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Cedron, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net + + + + + + + + LA + CATHÉDRALE DE STRASBOURG + PENDANT LA RÉVOLUTION + + + + Études sur l'histoire politique et religieuse + de l'Alsace + + (1789-1802) + + + + PAR + + RODOLPHE REUSS + + 1888 + + + + PRÉFACE. + + +La plupart de nos lecteurs connaissent, au moins dans ses traits +généraux, l'histoire des édifices religieux de Strasbourg pendant la +crise révolutionnaire. Changés en magasins de fourrages, en ateliers +militaires, voire même en étables, après la suppression du culte, ils +furent tous plus ou moins maltraités par l'administration terroriste et +ses adhérents, de 1793 à 1794. Ornements extérieurs, vitraux, pierres +tombales, inscriptions funéraires, mobilier d'église, furent enlevés +ou détruits, là où ne se trouva point quelque citoyen habile et +courageux, pour empêcher, du moins partiellement, ces actes de violence +et de profanation. La cathédrale devait être tout naturellement +exposée, plus que toute autre église, à des attentats de ce genre. +Le sort de cet édifice pendant la durée de la Révolution n'est pas +inconnu, sans doute, le récit des scènes tour-à-tour émouvantes +et tumultueuses, dont il fut alors le théâtre, a été sommairement +retracé dans la plupart des descriptions archéologiques consacrées +à ce monument de l'art, depuis un demi-siècle et plus. Mais notre +cathédrale est si chère à tout enfant de Strasbourg, quelles que +soient du reste ses opinions politiques et religieuses, elle tient +une si grande place dans ses impressions artistiques et ses souvenirs +d'enfance, qu'on ne verra pas sans quelque intérêt, je l'espère, un +tableau plus étendu des événements qui se rapportent, de près ou de +loin, à son histoire d'alors. + +Ce sera retracer d'ailleurs en même temps quelques-unes des pages les +plus instructives et les plus curieuses de l'histoire générale de +Strasbourg, pendant cette période si troublée de son existence. On +connaît la lutte acharnée qui suivit partout la promulgation de la +malencontreuse Constitution civile du clergé. En Alsace, comme dans +les autres provinces du royaume, l'antagonisme entre les prêtres +réfractaires et les prêtres assermentés vint compliquer la situation +politique, déjà si tendue, et contribua, plus que tout le reste, à +faire dévier la Révolution. Cette lutte, encore aujourd'hui peu connue +dans ses détails, se rattache d'une façon trop intime à l'histoire +matérielle et morale de la cathédrale, pour que nous puissions nous +dispenser de la raconter ici. Elle forme le prologue douloureux du +drame terroriste de 1793, et nous arriverons par elle aux saturnales +qui suivirent l'écrasement et la disparition, au moins momentanée, +des deux partis prétendant également représenter l'Eglise catholique. +Quand une fois le préposé constitutionnel du diocèse du Bas-Rhin eut +dû suivre dans la retraite le fastueux prince-évêque mis au ban de +la Nation, la cathédrale s'appela bientôt le Temple de la Raison, sans +que, pour cela, l'auguste déesse y vint élire domicile. Quelques jours +avant la chute de Robespierre, un nouveau baptême en fit le sanctuaire +de l'Etre Suprême et ce n'est que six ans plus tard, dans la dernière +année du XVIIIe siècle, que la basilique du moyen âge redevint une +église chrétienne. + +Les deux dates de 1789 à 1802 nous fourniront donc les limites +extrêmes du cadre de ces nouvelles causeries strasbourgeoises, pour +lesquelles j'ose réclamer un peu de la bienveillance que le public +a bien voulu montrer à ses devancières. Fidèle au système suivi +jusqu'ici, nous nous efforcerons, cette fois encore, de ne pas charger +ces pages d'une érudition fatigante, sans nous écarter en rien de la +plus scrupuleuse exactitude dans les détails de notre récit. Il sera +basé tout entier sur les sources authentiques qui existent en si +grand nombre pour l'histoire de cette époque. Nous avons utilisé +les procès-verbaux manuscrits des Conseils de la Commune, ceux de la +_Société des Amis de la Révolution_, que la Bibliothèque municipale +possède en partie, les milliers de brochures et de feuilles volantes, +qui inondèrent notre ville de 1789 à 1795, et parlèrent à notre +population, si paisible en général, le langage de toutes les passions, +au nom de tous les partis. Nous tenons à signaler en particulier les +renseignements puisés dans les papiers de feu M. Louis Schnéegans, +le savant conservateur des archives municipales, mort il y a bientôt +trente ans. M. L. Schnéegans avait voué un vrai culte à notre +cathédrale, et son ambition suprême était de lui consacrer une oeuvre +définitive, basée sur tous les documents originaux encore accessibles +et qui nous aurait fait assister au développement graduel de cette +création magistrale à travers les âges. Pendant vingt ans il fouilla +sans relâche les dépôts publics et les collections particulières, +entassant avec une activité fièvreuse des matériaux toujours plus +nombreux. Puis la mort vint et l'enleva avant même qu'il eût pu +commencer l'ouvrage qui lui tenait à coeur. Ses papiers, légués à la +Bibliothèque de la Ville par sa veuve, témoignent seuls aujourd'hui de +ce long et fatigant labeur. C'est en les mettant en ordre naguère, en +y retrouvant les extraits des pièces officielles de l'époque de la +Terreur, que l'idée nous est venue de traiter cette matière tout en +élargissant notre cadre, et c'est un devoir pour nous de payer ici +notre tribut de reconnaissance à la mémoire du défunt. + +Un mot encore, avant de terminer cette courte préface. Nous ne saurions +nous flatter de contenter tout le monde, en entrant dans le vif de +notre sujet et en traitant avec certains détails des questions aussi +délicates que celles que nous rencontrerons sur notre chemin. La +Révolution est trop près de nous, ou plutôt, tous, tant que nous +sommes, que nous le voulions ou non, nous sommes encore trop plongés +dans le grand courant historique, né de 1789, pour que les idées +et les impressions si contradictoires d'alors ne soient pas toujours +vivantes parmi nous. Toutes les émotions, douces ou violentes, +par lesquelles ont passé nos grands-pères, tous les sentiments +d'enthousiasme, de haine ou d'effroi qu'ils ont ressentis au spectacle +des scènes que nous allons voir ensemble, vibrent encore dans nos +âmes, et les malheurs communs eux-mêmes n'ont pu faire disparaître +encore chez tous cet antagonisme bientôt séculaire. Je dois donc +forcément me résigner à choquer une partie de mes lecteurs, soit +en jugeant autrement certains hommes et leurs actions, soit en +n'appréciant pas comme eux certains événements historiques. +Peut-être même aurai-je le malheur de mécontenter à la fois +les partisans de l'ancien régime et ceux des idées nouvelles, les +adhérents de l'unité catholique et ceux de la libre pensée, en +m'efforçant de rester équitable pour les uns et pour les autres. Je +tâcherai du moins de ne froisser, de parti pris, aucune conviction +sincère, et de ne jamais oublier qu'il y a sans doute parmi mes +lecteurs plus d'un descendant des personnages qui figureront dans mon +récit. Mais je revendique en même temps pour moi le droit le plus +évident de l'historien, celui de signaler avec franchise les erreurs +et les fautes du passé, d'autant que c'est le seul moyen parfois d'en +empêcher le retour. On voudra donc bien m'accorder à l'occasion +le bénéfice de cette parole bien connue d'un orateur célèbre: +"L'histoire doit des égards aux vivants; elle ne doit aux morts que +la vérité!" + + + + + NOTES + POUR SERVIR A L'HISTOIRE + DE LA + Cathédrale de Strasbourg + pendant la Révolution. + + + + + I. + + +Au moment où s'ouvrait l'année 1789, la Cathédrale de Strasbourg, +autour de laquelle allaient s'engager tant de compétitions, puis des +luttes si violentes, semblait devoir jouir en toute tranquillité des +hommages que les touristes de l'Europe entière venaient payer à ses +splendeurs. Jamais ses visiteurs n'avaient été plus nombreux, ainsi +que l'attestent encore tant de noms, obscurs ou connus, gravés avec +plus ou moins d'art sur les pierres mêmes du vieil édifice. Il avait +été débarrassé depuis peu des misérables échoppes et boutiques, +groupées autour de sa base et que nous représentent les gravures du +dix-huitième siècle. L'architecte de la Cathédrale, Jean-Georges +Goetz, les avait remplacées par ces arcades néo-gothiques, d'un goût +remarquablement pur pour l'époque, qui lui forment encore aujourd'hui +comme une ceinture. On l'avait enlaidie, par contre, il faut bien +l'avouer, en dressant sur la plate-forme cette lourde et massive demeure +des gardiens, que cent ans d'existence n'ont pas rendue plus attrayante +à nos yeux. Fière de ses richesses artistiques, elle l'était +plus encore de ses richesses matérielles et du nombreux et brillant +état-major ecclésiastique groupé dans son choeur et tout autour de +ses autels. + +Dans cette France de l'ancien régime, où foisonnaient les grands noms +nobiliaires, il n'y avait point de chapitre qui pût rivaliser, même de +loin, avec celui de l'Eglise Cathédrale de Strasbourg. Son chef +était à la fois prince de la très sainte Eglise romaine et prince +du Saint-Empire romain-germanique. Il avait été grand-aumônier de +France, ambassadeur à Vienne, et, malgré les révélations fâcheuses +du procès du Collier, le dernier des Rohan qui ait porté la mître +strasbourgeoise, continuait à tenir le premier rang dans la province. +Autour de lui venaient se ranger vingt-quatre prélats, chanoines +capitulaires ou domiciliaires, presque tous princes, soit en France, +soit en Allemagne, ou du moins comtes du Saint-Empire. Trois Rohan, +quatre Hohenlohe, un Croy, un La Trémoille s'y rencontraient avec +deux Truchsess, six Koenigsegg et quatre princes ou comtes de Salm. Les +autres stalles capitulaires étaient vacantes en 1789 et ne devaient +plus être occupées. + +Au-dessous de ces grands seigneurs, richement dotés et splendidement +logés pour la plupart, se trouvaient les vingt prébendiers +bénéficiaires du Grand-Choeur, le personnel de la maîtrise, le +clergé séculier, attaché à la paroisse de Saint-Laurent et toute une +série de fonctionnaires ecclésiastiques accessoires. Privilégiés +de l'ordre des choses existant, ils devaient perdre forcément à tout +changement politique ou social. Aussi ne pouvaient-ils être qu'hostiles +aux idées nouvelles qui allaient enfin bouleverser l'Etat, après +avoir, depuis longtemps déjà, travaillé les esprits. Dès l'aurore +de la Révolution, c'est à l'ombre de la Cathédrale que viennent +se grouper les éléments de résistance et ce que nous appellerions +aujourd'hui le parti réactionnaire. + +Une ordonnance royale avait convoqué, le 7 février 1789, les +différents ordres en Alsace afin de nommer leurs députés respectifs +aux Etats-Généraux de Versailles. Le 10 mars suivant, le Magistrat de +Strasbourg prenait un arrêté qui fixait la nomination des électeurs +primaires de la ville au 18 de ce mois et prescrivait en même temps de +donner lecture de ce long document au prône du dimanche, 15 mars, afin +que nul des citoyens ou habitants de la cité ne pût en ignorer. +C'est donc à cette date du 15 mars 1789 que commence, à vrai dire, +l'histoire de la Cathédrale pendant la période révolutionnaire, +et que sous ses voûtes retentirent pour la première fois des +déclarations d'ordre politique, bien différentes de celles qui +venaient les frapper d'ordinaire. Le 18 mars suivant, les vieilles +cloches, qui jadis appelaient, au début de chaque année, la +bourgeoisie de la petite République au _Schwoertag_ traditionnel, +convoquèrent pour la première fois les citoyens au scrutin général +de la nation française. + +Avant même que les _représentants_ de la bourgeoisie de Strasbourg, +élus en ce jour, eussent nommé, dans un second scrutin, les deux +députés de la ville, à la date du 8 avril, le prince-évêque avait +vu sortir, lui aussi, son nom de l'urne électorale. Dans l'assemblée +du clergé des districts réunis de Wissembourg et de Haguenau, le +cardinal de Rohan avait été choisi comme l'un des députés de cet +ordre. Sans doute il ne se souciait point alors de reparaître à la +cour, ou plutôt il craignait que Louis XVI ne voulût point reprendre +l'ordre d'exil qu'il lui avait intimé quelques années auparavant. +Il refusa donc de quitter son fastueux palais de Saverne, et c'est son +grand-vicaire, l'abbé d'Eymar, qui fut nommé à sa place et joua plus +tard, comme nous le verrons, un rôle assez actif parmi les _droitiers_ +de la Constituante. + +Nous n'avons rien trouvé dans nos sources qui nous permette de +rattacher, de près ou de loin, l'histoire spéciale de la Cathédrale +à celle des événements qui se déroulèrent d'une façon si +vertigineuse, dans les mois qui suivirent, sous les yeux de l'Europe +étonnée, soit à Paris, soit à Versailles, et dont le contre-coup +se fit rapidement sentir à Strasbourg. L'illumination spontanée d'une +partie de la ville, dans la soirée du 18 juillet, quand arriva la +nouvelle de la prise de la Bastille, ne s'étendit pas, naturellement, +aux édifices publics, et bien qu'elle "dût être générale ès +jours suivants", comme le dit Rochambeau dans ses Mémoires, rien ne +prouve qu'on ait trouvé le temps de garnir la tour de ses lumignons +traditionnels avant le soulèvement de la populace et le sac de +l'Hôtel-de-Ville (19-21 juillet 1789), qui portèrent un instant le +désordre des esprits à leur comble. L'émeute militaire de la garnison +de Strasbourg, qui vint se greffer d'une manière inattendue sur ces +premiers troubles, dès le début du mois suivant, la nouvelle des +décisions de l'Assemblée Nationale prises dans la nuit fameuse du 4 +août, poussèrent, on le sait, l'ancien Magistrat à se démettre de +ses fonctions et à remettre le pouvoir aux _représentants_ élus de la +bourgeoisie. Ceux-ci, désireux de réformes, mais voulant ménager les +transitions, formèrent un Magistrat intérimaire, composé de citoyens +ayant la confiance générale, et qui devait rester en fonctions +jusqu'au règlement définitif de la constitution municipale. + +Jusqu'à ce moment la concorde avait été à peu près générale dans +les rangs de la population strasbourgeoise. Si la misère trop réelle +des classes pauvres; si les excitations de certains agents secrets, +encore mal connus aujourd'hui, avaient amené des désordres +regrettables, la grande masse de la bourgeoisie urbaine, ralliée +autour de ses représentants librement choisis au mois de mars, s'était +prononcée, d'une part, pour l'abolition du gouvernement de l'oligarchie +patricienne, mais n'entendait pas renoncer non plus à certains de +ses privilèges, à une situation particulière au sein de la nation +française. Par suite de l'abolition de tous les droits féodaux, cette +situation devait forcément se modifier. L'extension de plus en plus +grande donnée par la majorité de l'Assemblée Nationale aux décrets +du 4 août tendait à priver la ville de Strasbourg de tous les droits +et revenus régaliens de son petit territoire et à bouleverser de fond +en comble non seulement l'administration de nos finances, mais encore +son organisation judiciaire, ecclésiastique et politique tout entière. +Il ne pouvait convenir aux chefs nouveaux de la cité, désignés par +la confiance publique, de délaisser, sans effort pour le sauver, +le dépôt des franchises séculaires héritées de leurs pères. La +correspondance du Magistrat avec MM. Schwendt et de Türckheim, nos +députés à Versailles, nous montre en effet qu'ils ne faillirent +point à cette tâche. Le 1er octobre 1789 ils votèrent même une +_Déclaration de la ville de Strasbourg_ à la Constituante, qu'on peut +regarder comme les dernières paroles de la "ci-devant République +souveraine". Le Magistrat y déclarait "renoncer avec empressement +à tous ceux de ses droits dont il croit le sacrifice utile à +l'Etat", mais faire ses réserves les plus claires et les plus +précises au sujet des autres, et il demandait en concluant que la +"prospérité d'une des parties du territoire national ne fût +pas sacrifiée à l'apparence d'une amélioration et à un système +d'uniformité". + +Ces doléances, qui donnèrent lieu, selon Schwendt, à "un peu de +murmure" quand on les résuma, selon l'usage parlementaire d'alors, +devant la Constituante, étaient assurément, à ce moment précis de +notre histoire locale, l'expression sincère de l'opinion professée +par l'immense majorité des _bourgeois_ de la ville. Mais elles ne +répondaient nullement, par contre, aux sentiments du grand nombre des +_habitants_ non admis au droit de bourgeoisie, qui formaient alors une +partie notable de la société strasbourgeoise. Cet élément, plus +spécialement français de la population, composé de fonctionnaires +royaux, d'officiers, de professeurs, d'artistes, de commerçants, +n'avait rien à perdre et tout à gagner à la chute définitive de +l'ancien régime local. Ce n'était donc pas une réforme, mais une +révolution complète qu'il appelait de ses voeux. Comme ce groupe +comptait bon nombre d'esprits distingués, des parleurs diserts, des +hommes actifs et remuants, comme il répondait d'ailleurs aux tendances +du jour, il sut s'emparer peu à peu d'une partie de l'opinion +publique, grâce à la presse, grâce à la _Société des Amis de +la Révolution_, qu'il fonda d'abord à lui seul. Puis, gagnant des +adhérents chaque jour plus nombreux dans les couches populaires de +langue allemande, également tenues à l'écart et sans influence, il +forma comme une _gauche_ militante à côté, puis en face de la +masse plus calme de la haute et moyenne bourgeoisie, libérale et +conservatrice à la fois. + +Presque au même moment s'opérait une scission analogue eu sens +opposé. Parmi les grands propriétaires terriens, les princes +étrangers possessionnés en Alsace, qui venaient protester l'un après +l'autre contre une interprétation trop large des décrets du 4 août, +il y avait un groupe tout particulièrement menacé, le clergé, dont +les biens avaient en Alsace une étendue si considérable. Pour les +seigneurs ecclésiastiques la négation de leurs droits seigneuriaux +n'était pas seulement une perte grave, mais la ruine à peu près +complète. Quand on regarde sur une carte d'Alsace de ce temps +l'étendue des territoires du prince-évêque de Strasbourg et du +prince-évêque de Spire, du Grand-Chapitre, des abbayes de Marmoutier +et de Neubourg, des chapitres de Murbach et de Neuwiller, sans compter +des seigneuries de moindre importance; on comprend l'anxiété profonde +qui travaillait le haut clergé de la province. Il était évident, +alors déjà, que la Constituante finirait par prendre une décision +radicale pour parer à la banqueroute, et que les biens du clergé +seraient employés à combler le gouffre béant, sauf à dédommager, le +plus modestement possible, les usufruitiers de ces immenses richesses. +Cette perspective, si tourmentante pour tout le clergé français, +devait particulièrement émouvoir le monde ecclésiastique d'Alsace. + +A Strasbourg, où la présence d'une nombreuse population protestante +avait tenu de tout temps en éveil le sentiment catholique, où +d'incessantes immigrations, habilement favorisées, et des conversions +nombreuses avaient réussi à faire prédominer le culte romain, banni +jusqu'en 1681, sur l'ancienne bourgeoisie luthérienne, ces sentiments +de crainte et de mécontentement, faciles à comprendre, étaient +partagés par un grand nombre d'habitants. On n'a qu'à parcourir l'un +des petits _Almanachs d'Alsace_ d'avant 1789, pour se rendre compte +du grand nombre de fonctionnaires judiciaires, financiers et +ecclésiastiques, attachés et vivant du clergé, qui se trouvaient +alors à Strasbourg. Ils avaient jusqu'ici laissé passer sans +se révolter le mouvement politique qui entraînait les esprits; +quelques-uns même s'y étaient associés avec un enthousiasme un peu +naïf, mais assurément sincère. Mais quand ils virent se dessiner +à l'horizon ce qu'ils regardaient comme une spoliation de l'Eglise, +l'indifférence des uns, la sympathie des autres s'évanouirent. Des +sentiments hostiles commencèrent à se glisser dans les coeurs et à +y faire lever les premiers germes d'une dissidence que nous verrons +s'affirmer plus tard. Et c'est ainsi que, dès la fin de 1789, nous +voyons se dessiner, vaguement encore, mais déjà perceptibles pour +l'observateur attentif, trois groupes distincts dans la population de +Strasbourg. Jouant pour le moment le rôle le plus en évidence, nous +trouvons d'abord le gros de la bourgeoisie protestante et catholique, +sincèrement libérale, aux aspirations humanitaires et réformatrices, +mais non encore entièrement décidée à s'absorber entièrement, à +se perdre joyeusement dans l'unité constitutionnelle de la France +de demain. A côté de lui, plus à gauche, le groupe de plus en +plus nombreux des Français de l'intérieur, des enthousiastes, des +impatients, des politiques ambitieux au flair subtil, attirant à +lui les couches populaires, comprimées jusqu'ici par le régime +oligarchique, et visant avant tout à ce but désiré. Vers la droite +enfin, un troisième groupe, presque exclusivement catholique, se +méfiant dès lors de toute proposition novatrice et chez lequel les +atteintes portées à la propriété ecclésiastique allumaient déjà +bien des colères, que les questions religieuses proprement dites +allaient singulièrement aviver l'année suivante. + + + + + II. + + +Il a pu sembler à quelques-uns de nos lecteurs que cet exposé +général de la situation des esprits à Strasbourg, nous entraînait +bien loin de la Cathédrale et de notre sujet plus restreint. Mais ils +comprendront bientôt, j'espère, que cet aperçu, résumé dans les +limites du possible, était nécessaire pour les orienter sur ce qui +va suivre. Si l'on ne parvenait à se rendre nettement compte des +dispositions morales de la population strasbourgeoise, dès le début +de la crise, tout le cours subséquent de la Révolution dans nos +murs risquerait fort de rester une énigme ou de donner naissance à +d'étranges malentendus. + +Le prince Louis de Rohan, l'un des plus menacés, il est vrai, puisqu'il +avait sept cent mille livres de rente à perdre, fut aussi l'un des +premiers à se rendre compte de la gravité du danger. On se rappelle +qu'il avait refusé d'abord de siéger à la Constituante. Quand il vit +que l'Assemblée Nationale entamait sérieusement la discussion sur les +moyens de combler le déficit, il profita de la mort de l'abbé Louis, +l'un des députés du clergé alsacien, pour se faire envoyer à +sa place à Versailles. Il y parut dans la séance du 12 septembre, +s'excusant sur sa mauvaise santé d'avoir tant tardé à paraître +à son poste et faisant l'éloge du patriotisme de ses collègues; il +prêta même avec une bonne grâce parfaite le serment civique, exigé +des députés. Mais il ne lui servit à rien d'avoir "énoncé son +hommage et son respect", comme Schwendt l'écrivait le lendemain au +Magistrat de Strasbourg, et ce n'est pas de pareilles démonstrations +qui pouvaient détourner la majorité de l'Assemblée du vote final du +2 novembre, qui mettait les biens du clergé à la disposition de la +Nation. A partir de ce moment le cardinal se retourne franchement vers +la droite et devient bientôt l'un des plus fougueux, comme l'un +des plus directement intéressés parmi les protestataires, qui font +entendre à Versailles leurs doléances contre cette mesure radicale. +Pour un temps les récriminations bruyantes du prince-évêque s'y +mêlèrent aux plaintes plus discrètes de la ville de Strasbourg. Car, +en novembre encore, nous voyons M. Schwendt, l'un de nos députés, se +débattre contre les décisions du Comité féodal de l'Assemblée et +tâcher de persuader à ses collègues qu'il fallait laisser au +moins certains de leurs droits exceptionnels à ses commettants. Il +s'appuyait, nous dit-il, dans cette discussion, bientôt oiseuse, "sur +les motifs énoncés également par M. le cardinal de Rohan, fortifiés +encore par notre capitulation particulière." + +Mais il était trop tard pour qu'on pût s'arrêter à des +considérations de ce genre. Surtout après les tristes journées du 5 +et 6 octobre, après la translation forcée de la famille royale dans la +capitale, où les députés de la nation s'installèrent à sa suite, +il n'y avait rien à espérer désormais pour le maintien des droits +historiques qui choquaient l'esprit géométrique de la Constituante. +On y était résolu à "ne pas se relâcher sur la rigueur des +principes", comme l'écrivait M. Schwendt, et son collègue, M. de +Türckheim, l'avait si bien compris, qu'il donna sa démission, sous +prétexte de maladie, mais en réalité pour ne pas assister, le coeur +brisé, à la chute définitive du vieux régime strasbourgeois qui +l'avait vu naître et dont il fut l'un des derniers et plus honorables +représentants. Il avait raison; au point où en était la Révolution +française, c'était une illusion de croire que quelques articles du +traité de Munster ou de la capitulation de 1681 empêcheraient les +conséquences logiques des postulats de la raison pure, auxquels +l'Assemblée constituante dut ses plus beaux élans civiques, mais aussi +ses fautes politiques les plus déplorables. + +Bientôt cependant la différence d'attitude s'accentua; les autorités +municipales, contenues, dirigées, calmées par l'habile commissaire du +roi, Frédéric de Dietrich, que ses goûts, son ambition légitime, ses +talents naturels poussaient du côté des novateurs, se résignèrent +peu à peu au cataclysme inévitable. Le clergé, au contraire, auquel +manquait une influence modératrice pareille, éleva de plus en plus la +voix, ce qui n'était pas le moyen de se faire écouter de bonne grâce. +Qu'on lise plutôt ce que disait le Grand-Chapitre de la Cathédrale +dans un mémoire, imprimé chez Levrault, avant la translation même +de la Constituante à Paris. Après avoir rappelé aux législateurs de +Versailles que "le respect des propriétés était une des premières +lois que l'auguste assemblée a prononcé", et que "privé de +ses dîmes, de ses droits seigneuriaux, le Grand-Chapitre serait +anéanti", le document déclarait que cette ruine "se ferait +amèrement sentir au grand nombre de familles qui doivent leur existence +ou leur bien-être à la magnificence des seigneurs qui le composent." +Il ajoutait encore qu'il "serait impossible que le culte divin se +fît dorénavant avec la magnificence imposante que les étrangers ont +toujours admirée." Si de pareils arguments n'étaient pas de nature +à faire grande impression sur les jansénistes et les voltairiens de la +majorité de l'Assemblée nationale, elle devait ressentir d'autant plus +vivement la menace qui se cachait sous les formes polies du mémoire. +"Le Prince-Evêque, y lisait-on, et le Grand-Chapitre de la ville de +Strasbourg se sont soumis volontairement au roi; ils l'ont reconnu +pour souverain seigneur et protecteur, _à condition que la France les +maintiendra dans leurs droits, leurs privilèges, leurs propriétés._ +Sa Majesté le leur a promis. _Les puissances étrangères ont garanti +l'inviolabilité de ce pacte_..." Ce n'était qu'une figure de +rhétorique sans conséquence, que l'affirmation dans une phrase +finale, de la confiance du Grand-Chapitre en la "sagesse et la sainte +équité" de l'Assemblée, qu'elle se hâterait de prouver par ses +actes "_aux puissances garantes_" et à la France elle-même"[1]. + +[Note 1: _Pour le Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg_. +Strasb., Levrault, 1789, 4 pages in-4°.] + +Plus tard, alors qu'on eut quelque peu perdu l'espoir d'intimider +l'Assemblée Nationale, on essaya de la gagner. Le 30 novembre, un +grand nombre de dignitaires du clergé diocésain se réunissaient à +Strasbourg pour signer, d'accord avec son chef, une déclaration portant +abandon au trésor royal de la moitié des revenus d'une année +entière au nom de l'Eglise d'Alsace, à condition que la Constituante +confirmerait ses droits et privilèges. Cette démarche, appuyée par +des centaines de signatures, eut naturellement aussi peu de succès que +la première [2]. + +[Note 2: Réclamations et protestations du Clergé du diocèse de +Strasbourg et de celui de toute la Basse-Alsace. S. 1. 1790, in-18.] + +On pense bien que des délibérations de ce genre et des documents +pareils provoquaient une émotion passablement vive dans la population +strasbourgeoise. Si c'était là le langage des pièces officielles, sur +quel ton ne devait-on pas parler dans les _poêles_ des tribus, dans les +cafés et les tavernes? A coup sûr, l'attitude du clergé, comme celle +plus calme du Magistrat, y suscitaient des attaques fort vives et des +applaudissements non moins énergiques. La liberté de presse, quoique +existant de fait, était alors encore une conquête trop récente pour +que nous puissions suivre, à ce moment déjà, par les journaux locaux +et les feuilles volantes, les fluctuations de l'opinion publique. Ce +n'est que quelques mois plus tard que commence la véritable bataille +et l'éclosion de ces innombrables pièces de tout genre qui font le +bonheur et plus souvent encore le désespoir du collectionneur et +de l'historien. Nous pouvons deviner cependant que le clergé +strasbourgeois ne négligea rien pour se concilier l'opinion publique. +C'est ainsi qu'au moment où s'accentuait le débat sur les biens +ecclésiastiques, nous voyons paraître dans les journaux un _Avis aux +pères de famille,_ émanant de la maîtrise des enfants de choeur de +la Cathédrale. Il annonçait l'ouverture prochaine, rue Brûlée, d'une +"Académie en faveur des enfants de la ville, où l'on enseignera les +langues allemande, française et latine, la géographie, l'histoire, +la musique, le dessin et la danse", et où l'on "attachera tout +particulièrement à la formation du caractère, des moeurs et de la +religion des enfants"[3]. L'ouverture d'un établissement de ce +genre, à cet instant précis, ne devait-elle pas réfuter l'accusation +courante que les richesses de la Cathédrale ne concouraient à aucune +oeuvre méritoire, et bien constater devant tous "le désir de se +rendre utile aux citoyens de Strasbourg"? + +[Note 3: Affiches de Strasbourg, 5 septembre 1789.] + +De pareilles démarches ne pouvaient manquer d'atteindre, au moins +partiellement, le but proposé, c'est-à-dire de provoquer un courant +sympathique aux intérêts de l'Eglise dans la population de la ville. +Ce qui devait également faciliter la tâche des chefs du parti, +c'était le mécontentement, fort explicable, de la population +catholique, en présence des décrets, annoncés déjà, de l'Assemblée +Nationale (et qui devaient en effet intervenir plus tard), qui +exceptaient les biens ecclésiastiques protestants d'Alsace de la vente +des biens nationaux, comme ayant été sécularisés dès le temps de +la Réforme. Aussi, quand on dut procéder, en février 1790, aux +premières élections municipales, d'après les lois édictées par +l'Assemblée Nationale, on put constater déjà les fruits de cet +antagonisme à la fois politique et religieux. Le parti libéral +modéré présentait comme maire au suffrage des électeurs le +commissaire du roi, Frédéric de Dietrich, qui, depuis le mois de +juillet 1789, se montrait infatigable à maintenir l'ordre public, +habile à ménager les transitions nécessaires et se prononçait pour +la fusion complète des dissidences locales dans un même sentiment +de dévouement à la grande patrie. Cette candidature fut vivement +combattue par le parti catholique; l'un de ses chefs, le baron de +Schauenbourg, essaya même de faire déclarer Dietrich inéligible, +comme n'ayant point résidé assez longtemps à Strasbourg. D'autres +membres influents du parti, l'abbé Rumpler, le fantastique auteur de +la _Tonnéide_ et de l'_Histoire véritable de la mort d'un chanoine +qui vit encore_; Ditterich, professeur de droit canon à l'Université +catholique; le médecin Lachausse, s'étaient employés, paraît-il, à +la même besogne. A la candidature de Dietrich ils opposaient celle de +l'ex-ammeister Poirot, très habilement choisie. Il pouvait symboliser +en effet l'ancien régime local, encore cher à bien des coeurs, sans +cependant appartenir aux familles régnantes proprement dites et sans +éveiller par suite les ressentiments populaires. Bon catholique, comme +il le prouva bientôt, on savait qu'on pouvait compter sur lui dans +les crises futures, qui déjà venaient assombrir l'horizon. Aussi le +scrutin du 8 février ne donna-t-il que 3312 suffrages à Dietrich, +tandis que 2286 voix se portèrent sur le nom de Poirot. On était loin +de l'unanimité des suffrages qui se serait manifestée sans doute, si +le vote avait eu lieu six mois auparavant. La liste tout entière des +officiers municipaux et des notables, qui, d'après l'organisation +nouvelle, constituaient le Conseil général de la commune, était +étrangement panachée et, dans son ensemble, donnait entière +satisfaction aux _modérés_ de toutes les nuances, car elle renfermait +l'état-major du futur parti constitutionnel, avec une prédominance +assez sensible de l'élément catholique. Pour s'en assurer, on n'a +qu'à parcourir la liste des élus, où figuraient, par exemple, +à côté de Poirot, François Brunon de Humbourg, syndic du +Grand-Chapitre; François-George Ditterich, professeur de droit canon; +François-Antoine Koegelin, curé de Saint-Etienne; Christophe-Louis +Daudet, receveur de l'OEuvre Notre-Dame; François-Louis Frischhelt, +receveur du Grand-Chapitre; Joseph-Ulrich Zaiguélius, curé de +Saint-Pierre-le-Vieux; François-Louis Rumpler, chanoine, sans compter +d'autres noms connus encore aujourd'hui, les Zaepffel, les Kentzinger, +les Hervé, etc. Sur les cinquante-huit noms de cette liste, trente +et un au moins appartiennent à des catholiques; mais cette imposante +majorité n'était qu'apparente. Elle allait se diviser, presque au +début, en deux fractions de plus en plus hostiles. L'une comprendra des +hommes très modérés, pour ne pas dire très tièdes dans leur foi et +plus attachés à leurs convictions politiques qu'à leurs obligations +religieuses; l'autre les représentants militants de la doctrine +ecclésiastique, décidés à lui rester fidèles, même dans son +conflit avec le pouvoir civil. + + + + + III. + + +Mais avant d'entrer dans le récit de ces conflits déplorables qui +devaient si profondément affecter le sort des édifices religieux +catholiques de notre ville et tout particulièrement celui de la +Cathédrale, il nous reste encore quelques instants de calme et de paix +publique, où nous pourrons rencontrer le vieux sanctuaire du moyen +âge sous un autre aspect que celui d'une citadelle prise d'assaut et +occupée par une garnison étrangère. La municipalité nouvelle, sortie +du scrutin de février, avait décidé de célébrer son entrée en +fonctions par des cérémonies civiles et religieuses, et d'appeler +sur sa gestion future les bénédictions divines, par la bouche des +prédicateurs de tous les cultes. Aussi la voyons-nous, à la date du +18 mars, se rendre en cortège à l'Hôtel-de-Ville, pour y recevoir les +pouvoirs des mains du Magistrat intérimaire, resté jusqu'à ce jour en +fonctions. De là le cortège officiel se dirige vers la place d'Armes, +où l'on avait érigé une immense estrade et que couvrait une foule +compacte. C'est devant cette masse d'auditeurs que M. de Dietrich, +après avoir prêté le serment civique, ainsi que ses collègues, +fit un appel chaleureux à la concorde de tous les bons citoyens. +"Sacrifions, leur dit-il, tout esprit de parti; réunissons-nous +pour toujours! Que la France apprenne que les Strasbourgeois ne forment +qu'une seule famille de citoyens; embrassons-nous comme des frères. Je +vais le premier vous en donner l'exemple. On verra que nous n'avons plus +qu'un même coeur, que nous sommes indissolublement liés par les +liens sacrés de la liberté et du patriotisme." Et le procès-verbal +officiel de la fête continue en ces termes: "Le respectable maire +s'est alors livré à la douce effusion de son coeur; à l'instant +même, chacun éprouvant le même sentiment, on a vu le spectacle +touchant des citoyens de tout âge, de toute qualité, de tout culte, +confondus dans les bras les uns des autres, les coeurs aussi vivement +affectés. Ce ne fut qu'au milieu des sanglots que les citoyens purent +s'écrier: Vive la Nation, Vive le Roi, Vive la Constitution, notre +Maire et la Municipalité!" + +C'est au milieu de l'enthousiasme trop passager de cette scène +fraternelle que le cortège, suivi par des milliers de citoyens, se +remit en marche pour se rendre à la Cathédrale, au son de toutes les +cloches de la ville, au bruit de l'artillerie de la place, à travers +les rangs de la garde nationale qui formait la haie le long des rues et +présentait les armes, en battant aux champs. Le suisse et le bedeau de +la Cathédrale vinrent recevoir les autorités à la grande porte de +la nef et les menèrent aux bancs préparés devant la chaire, où +les officiers municipaux et les notables prirent place, tandis que les +détachements de la garde nationale se rangeaient sur les bas-côtés +et qu'entre eux se groupaient les orphelins, les enfants trouvés, les +pensionnaires de la maison des pauvres des différents cultes. "Un +peuple immense" remplissait le reste de l'église. M. l'abbé de +Kentzinger, prêtre du diocèse de Strasbourg et secrétaire de la +légation de France à la cour électorale de Trèves, monte alors en +chaire et prononce un discours sur ce verset du cent quarante-troisième +psaume: "Bienheureux est le peuple dont Dieu est le Seigneur!" Ce +qui caractérise cette homélie à la fois religieuse et politique, +ce qui fait que l'on doit s'y arrêter un instant, c'est le souffle +patriotique qui l'anime, c'est l'affirmation répétée de la +nécessité de l'accord entre la religion et la loi civile, c'est +l'assurance donnée au maire que "tous les citoyens de la croyance de +l'orateur" sauront reconnaître son zèle, et apprécier ses talents +"avec autant d'empressement que si vous étiez né dans notre +Eglise". "Il existera parmi nous, j'aime à le croire, un échange +mutuel de franchise, de loyauté, de confiance, et quand il s'agira du +salut de la patrie, nous penserons tous de même." L'orateur terminait +en insistant sur le respect dû à la religion, mère de toutes les +vertus. "Nous lui conserverons, s'écriait-il, la majesté et le +respect que les peuples les plus éclairés se sont fait une gloire +de lui accorder; en un mot, nous serons chrétiens, frères, amis. +Français, nous crierons tous: Vive la Nation, vive la Loi, vive le +Roi!" On ne pouvait parler en termes plus convenables et même plus +chaleureux, dans une église catholique, en une pareille occurence, et +rien ne nous autorise à douter de la sincérité de l'orateur au moment +où il faisait entendre ces appels à la concorde et au respect des +choses les plus respectables. Nous apprenons cependant, par une note +du procès-verbal officiel, qu'à ce moment déjà, des fidèles, +"en très petit nombre, à la vérité et d'une conscience plus que +timorée" (ce sont les propres expressions de l'abbé de Kentzinger) +avaient désapprouvé le cri final du prédicateur, estimant "que la +maison du Seigneur devait retentir uniquement de ses louanges". Aussi +celui-ci dut-il ajouter une note apologétique au bas de son discours +pour expliquer à ces mécontents que "la majesté de notre Seigneur +Jésus-Christ ne pouvait être blessée par l'expression des voeux que +forme en sa présence, pour la prospérité publique, tout un peuple +assemblé. "N'est-ce pas à lui, dit l'orateur, que ces voeux +sont adressés? N'est-ce point à lui encore que j'ai demandé ces +bénédictions? Oui, ces sentiments étaient dans mon coeur et je +croirai toujours rendre un hommage agréable à la divinité quand +je publierai hautement et en tous lieux mon amour pour la Nation +française, mon obéissance à la Loi, mon profond respect pour le Roi +et mon désir ardent de le voir heureux; c'est l'Evangile surtout qui +m'a rendu bon citoyen". + +Ce cri, dont s'étaient offusqués quelques-uns des auditeurs, mille +fois répété par les voix de la foule, "retentit jusqu'aux voûtes +de ce superbe édifice, de même que celui de: Vive la Constitution!" +Puis le maire et ses nouveaux collaborateurs quittèrent leur banc et +montèrent au choeur, où le maître des cérémonies les installa sur +des bancs couverts de tapisseries. "M. le maire, dit gravement le +procès-verbal, avait le fauteuil et le carreau". Les membres du +Grand-Chapitre et du Grand-Choeur avaient pris place dans leurs stalles +armoriées; près d'eux se tenaient les chapitres des collégiales de +Saint-Pierre-le-Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune; plus en arrière le +clergé des paroisses et les communautés religieuses. Le commandant +de Strasbourg, les officiers de la garnison, les professeurs des deux +Universités strasbourgeoises faisaient face au Conseil de la Commune, +sur la gauche du choeur. C'est en présence de cette imposante +assemblée, où les fidèles se confondaient pour la première fois avec +les hérétiques, que le _Te Deum_ fut entonné par le prince François +de Hohenlohe, chanoine, comte officiant, et chanté à grands choeurs +par l'orchestre de la Cathédrale. Combien, parmi tous les assistants +de cette cérémonie religieuse, sans précédent dans l'histoire de +Strasbourg, se doutaient-ils que ce serait aussi la dernière où se +manifesterait de la sorte l'entente cordiale de tous les citoyens? Et +cependant quelques mois à peine les séparaient du moment fatal où la +discorde allait diviser les esprits et envenimer ces mêmes coeurs qui +s'épanchaient à cette heure en de douces espérances, destinées à +n'être que des illusions fugitives. Dans l'adresse à l'Assemblée +Nationale, proposée par Dietrich à la foule assemblée sur la place +d'Armes et votée d'acclamation, il était dit: "Réunis sur cette +place où nos pères ne se donnèrent qu'à regret à la France, nous +venons de cimenter par nos serments notre union avec elle. Nous avons +juré d'obéir avec respect aux lois que vous aurez décrétées et qui +auront été sanctionnées ou acceptées par le Roi. Nous avons juré +et nous jurons de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang +pour maintenir la Constitution. Si la ville de Strasbourg n'a pas eu la +gloire de donner, la première, l'exemple aux autres villes du royaume, +elle aura du moins celle, d'être, par l'énergie du patriotisme de +ses habitants, un des boulevards les plus forts de la liberté +française!" + +Dans la séance du 30 mars M. Schwendt déposa cette adresse sur le +bureau de l'Assemblée Nationale, qui "applaudit à l'expression des +sentiments et au patriotisme du maire, officiers municipaux et habitants +de la ville de Strasbourg et par mention faite à son procès-verbal, +en a témoigné sa satisfaction." Qui donc aurait pu se douter que +l'accord entre eux n'était point parfait? Qui donc aurait osé soutenir +alors que beaucoup d'entre les citoyens de Strasbourg deviendraient +bientôt infidèles à leur serment de respect aux lois décrétées +par l'Assemblée Nationale, et que cette dernière aurait sous peu +des résolutions bien différentes à prendre au sujet de la +"patriotique" cité? Mais la Constituante n'avait point encore rendu +le décret malencontreux qui devait ébranler, plus que tout autre, la +royauté constitutionnelle et saper par la base la partie politique de +son oeuvre; et d'ailleurs, nul, parmi les plus sagaces observateurs +des événements du jour, ne pouvait se douter alors des conséquences +incalculables qu'aurait pour la France et la monarchie la Constitution +civile du clergé. + + + + + IV. + + +La sagesse des nations a proclamé depuis des siècles "qu'à chaque +jour suffit sa tâche", et ce précepte s'applique aux peuples +tout autant qu'aux individus. Malheur aux pouvoirs souverains, qu'ils +s'appellent monarques absolus ou Conventions républicaines, s'ils +prétendent doubler les étapes et devancer le développement naturel +des masses, en les entraînant de force vers un but peut-être +désirable, mais qu'ils sont encore seuls à désirer atteindre! Les +intentions les plus pures ne les préserveront ni des désordres +ni même de la révolte des foules qu'ils violentent, et dont la +résistance provoquera chez eux-mêmes de nouvelles violences. Ce fut +là cependant la faute grave que commit l'Assemblée Nationale. Dans +sa hâte à proclamer partout des principes abstraits et surtout à +les mettre en pratique, elle ne se rendit pas un compte suffisant des +dangers qu'elle se créait elle-même, des ferments de discorde +qu'elle semait à pleines mains, et qui rendirent impossible en France +l'organisation d'un régime plus stable, librement accepté par la +majorité des citoyens du pays. + +Un mémorable et tout récent exemple aurait dû cependant ouvrir les +yeux aux législateurs de la Constituante. L'empereur Joseph II, le plus +novateur et le plus humain des princes de son temps, venait de mourir, +le coeur brisé, poursuivi jusqu'à son heure dernière par les +accusations mensongères et les cris de haine de ses sujets, qu'il avait +tâché pourtant de rendre heureux. Et c'étaient les privilégiés de +l'Eglise et de la noblesse qui avaient réussi à soulever les masses +aveugles contre leur bienfaiteur. La tâche de mettre à exécution les +décrets du 4 août et du 2 novembre 1789 était déjà bien délicate, +en dehors de toute complication nouvelle. Priver une aristocratie +puissante de ses privilèges séculaires, saisir aux mains du clergé de +France ces millions de biens-fonds qu'il possédait alors, c'était +une de ces entreprises politiques qui absorbent, à elles seules, toute +l'énergie et toute l'habileté des premiers hommes d'Etat d'un royaume. +Elle était réalisable pourtant, parce que les ordres privilégiés +étaient détestés ou craints par la majorité du pays, et parce que +tout le monde, au sein de cette majorité, pouvait se rendre compte que +c'était la lésion de ses intérêts matériels surtout qui soulevait +les clameurs de la minorité dépouillée par la législation nouvelle. +Encore aurait-il fallu s'appliquer, pour réussir, à bien expliquer aux +masses rurales, restées très accessibles à l'influence du clergé, +que la religion n'était pas en jeu dans la mise en circulation des +vastes domaines, si longtemps immobilisés par la main-morte. Les +paysans l'auraient compris à la longue, et l'immense majorité du +clergé lui-même, restée très pauvre, au milieu du luxe de ses +chefs, n'avait aucun motif pour protester indéfiniment contre la +sécularisation des biens ecclésiastiques. + +Mais loin d'agir de la sorte, l'Assemblée Nationale, tout imbue +d'idées philosophiques, indifférente aux questions religieuses ou +n'en soupçonnant point l'importance, sembla vouloir, comme à plaisir, +éveiller les pires soupçons, et légitimer d'avance les accusations +les plus violentes. Elle manifesta de bonne heure l'intention de ne +pas se borner à la saisie des propriétés ecclésiastiques ou à +la réglementation des émoluments du clergé, mais de retoucher +l'organisation même de l'Eglise de France. Longtemps avant la date +à laquelle parut le décret sur la Constitution civile du clergé, il +avait pu servir d'épouvantail aux sacristies, pour agiter les masses +et pour leur inspirer des sentiments profondément hostiles aux +législateurs et aux lois nouvelles. + +Nulle part cette disposition si contradictoire des esprits, chez les +législateurs parisiens et chez les populations rurales, ne se montra +plus accentuée que dans les contrées catholiques de l'Alsace. Chez +nous, le décret du 2 novembre 1789 suffit, à lui seul, à mettre +le feu aux poudres. Il y avait à cela plusieurs raisons; d'abord la +richesse exceptionnelle des domaines ecclésiastiques menacés, puis +la proximité de la frontière étrangère, assurant l'impunité par la +fuite aux meneurs hostiles, la qualité de prince du Saint-Empire que +possédait toujours l'évêque de Strasbourg, la présence en Alsace +d'autres territoires princiers sur lesquels la souveraineté de +l'Assemblée Nationale pouvait sembler ne pas devoir s'étendre. La plus +importante pourtant des causes qui amenèrent les mouvements dont nous +allons avoir à nous entretenir, ce fut la docilité confiante et naïve +des populations rurales catholiques de la Haute-et de la Basse-Alsace, +vis-à-vis de leurs conducteurs spirituels, non seulement dans le +domaine religieux, mais sur le terrain économique et politique +lui-même. Et le jour où les agents officiels ou secrets du cardinal +et des princes purent par surcroît lancer dans la foule l'accusation +terrible qu'on en voulait à la foi de l'Eglise, le courant +contre-révolutionnaire se dessina dans toute la province avec une +violence qui permettait de prévoir les plus redoutables conflits. + +Dans la séance du 14 avril 1790, l'abbé d'Eymar, grand-vicaire de +l'évêché et l'un des députés du clergé de la Basse-Alsace, avait +prononcé un long discours, assez habilement tourné d'ailleurs, pour +demander à l'Assemblée que les biens ecclésiastiques de la province +fussent, provisoirement au moins, distraits de ceux qui devraient être +mis en vente au profit de la nation. Il n'avait rien obtenu cependant, +si ce n'est un décret qui renvoyait la discussion de sa motion à +une date indéterminée et refusait par conséquent de protéger +les domaines d'Alsace contre la mesure générale votée par la +Constituante. + +Cette motion de l'abbé d'Eymar et l'accueil qui lui fut fait à Paris, +encouragea néanmoins la Chambre ecclésiastique de l'Evêché de +Strasbourg à envoyer à tous les bénéficiaires ou fermiers de biens +ecclésiastiques dans notre province, une circulaire imprimée, signée +de M. Zæpffel, secrétaire de ladite Chambre, et qui les engageait à +s'opposer énergiquement à toute tentative de dresser inventaire, au +nom du gouvernement, du mobilier ou des titres des chapitres, corps +et communautés ecclésiastiques d'Alsace. Un modèle de protestation +formelle contre toute opération de ce genre accompagnait la circulaire +du 29 avril, qu'un correspondant strasbourgeois anonyme signalait +à l'indignation publique dès le 6 mai et qui figure au _Moniteur +universel_ du 20 mai suivant. Le maire de Strasbourg, M. de Dietrich, +crut également de son devoir de saisir l'Assemblée de ces menées +illégales, et dans sa séance du mardi soir, 18 mai, la Constituante +se livra sur la situation ecclésiastique et politique de l'Alsace à un +débat approfondi, que l'abbé d'Eymar essaya vainement d'esquiver, +en affirmant que l'Assemblée était trop peu nombreuse pour discuter +efficacement. Reubell, le député de Colmar, appartenant à la gauche +avancée d'alors, incrimina tout spécialement son collègue, en +signalant la protestation du chapitre de Neuwiller, rédigée par +d'Eymar lui-même, dénonça non moins vertement l'un des notables du +Conseil général de Strasbourg, le professeur Ditterich, déjà nommé, +pour avoir présenté la protestation de l'évêque de Spire contre les +mêmes décrets. Il accusait en outre le clergé d'empêcher de toutes +ses forces l'organisation des nouvelles municipalités, parce qu'elles +seraient plus favorables, vraisemblablement, à la vente des biens +ecclésiastiques. + +L'Assemblée Nationale, facilement convaincue de la vérité de ces +assertions, difficiles d'ailleurs à nier, décrète aussitôt que son +président "se retirera auprès du Roi pour le supplier de donner +incessamment tous les ordres nécessaires pour maintenir le calme et +la tranquillité dans les départements du Haut-et Bas-Rhin". Elle +déclare en outre qu'elle "improuve la conduite tenue tant par le +sieur Ditterich, notable de la commune de Strasbourg, que par le +sieur Bénard, bailli de Bouxwiller", accusé d'avoir organisé des +réunions illégales. + +Deux jours plus tard, Louis XVI sanctionnait le décret et mandait aux +corps administratifs des deux départements de le publier et de s'y +conformer en ce qui les concerne; le 30 mai 1790, la proclamation royale +était affichée sur les murs de Strasbourg et de la banlieue. Mais +si la grande majorité des populations urbaines, de la bourgeoisie +protestante et catholique était dévouée aux idées nouvelles, et si +par conséquent l'Assemblée Nationale pouvait compter sur elle, il n'en +était pas de même chez les populations de la campagne. On en eut la +preuve au commencement de juin, alors que les électeurs, appelés à +constituer le Conseil général du nouveau département du Bas-Rhin, +procédèrent à leurs choix. Il est impossible de ne pas voir +l'influence dominante du clergé dans la liste des élus; en fait +de noms strasbourgeois, elle ne portait que ceux de personnalités +entièrement acquises à sa cause: l'ex-ammeister Poirot, Ditterich, +Lacombe, de Schauenbourg, Kentzinger, Zaepffel, Weinborn, etc. Les +élections pour le Conseil du district de Strasbourg furent au contraire +franchement constitutionnelles, et dès ce moment l'administration +départementale fut dirigée dans un esprit nettement opposé à celui +du Directoire du district et à la majorité du Conseil général de la +Commune de Strasbourg. Aussi n'allons-nous pas tarder de les voir entrer +en conflit; mais, dès ce moment, la violence des polémiques engagées +à l'occasion de ces élections diverses, violence attestée par le +ton des pamphlets allemands et français échangés à Strasbourg, +montrèrent qu'un accord sincère n'était plus guère possible. + +L'illusion de la concorde cependant devait durer quelque temps encore, +tant elle est naturelle au coeur de l'homme et tant il paraissait +pénible aux meilleurs esprits d'alors de ne pas continuer à marcher +vers la liberté, la main dans la main de leurs frères. C'est ce qu'on +vit bien lors de la grande fête patriotique des gardes nationales +d'Alsace, de Lorraine et de Franche-Comté, qui eut lieu chez nous du +12 au 14 juin 1790. Ces journées de la _Confédération de Strasbourg_ +furent célébrées dans la plaine des Bouchers, au milieu d'un +enthousiasme général, débordant et sincère. Peu de fêtes populaires +ont été plus belles et plus pures dans la longue série de celles que +notre ville a vues pendant des siècles, et si les récits contemporains +en paraissent aujourd'hui légèrement emphatiques et déclamatoires, du +moins on y sent palpiter l'âme d'une population heureuse de se sentir +libre et fière de son bonheur. Cette fois-là, le concours d'une +immense population du dehors ne permit pas de célébrer, même +les cérémonies ecclésiastiques, dans l'intérieur d'un édifice +religieux. La Cathédrale ne joua donc qu'un rôle assez insignifiant +dans ces fêtes. Il faut mentionner pourtant que, le 11 juin 1790, la +garde nationale "obtint la permission de pavoiser les tourelles et +la pointe de la flèche de pavillons aux couleurs de la Nation". M. +Frédéric de Dietrich les reçut sur la plate-forme et fit dresser ces +premiers drapeaux tricolores, déployés à Strasbourg, aux acclamations +générales. "Ce spectacle vu des rives opposées du Rhin, dit le +procès-verbal officiel, apprit à l'Allemagne que l'empire de +la liberté est fondé en France." Puis le 13 juin, au soir, la +municipalité, "pour donner à cette fête tout l'éclat dont elle +était digne", fit illuminer à grands frais (l'illumination coûta +1798 livres) la flèche de la Cathédrale. Cette illumination de +l'édifice se répéta dans la soirée du lendemain. + +Dans la plaine des Bouchers, devant l'autel de la Patrie, tous les +gardes civiques avaient solennellement juré d'être fidèles à la +nation, d'obéir à la loi, et "de faire exécuter, toutes les fois +qu'ils en seraient requis légalement, les décrets de l'Assemblée +Nationale, acceptés ou sanctionnés par le Roi, comme étant +l'expression de la volonté générale du Peuple français." L'un +des chanoines de Saint-Pierre-le-Vieux, M. de Weitersheim, frère du +commandant en chef de la garde nationale de Strasbourg, avait béni +les drapeaux de "l'armée citoyenne" à l'autel de la plaine des +Bouchers et s'était écrié vers la fin de son discours: "Campés +autour de l'arche d'union, comme jadis les Israélites, nous +consommerons le pacte solennel avec Dieu, la Nation, la Loi et le Roi... +Venez, amis de Dieu, venez, zélés défenseurs de la patrie... vous +anéantirez les complots des détracteurs de la Constitution, vous serez +les soutiens de l'Etat, les défenseurs de la liberté et la gloire de +la Nation. Après avoir combattu avec courage et fermeté les ennemis +intérieurs et extérieurs, vous entrerez triomphants au séjour +céleste des héros de l'éternité!"[4] + +[Note 4: _Procès-verbal de la Confédération de Strasbourg_, chez +Dannbach, 1790, in-8°.] + +Ces paroles semblaient assurément écarter toute idée de lutte et de +conflit sérieux. Mais à ce moment la vente des biens ecclésiastiques +n'avait point encore commencé en Alsace; le décret de l'Assemblée +Nationale y restait toujours lettre morte, et c'était pour proroger +peut-être cette trêve dernière avant la lutte, que le haut clergé +protestait aussi haut de son attachement à la Constitution de l'Etat. +Bientôt un fait nouveau devait se produire. Le cardinal de Rohan +donnait sa démission de député à la Constituante et, pour diriger +plus à l'aise la résistance du clergé d'Alsace et de ses ouailles, +élisait domicile dans son château d'Ettenheim, en terre d'Empire, +sur la rive droite du Rhin. C'était le commencement de la +contre-révolution. + + + + + V. + + +C'était le 13 juin 1790 que le prince-évêque de Strasbourg arrivait +à sa résidence d'Ettenheimmünster, accompagné d'une suite de +soixante personnes. Il n'y trouva sans doute pas tout le confort auquel +il était habitué dans son palais somptueux de Saverne, car, dès +les premiers jours de juillet, il s'adressait à la municipalité de +Strasbourg pour la prévenir de son intention de passer "quelque +temps" à Ettenheim, terre d'Empire, et d'y faire transporter des +meubles par eau et par voiture. M. de Dietrich lui fit répondre +verbalement qu'il ne connaissait aucune défense s'opposant à la +sortie des meubles, autres que l'argenterie, et qu'on lui fournirait un +laisser-passer dès que le jour de ces envois serait fixé. Après +mûre réflexion cependant, le départ et le déménagement du prélat +parurent suspects au maire et, pour mettre sa responsabilité à +couvert, il saisit de la question, à la date du 11 juillet, les +administrateurs du district, plus spécialement chargés par la loi de +la surveillance des biens ecclésiastiques. Les membres du district, +réunis quatre jours plus tard, arrêtaient d'écrire à la +municipalité "que les meubles qui appartiennent à l'Evêché de +Strasbourg, étant dévolus à la Nation, leur transport en terre +étrangère ne peut être toléré, mais que la libre disposition +de ceux qui appartiennent au cardinal de Rohan ne peut lui être +contestée." Le Directoire du district chargeait par conséquent les +officiers municipaux de s'opposer provisoirement "à l'extraction et +transport de tous les meubles, tant du palais épiscopal que des maisons +de plaisance dont jouissaient les évêques de Strasbourg," puis de +procéder sans délai "à l'inventaire du mobilier, comme aussi des +titres et papiers dépendants de tous les bénéfices, corps, maisons et +communautés situés dans l'étendue de la banlieue." + +Dès le 17 juillet, le corps municipal mettait à exécution la +première partie de ce mandat. Quant aux mesures d'inventaire, le +Conseil général de la Commune montra d'abord quelque hésitation. +Dans sa séance du 21 juillet, on décida d'interroger tout d'abord +les comités de l'Assemblée Nationale, afin de prier cette dernière +d'interpréter elle-même ses décrets des 14 et 20 avril dernier, +les biens du Grand-Chapitre et ceux de l'Evêché de Strasbourg +"ne pouvant être regardés comme purement nationaux, les sujets de +l'évêché de l'autre côté du Rhin ayant contribué, ainsi que ceux +d'Alsace, à la bâtisse du palais épiscopal et à l'acquisition de +ses meubles, et l'Assemblée Nationale elle-même ayant considéré les +évêques en Alsace, pour raison de possession, sous la double +qualité d'évêques et de princes du Saint-Empire." Evidemment la +municipalité de Strasbourg ne tenait pas à prendre l'initiative du +séquestre des biens nationaux et préférait agir seulement en vertu +d'un ordre supérieur. + +Le Directoire du district, auquel revint l'affaire, s'empressa en effet +de saisir de la question le Comité ecclésiastique, formulant ainsi +sa demande: "Le cardinal de Rohan doit-il être considéré comme +bénéficier français, possédant des biens dans l'étranger, ou +doit-il l'être comme prince étranger, possédant des biens en +France?" La réponse ne pouvait être douteuse, puisqu'il s'agissait +d'un membre de la représentation nationale elle-même. L'Assemblée +n'était pas d'ailleurs favorablement disposée pour l'évêque +émigré. Déjà dans la séance du 27 juillet, au soir, le ministre des +affaires étrangères, M. de Montmorin, avait averti les comités que le +cardinal, fixé à demeure sur la rive droite du Rhin, se coalisait avec +ceux des princes allemands qui refusaient d'accepter de la France une +indemnité pécuniaire pour leurs territoires annexés. Aussi dans la +séance du 30 juillet, fut-il résolu, à une forte majorité, sur le +rapport de M. Chasset, que le relevé des meubles, effets, titres et +papiers de l'Evêché et du Grand-Chapitre serait fait incessamment, à +la diligence de la municipalité de Strasbourg, et qu'aucun enlèvement +de meubles ne serait permis avant la clôture de l'inventaire. Au cours +de son discours, le rapporteur avait exprimé tout son étonnement de +ce que l'état de santé du cardinal, qui l'empêchait d'assister aux +séances de l'Assemblée, lui permettait de siéger à la Diète de +Ratisbonne. Aussi le décret de la Constituante portait-il en outre +"que M. le cardinal de Rohan viendra, dans le délai de quinzaine, +prendre sa place dans l'Assemblée Nationale et y rendre compte de sa +conduite, s'il y a lieu"[5]. + +[Note 5: Toutes les pièces officielles de cette correspondance sont +reproduites dans la _Strassburger Chronik_ de Saltzmann, du 13 août +1790, ou dans le _Nationalblatt_ d'Ehrmann, à la même date.] + +On a pu voir, par ce qui précède, qu'aucune mesure n'avait encore +été prise en juillet 1790, pour mettre à exécution dans notre +province le décret du 2 novembre 1789, bien qu'il eût été confirmé +depuis par celui du 18 mars 1790. Les administrateurs locaux, choisis +par le suffrage des électeurs, même les plus dévoués au nouvel +ordre de choses, ne se souciaient pas de brusquer les événements, +en présence des dispositions de la majeure partie de la population +catholique d'Alsace. Mille petits incidents, insignifiants en +eux-mêmes, permettaient de présager une vive résistance, le jour où +la lutte s'engagerait, et se produisaient jusque dans Strasbourg même. +C'est ainsi que dans les premiers jours de juillet les élèves du +Collège royal (épiscopal) avaient assailli la boutique d'un marchand +d'estampes venu de Paris, qui avait garni sa devanture de gravures +satiriques contre la noblesse et le clergé, comme il s'en produisait +alors en grand nombre. Ils les avaient mis en pièces, la garde +nationale avait dû intervenir, et le tribunal de police, désireux de +calmer tout le monde, avait condamné les jeunes délinquants à payer +le dégât et frappé le marchand d'une amende pour exhibition d'images +non autorisées par la police[6]. + +[Note 6: _Politisch-Litterarischer Kurier_ du 15 juillet 1790.] + +La bonne harmonie n'était pourtant pas encore troublée partout, et +dans maints districts ruraux l'accord entre les protestants et les +catholiques était parfait, la question des biens ecclésiastiques +n'ayant point encore été posée au fond de nos campagnes. C'est ainsi +que lors de la fête de la Fédération, célébrée le 14 juillet à +Plobsheim, les paysans protestants de la localité avaient invité le +curé, qui était en même temps le maire élu du village, à venir +assister à leur culte, puis s'étaient joints à leurs concitoyens +catholiques pour la célébration de la messe. A la fin de cette +double cérémonie, les ecclésiastiques des deux cultes s'étaient +fraternellement embrassés au milieu des acclamations joyeuses de leurs +ouailles. Le même accord touchant se manifestait encore dans une fête +patriotique, célébrée à Barr, le 25 août, et vers la même date +les curés de Northeim, Schnersheim, Kuttolsheim s'entendaient avec les +pasteurs de Hürtigheim, Ittenheim, Quatzenheim, etc... pour procéder +en commun à la bénédiction des drapeaux des villages protestants et +catholiques du Kochersberg[7]. A Strasbourg aussi, dans la journée du +9 septembre, toutes les autorités constituées, sans distinction +de culte, assistaient à la messe funèbre dite à la Cathédrale en +mémoire des victimes du massacre de Nancy et en l'honneur du jeune +Desilles, tombé ce jour-là, comme héros du devoir, dans les rues +ensanglantées de la capitale lorraine. + +[Note 7: _Nationalblatt für den Niederrhein_, 30 juillet, 3 septembre +1790.] + +Mais cet accord ne devait plus subsister longtemps. La presse +_patriotique_ commençait à se plaindre de l'inexécution de la plupart +des décrets de la Constituante relatifs au clergé. La totalité des +journaux, allemands pour la plupart, qui paraissaient à Strasbourg, +était du côté de la représentation nationale, bien qu'avec des +nuances très variées; chose curieuse, ils étaient rédigés à peu +près tous par des journalistes protestants. A côté de l'ancienne +_Strassburgische privilegirte Zeitung_, antérieure à la Révolution, +étaient venus se placer la _Strassburger Chronik_ et la _Chronique de +Strasbourg_, journal bilingue de Rodolphe Saltzmann, le _Patriotisches +Wochenblatt_ de Simon, le _Politisch-Litterarischer Kurier_, publié +chez Treuttel, le _Nationalblatt für das niederrheinische Département_ +de Jean Ehrmann, les _Woechentliche Nachrichten für die deutschredenden +Bewohner Frankreich's_. Un peu plus tard allaient surgir encore la +_Geschichte der gegenwärtigen Zeit_ de Simon et Meyer, le _Courrier +de Strasbourg_ de Laveaux, et d'autres feuilles radicales, que nous +rencontrerons sur notre chemin. Le parti plus spécialement catholique, +qui allait devenir tout à l'heure le parti contre-révolutionnaire, +n'avait pas à ce moment d'organe attitré dans nos murs; on s'y +abonnait sans doute à l'une ou l'autre des feuilles royalistes de +la capitale, mais on s'y servait également--même plus activement +peut-être--d'officines secrètes, pour entretenir l'agitation dans +les esprits à la ville et à la campagne, pour organiser partout +une propagande à outrance, d'autant plus dangereuse qu'elle était +clandestine et partant presque insaisissable pour les organes de la loi. + +Tous ces journaux étaient à peu près unanimes à défendre la mise en +vente des _biens nationaux_; ils différaient seulement par le plus ou +moins de hâte qu'ils mettaient à réclamer l'exécution des lois. Leur +influence se faisait naturellement sentir à peu près exclusivement +dans les sphères protestantes; c'est ainsi que nous avons relevé une +adresse de communes rurales de la Basse-Alsace, lue à l'Assemblée +Nationale dans la séance du 27 juillet, l'assurant de leurs sentiments +patriotiques et s'offrant à acheter les biens du clergé situés +dans leur banlieue. Tous ces villages, sans exception, Rittershofen, +Oberbetschdorf, Pfulgriesheim, Mundolsheim, Schiltigheim, etc., ont une +population protestante. Des tirages à part d'articles de journaux, des +brochures spéciales en langue allemande étaient répandus gratuitement +dans les campagnes, et la _Société des Amis de la Constitution_ de +Strasbourg travaillait tout particulièrement à stimuler de la sorte +les esprits quelque peu rétifs de la population rurale. + +Les partisans du clergé répondaient, soit par des protestations +ouvertes, annonçant carrément du haut de la chaire une +contre-révolution prochaine, dans les centres propices, comme Obernai +ou Türkheim, soit par des brochures imprimées outre-Rhin et virulentes +au possible. C'est ainsi qu'un homme, appelé plus tard à jouer un +rôle marquant dans l'histoire du clergé catholique d'Alsace, l'abbé +Liebermann, écrivait en réponse à une brochure anonyme de Hans +Wohlgemeint, qui engageait les paysans d'Alsace à participer à l'achat +des biens nationaux, une autre brochure, également anonyme, intitulée +_Hans Bessergemeint an das liebe Landvolk_ et qui débutait +ainsi: "Est-il permis d'acheter des biens +ecclésiastiques?--Non.--Pourquoi?--La réponse est inscrite au +septième commandement: Tu ne voleras point!" + +Naturellement les patriotes s'indignaient de tous ces pamphlets qui +niaient si catégoriquement les droits souverains de l'Assemblée +Nationale. De temps à autre, ils essayaient de les atteindre par la +vindicte publique. C'est ainsi que le 16 septembre, Xavier Levrault, le +président de la _Société des Amis de la Constitution_, dénonçait +l'une d'elles au procureur-général-syndic du département comme +absolument inconstitutionnelle. Le lendemain, M. de Schauenbourg +lui faisait parvenir une réponse très courtoise, pour remercier +la Société de son zèle pour le bien public, et annonçait que le +Directoire du département allait lancer une proclamation "afin +de montrer au public combien nous détestons les efforts de ceux qui +veulent contrecarrer l'Assemblée Nationale." Mais c'était eau +bénite de cour et l'affaire en restait là, les sympathies de +l'autorité départementale étant notoirement du côté de l'ancien +ordre de choses. Si la situation finit par changer, c'est que le +cardinal de Rohan lui-même, las sans doute de temporiser, adressa le +23 août, depuis Ettenheimmünster, une lettre au président de +l'Assemblée Nationale, lettre qui fut lue dans la séance du 1er +septembre, et dont les formes polies voilaient à peine les intentions +ironiques et l'absolue fin de non-recevoir. En voici les principaux +passages: + +"Monsieur le président, + +"Les affaires les plus graves, les intérêts les plus précieux +m'ont forcé à me rendre dans mon diocèse. Il s'agissait de calmer +des troubles nés dans la partie située de l'autre côté du Rhin. Ma +santé affaiblie depuis longtemps m'a forcé d'avertir le clergé de +mon diocèse que je ne pourrais plus le représenter... J'ai appris +avec douleur que ma conduite a été travestie aux yeux de l'Assemblée +Nationale et qu'elle a désiré ma présence pour me justifier. Je +voudrais que ma santé me permît de partir sur-le-champ, mais il m'est +impossible de supporter la voiture. J'envoie en attendant un précis +justificatif... Je n'ai pu me refuser, même pendant mon séjour à +Versailles et à Paris, à former les mêmes demandes que la noblesse +et le clergé d'Alsace. Ma qualité de prince de l'Empire m'a obligé de +joindre mes réclamations à celles des autres princes de l'Allemagne... +Il n'y a rien que de légal dans ma conduite." Le cardinal ajoutait +qu'un autre motif pour lequel il ne se rendrait point à Paris, c'était +la crainte de compromettre sa dignité de député en s'exposant aux +plaintes et à la mauvaise humeur de ses nombreux créanciers, n'étant +pas en état de les satisfaire depuis la perte des revenus qu'il leur +avait abandonnés. Il exprimait, en terminant, l'espoir que l'Assemblée +"trouverait dans sa sagesse les moyens d'acquitter des dettes aussi +légitimes." + +L'effet ne fut pas absolument celui qu'avait espéré peut-être le +cardinal en appelant les bénédictions divines sur les travaux de +ses collègues. L'Assemblée Nationale refusa en effet la démission +qu'offrait Rohan, et renvoya finalement sa lettre au Comité des +rapports, "après que différents autres comités, même celui de +mendicité, eurent été proposés." + + + + + VI. + + +Pendant que le cardinal de Rohan refusait ainsi de revenir de +l'étranger, les membres du Grand-Choeur de la Cathédrale de +Strasbourg, enhardis sans doute par la longanimité du gouvernement et +de l'administration départementale, poussaient l'audace jusqu'à faire +tenir à leurs fermiers une circulaire, datée du 18 septembre, qui +portait "que le décret du 2 novembre et tous ceux qui en sont la +suite, ne peuvent concerner les biens ecclésiastiques des églises +catholiques et luthériennes d'Alsace." Aussi l'on "conseillait +sérieusement" aux paysans, non seulement de ne pas acheter des biens +appartenant au Grand-Choeur, mais "de continuer à livrer aux vrais +propriétaires desdits biens... les canons et redevances ordinaires... +Ce ne sera que par ruse et finesse, par force et par violence, y +disait-on, que les biens que vous tenez à ferme vous seront ôtés." + +Une pièce plus explicite encore, imprimée sans lieu ni date, mais +appartenant évidemment à ces mêmes semaines d'automne 1790, était +intitulée: "A tous les habitans des Villes, Bourgs et Villages des +seigneuries du Prince-Evêque et du Grand-Chapitre de la Cathédrale +et principalement aux fermiers des terres de l'Eglise de Strasbourg." +Elle était signée du Grand-Ecolâtre de la Cathédrale, prince Joseph +de Hohenlohe, évêque de Léros _i. p._, coadjuteur de l'Evêché et +principauté de Breslau. "Elevé en Alsace, disait le rédacteur de +ce document curieux, cette province depuis quarante ans est devenue ma +patrie. Je l'ai toujours aimée; les Alsaciens sont mes compatriotes. +L'avis que j'adresse dans ces circonstances aux habitants des lieux qui +appartiennent au Prince-Evêque ou au Grand-Chapitre, peut être utile +à tous les Alsaciens. C'est cet espoir qui me détermine à donner à +cet avis la plus grande publicité. + +Le moment où vous reconnaîtrez son importance, où vous vous +féliciterez d'y avoir déféré, n'est pas éloigné. Ceux que cet +avertissement aura garanti du piège, raconteront à leurs enfants +quelles séductions, quels mensonges on avait mis en usage pour +compromettre leur fortune; le spectacle de leur bonheur sera le prix des +soins que je me serai donné pour les sauver......" + +Suit un tableau des plus idylliques, dépeignant le bonheur, vrai ou +supposé, des paysans qui, depuis des siècles, ont cultivé les terres +de l'Evêché, sans voir augmenter la modique redevance qu'ils payaient +à l'Eglise. "Ce qui mettait le comble au bonheur de vos pères, +c'était l'assurance que rien ne pourrait l'interrompre. Votre sort +semble attaché à celui de la Cathédrale... Les traités solennels +qui garantissent les droits, les privilèges du Prince-Evêque et +du Grand-Chapitre, ceux du Clergé..., ces traités, mes chers +compatriotes, subsistent dans toute leur force; ils sont la base sur +laquelle repose votre bonheur: rien ne peut l'ébranler. L'Empire et son +auguste Chef, ainsi que toutes les Couronnes garantes ne le permettront +pas. On se garde bien de vous le dire. On ne vous dit pas non plus, +qu'en dehors de cette redoutable sauvegarde, les biens de l'Eglise sont +inaliénables, que personne au monde n'a le droit de les envahir ou d'en +disposer.... De là cet anathème du Concile de Trente prononcé contre +tous ceux qui oseraient vendre ou acheter ces biens, ou même seulement +prêter leur ministère à ce commerce sacrilège. + +"D'après ces vérités, jugez, mes chers compatriotes, ce que vous +devez penser des gens qui font tant d'efforts pour vous engager à +acquérir des biens ecclésiastiques. J'apprends avec joie que tous les +bons laboureurs, écoutant la voix de leur conscience, de l'honneur, +de leur véritable intérêt, se sont refusés à ces perfides +sollicitations. C'est donc à ceux qui pourraient se laisser tromper que +j'adresse cet écrit. Je les avertis solennellement que ces biens, +pour lesquels on excite leur cupidité, ne peuvent être vendus, que +l'Assemblée, qui se dit Nationale, n'a pas le droit d'en disposer; que +ceux qui auront l'imprudence d'en acquérir quelques parties, perdront +le prix qu'ils en auront donné; qu'ils le perdront sans ressource, +sans recours. La grande publicité de cet avertissement ne leur laissera +même pas le faible prétexte de dire: Je l'ignorais." + +Quelle que puisse être l'opinion du lecteur sur le fond même de la +question, il avouera qu'il est difficile d'imaginer une attaque plus +directe contre une loi votée par la représentation nationale et +sanctionnée par le roi. L'immense publicité donnée aux deux pièces +que nous venons d'analyser, ne pouvait donc manquer d'exciter une +fermentation générale dans les départements du Rhin. M. de Dietrich, +dès qu'il eut connaissance de la notification du Grand-Chapitre, +colportée à travers la ville par le bedeau de Saint-Pierre-le-Jeune, +se hâta de l'expédier à Paris, où l'on en donna lecture dans la +séance du 15 octobre suivant. Elle provoqua, comme on le pense bien, un +vif mouvement d'indignation dans la majorité, qui la renvoya d'urgence +au Comité des biens nationaux. Celui-ci présenta son rapport dans +la séance de l'Assemblée Nationale du 17 octobre; on vota des +remercîments à la municipalité de Strasbourg, et le président +en fonctions fut chargé de se retirer auprès du roi, pour le prier +d'envoyer sur-le-champ les ordres nécessaires en Alsace, afin d'en +faire exécuter enfin les décrets du 2 novembre. En vain l'abbé +d'Eymar, le défenseur habituel des privilégiés d'Alsace à la +Constituante, qui n'avait point assisté à la séance, adressait-il +de Strasbourg un mémoire justificatif, fort habilement rédigé, au +président de l'Assemblée Nationale. S'il réussissait à se disculper +(et ce nous semble avec bonheur) de l'accusation de faux lancée contre +lui par quelques-uns des orateurs de la gauche, il devait échouer +forcément dans sa tentative de représenter les dispositions de ses +collègues du clergé comme éminemment pacifiques et conciliantes. +"Je supplie, disait-il, l'Assemblée Nationale d'être en garde contre +ceux qui, faisant parade d'un faux zèle, excitent à chaque instant ses +inquiétudes, provoquent ses rigueurs contre de prétendus ennemis de +ses décrets et lui peignent les ecclésiastiques de cette province sans +cesse occupés à soulever le peuple. Ce qui serait le plus propre à le +soulever, monsieur le président, c'est s'il voyait de telles calomnies +accueillies, car il sait bien qu'elles sont sans fondement[8]..." Il +fallait une assurance rare pour parler ce langage à la représentation +nationale au moment où l'on faisait distribuer dans tous les villages +du Haut-et du Bas-Rhin les objurgations politiques et les anathèmes +ecclésiastiques que nous avons fait passer tout à l'heure sous les +yeux du lecteur. Aussi la lettre de M. d'Eymar ne produisit-elle aucun +effet sur ses collègues, et lui-même en infirmait singulièrement la +valeur en donnant sa démission de député dès le mois de novembre et +en allant rejoindre à l'étranger le prélat émigré, dont il était +le vicaire-général. + +[Note 8: _Lettre de M. l'abbé d'Eymar, député du clergé d'Alsace_. +(Strasbourg, 31 octobre 1790.) S. lieu ni date. 4 pages in-4°.] + +Cependant les ordres, sollicités par la Constituante, étaient arrivés +en Alsace et le 5 novembre, le Directoire du district de Strasbourg, le +plus dévoué de tous aux idées nouvelles, répondait indirectement +aux manifestes de l'évêque et du Grand-Chapitre en faisant afficher +la mise en vente des premiers biens nationaux dans le département du +Bas-Rhin. Mais, même dans notre ville, personne n'osa s'exposer aux +revendications futures du clergé et pendant plusieurs semaines aucun +acquéreur ne se présenta. Cette démarche provoqua seulement des +protestations nouvelles de la part de l'évêque de Spire, dont le +diocèse s'étendait sur la partie septentrionale de notre département, +puis de celle du Grand-Chapitre de la Cathédrale, qui déposait ses +doléances au pied du trône dans le langage suivant: + + "Sire, + + "C'est avec la plus profonde douleur que le Grand-Chapitre + de la Cathédrale de Strasbourg se voit contraint de porter + à Votre Majesté des plaintes de l'oppression inouïe qu'il + éprouve. Certes, il est affreux d'ajouter une peine, une + inquiétude à toutes celles dont le coeur paternel de Votre + Majesté est assiégé. Tant qu'il a été possible d'espérer + que l'Assemblée Nationale, mieux informée, aurait égard aux + réclamations de l'Eglise de Strasbourg, que le temps et la + réflexion l'éclaireraient sur leur justice et leur importance, + et sur les conséquences de la violation éclatante de tant de + traités, nous avons souffert, avec une résignation digne + de notre amour pour Votre Majesté, les procédés les plus + révoltants. + + "Depuis que nous avons uni nos justes réclamations des droits + les plus sacrés à celles que les autres princes et Etats de + l'Empire ont portées à la diète de Ratisbonne, on a mis + le comble à cette étonnante spoliation. Les effets de la + Cathédrale inventoriés, le scellé apposé aux archives, les + maisons estimées et mises en vente, ne nous laissent plus + de doute sur le projet de notre destruction. La nouvelle + organisation du clergé y met le sceau; elle troublera les + consciences, elle portera un coup mortel à la religion + elle-même dans ces provinces. + + "Le devoir le plus saint et le plus impérieux nous oblige + donc de protester solennellement au pied du trône contre ces + excès et nous force d'invoquer la médiation et la protection + de l'Empire et des couronnes garantes des traités qui assurent + notre existence. + + "Nous admirons, Sire, nous invoquons vos vertus, et la + confiance qu'elles nous inspirent nous fait espérer que Votre + Majesté daignera prendre sous sa sauvegarde la réserve de tous + nos droits." + + Le 13 novembre 1790 le même corps ecclésiastique faisait + parvenir également au Directoire du département du Bas-Rhin la + protestation suivante: + + "Lorsqu'au mépris des traités garantis par les premières + puissances de l'Europe, sans égard aux réclamations du + Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg, il se + voit dépouillé de ses possessions, de ses droits, de ses + privilèges, et qu'il est au moment de se voir chassé de son + église; lorsque l'étrange organisation qu'on prétend donner + au clergé de la Basse-Alsace, après l'avoir dépouillé de + ses biens, malgré ces mêmes traités, prépare la ruine de la + religion dans cette province, l'honneur et les intérêts les + plus saints nous commandent de protester à la face de l'Europe + contre les décrets spoliateurs et destructeurs de l'Assemblée + Nationale. + + "Nous venons de porter au pied du trône nos plaintes + respectueuses. Nous avons supplié Sa Majesté de prendre sous + sa sauvegarde la réserve de nos droits. Nous invoquons la + protection de Sa Majesté impériale et royale, celle de tout + l'Empire et des hautes puissances garantes. Nous déclarons + solennellement par les présentes au Directoire séant à + Strasbourg que nous protestons contre tout ce qui s'est fait + et tout ce qu'on pourrait encore entreprendre contre le + prince-évêque et le Grand-Chapitre de la Cathédrale de + Strasbourg, et nous ajoutons à cette déclaration solennelle + celle de notre amour, de notre dévouement et de notre profond + respect pour la personne sacrée de Sa Majesté. + + "Signé de la part et au nom du Grand-Chapitre de la + Cathédrale de Strasbourg, + + "JOSEPH, prince de Hohenloë-Bartenstein, + + "_pro tempore senior_, coadjuteur de Breslau." + +Ce qui montre bien combien les foules sont crédules, c'est qu'au moment +même où des actes aussi explicites faisaient éclater à tous les yeux +la disposition véritable du haut clergé de notre province, des +bruits circulaient en ville affirmant des vues et des sentiments tout +contraires. On prétendait que le cardinal allait revenir à Strasbourg, +qu'il y avait même repris domicile, qu'il allait administrer son +diocèse en se conformant aux lois nouvelles; on racontait que deux +ecclésiastiques marquants, Zaiguélius et Brendel, venaient de prêter +le serment civique à l'installation du tribunal de district, etc. Les +coeurs flottaient entre la colère et la crainte, entre l'espoir d'une +réconciliation au moins passagère et le désir d'en venir une bonne +fois aux mains avec l'adversaire intraitable. Cet équilibre instable +des esprits dans la population