aux
+Strasbourgeois, charmés d'entendre un pareil langage, tous ses regrets
+sur leurs maux passés. "En proie, leur dit-il, aux calomnies les plus
+atroces, vous avez gémi plus d'un an sous l'oppression la plus cruelle.
+La Commune de Strasbourg, qui a fait tant de sacrifices pour la patrie,
+a été présentée à la France comme foyer de contre-révolution.
+Des brigands étrangers, se disant patriotes exclusifs, ont voulu la
+réduire au désespoir pour la perdre et l'anéantir plus sûrement."
+
+L'orateur, faisant ensuite appel au calme et à la concorde entre tous
+les citoyens, donna lecture de la liste des citoyens proposés pour
+la réorganisation des autorités constituées, et consulta, dit le
+procès-verbal, le peuple sur chaque individu présenté. Le même
+"peuple" peut-être, qui naguère acclamait les noms de Téterel,
+Bierlyn ou Monet, salua non moins chaleureusement celui des nouveaux
+membres de la Commune, du District, du Département, etc., qui
+représentaient des tendances opposées. Avec des hommes comme Koch au
+Département, ou Schertz au District, avec Mathieu et Brackenhoffer au
+Corps municipal, Fréd. Herrmann comme agent national, Schweighæuser,
+Momy, Zimmer comme notables, Laquiante et Spielmann aux tribunaux, Mayno
+à la présidence du tribunal de commerce, Eschenauer et Schützenberger
+comme chefs de bataillon de la garde nationale, les _modérés_ étaient
+absolument les maîtres de la situation à Strasbourg, et rentraient, le
+front haut, dans toutes les positions électives dont les Jacobins les
+avaient expulsés en octobre 1793.
+
+Le même jour, la Société populaire, dernier refuge des _montagnards_
+strasbourgeois, était épurée de même. "Il est temps que la Terreur
+finisse, avait dit Bailly à ses membres; le char de la Révolution ne
+doit plus marcher sur des cadavres; il doit rouler sur une terre pure et
+régénérée." Elle fut si bien épurée qu'elle en mourut; à partir
+de janvier 1795, elle n'a plus d'histoire.
+
+Les nouveaux tribunaux inaugurèrent leurs travaux par une mesure de
+clémence, en prononçant l'acquittement de cent soixante-deux pauvres
+paysans du Bas-Rhin, émigrés pendant la Terreur et tenus en prison
+depuis leur retour, dans l'attente journalière de la déportation,
+sinon de la peine capitale[541].
+
+[Note 541: _Strassb. Zeitung_, 3 pluviôse III (22 janvier 1795).]
+
+Bien que médiocres républicains, sans doute, ils voulurent payer leur
+dette de reconnaissance à la République en se joignant au cortège des
+représentants du peuple, Bar et Bailly, quand ceux-ci se rendirent à
+la Cathédrale, le 2 pluviôse, pour y célébrer l'anniversaire de la
+mort de Louis XVI. L'édifice était rempli, depuis neuf heures, d'une
+foule immense, malgré le froid rigoureux; elle écouta la harangue
+de Bailly qui se termina par le cri de: Guerre à mort à la
+royauté![542], et quand il eut fini, "dix mille citoyens, les bras
+levés vers le ciel, jurèrent haine éternelle aux rois et à toute
+espèce de tyrannie." Puis l'orchestre, réorganisé par les soins de
+l'un des officiers municipaux, nommé Hubschmann, joua la symphonie
+de Pleyel, composée pour la fête du 10 août[543], tandis que
+"le peuple contemplait avec complaisance les nouvelles autorités
+constituées.... C'était la fête du coeur et le triomphe de la vertu
+et de la justice"[544].
+
+[Note 542: Circonstance curieuse et qui devait nuire quelque peu au
+sérieux de l'orateur lui-même, Bailly avait voté contre la peine de
+mort, lors du procès de Louis XVI devant la Convention.]
+
+[Note 543: Cette musique réorganisée coûtait 15.000 livres à la
+ville. Procès-verbaux du 13 pluviôse (1er février 1795). On trouvera
+les noms de tous les membres de l'orchestre dans le procès-verbal du 28
+ventôse (18 mars 1795.)]
+
+[Note 544: Discours prononcés par le représentant du peuple Baillv...,
+suivi du procès-verbal, etc. Strasb., Treuttel et Würtz, 19 p. 4°.]
+
+Tout le monde, naturellement, ne partageait pas cette allégresse.
+Le représentant Foussedoire incriminait même, à la tribune de la
+Convention, les opérations de Bailly comme "dangereuses pour la
+liberté", dans la séance du 7 pluviôse, et s'attirait une réplique
+violente de la part d'un notable strasbourgeois[545]. Quelques-uns des
+nouveaux administrateurs eux-mêmes, effrayés du bruit qui se faisait
+autour de leur nom, et craignant un retour offensif des Jacobins, se
+dérobaient aux honneurs et à la gestion des affaires publiques. C'est
+ainsi que le nouveau maire, Mathieu, qualifié "d'homme dangereux"
+à la tribune de la capitale, préféra céder la place au citoyen
+Keppler, d'Andlau, qui fut alors nommé maire provisoire. Mais la grande
+majorité de la bourgeoisie strasbourgeoise n'était guère tourmentée
+de craintes semblables; elle se réveillait de sa longue torpeur;
+chacun parlait librement, attaquait l'adversaire d'hier ou songeait à
+présenter sa propre apologie. La vérité sur le régime de la Terreur
+se faisait jour de toutes parts. Le pasteur Philippe-Jacques Engel
+en dévoilait les iniquités religieuses[546], Ulrich annonçait
+l'apparition prochaine de son fameux _Livre Bleu_, qui nous a conservé
+tant de documents curieux sur cette époque néfaste[547]; le 25
+ventôse enfin (15 mars 1795), Frédéric Hermann, le nouvel agent
+national de la commune, déposait sur le bureau du corps municipal son
+rapport sommaire relatif aux dégradations subies par la Cathédrale et
+aux auteurs et provocateurs présumés de ces actes coupables. Quelques
+jours plus tard, la municipalité décida que ces pièces seraient
+transmises à l'accusateur public près le tribunal du département,
+pour qu'il en prît connaissance, et qu'on dresserait un procès-verbal
+détaillé sur l'état actuel de la Cathédrale[548].
+
+[Note 545: Gaspard Noisette, député suppléant du Bas-Rhin aux
+rédacteurs du _Narrateur_. Paris, s. nom d'imprim., 1 feuille 4°, en
+français et en allemand.]
+
+[Note 546: _Beytroege zur Geschichte der neuesten Religionsrevolution
+in Strassburg_. Voy. _Strassburger Zeitung_, 21 pluviôse (9 février
+1795).]
+
+[Note 547: _Strassb. Zeit._, 16 ventôse (6 mars 1795).]
+
+[Note 548: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 25 ventôse
+(15 mars), 2 germinal (22 mars), 15 germinal (4 avril 1795).]
+
+Pendant ce temps c'était, à Paris, un échange continuel de
+compliments entre la majorité de la représentation nationale et la
+population de Strasbourg. Dans la séance du 24 pluviôse, Bailly en
+avait fait le plus complet éloge; un de ses collègues, Richou, vint
+également témoigner de son patriotisme[549]. Quatre jours plus
+tard, ce sont des députés de la ville qui viennent exprimer leur
+reconnaissance à la barre de la Convention et remercier Bailly de
+son oeuvre d'apaisement; puis encore c'est Dentzel, l'ex-pasteur de
+Wissembourg, le futur général de brigade, qui prononce un panégyrique
+en leur honneur, après les avoir bien rudoyés jadis[550]. Et pourtant,
+à ce moment précis de notre histoire, la réaction s'annonçait
+déjà; ainsi les femmes strasbourgeoises, ne "voulant pas passer pour
+Jacobines", supprimaient la cocarde tricolore, ornement obligatoire
+jusque-là, et se faisaient rappeler sévèrement à l'ordre par la
+municipalité pour cette infraction aux lois, passible de six années de
+réclusion, en cas de récidive![551].
+
+[Note 549: _Strassb. Zeitung_, 2 ventôse (20 février 1795).]
+
+[Note 550: _Strassb. Zeitung_, 4 ventôse (22 février 1795).]
+
+[Note 551: Délibération du Corps municipal du 22 pluviôse an III (10
+février 1795). Strasb., Dannbach, 4 p. 4°, français et allemand.]
+
+C'est au beau milieu de cet échange de félicitations que la Convention
+nationale rendit, le 3 ventôse (21 février 1795), le célèbre décret
+qui mit fin à l'arbitraire légal sur le terrain religieux. Elle
+déclarait dans ce document que la nation ne salarierait aucun culte,
+mais qu'elle n'en troublerait dorénavant aucun; qu'elle ne fournirait
+de locaux officiels à aucun d'entre eux; que les cérémonies publiques
+et les costumes sacerdotaux ne seraient pas tolérés. Les inscriptions
+extérieures, relatives au culte étaient également défendues, et
+pour empêcher la reconstitution de la main-morte, les donations par
+testament et la constitution de rentes aux paroisses nouvelles étaient
+prohibées. Mais la loi permettait la vente ou la location des anciennes
+églises à des particuliers; elle autorisait les collectes privées
+pour l'entretien du culte, et donnait ainsi, si non la liberté dans
+son sens le plus large, du moins la possibilité de vivre, à toutes
+les communautés religieuses vraiment vivaces, comptant des adhérents
+sincères et un clergé dévoué.
+
+Qu'on l'eut prévu ou non, la loi du 3 ventôse donna le signal de la
+résurrection générale du catholicisme. Immédiatement des lieux de
+culte furent ouverts à Paris et la messe y fut dite "sans produire
+aucune émotion dans le peuple", ainsi que le constatait un
+correspondant de la _Gazette de Strasbourg_, dès le 7 ventôse[552].
+"Le peuple veut son dimanche; eh bien, qu'on le lui laisse, et: Vive
+la République! Il ne l'en aimera que mieux. Serait-ce bien raisonnable
+de s'exposer à des troubles pour un calendrier?" Cette parole,
+ajoutée d'un air détaché par le journaliste local, montre avec quelle
+rapidité l'opinion publique s'apprêtait à revenir en arrière, du
+moins à Strasbourg. Aussi l'effet de la loi de ventôse fut-il presque
+instantané dans les départements du Rhin. Au bout de peu de jours
+les prêtres y affluèrent en masse. Dans une correspondance, datée
+de Neuchâtel, une de nos feuilles strasbourgeoises racontait que,
+sur douze cents prêtres réfugiés dans ce canton, les trois-quarts
+étaient déjà rentrés en France[553]. Ils revenaient d'autant plus
+volontiers d'outre-Rhin qu'ils y avaient bien de la peine à vivre[554].
+Les fugitifs laïques suivirent les membres du clergé réfractaire
+dans ce retour de l'exil. Dix mille citoyens, dit-on, avaient franchi le
+Rhin, près de Lauterbourg, soit en barques, soit sur des radeaux,
+dans une seule quinzaine, vers la fin de ventôse[555]. Les églises
+se repeuplaient partout dans les campagnes: à Strasbourg même, les
+fournisseurs du clergé rouvraient leurs magasins et annonçaient dans
+les journaux leurs surplis, leurs nappes d'autel et leurs étoles[556].
+Les prêtres non assermentés reprenaient même possession de leurs
+presbytères avec un sans-gêne tel que l'agent national du district
+de Strasbourg, le citoyen Ferat, se vit obligé de rappeler à ses
+administrés que tous les prêtres, ayant refusé le serment prescrit
+par la loi, "ne sauraient se présenter impunément, et bien moins
+encore reprendre l'exercice de leurs fonctions. La loi qui les frappe
+de mort n'est point rapportée... ils doivent, au moment qu'il seront
+découverts, être envoyés à la maison de justice du département
+pour être, dans les vingt-quatre heures, livrés à l'exécuteur
+des jugements criminels... La loi du 22 germinal, rendue contre les
+receleurs d'ecclésiastiques sujets à la déportation, et qui prononce
+contre eux la peine de mort, est encore en pleine vigueur et n'est
+nullement révoquée ou atténuée par le décret du 3 ventôse. Ce
+dernier décret assure la liberté de tous les cultes exercés dans
+des lieux privés sous les yeux de la police; il n'accorde point à des
+hommes qui ont renoncé aux droits des citoyens, et que les lois ont
+condamnés comme ennemis de la patrie, la faculté de reparaître sur le
+sol républicain"[557].
+
+[Note 552: _Strassb. Zeitung_, 7 ventôse (25 février 1795).]
+
+[Note 553: _Strassb. Zeitung_, 7 germinal (27 mars 1795).]
+
+[Note 554: Un bailli wurtembergeois en offrait comme jardiniers et
+domestiques pour les empêcher de mourir de faim. _Strassb. Zeitung_,
+1er vendémiaire (22 sept. 1794).]
+
+[Note 555: _Strassb. Zeitung_, 11 germinal (10 avril 1795).]
+
+[Note 556: Les citoyens Jæggi, près du pont Saint-Guillaume, et Nagel,
+au Luxhof. _Strassb. Zeitung_, 18 germinal (11 messidor an III).]
+
+[Note 557: L'agent national du district de Strasburg à ses concitoyens,
+7 germinal an III (27 mars 1795). Strasb., Lorenz, placard in-folio,
+dans les deux langues.]
+
+Mais ces avertissements et ces menaces restent à peu près sans effet;
+le culte décadaire est abandonné de plus en plus, malgré les efforts
+de la municipalité strasbourgeoise pour y attirer le public[558], et
+bientôt celle-ci est obligée de supprimer les séances d'après-midi
+au temple de l'Etre suprême, séances consacrées à la lecture et
+à l'exposition des lois nouvelles, personne ne se rendant plus à ces
+réunions décadaires[559]. Quand le représentant Richou arrive
+à Strasbourg, dans les premiers jours de mai, et qu'il exprime aux
+officiers municipaux l'espoir trompeur que le culte décadaire n'est pas
+négligé dans cette commune, on se hâte d'insérer dans les journaux
+que le représentant du peuple viendra demain à la Cathédrale, afin
+qu'il y trouve un auditoire de curieux à qui parler[560]. La même
+précaution est nécessaire pour amener un public à la séance
+dans laquelle il raconte aux citoyens "les derniers forfaits des
+Jacobins", lors de cette journée du 2 prairial[561], dont l'issue
+provoquait le suicide de Rühl, l'un des derniers députés montagnards
+du Bas-Rhin[562].
+
+[Note 558: Elle décide p. ex. de faire exécuter au temple de l'Etre
+suprême un Hymne à la Vertu, composé à Paris par le citoyen
+Jacques-Philippe Pfeffinger. Procès-verbaux du 29 germinal (18 avril
+1795).]
+
+[Note 559: Procès-verbaux du 8 floréal (27 avril 1795).]
+
+[Note 560: Procès-verbaux du 19 floréal (8 mai 1795).]
+
+[Note 561: Procès-verbaux du 8 prairial (27 mai 1795).]
+
+[Note 562: Voy. sur la fin de Rühl le livre de M.J. Claretie intitulé:
+_Les derniers Montagnards._]
+
+Nul doute que la tentative suprême des Jacobins du faubourg
+Saint-Antoine pour ressaisir le pouvoir, n'ait précipité dans une
+certaine mesure le mouvement de la réaction religieuse, malgré
+les sentiments intimes de la majorité des conventionnels. Cherchant
+désormais son point d'appui dans la bourgeoisie, pour résister
+au sourd mécontentement des prolétaires aigris et fanatiques,
+l'assemblée dût lui payer son concours par la loi du 11 prairial (30
+mai 1795), qui rendait provisoirement l'usage des édifices nationaux,
+non encore aliénés, aux fidèles, avec l'autorisation de s'en
+servir comme de lieux de culte. Or, dans la plupart des communes, et
+spécialement à Strasbourg, aucune vente d'église, encore consacrée
+au culte, n'avait eu lieu jusqu'à ce jour, pour des motifs faciles
+à comprendre. L'article IV de loi de prairial portait que si les
+adhérents de différents cultes voulaient se servir d'une même
+église, la municipalité devrait veiller à ce que les usagers communs
+se comportent entre eux avec décence et s'y rendent à des heures
+convenables, préalablement fixées par elle. Cet article était
+né sans doute du désir de concilier les exigences probables et
+contradictoires des sectataires du culte décadaire, de ceux de l'Eglise
+constitutionnelle et de ceux d'entre les catholiques-romains qui
+se résigneraient à reconnaître les lois de la République. Cette
+dernière clause était obligatoire en effet; l'article V portait:
+"Nul ne pourra exercer le ministère, s'il ne fait devant la
+municipalité de sa résidence acte de soumission aux lois de la
+République." C'était un frein, bien faible il est vrai, mais
+c'était un frein pourtant contre les prêtres réfractaires qui ne
+rentreraient au pays que pour y semer la discorde et pour tramer des
+complots contre-révolutionnaires. La Convention, se sachant près de sa
+fin et visant le suffrage des masses, en vue des élections prochaines,
+alla même bientôt encore plus loin dans ses concessions. Dans une
+circulaire du 29 prairial, son comité de législations déclarait que
+cette "soumission aux lois" ne se rapportait pas au passé, qu'elle
+n'impliquait point, par conséquent, d'adhésion à la Constitution du
+clergé, loi périmée depuis, l'établissement de la République. Cette
+déclaration était habile autant que juste au point de vue légal. A
+vrai dire, elle offrait à tous les ecclésiastiques, fidèles à leur
+foi religieuse, et uniquement préoccupés de la garantir, une amnistie
+complète. On ne leur demandait que d'adhérer aux lois de l'Etat,
+et l'Etat n'ayant plus de législation religieuse, ils pouvaient les
+reconnaître sans aucun scrupule de conscience. Si jamais moment fut
+propice à une réconciliation entre le gouvernement et les membres du
+clergé, ce fut le printemps de 1795. Un peu de prudence et de douceur
+chez les uns répondant à une tolérance toute nouvelle chez l'autre,
+en aurait facilement fait les frais.
+
+Malheureusement, il faut bien l'avouer, la majorité des membres du
+clergé catholique, du moins en Alsace, ne sut pas prendre l'attitude
+que lui commandait son intérêt bien entendu. Les prêtres revenus au
+pays se croyant certains d'une victoire prochaine, plus complète,
+se montrèrent insoumis aux lois, trop souvent haineux contre les
+constitutionnels, prêchèrent contre les lois sur le divorce, contre
+la suppression des ordres monastiques, et prêtèrent même la main
+aux menées des émigrés politiques. On leur demandait simplement
+d'affirmer, en honnêtes gens, leur soumission au régime existant pour
+participer ensuite aux libertés communes. A peu d'exceptions près--et
+leurs plus chaleureux défenseurs n'osent pas le nier--ils refusèrent
+cette adhésion, condition de leur séjour pacifique en Alsace; ils
+disaient la messe en cachette, distribuaient clandestinement les
+sacrements et violaient ainsi la condition préalable de l'engagement
+tacite, impliqué par leur retour. Quand par hasard ils consentaient à
+prêter le serment, ils l'entouraient de restrictions si bien combinées
+que l'acte demeurait sans signification réelle, leur soumission "ne
+devant être préjudiciable en aucune façon à la doctrine et à la
+discipline de l'Eglise catholique"[563].
+
+[Note 563: Gyss, _Histoire d'Obernai_, II, p. 416. Avec une formule
+pareille on niait, à mots couverts, toute la législation nouvelle,
+issue de la Révolution.]
+
+C'est donc armés en guerre, et non pas disposés à la soumission, que
+nous voyons rentrer dans le Haut et le Bas-Rhin la foule des prêtres
+réfugiés en Suisse ou en Allemagne; on ne saurait s'étonner de
+remarquer bientôt après, parmi nos populations rurales, une agitation
+qui rappelle l'effervescence de 1791 à 1793. Il était impossible que
+la Convention ne s'en aperçût pas, et s'en étant aperçue, qu'elle ne
+fût pas tentée de les réprimer avec vigueur. Aussi quand nous verrons
+succéder une réaction violemment anticléricale à une ère fort
+courte d'apaisement et de calme, nous la regretterons à coup sûr,
+au nom de la liberté, mais nous la trouverons expliquée par les lois
+même de l'histoire.
+
+
+
+
+ XXV.
+
+
+Pour le moment, ces perspectives plus lointaines ne troublaient pas
+encore les esprits, du moins à Strasbourg. Le décret du 11 prairial y
+avait été promulgué quatre jours plus tard, et, dès le 22 de ce mois
+(10 juin 1795), les catholiques de Strasbourg, habilement groupés par
+quelques-uns de leurs conducteurs spirituels qui ne les avaient point
+délaissés durant la tourmente[564], venaient réclamer aux autorités
+civiles le bénéfice de cette loi nouvelle. Une délégation de
+citoyens laïques présenta requête pour prendre possession de
+quelques-uns des sanctuaires délaissés et le Corps municipal, en
+majorité protestant, s'empressa d'accéder à leur demande[565]. La
+délibération du 22 prairial est très caractéristique, au point de
+vue des dispositions religieuses de la majorité strasbourgeoise et
+marque un chapitre nouveau dans l'histoire de la Cathédrale. Nous en
+donnons par conséquent les principaux passages:
+
+[Note 564: Parmi eux il faut nommer en première ligne l'abbé Colmar,
+le futur évêque de Mayence, qui se promenait dans les rues de
+Strasbourg, au plus fort de la Terreur, déguisé en général de
+brigade, faisant ses instructions religieuses dans les mansardes, etc.
+Voy. Winterer, p. 254.]
+
+[Note 565: D'après M. l'abbé Guerber, le premier culte catholique
+strasbourgeois aurait été célébré de nouveau à Saint-Louis, à la
+Pentecôte 1795. (Vie de Liebermann. p. 137.)]
+
+"Vu une pétition revêtue de 2014 signatures et portant que les
+catholiques de Strasbourg, toujours fidèles à leur sainte religion,
+viennent de nouveau promettre à la municipalité la soumission la plus
+entière aux lois et au gouvernement, et demandent qu'il lui plaise
+mettre à leur disposition le temple dit de l'Etre suprême ou
+Cathédrale, pour y exercer leur culte, comme du passé, en se
+conformant en tous points au décret du 11 de ce mois,
+
+"Vu aussi ledit décret et ouï l'agent national,
+
+"Le Corps municipal arrête ce qui suit: Le Temple de l'Etre suprême,
+ci-devant Eglise cathédrale, sera mis à la disposition des citoyens
+catholiques de cette commune, pour l'exercice de leur culte, sous les
+conditions prescrites par le décret susdit.
+
+"Le Bureau des travaux publics fera enlever l'amphithéâtre construit
+dans l'intérieur du Temple, qui barre le choeur et gênerait l'exercice
+du culte[566].
+
+[Note 566: Ces changements furent passablement onéreux, puisque le
+peintre Heim, à lui seul, recevait 600 livres pour sa part dans
+les travaux de restauration de la nef. Procès-verbaux manuscrits, 4
+vendémiaire (26 sept. 1795).]
+
+"Le Corps municipal rappelle aux citoyens auxquels l'usage dudit
+temple est accordé, les dispositions de la loi sur le libre exercice
+des cultes et notamment aussi la peine qu'ils encourraient d'après
+l'article V du décret du 11 courant, s'ils admettaient ou appellaient
+au ministère de leur culte un citoyen qui ne se serait pas fait
+donner acte par la municipalité de sa soumission aux lois de la
+République."
+
+Mais ce n'est là que la première moitié de cette délibération
+d'une si haute importance. Elle ne rend pas seulement la Cathédrale aux
+catholiques: elle montre la municipalité se prononçant dès le premier
+jour, pour les anciens réfractaires et contre les constitutionnels.
+En effet la pétition, dont nous venons de parler, n'était pas seule
+parvenue à la maison commune, et d'autres fidèles réclamaient, eux
+aussi, l'usage du Temple de l'Etre suprême. A leur tête se trouvait
+l'abbé Rumpler, et la délibération du Conseil nous renseigne sur la
+teneur de sa demande.
+
+"Vu la déclaration du citoyen Rumpler, dit-elle, prenant la qualité
+de prêtre catholique, apostolique et romain, portant qu'il déclare et
+en demande acte à la municipalité: 1° qu'il veut être constamment
+soumis aux lois de la République française, dont il est membre, et
+qu'il est pleinement convaincu que par cette soumission au gouvernement
+politique de sa patrie, il ne fait que remplir le devoir d'un chrétien
+en même temps que celui d'un citoyen; 2° qu'il déclare aussi qu'il
+entend exercer désormais son culte dans le temple principal de la
+cité, qui, suivant le décret du 11 courant, doit être incessamment
+restitué à son usage primitif, après qu'il aura été purgé et
+évacué des échaffaudages y établis par les agents de Robespierre,
+à moins qu'il ne plaise à la municipalité lui abandonner, aux termes
+dudit décret, ce temple dans l'état où il se trouve, auquel cas le
+déclarant le fera évacuer à ses frais et emploiera le produit net
+des bois de charpentes qui y sont, tant à la reconstruction des
+autels qu'au rétablissement des autres parties nécessaires au service
+divin...
+
+"Le Corps municipal donne acte au citoyen Rumpler de sa soumission
+aux lois de la République... et considérant que le Temple ci-devant
+Cathédrale, a été mis à la disposition des citoyens catholiques
+de cette commune, c'est à ces citoyens qu'il appartient d'appeler ou
+d'admettre des ministres pour leur culte,
+
+"Le Corps municipal arrête qu'il n'y a lieu de délibérer sur le
+surplus de ladite déclaration."
+
+En même temps qu'il réclamait la Cathédrale, le comité des bourgeois
+catholiques avait demandé sans doute à la municipalité d'enlever
+les inscriptions placées au fronton de l'édifice, au moment où l'on
+proclamait l'existence de l'Etre suprême. Celle-ci n'osa pourtant
+répondre à ce voeu avant d'avoir interrogé à ce sujet le
+représentant en mission dans le Bas-Rhin. Le citoyen Richou répondit
+de Schlestadt, le 19 prairial, que la loi, ordonnant l'établissement
+d'une inscription sur le portail de la Cathédrale, n'étant pas
+rapportée, il serait prématuré de la faire disparaître. Mais il
+autorisait l'enlèvement des inscriptions placées au-dessus des portes
+latérales de l'édifice et le Corps municipal s'empressa d'en voter
+l'éloignement[567].
+
+[Note 567: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 22 prairial
+an III (10 juin 1795). Les membres présents à cette séance décisive
+furent les citoyens Keppler, maire; Démichel, Ehrmann, Ehrlenholtz,
+Fischer, Reichardt, Saum, Schnéegans, Hübschmann, officiers
+municipaux, et Hermann, agent national.]
+
+Désireux de prouver sa bonne volonté à ses concitoyens catholiques,
+le Conseil fit commencer en outre immédiatement la transformation de
+la Cathédrale. Tout l'appareil des fêtes civiques en fut éloigné et
+c'est à peine si l'on y laissa subsister pour le moment la tribune
+des orateurs, où devait continuer à se faire la lecture des lois
+nouvelles, mais de manière à ne pas troubler l'exercice du culte.
+Un arrêté municipal du 28 prairial rétablissait les dénominations,
+chères aux fidèles, de rue du Dôme et de place du Dôme, au lieu
+des noms révolutionnaires de rue de la Philosophie et de place de la
+Responsabilité[568].
+
+[Note 568: Délibération du corps municipal du 28 prairial an III,
+Strasbourg, Dannbach, 4 p. 4°.]
+
+Le 12 messidor (30 juin), une autre délibération ordonnait
+l'enlèvement de l'inscription du portail principal, épargnée d'abord,
+sur l'ordre de Richou; poussant la condescendance jusqu'aux dernières
+limites, les administrateurs de la cité votèrent, ce même jour, sur
+la demande des "commissaires préposés catholiques", la démolition
+d'un monument dressé dans la chapelle (Saint-Laurent?) "aux mânes
+des Français morts pour la patrie", sous prétexte qu'il encombrait
+le local. On ajoutait bien, pour excuser cette destruction peu
+patriotique, que le monument n'était pas digne de ceux qu'il devait
+honorer et qu'on l'élèverait plus tard, avec des matériaux plus
+choisis, sur une des places de la cité[569]. Mais ce fut un des
+innombrables monuments, pompeusement décrétés par les autorités de
+l'époque révolutionnaire, qui ne virent jamais le jour.
+
+[Note 569: Procès-verbaux manuscrits du 12 messidor (30 juin 1795).]
+
+Le 15 messidor, pour bien marquer que l'autorité civile ne prétend
+plus rien à la Cathédrale, on licencie l'orchestre des musiciens du
+Temple de l'Etre suprême, en les avertissant _rétrospectivement_,
+qu'ils ne seront plus salariés depuis le premier du mois[570]; le
+25 messidor enfin, l'on accorde aux "citoyens catholiques" la
+démolition de la tribune aux orateurs qui les gêne, en décidant que
+la promulgation des lois se fera dorénavant à l'Hôtel-de-Ville[571].
+On leur en donne même les bois de charpente, afin qu'ils puissent
+se construire une nouvelle chaire, "l'ancienne ayant été
+vandalisée"[572]. On le voit à ces concessions successives, nous
+sommes à la lune de miel des rapports entre l'Eglise et la Commune; que
+de chemin parcouru depuis dix mois!
+
+[Note 570: Corps municipal, procès-verbaux du 15 messidor (3 juillet
+1795).]
+
+[Note 571: Procès-verbaux manuscrits du 25 messidor (13 juillet 1795).]
+
+[Note 572: Corps municipal, procès-verbaux du 19 thermidor (30 juillet
+1795).--L'ancienne chaire n'avait pas été détruite, on le sait,
+puisque nous l'admirons encore aujourd'hui, mais démolie soigneusement
+au début de la Terreur. Les catholiques ne voulaient sans doute pas
+l'exposer à des dangers nouveaux en la remettant dès alors en place.]
+
+Cependant--il faut bien signaler le fait pour rester fidèle à la
+vérité historique,--toutes ces avances, toutes ces faveurs
+même n'engagent guère les anciens réfractaires à se montrer
+reconnaissants. Nous avons recherché, avec une curiosité fort
+naturelle, les noms des ecclésiastiques catholiques qui, conformément
+aux lois, seraient venus prêter serment d'obéissance à la
+République, pour exercer librement ensuite leur ministère. Eh bien,
+tandis que la liste des ministres protestants, des Blessig, des
+Eissen, des Oertel, etc., est passablement fournie, les procès-verbaux
+officiels n'ont conservé trace d'aucune autre déclaration
+d'allégiance catholique que précisément de celle de l'abbé Rumpler,
+enregistrée plus haut. Il faut donc en conclure que les membres du
+clergé catholique, présents à Strasbourg, acceptèrent tous les
+bénéfices du décret de prairial sans se soumettre aux obligations
+préalables exigées par lui, et que la municipalité de Strasbourg,
+entraînée par le courant de l'opinion publique, a sciemment fermé les
+yeux à cette infraction si grave à la loi. Nous savons, en effet,
+que le nouveau maire Keppler, natif d'Andlau, passait dans les cercles
+républicains de Strasbourg pour un "archifanatique". On
+nous raconte, par exemple, qu'il avait placé, contrairement aux
+prescriptions légales, un poste d'honneur à l'entrée de la
+Cathédrale, dès la réouverture du culte, avec la consigne d'arrêter
+immédiatement l'évêque Brendel ou l'abbé Rumpler, s'ils osaient
+se montrer dans l'intérieur de l'édifice[573]. Il n'est donc point
+étonnant qu'un fonctionnaire aussi bien pensant ait négligé les
+formalités que ses fonctions officielles l'appelaient à surveiller de
+très près. Il est moins étonnant encore que ses collègues et
+lui, saisis d'une protestation de Rumpler contre leur décision du 22
+prairial, comme ayant "affecté de vouloir lui contester la qualité
+de prêtre catholique" et comme ayant, "d'après les caquets des
+malveillants, cru devoir prendre parti contre lui," aient passé
+derechef à l'ordre du jour sur ses plaintes et sa demande réitérée.
+Pour ne pas accorder à l'impétrant le lieu de culte qu'il réclamait,
+le Conseil allégua qu'il n'avait point à prendre parti dans
+les disputes intérieures ecclésiastiques et les "querelles
+d'orthodoxie" de ses administrés[574]. Manière de voir assurément
+louable et tout à fait digne d'approbation! Malheureusement pour nos
+magistrats municipaux, ils avaient commencé tout d'abord à la mettre
+en oubli, au détriment de ceux auxquels ils donnaient une si belle
+réponse.
+
+[Note 573: _Unpartheyische Grundsoetze und Warnungen für die
+Wahlmoenner des Niederrhein's von einem Republikaner_. Strassb., im 4zen
+Jahr, 8°, p. 32. On trouve dans cette brochure une caractéristique
+détaillée et fort curieuse de tous les personnages réactionnaires
+d'alors dans le Bas-Rhin.]
+
+[Note 574: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 messidor
+(16 juillet 1795).]
+
+Un épisode caractéristique de la hardiesse avec laquelle les prêtres
+non-jureurs essayaient de reprendre possession de leur ancienne
+situation, se produisait, à ce moment même, aux portes de Strasbourg,
+à Wolfisheim[575], où certains exaltés voulurent arracher par leurs
+menaces, une rétractation du serment civique au curé constitutionnel
+qui se trouvait depuis quatre ans dans la paroisse. Sur son refus, on
+en vint aux coups et l'on se battit, à coups de serpette, sur le seuil
+même du sanctuaire[576].
+
+[Note 575: _Strassb. Zeit._, 23 thermid. (10 août 1795).]
+
+[Note 576: On peut se rendre compte des dispositions du clergé
+réfractaire d'alors en lisant la curieuse biographie de Liebermann
+par M. l'abbé Guerber; Liebermann était alors curé d'Ernolsheim et
+_commissaire épiscopal_ dans le Bas-Rhin, de 1795 à 1798.]
+
+Cette disposition des esprits étant assez générale dans les villes et
+surtout dans les campagnes alsaciennes, on comprend facilement que les
+assemblées primaires du Bas-Rhin, réunies le 20 fructidor (7 septembre
+1795) pour voter sur l'acceptation de la nouvelle constitution,
+élaborée par la Convention nationale, aient accepté, à la majorité,
+le gouvernement directorial, mais aient repoussé, avec un rare
+ensemble, l'article additionnel qui prescrivait de choisir deux tiers
+des députés nouveaux parmi les anciens conventionnels, afin de
+protéger la stabilité des institutions républicaines. Les électeurs
+du second degré, choisis à Strasbourg, sont tous des _modérés_,
+protestants ou catholiques; on n'a qu'à citer le nom des Metz, des
+Lauth, des Levrault, des Brunck, des Koch, etc.[577]. Mais la Convention
+n'entendait pas recevoir son congé de la part des électeurs français
+et n'attribuait pas sans raison, peut-être, leurs dispositions hostiles
+à l'influence grandissante du clergé réfractaire. Aussi le décret du
+20 fructidor (6 septembre) bannit-il à perpétuité tous les prêtres
+déportés et rentrés sur le territoire français, comme moteurs des
+mouvements qui menacent la paix publique. Ils ont quinze jours pour
+passer la frontière. S'ils reviennent, ils seront traités comme
+émigrés, c'est-à-dire condamnés à mort, sans autre forme de
+procès. Tous les corps administratifs sont rendus responsables de
+l'exécution de ces mesures. Les prêtres qui, tout en faisant
+leur soumission, ajouteraient des restrictions à leur serment et
+exerceraient le culte dans les maisons particulières ou les locaux
+publics, seront mis en prison; les propriétaires de ces locaux payeront
+cent livres d'amende.
+
+[Note 577: _Strassb. Zeitung_, 21, 22 fructidor (8, 9 septembre 1795).]
+
+En même temps, de nouveaux représentants, envoyés en mission dans
+les départements, devaient veiller à l'exécution de ces ordres et
+travailler l'esprit public. C'est ainsi que le premier jour de l'an IV,
+le représentant du peuple Fricot réunissait les citoyens de Strasbourg
+au Temple-Neuf pour leur exposer la nécessité d'un contrôle sévère
+sur les prêtres et les émigrés, comme "émissaires de l'ennemi et
+adversaires de la République". La _Gazette de Strasbourg_ affirmait
+que ce discours avait été "entendu avec approbation"[578], mais
+l'attitude générale de la population nous permet d'en douter quelque
+peu. Les autorités municipales, en tout cas, se montraient on ne peut
+plus accommodantes dans leurs rapports avec les anciens fonctionnaires
+et mandataires du cardinal de Rohan[579].
+
+[Note 578: _Strassb. Zeitung_, 23 septembre 1793.]
+
+[Note 579: Nous faisons allusion aux dénonciations de Rumpler contre
+les sieurs Zæpffel et Weinborn, chefs de la communauté catholique,
+présentées au District, et discutées par le corps municipal. Ce
+dernier "considérant qu'aucun fait précis n'était articulé",
+passa à l'ordre du jour, le 5 vendémiaire an IV (27 sept. 1795).
+Quinze jours plus tard il n'aurait plus osé agir ainsi. Nous savons
+d'ailleurs aujourd'hui que tout ce clergé était en rapports constants
+avec l'émigré Rohan. (Guerber, Liebermann, pages 143-159.)]
+
+La Convention ne pouvait cependant fermer les jeux à l'évidence et
+méconnaître entièrement la puissance du mouvement religieux qui
+menaçait de s'insurger contre elle. Afin de garder de son côté les
+électeurs qui ne mêlaient pas d'arrière-pensées politiques à leurs
+préoccupations ecclésiastiques, elle résolut de confirmer, une
+fois de plus, les concessions faites sur le terrain de la liberté
+religieuse. Dans la séance du 6 vendémiaire, le représentant
+Génissieux proposait et défendait une série de mesures formant une
+espèce de code de droit ecclésiastique, et qui furent votées par
+la majorité de l'assemblée. Le décret du 6 vendémiaire donnait à
+chaque citoyen le droit d'exercer librement son culte en se soumettant
+aux lois. La République n'en salariait aucun et nul citoyen n'était
+obligé de s'y associer. Chaque réunion de culte était soumise à
+la surveillance de l'autorité civile, chargée de garantir la paix
+publique. Si quelque malveillant dérangeait ou troublait l'une de ces
+réunions, il était passible au maximum de 500 livres d'amende et
+de deux ans de prison. Aucun ministre des cultes ne peut entrer en
+fonctions s'il n'a signé une déclaration expresse de soumission
+aux lois de la République. Si elle ne contient pas explicitement
+la reconnaissance de la souveraineté du peuple, l'autorisation de
+fonctionner sera nulle et non avenue. Le prêtre qui rétracte sa
+déclaration sera banni à perpétuité du territoire français. Aucun
+ecclésiastique ne pourra porter en public un costume distinctif; aucun
+objet de culte ne pourra être exposé en dehors de l'église ou
+des musées publics. Les donations perpétuelles sont défendues aux
+fidèles, les attaques contre la République, faites dans une réunion
+religieuse, punies de mort[580]. Les principaux points, précédemment
+acquis par la loi de prairial n'étaient donc pas remis en question.