strasbourgeoise, à ce moment précis de +notre histoire, se marque d'une façon curieuse dans les élections qui +eurent lieu en novembre pour le renouvellement des officiers municipaux +et des notables de la commune. Il ne fut possible à aucun parti +d'organiser des listes assurées d'un succès immédiat. Les scrutins +se prolongèrent pendant plusieurs jours, et deux ou trois noms à peine +réussissaient à sortir à la fois, avec une majorité suffisante, de +l'urne électorale. Mais en définitive les éléments progressistes +triomphèrent, non sans peine, à Strasbourg. + +Un épisode singulier s'était produit au cours du scrutin. Dans les +douze sections on distribua des placards, allemands et français, +adressés _aux citoyens de Strasbourg_, et proposant d'élire comme +notable "M. Louis-Regnard-Edmond Rohan[9], évêque de Strasbourg et +cardinal". On y lisait aussi que "M. Rohan était prêt à signer la +formule du serment civique"[10]. C'était une fausse nouvelle, à coup +sûr, mais il serait intéressant de savoir si l'on avait à faire dans +ce cas aux naïves chimères de quelques conciliateurs à outrance, ou +plutôt à quelque mystificateur émérite, qui se gaussait aux dépens +de la crédulité de nos bons ancêtres. En présence de l'aigreur +croissante qui perçait de toutes parts, c'est sans contredit à cette +dernière hypothèse qu'il convient de donner la préférence. Personne +ne pouvait plus attendre alors sérieusement un événement pareil ni +se bercer d'espérances si trompeuses. Aussi la mauvaise humeur du parti +vaincu dans la lutte se manifesta-t-elle d'une façon visible jusque +dans la délibération du Conseil général du département, prise sur +la réquisition de son procureur-syndic, le lendemain même du scrutin. +Alléguant l'audace irréligieuse de certaines polémiques dans la +presse, et notamment un article des _Affiches de Strasbourg_, du 19 +novembre, "dans lequel le divin Auteur de la religion chrétienne et +ses apôtres sont comparés à des sectaires", cette pièce officielle +invitait la municipalité de Strasbourg "d'enjoindre aux auteurs des +papiers publics d'être plus circonspects à l'avenir, de porter à la +religion les respects dont nos législateurs nous ont donné l'exemple, +et dont l'amour de l'ordre et de la tranquillité aurait dû leur faire +une loi, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs du repos +public". Des "perturbateurs" autrement inquiétants que quelques +journalistes constitutionnels allaient cependant entrer en scène et +faire éclater l'orage qui menaçait depuis de longs mois les masses +récalcitrantes et leurs hardis meneurs en Alsace. + +[Note 9: Le décret du 19 juin 1790 avait aboli les titres de noblesse.] + +[Note 10: _Geschichte der gegenwartigen Zeit_ et _Pol. Litt. Kurier_ du +19 novembre 1790.] + + + + + VII. + + +En effet, vers l'automne, la situation s'aggrave et la lutte s'accentue, +la question de la Constitution civile du clergé venant se greffer sur +la question des biens ecclésiastiques. On sait que les jansénistes de +l'Assemblée Nationale, croyant briser ainsi plus facilement l'influence +de l'Eglise dans l'Etat, avaient imaginé de refondre l'organisation +ecclésiastique de la France tout entière. Ils se flattaient +d'éliminer de la sorte les éléments les plus récalcitrants au point +de vue politique, sans s'apercevoir qu'ils faisaient surgir une crise +infiniment plus grave dans le domaine religieux. Sans s'inquiéter de +savoir si leur compétence en droit canon serait admise par l'Eglise, +sans rechercher une entente préalable sur la matière avec le +Saint-Siège, ils avaient entraîné dans cette voie fatale leurs +collègues de la Constituante, aussi bien les voltairiens sceptiques +que les déistes, disciples de Rousseau. Le 12 juillet 1790 avait vu +s'achever la Constitution civile du clergé, que Louis XVI, malgré +ses répugnances intimes, dut sanctionner le 24 août suivant. La lutte +autour de l'ordre de choses nouveau avait été des plus vives, +et aujourd'hui encore la loi du 12 juillet compte des défenseurs +convaincus et des adversaires acharnés. + +Nous n'avons point à discuter ici la valeur intrinsèque de la +Constitution civile du clergé et à examiner, par exemple, s'il était +possible d'établir le gouvernement d'une Eglise infaillible sur des +bases démocratiques. Il est positif que certaines de ses prescriptions +étaient puériles et même absurdes; il est également certain que +d'autres principes, proclamés par elle et combattus à outrance par le +clergé, furent admis en fin de compte par lui quand les temps furent +changés. L'Eglise, qui refusait tout aux sollicitations peu sincères +du faible Louis XVI, céda sur bien des points, dix ans plus tard, à +l'énergique pression de Bonaparte. + +Mais là n'est pas la question, qui, du moins à notre avis, doit seule +préoccuper l'histoire impartiale. La Constitution civile du clergé ne +fut pas seulement une usurpation de pouvoir, si l'on se place au point +de vue de l'Eglise, ce fut avant tout une faute impardonnable au point +de vue politique. L'histoire universelle est là pour nous prouver +qu'on n'a jamais renversé d'une façon durable que ce que l'on a su +remplacer. Les révolutions religieuses ne sont donc légitimes que +lorsqu'elles sortent d'un grand mouvement d'opinion publique, d'un +irrésistible élan de la conscience religieuse, comme le christianisme +au premier et la Réforme au seizième siècle. Alors ces mouvements +sont féconds en conséquences heureuses et leurs adversaires eux-mêmes +en profitent à la longue. Mais comment un mouvement pareil aurait-il pu +se produire en France, à la fin du dix-huitième siècle, si corrompu +dans ses moeurs et si blasé sur toute idée religieuse? Ce qui +restait alors de religion dans le pays se concentrait dans des âmes +généralement hostiles à tout changement, même extérieur, et +l'organisation nouvelle ne comptait parmi ses clients qu'une minorité +infime d'esprits vivant d'une véritable vie religieuse. + +L'acceptation de la Constitution civile du clergé par l'Assemblée +Nationale conduisait donc forcément à l'établissement d'un culte +dédaigné, dès l'abord par l'immense majorité des âmes pieuses, et +soutenu, pour des motifs politiques seulement, par une minorité +qui n'en usait guère elle-même au fond. La nouvelle Eglise était +condamnée ainsi d'avance à périr, même si elle avait trouvé un +plus grand nombre de défenseurs vraiment dignes de défendre une cause +religieuse. On pouvait bien réunir autour des urnes un certain nombre +d'électeurs pour élire, d'après la nouvelle loi, des curés, voire +même des évêques, mais ils se dispensaient ensuite d'assister au +prône et, le plus souvent, ne réussissaient pas à y faire aller leurs +familles. Tandis que, jusqu'à ce moment, les membres du bas clergé, +sortis du peuple, avaient été, du moins en majeure partie, dévoués +à la cause populaire, ils se voyaient maintenant placés entre la loi +et leur conscience, qui, façonnée par l'éducation de l'Eglise, devait +naturellement leur défendre toute désobéissance aux évêques et au +Saint-Père sur le terrain religieux. Les défenseurs de la Constitution +civile du clergé avaient beau jurer qu'ils ne touchaient en rien +aux questions dogmatiques, que la foi de l'Eglise restait entière. +A strictement parler, ils disaient vrai; beaucoup de bons catholiques +l'admettent aujourd'hui, et des croyants sincères le reconnurent même +alors. + +Mais il n'en restait pas moins vrai que la loi nouvelle proclamait le +schisme, en séparant l'Eglise de France du chef de la chrétienté +catholique, en brisant la puissante hiérarchie sur laquelle elle +s'appuyait jusque-là. A moins d'être volontairement aveugle, on ne +pouvait se dissimuler le formidable conflit qui éclaterait, de Bayonne +à Landau, dans chaque paroisse du royaume, du moment qu'on passerait +de la théorie pure dans le domaine des faits. C'est cet aveuglement, +volontaire ou non, qui constitue l'un des griefs les plus sérieux +contre les orateurs et les philosophes de la Constituante. L'ignorance +ou la légèreté sont également coupables chez ceux qui décident des +destinées d'un grand peuple, et l'on ne peut épargner l'une au moins +de ces épithètes aux représentants de la France quand on les voit +jeter un pareil ferment de discorde nouvelle dans les masses +déjà surexcitées par la crise politique. Ce ne fut pas l'oeuvre +particulière de l'Assemblée Nationale seulement qui fut détruite dans +les convulsions de cette seconde révolution, greffée sur la première, +c'est l'ensemble même des idées libérales de 1789 qui faillit y +périr tout entier. + +Quand le vote décisif eut eu lieu, quand la Constituante eut déclaré +démissionnaires tous les évêques et curés qui ne prêteraient pas le +nouveau serment imposé par la loi, elle eut elle-même comme une vision +fugitive des difficultés du lendemain. Longtemps après avoir reçu +la sanction royale, le décret du 12 juillet resta lettre morte. +Ceux d'entre les ecclésiastiques qui siégeaient comme députés +et refusaient le serment ne songèrent pas à quitter l'Assemblée +Nationale, et continuèrent à occuper leurs sièges épiscopaux, leurs +cures de ville ou de campagne, exerçant leur ministère au milieu de +l'approbation de leurs ouailles. Cette période d'hésitation ne +pouvait durer pourtant. Ayant décrété la révolution théorique dans +l'Eglise, il était dans la logique des faits que l'Assemblée Nationale +décrétât également sa mise en pratique. C'est ce qu'elle fit enfin +dans sa séance du 27 novembre, et c'est à ce moment aussi que la +question de la Constitution civile du clergé, qui n'avait encore guère +préoccupé les esprits dans notre province, devint subitement aiguë +pour l'Alsace. + +Le cardinal de Roban, désormais à l'abri de toute atteinte des lois +dans la partie transrhénane de son diocèse, fut l'un des premiers +parmi les hauts dignitaires de l'Eglise à prendre la parole pour +protester contre les mesures de la Constituante, au moment où celle-ci +libellait son décret du 27 novembre. Dans les derniers jours du +mois, l'imprimeur de l'Evêché, Le Roux, publiait à Strasbourg une +_Instruction pastorale_ détaillée de Son Altesse éminentissime, +Monseigneur le cardinal de Rohan, prince-évêque de Strasbourg, signée +à Ettenheimmünster, le 28 novembre 1790. + +Le cardinal y fulminait avec vigueur contre "les hommes pleins +d'amour-propre, ennemis de la paix, enflés d'orgueil, plus amateurs de +la volupté que de Dieu" qui "travaillent de concert pour miner le +trône et l'autel." Il se déclarait "prêt non seulement à parler, +mais à verser son sang pour la cause de Dieu et de son Eglise", et +procédait ensuite à l'énumération de tous les motifs qui devaient +empêcher les fidèles d'accepter "l'organisation du clergé par des +personnes étrangères au ministère saint." Après avoir rappelé +les doctrines constantes de l'Eglise à ce sujet, il affirmait, non sans +contredire de la sorte certaines protestations antérieures, qu'il ne +se plaignait pas des décrets qui dépouillent le clergé, et qu'il +"serait même au comble de ses voeux si ce dépouillement guérissait +les plaies de l'Etat." Il concluait en disant que tout chrétien +"peut faire serment d'observer les lois, en tant qu'elles ne sont +pas contraires aux objets qui concernent essentiellement la religion et +l'autorité spirituelle que Dieu a confié à son Eglise." Mais comme +les chrétiens "ne peuvent reconnaître pour pasteurs légitimes +que ceux que leur donne l'Eglise", il résultait de l'_Instruction +pastorale_ l'obligation pour tout ecclésiastique de refuser le serment, +sous peine d'être considéré comme schismatique et d'encourir les +punitions réservées à de pareils coupables. + +Le cardinal de Rohan ordonnait en même temps que ce mandement serait +lu au prône du dimanche suivant par tous les curés, vicaires et +prédicateurs de son diocèse. C'était une déclaration de guerre au +pouvoir civil qui allait être promulguée de la sorte dans toutes les +paroisses catholiques d'Alsace. Le manifeste épiscopal se terminait +bien par des paroles onctueuses sur la douceur de "vivre dans la +paix" et par l'invocation du "Dieu d'amour et de paix", mais cette +phraséologie de convention ne pouvait faire illusion sur la véritable +portée du document. Il faut bien avouer, d'autre part, qu'on se figure +difficilement, à cette date, un prince de l'Eglise usant d'un langage +différent de celui que nous venons d'entendre. La génération d'alors +allait se trouver en présence d'une de ces antinomies, insolubles en +théorie, et qui provoquent des conflits grandioses, comme l'histoire +en a déjà tant vu entre l'Eglise et l'Etat, conflits de principes +également exclusifs et qui se terminent d'ordinaire au moyen de quelque +coup de force brutale, sauf à renaître plus tard avec une nouvelle +violence. Quand un souffle puissant d'indépendance et de foi libre +agite les esprits, c'est l'Eglise qui recule et plie; quand au contraire +ce souffle fait défaut, l'Etat autocratique ou révolutionnaire, les +politiques souples et déliés, ou terrifiants, finissent d'ordinaire +par avoir le dessous, parce que du côté de l'Eglise on invoque un +principe qui, même égaré, même allégué sans raison, reste toujours +auguste et sacré, celui de la liberté des consciences. + +Il n'en est point d'autre qui permette de juger avec quelque justice les +partis ennemis dans une lutte religieuse pareille. C'est à sa lumière +que nous tâcherons d'apprécier les événements qui vont se dérouler +en Alsace et tout particulièrement à Strasbourg. Nous honorerons la +liberté de conscience chez le prêtre réfractaire, qui sacrifie sa +position mondaine, et bientôt la sécurité de son existence, aux +exigences de sa foi religieuse. Nous la respecterons aussi chez le +prêtre assermenté sincère, qui ne croit pas impossible d'unir les +vertus ecclésiastiques à la pratique des devoirs du citoyen, et quand +nous verrons bientôt les partis se déchirer avec rage et se couvrir +d'injures, nous tâcherons de rendre à chacun d'eux la justice qu'ils +se refusent l'un l'autre, sans voiler les fautes et les excès que +l'histoire est obligée de leur reprocher à tous. + + + + + VIII. + + +La déclaration du cardinal de Rohan fut immédiatement dénoncée à la +Société des Amis de la Constitution de notre ville. Dans sa séance +du 30 novembre, un membre appela l'attention de ses collègues sur +cette "insolente protestation" et demanda qu'on la signalât à +l'Assemblée Nationale. La réunion fut unanime à "témoigner son +horreur pour un écrit dont chaque phrase est un monument de calomnie +et d'hypocrisie intéressée", et adopta la proposition, qui fut +également votée, deux jours plus tard, par la municipalité, sur la +proposition du procureur-syndic de la commune. Déjà le maire avait +fait saisir chez l'imprimeur et chez un relieur les formes et de +nombreux exemplaires de l'_Instruction pastorale_. Les journaux +strasbourgeois applaudissaient à ces actes de rigueur et se plaisaient +à faire ressortir la différence marquée entre l'attitude du clergé +catholique et celle des ministres du culte protestant. Ils rapportaient +tout au long les prières patriotiques prononcées chaque jour au +Séminaire protestant pour appeler les bénédictions divines sur les +travaux de l'Assemblée Nationale, et signalaient l'entrain avec lequel +les jeunes théologiens de l'Internat de Saint-Guillaume se faisaient +inscrire sur les listes de la garde nationale. La Société populaire +décidait, quelques jours plus tard, qu'elle ne s'en tiendrait pas à +cette mesure plus négative, mais qu'elle chargerait des commissaires +de faire des extraits des Canons de l'Eglise et de les traduire dans les +deux langues, afin de les répandre parmi le peuple, pour lui montrer +que les plus anciennes constitutions ecclésiastiques elles-mêmes +prescrivaient l'élection des évêques par tout le peuple +chrétien[11]. Elle espérait les meilleurs résultats de cette campagne +théologique. + +[Note 11: Procès-verbaux manuscrits de la Société des Amis de la +Constitution, séance du 3 décembre 1790.] + +Cependant le clergé n'avait point osé suivre jusqu'au bout, du moins +à Strasbourg, les instructions du prince de Rohan et donner lecture de +son mandement aux fidèles. Quelque bien disposée que fût la majorité +du Directoire du département, elle avait craint pourtant d'exciter le +mécontentement public en connivant à pareille transgression de la loi. +Saisi d'ailleurs par une dénonciation formelle des administrateurs du +district, le président du Directoire, l'ex-ammeister Poirot, avait +pris un arrêté défendant toute communication officielle du factum +épiscopal. Cette soumission apparente du clergé strasbourgeois fit +même naître chez certains observateurs superficiels des espérances +tout à fait illusoires quant aux sentiments intimes et à l'attitude +future de l'immense majorité des ecclésiastiques d'Alsace. Trop +semblable en son optimisme à la majorité de l'Assemblée Nationale, +la bourgeoisie libérale de Strasbourg ne se rendait que fort +imparfaitement compte de la véritable disposition d'esprit des masses +catholiques. + +Elle s'exagérait volontiers des faits sans importance majeure, comme +la réception, à la Société populaire, d'un recollet défroqué, +dont les effusions patriotiques étaient vivement acclamées[12]. Elle +applaudissait aux attaques virulentes contre la ladrerie de l'évêque +fugitif, quand, dans la même séance où le P. David avait pris la +parole, un jeune peintre, nommé Guibert, dénonçait Rohan comme +refusant d'acquitter une vieille dette de cinq cents livres, et faisait +le récit de son pèlerinage à Ettenheim pour obtenir au moins un +à-compte, pèlerinage dont il était revenu sans le sol. Ce n'était +pas cependant par des épigrammes, par des attaques personnelles de +ce genre, quelque justifiées qu'elles pussent être, qu'on pouvait +espérer vider la question religieuse. Le cardinal, tout criblé de +dettes peu honorables, n'en restait pas moins le chef obéi du parti +catholique en Alsace, et ceux qui en doutaient encore allaient être +forcés d'en convenir tout à l'heure eux-mêmes. + +[Note 12: Procès-verbaux de la Société, 14 décembre 1790.] + +A la campagne, en effet, les doléances de l'évêque étaient prises +fort au sérieux; le bas clergé répandait à pleines mains les +protestations de ses supérieurs; les colporteurs juifs étaient +chargés (chose bizarre!) de la propagande des écrits séditieux et +l'indignation contre les persécutions infligées à la religion était +générale. C'était un cas bien exceptionnel quand on pouvait annoncer +au club strasbourgeois le triomphe des principes constitutionnels, +comme son correspondant de Bürckenwald près Wasselonne, qui se vantait +d'avoir facilement détruit l'effet du prône chez ses concitoyens par +quelques observations calmes et sensées[13]. Comment d'ailleurs +cela aurait-il été possible autrement chez des populations assez +arriérées et naïves pour qu'on pût leur expédier, sous le cachet +(naturellement falsifié) de l'Assemblée Nationale, des ballots entiers +de pamphlets incendiaires, imprimés dans les officines d'outre-Rhin! +Les maires eux-mêmes, auxquels parvenaient ces envois, les +distribuaient avec empressement à leurs administrés comme documents +officiels et n'y mettaient peut-être aucune malice[14]. On ameutait +surtout les paysans contre les acquéreurs de biens ecclésiastiques; +dans certains villages les officiers municipaux annonçaient de +confiance que ces ventes étaient défendues par le gouvernement[15], +et cela encore ne paraissait pas extraordinaire à ces pauvres cervelles +troublées et mises à l'envers par le prodigieux bouleversement des +deux dernières années. + +[Note 13: Procès-verbaux du 10 décembre 1790.] + +[Note 14: _Wöchentliche Nachrichten für die deutschredenden Bewohner +Frankreichs_, du 10 décembre 1790.] + +[Note 15: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 18 décembre 1790.] + +La vente des biens nationaux se poursuivait en effet avec une lenteur +désespérante en Alsace. Les journaux du chef-lieu annonçaient, il est +vrai, le 22 novembre, la mise en vente de quelques-unes des principales +maisons ecclésiastiques de Strasbourg, l'Hôtel de Neuwiller (mise +à prix 60,000 livres), l'Hôtel d'Andlau (26,000 livres), celui de +Massevaux (32,000 livres), etc. Mais ce ne fut que le 17 décembre que +l'administration du district réussit enfin à trouver des acquéreurs +pour quelques biens nationaux à la campagne. Ce fut l'ancien +_schultheiss_ de Kuttolsheim qui, le premier, s'enhardit à payer +4000 livres pour les biens curiaux de son village, et cet acte de +"patriotisme" parut tellement extraordinaire que la Société des +Amis de la Constitution résolut de le fêter par un grand banquet, +dont la description remplit plusieurs colonnes des feuilles publiques +d'alors. Négociants et soldats, fonctionnaires, ouvriers et paysans y +participèrent, et le président du district offrit au dessert un fusil +au héros de la fête, pour se défendre contre les agressions +des mauvais citoyens, détail significatif et qui montre bien la +surexcitation des esprits à ce moment de notre histoire locale[16]. Une +fois la glace rompue, les acquéreurs se présentèrent en plus grand +nombre, surtout à Strasbourg, où, dès le 20 décembre, nous voyons +MM. Charpentier et Nagel se rendre acquéreurs des maisons de deux +chanoines de Saint-Pierre-le-Jeune, MM. de Régemorte et Jeanjean. + +[Note 16: Précaution parfaitement justifiée d'ailleurs, il faut +l'avouer, par les infâmes excitations que ne cessaient de faire +entendre alors certains pamphlétaires, comme par exemple l'auteur de +l'écrit _Lieber Herr Mayer und Mitbrüder_, condamné par jugement +du tribunal de Strasbourg, du 30 décembre 1790, et qui proposait +"d'assommer en masse ceux qui achèteraient pour un florin de biens +ecclésiastiques". On trouvera des extraits de ce factum, sur lequel +nous aurons à revenir, dans Heitz, _Contre-Révolution en Alsace_, p. +46 et suiv.] + +Mais la lutte allait éclater, plus violente encore, sur un terrain +moins accessible à des considérations d'ordre matériel et plus +favorable par suite à l'attitude intransigeante du clergé! Nous avons +vu que l'Assemblée Nationale avait prescrit, depuis de longs mois, +d'inventorier les biens des chapitres et collégiales et de réunir +leurs archives à celles des districts. En vertu de cette loi, +le transfert des dossiers et parchemins du chapitre de +Saint-Pierre-le-Jeune avait été fixé par les autorités compétentes +au 3 janvier 1791. A peine cette mesure avait-elle été décidée, +qu'on vit se répandre en ville des bruits de nature à exciter les +alarmes de la population catholique du quartier. Des fauteurs de +troubles y couraient les rues et les maisons, annonçant la suppression +du culte, affirmant que les administrateurs du district avaient donné +l'ordre d'enlever tous les vases sacrés et de procéder à la fermeture +de l'église. De pareilles excitations devaient porter leurs fruits. Une +foule de curieux, entremêlés de fanatiques, parmi lesquels les +femmes du peuple se distinguaient par leurs intempérances de langage, +accoururent vers quatre heures et demie du soir, se ruèrent dans le +sanctuaire et quelques forcenés se mirent à sonner le tocsin. L'émoi +fut grand par toute la ville; M. de Dietrich réunit à la hâte le +corps municipal, fit prendre les armes à la garde nationale et la +dirigea, renforcée par plusieurs pelotons de la garnison, vers le lieu +du tumulte. Mais la présence des troupes ne fit qu'irriter encore la +colère toute gratuite des émeutiers en jupon; elles se mirent à jeter +du gravier et des pierres à la tête des soldats et l'on eut beaucoup +de peine à dissiper l'attroupement à la tombée de la nuit et sans +effusion de sang. Le transfert des archives ne put être opéré que le +jour suivant, et se fit alors sans encombre. + +L'opinion publique avait été vivement frappée par cette prise +d'armes, par ce "tumulte ourdi par les bonzes, avec le concours de la +pire canaille", comme l'écrivait le lendemain l'un des journaux de +Strasbourg. La municipalité tâcha de prévenir le retour de pareils +excès, en affichant, dès le 4 janvier, une proclamation chaleureuse à +tous les habitants de la ville, les suppliant de ne pas prêter la main +"à des desseins criminels, des erreurs bien graves ou des impostures +bien coupables." Elle s'adressait en particulier aux ecclésiastiques +de tous les cultes pour leur demander leur concours: "Lorsque le +peuple se trompe, c'est à eux à lui montrer les premiers chrétiens, +sujets fidèles, n'oser tirer le glaive que pour la patrie, martyrs pour +leur Dieu, quand il les appelait à ce sanglant hommage, mais toujours +soumis à l'autorité. C'est à eux à sauver à la religion des +horreurs qui effrayent et dégradent l'humanité." M. de Dietrich +promettait en terminant le plus entier respect pour les intérêts +religieux de ses administrés: "Tous les membres (du corps municipal) +sacrifieront leur vie avant de laisser outrager la religion ou violer +les loix, qu'ils ont juré de respecter, la religion qui est chère à +tous les bons citoyens, les loix dont l'observance est nécessaire pour +le bonheur de celui-même qui croit qu'elles blessent ses intérêts, +car leur mépris serait le commencement de l'anarchie la plus +cruelle." Il était malheureusement plus facile de réunir ainsi ces +deux principes hostiles dans une même période que de les amener à +coexister pacifiquement dans la vie politique; c'est parce qu'elle n'a +pas su résoudre le problème posé par ce redoutable dilemme, que +la Révolution française, après avoir donné de si magnifiques +espérances, a fini par un avortement si tragique. + +Le lendemain, 5 janvier, le maire adressait encore une circulaire +spéciale à tous les curés et pasteurs de la ville, au sujet de ces +troubles regrettables, avec prière d'en donner lecture au prône du +dimanche suivant. Mais ce n'étaient pas les circulaires patriotiques +de quelques autorités municipales qui pouvaient arrêter l'essor des +parties adverses, qui se croyaient dorénavant tout permis. Pendant +qu'on enflammait le zèle contre-révolutionnaire des campagnes, dans +les villes mêmes les garnisons étaient sollicitées, soit par leurs +officiers nobles eux mêmes, soit par des émissaires clandestins +subalternes, à faire cause commune avec les champions du trône et de +l'autel. On distribuait à celle de Strasbourg de l'argent, des cocardes +blanches, des brochures royalistes, cadeaux qui n'étaient pas toujours +bien reçus, puisqu'on nous assure que les grenadiers de l'un des +régiments de notre ville, après avoir bu l'argent offert à la +santé de la Nation, avaient arboré ladite cocarde....au fond de leurs +hauts-de-chausses[17]. + +[Note 17: _Geschichte der gegenw. Zeit_, du 14 janvier 1791.] + +Quant à la population civile, on tâchait de la mettre également +en émoi par les inventions les plus absurdes; témoin la pièce +intitulée: _Dénonciation; on veut donc encore nous désunir?_ qui +répondait à ces bruits calomnieux et qui date de ces premiers jours +de janvier. "Les bons citoyens de Strasbourg, y était-il dit, +catholiques et protestants, viennent d'apprendre qu'on va de maison en +maison pour insinuer aux hommes simples et crédules que les protestants +sont prêts à s'emparer de la Cathédrale, des deux églises de +Saint-Pierre et de celles des Capucins. Ils s'empressent de manifester +l'indignation qu'excite dans toute âme honnête ces coupables intrigues +et ces menées ténébreuses, que les ennemis de la paix et du bon ordre +osent voiler du prétexte de la religion. Les protestants déclarent que +jamais ils n'ont pu concevoir un semblable projet, et les catholiques +dévoués à la chose publique protestent de leur côté..... qu'ils +doivent à la justice de reconnaître que les protestants se sont +toujours montrés incapables de pareilles actions, que le soupçon même +serait une injure pour ceux-ci, et que ce bruit, que l'on cherche +à accréditer, ne peut être que le fruit de l'imposture et de la +calomnie." + +Si une partie au moins de la population strasbourgeoise se laissait +prendre à d'aussi ridicules mensonges, on devine quel accueil faisaient +certains groupes, plus particulièrement intéressés, aux mesures +nécessitées par la mise en pratique des articles de la Constitution +civile du clergé. Le 4 janvier 1791, la Constituante avait enfin exigé +de ses propres membres ecclésiastiques le serment prescrit par la loi +nouvelle, sous peine d'être déclarés déchus des fonctions qu'ils +avaient occupées jusque-là. On dut alors procéder également en +province à la réalisation des décrets, toujours différée dans un +esprit de modération peut-être excessive, puisqu'on avait laissé le +temps à l'opinion contraire de s'aigrir par de longues polémiques +et de se fortifier en même temps par le manque, au moins apparent, +d'énergie gouvernementale. Mais on s'y prit maladroitement à +Strasbourg. Le 14 de ce mois le procureur-général syndic du +département, M. de Schauenbourg, adressait à Mgr. Lanz, évêque de +Dora _i.p._ et suffragant du cardinal, ainsi qu'à MM. Donery et de +Martigny, prévots des chapitres secondaires, une copie officielle +des décrets de l'Assemblée Nationale, afin d'empêcher "que les +ci-devant chapitres, ignorant la rigueur des lois, ne s'exposassent +à quelques scènes scandaleuses en continuant leurs fonctions." La +lettre était quelque peu équivoque; elle avait l'air de viser toutes +les fonctions ecclésiastiques en général, alors qu'elle ne devait que +notifier la cessation des cérémonies canoniales, et nullement celle +du culte public de ces trois églises. L'était-elle à dessein? Les +chanoines se méprirent-ils, de propos délibéré, sur le sens de +l'injonction que leur transmettait l'autorité civile? Beaucoup le +crurent alors[18], et plusieurs, sachant de quelles petites perfidies +sont capables les partis en temps de lutte, pencheront sans doute à +le croire encore aujourd'hui. Toujours est-il que le résultat de cette +démarche, dont la municipalité n'avait reçu aucune notification +préalable, faillit être désastreux; les chanoines des trois +chapitres, touchés de la notification, firent cesser brusquement +tous les offices, tant à la Cathédrale qu'aux deux églises de +Saint-Pierre, sous prétexte de se montrer soumis à la loi, qui +pourtant ne visait que les collégiales pour l'heure présente. + +[Note 18: Voy. par exemple le _Pol. Litt. Kurier_ du 17 janvier 1791. +Dans la _Déclaration du procureur-général syndic du département_, +etc. (s. l. ni d.), publiée quelques jours plus tard, M. de +Schauenbourg n'explique aucunement son attitude ambiguë, mais nous +fournit d'abondants témoignages de son antipathie pour M. de Dietrich. +Il va jusqu'à affecter de croire que les pièces officielles, +imprimées par ordre du maire, sont supposées!] + +Quand le lendemain, les cloches, qui depuis tant d'années appelaient +les fidèles au culte, ne se firent point entendre, l'émotion fut +grande dans le public, on le croira sans peine. On avait donc eu raison +de dire que la loi nouvelle en voulait à la religion même et que +l'ère des persécutions allait s'ouvrir! Le ressentiment du maire et +des administrateurs du district est également facile à comprendre. Ils +étaient officiellement responsables de la tranquillité publique et se +voyaient brusquement à la veille de troubles nouveaux, sans avoir été +prévenus des mesures qui vraisemblablement allaient les faire naître. + +M. de Dietrich écrivit encore à la hâte, le 15 au soir, aux +curés des paroisses de Saint-Laurent, de Saint-Pierre-le-Vieux et +de Saint-Louis, pour les inviter à célébrer le service divin, le +lendemain, comme à l'ordinaire; et pour les prier de passer le +soir même à l'Hôtel-de-Ville, afin de s'entendre avec eux sur la +réglementation des offices dans les paroisses catholiques. Il envoyait +en même temps à M. Dupont, le remplaçant temporaire d'Ignace +Pleyel, comme maître de chapelle de la Cathédrale, l'ordre formel de +fonctionner le lendemain à la grand'messe de la Cathédrale, avec tous +ses acolytes, afin de remplacer les chantres du Grand-Choeur. Il fallait +en effet montrer aux bonnes âmes, inquiétées par les bruits répandus +dans le public, qu'on ne songeait aucunement à supprimer les services +des paroisses, en prononçant la suspension des chapitres conformément +à la loi. + +Mais en même temps que la municipalité essayait de rassurer ainsi +les catholiques de la ville, elle voulut marquer aussi son entière +obéissance à l'Assemblée Nationale, en faisant afficher, ce même +samedi, 15 janvier, un arrêté qui enjoignait aux ecclésiastiques +fonctionnaires publics de prêter le serment, selon la formule votée le +26 décembre 1790, dans les lieux indiqués par ladite loi, et ce, dans +le délai de huitaine. Deux jours au plus tard avant l'expiration de ce +délai, les ecclésiastiques devraient venir déclarer à la Mairie +leur intention de prêter le serment, et se concerter avec le maire pour +fixer le moment de la prestation solennelle. L'arrêté du 15 janvier +n'avait rien à voir, au fond, avec la suppression des chapitres; mais +sa publication n'en fut pas moins malencontreuse, car elle contribua +pour sa part à entretenir l'agitation dans les esprits. Depuis si +longtemps on parlait du serment obligatoire sans qu'on l'eût réclamé +du clergé; celui-ci s'était habitué à croire qu'on n'oserait plus le +lui demander. Cette brusque invitation à se décider dans la huitaine, +montrait tout à coup aux plus insouciants combien la crise devenait +aiguë et réclamait une décision immédiate de la part de tous ceux +qui voulaient continuer à figurer parmi les salariés de l'Etat. Aussi +les meneurs du parti, voyant le désarroi général, pensèrent sans +doute qu'autant valait entamer de suite le combat que de recommencer à +nouveaux frais huit jours plus tard. Ils décidèrent donc de maintenir +dès ce jour la grève du clergé séculier, qui pourtant aurait pu +fonctionner tranquillement une semaine de plus, avant de se prononcer, +au voeu de la municipalité, pour ou contre l'acceptation des lois +ecclésiastiques nouvelles. + +Le maire avait fait imprimer, dès le soir même du 15 janvier, la +lettre adressée par lui aux administrateurs du district, les lettres +écrites aux différents curés, la réponse du Directoire du district, +toutes les pièces officielles en un mot, qui devaient permettre au +public de juger en connaissance de cause le prologue du grand conflit +qui allait s'engager à Strasbourg, comme dans la France entière. La +bourgeoisie éclairée des deux cultes se prononça, comme on pouvait +le prévoir, en grande majorité, d'une manière approbative. Pour elle, +les ecclésiastiques étaient avant tout, selon la phrase consacrée +d'alors, des "officiers de morale publique", salariés par l'Etat, +et comme tels, devant obéissance aux prescriptions légales, plus +encore que les simples citoyens. + +Mais le petit peuple catholique et les femmes de toutes les classes ne +jugeaient pas la question à ce point de vue juridique ou philosophique. +Ces groupes nombreux se sentaient lésés dans leurs intérêts +religieux, et leurs consciences s'alarmaient à l'idée de perdre +bientôt les conducteurs spirituels dont ils avaient suivi jusqu'ici +docilement les conseils. Leur mécontentement s'exhalait en plaintes +plus ou moins violentes; on avait beau leur dire que la Constituante +ne voulait nullement expulser brutalement les curés et vicaires en +fonctions, ni interrompre en aucun lieu l'exercice salarié du culte +public. Ceux-là même qui refuseraient le serment seraient admis à +continuer leurs fonctions jusqu'après l'élection de leurs successeurs +[19]. Les masses n'entrent jamais dans l'examen des nuances, qu'il +s'agisse de questions politiques ou religieuses. Il leur faut des +drapeaux aux couleurs bien voyantes, même un peu criardes, des +professions de foi bien explicites et bien ronflantes, et le clergé +disposait pour la bataille d'un signe de ralliement et d'un mot d'ordre, +à nuls autres pareils, le maintien de l'unité de l'Eglise et de la +liberté des consciences. + +[Note 19: Copie d'une lettre du Comité ecclésiastique à MM. les +officiers municipaux de Strasbourg, du 16 janvier 1791. Strasb., +Dannbach, 1791, 4 pages in-4°.] + +Aussi le dimanche, 16 janvier, vit-il les différentes églises +catholiques de Strasbourg remplies d'une foule compacte de fidèles des +deux sexes, venus les uns pour voir s'il se passerait quelque chose, ou +ce qui allait se passer, les autres pour supplier le Ciel d'intervenir +en faveur de la bonne cause. Tout ce monde était ému, plus bruyant que +recueilli, et des voix s'élevaient parfois pour accuser la tyrannie du +gouvernement et la municipalité. Cela se faisait avec d'autant moins +de gêne que les prêtres ne se montraient nulle part, ce jour là, soit +pour éviter, comme ils le dirent plus tard, les insultes de quelques +exaltés, soit encore pour réveiller dans les âmes dévotes le +sentiment attristant de leur futur abandon spirituel. Des groupes de +soldats et de gardes nationaux stationnaient dans l'enceinte sacrée, +suivant de l'oeil les manifestants les plus exaltés et procédant, le +cas échéant, à leur arrestation provisoire. + +Nous avons conservé un tableau assez fidèle de la disposition des +esprits dans le parti catholique à Strasbourg en cette journée, dans +une lettre écrite sur les lieux, le lendemain même, par un membre du +Conseil général du Haut-Rhin, bon catholique, qui séjournait pour +affaires dans notre ville. Voici quelques passages de cette lettre de M. +Mueg: + +"... Il y a beaucoup de fermentation à Strasbourg par rapport aux +lois de la Constitution civile du Clergé et le serment qu'on exige des +prêtres; les Collégiales et le Grand-Choeur ont cessé samedi +dernier leurs heures canoniales; mais ils ont déposé au Directoire du +département des protestations très énergiques contenant le motif de +leur obéissance, qui est de prévenir les troubles. En effet, le peuple +catholique a vu cette diminution trop sensible de l'éclat du service +divin avec le plus grand chagrin. On se porte avec empressement dans les +églises pour y faire des prières publiques, auxquelles les prêtres +n'assistent point, parce qu'ils n'oseraient le faire sans s'exposer à +être poursuivis comme perturbateurs du repos public... Hier, dimanche, +dans l'après-dîner, un insolent qui s'est trouvé à ces prières +publiques, à la Cathédrale, s'est permis de dire tout haut qu'il +n'y aura point de repos jusqu'à ce qu'on ait massacré ces gueux de +prêtres. Cela a excité une rumeur. Des soldats d'artillerie présents +lui ont mis la main sur le corps. La soeur de ce particulier, qui se +trouvait aussi à l'église, voyant son frère aux prises, s'est jeté +entre lui et les soldats, et je crois qu'il leur est échappé [20]. +Cela a fait tant de train que le maire en a été averti... On a envoyé +un ou plusieurs détachements aux portes de la Cathédrale, et pendant +le reste de la soirée et toute la nuit, la ville a été croisée par +nombre de patrouilles. On craint le moment de la prestation du serment +des prêtres, fixé à dimanche prochain, et plus encore le jour de +l'élection des nouveaux fonctionnaires, à laquelle il faudra en venir, +si l'Assemblée Nationale persiste dans la rigueur de ses décrets.... +Le Directoire du département est dans le plus grand embarras; il en a +écrit à l'Assemblée Nationale [21].... + +[Note 20: Nous devons faire remarquer qu'il y a une version infiniment +plus vraisemblable de cet épisode de la Cathédrale dans la _Geschichte +der gegenwärtigen Zeit_ (17 janvier 1791). D'après ce journal, cet +interrupteur aurait demandé, sur un ton séditieux et usant de paroles +inconvenantes, la réouverture du choeur et aurait été empoigné +là-dessus par quelque artilleurs _patriotes_ et conduit à la Mairie.] + +[Note 21: _Nouvelle Revue catholique d'Alsace_. Rixheim 1886, p. 118.] + + + + + IX. + + +Mais ce n'étaient pas ces agitations, purement extérieures, qui +préoccupaient le plus les dépositaires de l'autorité publique. La +population strasbourgeoise n'a jamais montré beaucoup de goût pour les +brutalités révolutionnaires, et même aux heures les plus troubles +de notre histoire moderne, la guerre des rues n'y a point traduit en +pratique, comme autre part, l'anarchie des esprits. Le danger de la +situation semblait ailleurs; les chefs du parti constitutionnel le +voyaient dans la tentative d'une organisation plus complète du parti +catholique et contre-révolutionnaire, opposant club à club, tribune +à tribune, et déchaînant sur Strasbourg et sur l'Alsace, si agités +déjà, toutes les horreurs de la guerre civile, au moment précis +où l'attitude des puissances étrangères commençait à inspirer des +craintes sérieuses aux patriotes. + +Pour nous, qui étudions aujourd'hui les choses à distance, ces +craintes peuvent paraître exagérées, quand nous considérons quels +faits leur donnèrent naissance; mais il ne faut point oublier dans quel +état d'excitation continuelle se trouvait alors l'esprit public. Voici +donc ce qui avait motivé les inquiétudes et les soupçons du parti +constitutionnel: Dans la journée du samedi, 15 janvier, quinze citoyens +catholiques avaient fait au Bureau municipal la notification, exigée +par le décret du 14 décembre 1789, sur les réunions publiques, de +leur intention de s'assembler paisiblement et sans armes, le lendemain, +dimanche, à deux heures de relevée, dans la chapelle du Séminaire. +Ils avaient déclaré verbalement qu'on discuterait dans cette réunion +la circonscription des paroisses, et qu'on rédigerait une adresse, soit +au Roi, soit au Corps législatif, à ce sujet. + +Le lundi matin, le maire, qui n'avait encore reçu que des +renseignements assez vagues sur la réunion de la veille, recevait une +seconde notification de la part des mêmes citoyens, portant que ladite +assemblée serait continuée le jour même, à une heure, au Séminaire, +la pétition n'ayant pu être achevée. Le Bureau municipal enregistra +cette déclaration, conformément à la loi, mais le maire fit observer +en son nom aux commissaires de la réunion qu'ils étaient responsables +des décisions qui seraient prises; qu'on avait le droit de réclamer +communication de leurs procès-verbaux, et qu'on espérait d'ailleurs de +leur attachement à leur devoir qu'ils ne délibéreraient pas sur des +objets proscrits par la loi. + +Peu après le départ de ces délégués, deux dépositions furent +faites, l'une au procureur de la commune, l'autre au secrétariat de la +Mairie, constatant qu'une grande fermentation régnait dans la réunion +du Séminaire et que les délibérations y avaient porté sur des +matières directement contraires aux décrets de l'Assemblée Nationale. +Sur le vu de ces pièces, M. de Dietrich fit convoquer immédiatement +le Conseil général de la commune, pour lui faire part de ses +appréhensions. On décida de mander immédiatement à la barre le +président, Jean-François Mainoni, marchand-épicier dans la Grand'Rue, +à l'enseigne de l'_Aigle Noir_, et le premier secrétaire, Jean-Nicolas +Wilhelm, homme de loi, afin de les interroger à ce sujet. Au moment où +ils arrivaient à l'Hôtel-de-Ville, le secrétaire du conseil donnait +lecture d'une troisième notification, émanant de l'assemblée du +Séminaire. Se disant "composée de la presque totalité des citoyens +catholiques" de Strasbourg, elle avait arrêté "qu'elle aurait +dorénavant des séances régulières, tous les dimanches et jeudis, +à une heure", assurant d'ailleurs qu'elle "s'occupait surtout +à maintenir la paix, l'union et le bon ordre." En d'autres termes, +l'assemblée des catholiques du Séminaire, toute fortuite d'abord, +entendait se transformer en club politique, comme il en existait alors +des milliers dans le royaume. + +Le maire, ayant courtoisement fait prendre place au bureau aux +personnages cités devant le conseil, demanda tout d'abord communication +des procès-verbaux de la réunion, afin qu'on pût se rendre compte de +l'esprit qui y avait régné. Mainoni répondit, non sans embarras, que +celui de la première séance avait seul été rédigé, que celui de +la seconde n'était pas encore mis au net. Le secrétaire Wilhelm dut +partir alors pour produire au moins la pièce existante, mais il resta +si longtemps absent qu'on envoya l'un des sergents de la municipalité +à sa recherche pour le ramener avec son procès-verbal. Quand ce +dernier fut lu, on constata qu'il ne mentionnait absolument que la +nomination d'un président et de ses assesseurs. De l'objet des débats, +pas un mot. Il était évident qu'on cachait quelque chose; il y avait +donc quelque chose à cacher. Vivement interpellé, le président +Mainoni dut avouer "qu'il y avait été question ensuite de laisser +tout ce qui concerne la religion, notamment les paroisses et le culte, +sur l'ancien pied", et qu'à la séance de ce jour on avait arrêté +de présenter à ces fins une adresse au Roi Très-Chrétien, un +mémoire au Département, et une lettre au Pape, pour le prier de faire +part aux catholiques de Strasbourg de sa manière de voir sur le serment +imposé aux ecclésiastiques[22]. Il dit encore qu'on avait décidé de +continuer les séances "pour délibérer sur des objets relatifs à +la conservation de la religion." Le secrétaire Wilhelm ajoutait, pour +pacifier les esprits, que les séances seraient publiques et que les +citoyens de tous les cultes pourraient y venir. + +[Note 22: La _Lettre des citoyens catholiques de Strasbourg à N.S. +Père le pape Pie VI_ (s. lieu ni date, 4 p. in-4°), signée Wilhelm, +et datée du 19 janvier, fut imprimée à part et répandue dans les +deux langues en nombreux exemplaires. Elle est d'ailleurs rédigée en +termes nullement hostiles dans la forme au gouvernement. Mais c'était +le fait même de la correspondance avec un souverain étranger que +frappait la loi.] + +Après cet exposé des faits, qui ne s'était produit qu'avec quelque +répugnance, le procureur de la Commune prit la parole. La loi du 26 +décembre 1780 porte, dit-il en substance, que toutes les personnes +ecclésiastiques ou laïques qui se coaliseront pour combiner un refus +d'obéir aux décrets seront poursuivies comme perturbateurs du repos +public. Il priait en conséquence le Conseil général de retirer +aux membres de l'association du Séminaire le droit de s'assembler +désormais, "sauf aux dits membres à se réunir pour délibérer +sur tout autre objet non contraire à la loi." Il proposait en outre +d'envoyer un courrier à l'Assemblée Nationale pour lui faire part +des faits qui venaient de se passer à Strasbourg. Après une courte +discussion, le Conseil général de la Commune décidait en effet +d'envoyer un exprès à Paris pour solliciter l'envoi de commissaires +dans le Bas-Rhin, afin d'y faire mettre à exécution les décrets de +l'Assemblée sur la Constitution civile du clergé; en attendant les +instructions demandées à Paris, l'assemblée du Séminaire était +autorisée provisoirement à continuer ses séances, à charge des +particuliers qui la composent "d'être responsables des événements +qui pourront résulter de leurs délibérations." En même temps on +décidait de demander à la Constituante que le nombre des paroisses +de la ville et de la citadelle resterait le même; c'était montrer aux +catholiques qu'on entendait protéger leurs droits dans la mesure du +possible. + +Au moment où le Conseil général prenait ces décisions, que l'on ne +saurait qualifier d'illibérales, un nouvel incident se produisit, qui +devait singulièrement envenimer les choses. Un membre de la Société +populaire, le négociant Michel Rivage, qui assistait à la séance, se +présenta tout à coup à la barre, demandant à faire une communication +d'importance, intéressant l'ordre et la tranquillité publique. "Vu +les circonstances", le maire lui donna la parole. Il raconta alors, +pour employer ses propres expressions, "la démarche indécente que +quelques habitantes de cette ville se sont permises ce matin, en allant +porter un écrit de caserne en caserne", et pria le Conseil général +de mander par devers lui ces dames pour les interroger et connaître +les instigateurs de cette étrange et coupable démarche. En même temps +qu'il mettait sa dénonciation par écrit, on apportait en séance +un exemplaire de la pièce dénoncée, expédiée par M. de Klinglin, +commandant des troupes de ligne, à M. de Dietrich. + +Voici en effet ce qui s'était passé: Trois voitures chargées de dames +appartenant à la bonne société catholique, et députées, disait la +rumeur publique, par six cents autres, réunies à cet effet, étaient +parties de l'hôtel du département; à la tête de ces dames se +trouvaient Mme Poirot en personne et Mme Mainoni, la femme du président +de l'assemblée du Séminaire. Elles s'étaient fait conduire au +quartier de Royal-Infanterie, y avaient demandé l'adjudant Migniot, +et quand il s'était présenté à la portière du carrosse, les +occupantes, fort excitées, lui avaient demandé protection pour la +religion catholique et remis des paquets d'imprimés à distribuer +parmi ses camarades. L'adjudant s'était empressé de les porter à ses +supérieurs, et ces dames n'avaient pas été plus heureuses dans les +autres casernes. Elles coururent même grand risque d'être maltraitées +par les soldats, gagnés à la cause populaire, et l'on nous +raconte--espérons que le bruit était faux--qu'au poste de la place +d'Armes on avait déjà préparé des verges pour les fouetter, si elles +avaient passé par là [23]. + +[Note 23: _Geschichte der gegenw. Zeit_, 19 janvier 1791.] + +C'était donc, en somme, une équipée ridicule et manquée, mais qui +n'en contribua pas moins à échauffer les esprits. + +Le Conseil général se sépara, le 17 au soir, après avoir approuvé +une "proclamation à tous les citoyens amis de la religion, de la +loi et de l'ordre", qui recommandait le calme et la concorde. Les +catholiques s'étant plaint de ce que les protestants s'exprimaient +d'une façon blessante sur leur compte, le maire pria les pasteurs +de travailler tout spécialement à l'apaisement des esprits, et pour +répondre à ce voeu, Blessig, le plus éloquent et le plus populaire +d'entre eux, rédigea le lendemain une brochure allemande "Les +protestants de Strasbourg à leurs frères catholiques", pour +témoigner du bon vouloir de ses coreligionnaires. Mais ce même +jour aussi, la Société des amis de la Constitution, réunie sous la +présidence de Le Barbier de Tinan, votait l'envoi d'une adresse au +Conseil général, pour réclamer la révocation de la permission +provisoirement accordée à la Société des catholiques romains--c'est +ainsi qu'elle s'appelait maintenant elle-même--de continuer ses +séances. Elle décidait en outre de dénoncer à l'Assemblée Nationale +les femmes sorties du département pour répandre parmi les troupes +des écrits insidieux et contraires aux lois. Enfin des délégués +spéciaux devraient déclarer aux divers corps de la garnison "que la +façon dont ils ont reçu ces dames fait autant honneur à leurs moeurs +qu'à leur patriotisme". + +D'autres esprits, moins enflammés, se contentèrent de décocher des +épigrammes plus ou moins spirituelles contre l'immixtion du beau sexe +dans les luttes politiques. Il circula en ville une "Chanson sur les +extravagances catholiques du beau sexe de Strasbourg", à chanter sur +l'air de _Calpidgi_, qui commençait ainsi: + + Quelle est donc cette bande joyeuse? + Ce sont des dames scrupuleuses, + Qui s'en vont en procession + Epauler la religion (_bis_), + Et dans ce pieux exercice + Les vieilles, jeunes et novices + Vont demander soulagement + A messieurs du département. + +Bien que la pièce soit rare, il nous serait impossible d'en citer la +plupart des couplets, un peu trop lestement troussés à la hussarde, +pour prendre place autre part que dans un _Recueil de chansons +historiques strasbourgeoises_ qui se fera peut-être quelque jour. On +ne se borna point à des chansons. Les soldats, encouragés par les +allocutions des patriotes irrités et par la licence générale qu'on ne +réprimait guère dans les rangs de l'armée, allèrent, dans la nuit +du 19 au 20 janvier, donner une sérénade aux principales d'entre +les ambassadrices cléricales, accompagnés de la musique du corps +d'artillerie, et chantèrent sous leurs fenêtres le _Ça ira_ et une +autre chanson, sans doute populaire à ce moment: _Où allez-vous, +Monsieur l'abbé?_ Le lendemain encore, mis sans doute en verve par ce +premier exploit, des députations des régiments circulaient en ville, +distribuant chez ces dames des cartes de visite, avec enjolivement +d'épigrammes. Elles "sentaient le corps de garde[24], de l'aveu d'un +des journalistes les plus zélés à suivre la campagne contre cette +manifestation féminine, et qui eut à en souffrir personnellement de +son activité patriotique un peu trop intempérante, Mme Mainoni lui +ayant intenté un procès en diffamation, dont nous ignorons d'ailleurs +l'issue[25]. + +[Note 24: "_Im Grenadierton geschrieben_." _Gesch. der gegenw. +Zeit_, 21 janvier 1791.] + +[Note 25: Simon, le rédacteur en chef de la _Geschichte der +gegemvärtigen? Zeit_. Nous devons dire d'ailleurs, pour avoir parcouru, +la plume à la main, tous ces journaux de Strasbourg, que leur ton, sans +être toujours poli (il est parfois brutal), n'offre rien de semblable +aux attaques vraiment ignobles que nous aurons à signaler +tantôt contre la vie privée des adversaires, dans les pamphlets +contre-révolutionnaires, rien de cet art savamment perfide de +déshonorer sans scrupule un adversaire politique ou religieux, que +nous constatons dans la presse bien pensante ou révolutionnaire de +nos jours. C'était alors l'enfance de l'art, et d'ailleurs l'exiguité +seule de leur format (4 pages petit in-4°) aurait obligé nos feuilles +locales à n'être au fond que des recueils de faits divers.] + +Dans la séance du Conseil général de la Commune, tenue deux jours +plus tard, le 20 janvier, à 9 heures, M. de Dietrich commença par +annoncer que la municipalité avait dénoncé les séditieuses à +l'accusateur public; puis il donna lecture de plusieurs dépositions +et témoignages, recueillis dans l'intervalle, et qui donnaient +aux assemblées du Séminaire un tout autre cachet que celui d'une +inoffensive réunion occupée à débattre "la circonscription des +paroisses". Il y était dit que le sieur Wilhelm, secrétaire de +la Société, avait déclaré à la tribune que la religion était +en danger, et qu'il fallait envoyer un pressant appel aux curés +des villages catholiques voisins. Puis l'ancien notable Ditterich, +professeur à l'Université épiscopale, s'était, à son tour, dans un +discours pathétique, lamenté sur les persécutions qui menaçaient la +foi, et avait déclaré parjures et dignes du mépris de leurs ouailles +tous les prêtres qui prêteraient le serment. Nous savons même que +plusieurs des plus exaltés proposèrent de réclamer (auprès des +puissances garantes?) l'exécution stricte des traités de Westphalie et +de faire ainsi appel à l'étranger. Ce détail, qui, mieux que tout +le reste, marque la surexcitation des esprits dans cette réunion +du Séminaire, fut, il est vrai, soigneusement dissimulé dans les +dépositions des citoyens appelés à la barre, mais il est avoué par +un des pamphlets contre-révolutionnaires les plus haineux, écrits à +ce moment, le _Junius Alsata_[26]. + +[Note 26: Junius Alsata aux membres des départements, districts et +municipalités du Haut-et Bas-Rhin. S. l. 1791, p. 13.] + +Des faits plus graves encore furent allégués. Un nommé Kaetzel, de +Gambsheim, vint attester qu'un émissaire de la réunion catholique +était venu, le mardi, 18, à 5 heures du matin, dans son village, +situé à quelques lieues de Strasbourg, pour appeler les habitants +au secours de leur religion, menacée à Strasbourg. On affirmait que +quatre-vingt-trois villages de l'évêché s'étaient clandestinement +coalisés pour prendre les armes au premier signal, et toute part faite +à l'exagération naturelle de ces temps troublés, ce que nous verrons +plus tard, rend très probable l'existence de conciliabules destinés, +dès ce moment, à s'opposer à l'exécution des lois sur le clergé. + +Une discussion des plus vives s'engage alors au sein de la +représentation municipale. Les uns plaident la théorie répressive, +les autres parlent en faveur de la liberté, même pour ceux qui en +abusent; on se croirait transporté dans une des enceintes législatives +où se discutent encore aujourd'hui ces graves problèmes. La discussion +durait encore, quand on apporta dans la salle un factum imprimé, _Avis +au public_, que l'assemblée du Séminaire venait de mettre au jour. Cet +_Avis_ contient en appendice deux pièces, une _Adresse au Roi_, qui lui +demande de suspendre la Constitution civile du clergé, une _Lettre à +N.S.P. le pape Pie VI_, qui l'interroge sur la valeur du serment imposé +aux ecclésiastiques fonctionnaires publics et promet d'obéir à sa +décision souveraine. + +La production de cette pièce fit pencher la balance du côté de la +rigueur. La majorité du Conseil trouva séditieuse une adresse qui +s'opposait à la mise en vigueur des lois du royaume, sanctionnées par +le roi, et plus encore l'invitation adressée à un prince étranger +à s'immiscer dans les affaires de la nation. Elle déclare par suite +absolument défendues les réunions du Séminaire; elle intime au +président et à ses assesseurs l'ordre de ne plus se réunir pour +délibérer, même entre eux seuls, et les prévient que la force +publique sera mise en mouvement pour empêcher toute tentative +semblable. Le Directoire du département et celui du district seront +avertis de ce qui s'est passé et priés d'employer toute leur influence +pour calmer l'agitation suscitée dans les campagnes. Une députation, +composée de six membres, dont un seul protestant, leur est envoyée à +cet effet. + +On peut se figurer quelle dut être, de part et d'autre, la +surexcitation de nos bourgeois, réactionnaires ou constitutionnels, +quand ils entendirent battre la générale, quand ils virent amener des +canons sur les principales places publiques, accourir les députations +des gardes nationales de Schiltigheim, Westhoffen, Wasselonne, et autres +communes patriotiques, mettant leurs bayonnettes à la disposition des +autorités municipales. + +Les adversaires de la Constitution civile du clergé ne se tinrent pas +néanmoins pour battus. Le soir même du 20 janvier, une députation de +la "Société romaine-catholique-apostolique" présentait au bureau +municipal une pétition nouvelle pour obtenir le droit de se réunir, +offrant de réviser les adresses incriminées et d'en effacer tout ce +qui pouvait leur donner une apparence de révolte. Ce motif, allégué +fort habilement, ne put convaincre la municipalité. Elle répondit que +la loi ne connaissait pas de _Société romaine-catholique-apostolique_, +mais seulement des _citoyens_, sans distinction de culte, et qu'elle ne +pourrait répondre qu'à une association qui n'afficherait pas ainsi ses +tendances confessionnelles. "Qu'à cela ne tienne, répondirent les +catholiques; nous changerons de nom." Et dès le 22 janvier, douze +citoyens déposaient à la mairie une notification, portant qu'ils +"sont dans l'intention de former une société paisible et tranquille, +que la loi autorise qu'ils verront avec plaisir MM. les officiers +municipaux honorer les séances de leur surveillance, et qu'ils ont fait +choix du Poêle des Charpentiers pour y tenir leurs assemblées sous le +nom d'_Amis de l'Union_, le mardi et le samedi de chaque semaine." + +Le même jour encore, le Conseil général leur donnait acte de leur +déclaration; il ne leur refusait pas la permission d'user d'une +liberté constitutionnelle, "mais, attendu le dommage dont a menacé +récemment la chose publique une société, qui, après avoir invoqué +la loi pour se former, s'est bientôt permis d'attaquer la loi-même", +il rendait personnellement responsables les signataires de tous les +événements qui pourraient arriver de leur réunion, et enjoignait +au corps municipal de faire surveiller la nouvelle société de très +près. + +Le tribunal du district, saisi par réquisitoire de M. François-Joseph +Krauss, accusateur public, ne se montra pas fort sévère non plus +contre MM. Mainoni et Wilhelm, accusés, "d'un mépris trop marqué +pour la loi." Sur le rapport du juge, M. Louis Spielmann, le tribunal, +considérant l'imprimé _Avis au public_ "comme une démarche +illégale, d'autant plus répréhensible qu'elle peut compromettre +la tranquillité publique", déclarait que cet écrit serait et +demeurerait supprimé comme dangereux, et que tous les citoyens seraient +tenus de rapporter au greffe les exemplaires déjà distribués. +Défense était faite d'en colporter ou vendre aucun exemplaire. Pour le +surplus, M. Louis Zaepffel, juge, est chargé d'en informer et de faire +plus tard le rapport qu'il appartiendra. + +Mais la Société des Amis de l'Union n'était pas destinée à vivre +plus longtemps que son aînée. Le 24 janvier, au moment où le Conseil +général de la commune allait lever la séance, on introduisit dans +son sein le procureur-syndic du district qui venait l'alarmer par la +perspective de dangers nouveaux. Il avait reçu la visite des sieurs +Belling et Widenloecher, maire et procureur de la commune de Molsheim, +arrivés en toute hâte pour lui faire part de l'état d'esprit de leurs +administrés. Des instigateurs, envoyés "par les gens du Séminaire, +renaissant de leurs cendres sous le nom captieux de Société de +l'Union", avaient provoqué à Molsheim une véritable levée de +boucliers contre les décrets de l'Assemblée Nationale. Les ultras +de la vieille ville épiscopale avaient forcé par leurs menaces les +officiers municipaux eux-mêmes à signer les protestations envoyées de +Strasbourg, etc.[27]. + +[Note 27: Nous devons faire observer que ce maire, Belling, loin d'être +un _patriote_ fougueux, fut plus tard accusé de connivence avec les +non-jureurs.] + +A l'audition de ce rapport, le Conseil général décida, séance +tenante, que le Poêle des Charpentiers serait fermé, et la Société +suspendue jusqu'à l'arrivée des commissaires de l'Assemblée +Nationale, dont la municipalité avait instamment demandé la venue. + +On peut juger de l'irritation des chefs du parti catholique de +Strasbourg par un curieux pamphlet, imprimé, comme toutes ces +pièces, sans indication de lieu, ni nom d'imprimeur, et contenant une +soi-disante _Lettre écrite de Pont-à-Mousson_, dont l'auteur demande +à son correspondant ce qui se passe dans notre cité. L'ami répond de +Strasbourg, à la date du 25 janvier: "Si vous arriviez en ce +moment, ne rencontrant que des patrouilles, voyant toutes les avenues +hérissées de bayonnettes, le canon braqué sur la place d'Armes, des +postes d'observation sur la plate-forme de la Cathédrale, vous diriez +que vos concitoyens ont réellement échappé aux horreurs d'une guerre +civile..." Et cependant quelle a été la cause innocente de tout ce +tumulte? "Nos concitoyens catholiques se sont réunis pour rédiger +des adresses à l'Assemblée Nationale et au roi, aux fins de conserver +leurs paroisses et tous les ornements nécessaires à la majesté de +leur culte." + +On a vu par ce qui précède qu'on s'était occupé de bien autre chose +encore au Séminaire. C'est ce qu'avoue d'ailleurs le pamphlétaire +anonyme en ajoutant: "Dans le premier mouvement de leur zèle +irréfléchi, ces citoyens se sont permis dans leurs délibérations, +qui ont été imprimées, des réflexions très hasardées sur les +décrets.... A l'instant M. le maire a crié à la coalition.... On +a imaginé de faire courir le bruit que passé 80 communautés se +disposaient à entrer en ville pour massacrer les luthériens. Le maire +a fait le même roman à l'Assemblée Nationale.... Chacun se regarde et +se demande ce que cela signifie; on se demande si le crédit dont M. +le maire jouit, peut lui permettre de pareilles farces.... Le fait est +encore que si l'on avait quelque trouble à essuyer, on ne pourrait +que l'attribuer à l'indignation qu'excitent depuis longtemps parmi +les catholiques, les réflexions indécentes, les calomnies atroces, +l'insolence peu commune des trois gazetiers luthériens, les sieurs +Salzmann, Meyer et Simon, véritables brigands, que depuis six mois +les luthériens sages auraient dû faire périr eux-mêmes sous le +bâton." + +Disons encore, pour n'avoir plus à revenir sur ce sujet, que la +_Société des Amis de l'Union_ fit une dernière tentative pour sauver +son existence, quand les commissaires royaux furent effectivement +arrivés en Alsace. Quelques notables se firent recommander à eux par +leurs amis du Directoire du département, et leur présentèrent une +requête tendant à lever la suspension provisoire de leurs séances. +Mais les représentants du roi ne firent pas bon accueil à cette +demande. "Reconnaissant, d'après les propres termes de la pétition, +que la Société qui demande à se former est la même qui est +provisoirement interdite par la commune et le district" et +"considérant que cette reproduction d'un délit, qui a été déjà +poursuivi, est un outrage direct à la loi", ils refusèrent non +seulement d'accorder l'autorisation demandée, mais saisirent encore de +"l'exposé inconstitutionnel de ces citoyens" l'accusateur public +du tribunal du district, afin qu'il le joignît au dossier de sa +plainte "contre les ci-devant membres de la Société des +catholiques-romains." + +Ainsi se termina ce curieux épisode des luttes politico-religieuses de +notre cité, que nous avons raconté avec quelque détail, parce qu'il +est mal et peu connu, et qu'il permet de saisir sur le vif l'attitude et +les dispositions des deux partis, qui vont s'entre-déchirer en Alsace. +Les catholiques y ont le beau rôle; ils invoquaient les libertés +constitutionnelles, solennellement garanties à tous. Ils voulaient s'en +servir--cela est incontestable pour tout esprit impartial--pour attaquer +les lois et pour battre en brèche les pouvoirs constitués. Mais cela +était à prévoir dès l'abord, et leur attitude hostile n'aurait pas +dû effaroucher à ce point les partisans de l'Assemblée Nationale, +qu'ils succombassent à la tentation de supprimer la liberté des uns +pour garantir le respect de l'autre. Ils auraient pu se souvenir du mot +de l'historien romain qu'il faut toujours préférer une liberté, même +périlleuse, à la tutelle du pouvoir, imposée dans les intentions les +plus pures. Que gagnait-on d'ailleurs à la suppression des associations +catholiques? La municipalité aurait plus facilement surveillé des +menées ouvertes; elle n'empêchait pas, à coup sûr, les menées +souterraines qui reprirent de plus belle. Par sa manière d'agir, elle +donnait au contraire aux catholiques le droit de se proclamer victimes +de l'arbitraire, de se dire plus maltraités que tous les radicaux et +jacobins du royaume. Sans doute, il est toujours difficile, et surtout +en temps de révolution, de maintenir les esprits récalcitrants, +sans paraître sortir soi-même de la légalité. Mais tout était +préférable à la violation, au moins apparente, d'un droit reconnu +par l'Etat, puisque elle permettait aux pires ennemis de toute liberté +véritable, à ceux qui ne l'ont jamais voulue sincèrement que pour eux +seuls, de se poser en martyrs de la liberté pour tous. + + + + + X. + + +Pendant les quelques jours qui séparèrent les débats orageux, +relatés tout à l'heure, de la dissolution définitive de l'Association +catholique, les autorités du département, du district et de la cité +avaient également pris en main la question du serment civique. Elle +était de la dernière urgence, car l'Assemblée Nationale, obtempérant +au voeu du Conseil général de la commune, avait demandé au roi, +dans sa séance du 20 janvier, l'envoi immédiat de trois commissaires +spéciaux en Alsace, afin d'y calmer l'effervescence des esprits et d'y +faire observer les lois. + +Il importait que les représentants de l'autorité suprême pussent, +dès leur arrivée, constater que tout au moins les autorités +municipales n'étaient point récalcitrantes. Aussi le maire +adressa-t-il à chacun des ecclésiastiques, fonctionnaires publics à +Strasbourg, un exemplaire de l'arrêté du 15 janvier, avec une lettre +circulaire, réclamant une réponse immédiate. Mais dans la séance +du Conseil, tenue le 22 janvier suivant. M. de Dietrich était obligé +d'avouer que les réponses reçues étaient fort peu satisfaisantes. +Un très petit nombre d'ecclésiastiques avait consenti à prêter le +serment, et encore en l'entourant de réserves et de restrictions que la +loi défendait d'accepter. Plusieurs avaient cru devoir immédiatement +publier leur réponse. Le plus remarquable peut-être de ces écrits, +tant par l'habile modération dans la forme que par son ton digne et +résigné, était la _Réponse de Joseph-Charles-Antoine Joeglé, curé +de Saint-Laurent de la Cathédrale, à la lettre de M. le maire_, +etc. [28]. Il y déclarait ne pas pouvoir, en conscience, adhérer aux +décrets, sans déplaire à son Dieu, ne reconnaître que le cardinal de +Rohan pour son évêque, et proclamait d'avance la nullité radicale de +tous les actes ecclésiastiques de son successeur éventuel. + +[Note 28: S. l. ni nom d'impr., 4 p. 4°.] + +Une adhésion se produisit cependant à la séance du 22 janvier. On y +donna lecture d'une lettre de l'abbé Brendel, professeur de droit +canon à l'Université catholique et membre du Conseil général de +la commune, qui annonçait être prêt à obéir à la loi, et +faisait remarquer seulement qu'il avait déjà prêté le serment +constitutionnel en substance, lors de son installation comme notable, en +novembre dernier. Ce n'est pas sans une certaine hésitation que Brendel +avait pris son parti, car on affirme (sans que nous ayions pu vérifier +le fait) qu'il s'était joint d'abord à ses collègues universitaires +pour repousser la Constitution civile du clergé. + +Le conseil de la Commune fut si satisfait de cette adhésion presque +inespérée qu'il décida sur-le-champ de faire exprimer à Brendel, +par une députation de quatre membres, toutes ses félicitations sur ce +"qu'il avait donné l'exemple honorable et glorieux de la soumission +à la loi." Il fixa en même temps la prestation du serment au +lendemain même, dimanche, 23 janvier, afin qu'on pût connaître +enfin, d'une façon nette et précise, les amis et les ennemis de la +Constitution nouvelle. + +Ce jour même, un personnage que nous avons déjà nommé, que nous +nommerons souvent encore, l'un des types les plus originaux de ce +temps, fantasque, excentrique, craint de ses amis plus encore que de ses +adversaires, mais au demeurant assez sympathique à cause de son courage +et de sa franchise, le chanoine Rumpler, en un mot, avait essayé de +concilier les éléments inconciliables en dressant une formule de +serment que la municipalité consentait à recevoir comme annexe au +procès-verbal officiel [29], mais qui ne put être employée, puisque +les ecclésiastiques récalcitrants en exigeaient l'insertion dans le +procès-verbal lui-même. + +[Note 29: Formule d'une déclaration dont le projet a été conçu par +un prêtre vertueux, fonctionnaire de la Commune, etc. S. l. ni nom +d'imprim., 3 p. 8°.] + +En publiant quelques jours plus tard cette pièce désormais inutile, +pour constater ses tentatives civiques, l'abbé Rumpler ajoutait: "Il +est à présumer d'après cela que l'éloignement de ces messieurs +pour tous les moyens propres à maintenir l'ordre et la paix, sans +compromettre la religion, ne part nullement du fond de leur coeur, et +que c'est plutôt l'effet de quelque impulsion _étrangère_. "Il +voulait désigner par là les efforts de plus en plus fructueux du +cardinal de Rohan pour hâter la crise religieuse et politique en +Alsace, et bientôt il put constater lui même avec quelle docilité +l'on obéissait dans les cercles bien pensants à cette influence +étrangère. Pour avoir voulu jouer le rôle malencontreux de +conciliateur, il fut mis à l'index dans les sociétés qu'il +fréquentait de préférence. Il nous a donné, dans une nouvelle +brochure, une description bien amusante de ses mésaventures chez M. +de Martigny, ci-devant doyen de Saint-Pierre-le-Vieux, chez Mme de +Loyauté, Mme de Pithienville, femme du major de la place, et autres +dévotes aristocratiques de Strasbourg[30]. + +[Note 30: Lettre au rédacteur de la _Chronique de Strasbourg_. S.l. ni +nom d'impr., 7 p. 8º.] + +Pendant la nuit du samedi au dimanche, les postes de la garnison et de +la garde nationale furent partout sous les armes, et les libations des +défenseurs de l'ordre et de la loi durent être nombreuses, car ils +affirmèrent le lendemain avoir vu apparaître les trois couleurs +nationales sur la face de la lune. Ce ne furent pas, dit naïvement un +journal, quelques sentinelles isolées, mais des chambrées entières +qui constatèrent ce miracle constitutionnel: un cercle d'un rouge +intense, puis un autre d'un bleu sombre autour du noyau, d'une blancheur +argentée, de l'astre nocturne[31]. Et l'estimable gazetier d'ajouter +que "troupes de ligne et gardes nationaux avaient été touchés +jusqu'aux larmes à l'aspect de cette lune patriotique, transformée en +une gigantesque cocarde nationale." + +[Note 31: C'était, on le sait, la disposition primitive de la cocarde +tricolore.] + +Après tout ce que nous venons de dire sur la situation des esprits à +Strasbourg, on ne s'étonnera guère en voyant le rôle prépondérant +joué par la force militaire dans la cérémonie plus ou moins +religieuse du lendemain. Quelle différence entre cette prestation de +serment à la Constitution civile du clergé et l'enthousiasme qui +avait enflammé les coeurs lorsqu'on avait prêté, le 14 juillet, d'une +bouche unanime, le serment patriotique dans la plaine des Bouchers! +Aujourd'hui l'aspect des rues était morne; sur les principales places +de la ville on avait amené des canons, on les avait chargés à +mitraille devant les curieux; évidemment la municipalité craignait des +mouvements populaires, soit de la part des habitants même de la ville, +soit de celle des paysans catholiques du dehors. + +Ce fut entouré de bayonnettes que le corps municipal se rendit à +l'église Saint-Louis, dont le curé Valentin avait, seul de tous les +titulaires de Strasbourg, fait connaître son intention de prêter le +serment. Après l'avoir reçu, le cortège se rendit à la citadelle, +dont le curé, le Père capucin Ambroise Hummel, avait, il est vrai, +fourni une réponse semblable, mais qui s'en repentit au dernier moment. +Car il ajouta, paraît-il, quelques restrictions à mi-voix, lorsqu'il +prononça la formule du serment à l'autel, et le greffier n'ayant +pas voulu les insérer au procès-verbal officiel, dressé dans la +sacristie, il écrivit le lendemain une lettre au maire, qui fut +répandue à profusion dans la ville et les campagnes, et dans laquelle +il rétractait solennellement son serment, "le coeur navré de +douleur", et le déclarait nul et non avenu. On peut suivre chez +cet humble capucin tout le développement, pour ainsi dire, du drame +psychologique qui a dû se passer alors dans l'âme de milliers de +prêtres. Ils sont tiraillés en sens contraire par leurs devoirs +ecclésiastiques et le désir de conserver leur place au milieu de leurs +ouailles, par l'obéissance à leurs supérieurs hiérarchiques et la +peur du châtiment céleste d'une part, par leurs sentiments de citoyen +d'autre part et la crainte des punitions légales, de l'exil et de +la misère. Comme aux plus sombres jours du moyen âge, où s'était +déroulée la grande lutte entre l'Empire et la Papauté, nous voyons +reprendre le duel gigantesque entre le pouvoir civil et le pouvoir +religieux et les peuples, comme les individus, en devenir les victimes. + +Quelques bons plaisants pouvaient bien imaginer une transaction +bouffonne entre l'Ancienne et la Nouvelle Loi, témoin le feuille +volante, rarissime, imprimée alors à Strasbourg, qui présente un sens +bien différent selon qu'on en lit le contenu en une colonne, de gauche +à droite, ou bien en deux colonnes, de haut en bas, et qui paraîtra +peut-être curieuse à nos lecteurs; la voici: + + Serment civique + à deux faces + trouvé chés un frippier, dans la poche d'un habit, + acheté à l'encan d'un impartial. + + + A la nouvelle Loi je veux être fidèle, + Je renonce dans l'âme au régime ancien, + Comme article de foi je crois la Loi nouvelle, + Je crois celle qu'on blâme opposé à tout bien. + Dieu vous donne la paix, Messieurs les démocrates, + Noblesse désolée, au diable allez-vous en; + Qu'il confonde à jamais tous les aristocrates, + Messieurs de l'Assemblée ont seuls tout le bon sens. + +En réalité aucune transaction n'était plus possible, puisqu'il +fallait prendre immédiatement et définitivement parti pour +l'Assemblée Nationale ou le pape. + +On a vu dans quel sens l'immense majorité du clergé catholique de +Strasbourg s'était prononcée. Le parti contre-révolutionnaire aurait +dû être ravi des résultats obtenus, puisqu'un si faible contingents +"d'apostats" avait seul osé rester fidèle aux lois de la patrie. +Mais ce serait mal connaître les partis extrêmes que d'attendre jamais +d'eux qu'ils apportent quelque bon sens, même en leurs triomphes. +Ce qu'on entendit chez lui furent bien moins des cris de joie que des +imprécations contre les quelques prêtres qui se détachaient de la +masse compacte du clergé refusant le serment. C'est qu'on avait compté +d'abord sur une abstention complète, sur une grêve totale, amenée +par l'unanime coalition de tous les laïques et les ecclésiastiques +fidèles. Et maintenant l'on voyait que non seulement de nombreux +laïques désertaient la bonne cause, mais que des théologiens même +comme Brendel, un homme qui pourtant, depuis vingt ans, enseignait le +droit canon à tous les prêtres du diocèse, déclaraient ne rien +voir de contraire à la foi religieuse dans la Constitution civile du +clergé. Une pareille attitude, le langage d'un Rumpler, la conduite +d'un Gobel, évêque _in partibus_ de Lydda, et député de l'Alsace, +faisaient craindre des défections nouvelles, et avivaient les +haines religieuses dont nous allons voir éclater tout à l'heure les +explosions violentes. + +Le 27 janvier 1791, les trois commissaires du Roi, délégués dans les +départements du Rhin, arrivaient à Strasbourg, vers quatre heures du +soir. C'étaient MM. J. J. Foissey, premier juge au tribunal de Nancy, +plus tard membre obscur de l'Assemblée législative; Mathieu Dumas, +ancien adjudant de La Fayette, directeur du Dépôt de la guerre, +et plus tard comte de l'Empire; Jean-Marie Hérault-de-Séchelles, +commissaire du Roi près le tribunal de cassation, le futur +conventionnel, ami de Danton, avec lequel il périt sur l'échafaud. +Toutes les cloches étaient en branle et les drapeaux tricolores +flottaient sur les tourelles de la Cathédrale quand la voiture +des représentants, escortée par la garde nationale de Wasselonne, +d'Ittenheim et de Schiltigheim, fit son entrée en ville et s'arrêta +à l'ex-Hôtel du Gouvernement de la province. Les députations de la +Municipalité, du District, de la Société populaire les y attendaient, +mais MM. du Département s'étaient tous fait excuser pour cause de +maladie. "Oui, c'est vrai, disait une feuille locale; ils sont tous +malades; espérons que l'énergie de MM. les commissaires saura les +guérir!" + +L'arrivée des représentants de l'autorité monarchique +constitutionnelle irrita les représentants de l'ancien régime +jusqu'à la folie. Ce mot n'est pas trop fort quand on parcourt certains +pamphlets anonymes, publiés alors soit en français, soit en allemand, +et qui prêchent non seulement la désobéissance et la révolte, mais +l'assassinat. Dès leur arrivée, les commissaires avaient fait afficher +une proclamation, datée du 30 janvier 1791, et qui faisait appel à +l'obéissance de tous les citoyens à la loi, promettant d'ailleurs +"le plus profond respect pour la religion et ses dogmes" et +s'engageant à "remplir avec ardeur le ministère de paix et de +surveillance dont un citoyen couronné a daigné revêtir des citoyens +pleins de zèle." Voici comment on répondait dans le parti des ultras +à ces paroles conciliantes. Prenons d'abord une brochure intitulée +_Coup d'oeil alsatien sur la lettre des Commissaires_, etc.[32]. Les +commissaires du Roi y sont qualifiés de "jacobins auxquels il ne +manque que la considération publique, que les qualités qui obtiennent +la considération" et "leur proclamation offre tout ce que le +charlatanisme a d'impudence." On y parle de M. de Dietrich, en des +termes également choisis; c'est "le digne chef de ces barbares, +l'âme de ces assemblées, le détestable agent des Jacobins, de ces +monstres qui déchirent la France et qui la dévorent, un homme noté, +taré, dénoncé à toute l'Europe, ce maire dont le nom sera désormais +la seule injure, dont rougiront les plus grands scélérats." + +[Note 32: S. l. ni nom d'impr., 18 p. 8°. Pour cette pièce, comme +pour beaucoup d'autres, le nombre de fautes d'impression dont elles +fourmillent doit faire admettre une impression à l'étranger, soit à +Kehl, soit à Offembourg, Ettenheim, etc.] + +Plus brutal encore est le ton d'une pièce analogue, _A MM. les trois +dogues, attaqués d'une rage lente et arrivés en Alsace peur s'y faire +guérir_, etc.