+
+[Note 580: _Strassb. Zeitung_, 13 vendémiaire (5 octobre 1795).]
+
+Mais c'était autre chose, c'était beaucoup plus, que réclamait une
+partie notable de l'opinion publique. L'insurrection royaliste de
+Paris se chargea de le démontrer. Nous n'avons pas à raconter ici la
+journée du 13 vendémiaire, dont l'insuccès raffermit pour un temps
+les anciens montagnards, pour autant qu'il en restait, et valut au
+général Bonaparte, vainqueur des sections royalistes, le commandement
+de l'armée d'Italie. Constatons seulement qu'une nouvelle réaction,
+mais en sens contraire, suivit, sur le terrain religieux, l'échec
+politique des partisans de l'ancien régime. Le gouvernement directorial
+vit dès lors dans le clergé un dangereux ennemi; il devait surtout
+le considérer comme tel dans les départements frontières, où
+les intrigues de tout genre, les conspirations, les trahisons même
+pouvaient sembler plus faciles, et où les sympathies publiques se
+manifestaient plus vivement qu'ailleurs pour un régime modérateur et
+modéré.
+
+L'Alsace rentrait alors tout particulièrement dans cette catégorie; à
+Strasbourg, par exemple, les choix obligatoires pour les ex-députés
+à la Convention, étaient tous tombés sur les plus marquants des
+adversaires du jacobinisme, sur un Boissy d'Anglas, un Lanjuinais,
+un Bailly, un Henri Larivière, etc.[581]. Aussi les autorités
+supérieures avaient-elles l'oeil sur la municipalité et, dès les
+premiers jours de novembre, le District la sommait-elle d'exécuter
+dans les vingt-quatre heures les lois contre les prêtres sujets à
+la déportation. Dans sa séance du 6 novembre, le Corps municipal, ne
+pouvant guère se refuser à obéir aux lois, décida de faire constater
+tout d'abord par l'administrateur de la police si des prêtres de
+cette catégorie séjournaient dans la commune[582]. Le fait était de
+notoriété publique; il fallut cependant quatre jours (temps plus
+que suffisant pour faire échapper les plus menacés) jusqu'à ce que
+l'autorité municipale fût saisie d'une liste nominale des citoyens
+soumis à la rigueur des lois. Cette liste portait, comme sujets à
+la déportation: Louis Colmar, ex-régent de troisième au Collège
+national; Jean-Louis Kæuffer, prêtre séculier; Jean-Guillaume-René
+Videlange, ex-prébendaire de Saint-Pierre-le-Vieux, et François-Xavier
+Schweighæuser, "qui n'ont jamais prêté les serments exigés."
+Sont sujets à réclusion: François Vacquerie, ex-jésuite, âgé
+de quatre-vingt-seize ans; Joseph Jung, récollet; Jacques Sigel,
+ex-chanoine à Saverne. Quelques autres ecclésiastiques semblent
+également placés dans une situation plus ou moins irrégulière et
+l'on devra consulter l'administration supérieure à leur égard; ce
+sont les abbés Rumpler[583], Rauscher, Bourste et Hobron. Celui dont on
+s'occupe surtout, est un personnage qui fut très influent,
+semble-t-il, dans le sein de la communauté catholique d'alors, l'abbé
+Montflambert[584]. Sorti de France longtemps avant la Révolution,
+Montflambert avait été ordonné prêtre à Paderborn en Westphalie,
+après avoir séjourné comme précepteur dans une famille polonaise
+pendant dix ans. Chassé de Varsovie par l'invasion russe en mai 1794,
+il était rentré en France en prairial de l'an III (juin 1795) et
+n'ayant jamais exercé le ministère dans sa patrie, n'avait pas été
+dans le cas de prêter ou de refuser le serment prescrit au clergé
+constitutionnel[585]. Mais il n'avait pas non plus rempli les conditions
+imposées par les lois du 11 prairial et du 6 vendémiaire; était-il
+passible pour cela de la déportation comme prêtre réfractaire?
+
+[Note 581: _Strassb. Zeitung_, 16 octobre 1795.]
+
+[Note 582: Procès-verbaux du corps municipal, 15 brumaire (6 novembre
+1795).]
+
+[Note 583: On ne peut voir dans la mention de ce nom qu'une malice
+individuelle du rapporteur ou l'expression d'un mauvais vouloir plus
+général du conseil; Rumpler avait prêté serment, on le sait, et sa
+situation n'était donc nullement irrégulière.]
+
+[Note 584: Procès-verbaux du corps municipal, 19 brumaire (10 novembre
+1795).]
+
+[Note 585: Procès-verbaux manuscrits, 7 frimaire an IV (28 novembre
+1795).]
+
+L'administration départementale, moins bienveillante ou plus soumise à
+la loi, transmit, le 27 brumaire (18 novembre 1795), à la municipalité
+l'ordre de déporter Colmar, Schweighæuser, Kæuffer et Videlange et
+de soumettre à une surveillance minutieuse les nommés Jung, Sigel
+et Vacquerie. Le corps municipal n'avait qu'à s'incliner devant cette
+injonction, mais il s'arrangea sans doute de manière à laisser échap
+per les proscrits[586]. Le 7 frimaire (28 novembre 1795) il annonçait
+au Département que les quatre prêtres s'étaient absentés de la
+commune avant qu'on eût pu les saisir, mais cet insuccès ne semble
+lui causer aucun regret[587]. Aussi cette apathie de la municipalité
+parut-elle dangereuse à l'administration départementale; le 21
+décembre 1795, elle prenait la délibération suivante:
+
+Considérant que la loi du 3 brumaire dernier, concernant les prêtres
+qui sont dans le cas de la déportation, a été dictée par les dangers
+de la patrie, qu'elle est le résultat du voeu bien prononcé, de
+l'arracher aux trames liberticides... considérant que l'insouciance ou
+la malveillance de quelques fonctionnaires, ouvre à ces hommes, que la
+loi proscrit, des asyles sûrs contre son exécution; considérant enfin
+qu'il est temps de prendre des mesures sévères qui atteignent tous les
+coupables,
+
+Arrête, que dans les communes où se trouvent des prêtres sujets à
+la déportation ou à la réclusion, sans que les agents municipaux
+les aient fait arrêter... ainsi que ceux qui leur donnent asyle...
+ces fonctionnaires seront sur-le-champ livrés au tribunal criminel
+du département, pour leur faire appliquer la peine de deux années
+de détention prononcée par la loi du 3 brumaire; charge surtout les
+commissaires du pouvoir exécutif près les administrations municipales
+de tenir la main à l'exécution de cette loi... et dans le cas où
+l'administration départemantale serait instruite que ces commissaires
+ne remplissent pas leurs devoirs à cet égard... elle provoquera
+leur destitution près du Directoire exécutif et leur punition comme
+complices"[588].
+
+[Note 586: Procès-verbaux manuscrits du 4 frimaire an IV (25 novembre
+1795).]
+
+[Note 587: Procès-verbaux du 7 frimaire an IV.]
+
+[Footenote 588: Délibération de l'administration du département du
+Bas-Rhin, du 30 frimaire an IV, placard in-fol. dans les deux langues.]
+
+En présence de pareils ordres, qui s'appuyaient sur une lettre du
+ministre de l'intérieur, il n'était plus possible de tourner ou
+de mettre absolument de côté la loi. Tous les prêtres refusant le
+nouveau serment civique durent être écartés du ministère et--fait
+caractéristique!--dès ce jour les catholiques romains de Strasbourg
+n'eurent plus de sacerdoce. Nous n'avons pas à rechercher quelles
+purent être en d'autres régions les dispositions morales du clergé
+vis-à-vis du gouvernement légal du pays. Il est certain qu'ici du
+moins, ces dispositions étaient absolument hostiles, puisqu'il ne
+se trouva personne, parmi tous les prêtres habitant Strasbourg, pour
+s'engager à respecter les lois de l'Etat, comme le demandaient les
+décrets de prairial et de vendémiaire. Le 26 décembre 1795, l'abbé
+Montflambert présidait une dernière réunion de prières à la
+Cathédrale, puis il partait, lui aussi, pour l'exil[589]. Les
+catholiques romains de notre ville se voyaient, une fois de plus, sans
+conducteurs spirituels et la compression légale remplaçait derechef la
+bienveillance et la tolérance qu'ils avaient fait si peu d'efforts pour
+conserver à leur parti.
+
+[Note 589: _Protokol und Verbalpvocess der teutschen Herren Bürgern in
+Strassburg, welche den Gottes Dienst im Münster... wieder eingeführt,
+u. s. w._, publié par extraits dans le _Katholisches Kirchen--und
+Schulblatt_, de Strasbourg (année 1855, p. 9), par M. l'abbé Fues. Les
+descriptions du chapitre suivant sont empruntées principalement à ce
+curieux document qu'on devrait bien faire connaître _in extenso_.]
+
+
+
+
+ XXVI.
+
+
+Le départ des prêtres, et la crainte d'être mal vus ou peut-être
+même emprisonnés, empêchèrent dès lors beaucoup de fidèles
+d'assister aux réunions de prières à la Cathédrale ou de venir s'y
+réunir le dimanche à leurs coreligionnaires. Ils renfermèrent les
+manifestations de leur foi dans leurs maisons et une administration
+municipale moins sympathique aurait pu arguer du délaissement de
+l'édifice pour l'employer à d'autres usages. Cela n'était point à
+craindre, il est vrai, pour le moment, mais rien ne garantissait la
+stabilité de fonctionnaires aussi mal notés et les chefs, intelligents
+autant qu'énergiques, de la communauté catholique résolurent de
+conclure, pour ainsi dire, un nouveau bail avec la municipalité, afin
+de s'assurer, en tout état de cause, la possession de la Cathédrale.
+Il existait à Strasbourg, depuis la fin du dix-septième siècle,
+une _Confrérie marianique des bourgeois allemands_, qui se recrutait
+principalement parmi les artisans catholiques de notre ville et
+jouissait d'une haute considération dans les sphères de la petite
+bourgeoisie. C'est dans les rangs de cette confrérie que furent choisis
+douze citoyens, fervents croyants tout d'abord, mais sans doute aussi
+peu compromis que possible dans les affaires politiques du temps. Ils
+se présentèrent comme délégués de tous les autres catholiques de la
+ville devant les administrateurs des édifices publics et demandèrent
+l'autorisation d'organiser à la Cathédrale des réunions de
+prière exclusivement laïques, tous les dimanches, à deux heures de
+l'après-midi[590].
+
+[Note 590: _Kathol. Kirchen--und Schulblatt_, 1855, p. 9-10. Les noms de
+ces douze citoyens étaient Xavier Antoine, Valentin Koehren, François
+Lazar, François Kieffer, Arbogast Heim, Nicolas Varin, Antoine Wescher,
+Etienne Hatter, Joseph Studer, Michel Schweighæuser, Michel Starck,
+Laurent Detterer.]
+
+Cette demande fut accordée sans peine et dès lors on vit à
+Strasbourg, grâce à l'inclémence des temps, ce spectacle si curieux
+et si contraire à l'esprit du catholicisme, la foi des fidèles se
+passant de prêtres pour parler à Dieu et des réunions de culte,
+considérées comme orthodoxes, et présidées pourtant par de simples
+laïques. Ce fut le 10 janvier 1796 que furent inaugurés ces services
+religieux, placés sous l'invocation des souffrances mortelles du
+Christ[591]. L'un des Douze dirigeait les chants qu'accompagnaient les
+orgues, et récitait les prières au nom des croyants assemblés. Le 12
+février, on célébra la fête de la purification de la Sainte-Vierge,
+et après une confession générale des péchés commis contre la mère
+de Dieu, les nombreux assistants des deux sexes se prosternent à ses
+pieds et l'un des directeurs la proclame à haute voix comme patronne et
+protectrice de la cité[592]. Le 4 mars commence une neuvaine spéciale
+en l'honneur de Saint-François-Xavier, instituée pour implorer la
+miséricorde divine en faveur des prêtres persécutés [593]. Le
+25 mars enfin, les cérémonies de la semaine de Pâques commencent,
+malgré l'absence de prêtres. Un des Douze a composé une exhortation
+aux fidèles, dont on donne lecture; les tableaux des quinze stations
+de la croix, ayant appartenu jadis aux Pères franciscains, sont placés
+contre les colonnes de la nef et la procession des fidèles se dirige de
+station en station, au milieu du chant des cantiques, pour prier et pour
+baiser la croix[594].
+
+[Note 591: _Kirchen--und Schulblatt_, p. 47.]
+
+[Note 592: _Kirchen--und Schulblatt_, p. 48]
+
+[Note 593: _Ibid_., p. 49.]
+
+[Note 594: _Ibid_., p. 129-130.]
+
+Nous n'avons voulu qu'esquisser ici quelques-uns des principaux traits
+de ce culte laïque, qui semble avoir eu d'autant plus de succès
+qu'il répondait à de profonds besoins religieux chez une partie de la
+population strasbourgeoise[595]. Ceux qu'intéresserait le détail des
+cérémonies, devront se reporter au document dont nous avons tiré les
+quelques renseignements fournis plus haut. Ce mémorial lui-même n'a
+pas été, malheureusement, publié tout entier et ne saurait d'ailleurs
+tout nous apprendre. Il est muet, par exemple--et nous comprenons le
+silence prudent de ses rédacteurs--sur l'attitude du clergé proscrit
+vis-à-vis de ces manifestations éclatantes, mais légèrement
+insolites, de la piété catholique. Cependant on a peine à croire que
+le cérémonial de toutes ces réunions religieuses n'ait pas été le
+résultat de sa collaboration discrète. Les Douze ne furent sans doute
+que les éditeurs, responsables vis-à-vis du pouvoir civil, de ce qui
+s'est dit alors à la Cathédrale, et non les véritables auteurs des
+sermons laïques prononcés par ces honorables citoyens.
+
+[Note 595: Les préposés du culte catholique procédaient aussi à de
+fréquentes quêtes à la Cathédrale, dont ils envoyaient le produit
+à la municipalité pour l'Hospice des orphelins. Voy. p. ex. le
+procès-verbal du 17 nivôse (7 janvier 1796).]
+
+Le 2 janvier 1796, l'administration municipale avait dû enregistrer la
+loi portant que les agents qui ne dénonceraient pas les prêtres
+soumis à la déportation seraient sur-le-champ livrés au tribunal
+criminel[596], mais elle n'en restait pas moins favorable, au fond
+de l'âme, aux nouveaux proscrits. Le 9 janvier, elle accueillait
+favorablement une pétition de la citoyenne Marie-Reine Montflambert,
+qui demandait pour son frère, l'abbé, la permission de revenir
+à Strasbourg[597]. Puis, quand le Directoire du département eut
+itérativement ordonné son arrestation, elle osa déclarer nulle et non
+avenue cette mesure du Directoire, Montflambert étant couvert par une
+des exceptions de la loi sur les émigrés. Cette opposition n'empêcha
+pas que le nom du prêtre fugitif ne fût porté sur la liste des
+émigrés; mais jusqu'au bout, le Corps municipal persista dans sa
+manière de voir et déclara que "l'arbitraire prenait la place de la
+justice"[598].
+
+[Note 596: Procès-verbaux du Corps municipal, 12 nivôse (2 janvier
+1796).]
+
+[Note 597: Procès-verbaux du 19 nivôse (9 janvier 1796).]
+
+[Note 598: Procès-verbaux du 25 ventôse an IV (15 mars 1796). Il
+semblerait pourtant que Montflambert ait fini par tomber entre les
+mains de la police, car nous connaissons une délibération de
+l'administration départementale du 5 vendémiaire an V, qui ordonne son
+élargissement provisoire de la maison de réclusion. (Procès-verbaux
+du corps municipal. 8 vendémiaire, 29 sept. 1796.)]
+
+Les mêmes procès-verbaux, auxquels nous empruntons ces détails,
+nous ont conservé la liste des lieux de culte ouverts à Strasbourg au
+commencement de l'année 1796. Le culte "connu sous la dénomination
+de culte catholique, apostolique et romain", occupait l'édifice de
+la ci-devant Cathédrale et l'église Louis; les protestants officiaient
+aux temples Aurélie, Thomas, Nicolas, Guillaume, Pierre-le-Vieux,
+l'Eglise-neuve (Temple-Neuf), la Ruprechtsau, et à l'auberge de la
+Charrue, au faubourg de Pierres. Les israélites se réunissaient chez
+Scheyen Netter, rue de la Lune; Abraham Auerbach, rue Sainte-Elisabeth;
+Moïse Isaac, Vieux-Marché-aux-Vins, et Joseph Lehmann, rue du
+Jeu-des-Enfants[599]. Il n'est pas fait mention ici d'un lieu de culte
+pour les constitutionnels, mais il est cependant hors de doute qu'ils
+célébraient leur culte à part, avant même d'être admis au partage
+de la Cathédrale, comme nous le verrons bientôt.
+
+[Note 599: Procès-verbaux du 12 nivôse an IV.]
+
+Pendant ce temps la lutte s'engageait, avec un redoublement de violence,
+entre le nouveau gouvernement de la République et les membres du
+clergé pénitent, rentrés en foule dans leurs anciennes paroisses,
+dans l'attente de jours meilleurs. Plus la connivence tacite des
+autorités avait été grande durant de longs mois, plus la répression
+dut sembler cruelle quand on se remit à sévir. Les municipalités
+favorables au clergé furent frappées, comme les prêtres eux-mêmes.
+La municipalité de Truchtersheim fut destituée pour avoir laissé
+fonctionner des ecclésiastiques non-assermentés[600]; le président
+de celle d'Obernai, le citoyen Apprédéris, se vit casser pour en avoir
+hébergé dans sa demeure[601], et les malheureux eux-mêmes furent
+traqués partout, jusque dans les hautes vallées des Vosges, pour
+"écraser les ennemis de la République"[602]. Ces poursuites ne
+restèrent pas infructueuses, et plusieurs de ceux qu'on recherchait,
+furent en effet arrêtés. C'est ainsi que le tribunal criminel du
+Bas-Rhin condamnait à la déportation sur les côtes de la Guyane le
+curé Kappler, de Beinheim[603], puis l'abbé Heckel, ancien desservant
+de Grossendorf[604]. Les armes les plus terribles, forgées pour
+combattre l'Eglise hostile, devaient être employées elles-mêmes
+dans l'ardeur de la lutte et sous l'influence funeste des haines
+renaissantes. Dans les premiers jours de février on amenait captif aux
+prisons de Strasbourg un prêtre condamné jadis à la déportation
+et qui, avec un faux passe-port[605], était revenu dans sa paroisse;
+c'était l'abbé Antoine-François Stackler, desservant de Neuve-Eglise.