[33]. "Nos sollicitudes, y est-il dit aux trois dogues +(les commissaires du Roi!), pour la guérison de vos chères +santés sont sans bornes. Nous désirons ardemment qu'elles soient +_exhaussées_; nous n'en désespérons pas. Jusqu'ici notre prudence +nous a préservé du venin qui circule dans les veines de notre maire +nommé Le Boeuf[34] à plus d'un titre." + +[Note 33: Imprimé dans la cave du maire de Strasbourg, février 1791, +seconde année du règne de la rage, 2 p. 4°.] + +[Note 34: Mme de Dietrich était une demoiselle Ochs, de Bâle.] + +Pour guérir les commissaires, il faut les faire fouetter d'abord par un +vigoureux suisse, puis leur appliquer sur l'épaule un fer rouge +marqué d'un V majuscule, premier voyelle d'un saint qui préside à +la guérison de la maladie, etc., etc. Nous répugnons à transcrire la +suite de cette rhapsodie, qui semble avoir servi de modèle à certaines +polémiques contemporaines nées dans les mêmes milieux. + +Un pamphlet allemand, _Bericht an alle Strassburger... welche in dieser +Stadt das Jagdrecht haben_[35], n'y va pas par d'aussi longs détours. +"Trois bêtes fauves, un lion, un tigre, un léopard, sont arrivées +ici; elles sont avides de carnage et de sang humain. Partout où elles +ont passé, elles ont laissé des traces de leur cruauté naturelle... +La rage éclate en eux, leurs yeux étincellent, leur bouche écume, +leur langue distille le poison... Tous les bons chasseurs sont invités +à se mettre en chasse... leur parcours journalier est déjà connu; +presque chaque soir ils se glissent de leur repaire dans le trou +pestilentiel des Constitutionnels. On promet de la part du Comité de +police un notable pourboire à qui délivrera la ville de ces trois +bêtes immondes." + +[Note 35: Une page 4°. En tête, comme dans les publications +officielles, _Gesetz_, puis un prétendu article de loi: "Chaque +propriétaire est autorisé à abattre ou faire abattre sur ses terres +toute espèce de gibier quelconque."] + +Nous préférons encore la prose de Junius Alsata[36], qui, toute +perfide qu'elle est, témoigne du moins d'une certaine culture d'esprit, +bien qu'elle soit inspirée par des passions également intransigentes. +Ecoutez sur quel ton il s'adresse aux administrateurs de la cité: +"Vous aussi vous ne craignez pas d'exiger de vos pasteurs un +exécrable serment, vous aussi vous torturez leurs consciences. Tantôt +vous ne rougissez pas de les entourer de séductions pour les faire +succomber, tantôt vous leur permettez les restrictions que leur +prescrit le devoir, mais votre déloyauté omet ces restrictions dans un +procès-verbal infidèle et travestit des officiers publics en insignes +faussaires, tantôt les menaces triomphant de la pusillanimité, et les +bayonnettes extorquent ce serment. Partout vous tenez vos malheureux +pasteurs en suspens entre l'apostasie et la faim, entre l'infamie et la +mort... Il en est parmi vous qui ont bu jusqu'à la lie dans la coupe +de la démagogie et se sont enivrés de toutes ses fureurs. Implacables +destructeurs, tigres altérés de sang, sont-ils en état d'écouter la +voix de l'honneur?... Mais il en est plusieurs dont j'entends vanter la +prudence et les bonnes intentions. C'est-à-dire qu'on doit vous savoir +gré de n'être pas des cannibales; mais n'est-ce pas un moyen perfide +d'exécuter plus sûrement les lois de nos tyrans? Je vois ici, comme +dans le reste de la France, les propriétés envahies, les fortunes +renversées, la religion en pleurs, ses ministres persécutés et +avilis... Quels plus grands maux pourriez vous faire si vous étiez +imprégné de tout le venin des enragés?" + +[Note 36: Junius Alsata aux membres des départements, districts, etc., +8°.] + +Le nouveau Junius fait appel, lui aussi, comme d'autres auparavant, à +l'intervention étrangère. "Il est donc abrogé, ce traité, par la +toute-puissante autorité de la toute-puissante Assemblée?... Soyez +tranquilles, citoyens; il sera observé, ce traité, sinon de gré, du +moins de force. L'Europe saura venger des traités solennels de l'injure +qui leur est faite par d'impuissants décrets forgés dans l'ivresse et +le délire." + +Nous parlions tout à l'heure de la retenue au moins relative de ce +dernier pamphlet; cependant là, comme dans les autres, l'invective et +la calomnie personnelle atteignent les dernières limites. Que dire, par +exemple, de cet ignoble portrait de M. de Dietrich, la bête noire des +fanatiques religieux et des réactionnaires d'alors, avant qu'il +ne montât lui-même comme contre-révolutionnaire sur l'échafaud? +Assurément on peut juger son rôle et son caractère de façons fort +diverses; mais à quel degré le fanatisme politique et religieux +devait-il posséder un homme pour qu'il pût tracer un pareil croquis du +maire de Strasbourg: + +"Un infâme surtout est ce vil insecte, qui doit la vie au souffle +impur de Mirabeau. Séditieux comme lui, lâche et perfide comme lui, +comme lui ingrat et parjure, comme lui livré par goût à une basse +crapule, à un libertinage honteux, étranger à tout principe de +morale, à tout sentiment religieux comme lui. S'il lui cède en +talents, il l'égale en perversité.... Le pillage de l'Hôtel-de-Ville, +la destitution d'honnêtes et vertueux magistrats, l'intrusion de sujets +aussi méprisables que lui dans l'administration, la dilapidation +des fonds publics, la ruine du commerce, la fuite de la noblesse, +l'anéantissement de la religion, tels sont ses hauts faits. Ses +moyens sont la corruption, l'intrigue, l'affectation d'une indécente +popularité, l'espionnage et la délation. Hardi jusqu'à l'impudence, +il accuse, il accuse encore; sommé de fournir ses preuves, il recule en +lâche et désavoue sans pudeur. Il serait trop redoutable sans la peur, +qui monte en croupe et galope avec lui. C'est elle qui le rend bas +et rampant; c'est elle qui a dicté ses lettres infâmes.... La peur +n'est-elle pas toujours la compagne du crime?" + +Nous arrêterons ici ces extraits. Quelques-uns de nos lecteurs +penseront même peut-être que nous nous y sommes attardé trop +longtemps. On nous permettra de n'être pas de cet avis. Il faut être +juste pour tout le monde; il faut l'être surtout pour ceux qu'on sera +forcément amené à condamner plus tard. Or, si l'on veut comprendre +les pires excès de l'époque révolutionnaire, si l'on veut apprécier +avec équité la conduite de ceux qui figurèrent dans ces scènes +néfastes de notre histoire, il n'est pas permis de faire abstraction de +ces provocations continuelles, de ces excitations à la guerre +civile, et jusqu'à l'assassinat des autorités légales, qui devaient +exaspérer le parti adverse et dont le résultat inévitable et fatal +devait être la Terreur. Après avoir harcelé de toutes manières le +taureau populaire, de quel droit vous plaignez-vous si la bête affolée +vous renverse et vous écrase? Nous avons promis de parler avec respect +et sympathie de ces prêtres qui, fidèles à leur foi, refusèrent +le serment et souffrirent pour elle. Mais ce n'est pas aux tristes +pamphlétaires anonymes, prêtres on laïques, qui viennent de passer +sous nos yeux, que nous rendrons jamais un pareil hommage; instruments +de haine religieuse et de discorde civile, ils ont été tout à la fois +mauvais citoyens et mauvais chrétiens. + + + + + XI. + + +Dès le 28 janvier, M. de Dietrich, agissant sans doute par l'ordre +des commissaires royaux, s'était adressé au cardinal de Rohan, en +personne, pour le sommer de se déclarer d'une façon catégorique +relativement à ses intentions futures, et pour l'avertir que l'on +procéderait à l'élection d'un nouvel évêque s'il ne donnait sa +réponse avant l'expiration des délais fixés par la loi. Le cardinal +la tenait prête depuis longtemps, car, dès le 29, il envoyait +d'Ettenheim une déclaration hautaine. Il s'étonnait qu'après sa +lettre pastorale, suffisamment claire pourtant, on lui demandât des +explications nouvelles, affirmait que ses décisions étaient immuables +comme les principes de la Sainte-Eglise-catholique-romaine, et se +félicitait de ce que ses subordonnés restassent, fermes comme lui, +dans leur devoir et leur foi. + +Il fallait donc procéder à la nomination d'un autre évêque pour le +département du Bas-Rhin, appelé dorénavant à former à lui seul +un diocèse. A vrai dire, c'est pour cette grave affaire surtout que +l'Assemblée Nationale avait envoyé ses délégués à Strasbourg. +Des curés, on allait en trouver un certain nombre, plus ou moins +recommandables assurément, mais qui n'étaient pas, en somme, +inférieurs de beaucoup au bas-clergé dépossédé par la loi nouvelle. +Mais découvrir en Alsace un évêque acceptable et surtout accepté des +fidèles, était chose autrement difficile. La situation se compliquait +d'ailleurs visiblement dans les campagnes et les petites villes rurales, +à mesure qu'on y faisait mine d'exécuter enfin les décrets de la +Constituante. Dès le 1er février les journaux annonçaient l'envoi +de troupes de ligne à Molsheim, Obernai, Rosheim, pour "réprimer le +fanatisme surexcité par des prêtres indignes" et le "paysan bon +catholique", dont on allait citant le mot: "Nous pouvons très bien +nous passer de M. le cardinal, peut-il aussi bien se passer de nous?" +ne semble pas avoir compté beaucoup de confrères, s'il a jamais +existé[37]. + +[Note 37: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 février 1791.] + +Les commissaires du Roi eux-mêmes ne savaient à quoi se résoudre en +présence de cette effervescence religieuse, à laquelle on ne croyait +guère à Paris. Dans une lettre adressée aux officiers municipaux +de Strasbourg, ils adoptaient l'échappatoire puéril de parler +d'une lettre _supposée_ du pape, et d'un avis _supposé_ du +ci-devant-évêque, alors que personne autour d'eux n'avait de doutes +au sujet de l'authenticité des déclarations citées plus haut, et +répandues dans les villes et les campagnes[38]. Bientôt les menaces ne +suffirent plus pour maintenir dans l'obéissance les esprits échauffés +de part et d'autre. Dès le 8 février, on amenait de Molsheim deux +prêtres, Hirn et Cyriaque Sick, pour les incarcérer dans les prisons +du chef-lieu comme perturbateurs du repos public. Les journaux libéraux +de Strasbourg racontaient même avec indignation que "quelques +misérables canailles" avaient crié: Vive l'empereur Léopold! à +Colmar[39]. + +[Note 38: _Affiches de Strasbourg_, 3 février 1791.] + +[Note 39: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 février 1791.] + +Sur le rapport de ses envoyés, l'Assemblée Nationale prit, dans sa +séance du 11 février, de nouvelles mesures de rigueur contre les +récalcitrants. Elle suspendit le Directoire du département tout +entier[40], prescrivant que la conduite du procureur-général-syndic, +M. de Schauenbourg, serait particulièrement examinée; elle ordonna +qu'on procédât sans désemparer à l'élection d'un nouvel évêque. +La conduite de la municipalité et du district recevait de vifs éloges. +Le professeur Ditterich et l'homme de loi Wilhelm, les plus compromis +dans les débats inconstitutionnels au Séminaire, étaient sous le coup +d'un mandat de comparution depuis quelques jours déjà. Il fut changé +en un mandat d'arrêt le 28 février suivant; mais quand les agents de +la justice se présentèrent au domicile des inculpés, ils durent se +borner à constater leur absence. Tous deux s'étaient enfuis de l'autre +côté du Rhin et nous retrouverons la signature de Wilhelm sous plus +d'un manifeste contre-révolutionnaire de l'entourage de Rohan. + +[Note 40: La suspension de ce corps fut chansonnée par un _patriote_ +inconnu, d'une verve poétique d'ailleurs douteuse, dans la _Complainte +sur la mort tragique du Très-Haut, Très-Puissant, Très-Bigot et Très +Aristocratique Seigneur Département du Bas-Rhin_. S.l., 2 p. 8º.] + +Quant à Ditterich, disons seulement qu'il alla s'établir en Bavière, +où il obtint de l'Electeur le titre de _Wirklicher Regierungsrath_, +et fut décoré de l'ordre du Christ, par le Saint-Père, pour services +rendus à la cause catholique[41]. + +[Note 41: _Strassburgische Zeitung_, 27 janvier 1792.] + +Le nouveau Directoire provisoire du département était composé +d'hommes dévoués au parti constitutionnel, quoique très modérés +encore, comme Jacques Brunck, Jacques Mathieu, etc. Seul Rühl y +représentait les partisans futurs de la République à venir, mais +lui-même, à cette date, ne se disait pas encore républicain. Quand +cette mesure préliminaire eut été prise, on convoqua les électeurs +du Bas-Rhin, chargés par la Constitution du soin de choisir l'évêque. +Le nouveau procureur-général-syndic, M. Mathieu, les invita par une +lettre circulaire, datée du 21 février, à venir accomplir le grand +acte civique et religieux, devenu si étranger aux moeurs chrétiennes +depuis les temps de la primitive Eglise. Il y incriminait "la +résistance opiniâtre de M. le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de +Strasbourg, à l'exécution des décrets de l'Assemblée Nationale, son +absence inexcusable qui laisse son Eglise cathédrale privée de son +premier pasteur, son refus réitéré et constant de prêter le serment +prescrit par la loi à tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics, +l'audace et la perfidie de ses prétendues instructions pastorales, +qu'il a fait répandre dans son diocèse et qui y ont porté des +terreurs, vaines, à la vérité, mais des troubles trop réels." + +La circulaire se terminait par ces mots: "L'élection aura lieu le +dimanche, 6 du mois prochain, en l'Eglise cathédrale de cette ville, +à l'issue de la messe paroissiale. Vous voudrez bien vous trouver +à Strasbourg, le samedi, 5, à dix heures du matin, pour constituer +l'assemblée électorale, en choisir le président, le secrétaire et +les scrutateurs[42]." + +[Note 42: Cette pièce, légèrement ampoulée, selon le goût de +l'époque, qui s'imposait dans les camps les plus opposés, provoqua +de la part du parti clérical un pamphlet d'une violence extrême, la +"Lettre familière de Mathieu l'aîné à Jacques Mathieu. S.l. ni nom +d'imprim., 8 p. 4°," dans laquelle on faisait dire, entre autres, au +procureur par son frère, qu'il était "un petit fripon, qui ne croit +ni à Dieu ni au diable, qui n'a pas plus de religion qu'un chien, et +qui est persuadé que la nature lui a refusé une âme"] + +Le candidat du parti constitutionnel était désigné depuis longtemps +par cette fraction de l'opinion catholique, qui consentait à +reconnaître la validité des décrets de l'Assemblée Nationale: +c'était l'abbé Brendel, professeur de droit canon à l'Université +catholique et membre du Conseil général de la Commune. Bien connu à +Strasbourg, il s'agissait de le recommander aux électeurs patriotes du +dehors. Le dimanche, 20 février, il vint donc à la Cathédrale, à dix +heures du matin, pour y prêter solennellement le serment civique devant +les commissaires du Roi et le Conseil de la Commune. Le procès-verbal +officiel de la cérémonie nous montre qu'un grand nombre des +catholiques, bons patriotes d'ailleurs, qui siégeaient dans cette +assemblée, s'abstinrent en cette occasion de figurer parmi leurs +collègues; les noms des Hervé, Levrault, Arbogast et Lachausse s'y +trouvent seuls parmi les noms des notables protestants. + +Avant de prêter le serment, Brendel monta en chaire et prononça un +discours dans les deux langues, pour expliquer sa conduite aux fidèles. +Il y déclarait "qu'il aimait sa religion au-dessus de tout, qu'il +était aussi invariablement et inviolablement attaché à ses saintes +lois qu'à celles de la patrie, et que rien ne pourrait jamais le +séparer de son divin Sauveur." Mais il ajoutait ensuite: "Soutenir +que le dogme coure le moindre risque, que la religion va périr par la +Constitution civile du clergé, est un blasphême. C'est injurier, c'est +calomnier le Roi qui a sanctionné ces décrets; c'est injurier, c'est +calomnier nos augustes représentants qui les ont portés; c'est enfin +un crime de lèse-nation."... Le pape, "notre Saint-Père", n'en +reste pas moins "la pierre fondamentale de l'édifice mystique de la +religion de Jésus-Christ; il reste le point de ralliement de tous les +fidèles, le centre de l'humanité."[43] + +[Note 43: Discours prononcé par M. Brendel avant de prêter son serment +dans l'Eglise cathédrale, etc. Strasb., s. nom d'impr., 1791 12 p. +8°.] + +Il est plus que douteux qu'il ait réussi à convaincre un seul parmi +ses auditeurs, j'entends de ceux qui n'étaient pas convaincus d'avance. +Sans doute un poète inconnu lui adressait une ode chaleureuse, et plus +longue encore, imprimée aux frais des contribuables, et dans laquelle +Brendel était l'objet des plus pompeux éloges: + + "O d'un Dieu bienfaisant le ministre et l'image, + Toi qui sers à la fois et pares les autels, + De tous les vrais Français reçois le juste hommage, + La vertu sur leurs coeurs a des droits immortels...." + +Mais l'inquiétude perçait même là, parmi les fleurs de rhétorique +prodiguées à foison: + + "Que lui répondrez-vous, trop coupables pasteurs, + Aveugles ou méchants, égarés ou perfides, + D'une idole brisée adorateurs stupides + Et d'un rang qui n'est plus, lâches adulateurs? + Laissez-là vos vains syllogismes + Et vos criminelles noirceurs; + Ses vertus condamnent vos moeurs + Et ses lumières vos sophismes...." + +Elle est plus visible encore, cette inquiétude, dans le procès-verbal +officiel, dressé à la Mairie, quand le cortège eut quitté la +Cathédrale. Nous y voyons les commissaires du Roi inviter Brendel à +venir prendre son logement en leur hôtel, et à quitter le Séminaire, +où l'on craignait pour lui les attentats ou du moins les insultes de +quelques fanatiques. + +Le maire, à son tour, insiste sur ce déplacement, "non qu'on croie +qu'il y ait pour lui le moindre danger à rester dans son ancienne +demeure, mais pour prévenir toute altération d'accord que la +diversité d'opinions pourrait, dans ces premiers instants, faire +naître entre ses confrères et lui".[44] + +[Note 44: Procès-verbaux des délibérations du Conseil, etc., 1791, p. +116.] + +On sentait donc bien que le schisme se consommait par la prestation +même du serment civique et que les "schismatiques" officiels +étaient aux yeux de l'Eglise et des masses les croyants véritables. +Les réponses nombreuses des non-jureurs et leurs réfutations du +discours de Brendel allaient d'ailleurs en fournir une preuve nouvelle +et convaincante.[45] Le clergé d'Alsace, considéré dans son ensemble, +refuserait de lui obéir, et la population catholique avait manifesté +presque partout, à ce moment même, son antipathie pour les principes +des constitutionnels. + +[Note 45: L'une des meilleures parmi ces réponses, rédigée par un +polémiste habile auquel l'arme de l'ironie était familière, est +intitulée: _Remarques sur le discours prononcé par M. l'abbé +Brendel.... par un de ses confrères_. S.l.,16 p. 8º.] + +Le même dimanche où Brendel avait pris la parole à la Cathédrale, on +avait dû lire dans toutes les églises du département l'instruction de +l'Assemblée Nationale sur la Constitution civile du clergé. La presque +totalité des prêtres en exercice s'étant refusé à le faire, des +officiers municipaux, ceints de leur écharpe, avaient donné lecture +de ce document du haut de la chaire! Dans la Cathédrale on avait massé +des troupes sous les armes, et non sans raisons, paraît-il. + +"Un tas de femmelettes et de bonshommes, dit un journal de la +localité, ont essayé de s'y conduire d'une manière inconvenante et +ont été conduits au poste de la Mairie. Cela a quelque peu calmé le +reste et l'on a chanté gaîment dans les rues et les casernes le: Ça +ira!" + +Malgré cette expérience décourageante, le Directoire du département +décidait le 22 février qu'on enverrait à chaque municipalité du +Bas-Rhin deux exemplaires du discours de Brendel, et que l'un d'eux +serait lu au prône par le curé. S'il s'y refuse, les officiers +municipaux donneront publiquement lecture de l'autre à tous les +citoyens réunis à la maison commune. + +Les commissaires du Roi avaient tout particulièrement enjoint qu'on +surveillât cette distribution dans les campagnes avec le plus grand +soin et qu'on y employât, s'il le fallait, des moyens extraordinaires, +afin que "le bienfait de la vérité ne soit pas détourné par des +mains ennemies et corruptrices." + +Le premier à ouvrir le feu contre "l'usurpation" menaçante du +gouvernement, fut le cardinal de Rohan en personne. Il lançait, sous la +date du 21 février, de sa résidence d'Ettenheim, un _Mandement pour +le carême de 1791_, par lequel il donnait ses ordres et prescriptions +ecclésiastiques, comme seul vrai chef des fidèles d'Alsace, sans se +préoccuper si ses droits y étaient encore reconnus.[46] Il sait qu'il +peut compter--on le voit suffisamment à son langage--sur sa milice +sacrée. La plus grande partie de ce document est remplie par un tableau +de la désolation qui règne dans l'Eglise de France et surtout dans +celle de notre province. Ce tableau ne manque pas d'une certaine +grandeur, bien qu'il soit fortement entaché de rhétorique. Nous en +citerons seulement le passage relatif à la Cathédrale, "qu'une +antiquité respectable destina à être la mère-église de ce vaste +diocèse, où trois fois au moins par jour, on entendait retentir, +depuis dix à douze siècles, l'harmonie édifiante des chants et des +cantiques divins, où des ministres de différents grades étaient +voués successivement à continuer, selon l'esprit des canons, le +service majestueux du culte et ses cérémonies augustes.... aujourd'hui +dépouillée de ses ornements précieux, nue et muette, pour ainsi dire, +et ne recueillant plus sous ses voûtes interdites que les pleurs et les +gémissements des fidèles, à la place de cette psalmodie perpétuelle +que nos pères n'ont cessé d'envisager comme un commerce incessant +entre le ciel et la terre, comme une source abondante de grâces et de +bénédictions".[47] + +[Note 46: On le reconnaissait si bien encore comme évêque de +Strasbourg que les éditeurs d'almanachs eux-mêmes, à Strasbourg, +dont plusieurs étaient pourtant _patriotes_, n'osaient le rayer de +leur calendrier, ni comme évêque ni comme prince souverain. On s'en +plaignait amèrement dans certaines sphères. (_Gesch. der gegenw. +Zeit_, 2 mars 1791.)] + +[Note 47: Mandement pour le carême de 1791. S. loc., 10 p. in-fol.] + +Mais Rohan crut devoir prendre une seconde fois la parole quand il vit +qu'on passait outre à ses protestations et que l'élection d'un +nouvel évêque devait avoir lieu, malgré ses anathèmes. Il fit +donc paraître une déclaration nouvelle, adressée à tous les +ecclésiastiques du diocèse, et datée du 2 mars [48]. Il y protestait +derechef contre l'introduction du schisme en Alsace, contre ceux qui +veulent "déchirer la robe de Jésus-Christ" et lancent des lettres +de convocation, absolument illégales, puisque "le peuple n'est +compétent, ni dans le droit ni dans le fait, à nous élire un +successeur, en supposant même que notre siège fût vacant.... Il +est impossible de déposer arbitrairement _ceux que le Saint-Esprit +a établis_.... [49] Toute personne qui aurait la témérité de +prétendre à notre siège, n'est pas un véritable pasteur; il n'est +qu'un intrus, et, selon l'expression de l'Ecriture, un larron et un +voleur.... Nous déclarons intrus et schismatiques tous les prêtres +qui voudraient exercer la juridiction spirituelle autrement que par +les pouvoirs reçus de nous." Mais c'étaient aux fidèles laïques +surtout que s'adressaient les sombres perspectives d'avenir déroulées +à la fin de cette pièce. "Ha, mes frères, nous vous le disons dans +l'amertume de notre âme, vous n'auriez plus de véritables pasteurs, +vous n'auriez plus les sacrements de l'Eglise, vous seriez privés enfin +de tous les moyens de salut et de consolation.... Celui d'entre vous qui +concourrait par son suffrage à l'élection d'un faux évêque, ou qui +communiquerait avec cet évêque des schismatiques, élèverait un mur +de séparation entre l'Eglise et lui" [50]. On espérait évidemment +terrifier ainsi tous les électeurs catholiques et les éloigner du +scrutin qui devait s'ouvrir dans la huitaine. Jusqu'à quel point ces +espérances allaient-elles se réaliser? C'est ce qu'amis et adversaires +des lois nouvelles auraient été bien empêchés de préciser d'une +façon tant soit peu vraisemblable, tant les opinions divergèrent +là-dessus jusqu'au moment décisif. + +[Note 48: Déclaration de S.A.E. Mgr le cardinal de Rohan, +prince-évêque de Strasbourg, à tous les curés, vicaires, etc. S. +loc, 8 p. 4°.] + +[Note 49: C'est Rohan lui même, le héros du procès du Collier et +de tant d'aventures scandaleuses, qui souligne sa vocation par le +Saint-Esprit.] + +[Note 50: En France il ne manque jamais d'esprits prêts à rire de +tout. Aussi ne faut-il point s'étonner si les protestations solennelles +de Rohan provoquèrent des réponses plus frivoles que ne le comportait +la situation. Nous mentionnerons, entre autres, un _Cantique spirituel +sur le mandement très peu spirituel du ci-devant évêque de +Strasbourg_ (S.l., 2 p. 8°), qui commence ainsi: "A ses curés +ignorants, Rohan encore s'adresse", mais dont les couplets sont trop +grivois pour être cités ici.] + +Un point des instructions dressées par l'Assemblée Nationale au sujet +de l'élection des curés et des évoques préoccupait surtout l'opinion +publique à Strasbourg. Par une inattention singulière, à moins +qu'elle ne fût voulue, tous les citoyens actifs pour les premiers, tous +les électeurs du département [51] pour les seconds, étaient appelés +au scrutin sans distinction de culte. En Alsace, où le nombre des +protestants était considérable, la question présentait une gravité +exceptionnelle et deux courants d'opinion très contradictoires s'y +pouvaient observer depuis des semaines et des mois, sur la matière. +L'un, que nous appellerons plus particulièrement ecclésiastique, +protestait contre l'immixtion d'éléments étrangers dans une lutte +purement confessionnelle. Dès novembre 1790, un des journaux de +Strasbourg avait publié un dialogue très sensé pour engager les +protestants à ne pas intervenir dans les affaires intérieures de +l'Eglise catholique, puisqu'ils n'entendaient pas sans doute permettre +à leurs concitoyens romains de leur octroyer un jour des ministres +luthériens de leur choix [52]. Nous ajouterons que le corps pastoral +de Strasbourg partageait tout entier cette manière de voir, la seule +équitable et rationnelle en définitive. + +[Note 51: C'est-à-dire les électeurs du _second degré_, élus dans +les assemblées primaires par tous les citoyens _actifs_, pour choisir +à leur tour les députés.] + +[Note 52: _Pol. Litt. Kurier_, 16 novembre 1790.] + +Mais il y avait aussi bon nombre de citoyens qui, se plaçant à un +point de vue spécialement politique, arrivaient à des conclusions fort +différentes; on les aurait appelés sans doute des opportunistes, +dans le langage semi-barbare inventé par la presse contemporaine. +Les protestants, disaient-ils, sont presque tous de sincères +constitutionnels; s'ils abandonnent les catholiques à eux-mêmes, +peut-être bien que l'élection ne pourra point se faire, une partie au +moins des électeurs catholiques refusant de participer au vote. Il faut +donc prendre part au scrutin, par patriotisme et pour faire triompher la +loi, dont la lettre (et peut-être l'esprit) sont en notre faveur[53]. +Pour être exact, il nous faut ajouter que certains catholiques +eux-mêmes parlaient, et très énergiquement, dans ce sens. L'auteur +ecclésiastique d'une brochure allemande anonyme s'écrie en s'adressant +aux électeurs protestants: "Est-ce que le fardeau du mécontentement +de tous les récalcitrants doit donc peser uniquement sur les épaules +de vos concitoyens catholiques, fidèles à la loi? Sans vous, il +n'y aura pas de majorité suffisante pour en imposer à nos +adversaires"[54]. + +[Note 53: _Pol. Lit. Kurier_, 5 mars 1791.] + +[Note 54: _Schreiben eines katholischen Geistlichen an die +protestantischen Wahlmanner des Nieder-Rheinischen Départements_. S. +loc. 20 p. 8º.] + +A la séance de la Société des Amis de la Constitution, tenue le +2 mars, un membre avait également donné lecture d'une adresse aux +électeurs protestants, les invitant à participer à l'élection, et +"leur faisant envisager toute indifférence de leur part dans cette +importante opération comme un crime envers leurs commettants." La +Société avait approuvé le document et en avait voté l'impression +dans les deux langues. Mais ces arguments eux-mêmes, quelque facile +qu'il soit d'en saisir la valeur au point de vue politique, ne font que +mieux ressortir tout ce que la situation avait d'anormal et de faux, et +l'on ne peut que regretter, au point de vue des principes, le concours +d'un certain nombre d'électeurs protestants dans un vote de ce genre. +Il faut que le parti des assermentés se soit senti bien faible pour +tenir à ce concours, qui devait fournir pourtant aux adversaires un +argument si victorieux dans la campagne dirigée contre "l'évêque +luthérien" futur. + +C'est le 6 mars, on se le rappelle, que les électeurs du Bas-Rhin +devaient se réunir à la cathédrale pour procéder au choix d'un +nouvel évêque. Afin de les amener au chef-lieu en nombre plus +considérable--du moins il est permis de supposer une arrière-pensée +à cet arrangement--on avait fixé au même jour l'élection par ces +mêmes électeurs d'un juge au tribunal de cassation du royaume. Dès le +5, la plupart étaient arrivés à Strasbourg, et dans l'après-midi la +Société des Amis de la Constitution avait tenu à leur intention une +de ses séances allemandes, afin de leur mieux inculquer sans doute +leurs devoirs patriotiques. On les avait harangués jusqu'au moment +où la cloche de la cathédrale vint les appeler à l'opération +préliminaire de la constitution du bureau, afin d'empêcher que des +influences contraires ne les détournassent de voter le lendemain. +Mais il ne faudrait pas supposer que les électeurs bons catholiques +se fussent rendus au "repaire" en question, ni fussent demeurés +accessibles aux théories constitutionnelles. Le clergé non assermenté +travaillait trop énergiquement pour que pareille défection fût +possible, et sans doute il y eut ce soir-là d'autres conciliabules, +dont les journaux ne parlèrent point et dont on ne publiera jamais les +procès-verbaux. + +Le matin du 6 mars, vers dix heures, le bureau nommé la veille ouvrit +la séance. Ni la municipalité strasbourgeoise ni les commissaires du +Roi n'avaient voulu y être représentés, pour n'avoir pas l'air +de peser sur la décision des électeurs. Par contre, quelques +ecclésiastiques (auxquels un caprice bizarre de la loi ne permettait +d'intervenir à aucun degré dans les opérations du scrutin) avaient +réussi à s'introduire dans la nef de la cathédrale, pour distribuer +aux citoyens réunis la déclaration du cardinal de Rohan. Elle avait +été lue, le matin même, au prône de toutes les églises, sauf à +celle de Saint-Louis, où le curé Valentin avait su déjouer cette +lecture manifestement illégale[55]. Cinq cent vingt électeurs à +peu près étaient présents, autant qu'on peut en juger par +l'étude contradictoire des témoignages contemporains. En effet, les +procès-verbaux officiels ne nous donnent pas, je le crains, une image +absolument exacte de ce qui se passa ce jour-là sous les voûtes de +notre vieille cathédrale. A les lire, on dirait une cérémonie des +plus calmes, des plus sereines, entremêlée seulement d'émotions +généreuses et se terminant par les embrassades obligatoires de ce +temps. Si nous consultons au contraire certaines correspondances de +journaux étrangers, la discussion aurait été vive, les débats fort +orageux, la rupture entre les différentes tendances politiques plus que +bruyante et "les plus grandes indécences se seraient commises dans +le temple du Seigneur." Le _Ristretto_ de Francfort-sur-le-Mein, +par exemple, racontait que certains électeurs avaient réclamé tout +d'abord la réintégration du Directoire suspendu; que d'autres avaient +sommé le président de l'assemblée de leur exhiber un certificat de +décès du cardinal de Rohan, puisqu'on voulait leur faire nommer +un nouvel évêque. Le maire Dietrich et les commissaires n'auraient +réussi à arracher un vote à la majorité qu'en les tenant pour +ainsi dire, en chartre privée, comme un jury d'Angleterre, etc. Pour +exagérés que soient des récits de ce genre, ils doivent contenir une +part de vérité, sauf le dernier point cependant qu'on peut hardiment +qualifier d'absurde, puisque les témoignages catholiques eux-mêmes +constatent que quatre-vingt-dix électeurs, d'après les uns, plus +de cent, d'après les autres, sortirent avant le vote et sans être +aucunement molestés. Il appert aussi d'une discusion postérieure +engagée à la Société constitutionnelle qu'un des électeurs fit, à +l'église même, "un discours insinuant", mais qui manqua son effet; +pour déterminer les protestants à ne pas prendre part au vote[56]. +Quatre cent dix-neuf électeurs restèrent en séance, après le départ +des opposants, et déposèrent leurs bulletins dans l'urne. Sur ce +nombre, 317 voix se portèrent sur l'abbé Brendel. Les autres se +dispersèrent sur d'autres candidats; quelques-unes échurent +au chanoine Rumpler, qui, d'avance, avait protesté contre toute +candidature, assurant "qu'il avait déjà bien assez de peine à +sauver sa pauvre âme et qu'il croirait celles de ses concitoyens en +fort mauvaises mains, s'il devait être leur pasteur[57]". Il avait +même poussé la précaution jusqu'à faire distribuer la veille aux +visiteurs du club une feuille volante par laquelle il promettait de +payer comptant mille louis aux pauvres, si un seul citoyen venait +affirmer qu'il avait sollicité ses suffrages. + +[Note 55: Délibérations de 1791, II, p. 142.] + +[Note 56: Procès-verbaux manuscr., 6 mars 1791.] + +[Note 57: Lettre au Chroniqueur de Strasbourg, p. 6-7.] + +Il nous manque malheureusement un chiffre important pour apprécier +avec exactitude la signification de ce vote, au point de vue de +la disposition générale des esprits: celui du nombre légal des +électeurs du second degré dans le Bas-Rhin. Cependant les pamphlets +contre-révolutionnaires ne soulèvent jamais la question d'illégalité +au point de vue du nombre absolu. L'anonyme qui nous a décrit cette +élection avec l'animosité la plus marquée, dans sa _Manière nouvelle +d'élire les évêques en France_, est le seul à prétendre qu'il n'y +a pas eu plus de _cinquante_ électeurs catholiques au scrutin de la +cathédrale. Il prétend aussi qu'on a trouvé dans l'urne "au moins +cent suffrages de plus qu'il n'y avait d'électeurs". Mais si l'on +ajoute à ces "quelques mauvais catholiques, âmes vénales", la +"poignée de luthériens" et les "quelques calvinistes" qui +ont jeté "dans l'urne fatale leurs billets souillés du nom de +Brendel[58]"; on sera loin du compte fourni par le procès-verbal +officiel, qui ne pouvait essayer de cacher le nombre des votants +véritable. + +[Note 58: De la manière nouvelle d'élire les évêques en France. +S.l. 23 p. 4°. La même brochure a aussi paru en allemand _Von der +neumodischen Art_, etc.] + +On voit combien la passion entraînait, loin de la vérité, ceux-mêmes +qui prétendaient la défendre et à quoi se réduit, même dans +leurs déclamations les plus violentes, l'influence des électeurs +hérétiques. Ils furent au plus une centaine de votants[59], et si leur +participation fut regrettable (mais non illégale), elle ne put en +aucun cas décider du résultat du vote, puisque Brendel était le +seul candidat sérieux, et qu'il eût obtenu, même sans une seule voix +protestante, la grande majorité des suffrages. Nous avons retrouvé +une autre preuve péremptoire de la fausseté des allégations du +pamphlétaire anonyme, cité à l'heure, dans les procès-verbaux +manuscrits de la Société des _Amis de la Constitution_. Dans ses +séances des 5, 6 et 7 mars on peut relever sur les registres _cent +quatre-vingt-cinq_ demandes d'électeurs, sollicitant leur affiliation +comme correspondants de la Société. + +[Note 59: _Strassb. Zeitung_, 19 mars 1791.] + +A en juger par leurs noms et celui du lieu de leur résidence, l'immense +majorité de ces visiteurs est catholique. On y rencontre les noms +des Gerber, des Humbourg et des Freppel, et s'ils se sont fait +volontairement inscrire au foyer même de la révolution locale, ils +ont rempli, à coup sûr, leurs obligations civiques au scrutin de la +Cathédrale. + +Il n'était pas encore midi que déjà le président de l'assemblée +électorale rendait visite au maire à l'Hôtel-de-Ville, pour lui +communiquer le résultat du vote et lui annoncer que ses collègues et +lui désiraient qu'il fût chanté, le jour même, après vêpres, un +_Te Deum_ solennel en action de grâces pour célébrer cette heureuse +élection, "qui contribuera à calmer les esprits agités et à +rétablir la tranquillité dans le département." M. de Dietrich +requit sur-le-champ M. Jæglé, non encore remplacé dans ses fonctions +de curé de Saint-Laurent, de faire les préparatifs nécessaires à cet +objet; mais, comme il fallait bien le prévoir après la lettre de cet +ecclésiastique, citée dans un chapitre précédent, cette demande +se heurta au refus de concours le plus absolu. Il aurait donc été +beaucoup plus simple et plus logique à la fois de ne pas réclamer +les services d'un réfractaire avéré, mais de le considérer, dès ce +jour, comme démissionnaire. Le maire s'adressa alors à M. Valentin, +curé de Saint-Louis, et celui-ci promit de venir officier au _Te Deum_, +assisté de ses vicaires. + +M. de Dietrich invitait en même temps le Conseil général de la +Commune à se rendre en corps à la Cathédrale "pour y féliciter M. +l'évêque, un de ses collègues, aussi respectable par son civisme que +par ses principes de religion." Mais d'abord, réuni à la hâte +dans la salle de ses séances, il prenait connaissance de la lettre +de Jæglé "se refusant à tout ce qui pourrait faire soupçonner sa +soumission à l'évêque que l'Assemblée Nationale venait de créer", +et décidait que le curé de Saint-Laurent serait dénoncé à +l'accusateur public comme réfractaire à la loi. + +Sur ces entrefaites, l'abbé Brendel arrivait lui-même à la séance et +se voyait salué par des "applaudissements universels". Il prenait +place à la droite du maire, tandis que les commissaires du Roi +siégeaient à sa gauche; puis le procureur de la Commune demandait la +parole pour requérir l'enlèvement des armoiries des Rohan ainsi que de +celles des différents chanoines du ci-devant Grand-Chapitre, sculptées +sur le trône épiscopal et sur les stalles du choeur. Le Conseil +décida que tous ces restes de la féodalité, contraires au décret +du 23 juin, seraient enlevés avant la célébration de la messe +d'intronisation du nouvel évêque. Début bien timide encore, mais +effectif pourtant, de cette triste campagne contre les souvenirs +du passé, qui allait se poursuivre avec une véhémence croissante +jusqu'au triomphe des iconoclastes stupides de 1793 et 1794! Sans +doute nul ne songeait encore, parmi les bourgeois modérés du Conseil +général de 1791, aux saturnales qui devaient déshonorer notre ville +quelques années plus tard. Mais ils ont frayé la voie, établi le +principe, et c'est aux principes faux qu'il faut s'opposer le plus +énergiquement, en politique comme ailleurs, si l'on ne veut pas en +subir plus tard, à son corps défendant, les pires conséquences. + +Certes nul d'entre les mandataires de la cité ne songeait à de +pareilles scènes de tristesse et d'horreur en se dirigeant en cortège +vers la Cathédrale, suivis des officiers de la garde nationale, et +voyant, au dire des journaux, les patriotes accourir de toutes parts, en +faisant retentir les airs de leurs cris de joie[60]. Il était touchant +de voir, selon le _Courrier politique et littéraire_, tous ces +électeurs, sans différence de religion, se pressant au culte de +la Cathédrale et suppliant le Très-Haut de bénir leurs efforts. +"L'aristocratisme, dit un autre, a reçu aujourd'hui le coup de +grâce; nos électeurs ont remporté une victoire qui fonde la paix +intérieure d'une façon inébranlable." Illusions singulières et +bien peu flatteuses pour l'intelligence politique de l'écrivain, si +réellement elles étaient sincères! Les corps de musique militaire qui +faisaient retentir la nef du bruit sonore de leurs instruments pendant +qu'on présentait au peuple le nouvel évêque, pouvaient bien étouffer +un instant les réflexions fâcheuses, mais le soir, à la Société +constitutionnelle, les discours prononcés prouvaient bien que le +sentiment de sécurité n'était pas si général, la certitude de la +victoire pas si grande qu'on avait bien voulu l'afficher. On y dressait +la liste des électeurs qui avaient quitté l'assemblée; on proposait +de l'envoyer aux communes du département pour que chaque citoyen sût +lesquels d'entre eux avaient trahi la confiance des patriotes. Une +grande députation de vingt-quatre membres était envoyée cependant +à Brendel pour féliciter "l'évêque-apôtre" de son éclatant +succès[61]. + +[Note 60: _Strassb. Zeitung_. 8 mars 1791.--_Pol. Litt. Kurier_, 7 mars +1791.] + +[Note 61: Procès-verbaux manuscr., 6 mars 1791.] + + + + + XII. + + +Le lendemain, 7 mars, une nouvelle cérémonie religieuse ramenait la +foule à la Cathédrale. Après avoir dit une messe solennelle, +Brendel, se conformant aux prescriptions de la loi, prêtait le serment +épiscopal prescrit par la Constituante, devant les commissaires du +Roi, les autorités constituées et le peuple. Les électeurs, encore +présents à Strasbourg, occupaient des sièges réservés dans le +choeur, et les bons bourgeois, attirés en foule par un spectacle +nouveau, contemplaient avec curiosité les paysans endimanchés qui +se prélassaient dans les hautes stalles, sculptées avec art, où +siégeaient naguère encore les princes et les comtes du Saint-Empire. +Comme on n'avait pu enlever leurs armoiries à si brève échéance, +elles avaient été cachées sous les amples draperies du choeur. + +L'homme qui ouvrait, ce jour là, la série des évêques +constitutionnels du Bas-Rhin, qu'il devait clôre aussi plus tard, +François Antoine Brendel[62], habitait notre ville depuis un quart de +siècle déjà. Fils d'un marchand de bois du Spessart, il était né à +Lohr, en Franconie, en 1735, et avait été élevé pour la prêtrise à +Haguenau et Pont-à-Mousson, puis au Séminaire de Strasbourg. En 1765 +il avait débuté comme prédicateur à la Cathédrale, et quatre ans +plus tard ses supérieurs l'appelaient à la chaire de droit canon +de l'Université épiscopale. Quoiqu'il eût été accusé déjà +de velléités schismatiques, lors des querelles qui agitèrent le +catholicisme allemand, vingt ans auparavant, à propos de la publication +du livre de Fébronius contre l'autocratie pontificale, Brendel n'avait +absolument rien d'un novateur ni d'un chef de parti religieux. On +affirme qu'il avait associé d'abord ses protestations contre la +loi nouvelle à celles de ses collègues du Séminaire. Cédait-il +maintenant aux sollicitations de Dietrich et de ses amis, aux +conseils d'une ambition, après tout, permise, ou bien ses convictions +religieuses intimes furent-elles la cause finale et déterminante qui +le rallièrent au schisme? Nul ne pourrait se flatter de répondre à ce +sujet d'une façon impartiale et complètement satisfaisante. + +[Note 62: M. l'abbé Gloeckler a démontré que son nom de famille +était proprement Braendtler. (_Gesch. des Bisth. Strassburg_, II, p. +60.)] + +Brendel nous apparaît dès lors, et nous apparaîtra de plus en +plus, dans la suite de ce récit, comme un homme correct, instruit, ne +méritant aucunement les calomnies lancées par les non-jureurs contre +sa vie publique et privée, mais aussi comme une nature inquiète, sans +élan, sans enthousiasme sincère pour les principes qu'il est chargé +de défendre. Quelle différence entre lui et l'abbé Grégoire, ce +curé de la Constituante, devenu, lui aussi, évêque dans la nouvelle +Eglise, mais qui se refuse, en pleine Convention nationale, à déposer +sa soutane et à renier sa foi, tandis que Brendel, aux débuts de la +Terreur, se hâte d'envoyer sa démission de conducteur suprême de son +diocèse, au moment précis où il y aurait eu quelque grandeur à la +refuser aux puissants du jour! + +Ce n'était pas avec un chef d'un caractère aussi mal trempé et d'une +constitution physique aussi maladive, que les constitutionnels pouvaient +espérer gagner une partie, presque perdue d'avance, par la force même +des choses, mais qu'on pouvait du moins contester avec honneur. Dans les +crises religieuses surtout, il faut aux groupes rebelles à l'autorité +de la tradition, des génies puissants ou des dévouements à toute +épreuve. Assurément Brendel était meilleur prêtre et même plus +intelligent que le cardinal de Rohan, mais il n'avait pas derrière lui, +comme son rival, l'Eglise universelle tout entière et ne songea pas un +seul instant à se produire comme apôtre ou martyr. + +Il lui aurait fallu pourtant un courage à toute épreuve, rien que pour +affronter le flot d'invectives et de calomnies qui se déversa sur lui +dès que son élection fut connue. Dans un écrit dirigé contre Brendel +et qu'on trouva spirituel d'endosser au grand fournisseur israélite, +Cerf-Beer, on peut lire des phrases comme la suivante: "La couleur de +ses cheveux, la coupe de son visage, sa saleté et ses goûts le font +paraître juif. Il a deux côtes enfoncées, une hernie, beaucoup de +service (_sic_) et les infirmités qui en sont la suite"[63]. A ces +prétendues révélations intimes, les constitutionnels essayaient +de riposter en répandant une gravure satirique, intitulée la +_Contre-Révolution_, et sur laquelle "Rohan-Collier" figure comme +tambour-major; Mme de La Motte, son "aide-de-lit-de-camp", galoppe +sur un âne aux côtés de Son Eminence, dont les oreilles sont +dissimulées par celles de maître Aliboron; suivent d'autres +personnages, et l'abbé d'Eymar ferme comme porte-bannière cette +édifiante procession[64]. + +[Note 63: Cerf-Behr aux Trois-Rois (les trois commissaires du Roi). S. +1. 10 p. 8°. M. le chanoine Guerber, dans son panégyrique de l'abbé +Liebermann, n'a pas trouvé ce texte suffisamment significatif; il +l'a aggravé en imprimant, p. 93: "la saleté de ses goûts." On +appréciera le raffinement du pieux hagiographe.] + +[Note 64: _Geschichte der geg. Zeit_, 5 avril 1791.] + +Au début de ces virulentes polémiques, le nouveau dignitaire de +l'Eglise n'était pas à Strasbourg. Dès le 8 mars il était parti pour +Paris, afin de recevoir la consécration canonique des mains des trois +évêques que la Constituante avait réussi à grand peine à trouver +pour cette cérémonie jugée, même par elle, indispensable. Il s'y +montrait le 14 mars aux Jacobins, accompagné de son collègue Gobel, +député du Haut-Rhin, évêque de Lydda, puis archevêque de Paris, +et de Victor de Brogie, et prononçait dans cette enceinte, depuis +si fameuse, une harangue patriotique, vivement applaudie par les +assistants[65]. + +[Note 65: _Pol. Litt. Kurier_, 23 mars 1791.] + +Ce même jour on signalait dans notre ville une tentative nouvelle +de l'ancien évêque pour agiter les esprits. Six gardes nationaux +amenaient à la Mairie, au milieu des quolibets populaires, une +demoiselle arrêtée au pont de Kehl et sous les jupes de laquelle +on avait découvert un paquet d'écrits incendiaires, adressés à +un citoyen strasbourgeois. Un comte inconnu, déclarait-elle au +commissaire, l'avait prié de remettre ce paquet au destinataire; mais +ne sachant pas l'allemand, elle n'avait pu deviner si la transmission +de la missive présentait quelque danger. Au moment où elle protestait +ainsi de son ignorance de la langue allemande, un quidam, assistant +à l'interrogatoire, s'écrie en allemand: "Je la connais +bien, celle-là; elle a maugréé devant moi contre l'Assemblée +Nationale!"--"_Eyewohl, ich bin die nit_!" réplique, dans un +moment d'oubli, la donzelle, dont la voix est étouffée par les éclats +de rire[66]. Mais à quoi servaient au fond toutes les mesures de +rigueur et comment même les employer avec suite, puisqu'on n'avait +personne pour remplacer ceux qui refusaient toute obéissance! +On imprimait généreusement aux frais de la commune les discours +d'adhésion des rares ecclésiastiques qui daignaient se rallier[67], +afin que leur exemple donnât du courage aux autres, et cependant +la première liste des prêtres assermentés, mise au jour par les +autorités départementales, ne comptait pas plus de _quarante-huit_ +noms, en y consignant tous les ex-religieux des couvents supprimés +en Alsace, et qui sollicitaient une cure[68]. Pourtant le nouveau +Directoire avait itérativement fixé la date du 20 mars comme terme +de rigueur pour la prestation du serment. Passé ce délai, tous les +non-jureurs devaient être expulsés de leur presbytère, comme ayant +cessé d'être fonctionnaires publics. + +[Note 66: _Geschichte der geg. Zeit_, 15 mars 1791.] + +[Note 67: Discours prononcé par M. l'abbé Petit dans la cathédrale de +Strasbourg. Str. Dannbach, 15 p. 8°.] + +[Note 68: _Namen der Römisch-Apostolisch-Katholischen Priester, welche +den Eyd, u.s.w._ S. l. ni date, 1 p. fol.] + +Afin de déterminer sans doute un courant de civisme parmi les +populations rurales récalcitrantes, les commissaires du Roi +adressèrent, à la date du 18 mars, une _Proclamation aux Français +habitant le département du Bas-Rhin_, relative à la _Déclaration_ +de Rohan. "C'est le cri expirant du fanatisme", disaient-ils de +ce document. "Dans le délire le plus grossier, un évêque appelle +traître, voleur, assassin, apostat, le pasteur qui lui succède. +Pontife déserteur, il voudrait remonter par des anathèmes sur un +siège qui n'est plus donné qu'aux vertus." Puis ils faisaient un +pompeux éloge de Brendel, "ce pasteur digne des premiers siècles et +des plus beaux jours de l'Eglise par ses vertus, nouvel Ambroise, qui, +demandé à la fois par deux religions, a paru confondre un instant tous +les cultes dans des acclamations universelles." La pièce se terminait +par cet élan lyrique d'une emphase ridicule en tout temps, mais +tout particulièrement absurde à l'heure présente: "L'Eglise de +Strasbourg, cette vénérable mère des églises du département, cet +antique édifice, qui annonce de si loin la majesté du Dieu qu'on +y révère, ce temple national, va briller d'un nouvel éclat. La +religion, la loi, la paix garantissent votre félicité sous leur triple +tutelle. Nos coeurs se plaisent à s'arrêter à cette douce idée. O +jours de prospérité prochaine! O sort meilleur des hommes vertueux! +Confusion des pervers! Rétablissement, stabilité de la concorde! +Triomphe de la justice!" + +De pareilles effusions prêtaient trop à la satire et à l'attaque +pour qu'elle ne se produisît pas de toutes parts, tantôt habile et +chaleureuse, éloquente parfois, tantôt aussi complètement brutale et +calomnieuse. Il serait oiseux d'entrer dans de longues citations à +ce sujet, mais nous choisirons un seul passage dans l'un des meilleurs +d'entre ces pamphlets, pour montrer l'animosité croissante qui +travaillait les esprits. C'est la _Lettre des soi-disant frères et +concitoyens des prétendus commissaires du Roi_, qui porte comme +devise significative: "Notre Religion et nos Traités de paix, +nos Privilèges et le Roi" et qui est ouvertement dirigée contre +"l'infâme libellé" des trois envoyés de la Constituante. Voici +sur quel ton l'on s'adressait à la représentation nationale: "Le +bref du Pape est arrivé; la foudre va éclater. Commissaires +scandaleux et profanes, infâmes agents de l'impiété, du schisme et de +l'imposture, vous voudriez, en renversant nos tabernacles, y poser vos +idoles.... Notre Evêque n'est pas déserteur comme vous osez l'avancer +insolemment, il peut lancer l'anathème; qu'il fulmine et que ce coup de +foudre vous anéantisse!... Bientôt notre évêque légitime nous sera +rendu. Celui que vous avez fait élire par un groupe de protestants +forcenés sera jeté dans les fers, indigne usurpateur qui aura encore +été puiser quelques nouveaux vices dans une capitale corrompue." + +On avouera que, venant de la part des défenseurs de l'ex-ambassadeur +à Vienne et de l'ancien grand-aumônier de la Cour de France, cette +accusation dénote une audace superbe. Mais le trait final est plus +significatif encore. "Doubles caméléons, imposteurs atroces, ne +croyez plus nous voir obéir. Votre règne est passé... Servez-vous, si +vous l'osez, de la prétendue autorité dont l'Assemblée Nationale et +le Roi vous ont investis, mais tremblez, oui, tremblez! Nous appellerons +à notre secours toutes les puissances garantes de nos traités de paix +et de nos privilèges. Nous les seconderons, nous ouvrirons nos portes +à nos libérateurs, et nous livrerons les auteurs infâmes de nos +maux aux supplices qu'ils méritent, s'il en est toutefois qui puissent +égaler leurs forfaits!" + +Donc encore et toujours, comme argument décisif et menace dernière, +l'appel à l'étranger, la trahison de la patrie, qui n'existe plus pour +ces âmes enfiellées. En faut-il davantage pour expliquer toutes les +haines qui se manifesteront plus tard? Un pareil aveuglement devait +amonceler contre ceux qui proféraient de semblables paroles des +ressentiments irrépressibles, dont la poussée formidable allait +bientôt écraser l'Eglise, entraînant, hélas, des milliers +d'innocents avec des milliers de coupables. + + + + + XIII. + + +La puissance de l'Eglise catholique, comme celle de toute Eglise, +réside, en dernière analyse, dans sa force d'action sur l'opinion +publique. C'est une cause de grandeur, mais c'est aussi, par moments, +une cause de faiblesse. Aux heures de foi complète, absolue, elle a +pu renverser d'une parole les empereurs et les rois, tant les peuples, +courbés sous sa main, croyaient non seulement leurs destinées +terrestres, mais leur félicité éternelle attachées à la plus humble +obéissance vis-à-vis du Vicaire du Christ. Mais quand vinrent les +révoltes heureuses du XVe siècle, quand, au siècle suivant, le grand +mouvement religieux de la Réforme eut conquis la moitié de l'Europe, +cette puissance formidable, ébranlée par tant d'assauts, diminua +là-même où elle ne disparut pas complètement. La lutte acharnée +des confessions hostiles au XVIIe siècle ne se termina point par son +triomphe, et la période suivante sembla même devoir marquer sa ruine +définitive. L'esprit nouveau qui envahit alors les couches supérieures +de la société sapait par la base les enseignements et l'autorité +de l'Eglise, et pour beaucoup d'observateurs superficiels le fameux: +"Ecrasez l'infâme!" a dû retentir comme un hallali suprême. Les +papes eux-mêmes avaient travaillé dans ce sens, en détruisant de leur +main leur plus puissant appui, la Compagnie de Jésus. Un clergé de +campagne, ignorant et misérable, des abbés spirituels et libertins +à la ville, des prélats grands seigneurs qui ne rougissaient pas de +mendier les faveurs de la Du Barry dans les boudoirs de Versailles, ne +semblaient pas des champions capables de relever jamais le prestige si +profondément déchu de l'Eglise universelle. Pourrait-elle résister +longtemps encore à l'attaque combinée des gouvernants schismatiques, +des philosophes et bientôt aussi des despotes athées? + +Parmi ses défenseurs officiels eux-mêmes, beaucoup ne l'espéraient +guère malgré leurs fières paroles, et parmi ses adversaires, la +plupart étaient convaincus que "le règne de la superstition" +allait enfin finir. Et c'est cependant cette grande, cette effroyable +crise des dernières années du siècle, qui sauva pour longtemps +l'Eglise catholique. C'est de cette époque de souffrances que date le +renouveau de sa vigueur, c'est la proscription qui a fait remonter +dans ce tronc antique la sève longtemps engourdie. Elle réveille les +dévouements, surexcite les courages anoblit pour un moment jusqu'à ces +figures convulsées par la haine et ces bouches vomissant l'injure que +nous venons de voir et d'entendre. Aussi l'Eglise sort-elle de cette +crise, réputée mortelle, matériellement amoindrie, mais infiniment +supérieure, au point de vue moral, à ce qu'elle était naguère, et +bientôt même infiniment plus puissante. Malheureusement elle en sort +aussi, remplie d'une haine profonde pour toutes les idées libérales, +pour les aspirations les plus généreuses de la nature humaine. Les +premiers germes du Syllabus ont surgi dans ces âmes de prêtres, +traqués partout au nom des principes de la Constitution civile du +clergé, et qui ne pouvaient pas ne pas maudire des doctrines qui les +jetaient dans l'exil et les prisons, et jusque sur l'échafaud. + +Grâce à la différence des langues, grâce à la tenue relativement +correcte d'un clergé vivant entouré d'hérétiques, grâce à la +simplicité d'esprit de nos populations, effrayées de toute nouveauté, +l'Alsace avait peu souffert, dans son ensemble, du contact avec les +démolisseurs du XVIIIe siècle. Aussi n'y eut-il point de province +du royaume, sans en excepter les contrées de l'ouest, où la lutte +religieuse fut plus âpre que chez nous. Ceux qui croyaient le +catholicisme mort ou mourant, durent en faire bientôt la rude +expérience, et constater, une fois de plus, qu'on n'abat pas les +convictions religieuses à coups d'arrêtés ou de décrets. + +Nous venons de voir les colères suscitées parmi les catholiques par +l'élection de Brendel qu'ils avaient crue impossible. A côté de ces +attaques anonymes, il faut placer les protestations officielles, plus +dignes assurément dans la forme, mais non moins véhémentes pour +le fond. Dès le 12 mars, le Grand-Chapitre de la Cathédrale avait +déclaré nulle et non avenue la nomination de Brendel, par l'organe de +son doyen, le prince Joseph de Hohenlohe, réfugié à Lichtenau dans le +pays de Bade. Le 21 mars suivant Rohan signait à son tour une _Monition +canonique_, adressée à "F.A. Brendel, prêtre naturalisé du +diocèse de Strasbourg, se portant pour évêque dudit diocèse", +ainsi qu'au clergé régulier et séculier et à tous les fidèles. + +Cette immense pancarte, surmontée des armes épiscopales, était +destinée à être affichée dans chaque commune d'Alsace, et le style +en était calculé pour jeter la terreur et la colère dans l'âme des +naïves populations rurales de notre province. Le cardinal y racontait +d'abord, à sa manière, la nomination de Brendel; puis il déclarait +que, voulant montrer "sa tendresse paternelle" au coupable, il +ne lui lançait pas immédiatement l'anathème, mais lui accordait un +délai de huit jours pour "confesser ses torts et réparer le scandale +public de son intrusion". S'il ne le fait pas, il sera sous le coup de +l'excommunication majeure; la célébration des saints mystères lui +est interdite; tous les sacrements qu'il administrera seront des +profanations et des sacrilèges; tous les curés et les vicaires qui +lui obéiront seront des schismatiques et leur absolution nulle et sans +aucune valeur. Tout curé déposé par lui, reste seul légitime pasteur +de sa paroisse. Rohan frappe ensuite d'interdiction la Cathédrale et +notamment le choeur, en n'exceptant que la chapelle Saint-Laurent, aussi +longtemps qu'elle sera desservie par le curé actuel. Enfin "comme les +temps deviennent, hélas, de plus en plus mauvais, et que nous touchons +peut-être au moment où les prêtres fidèles à la conscience seront +obligés de se cacher dans les antres et forêts, et ne pourront +administrer les sacrements de l'Eglise qu'au péril de leur vie, +nous déclarons le temps pascal ouvert dès à présent pour tous les +fidèles du diocèse et leur permettons de recevoir la communion pascale +de la main de tout prêtre qui ne sera pas souillé par la prestation +du serment abominable exigé des ecclésiastiques fonctionnaires +publics." + +Ce monitoire devait être non seulement affiché aux portes de chaque +église, mais publié au prône et porté de la sorte à la connaissance +de tous les fidèles. Ce fut comme un étrange souhait dé bienvenue +de l'Alsace catholique à Brendel, quand il revint, le 21 mars, à +Strasbourg. Dans les village du Kochersberg qu'il traversa, les femmes +entourèrent, en pleurant et en criant, sa voiture, lui demandant pour +quels motifs il voulait abolir les processions, la confession, etc. +Voilà ce que les non-jureurs avaient réussi à faire croire à ces +pauvres dévotes, mais la situation ne laissait pas d'être singulière +pour un évêque; aussi se hâta-t-il de les rassurer en promettant de +rendre au culte toute son ancienne splendeur[69]. + +[Note 69: _Geschichte der geg. Zeit_, 23 mars 1791.] + +Brendel avait charmé les loisirs de son voyage de Paris à Strasbourg +en composant sa première lettre pastorale, qui fut immédiatement +mise sous presse et livrée à la publicité, le 23 mars. Le ton en +est autrement modeste que celui du manifeste de Rohan. Il y parle de +la puissance divine qui se manifeste à certaines époques, et qui le +soutiendra maintenant qu'il vient d'accepter un si redoutable fardeau. +Il raconte à ses ouailles qu'il "a reçu l'huile sainte de la +consécration dans la capitale de l'Empire français, de la main des +pontifes, successeurs des apôtres..., qui pouvaient seuls nous revêtir +de l'institution canonique et du caractère sacré de l'épiscopat." + +Il terminait en annonçant à ses ouailles la maladie et le +rétablissement du roi, et ordonnait qu'on chantât un _Te Deum_ en +action de grâces pour célébrer cette convalescence, le vendredi +prochain, 25 du mois, à trois heures de l'après-midi, dans la +Cathédrale, en présence de tout le clergé de Strasbourg et des +citoyens conviés à cette fête. On devait en agir de même, le +dimanche suivant, dans toutes les paroisses du diocèse[70]. + +[Note 70: Mandement. François-Antoine Brendel, par la miséricorde +divine, etc. S. 1. 3 p. fol.] + +La rédaction de cette première communication directe adressée aux +fidèles pouvait sembler habile, en ce sens qu'elle impliquait de la +part des non-jureurs désobéissants, non seulement un affront au nouvel +évêque, mais à la majesté royale, et qu'elle les mettait par suite +dans une situation fausse, qu'ils fonctionnassent ou non dans leurs +paroisses. + +Mais d'autre part, les intentions de l'auteur étaient si évidentes, +que sa lettre, fort applaudie à la Société constitutionnelle, ne +trouva que peu d'écho dans les campagnes et fut même ignorée de la +majorité des communautés rurales. Aussi bien, cette pièce manquait +absolument de nerf. Son rédacteur ne pouvait espérer convaincre les +autres, puisqu'il n'avait pas, trop visiblement, foi en lui-même. On ne +peut donc s'empêcher de trouver passablement ridicule l'ode pindarique +que lui remettait le lendemain l'un des membres de la Société des +Amis de la Constitution, M. Claude Champy, pour le féliciter de son +éloquence et pour célébrer d'avance son intronisation solennelle. Le +poète s'écriait dans un transport de lyrisme exubérant: + + "Où suis-je et quel jour magnifique + Luit sur cette heureuse cité? + Quelle est cette fête civique + Et cette auguste solennité? + Dans nos temples sacrés quelle foule se presse. + Dans les airs ébranlés l'airain tonne sans cesse: + Tout d'un jour de triomphe étale la splendeur. + Peuple, j'éprouve aussi le transport qui t'inspire. + Et je vais sur ma lyre + Célébrer avec toi notre commun bonheur." + +Après ce pompeux exorde, M. Champy s'adressait au cardinal de Rohan: + + "Esclave décoré d'une pourpre vénale, + De ce peuple indigné la fable et le scandale. + Tes impudiques mains profanaient l'encensoir. + Vois tomber aujourd'hui tes grandeurs usurpées, + Vois tes fureurs tombées + Et de les assouvir perds le coupable espoir!" + +La pièce, fort étendue, et que nous n'infligerons pas plus longuement +au lecteur, se termine naturellement par la glorification du successeur +de Rohan: + + "De ses prédécesseurs effaçant les injures + Au Dieu qu'ils outrageaient, ses mains simples et pures + Offriront un encens digne de sa grandeur. + Sa voix désarmera la céleste colère; + Du ciel et de la terre + Un vertueux pontife est le médiateur"[71]. + +[Note 71: Ode sur l'installation de l'évêque de Strasbourg. S. 1. 4 p. +4°.] + +Mais ces hommages, assurément sincères, n'apportaient au nouvel +évêque que l'adhésion politique d'un nombre restreint de citoyens +fort peu religieux de tempérament, et ne pouvaient même lui garantir +la sécurité complète et le respect de sa personne au sein de la +ville la moins fanatisée de son diocèse. En effet, les journaux de +Strasbourg avaient beau s'écrier que la journée du 25 serait "un +jour inoubliable dans les annales de la cité"[72]. L'intronisation +de Brendel, malgré la pompe officielle dont elle avait été entourée, +donna lieu pourtant à des manifestations significatives que ne +pouvaient affecter d'ignorer les dépositaires de l'autorité publique. +La municipalité avait résolu de célébrer dignement l'avènement +d'un ancien collègue. Aussi la Cathédrale était-elle pavoisée, +les cloches sonnaient à toute volée, quand le Conseil général se +présenta en corps au Séminaire pour escorter l'évêque à son +église paroissiale. Les commissaires du roi, les administrateurs du +département et du district s'étaient joints au cortège, en tête +duquel marchait Brendel en rochet et camail. + +[Note 72: _Strasb. Zeitung_, 26 mars 1791.] + +Arrivé dans le choeur, l'évêque se rendit devant le maître-autel, +après avoir revêtu les habits pontificaux, précédé de l'abbé +Neuville, qui lui portait la mitre. Là il prêta le serment prescrit +aux évêques par la loi nouvelle, puis il célébra la grand'messe. +Les curieux ne manquaient pas, assurément, au service, mais le +procès-verbal dressé à l'Hôtel-de-Ville, à l'issue de la +cérémonie, ne portait que treize signatures d'ecclésiastiques. +C'est tout ce qu'on avait pu réunir en cette occasion pourtant +solennelle[73]. Aucun de ses propres élèves du Séminaire n'avait +consenti à reconnaître l'autorité du nouvel évêque; tous avaient +préféré quitter l'école plutôt que d'adhérer au schisme. Partout +l'on constatait cette même résistance dans les rangs du clergé, +dirigée par d'habiles organisateurs et qui répondait si bien au +génie souple et tenace de l'Eglise catholique. Les femmes elles-mêmes +s'affichaient dans l'entrain de la lutte. Malgré l'ordre formel du +maire, les soeurs grises refusaient d'accompagner les Enfants trouvés, +dont elles dirigeaient l'éducation, à la messe pontificale de Brendel. +Bien plus, quand le receveur de l'hospice les eut ramenés à leur +domicile, elles s'emparèrent des enfants pour les conduire à la messe +de l'Eglise des Récollets; parce qu'elles ne jugeaient pas la première +valable. Le Conseil général punit leur désobéissance en les +renvoyant sur-le-champ de la maison des Enfants trouvés[74]. + +[Note 73: Procès-verbal dressé sur la prestation du serment, etc. +Strasb., Dannbach, 1791, 13 p. 8°.] + +[Note 74: Délibérations du Conseil général, 1791. p. 159-160.] + +L'après-midi du même jour devait être célébré le _Te Deum_ pour la +convalescence du roi. Toute la garnison était sous les armes et formait +la haie, depuis la Mairie jusqu'à l'entrée de la Cathédrale, sur le +parcours des corps constitués, qui faisaient pour la seconde fois +en douze heures ce pieux pèlerinage. Les Amis de la Constitution +remplaçaient dans le cortège les ecclésiastiques non assermentés, +qui brillaient par leur absence. Le _Te Deum_ fut chanté avec +accompagnement de toutes les musiques militaires, au milieu d'un +concours prodigieux de populaire; puis les autorités continuèrent +leur marche processionnelle vers le Temple-Neuf, et de là vers +l'Eglise réformée pour y assister à des services d'actions de grâces +analogues. Le soir, les édifices publics et la Cathédrale furent +illuminés. Mais dès le lendemain on avait à signaler de divers +côtés des agissements contre-révolutionnaires nouveaux. Une femme, +nommée Barbe Zimber, épouse d'un chantre de la Cathédrale, était +arrêtée dans le courant de la journée au pont de Kehl, essayant +d'introduire en fraude, sous ses larges jupes, un ballot d'exemplaires +du _Monitoire_ de Rohan[75]. Puis, vers le soir, un fait infiniment plus +grave se produisait dans l'enceinte sacrée elle-même. + +[Note 75: On en fit une chanson grivoise: Excommunication trouvée sous +les jupes d'une femme. Anecdote strasbourgeoise. S.l., 2 p. 8°.] + +Encouragé sans doute par l'accueil de la veille, Brendel avait voulu +entonner lui-même le _Salve Regina_ à l'autel. Tout à coup le curé +Jæglé surgit à ses côtés et déclare que c'est à lui seul que +revient le droit d'officier à Saint-Laurent. L'évêque refuse d'abord +de céder la place au prêtre non assermenté, qu'entoure une foule de +femmes surexcitées; puis, pour éviter un scandale public, il invite +Jæglé à le suivre à la sacristie. Quand ils furent en face l'un +de l'autre, le dialogue devint plus que vif entre eux, et Jæglé ne +craignit pas d'accabler Brendel de reproches et le somma même de +se démettre. Désespérant de convaincre un interlocuteur aussi peu +maître de lui-même, Brendel ressort de la sacristie, se dirige vers +l'autel et s'y met en prière. Mais les mégères qui l'entourent +s'exaltent de plus en plus: "Oh, le vilain roux! oh, le Judas!" +crient-elles, et finalement elles le bousculent et frappent de plusieurs +coups sa jambe gauche, pendant qu'il leur tourne le dos, agenouillé +devant l'autel. Sans l'intervention fort opportune de quelques gardes +nationaux accourus en entendant ce vacarme, l'évêque aurait été +roué de coups dans sa propre Cathédrale[76]. + +[Note 76: C'est là sans doute ce qu'un écrivain récent appelle, la +larme à l'oeil, "_die Rohheiten Brendel's gegen den wurdigen Pfarrer +Joeglé_"; exemple topique de la façon dont on écrit l'histoire dans +un certain parti.--Voy. sur ces scènes les Délibérations du Conseil +général, p. 166-172, _Strasb. Zeitung_, 29 mars 1791, et _Lettre à +L. Ed. de Rohan soi-disant landgrave d'Alsace, qui a été évêque de +Strasbourg et qui enrage de ne l'être plus_, etc. Strasb., 1er avril, 8 +p. 4°.] + +On le reconduisit à son domicile, au milieu des clameurs de la foule +ameutée, et non sans qu'il subît en chemin de nouvelles insultes. La +Société constitutionnelle était en séance au moment où l'on vint y +raconter ces événements si regrettables. Elle jura solennellement de +défendre l'évêque, lui envoya sur-le-champ des députés pour lui +témoigner ses regrets et dénonça Jæglé à la municipalité comme +principal auteur de ces troubles. Le lendemain le Conseil général se +réunissait en séance extraordinaire, et le maire lui rendait compte +des scènes survenues à la Cathédrale. Les représentants de la +cité, considérant que "l'impunité plus longtemps prolongée ne fait +qu'enhardir les infractions à la loi, et que c'est à une trop longue +indulgence que l'on doit attribuer les écrits scandaleux qui tendent +à soulever le peuple contre l'autorité légitime", arrêtaient qu'on +"inviterait le corps municipal à faire mettre le sieur Jæglé en +état d'arrestation, qu'il serait dénoncé à l'accusateur public comme +réfractaire à la loi et perturbateur de la tranquillité publique, +pour lui être son procès fait et parfait". Ils déclaraient en outre +"scandaleux, séditieux, attentatoire à l'autorité souveraine de la +nation et à celle du roi" l'écrit imprimé du ci-devant évêque de +Strasbourg et demandaient qu'on le mît sous les yeux de l'Assemblée +Nationale, avec les autres pièces "qui ont décelé la perfide +coalition dont M. le cardinal de Rohan s'est déclaré le chef. +L'Assemblée Nationale sera priée de le déclarer déchu de +l'inviolabilité que la loi assure aux représentants de la nation, pour +lui être son procès fait par la Haute-Cour nationale comme criminel de +lèse-nation." + +Le Conseil général avait de bonnes raisons pour rendre l'accusateur +public "personnellement responsable" de tous les délais de la +procédure et pour "inviter le tribunal à s'occuper promptement, par +tous les moyens que les lois ont mis à sa disposition", de l'affaire +Jæglé, car ces honorables magistrats ne firent aucune diligence +pour instruire sur des faits de notoriété publique, même après des +injonctions aussi formelles. Quand enfin le tribunal rendit son arrêt, +le 7 avril, il déclara Jæglé "insuffisamment convaincu d'avoir +été le fauteur des troubles" et prononça son acquittement, à la +grande indignation des journaux patriotes[77]. Le curé de Saint-Laurent +n'osa pas cependant affronter plus longtemps l'orage, et quitta la +ville pour se réfugier de l'autre côté du Rhin. Il fit bien, car le +lendemain de sa fuite clandestine arrivait à Strasbourg le décret de +l'Assemblée Nationale qui le renvoyait devant la Haute-Cour d'Orléans. + +[Note 77: _Gesch. der geg. Zeit_, 13 avril 1791.] + +La procédure suivie contre Barbe Zimber, la femme de Blaise Bürkner, +chantre de la Cathédrale, sur laquelle on avait saisi dix-sept +exemplaires du _Monitoire_ de Rohan, amena des résultats plus +pratiques. Comme la prisonnière avouait avoir reçu ces papiers de +Jean-Nicolas Wilhelm, l'homme de loi contumace, déjà souvent nommé, +le tribunal décida que les papiers du fugitif seraient mis sous +scellés, lui-même appréhendé au corps et le procès continué à la +fois contre lui et sa complice. + +Mais toutes ces mesures ne suffisaient plus pour enrayer le fanatisme +religieux déchaîné. Dès le 30 mars un nouveau scandale se produisait +à la Cathédrale. Un instituteur, nommé Gabriel Gravier, y était +mis en arrestation pour avoir tenu une conduite indécente et troublé +l'ordre public au moment où l'un des prêtres assermentés donnait la +bénédiction aux fidèles. Le corps municipal, "considérant que ce +citoyen était parfaitement libre de ne pas assister à la célébration +du culte, s'il choquait ses convictions religieuses, et que sa conduite +malhonnête était d'autant plus répréhensible qu'il était un +éducateur de la jeunesse", le condamna à huit jours de prison, à +l'affichage du jugement à cent exemplaires, dans les deux langues, +et le menaça d'interdiction, s'il se laissait aller jamais à la +récidive[78]. + +[Note 78: Extrait des registres de police. Strasb. Dannbach, placard +in-fol.] + +Le 31 mars, le Directoire du département entrait à son tour dans la +lice en décidant que, dans la quinzaine, tous les religieux du Bas-Rhin +quitteraient l'habit monastique pour ne plus se distinguer des autres +citoyens. Le décret de l'Assemblée Nationale, qui prescrivait cette +mesure, datait du 14 octobre 1790! Pour éviter une répétition du +scandale Jæglé dans les églises de la ville, on faisait procéder +ensuite au scrutin pour la nomination des six nouveaux curés de +Strasbourg. Elus le 3 avril, ils étaient solennellement préconisés +le lendemain par Brendel à la Cathédrale[79], et leur activité, pour +restreinte qu'elle fût, ne laissait pas d'irriter au plus haut point +les réfractaires. Les violences sont désormais à l'ordre du jour; +dans les rues même de notre ville on voit un ecclésiastique non-jureur +frapper l'abbé Ledé, pour avoir prêté le serment et être dénoncé +pour ce fait à l'accusateur public[80]. Dans les campagnes, les +électeurs _patriotes_ sont persécutés par le clergé et ses +adhérents. C'est ainsi qu'à Woerth le curé et son vicaire +excommunient le représentant de la commune qui avait voté pour +Brendel[81], et les journaux du temps sont remplis de détails +analogues[82]. + +[Note 79: On en trouvera la liste dans la _Gesch. der geg. Zeit_, 5 +avril 1791.] + +[Note 80: Procès-verbaux de la Société des Amis de la Constitution, +27 février 1791.] + +[Note 81: _Strasb. Zeitung_, 5 avril 1791.] + +[Note 82: Ces excommunications répétées montrent bien combien peu les +protestants seuls avaient nommé Brendel. On ne se serait pas donné le +ridicule gratuit d'excommunier des hérétiques qui ne s'en portaient +pas plus mal.] + +Les professeurs du Collège royal, suivant l'exemple de ceux du +Séminaire, avaient également refusé tous le serment. On décida +que le mathématicien Arbogast, professeur à l'Ecole militaire, en +prendrait la direction provisoire, et que l'un des rares jureurs, +l'abbé Petit, y serait placé comme vice directeur. Il fallait pourtant +encore trouver des maîtres, et pour avoir le loisir d'en découvrir, on +licencia pendant quelques semaines les élèves. A l'opposé des grands +séminaristes, qui suivirent dans l'exil leurs professeurs, les petits +collégiens, moins solidement inféodés à l'autel, ne purent résister +à l'annonce de trois semaines de vacances extraordinaires. "Eux, +naguère encore aristocrates décidés, se mirent à crier: Vive la +Nation! et à chanter _Ça ira!_"[83]. + +[Note 83: _Strassb. Zeitung_, 5 avril 1791.] + +Pendant ce temps, le récit des troubles religieux, toujours croissants, +qui désolaient l'Alsace, avait enfin produit quelque impression sur les +esprits de la capitale. L'Assemblée Nationale avait chargé Victor de +Broglie de lui présenter un rapport à ce sujet. Sur l'audition de ce +rapport, et après avoir pris l'avis des cinq comités réunis, elle +avait décrété, le 4 avril, "qu'il y avait lieu à accusation, tant +contre le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de Strasbourg, comme +prévenu principalement d'avoir tenté, par diverses menées et +pratiques, de soulever les peuples dans les départements du Haut +et Bas-Rhin et d'y exciter des révoltes contre les lois +constitutionnelles, que contre les sieurs Jæglé, ci-devant curé de +Saint-Laurent de Strasbourg; Zipp, curé de Schierrheit; Ignace Zipp, +son neveu, vicaire audit lieu; Jean-Nicolas Wilhelm, homme de loi; +Etienne Durival, se disant ingénieur, et la nommée Barbe Zimber, femme +du sieur Biaise Bürkner, chantre à la Cathédrale de Strasbourg, tous +prévenus d'être les agents, complices, fauteurs et adhérents du sieur +Louis-René-Edouard de Rohan." + +L'Assemblée demandait en conséquence au roi de donner ses ordres pour +faire arrêter les personnes susnommées et les faire transférer sous +bonne garde dans les prisons d'Orléans, où l'officier chargé des +fonctions d'accusateur public près la Haute-Cour nationale provisoire +devrait instruire leur procès. Louis XVI ne se fit pas prier pour +donner la sanction constitutionnelle à cette mesure, dirigée contre +un homme qu'il détestait, et pour cause. Il promulgua la loi dès le 6 +avril[84], et l'on ne risque rien à supposer qu'il aurait appris sans +chagrin que "l'officier de la gendarmerie nationale", auquel était +confié le soin d'exécuter ces arrestations, avait réussi dans sa +mission. Pour le moment, cela va sans dire, la loi restait à l'état +de lettre morte, puisque tous les coupables principaux se trouvaient en +dehors du territoire français et sous la protection des baïonnettes +de la légion de Mirabeau. On ne pouvait guère mettre la Haute-Cour en +mouvement pour juger la bonne femme d'un chantre de la Cathédrale! + +[Note 84: Loi qui ordonne l'arrestation du sieur L. R. Ed. de Rohan, +etc. S. l. 3 p. 4°.] + +M. de Dietrich et ses amis politiques avaient réclamé d'autres mesures +encore de la Constituante. Déçus dans leur espoir de rallier une +fraction notable du clergé aux lois nouvelles, et comprenant qu'il +fallait essayer du moins de créer un clergé assermenté, si l'on ne +voulait renoncer dès le début à gagner du terrain dans les campagnes, +ils avaient sollicité quelques modifications aux articles de la loi +qui réglait les conditions exigées des candidats à des fonctions +publiques ecclésiastiques. Pour répondre à leurs voeux, qu'elle +reconnut légitimes, l'Assemblée Nationale rendit un décret +qui accordait des dispenses d'âge et de stage préalable pour la +consécration sacerdotale, mais qui devait surtout alléger la tâche +des autorités constitutionnelles dans les départements bilingues et +frontières, en leur permettant d'appeler chez eux des ecclésiastiques +étrangers. Pendant un an, provisoirement, tout prêtre pouvait être +admis à fonctionner dans les paroisses abandonnées, soit comme curé, +soit comme vicaire, sans avoir à justifier de la qualité de Français. +Allemands, Suisses et Luxembourgeois viendraient-ils remplacer les +ecclésiastiques nationaux, qui restaient introuvables? Viendraient-ils +surtout en assez grand nombre, en qualité suffisamment respectable +aussi, pour qu'on pût organiser une Eglise sérieuse? C'était là +le noeud de la question vitale qui préoccupait si fort, et non sans +raison, les chefs du parti constitutionnel en Alsace. + +Il n'y avait plus à s'y tromper, en effet. Le 20 mars avait passé, +comme toutes les dates fixées antérieurement par le gouvernement, sans +lui amener autre chose que de bien rares transfuges. La perspective de +vivre au milieu de populations hostiles, excitées sous main, n'était +guère attrayante, et ceux-là même qui prêtaient le serment pour +trouver de quoi vivre, ne se souciaient pas d'aller prêcher au fond des +campagnes. Dans les villes, grâce aux sociétés populaires, qui +alors soutenaient encore les représentants du culte, les curés +constitutionnels avaient, sinon de nombreux auditoires, du moins +une sécurité matérielle à peu près complète. L'incartade des +satellites de Jæglé ne se renouvela plus à Strasbourg, puisque les +patriotes veillaient désormais sur leurs prêtres et promettaient +d'user de moyens violents pour réprimer à l'avenir des scènes +pareilles. Lors de l'installation des nouveaux curés de la ville, le +journal de Simon et Meyer disait d'avance: "Tous les nerfs de boeuf +de Strasbourg sont achetés, et une bonne portion de verges est toute +prête, ainsi que les pompes à feu, pour calmer nos femmelettes +exaltées.[85]" Et le parti clérical répondait sur le même ton dans +le pamphlet le _Dîner patriotique_, en faisant dire à Brendel: "Sans +la garde nationale protestante et les troupes de ligne, vous auriez vu +comme ces nouveaux curés eussent été reçus, puisque moi-même j'ai +manqué d'être crossé, mais crossé à coups de pied[86]." + +[Note 85: _Gesch. der geg. Zeit._ 10 avril 1791.] + +[Note 86: Le _Dîner patriotique_ (S. 1. 24 p. 8º) est une satire, +ignoble à bien des égards, mais composée par un esprit mordant et +sagace qui a bien vu le faible d'adversaires détestés. On nous y +montre Dietrich, Levrault, Brendel et Mathieu s'entretenant à coeur +ouvert, après boire, sur la situation du pays et de leur parti et s'y +disant de dures vérités. Brendel surtout y est outrageusement traîné +dans la boue.] + +C'est toujours, on le voit, le même esprit brutal qui régente les +masses, sans acception de parti, que ce soit le fanatisme religieux +ou anti-religieux qui les enflamme, qu'ils s'appellent jacobins ou +cléricaux, royalistes ou républicains de toute nuance. L'aveuglement +volontaire des partis est tel qu'aujourd'hui même vous rencontrerez +des hommes "honnêtes" se lamentant sur les traitements +révolutionnaires subis par quelques dévotes exaltées, tandis qu'ils +trouveront naturelles les cruantés exercées sur les huguenots du +seizième siècle, ou riront même des femmes des jacobins publiquement +fouettées par la jeunesse dorée après thermidor. Il serait si simple +pourtant, alors qu'on ne peut empêcher toujours de pareilles violences, +de s'entendre au moins pour les flétrir avec un égal mépris, d'où +qu'elles viennent et sous quelque drapeau qu'elles se produisent! + +Le 16 avril un nouveau renfort arrive aux récalcitrants: _Roma locuta +est_, Rome a parlé. On se rappelle que l'assemblée des catholiques +réunis au Séminaire avait demandé au Saint-Père ce qu'il fallait +penser des nouvelles lois ecclésiastiques. Pie VI répondit enfin à +"ses chers fils, les habitants catholiques de Strasbourg". Il leur +témoignait toute son estime pour le courage héroïque, la sagesse et +la constance de Rohan, seul pasteur légitime de ce troupeau, l'autre +n'étant qu'un odieux intrus. Le cardinal s'empressa de porter ce bref +à la connaissance de _son_ clergé, par mandement du 2 mai, l'on pense +avec quelle satisfaction profonde. Désormais Brendel a beau se dire +"en communion avec le Saint-Siège apostolique", il n'est plus aux +yeux de la foule qu'un apostat et un mécréant. Tous les catholiques un +peu fervents, qui avaient hésité encore entre leur foi religieuse et +leurs devoirs civiques, se retirent d'un mouvement où leur situation +devient dorénavant impossible. C'est ainsi que M. de Humbourg, l'ancien +syndic du chapitre de la Cathédrale, était resté jusqu'à ce jour +officier municipal; dès qu'il apprend que la sentence papale va être +rendue, il donne sa démission d'élu de la cité, pour aller rejoindre +les membres du chapitre à Offembourg[87]. Rohan lui-même prenait une +attitude plus aggressive, si possible. On racontait qu'il allait fonder +à Oberkirch un journal allemand à l'usage des campa pagnes, intitulé +_Der Wahrheitsfreund_, et dirigé par Nicolas Wilhelm[88]. Des lettres +anonymes arrivaient de tous les côtés au nouvel évêque, le menaçant +des vengeances célestes, lui fixant comme dernier terme pour venir +à résipiscence le jeudi-saint, et éveillant tout autour de lui +l'appréhension de scènes de désordre nouvelles, jusque dans +l'enceinte de la Cathédrale[89]. C'est que les espérances des +contre-révolutionnaires s'exaltaient, à ce moment déjà, dans la +contemplation des chances d'une lutte intérieure, appuyée sur le +dehors, et que le spectre de la guerre étrangère et civile montait, +menaçant, à l'horizon. + +[Note 87: _Strassb. Zeitung_, 16 avril 1791.] + +[Note 88: _Pol. Litt. Kurier_, 19 avril 1791.] + +[Note 89: _Strassb. Zeitung_, 21 avril 1791.] + + + + + XIV. + + +Escomptant les dispositions bien connues de quelques-uns des principaux +souverains de l'Europe qu'effrayait la rapide propagation des idées +révolutionnaires, l'émigration commençait dès lors à rêver la +revanche par les armes et à travailler les cours étrangères pour y +trouver un appui. Parmi tous ceux que nous voyons s'agiter alors pour +organiser à bref délai l'action contre-révolutionnaire, le cardinal +de Rohan fut un des plus fougueux. Il est vrai qu'il était aussi de +ceux qui avaient le plus perdu et qui supportaient le plus impatiemment +cette perte. Prince souverain de l'Empire, il était également +plus libre de ses mouvements que les émigrés vivant sur territoire +d'antrui. Sans doute il n'était plus le bénéficier richissime que +nous avons connu au début de la Révolution; ses quelques bailliages +d'outre-Rhin n'étaient pas de taille à lui fournir des revenus très +considérables. Par arrêt du 18 février 1791, la cour suprême de +Wetzlar l'avait bien autorisé à contracter un emprunt forcé de 45,000 +florins, avec les cinq villages du bailliage d'Oberkirch, mais un arrêt +supplémentaire du 30 mars l'obligeait à donner d'abord aux communes +elles-mêmes les garanties de remboursement nécessaires[90]. D'ailleurs +ce n'est pas avec des sommes pareilles qu'on pouvait soutenir une +guerre. Il commença cependant à réunir des recrues, aidé par le +frère émigré de Mirabeau, le fameux vicomte, qu'à cause de l'ampleur +de ses formes, ses anciens collègues de la Constituante avaient appelé +Mirabeau-Tonneau. + +[Note 90: _Strassb. Zeitung_, 19 avril 1791.] + +Mais les négociants badois ne se soucièrent pas d'abord de fournir les +uniformes nécessaires, parce que Rohan prétendait ne payer qu'un quart +des dépenses au comptant et prendre le reste à crédit[91]. Cette +gêne ne dura pas, il est vrai, et, de quelque côté qu'il l'ait reçu, +l'argent finit par arriver. Dès le 26 avril on écrivait d'Ettenheim à +la _Gazette de Strasbourg_ que l'ex-évêque avait maintenant une garde +bien organisée de trois cents hommes, bien uniformés, portant l'habit +noir à revers jaunes, au brassard brodé d'une tête de mort avec cette +devise: La victoire ou la mort[92]! + +[Note 91: _Pol. Litt. Kurier_, 18 avril 1791.] + +[Note 92: _Strassb. Zeitung_, 27 avril 1791.] + +Les troupes réunies depuis longtemps déjà par le prince de Condé, +et principalement formées par les déserteurs qui passaient en masse +la frontière[93], se rapprochaient à ce moment de Strasbourg et les +bruits les plus alarmants circulaient dans notre ville. On y affirmait +que les forces de l'émigration allaient franchir le fleuve près de +Rhinau marcher directement sur Obernai, Rosheim, Molsheim et Mutzig, +centres du "fanatisme", pour pénétrer par la vallée de la Bruche +en Lorraine et susciter partout la contre-révolution. On racontait que +les ecclésiastiques renvoyés de leurs cures n'avaient donné qu'un +congé de quelques jours à leurs domestiques, que des notabilités bien +connues (on désignait notamment Poirot et Zæpffel) circulaient dans +les campagnes pour exciter les esprits, etc. Sans doute les rédacteurs +des journaux patriotes essayaient d'enflammer le courage de leurs +lecteurs en leur montrant les feux s'allumant partout sur la crête des +Vosges, et "l'armée noire et jaune" écrasée dans les gorges +de nos montagnes[94]. Mais les riverains du territoire allemand n'en +étaient pas plus rassurés pour cela. Heureusement que, pour le moment, +tout n'était qu'un faux bruit. Il importait de le mentionner cependant, +puisque l'agitation profonde qu'il excita chez les amis comme chez +les ennemis du nouveau régime en Alsace, amena de part et d'autre une +recrudescendence d'inimitiés sur le terrain religieux. + +[Note 93: Pour ne citer qu'un exemple, tous les officiers du régiment +de Beauvaisis, en garnison à Wissembourg, désertèrent le 17 avril. +Quinze cents hommes de troupe ne conservèrent qu'un capitaine et quatre +lieutenants officiers de fortune. _Strassb. Zeitung_, 20 avril 1791.] + +[Note 94: _Strassb. Zeitung_, 25 avril 1791.] + +Les commissaires du Roi avaient quitté Strasbourg dans les derniers +jours d'avril, espérant bien à tort que leur présence ne serait plus +nécessaire pour contenir les récalcitrants, ou desespérant peut-être +aussi de les ramener à l'obéissance[95]. Après leur départ les +autorités du département et du district continuèrent à procéder +à l'épuration des non-jureurs. Pour montrer que leur justice était +égale pour tous, elles avaient également réclamé le serment +civique de tous les pasteurs, professeurs et ministres luthériens et +réformés, et le 1er mai, les membres du Convent ecclésiastique, +les professeurs de l'Université protestante, ceux du Gymnase et les +maîtres d'écoles avaient prêté le serment requis devant le corps +municipal[96], puis le dimanche, 7 mai suivant, ç'avait été le tour +des "ministres de la Confession helvétique." Le chanoine Rumpler +avait protesté, non sans malice, ni sans raison, contre cette idée +bizarre, d'assermenter des hérétiques à la Constitution civile du +clergé, et il avait demandé qu'on insérât ses protestations +au procès-verbal. Mais Richard Brunck, le fameux helléniste, lui +répondit brusquement qu'en ce cas on y insérerait des sottises[97]. +Et cependant l'ancien commissaire des guerres était un modèle +d'urbanité. C'est à ce diapason que se maintenait désormais la +discussion entre adversaires politiques, quand on consentait encore à +discuter, s'entend. + +[Note 95: Foissey quitta Strasbourg le 25 avril, ses collègues le 27. +_Pol. Lit. Kurier_, 25 avril 1791.] + +[Note 96: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 mai 1791.] + +[Note 97: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 4 mai 1791.] + +Si les protestants n'éprouvaient aucune répugnance à se rallier +ainsi au nouvel ordre des choses, les "écclésiastiques" non +assermentés, les membres des ordres religieux dissous, faisaient +partout leurs préparatifs de départ. Le 2 mai, les Capucins du grand +cloître de Strasbourg passaient le Rhin avec une longue série de +fourgons bien remplis[98]; deux jours plus tard, leurs confrères +du couvent des Petits-Capucins suivaient leur exemple. L'émigration +faisait ainsi d'incessants progrès parmi la population _cléricale_ +de la ville et des campagnes, et il devenait urgent de trouver les +ecclésiastiques patriotes nécessaires pour le service des paroisses +rurales, si le culte officiel ne devait être partout interrompu. C'est +pourquoi le Directoire du district convoqua les électeurs pour le 8 +mai, à huit heures du matin, dans l'ancien palais épiscopal des Rohan, +afin de continuer les élections relatives à la nomination des curés +constitutionnels. Le district de Strasbourg avait compté jusque-là, +sur une population catholique de 71,240 âmes, 109 prêtres séculiers +en fonctions[99]. Il n'aurait pu être question de conserver un pareil +chiffre de fonctionnaires, qu'on n'avait aucun espoir d'atteindre +jamais, même si la Constitution nouvelle n'avait pas expressément +diminué le nombre des curés et des desservants. A l'heure indiquée, +l'assemblée électorale se réunit sous la présidence de M. Thomassin; +elle comptait un peu plus de cent membres. Plusieurs électeurs avaient +écrit pour excuser leur absence, en l'expliquant par les menaces +dont ils avaient été l'objet de la part de leurs coreligionnaires +fanatisés par les prêtres réfractaires. Aussi la réunion +décida-t-elle, avant d'aborder son ordre du jour, de formuler +une véhémente protestation contre les agissements du clergé non +assermenté; elle est trop longue pour que nous la rapportions ici, mais +nous en citerons la conclusion pratique. On y demandait à l'Assemblée +Nationale l'éloignement de leur domicile de tous les prêtres qui se +seraient refusés à prêter le serment, "afin de soustraire leurs +anciennes ouailles à leurs excitations incendiaires et de les empêcher +eux-mêmes de maltraiter leurs successeurs." Puis les scrutins pour +une vingtaine de cures se succédèrent sans incident notable pendant +toute la journée, et se terminèrent le lendemain, 9 mai, par la +proclamation solennelle du nom des nouveaux élus, qui se fit à la +Cathédrale, avant la célébration de la messe[100]. Un tiers d'entre +eux étaient d'anciens capucins; aucune des cures n'avait été +disputée par deux concurrents, tant la pénurie de candidats était +grande. Ce n'est pas du Bas-Rhin que venaient les rares déclarations +d'adhésion d'ecclésiastiques demandant "à être mis dans la +prochaine gazette" comme ayant prêté le serment, "_antern zu einem +exembel des gehorsams_[101]" Quand, par hasard, il surgissait quelque +recrue inattendue, on s'empressait d'annoncer le fait dans tous les +journaux, et de féliciter les nouveaux arrivants comme des héros +patriotes. Ce fut le cas, par exemple, pour les trois séminaristes +alsaciens, Joseph Parlement et les deux frères Roch, qui +s'échappèrent du séminaire du prince-évêque de Spire à Bruchsal +et traversèrent le Rhin dans une barque de pêcheur pour revenir à +Strasbourg et se mettre aux ordres de Brendel[102]. + +[Note 98: Ils emportaient, disait-on, mille muids de vin, 125 quartauds +de blé, 7 quintaux de lard, 5 quintaux de beurre fondu et 150,000 +livres en numéraire. _Strassb. Zeitung_, 4 mai 1791.] + +[Note 99: On comptait alors dans la ville même 35,000 catholiques +contre 20,000 protestants, dans les villages du district, 36,240 +catholiques contre 18,520 protestants. Il y avait de plus 2830 +israélites. _Affiches de Strasbourg_, 9 avril 1791.] + +[Note 100: _Verbal Prozess der Wahlversammlung der Wahlmänner u. s. w. +vom 8. Mai 1791._ S. 1. 14 p. 8°.] + +[Note 101: Voy. le numéro du _Pol. Lit. Kurier_, 14 avril 1791. Cette +pièce émanant de quelques curés, vicaires et religieux de Dannemarie, +Altkirch, Hagenbach, etc., écrite dans un allemand inouï, était +adressée: "_An Herren Zeitungsschreiber Augsburgiseher Profession zu +Strassburg_."] + +[Note 102: _Strassb. Zeitung_, 16 mai 1791.] + +On comprend d'ailleurs que l'enthousiasme fût médiocre et le désir +d'exercer l'apostolat de "la religion nouvelle" au sein de nos +populations rurales peu répandu. On avait fait circuler sur le compte +des prêtres assermentés de tels mensonges[103] que, dans certaines +communes au moins, leur vie n'était pas en sûreté. C'est ainsi que le +nouveau curé de Bischheim, l'abbé Gelin, dénonçait deux paysans de +Suffel-Weyersheim comme ayant voulu le tuer dans la nuit du 12 au 13 +mai; mais comme le seul témoin à charge était la soeur de Gelin et +qu'ils protestèrent de leur innocence, le tribunal du district les +acquitta quelques jours plus tard, bien que leur apparition nocturne +au presbytère dût paraître bien étrange[104]. Les journaux tout +spécialement fondés pour éclairer les paysans n'étaient pas lus par +eux, et certains d'entre eux, au moins, comme le journal allemand: +_Le Franc, feuille patriotique populaire alsacienne_, n'étaient pas +rédigés de manière à pouvoir être compris par les masses, +peu accessibles aux déductions abstraites et aux raisonnements +philosophiques[105]. Elles voyaient mettre aux enchères les biens +de l'Eglise, vendre au plus offrant le mobilier de leur évêque, ses +tapisseries de haute-lisse, ses somptueuses porcelaines de Chine et +ses urnes du Japon[106], elles entendaient leurs conducteurs spirituels +maudire les persécuteurs et les vouer aux tourments éternels; cela +faisait sur elle une toute autre impression que la lecture d'une +dissertation sur les droits de l'homme et du citoyen. + +[Note 103: Le 10 mai, le vicaire épiscopal Taffin, le futur juge au +tribunal révolutionnaire, sortait de la Cathédrale après avoir dit +la messe, quand un paysan l'arrête et le prie de lui dire la formule du +serment civique. Un peu étonné, Taffin satisfait à son désir et +le paysan de s'en aller, l'air tout joyeux.--Pourquoi me demandez-vous +cela? dit l'ex-chanoine messin. + +--"Notre curé nous a dit qu'en le prêtant on abjurait la +Sainte-Vierge, le pape et toute l'Eglise catholique. Mais je vois bien +maintenant qu'il a menti. Nous le chasserons." Malheureusement +ces paysans à l'esprit investigateur étaient fort rares. _Strassb. +Zeitung_, 17 mai 1791.] + +[Note 104: _Strassb. Zeitung_, 16 mai, 6 juin 1791.] + +[Note 105: _Dev Franke, ein patriotisches Volksblatt_, commença à +paraître en mars 1791. mais ne vécut pas très longtemps.] + +[Note 106: _Affiches_, 16 mai 1791.] + +Ce qui rendait les dispositions des populations rurales plus dangereuses +encore, c'étaient les espérances contre-révolutionnaires qui +se rattachaient à leurs antipathies religieuses. Plus on étudie +l'histoire de cette époque, plus on se rend compte de la faute immense +commise par l'Assemblée Nationale, en ajoutant cet élément fatal de +discorde à toutes les causes de désunion qui travaillaient le royaume +et menaçaient surtout les départements sur la frontière. C'est par +haine des _jureurs_ que les paysans catholiques d'Alsace devinrent en +partie les alliés des Rohan, des Mirabeau, des Condé, menaçant dès +lors le sol de la patrie, et servirent d'intermédiaires et d'espions +aux traîtres, qui attendaient le signal de la lutte ouverte pour +déserter à l'étranger. + +Tout indiquait, vers la fin de mai 1791, qu'une crise terrible allait +éclater, soit à l'intérieur, soit au dehors. En Alsace, le nouveau +commandant de la province, M. de Gelb, était un militaire, longtemps +retraité, cassé par l'âge, sans autorité sur ses troupes et +soupçonné dès lors d'incivisme, soupçon que son émigration devait +justifier plus tard. Quoique Strasbourgeois de naissance, on avait été +fort mécontent chez nous de lui voir confié un poste aussi difficile; +ses adversaires l'avaient même accusé de travailler en secret à +la destruction du nouvel ordre des choses[107]. En tout cas, il ne +surveillait pas ses officiers et sans cesse on en voyait circuler +quelques-uns, avec ou sans déguisements, sur le chemin d'Ettenheim +à Strasbourg[108]. Sous ses yeux, on recrutait dans la garnison des +volontaires pour la légion de Mirabeau[109]. Des espions de Rohan +sillonnaient le pays déguisés en mendiants, en maquignons, etc., pour +distribuer des appels à la révolte et entraîner la jeunesse au delà +du Rhin[110]. On en arrêtait un à Habsheim et son arrestation était +suivie de celle du curé du village, ainsi que de son collègue de +Krembs[111]. Les municipalités des localités qu'on croyait douteuses +étaient bombardées de lettres pastorales, déclarations, bulles et +autres imprimés qui arrivaient non-affranchis. Celle de Mutzig se +plaignit d'avoir à payer en un jour trente-six sols de port pour +des envois postaux de ce genre[112]! Dans la Société des Amis de la +Constitution, on donnait lecture d'une correspondance échangée +entre le procureur-syndic du district, Acker, et le prince Joseph de +Hohenlohe, du Grand-Chapitre de la Cathédrale. Le procureur ayant +réclamé les titres et pièces relatives aux propriétés du +Chapitre, le prince lui répondait que, dans peu de jours, l'armée +contre-révolutionnaire allemande passerait le Rhin, réinstallerait +l'ancien ordre de choses et remettrait chacun à sa place[113]. + +[Note 107: On disait qu'il avait un dépôt d'écrits incendiaires +dans sa campagne à l'île des Epis. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26 mars +1791.] + +[Note 108: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mai 1791.] + +[Note 109: _Strassb. Zeitung_, 18 mai 1791.] + +[Note 110: Un agent de Bernhardswiller amenait, en huit jours, vingt-six +jeunes gens de Bernhardswiller et d'Obernai à Ettenheimmünster. +_Strassb. Zeitung_, 1er juin 1791.] + +[Note 111: _Pol. Litt. Kurier_, 9 juin 1791.] + +[Note 112: _Strassb. Zeitung_, 30 mai 1791.] + +[Note 113: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.] + +A Strasbourg même, les partisans de l'ancien régime semblaient +espérer et préparer un prompt revirement. Les journaux signalaient +les distributions d'argent (fort modestes d'ailleurs, à ce qu'il nous +semble, et peu dangereuses) du chirurgien Marchal à de vieilles +femmes dévotes[114]. Ils racontaient aussi comment le receveur de +l'OEuvre-Notre-Dame, M. Daudet, ayant à payer leurs gages quotidiens de +huit sols aux six gardiens de la Cathédrale, avait tendu à l'un +deux un assignat de quatre-vingt livres, total _nominal_ exact de leur +salaire mensuel à tous, en criant d'un air moqueur: Vive la Nation! +Quand le pauvre gardien l'avait supplié de le satisfaire en monnaie, il +l'avait renvoyé, disant qu'il n'avait pas d'autre argent[115]. Sans +une veuve, bonne patriote, qui leur versa le montant de l'assignat, +les modestes fonctionnaires de l'OEuvre auraient perdu douze livres en +changeant le papier chez un banquier. "Mais Daudet n'est-il pas +un coquin?" disait la _Gazette de Strasbourg_ en manière de +péroraison[116]. Rodolphe Saltzmann, son rédacteur, était pourtant +l'un des plus modérés parmi les défenseurs des idées nouvelles, et +figurera bientôt parmi les _réactionnaires_ les plus haïs. + +[Note 114: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.] + +[Note 115: Dans la justification, passablement embarrassée, que M. de +Türckheim, administrateur des oeuvres charitables de la Ville, fit de +son subordonné (_Strassb. Zeitung_, 13 juin), il dut reconnaître que +Daudet avait à ce moment plusieurs centaines de francs en numéraire +dans sa caisse; ce qui semble bien indiquer qu'il voulait narguer et +punir le civisme des gardiens de la Cathédrale.] + +[Note 116: _Strassb. Zeitung_, 10 juin 1791.] + +Dans les environs les rixes se multipliaient entre les habitants des +villages catholiques et les soldats cantonnés chez eux ou dans leur +voisinage. A Oberschaeffolsheim, ils attaquèrent un détachement du +13e de ligne (ancien Bourbonnais) et blessèrent grièvement deux des +soldats. Le curé non assermenté qui les avait poussés, dit-on, à +cet acte de sauvagerie, fut arrêté et conduit en ville sur une voiture +découverte; en y arrivant à dix heures du soir, il fut reçu à +la porte par une foule en émoi, qui se précipita sur l'escorte, en +criant: à la lanterne! Sans l'énergique intervention de la garde +nationale, le malheureux aurait été écharpé[117]. Le lendemain, le +même Saltzmann, dont nous venons de parler, "protestait au nom des +véritables amis de la liberté contre ce cri sanguinaire, qui est le +contraire de la justice"[118]; mais les esprits, emportés par la +passion, n'étaient plus capables d'écouter d'aussi sages conseils. +Il semblerait que la réalité, pourtant bien triste déjà, ne leur +fournissait pas de scènes assez lugubres. L'imagination surexcitée des +_patriotes_ hantée par des visions terrifiantes, inventait des projets +de meurtre et d'assassinat, auxquels elle croyait sans doute elle-même. +Un journal affirmait qu'un ecclésiastique réfractaire de Strasbourg +avait engagé l'une de ses jeunes pénitentes à demander à se +confesser à l'évêque Brendel, puis à tuer l'intrus d'un bon coup +de couteau, dans le confessionnal[119]. Le rôle des Judith et des +Charlotte Corday n'est pas, fort heureusement, dans le tempérament de +nos jeunes Alsaciennes, et l'anecdote tout entière nous semble de la +fabrique du journaliste radical qui l'offrit au public. + +[Note 117: _PoL Litt. Kurier_, 24 juin 1791.] + +[Note 118: _Strassb. Zeitung_, 23 juin 1791.] + +[Note 119: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 7 juin 1791.] + +Mais si l'on pouvait hardiment absoudre le beau sexe, et même le sexe +fort, de toute intention réelle d'homicide contre le chef de diocèse, +il n'en était pas de même, ni pour l'un ni pour l'autre, quant aux +délits de police correctionnelle. L'histoire particulière de la +Cathédrale nous offre, à ce moment, quelques curieux exemples de +l'irrévérence brutale ou raffinée des fervents catholiques à +l'égard des mystères de leur propre religion et des indécences +auxquelles les entraînait dans leurs propres lieux de culte une trop +fervente dévotion. La première en date de ces affaires est celle +du sieur Julien d'Espiard, lieutenant au régiment de ci-devant +Bourbonnais, qui pénétra le 12 mai dans la Cathédrale pendant qu'on y +célébrait le culte et s'y conduisit d'une façon bruyante, sifflotant +et répondant à la sentinelle qui le rappelait au respect du saint +lieu: "Il n'y a plus de religion; il n'y a donc plus rien à +respecter!"[120] Arrêté par la force armée et conduit devant +le maire, il fut condamné par le corps municipal à "tenir prison +pendant deux fois vingt-quatre heures pour avoir manqué de respect +dans l'Eglise cathédrale au respect que tous doivent aux lieux +saints[121]." Six semaines plus tard, le même individu se faisait +encore remarquer pour avoir tenu après boire dans un endroit public +"des propos incendiaires et despectueux contre la Nation", et la +municipalité le condamnait derechef à huit jours de prison[122]. Exclu +de son régiment, ce singulier défenseur de la foi terminait dignement +sa carrière en se rendant à Ettenheim et en affirmant là-bas +en justice que Dietrich et ses collègues l'avaient salarié pour +assassiner Rohan[123]. + +[Note 120: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 27 mai 1791.] + +[Note 121: Extrait des registres de police de la municipalité, du 17 +mai 1791. Dannbach, placard in-fol.] + +[Note 122: Extrait des registres de police, etc., du 11 juillet 1791.] + +[Note 123: Extrait des délibérations du corps municipal, du 6 +septembre 1791. Dannbach. 7 p. 4°.] + +L'autre incident se produisit quelques semaines plus tard, lors de la +fête des Rogations. Brendel avait annoncé pour ce jour la procession +usuelle dans l'intérieur et sur le parvis de la Cathédrale. La +municipalité craignait des troubles pour cette fête, les radicaux +aussi, témoin la brutale invitation de Simon aux bons patriotes, de +mettre pour ce jour-là quelques bons nerfs de boeuf en saumure, afin +de calmer les démangeaisons des jeunes et vieilles bigotes qui seraient +tentées de déranger les offices[124]. La garde-nationale était sur +pied; il se trouva néanmois une jeune personne assez désireuse +de faire parler d'elle (car elle ne pouvait espérer la couronne du +martyre), pour proférer à haute voix quelques sarcasmes blessants sur +la procession qui défilait devant elle. Son zélé défenseur, dont +nous allons entendre tout à l'heure les accents passionnés, déclare +bien que cette procession "n'était effectivement composée que de +deux pelés, quatre tondus et six pouilleux, bien faits pour accompagner +F. A. Brendel," mais on avouera que ce n'est pas une excuse. + +[Note 124: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er juin 1791.] + +La jeune fille fut arrêtée par le piquet de garde à la Cathédrale +et conduite devant le maire, qui la tança vertement sans lui infliger +d'ailleurs, à notre sû, de peine légale quelconque. Or voici quel +accès de folie furieuse cette scène de gaminerie provoqua dans le +cerveau d'un trop effervescent ami de l'Eglise et de l'ancien régime. +"Elle fut enlevée, dit-il, par ces infâmes satellites aux trois +couleurs, par ces cannibales, qui, non contents de l'arracher à son +foyer, l'ont meurtrie de coups, et l'ont traînée, le visage tout +ensanglanté, à la municipalité. Cette pauvre fille, indignée du +traitement affreux que cette canaille nationale exerçait sur elle, +appelait les honnêtes gens à son secours... Elle n'en fut pas moins +menée devant le Grand-Inquisiteur. Cet oiseau de proie se réjouissait +d'avance de la capture et esperait, la tenant sous ses griffes, d'en +faire une victime de sa rage constitutionnelle.... N'y aura-t-il jamais. +disais-je à deux de mes voisins, un homme assez ami du bien et de +l'humanité, pour brûler la cervelle ou pour enfoncer le fer vengeur +dans le coeur de ce scélérat?--Nous le jurons, diront-ils[125]"... + +[Note 125: Lettre à M. le maire de Strasbourg. 3 juin 1791. S. 1. 4 p. +8°.] + +On se demande, en lisant des appels au poignard pareils, à propos de +si mesquines affaires, si leurs auteurs anonymes étaient dans leur bon +sens, s'ils étaient de pauvres fous ou de misérables scélérats. +Un sceptique nous répondra qu'ils étaient sans doute fort lucides et +n'auraient pas fait tort peut-être au voisin d'un centime, mais qu'ils +étaient "sous l'influence des passions politiques." + +C'était sous l'influence aussi de ces mêmes passions que les +autorités du district envoyaient aux sacristains des différentes +églises l'ordre direct d'avoir à faire abattre les armoiries +sculptées qui se trouvaient dans ces églises; en d'autres termes, +c'était la destruction, la mutilation du moins, des nombreux +monuments funéraires conservés alors dans nos édifices religieux. +La municipalité fut saisie de cette réquisition singulière dans sa +séance du 12 mai. Elle avait sacrifié naguère aux tendances du jour +en proscrivant les écussons armoriés de la Cathédrale; elle resta +plus fidèle maintenant aux vrais principes: "Sur le rapport de +l'administrateur des établissements publics,... considérant que cet +ordre, de quelque part qu'il soit émané, s'éloigne du décret du +19 juin 1790, parce que ces armoiries dans les églises constatent un +tribut de vénération payé à des familles qui ont bien mérité de la +patrie, intéressent des familles régnicoles et étrangères et sont +le plus souvent liées à des décorations et forment des monuments +publics, vu le décret et ouï le procureur de la Commune, le Bureau +municipal arrête qu'il n'y a pas lieu de donner suite à la destruction +des armoiries dans les églises"[126]. + +[Note 126: Délibération du Conseil général. 12 mai 1791.] + +Des gens auxquels il ne fut pas nécessaire de donner des ordres +péremptoires pour faire disparaître les emblèmes de l'ancien régime, +furent les Israélites de Mutzig. Lorsque Rohan était revenu en Alsace, +après le procès du Collier, ils avaient orné leur synagogue de +l'écusson des Rohan et y avaient placé de plus un grand cadre +contenant une prière pour leur illustre protecteur, le cardinal. Ils se +hâtèrent maintenant de briser l'écusson, mais, en gens pratiques, ils +conservèrent la prière calligraphique, encadrée dans leur temple, +en y substituant seulement le nom de Brendel à celui de l'évêque +proscrit[127]. + +[Note 127: _Strassb. Zeitung_. 30 mai 1791.] + +Brendel cependant faisait tous les efforts possibles pour organiser +le clergé constitutionnel de son diocèse; les recrues désirées +arrivaient peu à peu, surtout des contrées rhénanes, en moins grand +nombre assurément qu'on ne l'avait espéré d'abord, mais en nombre et +surtout en qualité suffisante pour lui constituer un état-major très +présentable, auquel il ne manquait que les soldats. Dans le courant +des mois de juin et de juillet on voyait débarquer à Strasbourg les +professeurs J.-J. Kæmmerer, de Heidelberg et Antoine Dereser, de Bonn, +puis encore Joseph Dorsch et le plus connu, le plus tristement célèbre +de tous, Euloge Schneider. Docteurs et professeurs en théologie des +universités épiscopales rhénanes, leur libéralisme religieux ou le +besoin de liberté politique les avait rendus suspects dans leur pays +et ils venaient chercher une sphère d'activité plus vaste, un air plus +respirable, sous le ciel de la France. Reçus à bras ouverts par +le parti constitutionnel, ils se voyaient bientôt installés comme +maîtres dans les chaires abandonnées du grand Séminaire et comme +vicaires épiscopaux à la Cathédrale. Natures exaltées pour la +plupart, ces hommes étaient d'une valeur morale très diverse. Il y en +avait de profondément pieux et honnêtes, comme le bon Dereser, dont la +conduite pendant la Terreur mérite toutes nos sympathies; il y en avait +aussi que le besoin d'aventures amenait parmi nous, bien plus que la +soif d'indépendance religieuse. Parmi ces derniers il faut nommer avant +tout Euloge Schneider, que sa faconde oratoire et des vers érotiques +médiocres, doublement choquants sous la plume d'un ancien moine, +avaient fait connaître déjà dans certains milieux lettrés +d'Allemagne[128]. Le 6 juin déjà, Kæmmerer avait paru à la Société +des Amis de la Constitution, pour y prêter le serment civique et pour +annoncer la publication d'un journal de langue allemande, consacré +spécialement aux affaires ecclésiastiques d'Alsace. Le 30 juin, +les journaux de Strasbourg annonçaient l'arrivée de Schneider, le +professeur démissionnaire de l'académie de Bonn, et sa nomination +comme vicaire épiscopal[129]. + +[Note 128: _Gedichte von Eulogius Schneider, 2te Auflage, Frankfurt am +Main_, 1790, p. 40, 45, 73, 74, 91, 127.] + +[Note 129: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.] + +Comme l'entrée en fonctions des nouveaux venus vint coïncider avec la +fuite de Varennes et que durant plusieurs jours les esprits surexcités +ne s'occupèrent pas d'autre chose que de la "grande trahison" du +malheureux Louis XVI, ils n'attirèrent pas d'abord sur eux l'attention +du public. Le moyen de s'intéresser à quelques prêtres schismatiques +étrangers, alors que le sort du royaume était en suspens et que +la guerre civile semblait devoir éclater à nos portes! Une plume +élégante et habile a trop bien raconté cet épisode célèbre de la +Révolution au point de vue de notre histoire locale, il y a quelques +années déjà, pour que nous songions à nous y arrêter ici[130]. Il +fallait seulement le mentionner en passant, car il acheva d'aigrir les +esprits les plus modérés en Alsace, pour peu qu'ils eussent à coeur +de conserver les conquêtes libérales des dernières années. On ne se +contenta pas de brûler en effigie Bouillé, Klinglin et Heywang, les +généraux déserteurs, sur la place d'Armes[131], on demanda hautement +la déchéance du souverain, traître à tous ses serments[132], +et l'attachement monarchique, très marqué jusqu'ici, du parti +constitutionnel alsacien s'effaça devant le sentiment supérieur de +l'attachement à la patrie[133]. + +[Note 130: G. Fischbach, La fuite de Louis XVI. Strasbourg, 1878, 8°.] + +[Note 131: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.] + +[Note 132: _Strassburg. Zeitung_, 7 juillet 1792.] + +[Note 133: On peut se rendre compte de cette disposition des esprits +les plus modérès en lisant la poésie d'Auguste Lamey _An Frankreich's +Schutzgeist_, insérée dans la _Gesch. der gegenw. Zeit_ du 29 juin +1791.] + +La crise religieuse devait forcément se ressentir, elle aussi, de cette +tentative de réaction politique, et la haine anti-religieuse du parti +radical trouva un nouvel aliment dans la persuasion que c'était surtout +l'influence du clergé qui avait poussé le faible Louis XVI à cette +démarche, dont la duplicité ne fut dépassée que par le complet +insuccès. + +On n'était pas encore revenu de cette chaude alarme, quand les nouveaux +vicaires épiscopaux débutèrent successivement à la Cathédrale, dans +le courant de juillet et d'août. Ce fut d'abord le chantre de Minette, +Nannette et Babette, Euloge Schneider, qui, le 10 de ce mois, vint +y prononcer un sermon sur _l'Accord de l'Evangile avec la nouvelle +Constitution française_[134]; plus tard Antoine Joseph Dorsch y prêcha +sur _la Liberté_[135], etc. Vers la même époque aussi paraissaient +les premiers numéros du journal dirigé par Kæmmerer, +devenu supérieur du grand Séminaire, intitulé _Die neuesten +Religionsbegebenheiten in Frankreich_[136], et destiné à devenir le +moniteur officiel de l'Eglise schismatique. Les uns et les autres, parmi +ces étrangers, montraient un enthousiasme, sans doute sincère à ce +moment, pour toutes les conquêtes de la Révolution et tâchaient d'y +découvrir la réalisation des promesses de l'Evangile. Les uns et les +autres parlaient en termes chaleureux de la nécessité de lutter +contre le "fanatisme" des prêtres et les tendances +contre-révolutionnaires des masses, et gagnaient ainsi l'appui des +journaux et des sociétés patriotiques, sans cependant que leur +auditoire habituel en fût notablement accru. + +[Note 134: _Die Uebereinstimmung des Evangeliums mit der neuen +Staatsverfassung der Franken_. Strassb., Lorenz, 1791. 16 p. 8°.] + +[Note 135: _Ueber die Freiheit. eine Predigt._ Strassb., Treuttel. 1791, +16 p. 8°.] + +[Note 136: Depuis le 1er juillet 1791.] + +Autant la crainte avait été vive au moment de la fuite de Louis XVI, +autant la réaction avait semblé relever partout la tête, quand le +faux bruit de la réussite de ce projet avait couru l'Alsace, autant +la colère contre les fauteurs, plus ou moins authentiques, de ces +désordres perpétuels fut profonde après cette vive alerte. C'est à +partir de cette époque que nous voyons se multiplier les expéditions +"nationales" contre les bourgs et villages réfractaires, les +poursuites contre les prêtres non-jureurs, contre les correspondants +ouverts et secrets de l'émigration. "Il est temps d'en finir avec +l'aristocratie dans notre département", disait la _Gazette de +Strasbourg_, en énumérant une série d'attentats commis contre les +_patriotes_[137]. Elle répétait en termes plus convenables ce que +le "Véritable Père Duchène" disait sur un ton plus ordurier: +"Toujours en Alsace, toujours du grabuge et des précautions maudites +dans cette contrée, où il y a tout autant d'aristo-jeanfoutres que +de poux dans la culotte d'un gueux. Est-ce qu'on ne réduira pas cette +engeance insolente"[138]? + +[Note 137: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1791.] + +[Note 138: Quarante-quatrième lettre bougrement patriotique. Paris, +Châlon, 1791. 8 p. 8°.] + +Le _Courrier politique et littéraire_ lui-même, si pacifique +d'ordinaire, publiait des traductions allemandes du _Ça ira_ et +annonçait, en assez mauvais vers, que le jour était proche où tous +"les tyrans par la grâce de Dieu, les calotins, les aristocrates +et leurs maîtresses, ne se nourriraient plus de la graisse du +pays"[139]. + +[Note 139: _Pol. Litt. Kurier_, 15 juillet 1791.] + +L'Assemblée Nationale donnait un encouragement officiel à ces +sentiments d'irritation en faisant partir de nouveaux commissaires pour +l'Alsace, chargés de concerter avec les autorités départementales des +mesures de répression plus efficaces contre les fauteurs de désordres +publics. MM. Régnier, Chasset, de Custine, arrivèrent à Strasbourg +dans la première semaine de juillet, et le 12 du mois avait lieu une +réunion générale de tous les membres du Directoire du département, +de ceux du Directoire du district et de ceux du Conseil général de +la Commune, pour aviser à la situation troublée de la province. Les +commissaires de l'Assemblée Nationale s'y rendirent, accompagnés des +commandants militaires, et en leur présence, les chefs des différents +corps énumérés tout à l'heure présentèrent un nouveau compte rendu +de la situation du département par rapport au clergé. "Après la +discussion la plus sérieuse et la plus approfondie", voici les faits +qui furent reconnus, au dire du procès-verbal officiel, auquel nous +empruntons les lignes suivantes[140]: + +[Note 140: Délibération du Directoire du département du Bas-Rhin, du +12 juillet 1791. Strasb. Levrault.] + +"Le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de Strasbourg, et les +membres des ci-devant chapitres, s'opposent ouvertement, de concert avec +l'évêque de Spire et l'Electeur de Mayence, à l'établissement +dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, de la Constitution +française.... + +"Cette opposition est établie par les protestations signifiées de +leur part au département du Bas-Rhin, qu'ils ont présentées à la +Diète de Ratisbonne, en réclamant l'appui et les forces des princes +étrangers... + +"Ils sont déterminés à soutenir cette opposition à main armé. +Déjà un corps de troupes est armé; ce corps est placé sur la rive +droite du Rhin, depuis Ettenheim jusqu'à Kehl, et journellement il +insulte et maltraite les Français, particulièrement les citoyens de +Strasbourg que leurs affaires obligent de passer le Rhin.... + +"Pour propager ce système d'opposition et de rébellion, ils +emploient non seulement une partie des chanoines, mais encore les +ecclésiastiques fonctionnaires publics, réfractaires au serment et un +grand nombre de religieux." + +Le procès-verbal relate à la suite de cet exposé général une foule +d'exemples particuliers de l'insubordination des prêtres réfractaires, +de leurs appels à la révolte, des brutalités exercées par +les paysans fanatisés sur les ecclésiastiques constitutionnels. +Malheureusement cette liste ne renferme ni noms propres ni noms de lieux +et, par suite, l'intérêt historique qu'elle présenterait pour nous, +dans le cas contraire, est diminué dans une forte mesure[141]. + +[Note 141: Nous devons dire cependant qu'il n'est pas permis pour cela +de mettre ces faits en doute, car un certain nombre au moins d'entre eux +se trouvent mentionnés, avec indications précises, dans les feuilles +publiques et surtout dans le journal de l'abbé Kæmmerer.] + +L'exposé des motifs de la délibérations du 12 juillet poursuit ainsi: +"Il se présente (donc) dans le département du Bas-Rhin deux partis +très prononcés et extrêmement opposés, dont l'un tient fortement +à toutes les parties de la Constitution décrétée par l'Assemblée +Nationale et l'autre fait les plus grands efforts pour en empêcher +l'établissement.... On reconnaît que la plus grande partie des villes, +et très éminemment celle de Strasbourg, animées du plus brûlant +patriotisme, ont accueilli avec transport la Constitution et sont +déterminées à la soutenir jusqu'à la mort. Un bon nombre de villages +sont dans les mêmes dispositions, mais dans la majorité de la campagne +on ne rencontre presque pas un partisan de l'heureuse régénération de +la France.... + +"Les mal-intentionnés sont en partie composés des personnes qui +vivaient des abus énormes dont cette contrée était opprimée +plus particulièrement qu'aucune province du royaume; mais les +ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers, à quelques exceptions +près, sont les plus nombreux, les plus ardents détracteurs, les +ennemis les plus acharnés de la Constitution. + +"Les excès auxquels ils se livrent viennent de deux causes: +l'ignorance extrême du plus grand nombre et l'attachement du surplus +aux principes ultramontains et aux princes étrangers..... La seconde +cause ne permet pas de différer un seul instant de garantir ce +département du danger imminent qui le menace. + +"Ce danger résulte de la correspondance tantôt ouverte, tantôt +cachée, que les ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers, +entretiennent, soit généralement avec les Français fugitifs et +devenus indignes de ce nom, soit particulièrement avec ceux d'entre eux +qui, dans une rébellion déclarée, sont déjà frappés de l'anathème +de la patrie et justement livrés aux tribunaux, soit avec ceux des +princes étrangers, possessionnés dans cette contrée... qui, sous des +prétextes odieux,... font les plus grands efforts pour susciter des +ennemis à la France.... + +"Dans cette position... il est d'une indispensable nécessité de +prendre, sans le moindre délai, une mesure qui puisse intercepter +sur-le-champ cette correspondance.... Pour arriver à ce but,... il n'y +a qu'un moyen; il consiste à réunir tous les ecclésiastiques, tant +séculiers que réguliers, en un seul et même lieu, dans lequel on soit +à même de s'assurer de la conduite des mal-intentionnés, ou de les +écarter des frontières à une distance telle qu'ils ne puissent être +nuisibles." + +Les corps administratifs et délibérants, qui déclaraient cette mesure +indispensable "pour le salut de tous", ne se dissimulaient pas +qu'elle "semblait contraire aux lois et à la liberté." Un pareil +internement était, en effet, contraire au principe de la liberté +individuelle, proclamé par la Constituante. Serait-il au moins +efficace? Cette mesure franchement révolutionnaire, qui en appelait +de la légalité au salut public, empêcherait-elle ces menées +incontestables et si dangereuses pour le pays, ou ne ferait-elle +qu'exaspérer encore des adversaires déjà redoutables? Evidemment les +hommes modérés et prudents, amis d'une sage liberté, qui mirent leurs +signatures au bas de la délibération du 12 juillet, espéraient un +résultat pareil. C'était leur excuse, quand ils forçaient tous les +curés, vicaires, supérieurs, professeurs et régents des collèges, +les chanoines et les religieux de tout ordre, qui n'avaient pas +encore prêté le serment, à se rendre dans le délai de huitaine +à Strasbourg, sauf à y être menés par la force publique s'ils +refusaient, pour y être internés dans les locaux communs, s'ils ne +préfèrent loger en ville à leurs frais. On leur permettait néanmoins +d'y continuer leurs exercices religieux; ceux qui prêteraient le +serment après s'être rendus à Strasbourg, étaient libres d'aller où +bon leur semblerait. Enfin il restait loisible à tout ecclésiastique +non assermenté d'échapper à l'internement en se retirant dans +l'intérieur du royaume, à quinze lieues des frontières. + +Pour une loi des suspects, c'était assurément une loi bien modérée, +bien inoffensive, et certes ceux qui l'avaient provoquée par leurs +excitations incendiaires n'avaient pas le droit de s'en plaindre. Il +faut néanmoins regretter profondément que les circonstances aient paru +telles à ses promoteurs qu'ils n'aient pas cru pouvoir s'en passer, +car enfin, quoi qu'on puisse plaider en sa faveur, c'était une loi des +suspects. + +L'Assemblée Nationale ne ratifia pas seulement dans leur ensemble les +mesures extraordinaires prises le 12 juillet. Dans sa séance du 17, +elle étendit de quinze à trente lieues de la frontière l'éloignement +forcé des prêtres non-jureurs. L'un des plus célèbres et des plus +éloquents parmi les orateurs de la droite, Malouet, avait demandé que +l'on ne prît point ainsi de mesure de sûreté générale, mais qu'on +fît leur procès individuellement à ceux qui désobéiraient aux lois. +C'était conforme aux vrais principes; mais un des députés alsaciens, +Reubell, répondit que tous les moines et les curés récalcitrants +des deux départements ne valaient pas les frais d'un seul procès +criminel[142]. Cette violente boutade termina la discussion et la loi +fut votée. + +[Note 142: _Strassb. Zeitung_, 22 juillet 1791.] + + + + + XV. + + +Au milieu d'un pareil antagonisme des esprits, on comprend que la +fête annuelle de la prise de la Bastille fût célébrée dans des +dispositions moins pacifiques et moins généreuses que l'année +précédente. Les cloches de la Cathédrale, sonnant à toute volée, +soir et matin, les drapeaux tricolores qui en ornaient la pyramide ne +pouvaient ramener la concorde chassée de tant de coeurs aigris. Aussi +les cérémonies officielles de la journée durent-elles sembler bien +froides à tous ceux qui se rappelaient l'enthousiasme de 1790. La fête +en question eut au moins une conséquence inattendue, qui se rattache +directement à l'histoire de la Cathédrale. Pour bien marquer les +sentiments fraternels de tous les citoyens, sans distinction de cultes, +en ce jour solennel, la Société des Amis de la Constitution +avait demandé qu'on cessât de sonner, chaque soir, du haut de la +plate-forme, l'antique cor d'airain, nommé le _Kroeuselhorn_, et qui, +de temps immémorial, avertissait les juifs de passage à Strasbourg +qu'ils devaient quitter la ville. "C'est une honte pour nous qu'on +l'entende encore, s'était écrié l'un des orateurs du club; c'est une +plus grande honte qu'on exhibe chaque jour cette pièce à l'appui de la +barbarie de nos moeurs aux visiteurs étrangers"[143]. Sans doute, +la municipalité n'aurait pas mieux demandé que d'obtempérer à cette +demande si légitime, mais ses délibérations furent devancées par un +acte de souveraineté populaire, d'autant plus fait pour étonner que la +petite bourgeoisie de notre ville n'était alors guère tendre pour les +juifs. Peut-être aussi l'enlèvement dont il s'agit, fut-il motivé +moins par une impulsion humanitaire que par quelque pari fait après +boire. Quels qu'aient été d'ailleurs les motifs véritables qui l'ont +inspiré, toujours est-il que, dans la matinée du 17 juillet, l'un des +gardiens de la tour, nommé Jean-Melchior Kuhn, se présentait fort ému +à la Mairie. Il racontait à M. de Dietrich que trois inconnus, +"qui lui ont paru être des garçons bouchers", avaient fait leur +apparition sur la plate-forme, s'étaient emparés "de la corne dite +_Griselhorn_", et avaient disparu avec elle. Dans sa séance du 18, le +Corps municipal arrêta que ladite déclaration serait communiquée à +la police, à telle fin que de raison; "que cependant la sonnerie +de la corne, dite _Griselhorn_, sur la tour de la Cathédrale, sera +supprimée à l'avenir, que celle restante des deux cornes sera +déposée au cabinet de l'Université, et que l'autre, si elle est +retrouvée, sera laissée auxdits gardes pour pouvoir la montrer comme +un objet de curiosité aux personnes qui viendront visiter la tour de la +Cathédrale"[144]. Il faut bien croire que les patriotes exaltés qui +avaient commis ce détournement finirent par arriver à résipiscence +et restituèrent leur butin, car les deux cors d'airain figurèrent plus +tard parmi les curiosités entassées dans le choeur du Temple-Neuf. +Retrouvés sous les décombres de nos collections scientifiques, on peut +les voir encore aujourd'hui à la nouvelle Bibliothèque municipale, +mais notre génération chétive aurait bien de la peine, je le crains, +à leur arracher un son quelconque. + +[Note 143: _Strassb. Zeitung_, 18 juillet 1791.] + +[Note 144: Bureau municipal, procès-verbaux manuscrits, II, p. 636.] + +Les mesures approuvées par l'Assemblée Nationale à l'égard du +clergé non assermenté allaient être mises en vigueur. Il était +difficile d'en contester l'urgence en présence des faits. En attendant +la guerre étrangère, la guerre civile avait commencé. Des légions +de moines d'outre-Rhin, Franciscains de Rastatt et autres, pénétraient +chaque jour dans les districts de Wissembourg et Haguenau pour y dire +la messe, procéder aux actes d'état civil, et faire de fructueuses +tournées dans les villages; ils revenaient au bercail, chargés de +beurre, de fromages et d'oeufs, offerts par les âmes pieuses[145]. Les +autorités civiles, effrayées ou de connivence, laissaient faire. +"Ne se trouvera-t-il donc pas un seul maire, s'écriait la _Gazette +de Strasbourg_, pour prendre ces gaillards au collet et les fourrer +en prison?" Mais c'était là chose facile à dire au chef-lieu, +difficile à mettre en pratique à la campagne. Témoin ce qui se +passait, quelques jours plus tard, à Sessenheim. Les administrateurs de +cette commune, en majeure partie protestants, avaient arrêté, sur +la réquisition des autorités compétentes, quelques curés, qui +tâchaient d'exporter du numéraire de l'autre côté du Rhin. Un de +leurs collègues, le curé de Soufflenheim, apprend cette arrestation +dans la journée du 24 juillet. Aussitôt il fait battre la générale +au village, arme ses paroissiens, se met à leur tête et marche sur +Sessenheim, pour délivrer les prisonniers. Il avait fait annoncer, par +le crieur public, avant de se mettre en campagne, que tous les gens de +Soufflenheim qui ne se joindraient pas à l'expédition, seraient jetés +en prison et punis! + +[Note 145: _Strassb. Zeitung_, 20 juillet 1791.] + +Plusieurs citoyens de Sessenheim furent plus ou moins grièvement +blessés par les assaillants; mais les prêtres arrêtés étaient +déjà partis, sous escorte, pour Fort-Louis, de sorte que l'attaque +n'eut pas d'autres résultats. Ce qu'il y a de plus caractéristique +pour la situation, c'est, qu'en revenant chez eux, les habitants de +Soufflenheim furieux incarcérèrent en effet plusieurs _patriotes_ de +leur commune. On comprend que de pareils actes de désobéissance +aux lois poussassent les esprits les plus pacifiques aux mesures +violentes[146]. + +[Note 146: _Strassb. Zeitung_, 27 juillet 1791.] + +Pendant ce temps, l'organisation de l'Eglise nouvelle n'avançait +guère. L'évêque Brendel avait beau promettre au Directoire du +département que le culte ne chômerait nulle part[147], il avait beau +détacher la plupart de ses vicaires épiscopaux à l'administration de +communes de son diocèse, Kæmmerer à Bouxwiller, Euloge Schneider à +Oberbronn, etc. On recevait si mal ses curés, quand on ne les expulsait +pas de leur presbytère sans autre forme de procès, qu'ils restaient +le moins longtemps possible, ne fût-ce que pour ne pas mourir de +faim[148]. A Strasbourg seul, et dans deux ou trois centres plus +importants, l'opinion publique était encore favorable aux jureurs et +de plus en plus montée contre les ecclésiastiques réfractaires au +serment. Elle accueillait avec sympathie la fête de la bénédiction +des nouveaux drapeaux de l'armée qu'on célébrait à la Cathédrale, +le 7 août[149]; elle applaudissait le lendemain à l'achat de la +résidence épiscopale, du palais somptueux des Rohan, par la Commune, +pour une somme de 129,000 livres en assignats[150]. Ce qui causait +cette joie dans la population strasbourgeoise, ce n'était pas tant +la satisfaction de posséder un Hôtel-de-Ville plus vaste et plus +majestueux, mais le contentement de voir, une fois de plus, les +représentants de la cité affirmer leur indifférence pour les +foudres sacerdotales et verser un appoint respectable dans les caisses +appauvries de l'Etat. La majorité des habitants du chef-lieu se +préoccupaient peu des clameurs affirmant que "dans la chaire de +la Cathédrale on ose ouvertement prêcher des hérésies, invectiver +contre la confession, et de cette chaire consacrée à la vérité faire +une chaire vendue à la calomnie et à l'impiété"[151]. + +[Note 147: _Ibid._, 1er août 1791.] + +[Note 148: Les municipalités réactionnaires employaient d'ordinaire +le truc de refuser le certificat du serment de civisme aux curés et +desservants qui l'avaient prêté devant elles. Sans ce certificat, ils +ne pouvaient toucher leur traitement officiel. Voy. l'ouvrage déjà +cité de l'abbé Schwartz, II, p. 276.] + +[Note 149: Délibérations du Conseil général, II, p. 384.] + +[Note 150: _Strassb. Zeitung_, 9 août 1791.] + +[Note 151: Contrepoison de la lettre pastorale de François-Antoine +Brendel. S. d. ni d. (1791), 8°, p. 6.] + +Cependant à Strasbourg même, la municipalité, d'accord avec +l'évêque constitutionnel, dût prendre une série de mesures pour +empêcher l'animosité religieuse de se manifester davantage. Dans +les premiers jours d'août elle décida, sur l'ordre du Directoire +départemental, qu'à partir du 7 de ce mois, il serait défendu au +public de pénétrer dans les églises de Saint-Etienne, Sainte-Barbe, +Sainte-Marguerite et Saint-Jean; à partir du 4, on ne sonnerait +plus les cloches de ces églises. Seuls, les deux sanctuaires des +Petits-Capucins et de la Toussaint resteraient dorénavant ouverts +aux prêtres non assermentés, qui y "diront la messe, à l'heure +indiquée par M. l'évêque". En outre, tous les prêtres, sans +exclusion des réfractaires, étaient admis à dire des messes basses +dans les églises paroissiales, s'ils s'entendaient préalablement à +ce sujet avec les titulaires de chaque paroisse. Les membres des ordres +monastiques des deux sexes sont autorisés à se faire dire la messe par +un prêtre de leur choix, mais il leur est défendu de laisser entrer +des étrangers dans leurs maisons pour assister à ce culte[152]. + +[Note 152: _Pol. Lit. Kurier_, 5 août 1791.] + +En fermant ces quatre églises, on voulait empêcher les prêtres +non-jureurs d'exciter encore davantage leurs ouailles, la partie +féminine surtout; l'on espérait sans doute aussi faire refluer une +fraction au moins de leur auditoire vers les cérémonies du culte +schismatique et dans les lieux saints frappés d'interdit. On ne faisait +malheureusement qu'exaspérer les dévotes et pousser aux extrêmes les +ecclésiastiques eux-mêmes, tandis que les radicaux auraient désiré +la fermeture de _toutes_ les églises aux dissidents et trouvaient qu'on +montrait encore beaucoup trop d'égards pour le cardinal de Rohan et +ses séides[153]. Ce dernier faisait, de son côté, sans doute, de bien +mélancoliques réflexions en lisant à Ettenheim le récit des fêtes +données par la municipalité aux électeurs du Bas-Rhin dans les +vastes salons de son ancienne résidence et la description du banquet +patriotique, célébré sur la terrasse du bord de l'eau. Il devait +soupirer au tableau des farandoles populaires qui s'étaient déroulées +dans la splendide salle d'honneur, tapissée de glaces, ornée des +portraits de ses prédécesseurs, et dans laquelle le galant prélat +lui-même avait admiré jadis des toilettes plus élégantes et des +épaules plus aristocratiques que celles auxquelles la Révolution +frayait maintenant un passage[154]. + +[Note 153: _Pol. Lit. Kurier_, 7 sept. 1791.] + +[Note 154: _Strassb. Zeitung_, 16 sept. 1791.] + +Une fois encore, les bourgeois paisibles et les politiques à courte vue +purent croire qu'après tant de discussions fâcheuses et tant d'orages, +la paix allait renaître. Ce fut le jour où l'on célébra dans nos +murs la proclamation de la Constitution nouvelle, qui sortait enfin +des délibérations de l'Assemblée Nationale, amendée dans un sens +démocratique, après la fuite de Varennes. Caduque même avant sa +naissance, la Constitution de 1791 ne satisfaisait ni les libéraux +modérés ni les progressistes radicaux, sans parler, bien entendu, des +_ultras_ politiques et des fidèles dévoués à l'Eglise. Cependant le +fait même de son achèvement semblait promettre l'avènement d'une ère +nouvelle aux esprits altérés de repos. On pensait, dans les classes +bourgeoises du moins, que les mécontents finiraient par reconnaître +les faits accomplis, que l'antagonisme de l'ancien et du nouveau +régime s'effacerait avec le temps et que la crise religieuse, dont on +continuait à méconnaître l'importance politique et sociale, finirait, +elle aussi, par s'apaiser. La fête du 25 septembre fut donc acceptée +chez nous comme l'inauguration d'une période plus calme et plus +heureuse, et les autorités elles-mêmes eurent soin de la présenter +sous cet aspect à la population strasbourgeoise[155]. + +[Note 155: Voy. le préambule de la délibération du Corps municipal du +23 septembre, au sujet de la fête. _Pol. Lit. Kurier_, 24 sept. 1791.] + +Le samedi, 24 septembre, une sonnerie générale annonçait l'ouverture +de la fête; l'artillerie des remparts tonnait au loin, les +étendards nationaux flottaient sur les quatre tourelles, et devant +l'Hôtel-de-Ville on hissait le drapeau de la fédération et le +drapeau blanc, symboles de l'union de tous les Français et de la paix +universelle. + +Un détachement de gardes nationaux, escortant le secrétaire de police +et les huissiers municipaux, se portait successivement aux différents +carrefours de la ville, pour inviter tous les citoyens à participer +le lendemain à l'allégresse commune, à renoncer pour toujours aux +dissensions fâcheuses, à se rallier autour de la loi, en vivant +désormais comme des frères. Le lendemain matin, à six heures, +nouvelle sonnerie des cloches de toutes les églises de la ville et +de la banlieue. Les troupes de ligne et la garde nationale réunies se +formaient en bataille sur la place de la Cathédrale et sur la place +d'Armes. A neuf heures précises, on procédait devant le nouvel Hôtel +de-Ville à la première lecture de la Constitution, accueillie par des +cris de Vive la Nation! Vive le Roi!, prévus déjà dans le programme +officiel. Puis le cortège civique se mettait en marche, musique +et carabiniers en tête, le maire suivant les quatre fonctionnaires +municipaux qui portaient un exemplaire de la Constitution sur un +riche coussin de velours. Longeant la façade de la Cathédrale, les +autorités de tout rang suivaient la rue des Hallebardes, puis les +Grandes-Arcades, pour déboucher sur la place d'Armes, où se dressait +l'estrade destinée à les recevoir. Un détachement de la garde +nationale était allé prendre déjà l'évêque Brendel et le clergé +de la Cathédrale, revêtus de leurs habits sacerdotaux, pour les +conduire également au centre de ralliement de la fête, tandis qu'une +autre escouade faisait le même service d'honneur pour les ministres +protestants réunis au Temple-Neuf. Du haut de l'estrade de la place +d'Armes, il était donné lecture pour la seconde fois de l'acte +constitutionnel, puis l'évêque entonnait le _Te Deum_, accompagné +par la maîtrise du choeur de la Cathédrale, les musiques militaires de +tous les régiments en garnison à Strasbourg et les cloches de toutes +les églises. + +Le soir, les maisons particulières étaient illuminées pour la plupart +et la pyramide en feu de la Cathédrale étincelait au loin; des bals +populaires étaient organisés au Miroir, au poêle des Pêcheurs, etc., +tandis que des bandes de jeunes gens des deux sexes s'ébattaient en +rondes joyeuses sur la place du Broglie et sur la terrasse de l'ancien +château. Les amateurs de comédie pouvaient entrer gratis à la salle +de spectacle, où l'on jouait une pièce de circonstance[156]. Un +journal avait même invité la population strasbourgeoise à dîner, ce +jour-là, tout entière dans la rue, "afin de rendre plus palpable à +tous l'unité de la grande famille française", mais nous doutons fort +que cette invitation ait trouvé grand écho[157]. + +[Note 156: _Strassb. Zeitung_, 26 et 27 sept. 1791. Tout le monde +fut content ce jour-là, sauf un grincheux qui se plaignait dans les +feuilles publiques que le régiment suisse de Vigier n'eût pas mis ses +guêtres blanches de gala pour une cérémonie pareille.] + +[Note 157: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 22 sept. 1791.] + +L'appel que les autorités civiles et les journaux constitutionnels +adressaient à cette occasion à la "petite minorité jusqu'ici +mécontente", de ne pas continuer les hostilités, était certainement +sincère; cette sincérité se démontre aisément par le fait qu'en ce +moment même le Directoire du département cherchait, comme nous allons +le voir, à organiser un _modus vivendi_ ecclésiastique, qui, sans +infraction à la Constitution, permît aux catholiques strasbourgeois de +prier Dieu à leur façon. Il n'était pas moins légèrement naïf +de croire qu'on apaiserait toutes ces haines si vivaces en +disant: "Dorénavant tout doit être oublié et réciproquement +pardonné"[158]. "Nous n'avons rien à nous faire pardonner, +répondaient les non-jureurs; nous n'avons que faire de votre pardon. +Rendez-nous nos biens, nos églises, notre clergé; nous verrons +ensuite". A leur point de vue, cette réponse était aussi logique +que légitime. Mais elle devait forcément provoquer l'indignation des +constitutionnels, qui se voyaient traités de voleurs pour prix de leurs +paroles conciliantes; elle devait enfin attirer sur les imprudents qui +jouaient avec le danger, un effrayant orage. Dès le mois de juin, un +correspondant de Waldersbach au Ban-de-la-Roche, que nous pensons être +le vénérable Oberlin lui-même, écrivait à propos d'un acte de +violence niaise commis là-bas par quelques fanatiques: "Est-ce que +les réactionnaires ne voient donc pas le terrible danger dans lequel +ils se jettent de gaité de coeur[159]?" Leur malheur et le nôtre +voulut qu'ils s'obstinassent à la braver. + +[Note 158: _Ibid._, même numéro.] + +[Note 159: _Pol. Lit. Kurier_, 11 juin 1791.] + +Nous avons dit tout à l'heure que le Directoire du département était +désireux de prouver aux catholiques strasbourgeois qu'il entendait leur +laisser une liberté de culte complète, pourvu qu'ils se résignassent +à respecter également le clergé constitutionnel. Par arrêté du 29 +septembre, il concédait à plusieurs notables l'usage de la ci-devant +église des Petits-Capucins pour y organiser des services religieux +non-conformistes, à la seule condition de prendre à bail ladite +église quand la nation la ferait mettre en vente. Le 1er octobre, +elle était ouverte aux fidèles et bientôt un public considérable +se pressait aux cérémonies qu'y célébraient des prêtres non +assermentés. + +Tout le monde cependant n'avait pas approuvé cette concession; on +avait crié que le moment était bien mal choisi pour introduire, sous +l'égide des autorités, une secte nouvelle, etc. Mais le gros du parti +constitutionnel avait énergiquement soutenu le Directoire en cette +occurence. Rodolphe Saltzmann répondait aux mécontents dans la +_Gazette de Strasbourg_: "Chaque citoyen a le droit de réclamer un +culte libre, conforme à ses croyances particulières; il n'y a point +d'ailleurs de moyen plus sûr de combattre le fanatisme que la liberté, +car il ne vit que par la persécution" [160]. Simon lui-même, +infiniment plus radical, disait le même jour dans son journal: "Il ne +s'agit pas ici de prêtres récalcitrants et réfractaires, devant être +renvoyés à trente lieues de la frontière. Celui qui refuse uniquement +de prêter le serment civique, s'il est pour le reste un citoyen +paisible, ne peut, il est vrai, rester ou devenir fonctionnaire salarié +de l'Etat, mais tous ceux qui ont confiance en lui, peuvent librement +recourir à son ministère en particulier. Cela est aussi légal que +tout autre culte protestant, juif, turc ou payen"[161]. + +[Note 160: _Strassb. Zeitung_, 3 octobre 1791.] + +[Note 161: _Gesch. der gegenw. Zeit._, 3 octobre 1791.] + +Mais si l'on avait espéré gagner de la sorte la masse des catholiques +récalcitrants, on dût constater bientôt combien l'on s'était +trompé. Dès le 3 octobre, le corps municipal se vit obligé de sévir +derechef contre les agissements illégaux des prêtres non assermentés +et de leurs partisans. Les ecclésiastiques des différentes confessions +fonctionnaient encore à ce moment, provisoirement, comme officiers de +l'état civil. Naturellement le maire n'en pouvait reconnaître d'autres +que ceux que rétribuait la nation. Quand donc un décès avait lieu +dans une famille d'opposants, on ne pouvait s'y dispenser de faire venir +un curé ou un vicaire constitutionnel pour constater le décès et en +dresser acte. Mais au moment où ces fonctionnaires se présentaient +pour faire l'inhumation des personnes décédées, certains citoyens, +dit la délibération municipale, s'absentaient avec affectation, +laissant ignorer au prêtre célébrant les noms, âges et qualités du +défunt, ce qui le mettait dans une situation tout à fait illégale et +de plus foncièrement ridicule. L'arrêté du maire enjoignait donc +de ne plus prévenir à l'avenir les curés et vicaires, sans faire en +même temps la déclaration d'état civil détaillée, relativement aux +personnes décédées. Les prêtres, de leur côté, étaient tenus de +dénoncer dorénavant toute contravention semblable au procureur de la +Commune, pour être punie comme "propre à entretenir la désunion et +comme attentatoire au respect des autorités constituées"[162]. + +[Note 162: Délibération du Corps municipal du 3 octobre 1791. Strasb., +Dannbach, placard in-fol.] + +Le clergé constitutionnel ne gagnait pas grand'chose à de pareilles +mesures prises par ses amis; ni ses revenus matériels ni son autorité +morale ne pouvaient croître dans une atmosphère aussi peu faite pour +la discussion calme et raisonnée des principes opposés, qui n'est +possible d'ailleurs qu'entre gens qui se respectent. Il avait beau +faire connaître, de temps à autre, l'arrivée de champions nouveaux +et proclamer le nom des chanoines et professeurs allemands qui +venaient "se ranger sous le bienheureux drapeau des libertés +françaises"[163]; ces noms étaient inconnus pour la plupart aux +Strasbourgeois et la scène même de leur prestation de serment à la +Cathédrale n'attirait plus qu'un auditoire minime. Il n'y avait à +cela rien d'étonnant; les constitutionnels modérés étaient pour la +plupart protestants et les catholiques de naissance parmi eux, passaient +de plus en plus au parti avancé, qui voyait plus d'inconvénients que +d'avantages à s'unir à un parti religieux quelconque[164]. Mais ce +qui était plus grave pour l'avenir du clergé constitutionnel, c'est la +scission qui se préparait dans son sein même. Pour maintenir tous ces +éléments hétérogènes, moins mauvais assurément que leurs +ennemis ne se sont plu à le dire, mais chez lesquels l'enthousiasme +évangélique ne dominait pas, à coup sûr, il aurait fallu un esprit +supérieur, un caractère énergique, un homme ayant foi en sa mission +difficile. Or Brendel, nous l'avons dit, n'avait rien de tout cela; +aussi ne trouve-t-on nulle part la trace d'une influence sérieuse +de cet évêque sur son clergé. Ses propres vicaires épiscopaux +s'émancipaient sans crainte, jusqu'à formuler des voeux et des +principes hétérodoxes qui auraient suffi à aliéner à la nouvelle +Eglise les rares sympathies qu'elle pouvait encore conserver dans les +masses catholiques. C'est ainsi qu'Euloge Schneider, devenu l'un des +orateurs habituels du Club du Miroir, où sa faconde s'étalait plus +à l'aise que dans la chaire de la Cathédrale, avait réclamé plus +ou moins ouvertement le mariage des prêtres. Quelque partisan que l'on +puisse être d'une mesure de ce genre, il faut avouer que le moment +était on ne peut plus mal choisi pour la préconiser en public. On ne +s'étonnera donc pas d'apprendre que l'évêque, suivi par la grande +majorité de ses vicaires, ait protesté contre les théories de son +subordonné.[165] Kæmmerer, le rédacteur de cette affiche, +ayant déclaré que la manière de voir de Schneider avait excité +"l'extrême mécontentement" des signataires, la colère des +radicaux, alliés au vicaire dissident, se fit jour non seulement par +de violentes attaques dans les journaux, mais encore ce "chiffon +inconstitutionnel" fut arraché des murs par les _patriotes_ +ardents. Quant à Schneider, perdant toute retenue, il répondit à son +supérieur, dans une séance du club, par la tirade suivante: "Il y +a un proverbe latin qui dit: Celui qui veut éviter Charybde, tombe +en Scylla. C'est à dire: J'ai été persécuté en Allemagne.--Par +qui?--Par les prêtres.--Pourquoi?--A cause de mes opinions politiques +et religieuses.--Je cherche un asile en France. J'y suis encore +persécuté.--Par qui?--Par les prêtres.--Pourquoi?--A cause de mes +opinions politiques et religieuses. Messieurs, on connaît l'esprit des +prêtres; ces messieurs sont partout les mêmes. Pour moi, je ne leur +oppose que le mépris et la loi. Je demande qu'on passe à l'ordre du +jour"[166]. + +[Note 163: Cet avis était daté du 22 octobre 1791.] + +[Note 164: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 17 octobre 1791. _Neueste +Religionsbegebenheiten_, 15 octobre 1791.] + +[Note 165: On peut étudier les premiers germes de cette dissidence dans +une polémique entre Simon et l'abbé Kæmmerer. _Gesch. der gegenw. +Zeit_, 8 octobre 1791.] + +[Note 166: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er nov. 1791.] + +On pense bien quelles gorges chaudes on faisait de ces quereller +intestines dans le camp des réfractaires et combien elles devaient +servir leur cause. Comment imposer en effet le respect de gens qui ne se +respectent pas eux-mêmes? Aussi le calme relatif, qui avait régné +en Alsace dans les dernières semaines, fit-il place bientôt à une +recrudescence d'agitations et de violences dont on trouvera l'édifiant +détail dans les feuilles locales de la fin d'octobre et du mois de +novembre. Ce n'était pas seulement au point de vue religieux que la +situation se rembrunissait. Dans la foule des gens qui s'en allaient +chaque dimanche, à pied ou en voiture, à Kehl[167], pour y assister au +service non conformiste[168], artisans ou bourgeois, plus d'un menait +de front avec sa dévotion des intrigues politiques. On allait jusqu'à +Offembourg porter des missives secrètes; on buvait tout au moins +dans les auberges de la petite ville badoise à la santé de +Mirabeau-Tonneau, etc., et les noms de ces piliers d'église étaient +notés par les patriotes et livrés dans les journaux à l'indignation +publique. L'un d'eux, le boucher Pulvermüller, ayant osé, le lendemain +d'une pareille escapade, se montrer aux Grandes-Boucheries, la cocarde +nationale au chapeau, faillit passer un mauvais quart d'heure au +milieu de ses collègues ameutés.[l69] Rohan, lui aussi, reprenait +l'offensive. Pour exaspérer ses adversaires plutôt que dans un but +pratique--il ne pouvait guère se faire d'illusions à ce sujet--il +frappait d'opposition la vente de ses domaines et de son palais +épiscopal, et son chargé d'affaires, n'ayant trouvé aucun huissier +pour signifier cette protestation au Directoire, avait l'audace de +réclamer un ordre formel au président du tribunal de district, nommé +Fischer, afin qu'il enjoignît à l'un des huissiers d'accepter cette +mission. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que M. Fischer, obéissant +à cette mise en demeure, signa l'ordre requis, mettant de la sorte +en suspicion la loi formellement votée par l'Assemblée Nationale et +sanctionnée par Louis XVI. Aussi fut-il dénoncé par le Département +pour excès de pouvoir au gouvernement central[170]. + +[Note 167: Kehl était d'autant plus mal noté aux yeux des patriotes +que, dès le mois de juin, le _Postamt_ de cette localité avait fait +savoir aux journaux avancés de Strasbourg qu'il n'expédierait plus +leurs numéros en Allemagne. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.] + +[Note 168: Le curé de Kehl, nommé Stebel, était connu comme un +fanatique de la plus belle eau. Voy. _Pol. Lit. Kurier_, 3 sept. 1791.] + +[Note 169: _Gesch. der gegenw. Zeit,_ 20 octobre 1791.] + +[Note 170: _Strassb. Zeitung_, ler novembre 1791.] + +Ce qui était plus grave encore, plus insultant en tout cas, pour les +chefs de la municipalité strasbourgeoise, c'est que le cardinal faisait +très sérieusement continuer la procédure au sujet de la prétendue +tentative d'assassinat dirigée contre lui par le déserteur d'Espiard, +tentative déjà mentionnée plus haut. Le bailli Stuber d'Ettenheim +citait devant lui M. de Dietrich, le procureur de la Commune, Xavier +Levrault, et Gaspard Noisette fils, comme accusés d'avoir salarié +d'Espiard pour commettre ce crime, et s'indignait qu'on refusât +d'obtempérer à ses citations et qu'on ne qualifiât Rohan ni de prince +ni d'évêque, dans le refus qu'on lui faisait parvenir[171]. + +[Note 171: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 16 octobre 1791.] + +Pendant qu'il accusait ainsi les Strasbourgeois de crimes imaginaires, +l'ex-prélat ne cessait d'exposer ses anciennes ouailles à toutes les +brutalités des bandes réunies sur ses territoires d'outre-Rhin[172]. +Déjà, dans les derniers jours d'août, l'arrestation d'un candidat en +théologie, natif de Schiltigheim, et nommé Frühinsholz, saisi par les +soldats de Mirabeau et mis sous les verrous à Ettenheim, alors qu'il +allait visiter paisiblement un sien ami badois, le pasteur Lenz, de +Meisenheim, avait causé une vive émotion dans notre ville. La garde +nationale de Schiltigheim était descendue en corps à Strasbourg, +criant vengeance; les bataillons civiques, dont Frühinsholz faisait +partie, s'armaient eux aussi, sans attendre des ordres supérieurs. On +aurait pu craindre, un instant, une invasion spontanée du margraviat, +si le captif n'avait paru subitement, délivré de ses chaînes et +n'avait calmé ses amis[173]. En octobre, de nouvelles violences +ayant été signalées à la municipalité, celle-ci fit dresser +procès-verbal, le 10 octobre, des sévices subis par deux citoyens +actifs, Jean-Daniel Grimmeissen et Jean-Louis Kiener, aubergiste à +la _Ville de Vienne_, sur les terres do l'évêché de Strasbourg, à +Oberkirch. Y joignant toute une série de procès-verbaux antérieurs, +relatant des méfaits analogues, le Directoire du département adressa +ces pièces à l'Assemblée Nationale, par lettre du 18 octobre, et +réclama l'appui du gouvernement contre "des furieux sans aveu, sans +patrie, perdus pour la plupart de dettes et d'infamie, qui voudraient +immoler le repos de la France et de l'Allemagne à leur ambition et à +leur orgueil"[174]. + +[Note 172: Une correspondance datée d'Annweiler, dans le Palatinat, +relate que Rohan vient d'y faire enrôler une bande de tsiganes, hommes +et femmes, êtres sauvages au possible, pour renforcer sa petite armée. +_Pol. Lit. Kurier._ 3 octobre 1791.] + +[Note 173: On pourrait recommander l'étude détaillée de cet épisode +héroï-comique à quelque jeune érudit _schilikois_. Voy. surtout +_Strassb. Zeitung_ du 1er et 6 sept. 1791.] + +[Note 174: Délibération du Directoire du Bas-Rhin, du 10 octobre 1791. +S. I., 18 p. 4°.] + +En même temps, les ecclésiastiques réfractaires, qui s'étaient +expatriés dans les mois précédents, rentraient en foule, obéissant +sans doute à un mot d'ordre secret, et chassaient en maint endroit +les desservants constitutionnels. C'était en vain que les autorités +départementales renouvelaient l'ordre de faire rétrograder les +non-jureurs, soit au delà du Rhin, soit à trente lieues de la +frontière. Que pouvaient-elles faire, là où les autorités locales +étaient terrorisées ou, plus souvent encore, complices? Aussi les +dispositions bienveillantes des constitutionnels s'évanouissaient-elles +forcément et l'ancienne colère se réveillait de plus belle, d'autant +plus intense, que le parti libéral se sentait impuissant en faveur de +la loi, du moment qu'il ne voulait pas renoncer à se servir uniquement +de moyens légaux. "C'est une admirable chose que la liberté des +cultes, disait la _Gazette de Strasbourg_, après avoir cité toute une +série de méfaits commis par les "fanatiques"; mais elle ne saurait +en définitive aller jusqu'à troubler la paix publique. Si vous voulez +jouir des avantages d'un pays libre, supportez-en les inconvénients. On +ne saurait tolérer que quelqu'un vive dans un pays sans obéir à ses +lois"[175]. + +[Note 175: _Strassb. Zeitung_, 21 octobre 1791.] + +Cette indignation était d'autant plus naturelle que bien peu parmi les +prêtres réfractaires se donnaient la peine de distinguer entre leurs +devoirs religieux et leurs antipathies politiques, comme ce bon curé +d'Erstein, qui, lors de la célébration de la fête de la Constitution +dans cette ville, demanda la permission d'entonner tout le premier le +_Te Deum_ officiel[176], bien qu'il eût toujours refusé le serment. Si +l'on avait été partout aussi rassuré sur leurs sentiments civiques, +la tension des esprits aurait été infiniment moindre. Ce fut un +grand malheur pour l'Eglise--et non pas à cette époque seulement--de +s'inféoder volontairement à la réaction politique et de soulever +contre elle le seul sentiment qui puisse lutter dans les masses contre +le sentiment religieux, la passion de l'indépendance nationale et +l'amour de la patrie. Sous ce rapport, le clergé constitutionnel, +quoique composé pour un tiers au moins d'étrangers, comprit infiniment +mieux ce qu'il devait au pays et ce qu'il se devait à lui-même. On lit +avec une véritable satisfaction, par exemple, le récit de la fête de +la Constitution, célébrée à Bischheim. Le curé constitutionnel et +le rabbin juif s'y réunirent pour une même cérémonie religieuse, +haranguant alternativement leurs ouailles, puis s'embrassèrent devant +l'autel de la patrie, aux applaudissements de la foule, qui célébra +ce beau jour par un banquet fraternel, afin d'effacer le souvenir des +antipathies et des superstitions réciproques de deux cultes et de deux +races. Sans doute certains détails de ces récits de fête nous font +sourire aujourd'hui et nous paraissent surannés[177]. N'importe, on +aura beau déclamer contre la Révolution et ses nombreux excès; des +scènes pareilles nous la feront toujours aimer, car elles contrastent +singulièrement avec les excitations haineuses qui retentissent à nos +oreilles, et l'humble desservant schismatique de ce village d'Alsace +nous semble avoir mieux compris, du moins ce jour-là, le fond même du +christianisme que les prélats illustres dont s'inspirent _le Monde_ ou +_l'Univers_ et tant d'autres feuilles de combat. + +[Note 176: _Strassb. Zeitung_, 9 novembre 1791.] + +[Note 177: _Strassb. Zeitung_, 22 octobre 1791.--_Gesch. der gegenw. +Zeit._ 26 octobre 1791.] + +La fin de l'année 1791 se passa relativement sans grands troubles à +Strasbourg. D'abord les élections municipales occupèrent les esprits +et l'antagonisme entre libéraux et radicaux s'y donna libre carrière. +Le 14 novembre, M. de Dietrich était renommé maire, le lendemain +Michel Mathieu était porté aux fonctions de procureur de la Commune et +la plupart des officiers municipaux, comme des notables, appartenaient +à la fraction modérée du parti constitutionnel. Mais malgré les +panégyriques de la _Gazette de Strasbourg_[178], leur popularité +n'était plus la même, et des attaques journalières, dirigées contre +leur politique ecclésiastique et civile, allaient prouver bientôt aux +coryphées du parti que les beaux jours des applaudissements unanimes +étaient passés pour toujours. Des éléments nouveaux se joignaient +sans cesse à la population strasbourgeoise et y acquéraient une +situation prépondérante. L'esprit _réfugié_, si je puis m'exprimer +de la sorte, y dominait de plus en plus, et l'impulsion générale de la +Révolution allait amener bientôt, ou du moins faciliter beaucoup des +crises d'ailleurs inévitables. Comme nous n'avons à nous occuper ici +que des faits se rattachant à l'histoire religieuse de Strasbourg, nous +serons bientôt au bout de ce chapitre. + +[Note 178: _Strassb. Zeitung_, 15, 16 novembre 1791.] + +Vers la fin de l'année, Brendel, désireux de faire oublier les +frasques d'Euloge Schneider, nommait vicaires épiscopaux trois +hommes de mérite, Dereser, ancien professeur à Bonn; Dorsch, ancien +professeur à Mayence, et Schwind, ancien professeur à Trêves, après +que ceux d'entre eux qui n'étaient point encore assermentés, eussent +prêté le serment civique. Cela se faisait à la Cathédrale, dans +la journée du 27 novembre[179]. Deux jours plus tard, l'Assemblée +législative, poussée par le désir de mâter le clergé rebelle, +décidait qu'à l'avenir les prêtres non-assermentés ne pourraient +plus fonctionner dans les églises louées par des citoyens isolés ou +des associations, pour leur servir de lieux de culte. C'était enlever +aux non-jureurs la possibilité d'un culte public; c'était faire perdre +sa raison d'être à cette organisation toute récente, imaginée +pour sauvegarder à la fois les droits de l'Etat et la liberté des +consciences[180]. Aussi peut-on dire que le décret du 29 novembre +marque le commencement de la persécution véritable pour l'Eglise +catholique, le moment où le gouvernement, jusque-là sur la défensive, +outrepasse décidément la limite qui devrait toujours être respectée, +empruntant à l'Eglise le système de tyrannie spirituelle qu'elle avait +exercé depuis tant de siècles, et sans aucun scrupule, partout où ses +moyens le lui avaient permis. + +[Note 179: _Pol. Lit. Kurier_, 29 novembre 1791.] + +[Note 180: _Gesch. der geg. Zeit_, 6 décembre 1791.] + +Bientôt après, l'Assemblée renforçait également le décret contre +les prêtres insermentés rebelles, en ajoutant une aggravation de peine +à l'internement déjà prononcé contre eux. Le roi se refusa d'abord +à sanctionner ce nouveau décret, mais les associations patriotiques du +royaume le pressèrent de s'exécuter, par un pétitionnement général, +auquel se joignit également la Société des Amis de la Constitution +de Strasbourg, dans sa séance du 13 décembre. Elle fit tenir en +même temps une adresse à l'Assemblée législative, pour la remercier +d'avoir veillé de la sorte au respect des lois, et elle demanda au +Directoire du département de s'associer à cette démarche[181]. + +[Note 181: _Strassb. Zeitung_, 16 décembre 1791.] + +Toutes ces mesures eurent un effet à peu près nul sur la situation +peu prospère de l'Eglise constitutionnelle à Strasbourg. En vain +les feuilles dévouées se réjouissaient-elles du départ forcé +des anciens fonctionnaires du culte, "bourrés de préjugés +ultramontains", et de leur remplacement par des prêtres venus +d'Allemagne, si décidés à combattre "l'indicible et barbare +ignorance qui règne dans une grande partie de l'Alsace"[182]. Pour +éclairer et convertir ces "barbares", il aurait fallu pouvoir s'en +faire entendre; malheureusement le public en question se refusait avec +une obstination de mauvais goût à se laisser édifier par tous les +orateurs distingués auxquels Brendel avait ouvert la chaire de la +Cathédrale, et qui, chaque dimanche et jour de fête, se faisaient +entendre en français et en allemand, sous des voûtes à peu près +désertes[183]. Nous avons retrouvé dans un recoin des _Affiches_ +d'alors un relevé de quêtes qui en dit plus long à ce sujet que bien +des développements oratoires. Chaque année, l'on procédait dans les +paroisses catholiques et luthériennes de Strasbourg à une quête en +faveur de la Maison des Orphelins, quête qui se faisait d'ordinaire +le jour de la Toussaint. Or voici le relevé des dons versés dans les +sachets des six paroisses catholiques officielles, en 1791: + + Cathédrale.......... 5 livres 3 sols. + Ste-Madeleine....... 