+Son identité sommairement reconnue, le tribunal prononça contre lui la
+peine capitale et, le 3 février 1796, le jeune ecclésiastique montait
+courageusement les marches de l'échafaud, dressé sur la place d'Armes,
+salué comme un martyr par l'immense majorité de ses coreligionnaires,
+quoique jugé plus sévèrement par les feuilles républicaines[606].
+
+[Note 600: _Strassburger Weltbote_ (c'est le nouveau titre de la
+_Strassburger Zeitung_, du futur _Courrier du Bas-Rhin_), 28 janvier
+1796.]
+
+[Note 601: _Strassb. Weltbote_, 15 février 1796.]
+
+[Note 602: _Strassb. Weltbote_, 10 février 1796.]
+
+[Note 603: _Strassb. Weltbote_, 19 mars 1796.]
+
+[Note 604: _Strassb. Weltbote_, 11 avril 1796.]
+
+[Note 605: La falsification fréquente de ces passe-ports est également
+avouée par M. Guerber dans sa _Vie de Liebermann_, p. 137.]
+
+[Note 606: _Strassb. Weltbote_, 4 février 1796. Voy. aussi sur Stackler
+l'article de M. l'abbé Sifler dans la Revue catholique d'Alsace,
+1868, p. 372--Nous rencontrons un trait de fanatisme religieux
+épouvantable--s'il est authentique--chez l'une des paroissiennes de
+Stackler, dans le _Strassb. Weltbote_ du 15 février 1796.]
+
+Toutes les régions de notre province ne supportèrent pas avec un calme
+résigné cette recrudescence dans la persécution religieuse; dans le
+Kochersberg, par exemple, presque aux portes de Strasbourg, les paysans
+catholiques proféraient des paroles menaçantes et l'on y armait,
+disait-on, jusqu'aux garçons de douze ans, pour défendre les prêtres
+réfractaires qui s'y tenaient cachés[607]. Huit demi-brigades de
+gendarmes durent être établies à Dachstein, Molsheim, Mutzig,
+Wasselonne, Westhoffen, Schirmeck et lieux environnants, pour y faire
+respecter les arrêtés relatifs au clergé non-assermenté[608], et
+surtout aussi celui du 13 ventôse, qui ordonnait d'enlever partout, sur
+les églises, dans les cimetières, aux maisons particulières et sur
+les grands chemins, les symboles religieux, croix, images des saints,
+inscriptions diverses, ayant échappé jusqu'ici au marteau des
+démolisseurs. Le piédestal même des crucifix devait être
+immédiatement enlevé[609]. On peut se figurer aisément quelles
+colères éveillaient d'aussi tyranniques décrets dans le coeur de nos
+populations rurales. Il va sans dire que la défense de se servir des
+cloches pour la célébration du culte, très rapidement tombée en
+désuétude, du moins à la campagne, était réitérée sous les peines
+les plus sévères[610].
+
+[Note 607: _Strassb. Weltbote_, 17 mars 1796.]
+
+[Note 608: _Strassb. Weltbote_, 26 mars 1796.]
+
+[Note 609: _Strassb. Weltbote_, 25 mars 1796.]
+
+[Note 610: Procès-verbaux du Corps municipal, 22 germinal (11 avril
+1796) et 30 messidor (18 juillet 1796).]
+
+Dans cette lutte, qui renaissait de la sorte âpre et passionnée, le
+gouvernement devait nécessairement chercher à gagner des alliés,
+dont l'intérêt immédiat les pousserait, non pas à s'associer à
+des mesures persécutrices, mais à donner au moins l'exemple d'un
+_loyalisme_ patriotique et de l'obéissance aux lois. Il était d'une
+importance suprême pour lui de pouvoir montrer aux masses des groupes
+religieux se disant et se croyant bons catholiques et se montrant bons
+citoyens. La situation générale du pays devait amener et amena en
+effet un rapprochement sensible entre les autorités civiles et l'ancien
+clergé constitutionnel. Celui-ci n'avait pas attendu, pour organiser
+son culte, supprimé par la Terreur, que le pouvoir lui devînt
+favorable; au contraire. C'est au moment où la Convention nationale
+semblait se désintéresser entièrement de la question religieuse,
+pour gagner le clergé réfractaire, que les constitutionnels, sous la
+conduite de Grégoire, avaient refait leurs cadres, par la célèbre
+circulaire du 15 mars 1795[611]. Au mois de septembre, les anciens
+curés assermentés du Haut-Rhin s'étaient réunis pour se donner une
+organisation synodale dans le _presbytère_ de Soultz, avec le concours
+de l'abbé Maudru, évêque constitutionnel des Vosges. Le 24 avril
+suivant on avait procédé dans le même département à l'élection
+d'un nouvel évêque et sur 12.800 suffrages exprimés--chiffre minime
+quand on songe aux masses catholiques de la Haute-Alsace!--7000 voix
+environ avaient porté l'abbé Berdolet au siège épiscopal[612].
+
+[Note 611: Voy. sur cette question plus générale, que nous ne pouvons
+aborder ici, le remarquable travail de M. Gazier, chargé de cours à
+la Faculté des lettres de Paris, qui vient de paraître: _Etudes
+religieuses sur la Révolution française._ Paris, 1887, 8°.]
+
+[Note 612: On peut consulter sur ce mouvement dans la Haute-Alsace, mais
+avec une défiance permise vis-à-vis d'un adversaire mortel de l'Eglise
+constitutionnelle, l'ouvrage de M. Winterer, souvent déjà cité.]
+
+Tandis que l'Eglise constitutionnelle du Haut-Rhin témoignait ainsi
+d'une certaine vitalité, les prêtres assermentés ne faisaient guère
+parler d'eux dans le département voisin, si l'on en excepte Strasbourg
+même. On n'a pas oublié que bon nombre des membres du clergé dans le
+Bas-Rhin, compatriotes et partisans de Schneider, avaient abandonné,
+comme lui, le ministère, ou bien étaient retournés dans leur pays,
+déçus dans leurs espérances religieuses et matérielles[613]. On se
+rappelle aussi ce que nous avons dit du caractère apathique et de la
+santé chancelante de l'évêque Brendel, et l'on ne s'étonnera
+donc pas s'il ne s'est que faiblement associé au mouvement de
+réorganisation provoqué par Grégoire et ses amis. Les mois de
+captivité, passés au Séminaire, pendant la Terreur, avaient brisé le
+peu de ressort qui pouvait rester à un homme, nullement fait pour agir
+en temps révolutionnaire. Aussi n'est-ce pas Brendel, mais un
+autre personnage, à nous bien connu, l'abbé Rumpler, qui travaille
+indirectement à Strasbourg à la résurrection du mouvement
+constitutionnel. Ce singulier original n'avait pas, à vrai dire,
+d'antécédents qui l'appelassent à jouer ce rôle. Il n'avait jamais
+fait partie du clergé assermenté; il avait été enfermé plus tard
+pour avoir dit la messe en cachette et avait lutté, du fond de sa
+prison, plus courageusement que bien d'autres, contre la tyrannie
+de Monet et de Schneider[614]. Mais c'était une nature belliqueuse,
+toujours en émoi, ulcérée par le souvenir de maintes avanies, à lui
+faites par le haut clergé de l'ancien régime. Il était de plus bon
+patriote et il se croyait en droit de reprocher à ses adversaires de ne
+point l'être du tout. Peut-être aussi son amour-propre avait-il
+été blessé de se voir écarté, lors de la réorganisation du
+culte catholique, par les mandataires secrets du cardinal de Rohan,
+Louis-Gilles Zæpffel et Claude Weinborn, l'un cousin germain du
+promoteur de l'évêché, l'autre frère de l'ex-secrétaire de
+l'officialité strasbourgeoise. Toujours est-il que Rumpler a
+contribué, plus que tout autre, à travailler l'opinion publique contre
+les réfractaires et contre la communauté catholique libre,
+groupée soit à Saint-Louis, soit à la Cathédrale. En criblant
+les "successeurs des douze apôtres de ses sarcasmes", avec une
+acrimonie peu chrétienne, il a plus fait pour soutenir les faibles
+restes de l'Eglise constitutionnelle que celle-ci n'a fait elle-même,
+sans cependant se déclarer catégoriquement pour elle. Combien faible
+était cette Eglise à Strasbourg, on le voit par le petit nombre
+des signataires qui viennent, une fois de plus, demander à la
+municipalité, le 12 avril, l'usage de la Cathédrale pour les
+citoyens Brendel, Kirchhoffer, Rosswag et Gross, "ci-devant prêtres
+constitutionnels"[615].
+
+[Note 613: Ceux qui restaient étaient devenus suspects au gouvernement;
+ainsi, dans une lettre du 5 germinal an IV, le ministre de la police
+s'informait du "prêtre autrichien" Kæmmerer, et demandait en vertu
+de quels titres il résidait encore en France, où, "sous le masque
+d'un patriotisme exalté, il s'occupe d'anéantir le gouvernement".
+Procès-verbaux du Corps municipal, 23 germinal (12 avril 1796).]
+
+[Note 614: Pour apprécier l'énergie morale de Rumpler, il faut lire
+les lettres virulentes et gouailleuses qu'il adressait, du fond de
+sa prison, aux autorités départementales, pour protester contre la
+tyrannie de "l'adolescent d'Annecy, du _mineur_ du Mont-Blanc". Le
+courage assurément ne lui faisait pas défaut. (Actes d'un bon apôtre,
+Strasb., Dannbach et Gay, dix cahiers divers, p. 454-495.)]
+
+[Note 615: Ils n'étaient que quarante-sept.]
+
+La municipalité se voyait fort embarrassée, car, au point de vue
+légal, sinon en équité, la Cathédrale était vacante. Il ne s'était
+pas présenté, on le sait, un seul prêtre pour prêter le
+serment préalable, exigé de tous les ministres d'un culte, et les
+pétitionnaires pouvaient prétendre, avec assez de logique, qu'en
+l'absence d'un célébrant, toute cérémonie religieuse était
+impossible, et que le culte catholique ne se comprenait pas sans
+un sacerdoce. Mais la municipalité ne songeait pas à expulser du
+sanctuaire les préposés de la congrégation catholique, qui venaient
+d'être renouvelés par le suffrage des électeurs[616]. Elle déclara
+donc aux pétitionnaires qu'elle ne serait dans l'obligation d'accorder
+l'usage commun d'un même édifice à des citoyens exerçant des cultes
+différents ou prétendus tels, que si cet édifice était le seul dont
+on put disposer, et sur la demande qui lui en serait faite, de _part
+et d'autre_, par les intéressés. "Considérant que l'édifice connu
+sous la dénomination de l'Eglise cathédrale a été réclamée, en
+vertu de la loi, par un grand nombre de citoyens pour l'exercice du
+culte dit catholique-apostolique-romain, et qu'il a été remis à leur
+usage,... que ces citoyens sont encore aujourd'hui en possession de cet
+édifice, où ils continuent d'exercer le culte qu'ils ont adopté et
+qui paraît différer de celui qui convient aux pétitionnaires,... que
+c'est sur l'assurance légale d'y être maintenus, qu'ils ont fait les
+dépenses nécessitées par la nouvelle destination de l'édifice,..."
+le Conseil finit par "estimer qu'il n'y a pas lieu de délibérer
+sur la pétition susdite". Il invite seulement l'administration
+départementale à fournir aux impétrants l'une des autres églises
+catholiques placées sous séquestre[617].
+
+[Note 616: Procès-verbaux du Corps municipal, 17 germinal (6 avril
+1796).]
+
+[Note 617: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 23 germinal (12
+avril 1796).]
+
+Le 8 floréal (27 avril), le Département accorde en effet
+aux constitutionnels l'église de Saint-Louis, qu'on prend aux
+catholiques-romains. Ceux-ci réclamèrent sans doute, car, le 20 du
+même mois (9 mai), on transférait les pétitionnaires de Saint-Louis
+à Saint-Pierre-le-Vieux[618]. Ce local ne suffit pas à la longue; le
+24 mai treize citoyens demandèrent encore Saint-Pierre-le-Jeune pour
+y célébrer un culte constitutionnel et cette demande dut
+être accordée[619]. Comment finit-on par établir une espèce
+d'_alternative_ dans le principal sanctuaire de la cité? C'est ce
+que nous ne saurions dire, malgré nos recherches; cependant la chose
+elle-même ne semble pas douteuse, puisque le _Journal de la confrérie
+marianique_ mentionne, à la date du 3 juillet 1796, un "culte
+latin", célébré par un prêtre constitutionnel, dans le choeur de
+la Cathédrale[620].
+
+[Note 618: Procès-verbaux manuscrits, 23 floréal (12 mai 1796).]
+
+[Note 619: Corps municipal, procès-verbaux du 2 prairial (21 mai
+1796).]
+
+[Note 620: _Kath. Kirchen--und Schulblatt_, 1855, p. 132.]
+
+Peut-être doit-on voir là le résultat des attaques de Rumpler,
+qui, précisément à cette époque, harcelait les préposés du culte
+catholique avec une grande véhémence. "Vous êtes reconnus pour des
+intriguants dans la bergerie du Seigneur, et pour des intrus dans
+une _prépositure_ usurpée, dont les catholiques raisonnables vous
+chasseront pour avoir la paix, s'ils consultent un peu le voeu des
+citoyens catholiques, apostoliques et romains de la cité et des
+fauxbourgs"[621]. Quand on le voit maltraiter ainsi "messieurs
+les frères et cousins des docteurs d'outre-Rhin", on devine que
+l'antagonisme politique et le sentiment national entrent en jeu,
+dans ces luttes intimes, à nous si mal connues, du catholicisme
+strasbourgeois d'alors. On s'expliquerait assez bien que la
+municipalité n'osât plus sacrifier entièrement les constitutionnels
+à des gens aussi vivement accusés et mal notés sans doute auprès du
+gouvernement de la République.
+
+[Note 621: Appel pour les citoyens et citoyennes romano-évangéliques,
+catholiques, apostoliques de la confession de Saint-Louis à Strasbourg,
+25 juillet, fête du P. Jacob. Voy. aussi la préface de la _Tonnéide_,
+de Rumpler (Argentcourt, Dannbach, an VII), ironiquement dédiée à
+Zæpffel et Weinborn.]
+
+Malheureusement nous savons très peu de chose sur cette seconde
+période de l'histoire du culte constitutionnel à Strasbourg,
+l'attention publique se détournant vers d'autres sujets et la
+littérature des brochures et des pamphlets, si riche pour les années
+1790 à 1795, nous faisant maintenant à peu près défaut. Brendel
+fonctionna pour la dernière fois comme évêque à la consécration
+du nouvel évêque du Haut-Rhin, Berdollet, cérémonie qui se fit
+à Colmar, le 15 août 1796. Il y prononça un "discours plein
+d'onction" et qui fit couler des larmes, au dire du rapport officiel.
+
+Mais, depuis ce jour, il n'a plus accompli d'actes ecclésiastiques, et
+de fait, la juridiction de Berdollet s'étendit, dans les années qui
+suivirent, aux départements du Bas-Rhin et du Mont-Terrible. Nous ne
+savons pas exactement quand Brendel résigna ses fonctions épiscopales,
+mais ce dût être bientôt après la date indiquée tout à l'heure.
+Quant au motif de sa décision, il ne l'a déposé dans aucun document
+rendu public; un contemporain nous affirme que Brendel "ne donna à
+la municipalité sa démission de la juridiction épiscopale que pour
+opérer la réunion des différents partis"[622]. Il aurait donc
+cru que, lui parti, les catholiques dissidents et les constitutionnels
+pourraient s'entendre fraternellement sur la nomination d'un nouvel
+évêque, moins compromis dans les luttes antérieures? On a quelque
+peine à penser qu'il ait pu se livrer à de pareilles illusions.
+Quoiqu'il en soit de cette réunion des différentes fractions
+religieuses rêvée par Brendel, "mais à laquelle les fanatiques se
+sont opposés", nous voyons l'ancien évêque accepter bientôt les
+fonctions, modestement rétribuées[623], d'archiviste départemental. A
+partir de ce moment, il disparaît forcément des pages de ce récit.
+Il ne survécut pas longtemps d'ailleurs à l'abandon de ses fonctions
+épiscopales, ayant succombé, dès le 22 mai 1799, aux maladies qui
+le minaient depuis longtemps déjà. Un "cortège de trois cents
+patriotes, spontanément réunis", l'accompagna jusqu'à sa dernière
+demeure, tandis que des mégères, "égarées par un fanatisme hideux,
+se pressaient dans les rues où le convoi devait passer, dirigeant
+sourdement des imprécations et des injures grossières vers le
+cercueil". L'orateur qui parla sur sa tombe put affirmer que le mort
+avait "constamment repoussé avec pitié toutes les tentatives que
+l'hypocrisie fit à plusieurs reprises pour l'attirer à une lâcheté.
+Ses derniers moments ont ressemblé à ceux de toute sa vie; il est
+mort républicain"[624]. Le ton général du discours prononcé par le
+citoyen Bottin semble indiquer que l'idée religieuse tenait bien peu
+de place dans les dernières pensées du défunt. L'on ne saurait donc
+s'étonner que l'Eglise constitutionnelle du Bas-Rhin ait misérablement
+fini sous un tel chef. Un ardent apôtre lui-même aurait échoué sans
+doute, vu la disposition d'esprit des masses, et Brendel, nous l'avons
+dit autrefois, n'était rien moins qu'un apôtre.
+
+[Note 622: Note manuscrite de la main de M. Laquiante, juge à
+Strasbourg, sur mon exemplaire du discours de Bottin.]
+
+[Note 623: Il est entièrement faux de dire qu'il avait "_ein
+erkleckliches Einkommen_" comme le fait M. Guerber, Liebermann, p.
+159.]
+
+[Note 624: Eloge funèbre du citoyen Brendel, chef du bureau des
+archives, ci-devant évêque constitutionnel du Bas-Rhin, mort le 3
+prairial an VII, prononcé par le citoyen Bottin. Strasb., Levrault, s.
+dat., 11 p. 8°.]
+
+L'attitude des populations rurales restait en effet une cause
+d'incessants soucis pour l'administration départementale et le
+gouvernement de la République. Non contents de laisser inexécutée
+les lois contre les prêtres rénitents, certaines municipalités du
+Bas-Rhin s'étaient oubliées jusqu'à "tolérer des attroupements
+formés dans leurs communes pour enlever des prêtres réfractaires
+des mains de la troupe armée"; d'autres avaient "souffert que
+les prêtres rebelles célébrassent publiquement le culte dans leurs
+communes"; d'autres enfin avaient "laissé subsister, contrairement
+à la loi, les signes extérieurs du culte". Un arrêté du
+Département, daté du 6 juillet, avait suspendu les adjoints et les
+agents municipaux de Crastatt, Itterswiller, Kleingoeft, Mennolsheim,
+Reuttenbourg et Sigrist comme coupables de ces méfaits. Par arrêté du
+8 août, le Directoire de la République destituait ces fonctionnaires
+désobéissants et prescrivait leur remplacement immédiat[625].