2 -- 18 -- + St-Pierre-le-Jeune.. " -- 11 -- + St-Pierre-le-Vieux.. " -- 7 -- + St-Jean............. " -- 2 -- + Citadelle........... " -- 1 -- + +[Note 182: _Strassb. Zeitung_, 21 décembre 1791.] + +[Note 183: Cette réorganisation des services religieux est datée du 23 +décembre. Le sermon allemand était prêché à la Cathédrale de 10-11 +heures du matin, le sermon français de 2-3 heures de l'après-midi.] + +Pour qui connaît l'esprit inné de charité des Strasbourgeois de tous +les cultes, un pareil chiffre est assurément caractéristique et prouve +le manque à peu près complet d'adhérents du culte constitutionnel +dans notre ville[184]. + +[Note 184: _Affiches_, 5 novembre 1791. Cherchant un point de +comparaison, nous avons constaté qu'en 1790 la quête avait encore +produit 49 livres.] + +C'était donc avec des sentiments de haine réciproque, sous l'influence +d'un sourd malaise, qu'on quittait cette année "s'échappant à +l'horizon, enveloppée dans les voiles flottants du pâle crépuscule, +tandis que le bruit de ses pas se perd au firmament assombri"[185]. +Elle avait vu s'évanouir déjà tant de belles espérances, tant de +rêves généreux, mais nul plus beau ni plus tristement démenti que +le rêve d'une paix religieuse universelle fondée sur la tolérance +fraternelle de tous. Bien peu d'entre ceux qui saluaient parmi nous +l'année nouvelle de leurs élucubrations lyriques[186] se doutaient +assurément de ce qu'elle leur apportait dans son sein, de tristesses et +de maux; mais c'était un esprit de combat qui les animait bien plutôt +qu'un esprit de paix, du moins sur le terrain religieux. Et cependant +gouvernants et gouvernés auraient pu faire également leur profit de +ce qu'écrivait, quelques semaines auparavant, le sagace correspondant +colmarien d'un des journaux modérés de Strasbourg: "Neuf dixièmes +des catholiques de notre district--il aurait pu dire aussi de l'Alsace +entière--sont non-conformistes. On ne saurait le répéter assez, ni +trop haut, que les remèdes héroïques ne servent absolument à rien +dans des maladies aussi graves. Puisque la Constitution nous promet une +tolérance absolue, il faudrait que l'administration évitât jusqu'à +l'ombre de toute persécution. Nous ne saurions nous cacher que nos +agissements ecclésiastiques n'aient causé de nombreuses défections +parmi les amis de la Constitution. Il n'y a qu'un moyen de réparer +les tristes suites de cette désertion fâcheuse, c'est de toujours +se conduire en sorte que tous soient obligés de renoncer à l'erreur +funeste qu'on veut les persécuter"[187]. + +[Note 185: Cette citation est empruntée à une très belle pièce de +vers du _Pol. Lit. Kurier_, 31 décembre 1791.] + +[Note 186: _Neujahrswunsch eines Nachtwoechters, Gesch. der geg. Zeit_, +30 décembre 1791, etc.] + +[Note 187: _Pol. Lit. Kurier_, 15 novembre 1791.] + +Sages paroles, mais plus inutiles encore, car dans les époques de +crise, ce ne sont pas les modérés, mais les violents qui dominent, +et dans le double courant, qui va se choquer en sens contraire, nous +verrons sombrer à la fois l'Eglise et la liberté. + + + + + XVI. + + +L'année 1792 ne marque d'une façon bien décisive, ni dans l'histoire +de la Cathédrale de Strasbourg, ni dans celle, plus générale, de la +lutte religieuse en Alsace. Nous avons déjà dit pourquoi. Si elle +voit se continuer la lutte entre les deux clergés qui se disputent +les âmes, la violence de la crise politique détourne peu à peu +l'attention des questions ecclésiastiques. La guerre extérieure +d'abord, puis la révolution du 10 août, la chute de la Constitution, +l'invasion étrangère, offrent aux simples curieux de plus piquants +spectacles, des sujets d'étude plus variés, aux masses indécises +de bien autres terreurs. Les plus acharnés aux querelles religieuses, +frappés comme par un vague pressentiment, semblent mettre parfois une +sourdine à leurs clameurs, réprimer par moments leurs antipathies si +profondes, pour prêter l'oreille à l'orage grondant au loin, qui, dans +un avenir prochain, balayera de sa toute-puissance brutale, et l'Eglise +réfractaire et l'Eglise assermentée. + +Cette situation nettement établie, maintenant qu'une étude attentive +et minutieuse--trop minutieuse peut-être, au gré de certains +lecteurs--nous a fait connaître les différents partis, leur +antagonisme et leur manière d'agir, nous pourrons donner à notre +récit une allure un peu plus rapide. + +Les premières semaines et les premiers mois de l'année nouvelle nous +montrent la situation religieuse en Alsace sensiblement la même, et +différant seulement par le détail de celle qui se présentait à nous +vers la fin de l'année précédente. Nous y voyons la population de +Strasbourg préoccupée de tous les bruits qui viennent d'Ettenheim et +des environs, suivant anxieusement les menées de l'_armée noire_ de +Rohan et de Mirabeau, accueillant, avec trop de crédulité peut-être, +tous les récits de trahison circulant sur le compte des autorités +municipales et autres, qui, le long de la frontière rhénane, +conspirent, dit-on, avec l'ancien prince-évêque Strasbourg[188]. Cette +anxiété continuelle se change par moments en émotion profonde, comme +tel jour où les incendiaires gagés doivent venir mettre le feu à la +ville, pour faciliter l'invasion ennemie[189]. + +[Note 188: _Strassb. Zeitung_, 5, 6 janvier 1792.] + +[Note 189: Ce devait être dans la nuit du 18 janvier. (_Strassb. +Zeitung_, 19 janvier 1792.)] + +Au dedans l'agitation contre les prêtres assermentés, loin de diminuer +dans les campagnes, se traduit par des attentats de plus en plus +nombreux. Le curé de Türckheim est assailli la nuit, dans sa maison, +par un homme masqué, qui se donne pour le diable en personne[190]; +le desservant de Roedern inquiété par des coups de feu[191]; le +desservant d'Oberbronn également canardé pendant qu'il traverse la +forêt pour visiter une annexe[192]; le desservant d'Esch, saisi à la +gorge par un de ses paroissiens et presque étranglé à l'autel, au +milieu des éclats de rire de ses "pieuses" ouailles[193]. + +[Note 190: _Ibid_., 21 janvier 1792.] + +[Note 191: _Ibid_., 31 janvier 1792.] + +[Note 192: _Ibid_., 23 février 1792.] + +[Note 193: _Ibid. cod. loco_ Voy. encore sur des faits analogues, +_Strassb. Zeitung_, 19 juin 1792.] + +L'audace des prêtres réfractaires, qui savent que la guerre va venir +ajouter encore aux embarras du gouvernement, ne connaît plus de bornes. +Le curé d'Erstein, par exemple,--le non-conformiste, déchu de +son emploi, bien-entendu--force un patriote mourant d'abjurer la +Constitution _par devant les officiers municipaux_, et lui arrache la +promesse de rendre ses biens nationaux, enlevés à l'Eglise, avant de +lui donner l'absolution[194]. Dans cette même localité arrive un peu +plus tard un desservant constitutionnel; la municipalité n'ose pas +désobéir au Directoire du département et l'installe; mais après +avoir reçu son serment, elle se sauve en corps de l'église, laisse +le pauvre homme dire la messe tout seul et ne revient qu'après pour le +conduire au presbytère[195]. Il y a mieux encore. A Bischheim, le curé +réfractaire pénètre au village, escorté par quatre gendarmes, et +devant ces quatre représentants de la loi, qui auraient dû l'arrêter +sur l'heure comme un fauteur de troubles, il fait arracher la serrure +de l'église et y célèbre la messe, "sur l'invitation des gendarmes +nationaux", à ce qu'il prétendra plus tard[196]. + +[Note 194: _Strassb. Zeitung_, 23 janvier 1792.] + +[Note 195: _Ibid_., 8 février 1792.] + +[Note 196: _Ibid_., 9 février 1792.] + +Rien d'étonnant à ce que le clergé constitutionnel fût réellement +effrayé par une attitude aussi provoquante, à laquelle ne +s'attendaient en aucune façon les nombreux prêtres étrangers +qui venaient d'Allemagne pour entrer au service du schisme, et qui +s'étaient attendus à trouver chez leurs nouveaux paroissiens un peu de +l'enthousiasme facile qui les animait eux-mêmes. Les plus sérieux, +les plus dignes d'estime, en devenaient inquiets au fond de leurs +consciences, et se demandaient comment agir sur des foules si +récalcitrantes à leurs paroles. Nous avons un témoignage très +curieux, je dirais volontiers très touchant, de cette disposition +de certains esprits dans un sermon sur la _tolérance religieuse et +politique_, prêché par Antoine Dereser, le professeur d'exégèse au +Séminaire, à la Cathédrale, dans les premiers jours de février. Il +y renonce, pour ainsi dire, à séparer dès maintenant, l'ivraie du bon +grain. "Ne jugeons personne, ne condamnons personne. Abandonnons ce +soin à Dieu qui sera notre juge suprême. Un prêtre tranquille, qui +refuse le serment pour obéir à sa conscience, est aussi respectable +que moi, qui l'ai prêté pour obéir à la mienne." Coeur tendre et +mystique, on voit qu'il regrette déjà, dans le tumulte des discussions +religieuses et politiques, "les jours bienheureux" où il a pu +enseigner, prier et prêcher paisiblement dans cette ville de Bonn, à +laquelle il dédie son sermon[197]. + +[Note 197: _Ueber religioese und politische Toleranz, eine Amtspredigt_. +Strassburg, Heitz. 1792, 20 p. 8º.] + +D'autres, plus actifs, plus remuants, moins chrétiens aussi, comme +son collègue l'abbé Philibert Simond, Savoyard d'origine et vicaire +général du diocèse, se lancent dans la politique, comme l'avait +déjà fait Euloge Schneider, et deviennent ses émules au Club du +Miroir. Ils y dissertent avec une faconde qui n'a rien d'évangélique, +sur des sujets qu'ils peuvent difficilement connaître et visent, +dès maintenant, au delà de la chaire sacerdotale, la tribune d'une +Assemblée Nationale[198]. + +[Note 198: Nous songeons surtout, en parlant de la sorte, au singulier +_Discours sur l'éducation des femmes_ prononcé par Philibert Simond +dans la séance du 10 janvier 1792, au Club des Amis de la Constitution. +(Strasb., Heitz. 20 p. 8º).] + +Eux, du moins, parlaient et faisaient parler d'eux. Pour leur évêque, +il continue à s'effacer dans la pénombre. + +C'est à peine si l'on trouve à glaner çà et là quelques menus +faits sur son compte. Le 12 février, il bénissait en grande pompe les +nouveaux drapeaux de la garnison, devant les corps administratifs, +la magistrature et l'état-major réunis dans la nef de la +Cathédrale[199]. Le lendemain, il disait au même endroit une messe +solennelle pour le repos de l'âme de son père, le vieux négociant +en bois de Franconie, décédé nonagénaire à Weinoldsheim, dans +le district de Wissembourg. Fidèle à l'amour paternel, plus encore +peut-être qu'à des convictions religieuses bien arrêtées, le +vieillard avait refusé, sur son lit de mort, le concours d'un prêtre +non assermenté[200]. + +[Note 199: _Strassb. Zeitung_, 14 février 1792.] + +[Note 200: _Neueste Religionsnachrichten_, 17 février 1792.] + +Deux jours plus tard, paraissait le mandement de carême du cardinal de +Rohan, "prince-évêque de Strasbourg, landgrave d'Alsace, proviseur +de Sorbonne"[201]. Cette pièce est d'un ton plus doux et d'un style +plus terne que les manifestes précédents du même personnage, sans +exprimer naturellement des idées bien différentes de celles qu'il +avait proclamées dans des occasions analogues. Le Directoire du +département arrêta sur-le-champ que ce document illégal serait +confisqué, et que le cardinal et son secrétaire Weinborn seraient +dénoncés par le procureur-général-syndic comme rebelles à la loi. +Il enjoignit à toutes les municipalités et procureurs des communes de +dénoncer également ceux qui distribueraient ce factum, comme aussi les +ecclésiastiques qui en donneraient lecture à leurs ouailles. En même +temps qu'il faisait afficher cet arrêté dans toutes les localités +du Bas-Rhin, il donnait avis à l'Assemblée législative de cette +tentative réitérée d'immixtion dans les affaires ecclésiastiques du +pays[202]. + +[Note 201: _Bischoefliche Verordnung die Fasten des Jahres 1792 +betreffend_. S. loc., 10 p. 4º.] + +[Note 202: _Gesch. der geg. Zeit_, 27 février 1792.] + +Mais Rohan se préoccupait fort peu de ces dénonciations et ses curés +guère davantage. Ils lisaient le mandement de Rohan, déchiraient celui +de Brendel sous les yeux mêmes du messager officiel[203], levaient la +dîme ecclésiastique dans quelques recoins de nos montagnes, comme +si la Constituante n'avait jamais existé[204], frappaient des impôts +bénévoles sur leurs paysans obéissants[205], qu'ils surexcitaient par +leurs prédications et par leurs miracles[206], sans que les autorités +civiles pussent ou voulussent intervenir. Toutes les municipalités +ne se tiraient pas, comme celle de Soultz, par un trait d'esprit, des +difficultés multiples que faisait surgir une situation pareille[207]. +Pendant ce temps la dureté des temps se faisait sentir de plus en plus. +Epuisées par les dépenses nécessaires pour la réorganisation d'une +armée qui manquait de tout, les caisses publiques étaient vides. Le +commerce et l'industrie ne marchant plus, l'enthousiasme de 1789 étant +tombé, les contributions patriotiques volontaires ne faisaient +plus rentrer d'argent dans le Trésor. Il en fallut donc venir aux +réquisitions de tous les métaux, susceptibles d'être transformés en +monnaie, et les cloches des églises furent naturellement visées tout +les premières. Déjà en novembre 1791, les administrateurs du district +de Strasbourg avaient invité les officiers municipaux à faire remettre +au directeur de la monnaie de notre ville "le bouton de cuivre, qui +jadis était placé sur la tour de la Cathédrale et qui se trouve +aujourd'hui dans les greniers de la fondation Notre-Dame"; le corps +municipal s'était empressé de décider, le 3 novembre, "qu'on ferait +dudit bouton l'emploi indiqué par ladite lettre, _s'il existe_"[208]. +En mars 1792, les journaux annoncent que l'église métropolitaine a dû +sacrifier sur l'autel de la patrie quelques-unes de ses treize cloches, +et que Saint-Thomas aussi a laissé partir pour la monnaie l'une des +siennes, pesant 15 quintaux[209]. Le 20 avril suivant, le Directoire du +département, se conformant au décret de l'Assemblée Nationale du 16 +mars, adresse un appel énergique à toutes les communes du Bas-Rhin, +les invitant à "faire transporter à l'Hôtel national de la monnaie +de Strasbourg toutes celles des cloches de leurs paroisses, dont l'usage +ne serait pas de nécessité indispensable pour établir les signaux +publics." Outre les cloches de la Cathédrale et de Saint-Thomas, +la délibération mentionne encore avec reconnaissance les paroisses +protestantes de Saint-Pierre-le-Jeune, Saint-Pierre-le-Vieux, +Saint-Guillaume et Sainte-Aurélie, comme lui ayant déjà fait parvenir +des secours[210]. + +[Note 203: _Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.] + +[Note 204: Le curé Rumpler, de Mühlbach, dans la vallée de la Bruche. +_Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.] + +[Note 205: Le curé Grumaich, de Gundershoffen, _Strassb. Zeitung_, 20 +mars 1792.] + +[Note 206: Le grand crucifix dans le réfectoire des Capucins de +Blotzheim se mit à pleurer des larmes de sang. La municipalité fit +placer le crucifix au milieu de la salle et les pleurs cessèrent +aussitôt de couler. _Strassb. Zeitung_, 2 mars 1792.] + +[Note 207: Un citoyen de cette localité vendait à ses concitoyens +de l'eau bénie par un prêtre non assermenté, à quatre sols la +bouteille, et faisait ainsi d'excellentes affaires. Le maire, loin +d'inhiber ce pieux trafic, déclara vouloir le légitimer, en lui +faisant prendre une patente de commerçant. _Strassb. Zeitung_, 2 mars +1792.] + +[Note 208: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, II, p. 902.] + +[Note 209: _Strassb. Zeitung_, 10 mars 1792.] + +[Note 210: Délibération du Directoire du Bas-Rhin, du 20 avril 1792. +Strasb., Levrault, 4 p. 4°.] + +La guerre prochaine est dorénavant la préoccupation dominante des +administrateurs du département, du district et de la commune. Si l'on +parvient à repousser l'invasion menaçante, on en finira, du coup, avec +les réfractaires religieux, privés de l'appui du dehors. A quoi +bon, dès lors, se fatiguer, avant le conflit suprême, par des luttes +partielles avec toute cette masse de citoyens récalcitrants aux lois de +l'Etat? C'est cette manière de voir qui l'emporte, évidemment, dans la +pratique, quand bien même on ne l'aurait jamais ainsi formulée d'une +façon théorique. L'évêque du Bas-Rhin a beau soumettre son projet +définitif sur les circonscriptions paroissiales aux autorités civiles; +il a beau leur demander qu'on procède aux élections pour les cures +vacantes; elles n'ont ni le temps ni l'argent nécessaires pour +s'occuper de choses aussi secondaires. Les candidats ne sont pas +nombreux, nous l'avons vu, et pourtant Brendel se voit obligé +d'annoncer dans les journaux qu'il ne pourra se servir de ceux qui +n'auraient pas d'excellents témoignages à produire, tant sous le +rapport du savoir que des moeurs, afin de diminuer encore le nombre +des postulants qui encombrent son antichambre et qu'il ne sait où +placer[211]. Le 21 mars il se voit obligé, malgré son flegme habituel, +de protester formellement contre ce manque de concours de la part des +corps administratifs[212]. Ce qui est autrement grave encore, c'est +que l'opinion publique se détache de plus en plus de cette éphémère +création, qui n'a point obtenu les résultats qu'en attendaient les +_politiques_. Sans doute le caractère personnel de plus d'un parmi les +représentants de l'Eglise constitutionnelle a déplu, a choqué les +meneurs des patriotes modérés strasbourgeois. Mais ce n'est pas +cependant à ces rancunes personnelles qu'il faut rattacher le +changement de ton, assez subit, que nous remarquons alors dans les +feuilles locales. On se rend compte, à contrecoeur, un peu tard, mais +on se rend compte, du peu d'appui que le libéralisme politique peut +tirer de son alliance avec le culte schismatique. C'est lui qu'il faut +soutenir sans cesse, au lieu d'être soutenu par lui. Dès lors il +devient une machine de guerre surannée, qu'on abandonne à son triste +sort et qui n'inspire plus, à beaucoup du moins d'entre ses protecteurs +d'autrefois, qu'un médiocre intérêt. + +[Note 211: _Gesch. der geg. Zeit_, 5 mars 1792.] + +[Note 212: _Neueste Religionsnachrichten_, II. p. 93.] + +On pourra se rendre compte, fort exactement, de cette disposition +nouvelle des esprits en prenant connaissance de la polémique qui +s'élève au mois de mars et d'avril entre Rodolphe Saltzmann, le +rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_ et l'abbé Kæmmerer, le +directeur des _Neueste Religionsnachrichten_, au sujet de la mission +temporaire que Kæmmerer avait remplie, l'automne précédent, à +Bouxwiller, et durant laquelle il avait manifesté des tendances +passablement intolérantes et dominatrices[213]. Même le gouvernement +central croit devoir reporter son attention, de préférence, sur les +protestants d'Alsace, plus nombreux, plus capables de l'aider et plus +disposés à le faire. Dans la séance du 13 mars, le ministre de +l'intérieur recommande à l'Assemblée Nationale de secourir "les +prêtres protestants des départements du Rhin", qui vivaient +principalement du revenu de leurs dîmes, aujourd'hui disparues, et qui +méritent d'autant plus la bienveillance des représentants du peuple +que, malgré ces pertes, ils sont restés chauds partisans de la +Constitution et poussent leurs ouailles à s'engager dans l'armée[214]. + +[Note 213: _Strassb. Zeitung_, 26 mars 1792. Voy. aussi _Ueber die +Aristokratie von Buchsweiler, Vikar Kæmmerers Schelten, und Vikar +Schneider's Bericht in der Konstitutions-Gesellschaft_. 1792. S. loc., +12 p. 4°.] + +[Note 214: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mars 1792.] + +La conséquence naturelle d'un pareil abandon, de la part des modérés, +devait être une conversion très accentuée vers la gauche, de la +part des représentants de l'Eglise schismatique, en tant qu'ils ne se +décourageaient pas entièrement, et se retiraient de la lutte. Les uns +désavouaient leurs faiblesses, comme le curé Krug de Bergbietenheim +qui, sur son lit de mort, signait devant le maire, le 29 mars, une +rétractation complète de ses erreurs[215], ou, comme le curé Maire +de Dachstein, révoquaient solennellement à l'église, devant leurs +ouailles réunies, un serment d'iniquité[216]. D'autres écrivaient à +leurs amis d'Allemagne, qu'ils étaient désespérés d'être tombés +dans un guêpier pareil, et les suppliaient de ne pas venir, , "s'ils +ne voulaient pas être ruinés de corps et d'âme"[217]. D'autres +se retiraient dans le Haut-Rhin; les plus militants, au contraire, +forçaient la note pour plaire aux Jacobins et pour regagner de leur +côté un appui, désormais perdu du côté de Dietrich et de ses +amis[218]. On sait que le maire, attaqué par les radicaux de toute +nuance et de toute nationalité, coalisés contre lui, avait été +moralement forcé de sortir avec ses amis de la Société des Amis de la +Constitution, séant au _Miroir_, et que les véritables fondateurs de +cette association, les patriotes de 1789, avaient fondé en février +1792 une autre société, siégeant à l'Auditoire du Temple-Neuf et +décriée bientôt comme le point de ralliement des aristocrates et des +_feuillants_. Les grands-vicaires et les vicaires de Brendel, affiliés +à la société primitive, restèrent tous au _Miroir_; lorsque quelques +esprits vraiment patriotiques proposèrent d'oublier les dissidences +intérieures en présence des dangers du dehors, et de fusionner +les deux associations, ce furent Simond et Euloge Schneider qui se +montrèrent les plus violents pour la négative, dans la séance du 1er +avril où fut discutée la motion, et qui la firent enfin rejeter[219]. +Mais aussi la _Gazette de Strasbourg_ parlait-elle, quelques jours plus +tard, avec une amertume visible, de "M. l'évêque du Bas-Rhin qui +ne nous fait pas l'honneur d'envoyer ses vicaires à l'Auditoire" et +constatait-elle que dorénavant "le club du _Miroir_ est la colonne +sur laquelle s'appuient les prêtres assermentés"[220]. + +[Note 215: _Strassb. Zeitung_, 6 avril 1792.] + +[Note 216: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 avril 1792.] + +[Note 217: _Ibid._, même date.] + +[Note 218: Euloge Schneider a publié dans son _Argos_ (2, 5, 9 octobre +1792) un tableau de l'état du clergé constitutionnel au printemps +1792, que nous croyons très vrai dans son ensemble, surtout au point de +vue de sa misère matérielle.] + +[Note 219: _Strassb. Zeitung_, 3 avril 1792.] + +[Note 220: _Ibid._, 12 avril 1792.] + +Il fallait payer un pareil appui, quelque précaire qu'il pût être, en +forçant la note schismatique, pour se mettre au diapason des sentiments +jacobins d'alors. Ce n'était pas chose facile; pourtant nous nous +figurons qu'il n'y eut pas de mécontents dans le parti, le jour où le +professeur Schwind, vicaire épiscopal, vint prêcher à la Cathédrale +son sermon sur les _Papes dans toute leur nudité, parallèle entre la +vie de Jésus et celle de ses successeurs_[221]. Nous ne pensons pas +que jamais, dans une chaire, catholique de nom, l'on ait parlé dans des +termes pareils des pontifes qui se sont succédés sur le Saint-Siège; +nous doutons même fort, qu'au temps des luttes les plus âpres de +la Réforme "contre la grande prostituée de Babylone", on ait +reproduit devant les oreilles de fidèles quelconques, un aussi long +catalogue de méfaits et de crimes. Nous ne discutons pas les faits +allégués dans les notes de cette oeuvre oratoire; si quelques-uns sont +apocryphes, la plupart sont malheureusement bien et dûment constatés +par des témoignages irrécusables. Leur énumération, leur discussion +serait à sa place dans une oeuvre d'histoire ou de controverse. On a +quelque peine cependant à croire qu'elles puissent contribuer en rien +à l'édification des âmes chrétiennes, et ce n'est pas la prose +ampoulée de l'orateur qui pourrait rendre plus attrayante à nos +yeux cette polémique massive et médiocrement évangélique[222]. +Ce n'était pas, en tout cas, par des élucubrations pareilles +qu'on pouvait espérer ramener à soi les catholiques dissidents de +Strasbourg, plus que jamais dociles à leurs directeurs secrets[223]. + +[Note 221: _Die Poepste in ihrer Bloesse,... vorgestellt am Ostermontag +in der Kathedralkirche..._ von F. K. Schwind. Strassburg, Levrault, +1792, 24 p. 8°.] + +[Note 222: C'est ainsi qu'il appelle quelque part (p. 23) notre globe +terrestre "les latrines de l'univers".] + +[Note 223: On nous en cite, pour ce moment précis, un curieux exemple. +Le 29 mars, un fonctionnaire municipal, bon patriote, aborde dans la rue +l'abbé Bigaut, ci-devant vicaire à Saint-Etienne, et voulant juger +de la vérité des instructions reçues par le clergé réfractaire, +demande à se confesser à lui. L'autre y consent et notre homme lui +raconte qu'il s'est marié et que son union a été bénie par un +prêtre assermenté. L'abbé lui déclare alors qu'il commet un péché +mortel chaque fois qu'il use de ses droits conjugaux, et lui refuse +l'absolution, lui déclarant en outre que, s'il ne rétracte le serment +civique prêté comme fonctionnaire, il serait damné pour toute +l'éternité. C'est ce qu'on osait déclarer, à Strasbourg même, à un +représentant de l'autorité civile! (_Gesch. der gegenw. Zeit, 14 avril +1792_.)] + +Depuis quelques mois le parti radical à Strasbourg s'était accru d'une +individualité qui mériterait bien d'attirer un jour l'attention +d'un historien local, car sa carrière ne manque pas de péripéties +intéressantes, et le personnage lui-même est un type caractéristique +des époques de révolution. M. Charles de Laveaux, avait commencé sa +carrière comme maître de langues à Berlin, et y avait publié, sous +le titre de _Nuits champêtres_, des idylles dans le genre de Gessner, +qui n'avaient rien de subversif[224]. Appelé comme professeur à la +fameuse _Karlsschule_ de Stouttgart, il s'y était pris de querelle +avec un officier supérieur de l'armée wurtembergeoise, et n'ayant +pu obtenir justice d'un soufflet reçu dans la bagarre[225], il avait +donné sa démission et s'en était venu chez nous, à Strasbourg, qui +paraissait alors aux bonnes âmes d'outre-Rhin le véritable Eldorado de +la liberté[226]. + +[Note 224: Les _Nuits champêtres_, par M. de Laveaux, 2e édition. +Berlin 1784, 1 vol. in-18.] + +[Note 225: On trouvera un récit très détaillé de cette scène dans +la _Strassb. Zeitung_ du 7 mars 1791.] + +[Note 226: _Strassb. Zeitung_, 7 juillet 1791.] + +Mais il n'avait pas trouvé chez la population strasbourgeoise l'accueil +empressé sur lequel il comptait sans doute comme martyr de la bonne +cause. Son caractère, naturellement caustique, s'était aigri et il +avait fondé deux journaux, le _Courrier de Paris_ et le _Courrier de +Strasbourg_, qui, seuls rédigés alors en français, exerçaient +une influence assez considérable sur l'opinion publique à +l'intérieur[227]. Il se donna pour tâche de harceler incessamment +les modérés et M. de Dietrich, leur chef, et de déclamer contre la +tolérance accordée par eux aux perturbateurs du repos public. Fort +lié, pour le moment, avec Euloge Schneider et quelques-uns de ses +collègues, il soutenait la cause du clergé constitutionnel du ton +tranchant et violent qu'il portait en toute affaire. + +[Note 227: L'un de ces journaux apportait aux lecteurs français de +Strasbourg le sommaire des feuilles parisiennes; l'autre envoyait à +Paris le récit, très fantaisiste souvent, de ce qui se passait sur les +bords du Rhin. Malheureusement le _Courrier de Strasbourg_ ne comptait +que peu d'abonnés à Strasbourg même et les numéros de ce journal +sont devenus excessivement rares aujourd'hui. Il parut de janvier à +décembre 1792.] + +Un incident particulier lui sembla propre à forcer la main aux +administrateurs du département et à les entraîner à sa suite. Le +curé constitutionnel de Boersch, M. Schaumas, avait été maltraité de +la façon la plus indigne, par quelques paysans fanatisés, en présence +de prêtres réfractaires, qui riaient de son supplice, et laissé pour +mort sur la grande route[228]. Les autorités départementales n'ayant +pris que mollement en main cette affaire, Laveaux avait proposé le 18 +avril, au matin, dans une séance extraordinaire du Club du _Miroir_, de +se réunir à main armée et de faire la chasse aux non-jureurs et aux +aristocrates dans tout le Bas-Rhin, pour les exterminer. Un +auditeur plus timide ayant insinué qu'il fallait demander pour cela +l'autorisation de l'Assemblée Nationale, Laveaux aurait répondu qu'on +en agirait certes ainsi, mais seulement quand l'expédition serait +menée à bonne fin. Le curé de Boersch, produit devant la réunion, +le corps couvert de plaies encore saignantes, excita l'indignation de la +société, qui vota son approbation, au moins théorique, à la croisade +contre les _noirs_, et une dénonciation contre le Directoire qui +manquait à tous ses devoirs en ne poursuivant pas les prêtres +fanatiques[229]. + +[Note 228: _Strassburger Zeitung_, 19 avril 1792.--_Neueste +Religionsbegebenheiten_, 20 avril 1792.] + +[Note 229: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 25 avril 1792.--_Strassb. +Zeitung_, 3 mai 1792.] + +Les autorités s'émurent du discours incendiaire de Laveaux. Le maire +convoqua les corps constitués à l'Hôtel-de-Ville pour le 21 avril, +et l'on y décida de dénoncer l'orateur au juge de paix, comme ayant +troublé le repos public. En même temps on délibérait une adresse aux +citoyens, qui commençait par ces mots: "Citoyens, le crime veille, il +souffle la discorde. Des esprits pervers redoutent leur nullité dans +le règne de l'ordre. Ils entretiennent sans relâche les passions +inquiètes, etc.[230]." Cette proclamation rappelait le texte de la +loi du 18 juillet 179l: "Toutes personnes qui auront provoqué +le meurtre, le pillage, l'incendie ou conseillé formellement la +désobéissance à la loi, soit par placards,... soit par des discours +tenus dans des lieux et assemblées publiques, seront regardées comme +séditieuses et les officiers de police sont autorisés à les arrêter +sur-le-champ." Le maréchal Luckner, commandant l'armée du Rhin, +était prié de ne plus laisser dorénavant fréquenter les clubs à +ses soldats, les pasteurs et curés invités à lire la proclamation +municipale du haut de la chaire et le dimanche, 22 avril, à sept heures +du matin, Laveaux, arrêté à son domicile, était conduit en prison. +Dès le lendemain, on tirait au sort le jury d'accusation, qui, le 28, +autorisait la poursuite. Mais le jury de jugement, réuni le 15 +mai, acquittait l'orateur, son intention délictueuse n'étant pas +suffisamment prouvée[231]. + +[Note 230: Délibération du corps municipal du 20 avril 1792. Strasb., +Dannbach, placard in-fol.] + +[Note 231: _Strassb. Zeitung_, 3 mai, 18 mai 1792. Euloge Schneider +avait vivement pris sa défense dans une brochure: _Ein Wort im Ernst +an die Bürger Strassburg's_, datée du 27 avril 1792. (Strasb., s. nom +d'imprim., 8 p. 8°.)] + +Nous n'aurions point parlé si longuement de cette procédure, si +la motion de Laveaux n'avait amené le Directoire du département à +prendre, le lendemain même de son arrestation, une délibération +des plus importantes, relativement à la question religieuse. Il est +probable qu'il voulut se laver par là de l'accusation portée contre +lui, de ne point faire observer les décrets de l'Assemblée Nationale +contre les prêtres réfractaires, tout en affirmant, une fois de +plus, les sentiments de tolérance animant ce corps administratif. +Les considérants de cette délibération sont des plus optimistes. +"S'étant fait représenter les plaintes... sur les dissensions +qu'occasionne _dans quelques communes_ la diversité des opinions +religieuses; instruits que des gens malintentionnés... ont cherché +à troubler _la tranquillité qui a régné jusqu'ici dans le +département_; + +"Considérant que la Constitution garantit la liberté de tous +les cultes dans l'empire, qu'en conséquence celui qui prétexte +les intérêts de sa religion et le sentiment de sa conscience pour +provoquer les esprits faibles et crédules à la sédition et à la +désobéissance aux lois, est un imposteur, un traître à la patrie... + +"Voulant, sans gêner la liberté des opinions ni l'exercice d'aucun +culte, prévenir et empêcher l'intolérance d'une part, l'incivisme et +le fanatisme de l'autre,... les administrateurs du département + +"Arrêtent: + +"Toute personne qui aura outragé les objets d'un culte quelconque, +soit dans un lieu public, soit dans les lieux destinés à l'exercice de +ce culte, ou insulté les ministres en fonctions, ou interrompu par +un trouble public les cérémonies religieuses de quelque culte que ce +soit, sera saisie sur-le-champ, et condamnée à une peine qui pourra +être de 500 livres d'amende et d'une détention d'un an..... + +"Tous prêtres non assermentés, ainsi que les curés ou vicaires +qui se permettraient d'exercer des fonctions publiques seront...... +dénoncés à l'accusateur public pour être punis conformément à la +loi du 28 juin 1791. + +"Le défaut de prestation du serment, prescrit par la loi du +26 décembre 1790, ne pourra être opposé à aucuns prêtres se +présentant dans une église paroissiale, succursale ou oratoire +national, seulement pour y dire la messe, pourvu toutefois qu'ils +en aient prévenu la municipalité et le curé ou desservant de la +paroisse, et soient convenus avec eux de l'heure à laquelle ils +pourront dire leurs messes sans gêner le culte de paroisse.... + +"Les édifices consacrés à un culte religieux par des sociétés +particulières et portant l'inscription qui leur sera donnée, seront +fermés aussitôt qu'il y aura été fait quelques discours contenant +des provocations directes contre la Constitution.... En conséquence, si +quelques prêtres non assermentés, cherchant à égarer la multitude, +traitaient d'intrus, de sacrilèges et schismatiques les ministres qui +ont prêté le serment prescrit par la loi, et représentaient comme +nuls les sacrements qu'ils administrent, les municipalités seront +tenues... de dénoncer les délinquants à l'accusateur public pour... +être poursuivis criminellement et punis comme perturbateurs de l'ordre +public. + +"Lorsqu'à la réquisition du Directoire, l'évêque du département +enverra dans une commune un desservant ou un vicaire, la municipalité +sera tenue de convoquer dans les vingt-quatre heures le conseil de +la commune pour qu'il soit procédé, en sa présence, à son +installation.... + +"Elles seront en outre tenues de faire toutes les dispositions +convenables pour le protéger et lui assurer le libre exercice des +fonctions que la loi lui attribue." + +A la suite de cet arrêté, les administrateurs départementaux ont +placé une proclamation aux citoyens pour leur dire que, décidés à +faire respecter la loi, ils se refusaient à aller plus loin; que jamais +ils n'attenteraient à la liberté d'une classe de citoyens, qui vit, +comme les autres, sous la protection des mêmes lois, pour obéir aux +déclamations de quelques ambitieux, qui sans cesse, le mot de peuple +à la bouche, croient s'ériger en apôtres de la liberté, en flattant +bassement ses passions. "Fidèles à leurs serments, ils sont résolus +de périr à leur poste plutôt que d'ordonner, d'autoriser ou de +tolérer aucune mesure ni violence qu'ils regarderaient comme une +atteinte portée à la Constitution"[232]. On ne se trompera pas +en reconnaissant dans le libellé de cette énergique réponse +aux objurgations de Laveaux la plume de Xavier Levrault, alors +procureur-général-syndic, et l'un des plus marquants parmi les +libéraux strasbourgeois de l'époque. + +[Note 232: Délibération du Directoire du 23 avril 1792. Strasb., +Levrault, 8 p. 8°.] + +Mais cette énergie dans la modération ne faisait l'affaire ni des +radicaux ni d'une partie au moins des prêtres assermentés. Au moment +même où la déclaration de guerre contre François de Hongrie arrivait +à Strasbourg et y était solennellement proclamée dans tous les +carrefours[233], la curiosité de la bourgeoisie strasbourgeoise était +tenue en éveil par une querelle violente qui s'était élevée +entre Kæmmerer et Saltzmann, puis entre le bouillant abbé et la +municipalité en personne. La cause première de cette nouvelle prise +de bec avait été aussi puérile que possible. Il paraît que depuis +longtemps les élèves du Collège National (l'ancien collège des +Jésuites) étaient en état d'hostilité avec leurs voisins, les +élèves du Séminaire épiscopal, échangeant avec eux des grimaces, +voire même des horions occasionnels. Un jour que l'abbé Schwind +conduisait les séminaristes à la promenade, un des élèves du +collège lui tira la langue en passant, et le révérend professeur +du Séminaire, désespérant d'obtenir du principal la punition du +coupable, se résigna à le châtier lui-même en lui donnant un +"léger" soufflet. Là-dessus, le principal du Collège, nommé +Chayron, accourt, une canne à épée à la main, suivi de plusieurs +sous-maîtres, saisit Schwind au collet, le secoue en agrémentant son +allocution d'épithètes fort malsonnantes, à ce qu'il paraît, et +soutenu par ses élèves qui "faisaient chorus en possédés contre +les prêtres", il force le Séminaire et son représentant à une +fuite plus rapide qu'honorable. L'abbé Kæmmerer, supérieur +du Séminaire, écrivit _ab irato_, de sa meilleure encre, à la +municipalité, la menaçant de la colère du peuple, si elle ne faisait +prompte et entière justice de cet attentat[234]. Schneider, de son +côté, prit fait et cause pour ses collègues et voulut profiter de +l'occasion pour _tomber_ Saltzmann, devenu sa bête noire. Mais les deux +vicaires épiscopaux n'eurent pas à se féliciter de leur campagne. Le +rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_, qui ne manquait pas de verve +à ses heures, malmena fort l'ex-professeur de Bonn, prenant texte +des attaques même contre sa personne pour le tourner à son tour +en ridicule. Schneider avait déclaré qu'il ne fréquentait pas de +conventicules de vieilles filles et de matrones dévotes, comme son +adversaire piétiste. "Certes non, réplique Saltzmann; on vous croira +là-dessus sur parole, car chacun sait que M. Schneider préfère la +société des jeunes filles et des femmelettes complaisantes et qu'il +sait fort bien où les trouver."--"Je n'évoque pas d'esprits," +avait écrit le prédicateur de la Cathédrale, faisant allusion aux +convictions mystiques de son adversaire.--"Nous le savons trop +bien, répond l'autre; votre philosophie ne dépasse pas les limites +sensuelles. De tout temps vous avez préféré avoir à faire avec les +corps."--"Je reconnais maintenant combien je me suis trompé sur +votre compte; les écailles me tombent des yeux", s'était exclamé +Schneider.--"Et nous donc? combien plus profonde a été notre +cécité à nous! C'est maintenant seulement que nous comprenons tout +ce que nous disaient sur votre compte tant de lettres reçues +d'Allemagne." Et mêlant le ton grave au plaisant, Saltzmann ajoutait: +"Si MM. les ecclésiastiques assermentés ne lançaient pas toujours +l'injure contre leurs collègues réfractaires, s'ils prêchaient +l'Evangile et la pure morale, s'ils donnaient l'exemple des vertus +civiques, s'ils ne se mêlaient pas de tant d'intrigues, jamais le +fanatisme n'aurait fait parmi nous autant de progrès, et, malgré +tous les talents à la Schneider, leurs églises ne seraient pas si +vides"[235]. + +[Note 233: C'était le 25 avril au soir. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26 +avril 1792.] + +[Note 234: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 23 avril 1792.] + +[Note 235: _Strassb. Zeitung_, 24 avril 1792.] + +Quant à l'abbé Kæmmerer, plus malheureux encore, il se voyait cité +devant le juge de police correctionnelle, pour avoir menacé l'autorité +d'un soulèvement populaire, trop heureux d'en être quitte pour un +avertissement sévère et la condamnation aux frais, après avoir dû +humblement demander pardon de son intempérance de langage et avoir +promis de mieux se surveiller désormais[236]. Il s'en dédommagea en +publiant, quelques jours plus tard, une brochure pour expliquer +aux fidèles que l'excommunication lancée par le pape contre les +schismatiques était sans force et nulle en droit. Sur ce sujet du +moins, il pouvait donner cours à son éloquence sans se brouiller avec +quelque nouvel ennemi[237]. + +[Note 236: _Strassb. Zeitung_, 30 avril 1792.] + +[Note 237: _Abhandlung über die Exkommunikation oder den Kirchenbann, +von J. J. Kæmmerer._ Strassburg, Levrault, 1792, 36 p. 8°.] + +Cependant cette conversion de l'opinion publique, autrefois si favorable +et maintenant indifférente, sinon franchement hostile, ne laissait pas +de tourmenter les plus sincères, comme aussi les plus habiles parmi les +représentants de l'Eglise constitutionnelle. Dans les mois qui suivent, +ils semblent avoir pris particulièrement à coeur de répondre aux +accusations de haine et d'intolérance portées contre eux. Les sermons +prêchés à la Cathédrale dans le courant de mai à juillet, pour +autant qu'ils ont été publiés alors, roulent à peu près tous sur +le thème de la charité chrétienne. Euloge Schneider prêche avec +une onction quelque peu factice, le cinquième dimanche après la +Pentecôte, sur _la conduite de Jésus vis-à-vis de ses ennemis_[238]; +Dereser examine la question: _Un homme raisonnable et connaissant +Jésus, peut-il persécuter ses semblables au nom de la religion?_[239], +et conclut naturellement à la négative. Peut-être ne crut-on pas +suffisamment à leurs belles paroles, démenties, chez Schneider au +moins, par bien des actes contraires. Toujours est-il que la sympathie +publique et celle des pouvoirs constitués ne leur revient guère. On +le vit à l'occasion des processions annuelles, qui s'étaient produites +jusqu'à ce jour à l'extérieur des édifices sacrés. Mais cette +année, quand Brendel saisit le corps municipal de la question, dans +la séance du 12 mai, rappelant que son clergé avait été hué +et insulté par une foule ameutée contre lui, et demandant si la +municipalité peut lui garantir pour cette fois une protection efficace, +sans déploiement militaire, la réponse est négative. On lui conseille +de rester chez soi et le corps municipal finit par décréter qu'en +principe, toutes les processions se feront à l'intérieur des +églises[240]. + +[Note 238: _Das Betragen Jesu gegen seine Feinde, eine Amtspredigt_. +Strassb., Stuber, 1792, 14 p. 8°.] + +[Note 239: _Kann ein vernünftiger Mensch... seine Mitmenschen um der +Religion willen... verfolgen? Eine Amtspredigt_. Strassb. Heitz, 1792, +16 p. 8°. Voy. encore _Das Bild eines guten Volkslehrers, entworfen von +E. Schneider_. Strassb., Lorenz, 16 p. 8°.] + +[Note 240: _Strassb. Zeitung_, 14 mai 1792.] + +La même réponse est donnée, un peu plus tard, au chanoine Rumpler, +l'ancien notable, qui a réclamé également pour le clergé non +assermenté la permission de fêter processionnellement la Fête-Dieu +en circulant autour de l'église des Petits-Capucins[241]. Le seul +privilège laissé au culte officiel semble avoir été la permission +accordée au moniteur du schisme de proférer un mensonge pieux, en +annonçant que la procession n'était pas sortie de la Cathédrale +"à cause du mauvais temps[242]." Rumpler étant allé porter ses +réclamations jusqu'au Directoire du département, ce dernier corps +avait dû prendre également position. Il s'était déclaré +d'une façon plus catégorique encore contre une faveur faite aux +constitutionnels. Ou bien _tous_ les cultes circuleront en pleine rue, +ou bien _aucun_, car la loi prescrit l'égalité de _tous_ les cultes. +Puis il avait, il est vrai, éconduit le chanoine, mais par là-même +renfermé Brendel et les siens sous les voûtes de Notre-Dame[243]. Ce +manque d'harmonie entre les autorités civiles et religieuses se montre +encore le dimanche, 3 juin, lors de la fête funèbre célébrée en +l'honneur de Simonneau, le malheureux maire d'Etampes, massacré par +la populace et les soldats qu'il voulait rappeler au devoir. Le conseil +général, en discutant le programme de la fête, avait décidé tout +d'abord qu'elle n'aurait point lieu à la Cathédrale même, comme +autrefois la fête en l'honneur de Desilles, mais sur la place, devant +l'édifice, vis-à-vis de la maison commune. Puis on avait voté qu'on +n'y inviterait pas spécialement les ecclésiastiques, "la loi n'en +connaissant plus". Ceux d'entre eux qui voudront y assister, ne seront +plus en costume[244]. Il est donc incontestable qu'il y a, dès lors, +une tendance raisonnée de la part de l'autorité civile à s'affranchir +de toute collaboration avec un élément spécifique religieux, soit +que l'attitude du clergé constitutionnel, à la fois intolérante et +lâche[245], la froisse et la dégoûte, soit qu'elle ait perdu tout +espoir de s'en servir comme d'un auxiliaire utile. Mais les libéraux +modérés, en prenant cette attitude si nouvelle, ne s'en dissimulent +pas les dangers. Ils comprennent que les schismatiques vont se réunir +aux réfractaires et aux jacobins pour tenter de les écraser. "Nous +marchons entre deux abîmes, le despotisme et l'anarchie, écrit alors +Saltzmann. On veut nous jeter dans l'anarchie pour nous ramener plus +tôt au despotisme"[246]. Ce mot prophétique embrassait et résumait +en effet la longue période de notre histoire qui s'étend de la chute +de la royauté à la proclamation de l'Empire. + +[Note 241: _Neueste Religionsnachrichten_, 1er juin 1792.] + +[Note 242: _Ibid_., 8 juin 1792.] + +[Note 243: _Strassb. Zeitung_, 1er juin 1792.--Aveuglement éternel +des partis! Au moment où les non-conformistes sollicitaient ainsi une +faveur, ils se montraient d'une violence fatale à leurs plus chers +projets. Un jeune homme, passant devant leur église, au moment du +culte, fut assailli, frappé par eux, vit ses habits mis en pièces, +puisqu'il n'avait pas ôté son chapeau dans la rue. (_Strassb. +Zeitung_, 11 juin 1792.)] + +[Note 244: _Strassb. Zeitung_, 2 juin 1792.] + +[Note 245: Le mot peut sembler dur et peut-être même contradictoire; +je ne le crois pas néanmoins injuste. Dans tous les cas de violences, +si nombreux, relevés à l'égard des prêtres assermentés du Bas-Rhin, +nous n'en avons pas rencontré un seul qui ait su faire face virilement +à l'ennemi. Ce sont des victimes, assurément, de la brutalité +fanatique des autres, mais des victimes rarement sympathiques. Quant +à leur intolérance, en voici encore un exemple: Le 7 juin, le curé +constitutionnel de Belfort empêchait l'inhumation d'un jeune volontaire +protestant du bataillon du Bas-Rhin, qui venait d'y mourir. Il refusait +de lui ouvrir le cimetière commun et on dut conduire le corps à +Héricourt. (_Strassb. Zeitung_, 16 juin 1792.)] + +[Note 246: _Strassb. Zeitung_, 4 juin 1792.] + + + + + XVII. + + +Le premier document dont nous ayons à parler en entrant dans la +période de la grande lutte décennale qui va ravager l'Europe, c'est la +lettre pastorale de l'évêque du Bas-Rhin, adressée, le 11 juin +1792, à ses "vénérables coopérateurs et à tous les fidèles +du diocèse", afin "d'indiquer des prières publiques pour +la prospérité des armes de la Nation". Cette pièce curieuse, +passablement longue et travaillée avec soin, est avant tout politique. +C'est le panégyrique de "ces droits imprescriptibles et sacrés que +la Providence a donnés à l'homme en le créant et dont la stipulation +est consignée dans le livre de la nature et dans celui de notre saint +Evangile". Pour défendre ses conquêtes les plus légitimes, la +liberté, l'égalité, la France s'arme, combat et saura maintenir ses +droits. C'est en vain que ses adversaires, "spéculant sur l'ignorance +et la docilité superstitieuse des esprits, publient, par l'organe +d'imposteurs à gages, que la religion est détruite, tandis qu'en +respectant ses dogmes, en la rendant à son ordre primitif, nos sages +législateurs n'ont touché qu'à ses abus, qu'à ce qui en faisait la +douleur et le scandale." + +Cette guerre, "la première peut-être en France, remplira les vues +paternelles de l'Auteur de la Nature. Il verra d'un oeil satisfait ses +enfants défendre leur héritage émané du ciel, que des despotes en +chef ou subalternes n'avaient usurpé sur nous qu'en faisant blasphémer +sa sagesse. L'humanité ne regardera pas comme un fléau une guerre +qui doit faire cesser les plus grands des fléaux, la tyrannie et la +guerre.... Cette guerre est sainte; elle affermira chez un peuple et +propagera chez d'autres ces lois sacrées de la nature, ces touchantes +maximes de l'Evangile, qui tendent à faire d'une société d'hommes une +famille de frères. Cette guerre enfin, nous oserons le dire, fera la +joie du genre humain et l'objet de son espoir chéri." Le chef du +diocèse encourage ensuite tous les chrétiens dont la Providence +l'a fait pasteur, à l'union des coeurs, à la paix, à la concorde. +"Patriotes ou aristocrates, conformistes ou non-conformistes, eh +qu'importent à la Religion, à la Patrie, de stériles dénominations? +Vainement vous nous vanterez, les uns votre dévouement à la +Constitution, les autres votre zèle pour la foi de vos pères. Avant +tout, manifestez par des faits, montrez par des vertus, vous, votre +civisme, vous, votre conformité avec l'Evangile. Le patriotisme ne se +prouve point par un refrain; l'opinion seule ne forme pas le disciple de +Jésus-Christ." + +Et s'adressant tout particulièrement à ceux de ses concitoyens +qu'il supposait à bon droit faire des voeux pour l'ennemi, dans +leur fanatisme religieux, Brendel leur parlait ainsi: "Et vous, qui +pourtant prétendez que le Dieu des chrétiens se complaît en vous +seuls, vous n'êtes pas chrétiens si, perdant de vue l'Evangile pour +y substituer des erreurs anti-sociales, vous haïssez votre frère, +si vous le persécutez, si, dans vos décisions risibles, vous le +proscrivez même au delà du tombeau, parce qu'il a accueilli l'heureuse +régénération de la patrie et les salutaires réformes que sollicitait +l'intérêt du christianisme. Vous n'êtes pas chrétiens, si vos voeux +ou vos trames appellent ou préparent l'invasion de nos ennemis, +les divisions et la guerre entre Français, et la désolation de la +patrie...." + +La lettre pastorale se terminait par l'annonce d'une messe votive _pro +tempore belli_, célébrée solennellement à la Cathédrale, le 24 juin +prochain, avec exposition du saint-sacrement et bénédiction, et +de prières spéciales qui commenceront dans toutes les églises du +diocèse, après réception de la présente circulaire[247]. + +[Note 247: Lettre pastorale de l'évêque du Bas-Rhin, etc. Strasb., +Levrault, 10 p. 4°.] + +Cette circulaire, l'une des meilleures, assurément, que Brendel ait +signées, ne dut faire néanmoins qu'une impression médiocre sur +l'esprit des masses. Les patriotes n'avaient pas besoin de la parole du +prêtre pour enflammer leur courage; les autres restèrent indifférents +et beaucoup sans doute, parmi les populations rurales, ne la connurent +jamais. Quel qu'ait été d'ailleurs son effet, la lettre épiscopale +est, pour de longues semaines, le dernier écho religieux qui vienne +frapper nos oreilles. Strasbourg est tout à la double anxiété des +rumeurs de la guerre civile au dedans, de la lutte qui va commencer +au dehors. La majorité de sa population bourgeoise, les chefs de ses +administrations locales apprennent avec indignation les saturnales qui +déshonorent Paris, l'invasion des Tuileries au 20 juin, préludant +à celle du 10 août. Leur libéralisme sincère et calme s'émeut au +spectacle de cette licence, décorée du nom de liberté. + +Dans sa séance du 26 juin, le Conseil général de la commune vote +une adresse à l'Assemblée Nationale, demandant la punition des +perturbateurs du 20 juin, exemple trop peu suivi, hélas! de mâle +indépendance, vis-à-vis des meneurs de la capitale[248]. Quelques +jours plus tard, il décide de poursuivre le vicaire épiscopal Simond +devant le tribunal correctionnel, pour insultes et calomnies contre le +maire, et de donner de la sorte un avertissement sérieux aux jacobins +locaux[249]. + +[Note 248: _Strassb. Zeitung_, 28 juin 1792.] + +[Note 249: _Strassb. Zeitung_, 6 juillet 1792.] + +Le _Chant de guerre pour l'armée du Rhin_ paraît dans les _Affiches_ +du 7 juillet, sans nom d'auteur[250]; le camp de Plobsheim est +renforcé, la discipline, fort relâchée, rétablie par quelques +exemples sévères[251]. Le pont de bateaux sur le Rhin est enlevé +en partie par les Autrichiens[252], dont on signale la présence à +Friesenheim, Emmendingen, Willstaett, etc. On interdit l'accès de la +plate-forme de la Cathédrale à tout le monde, sauf aux sentinelles +et aux citoyens munis d'un permis de la main du maire[253]. Les esprits +craintifs voient déjà les armées ennemies ravageant l'Alsace, et +l'on se raconte qu'il en est d'assez ineptes pour courir à Kehl, où +fonctionne un bureau d'assurances, auprès duquel, et moyennant douze à +quinze louis, on peut se procurer une sauvegarde valable pour le moment +prochain du sac de Strasbourg![254] Les esprits caustiques et frivoles +au contraire fredonnent la _marche des troupes aristocrates_, sur un air +des _Petits Savoyards_: + + ....Sur le front de la colonne + Marche notre cardinal. + On dirait Mars en personne; + C'est un nouveau Loewendal. + Frappant, taillant, battant, criant, jurant, sacrant. + Vlà comme il arrive: + "Oui, j'aurai mon Episcopat, + "Car je suis sûr de mes soldats; + "Allons, marchons, doublons le pas, + "Frappons, coupons, taillons des bras. + "Oui, j'aurai mon Episcopat!"[255] + +[Note 250: _Affiches de Strasbourg_, 1792, p. 322. Ce n'est qu'en +octobre que paraît chez Storck et Stuber le _Chant de guerre des +Marseillais_ avec musique et la traduction allemande d'Euloge Schneider. +(_Affiches_ 27 octobre 1792.)] + +[Note 251: Le cafetier Blessig qui a proféré des paroles injurieuses +pour Louis XVI est condamné à deux ans de fers. (_Strassb. Zeitung_, +11 juillet 1792.)] + +[Note 252: Il était rétabli momentanément quelques jours plus tard. +(_Strassb. Zeitung_, 21 juillet 1792.)] + +[Note 253: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 12 juillet +1792. Vol. III, p. 610.] + +[Note 254: _Strassb. Zeitung_, 5 juillet 1792.] + +[Note 255: La marche des troupes aristocrates, S. l. ni d., 2 p. 8°.] + +Il y a recrudescence de dénonciations contre tous les prêtres +réfractaires et tous les _fanatiques_ qui servent d'espions sur +les deux rives du Rhin[256]. Mais d'autre part aussi, l'enthousiasme +patriotique s'éveille, les volontaires accourent; dans la journée du +29 juin, 591 jeunes Strasbourgeois se font inscrire dans les bataillons +de marche à l'Hôtel-de-Ville, et c'est à bon droit que les feuilles +strasbourgeoises sont fières d'un aussi brillant élan[257]. Parmi eux, +quatre séminaristes, trop jeunes pour être déjà consacrés et qui +s'enrôlent avec l'autorisation de Brendel[258]. Toutes les communes du +Bas-Rhin ne suivent pas d'ailleurs un si bel exemple, et les feuilles +du jour nous racontent qu'Obernai, Kosheim, Molsheim ne montrent aucun +enthousiasme, que les jeunes gens du district de Haguenau se sauvent +dans les forêts, évidemment sous l'influence et sur l'ordre du +clergé réfractaire, tandis que la plupart des cantons protestants se +distinguent par leur ardeur[259]. La présence de la Prusse dans +les rangs de la coalition cause également quelque stupeur à nos +journalistes: "Que Rohan et son _armée noire_ soient furieux contre +nous, qu'ils nous accusent d'avoir fait la Révolution, cela se comprend +encore; mais que le roi de Prusse, le chef du protestantisme allemand, +joigne ses armes à celles des catholiques fanatiques, c'est ce qui nous +paraît incompréhensible"[260]. + +[Note 256: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.--_Argos_, 27 juillet +1792.] + +[Note 257: _Strassb. Zeitung_, 31 juillet 1792.] + +[Note 258: _Ibid_., 6 août 1792.] + +[Note 259: _Ibid_., 10 août 1792.--Le maire de Dorlisheim, ayant reçu +le manifeste de Brunswick, y répondit à sa façon, en levant le double +de volontaires dans son village. (_Strassb. Zeitung_, 20 août 1792.)] + +[Note 260: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.] + +Mais au milieu de cet élan même du sentiment patriotique à +Strasbourg, la discorde se maintient et continue son oeuvre. Euloge +Schneider, qui possède enfin dans l'_Argos_ un organe, qu'il peut +remplir à sa guise de déclamations haineuses, attaque avec violence +les modérés, qui lui reprochent--à tort assurément--d'être un +Autrichien masqué, et se plaint qu'on ait manqué le jeter par +les fenêtres dans la chaleur des discussions qui se succèdent à +l'Hôtel-de-Ville. Plus au courant que les autres de ce qui se prépare +à Paris, il peut fièrement affirmer que la Providence ne le laissera +point succomber à la cabale de Dietrich[261]. Son collègue Kæmmerer +endosse l'uniforme de la garde nationale et dans une brochure, _Le +prêtre au corps de garde_, explique à ses collègues du troisième +bataillon, qu'ils ne doivent pas s'étonner de le voir un fusil à la +main. "Les vieux canons de l'Eglise n'ont plus d'autorité là où +commandent la nature et la religion"[262]. Laveaux et l'abbé Simond, +qui s'étaient rendus à Paris pour dénoncer à Roland le maire et le +Conseil municipal, reviennent également le 9 août à Strasbourg[263], +pour recommencer leurs attaques contre le _traître_ Dietrich. Il ne +s'en débarrasse pour un instant qu'en obtenant du vieux commandant de +Strasbourg, du général La Morlière, un arrêté d'expulsion contre +ces deux remuants personnages, dont les amis dénoncent chaque jour de +nouveaux complots, toujours imaginaires[264]. + +[Note 261: _Argos_, 31 juillet 1792. Schneider en avait fait paraître +le premier numéro le 3 juillet. Il n'avait d'ailleurs, de son propre +aveu, que 200 abonnés à la fin de l'année.] + +[Note 262: _Der Priester auf der Wache, etwas für das Publikum_. +Strassb., Stuber, 1792, 8 p. 8°.] + +[Note 263: _Strassb. Zeitung_, 13 août 1792.] + +[Note 264: Ainsi l'on fouillait les couvents de femmes à Strasbourg, +pour y trouver des amas de munition de guerre qui n'existaient pas +naturellement. (_Strassb. Zeitung_, 13 août 1792.)] + +Mais ce n'est pas à Strasbourg que va se dénouer la crise +révolutionnaire et que se joue la grande partie, toujours perdue par +les modérés contre les violents, depuis que le monde existe et que les +Etats se fondent et s'écroulent. Dès les premiers jours d'août, des +rumeurs plus ou moins vagues, précurseurs des événements eux-mêmes, +annoncent que la chute du trône se prépare à Paris, et que +les éléments avancés de l'Assemblée Nationale l'emportent +définitivement, avec l'aide du peuple de la capitale, sur la faible +majorité hésitante et divisée des constitutionnels. C'est alors que +Dietrich, réunissant à l'Hôtel-de-Ville les corps constitués de +la commune, du district et du département, leur inspire cette adresse +courageuse, mais imprudente en son langage et qui lui coûtera la tête. +On la connaît. Les signataires y déclarent à l'Assemblée Nationale +qu'ils n'obéiront qu'à la Constitution, "méconnaissant toute +autorité qui ne s'exprime pas en son nom", et que "le jour où elle +sera violée, leurs liens seront brisés et qu'ils seront quittes de +leurs engagements". Même avant que la lettre soit parvenue entre les +mains des destinataires, avant qu'on sache à Strasbourg ce qui +s'est passé dans la capitale durant la journée du 10 août, Euloge +Schneider, s'emparant de cette phrase malencontreuse, qui ne répondait +à rien de précis dans la pensée du rédacteur, mais qu'on pouvait +interpréter comme l'annonce d'une révolte ouverte, prononçait à +la "Société des amis de la Constitution", dans la journée du 11 +août, un discours menaçant contre les pétitionnaires, ses collègues: +"Eh bien, leur demandait-il, quand demain, quand après-demain, un +courrier nous annoncera que l'Assemblée Nationale a déposé le Roi, +que ferez-vous?... Vous érigerez-vous en république? Renoncerez-vous +aux liens qui vous unissent à la France? Ouvrirez-vous la porte aux +Autrichiens?"--"Oh non, continuait-il, il est impossible que vous +ayez conçu ce projet infernal; il est impossible que vous ayez calculé +toutes les suites de votre proposition sinistre. Non, vous êtes +Français, vous resterez Français. Le peuple qui vous a élus n'a +pas confié sa liberté à des monstres, il l'a confiée à des hommes +sujets à l'erreur, à la vérité, mais incapables de trahir la +patrie"[265]. + +[Note 265: Réflexions sur la pétition du Conseil général de la +commune contre la destitution de Louis XVI. Strasb., s. nom d'impr., 16 +p. 8°.] + +Le fougueux vicaire épiscopal, tout en pressentant l'issue des +événements, n'en est pas encore sûr; il daigne encore, on le voit, +ne pas mettre en doute le patriotisme de ses adversaires[266], et +l'attitude ferme des autorités civiles et militaires ne laisse pas +d'en imposer aux plus bruyants parmi leurs détracteurs. Dans sa +délibération du 13 août, le Conseil général du département +interdit tout rassemblement qui n'aurait pas pour objet l'exercice d'un +culte religieux. Il prescrit aux administrations communales de veiller +à ce que, sous prétexte d'assemblées religieuses, il ne se forme pas +de coalitions contre la Constitution; en cas de provocations pareilles, +les édifices religieux devront être immédiatement fermés[267]. Les +Braun, les Mathieu, les Saltzmann, les Levrault qui signaient cette +pièce, devaient bien savoir, au fond, que ce n'étaient pas les +prêtres réfractaires qui menaçaient le plus à ce moment la +Constitution de 1791, et que leurs ennemis ne songeaient pas à se +grouper en "assemblées religieuses" pour comploter leur perte. +Mais, paralysés par la perspective du sort qui les attend, ils n'osent +plus protéger, pour ainsi dire, la Constitution que par ce bizarre +détour. + +[Note 266: Il ne leur rendait d'ailleurs que stricte justice. Répondant +à la _Gazette de Carlsrouhe_, du 5 septembre, R. Saltzmann disait: +"Si même il y a dans Strasbourg des citoyens mécontents de tout ce +qui vient d'arriver, ils n'en sont pas moins dévoués à leur patrie et +à la nation française et résolus à verser leur dernière goutte de +sang contre les ennemis du dehors. Ils méprisent l'exemple des citoyens +de Longwy, Verdun, etc." (_Strassb. Zeitung, 24 sept. 1792.)] + +[Note 267: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 13 août +1792. Strasb., Levrault. 4 p. 4°.] + +Nous n'avons pas à raconter le contrecoup local des événements du +10 août, après la suspension de Louis XVI et la convocation d'une +Convention nationale; cela rentrerait dans l'histoire générale de +Strasbourg, qui ne nous occupe point ici. Les traits principaux en sont +connus d'ailleurs de tous nos lecteurs. Des commissaires de l'Assemblée +Nationale, Lazare Carnot, Ritter, du Haut-Rhin, Coustard et Prieur, +furent envoyés en Alsace munis de pleins pouvoirs pour déposer les +autorités récalcitrantes. Ils arrivèrent à Strasbourg le 20 août. +La majorité du Conseil général du département, se refusant à +ratifier les faits accomplis, fut cassée et treize jacobins, désignés +par les commissaires, remplacèrent les administrateur expulsés[268]. +Le corps municipal se soumit, comme on pouvait s'y attendre, et fut +provisoirement conservé[269]. Mais ce n'était qu'un répit. Dès le +22 août, au matin, arrivèrent à Strasbourg des dépêches du +gouvernement exécutif provisoire. Roland envoyait à l'un des membres +de la minorité du Conseil, au docteur Lachausse, le décret destituant +Dietrich et les autres membres du bureau, et le chargeant lui-même de +l'administration provisoire de la cité. Convoquant immédiatement +le Conseil général de la commune, Dietrich lui donna lecture de ces +documents officiels et déposa ses pouvoirs entre les mains de son +successeur, au milieu de ses collègues en larmes et des nombreux +citoyens accourus à la triste nouvelle. C'est en sortant de cette +séance, que le vieux Brunck, le célèbre helléniste, tourmenté par +un pressentiment funeste, s'approche du maire en répétant le vers +célèbre: + + Le crime fait la honte et non pas l'échafaud[270]. + +[Note 268: Proclamation des commissaires, 21 août 1792. Strasb., +Levrault, fol. Parmi les nouveaux venus nous trouvons encore un vicaire +épiscopal, Dorsch, le citoyen Engel, "ministre français du culte +luthérien", puis les premiers hommes de la Terreur, Monet, Bentabole, +etc.] + +[Note 269: Les commissaires de l'Assemblée Nationale lui demandèrent +seulement, par lettre du 22 août, que la place du Broglie fût appelée +promenade de l'Egalité et le Contades promenade de la Liberté, ce qui +fut immédiatement décrété. (_Strassb. Zeitung_, 23 août 1792.)] + +[Note 270: _Strassb. Zeitung_, 24 août 1792.] + +La _régénération_, comme on disait alors, des autres corps +constitués du département devait suivre naturellement; nous n'avons à +nous en occuper ici que pour montrer, par un nouvel exemple, comment +le clergé constitutionnel s'engageait de plus en plus dans le parti +radical. Le directoire du district de Haguenau "notoirement désigné +pour être contraire à la Révolution" et convaincu de "n'avoir +point exécuté les lois qui défendent aux prêtres insermentés +d'exercer aucunes fonctions publiques" ayant été cassé tout entier, +ce fut encore un des vicaires de Brendel, l'ex-chanoine Taffin, de +Metz, qui fut nommé président provisoire de l'administration du +district[271]. + +[Note 271: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 28 août +1792. Strasb., Levrault, 7 p. 4°.] + +L'activité du clergé schismatique est plus visible encore dans les +jours suivants, alors qu'il s'agit de procéder dans les assemblées +primaires au choix des électeurs qui nommeront à leur tour les +députés à la Convention nationale. A Strasbourg, où la lutte fut +chaude entre les radicaux et les modérés, les premiers remportèrent +la victoire; à côté de quelques noms comme ceux de Thomassin[272], +du professeur Oberlin, et autres, figurent ceux de Monet, de Téterel +et autres jacobins, et toute une série de prêtres assermentés, à +commencer par Brendel lui-même, Taffin, les curés Valentin et Litaize, +etc., etc.[273]. Kæmmerer, infatigable la plume à la main, publie un +panégyrique spécial du 10 août, _La patrie sauvée ou l'Assemblée +Nationale dans toute sa grandeur_, pour exciter le zèle des +citoyens[274]. Schneider, dans son _Argos_, gourmande les localités +où le choix des électeurs s'est porté sur des hommes modérés ou +réactionnaires. Il avertit les "démagogues et laquais cléricaux", +qu'il ne leur servira à rien d'envoyer un couple d'imbéciles ou de +coquins à Paris, où la majorité sera toujours saine, et s'indigne +qu'à Schlettstadt, par exemple, et à Molsheim, on ait jugé bon +d'expédier "l'écume de la population" au congrès électoral de +Haguenau[275]. + +[Note 272: Encore Thomassin venait-il de faire paraître un mémoire +justificatif. _A mes concitoyens_ (S. l. ni date, 11 p. 4°), où il +affirmait ses sentiments "d'adorateur de la liberté".] + +[Note 273: _Strassb. Zeitung_, 30 août 1792.] + +[Note 274: _Das gerettete Vaterland oder die Nationalversammlung in +ihrer Groesse dargestellt_. Strassb., Stuber, 1792. 16 p. 8°.] + +[Note 275: _Argos_, 31 août 1792.] + +Cependant sa confiance en la "majorité saine" de la population, +même d'Alsace, n'est point trompée. L'effervescence des esprits est +trop vive, les dangers extérieurs semblent trop grands à plusieurs +pour leur permettre encore le luxe de luttes intestines; la publication +de la correspondance secrète de Louis XVI, trouvée dans la fameuse +armoire de fer aux Tuileries, a trop justement indigné beaucoup de +patriotes, même modérés, pour que le scrutin ne tourne pas en faveur +des partisans décidés de la République. Euloge Schneider nous a +laissé le journal détaillé des opérations électorales de Haguenau +dans plusieurs numéros de son _Argos_. L'évêque Brendel est nommé +président de l'Assemblée contre Thomassin, le candidat des _noirs_. +Ses deux vicaires, Simond et Schneider, sont élus scrutateurs. Le jour +du vote, Brendel ouvre la séance en exhortant les électeurs à ne pas +nommer des "caméléons politiques", mais "des hommes marchant +courageusement dans les sentiers de la Révolution". Trois fois les +amis de Dietrich, pour le couvrir de l'immunité parlementaire, mettent +son nom dans l'urne; trois fois il reste en minorité contre Rühl, +Laurent et Bentabole. Parmi les autres élus, nous rencontrons l'abbé +Philibert Simond, enfin récompensé de tant d'intrigues, en attendant +qu'il porte sa tête sur l'échafaud, puis encore le pasteur Dentzel, de +Landau, que les vicissitudes révolutionnaires transformeront plus tard +en général de brigade[276]. + +[Note 276: _Strassb. Zeitung_, 7 sept. 1792.--_Argos_, 7 et 11 sept. +1792.] + +Schneider lui-même, de plus en plus entraîné par le tourbillon +révolutionnaire et dégoûté, semble-t-il, de ses fonctions +sacerdotales, aspire à les quitter. Après les massacres de +Septembre[277], il ne craint pas d'en présenter l'apologie, tout en +espérant qu'ils ne seront pas nécessaires à Strasbourg, afin de se +recommander ainsi aux puissants du jour. N'est-il pas naturel que +le peuple perde patience, quand il voit comment les juges ordinaires +traitent les patriotes? A-t-on puni jusqu'ici un seul des agresseurs du +curé Henkel, de Düppigheim, ou du curé Schaumas, de Boersch? Comment +donc Acker, l'accusateur public départemental, l'ennemi des jacobins, +exerce-t-il ses fonctions? Il faut qu'il y ait dans chaque département +un bon accusateur public, sans quoi les administrateurs restent +impuissants à faire le bien. "L'accusateur public est l'âme même de +la justice"[278]. Il pose de la sorte, à l'avance, sa canditature à +la magistrature terroriste qui sera la dernière étape de sa curieuse +carrière. Mais, pour le moment, Acker ne songe pas à lui céder +la place, et c'est dans la carrière administrative civile que doit +débuter Schneider. Il va rejoindre son ex-collègue Taffin à Haguenau, +en qualité d'administrateur municipal de cette pauvre ville, privée +successivement de toutes ses autorités électives. Il y resta plus de +trois mois[279], bien qu'il revînt par intervalles à Strasbourg, pour +y prêcher. + +[Note 277: Un des anciens membres du Directoire du département du +Bas-Rhin. M. Doyen, avait été massacré à l'Abbaye, où il était +prisonnier.] + +[Note 278: _Argos_, 14 sept. 1792.] + +[Note 279: _Ibid._, 21 sept. 1792.] + +Au milieu de ce bouleversement du personnel supérieur de l'Eglise +constitutionnelle, les quelques âmes vraiment religieuses qu'elle +renfermait, à coup sûr, dans son sein, devaient se livrer à de bien +tristes réflexions. On s'occupait de moins en moins de leurs besoins +spirituels, et, parmi leurs nouveaux alliés eux-mêmes, il y en +avait qui leur faisaient brutalement comprendre qu'il serait temps +d'abandonner toutes ces simagrées et ces cérémonies, les aumusses, +surplis et soutanes, les ciboires, les ostensoirs et les cierges, les +rosaires et les madones habillées à la dernière mode, les processions +et le confessional, en un mot, tout ce qui constitue l'ensemble des +cérémonies du culte catholique[280]. On comprend combien ce +langage devait froisser des pratiquants sincères. Ce qu'il y a de +caractéristique, c'est qu'on put attribuer alors une pareille manière +de voir à un dignitaire même de l'Eglise constitutionnelle et qu'un +autre dignitaire de cette Eglise crut nécessaire de protester contre +une affirmation de ce genre[281]. + +[Note 280: _Priester, Tempel und Gottesdienst der Katholiken, eine hurze +Betrachtung von einem französischen Bürger in Strassburg_. Strassb., +Stuber. 1792, 8 p. 8°.] + +[Note 281: C'est ce que fit le bon Dereser dans les notes d'un sermon +bien curieux: _Darf ein katholischer Christ dem Gottesdienst eines +geschworenen Priester's beiwohnen?_, prêché le 3 septembre 1792. +(Strassb., Heitz, 16 p. 8°.) L'excellent homme y raconte qu'il a +conseillé à plus d'une personne, hommes, femmes, enfants, domestiques, +venus pour le consulter au confessionnal, de suivre de préférence au +sien, le culte non-conformiste, pour conserver la paix et l'accord +dans les familles. "Bonnes gens, leur disais-je, la larme à l'oeil, +continuez plutôt à accompagner vos frères, plus faibles dans la foi, +dans leurs temples, pourvu que vous aimiez votre patrie et obéissiez à +ses lois. Que nos églises restent vides, pourvu que les familles +soient unies et que la loi divine de l'amour fraternel règne dans vos +coeurs!" (p. 15).] + +Le nouveau Conseil général du département avait commencé par +enlever, par arrêté du 31 août, les registres de baptême, de mariage +et de décès, aux mains des ecclésiastiques non assermentés, pour +les confier exclusivement à la municipalité de chaque commune. Il +autorisait seulement les curés, desservants et pasteurs, reconnus par +l'Etat ou non, à se transporter au greffe de la mairie pour y inscrire +les actes en question, sous les yeux du greffier, sans pouvoir déplacer +jamais les registres[282]. On peut supposer que cette demi-mesure fut +prise dans un intérêt pratique, bon nombre de communes n'ayant sans +doute personne sous la main, capable de rédiger lui-même les actes en +question. Mais cette _laïcisation_ de l'état civil, qui les frappait, +eux aussi, dans une certaine mesure, ne suffisait pas au zèle +intolérant de quelques uns des représentants du clergé +constitutionnel. Maintenant qu'ils étaient au pouvoir, ils entendaient +faire marcher leurs collègues administratifs. "Est-il vrai, demandait +Schneider dans son _Argos_, que les églises, déshonorées par des +non-jureurs, ne sont pas encore fermées? Est-il possible que le +président du département s'intéresse à ce culte, dont le principe +est de ne pas reconnaître d'autres prêtres que ceux ennemis de +la nation? N'a-t-on donc pas assez d'une seconde révolution? En +désire-t-on, à tout prix, une troisième? Eh bien, malheur à ceux +qui la provoqueront!... Nous démontrerons prochainement que tous les +défenseurs des prêtres réfractaires sont ou bien des imbéciles, ou +bien des coquins"[283]. + +[Note 282: Délibération du 31 août 1792. Strasb., Levrault, 4 p. +4°.] + +[Note 283: _Argos_, 25 sept. 1792.] + +Les sommations d'Euloge Schneider étaient dorénavant de celles qu'on +ne pouvait plus négliger sans danger. Aussi ne s'étonnera-t-on point +de voir le Conseil général du département prendre, à trois jours de +là, le 28 septembre, l'arrêté suivant: + +"Le Conseil général, + +"Considérant que les prêtres insermentés n'ont profité du droit +qu'a tout citoyen d'honorer l'Etre suprême de la manière qu'il juge +le plus convenable, que pour saper insensiblement les fondements de la +liberté; + +"Considérant encore qu'il ne s'est réuni autour des autels, dont +les prêtres insermentés ont été les ministres, que ceux des citoyens +dont l'aristocratie a fait suspecter les intentions; que les églises +qui leur ont servi de refuge ont constamment retenti de maximes +inciviques, même séditieuses; que ces motifs, développés en la +présence des commissaires du pouvoir exécutif, à la séance du 22 +de ce mois, les ont portés à requérir la fermeture de l'église des +ci-devant Petits-Capucins de Strasbourg; + +"Considérant enfin que ces mêmes motifs sont applicables à toutes +les églises du département, arrête, comme mesure générale de +police, que toutes les églises et chapelles desservies par des prêtres +insermentés resteront fermées quant à présent, même celles des +ordres non encore supprimés.... + +"Autorise néanmoins les prêtres qui ne seraient pas éloignés du +royaume[284] en vertu de la loi du 26 août dernier[285] à se vouer à +l'exercice de leur culte dans les églises de ceux qui sont salariés +par le Trésor public, en se concertant avec eux, enjoint aux +municipalités de veiller, sous leur responsabilité, à l'exécution du +présent arrêté"[286]. + +[Note 284: Singulière inadvertance de rédaction pour un arrêté daté +de "l'an premier de la République française"!] + +[Note 285: La loi du 26 août bannissait précisément du territoire +français tous les prêtres non assermentés. Il ne reste donc que +les prêtres jureurs, mais pensionnés ou momentanément sans +position officielle, auxquels puisse s'appliquer cette autorisation du +Directoire.] + +[Note 286: Extrait du registre des délibérations du Conseil général, +du 28 sept. 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°.] + +Dorénavant les prêtres non assermentés sont donc hors la loi: l'un +des derniers actes de l'Assemblée législative, suivie bientôt dans +cette voie par la Convention nationale, leur a imposé, pour punition +du seul refus de serment, l'exil loin de la terre natale. Mais comment +exécuter cette mesure rigoureuse, dernier legs de la monarchie déjà +détruite[287] à la République qui va naître? Ce n'est pas dans les +villes, où résident des forces militaires suffisantes et une garde +nationale dévouée, qu'il sera difficile de saisir ces malheureux, +coupables d'obéir à leur conscience, et de les enfermer ensuite dans +des lieux de réclusion désignés d'avance. Mais à la campagne, mais +sur les frontières, à proximité des armées étrangères, il sera +bien difficile de les surprendre au milieu de leurs ouailles dévouées, +qui ne veulent pas s'en séparer, et même à Strasbourg il y en a qui +résident encore dans leur domicile particulier, au lieu d'être reclus +au Séminaire, et qui "continuent à se faufiler dans les rues, en +semant partout leur venin mortel"[288]. + +[Note 287: La loi est du 26 août; la proclamation de la République se +fit à Strasbourg le 26 septembre. (_Strassb. Zeitung._ 28 sept. 1792.)] + +[Note 288: _Argos_, 23 oct. 1792.] + +C'est le moment où la persécution véritable commence qu'Euloge +Schneider choisit pour revenir de Haguenau et prêcher à la Cathédrale +sur la _vengeance du sage et du chrétien_. Vraiment, à l'entendre, +on est profondément édifié de sa charité chrétienne. "Il faut +pardonner à ceux qui nous maudissent, il faut aimer ceux qui nous +persécutent; il faut imiter Jésus implorant le pardon de son Père +céleste pour ses assassins. Effaçons la dernière étincelle de haine +dans nos coeurs, aimons nos frères égarés de toute notre âme; +alors seulement nous serons les enfants de Dieu"[289]. Cependant, +en examinant de plus près cette prose onctueuse, on aperçoit bien le +vague de ces exhortations évangéliques. On l'aperçoit encore mieux +en parcourant un sermon analogue, prêché par le même orateur, +presque jour par jour, un an plus tôt, et traitant de _la conduite d'un +patriote éclairé et chrétien vis-à-vis des non-conformistes_. +Là aussi il enjoint de ne pas haïr ceux qui ne partagent pas notre +manière de voir. Il déclare à ses auditeurs que, de même qu'il n'y +a point d'uniformité dans la création divine, il ne saurait y en avoir +dans la nature humaine. Chaque homme est libre de se créer sa religion +lui-même, et les lois n'ont rien à y voir. Mais il ajoute: + +"Comment pourrions-nous détester des frères qui adorent le même +Dieu, qui confessent le même Evangile, qui reconnaissent le même +évêque suprême, le même pontife que nous? Si seulement ils +obéissent à la loi, s'ils satisfont à leurs obligations civiques, +qu'ils aient leurs temples particuliers, leurs opinions personnelles, +leurs réunions religieuses séparées. Nous leur montrerons que nous +connaissons la Constitution et l'Evangile.... La maladie de nos frères +est le fanatisme, et jamais le fanatisme n'a été guéri par la +persécution. Persécuter les fanatiques, c'est verser de l'huile dans +le feu; vouloir les écraser, c'est leur infuser une vie nouvelle. +Parcourez l'histoire de tous les temps, c'est la leçon qu'elle vous +enseignera, mes frères"[290]. + +[Note 289: _Die Rache des Weisen und des Christen, eine Amtspredigt._ +Strassb., Lorenz u. Schuler, 1792, 14 p. 8°. Dans la préface, +Schneider nous raconte qu'il a publié ce sermon uniquement pour +répondre à une calomnie dirigée contre lui. Des ennemis à lui, trop +lâches pour l'attaquer directement, avaient, dit-il, persuadé à des +volontaires logés chez eux que je monterais ce dimanche en chaire pour +démontrer que Dieu n'existait pas. Justement irrités, ces jeunes gens +vinrent à la Cathédrale, jurant qu'ils me _descenderaient_ de chaire +à coups de fusil. Qu'on juge maintenant mes calomniateurs! Voy. aussi +l'_Argos_ du 2 novembre 1792.] + +[Note 290: _Das Betragen eines aufgekloerten und christlichcn Palrioten +gegen die sogenannten Nichtconformisten_. Strassb., Lorenz, im dritten +Jahre der Freiheit, 14 p. 8°.] + +A coup sûr, on ne peut qu'applaudir à ces paroles; mais l'orateur qui +les prononçait le 11 octobre 1791, sous les voûtes de la Cathédrale, +n'apparaît-il pas à nos yeux comme un comédien méprisable quand +soudain nous nous rappelons les dénonciations postérieures du +journaliste de l'_Argos_ et la situation légale faite à ces "frères +fanatiques" dont il parlait avec une charité vraiment édifiante? Il +ne songe plus aujourd'hui à leur offrir des temples particuliers et +des réunions religieuses indépendantes; d'une année à l'autre, ses +convictions--si jamais il en eut de bien arrêtées--ont fléchi, et +pour se mettre au niveau des haines de son nouveau parti, il oublie la +justice des demandes qu'il accueillait naguère et se contente de vagues +déclamations sans aucune sanction effective. Nous préférons encore +la haine farouche et franche des terroristes que nous allons voir à +l'oeuvre, à cette phraséologie doucereuse qui, par de plus longs +détours, aboutira finalement à la même guillotine. Et cependant, à +la date où nous sommes arrivés, Euloge Schneider appelait encore Marat +un incendiaire et le désignait avec Robespierre comme "les apôtres +de l'assassinat"[291]. + +[Note 291: _Argos_, 30 oct. 1792. Il faut remarquer cependant que dès +lors, depuis son séjour à Haguenau, Schneider se faisait aider dans +la rédaction de l'_Argos_ par un réfugié holsteinois, nommé +Butenschoen, nature fort exaltée, mais moralement bien supérieure à +l'ancien professeur de Bonn. On ne sait donc pas s'il faut porter au +crédit de l'un ou de l'autre ces protestations indirectes contre les +héros de la Terreur.] + +Cette phraséologie religieuse, dernier souvenir de son éducation +monastique, finit d'ailleurs assez rapidement par peser à Schneider. +Dans un discours prononcé quelques jours plus tard seulement, à +Haguenau, pour célébrer la conquête de la Savoie, il s'écriait: +"Quoi? des hommes libres s'arrêteraient encore à des disputes +de théologie, à des sophismes de prêtre, à des subtilités +scolastiques?... Aimons les hommes, faisons le bien et laissons les +disputes aux prêtres. Puisse cette grande vérité pénétrer dans tous +les coeurs!"[292]. + +[Note 292: Discours prononcé à l'occasion de la fête civique +célébrée à Haguenau le 4 novembre 1792. Haguenau, Koenig, 1792, 8 p. +8°.] + +Entre temps, la République nouvelle s'organisait de plus en plus comme +un gouvernement de combat. Les "fanatiques" continuaient à tenir +leur place à côté des aristocrates et des _feuillants_ dans la série +des monstres qu'un "vrai patriote" jurait d'exterminer à tout +propos. C'est aussi contre eux que "les citoyennes de la commune +de Strasbourg"--elles n'étaient que soixante-quinze ce +jour-là!--venaient réclamer des piques au Conseil général +du Bas-Rhin, afin de combattre ces "éternels ennemis de la +patrie"[293]. Mais le clergé constitutionnel ne bénéficiait en +aucune manière de ces colères croissantes; il était, tout comme +l'autre, mis en suspicion. Nous savons qu'un arrêté du département +avait enlevé l'état civil aux prêtres non assermentés; un nouvel +arrêté de la municipalité de Strasbourg, en date du 24 octobre, en +déchargeait également les prêtres assermentés, sous le prétexte +d'éviter les difficultés surgissant sans cesse entre eux et la +population strasbourgeoise[294]. Comme ils ne prêchaient guère et +confessaient aussi peu, on allait bientôt pouvoir démontrer que ces +"officiers de morale publique" étaient parfaitement inutiles. Ils +remplissaient moins encore les fonctions de missionnaires politiques, +que semblait leur proposer Roland, le ministre de l'intérieur, dans +une circulaire curieuse, adressée "aux pasteurs des villes et des +campagnes" et datée du 6 novembre 1792; non pas assurément qu'ils +refusassent cette mission, mais puisqu'ils ne trouvaient pas, du moins +en Alsace, les auditeurs qu'il leur aurait fallu pour la remplir avec +fruit. + +[Note 293: Extrait des délibérations du Conseil général, du 22 +octobre 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°. Le citoyen Didier fut chargé +de fournir le plus promptement possible des piques aux pétitionnaires.] + +[Note 294: _Strassb. Zeitung_, 1er nov. 1792.] + +Ils s'écartaient d'ailleurs, dans leurs sermons et leurs doctrines, +de plus en plus du terrain où la conciliation aurait été possible. +Après avoir sincèrement protesté au début qu'ils ne songeaient +pas à bouleverser les prescriptions de l'Eglise, ils en +venaient--quelques-uns du moins--à réclamer des changements, +légitimes en eux-mêmes, mais qui logiquement devaient les faire sortir +du catholicisme. On se rend compte du chemin parcouru par les novateurs +quand on lit, par exemple, le sermon prononcé par Schwind à la +Cathédrale, le jour de la fête de l'Immaculée Conception. Il +traite _des voeux monastiques, du célibat des prêtres et autres +mortifications volontaires_[295]. Nous n'avons rien à redire, si ce +n'est au point de vue du goût, au tableau retracé par l'orateur, de +la misère de ces "myriades d'eunuques légaux" qui peuplent les +empires catholiques; nous comprenons à la rigueur sa colère en parlant +"des décrets insensés que le tigre Hildebrand, l'ami de la comtesse +Mathilde, si loin de la pureté angélique lui-même", imposa jadis à +tous les prédicateurs de l'Evangile. Seulement nous avons quelque peine +à comprendre qu'une harangue pareille ait pu être prononcée dans une +église catholique et par le remplaçant d'un homme qui se disait +en "communion avec le Saint-Siège apostolique". Quelques mois +auparavant, Brendel--on s'en souvient peut-être--avait solennellement +protesté contre des doctrines analogues dans la bouche de Schneider; +elles avaient été émises au club pourtant et non pas, comme ici, +dans l'enceinte sacrée. Mais les événements ont marché; mais il faut +rester en faveur auprès des puissants du jour, et Brendel se tait. + +[Note 295: _Rede über Gelübde, Ehelosigkeit der Geistlichen und andre +Selbstpeinigungen_. Strassb., Levrault, 1792, 19 p. 8°.] + +Cependant un moment d'arrêt semble se produire dans le développement +du radicalisme en Alsace. La population de ces contrées, sincèrement +patriotique dans sa majorité, mais calme et réfléchie, a retrouvé +son équilibre, perdu dans la tourmente qui suivit le 10 août. Les +dangers extérieurs sont momentanément écartés, l'armée prussienne +est en retraite, les armées de la République sont entrées à Mayence +et à Francfort, et quand le corps électoral du Bas-Rhin se réunit +en novembre, à Wissembourg, pour désigner des suppléants à +la Convention nationale, pour renouveler le Conseil général du +département et les autres fonctionnaires dont le mandat est expiré, +la majorité penche visiblement du côté des modérés. Malgré les +efforts d'Euloge Schneider, qui s'y démène avec violence, la grande +majorité du Conseil général leur est acquise; deux amis de +Dietrich, alors en prison, sont désignés comme suppléants pour la +représentation nationale, et si Monet passe comme procureur-syndic du +Bas-Rhin, Schneider, porté pour le poste vacant d'accusateur public +par les radicaux, ne parvient pas à l'emporter sur le candidat des +libéraux et des conservateurs réunis [296]. + +[Note 296: Schneider nous a donné un compte rendu fort détaillé et +naturellement très partial aussi, mais bien vivant, de ces luttes dans +les numéros de l'_Argos_ du 20, 27, 30 novembre 1792.] + +Bientôt après, le 6 décembre, le succès de ce que les jacobins +appellent "l'hydre réactionnaire" s'accentue davantage encore, +lors des élections municipales de Strasbourg. Les chefs du parti +constitutionnel sont à peu près tous élus; Dietrich lui-même figure +parmi les notables [297], sans qu'aucun des noms sortis de l'urne puisse +donner sérieusement ombrage à un patriote sincère et éclairé. +Pas un partisan de l'ancien régime, pas un citoyen qui n'accepte +franchement la République, pourvu qu'elle soit raisonnable et libérale +[298]. Le nouveau Conseil le déclare dans une adresse à la Convention +Nationale. D'ailleurs les corps nouvellement élus s'empressent de +fournir des preuves convaincantes de leur civisme. Le Conseil +général du Bas-Rhin, informé dans sa séance du 12 décembre qu'en +contravention à la loi du 26 août, "des prêtres rebelles à +la patrie fomentent dans différents endroits, à l'abri de leurs +travestissements, l'incivisme et le désordre; que d'autres, qui avaient +quitté la République, s'empressent d'y revenir en foule pour +déchirer de nouveau son sein", arrête en séance publique que +les municipalités dans lesquelles se trouvent encore des prêtres +insermentés seraient tenues de les faire saisir à l'instant et de les +livrer aux organes de la loi pour leur faire subir leur peine, à +savoir la détention pendant dix ans. Il déclare les municipalités +personnellement responsables de leur négligence à remplir leurs +devoirs, et invite tous les bons citoyens à dénoncer aux autorités +les prêtres réfractaires et ceux qui leur ont donné une retraite, +s'exposant de la sorte à être punis comme leurs complices [299]. + +[Note 297: Pourtant Laveaux venait d'écrire dans le _Courrier de +Strasbourg_ du 12 novembre que Dietrich avait reçu de Berlin six +millions pour gagner les Strasbourgeois à la Prusse!] + +[Note 298: Liste du Conseil général de la commune, publiée le 22 +décembre 1792. Placard in-fol.] + +[Note 299: Délibération du Conseil général du 12 décembre 1792. +Strasb., Levrault, 4 p. 4°.] + +Déjà, quelques semaines auparavant, le Directoire du département +avait fait emprisonner le chanoine Rumpler "pour désordres notoires +causés par cet ecclésiastique." Rumpler, toujours intrépide et +gouailleur, en avait appelé de cette condamnation administrative à +Roland; le ministre de l'intérieur, convaincu par son épître du +civisme de cet ecclésiastique--et certainement avec raison--avait +ordonné de suspendre cette incarcération. Cette simple mesure de +justice lui avait valu de violentes attaques de Laveaux, naguère encore +son admirateur, et qui maintenant lui déclare qu'"inviolablement +soumis à la loi, les amis de la liberté à Strasbourg ne +reconnaîtraient jamais de dictateur"[300]. + +[Note 300: _Courrier de Strasbourg_, 13 nov. 1792.] + +La municipalité, de son côté, remplissait tous ses devoirs. Elle +faisait afficher régulièrement sur la voie publique la liste des biens +d'émigrés confisqués au profit de la nation; on y voit figurer, en +novembre et décembre, ceux du prince Auguste-Godefroy de la Trémoille, +ci-devant grand-doyen du chapitre de Strasbourg; de N. Lantz, +suffragant du ci-devant évêché de Strasbourg; du prince Chrétien de +Hohenlohe-Waldenbourg-Bartenstein, autre grand dignitaire de l'église +cathédrale, etc. Mais les esprits s'enflammaient de plus en plus dans +la capitale; la lutte entre la Gironde et la Montagne s'engageait à +propos de la politique extérieure et du procès de Louis XVI, et +les plus modérés eux-mêmes y perdaient la tête dans la fièvre +universelle, quand ils séjournaient quelques mois dans cette fournaise. +Il était donc inévitable que la municipalité nouvelle, comme +l'ancienne, fût dénoncée à la Convention pour cause de +_modérantisme_, et cela par les mêmes hommes qui avaient juré de +perdre Dietrich et qui réussirent dans leur projet. Les députés +de Strasbourg eux-mêmes contribuèrent à la calomnier devant leurs +collègues. Lassée devant ces accusations perpétuelles, une partie du +Conseil général du Bas-Rhin demanda l'envoi de commissaires pour +les examiner et les réduire à néant. Le 25 décembre, au soir, les +députés Reubell, Hausmann et Merlin arrivaient en effet à Strasbourg, +se montrant disposés à faire bonne justice et à reconnaître le +patriotisme de la cité [301]. Mais ils allaient être remplacés +bientôt. La ville de Strasbourg, elle aussi, avait demandé des juges, +et dans la séance du 23 décembre la Convention avait entendu les +discours des deux délégués, Rollée-Baudreville et Mathias Engel +[302]. Mais l'effet de leurs assurances fut détruit par les députés +du Bas-Rhin, chargés par leurs amis, les jacobins de Strasbourg, +de réclamer des commissaires plus énergiques, c'est-à-dire plus +prévenus. Ils n'épargnèrent rien pour arriver au but. Laurent, en +particulier, déclara que l'esprit public était si malade à Strasbourg +que, si l'on ne se hâtait pas, dans six semaines les Autrichiens y +seraient reçus à bras ouverts [303]. La majorité de la Convention +n'avait pas mieux demandé que l'en croire sur parole, et trois nouveaux +délégués, Rühl, Dentzel et Couturier, étaient désignés aussitôt +pour faire une enquête sur place et suspendre, le cas échéant, toutes +les autorités constituées [303]. + +[Note 301: _Strassb. Zeitung_, 26 déc. 1792.] + +[Note 302: Discours prononcés à la barre de la Convention nationale, +le 23 décembre, etc. S.l. ni d., 6 p. 8°.] + +[Note 303: Ce même Laurent avait signé, comme notable, la protestation +de Dietrich contre la déchéance de Louis XVI. _Quatre mois_ plus tard, +il écrivait: "Louis Capet est très malade, et, malgré l'intrigue de +ses médecins, il n'en reviendra pas. Ce sera probablement le remède +de M. Guillotin qui terminera la crise". C'est la lâcheté de +pareils hommes, plus encore que l'audace des jacobins, qui seule a rendu +possible la Terreur.] + +[Note 304: _Strassb. Zeitung_, 29 déc. 1792.] + +C'est dans l'attente de cette visite omineuse que devaient s'écouler, +pour les habitants de Strasbourg, les derniers jours de l'année. Au +moment d'en voir s'évanouir les heures finales, dans sa séance du 31 +décembre, le Conseil général du département avait tenu à montrer +qu'il continuait vaillamment la croisade contre le _fanatisme_. +Constatant que, dans nombre de communes, les maîtres d'école +insermentés excitaient la jeunesse à la désobéissance aux lois, +et après avoir été les complices des prêtres, étaient devenus +eux-mêmes les principaux agents du fanatisme, il décrétait que tous +les instituteurs qui refuseraient le serment seraient immédiatement +destitués et portés sur la liste des suspects. On invitera en même +temps la Convention nationale à étendre aux maîtres d'école la loi +du 26 août dernier, "afin de purger la République du poison de la +doctrine pernicieuse qu'ils y perpétuent"[305]. + +[Note 305: Extrait des délibérations du Conseil général, du 31 +décembre 1792. Strasb., Levrault, 8 p. 4°.] + +Un autre vote pris le 31 décembre est non moins caractéristique dans +un autre sens; c'est celui par lequel le corps municipal refusait de +payer une somme de 700 livres que le Directoire du département voulait +imputer au budget de l'OEuvre Notre-Dame, et qui avait été dépensée +dans l'année pour la décoration intérieure du choeur de la +Cathédrale, après qu'on y eût enlevé les armoiries des évêques et +des chanoines [306]. Les modérés se déclaraient bien prêts à +payer les dépenses ordinaires du culte constitutionnel [307], mais +ils jugeaient superflu de solder les tentures et les draperies de leurs +anciens alliés, passés maintenant au club des jacobins. Ce fut l'un +des rares points sur lesquels ils devaient se trouver d'accord avec +leurs successeurs, comme nous le verrons bientôt. + +[Note 306: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 31 déc. +1792.] + +[Note 307: Les traitements des prêtres constitutionnels de Strasbourg, +acquittés en décembre 1792, ne forment plus qu'un total de 4210 livres +15 sols. La plupart des vicaires de Brendel étaient à d'autres postes, +et ses curés aussi.] + +Pour ce qui est de l'histoire de l'édifice lui-même, dont le passé +sert de cadre et de centre de ralliement à ces tableaux historiques, il +n'y a qu'un fait unique à mentionner. La loi du 14 août avait ordonné +la conversion de tous les monuments publics de bronze en canons. En +portant cet ordre de l'Assemblée législative à la connaissance du +public, la municipalité provisoire décrétait en même temps que tous +les restes de la féodalité, tous les emblèmes du fanatisme, qui se +trouvaient encore dans les temples ou sur d'autres édifices publics, +seraient détruits sans délai [308]. C'est en exécution, sans doute, +de cet arrêté municipal qu'on enlevait, le 25 octobre 1792, avec +des ménagements qui firent défaut plus tard, leurs sceptres et leurs +couronnes de pierre aux trois statues équestres de Clovis, de Dagobert +et de Rodolphe Ier, qui ornaient la façade principale de notre +Cathédrale[309]. Les tristes mutilations de l'année suivante font +paraître celle-ci bien inoffensive. + +[Note 308: _Affiches_, 13 oct. 1792.] + +[Note 309: Hermann, _Notices_, I, 384.] + + + + + XVIII. + + +L'année 1793 marque une époque de crise violente dans les destinées +de la Cathédrale de Strasbourg, comme aussi dans l'histoire religieuse +de l'Alsace. Dans la première moitié de l'année, les luttes des +partis au sein de la Convention nationale, la guerre étrangère et +la guerre civile grandissante détournent l'attention des masses +des questions religieuses proprement dites. L'Eglise catholique +_conformiste_ essaie encore de lutter pour l'existence contre +l'indifférence et le mauvais vouloir croissant des autorités civiles; +mais, délaissée de tous les côtés à la fois, elle perd bientôt +toute raison d'être. Quand la tourmente révolutionnaire pousse enfin +les vrais meneurs des clubs et de la plèbe radicale au pouvoir, le +clergé assermenté ne tente même pas de résister à l'orage; il +s'effondre et disparaît. Comme la dissidence catholique est depuis +longtemps proscrite et que les cultes protestants sont également +supprimés, le christianisme tout entier semble avoir sombré dans +la tourmente. Un court moment le néant seul règne dans nos églises +jusqu'au jour où des fanatiques d'un genre nouveau viennent inaugurer +sur leurs autels le culte de la déesse Raison. + +A notre point de vue spécial, l'histoire de cette année fatidique +peut donc se partager en deux chapitres distincts. Le premier comprendra +l'histoire de la lente et peu glorieuse agonie du catholicisme officiel +et devra forcément rapporter en résumé les principaux moments de +l'histoire politique de Strasbourg, afin de permettre au lecteur de +s'orienter au milieu des détails qui suivront dans le second chapitre. +Celui-ci sera consacré au tableau de la religion hébertiste dans nos +murs et aux exhibitions bizarres qu'il provoquera sous les voûtes de +"l'ex-Cathédrale". Nous avons vu tout à l'heure que, dès les +derniers mois de l'année 1792, la municipalité strasbourgeoise +témoignait une grande froideur pour les intérêts et les besoins +du clergé constitutionnel. On en trouve une preuve nouvelle dans la +manière dont elle accueille une pétition, présentée le 23 décembre, +par le "citoyen évêque du Bas-Rhin", les curés et les préposés +laïques des paroisses catholiques au corps municipal. C'était une +protestation motivée contre le décret de l'Assemblée législative du +4 septembre précédent, qui mettait les frais du culte à la charge des +communautés religieuses. Les pétitionnaires exposaient que le nombre +des conformistes était bien trop faible à Strasbourg pour y subvenir +à de pareilles dépenses, et que les fidèles se sentiraient lésés +dans leurs droits si on les abandonnait de la sorte à leurs ressources +insuffisantes. + +Mais la municipalité ne s'occupa de cette demande que dans la séance +du 7 janvier 1793 et passa, sans longues discussions, à l'ordre du +jour, bien que la somme réclamée par Brendel pour "un culte modeste +et décent à la Cathédrale et dans les autres églises paroissiales" +ne dépassât pas le chiffre de trois mille livres assignats[310]. + +[Note 310: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 7 janvier 1793.] + +L'attitude de la presse radicale répondait à celle des corps +constitués. L'_Argos_ d'Euloge Schneider est rempli de récriminations +violentes contre les ecclésiastiques assermentés des deux cultes. Il +leur reproche de ne point travailler à répandre la vraie religion +et l'amour de la République, comme c'est leur devoir, et se plaint +amèrement d'avoir été persécuté par ses supérieurs chaque fois +qu'il a voulu ouvrir les yeux aux masses ignorantes. "C'est si +commode, s'écrie-t-il, de n'avoir d'autre occupation que de faire le +signe de la croix, de dire la messe, de porter des vêtements brodés +d'or et de brailler des psaumes latins, sans être obligé de +rien penser, de rien sentir et de rien enseigner." Les ministres +protestants étaient confondus par lui dans un même anathème. +Après le premier élan du seizième siècle, eux aussi sont restés +stationnaires et retardent maintenant de trois siècles sur le progrès +général des lumières[311]. + +[Note 311: _Argos_, 29 janvier 1793. Une preuve de l'antipathie +profonde de Schneider pour les protestants, qui l'avaient, croyait-il, +abandonné, en même temps qu'un spécimen curieux de son talent dans +le genre satirique, c'est le récit intitulé: _Das Froschkloster zu +Abdera_, imité de Wieland, et dans lequel il ridiculise le Chapitre de +Saint-Thomas et l'Internat de Saint-Guillaume (_Argos_, 4 mai 1793.)] + +C'était, pour le dire en passant, une injustice criante à l'égard +de certains au moins des ministres protestants de Strasbourg que de +les accuser de n'être pas au niveau des sentiments patriotiques de la +nation, prise dans son ensemble. En ce moment même le prédicateur de +la paroisse française de Saint Nicolas, Mathias Engel, composait et +faisait distribuer à ses ouailles des "cantiques" qui devaient +réjouir le coeur de tout bon républicain, et où on pouvait lire des +vers comme ceux-ci: + + Auteur de nos jours, Dieu suprême... + Reçois notre serment civique: + Certains de l'immortalité, + Nous vivrons pour la République, + Nous mourrons pour la Liberté! [312] + +[Note 312: Cantique sur la liberté, par le citoyen Enguel. S. lieu ni +date, 7 p. 8°.] + +Ce qui, plus que tout le reste, irritait Schneider, c'est que les curés +et desservants d'origine alsacienne avaient si peu fait pour combattre +les superstitions du passé. Plus intelligents et plus cultivés, les +prêtres venus d'Allemagne avaient aussi montré plus de bonne volonté +pour répandre la bonne semence, mais pour cette raison même ils +avaient éveillé les sourdes rancunes de l'évêché. N'avait-on pas +osé offrir à deux savants professeurs, venus d'outre-Rhin, de modestes +places de vicaire? Et quand ils se plaignaient de l'exiguïté de leurs +traitements, on leur répondait par des sarcasmes. C'est ainsi que +l'ex-procureur Levrault avait dit un jour: "Les apôtres n'étaient +pas non plus salariés par l'Etat, et quand ils étaient persécutés, +nul n'envoyait la troupe à leur aide"[313]. + +[Note 313: _Argos_, 5 février 1793.] + +Le clergé constitutionnel ne remplissait donc pas, aux yeux des bons +patriotes, le rôle qu'ils avaient rêvé pour lui; on lui donna dès +lors des auxiliaires, qu'il ne vit sans doute pas fonctionner avec +plaisir à ses côtés. A Strasbourg du moins, les officiers municipaux +furent chargés de lire et de commenter en chaire, une fois par semaine, +devant les fidèles assemblés, les écrits dont la Convention avait +ordonné l'impression et l'envoi aux départements. Le citoyen Lanfrey +fut chargé de ce service à la Cathédrale[314]. On tâchait également +de suppléer à l'apathie des curés en encourageant le zèle des +maîtres d'école, chargés de répandre les principes civiques parmi +la jeune génération. C'est ainsi que le corps municipal accordait au +sieur Nicolas, maître d'école de la Cathédrale, un supplément de +chandelles pour tenir une classe du soir[315]. + +[Note 314: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 janvier +1793.] + +[Note 315: _Ibid._, 11 février 1793.] + +Pendant ce temps aussi la mise en vente des immeubles du Grand-Chapitre +et des dignitaires de l'Eglise, des vins et des meubles de l'ancien +prince-évêque allaient bon train, et les feuilles publiques étaient +remplies d'annonces judiciaires à cet effet, comme aussi les coins +des rues ornés de placards qui mettaient tous ces biens, _intra_ comme +_extra muros_, à la disposition des capitalistes patriotes[316]. + +[Note 316: _Affiches de Strasbourg_, 12 janvier, 26 janvier, 22 juin, +27 juillet 1793, et les nombreux placards avec les _premières_, +_deuxièmes_ et _troisièmes_ proclamations relatives aux biens +d'immigrés, du 23 février, 4 mars, 23 mars, etc., etc.] + +L'excitation des esprits, naturellement croissante avec l'approche +des dangers du dehors, était encore augmentée par les dénonciations +incessantes des jacobins de Strasbourg; ils provoquaient à Paris +des inquiétudes qui se traduisaient par des mesures aussi violentes +qu'elles étaient inutiles. Dès février, la Convention Nationale, +cédant aux appels de la Société du Miroir, avait envoyé de nouveaux +commissaires dans le Bas-Rhin, munis de pouvoirs extraordinaires. +Ceux-ci, les représentants Couturier et Dentzel, l'ex-ministre de +Landau, s'adressaient à la municipalité, le 11 février 1793, et, pour +obvier aux "manoeuvres ténébreuses qui s'opposent au succès de la +révolution sur cette frontière", ils ordonnaient l'expulsion de la +ville et l'internement loin des frontières d'une série de notables +strasbourgeois, que nous connaissons comme d'excellents patriotes et +parmi lesquels nous citerons seulement Michel Mathieu, l'helléniste +Richard Brunck et "le gazetier Saltzman". Bon nombre aussi +recevaient un avertissement sévère et se voyaient sommés "d'être +plus circonspects à l'avenir et de baisser devant la loi un front +respectueux"[317]. + +[Note 317: Lettre des citoyens commissaires, députés de la Convention +Nationale... à la Municipalité de Strasbourg. Strasb., Levrault, 1793, +8 p. 4°.] + +C'était le commencement de ces proscriptions répétées qui allaient +sévir bientôt à Strasbourg contre les éléments modérés de notre +ville et frapper indistinctement les rares partisans de l'ancien régime +et les adhérents sincères des libertés nouvelles. + +On ne saurait douter qu'Euloge Schneider n'ait été l'un des plus +zélés à charger ses anciens protecteurs et amis; il entrait, de la +sorte, dans l'esprit de ses fonctions nouvelles. Le 3 février, il avait +gravi, pour la dernière fois, les marches de la chaire, illustrée +par Geiler, à la Cathédrale, et prêché sur les _opinions de Jésus +relativement aux feuillants et aux fanatiques de son temps_[318]; sur la +couverture de la brochure imprimée, il ne s'intitulait plus "vicaire +épiscopal", mais "professeur de religion républicaine". Peu +de jours après, les commissaires de la Convention Nationale le +désignaient pour le poste d'accusateur public auprès du tribunal +criminel du Bas-Rhin, et le 18 février, il adressait un réquisitoire +officiel au corps municipal pour être installé dans ses +fonctions[319]. En effet, le lendemain les autorités constituées +procédaient à son installation solennelle, et l'ex-professeur de Bonn, +l'ex-vicaire de Brendel, prononçait, devant un auditoire sans doute +partagé dans ses impressions intimes, un discours dans lequel il +s'expliquait sur la façon dont il entendait sa terrible mission[320]. + +[Note 318: _Die Aeusserungen Jesu über die Fanatiker und Feuillants +seiner Zeit, eine Predigt_. Strassb., Stuber, 1791, 16 p. 8°.] + +[Note 319: Procès-verbaux mss. du Corps municipal, 18 février 1793.] + +[Note 320: _Argos_, 28 février 1793.] + +Un autre de ses collègues ecclésiastiques à la Cathédrale avait +quitté, encore avant lui, la carrière sacerdotale qui n'offrait plus +grand avenir à tant d'ambitions remuantes. Le "citoyen" Dorsch +avait été appelé à Mayence, conquise par le général Custine, comme +l'un des administrateurs provisoires de cette cité, et y avait porté, +comme le montre une lettre, reproduite par l'_Argos_, toute la haine +des prêtres assermentés radicaux pour les modérés strasbourgeois +vaincus[321]. + +[Note 321: _Argos_, 21 février 1793.] + +Sans doute les Strasbourgeois de vieille roche n'avaient pas accepté +sans protestations les mesures dictatoriale des commissaires de +la Convention; ils étaient amis de la liberté, mais se sentaient +profondément froissés de voir une tourbe d'aventuriers étrangers, +accourus de l'intérieur et du dehors, s'abattre sur leur ville et +vouloir les dominer. La majorité des douze sections de la commune avait +envoyé à Paris les citoyens Lauth et Philippe Liebich, pour +réclamer le rapport de ces mesures extraordinaires, outrage gratuit au +patriotisme de Strasbourg. Ceux-ci parlèrent avec énergie à la barre +de la Convention Nationale, dans sa séance du 5 avril, essayant de +démasquer leurs calomniateurs, "les maîtres d'arithmétique, les +régents de collège, les maîtres de langue qui voudraient être les +maîtres de la ville"[322], et malgré les efforts des porte-voix de +la Société des Jacobins, également présents à Paris, ils avaient +semblé l'emporter un instant; des Montagnards avérés comme Rühl +avaient pris leur défense, et le président les avait admis aux +honneurs de la séance. Mais la lutte entre la Gironde et la Montagne +prenait chaque jour un caractère plus aigu, et les exaltés, d'avance +assurés de la victoire, continuèrent, sans trop s'inquiéter de cet +échec passager, leur lutte à outrance contre les personnes et les +institutions qui leur étaient odieuses. Ils pressentaient, dirait-on, +que, le lendemain de la crise, la bourgeoisie de Strasbourg, toujours +malhabile à flatter les pouvoirs du jour ou ceux du lendemain, se +trouverait, au moins de coeur, non du "côté du manche", mais avec +ceux qu'aurait balayés le mouvement révolutionnaire. + +[Note 322: Paroles d'un député à la Convention, citées dans +l'_Extrait d'une lettre de Paris_ du 5 avril 1793. S. lieu d'impression +ni nom d'imprimeur, 4 p. 4°.] + +C'est à ce mois d'avril, précédant l'établissement de la Terreur, +qu'appartient aussi la première saisie d'immeubles ecclésiastiques +réquisitionnés pour les besoins de la Nation. On entasse des +provisions de fourrages à la Toussaint; on décharge des grains au +Temple-Neuf; on avertit l'évêque qu'il faut changer l'église de +Saint-Jean en magasin pour l'armée et qu'il ait à pourvoir, comme +il l'entend, à ce que le service de la paroisse ne soit pas +interrompu[323]. Un peu plus tard, le corps municipal décide de faire +décrocher le grand tableau, symbolisant l'union de Strasbourg et de la +France, qui se trouve dans la salle de ses séances et de se concerter +avec le citoyen Melin, peintre, pour y faire disparaître les fleurs +de lys sur le manteau de la figure symbolique de la France. Il s'occupe +également de faire remplacer les boutons de métal qui se trouvent +encore sur l'uniforme d'un certain nombre de gardes nationaux, et sur +lesquels se lit encore le mot prohibé de _Roi_[324]; il délègue +un commissaire de police, assisté de deux témoins, pour enlever +les armoiries du citoyen Arroi, ci-devant attaché au Grand-Chapitre, +sculptées, contrairement à la loi, sur le fronton de sa demeure[325]. + +[Note 323: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 avril 1793.] + +[Note 324: Corps municipal, procès-verbaux du 13 mai 1793.] + +[Note 325: _Ibid._, 22 avril 1793.] + +Entre temps, le tribunal criminel du Bas-Rhin commence à prononcer ses +arrêts sur les réquisitoires de Schneider. Par un curieux hasard, l'un +des premiers--l'un des premiers que nous connaissions, au moins,--daté +du 3 mai, concerne une accusation pour insultes, adressées au clergé +constitutionnel, intentée à Martin Maurer, vigneron à Reichsfelden, +dans le district de Barr. Le 16 avril, travaillant dans son vignoble, +ce pauvre homme s'est écrié, paraît-il: "Que la foudre écrase les +_patriotes_ et les prêtres assermentés! Ils sont tous des hérétiques +et ont trahi leur religion!" Pour ce grave méfait, Maurer est +condamné par le tribunal à faire amende honorable, tête nue et à +genoux, sous l'arbre de la liberté à Reichsfelden, à y rétracter +publiquement ses blasphèmes, et à en demander pardon à la +République, à la municipalité et aux prêtres constitutionnels. Puis +il sera conduit à Schlestadt, exposé durant deux jours au pilori, +orné de l'inscription suivante: "Aristocrate et fanatique", et +finalement reconduit à Strasbourg, pour y rester en prison jusqu'au 10 +août[326]. + +[Note 326: _Argos_, 7 mai 1793.] + +C'était prendre peut-être bien à coeur la considération du clergé +conformiste, au moment où l'on se préparait à le déclarer inutile, +mais enfin c'était une condamnation régulière et légale, prononcée +par des jurisconsultes de profession, les Elwert, les Silbernad, etc., +qui passaient déjà pour modérés et réactionnaires. + +Voilà sans doute pourquoi ces procédures semblaient encore trop +longues et trop compliquées à l'accusateur public du Bas-Rhin. Quinze +jours plus tard, il réclamait dans l'_Argos_ des pro cédés plus +sommaires contre les ennemis de la patrie, l'établissement d'un +_tribunal révolutionnaire_ qui s'affranchirait de toutes les formes +et arguties légales. "Qui donc entrave notre unité, s'écriait +Schneider.--Les aristocrates et les fanatiques. Ce sont eux qu'il faut +dompter. Et par quel moyen?--Par la guillotine, par rien d'autre que la +guillotine"[327]. + +[Note 327: _Argos_, 23 mai 1793.] + +L'écrasement de la Gironde, opéré dans les journées du 31 mai et du +1er juin, grâce à la coopération de la Montagne et de la Commune +de Paris, allait lui donner la joie de voir se réaliser bientôt ce +dernier souhait. Il ne se doutait pas, le malheureux, qu'il serait +lui-même, un peu plus tard, victime de ce mépris pour toutes les +formes protectrices de la justice, qu'il appelait de tous ses voeux! + +L'exaspération de l'ancien vicaire épiscopal n'était pas d'ailleurs +sans motifs. L'accueil favorable fait par la majorité de la Convention +nationale aux républicains modérés, en avril, avait ravivé pour un +temps le courage de la bourgeoisie de Strasbourg. Dans les réunions des +douze sections de la ville une lutte des plus vives s'était engagée +entre les jacobins et leurs adversaires, lutte dirigée par le comité +central des douze sections, formé de modérés, auxquels s'étaient +même ralliés quelques-uns des chefs de l'ancien parti catholique. +Euloge Schneider s'était jeté dans la bataille avec toute +l'impétuosité de sa nature fougueuse et mobile, et dans la séance du +club du 7 mai, il était allé jusqu'à déclarer que le comité central +était d'accord avec les Autrichiens et les Prussiens. + +Ripostant à cette insinuation ridicule et perfide par une +contre-accusation non moins absurde, la huitième section, dont +Schneider faisait partie, se réunissait le 12 mai pour examiner +l'attitude du nouvel accusateur public. Après une discussion des plus +animées, visant "les calomnies proférées par le prêtre allemand +Schneider" et constatant que "ledit prêtre ne cherche qu'à semer +la discorde entre les citoyens; vu qu'il est Allemand de Cologne et +domicilié depuis deux ans seulement à Strasbourg, et qu'il +semble payé par les ennemis extérieurs et intérieurs du pays", +l'assemblée décidait de réclamer auprès du gouvernement la +déportation de Schneider hors des frontières de la République. afin +de rétablir la paix et la tranquillité dans les esprits[328]. + +[Note 328: _Argos_, 4 juin 1793.] + +Cette décision, appuyée par la signature des citoyens Wehrlen, Grün, +Stromeyer, Spielmann, Schatz, etc., trouva de nombreux approbateurs à +Strasbourg. Le comité des sections réunies, présidé par le sieur +Metz, "chef des fanatiques" élevé par les feuillants à cette +dignité pour gagner le concours du parti catholique, au dire de +Schneider[329], élaborait même, à la date du 23 mai, une protestation +des plus énergiques contre l'influence montante du jacobinisme dans +la capitale et l'envoyait à Rühl pour la déposer sur le bureau de +la Convention nationale. Mais ce document parvint à Paris au moment +précis où les amis d'Euloge Schneider l'emportaient sur toute la +ligne, et ne servit qu'à incriminer d'une façon plus spécieuse la +population si loyale et si patriotique de la cité frontière. + +[Note 329: _Argos_, 18 juillet 1793.] + +Aussi faut-il voir avec quelle jubilation l'_Argos_ accueille la +nouvelle des événements qui viennent de s'accomplir dans la capitale +et l'ordre d'arrêter les chefs des sections _modérées_ de Strasbourg, +les Thomassin, les Schoell, les Ulrich, les Noisette et autres. Il +applaudit aux avertissements donnés aux Beyckert, aux Metz, aux Edel, +aux Fries, aux Mosseder, etc., signalés comme _suspects_. Seulement il +trouve qu'on est peut-être trop sévère pour ceux des non-conformistes +qui se détournent de l'Eglise constitutionnelle par pure ignorance, et +qu'il faut "les éduquer et non les tourmenter". C'est aux riches +protestants qu'il faut s'en prendre avant tout; il n'y en a pas un seul +sur la liste des suspects[330], et cependant "c'est là le noeud de +la situation"[331]. Schneider se livre ensuite à une caractéristique +perfide de tous ces adversaires qui l'avaient si longtemps tenu en +échec et qui sont enfin à terre: Metz, Ostertag, Lacombe, les meneurs +des _fanatiques_; Fries, le pédagogue de Saint-Guillaume, qui a +fomenté, selon la faible mesure de ses forces, la haine de la liberté +chez ses élèves. Mais c'est surtout contre "Salzmann, ce _bon_ +Salzmann", que s'épanche le courroux du moine défroqué. "A mon +avis, s'écrie-t-il, il a plus nui à la République que toute une +armée ennemie. Sans sa feuille infernale, l'esprit public dans les +deux départements du Rhin ne serait peut-être jamais tombé aussi +bas[332]." + +[Note 330: C'était là un mensonge gratuit de la part de Schneider; il +savait fort bien que Beyckert, Schoell, Fries, Edel, Weiler, Mosseder, +etc., étaient protestants.] + +[Note 331: "_Man vergesse nicht die Pfründner des reichen +Thomasstiftes; hier, hier ist der Knoten!_" (_Argos_, 11 juin 1793.)] + +[Note 332: _Argos_, 18 juin 1793.] + +Ces dénonciations haineuses, qui appelaient comme sanction la +guillotine, maintenant qu'on entrait sous le régime de la Terreur, +n'empêchaient pas Euloge Schneider de parler par moments d'un ton plus +conforme aux vrais principes. "Nous respectons, était-il dit dans une +adresse de la _Société des Amis de la liberté_, signée par lui comme +vice-président, nous respectons la liberté des opinions, mais nous +condamnons les menées des hypocrites et des traîtres. Nous distinguons +entre un frère égaré et ceux qui l'ont perdu. Nous voulons instruire +l'un et démasquer l'autre. Notre religion commune est l'amour des +hommes, notre temple la patrie, nos offrandes l'obéissance à la loi. +Nous ne reconnaissons pas de patriotisme qui ne soit fondé sur la +vertu, pas de politique qui ne s'appuie sur la morale"[333]. Mais ces +déclarations de tolérance abstraite ne tiraient pas à conséquence; +en admettant même qu'elles fussent sincères, la force des choses +poussait les exaltés en avant et, comme le disait un jour M. Renan, +"la révolution ne permet à personne de sortir du branle qu'elle +mène. La terreur est derrière les comparses; tour à tour exaltant les +uns et exaltés par les autres, ils vont jusqu'à l'abîme. Nul ne peut +reculer, car derrière chacun est une épée cachée, qui, au moment où +il voudrait s'arrêter, le force à marcher en avant." + +[Note 333: _Die Gesellschaft der Freunde der Freiheit und Gleichheit an +die Bürger der zwoelf Sektionen Strassburg's_, 14. Juin 1793. S. nom de +lieu ni d'imprim., 7 p. in-18.] + +La révolution du 31 mai n'eut pas d'effet immédiat apparent sur la +situation ecclésiastique, du moins en Alsace. Les cultes continuèrent +à être célébrés comme à l'ordinaire dans les mois qui suivirent. +Que leur liberté d'allures fût encore pleinement respectée à la +veille même de ces événements, nous le voyons par l'autorisation +accordée au curé de la Robertsau, l'abbé Chrétien Gillot, de +célébrer le dimanche de l'octave de la Fête-Dieu, par une procession +solennelle en dehors de son église.[334] La circulaire du citoyen +Garat, ministre de l'intérieur, datée du 1er juin 1793 et adressée +aux administrateurs des départements, doit être mise sans doute encore +à l'actif de l'ancienne majorité girondine et n'est point attribuable +aux nouveaux détenteurs du pouvoir, bien que sa publication coïncide +avec les débuts du nouveau régime. + +[Note 334: Procès-verbaux du Corps municipal, 27 mai 1793.] + +Cette circulaire réitérait l'interdiction du port des vêtements +ecclésiastiques en dehors des fonctions sacerdotales, interdiction +prononcée depuis de longs mois déjà. Mais le ton en était âpre et +tristement significatif. "Les ecclésiastiques amis de l'ordre et de +la révolution, y disait le ministre, sentiront combien il importe à la +manifestation de leurs principes qu'ils ne conservent pas plus longtemps +un vêtement que persistent encore à porter des prêtres ennemis de la +République, qui cherchent par de vains efforts à faire de ce vêtement +l'étendard et l'aliment de la révolte (_sic_)... S'il est quelque +reste de raison dans les hommes avides du sang de leurs concitoyens et +de l'anéantissement de leur patrie, l'intérêt personnel doit +leur dire que cet habit distinctif appelle sur eux à tout moment +l'indignation et la colère des bons citoyens, et qu'aux jours d'une +effervescence qu'ils auraient sans doute eux-mêmes excitée dans +d'autres intentions, ce moyen de reconnaissance pourrait en faire de +malheureuses victimes"[335]. Le Directoire du département faisait +afficher partout la lettre ministérielle, par arrêté du 5 juin; c'est +douze jours plus tard seulement que la municipalité faisait à son tour +défense aux curés et aux ministres de se montrer dans les rues avec +les insignes distinctifs de leurs fonctions[336]. + +[Note 335: Délibération du Directoire du département du Bas-Rhin, du +5 juin 1793. S. lieu ni nom d'imprim., 4 p. fol.] + +[Note 336: Corps municipal, procès-verbaux du 17 juin 1793.] + +Disons tout de suite que l'évêque Brendel reçut cette notification +le 20 juin et qu'il s'empressa de protester contre l'ordre reçu, en +alléguant que le décret de la Convention n'était applicable qu'aux +ci-devant congrégations religieuses, mais non aux prêtres assermentés +et fidèles à la nation. Du reste, en sa qualité d'évêque chargé +de l'administration de tout un diocèse, il se regardait comme étant +toujours et partout dans l'exercice de ses fonctions; il demandait donc +au corps municipal de revenir sur son vote. Mais celui-ci, ayant pris +connaissance de sa lettre, décida, dans sa séance du 11 juillet, +sans longs débats, qu'il n'y avait pas lieu à délibérer[337]. Les +représentants de la cité faisaient bientôt après un accueil tout +aussi peu favorable aux réclamations des anciens fonctionnaires du +culte catholique, qui demandaient à la municipalité leurs indemnités +arriérées. On avait, il est vrai, chargé le compositeur Pleyel, +alors directeur de l'orchestre de la Cathédrale, de dresser un état +nominatif de tous les employés des différentes paroisses, et la +municipalité avait ensuite transmis cette pièce au Directoire du +district. Mais, soit que celle-ci se fût perdue en chemin, soit que, +dans la confusion croissante de tous les services publics, il n'y +eût plus d'ordre ni de responsabilité nulle part, aucune réponse +ne venait, et finalement on renvoyait le règlement de la question au +département, qui ne s'en occupa pas sans doute avec plus de zèle que +la commune ou le district[338]. + +[Note 337: Corps municipal, procès-verbaux du 11 juillet 1793.] + +[Note 338: Corps municipal, procès-verbaux du 29 juillet 1793.] + +Cette attitude peu sympathique du corps municipal vis-à-vis des +questions religieuses ne l'empêchait pas toutefois de conserver avec le +clergé des deux cultes des rapports occasionnels et même courtois, si +son républicanisme ombrageux n'y trouvait point à redire. C'est ainsi +que nous le voyons adresser des félicitations officielles au pasteur +Jean-Georges Eissen, du Temple-Neuf, ancien aumônier de Royal-Suédois, +au sujet de son opuscule: _Galerie de la République française ou +Collection de quelques faits et dits mémorables des Français libres, +à l'usage de la jeunesse_. Il décide même d'en acheter un certain +nombre d'exemplaires et de les distribuer aux écoles françaises de +Strasbourg[339]. + +[Note 339: Corps municipal, procès-verbaux du 27 juin 1793.] + +Pendant ce temps la Convention nationale mutilée avait rapidement +achevé la discussion de la Constitution nouvelle, cette Constitution de +1793 qui ne fut jamais mise en vigueur, parce que les utopistes +radicaux eux-mêmes, qui l'avaient réclamée, puis votée, la jugeaient +inapplicable dans la situation désastreuse du pays. Elle devait être +envoyée solennellement aux départements pour être sanctionnée par le +vote populaire, et l'un des représentants du Bas-Rhin fut chargé de +la porter à Strasbourg. Ce fut le 8 juillet 1793 que Dentzel, muni des +pouvoirs extraordinaires, arrivait dans notre ville et descendait à la +Maison-Rouge, au son des cloches de toutes les églises et au bruit +du canon, "porteur du nouveau Livre de vie"[340]. Immédiatement +conduit à l'Hôtel-de-Ville par une députation des corps +administratifs, il y donna lecture, à la foule assemblée, de l'acte +constitutionnel, "fruit incorruptible de la Montagne". + +[Note 340: _Argos_, 11 juillet 1793.] + +La lecture achevée, l'assemblée tout entière se lève au bruit +des salves d'artillerie et des sonneries des grandes cloches de la +Cathédrale, et, "les mains tendues vers le ciel, jure l'unité et +l'indivisibilité de la République, l'adhésion la plus entière à +la Constitution républicaine et la mort des conspirateurs et des +tyrans". Puis le maire Monet prononce un discours emphatique sur +la situation présente, à la fin duquel il convie les citoyens "à +délibérer en philanthropes sur des lois douces et philosophiques, +posant avec sagesse les fondements d'une gloire impérissable et d'un +bonheur éternel". Ces paroles sont accueillies aux cris de: Vive la +République! vive l'égalité! et "portent dans tous les coeurs, au +dire du procès-verbal officiel, l'amour de l'union, annonçant une +réconciliation parfaite et l'aurore d'un bonheur qui ne doit plus avoir +de terme". Le procureur de la commune, Hermann, homme très modéré +de caractère et d'opinions, mais que la municipalité épurée avait +maintenu jusqu'à ce jour en fonctions, puisqu'il lui fallait au +moins _un_ fonctionnaire au courant des services administratifs et des +compétences législatives[341], vient s'associer, lui aussi, à ces +manifestations d'un enthousiasme naïf ou forcé, et déclarer que la +liberté remportera sous peu la victoire sur les esclaves du fanatisme, +et que l'hydre de la guerre civile sera étouffée dans son propre sang. +Enfin l'on introduit dans l'enceinte une députation des écoliers du +Gymnase, et le jeune Ehrenfried Stoeber, le futur poète et polémiste +libéral du temps de la Restauration, harangue Dentzel et l'assure que +la jeunesse de la cité partage les transports des autres citoyens et +que la postérité la plus éloignée bénirait ce jour comme le +plus beau de ceux qu'a vus la commune de Strasbourg[342]. Affirmation +sincère sans doute dans la bouche de l'adolescent exalté, mais +trop souvent répétée depuis quatre années dans tant d'occasions +solennelles, au milieu de scènes trop contradictoires, pour ne +pas provoquer maintenant chez les esprits plus rassis, soit des +appréhensions nouvelles, soit au moins un triste sourire! + +[Note 341: Rien ne donne une idée plus singulière et plus affligeante +à la fois de la façon dont on _administrait_ alors les affaires de +la ville, au milieu des agitations quotidiennes de la politique, que +certains faits relatés aux procès-verbaux du Corps municipal, p. +ex. sur la gestion de la citoyenne Demart, directrice de la Maison des +Enfants-Trouvés, de connivence avec le garçon-chirurgien Schmidt, son +amant (18 mars 1793).] + +[Note 342: Procès-verbal de la séance publique du Conseil général de +la Commune de Strasbourg, du lundi 8 juillet 1793. Strasbourg, Dannbach, +14 p. 8°.] + +Le soir, à la séance du club des Jacobins, les citoyennes des tribunes +entonnèrent la _Marseillaise_, puis Euloge Schneider prononça le +panégyrique de la Constitution nouvelle, qui, "du coup, termine tous +nos différends et qui, de même que la loi de Jéhovah, est née sur +la sainte Montagne, au milieu du grondement de la colère populaire, du +tonnerre des armes et des éclairs". La sanction de la Constitution +par le vote populaire n'était et ne pouvait être, dans les +conjonctures présentes, qu'une vaine formalité. Le 9 juillet le corps +municipal annonçait aux citoyens de Strasbourg que la grande cloche de +la Cathédrale[343] les appellerait, le 14 juillet, à ratifier l'acte +"qui doit anéantir l'anarchie, éteindre les torches de la guerre +civile et fixer à jamais les destinées de la France"[344]. Ceux +d'entre les habitants qui répondirent à l'appel vinrent en effet +déposer dans l'urne des votes approbatifs, et, dès le soir du 14 +juillet, une nouvelle sonnerie des cloches et les salves d'artillerie +tirées sur les remparts annonçaient l'adhésion presque unanime des +sections de la commune. "Partout, dit la _Gazette de Strasbourg_ (que +Saltzmann ne rédige plus), partout on ne voit que réjouissances et +gaîté, et tout le monde s'épanouit à la douce perspective +d'un avenir heureux"[345]. Quelques-uns cependant devaient être +mécontents au fond, puisqu'on vit paraître immédiatement après une +brochure, prudemment anonyme et ne décelant pas son lieu d'impression, +intitulée: _Euloge Schneider, prêtre, puis accusateur public et +bientôt... rien_, dans laquelle l'ex-vicaire épiscopal était livré +à la risée publique. Schneider, qui attribuait, nous ne savons +pourquoi, ce factum aux commis de l'administration départementale, y +répondit avec une verve à la fois rageuse et sentimentale dans un des +prochains numéros de l'_Argos_[346]. + +[Note 343: Ce fut à ce moment aussi, le 12 juillet, qu'on installa le +télégraphe optique des frères Chappe sur la coupole du choeur de la +Cathédrale. X. Kraus, _Kunst und Alterthum in Elsass-Lothringen_, I, p. +423.] + +[Note 344: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 juillet 1793.] + +[Note 345: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1793.] + +[Note 346: _Argos_, 27 juillet 1793.] + +Pendant ce temps, la crise s'accentuait à Paris, comme en province. +Les armées de la République rétrogradaient sur le Rhin, et le +gouvernement, craignant de plus en plus "les complots liberticides" +des ennemis de l'intérieur et du dehors, redoublait de violences, sur +les frontières surtout. C'est par son ordre, sans doute, que, le 29 +juillet, le Conseil général du département allait jusqu'à interdire +et supprimer provisoirement toutes les correspondances avec l'étranger, +comme étant "le plus grand aliment des traîtres"[347]. Bientôt +après, les papiers du général Custine, déposés chez le citoyen +Zimmer, notaire, étaient mis sous scellés[348] et les propriétés +de Dietrich confisquées comme biens d'émigré[349]. Puis c'était +Edelmann, le facteur d'orgues et le compositeur, l'un des plus +estimables pourtant parmi les jacobins de la municipalité, qui +proposait de dresser à Strasbourg une liste complète des citoyens +suspects[350]. + +[Note 347: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 29 +juillet 1793. placard in-folio.--Déjà le 11 juin, le Directoire +du département avait défendu les correspondances en "langue +hébraïque".] + +[Note 348: Corps municipal, procès-verbaux du 5 août 1793.] + +[Note 349: Corps municipal, procès-verbaux du 3 août 1793.] + +[Note 350: Corps municipal, procès-verbaux du 12 août 1793.] + +En même temps, la chasse aux symboles de l'ancien régime, délaissée +pendant quelque temps, reprenait de plus belle. On dénonçait au corps +municipal les lys en fer forgé de la grille de l'église Saint-Louis, +la "figure de pierre du ci-devant ordre des Récollets" sur le +portail de leur église, les armoiries subsistant encore sur la façade +de la "maison Darmstadt, vers la promenade de l'Egalité"[351]. Les +administrateurs de Saint-Thomas se hâtaient de signaler eux-mêmes, à +qui de droit, la présence des armes de Courlande et de fleurs de lys +sur le monument du maréchal de Saxe, et priaient le Conseil de prendre +lui-même les mesures qu'il jugera bonnes, dans sa sagesse, pour +concilier le décret qui demande la destruction des symboles de +la royauté avec cet autre qui prescrit le respect des monuments +historiques. Le corps municipal se montra raisonnable dans sa réponse; +il enjoint aux chanoines de Saint-Thomas de ne rien faire qui +puisse dégrader un monument national, mais d'attendre un décret +interprétatif qu'il a demandé lui-même à la Convention, dès +l'année dernière[352]. + +[Note 351: Corps municipal, procès-verbaux du 22 juillet 1793.] + +[Note 352: Corps municipal, procès-verbaux du 14 août 1793.] + +Pour exalter encore les esprits, la Société des Jacobins décidait de +fêter, le 10 août, l'unité et l'indivisibilité de la République; +mais elle n'osa point encore, comme cela devait arriver bientôt, +célébrer la fête dans une enceinte sacrée. Le cortège solennel, +précédé d'un grand char, sur lequel trônait la Liberté, entourée +de six jeunes filles costumées en Grâces, se dirigea depuis le Miroir +jusqu'à la Finckmatt. Les Jacobins, le bonnet rouge sur la tête, +suivaient le char, assez nombreux; mais, au témoignage d'Euloge +Schneider lui-même, l'élément féminin faisait un peu défaut. Les +"aristocrates strasbourgeoises" avaient préféré voir passer le +cortège sous leurs fenêtres que de s'y mêler. Et quand, après avoir +dansé la Carmagnole à la Finckmatt, on s'assit "sur la terre du bon +Dieu" pour prendre part à un modeste banquet, l'entrain ne fut +pas grand, car "seuls, les vrais sans-culottes étaient réellement +joyeux"[353]. + +[Note 353: _Argos_, 17 août 1793.] + +Ces fêtes bruyantes à ce moment critique, cette joie qui s'harmonisait +si facilement avec la guillotine, exaspéraient la majorité de +la population de Strasbourg. Dans la soirée du 19 au 20 août, +l'instrument du supplice fut assailli par la foule au moment où il +passait sous les fenêtres de Schneider, et renversé par elle, pendant +qu'elle poussait des clameurs violentes contre l'accusateur public, le +traitant de va-nu-pieds, venu du dehors [354], et demandant sa +tête. Les autorités militaires et municipales ne se pressèrent pas +précisément de rétablir l'ordre, et l'ex-vicaire épiscopal, qui ne +brillait point par son courage, dût ressentir cette nuit-là les affres +de la mort. Dans le numéro suivant de son journal, il s'écriait: "La +Providence m'a protégé jusqu'ici; mais s'il faut que les feuillants +trempent leurs lèvres altérées dans mon sang, je ne forme qu'un +voeu, c'est qu'on épargne ma soeur, et que ma mort soit utile à +la patrie!"[355]. Quelques mois plus tard, la prophétie s'était +accomplie, mais ce n'étaient pas les feuillants qui s'étaient chargés +de la réaliser. + +[Note 354: "_So ein Hergelaufener_"; les mots sont rapportés par +Schneider lui-même, _Argos_, 24 août 1793.] + +[Note 355: _Argos_, 24 août 1793.] + +Le lendemain soir, une certaine fermentation se manifestait dans +les rues, sillonnées de jeunes gens dont plusieurs étaient armés; +quelques citoyennes, faisant partie du Club du Miroir, étaient +arrêtées au sortir de la séance, pour avoir mal parlé de la garde +nationale, et châtiées avec des verges de bouleau "sur une partie +de leur personne que la municipalité ne protège pas encore par ses +arrêtés"[356]. C'était une gaminerie peu décente, mais rien de +plus. Le nouveau commandant de la place de Strasbourg, le général +Dièche, y répondit néanmoins par une mesure dictatoriale, expulsant +en masse tous les anciens membres des Conseils de la ville libre, des +corps ecclésiastiques, des fonctionnaires de l'Etat, en un mot, tout +ce qui touchait à l'ancien régime[357]. Schneider, de son côté, +promptement revenu de sa terreur, se répandit en menaces: "Mon coeur +est sans fiel, je le déclare en présence de l'Etre suprême! mais je +poursuivrai le feuillantisme, le fédéralisme, le royalisme, l'usure, +la fourberie, jusqu'à la mort. Paix aux bons citoyens, mort aux +fédéralistes et aux traîtres!"[358]. + +[Note 356: _Strassb. Zeitung_, 23 août 1793.] + +[Note 357: Proclamation: Les circonstances, etc., du 26 août 1793. Un +placard in-folio dans les deux langues.] + +[Note 358: _Argos_, 29 août 1793.] + +Au milieu de tous ces bruits de guerre et de discorde civile, les +questions religieuses semblaient reculer bien à l'arrière-plan. Les +membres du clergé réfractaires, cachés ou en fuite, espéraient +que leur rentrée s'opérerait prochainement sous la protection des +baïonnettes autrichiennes ou prussiennes. Ils n'essayaient plus de +grouper leurs adhérents, du moins à Strasbourg, où leur ancien lieu +de culte, l'église des Petits-Capucins, était occupée par quatre +cents prisonniers de guerre[359]. Quant au clergé constitutionnel, il +était en pleine dissolution. De l'évêque Brendel on n'entend plus +parler, et ses curés et vicaires s'occupent de tout autre chose que de +prêcher. Les uns sont commissaires du gouvernement révolutionnaire, +comme Anstett, chargé de surveiller les "fanatiques" du +Kochersberg, et que nous entendons déclarer que la compassion n'est pas +une vertu républicaine. D'autres, comme Taffin, déclarent hautement +que lorsqu'il n'y aura plus de prêtres, il n'y aura plus de +scélérats. Euloge Schneider lui-même nous raconte une anecdote +singulièrement édifiante au sujet de la manière dont cet ex-chanoine +de Metz entend la cure d'âme. Les paysans de Niederschæffolsheim sont +venus lui demander un nouveau vicaire. Il leur répond: "A quoi bon? +Ils seront pourtant prochainement abolis tous ensemble." Les braves +gens insistent néanmoins et vont jusqu'à l'évêque, qui leur adresse +un desservant. Mais Schramm, un autre défroqué, va les relancer jusque +chez eux, les traite d'imbéciles, et leur déclare que ce "jupon +noir" ne pourra leur servir à rien. Effrayés par ces menaces, les +bons paysans décident, en gens prudents, de ne plus mettre le pied +à l'église, et c'est ainsi que s'éteint l'une des paroisses +constitutionnelles du Bas-Rhin[360]. + +[Note 359: Corps municipal, procès-verbaux du 29 août 1793.] + +[Note 360: _Argos_, 14 et 17 septembre 1793.] + +Ceux même d'entre les prêtres assermentés qui restent à leur poste, +ou bien s'occupent de chants guerriers et d'hymnes politiques, plus que +de leur prône[361], ou bien ils déshonorent les derniers moments de +leur existence en se déchirant entre eux. C'est encore Schneider +qui nous montre ce malheureux clergé, si décimé déjà par les +défections antérieures, se réjouir des blessures que des frères +reçoivent dans la lutte, et les jureurs d'origine alsacienne saluer +avec une joie indécente le décret de la Convention Nationale +éloignant du territoire ou condamnant à la prison les étrangers nés +dans l'un des territoires actuellement en guerre avec la République, +parce qu'ils espéraient être débarrassés de la sorte de leurs +confrères immigrés d'Allemagne. + +[Note 361: _Lied am Abend vor einer Schlacht, mit Musik_, de Sévérin +Averdonk, curé d'Uffholz, dédié à ses frères sans-culottes. +(_Argos_, 15 août 1793.)] + +"Comme vous vous lamentiez déjà, s'écrie le rédacteur de l'_Argos_ +avec une amère ironie; vos larmes coulaient à la pensée de vous +séparer de ces amis des lumières, qui vous tenaient tant à coeur, à +cause de tous vos jours fériés, de vos messes grassement payées, de +vos servantes-maîtresses! Calmez-vous.... les représentants du peuple +ont décidé que ce décret ne les regardait en aucune façon. Il faut +en effet avoir des oreilles fort longues pour croire pareilles choses, +et un vrai coeur de prêtre pour les désirer!"[362]. + +[Note 362: _Argos_, 15 août 1793.] + +La Convention Nationale avait contribué puissamment elle-même à +renverser l'édifice de l'Eglise constitutionnelle par son décret du 19 +juillet, déclarant qu'aucune loi ne pouvait priver de leur traitement +les ministres du culte catholique qui voudraient contracter mariage. Les +évêques qui apporteraient un obstacle au mariage de leurs subordonnés +seront déportés hors du territoire de la République[363]. Pour hâter +encore l'émancipation sacerdotale, un nouveau décret, du 7 septembre +1793, promettait un traitement d'office à tous les prêtres inquiétés +par leurs communes pour raison de mariage[364]. La tentation devenait +trop grande pour maint ecclésiastique, de jouir ouvertement des +plaisirs de ce monde, tout en conservant un salaire officiel. Quant aux +communautés constitutionnelles, elles ne voulaient point, à de rares +exceptions, d'un sacerdoce aussi profane; elles refusèrent de le +reconnaître plus longtemps, et c'est peut-être ce que désiraient au +fond les promoteurs de cette étrange mesure. + +[Note 363: Ce décret du 19 juillet fut promulgué par le Directoire du +département du Bas-Rhin, le 21 août 1793.] + +[Note 364: La promulgation de ce second décret eut lieu à Strasbourg, +le 17 septembre 1793.] + +On n'en était pas encore, en effet, à ce moment précis, à vouloir +rompre déjà nettement avec tout culte public. On peut s'en rendre +compte en étudiant les articles de Schneider dans l'_Argos_. Ballotté +entre les dernières réminiscences de son état primitif et le désir +de rester dans le courant révolutionnaire, il louvoyait, incertain de +son attitude future. Dans un travail intitulé de: _De l'état religieux +du Bas-Rhin_, il affirmait que dans tout Etat vraiment libre l'exercice +de tout culte devait être absolument libre aussi. Seulement il +déclarait qu'un culte, employant d'autres moyens de propagande que la +persuasion par la raison, commettait un crime contre la loi. Dans ces +questions religieuses tout dépend de la bonne volonté des masses; les +prêtres n'ont absolument rien à leur ordonner. "Nous ne voulons +pas dire cependant par là qu'il ne doive plus y avoir ni religion ni +prêtres. La religion chrétienne reste sans contredit un auxiliaire +puissant pour le perfectionnement de la race humaine. Tout bon chrétien +sera un véritable patriote. Quiconque essaie de détruire la religion +est, à mon avis, un homme dangereux et nuisible. Mais il faut +absolument qu'elle soit enseignée dans toute sa pureté"[365]. Et +il partait de là pour démontrer que ni le catholicisme actuel ni le +protestantisme (bien que ce dernier fût d'essence républicaine) ne +répondaient à cette religion idéale. Plus tard encore, en octobre, +il se proposait de composer un livre de prières républicain, pour bien +établir que son Dieu était un sans-culottes et non un ci-devant[366]. + +[Note 365: _Argos_, 5 septembre 1793. Ce qu'il entendait par la pureté +de sa morale, il le montrait quelques jours plus tard par ses articles +sur Marat: "Un temps viendra où sa tombe, à Paris, sera regardée +avec une reconnaissance respectueuse; suis ses traces, jeune homme, et +l'immortalité t'attend!" (_Argos_, 19 septembre 1793.)] + +[Note 366: _Argos_, 12 octobre 1793.] + +Un seul prêtre de l'Eglise constitutionnelle semble avoir fait alors à +Strasbourg oeuvre d'honnête homme et de croyant: c'est le bon Dereser, +que nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de nommer, et dont la +sympathique physionomie repose un peu de tant de types d'aventuriers +et de renégats. Dans une brochure non datée, mais publiée sans +doute vers la fin de septembre, il tente un dernier effort pour +ramener l'entente entre les catholiques de Strasbourg, entre tous ceux +"auxquels la conservation de leur religion tient à coeur[367]. + +[Note 367: _Einladung zur Wiedervereinigung an die katholischen Bürger +Strassburg's, denen die Erhaltung ihrer Religion am Herzen liegt._ +Strassburg, Heitz und Levrault. 1793, 16 p. 8°.] + +Cet écrit, qui constitue en même temps une espèce d'autobiographie, +renferme une série de considérations développées avec beaucoup de +force, pour engager _tous_ les catholiques de la ville à se grouper en +face des dangers qui les menacent _tous ensemble_. Cette réconciliation +est _nécessaire_ si nous voulons continuer d'exister; elle est +_possible_ si nous voulons être chacun de bonne foi. On travaille +activement, dans la nouvelle République, à la chute du christianisme; +Dereser le prouve par des citations nombreuses de journaux et d'orateurs +populaires de la capitale. Il faut protester contre cette _spoliation +de l'Eglise_, à laquelle on a pris ses _biens patrimoniaux_ contre un +_salaire perpétuel_, et dont on voudrait confisquer maintenant jusqu'à +ce modeste salaire. En présence de cette situation, il faut nous unir +pour supporter fraternellement les dépenses de notre culte, sans +quoi on fermera nos églises, nous serons obligés de nous cacher dans +quelque obscure chapelle, et bientôt dans les maisons; l'Eglise de +nos pères aura vécu. Pour gagner les catholiques réfractaires à +sa cause, il affirme qu'il reconnaît le pape Pie VI comme le père de +l'Eglise universelle, qu'il n'a cessé de prier pour lui, qu'il baptise, +enterre et bénit les mariages au nom de la foi catholique, apostolique +et romaine. "Venez m'entendre; assistez à mes instructions +religieuses, que je fais régulièrement à la Cathédrale, tous les +dimanches, de deux à trois heures; vous verrez que je suis aussi +bon catholique que vous. Fixez-moi le jour et l'heure où je devrai +solennellement affirmer devant vous la suprématie spirituelle du +Saint-Père, dans les limites de sa puissance légitime, et je le ferai +par serment, avec une grande joie. Mais réunissez-vous pendant qu'il +en est temps encore, avant que l'ennemi commun triomphe. Je parle +uniquement par amour pour vous. Que peut m'apporter, à moi, cette +réunion si désirée? Rien qu'un surcroît de travail, alors que je +succombe déjà presque à la tâche; rien que des calomnies des ultras +contre mon patriotisme, des dénonciations auprès des commissaires +de la Convention Nationale. Ecoutez donc ma voix, ne laissez pas vos +enfants sans instruction chrétienne, sans leçons de morale. Venez me +causer en amis, exaucez ma confiance en Dieu et votre bon coeur et notre +réconciliation feront rougir les ennemis de notre sainte religion!" + +C'était sans doute une utopie de croire possible alors une réunion +pareille, même à la veille d'une chute commune, mais c'était au moins +une pensée généreuse de vouloir la tenter et de s'occuper encore avec +une conviction profonde de ces graves questions, alors que tant +d'autres désertaient le sanctuaire et se préparaient à le couvrir +de blasphêmes. Aussi le nom de Dereser mérite-t-il de rester dans la +mémoire de tous ceux parmi nous, qui ne croient pas impossible, malgré +tant d'échecs, l'alliance de la religion et de la liberté. + +Mais le moment n'était pas propice à de pareilles effusions, et les +esprits n'étaient plus disposés à les comprendre. Le 23 août 1793, +la Convention Nationale décrétait la levée en masse, et chargeait +ses commissaires d'aller veiller à l'exécution de la loi. Les +représentants Milhaud et Lacoste, en tournée à Strasbourg, y +promulguèrent le décret le 8 septembre et le 9, une délibération +du Directoire du département annonçait au public que les cloches de +toutes les églises allaient sonner durant quarante-huit heures, pour +avertir les citoyens que la patrie était en danger. Tous les habitants +mâles, âgés de plus de 18 ans et de moins de 45, devaient se rendre +immédiatement à Haguenau, emportant pour huit jours de vivres. Le +premier bataillon de la garde nationale devait partir dans les douze +heures pour le Fort-Vauban, sur les bords du Rhin[368]. La _Gazette de +Strasbourg_ s'écriait: "Hier, à cinq heures, le tocsin national +a commencé de sonner; tous les citoyens étaient sous les armes. +Puisse-t-il sonner le glas funèbre de tous nos ennemis, ouverts ou +cachés!"[369]. Le lendemain, les canons de la ville et ceux de la +citadelle commençaient le bombardement de Kehl, et peu de jours après, +le décret du 17 septembre sur les suspects remplissait d'un nombre +croissant de prisonniers le vaste Séminaire épiscopal, construit en +1769, à l'aide des contributions de l'Alsace catholique tout entière, +par le cardinal-évêque de Rohan, deuxième de ce nom[370]. + +[Note 368: Corps municipal, procès-verbaux du 11 septembre 1793.] + +[Note 369: _Strassb. Zeitung_, 19 septembre 1793.] + +[Note 370: Gloeckler, _Geschichte des Bisthums Strassburg_, II, p. 21.] + +Enfin, cédant à leurs propres craintes, à la pression du dehors, aux +clameurs des Jacobins avides de places ou voyant partout des traîtres, +les représentants séjournant à Strasbourg, Milhaud et Guyardin, +procédaient, le 6 octobre 1793, à une épuration générale de +toutes les autorités constituées. Directoire et Conseil général +du département, Directoire et Conseil général du district, corps +municipal et notables de la Commune de Strasbourg sont également +expurgés. Dix-huit citoyens sont exclus et déclarés suspects, les uns +comme feuillants et agioteurs, les autres comme ci-devant ou protecteurs +d'aristocrates, d'autres encore comme ayant appartenu à la faction +de Dietrich, ou comme fanatiques ayant recelé des prêtres +réfractaires[371]. Des autorités municipales, sorties en majeure +partie des "couches sociales nouvelles", ramoneurs, bateliers, +marchands de vin, cafetiers, tonneliers et baigneurs, furent installés +à l'Hôtel-de-Ville[372], un Comité de surveillance et de sûreté +générale de huit membres, choisis parmi les plus purs des Jacobins, +fut nommé et installé le 8 octobre, sous la présidence de Monet. +Ceux-là même qui, comme Schneider, avaient naguère encore trouvé +que "la conduite des représentants du peuple vis-à-vis des +administrateurs du département frisait, sinon le despotisme, au moins +la folie"[373], applaudirent à ce coup de force nouveau, car il leur +donnait enfin le pouvoir, ce pouvoir entier, absolu, qu'ils rêvaient +d'exercer depuis si longtemps déjà, pour écraser les ennemis de la +République et leurs propres adversaires. + +[Note 371: Liste des personnes destituées par arrêté du 6 octobre +1793. Un placard grand in-folio, dans les deux langues, sans lieu +d'impression.] + +[Note 372: Conseil général de la Commune de Strasbourg, publié par +ordre de la municipalité, 8 octobre 1793.] + +[Note 373: _Argos_, 1er octobre 1793.] + +Non pas qu'il n'y ait eu, même alors, parmi les hommes portés +subitement au pinacle, des caractères honnêtes et des patriotes +dévoués. Mais, instruments inconscients ou dociles entre les mains des +meneurs, ils vont laisser s'accomplir les saturnales de la Révolution, +quand ils ne s'y associeront pas eux-mêmes. Remplis d'une haine +profonde pour l'Eglise catholique, bien que la moitié, pour le moins, +soient catholiques de nom, les dépositaires nouveaux de l'autorité +municipale vont inaugurer leur carrière en chassant les derniers +catholiques de leurs temples, en attendant que la Convention nationale +leur dénie jusqu'au droit même à l'existence. + + + + + XIX. + + +C'est dans les premiers jours d'octobre seulement que commence à +Strasbourg la véritable Terreur, jusque-là passablement bénigne, +malgré l'exemple encourageant donné par la capitale. Nous n'avons pas +à la raconter ici dans sou ensemble; il nous suffira de voir comment +ses représentants autorisés parmi nous inaugurent dans nos murs le +culte de la Raison, tout en exerçant leur zèle aveugle d'iconoclastes +contre les plus beaux monuments du passé. + +La Convention nationale n'a pas tout d'abord donné dans les +déplorables excès auxquels l'entraînera plus tard le fanatisme +politique; même après la chute de la Gironde, le décret du 6 juin +1793 venait punir de deux ans de fers la dégradation des monuments +nationaux quelconques, parmi lesquels on comptait aussi les +églises[374]. A Strasbourg l'administration de l'OEuvre Notre-Dame +continuait à fonctionner comme par le passé, et bien que le receveur +de cette oeuvre, M. Daudet de Jossan, fût connu comme fort peu +sympathique au régime républicain, nous ne voyons pas, dans les +délibérations du Corps municipal, qu'on ait songé, soit à +négliger les soins dus à l'entretien de la Cathédrale[375], soit +à l'inquiéter dans sa propre gestion. Encore au mois d'août +l'administration discute longuement et paternellement une pétition des +six gardiens de la tour, réclamant une augmentation de traitement, vu +la cherté des vivres et la perte de tout casuel, causée par l'absence +complète d'étrangers[376]. On expose à cette occasion, au sein du +conseil, que "à la vérité le service des gardiens est augmenté +par la sonnerie de la cloche du Conseil général et des assemblées +primaires, et par la vigilance à laquelle ils sont astreints pour +obvier aux dégâts de la jeunesse irréfléchie qui afflue depuis +quelques années sur la tour; que leur casuel est réduit à rien, parce +qu'on y monte gratuitement; mais qu'ils suppléent à cela par un débit +de vin, de bière et autres rafraîchissements; que d'ailleurs ils +peuvent aussi bien travailler sur la tour que chez eux, parce qu'on +choisit toujours des bonnetiers pour cette place." On finit cependant +par leur rendre les émoluments de 1781, mi-argent, mi-denrées, ce qui, +vu la situation du marché, constituait une amélioration positive de +leur situation[377]. + +[Note 374: Ce décret fut promulgué par l'administration du Bas-Rhin le +15 juillet 1793.] + +[Note 375: Nous le voyons par le règlement des comptes du citoyen +Streissguth, chaudronnier, et du citoyen Mathieu Edel, fondeur, +approuvé par la municipalité, bien qu'ils montassent à plus de 7000 +livres, somme considérable pour des finances embarrassées comme celles +de Strasbourg. (Corps municipal, procès-verbaux mscr., 18 juillet +1793.)] + +[Note 376: Nous apprenons par cette pétition que le traitement des +gardiens avait consisté, jusqu'en 1781, en 144 livres en numéraire, +huit sacs de grains, quatre cordes de bois et six cents fagots. A cette +date le service, qui était de vingt-quatre heures, fut diminué de +moitié, et le traitement porté à 400 livres, en retranchant toute +autre _compétence_. Depuis 1781, le traitement n'avait été augmenté +que de 24 livres.] + +[Note 377: Corps municipal, procès-verbaux, 5 août 1793.] + +Les premières atteintes portées à la propriété de l'OEuvre +Notre-Dame et le premier dépouillement de la Cathédrale se justifient +aisément par les nécessités pressantes de la défense nationale, et +ne sauraient provoquer d'objections sérieuses. Le 11 septembre 1793, le +Corps municipal était saisi d'une réquisition des citoyens Barbier et +Tirel, délégués par le Comité du Salut public pour l'exécution des +décrets du 23 juillet et du 3 août, relatifs à la fonte des cloches, +ordonnée par toute la république. Les deux commissaires demandaient +les ouvriers nécessaires pour faire démonter et transporter à +l'Arsenal les vingt-sept cloches disponibles dans les différentes +églises de la ville, chaque édifice religieux ne devant conserver +qu'une cloche unique. Après que l'administrateur chargé des travaux +publics a fait des réserves au sujet des cinq cloches de la flèche de +la Cathédrale, nécessaires aux divers services municipaux, le Conseil +arrête que les vingt-sept cloches seront démontées sans retard et +livrées contre reçu au citoyen Lépine, directeur de l'artillerie +à l'Arsenal. Les préposés de chaque paroisse seront invités +à désigner eux-mêmes la cloche qu'ils désirent garder pour les +sonneries religieuses. Les cloches de la Cathédrale seront démontées +par les ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, sauf recours au Trésor +national, et le corps municipal se réserve formellement le droit de +demander, à qui de droit, le payement des cloches de la Cathédrale et +de celles des paroisses protestantes qui ne sont pas propriété de la +nation[378]. + +[Note 378: Corps municipal, procès-verbaux, 11 septembre 1793.] + +Mais quelques jours plus tard, les prescriptions vexatoires commencent, +sans qu'on soit encore en droit cependant d'accuser les administrateurs +de la cité d'un vandalisme volontaire. Le 19 septembre 1793, le +Directoire du Bas-Rhin promulguait le décret de la Convention +nationale, du 2 de ce mois, ordonnant aux corps administratifs de +détruire partout les portraits et effigies des rois. De ce moment la +Cathédrale était directement menacée, puisque sa façade portait les +statues équestres de plusieurs monarques; il ne semble pas pourtant +que la municipalité d'alors ait songé à s'en prévaloir pour faire +du zèle. Puis on vint déranger les morts dans leurs tombeaux. Les +quantités de plomb ou d'étain que pouvaient fournir les cercueils +déposés dans les caveaux de nos églises étaient certainement +minimes, car ce luxe était peu usité à Strasbourg, et d'ailleurs, +depuis 1529, les inhumations dans l'enceinte de la ville n'étaient +plus autorisées que fort rarement et pour de très hauts personnages. +Néanmoins le Directoire du département adressait, le 28 septembre, +à la municipalité un ordre relatif aux cercueils de cette catégorie, +l'invitant "à mettre sur-le-champ ces monuments de l'orgueil à la +disposition du général Lépine, afin d'être convertis en canons et +balles." Le Corps municipal, allant aux informations, apprend que +tous les cercueils de Saint-Thomas sont déjà livrés, sauf celui +du maréchal de Saxe, et délègue l'un de ses membres pour faire les +perquisitions nécessaires dans les autres églises[379]. + +[Note 379: Corps municipal, procès-verbaux, 30 septembre 1793.] + +C'est seulement dans la séance du 10 octobre, alors que la +municipalité a été déjà _régénérée_, que ce délégué, le +citoyen Edelmann, présente à ses collègues le procès-verbal sur +l'enlèvement desdits cercueils et les reçus du citoyen Jacquinot, +garde d'artillerie. Dans l'un de ces cercueils (il n'est pas dit +dans quelle église on l'a trouvé) des bracelets en or ont été +découverts. Le Corps municipal décide qu'ils seront estimés par un +orfèvre et que le produit de la vente sera versé en monnaie de cuivre +dans le tronc des pauvres[380]. + +[Note 380: _Ibid._, 10 octobre 1793.] + +Toutes ces mesures devaient laisser, et laissaient en effet le gros +du public assez indifférent. Il n'en fut pas de même pour un nouvel +arrêté du Directoire du Bas-Rhin, portant la date du 14 octobre, +et rendant exécutoire pour le département le décret du 5 octobre +précédent sur l'ère républicaine. Cette injonction ne se rapportait +plus à quelques privilégiés, morts ou vivants, de l'ancien régime; +elle atteignait tout le monde, l'humble artisan, le négociant, comme +l'homme d'affaires et l'agriculteur indifférent à la politique. Si les +âmes pieuses étaient indignées de cette rupture officielle de l'Etat +avec le christianisme, les esprits pratiques étaient agacés par les +néologismes bizarres qui venaient compliquer inutilement leurs affaires +au dedans et surtout au dehors. Aussi bien l'on peut affirmer que +l'introduction d'un nouveau calendrier ne fut possible en France +que parce qu'elle était alors en guerre, partant sans relations +de commerce, avec l'Europe presque tout entière. Même ainsi, la +résistance latente du public et jusqu'à celle des autorités locales +demeuré sensible. C'est ainsi qu'à Strasbourg l'ère chrétienne reste +en usage sur les documents officiels eux-mêmes, jusqu'au 1er novembre, +concurremment avec l'ère nouvelle, et, près d'un mois plus tard, +le Corps municipal est obligé de réitérer aux imprimeurs l'ordre +pressant de supprimer les indications de l'ancien calendrier en tête +des journaux, sur les annonces des ventes, affiches de spectacles, +etc.[381]. + +[Note 381: Corps municipal, procès-verbaux, 11 novembre 1793.] + +L'introduction de la chronologie républicaine coïncide pour +notre ville avec les semaines les plus agitées de la période +révolutionnaire. On sait que, le 13 octobre 1793, Wurmser, Brunswick et +Condé, forçant les lignes de Wissembourg, pénétrèrent en Alsace, et +s'avancèrent, les jours suivants, jusqu'aux bords de la Moder. Le 16, +les émigrés entrent triomphalement dans Haguenau, où l'élément +contre-révolutionnaire domine, où des villages catholiques tout +entiers viennent à leur rencontre, drapeau blanc en tête, et de +nombreux jeunes gens s'engagent dans les régiments de Condé. De toutes +parts on y voit accourir moines et curés, désireux de rentrer dans +leurs couvents et leurs presbytères sous la protection des bayonnettes +ennemies. Le 17, les corps français, rejetés encore plus en arrière, +se retranchent à Schiltigheim et Hoenheim, presque sous le canon de +Strasbourg; Wurmser établit son quartier-général à Brumath, et ses +avants-postes, dirigés par le prince de Waldeck, occupent la Wanzenau +et poussent jusqu'à la _Cour d'Angleterre_. En même temps la garde +nationale de Strasbourg est requise d'urgence pour occuper les batteries +du Rhin et pour répondre à la cannonade furieuse qui part des +retranchements autrichiens près de Kehl (12-15 octobre[382]). On se +figure aisément quelle devait être la surexcitation des esprits dans +nos murs; et nous n'avons qu'à nous reporter à nos propres souvenirs, +à ce lendemain de la défaite de Froeschwiller, au spectacle +inoubliable qui se déroula devant nos yeux dans la matinée du 7 août +1870, pour nous faire une idée exacte du désarroi de Strasbourg en ces +journées terribles. + +[Note 382: Ajoutons à tout cela que l'élite de la jeunesse +strasbourgeoise était cernée dans le Fort-Vauban (Fort-Louis), et +qu'elle allait être obligée de capituler quelques semaines plus +tard. Voy. pour tous ces détails le récit détaillé de Strobel et +Engelhardt, ou celui de M. Seinguerlet.] + +A cette crise dangereuse devait correspondre et correspond en effet +une recrudescence de mesures révolutionnaires. Huit représentants en +mission, réunis momentanément à Strasbourg, y créent, le 15 octobre, +le fameux tribunal révolutionnaire, que présidera l'ex-chanoine +Tanin, et près duquel Euloge Schneider fonctionnera comme commissaire +civil[383]. Quelques jours plus tard, nous voyons introduire les +cartes de civisme, obligatoires pour tous les citoyens; on décrète +l'arrestation de tous les suspects et les visites domiciliaires +nocturnes. Puis, le 1er novembre, Saint-Just et Lebas frappent un impôt +forcé de neuf millions de livres sur les riches; ils réquisitionnent +deux mille lits, dix mille paires de souliers, dix mille manteaux, qui +vont pourrir, en majeure partie, dans les magasins de l'Etat, quand +ils ne sont pas scandaleusement dilapidés par des fonctionnaires +infidèles. Dans leur frénésie dictatoriale, les proconsuls de la +Convention, multipliant les mesures de rigueur, vont jusqu'à menacer +les citoyens qui leur adresseraient des suppliques de plus de dix +lignes, de les traiter "comme suspects de vouloir interrompre le +cours de la Révolution"[384]. La terreur des uns, la bonne volonté +patriotique des autres mettaient ainsi des ressources précieuses au +service de la république en danger; mais la plupart de ces exorbitants +arrêtés et de ces proclamations emphatiques étaient parfaitement +inutiles pour atteindre ce résultat, en même temps qu'injurieux au +dernier point pour le civisme des habitants de Strasbourg; ils ne les +ont jamais pardonné à leurs auteurs et ils avaient raison. Quand +on étudie de plus près et de sang-froid toutes ces agitations +théâtrales, on s'affermit toujours davantage dans la conviction que ce +n'est pas à elles que la France dut alors son salut; l'on éprouve +le besoin de protester, au nom de la vérité historique, contre +la légende toujours encore répétée, qui, de ces épileptiques +révolutionnaires, a fait des héros antiques ou de grands hommes +d'Etat. + +[Note 383: _Livre Bleu_, I: Copie exacte du soi-disant protocole, etc.] + +[Note 384: _Livre Bleu_, I, nº XXXV.] + +Parmi les mesures, décrétées alors par les commissaires de la +Convention, ou prises sous leur impulsion directe, nous n'avons à +mentionner que celles qui se rapportent aux questions ecclésiastiques. +Dans la matinée du 15 octobre, le nouveau maire, le Savoyard Monet, +faisait fermer le Temple-Neuf, pour le transformer en magasin +de fourrages[385]; puis, quelques jours après, l'église de +Saint-Guillaume et celle de Saint-Pierre-le-Jeune étaient saisies à +leur tour, sous des prétextes analogues. Une interdiction formelle +du culte n'avait pas encore eu lieu, mais elle ne devait pas se faire +attendre. Ne se sentant pas absolument sûr de pouvoir manier à son +gré la majorité des Jacobins de Strasbourg, puisqu'il ne comprenait +ni ne pouvait parler leur langue, Monet avait conçu le projet, fort +goûté des représentants en séjour, d'amener à Strasbourg un corps +de _missionnaires_ de la Révolution, qui chaufferaient l'esprit public +et lui serviraient, personnellement, de gardes-du-corps dévoués. Il +recruta, sans grandes difficultés, dans les clubs patriotiques de la +Moselle, de la Meurthe, des Vosges, du Doubs, de la Haute-Saône et +autres départements limitrophes, une soixantaine d'individus, attirés +par l'appât d'une haute-paye, d'un bon logis et d'un couvert assuré, +comme aussi par l'honneur d'un rôle politique à remplir. Téterel +(le ci-devant M. de Lettre), de Lyon; Moreau dit Marat, Richard, +l'ex-prêtre Delattre, de Metz, et l'ex-prêtre Dubois, de Beaune, +étaient les plus marquants d'entre les personnages de la _Propagande_. +"Affublés d'un costume particulier, disait d'eux quelques mois plus +tard un homme qui les connaissait bien, l'un des plus ardents jacobins +de Strasbourg, le "sans-culotte" Massé, en grande robe, longs +sabres attachés par-dessus, en moustaches et en bonnets rouges, ils +se promenaient dans les rues, passaient les troupes en revue, les +haranguaient et se proclamaient partout les patriotes par excellence, +la crème des révolutionnaires et les sauveurs du département du +Bas-Rhin"[386]. On les logea au ci-devant Collège national, +le général Dièche leur fournit une garde de douze hommes, des +ordonnances à cheval pour leurs dépêches, et la municipalité se fit +un devoir de satisfaire aux réquisitions multiples adressées par ces +apôtres gourmands à l'Hôtel-de-Ville[387]. + +[Note 385: Friesé (V, p. 268) raconte cette fermeture comme témoin +oculaire.] + +[Note 386: _Livre Bleu_, I, p. 187, nº CII: Histoire de la Propagande +et des miracles qu'elle a faits.] + +[Note 387: Le texte même d'un certain nombre de ces réquisitions est +reproduit au _Livre Bleu_, T. I, n° XLII.] + +Cette troupe de zélotes devait poursuivre à Strasbourg une double +mission. D'abord ils voulaient nationaliser ou, comme on disait alors, +_franciliser_ l'Alsace, encore beaucoup trop allemande au gré de +certains conventionnels[388]. Mais, en second lieu, ils venaient +travailler à "déraciner le fanatisme", à faire disparaître les +derniers restes de l'exercice public d'un culte antérieur, pour les +remplacer tous par celui de la Nature et de la Raison. Ils firent, dès +leur arrivée, les motions les plus singulières et les plus violentes +au Club des Jacobins. Les uns d'entre les _propagandistes_ voulaient +opérer l'union rapide des races et des religions en forçant juifs +et chrétiennes à s'épouser; les autres demandaient que tout +ecclésiastique qui ne se _déprêtriserait_ pas dans les vingt-quatre +heures fût mis au cachot; d'autres encore se répandaient en +violentes invectives contre le fondateur du christianisme. Les Jacobins +strasbourgeois d'origine protestante, politiques exaltés, mais n'ayant +pas absolument désavoué tout sentiment religieux, étaient choqués +de ces déclamations à la fois grossières et frivoles. Le brave +cordonnier Jung, quoique nouvellement appelé au Conseil municipal par +les commissaires de la Convention eux-mêmes, ne put s'empêcher +de prendre contre eux, en plein club, la défense de l'honnête +sans-culotte Jésus-Christ[389]. + +[Note 388: Dissertation sur la francilisation de la ci-devant Alsace, +par Rousseville. (Strasbourg) Levrault, 1er ventôse an II, 16 p. 8°. +C'est une des plus curieuses et des plus caractéristiques productions +de ce temps.] + +[Note 389: Butenschoen, le collaborateur de Schneider, l'applaudissait +dans l'_Argos_ du 22 brumaire (12 nov. 1793) et déclarait que "le +Christ était aussi honnête et loyal que le citoyen Jung."] + +Sans doute qu'au fond du coeur, Euloge Schneider lui-même était +exaspéré d'avoir à renier des croyances si hautement affirmées par +lui, naguère encore, pour rester au niveau de son ancienne popularité. +Mais il lui était difficile de ne pas s'exécuter, car ces démagogues +nouveaux-venus le dépassaient déjà, malgré les éloges qu'il +prodiguait aux immolations les plus inutiles[390]. Aussi ce serait trop +dire que d'affirmer que l'ex-vicaire épiscopal essaya de lutter contre +le courant anti-religieux qui dominait alors à Strasbourg; il était +trop pusillanime et trop ambitieux pour remonter un courant quelconque. +Pendant quelques semaines, il se borne pourtant à traiter les questions +politiques, tâtant, pour ainsi dire, le pouls à l'opinion publique et +ne voulant pas se compromettre ou se déshonorer par une abjuration +sans retour. Il masque, il est vrai, ses hésitations par des sorties +violentes. "On ne peut pas dompter les tigres, écrivait-il dans +l'_Argos_. Et nos tigres qui sont-ils? Ah, ce sont les prêtres, les +ci-devant, les égoïstes! Mais votre heure dernière est arrivée, +prêtres fanatiques! Le Dieu, que depuis si longtemps vous provoquiez, +a remis sa foudre vengeresse entre les mains du peuple, et celui-ci vous +traitera avec justice, mais sans pitié"[391]. Il hésite toujours; +racontant, par exemple, dans son journal comment le conventionnel +Fouché, l'ex-oratorien trop connu, en mission dans la Nièvre, vient +d'y défendre tout culte public, et de faire détruire images +saintes, crucifix et confessionnaux, il se demande bien: "Strasbourg +imitera-til cet exemple?" mais il ne s'explique nullement à ce +sujet[392]. + +[Note 390: Le 22 octobre 1793, il s'écriait en parlant de +Marie-Antoinette, dans l'_Argos_, avec une joie sinistre: "Elle doit +être arrivée actuellement aux Enfers!"] + +[Note 391: _Argos_, 10 du 2e mois (31 octobre) 1793.] + +[Note 392: _Argos_, 26 octobre 1793.] + +Plus curieuse encore par ses réticences est, à cet égard, la +correspondance qu'il imagine entre la Cathédrale de Strasbourg et +celle de Fribourg. "Pourquoi fais-tu tant de vacarme? demande la +tour brisgovienne, en entendant résonner le tocsin strasbourgeois qui +déclare la patrie en danger. Le Roi Très Chrétien est-il venu +chez vous? Ou bien est-ce notre Saint-Père le Pape? Vos juifs et +vos protestants se sont-ils convertis? Toutes les jeunes filles de +Strasbourg sont-elles devenues religieuses ou bien encore les femmes ne +prennent-elles plus leur café l'après-midi?" Voici ce que répond à +ces questions saugrenues la vieille basilique alsacienne: + + "Citoyenne Cathédrale[393], + + "J'ai carillonné parce que je suis républicaine et tu ne + m'as pas comprise parce que tu es esclave. Voici ma réponse à + tes sottes questions: Le roi très-chrétien n'a plus de tête, + le saint-père plus de mains; non seulement les juifs et les + protestants, mais la nation tout entière s'est convertie aux + _Droits de l'Homme_. Nos filles, grâce à Dieu, n'ont aucun + penchant pour la vie monastique... Mais j'ai carillonné aussi + pour l'enterrement de tous les despotes; j'ai annoncé notre + Révolution à l'Allemagne et quand je prendrai de nouveau + la parole, toute la terre tremblera. Par les cendres du grand + Erwin, qui nous créa toutes deux, je te somme d'éveiller les + peuples de la Germanie, de les appeler à revendiquer leurs + droits éternels. L'heure est venue; pourquoi tardent-ils + encore?" + +[Note 393: Dans l'original allemand, la lettre est adressée au _Bürger +Münsterthurm_. (_Argos_, 12 du 2e mois [2 novembre] 1793.)] + +Il n'y a pas, dans tout cet article, qui s'y prêtait pourtant, une +allusion à la situation religieuse. Encore le 9 novembre, dans un +autre travail, intitulé: "Est-il possible aux prêtres de devenir +raisonnables?" Schneider, tout en usant d'un langage brutal dans +son dialogue, probablement fictif, avec l'abbé Kaemmerer, son ancien +collègue, essaie plutôt d'engager les exaltés à conserver les +prêtres vraiment éclairés et vraiment patriotes[394]. Son travail est +presque une apologie, quand on le compare au langage qui se tenait à +ce même moment au Club des Jacobins, tel que le rapporte leur +procès-verbal: "Un membre monte à la tribune et annonce que la +dernière heure des prêtres constitutionnels est venue. La Société, +impatiente depuis longtemps de voir le sol de la liberté purgé de +cette vermine, s'associe aux vues de l'orateur et approuve les moyens +proposés par lui"[395]. Ces moyens proposés pour la destruction +de la "vermine", nous allons les voir à l'oeuvre; ils peuvent +d'ailleurs se résumer en un seul: l'abus de la force brutale. + +[Note 394: _Argos_ du 19 brumaire (9 novembre 1793). Schneider rencontre +Kaemmerer venant du corps-de-garde en uniforme, et le supérieur du +Séminaire dit en riant à son collègue: "J'ai le bon Dieu dans ma +giberne", puisqu'il veut aller porter le viatique à un mourant. A la +fin de la conversation, Schneider dit à Kaemmerer: "Je te pardonne +d'être prêtre; si nous devons on avoir, je souhaite qu'ils te +ressemblent tous!"] + +[Note 395: Heitz, Sociétés politiques, p. 291.] + +Les représentants du peuple près l'armée du Rhin ouvrirent +l'attaque par un arrêté du 17 brumaire (7 novembre), qui ordonnait +la destruction de tous les symboles religieux. Deux jours plus tard, la +Commission provisoire du département du Bas-Rhin interdisait tout acte +d'un culte quelconque "pendant la guerre"[396]. Les autorités se +sentaient encouragées à des actes de ce genre par les démarches d'une +partie du clergé lui-même. Voici, par exemple, ce que l'abbé Jean +Scherer, vicaire constitutionnel de Bischheim-au-Saum, écrivait à +l'évêque Brendel, à la date du 7 novembre: "Citoyen, trop longtemps +j'ai appartenu, contre mon gré, à la horde noire des prêtres; il +est temps que je m'en arrache pour devenir tout à fait homme. Je vous +invite donc à me rayer de la liste de vos aveugles idolâtres. Votre +concitoyen Jean Scherer"[397]. Nous allons en entendre encore bien +d'autres, parlant le même langage, et si l'on ne savait pas toute +l'influence du milieu sur les esprits vulgaires et les volontés +faibles, on serait saisi d'un violent mépris pour la majorité de ce +clergé constitutionnel, si prêt à se stigmatiser lui-même comme un +troupeau des pires hypocrites. Mais il est permis de croire que beaucoup +de ses membres n'ont été que lâches et que, s'ils renièrent si +bruyamment leurs convictions antérieures, c'était pour écarter +plus sûrement de leur côté les dangers nullement imaginaires qui +menaçaient alors tout ce qui, de près ou de loin, avait vécu de +l'autel. + +[Note 396: On peut voir dans ces derniers mots comme un sentiment de +pudeur, empêchant de nier d'une façon définitive une des libertés +élémentaires garanties par la Constitution républicaine.] + +[Note 397: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1783). On y cite aussi quelques +passages, vraiment topiques, de son dernier sermon.] + +L'un des administrateurs du district de Strasbourg, nommé Daum, +publiait également, en ces jours agités, une _Instruction aux gens +de la campagne sur l'arrêté du 17 brumaire_, qui montre bien l'esprit +dominant dans le parti victorieux. Après s'être félicité d'abord +de la disparition de "Louis le Rogné" (_der Abgekiirzte_), Daum +continuait en ces termes: "Maintenant c'est le tour des calotins et +de toutes les belles choses qui viennent de ces tristes sires. Tous les +hommes raisonnables se refusent à tolérer plus longtemps des prêtres +et veulent détruire les derniers restes d'un fanatisme scandaleux. +Toutes les personnes intelligentes rient au nez d'un calotin et lui +déclarent catégoriquement que son métier consistait surtout à +tricher les gens et à changer ses ouailles en bêtes brutes.... Il faut +bien que vous compreniez tout cela, puisque les citoyens instruits vous +répéteront tous cette même vérité, puisqu'ils vous la crieront aux +oreilles, et qu'au besoin l'on raccourcira les têtes trop têtues pour +vouloir la saisir. Il n'y a qu'une seule religion, qui est de ressembler +à Dieu, en faisant le bien, d'aimer ses frères, de ne point tromper ni +mentir, de défendre la liberté et l'égalité; il n'est pas d'autres +autels que celui de la patrie. Toutes les simagrées (_Firlefanz_) +ecclésiastiques doivent cesser, les prêtres doivent devenir de bons +pères de famille, des hommes. J'inviterai prochainement tous les +prêtres du district à se marier[398]. S'il surgissait des obstacles de +ta part (Daum parle au peuple des campagnes), ou de celle des calotins, +la guillotine, le tribunal révolutionnaire et l'armée révolutionnaire +te mettraient bien vite au pas!"