+Quelques semaines après, le ministre de la police générale, le
+citoyen Cochon, insistait, dans une nouvelle missive, sur l'expulsion
+immédiate des prêtres insermentés, si nombreux encore en Alsace[626].
+Une autre circulaire, datée du 6 fructidor, ordonnait d'enlever
+sur-le-champ les croix et les images partout où elles subsistaient
+encore. Cette dépêche officielle citait principalement Marmoutier
+comme centre de _fanatisme_. On y sonne les cloches, on y fait des
+processions au dehors, on y arbore même des cocardes blanches et le
+drapeau blanc[627]. On peut supposer que ces objurgations officielles
+restèrent, autant que par le passé, sans résultats pratiques.
+
+[Note 625: Extrait des registres des délibérations du Directoire
+exécutif. Paris, 21 thermidor an IV. Placard grand-fol. dans les deux
+langues.]
+
+[Note 626: _Strassb. Weltbote_, 9 fructidor (26 août 1796).]
+
+[Note 627: _Strassb. Weltbote_, 17 fructidor (9 septembre 1796).]
+
+La fin de l'année 1796 et les premiers mois de l'année suivante
+s'écoulèrent sans faits marquants à signaler pour l'histoire
+religieuse de l'Alsace et celle de notre Cathédrale. Malgré
+les dispositions peu favorables du gouvernement, les _préposés_
+catholiques n'ont pas été troublés dans la possession tranquille de
+l'antique édifice.[628] Ils y célèbrent leurs réunions de prières,
+et y font des quêtes fructueuses, qui semblent indiquer une affluence
+de fidèles assez considérable. Le produit de ces collectes est en
+partie consacré à l'achat de livres de piété pour les orphelins
+de l'hospice communal, et les donateurs peuvent écrire à ce sujet
+à l'administration municipale: "Les sentiments que l'administration
+professe nous sont garants de son suffrage pour l'emploi de cette
+somme", sans craindre un refus d'approbation de sa part.[629]
+
+[Note 628: Toutes les fêtes publiques du temps (fête de la Jeunesse,
+au 27 mars 1797; fête en l'honneur de Hoche, au 14 octobre 1797,
+etc.) se célèbrent soit au Temple-Neuf, soit sur la place d'Armes;
+on n'emprunte à la Cathédrale que ses cloches. (Corps municipal,
+procès-verbaux du 7 germinal an V et du 23 vendémiaire an VI.)]
+
+[Note 629: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 16 germinal
+et du 12 floréal (5 avril, 1er mai 1797). La collecte du 20 germinal se
+montait à 224 livres 19 sols.]
+
+Les événements politiques du dehors semblent devoir favoriser
+ce calme. En avril 1797, les électeurs français procèdent au
+renouvellement par tiers des Conseils, et la plupart des conventionnels
+sortants sont remplacés par des modérés ou même par des royalistes
+avérés. Aussi, le 23 mai déjà, sur la proposition du représentant
+Dumolard, on nommait au Conseil des Cinq-Cents une commission chargée
+de réviser les lois et décrets relatifs à la police des cultes. La
+majorité de cette commission était favorable, par politique ou par
+conviction religieuse, aux voeux des catholiques. Elle le montre en
+nommant rapporteur l'éloquent Camille Jordan, qui déposa, dès le
+17 juin, un rapport resté célèbre et concluant à une liberté des
+cultes à peu près complète. La mesure vexatoire du serment devait
+être abolie, les processions permises[630], les cloches rendues aux
+églises, les cimetières distribués entre les adhérents des cultes
+divers, etc. Le 24 août la majorité des Conseils alla plus loin
+encore; désireuse de rétablir la paix religieuse dans le pays, elle
+rapporta, par la loi du 7 fructidor, toutes les lois antérieures,
+relatives à la déportation ou à la réclusion des prêtres
+non-assermentés. Mais le Directoire, en majorité formé d'anciens
+conventionnels, trouva que cette mesure, et plusieurs autres,
+entraînaient les pouvoirs publics sur une pente fatale à la
+République.
+
+[Note 630: Il paraît qu'on anticipa même sur cette autorisation, car
+dès le commencement de juin, l'administration départementale se voyait
+obligée de défendre de pratiquer les cérémonies du culte en
+dehors des édifices choisis pour cet exercice. Corps municipal,
+procès-verbaux du 20 prairial (8 juin 1797).]
+
+Effrayés par la découverte de complots royalistes, plus ou moins
+sérieux, craignant de perdre la direction des affaires, Rewbell, Barras
+et La Réveillère-Lepaux s'appuyèrent sur le commandant de Paris, le
+général Augereau, envoyé tout exprès dans la capitale par Bonaparte,
+afin de prêter main-forte contre "les brigands modérés". Dans
+la matinée du 4 septembre, ils exécutèrent le coup d'Etat militaire
+connu dans l'histoire sous le nom de la journée du 18 fructidor, le
+premier d'une série de violences analogues, qui devaient déconsidérer
+la représentation nationale et livrer enfin la France à la dictature
+d'un seul.
+
+Une des premières lois révoquées par les Conseils décimés fut celle
+du 7 fructidor, et les ministres des cultes furent astreints derechef
+à prêter le serment de haine à la royauté. L'Eglise affirmant encore
+aujourd'hui, par la bouche de ses pontifes, qu'elle est indifférente
+par principe aux formes politiques des Etats, la prestation de ce
+serment n'aurait pas dû être nécessairement refusée par le clergé.
+Elle le fut pourtant partout en Alsace, sur l'ordre exprès du cardinal
+de Rohan qui, de l'autre côté du Rhin, surveillait toujours son
+diocèse[631]. C'était montrer bien clairement que l'agitation
+fomentée par le clergé dans le pays n'était pas seulement religieuse
+mais encore contre-révolutionnaire. Les suites naturelles d'un refus
+obstiné de ce genre ne se firent pas attendre. Le Directoire rentra
+dans l'ornière jacobine qu'on venait à peine de quitter. A Strasbourg,
+l'église de Saint-Louis et son mobilier furent mis en vente au plus
+offrant, dès novembre 1797, par le ministère du commissaire de police
+Braun et du revendeur Dollinger[632]. Afin d'éviter un sort semblable,
+les préposés de la Cathédrale s'empressent de célébrer un _Te
+Deum_ d'allégresse pour la conclusion du traité de Campo-Formio avec
+François d'Autriche, première cérémonie politique à laquelle nous
+les voyons s'associer[633]. Mais ils ne devaient plus jouir longtemps en
+paix du sanctuaire qu'ils occupaient depuis deux ans. Dans les premiers
+jours de décembre, le citoyen Rumpler, "sans désignation d'aucune
+qualité", présente une nouvelle requête à l'administration
+municipale pour y officier à son tour. Profitant de ce que ni Zæpffel,
+ni Weinborn, ni aucun des autres administrateurs n'osent prêter un
+serment, interdit par leur ancien évêque, et répugnant à
+leur conscience[34], il vient "réclamer ses droits de prêtre
+catholique-romain", sur une église où "il n'y a plus ni ministre
+du culte ni administrateurs qui osent se montrer", et demande "à
+célébrer le sacrifice" pour "les nombreux citoyens qui l'ont
+choisi pour dire la messe".
+
+[Note 631: Winterer, p. 277.]
+
+[Note 632: Corps municipal, procès-verbaux du 21 brumaire (11 nov.
+1797).]
+
+[Note 633: Procès-verbaux du Corps municipal, 19 brumaire (9 nov.
+1797).]
+
+[Note 634: Cela était vrai; l'administration de la police municipale
+constatait qu'aucun des onze préposés en exercice ne voulait prêter
+serment, la plupart niant leur propre existence officielle, pour se
+dispenser de cette corvée. Procès-verbaux du 12 frimaire an VI (2
+décembre 1797).]
+
+Le Corps municipal cherche un moyen de se soustraire à cette mise en
+demeure. Bien que Rumpler ait déposé un volumineux dossier de pièces
+à l'appui de sa demande, on lui déclare que, n'y trouvant pas le
+serment exigé par la loi du 19 fructidor, on devait surseoir à
+toute réponse [635]. Mais Rumpler, présent à la séance publique
+du Conseil, se lève subitement et exhibe une attestation de la
+municipalité d'Obernai, établissant qu'il a satisfait à la loi;
+d'ailleurs il se déclare prêt à prêter le serment, une fois de
+plus, séance tenante. Ne sachant plus alors quelle attitude prendre
+vis-à-vis des catholiques, peu soucieuse de rien faire en faveur des
+constitutionnels, l'administration municipale décide enfin de renvoyer
+la question à celle du Département. Cinq jours après intervenait
+une décision, facile à prévoir: Les préposés prêteront le serment
+exigé par la loi, ou bien on leur fermera leur lieu de culte [636]. Un
+délai de quatre jours étant écoulé sans que les administrateurs de
+la paroisse catholique eussent obtempéré à la sommation contenue dans
+la délibération du 17 frimaire, le Directoire du département prit, à
+la date du 21 frimaire, une délibération "portant que la ci-devant
+Cathédrale était fermée à toute espèce de culte, et le local
+uniquement destiné à la réunion des citoyens lors des fêtes civiques
+et décadaires." Quelque peu satisfaite qu'elle fût de cette
+mesure, la municipalité dut l'enregistrer cependant. Nous lisons au
+procès-verbal de sa séance du 25 frimaire, que "vu le refus opposé
+(par le Département) à la pétition de quinze citoyens, d'être
+conservés dans l'usage de ladite Cathédrale", on enverra copie de ce
+refus au citoyen Fink, l'un des préposés au temporel du culte;
+qu'ils devront remettre les clefs de l'édifice, et, qu'à partir du
+30 frimaire, les fêtes décadaires y seront célébrées avec
+décence[637]. Le Corps municipal eut un moment de satisfaction
+cependant; il pouvait répondre le même jour à une troisième
+pétition de l'infatigable Rumpler "qu'il n'y avait plus lieu de
+délibérer" sur sa demande. Comme dans la fable, les deux plaideurs
+ennemis étaient renvoyés dos à dos du procès et l'objet du litige
+restait entre les mains d'un tiers plus heureux.
+
+[Note 635: Procès-verbaux du 12 frimaire (2 déc. 1797).]
+
+[Note 636: Procès-verbaux du Corps municipal, 17 frimaire (7 déc.
+1797).]
+
+[Note 637: Procès-verbaux du 25 frimaire (15 déc. 1797).]
+
+
+
+
+ XXVII.
+
+
+L'année 1798 est marquée par un redoublement d'hostilités entre
+l'Eglise et l'Etat. Une fois de plus, les représentants de l'autorité
+civile, désespérant de gagner le concours du clergé, essaient de
+l'écraser ou de le proscrire. L'arsenal des lois de combat édictées
+depuis sept ans leur fournit toutes les armes désirables pour cette
+lutte, et cependant ils seront obligés, eux aussi, d'avouer leur
+impuissance finale. Peu sympathiques au clergé constitutionnel,
+hostiles, en partie du moins, à tout sentiment religieux, les
+détenteurs du pouvoir en reviennent au système inauguré par
+Robespierre, aux fêtes symboliques à grand apparat, à l'imitation
+maladroite des cérémonies grecques et romaines, à l'exploitation de
+l'idée patriotique, opposée aux tendances catholiques. C'est alors
+que l'un des membres du Directoire exécutif, La Réveillère-Lepaux,
+inaugure à Paris son culte des _théophilanthropes_, travestissant,
+malgré lui, une grande et belle idée par son cérémoniel absurde
+et sa phraséologie ridicule. C'est alors aussi que nous voyons la
+Cathédrale de Strasbourg redevenir, comme avant le 10 thermidor, le
+centre officiel du républicanisme et le sanctuaire de la propagande
+patriotique.
+
+Il nous reste toute une série des discours prononcés à cette époque,
+lors des fêtes décadaires, à la Cathédrale. Ils ont à peu près
+tous le même caractère, et sont composés presque tous par un même
+groupe de personnages. Le ministre de l'intérieur d'alors, François
+(de Neufchateau), littérateur assez médiocre, bien qu'il ait été
+de l'Académie française, avait prescrit d'employer à cette tâche
+civique les fonctionnaires municipaux d'abord, puis les professeurs des
+nouvelles Ecoles centrales, établies dans chaque département de la
+République, et qui remplaçaient les anciens collèges. Il comptait sur
+l'éloquence facile, le sérieux et le dévouement obligé des membres
+de l'enseignement secondaire officiel, il pensait aussi que la parole
+de ces citoyens respectables aurait une autorité plus considérable
+que celle des énergumènes entendus pendant la Terreur. Sur le premier
+point, son attente ne fut pas déçue; les discours--nous dirions
+volontiers les homélies laïques--prononcés à la Cathédrale sont
+l'expression, souvent émue, des sentiments les plus dignes de respect.
+On y prêche, avec une conviction absolue, la croyance en Dieu, en
+l'immortalité de l'âme, la tolérance religieuse et la charité,
+l'oubli des haines politiques et la concorde entre tous les
+citoyens[638]. La sainteté, l'indissolubilité du mariage n'ont jamais
+trouvé de plus sincères défenseurs[639]. Mais à côté de l'exposé
+de ces vérités générales et supérieures, la note polémique n'est
+jamais absente; elle ne pouvait l'être sans manquer le but même de
+l'institution. On y demande au ci-devant d'abjurer ses préjugés contre
+l'égalité, au prêtre de reconnaître l'absurdité de bon nombre de
+ses dogmes, au piétiste de renoncer à ses cérémonies enfantines, au
+juif de se soustraire au rituel vieilli de ses rabbins. On exhorte les
+électeurs à ne jamais donner leur voix à qui embrasse encore
+d'un bras débile le fantôme de la royauté, à qui, poussé par le
+fanatisme religieux, défend encore des superstitions honteuses[640].
+
+[Note 638: _Das Glück der Freiheit, eine patriotische Rede auf den
+Dekadi_, 10 ventôse, 6. S. nom d'auteur ni d'impr. Strassb., 8 p.
+8°.--_Rede über den Muth des Republikaner's, gesprochen im Tempel
+der Freiheit, am 20. Ventose, von Joh. Friedr Aufschlager, Beamter im
+Finanzbüreau der Gemeinde_. Strassb., Dannbach. 8 p. 8°.--_Rede
+über die patriotische Thätigkeit, gehalten am 20. Messidor von J. F.
+Aufschlager_. Strassb., Dannbach. 16 p. 8°.]
+
+[Note 639: _Ueber die Wichtigkeit der Ehe, eine Rede gehalten am Fest
+der Ehegatten. den 10. Floreal, im Nationaltempel, von J. B. Escher,
+Professor an der Centralschule_. Strassb., Dannbach, 15 p. 8°.]
+
+[Note 640: _Einige Rathschläge für die Wahlmänner, Rede im Tempel der
+Freiheit, gehalten am 20. Germinal, von J. F. Aufschlager_. Strassb.,
+Dannbach, 14 p. 8°.]
+
+De pareilles paroles devaient repousser naturellement la masse des
+fidèles catholiques, aveuglément dévoués à leurs conducteurs
+spirituels. Elles n'auraient point été proférées d'ailleurs, que les
+orateurs n'auraient pas eu prise sur les citoyens de cette catégorie,
+pour un autre motif. Beaucoup d'entre les "prédicants" du décadi
+étaient protestants. Leur présence même dans la chaire de la
+Cathédrale devait paraître un sacrilège aux âmes pieuses et, par
+suite, ceux-là seuls allaient les entendre qui, d'avance, étaient
+convaincus. La municipalité avait beau faire imprimer ces harangues,
+pour les distribuer ensuite, il n'est pas présumable que leur influence
+écrite ait été plus profonde que leur influence parlée.
+
+Pour réussir, il manquait au Directoire, malgré tous ses efforts, le
+prestige sanglant de la Terreur. Là où Robespierre lui-même et
+ses proconsuls avaient pu supprimer avec peine, et pour quelques
+mois seulement, les habitudes enracinées de l'ancien régime et les
+traditions de la civilisation chrétienne, les Barras et les Merlin
+n'auraient pas dû se flatter de réussir. Ils pouvaient bien exaspérer
+l'opinion publique par des mesures vexatoires; ils devaient renoncer
+à la dompter. Parmi ces mesures de plus en plus impopulaires, il faut
+placer surtout les luttes incessantes pour maintenir le calendrier
+décadaire contre le calendrier grégorien. Le Directoire insistait
+partout, avec un soin jaloux, pour que l'année officielle fût seule
+employée, et le public, d'autre part, s'obstinait à n'en plus
+tenir compte. A Strasbourg le nombre des arrêtés, relatifs à cette
+question, fut considérable, "l'administration municipale considérant
+qu'elle n'avait pas de devoir plus sacré que de seconder, de tous ses
+moyens, les mesures propres à la conservation de la république, et
+à la destruction du royalisme et des routines théocratiques." Dans
+celui du 22 floréal, par exemple, il est ordonné que les paysans,
+même ceux d'outre-Rhin, qui viendraient porter leurs provisions au
+marché, un autre jour que les tridi et les octidi de chaque décade,
+seraient poursuivis comme ayant encombré la voie publique; les travaux
+de la voierie ne pourront être suspendus que le décadi; les ouvriers
+qui prendraient congé les jours de dimanche ou de fête de l'ancien
+calendrier, devront être congédiés; les bals publics et autres lieux
+de rassemblement ne pourront être réglés que sur la décade et jamais
+ouverts le dimanche; les écoles devront chômer exclusivement d'après
+le calendrier républicain, etc.[641]. Mais ces menaces obligées
+n'étaient pas, semble-t-il, sérieuses de la part du bureau municipal,
+car les choses ne changèrent guère pour cela.
+
+[Note 641: Délibération de l'administration municipale de la commune
+de Strasbourg, du 22 floréal an VI (11 mai 1798). Strasb., Dannbach,
+placard in-folio.]
+
+Afin d'amener le public aux fêtes décadaires, la loi du 13 fructidor
+(30 août 1798) prescrivit que dorénavant les mariages ne pourraient
+plus être célébrés que les jours de fête décadaire, au temple de
+la Liberté. C'était forcer, en effet, les plus récalcitrants parmi
+les catholiques, à pénétrer, une fois au moins dans leur vie, dans
+l'enceinte profanée de leurs anciennes églises, pour peu qu'ils
+fussent désireux de contracter mariage, mais les coeurs n'étaient
+pas gagnés pour cela; bien au contraire. A Strasbourg, cette loi fut
+appliquée pour la première fois le 10 vendémiaire (10 octobre 1798);
+la cérémonie eut lieu "au temple de la ci-devant Cathédrale, et ne
+manqua pas d'être belle et touchante, malgré que le local y mît
+de grands obstacles." Le citoyen Démichel, président de
+l'administration municipale, prononça à cette occasion un long
+discours, dont l'impression fut ordonnée par ses collègues, et dans
+lequel il faisait un pompeux éloge du décadi, "ce jour de repos
+et de fête nationale, proscrit par le fanatisme, l'ignorance et la
+déraison", qui allait devenir, grâce à cette loi, "un jour de
+réjouissance et de bonheur pour tous les citoyens français."
+Mais l'orateur était amené, dès l'exorde, à s'élever contre les
+intentions perfides de ceux qui tenteraient d'engager des citoyens
+timorés, enchaînés à la domination des prêtres, à se soustraire
+à l'exécution d'une loi si bienfaisante. Cela ne témoignait pas, chez
+"les jeunes et innocentes filles", pas plus que chez "les jeunes
+et tendres époux", d'un grand empressement "à venir payer le
+plus juste tribut à la nature et à la société, en présence de
+l'intéressante jeunesse qui doit imiter un jour leur exemple."
+La plupart d'entre eux n'étaient guère enflammés de "ce saint
+enthousiasme" qui devait les "délivrer des préjugés qui les ont
+tenus enchaînés, pendant quatorze siècles, au char du fanatisme et de
+la superstition"[642].
+
+[Note 642: Discours prononcé lors de la première célébration des
+mariages au temple de la Liberté, le 10 vendémiaire an VII, par le
+citoyen Démichel, président de l'administration municipale. Strasb.,
+Dannbach, 11 p. 8°.]
+
+On dut reconnaître bientôt combien la Cathédrale était actuellement
+mal aménagée pour ces réunions décadaires et les fêtes nationales.
+Trois jours seulement après la célébration de cette première
+cérémonie, la municipalité adressait aux Strasbourgeois une
+proclamation solennelle, pour leur expliquer que le temple de la
+ci-devant Cathédrale présentait bien le local nécessaire à ces
+fêtes, mais que sa disposition actuelle ne saurait convenir à l'objet
+auquel il est destiné. Il faudrait que tous les citoyens pussent
+être placés commodément, que chacun puisse arriver à sa place
+sans désordre ni tumulte. La fête du dernier décadi n'a pu être
+environnée de l'éclat, de la décence, de la dignité qui doivent
+accompagner une cérémonie aussi auguste et devant attirer dans tous
+les temps un grand concours de citoyens. Malheureusement l'état de
+la caisse commune ne lui permet pas de fournir seule à la dépense
+nécessaire et les bons citoyens sont donc invités à se pénétrer de
+l'importance de cet objet, des avantages qui doivent en résulter pour
+eux-mêmes, et à contribuer, chacun selon ses facultés, aux frais de
+réparations aussi urgentes qu'elles sont utiles[643].
+
+[Note 643: L'administration municipale de la commune de Strasbourg à
+ses concitoyens, 13 vendémiaire (4 octobre 1798), 4 p. 8°.]
+
+Cette adresse, imprimée dans les deux langues, fut "distribuée avec
+profusion" et une liste de souscription ouverte au bureau des travaux
+publics. Un architecte, alors renommé dans notre ville, le citoyen
+Weinbrenner, dressa le plan des constructions à faire pour rétablir
+l'ancien amphithéâtre, et présenta le devis, qui se montait à 10,846
+fr. 40 c. Dans sa séance du 17 frimaire seulement, le Corps municipal
+décida de faire commencer incessamment les travaux par les ouvriers de
+la commune[644]. Deux mois s'étaient donc écoulés depuis l'ouverture
+de la souscription publique et l'on peut supposer qu'elle n'avait pas
+été très fructueuse. Peut-être aussi la municipalité elle-même
+n'avait-elle pas apporté grand zèle à hâter l'entreprise, vu les
+sentiments intimes de la plupart de ses membres. Nous voyons, en effet,
+dans l'intervalle le président même de l'administration, le citoyen
+Hirschel, et l'un des officiers municipaux, Schnéegans, être obligés
+de déposer l'écharpe municipale, et renvoyés devant les tribunaux
+comme accusés de faux en écriture publique pour une singulière
+histoire d'_escamotage_ (c'est le mot topique) d'un prêtre
+réfractaire. Celui-ci, également nommé Hirschel, et parent sans doute
+du fonctionnaire, avait été arrêté à Geispolsheim, mais il put
+disparaître, durant le trajet à Strasbourg, sous le nom de Joseph
+Hægeli, instituteur, grâce à la dextérité d'un nommé Rosset et à
+la connivence présumée des susdits officiers municipaux[645]. Peu de
+jours après, la municipalité tout entière s'attirait également une
+verte semonce de la part du Département pour contrôler si mal les
+prescriptions de la loi sur les décadis, "au point que les bouchers
+poussaient l'insolence jusqu'à égorger leurs bestiaux dans la rue,
+ces jours-là, et que les poissonniers étalaient avec une scrupuleuse
+ponctualité les vendredis, mais avaient soin de supprimer leurs
+étalages les jours connus dans le calendrier des cultes sous le nom de
+dimanche"[646]. Ces reproches ne changèrent en rien la disposition
+des esprits et les artisans, les ouvriers, les paysans continuèrent
+à ne tenir aucun compte du calendrier officiel, comme nous le montre
+l'amère philippique prononcée contre eux, à la Cathédrale, le 10
+frimaire de l'an VII (31 décembre 1798) par le citoyen Bottin[647].
+
+[Note 644: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 17 frimaire (7
+décembre 1798).]
+
+[Note 645: _Ibid._, 1er brumaire (22 octobre 1798).]
+
+[Note 646: Procès-verbaux manuscrits, 3 brumaire (24 octobre 1798).]
+
+[Note 647: _Erste Rede über die Vollziehung der Gesetze, gehalten den
+10. Frimaire... von dem Bürger Bottin_. Strassb., Levrault, 20 p. 8°.]
+
+Etait-ce pour se laver de ce reproche d'indifférence ou par pur amour
+de l'art, je ne sais, mais la municipalité procéda vers la même
+époque à la réorganisation de l'orchestre municipal, qui fut placé
+sous la direction du violoncelle Dumouchau père, avec une dépense
+annuelle de 4950 livres[648]. Elle souscrivit également à la
+"publication décadaire de plusieurs morceaux de poésie
+allemande, destinés à consacrer des époques de la Révolution
+et particulièrement à célébrer la morale et les fêtes
+républicaines". L'auteur en était le pasteur Schaller, de
+Pfaffenhofen, bien connu dans la littérature alsatique par son poème
+burlesque, la _Stuziade_, illustrée par le crayon de Zix. Mais la
+souscription de nos autorités est si modeste qu'il n'est guère
+probable qu'on ait pu distribuer un grand nombre d'exemplaires des
+dithyrambes patriotiques du ministre de Pfaffenhofen au public ordinaire
+des réunions de la Cathédrale[649].
+
+[Note 648: Corps municipal, procès-verbaux, 15 brumaire (6 novembre
+1798).]
+
+[Note 649: Procès-verbaux manuscrits, 29 frimaire (19 décembre
+1798).--La municipalité prit des exemplaires de ces chants pour
+16 livres 50 centimes.]
+
+Nous ne nous arrêterons plus longuement à la description de ces
+différentes fêtes, que nous ont conservé les journaux du temps ou ces
+plaquettes spéciales, procès-verbaux ou programmes, si recherchées
+de nos collectionneurs d'alsatiques. Soit qu'on célèbre le 2 pluviôse
+(21 janvier) "la juste punition du dernier roi des Français"[650],
+soit qu'on fête, le 30 ventôse (20 mars), la Souveraineté du
+peuple[651], ou le 10 prairial (22 mai), la Reconnaissance[652], les
+détails de ces cérémonies ne varient guère et ressemblent à celles
+que nous avons fait, si souvent déjà, passer sous les yeux du
+lecteur. Elles ont peut-être un caractère plus factice encore et plus
+théâtral que par le passé, et l'on ne peut s'empêcher de sourire,
+en lisant, par exemple, dans le programme de la fête anniversaire
+du supplice de Louis XVI: "La cérémonie se terminera par des
+imprécations contre les parjures et une invocation à l'Etre suprême,
+pour la prospérité de la République, lesquelles pièces seront
+composées par les professeurs de l'Ecole centrale du Bas-Rhin." Purs
+exercices de rhétorique, où la violence du langage n'avait plus même
+l'excuse d'une passion sincère et où les fonctionnaires de tout rang
+se prêtaient, sans convictions bien profondes, au rôle de comparses et
+d'acteurs![653].
+
+[Note 650: Corps municipal, procès verbaux, 12 nivôse (1er janvier
+1799).]
+
+[Note 651: Procès-verbaux du corps municipal, 9 ventôse (27 février
+1799).]
+
+[Note 652: Fête de la Reconnaissance. L'administration centrale
+du Bas-Rhin aux municipalités. 3 prairial an VII, 4 p. 4°.--Corps
+municipal, procès-verbaux du 29 floréal et du 10 prairial (18, 29 mai
+1799).]
+
+[Note 653: Nous avons le droit de parler de la sorte quand nous
+entendons au même moment la municipalité déclarer à l'administration
+départementale, en majorité jacobine. "qu'elle imprime le cachet
+fatal de sa réprobation sur le front obscène" des royalistes et des
+jacobins. (Corps municipal, 28 nivôse an VII.)]
+
+Un emportement plus spontané se fait sentir dans les nombreuses
+manifestations auxquelles donna lieu l'attentat contre les
+plénipotentiaires français de Rastatt, consommé le 28 avril 1799. Le
+nom des victimes, Roberjot et Bonnier, retentit fréquemment sous
+les voûtes de la Cathédrale, dans les semaines qui suivirent cette
+violation sauvage du droit des gens. Toutes les cérémonies décadaires
+s'y terminaient par le cri de: Vengeance contre la perfide Autriche!
+Le 20 floréal, on y donne lecture d'une adresse de l'administration
+départementale[654]; le 30 floréal, on y lit une proclamation du
+Directoire[655], relatives toutes deux à ce sujet, et si la grande
+fête funèbre du 20 prairial en l'honneur des deux envoyés français,
+se déroula principalement sur la place d'Armes, le temple décadaire,
+tout voilé de noir, "orné d'urnes, représentant les cendres
+des citoyens Roberjot et Bonnier", portait, lui aussi, ce jour-là
+"l'empreinte lugubre du deuil de tous les citoyens"[656].
+
+[Note 654: Procès-verbaux du Corps municipal, 20 floréal (9 mai
+1799).]
+
+[Note 655: Procès-verbaux du Corps municipal, 30 floréal (19 mai
+1799).]
+
+[Note 656: Procès-verbaux du Corps municipal, 13, 20, 30 prairial (1er,
+8, 18 juin 1799).--_Trauerrede auf das Gedächtnissfest der zu Rastatt
+gemeuchelmordeten fränkischen Friedensgesandten_. Strassb., Rupffer, 8
+p 8°.]
+
+L'assassinat de Rastatt devait amener également une recrudescence de
+haine contre tous ceux qu'on pouvait soupçonner de connivence secrète
+avec "les farouches Autrichiens". "Habitants du Bas-Rhin,
+s'écriait une proclamation de l'administration centrale du
+département, pourriez-vous ne pas ouvrir enfin les yeux sur les dangers
+imminents dont vous menace la présence de ces prêtres rebelles, de ces
+émigrés cachés, qui surprennent depuis longtemps votre bon coeur? Ah,
+ils sont vos ennemis les plus cruels, soyez en sûrs, ils ont le
+coeur _autrichien_. Repoussez-les... débarrassez-vous de ces hôtes
+dangereux!"[657]. Jusque dans l'intérieur des prisons, on redouble de
+vigilance pour empêcher les prêtres détenus de communiquer entre eux,
+et les surveillants sont sommés "d'observer scrupuleusement tous les
+mouvements parmi lesdits prêtres, qui pourraient intéresser l'ordre
+public et la cause de la liberté"[658]. Plusieurs d'entre
+les ecclésiastiques, arrêtés alors, furent, sous le coup de
+l'effervescence générale, jugés sommairement par des commissions
+militaires et fusillés; d'autres, traduits devant les tribunaux comme
+étant rentrés, malgré les lois, dans le pays, furent condamnés à
+être déportés à la Guyane. Parmi eux se trouvait un des membres
+du clergé de la Cathédrale, l'abbé Kaczorowski, ancien vicaire à
+Saint-Laurent[659]. On peut dire, sans exagérer, qu'à aucun moment,
+depuis la chute de Robespierre. le gouvernement n'avait été plus
+hostile à l'Eglise catholique qu'à la veille du 18 brumaire. L'opinion
+publique s'en rendait compte et ce ne fut pas peut-être une des
+moindres raisons pour lesquelles elle applaudit à l'usurpation
+triomphante du général Bonaparte[660].
+
+[Note 657: L'administration centrale du département à ses concitoyens,
+14 floréal an VII. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.]
+
+[Note 658: Corps municipal, procès-verbaux, 23 floréal (12 mai 1799).]
+
+[Note 659: Winterer, p. 289.]
+
+[Note 660: Notons, à titre de curiosité, que le nom de Bonaparte
+paraît, pour la première fois, passablement tard dans les
+procès-verbaux de la municipalité de Strasbourg. A la date du 29
+nivôse (18 janvier 1799) nous y lisons: "Le citoyen Adorne ayant
+présenté un buste de Buonaparte, formé de bronze, l'administration
+municipale l'a acheté et a autorisé l'administration des finances à
+en payer au citoyen Adorne le prix demandé de 18 francs."]
+
+
+
+
+ XXVIII.
+
+
+Quelques jours après le coup d'Etat du 18 brumaire, le nouveau ministre
+de l'intérieur, Laplace, lançait une circulaire aux administrations
+départementales, protestant de l'intention des consuls de maintenir
+la République, et les invitant "à ne négliger aucune occasion de
+prouver à leurs concitoyens que la superstition n'aura pas plus à
+s'applaudir que le royalisme des changements opérés"[661]. Le
+ministre de la police générale, Fouché, suivait bientôt l'exemple
+de son collègue et écrivait aux citoyens administrateurs: "Que
+les insensés qui furent tour à tour persécuteurs et victimes se
+persuadent bien que l'autel de la justice est le seul asile commun qui
+leur reste après tant d'agitations et de troubles... Que les fanatiques
+n'espèrent plus faire dominer un culte intolérant; le Gouvernement les
+protège tous également, sans en favoriser aucun!"[662]. Ce que le
+célèbre astronome disait en termes mesurés, et le jacobin défroqué
+dans un langage plus brutal, semblait devoir indiquer, de la part du
+gouvernement consulaire, l'observation du _statu quo_ dans la question
+religieuse. Il n'en fut rien cependant. Sur ce terrain, plus encore que
+sur celui de la politique, le changement fut rapide. Il n'en pouvait
+être autrement d'ailleurs. Bonaparte l'eût-il voulu, qu'il n'aurait
+pu enrayer le mouvement de réaction, favorable au catholicisme; mais
+il n'y songeait pas. Le premier Consul n'était point encore ce César
+enivré de sa propre grandeur et qui, dans l'aplatissement universel,
+n'écoutait que la voix de son orgueil immense. Il savait ce
+qu'attendait de lui l'opinion publique; il s'appliquait à la
+satisfaire, pour la maîtriser plus tard, et, dans cette affaire,
+rien ne fut plus contraire à la tradition jacobine que la conduite du
+"Robespierre couronné"[663]. Absolument indifférent aux problèmes
+moraux comme aux sentiments religieux proprement dits, Bonaparte n'agit
+en ceci, comme toujours, qu'en vertu d'un intérêt politique bien
+entendu, et c'était être bien naïf ou bien servile que de saluer en
+lui le "grand chrétien", le "nouveau Constantin", le "nouveau
+Cyrus", le "pieux restaurateur des autels", comme le faisaient à
+l'envi les représentants de l'Eglise à la veille de la signature du
+Concordat.
+
+[Note 661: Paris, 30 brumaire an VIII (21 novembre 1799).]
+
+[Note 662: Paris, 6 frimaire an VIII (27 novembre 1799).--Les deux
+lettres sont reproduites dans une délibération de l'administration
+centrale du Bas-Rhin, du 15 frimaire (6 décembre 1799). qui les porte
+à la connaissance du public. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio,
+dans les deux langues.]
+
+[Note 663: Nous employons cette expression consacrée, mais sans la
+trouver exacte. Il n'y a point, à notre avis, de similitude entre le
+théoricien à outrance et le conquérant qui n'a jamais reconnu que le
+fait brutal.]
+
+Dès le premier jour, les nouvelles autorités supérieures, les
+préfets des départements reçurent pour instruction de fermer les yeux
+sur les contraventions aux lois ecclésiastiques existantes, en tant
+qu'on ne troublerait pas le repos public. Les prêtres réfractaires
+apparurent partout, reçus avec enthousiasme dans les villes et les
+campagnes, sauf par le parti républicain, qui se sentait désormais
+surveillé et vaincu d'avance, malgré que la République continuât à
+exister de nom. Dès le mois de décembre, l'un des plus hardis et
+des plus dévoués représentants de la propagande catholique, l'abbé
+Colmar, prêchait en pleine Cathédrale, sans autre ennui que d'avoir
+à partager le sanctuaire avec les rares sectateurs du culte du
+décadi[664].
+
+[Note 664: Winterer, p. 299.]
+
+Nous ne pouvons donner malheureusement que très peu de détails sur
+cette dernière période, embrassée par notre récit. Il est facile
+d'en comprendre la raison. La liberté de presse expire avec le 18
+brumaire; donc, plus aucun de ces innombrables factums, pamphlets,
+discours, proclamations, arrêtés, programmes de fête, etc., qui nous
+ont fourni pour les dix années précédentes tant de traits oubliés
+et de renseignements curieux. Les journaux, eux aussi, se détournent
+absolument des questions religieuses et autres analogues, et sont tout
+à la grande épopée militaire qui commence. Les archives civiles
+n'ont plus guère de documents à exploiter à partir du moment où les
+autorités délibérantes collectives sont remplacées par les agents
+directs du gouvernement central, qui ne délibèrent pas, écrivent
+et parlent peu, mais se contentent d'agir. De très précieux
+renseignements sont évidemment renfermés dans les archives
+épiscopales de Strasbourg, et c'est là que le futur historien trouvera
+sans doute les éléments nécessaires pour retrouver les détails de la
+renaissance du catholicisme strasbourgeois, à la veille et au lendemain
+du Concordat. Mais, en attendant, ces documents n'ont point été
+utilisés jusqu'ici par les nombreux ecclésiastiques de notre province
+qui se sont occupés de son histoire religieuse, et l'on peut douter que
+ces dossiers curieux soient confiés jamais à des mains profanes. Il
+faut donc nous borner à réunir ici les quelques renseignements glanés
+après de longues recherches, en souhaitant qu'ils soient complétés
+bientôt par des écrivains à même de le faire avec quelque profit
+pour la science.
+
+Le premier document officiel que nous trouvions sur notre chemin, pour
+l'année 1800, c'est une nouvelle circulaire de Fouché en date du 28
+prairial (17 juin) et relative à l'interprétation de la loi du
+21 nivôse dernier[665], exigeant de tous les prêtres qui veulent
+commencer ou continuer l'exercice de leurs fonctions, une promesse de
+fidélité à la Constitution. Le ministre de la police y déclare que
+cette loi ayant aboli toutes les lois analogues ou antérieures, il est
+temps de l'interpréter comme elle doit l'être, et de ne plus examiner
+si les ministres d'un culte quelconque étaient assujettis à d'autres
+serments. En d'autres termes, tout ce que l'on demande dorénavant au
+clergé, c'est de s'engager à respecter la Constitution de l'an VIII;
+à cette seule condition l'on oubliera la conduite antérieure de tous
+les prêtres condamnés ou poursuivis avant le 18 brumaire. "Que les
+temples de toutes les religions soient donc ouverts, s'écriait d'un ton
+lyrique le fameux massacreur de Lyon; que toutes les consciences soient
+libres, que tous les cultes soient également respectés! Mais que leurs
+autels s'élèvent paisiblement à côté de celui de la patrie, et
+que la première des vertus publiques, l'amour de l'ordre, préside à
+toutes les cérémonies, inspire tous les discours et dirige tous les
+esprits."