[399]. + +[Note 398: Un décret de la Convention du 25 brumaire allait déclarer +que les prêtres mariés n'étaient exposés ni à la réclusion ni à +la déportation. Ce décret, promulgué à Strasbourg, le 14 frimaire, +détermina plus d'une vocation matrimoniale.] + +[Note 399: _Unterricht über den Schluss der Repräsentanten... für +die Leute auf dem Lande_, 20 brumaire. Placard in-folio sans nom +d'imprimeur.] + +Au moins les paysans de nos campagnes ne pouvaient se plaindre +désormais qu'on leur parlât un langage inintelligible. Ces paroles +étaient suffisamment claires; mais qu'elles devaient navrer les esprits +modérés et confiants qui avaient travaillé naguère à gagner les +populations rurales réfractaires aux idées nouvelles et qui voyaient +maintenant se réaliser à la lettre toutes les prédictions pessimistes +des défenseurs de l'ancien régime! S'il est un motif qui doive rendre +odieux aux partisans de la liberté véritable, tous ces extravagants +révolutionnaires, c'est l'acharnement aveugle avec lequel ils se +sont appliqués à réaliser les pires prophéties des champions de la +contre-révolution, et par conséquent à justifier toutes ses paroles +haineuses et à réhabiliter, pour ainsi dire, ses actes les plus +provocateurs. + +Le 25 brumaire (15 novembre) le corps municipal reproduisait la défense +du département relative à l'exercice d'un culte quelconque; il +interdisait notamment les sonneries des trompettes sur la plate-forme de +la Cathédrale et l'emploi des cloches restées dans les églises[400]. +Bientôt aussi les presbytères des communes qui ont renoncé au culte +public, sont "consacrés au culte de l'humanité souffrante"[401]. +Le 21 brumaire, un article de l'_Argos_, intitulé _Les Prêtres +salariés_, marquait le passage définitif de Schneider dans le camp +des novateurs. "Le culte et la morale, disait cet article, n'ont +absolument rien de commun. Ces messieurs noirs devraient avouer +eux-mêmes que la pure morale est tout et que le reste n'est que +tromperies et simagrées ridicules.... Gardons donc la morale et que le +reste s'en aille à tous les diables! Venez, prêtres, dépouillez +le vieil Adam et devenez hommes! La nature vous récompensera de vos +sacrifices, sinon, restez des bêtes brutes et dévorez la paille et le +foin théologiques jusqu'à ce que les nécessités de l'existence aient +eu raison de votre obstination!"[402]. + +[Note 400: Corps municipal, procès-verbaux, 25 brumaire an II.] [Note +401: Décret de la Convention promulgué à Strasbourg, le 11 frimaire +an II.] + +[Note 402: _Argos_, 26 brumaire an II. Il est vrai qu'on ne sait pas +si l'article est de Schneider ou de Butenschoen, mais la suite de notre +récit montrera que Schneider avait pris son parti.] + +Tout ce que nous venons de voir et d'entendre jusqu'ici sont les +déclarations d'une guerre à mort aux différentes formes du +christianisme, plutôt que des tentatives d'organisation d'une religion +nouvelle. Ces tentatives se produisent pour la première fois dans une +séance de la municipalité du 27 brumaire (17 novembre). Le maire Monet +y propose à ses collègues d'annoncer solennellement aux citoyens +qu'à l'avenir le _decadi_ sera le seul jour de repos, et de destiner +un bâtiment public à la célébration du culte national. Le +decadi prochain, 30 de ce mois, lui semble tout désigné pour cette +cérémonie, et il demande au Conseil de choisir dans son sein +une commission pour fixer les détails de la cérémonie. Le corps +municipal, "applaudissant à la proposition du maire, arrête que +l'édifice de l'église cathédrale sera destiné à servir à la +célébration du culte national, et que cette fête sera notifiée aux +citoyens par un avis imprimé dans les deux langues. Les commissaires +désignés pour ordonner la fête sont les citoyens Martin et +Bierlyn"[403]. + +[Note 403: Corps municipal, procès-verbaux, 27 du 2e mois, an II.] + +Le procès-verbal de cette séance, qui marque une date mémorable dans +les annales religieuses de Strasbourg, porte les signatures autographes +des citoyens Butenschoen, Gerold, Grimmer, Martin, Mertz, Schatz et du +greffier Rumpler[404]. Monet, quoique présent à la séance, ne l'a +point signé. + +[Note 404: Il ne faut pas confondre le greffier Henri-Ignace Rumpler +avec son fougueux homonyme, l'abbé Rumpler, dont nous avons déjà +souvent parlé.] + +Les meneurs du club des Jacobins avaient pris leurs mesures pour mettre +immédiatement à profit ce vote, facile d'ailleurs à prévoir. +Il s'agissait en effet de ne pas manquer l'effet de la fête du 30 +brumaire, et, pour cela, de gagner d'avance les uns et d'effrayer les +autres par un déploiement considérable des forces révolutionnaires. +Les députés plus ou moins réguliers d'une série de sociétés +populaires, celles de Beaune, Chalon-sur-Saône, Lunéville, Phalsbourg, +Pont-à-Mousson, Nancy, Sarrebourg, etc., séjournaient alors à +Strasbourg. Ils avaient demandé déjà la convocation d'une assemblée +générale des autorités constituées et de la Société des Jacobins, +dans le plus vaste local de la cité, pour y procéder à une de ces +scènes de fraternisation théâtrales que la Fédération de 1790 avait +mises autrefois à la mode, mais qui contrastaient maintenant d'une +façon si lugubre avec la haine profonde des partis, acharnés à +s'entre-détruire. Le moment sembla propice aux meneurs pour s'emparer +de la Cathédrale. Le mot d'ordre circule dans les sections, et, à +trois heures de l'après-midi, quelques heures seulement après le vote +du corps municipal, le tocsin convoque les citoyens de Strasbourg en +assemblée générale. La nef de la Cathédrale se remplit d'une foule +d'adeptes et de simples curieux, et à quatre heures les autorités, +la Propagande, le Club, ouvrent la séance "au milieu de la masse du +peuple, qui se presse dans l'enceinte de cet édifice"[405]. + +[Note 405: Tous les détails qui suivent sont tirés du +"Procès-verbal de l'Assemblée générale... réunie au Temple de +la Raison, le 27 jour (_sic_) de l'an II." Strasbourg, Dannbach, 8 p. +8º.] + +Monet commence par remercier les frères des départements voisins +"d'être venus partager les dangers de cette frontière et +nous développer les principes de la Révolution pour porter les +départements du Rhin à la hauteur des circonstances." Puis les +orateurs du dehors et ceux de la Société populaire alternent +"pour présenter au peuple des considérations patriotiques sur les +égarements du despotisme et de l'ignorance, sur les attentats des +meneurs perfides qui le conduisent à sa perte. Pour rendre ce peuple à +la raison, à la philosophie, il faut déchirer le bandeau du fanatisme +dont l'ignorance ceint doublement les esprits sur cette frontière. Le +prêtre a toujours été d'accord avec le tyran pour enchaîner le genre +humain, abusant du nom du ciel pour empêcher l'homme d'user des droits +de la nature. L'ambition et l'intérêt ont créé tous les dogmes dont +les prêtres ont fasciné l'imagination des hommes. Il n'en est aucun +qui soit de bonne foi, à moins qu'il ne soit un imbécile; tous ne sont +que d'habiles charlatans dont il est temps de détruire le prestige; +celui du prêtre assermenté n'est pas plus respectable que celui du +réfractaire. Le ministre d'aucun culte ne pourra prouver qu'il est +vraiment l'ami de la Liberté et de l'Egalité qu'en apportant sur +l'autel de la Raison et de la Philosophie les titres que la superstition +avaient inventés et en faisant l'aveu que leurs dogmes sont autant +d'impostures." + +Ces vérités, "développées avec le caractère brûlant du +patriotisme, ont été vivement applaudies", dit le procès-verbal +officiel. Les orateurs français, affirme-t-il, ont été souvent +interrompus par les acclamations du Peuple. Un officier municipal s'est +fait entendre ensuite en allemand. Il a éveillé le même enthousiasme +en affirmant que l'Etre suprême n'a d'autre temple digne de lui que +l'Univers et le coeur de l'homme de bien. Si réellement les mêmes +acclamations ont salué la profession de foi du Vicaire Savoyard +et l'exposé des doctrines matérialistes d'un Helvétius et d'un +d'Holbach, nous en devrons conclure que le bon "Peuple" de +Strasbourg avait encore fort à faire pour débrouiller le chaos des +systèmes philosophiques qui devaient assurer son bonheur. + +Toutes ces belles harangues n'étaient cependant que le prélude +de l'action véritable, la _parade_ extérieure, s'il est permis de +s'exprimer avec autant d'irrévérence sur le compte d'aussi marquants +personnages. On visait, en effet, un but précis, et la foule une fois +_allumée_, les meneurs du club allaient l'atteindre. L'un des membres +de la Propagande se lève et demande "que le Peuple énonce son +voeu sur les prêtres". Le procès-verbal raconte qu'il "a été +consulté dans les deux langues et que des acclamations générales ont +annoncé qu'il n'en voulait plus reconnaître". Le citoyen maire monte +à la tribune pour recevoir ce serment au milieu des cris de joie, et +il augmente encore l'enthousiasme en annonçant qu'au prochain jour +décadaire on consacrerait le lieu de la séance à un Temple de la +Raison. La partie est gagnée désormais, et le président peut même +se hasarder jusqu'à demander "si quelqu'un avait à proposer des +réclamations".--"Personne n'a voulu en faire", raconte naïvement +le procès-verbal, et nous ne serons pas assez cruels pour nous étonner +de sa candeur. + +On comprend qu'après avoir fait de si bonne besogne, l'Assemblée se +soit levée remplie d'allégresse et que son "cortège majestueux" +se soit déroulé, au chant de l'Hymne à la Liberté, à travers les +rues de Strasbourg, jusqu'au local de la Société populaire, où les +discours reprennent et où "l'on a répété les maximes éternelles +qui avaient électrisé le Peuple au Temple de la Raison". Les +transports de la joie y ont été si violents--c'est toujours notre +procès-verbal qui l'affirme--"qu'il n'a été possible de suivre +aucune délibération, et que tous se sont retirés chez eux avec la +joie qu'inspire un événement aussi important. Elle s'est terminée +par une illumination générale et spontanée qui a terminé cette belle +journée". + +C'est ainsi que se passa "le grand jour de la préparation" et cette +"fête comme jamais encore Strasbourg n'en avait célébré dans le +domaine religieux"; pour la première fois "les voûtes de l'antique +Cathédrale avaient retenti de paroles inspirées parla Raison pure", +et les plus endurcis avaient versé des larmes quand au milieu des +ténèbres, rendues plus opaques par un petit nombre de lumières, +des milliers de voix avaient entonné le refrain: Amour sacré de la +patrie![406]. Il y a quelque trace d'un véritable enthousiasme dans +ce compte rendu de l'_Argos_, rédigé sans doute par Butenschoen, et +l'historien scrupuleux ne se permettra pas de nier absolument la bonne +foi d'un certain nombre de ceux qui versèrent ces larmes de joie en +croyant assister à la "chute définitive du fanatisme". Pour les +principaux meneurs du parti cependant, l'excuse d'une "foi athée" +et d'un "apostolat de la Raison" paraît bien difficile à soutenir; +ils ne voyaient dans ces scènes à effet qu'un moyen d'établir ou +de consolider leur pouvoir, et leurs convictions philosophiques +d'aujourd'hui ne furent ni plus fermes ni plus constantes que n'avaient +été leurs convictions religieuses de la veille. + +[Note 406: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1793).] + +C'est avec une confiance entière dans la réussite de son oeuvre, +que la commission chargée d'organiser la fête du 18 brumaire pouvait +désormais se livrer à son travail. Elle décida d'abord que les +autorités constituées n'y assisteraient pas comme telles; sans doute +qu'on craignait trouver dans leurs rangs trop de récalcitrants, même +parmi les Jacobins convaincus[407]. Elle arrête de plus que les murs +de la Cathédrale seraient ornés des tableaux allégoriques que "les +sans-culottes de Zürich ont envoyé, il y a trois cents ans, aux +sans-culottes de Strasbourg". Bizarre réminiscence du _Hirsebrei_ +historique, apparaissant au milieu de scènes si différentes![408]. + +[Note 407: En parcourant les signatures du procès-verbal que nous avons +largement extrait tout à l'heure, on constate combien grand est le +nombre des absents parmi les représentants du Département, du District +et de la Municipalité.] + +[Note 408: Corps municipal, procès-verbaux, 28 brumaire an II (18 nov. +1793).] + +Le corps municipal, de son côté, employa les quelques jours qui le +séparaient de la grande manifestation dont s'entretenait la ville +entière, pour frapper un coup, destiné à impressionner vivement les +masses populaires, tant de la ville que de la campagne. Le 28 brumaire, +il prenait connaissance d'un réquisitoire du procureur-syndic +provisoire du district, réclamant des punitions sévères contre les +imprimeurs Lorenz et Schuler, dont le calendrier pour 1794 renfermait +encore la phrase stéréotype: "Par ordre supérieur on célébrera +dans toute l'Alsace les grandes fêtes suivantes"[409]. L'imprimeur +J.-H. Heitz est également incriminé et mérite, lui aussi, une +réprimande sévère, puisque dans son almanach il emploie encore les +termes prohibés de Haute et de Basse-Alsace[410]. Le procureur de la +commune, le citoyen Schatz, annonce qu'il a fait saisir déjà par la +police toute l'édition de l'almanach de Schuler, soit environ douze +mille exemplaires. Le Corps municipal, après avoir approuvé cette +première saisie, arrête qu'on fera confisquer également les almanachs +de Heitz, qui donnent l'ère ancienne et que, par affiches apposées +dans les rues, on invitera les citoyens à rapporter à la Mairie les +exemplaires de ces calendriers déjà achetés par eux, afin qu'ils +y soient immédiatement détruits[411]. En effet, le citoyen Grimmer, +administrateur de la police, faisait afficher, le jour même, un avis +dans les deux langues, portant cet ordre à la connaissance des bons +bourgeois et des bonnes femmes de Strasbourg, qui ne s'étaient pas +encore aperçus sans doute du danger que leur _Messager boiteux_ faisait +courir à la chose publique[412]. + +[Note 409: Le calendrier publié par Lorenz et Schuler était l'ancien +Almanach de Welper.] + +[Note 410: Le calendrier publié par Heitz était le _Alter und neuer +Schreibkalender_, qui datait, lui aussi, du XVIIe siècle, et avait +été imprimé jusqu'en 1740 par la veuve Pastorius.] + +[Note 411: Corps municipal, 28e du 2e mois (19 nov. 1793).] + +[Note 412: Placard petit in-fol. dans les deux langues, sans nom +d'imprimeur.] + +Enfin le grand jour arriva. "Le peuple de Strasbourg avait abjuré +dans une assemblée publique toutes les superstitions; il avait +déclaré solennellement et librement qu'il ne voulait plus reconnaître +d'autre culte que celui de la Raison, d'autre religion que celle de +la Nature. Il annonça à ses magistrats que son intention était +de célébrer la divinité qu'il venait de substituer à ses idoles +anciennes et ridicules"[413]. Dès le matin, les jacobins ardents +affluaient au local de leurs séances, accompagnés de citoyennes, +"amies de la République", vêtues de blanc et portant le bonnet de +la liberté. "Cet habillement simple rendait chez elles les charmes +de la nature bien plus puissants que les ornements empruntés d'un luxe +corrupteur." + +[Note 413: Cette citation et toutes les suivantes sont prises dans le +procès-verbal officiel, intitulé: "Description de la fête de la +Raison, célébrée pour la première fois à Strasbourg, le jour de +la 3e décade de brumaire de l'an II de la République." Strasbourg, +Dannbach, 16 p. 8º.] + +Vers neuf heures du matin, le cortège se mit en marche. A sa tête on +portait le buste de Marat, entouré de faisceaux et de piques, ornées +de rubans tricolores. Les "citoyennes" ouvraient le défilé, +suivies par les patriotes de tout rang et les délégués des Sociétés +populaires du dehors. En passant devant la demeure des représentants en +mission, le citoyen Baudot vint se mêler à la foule pour "participer +à l'un des premiers hommages rendus, depuis l'existence du monde, à +la Vérité". Après avoir encore pris à la Mairie les autorités +constituées, tant civiles que militaires, la foule se porta, "au son +d'une musique guerrière et en répétant mille fois les chants de la +liberté", vers la Cathédrale, ou, pour parler d'une façon plus +correcte, vers le Temple de la Raison. + +"Ce temple, dit le récit officiel, avait été pendant quinze +siècles le théâtre de l'imposture. A la voix de la Philosophie, +il fut purifié en trois jours de tous les ornements ridicules qui +servaient aux cérémonies du fanatisme. On ne voyait plus la moindre +trace de superstition." Il n'en coûta pas trop cher à la caisse +de "la fondation ci-devant Notre-Dame", car les frais de cette +destruction systématique de tous les ornements d'église de la +Cathédrale ne s'élevèrent qu'à la somme de 393 livres 10 centimes, +certifiée exacte par les inspecteurs des bâtiments de la Commune[414]. +Mais qui saura jamais exactement pour combien de milliers de livres +furent alors brisés, démolis ou volés des objets d'arts et des +antiquités précieuses! + +[Note 414: Corps municipal, procès-verbaux, 21 frimaire (11 décembre +1793).] + +Sur le grand portail de la façade, dont les statues n'avaient pas +encore disparu, on avait dressé un écriteau portant ces mots: "La +lumière après les ténèbres." Un gigantesque drapeau déroulait +ses plis au-dessus de l'entrée[415]. Au fond du choeur s'élevait un +échafaudage en planches, représentant, plus ou moins exactement, une +montagne. Au sommet de celle-ci se trouvait la statue de la Nature et +celle de la Liberté qui s'élançait vers elle. "A leur côté l'on +voyait deux génies dont l'un foulait aux pieds des sceptres brisés +et l'autre tenait un faisceau, lié par un ruban tricolore, symbole +des quatre-vingt-cinq départements réunis, appuyé sur la tête du +fanatisme, étendu à ses pieds." + +[Note 415: Il devait être de bonne taille, puisqu'on paya 76 livres +15 sols au citoyen Jean Krafft, tapissier, et 12 livres au citoyen +Jean-Jacques Krieg, menuisier, qui l'avaient fourni. Corps municipal, +procès-verbaux, 21 frimaire (11 décembre 1793).] + +"La montagne était escarpée de rochers; quelques-uns semblaient +s'être détaché tout récemment de sa cîme et on voyait que quelque +catastrophe terrible s'était nouvellement passée dans son sein. +Des monstres à face humaine, des reptiles à demi ensevelis sous les +éclats de rocher, semblaient se débattre sous ces ruines de la nature. +Ces monstres portaient avec eux les attributs de ce qu'ils furent +autrefois, des livres où on lisait des erreurs, des encensoirs, des +poignards. Là on voyait des prêtres de toutes les sectes: des rabbins +avec les feuilles lacérées du Talmud, des ministres catholiques +et protestants qui semblaient se charger encore de leurs anathèmes +réciproques. Parmi ces prêtres on en remarquait un surtout, couvert +d'un costume religieux, cachant la perversité de son âme sous les +dehors de la pénitence et cherchant à séduire l'innocence d'une jeune +vierge qu'il voulait corrompre. Plus bas les mêmes hommes étaient +encore désignés sous la figure d'un animal immonde, couché dans la +fange et levant cependant une tête altière. + +"Au bas de la montagne était un marais d'où semblaient s'élever +des exhalaisons impures. On y remarquait deux autres monstres au visage +abattu, à l'oeil étincelant, qui jetaient des regards terribles vers +le sommet de la montagne, comme pour l'accuser de leur malheur. L'un +d'eux portait dans ses mains une couronne teinte de sang, l'autre +cachait un livre ouvert où on lisait, à travers ses doigts, des +mensonges et des horreurs." + +Nous avons reproduit dans son ensemble la description du procès-verbal +officiel, n'ayant trouvé nulle part des renseignements plus clairs +sur cette bizarre peinture, qui caractérise admirablement, par ses +détails, la haine anti-religieuse et le mauvais goût des organisateurs +de la fête. Evidemment il ne saurait être question ici d'une +création _plastique_, qui aurait coûté un temps infini et des sommes +considérables. Même si l'on admet qu'il s'agit uniquement d'une +espèce de décor de théâtre, brossé rapidement par quelques-uns +des artistes jacobins que possédait alors Strasbourg[416], il faudrait +admettre qu'on y travailla longtemps avant la décision officielle de la +municipalité, relative à la fête. Ce serait une preuve de plus que le +coup fût monté de longue main. + +[Note 416: On peut admettre aussi, si la tâche artistique paraissait +trop compliquée pour nos futurs iconoclastes, une espèce de tableaux +vivants, tous ces personnages allégoriques étant représentés par des +figurants de bonne volonté.] + +L'intérieur de la nef était orné de drapeaux tricolores. La chaire +de Geiler avait été démolie--heureusement avec les précautions +nécessaires--et remplacée par une large tribune où flottaient +également des bannières nationales. L'une portait en lettres d'or +cette sentence: "Le trône et l'autel avaient asservi les hommes", +l'autre: "La raison et la force leur ont rendu leurs droits." Quand +la foule se fut groupée sur de vastes gradins étagés le long des +murs, un orchestre nombreux se fit entendre, puis le "Peuple" +entonna l'_Hymne à la Nature_: + + "Mère de l'Univers, éternelle Nature, + Le Peuple reconnaît ton pouvoir immortel: + Sur les pompeux débris de l'antique imposture + + Ses mains relèvent ton autel, + Par ton culte fleurit la vertu, le génie, + Et l'homme n'est heureux que par tes douces lois; + + Conduit par la douleur au terme de la vie. + Il renaît encore à ta voix. + + Venez, juges des rois, l'Europe vous contemple; + Venez, sur les erreurs étendez vos succès: + La sainte Vérité vous conduit en ce temple + "Et s'y fixera pour jamais"[417]. + +[Note 417: Culte de la Raison. Hymne à la Nature. Strasb., Dannbach, 4 +p. in-18.] + +Quand les dix mille chanteurs--c'est le chiffre indiqué par notre +procès-verbal--eurent terminé ce chant "d'un accord majestueux et +sublime", le maire Monet gravit les degrés de la tribune pour +leur exposer le véritable esprit du culte qu'ils devaient professer +désormais, maintenant qu'ils étaient affranchis de l'esclavage, +après avoir été si longtemps "enterrés vivants dans une tombe +cadavéreuse", maintenant que "le souffle de la liberté purifie +une enceinte, où, depuis des siècles, le prêtre façonnait l'homme au +crime, à la stupidité, à l'ignorance." + +Nous ne saurions reproduire ici ce long et sentimental discours, où +se reflète tout l'incroyable désordre d'idées et la phraséologie +ridicule qui marqua trop souvent la fin du dix-huitième siècle. Qui +sait pourtant si ce tyran imberbe, qui le prenait si haut avec les +meilleurs citoyens de Strasbourg, ne fit pas verser de douces larmes à +ses auditrices, en suppliant la Nature "de rallumer dans nos coeurs la +flamme expirante de la sensibilité", et en lui demandant que "les +noms attendrissants de père, d'enfant, d'épouse n'abordent désormais +qu'avec un doux frémissement sur nos lèvres"? + +Après lui, le citoyen Adrien Boy, chirurgien en chef de l'armée +du Rhin, prend la parole pour dire son fait au fanatisme: "L'union +fraternelle du despotisme avec les prêtres est l'infâme lien qui nous +a tenu pendant des siècles sous la verge de nos oppresseurs.... Mais le +jour des restitutions est enfin arrivé; il faut que les fripons de +tous les genres disparaissent; il faut que les prêtres rentrent dans le +néant; car, en deux mots, à quoi serviraient-ils désormais?... Ce ne +sont plus des prêtres, ce ne sont plus des dogmes religieux qu'il nous +faut, ce ne sont plus des pratiques superstitieuses, ce sont des vertus +sociales.... Que des hypocrites intolérants ne souillent plus de leur +présence la terre des hommes libres. C'est en les chassant dans les +régions étrangères, c'est en extirpant jusqu'au dernier rejeton +de cette race infernale que nous pourrons parvenir à éclairer nos +frères.... Il est temps de demander à la Convention nationale qu'elle +consacre ce principe: "Il ne peut exister, dans un Etat libre, un +culte salarié par l'Etat. Ceux qui veulent des prêtres peuvent les +payer, ceux qui veulent des autels et des saints de bois, peuvent en +faire fabriquer et les loger dans leurs maisons...." + +Le citoyen Boy s'adresse ensuite aux prêtres républicains, les +engageant à se hâter d'abjurer "un métier devenu en éxécration +à tous les amis du bon sens et de la vérité"! les jeunes doivent +prendre un fusil et courir à la frontière, les vieux doivent tâcher +au moins de se rendre dignes par leur attitude de vivre parmi des +républicains. "Quant à vous, qui, quoique prêtres constitutionnels, +n'êtes ni plus tolérants ni plus vertueux que vos prédécesseurs, +prenez garde: La guillotine est en permanence... Unissez-vous à nous, +citoyens de Strasbourg, nous voulons vous rendre libres. Il faut le +dire, vous vous êtes tenus couchés jusques à présent. Eh bien, +levez-vous en révolutionnaires et marchez avec nous! Point de grâce +aux fripons, aux aristocrates, aux intrigants et aux modérés! +S'ils sont connus, la fille de Guillotin leur tend les bras; nous le +demandons, nous le voulons[418]". + +[Note 418: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le 30 +brumaire, par le citoyen Boy. Strasb., Dannbach, 13 p. in-18.] + +Devant des sommations aussi menaçantes et catégoriques, il fallait +avoir un courage véritable pour ne pas y obéir. Aussi Schneider +n'hésita-t-il pas à faire en ce jour le dernier sacrifice qui +lui restait à faire, pour se rendre propices les démagogues +révolutionnaires; mais il le fit sans doute avec une honte secrète, +avec la crainte, trop justifiée, que ce reniement un peu tardif ne +suffirait pas à le sauver. Lui-même n'a point jugé à propos de nous +conserver le texte de son discours dans l'_Argos_, et Monet, son rival +et son ennemi personnel, ne lui accorde que peu de lignes dans son +procès-verbal officiel. "L'accusateur public, dit-il, après +avoir fait sentir le ridicule de toutes les religions qui se disent +révélées, adressa ces paroles à l'assemblée: Peuple, voici en trois +mots toute ta religion: adore un Dieu, sois juste et chéris ta +patrie! Il donna quelques développements de ces principes de la morale +universelle, et finit par abdiquer l'état de prêtre qu'il embrassa par +séduction et comme victime de l'erreur"[419]. + +[Note 419: On le voit, même à ce moment, Euloge Schneider se refusait +à quitter le terrain d'un vague déisme; les metteurs en scène du +culte de la Raison ne le lui pardonnèrent pas.] + +De nouveaux chants se firent entendre, en l'honneur de la Raison, de +la Morale sainte et de l'Etre suprême, puis commença le défilé des +prêtres, curés et vicaires constitutionnels, moines défroqués, etc., +"qui vinrent abjurer leurs erreurs et promettre de ne plus tromper +le peuple, en lui annonçant des mensonges auxquels ils déclarèrent +n'avoir jamais cru eux-mêmes." + +Ceux qui ne pouvaient percer la foule, ou qui--nous permettrons-nous +d'ajouter--ne se souciaient pas de pousser jusqu'au bout leurs tristes +palinodies, remettaient aux représentants de l'autorité leurs +déclarations signées et leurs lettres de prêtrise. Parmi ces derniers +se serait trouvé l'évêque lui-même, si nous en croyons une allusion +de l'_Argos_: "Brendel, l'évêque, remit également ses ridicules +paperasses (_papierene Narrenpossen_) pour qu'on les brûlât, mais les +folies accumulées sous son crâne ne seront peut-être calmées que par +un changement d'air"[420]. + +[Note 420: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).] + +Le programme de la fête ne semblait pas épuisé cependant et la +Propagande murmurait. "Aucun ministre du culte de Moïse ou de +Luther n'a encore paru à la tribune, pour y renoncer à ses pratiques +superstitieuses!" s'écrie l'un de ses membres. Le fait était exact; +peu d'ecclésiastiques protestants se trouvaient ce jour-là dans +l'enceinte de la Cathédrale[421] et nul d'entre eux ne se sentait +poussé vers l'apostasie. Il y en eut un pourtant--et nous regrettons de +ne pas connaître le nom de cet homme de coeur--qui n'y put tenir, +quand ces cris se firent entendre. Au risque de se faire écharper, il +s'élance à la tribune, où sa présence est saluée d'abord par +des applaudissements vigoureux. Mais ils s'éteignent comme par +enchantement, quand il "prend la parole, non pas pour abjurer les +principes monstrueux de l'imposture, mais pour se récrier contre +l'intolérance et pour en appeler à l'Evangile, dont le fourbe, dit +notre procès-verbal, avait pendant quarante ans défiguré la morale +sublime." + +[Note 421: _Ibid_. "_Die grossen Thiere kamen gar nicht, die kleinen +sprachen solchen Unsinn dass man sie von der Kanzel jagte_."] + +"Cet outrage fait à la vérité dans son temple, au moment de +l'inauguration de ses autels, ce blasphême contre la raison, prononcé +par une bouche accoutumée au sacrilège, fut vengé sur-le-champ. Le +déclamateur séditieux fut couvert des huées du peuple, qui, d'une +voix unanime, lui cria qu'il ne voulait plus entendre ses maximes +erronnées, et le força d'abandonner un lieu qu'il profanait par sa +présence." + +Tous les hommes de bonne volonté ayant enfin abjuré, le représentant +du peuple Baudot voulut contribuer aussi, pour sa part, à rehausser +l'éclat de la fête. Après avoir "félicité le peuple d'être +arrivé à cette époque heureuse, où tout charlatanisme, sous quelque +forme qu'il voulût se reproduire, devait disparaître, il annonça que +lui-même, en sa qualité de médecin, abjurait une profession qui ne +tenait son crédit que de la crédulité et de l'imposture." Inutile +d'ajouter que des acclamations réitérées saluèrent cette clôture +inattendue de la fête de la Raison. + +Après qu'on eût encore brûlé devant l'autel de la déesse "des +ossements de saints béatifiés par la cour de Rome et quelques +parchemins gothiques", le Peuple, légèrement fatigué par cette +séance de trois heures, quitta "l'enceinte sacrée, où il venait +d'exprimer ses voeux religieux sans hypocrisie et sans ostentation", +pour se rendre sur la place de la Cathédrale, qui allait s'appeler +maintenant la place de la Responsabilité. On y avait dressé un immense +bûcher "qui consumait, au milieu des cris d'allégresse, les sottises +écrites par la folie humaine". Quinze charretées de titres et de +documents tirés des archives de l'Evêché, servirent à alimenter les +flammes, dans lesquelles fut jetée aussi "l'effigie des despotes +et des tyrans ecclésiastiques qui avaient régné dans la ville de +Strasbourg et souillé une atmosphère que cet autodafé vient de +purifier". On ne saura jamais tout ce que cet acte "symbolique" a +détruit de documents précieux pour notre histoire d'Alsace. + +Le représentant Baudot, s'arrachant non sans peine à ce spectacle +plein d'attraits, se rend encore à la Maison commune où, dans la +salle des séances, il procède à l'installation solennelle du buste +de Marat. Il y cite aux magistrats présents l'exemple mémorable du +dévouement de ce grand homme et les invite à sacrifier leur vie, s'il +le faut, pour le bonheur public. Puis la foule, suffisamment haranguée, +se répand en chantant dans les rues; elle danse gaiement sur les places +publiques, une illumination "spontanée" témoigne partout de +la satisfaction générale des citoyens, et dans cette masse immense +d'hommes réunis, "l'humanité n'eut pas une larme à répandre et +le magistrat ne trouva pas l'occasion de faire usage des pouvoirs de la +loi." Ce que le procès-verbal n'ose pas nous raconter, mais ce que +nous révèle l'_Argos_, c'est que "l'enthousiasme du Peuple" alla +jusqu'à illuminer la guillotine sur la place d'Armes, et que c'est +autour de l'instrument terrible, éclairé par les lampions, que +jacobins et jacobines dansèrent la Carmagnole jusque bien avant dans la +nuit[422], terminant ainsi "cette journée mémorable qui fera époque +dans les annales de la philosophie et dans l'histoire du monde". + +[Note 422: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).] + +Il n'est pas difficile de deviner les sentiments qu'éprouvait en +réalité la majorité de la population strasbourgeoise en présence +de scènes pareilles, mais elle se gardait bien de les manifester, en +présence de la "fille de Guillotin" qui lui tendait les +bras[423]. Quant à la petite église des novateurs, elle était dans +l'enchantement. "Le voici donc arrivé, s'écriait Butenschoen, ce +jour que rêvaient tous les bons citoyens, devant lequel tremblaient +les sots et les méchants! Jamais journée ne fut plus sainte, ni plus +grande. La seule religion digne d'êtres raisonnables, la religion de +la Raison, vient d'être proclamée par un peuple régénéré. Soyez +raisonnables et vous serez heureux!" Puis il ajoute cette prophétie, +dont il a dû bien rire ou rougir, dix ans plus tard, alors qu'il +était recteur de l'Université impériale de Mayence, pour Sa Majesté +Napoléon Ier: "Quand un voyageur allemand visitera Strasbourg et +demandera où se trouve la Cathédrale, chacun lui répondra avec +un sourire: Nous ne connaissons plus ni Cathédrale ni Chapitre de +Saint-Thomas; nous fréquentons seulement le Temple de la Raison et +la Société populaire. S'il demande: où demeure M. l'évêque, M. le +pasteur?, on lui répondra: Nous ne connaissons pas ces bipèdes-là; +mais si vous voulez faire la connaissance des éducateurs du peuple, +voici une douzaine de braves sans-culottes! Et je parie que si ce +voyageur était le Christ ou Martin Luther, il verserait des larmes +de joie et dirait: Voilà ce que je désirais! Voilà ce qui doit +être!"[424]. + +[Note 423: Il est intéressant de constater la proportion tout à fait +anormale de noms étrangers qui ont signé le procès-verbal officiel de +la _Description_; immigrés de l'Allemagne et immigrés de l'intérieur +y dépassent de beaucoup le nombre des Strasbourgeois de naissance. +Parmi les premiers, un Prussien, le baron de Clauer; un Holsteinois, +Butenschoen; Cotta, de Stuttgart, etc. Pour les seconds, on aurait +l'embarras du choix parmi une vingtaine de noms.] + +[Note 424: _Argos_, 2 frimaire an II.] + + + + + XX. + + +L'un des anciens collaborateurs les plus actifs de Brendel et de +Schneider à la Cathédrale, l'abbé Kæmmerer, ne se contenta pas +d'abjurer ses anciennes erreurs, mais, d'une plume toujours facile, +entreprit de se faire le journaliste du culte nouveau, comme il avait +été celui des théories constitutionnelles. A quelques jours de là, +il lançait dans le public le premier numéro d'une revue allemande, +intitulée: _La Religion de la Vertu et de la Raison_, consacré presque +exclusivement à la fête du Décadi, "qui doit seule rester sacrée +pour nous, le dimanche étant adapté au climat et au caractère de +l'Oriental au sang chaud, et non pas au nôtre." L'ex-professeur +y déclarait aussi que "quiconque ne renonce pas de coeur à la +célébration du dimanche, méprise la loi et blesse la divinité, qui +veut l'ordre et l'harmonie"[425]. + +[Note 425: _Die Religion der Tugend und Vernunft über die Feier der +Decaden_. Erstes Heft, von J.-J. Kæmmerer. Strassburg, Pfeiffer, 32 p. +18.] + +Si ses explications ne satisfirent pas tout le monde, elles parurent +du moins plus que suffisantes aux pouvoirs publics. Dans la séance du +duodi, 2 frimaire an II (22 novembre), le corps municipal prenait la +délibération suivante: + +"Vu la délibération de la commission provisoire du département, du +jour d'hier, par laquelle ladite commission, considérant que la veille +la majorité du peuple de Strasbourg a solennellement et librement émis +son voeu pour ne plus reconnaître et vouloir d'autre culte que celui +de la Raison, d'autre temple que celui qui lui est consacré, et que, +laisser exister dans cette cité d'autre culte public que celui de la +Raison, serait vouloir propager l'erreur et derechef vouloir asservir un +peuple libre sous le despotisme le plus monstrueux, celui du fanatisme; +considérant en outre qu'il existe encore différents temples dans cette +commune, dans lesquels des sectaires des différents cultes se rendent +pour y écouter la doctrine impure et mensongère de prêtres imposteurs +et de ministres fourbes; que tolérer plus longtemps des abus aussi +criminels et aussi préjudiciables au triomphe de la liberté, assise +sur la base fondamentale de la Raison, serait se rendre complice de +nouveaux attentats portés à la liberté du peuple régénéré; a +arrêté que la municipalité de cette ville sera invitée à faire +clore tous les temples de cette commune, hormis celui consacré à +la Raison et de disposer de ces bâtiments pour le service de la +République. + +"Ouï le procureur de la commune, la commission a ordonné la +communication de la délibération ci-dessus à l'administrateur de la +police et à celui des travaux publics, en chargeant le premier de faire +clore incessamment les églises, temples, synagogues et autres lieux +destinés à un culte public dans cette ville, à l'exception du temple +de la Raison... + +"Sur l'observation que, pour affermir le culte de la Raison, il serait +nécessaire d'établir une instruction suivie, où les citoyens puissent +apprendre à connaître et à respecter leurs droits et leurs devoirs, +il a été arrêté qu'il sera nommé un comité chargé de proposer un +mode d'instruction publique pour les citoyens..." Sont nommés dans ce +but les membres du corps municipal Martin, Bierlyn et Butenschoen[426]. + +[Note 426: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 2 frimaire an +II] + +Dans cette même séance de la municipalité provisoire, Monet +communique à ses collègues les déclarations remises jusqu'à ce jour +par les citoyens ci-après dénommés, et par lesquelles ils abdiquent +leur qualité d'ecclésiastiques et de ministres du culte, et renoncent +aux fonctions qu'ils ont jusqu'ici exercées. Sur cette liste deux noms +seuls nous intéressent, ceux de deux ci-devant vicaires épiscopaux +attachés au service de la Cathédrale, les citoyens Lex et Gross. "Et +le maire ayant dit que quelques-unes de ces déclarations renfermaient +des passages dont la publication pourrait servir à extirper ce qui +pourrait rester encore de fanatisme et de superstition. + +"Vu un exemplaire du décret du 23 du 2e mois, relatif aux abdications +des ministres de tout culte, + +"Ouï le procureur de la commune, + +"La commission municipale fait consigner les déclarations +mentionnées sur ses registres; elle invite le maire à en envoyer la +liste certifiée à la Convention nationale, à continuer à faire de +même tous les quinze jours pour les déclarations du même genre qu'il +recouvrera à l'avenir; autorise le maire à faire extraire, imprimer et +distribuer les passages les plus marquants de ces déclarations, dont il +croira la publication utile à l'entière destruction du fanatisme et de +la superstition"[427]. + +[Note 427: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits. 2 frimaire an +II.] + +C'est en vertu de ce vote que Monet publia, quelques semaines plus tard, +une brochure restée célèbre dans les annales de la révolution +à Strasbourg, intitulée: _Les prêtres abjurant l'imposture_, et +contenant les lettres de démission et d'abjuration d'un certain nombre +d'ecclésiastiques des deux cultes[428]. Nous nous abstiendrons d'en +faire usage, puisque après la Terreur plusieurs des personnages dont on +y citait les lettres, déclarèrent que Monet avait, en maint endroit, +travesti leur style et leur pensée, sans qu'ils eussent alors le +courage de produire une réclamation, qui les aurait conduits sans doute +à l'échafaud[429]. Mais même dans les textes, tels qu'ils étaient +donnés par le maire, il y en avait bien peu dont les auteurs +"dévoilassent les fourberies de leurs ministères", comme il +l'affirmait dans sa préface, calomniant de propos délibéré des gens +fort pusillanimes, bien plutôt qu'apostats éhontés. Les malheureux +qui consentirent alors à déclarer qu'ils n'avaient été membres du +sacerdoce que pour le terrasser et l'avilir, furent en petit nombre +parmi nous, malgré les applaudissements et les honneurs que pouvait +leur valoir ce surcroît d'ignominie[430]. + +[Note 428: _Les prêtres abjurant l'imposture_. Strasbourg Dannbach, +s.d., 29 p. 18. La brochure a aussi paru dans une traduction allemande +_Die Priester wollen Menschen werden_.] + +[Note 429: Voy. p. ex. l'opuscule de Philippe-Jacques Engel, pasteur à +Saint-Thomas, _Beytrag zur Geschichte der neuesten Religions-Revolution_ +u. s. w. Strassb., Lorenz u. Schuler, im dritten Jahr, 16º. Le pasteur +Petersen, de la paroisse réformée, proteste, dès le 8 nivôse, +contre l'abus fait de son nom. (Procès-verbaux manuscrits de la +municipalité.)] + +[Note 430: Une foule de ces curés constitutionnels défroqués furent +placés par Schneider dans l'administration révolutionnaire. La +Convention votait d'ailleurs, le 22 novembre 1793, des secours à tous +les évêques, curés, vicaires qui abdiqueraient leur état. Ce décret +fut promulgué à Strasbourg le 8 décembre suivant.] + +Les israélites ne furent pas mieux traités que les chrétiens. Leurs +synagogues étaient fermées par ordre supérieur, leurs livres saints +réunis pour en faire un "autodafé à la Vérité". La circoncision +même était défendue, "loi inhumaine qui opère sanguinairement +sur l'enfant mâle qui naît, comme si la nature n'était point +parfaite"[431]. Le 12 frimaire le procureur de la commune requérait +le corps municipal d'abolir les bouchers israélites (_schæchter_), +"cette superstition religieuse étant entièrement contraire aux +principes de la Raison, et d'autant plus que plusieurs des citoyens +dudit culte étant, ainsi qu'il est notoire, constamment attaqués de +la gale, les parties de la viande maniée par eux pourraient être +nuisibles à la santé d'autres citoyens". La commission crut devoir +passer à l'ordre du jour sur cette proposition spéciale, mais elle +décida que quatre de ses membres, Bierlyn, Cotta, Mertz et Butenschoen, +lui ferait incessamment rapport sur tous les actes ou signes d'un culte +extérieur quelconque qui pourraient encore exister dans la commune et +sur les moyens de les abolir[432]. + +[Note 431: Je me permets de renvoyer, pour plus de détails, à mon +opuscule _Seligmann Alexandre ou les tribulations d'un Israélite +pendant la Terreur_, Strasb., 1880, in-16.] + +[Note 432: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 12 frimaire (2 +déc.) an II.] + +C'est peut-être en apprenant ce vote du corps municipal qu'un +brave batelier, nommé Jean Dürr, craignant d'être dénoncé comme +"fanatique", s'empressa d'annoncer dans les journaux que l'un de +ses bateaux, qui avait été autrefois baptisé le _Saint-Pierre_, +s'appelait dorénavant le _Républicain français_, et que les _clefs_ +du prince des apôtres, qui lui servaient d'armoiries, s'étaient +métamorphosées en un couple de _poissons_[433]. + +[Note 433: _Affiches de Strasbourg_, 1793, p. 437. Le citoyen Fietta +s'adresse au corps municipal pour demander ce qu'il doit faire avec +les estampes et les livres ornés de fleurs de lys. (Procès-verbaux, 5 +frimaire an II.)] + +Quelque zélés cependant qu'ils fussent pour la propagation du culte +nouveau, ni les anciens habitants de Strasbourg ni la plupart des +immigrés d'outre-Rhin, qui composaient la commission provisoire +municipale, n'auraient songé d'eux-mêmes à pousser la "propagande +par le fait" jusqu'au point extrême où nous allons la voir arriver, +grâce à l'impulsion des commissaires de la Convention nationale, +aidés de la cohue propagandiste, accourue dans nos murs. Les faits +que nous avons à raconter maintenant resteront la honte éternelle des +barbares qui les ont ordonnés ou commis, et montrent, mieux que tout le +reste, jusqu'à quel degré d'inintelligente sauvagerie le fanatisme à +la fois politique et anti-religieux a pu faire descendre les Saint-Just, +les Lebas et leurs tristes acolytes. + +Nous avons dit que la Cathédrale n'avait point encore subi de +dégradations sérieuses au moment où l'on y avait inauguré le culte +de la Raison. Dans la séance du 9 brumaire (30 octobre) la société +des Jacobins avait bien décidé qu'on enlèverait les belles grilles +de fer placées entre le choeur et la nef, mais la proposition était +motivée par l'intention patriotique de forger des armes avec le métal +refondu et ne semble avoir visé aucune destruction ultérieure. C'est +le 4 frimaire (24 novembre) seulement que les représentants en mission +"chargent la municipalité de Strasbourg de faire abattre dans la +huitaine toutes les statues de pierre qui sont autour du temple de la +Raison et d'entretenir un drapeau tricolore sur la tour du temple". +Cet ordre laconique et brutal, plus digne d'un émule de Mummius que +d'un ex-noble raffiné de l'ancien régime, créa, nous n'en saurions +douter, une vive émotion à l'Hôtel-de-Ville. L'influence de Monet +n'y était pas encore absolument prépondérante dans la commission +municipale, aux séances de laquelle il assistait d'ailleurs avec +une irrégularité que nous avons pu constater en parcourant les +procès-verbaux déposés aux archives de la ville. On n'osa pas +désobéir ouvertement aux terribles proconsuls qui faisaient trembler +les départements du Rhin. L'administrateur des travaux publics, le +citoyen Gerold, transmit encore le jour même le réquisitoire de +Saint-Just et de Lebas au maître serrurier Sultzer, pour qu'il +procédât à l'enlèvement des portes de bronze de la façade. On +les croyait massives, et c'est cette supposition erronée qui fit +probablement commencer la destruction par elles. Il y avait en outre +un prétexte de défense patriotique à invoquer dans l'espèce. Mais +l'attente des ordonnateurs de la mesure, comme celle des travailleurs, +fut complètement déçue; les battants étaient en bois, recouverts +seulement d'une mince couche de bronze, "à peine plus épaisse qu'une +feuille de papier à lettre", au dire de l'un des spectateurs de cette +scène douloureuse du 24 novembre. Ce fut un maigre butin de 137 livres +de métal seulement que l'on put remettre, à la fin de l'opération, au +garde de l'arsenal, le citoyen Jacquinot[434]. + +[Note 434: L. Klotz, Recherches sur un bas-relief en bronze. (_Bulletin +de la Société des monuments historiques_, IX, p. 235.)] + +Dans les jours suivants, quelques-unes des statues les plus +compromettantes furent encore enlevées, mais en petit nombre seulement. +Il est permis de croire que les images équestres des "tyrans" +Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg furent des premières à +tomber. Puis l'on s'en tint là. Dans sa séance du 12 frimaire (2 +décembre) la majorité du corps municipal, composée des citoyens +Butenschoen, Gerold, Grimmer, Cotta, Birckicht, Merz et Schatz, osa +même prendre une délibération qui la plaçait en contradiction +formelle avec l'arrêté du 4 du même mois, qu'elle visait: + +"Sur le rapport de l'administrateur des travaux publics, que le +drapeau tricolore était déjà arboré sur ladite tour, qu'il avait +aussi donné les ordres pour faire abattre toutes les statues isolées, +placées à l'extérieur dudit temple; qu'une partie en était +actuellement abattue et que l'autre le serait aussi vite que la rareté +actuelle des ouvriers le permettait; que, quant au grand nombre des +statues qui font partie de l'architecture même, et qui ne pourraient +être enlevées sans dégrader l'édifice, il croyait que la loi +s'opposait à leur démolition; + +"Vu encore le décret de la Convention nationale du 6 juin 1793, qui +prononce la peine de deux années de fers contre quiconque dégradera +les monuments nationaux, et ouï le procureur. + +"La commission municipale a approuvé les mesures susdites prises par +l'administrateur des travaux publics; elle a arrêté qu'il en sera fait +part auxdits représentants du peuple, et qu'il leur sera observé en +même temps que l'édifice de la Cathédrale tenant un rang distingué +parmi les monuments nationaux, la commission municipale croit que ce +serait contrevenir à la susdite loi en abattant les statues qui font +partie de l'architecture dudit édifice"[435]. + +[Note 435: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 12 frimaire an +II.] + +Un seul des membres présents, le citoyen Bierlyn, refusa de s'associer +à cette manifestation de désobéissance. Dans le cours de la séance, +Monet étant survenu, le maire fit la motion de rapporter cette partie +de l'arrêté, en se bornant à demander aux représentants de +conserver les ornements dont la démolition nuirait à la _solidité_ +de l'édifice. Mais, malgré ces efforts, ses collègues repoussèrent +cette atténuation de leur pensée, et l'on doit leur savoir gré de +cette résistance honorable, quoique vaine en définitive. Elle +était d'autant plus caractéristique pour l'amour traditionnel des +Strasbourgeois pour leur Cathédrale, qu'il ne s'y mêlait aucune trace +de sentiment religieux. Ces mêmes hommes venaient de baptiser dans la +même séance plusieurs des rues de la ville de façon à satisfaire les +terroristes les plus orthodoxes[436], et ils terminaient leur besogne +administrative de ce jour en décidant qu'on choisirait quatre lieux de +réunion pour célébrer dans les différents quartiers le culte de la +Raison, où des instituteurs volontaires développeront, chaque décadi, +à leurs auditeurs, "les premières bases de la morale et tout ce qui +a rapport aux principes de liberté"[437]. + +[Note 436: La rue Saint-Louis devenait rue de la Guillotine, la rue +des Serruriers la rue de la Propagande révolutionnaire, le quai +Saint-Nicolas le quai du Bonnet-Rouge; ayant été remplacés, peu de +semaines plus tard, par d'autres dénominations, quand la ville tout +entière subit un baptême de ce genre, ces noms sont peu connus.] + +[Note 437: Corps municipal, procès-verbaux, 12 frimaire an II.] + +Le lendemain, 13 frimaire, les membres de la commission municipale +communiquaient aux représentants, absents pour quelques jours de +Strasbourg, la décision qu'ils venaient de prendre, en insistant sur +ce que toutes les statues placées à l'extérieur du temple, "qui +auraient pu nous rappeler le souvenir de notre esclavage ou réveiller +nos anciens préjugés", étaient déjà renversées ou allaient +l'être incessamment[438]. + +[Note 438: Livre Bleu, I, pièces à l'appui, p. 36.] + +Mais les représentants n'eurent pas même à intervenir directement +pour réprimer ces velléités de résistance. Monet, furieux de n'avoir +pu convaincre ses collègues la veille, adressait à Grerold la pièce +suivante: + +"L'administrateur des travaux publics est requis de faire enlever dans +le plus bref délai, en conséquence de l'arrêté des représentants du +peuple Saint-Just et Lebas, toutes les statues du temple de la Raison; +en conséquence de requérir non seulement les ouvriers, mais les +citoyens en état de se servir d'un marteau, pour les abattre le plus +promptement possible. L'administrateur me donnera reçu des présentes. +Le 14 frimaire an II[439]. + +"P. F. Monet, maire." + +[Note 439: _Ibid_., p. 37.] + +Il n'y avait plus qu'à s'exécuter, puisque aussi bien, au refus +des officiers municipaux, les "citoyens en état de se servir d'un +marteau" n'auraient pas moins exécuté leur oeuvre de Vandales. +On commença le 17 frimaire. L'administrateur des travaux publics +fit néanmoins un dernier effort pour arracher à la destruction tant +d'oeuvres d'art, créées par la foi naïve des sculpteurs du moyen +âge. Secondé par quelques ouvriers honnêtes, il fit desceller d'abord +avec précaution, et non pas briser, comme on le lui prescrivait, les +statues qui couvraient la façade. Soixante-sept statues furent ainsi +conservées, puis cachées par ses soins; mais bientôt il ne fut plus +possible de procéder avec ces ménagements contre-révolutionnaires. +Les ouvriers furent surveillés, on leur adjoignit des gens moins +scrupuleux, qui culbutèrent de haut et firent voler en éclats une +foule de statuettes et même des ornements qui n'avaient à coup sûr +rien de blessant pour le plus farouche jacobin. C'est ainsi qu'on +abattit les pommes de pin qui terminaient les tourelles et les +arabesques de la prétendue croix, au sommet de la flèche. Il est vrai +que les destructeurs les prenaient pour des fleurs de lys! + +L'intérieur de la Cathédrale ne fut pas épargné davantage; le +maître-autel, la célèbre chaire de Geiler, les fonts baptismaux, de +magnifiques boiseries, furent démolis ou brisés; les épitaphes de +tant d'hommes célèbres grattées ou martelées. Nous ne saurions +entrer dans l'énumération des détails; ils furent consignés, après +la Terreur, dans un procès-verbal officiel, daté du 6 germinal an +III, et dressé par des architectes experts, à ce commis par le nouveau +corps municipal[440]. Ce procès-verbal constate la disparition de deux +cent trente-cinq statues, sans compter les autres objets mutilés +ou détruits. On peut trouver que c'est peu en fin de compte. Il ne +faudrait pas pourtant attribuer la conservation du reste à +quelque repentir soudain des iconoclastes strasbourgeois. Ils ont +consciencieusement abattu ce qu'ils pouvaient atteindre; mais les +ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, seuls initiés au métier dangereux +de grimpeurs dans cette montagne immense de pierres de taille, ne +mettaient, on le pense bien, aucune bonne volonté à leur travail de +démolisseurs, et les autres, manoeuvres improvisés, ne se souciaient +nullement de risquer leur peau. Ce fut donc à ras du sol seulement +que la destruction fut complète, au moins en apparence. Une partie des +statues du grand portail fut conservée néanmoins, comme nous venons +de le dire, grâce à la connivence de l'honnête Gerold, et put être +replacé plus tard dans les niches qu'elles remplissaient autrefois. +Le 19 frimaire, le travail prescrit par Saint-Just et Lebas était +déclaré terminé, quoiqu'il y eût certes encore moyen de détruire +bien des choses. + +[Note 440: Ce procès-verbal est condensé dans Hermann, _Notices_, I, p +382-384.] + +Un savant renommé, le professeur Hermann, le fondateur de notre Musée +d'histoire naturelle, le frère de l'ancien procureur de la commune, du +futur maire de Strasbourg, avait suivi, le coeur serré, ces mutilations +indignes. D'accord sans doute avec une partie de la commission +municipale, il adressait, pendant que l'opération durait encore, la +demande suivante aux membres du district: + +"Citoyens administrateurs, + +"Les statues que vous faites ôter de la ci-devant Cathédrale, +aujourd'hui temple de la Raison, se détachent assez entières. Elles +mériteraient d'être conservées dans le cabinet national, servant à +l'histoire de l'art de la sculpture, du costume des temps où elles +ont été faites et à l'histoire en général; plusieurs étant +allégoriques et expriment le génie et les idées de ces siècles +reculés. La volonté de la Convention nationale étant d'ailleurs +que les pièces de l'art et de la curiosité qui pourront servir à +l'instruction soient conservées, je vous invite de recommander aux +ouvriers de ménager ces statues le plus possible et de leur faire +assigner une place où elles soient à l'abri de toutes injures, +jusqu'à ce qu'elles puissent en trouver une où elles seront disposées +d'une manière qui réponde aux vues de la Convention nationale. +Strasbourg, le 18 frimaire l'an II de la République française une et +indivisible. + +"Hermann, professeur[441]." + +[Note 441: _Bulletin de la Société des monuments historiques_, 2e +série, vol. I, p. 88.] + +Un certain nombre de têtes mutilées furent recueillies également par +le savant naturaliste et déposées à la Bibliothèque de la ville, +ornées d'épigrammes latines contre Monet, Téterel et Bierlyn, les +chefs des iconoclastes; il savait bien que ceux-ci ne pourraient rien +y comprendre[442].Bizarre destinée des choses d'ici-bas! Transmis +aux générations suivantes, ces restes de la sculpture du moyen âge +reposaient encore au rez-de-chaussée du choeur du Temple-Neuf quand le +bombardement de 1870 vint les envelopper dans un autre cataclysme, plus +destructeur encore que celui de la Terreur. Et cependant ils ont +surgi de nouveau, effrités et demi-calcinés, de cet immense amas +de décombres. L'on peut contempler encore aujourd'hui ces têtes de +Christs, d'anges et d'apôtres à la nouvelle Bibliothèque municipale, +et les réflexions surgissent d'elles-mêmes, graves et mélancoliques, +en face de ces créations mutilées d'époques si lointaines, qui, +d'âge en âge, ont été les témoins inconscients et les victimes des +passions sauvages et de la barbarie des hommes. + +[Note 442: Hermann, _Notices_, I, p. 393.] + + + + + XXI + + +Les symboles du culte chrétien étant ainsi proscrits et le culte +nouveau inauguré dans toute sa splendeur, la municipalité se mit à +veiller avec une sollicitude paternelle à ce que les prescriptions +légales du calendrier nouveau fussent soigneusement observées, à ce +que rien, chez les Strasbourgeois, ne vînt rappeler les errements de +l'ancien régime. Une _Instruction sur l'ère des Français_, datée +du Sextidi, 16 frimaire, et signée des officiers municipaux Grimmer +et Cotta, nous reste comme témoignage de ce zèle civique. Elle est +adressée "à nos concitoyens qui habitent Strasbourg ou y font des +voyages" et mêle, de la façon la plus naïve, les considérations +politiques aux détails du ménage. "Il est nommément défendu, sous +l'animadversion la plus sévère, de laisser subsister dans l'ère des +Français, en quelle manière que ce soit, l'abus des lundis bleus." +Les citoyens sont derechef invités à rapporter à la Mairie tous les +calendriers _vieux style_, et les ménagères auront à procéder "au +nettoyement de la vaisselle et au balayage des chambres", non plus le +samedi, mais "le dernier jour ouvrier de la décade"[443]. + +[Note 443: Instruction sur l'ère des Français, du 16 frimaire (6 +décembre 1793). Strasbourg, Dannbach, texte français et allemand, 8 p. +4°.] + +On voulait--cela se voit dans toutes les manifestations des pouvoirs +publics d'alors--étouffer par la crainte ce qui restait de sentiments +religieux dans les masses. Les journaux se taisaient ou s'associaient +aux attaques de la Propagande; seul l'_Argos_, exclusivement dirigé +par Butenschoen, pendant qu'Euloge Schneider promenait la guillotine à +travers l'Alsace, conservait une attitude moins agressive vis-à-vis +des idées vaincues. Cet Allemand libre-penseur ne pouvait se défaire, +presque malgré lui, des réminiscences chrétiennes de sa jeunesse; +il lui répugnait de se joindre à la curée des propagandistes, qui +rêvaient d'implanter l'athéisme par la terreur et aspiraient bien plus +à la domination terrestre qu'au royaume des cieux. Le 22 frimaire, +il publiait encore une poésie du poète alsacien Th.C. Pfeffel, +toute empreinte d'un véritable sentiment religieux, bien qu'elle +fut destinée, elle aussi, à servir aux cérémonies du culte de la +Raison[444]. + +[Note 444: _O Vernunft in deren Strahlen_, etc. _Argos_, 22 frimaire (12 +décembre 1793).] + +Mais lui même et la fraction plus modérée de son parti tout entière, +allaient être frappés d'un coup terrible, qui devait paralyser pour +longtemps leur influence. Le 23 frimaire, son ami, son rédacteur en +chef, Euloge Schneider, à peine rentré dans Strasbourg avec sa jeune +épouse barroise, était arrêté par ordre des commissaires de +la Convention; conduit, le 25 au matin, sur la place d'Armes, il y +subissait la honte d'une exposition publique sur la guillotine, au +milieu des huées et des outrages de la foule, et se voyait ensuite +dirigé sur Paris, pour y connaître toutes les angoisses d'une longue +attente de la mort. Son propre journal n'osa point mentionner d'abord +la brusque catastrophe qui frappait ainsi l'ex-vicaire de Brendel; ni le +numéro du 24 ni celui du 26 frimaire ne mentionnent son nom, et c'est +le 28 seulement que Butenschoen mettait cette déclaration significative +en tête du journal de ce jour: "Si Schneider est criminel, que +sa tête tombe sur l'échafaud! C'est la sentence impitoyable que je +prononcerais si j'étais juge"[445]. Nous n'avons pas à nous arrêter +plus longuement sur cet épisode, qui ne touche qu'indirectement à +notre sujet. Mais Euloge Schneider a tenu pendant trois ans une +place trop considérable dans l'histoire religieuse de Strasbourg et +particulièrement dans celle de la Cathédrale, pour qu'il ne faille +pas mentionner au moins cette disparition subite d'un homme qui n'était +point sans talents et que nous avons vu tomber de plus en plus bas, sous +l'influence des passions les plus diverses. De nos jours certains de +ses compatriotes ont tenté de réhabiliter sa mémoire et de rendre +intéressant et sympathique ce prêtre dévoyé que ses convoitises et +ses rancunes changèrent en pourvoyeur de la guillotine. On nous vantait +naguère encore sa modération relative, on supputait le nombre des +existences qu'il eût pu détruire et qu'il a consenti à ne point +abréger. On n'oublie qu'une chose, c'est qu'il les aurait sacrifiées +de grand coeur, si, de la sorte, il avait pu sauver la sienne. Témoin +la rage aveugle avec laquelle il chargeait le malheureux Dietrich, alors +qu'il était déjà lui-même prisonnier à l'Abbaye! Assurément la +Terreur ne diminua point à Strasbourg quand Schneider captif eut été +entraîné loin de nos murs, aussi peu qu'elle cessa dans Paris +après le meurtre de Marat; mais, dans l'une et l'autre occurence, les +honnêtes gens eurent au moins la consolation de reconnaître un effet +de la justice divine dans cette fin tragique et méritée. Nature +vaniteuse et sensuelle, rancunière et lâche, Schneider fut toujours un +instrument du parti qui dominait à l'heure présente. S'il a succombé +finalement aux accusations, reconnues aujourd'hui calomnieuses, de +rivaux jaloux et non moins criminels que lui, il n'a point bénéficié +dans l'avenir de la haine légitime qu'inspirèrent ces hommes de +sang[446]. La conscience publique supporte, hélas, bien des ignominies, +mais il en est qu'elle ne saurait amnistier et l'une des plus odieuses +à contempler c'est, à coup sûr, de voir les représentants attitrés +d'une religion d'amour égorger leurs frères pour leurs opinions +politiques. Aussi les noms des Joseph Lebon, des Chabot, des Fouché, +des Euloge Schneider, sont-ils et resteront-ils à bon droit parmi les +plus exécrés de cette époque néfaste de la Terreur. + +[Note 445: _Argos_, 28 frimaire an II (18 décembre 1793). Peut-être +aussi les deux numéros précédents étaient-ils déjà composés au +moment de l'arrestation de Schneider.] + +[Note 446: Il y a beaucoup de vérités dans la feuille volante +que Schneider fit imprimer en prison (_Euloge Schneider, ci-devant +accusateur public, aujourd'hui détenu à la prison de l'Abbaye, à +Robespierre l'aîné, représentant du peuple_. S. lieu d'impr., 4 +p. 4°) et qui est datée du 18 pluviôse; les accusations de ses +adversaires étaient absurdes en partie, en partie fort exagérées. +Mais cette même pièce suffirait à le faire condamner au point de +vue moral, car elle fait ressortir, bien malgré l'auteur, toute la +versatilité de cette nature ambitieuse et mal équilibrée.] + +Le jour même où l'_Argos_ annonçait enfin le sort de Schneider à ses +lecteurs, le Conseil municipal, présidé par son infatigable adversaire +Monet, prenait connaissance d'une nouvelle liste d'écclésiastiques +_déprétrisés_; nous relevons dans le nombre les noms du +"ci-devant évêque Brendel" et de Laurent, "ci-devant vicaire +épiscopal"[447]. Dans cette même séance le maire saisissait ses +collègues d'une pétition du citoyen Freiesleben qui réclamait quatre +cents livres pour avoir composé quatre grands choeurs et deux duos, +le tout à grand orchestre, en l'honneur de la fête d'inauguration +du Temple de la Raison. Le citoyen Ingweiler, de son côté, demandait +quarante-huit livres pour avoir copié ladite musique. Le Conseil +décide "d'accorder les fonds sur la caisse où il appartiendra", +c'est-à-dire sans doute sur celle de l'OEuvre-Notre-Dame. Ce n'étaient +pas là d'ailleurs les plus grosses sommes à payer; le véritable quart +d'heure de Rabelais ne sonne pour le Corps municipal que dans une des +séances suivantes, quand le peintre Heim, le graveur Guérin et le +menuisier Strohé eurent présenté leurs comptes "pour ouvrages et +fournitures faites pour l'élévation d'un monument de la Nature au +Temple de la Raison de cette commune", ledit mémoire se montant +à 1340 livres. Guérin, l'artiste bien connu, et le citoyen Bernard, +imprimeur en taille-douce, firent parvenir en outre à nos édiles une +seconde facture, "pour une planche représentant ledit monument et +pour cinq cents épreuves de cette épreuve"; coût: 233 livres. Le +Conseil arrêta que ces deux sommes seraient payées "sur les fonds +assignés par les représentants du peuple pour être employés aux +réparations civiques qui doivent donner les formes républicaines aux +anciennes empreintes de cette commune" (_sic_)[448]. + +[Note 447: Procès-verbaux manuscrits du 28 frimaire an II (18 décembre +1793).] + +[Note 448: Procès-verbaux manuscr. du 24 nivôse (13 janvier 1794).] + +Le 2 nivôse, c'est une troisième série de simples démissionnaires +ou de bruyants apostats que le Conseil municipal consigne avec mention +honorable dans ses procès-verbaux. Beaucoup de ces malheureux font +du zèle anti-religieux pour échapper d'autant plus sûrement à la +guillotine, comme ce curé qui déclarait à la Convention elle-même, +en lui envoyant ses lettres de prêtrise, "qu'au lieu d'envoyer des +âmes au ciel, il voulait donner dorénavant de solides défenseurs à +la patrie et à la République"[449]. A cette même date on entend +aussi le rapport des citoyens Monet et Sarez, envoyés à Paris pour +présenter à la Convention les vases sacrés des églises et temples de +Strasbourg et "pour lui faire agréer l'hommage de la reconnaissance +de la municipalité pour ses glorieux travaux". Les délégués +déposent sur la table du Conseil les "quittances pour les vases en +vermeil et en argent, les pierreries et les ornements fins" [450]. + +[Note 449: _Strassburg. Zeitung_, 3 pluviôse (22 janvier 1794).] + +[Note 450: Procès-verbaux manuscrits, 2 nivôse (22 décembre 1793).] + +Le 5 nivôse, la municipalité décidait que la lecture des lois +nouvelles, promulguées par la représentation nationale, serait faite +dorénavant au Temple de la Raison, chaque décadi, à neuf heures du +matin, par le maire, ou, à son défaut, par un officier municipal. +"Soyez fidèles, concitoyens, disait l'affiche, à entendre +l'expression de la Volonté Nationale; soyez-le de même à la remplir +exactement. Le républicain français ne voit au-dessus de lui que la +Loi; son premier devoir est de la respecter et de lui obéir" [451]. + +[Note 451: Les officiers municipaux de la Commune à leurs concitoyens, +5 nivôse (25 décembre). Dannbach, placard in-fol.] + +Ce fut le lendemain de ce jour, le 26 décembre 1793, que le premier +membre de l'ancien clergé non jureur de la Cathédrale monta sur +l'échafaud. Enfant de Strasbourg, l'abbé Jean-Louis-Frédéric Beck, +avait appartenu comme vicaire à la paroisse de Saint-Laurent. Docile +aux ordres de son évêque, il avait émigré de bonne heure en +Allemagne, après avoir refusé le serment. Lorsque les Autrichiens +occupèrent la Basse-Alsace, après la prise des lignes de Wissembourg, +Beck était rentré dans le pays à leur suite, avec tant d'autres +prêtres réfractaires et avait accepté des fonctions ecclésiastiques +comme aumônier de l'hôpital de Haguenau. Malade au moment de +l'évacuation subite de cette ville par les Impériaux, ses amis avaient +essayé de le soustraire à la vindicte des pouvoirs publics en le +transportant en voiture du côté du Rhin. Mais il avait été arrêté +par une patrouille dans la forêt de Haguenau, le jour de Noël et +dirigé sur-le-champ sur sa ville natale. Son sort ne pouvait être +douteux d'après les lois terribles promulguées contre les émigrés +par la Convention nationale. Quarante-huit heures après son +arrestation, le jeune prêtre expirait courageusement sous le couperet +de la guillotine. Il avait du moins eu la consolation suprême de +pouvoir célébrer une dernière fois la messe dans son cachot, grâce +à la connivence de son père et du geôlier de la prison [452]. + +[Note 452: Schwartz, II, p. 351. Winterer, _La persécution religieuse_, +etc., p. 262.] + +Un pasteur protestant, le vieux ministre de Dorlisheim, nommé Fischer, +l'avait précédé sur l'échafaud. Il avait été condamné à +mort dès le 4 frimaire (24 novembre), par Euloge Schneider et ses +collègues, comme "ayant tenu des propos inciviques et entravé les +progrès de la Révolution" [453]. + +[Note 453: Livre Bleu, T.I. Copie exacte du soi-disant protocole du +tribunal révolutionnaire, p. 36.] + +Dans cette crise d'irréligion, où le nom de Dieu est proscrit, où +les préceptes de pure morale, les plus respectables en eux-mêmes, +affectent un ton déclamatoire et prudhommesque à la fois [454], on +doit une mention particulière et répétée à l'honnêteté courageuse +de Butenschoen, le successeur de Schneider à la direction de l'_Argos_. +Quels qu'aient été, en d'autres circonstances, les torts de ce +Holsteinois égaré sur les rives de l'Ill, on ne peut qu'applaudir à +l'énergie dont il fait preuve, à ce moment, en s'opposant au club et +dans son journal, aux déclamations furibondes des propagandistes et +surtout de Delattre, ex-curé de Metz, contre "le grand charlatan +Jésus-Christ". Il faut lire dans l'_Argos_ du 8 nivôse sa +protestation, comme aussi celle du cordonnier Jung, jacobin convaincu +s'il en fût, mais écoeuré par l'impiété bruyante des apostats +défroqués qui dominaient alors Strasbourg. "Je déclare avoir +infiniment plus appris du "grand charlatan", disait ce dernier, que +du jeune insolent qui a osé l'insulter. Ah, que ce doit être une âme +petite et vile que celle de l'homme qui a pu bafouer ainsi le meilleur, +le plus respectable des hommes! On aurait dû étouffer ce misérable au +berceau, car il me semble irrémédiablement perdu pour tout ce qui est +noble, honnète et bon" [455]. + +[Note 454: On en peut citer comme exemple _Les vingt-cinq préceptes de +la Raison_, imprimés à Strasbourg chez Treuttel et Würtz (4 p. +8°), où "les sans-culottes" sont invités "à inspirer à leurs +femmes, avec aménité, les vertus sociales et républicaines", et +à se souvenir que "la Montagne, centre des vertus, est le point de +ralliement de tout bon citoyen".] + +[Note 455: _Argos_, 8 nivôse an II (28 décembre 1793).] + +Arrêté bientôt après, comme suspect, et peut-être pour cette +franchise même, sur l'ordre des représentants Baudot et Lacoste, dans +la nuit du 10 janvier 1794, Butenschoen ne fut pas transféré, comme +ses compagnons d'infortune, dans les prisons de Dijon. Il resta à +Strasbourg, nous ne savons grâce à l'intervention de qui, et put même +continuer à faire paraître son journal, dans lequel il ne cessa +de proclamer les principes d'un déisme honnête, voire même un +peu mystique [456]. Courage doublement honorable alors que les +représentants en mission venaient de nommer son principal adversaire, +le citoyen Delattre, président d'une commission révolutionnaire, +chargée de "juger, d'une façon plus accélérée, tous les suspects +qui encombrent les maisons d'arrêt et lieux de détention de la +ci-devant Alsace"! [457]. + +[Note 456: _Die Bergpredigt Christi erklârt von einem Republikaner_, +_Argos_, 4 pluviôse an II (23 janvier 1794).] + +[Note 457: J.B. Lacoste et M. Baudot, représentants du peuple près +les armées du Rhin, etc. Strasbourg, 6 pluviôse an II, S. lieu +d'impression, 4 p. 4°.] + +C'est au moment où les représentants et les adhérents de tous les +cultes étaient ainsi traqués et poursuivis à Strasbourg, que l'agent +national du district, le citoyen Maynoni, s'adressait, avec un à propos +rare, à ses concitoyens, pour porter à leur connaissance une +pompeuse circulaire du Comité de salut public, qui recommandait aux +représentants de l'autorité centrale dans les départements de veiller +avec sollicitude à la liberté des cultes. "Le fonctionnaire public, +était-il dit dans cette pièce, signée par Robespierre, Couthon, +Barère et leurs collègues, n'appartient à aucune secte, mais il sait +qu'on ne commande point aux consciences; il sait que l'intolérance et +l'oppression fait des martyrs, que la voix seule de la raison fait des +prosélytes... Il est de ces impressions tellement enracinées que le +temps seul peut les détruire... La politique ne marche pas sans la +tolérance, la philosophie la conseille, la philanthropie la commande... +Bientôt le fanatisme n'aura plus d'aliments. A le bien prendre, +ce n'est déjà plus qu'un squelette qui, réduit chaque jour en +poussière, doit insensiblement tomber sans efforts et sans bruit, si, +assez sage pour ne pas remuer ces restes impurs, on évite tout ce qui +peut lui permettre d'exhaler tout à coup des miasmes pestilentiels et +orageux qui, inondant l'atmosphère politique, porteraient en tous lieux +la contagion et la mort!" [458]. + +[Note 458: L'agent national du district de Strasbourg à ses +concitoyens. Strasbourg, le 14 pluviôse an II (2 février 1794). S. +lieu d'impression, texte français et allemand, 10 p. 4°.] + +Cette ligne de conduite prudente, bien que tracée dans le langage +emphatique de l'époque, avait-elle quelque chance d'être suivie par +les hommes actuellement au pouvoir dans notre ville, ces conseils de +modération allaient-ils être suivis? Les scènes nouvelles auxquelles +nous allons assister dans le Temple de la Raison permettront à chaque +lecteur d'en juger par lui-même. + + + + + XXII. + + +Ce fut dans sa séance du 18 pluviôse que la Société des Jacobins +décida de célébrer, le décadi prochain, une fête en l'honneur de la +mort de Louis XVI, invitant tous les bons citoyens à se joindre à elle +dans le Temple de la Raison, "pour se réjouir d'avoir vu luire +ce beau jour où le dernier tyran de France a porté sa tête sur +l'échafaud" [459]. Aussi voyons-nous dans la matinée du 20 pluviôse +(8 février 1794), une foule de curieux, sinon de patriotes bien +convaincus, se presser dans la nef de la Cathédrale pour écouter la +harangue solennelle que le citoyen Boy, ce chirurgien de l'armée du +Rhin, que nous avons entendu déjà, avait été chargé de prononcer +"pour célébrer l'anniversaire de la mort du tyran Capet." +Les paroles qui retentirent, ce jour-là, sous les vieilles voûtes +gothiques, durent réveiller d'une façon bien singulière les échos +endormis de tant de _Te Deum_ chantés, récemment encore, en l'honneur +et pour la gloire des Bourbons. Rien ne peut donner une impression plus +saisissante des vicissitudes humaines que d'entendre ces déclamations +furibondes, succédant, dans l'enceinte sacrée, aux hymnes liturgiques +et aux périodes onctueuses des orateurs chrétiens, et dans lesquelles +on promet "d'amener le règne paisible de la philosophie et de la +vérité" par les canons et par l'échafaud. + +[Note 459: _Strassb. Zeitung_, 18 pluviôse an II (6 février 1794).] + +"La république, disait Boy, va célébrer à jamais l'anniversaire +d'un si beau jour: la mort d'un roi est la fête d'un peuple libre... +C'est la plus belle époque de la révolution française; c'est en ce +jour que le peuple rassemblé dans toutes les communes renouvellera avec +enthousiasme le serment de mourir libre et sans roi, et, par le récit +des crimes de Capet, enracinera dans l'âme des jeunes citoyens cette +haine implacable pour la royauté, ce monstre qui causa trop longtemps +les malheurs de la France... C'est par l'histoire des rois que les âmes +républicaines s'affermissent; c'est par l'histoire des rois que l'on +apprend à les détester." + +Après avoir tracé, d'un pinceau rapide et quelque peu fantaisiste, le +tableau des bouleversements par lesquels avait passé la France, de 1789 +à 1794, l'orateur officiel s'écrie dans un nouvel accès de lyrisme: +"O jour à jamais mémorable! jour heureux d'où date la liberté +française, oui tu seras toujours présent dans nos coeurs. Capet n'est +plus! Quel hommage rendu à la justice, à l'humanité! Les grands +coupables sont donc atteints par le fer vengeur du peuple! Le crime +sur le trône est donc aussi la proie de l'échafaud! Raison, justice, +liberté, voilà votre ouvrage!... Voyez le génie triomphant de la +France tenant en ses mains la tête ensanglantée de Capet. Ne craignez +pas, citoyens, de jeter les yeux sur cette image terrible; votre +sensibilité ne peut en être émue: c'est la tête d'un roi et vous +êtes républicains. Venez voir aussi, exécrables tyrans, monstres +nés pour le malheur du monde, nobles, prêtres, princes et rois, venez! +Voilà le sort qui vous est dû; voilà le sort qui vous attend!" + +Le citoyen Boy continuait longtemps encore sur le même ton, mis à la +mode par Robespierre, Saint-Just et Barère, poussant, dans le style +le plus fleuri. aux violences les plus accentuées contre +"les intriguants, les lâches, les ambitieux, les +contre-révolutionnaires", dont il faut faire évanouir les +criminelles espérances. + +Son long discours, prononcé du haut d'une chaire, "jadis le siège +impur du mensonge et de l'erreur", et pour l'édification d'un peuple, +qui "veut venir à l'école des républicains et non pas à l'école +des prêtres", qui "veut des décades et non pas des dimanches", +se termine par un sauvage appel aux armes contre la perfide Albion. +"Guerre, guerre éternelle aux ennemis du genre humain, guerre +éternelle surtout aux Anglais! Que l'odieux rivage où tant de crimes +ont été médités, voie au printemps prochain nos flottes formidables +aborder et réduire par le fer et le feu cette infâme cité, séjour +des courtisans et des rois, et que dans la place où Londres est bâtie, +il ne reste plus que ces mots terribles, écrits en caractères de sang: +La nation française a vengé l'humanité sur les féroces Anglais. Vive +la République! Vive la Liberté!" [460]. + +[Note 460: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le décadi 20 +pluviôse... par le citoyen Boy. Strasbourg, Levrault, 15 p. 80.] + +Quelques jours après cette fête, une nouvelle attaque se produisit +contre la Cathédrale et vint troubler le repos des morts qui y +sommeillaient depuis plus ou moins longtemps déjà. Une délibération +du Directoire du district de Strasbourg, en date du 15 pluviôse, +enjoignait au corps municipal d'exécuter une réquisition du ministre +de la guerre, relative à tous les matériaux renfermés dans les +caveaux funéraires et pouvant être utilisés pour le service de +l'artillerie. "Considérant, disait cette délibération, qu'il est du +devoir des municipalités de détruire les monuments que le fanatisme +a érigé à l'orgueil des despotes et de leurs créatures,... tous les +matériaux qui ont servi aux cercueils des anciens évêques, seigneurs, +etc., seront enlevés et portés à l'Arsenal. Pour ne point faire +courir de dangers à la santé publique, on déposera les cercueils dans +des endroits bien aérés, on les y fondra en barres de plomb de vingt +à vingt-cinq livres et l'on calcinera les cadavres avec de la chaux +vive"[461]. Nous n'avons pu retrouver malheureusement d'indication +plus détaillée sur les violations de sépultures qui durent être +la conséquence des mesures ordonnées par les citoyens Didierjean, +Brændlé, Schatz, Christmann et Mainoni; mais il y a tout lieu +d'admettre qu'elles ont été mises à exécution dans toutes les +églises de la ville, et principalement à la Cathédrale, la seule qui +contint des tombes épiscopales. + +[Note 461: Nous n'avons pu retrouver le texte français de cette +délibération; nous la traduirons de la _Strassb. Zeitung_, 27 +pluviôse (15 février 1794).] + +Le 28 pluviôse, les autorités civiles et militaires installaient +solennellement dans le Temple de la Raison, la nouvelle Commission +révolutionnaire, présidée par l'ex-curé Delattre. Elle se composait, +en dehors de ce personnage, des citoyens Mulot, juge à Bitche; Adam +aîné, juge militaire à l'armée de la Moselle; Neumann, accusateur +public du Bas-Rhin; Fibich fils, de Strasbourg, et Altmayer, accusateur +public de la Moselle. + +Les Strasbourgeois ne restèrent pas longtemps dans l'ignorance sur +les motifs qui avaient amené la constitution de ce nouveau tribunal de +sang. On les exposa devant eux avec une franchise qui ne laissait +rien à désirer dans sa brutalité. Ce fut encore Adrien Boy, le +représentant attitré de l'éloquence jacobine du moment, qui se +chargea de cette tâche dans un discours, prononcé dans la Cathédrale, +le décadi, 30 pluviôse, et qui traitait surtout de la corruption des +moeurs et de l'esprit public. "Egoïstes, s'écriait-il, agioteurs, +accapareurs, fanatiques, modérés, aristocrates, et toute la race +infernale des ennemis du lieu public, vous qui, depuis l'aurore de notre +sainte Révolution, avez été assez imbéciles, assez lâches, ou +assez pervers pour ne pas abjurer vos détestables principes,... si vous +n'êtes pas assez vertueux pour aimer la patrie, soyez du moins assez +prudents pour craindre les supplices qu'elle réserve à ses indignes +enfants... Chaque goutte de sang versée par les défenseurs de la +liberté, servira un jour à imprimer votre arrêt de mort. Citoyens +du Haut-et Bas-Rhin, c'est à vous en particulier que ceci s'adresse... +Déjà le fanatisme, ce monstre armé par les prêtres, frémissant +et confus à la voix de la raison, cache dans la poussière sa tête +hideuse, il rugit en secret, mais... le génie de la liberté le +tient enchaîné... Le peuple se passe ici de prêtres; il s'habituera +insensiblement à les détester tous..." + +A la suite de ce préambule, venait se placer une accusation en règle, +aussi violente que mensongère, contre le patriotisme de la grande +majorité de la population alsacienne. "Si le fanatisme est dans les +fers, en revanche l'égoïsme domine insolemment. L'apathie naturelle +au caractère allemand lui a donné naissance; il sera difficile de le +détruire, il sera donc difficile de former l'esprit public dans ces +départements. Citoyens, faut-il que vos frères vous adressent +sans cesse des reproches mérités? Ne voulez-vous jamais être +républicains?... Que voulez-vous enfin? Qu'espérez-vous?... La +contre-révolution? Elle est impossible, vous n'êtes pas assez +insensés pour en douter. Le rétablissement de la royauté? Nous +péririons plutôt et vous péririez avec nous. Ne pensez pas être plus +forts que le reste de la République. Vous n'êtes rien quand elle a +dit: Je veux. Si vous résistez, des millions de bras sont prêts à +vous anéantir." + +Suit une tirade enflammée contre les "charlatans ecclésiastiques", +où l'exagération de la haine aboutit au grotesque. "En vain la +raison essayait de vous éclairer sur les crimes de ces imposteurs; en +vain vous étiez témoins de leur vie impudique et licencieuse: il vous +était défendu de voir, de sentir et de parler... Vous payiez pour +venir au monde; vous payiez pour vous marier; vous payiez pour être +enterrés; vous payiez pour ne pas être damnés... Depuis que vous +n'en avez plus (de prêtres), êtes-vous plus à plaindre? L'ordre des +saisons est-il dérangé? Etes-vous moins aimés de vos épouses, +moins caressés par vos enfants? Les infirmités vous assiègent-elles +davantage?..." + +Voici enfin quelques passages de la péroraison: "Le nouveau tribunal +révolutionnaire a mis la justice à l'ordre du jour. Citoyens des +départements du Rhin, je vous en conjure encore, soyez Français, soyez +républicains. Il est si doux de n'avoir aucun reproche à se faire. +L'homme vertueux, le bon citoyen regarde la guillotine sans pâlir; +l'égoïste, l'accapareur, l'agioteur, l'aristocrate frémit à chaque +instant du jour. Citoyens, que cette comparaison, simple mais vraie, +vous serve de leçon!... L'humanité, dans une crise révolutionnaire, +ne consiste pas à être avare de sang, mais bien à répandre tout +celui des coupables. J'aime mieux que l'on guillotine dix mille +aristocrates, dix mille scélérats, que de voir périr un bon, un +vertueux républicain. Anéantir le crime, c'est assurer le règne de la +vertu... Hommes pusillanimes, hommes sentimentals de l'ancien régime, +vous allez crier que je suis un tigre, un barbare, un cannibale enfin. +Non, je suis un homme juste et peut-être plus sensible que vous; mais +est-il question d'écouter sa sensibilité quand la patrie est au +bord de l'abîme?... Par les moyens indispensables de rigueur, les +départements du Rhin seront convertis à la République... mais +si, contre toute attente, l'habitude de l'esclavage, le pouvoir du +fanatisme, la corruption enfin étaient tels, que la République ne pût +confier une de ses frontières les plus importantes aux citoyens de +ces départements, vous concevez, citoyens, quel est le sort qui vous +attend. Le sol fertile que vous habitez deviendra le partage des braves +sans-culottes, et vous en serez chassés avec ignominie"[462]. + +[Note 462: Discours prononcé dans le Temple de la Raison... le 30 +pluviôse... par le citoyen Boy. Strasbourg, sans nom d'impr., 15 p. +4°.] + +C'était un langage d'une insolence pareille qu'on osait tenir à la +population de notre ville! Pourtant, dès les premiers jours, elle +s'était, dans sa grande majorité, prononcée pour les idées de +liberté et, dans le moment même, elle donnait les preuves les plus +convainquantes d'un ardent patriotisme[463]. Aussi l'on comprend +aisément combien les déclamations furibondes de ces rhéteurs de bas +étage ont dû exaspérer les Strasbourgeois d'alors, et leur ont fait +saluer avec enthousiasme le jour heureux qui les délivra des tyrans, +dont le contrôle inquisiteur et les dénonciations incessantes +s'étendaient aux plus mesquins détails de leur existence privée. +C'est ainsi qu'on dénonçait en ces jours mêmes, "certaine classe +évaporée d'êtres du sexe féminin, _was man gewöhnlich Jungfern in +Strassburg nennt_" qui, malgré l'arrêté fameux de Saint-Just, s'est +remise à porter les vieilles coiffures locales. "Ces créatures, +s'écrie la _Gazette de Strasbourg_, veulent prouver par leur costume +suranné, gothique et servile qu'elles ne veulent pas être des +républicaines. Fi!"