+
+[Note 665: 11 janvier 1800. C'était le don de joyeux avènement de
+Bonaparte à l'Eglise catholique.]
+
+Le nouveau préfet du département du Bas-Rhin, le citoyen Laumond,
+faisait suivre la reproduction de cette circulaire d'un arrêté
+comprenant sept articles. Ce document établissait que tout ministre
+d'un culte qui faisait la _promesse_ de fidélité (il n'était plus
+même question d'un serment) devant le maire de sa commune ou le
+sous-préfet de son arrondissement, serait admis à l'exercer dans les
+édifices y destinés, quelque ait été leur état politique avant la
+loi du 21 nivôse dernier. Sans doute, ceux des ministres du culte qui
+exerceront les fonctions relatives à leur ministère, sans avoir fait
+la promesse demandée, seront dénoncés à la police et poursuivis.
+Mais en réalité ces poursuites n'ont été faites nulle part. Sans
+doute aussi le préfet défend encore l'exposition publique de signes
+relatifs à un culte, mais on les voit partout. Il interdit les
+cérémonies hors de l'enceinte de l'édifice choisi pour l'exercice du
+culte; mais il ajoute que l'on peut le célébrer dans l'enceinte des
+propriétés particulières, pourvu qu'outre les individus qui y ont
+leur domicile, il n'y ait pas de rassemblement de plus de dix personnes.
+Jamais, bien entendu, la police urbaine ni rurale n'apercevra dans
+les parcs, les jardins, les cours et les champs (tous propriétés
+particulières), plus de dix fidèles groupés pour une procession
+quelconque. Le port d'un costume ecclésiastique n'aura pas été
+poursuivi, je pense, avec plus de rigueur que les autres contraventions.
+
+L'article le plus important peut-être de cet arrêté était celui
+qui mettait les différentes sectes ou congrégations religieuses
+entièrement sous la main de l'autorité civile. Il portait que
+"lorsque les citoyens d'une même commune exerceront des cultes
+différents ou prétendus tels, et qu'ils réclameront concurremment
+l'usage du même local, il leur sera commun, et les maires, sous
+l'approbation du sous-préfet, fixeront pour chaque culte les jours et
+les heures les plus convenables, ainsi que les moyens de maintenir la
+décence et d'entretenir la paix et la concorde"[666]. On le voit,
+dans la pratique au moins, le maire ou plutôt le sous-préfet était
+désormais le régulateur de la situation religieuse. S'il n'était pas
+directement autorisé à suspendre le culte auquel il était hostile, il
+lui était loisible, soit de lui fixer des heures impossibles, soit
+des jours qui ne cadraient pas avec le calendrier décadaire, et de
+supprimer ainsi virtuellement, soit le culte constitutionnel, soit les
+fêtes républicaines. Or, en présence des dispositions bien connues
+des autorités municipales, surtout dans nos campagnes, on pouvait
+prédire d'avance ce qui allait arriver. Le clergé constitutionnel
+ne vivrait plus que par la tolérance du gouvernement central, encore
+intéressé à rendre plus docile le clergé réfractaire, en mesurant
+les faveurs officielles à sa docilité croissante. Le jour où il
+l'aurait amené à n'être plus qu'un "instrument de police morale"
+entre les mains du pouvoir séculier, il lui sacrifierait sans
+hésitation son frère ennemi. Il n'y a pas seulement un manque de
+charité chrétienne dans ce mot d'un historien catholique que l'Eglise
+constitutionnelle se donna au nouveau gouvernement, comme à tous les
+autres, pour sauver sa misérable existence; il y a un manque d'équité
+scientifique absolu. Ce n'est pas l'Eglise "schismatique", c'est
+l'Eglise catholique qui "s'est donnée" au nouveau gouvernement dès
+qu'elle a senti qu'il était le plus fort, lui prodiguant toutes les
+promesses qu'elle avait refusées à ses prédécesseurs, acceptant sans
+doute ses avances, mais les payant de retour, et montrant sa souplesse
+traditionnelle dans les affaires politiques, pour se ressaisir de la
+domination religieuse à l'aide du bras séculier.
+
+[Note 666: Arrêté du préfet du département du Bas-Rhin, du 29
+messidor an VIII (18 juillet 1800). Strasb., Levrault, placard gr.
+in-folio.]
+
+Il faut bien l'avouer, pour qui n'observe cette période finale de la
+Révolution religieuse qu'au point de vue de la vérité historique,
+sans sympathies aveuglantes pour aucun des champions en présence, le
+spectacle n'est pas précisément édifiant. Autant nous avons admiré
+l'énergie de l'Eglise proscrite, les périls et les dangers courus
+pour la foi, le martyre courageux de beaucoup de ses membres, autant
+le spectacle de cette alliance nouvelle qui se forme entre le trône
+et l'autel est peu fait pour éveiller les sympathies des amis de la
+liberté. C'est elle qu'on finit par sacrifier, d'un commun accord,
+quand il s'agira de cimenter l'alliance proclamée entre l'absolutisme
+sacerdotal et le despotisme césarien.
+
+Fait caractéristique! Dès le mois d'août 1800, cette entente entre le
+gouvernement consulaire et le clergé était assez avancée pour qu'un
+prêtre du diocèse de Strasbourg pût, non seulement rétracter en
+public son allégeance au schisme, mais déclarer, dans un écrit
+imprimé, qu'il reconnaissait comme chef spirituel et comme supérieur,
+après le pape, ce cardinal de Rohan, l'un des chefs de l'émigration,
+celui dont les mercenaires avaient combattu contre la France, et sur
+lequel pesait l'arrêt terrible dont étaient alors frappés encore
+légalement tous les émigrés[667]. En septembre, le préfet fait
+afficher dans toutes les communes l'arrêté des consuls qui déclare
+l'observation des jours fériés du calendrier officiel obligatoire pour
+les seuls fonctionnaires. Les simples citoyens ont "le droit de vaquer
+à leurs affaires tous les jours, en prenant du repos suivant leur
+volonté." Les jours de marché seront dorénavant réglés par
+le préfet "selon les intérêts du commerce et la commodité des
+habitants"[668].
+
+[Note 667: _Ich Unterschriebener (Franz Joseph Gross, Weltpriester), u.
+s. w. Am 1. Augustmonat 1800_. S. l. d'impr., 7 p. 18°.]
+
+[Note 668: Arrêté relatif à l'observation des fêtes, du 15 fructidor
+(2 septembre 1800). Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.]
+
+Pourtant, au début, il y a certaines hésitations, certains frottements
+fâcheux, qui pourraient donner le change à un observateur superficiel.
+Tous les prêtres rentrés dans le pays ou sortis de leurs retraites
+cachées n'ont pu se résigner sur-le-champ à changer d'attitude.
+L'allure de combat, devenue chez eux presque une seconde nature, se
+maintient chez plusieurs; ils veulent bien jouir de la liberté nouvelle
+qui leur est laissée, mais non la payer de retour. En Alsace, il en est
+beaucoup qui, revenus dans leurs paroisses et officiant au grand jour,
+persistent à refuser la promesse, aussi modérée que raisonnable, de
+respecter la Constitution. Mais Bonaparte n'est pas homme à laisser
+méconnaître ainsi ses volontés: une circulaire de Fouché, du 29
+vendémiaire, enjoint aux préfets une enquête immédiate sur ces
+prêtres rénitents, et le préfet Laumond ordonne en conséquence que
+tout ecclésiastique qui ne justifiera pas d'avoir fait ladite promesse
+sera "transféré sur la rive droite du Rhin", c'est-à-dire
+déporté hors de France[669]. Affiché dans toutes les communes
+du Bas-Rhin, cet ordre supérieur contribua certainement à faire
+comprendre à la plupart des récalcitrants que l'ère des hostilités
+était fermée désormais et que l'opinion publique, avant tout
+affamée de repos, n'appuierait plus des récriminations sur des points
+secondaires. Tous ne purent se résigner cependant à obéir du coup à
+cette législation civile, si longtemps méconnue ou violée par eux.
+Encore en mai 1801, le ministre devait appeler l'attention de Laumond
+sur les prêtres de plusieurs communes du département, qui, "abusant
+de la tolérance du gouvernement, cherchaient à donner aux cérémonies
+de leur culte la même publicité que s'il était encore dominant, et
+préparaient, à l'occasion des fêtes, connues sous la désignation de
+la Fête-Dieu et des Rogations, un appareil religieux qui serait moins
+le signe de la ferveur que de la désobéissance aux lois"[670].
+
+[Note 669: Le ministre de la police générale au préfet du Bas-Rhin
+et Arrêté du préfet, du 15 frimaire (6 décembre 1800). Strasb.,
+Levrault, placard gr. in-folio.]
+
+[Note 670: Le ministre de la police générale au préfet du Bas-Rhin.
+23 floréal an IX, et Arrêté du préfet du 29 floréal (19 mai 1801).
+Strasb., Levrault, placard in-folio.]
+
+Cela se passait au moment où déjà le Concordat avait été discuté
+à Paris et allait être définitivement établi, après de longues
+conférences, le 15 juillet 1801. Mais le premier Consul voulait montrer
+au pape qu'il était le maître et qu'il fallait se soumettre, afin
+que Pie VII n'eût pas la velléité de rouvrir la discussion, souvent
+orageuse, soutenue par ses commissaires et se hâtât de ratifier le
+grand traité qui amalgamait une fois de plus, en France, les affaires
+du pouvoir temporel et celles de l'Eglise. Quand une fois le pape eut
+apposé sa signature à ce document célèbre, ce qui eut lieu le 15
+août, Bonaparte se montra plus coulant; il laissa fonctionner des
+commissaires officieux qui, dans les futurs diocèses, réorganisèrent
+le culte et la discipline ecclésiastique, longtemps avant la
+promulgation officielle du Concordat. C'est ainsi qu'en Alsace une
+commission, représentant l'ancien évêque et composée des abbés
+Hirn, Kæuffer et Weinborn, réorganisa le culte dans le diocèse de
+Strasbourg, bien que la démission de Rohan eût déjà été imposée
+au pape, ainsi que celle de l'ancien vicaire général, M. d'Eymar.
+Ce furent eux qui nommèrent l'abbé Liebermann secrétaire
+diocésain[671]. Ce dernier, que nous avons mentionné autrefois comme
+commissaire épiscopal de Rohan, avait prêché déjà le carême de
+1801 à la Cathédrale avec un succès croissant. Mais il semble qu'à
+côté des ministres du culte catholique l'autorité civile ait
+laissé fonctionner encore pendant quelque temps ceux du clergé
+constitutionnel. On nous raconte en effet que c'est le 4 octobre
+seulement que la Cathédrale fut rendue (exclusivement) au culte
+catholique. Le curé Hobron prêcha ce jour-là devant une foule
+sanglotant de joie, et la messe y fut servie par un petit garçon,
+Ferdinand Mühe, que beaucoup d'entre nous ont encore connu comme curé
+de Saint-Louis et comme l'un des représentants les plus respectables et
+les plus vénérés du clergé contemporain d'Alsace[672].
+
+[Note 671: Guerber, _Liebermann_, p. 165.]
+
+[Note 672: Guerber, _Liebermann_, p. 166-167.]
+
+Le culte était encore _libre_ à ce moment, c'est-à-dire que le
+clergé n'avait point d'investiture officielle et ne jouissait d'aucun
+traitement assigné par l'Etat. Les frais du culte et l'entretien du
+clergé étaient couverts à Strasbourg par des collectes volontaires
+faites à domicile. Mais les arrangements arrêtés l'année
+précédente entre le premier Consul et le Saint-Siège, et
+inopinément augmentés, au grand émoi de ce dernier, par les fameux
+soixante-dix-sept _Articles organiques_, allaient recevoir enfin force
+de loi. Parmi les questions soulevées à cette occasion, l'une des plus
+graves avait été la démission forcée d'un certain nombre d'évêques
+de France, trop compromis dans leur lutte en faveur de l'ancien régime,
+pour pouvoir réoccuper leurs sièges, et surtout aussi l'introduction
+dans le corps épiscopal d'un certain nombre des évêques
+constitutionnels. Bonaparte avait voulu récompenser de la sorte
+quelques partisans fidèles et symboliser en outre la fusion des deux
+clergés ennemis. Après de longues hésitations, le pape se soumit à
+ce douloureux sacrifice; le Concordat put être porté devant le Corps
+législatif, et, le 18 avril 1802, celui-ci le votait à une majorité
+énorme.
+
+Le Concordat, augmenté des articles organiques, donnait en substance à
+Bonaparte un pouvoir autrement grand que celui que réclamait jadis
+la Constituante. Jamais celle-ci n'aurait songé à revendiquer la
+domination sur le clergé dans la mesure où nous la verrons s'exercer
+durant le Consulat et sous l'Empire. Le pape Pie VII accordait à la
+pression énergique et presque brutale d'un général heureux ce que le
+pape Pie VI avait refusé sans cesse aux sollicitations respectueuses
+du faible Louis XVI. C'est le premier Consul qui _nomme_ dorénavant les
+évêques; le pape n'a plus qu'à leur donner l'institution canonique.
+Ces évêques prêtent le _serment d'obéissance_ à l'Etat, et leurs
+prêtres aussi. Le pape et le clergé reconnaissent expressément la
+légalité de la vente des biens ecclésiastiques. Il y a plus; malgré
+les protestations du Saint-Père, le clergé de France reconnaît les
+articles organiques et règle sa conduite d'après les prescriptions de
+ces articles, non encore ratifiés par le Saint-Siège. On se demande
+vraiment à quoi bon cette longue et douloureuse résistance, si l'on
+devait finir pourtant par se soumettre avec une humilité si complète.
+Pourquoi donc a-t-on dépensé tant d'héroïsme à refuser ses prières
+à la République, si l'on devait aboutir à la rédaction de ce fameux
+"Catéchisme de l'Empire français", l'un des plus tristes produits
+du servilisme clérical et politique?
+
+Parmi les départements de la République française, ceux de l'Alsace
+furent des plus mal partagés par le Concordat du 18 avril, et l'on
+comprend l'amertume de leur clergé militant à la nouvelle de ce qui se
+préparait pour eux dans le domaine ecclésiastique. Nous avons déjà
+dit que Rohan avait dû présenter sa renonciation au Saint-Siège. Il
+ne pouvait convenir au gouvernement de voir cet ancien prélat de cour,
+tristement immortalisé par les scandales du procès du Collier, cet
+ex-prince du Saint-Empire, remonter sur son siège, si mal rempli
+autrefois. Il continua donc de résider à Ettenheim, dans le margraviat
+de Bade, où il mourut le 17 février 1803[673]. Mais le choix de son
+successeur offrait de grandes difficultés, vu la disposition générale
+des esprits. Pour enrayer sans doute l'esprit de réaction des
+membres du clergé rentrés depuis peu dans le pays, pour y empêcher
+l'explosion de haines longtemps contenues chez ceux qui y avaient été
+si durement poursuivis, le gouvernement finit par arrêter son choix sur
+un des douze évêques schismatiques qu'il voulait adjoindre au corps
+épiscopal nouveau. L'ancien évêque du Haut-Rhin, qui depuis plusieurs
+années avait également remplacé Brendel, avait été désigné pour
+le siège d'Aix-la-Chapelle. Mais un homme, plus énergique encore
+que lui pour la cause du schisme, vint le remplacer en Alsace. Pierre
+Saurine, natif des Basses-Pyrénées, avait été nommé évêque
+constitutionnel des Landes en 1791, et fut, avec Grégoire, après la
+Terreur, un des plus actifs à reconstituer cette Eglise. Bonaparte le
+désigna pour le siège de Strasbourg, afin qu'il y tînt en respect un
+clergé qu'on supposait, non sans raison, fort tiède, au fond du coeur,
+pour le régime nouveau, et dont le gouvernement suspectait fortement
+les tendances politiques, acquises ou fortifiées pour beaucoup par
+de longues années de séjour sur le territoire des ennemis de
+la France[674]. Après un acte de soumission tout extérieur au
+Saint-Siège, Saurine fut délié, le 4 avril 1802, des censures
+ecclésiastiques. Le 9 avril déjà, le premier Consul le nommait
+évêque de Strasbourg; il recevait la confirmation pontificale le 29
+avril, et, le 4 juin suivant, il arrivait dans sa nouvelle résidence.
+
+[Note 673: Les bourgeois catholiques de Strasbourg organisèrent en son
+honneur, d'accord avec l'évêque Saurine, une cérémonie funèbre dans
+la Cathédrale tendue de noir et décorée des blasons des Rohan, comme
+au temps passé. (Boulay de la Meurthe, _Dernières années du duc
+d'Enghien_. Paris, 1886, p. 37.)]
+
+[Note 674: Combien vivaces étaient ces soupçons de Bonaparte, c'est
+ce que montra bientôt après l'arrestation de Liebermann, accusé
+de complots royalistes et retenu longtemps captif à Sainte-Pélagie.
+Guerber, p. 189.]
+
+On se préparait à l'y recevoir dans des dispositions d'esprit fort
+peu sympathiques. Certains notables catholiques avaient voulu, la veille
+même de la promulgation du Concordat, donner un libre cours à leur
+joie en faisant mettre en branle toutes les cloches de la Cathédrale,
+et des délégués des paroisses protestantes s'étaient joints à eux
+pour solliciter également le libre usage de leurs cloches, autorisé
+désormais par la loi nouvelle. Mais Laumond avait refusé d'accéder
+à leur demande et en avait avisé le nouveau maire, J. F. Hermann. Il
+avait cédé sur un point seulement, qui tenait beaucoup à coeur aux
+catholiques, en autorisant l'ancien receveur de Notre-Dame, le citoyen
+Daudet, devenu receveur des domaines nationaux, à faire enlever de la
+flèche de la Cathédrale le fameux bonnet rouge qui l'ornait depuis
+la Terreur[675]. Mais cet enthousiasme se changea bientôt en tristesse
+quand les catholiques de la ville apprirent qu'un évêque à peine
+sorti du schisme, et qu'on connaissait pour un homme d'un caractère
+entier, allait leur arriver de la capitale. Le mécontentement général
+fut tel qu'il fallut faire haranguer les fidèles par le plus populaire
+des orateurs religieux d'alors, l'abbé Joseph-Louis Colmar; dans un
+sermon, prêché à la Cathédrale le premier dimanche après Pâques,
+il invita ses auditeurs à recevoir avec soumission celui que le
+Saint-Père leur octroyait comme évêque[676].
+
+[Note 675: Procès-verbaux de la municipalité, 27 germinal an X
+(17 avril 1802).--Le poète populaire Jean-Daniel Pack consacra à
+l'évènement une poésie allemande, imprimée chez Levrault, 1 p.
+8°.]
+
+[Note 676: Gloeckler, II, p. 103.]
+
+Pierre Saurine arrivait à Strasbourg avec la ferme résolution de faire
+le calme dans les esprits, et de ne pas permettre que les prêtres qui
+avaient partagé sa manière de voir et rentraient eu même temps que
+lui dans les cadres officiels fussent sacrifiés aux pieuses rancunes du
+parti triomphant. Il ne voulait pas exiger de rétractation expresse des
+anciens prêtres constitutionnels et ne la leur extorqua jamais[677].
+Il encourut ainsi, dès l'abord, les colères des membres du clergé qui
+s'étaient distingués, dans le passé, par leur dévouement religieux,
+mais aussi par leur antipathie contre le schisme. Dès après leur
+première audience, avant même que Saurine eut ouvert la bouche en
+public, leur jugement était arrêté sur son compte, et ce jugement
+était d'une dureté extrême. "Nous sommes perdus!" se seraient-ils
+écriés en sortant de l'antichambre épiscopale[678]. Pourquoi? Parce
+que, cruellement persécutés naguère, on ne leur permettait pas
+de persécuter à leur tour? Parce que, l'ordre étant rétabli dans
+l'Eglise, on exigeait quelque obéissance de ceux qui avaient pris la
+douce habitude de diriger et de commander au temps des dangers? Etait-ce
+parce que, dans l'_Instruction_ adressée aux curés, vicaires et
+desservants de son diocèse, le nouvel évêque déclarait que les
+dissensions entre les prêtres étaient un véritable fléau et pour
+la religion et pour la société, et que les prêtres qui s'y livrent,
+même de bonne foi, sont indubitablement coupables[679]?
+
+[Note 677: C'est seulement après 1814 que le fanatisme de la
+Restauration força les derniers débris de l'Eglise constitutionnelle
+à une abjuration solennelle ou à mourir sur la paille.]
+
+[Note 678: Guerber, _Liebermann_, p. 171.]
+
+[Note 679: Instruction adressée par l'évêque de Strasbourg aux
+curés, desservants et autres prêtres de son diocèse. Strasb.,
+Levrault, 38 p. 8°. Ajoutons, pour être absolument impartial, qu'ils
+pouvaient avoir quelques griefs très légitimes, s'il est vrai, par
+exemple, que Saurine ait laissé prêcher à la Cathédrale un ancien
+capucin, le P. André, qui, pendant la Terreur, prêchait en bonnet
+rouge dans les clubs, comparant Jésus-Christ à Robespierre et Marat.]
+
+Nous ne nous chargerons pas de décider lesquels de ces motifs, ou quels
+autres, guidèrent les meneurs de l'ancien clergé non-jureur dans
+leur attitude hostile à leur supérieur ecclésiastique. Nous devons
+constater seulement, d'après un témoignage indiscutable, que cette
+hostilité ne désarma point dans la suite et qu'elle poussa, par
+exemple, Liebermann à rédiger des factums anonymes contre son propre
+évêque, reconnu par le Saint-Père[680]. Un de ces pamphlets que nous
+venons de parcourir, et dans lequel les évêques constitutionnels sont
+traités "d'écume du clergé de France", nous présente un tableau
+vraiment curieux de l'état d'esprit de certains prêtres au lendemain
+du Concordat. Si cela ne nous éloignait trop du sujet plus limité de
+cette étude, il faudrait citer ces élans lyriques à "Bonaparte,
+héros de la France", qu'on conjure "d'éloigner des rives paisibles
+du Rhin ces hommes dangereux que la cabale des jacobins a su mettre
+encore en avant pour fomenter les troubles, ces hommes pervers que la
+majorité des fidèles repousse parce qu'ils.... retracent dans
+leurs écrits et leur conduite les temps les plus abhorrés de la
+Révolution"[681]. Les courageux champions de la foi, que nous
+saluions naguère, et ces tristes dénonciateurs, ces calomniateurs de
+leur chef spirituel, sont-ce vraiment les mêmes personnages? Hélas!
+nous n'avions pas besoin de cette preuve nouvelle pour savoir que, même
+chez les représentants les plus autorisés de la religion sur terre,
+la nature humaine garde toujours quelques-unes de ses infirmités
+morales[682].
+
+[Note 680: Guerber, _Liebermann_, p. 175.]
+
+[Note 681: Réponse à M. Saurine, évêque de Strasbourg. S. lieu ni
+date (caractères typographiques d'outre-Rhin), 28 p. 8°.]
+
+[Note 682: Encore en 1803, le nouveau préfet, M. Shee dut, avec des
+circonlocutions polies, rappeler le clergé au respect de son évêque.
+Le Conseiller d'Etat, préfet du Bas-Rhin, aux fonctionnaires du culte
+catholique, apostolique et romain. Strasb., 13 floréal an XI (3 mai
+1803), 2 p. 4°.]
+
+Mais revenons, pour en finir, à notre vieille Cathédrale. Ce fut le 6
+juin 1802 que Saurine y fut solennellement installé, en présence des
+autorités civiles et militaires. Il prononça, du haut de la chaire,
+une allocution développée, dans laquelle il s'étendait surtout sur
+l'obéissance due à l'Etat et sur la tolérance envers les frères dont
+les opinions étaient divergentes. "Tout ce qui n'est pas selon la
+charité, répète-t-il avec insistance, est hors de la religion de
+Jésus-Christ"[683]. Le lendemain, 7 juin, il disait sa première
+messe au maître-autel, et sa stature imposante, sa voix sonore, ne
+manquèrent pas d'impressionner la foule, malgré les préventions
+répandues contre lui. "Dans ces moments il était beau comme un
+ange", disait longtemps plus tard l'abbé Mühe, qui lui servait la
+messe, comme élève du Séminaire, aux débuts de son épiscopat[684].
+
+[Note 683: Discours d'installation prononcé par Mgr l'évêque de
+Strasbourg dans son église cathédrale,... le 17 prairial an X.
+Strasb., Levrault, 1802, 21 pages 8°.]
+
+[Note 684: Gloeckler, II, p. 104.]
+
+
+
+
+ XXIX.
+
+
+Nous sommes arrivés au but que nous nous étions fixé. Nous voulions
+grouper autour de l'histoire matérielle du splendide édifice, cher à
+tout coeur strasbourgeois, l'histoire des querelles religieuses dont il
+fut le théâtre. Depuis les débuts du grand mouvement de 1789 jusqu'au
+Concordat de 1802, nous avons fait passer sous les yeux du lecteur
+les spectacles variés qui se sont déroulés dans l'enceinte de notre
+Cathédrale, et raconté les péripéties des cultes opposés qui y ont
+momentanément élu domicile. Revenus à notre point de départ, à la
+prise de possession complète et paisible de la basilique du moyen
+âge par le culte qui l'a créée, nous considérons notre tâche comme
+finie.
+
+Fruit de patientes recherches, prolongées durant plusieurs années, ce
+modeste travail n'échappera pas aux critiques les plus diverses. Les
+uns suspecteront son impartialité, malgré tous nos efforts; d'autres
+feront de cette impartialité même un chef d'accusation nouveau.
+J'espère que quelques-uns du moins reconnaîtront la bonne volonté de
+l'auteur et sa préoccupation constante de ne blesser aucune conviction
+sincère, tout en maintenant avec fermeté le droit de manifester les
+siennes. Je demande surtout qu'on ne prenne pas pour une indécision de
+caractère fâcheuse la liberté avec laquelle j'ai dispensé parfois
+l'éloge et le blâme aux mêmes hommes, et semblé parler, à tour de
+rôle, en faveur des partis les plus hostiles. Si j'ai agi de la sorte,
+c'est précisément par un sentiment de justice. C'est que ces partis,
+dont nous avons raconté l'histoire, ont eu tour à tour l'honneur de
+défendre les vrais principes ou de souffrir pour eux, et le malheur
+de les oublier ou de les méconnaître également, à certains jours.
+L'histoire n'a pas le droit de sanctionner de semblables oublis et de
+pareilles défaillances. A ses yeux, ceux-là seuls devraient avoir le
+droit de parler hautement de tolérance, qui sont prêts à en accorder
+le bénéfice à tous; ceux-là seuls sont les vrais amis de la liberté
+qui la réclament aussi pour leurs adversaires. Assurément il faut
+sauvegarder la liberté de conscience de ceux même qui la refusent aux
+autres. Mais il ne faut pas leur permettre de proclamer qu'il est une
+liberté légitimement acquise à la Vérité et qu'on refuse à bon
+droit à l'Erreur, car cette théorie funeste, chère à tous
+les sacerdoces, autorise les plus dures oppressions et les pires
+despotismes. Il ne faut pas surtout que la palme des martyrs, noblement
+gagnée par les uns, nous cache les violences et les petitesses des
+autres. Il n'est pas permis à la science impartiale de canoniser
+en bloc les pures victimes de la foi et les champions égoïstes de
+l'ancien régime, les confesseurs dévoués des doctrines catholiques et
+les agents secrets ou les espions des ennemis de la patrie.
+
+La Révolution française, comme tout grand drame de l'histoire, est un
+ensemble complexe des idées les plus opposées et des faits les plus
+contradictoires. C'est se condamner d'avance à n'y rien comprendre
+que de vouloir juger ces idées et ces faits à un point de vue trop
+étroit, et en partant de doctrines préconçues. C'est se condamner
+surtout à n'avoir aucune prise sur son époque que de lui demander
+de renier ses origines, et de maudire les principes qui constituent
+jusqu'à ce jour sa vie morale. En lançant l'anathème contre tout
+ce qui s'est fait de 1789 au début du siècle, en confondant, dans un
+aveuglement volontaire, les violences odieuses de la Terreur avec les
+aspirations généreuses de la Constituante, d'imprudents rhéteurs ont
+bien pu souffler la haine au coeur des masses catholiques et préparer
+encore de mauvais jours aux idées sur lesquelles repose la société
+moderne. N'en ont-ils pas préparé de plus sombres au Christianisme
+lui-même, qui, longtemps avant la Révolution, proclamait l'égalité
+de tous les hommes et la fraternité du genre humain?
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+Pages.
+
+Préface...................................... III
+
+I. Strasbourg au moment de la Révolution.--La Cathédrale et le
+Grand-Chapitre.--Antagonisme politique et religieux des parties
+en Alsace..................................... 1
+
+II. Le cardinal de Rohan.--Main mise sur les biens du clergé en
+Alsace.--Protestations du Grand-Chapitre.--Les élections
+municipales à Strasbourg et le parti catholique........... 13
+
+III. Installation solennelle de la nouvelle municipalité à la
+Cathédrale............................... 23
+
+IV. Les biens ecclésiastiques et l'attitude du clergé.--Fête de
+la Fédération.--Emigration de l'évêque et du
+Grand-Chapitre.............. 31
+
+V. Le cardinal de Rohan à Ettenheimmünster.--Séquestre mis sur
+ses immeubles.--Dispositions des populations rurales en
+Alsace.--La presse politique.--Refus du cardinal de revenir en France.............. 43
+
+VI. Le Grand-Chapitre en conflit direct avec le
+gouvernement.--Troubles dans les campagnes.--Mémoire
+justificatif de l'abbé d'Eymar.--Pétition du Grand-Chapitre au
+Roi........................................... 55
+
+VII. La constitution civile du clergé.--L'acuité de la crise
+en Alsace.--Instruction pastorale du cardinal de Rohan.... 68
+
+VIII. La lutte des autorités civiles contre l'Eglise.--Ventes
+de biens nationaux.--Mouvements à Strasbourg.--Cessation du
+culte à la Cathédrale.
+
+IX. Organisation de l'Association
+catholique-romaine-apostolique.--Les dames catholiques aux
+casernes.--La municipalité et la Société des Amis de la
+Constitution dénoncent les menées du clergé à l'Assemblée
+nationale.--Dissolution de l'Association.
+
+X. L'Assemblée nationale envoie des commissaires en
+Alsace.--Refus du clergé de prêter le serment
+civique.--Exceptions.--Brendel.--Rumpler.--Cérémonie du
+serment à la Cathédrale.--Pamphlets contre-révolutionnaires.
+
+XI. Suspension du Directoire du département.--Déposition
+du cardinal de Rohan.--Election de Brendel comme
+évêque.--Mandement de Rohan.
+
+XII. Intronisation de Brendel à la Cathédrale.--Polémiques
+virulentes de la presse clandestine contre lui.
+
+XIII. Monitoire canonique de Rohen.--_Te Deum_ pour la
+convalescence de Louis XVI.--Le curé Jæglé traduit devant
+la Haute-Cour d'Orléans.--Lettre du pape Pie VI aux
+catholiques de Strasbourg.
+
+XIV. L'émigration royaliste sur les territoires épiscopaux
+d'outre-Rhin.--Le vicomte de Mirabeau.--Expulsion des
+prêtres non-jureurs.--Agitation croissante des
+campagnes.--Les nouveaux prêtres constitutionnels venus
+d'Allemagne; Euloge Schneider.--Nouveaux commissaires de
+l'Assemblée nationale en Alsace.
+
+XV. Organisation lente et pénible du nouveau
+clergé.--Soulèvements dans certaines communes rurales.--La
+célébration du culte non-conformiste à Strasbourg.--Euloge
+Schneider réclame le mariage des prêtres.--Persécutions
+contre les réfractaires.
+
+XVI. Acrimonie croissante de la lutte entre les deux
+clergés.--Le gouvernement se désintéresse peu à peu du culte
+constitutionnel.--Laveaux et le Club du Miroir réclament la
+chasse aux prêtres.--Mesures de plus en plus rigoureuses
+contre le clergé non-assermenté.
+
+XVII. La France en guerre avec l'Europe.--Mandement de
+Brendel.--Chute de la royauté.--Déposition des autorités
+constitutionnelles à Strasbourg.--L'_Argos_ d'Euloge
+Schneider.--Les prêtres réfractaires hors la
+loi.--Commissaires de la Convention en Alsace.--Les premières
+mutilations de la façade de la Cathédrale.
+
+XVIII. Insuffisance morale du clergé constitutionnel.--Euloge
+Schneider quitte le sacerdoce.--Mouvements hostiles au
+radicalisme strasbourgeois.--Nouvelle épuration de la
+municipalité, ordonnée par la Convention.--Destruction des
+symboles religieux.--Fêtes jacobines.
+
+XIX. La Terreur à Strasbourg.--Confiscations des trésors
+d'église.--Cloches.--Violation de sépultures.--Cessation de
+tout culte officiel.--Correspondance entre la Cathédrale de
+Strasbourg et celle de Fribourg.--Le culte du Décadi--Le
+Temple de la Raison.--Le maire Monet et "les prêtres abjurant l'imposture".
+
+XX. L'effondrement du culte constitutionnel.--Le vandalisme
+révolutionnaire et la Cathédrale.--Mutilations diverses.
+
+XXI. Les luttes intestines du jacobinisme à Strasbourg.--Chute
+d'Euloge Schneider.--Martyrs catholiques.--La _Propagande_
+révolutionnaire et l'_Argos_.
+
+XXII Fête en l'honneur de "la mort du dernier tyran".--Le
+nouveau tribunal révolutionnaire installé au Temple de la Raison.
+
+XXIII. Téterel réclame la démolition de la flèche de la
+Cathédrale.--Le Temple de la Raison coiffé du bonnet
+rouge.--Nouveaux martyrs catholiques.--Fête de l'Etre
+suprême.--Les représentants Hentz et Goujon en
+Alsace.--Paroxysme de la persécution religieuse.
+
+XXIV. Le 10 thermidor. Réaction politique et
+religieuse.--Mission du représentant Bailly.--Fin de la
+dictature de Monet.--Tentatives de restauration du culte
+catholique.--Loi du 11 prairial.
+
+XXV. Constitution de la Société des catholiques-romains.--La
+Cathédrale lui est abandonnée par la municipalité
+nouvelle.--Loi du 6 vendémiaire.--Conflits entre la
+municipalité et le Directoire du département
+jacobin.--Recherches de prêtres non-assermentés fonctionnant
+à Strasbourg.
+
+XXVI. Expulsion des prêtres.--Culte catholique laïque à
+la Cathédrale.--Grégoire et la reconstitution du culte
+constitutionnel.--Election d'un évêque du Haut-Rhin.--Brendel
+se démet de ses fonctions.--Loi du 7 fructidor.--Coup d'Etat
+du 18 fructidor.--Fermeture des lieux de culte
+catholique.--La Cathédrale rendue au culte décadaire........ 581
+
+XXVII. Recrudescence des persécutions.--L'organisation
+secrète des non-conformistes en Alsace.--Les derniers
+martyrs.--Le culte décadaire à Strasbourg.--Le massacre
+de Rastatt......... 611
+
+XXVIII. Coup d'Etat du 18 brumaire.--Rapports conciliants
+du pouvoir civil et de l'Eglise.--Le clergé se soumet aux
+exigences de Bonaparte.--Démission de Rohan.--Le
+concordat.--Installation de l'ex-évêque constitutionnel
+Saurine à la Cathédrale............... 627
+
+XXIX. Conclusion..................... 651
+
+
+
+___________________________________
+Strasbourg, typ. G Fischbach.--2685.
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+La destruction du protestantisme en Bohême. Seconde édition.
+Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1808, in-8°.
+
+La sorcellerie au seizième et au dix-septième siècles,
+particulièrement en Alsace. Paris, Cherbuliez, 1871, in-8°.
+
+Abraham Lincoln, conférence faite au profit des victimes de la guerre
+en France. Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1872, in-12.
+
+La chronique strasbourgeoise de J.-J. Meyer, l'un des continuateurs de
+Koenigshoven. Strasbourg, 1873, in-8°.
+
+Le marquis de Pezay, un touriste parisien en Alsace au XVIIIème
+siècle. Mulhouse, Bader. 1876. in-8°.
+
+_Strassburger Chronik von 1677-1710. Memorial des Ammeisters Franciscus
+Reisseissen_. Strassburg. Schmidt (Bull). 1877. in-8°.
+
+_Die Beschreibung des bischoefflichen Krieges anno 1592. Eine
+Strassburger Chronik_. Strassburg, Treuttel u. Würtz, 1878, in-8°.
+
+Les tribulations d'un maître d'école de la Robertsau pendant la
+Révolution. Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1879, in-18.
+
+Pierre Brully, ministre de l'église française de Strasbourg,
+1539-1545. Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1879, in-8°.
+
+_Strassburg im dreissigjährigen Krieg. Fragment aus der Chronik des
+Malers J.-J. Walther._ Strassburg, Treuttel u. Würtz, 1879. in-4°.
+
+Notes pour servir à l'histoire de l'Eglise française de Strasbourg
+(1545--1794). Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1880, in-8°.
+
+L'Alsace pendant la Révolution française. I. Correspondance des
+députés de Strasbourg à l'Assemblée nationale (année 1789). Paris,
+Fischbacher, 1880, in-8°.
+
+Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg. Causeries biographiques.
+Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1883, in-16.
+
+La justice criminelle et la police des moeurs au seizième et au
+dix-septième siècles. Causeries strasbourgeoises. Strasbourg, Treuttel
+et Würtz, 1885, in-16.
+
+David Livingstone, missionnaire, voyageur et philanthrope, 1813-1873.
+Paris, Fischbacher, 1885, in-8°.
+
+Charles de Butré, un physiocrate tourangeau en Alsace (1724-1805)
+d'après ses papiers inédits. Paris, Fischbacher, 1887, in-8°.
+
+Louis XIV et l'Eglise protestante de Strasbourg au moment de la
+révocation de l'Edit de Nantes. Paris. Fischbacher, 1887, in-12.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La cathédrale de Strasbourg pendant l
+ Révolution. (1789-1802), by Rodolphe Reuss
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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