[464]. Peu après, les autorités enjoignent +à tout propriétaire d'un jardin de luxe d'avoir à ensemencer ses +plates-bandes et ses massifs de pommes de terre, d'orge ou de trèfle, +sous peine d'être traité de suspect[465]. Un autre jour on va jusqu'à +défendre de "fabriquer toute espèce de pâtisserie, sous peine de +confiscation, d'amende et d'être en outre déclaré suspect et traité +comme tel"[466]. + +[Note 463: Rien de plus caractérisque d'ailleurs que les contradictions +perpétuelles des personnages officiels de l'époque à ce sujet. Ainsi +les administrateurs du Bas-Rhin vantent au Comité de salut public ce +"peuple docile et bon", au moment même où Boy le dénonce. (Copie +de la lettre écrite le 8 ventôse, an II, en réponse aux mensonges... +d'un écrit intitulé: _Euloge Schneider_, etc. Strasb., Levrault, 7 p. +4°.)] + +[Note 464: _Strassb. Zeitung_, 7 ventôse (25 février 1794). Bientôt +les rigueurs de l'autorité suivirent les dénonciations bénévoles. +Le directoire du district frappait d'une prison de huit jours les +femmes qui n'auraient point honte de sortir sans cocarde, et, en cas de +récidive, les déclarait suspectes. (_Strassb. Zeitung_, 21 germinal, +an II)] + +[Note 465: Délibération du directoire du district de Strasbourg, 19 +ventôse (9 mars 1794). Heitz, 8 p., 4°.] + +[Note 466: Délibération du directoire du département, 21 germinal, +placard in-fol., sans nom d'impr.] + +Heureusement que le vieux sanctuaire du moyen âge n'était pas toujours +occupé par des orateurs aussi sanguinaires que celui qu'on vient +d'entendre, ni aussi hostiles à tout sentiment religieux. On y +réunissait, par exemple, le 8 germinal, les défenseurs invalides de la +patrie, et les familles de ceux d'entre eux qui avaient péri, afin +que l'officier municipal, commissaire aux secours, leur donnât les +renseignements nécessaires pour être admis au bienfait de la loi du +21 pluviôse[467]. On y faisait entendre peut-être "la prière +du républicain dans le Temple de la Raison" que publiait alors +l'_Argos_[468], toujours encore prêt, malgré les mésaventures de +Butenschoen, à prendre le parti du "défenseur des droits de l'homme, +du confident des sans-culottes, de l'ennemi des prêtres, victime des +despotes, du sage de Palestine, dont le coeur débordait d'un amour +ardent pour ses frères" et qu'il présentait comme "le modèle des +républicains"[469]. Mais cette tendance déiste, qui allait triompher +bientôt à Paris et par suite à Strasbourg, et marquer l'apogée de +la puissance de Robespierre, n'avait pas encore pour elle l'appui des +puissants du jour et ses partisans strasbourgeois ne pouvaient donc +empêcher l'oeuvre de vandalisme de suivre son triste cours. Dans les +derniers jours de mars les administrateurs du district envoyaient une +lettre à la municipalité, "portant qu'il existe plusieurs bâtiments +publics en cette commune, qui blessent la vue du patriote par les signes +de féodalité et de superstition qui les déshonorent; que la +sphère de l'horloge du bâtiment ci-devant Saint-Guillaume est encore +surmontée d'une fleur de lys pour marquer les heures, que le Temple +de la Raison même en offre de trop marquants du côté de la chapelle +ci-devant Saint-Laurent, pour ne pas choquer l'oeil du républicain; +qu'enfin la tour est surmontée d'une croix qui ne peut convenir qu'aux +temples du fanatisme." + +[Note 467: Délibération du corps municipal, 8 germinal, an II (28 mars +1794), placard in-fol.] + +[Note 468: _Gebet für Republikaner im Tempel der Vernunft, Argos_ 6 +germinal (26 mars 1794). Nous disons peut-être, car dans la lettre des +"sans-culottes", Massé, Jung, Vogt et Wolff, qui se trouve au Livre +Bleu, I, p. 192, la Propagande est catégoriquement accusée d'avoir +proscrit la langue allemande au Temple de la Raison.] + +[Note 469: Argos, 24 ventôse (14 mars 1794).] + +Le corps municipal, évidemment partagé entre la crainte de se +compromettre et le désir de ne pas mutiler davantage la Cathédrale, si +éprouvée déjà, répondit par une délibération presque évasive. + +"Sur le rapport fait par l'administration des travaux publics..., +que les ouvriers sont continuellement occupés à enlever les croix des +ci-devant églises, que pourtant il est très possible qu'il s'en trouve +encore," la municipalité déclare qu'il "est très injuste de taxer +l'administration de négligence"; qu'il a été adressé copie de +la lettre du district à l'administrateur de la ci-devant fondation +Notre-Dame, et que ce dernier a présenté des observations concernant +l'enlèvement, observations approuvées par l'architecte inspecteur des +travaux de la commune. Le corps municipal arrête en conséquence "que +les inspecteurs des bâtiments de la commune seront de nouveau invités +à faire les recherches les plus exactes et les plus scrupuleuses, +pour découvrir tout ce qui pourrait se trouver en cette commune +représentant des signes de superstition et de féodalité, et renvoie +au District les pièces et le plan concernant l'enlèvement de la croix +sur la flèche du Temple de la Raison, aux fins de décider si, d'après +la loi sur la conservation des monuments qui intéressent les +arts, ladite flèche doit rester intacte ou bien si la partie +de l'architecture au-dessous du bouton est dans le cas d'être +enlevée"[470]. + +[Note 470: Procès-verbaux manuscrits, 12 germinal an II (1er avril +1794).] + +Un court sursis fut obtenu de la sorte; il ne s'était pas encore +trouvé d'énergumène dans le Conseil pour proposer d'abattre cette +flèche splendide, l'orgueil de notre cité. Mais le moment était +proche où de pareilles discussions allaient être possibles, car +un premier renouvellement du Conseil général de la Commune avait +introduit, le 11 pluviôse, Téterel parmi les nouveaux officiers +municipaux, et celui du 4 floréal allait lui donner pour un instant +dans ce corps une influence considérable[471]. + +[Note 471: Listes officielles du Conseil général de la Commune de +Strasbourg, signées Rumpler. Strasbourg, 11 pluviôse, 4 floréal an +II, placards in-fol.] + + + + + XXIII. + + +L'énergumène dont nous venons de transcrire le nom, et qui faillit +être plus néfaste à notre Cathédrale que tous les terroristes +réunis, était un des nombreux aventuriers que la crise +révolutionnaire avait attirés dans notre province. Antoine Téterel, +né, dit-on, vers 1759 dans le Lyonnais, était un séminariste +défroqué qui s'installa comme professeur de français et de +mathématiques à Strasbourg, en 1789. Il s'appelait alors M. de Lettre, +nom qui ne lui appartenait pas davantage, peut-être, que tant d'autres +désignations nobiliaires usurpées par les hommes de lettres de +l'époque[472]. + +[Note 472: Voy. les Notices de M. E. Barth dans la _Revue d'Alsace_, +1882, p. 540.] + +Intimement lié avec les Laveaux, les Monet, les Simond, il devint, pour +ainsi dire, leur commissionnaire attitré au club des Jacobins de +Paris, ainsi qu'à la barre de la Convention Nationale. Son zèle +fut récompensé par les représentants en mission et, à partir de +l'automne 1793, nous le voyons figurer, à divers titres, dans la +nomenclature administrative et judiciaire du Bas-Rhin. + +Il tenait à faire preuve de civisme et, par des propositions +extraordinaires, à se distinguer, même en pareil moment, parmi les +extrêmes. C'est poussé sans doute par ce sentiment de vanité féroce +qu'il en vint à faire dans la séance des Jacobins du 24 novembre +1793, la motion qui conservera son souvenir parmi nous, d'une façon peu +flatteuse d'ailleurs. "Téterel, dit le procés-verbal, fait la motion +de faire abattre la tour de la Cathédrale jusqu'à la plate-forme. Les +Représentants et Bierlin, membre du club, appuient cette motion, par +la raison que les Strasbourgeois regardent avec fierté cette pyramide, +élevée par la superstition du peuple, et qu'elle rappelle les +anciennes erreurs"[473]. Cependant, malgré l'appui des représentants +du peuple, la motion ne fut pas adoptée dans son ensemble. On se +contenta, nous l'avons vu, de détruire les statues qui couvraient la +façade de l'édifice. + +[Note 473: Heitz, Sociétés politiques de Strasbourg, p. 302.] + +D'après une tradition constante[474], Téterel, nommé officier +municipal, aurait repris la proposition, faite cinq mois auparavant au +club, en modifiant quelque peu les considérants de sa motion sauvage. +Devant ses collègues du Conseil municipal il ne pouvait décemment +alléguer, comme un motif de démolition, l'amour des Strasbourgeois +pour leur Cathédrale. On nous dit qu'il prétendit que l'existence +de cette flèche altière blessait profondément le sentiment de +l'_égalité_. Un seul membre l'appuya, au dire du bon Friesé, +peut-être ce même Bierlin, qui déjà s'était proclamé son séïde. +Cependant les autres élus de floréal n'osèrent pas repousser +purement et simplement la demande de ce nouvel Erostrate. On ne +saurait prétendre avec justice qu'ils ne s'intéressaient pas à la +Cathédrale; nous en avons la preuve certaine dans un arrêté qu'ils +prirent durant les derniers jours d'avril, sur la réquisition du +Directoire du district, pour écarter de ses fonctions Daudet de Jossan, +le receveur de l'administration de l'OEuvre Notre-Dame. + +[Note 474: D'après les récits de Friesé (V. 330), Schnéegans, +Strobel, etc. Mais nous devons dire, pour rendre hommage à la vérité +historique, que nous n'avons point trouvé trace de cette nouvelle +motion dans les procès-verbaux da Corps municipal, conservés aux +Archives de la Mairie. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait point été +faite, mais la preuve authentique n'en existe point.] + +L'arrêté continuait en ces termes: "Considérant que la conservation +du bâtiment de la ci-devant Cathédrale, aujourd'hui Temple de +la Raison, exige par la nature de sa construction, une suite non +interrompue de travaux et de soins, à quelles fins il existe un atelier +particulier sous la surveillance d'un architecte-inspecteur, le Corps +municipal arrête que, pour ne pas exposer à la dégradation ce +monument de l'art, le Directoire du district sera invité à continuer +cet atelier et cette surveillance de l'inspecteur, jusqu'à ce qu'il +ait pris, aux mêmes fins, telles autres mesures qu'il jugera +convenables"[475]. Néanmoins ils eurent recours à un subterfuge +pour sauver l'édifice du danger dont le menaçait Téterel. Ils lui +répondirent qu'une mesure de ce genre coûterait trop cher et ferait +peu d'effet, et qu'on réveillerait bien autrement le civisme des +populations en plantant le symbole de la liberté sur cette pyramide +gigantesque, pour annoncer au loin la fin de l'esclavage aux populations +rhénanes. Cette motion prévalut; il fut décidé que le bonnet des +Jacobins serait arboré sur la croix, surmontant la lanterne, et vers +la mi-mai, on hissa, non sans causer de nombreux dégâts, l'immense +coiffure phrygienne en tôle, badigeonnée d'un rouge vif, jusqu'au +sommet de l'édifice[476]. Les bras de la croix furent dissimulés +derrière d'immenses guirlandes de feuilles de chêne, fabriquées +du même métal. Pendant de longs mois, ce bizarre couvre-chef domina +Strasbourg et les campagnes environnantes. Plus tard, après la Terreur, +il fut réclamé par J.-J. Oberlin, l'infatigable bibliothécaire de la +ville, et conservé parmi les curiosités historiques de la cité, +à côté de la marmite des Zurichois et la vieille bannière +strasbourgeoise. Beaucoup de nos contemporains l'ont encore contemplé +sans doute, dans une salle du second étage du Temple-Neuf, avant qu'il +ne s'abimât, comme maint autre souvenir, infiniment plus précieux, du +passé, dans l'immense brasier du 24 août 1870. + +[Note 475: Procès-verbaux du Corps municipal, 11 floréal (30 avril +1794).] + +[Note 476: Hermann (Notices, I, p. 387) indique très catégoriquement +la date du 4 mai comme celle où le bonnet rouge fut placé sur la +Cathédrale; Schnéegans et d'autres ont répété cette date. Mais les +procès-verbaux du Conseil municipal disent non moins catégoriquement +que ces travaux ont été faits du 23 floréal au 5 prairial, +c'est-à-dire du 12 mai au 13 juin. (Procès-verbaux manuscrits, 9 +thermidor an II.)] + +Cependant une réaction sensible allait se produire contre les +saturnales du culte de la Raison. Le 24 février 1794, Hébert, le +principal créateur de ce culte, Anacharsis Clootz, et leurs amis plus +proches, périrent sur l'échafaud. Ils furent suivis, le 5 avril, par +Danton, Camille Desmoulins, Chaumette et leurs partisans, sacrifiés +comme les premiers, à la jalousie toujours en éveil de Robespierre. +Dans sa chute, le fougueux tribun du club des Cordeliers entraîna +l'un des anciens vicaires de l'évêque constitutionnel du Bas-Rhin, +le député Philibert Simond, accusé d'avoir voulu "renverser la +République et lui donner un tyran pour maître." Traduit devant le +tribunal révolutionnaire, le 21 germinal, il fut guillotiné trois +jours plus tard avec un autre membre de l'ancien clergé d'Alsace, l'ex +constituant Gobel, évêque démissionnaire de Paris, et le général +Beysser, de Ribeauvillé[477]. Pour mieux faire ressortir la turpitude +de ses adversaires, pour faire diversion peut-être au sombre effroi qui +saisit la Convention elle-même à cette recrudescence de la Terreur, +Robespierre choisit ce moment pour organiser un culte nouveau. Dans la +séance du 17 germinal, Couthon venait annoncer le dépôt prochain +de rapports relatifs à la reconnaissance d'un Etre suprême, et +Butenschoen s'écriait d'un ton lyrique, en donnant cette nouvelle aux +lecteurs de l'_Argos_: "Je puis annoncer l'heureuse nouvelle que la +Convention nationale s'est occupée de la création d'un culte divin, +digne de citoyens libres; maintenant je puis m'écrier avec le vieillard +Siméon: Seigneur, laisse partir ton serviteur en paix!"[478]. Le +rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_ écrivait, lui aussi, quelques +semaines plus tard, en parlant du rapport de Robespierre à la séance +du 18 floréal: "La faction hébertiste, dont Schneider et ses +acolytes étaient les partisans fanatiques, voulaient abrutir la nature +humaine; cette faction infâme voulait abolir toute morale et arracher +aux âmes toute pensée d'immortalité"[479]. + +[Note 477: _Strassburger Zeitung_, 27 germinal (16 avril 1794). Le Corps +municipal décida, le 5 floréal, qu'on lirait, le décadi prochain, au +temple de la Raison, le rapport fait à la Convention sur la conjuration +de Danton, Desmoulins et leurs complices.] + +[Note 478: _Argos_, 24 germinal (13 avril 1794).] + +[Note 479: _Strassburger Zeitung_, 23 floréal (12 mai 1794).] + +Puis des voix officielles, plus autorisées que celles de simples +journalistes, se font entendre. C'est ainsi, pour ne citer qu'un +exemple, que les administrateurs du district de Strasbourg s'adressent +à la Convention pour "mêler leurs hommages à ceux de tous les +bons citoyens", pour la féliciter "d'avoir consolidé à jamais +l'édifice majestueux de la République" en reconnaissant l'Etre +suprême, et d'avoir "terrassé, du sommet de la montagne, le monstre +hideux de l'athéisme et ses déhontés partisans, qui voulaient laisser +le crime sans frein et sans remords, la vertu sans récompense, le +malheur sans consolations et sans espoir d'un meilleur avenir"[480]. + +[Note 480: Les administrateurs du district de Strasbourg à la +Convention nationale. S. date ni nom d'impr., 4 p., 4°, dans les deux +langues.] + +Dans sa séance du quintidi, 5 prairial (24 mai), le Corps municipal +décidait que "vu l'arrêté du Comité de Salut public du 18 +floréal, qui ordonne que l'inscription _Temple de la Raison_ au +frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, sera remplacée +par les mots de l'article Ier du décret de la Convention nationale +du 18 floréal: "Le Peuple français reconnaît l'Etre suprême et +l'immortalité de l'âme", le rapport et le décret du 18 floréal +seront lus publiquement les jours de décade pendant un mois dans ces +édifices"[481]. + +[Note 481: Procès-verbaux du Corps municipal, 5 prairial (24 mai +1794).] + +En attendant qu'une grande cérémonie officielle vînt inaugurer +cette quatrième transformation du culte public à la Cathédrale et +réinstaller sous ses voûtes l'Etre suprême, ce "bon Dieu, auquel on +permettait de nouveau d'exister", selon la spirituelle épigramme +de Pfeffel, son nom s'y voyait invoqué déjà, lors de la fête +célébrée le 12 prairial, pour commémorer la chute de la Gironde, +qui "permit de respirer aux dignes représentants siégeant sur la +montagne." Dès la veille, une sonnerie de trompettes avait annoncé, +du haut de la plate-forme, cette réjouissance jacobine et le bonnet +rouge au sommet de l'édifice avait "consterné les vils esclaves de +l'Autriche"[482]. Une tentative d'assassinat, plus ou moins avérée, +avait été faite naguère contre l'incorruptible idole des clubs; +c'est ce qui explique comment les patriotes réunis à la Cathédrale +jurèrent ce jour-là, sur la proposition de leur président, +Lespomarède, de "surveiller de plus près les conspirateurs, les +traîtres et les assassins", et remercièrent en même temps l'Etre +suprême d'avoir protégé Robespierre et Collet d'Herbois "contre un +monstre payé par Pitt, pour ravir au genre humain deux de ses amis les +plus dévoués et les plus éclairés[483]." + +[Note 482: _Strassburger Zeitung_, 13 prairial (1er juin 1794).] + +[Note 483: Heitz, Sociétés politiques, p. 355.] + +C'est au moment où le culte national, récemment institué, allait +entrer en vigueur, que nous rencontrons sur notre chemin un nouveau +témoin de la foi catholique. Parmi ceux qui, jadis, avaient officié +dans l'enceinte de la basilique strasbourgeoise, se trouvait un jeune +prêtre, natif de Châtenois, Henri-Joseph-Pie Wolbert, vicaire de la +paroisse de Saint-Laurent et chapelain du Grand-Choeur. Bien que soumis +à la déportation pour refus de serment, Wolbert avait refusé de +quitter Strasbourg pendant la Terreur, pour y continuer en secret +l'exercice de son ministère. Arrêté pendant la visite qu'il faisait +à l'une de ses ouailles, traduit devant le tribunal révolutionnaire +et condamné, sans débats, il mourut avec le courage serein d'un +martyr[484]. Deux pauvres femmes, deux laveuses, qui l'avaient +généreusement caché chez elles, Marie Nicaise et Catherine Martz, +furent guillotinées le même jour que lui, comme ses complices; une +troisième, plus heureuse, la couturière Marie Feyerschrod, ne fut +condamnée qu'à la prison[485]. + +[Note 484: Schwartz, II, p. 354. Winterer, p. 254.] + +[Note 485: _Strassburger Zeitung_, 16 prairial (4 juin 1794).] + +Mais l'attention publique ne s'arrêtait pas longtemps, alors, à ces +douloureux spectacles; c'est à peine si les journaux les mentionnaient +en passant et les larmes qu'ils arrachaient sans doute aux âmes pieuses +étaient obligées de couler en secret. D'ailleurs, tout se préparait +pour la grande fête officielle, qui devait se célébrer à Strasbourg, +comme à Paris, où Robespierre et ses adhérents intimes faisaient, on +le sait, tous leurs efforts pour lui donner de l'éclat. Les autorités +civiles et militaires de notre ville n'auraient pas mieux demandé que +de "faire grand", elles aussi. Seulement l'argent manquait quelque +peu dans les caisses publiques. Un des membres du Conseil municipal eut +alors une idée lumineuse, ainsi rapportée dans les procès-verbaux: +"Un membre ayant présenté une adresse aux citoyens de la commune, +relative aux frais que pourraient occasionner les réparations et +les décorations républicaines du temple de l'Etre suprême et le +dépouillement des ornements ridicules de la superstition, le Corps +municipal a approuvé cette rédaction et en a ordonné l'impression +dans les deux langues et l'affichage"[486]. En même temps les poètes +se mettaient à l'oeuvre; Auguste Lamey composait, sur la mélodie +de vieux cantiques luthériens, ses _Chants décadaires_ et faisait +recommander par les journaux la vente du premier d'entre eux, _A la +fête de l'Etre suprême_, aux habitants des communes rurales, à trois +sols l'exemplaire[487]. Butenschoen, lui aussi, faisait imprimer un +cantique, surmonté du bonnet phrygien et orné de la devise: Liberté, +Egalité[488]. Dans l'_Argos_, un troisième versificateur entonnait +un _Hymne_ plus ou moins poétique, suivi d'exhortations en prose, d'un +style fleuri, où l'on pouvait lire, entre autres, des phrases comme +celle-ci: "Voyez ces sauveurs de l'humanité, levez vos regards vers +Jésus et Socrate, vers Rousseau et Marat, tous ces grands coeurs dont +vous connaissez le nom!"[489]. + +[Note 486: Procès-verb. manuscr, 16 prairial an II.] + +[Note 487: _Strassb.Zeitung_,12 prairial (31 mai 1794).] + +[Note 488: _Zu Ehren des Höchsten_, Strassburg, Lorenz und Schuler, 4 +p., 18°.] + +[Note 489: _Argos_, 18 prairial (6 juin 1794).] + +Une autre manière de diminuer les frais de la fête, dont s'avisa +la municipalité, fut d'inviter tous les citoyens à offrir à leurs +frères indigents les moyens de se réjouir, eux aussi, durant le +grand jour qui s'approche. Il faut avouer malheureusement que les +procès-verbaux ne témoignent pas d'un grand empressement de la +population plus aisée à répondre à cette invitation charitable. Une +seule offre un peu considérable, à mentionner; c'est celle du citoyen +J.-H. Weiler, qui envoie à l'Hôtel-de-Ville une lettre "portant que +le Corps municipal ayant pris les mesures les plus sages pour rendre +la fête consacrée à l'Etre suprême qui sera célébrée décadi +prochain, la plus pompeuse et la plus touchante, et qu'il voit que les +citoyens de cette commune qui depuis longtemps sont livrés à la dure +privation de la viande, s'empressent de répondre à ces vues, et de +reconnaître avec la municipalité l'Etre suprême et ses bienfaits; +qu'il croit pouvoir augmenter l'allégresse de cette fête en s'offrant +de distribuer gratuitement deux livres de viande à chaque famille, +d'après le mode qui sera adopté par le Corps municipal, pourvu que +cette distribution tourne au profit des seuls patriotes"[490]. Le +Conseil accepte naturellement cette offre généreuse et charge le +citoyen Grimmeisen de surveiller la distribution. Une mention honorable +encore aux citoyens Dalmer et Weishaar, qui offrent quarante mesures +de bière, devant être distribuées, par portions égales, au pied des +quatre arbres de la liberté de la commune. Quant à des distributions +de victuailles, faites par la municipalité elle-même, nous n'en avons +point trouvé d'autre trace qu'une décision au sujet de trente livres +de fromage offertes aux "enfants orphelins et à ceux de la Patrie, +pour les faire participer à l'allégresse de la fête"[491]. + +[Note 490: Procès-verbaux du Corps municipal, 19 prairial (7 juin +1794).] + +[Note 491: Procès-verbaux du 19 prairial an II.] + +Le peu d'empressement du public aisé n'a point troublé cependant +l'enthousiasme du rédacteur du procès-verbal officiel de la +description de la fête de l'Etre suprême; il n'a aucun doute au sujet +de la sincérité de l'élan général qui se manifeste dans cette +journée du 20 prairial, et nous allons le suivre, en résumant son +récit, afin de voir quel rôle la Cathédrale eut à y jouer. Dès +l'aurore, une décharge d'artillerie annonce ce jour "d'allégresse +publique". A huit heures, une seconde décharge donne aux citoyens le +signal de se réunir à la Maison commune, pour aller de là au Temple +de l'Etre suprême. "Une foule innombrable se pressait à l'envi de +partager l'hommage sincère rendu au Père de l'espèce humaine, qui put +en ce jour abaisser un regard de confiance sur des enfants tous dignes +de lui, sur un culte, où son essence n'était point dégradée, qui +n'était pas souillé par les mystères, la doctrine absurde et la +coupable hypocrisie des prêtres." Des vétérans écartaient la foule +compacte des spectateurs sans violence et "par le seul respect porté +à la vieillesse par le Français régénéré." Une musique militaire +ouvrait le cortège, puis marchait un "bataillon scolaire", formé +de "jeunes citoyens"[492], puis encore de "jeunes citoyennes" +vêtues de blanc, aux écharpes tricolores, des adolescents armés de +sabres, les orphelins de la Patrie, et une foule immense de matrones, +couronnées de fleurs, avec leurs enfants portant des bouquets et +chantant des hymnes patriotiques. + +[Note 492: Extrait des registres du Corps municipal du 12 messidor. +Placard in-folio, imprimé dans les deux langues, avec remercîment +spécial à ces jeunes citoyens et portant organisation de leur +bataillon.] + +La masse des citoyens, dont les rangs étaient unis entre eux par des +guirlandes de feuillage, était suivie par toute une série de groupes +professionnels ou politiques distincts. Des cultivateurs conduisaient +une charrue, attelée de deux boeufs "au front panaché de rubans +tricolores." Quatre citoyennes représentant les quatre Saisons, en +guidaient une cinquième, la déesse de l'Abondance. Des militaires de +toute arme portaient une petite Bastille, et "les citoyens occupés à +l'extraction du salpêtre, des emblèmes annonçant que le ciel protège +le peuple qui prépare la chute des rois et des oppresseurs de la +terre." Plus loin l'on aperçoit la France, la Suisse, la Pologne et +l'Amérique, représentées par des citoyens vêtus des costumes +propres à ces pays, et "paraissant dans leur allégresse, nourrir +l'espérance certaine du bonheur qui plane sur ces contrées." En +avant de la Société populaire marchent, portant des branches de +laurier, "les citoyennes occupées à la confection des effets de +campement des armées", puis des femmes encore, la Liberté, la +Justice, l'Egalité, la Félicité publique. Les Jacobins suivaient, +portant les bustes des martyrs glorieux de la liberté, et accompagnés +des "citoyennes habituées à fréquenter leurs tribunes." Le +cortège était terminé par les autorités civiles et militaires, qui +s'avançaient, au milieu d'une double rangée de canonniers, à travers +les rues ornées de banderolles tricolores et de guirlandes de +fleurs, "formant un coup d'oeil que l'âme attendrie savourait avec +délices." + +C'est ainsi que le peuple de Strasbourg se portait vers le Temple de +l'Etre suprême, "dépouillé des vestiges impies du sacerdoce." La +place et les portails avaient été ornés d'arbres et l'intérieur +de la Cathédrale était arrangé en vaste amphithéâtre, capable de +recevoir une foule immense. Au milieu s'élevait sur une montagne +un autel de forme antique, où étaient gravées en bas-relief les +principales époques de la Révolution. Sur cette montagne "les jeunes +citoyennes viennent déposer leurs fleurs, leurs gerbes et leurs fruits, +mais elles en sont elles-mêmes le plus bel ornement. Un parfum +suave, jeté par leurs mains pures, s'élève vers la voûte; un doux +saisissement, un saint respect préparaient le silence nécessaire dans +une aussi nombreuse assemblée..." Une fanfare de trompettes annonce +alors l'ouverture de la cérémonie, puis "une symphonie mélodieuse +élève les âmes vers l'auteur des êtres", et un poète, inconnu +pour nous, vient déclamer une _Ode à L'Etre suprême_: + + ...Etre infini, ton culte est le règne de l'homme. + Tu voulus sa grandeur, non le pouvoir de Rome; + L'homme libre élevant vers toi son front serein + T'offre le pur encens des vertus de sa vie. + Lorsque l'esclave impie + Rampe au pied de Terreur, du marbre et de l'airain... + + Dieu de la liberté, du peuple et du courage. + Les prêtres et les rois nous voilaient ton image; + Nous voulons t'adorer loin des prêtres, des rois. + Nous avons retrouvé tes traits dans la nature; + Sa voix fidèle et pure + A dicté nos devoirs, notre culte et nos lois! + +Espérons que la musique d'Ignace Pleyel, l'ex-maître de chapelle de +la Cathédrale, présentait plus d'attraits que ces vers médiocres. Il +avait été mis à contribution, lui aussi, pour la cérémonie de ce +jour. "Pleyel, dit notre procès-verbal, devenu agriculteur depuis que +la Révolution a ramené l'amour des champs..., inspiré par un sujet +aussi beau, avait composé une pièce brillante et majestueuse, dont les +paroles, extraites de la _Journée de Marathon_, étaient chantées par +un choeur nombreux de jeunes citoyennes, unissant les grâces de leur +âge au civisme et à la vertu." + +Ces "harmonieux accords" sont interrompus par le discours d'un +orateur, également anonyme, qui dépeint à la foule "les dangers +de la doctrine aride de l'athéisme, en intéressant tous les coeurs +sensibles à l'existence de la divinité." Mais nous ne nous +arrêterons pas aux flots de rhétorique dont il inonda son auditoire, +non plus qu'à la harangue analogue du représentant du peuple Lacoste. +De nouveaux choeurs se font entendre et les masses qui se pressaient +sous la voûte du temple, se séparent enfin "dans un enthousiasme +général"[493] en entonnant cette dernière strophe: + + "Potentats, qui sur la terre + Tremblez dès l'aube du jour, + Votre impuissante colère + Va vous perdre sans retour; + + Vous voulez réduire en cendre + Le sol de la Liberté; + Dans la tombe il faut descendre + Et croire à l'Egalité." + +[Note 493: Sur cet enthousiasme, plus ou moins général, voy. aussi la +_Strassburger Zeitung_, 21 prairial (9 juin 1794).] + +Ce que fut la fête, au sortir de la Cathédrale, nous ne le savons +que par les derniers mots du procès-verbal. "L'indigence, dit-il, en +rentrant dans ses foyers, y trouva un repas frugal.... le civisme fit +couler, sur le soir, une boisson saine aux pieds des divers arbres de +la liberté. Une partie de la nuit se passa encore en fête et en +allégresse. Le bonnet rouge placé sur la pointe extrême de la tour du +temple, que l'on avait illuminée, paraissait dans l'ombre une étoile +flamboyante, proclamant les droits du peuple et le bonheur du monde" +[494]. + +[Note 494: Procès-verbal et description de la fête de l'Etre suprême +célébrée le 20 prairial. Strasbourg, Dannbach, 16 p., 8°. Signé par +le maire et tout le Corps municipal, ce document a été rédigé sans +doute par le citoyen Doron, secrétaire-greffier adjoint.] + +Dès le lendemain, le corps municipal était mis en devoir d'examiner la +carte à payer. Deux mémoires, l'un de 130 livres 60 centimes, +l'autre de 1377 livres 35 centimes, lui étaient présentés par les +entrepreneurs chargés de "dépouiller le Temple de l'Etre suprême +des ornements ridicules de la superstition" [495]. Le 24 prairial +paraissait un nouvel appel du comité chargé de réunir les fonds +pour couvrir cette dépense et pour orner la Cathédrale "d'emblèmes +républicains" [496]. Les citoyens Labeaume, Zabern, Fischer, Dietsch, +Chenevet et Læmmermann y exprimaient leur vive douleur de ce que +"beaucoup de citoyens restent froids vis-à-vis de l'émotion +universelle produite par la fête décadaire... Voulez-vous être +égoïstes? Non, alors déposez votre offrande sur l'autel de la +patrie!" Personne n'aimait alors à passer pour égoïste; trop de +gens avaient été conduits dans les prisons strasbourgeoises comme +suspects de ce crime. Aussi finalement la souscription volontaire +atteignit-elle le total fort honnête de 34,406 livres en assignats +[497]. C'est sur ce fonds patriotique que furent réglés les mémoires +mentionnés plus haut; c'est avec cet argent aussi que l'horloger +Maybaum dut construire l'horloge décadaire réclamée par Téterel pour +la tour de la Cathédrale [498] et que furent renouvelés les quatre +drapeaux tricolores, fort usés déjà, ornant les tourelles de la +flèche. Ils furent choisis "de l'étoffe la plus solide" pour +pouvoir "continuer à annoncer les victoires que remportent +les troupes de la République sur les esclaves des despotes +coalisés"[499]. Enfin, plus tard encore, le jour même où tombait +Robespierre, le Conseil municipal soldait un dernier compte, et le plus +considérable de tous, toujours sur le même fonds des contributions +volontaires. "Vu, disait la délibération, l'état des frais +occasionnés par la construction d'un bonnet rouge et de quatre +guirlandes, servant d'ornement à la tour du temple dédié à l'Etre +suprême, ouvrages faits depuis le 23 floréal dernier jusqu'au 25 +prairial, appuyés des pièces justificatives nécessaires, ledit état +présenté par Burger, maçon, spécialement chargé de l'inspection +desdits ouvrages, qui se monte à la somme de 2991 livres 68 centimes. + +[Note 495: Procès-verbaux manuscrits, 21 prairial (9 juin 1794).] + +[Note 496: Procès-verbaux du Corps municipal.] + +[Note 497: Strassburger Zeitung,29 prairial (17 juin8 prairial (27 mai +1794). Maybaum s'engagea 1794).]à la livrer en quatre ou cinq mois, si +on lui fournissait des ouvriers et les matières premières.] + +[Note 498: Friese, V. p. 330.]Téterel fut délégué pour lui fournir +du fer et du charbon. (Procès-verbaux, 1er messidor [19 juin 1794]).] + +[Note 499: Procès-verbaux du Corps municipal, 15 messidor (3 juillet +1794).] + +"Et sur les observations faites par l'administrateur des biens publics +que les citoyens Karth, négociant, Galère, tapissier, et Burger, +maçon, satisfaits d'avoir contribué à la décoration dudit temple, +renoncent au payement qu'ils auraient à réclamer; ouï l'agent +national, + +"le Corps municipal arrête qu'il sera payé audit citoyen Burger le +montant de l'état, portant la somme de 2991 livres 68 centimes, contre +quittance valable, sur les fonds provenant des dons des habitants de +cette commune, pour décorations républicaines du Temple dédié +à l'Eternel; arrête en outre qu'il sera fait mention civique au +procès-verbal du don généreux des citoyens Burger, Galère et +Karth"[500]. + +[Note 500: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 thermidor (27 juillet +1794).] + +Nous ne nous arrêterons pas longuement aux fêtes civiques qui +suivirent celle du 20 prairial. Il semblerait que durant cette époque +immédiatement antérieure à la fin de la Terreur, on ait tenté +d'étouffer la conscience publique révoltée, sous le bruit des +acclamations officielles et des réjouissances publiques et de cacher +ainsi le spectacle hideux de la guillotine fonctionnant sans relâche +sur la place de la Révolution. Le 20 messidor, la Cathédrale +était illuminée pour célébrer les victoires de la république aux +Pays-Bas[501] et l'on dansait au Broglie ou plutôt sur la place de +l'Egalité. Six jours plus tard, les autorités civiles et militaires +convoquaient la population strasbourgeoise au temple de l'Etre suprême +pour célébrer l'anniversaire du 14 juillet 1789. Un cortège, analogue +à celui que nous venons de décrire, partait du champ de la Montagne, +vulgairement dit Finckmatt, portant les bustes de Marat, de Châlier +et de Lepelletier, pour aboutir à la Cathédrale, où les discours +alternèrent avec des chants patriotiques et un hymne spécial du +citoyen Labartasse. Un banquet frugal était offert ensuite aux +défenseurs de la patrie, mutilés dans les combats, et la fête se +terminait par une représentation gratuite au théâtre[502]. + +[Note 501: _Strassburger Zeitung_, 22 messidor (10 juillet 1794).] + +[Note 502: Plan de la fête du 26 messidor, Strasbourg, Dannbach, 8 +p., 8°.--Voy. aussi le compte rendu de la _Strassburger Zeitung_, 28 +messidor (16 juillet 1794).] + +Cette mise en scène d'un lyrisme aussi froid que pompeux, n'empêchait +pas le sang de couler en province, tout comme à Paris. Le lendemain +même du jour où les "groupes d'adolescents" de Strasbourg avaient +chanté: + + "Nourris de civisme et de gloire, + Notre coeur n'est pas corrompu. + Nous croissons près de la victoire, + Parmi des leçons de vertu, + Affranchis de l'horreur profonde + Qu'éprouvaient nos tristes ayeux..." + +ils pouvaient assister, sur la place d'Armes, au spectacle de +l'exécution d'une vieille femme de soixante-quatre ans, nommée +Françoise Seitz, traduite devant le tribunal révolutionnaire pour +avoir distribué des brochures royalistes à des soldats de l'armée du +Rhin, et condamnée, puis guillotinée, le jour même, à cinq heures +du soir. C'étaient là sans doute aussi les "leçons de vertu" +chantées par le poète![503]. + +[Note 503: _Strassburger Zeitung_, 29 messidor (17 juillet 1794).] + +Mais c'est surtout dans le langage des représentants du peuple +en mission dans nos départements, que l'on pouvait constater la +recrudescence terroriste de ces dernières semaines qui précèdent la +chute de Robespierre[504]. La proclamation du 4 thermidor, publiée +à Strasbourg par Hentz et Goujon, atteint, si elle ne dépasse pas en +violence, les arrêtés de Lebas et Saint-Just: "Instruits par leurs +propres yeux de l'état déplorable où se trouve l'esprit public +dans les départements du Haut et Bas-Rhin... que là... les prêtres +exercent un empire révoltant, tiennent les citoyens dans une oisiveté +scandaleuse, pendant plusieurs jours des décades, sous prétexte +du culte religieux, tandis que la terre demande des bras...; qu'ils +profitent de cette oisiveté qu'ils commandent, pour prêcher la +révolte, corrompre les moeurs et exciter le désordre[505]. + +[Note 504: Il faut dire qu'ils étaient stimulés par les Jacobins de +Strasbourg. La lettre des administrateurs du département du Bas-Rhin, +datée du 14 messidor (Livre Bleu, I, p. 169), réclamait précisément +la mesure prise par les représentants.] + +[Note 505: Le motif principal de la colère des représentants était le +renversement d'un arbre de la liberté à Hirsingen, dans le Haut-Rhin.] + +"Que l'ignorance et la superstition sont telles dans ces départements +que le peuple est toujours sous le despotisme et méconnaît la +révolution... qu'il est prouvé par une foule de renseignements que les +prêtres conspirent contre la patrie... qu'ils séduisent les femmes et +corrompent les moeurs, qu'ils machinent en secret la contre-révolution, +qu'ils ont tous dans le coeur, même quand ils parlent de leur +attachement aux lois, langage équivoque dans leur bouche... + +"Que le résultat de leurs manoeuvres dans ces départements est une +ignorance totale des lois de la liberté... qu'un autre résultat non +moins funeste de ces prédications audacieuses et fanatiques est un +relâchement de l'esprit public... + +"Les représentants du peuple arrêtent: Tous les prêtres des +départements ci-dessus désignés seront sur-le-champ mis en +arrestation et conduits à la citadelle de Besançon, où ils seront +enfermés et traités comme gens suspects"[506]... + +[Note 506: Les représentants du peuple envoyés près les armées du +Rhin et de la Moselle. Strasbourg, 4 thermidor, grand placard in-folio, +dans les deux langues, s. nom d'impr.] + +Cet arrêté qui, d'un trait de plume, et sans examiner la situation +personnelle des individus qu'il frappait, déclarait suspects tous les +ministres des cultes, les protestants et les israélites aussi bien que +les prêtres constitutionnels, est la mesure la plus radicale peut-être +qui ait été prise dans notre province contre la libre manifestation +d'un sentiment religieux quelconque. La chute inopinée des terroristes +à Paris empêcha de mettre partout à exécution la mesure ordonnée +par Hentz et Goujon et confiée par eux aux bons soins du général +Dièche, le piteux ivrogne auquel était confiée pour lors la +sécurité de Strasbourg. Mais de nombreux ecclésiastiques de tous les +cultes furent traînés néanmoins dans les cachots de la citadelle de +Besançon[507]. + +[Note 507: Voy. Winterer, p. 183-188, et pour les pasteurs protestants +et les ministres officiants israélites les lettres du pasteur Gerold. +de Boofzheim, l'une des victimes, publiées par nous. _Bilder aus der +Schreckenszeit_. Strassburg, Bull, 1883, 18°.] + +La seule chose qui puisse nous étonner dans le langage des deux +proconsuls, c'est qu'ils reprochent aux autorités départementales +une "honteuse inertie" vis-à-vis de ces désordres imaginaires ou +réels, et les accusent de ne pas "appesantir la hache vengeresse des +lois sur le méchant qui conspire." Les administrateurs du Bas Rhin, +tout au moins, ne méritaient pas ce reproche; leur langage était d'un +jacobinisme à satisfaire les plus exigeants, du moins dans le domaine +religieux. Qu'on écoute plutôt ce qu'ils écrivaient à Hentz et à +Goujon, en date du 7 thermidor: + +"L'ancien orgueil des jongleurs chrétiens avait fait élever des +clochers insolents sur les édifices consacrés à leurs billevesées +religieuses. L'oeil stupide du peuple s'était accoutumé à voir +avec respect ces monuments de la superstition et de son esclavage. +Aujourd'hui... rien de ce qui peut en perpétuer le souvenir ne doit +exister dans une terre libre. Ordonnez donc, citoyens représentants que +tous les clochers et tours soient abattus, excepté cependant ceux +qui, le long du Rhin, seront reconnus être utiles aux observations +militaires, et celui du temple dédié à l'Etre suprême, à +Strasbourg, qui présente un monument aussi hardi que précieux et +unique de l'ancienne architecture[508]... + +[Note 508: Téterel dut être furieux de cette restriction, faite par +des hommes qu'il regardait comme ses émules; elle s'explique par +le fait qu'il y avait au Directoire quelques administrateurs, +Strasbourgeois de naissance.] + +"Cette opération fera le plus grand bien au moral des citoyens... +elle épurera l'horizon devant les âmes fortes qui ne voient que la +pureté du culte de l'Etre suprême, elle portera un dernier coup +à l'aristocratie, et au prestige funeste des prêtres.... Plus de +clochers, plus d'insultes à l'égalité, plus d'aliment à la faiblesse +ou au crime!"[509]. + +[Note 509: Livre Bleu I. p. 172.] + +Cette pièce était signée Ulrich, président, Sagey, Carey, Rivet +et Barbier, secrétaire général. Peut-être bien les députés de la +Convention auraient-ils tâché de satisfaire les pétitionnaires, si +le temps ne leur avait manqué. On sait ce qui arriva. Le 10 thermidor, +alors qu'on célébrait à Strasbourg la fête de Barra et Viala, +conformément au décret de la Convention du 23 messidor[510], la tête +de Robespierre tombait à Paris sous le couperet de la guillotine, et +sa mort mettait fin à la crise terroriste, contre le gré de bon +nombre d'entre ceux qui s'étaient coalisés contre la dictature et le +dictateur. La nouvelle en arriva relativement tard à Strasbourg ou, du +moins, n'y fut regardée comme authentique qu'après des hésitations +prolongées; ainsi c'est le 15 thermidor seulement (2 août) que la +_Gazette de_ _Strasbourg_ enregistra la condamnation de Robespierre et +de ses "complices"[511]. + +[Note 510: Hymnes qui se chanteront à la fête de Barra et Viala, +célébrée à Strasbourg, le 10 thermidor. Strasbourg, Dannbach,8 p., +8°.] + +[Note 511: _Strassburger Zeitung_, 15 thermidor (2 août 1794).--Il +courait alors à Strasbourg des bruits insensés sur Robespierre. +Le même journal, dans son numéro du 26 thermidor, racontait qu'il +"avait voulu obtenir de force la main de la jeune Capet, pour être +plus facilement reconnu par les puissances étrangères."] + +Monet, le fervent admirateur du héros jacobin vivant, s'empressa de +joindre ses imprécations contre le "monstre" terrassé, à celles +de tant d'autres, terroristes comme lui. Dès le 14 thermidor, il +réunit le Conseil général de la commune de Strasbourg en séance +publique extraordinaire, pour lui faire voter une adresse à la +Convention nationale, flétrissant "les complots liberticides" des +traîtres qui avaient prétendu "asseoir leur tyrannie sur les débris +sanglants de l'autorité nationale." Les citoyens des tribunes furent +invités à signer également cette adresse et "se précipitant dans +l'enceinte, présentèrent dans cet accord civique, le spectacle le plus +touchant aux républicains, qui y trouvèrent dans ce moment de crise un +délassement pour leur âme affaissée"[512]... + +[Note 512: Extrait des registres du Conseil général, 14 thermidor, +Strasbourg, Dannbach, 4 p., 4°.] + +Ce n'était pas sans raison que les citoyens de Strasbourg témoignaient +d'une joie assurément sincère en félicitant la Convention de la chute +du "tyran". Ils pressentaient que le chef de la Montagne une fois +abattu, ses sectateurs en province tomberaient bientôt à leur tour et +que Robespierre, Saint-Just et Lebas entraîneraient à leur suite leurs +valets et leurs courtisans locaux, les Honet, les Téterel, les Mainoni +et tous les héros de la Propagande. Cet espoir ne devait pas les +tromper. + + + + + XXIV. + + +La journée du 10 thermidor ne changea pas d'abord les destinées de +la Cathédrale. Comme pour faire oublier les événements accomplis à +Paris, et qui allaient avoir leur contre-coup à Strasbourg, le maire +Monet et la municipalité organisèrent, quelques jours plus tard, une +nouvelle et grande fête populaire, dont le point de ralliement devait +être également le temple de l'Etre suprême. Dans sa séance du 18 +thermidor, le corps municipal délibéra longuement sur l'organisation +d'un cortège républicain, destiné à fêter l'anniversaire du 10 +août, "le jour de cette explosion terrible où le Français donna à +la terre outragée l'exemple d'un roi marchant du trône au supplice", +et le programme, arrêté ce jour-là, fut exactement suivi[513]. + +[Note 513: Plan de la fête du 23 thermidor, célébrée à Strasbourg, +l'an II. Strasb., Dannbach, 13 p. in-8°.] + +Le 22 thermidor, à six heures du soir, des officiers municipaux +grimpèrent aux tourelles de la Cathédrale, pour y fixer, au bruit +des trompettes et des cymbales, quatre piques, surmontées de bonnets +rouges, et autant de drapeaux tricolores, offerts la veille par le 3e +et le 6e bataillon de la garde nationale[514]. Le lendemain matin, dès +cinq heures, les mêmes trompettes sonnent "la terreur des rois et +le réveil du peuple", puis les curieux voient se former lentement +le cortège aux seize groupes, qui doit aller de la maison commune +au temple de l'Etre suprême, accompagné de citoyennes costumées, +"représentant les deux sublimes passions des Français, la Liberté +et l'Egalité." Nous ne nous arrêterons pas à détailler ce +spectacle; toutes ces processions révolutionnaires se ressemblent et +la description de l'une peut dispenser de refaire celle des autres. +La foule des acteurs et des spectateurs s'étant engouffrée sous les +voûtes de la Cathédrale, une grande symphonie d'Ignace Pleyel en +réveille tous les échos. Musique singulièrement expressive, il faut +le croire, car, au dire du procès-verbal, elle ne décrit pas seulement +les bruits de la lutte à main armée, mais "laisse entrevoir, dans +le lointain, le conciliabule secret des républicains conspirant +avec énergie contre la monarchie homicide, pendant que les citoyens +incertains se débattent dans de douloureuses angoisses." Un citoyen +gravit ensuite les degrés de la nouvelle tribune des orateurs, +construite en bois de chêne[515], et prononce un discours "analogue +à la circonstance", puis commencent les chants des solistes, +répondant aux choeurs de la foule. Une mère qui a perdu son fils, +vient déclamer des vers qui se terminent ainsi: + +"Mon fils vient d'expirer, mais je n'ai plus de roi." + +[Note 514: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 21 thermidor +(8 août 1794).] + +[Note 515: Elle coûta 2368 livres à la municipalité. Procès-verbaux +manuscrits, 1er jour complémentaire an II (17 septembre 1794).] + +Puis un citoyen, debout sur les marches de l'autel, dressé au milieu +du temple, adresse à la Liberté des couplets, mis en musique par +François Reinhard. Assise sur une estrade, au milieu des guerriers +blessés, la Liberté se lève alors et répond par d'autres couplets, +dont nous ne citerons que le dernier: + + "O vous, peuples de tout pays, + Soyez un, comme est un le jour qui vous éclaire, + Formez autour du globe une chaîne d'amis, + Que cette chaîne soit la seule sur la terre. + L'acier luit, + L'airain gronde, + Et tout Français dit: + Je ferai mon bonheur par le bonheur du monde." + +Le soir, la tour de la Cathédrale est brillamment illuminée, des +banquets populaires et des danses publiques animent les rues et les +places de la cité. + +La masse d'attributs et de décors de toute espèce que nécessitait la +mise en scène de ces réjouissances officielles amena, quelques jours +plus tard, la création de fonctions administratives nouvelles. Par +délibération du corps municipal, le citoyen Ferdinand Berger fut +chargé de créer, au temple de l'Etre suprême, "un magasin de tous +les objets de représentation pour orner les fêtes publiques". Il +devait exercer en même temps la surveillance à l'intérieur du temple, +y entretenir la propreté et y faire les arrangements nécessaires pour +les fêtes décadaires et nationales. Un traitement de six cents livres +lui était accordé[516]. On doit supposer que Berger fut impuissant à +maintenir, à lui seul, l'ordre dans l'enceinte sacrée; en effet, dans +sa séance du 12 fructidor, le corps municipal, "instruit du désordre +qui règne au temple de l'Etre suprême, les jours de fête", +arrêtait que cinq citoyens, nommés _censeurs_, veilleront au maintien +du bon ordre, vu "que dans un lieu consacré à la divinité, il doit +être observé la plus grande décence". Ils seront assistés de trois +gardes de police et porteront à leur boutonnière, durant leur +service, une carte avec l'inscription: Surveillance du temple de l'Etre +suprême[517]. + +[Note 516: Procès-verbaux manuscrits du 2 fructidor (19 août 1794). +Le 4 floréal an III, le corps municipal supprimait ces fonctions et +attribuait la surveillance de l'édifice au concierge du temple.] + +[Note 517: Procès-verbaux du corps municipal, 12 fructidor (29 août +1794).] + +Mais malgré tous les soins apportés par les meneurs du jour à +l'organisation de ces fêtes, malgré l'attrait que leur pompe +extérieure devait forcément exercer sur l'imagination des masses, +l'heure de la réaction allait sonner bientôt pour tout ce qui +rappellerait, de près ou de loin, le règne de Robespierre. Le +représentant Foussedoire, envoyé en mission à Strasbourg, n'osa pas +encore, il est vrai, rompre ouvertement avec les Jacobins, et se laissa +même guider par eux dans plusieurs de ses mesures politiques; mais il +s'empressa du moins d'inviter tous les bons citoyens à se rassurer +et à reprendre confiance; il entrouvrit la porte des prisons[518], il +accorda la parole aux patriotes républicains, tyrannisés par Monet et +ses acolytes. Ce n'était plus là le ton des Saint-Just et des Lebas, +des Baudot et des Lacoste, des Hentz et des Goujon[519]. Le sans-culotte +Massé, revenu de Besançon, put déclarer à la Société populaire, +dans la séance du 17 fructidor, qu'il y avait à Strasbourg "un tas +de scélérats encore impunis", et s'il réclamait, avec la même +ardeur, le châtiment des feuillants et des "valets de Dietrich", il +insista surtout pour la nomination de commissaires qui rechercheraient +les auteurs de tous les actes arbitraires et de tous les abus +d'autorité qui avaient eu lieu dans notre ville "sous la dictature +de l'infâme Robespierre"[520]. Aussi, quand Foussedoire quitta notre +ville, la majorité de la population, habituée de longue date aux +traitements les plus durs et les plus injustes, de la part de la +Convention nationale, conserva-t-elle un souvenir reconnaissant à ce +"messager de paix"[521]. + +[Note 518: Soixante-seize suspects furent relâchés par lui (_Strassb. +Zeitung_, 17 sept. 1794); mais les derniers prisonniers du Séminaire ne +sortirent que le 5 novembre suivant. (_Strassb. Zeitung_, 16 brumaire an +III, 6 nov. 1794.)] + +[Note 519: Voy. sa lettre dans la _Strassb. Zeitung_ du 15 fructidor +(1er sept. 1794).] + +[Note 520: Discours prononcé à la Société populaire dans sa séance +du 17 fructidor. Strasb. s. date, 15 p. 8°] + +[Note 521: _Strassb. Zeitung_, 5 brumaire III (26 octobre 1794).] + +Ce fut sous l'inspiration du représentant en mission, désireux de se +concilier les masses populaires, que le corps municipal réorganisa les +fêtes décadaires au temple de l'Etre suprême, de manière à rendre +à la population de langue allemande, si nombreuse à Strasbourg, la +part légitime que les terroristes de la Propagande avaient su lui +enlever d'une manière absolue. Il fut décidé que l'on inviterait tous +les bons citoyens à prononcer alternativement des discours dans les +deux langues aux fêtes décadaires du temple de l'Etre suprême; un +registre fut ouvert à la mairie pour que les orateurs de bonne volonté +pussent s'y inscrire d'avance[522]. En prenant cette décision, le corps +municipal répondait assurément au voeu public, ainsi qu'en témoigne +cette correspondance de la _Gazette de Strasbourg_: "Chaque fois que +nous visitons, le jour de décade, le temple de l'Etre suprême, pour +y recevoir l'enseignement d'une morale épurée de toute superstition, +nous regrettons qu'un si grand nombre de nos citoyens et citoyennes, +qui ne comprennent pas la langue française, n'y puissent participer, +et pourtant ce sont précisément ces gens-là qui en auraient le plus +besoin. On leur a pris leurs vieilles idoles, on leur a dit que l'Etre +suprême n'exige point de la part du premier des êtres créés, +l'hommage d'un esclave, et, à peine se sont-ils montrés disposés à +accepter cet enseignement, qu'il ne leur est plus inculqué que dans +une langue dont ils comprennent à peine quelques phrases d'un usage +journalier. Sans doute on s'efforce de leur enseigner la langue d'un +peuple libre, mais on ne peut l'enseigner à des vieillards de soixante +ans. Et le paysan qu'absorbe la culture de son champ, comment doit-il +s'y prendre?"[523]. + +[Note 522: Procès-verbaux du corps municipal, 5 vendémiaire III (26 +sept. 1791).] + +[Note 523: _Strassb. Zeitung_, 12 vendémiaire an III (3 octobre 1794).] + +L'appel de la municipalité fut entendu; un certain nombre d'orateurs +se firent inscrire, et dès le 10 vendémiaire la série de ces +"prédications laïques" allemandes à la Cathédrale commençait +par un discours d'un réfugié allemand, nommé Lehne, "citoyen +français de Mayence", empreint d'un sentiment religieux sincère, +bien que fort anticatholique et d'un style très déclamatoire. Il fut +imprimé avec ce vers de Voltaire pour devise: "Dieu ne doit point +pâtir des sottises du prêtre"[524]. Un autre réfugié, Frédéric +Cotta, de Stuttgart, ex-officier municipal à Strasbourg, et arrêté +comme suspect après la chute de Schneider, prit la part la plus active +à la réorganisation de ce culte de langue allemande. Il venait d'être +acquitté par le tribunal révolutionnaire de Paris[525], et tenait à +faire preuve d'un républicanisme militant et sincère, peut-être aussi +à venger ses amis et lui-même sur le maire et les siens. Il nous reste +de lui bon nombre de harangues, prononcées alors à la Cathédrale, +et dont quelques-unes sont des documents historiques importants +pour l'histoire contemporaine de Strasbourg[526]. Nous citerons tout +spécialement le "discours sur _l'amour de la patrie_, prononcé +devant les citoyens de Strasbourg rassemblés pour l'adoration de l'Etre +suprême" le 2e décadi de brumaire[527], discours qui respire un +enthousiasme généreux pour la liberté et défend la mémoire des +amis de Cotta, Jung, Edelmann, Martin, victimes des dénonciations +calomnieuses des Téterel et des Monet. Euloge Schneider lui-même y +est l'objet d'une tentative de réhabilitation, qui nuisit beaucoup +à l'effet des autres parties du discours et valut à l'orateur des +attaques virulentes, dont la publication, même clandestine, était, +elle aussi, un "signe des temps"[528]. + +[Note 524: _Rede auf das Fest des hoechsten Wesens... von Lehne. +froenkischem Bürger aus Mainz_. Strassb., Treuttel u. Würtz, 16 p. +8°.] + +[Note 525: _Strassb. Zeitung_, 2 vendémiaire an III (23 sept. 1794).] + +[Note 526: Voy. p ex. le discours: _Es geht, es wird gehen, Gott ist mit +uns, Rede für das Fest des Frankenvolkes_. Strassb. Stuber, 3. Décadi +des Vendemiaire, am 3ten Jahr, 8°.] + +[Note 527: _Die Fülle der Vaterlandsliebe, zum Andenken der +Freiheitsmärtyrer_, u. s. w. Strassb., Treuttel, 15 p. 8º. Les notes +de ce discours sont fort curieuses pour l'histoire de la période de la +Terreur à Strasbourg.] + +[Note 528: Dans une feuille volante allemande de la municipalité de +Wasselonne datée du 30 novembre 1794, où l'on rappelle les faits et +gestes de Cotta comme commissaire révolutionnaire dans cette commune et +où l'on proteste contre l'éloge de cette bête enragée +(_Bluthund_) de Schneider dans un discours "patriotico-moralisant et +schneidérien-liberticide". Le ton de cette pièce, imprimée sans +doute outre-Rhin, rappelle déjà tout-à-fait le ton des pamphlets +clérico-royalistes de 1791.] + +Vers la même époque, en octobre 1794, le citoyen Auguste Lamey, +alors secrétaire de la justice de paix du troisième arrondissement de +Strasbourg, terminait la publication de ses _Chants décadaires pour +les Français du Rhin_, qui avaient paru déjà, pour la plupart, +en feuilles volantes, et offrait ainsi un recueil de cantiques +républicains aux fidèles de langue allemande, assidus au culte du +décadi; recueil d'autant plus facile à utiliser que la plupart des +chants du jeune poète s'adaptaient à des mélodies de cantiques bien +connues, au moins de la population protestante d'Alsace[529]. + +[Note 529: _Dekadische Lieder fur die Franken am Rheinstrom_. Strassb. +Zeitungscomptoir, 3tes Jahr der Republik, 18°. Ajoutons que ce culte +décadaire ne se célébrait pas seulement dans les grandes villes. Nous +avons p. ex. un discours analogue, tenu en l'honneur des martyrs de la +liberté à Barr, par Jacques Dietz, teinturier (Strasb., Stuber, 30 +messidor an II).] + +En même temps renaissait le respect pour les monuments du culte +indignement mutilés naguère, et les administrateurs jacobins +eux-mêmes se croyaient obligés de formuler à ce sujet des professions +de foi qui contrastaient singulièrement avec leurs agissements les plus +récents. Les citoyens formant le directoire du district de Strasbourg +s'écriaient avec onction: "Inscrivons sur tous les monuments et +gravons dans tous les coeurs cette sentence: Les barbares et les +esclaves détestent les sciences et détruisent les monuments des arts; +les hommes libres les aiment et les conservent"[530]. Un peu plus +tard, un véritable réquisitoire était dressé contre les iconoclastes +qui avaient détruit, autant qu'ils avaient pu, la façade de la +Cathédrale. L'abbé Grégoire avait présenté, le 20 octobre 1794, +un rapport à la Convention nationale sur les outrages subis pendant +la Terreur par les monuments publics et les oeuvres d'art et y avait +mentionné, mais en passant, les mutilations de la "pyramide +de Strasbourg"[531]. Dans une lettre adressée au célèbre +conventionnel. un autre Allemand réfugié à Strasbourg, George +Wedekind, entreprit d'éclairer ce dernier et le public cultivé en +général, sur la gravité des actes de vandalisme commis a Strasbourg +et sur la conduite des meneurs jacobins du dedans et du dehors, à +l'occasion de ces actes[532]. De pareilles attaques, qui n'étaient +point encore sans danger, préparaient, à cour échéance, la chute +définitive des personnages politiques contre lesquels elles étaient +dirigées. Quand enfin Monet fut écarté du pouvoir, dont il avait tant +abusé, et disparut de Strasbourg pour n'y plus reparaître[533], on put +s'écrier, en empruntant les paroles d'une des feuilles locales, "la +joie éclate sur le visage de chaque citoyen, la justice, la liberté, +l'humanité sont de nouveau à l'ordre du jour"[534]. Quelles haines +profondes le jeune jacobin savoyard avait suscitées dans les coeurs, +on le peut voir encore aujourd'hui en parcourant le cruel portrait qu'a +retracé de lui l'un de ses anciens administrés dans la _Gazette de +Strasbourg_ du 26 novembre 1794[535]. Le contentement devint plus +grand encore quand les Comités de la Convention prononcèrent, le 8 +décembre, la fin de l'état de siège et la destitution du général +Dièche, l'inepte et brutal commandant de la place, qui s'était +montré, dès l'origine, l'instrument docile des pires terroristes[536]. + +[Note 530: L'administration du District à ses concitoyens. Strasb., 7 +vendémiaire an III, 7 p. 4°.] + +[Note 531: _Strassb. Zeitung_, 14 brumaire an III (4 nov. 1794).] + +[Note 532: _Etwas vom Vandalismus in Strassburg. im andern Jahre der +Republik verübt, Schreiben an Bürger Grégoire_. Strassb., Treuttel u. +Würtz, 16 p. 8º.] + +[Note 533: On sait que ses protecteurs furent assez puissants pour le +soustraire à toute punition pour ses actes arbitraires et pour lui +procurer une place dans les bureaux du Ministère de la guerre, +place qu'il occupait encore en 1814, docile instrument du despotisme +impérial, après l'avoir été du despotisme jacobin.] + +[Note 534: _Strassb. Zeitung_, 15 brumaire an III (5 nov. 1794).] + +[Note 535: _Strassb. Zeitung_, 6 frimaire (26 nov. 1794). On l'y +dépeint comme le sultan de Strasbourg, impitoyable pour les enfants +gémissants qui demandent à voir un père, se mourant en prison, mais +jetant volontiers le mouchoir aux belles, imberbe, aux yeux baissés +vers terre, à là figure féminine, comme lady Milwood, la célèbre +favorite du prince, dans _Amour et Cabale_, de Schiller.] + +[Note 536: _Strassb. Zeitung_, 24 frimaire (14 déc. 1794).] + +Un des domaines de la vie publique et privée où la réaction contre +l'exorbitante compression subie par l'opinion, se fit le plus rapidement +sentir, fut assurément le domaine religieux. Les meneurs de la +Convention qui s'étaient flattés de détruire ou du moins de modifier +profondément la foi de l'immense majorité de la nation française, +durent s'avouer bientôt qu'ils connaissaient mal la nature humaine. +Partout les convictions, naguère encore proscrites, recommençaient à +s'affirmer sans crainte, à Strasbourg, comme à Paris et dans le +reste de la France. En vain la Convention, profondément irritée de +ce réveil de "l'hydre du fanatisme", qu'elle croyait domptée, +refusait-elle encore de s'associer à ce mouvement irrésistible. Quand, +dans la séance du 1er nivôse, Grégoire réclame à la tribune la +liberté des cultes, l'Etat n'en salariant aucun, mais les protégeant +tous, et prononce ce mot célèbre et tristement prophétique: "Un +peuple qui n'a pas la liberté du culte, sera bientôt un peuple sans +libertés", des murmures violents interrompent le courageux évêque +de Blois, et, sur la motion de Legendre, l'assemblée passe à l'ordre +du jour aux cris de: Vive la République![537]. + +[Note 537: _Strassb. Zeitung_, 7 nivôse III (27 déc. 1794).] + +Mais de pareils votes importaient peu à l'opinion publique, qui +se prononçait, presque unanimement, pour la reprise des anciennes +habitudes, qu'elles fussent contraires ou non aux lois nouvelles. Dès +le 8 nivôse, le nouveau maire provisoire de Strasbourg, le citoyen +André, et ses collègues du corps municipal étaient obligés de +rappeler officiellement à leurs concitoyens la défense de chômer et +de fermer les magasins un autre jour que le décadi. Mais--symptôme +significatif!--ils le faisaient sur un ton doux et paternel, réclamant +l'obéissance, comme un devoir "prescrit impérieusement par les +circonstances, puisqu'il en résulterait la perte d'un temps qui n'a +jamais été plus précieux, et que cette perte nuirait essentiellement +à la chose publique"[538]. Un magistrat même, l'un des juges au +tribunal criminel de Strasbourg, le citoyen Albert, de Schlestadt, +publiait à ce moment un calendrier populaire, rempli non seulement +d'anecdotes des plus violentes contre les Jacobins (ce qui était +de mode alors), mais renfermant le vieux calendrier chrétien, +parallèlement au calendrier républicain, ce qui était positivement +illégal[539]. + +[Note 538: Délibération du corps municipal de la commune de +Strasbourg, du 8 nivôse an III. placard in-folio.] + +[Note 539: _Neuer und aller Kalender für das dritte Jahr der Republik_ +(alte Zeitrechnung 1794-1795), 26 p. 4°. S. lieu d'impression ni nom +d'imprimeur.] + +Ce mouvement prit une intensité plus grande encore, quand, dans les +premiers jours de janvier 1795, le représentant Edme-Barthélemy Bailly +fut envoyé en mission à Strasbourg, pour y examiner de plus près les +griefs des _modérés_ contre les Jacobins, toujours encore influents +dans certains milieux, surtout au Département, et dont se plaignaient +amèrement les notables de notre ville. Le 20 nivôse (9 janvier), +cet ancien oratorien, ex-professeur au collège de Juilly, prêtre +assermenté d'ailleurs, et, qui plus est, marié, réunit les citoyens +de la commune au temple de l'Etre suprême pour leur exposer, dans une +longue harangue, ses idées sur les vrais principes de la justice et +de la liberté[540]. Il y invita les patriotes présents à revenir +le lendemain dans la même enceinte, pour y choisir une commission qui +l'aiderait à _purifier_ les administrations civiles et militaires. +Bailly était engagé, bien plus avant que Foussedoire, dans la +réaction thermidorienne; son modérantisme frisait d'assez près les +opinions royalistes pour qu'il faillît être déporté au 18 fructidor +de l'an V, et son tempérament placide en faisait d'ailleurs l'ennemi +de toutes les violences. Entouré et dirigé par les anciens +constitutionnels et les républicains modérés, à peine sortis de +prison, il résolut, dès son arrivée, de mettre fin aux menées +révolutionnaires de leurs implacables adversaires, non sans employer, +à son tour, des mesures passablement dictatoriales. + +[Note 540: _Strassb. Zeitung_, 22 nivôse III (11 janvier 1795).] + +Ce fut entouré d'un "Conseil du représentant du peuple" dans +lequel figuraient des hommes comme J. J. Oberlin, Laquiante, Schoell +et Mayno, des _suspects_ de la veille, que Bailly se présenta le +lendemain, 21 nivôse, à la Cathédrale, pour y présider l'assemblée +générale, convoquée vingt-quatre heures auparavant. On peut se +figurer dans quel sens se firent les désignations des commissaires +épurateurs, qui devaient exclure les citoyens indignes de la confiance +publique et proposer au représentant des fonctionnaires nouveaux. Le +28 nivôse, leur besogne était achevée, et Bailly, revenant +une troisième fois au temple de l'Etre suprême, exprimait aux +Strasbourgeois, charmés d'entendre un pareil langage, tous ses regrets +sur leurs maux passés. "En proie, leur dit-il, aux calomnies les plus +atroces, vous avez gémi plus d'un an sous l'oppression la plus cruelle. +La Commune de Strasbourg, qui a fait tant de sacrifices pour la patrie, +a été présentée à la France comme foyer de contre-révolution. +Des brigands étrangers, se disant patriotes exclusifs, ont voulu la +réduire au désespoir pour la perdre et l'anéantir plus sûrement." + +L'orateur, faisant ensuite appel au calme et à la concorde entre tous +les citoyens, donna lecture de la liste des citoyens proposés pour +la réorganisation des autorités constituées, et consulta, dit le +procès-verbal, le peuple sur chaque individu présenté. Le même +"peuple" peut-être, qui naguère acclamait les noms de Téterel, +Bierlyn ou Monet, salua non moins chaleureusement celui des nouveaux +membres de la Commune, du District, du Département, etc., qui +représentaient des tendances opposées. Avec des hommes comme Koch au +Département, ou Schertz au District, avec Mathieu et Brackenhoffer au +Corps municipal, Fréd. Herrmann comme agent national, Schweighæuser, +Momy, Zimmer comme notables, Laquiante et Spielmann aux tribunaux, Mayno +à la présidence du tribunal de commerce, Eschenauer et Schützenberger +comme chefs de bataillon de la garde nationale, les _modérés_ étaient +absolument les maîtres de la situation à Strasbourg, et rentraient, le +front haut, dans toutes les positions électives dont les Jacobins les +avaient expulsés en octobre 1793. + +Le même jour, la Société populaire, dernier refuge des _montagnards_ +strasbourgeois, était épurée de même. "Il est temps que la Terreur +finisse, avait dit Bailly à ses membres; le char de la Révolution ne +doit plus marcher sur des cadavres; il doit rouler sur une terre pure et +régénérée." Elle fut si bien épurée qu'elle en mourut; à partir +de janvier 1795, elle n'a plus d'histoire. + +Les nouveaux tribunaux inaugurèrent leurs travaux par une mesure de +clémence, en prononçant l'acquittement de cent soixante-deux pauvres +paysans du Bas-Rhin, émigrés pendant la Terreur et tenus en prison +depuis leur retour, dans l'attente journalière de la déportation, +sinon de la peine capitale[541]. + +[Note 541: _Strassb. Zeitung_, 3 pluviôse III (22 janvier 1795).] + +Bien que médiocres républicains, sans doute, ils voulurent payer leur +dette de reconnaissance à la République en se joignant au cortège des +représentants du peuple, Bar et Bailly, quand ceux-ci se rendirent à +la Cathédrale, le 2 pluviôse, pour y célébrer l'anniversaire de la +mort de Louis XVI. L'édifice était rempli, depuis neuf heures, d'une +foule immense, malgré le froid rigoureux; elle écouta la harangue +de Bailly qui se termina par le cri de: Guerre à mort à la +royauté![542], et quand il eut fini, "dix mille citoyens, les bras +levés vers le ciel, jurèrent haine éternelle aux rois et à toute +espèce de tyrannie." Puis l'orchestre, réorganisé par les soins de +l'un des officiers municipaux, nommé Hubschmann, joua la symphonie +de Pleyel, composée pour la fête du 10 août[543], tandis que +"le peuple contemplait avec complaisance les nouvelles autorités +constituées.... C'était la fête du coeur et le triomphe de la vertu +et de la justice"[544]. + +[Note 542: Circonstance curieuse et qui devait nuire quelque peu au +sérieux de l'orateur lui-même, Bailly avait voté contre la peine de +mort, lors du procès de Louis XVI devant la Convention.] + +[Note 543: Cette musique réorganisée coûtait 15.000 livres à la +ville. Procès-verbaux du 13 pluviôse (1er février 1795). On trouvera +les noms de tous les membres de l'orchestre dans le procès-verbal du 28 +ventôse (18 mars 1795.)] + +[Note 544: Discours prononcés par le représentant du peuple Baillv..., +suivi du procès-verbal, etc. Strasb., Treuttel et Würtz, 19 p. 4°.] + +Tout le monde, naturellement, ne partageait pas cette allégresse. +Le représentant Foussedoire incriminait même, à la tribune de la +Convention, les opérations de Bailly comme "dangereuses pour la +liberté", dans la séance du 7 pluviôse, et s'attirait une réplique +violente de la part d'un notable strasbourgeois[545]. Quelques-uns des +nouveaux administrateurs eux-mêmes, effrayés du bruit qui se faisait +autour de leur nom, et craignant un retour offensif des Jacobins, se +dérobaient aux honneurs et à la gestion des affaires publiques. C'est +ainsi que le nouveau maire, Mathieu, qualifié "d'homme dangereux" +à la tribune de la capitale, préféra céder la place au citoyen +Keppler, d'Andlau, qui fut alors nommé maire provisoire. Mais la grande +majorité de la bourgeoisie strasbourgeoise n'était guère tourmentée +de craintes semblables; elle se réveillait de sa longue torpeur; +chacun parlait librement, attaquait l'adversaire d'hier ou songeait à +présenter sa propre apologie. La vérité sur le régime de la Terreur +se faisait jour de toutes parts. Le pasteur Philippe-Jacques Engel +en dévoilait les iniquités religieuses[546], Ulrich annonçait +l'apparition prochaine de son fameux _Livre Bleu_, qui nous a conservé +tant de documents curieux sur cette époque néfaste[547]; le 25 +ventôse enfin (15 mars 1795), Frédéric Hermann, le nouvel agent +national de la commune, déposait sur le bureau du corps municipal son +rapport sommaire relatif aux dégradations subies par la Cathédrale et +aux auteurs et provocateurs présumés de ces actes coupables. Quelques +jours plus tard, la municipalité décida que ces pièces seraient +transmises à l'accusateur public près le tribunal du département, +pour qu'il en prît connaissance, et qu'on dresserait un procès-verbal +détaillé sur l'état actuel de la Cathédrale[548]. + +[Note 545: Gaspard Noisette, député suppléant du Bas-Rhin aux +rédacteurs du _Narrateur_. Paris, s. nom d'imprim., 1 feuille 4°, en +français et en allemand.] + +[Note 546: _Beytroege zur Geschichte der neuesten Religionsrevolution +in Strassburg_. Voy. _Strassburger Zeitung_, 21 pluviôse (9 février +1795).] + +[Note 547: _Strassb. Zeit._, 16 ventôse (6 mars 1795).] + +[Note 548: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 25 ventôse +(15 mars), 2 germinal (22 mars), 15 germinal (4 avril 1795).] + +Pendant ce temps c'était, à Paris, un échange continuel de +compliments entre la majorité de la représentation nationale et la +population de Strasbourg. Dans la séance du 24 pluviôse, Bailly en +avait fait le plus complet éloge; un de ses collègues, Richou, vint +également témoigner de son patriotisme[549]. Quatre jours plus +tard, ce sont des députés de la ville qui viennent exprimer leur +reconnaissance à la barre de la Convention et remercier Bailly de +son oeuvre d'apaisement; puis encore c'est Dentzel, l'ex-pasteur de +Wissembourg, le futur général de brigade, qui prononce un panégyrique +en leur honneur, après les avoir bien rudoyés jadis[550]. Et pourtant, +à ce moment précis de notre histoire, la réaction s'annonçait +déjà; ainsi les femmes strasbourgeoises, ne "voulant pas passer pour +Jacobines", supprimaient la cocarde tricolore, ornement obligatoire +jusque-là, et se faisaient rappeler sévèrement à l'ordre par la +municipalité pour cette infraction aux lois, passible de six années de +réclusion, en cas de récidive![551]. + +[Note 549: _Strassb. Zeitung_, 2 ventôse (20 février 1795).] + +[Note 550: _Strassb. Zeitung_, 4 ventôse (22 février 1795).] + +[Note 551: Délibération du Corps municipal du 22 pluviôse an III (10 +février 1795). Strasb., Dannbach, 4 p. 4°, français et allemand.] + +C'est au beau milieu de cet échange de félicitations que la Convention +nationale rendit, le 3 ventôse (21 février 1795), le célèbre décret +qui mit fin à l'arbitraire légal sur le terrain religieux. Elle +déclarait dans ce document que la nation ne salarierait aucun culte, +mais qu'elle n'en troublerait dorénavant aucun; qu'elle ne fournirait +de locaux officiels à aucun d'entre eux; que les cérémonies publiques +et les costumes sacerdotaux ne seraient pas tolérés. Les inscriptions +extérieures, relatives au culte étaient également défendues, et +pour empêcher la reconstitution de la main-morte, les donations par +testament et la constitution de rentes aux paroisses nouvelles étaient +prohibées. Mais la loi permettait la vente ou la location des anciennes +églises à des particuliers; elle autorisait les collectes privées +pour l'entretien du culte, et donnait ainsi, si non la liberté dans +son sens le plus large, du moins la possibilité de vivre, à toutes +les communautés religieuses vraiment vivaces, comptant des adhérents +sincères et un clergé dévoué. + +Qu'on l'eut prévu ou non, la loi du 3 ventôse donna le signal de la +résurrection générale du catholicisme. Immédiatement des lieux de +culte furent ouverts à Paris et la messe y fut dite "sans produire +aucune émotion dans le peuple", ainsi que le constatait un +correspondant de la _Gazette de Strasbourg_, dès le 7 ventôse[552]. +"Le peuple veut son dimanche; eh bien, qu'on le lui laisse, et: Vive +la République! Il ne l'en aimera que mieux. Serait-ce bien raisonnable +de s'exposer à des troubles pour un calendrier?" Cette parole, +ajoutée d'un air détaché par le journaliste local, montre avec quelle +rapidité l'opinion publique s'apprêtait à revenir en arrière, du +moins à Strasbourg. Aussi l'effet de la loi de ventôse fut-il presque +instantané dans les départements du Rhin. Au bout de peu de jours +les prêtres y affluèrent en masse. Dans une correspondance, datée +de Neuchâtel, une de nos feuilles strasbourgeoises racontait que, +sur douze cents prêtres réfugiés dans ce canton, les trois-quarts +étaient déjà rentrés en France[553]. Ils revenaient d'autant plus +volontiers d'outre-Rhin qu'ils y avaient bien de la peine à vivre[554]. +Les fugitifs laïques suivirent les membres du clergé réfractaire +dans ce retour de l'exil. Dix mille citoyens, dit-on, avaient franchi le +Rhin, près de Lauterbourg, soit en barques, soit sur des radeaux, +dans une seule quinzaine, vers la fin de ventôse[555]. Les églises +se repeuplaient partout dans les campagnes: à Strasbourg même, les +fournisseurs du clergé rouvraient leurs magasins et annonçaient dans +les journaux leurs surplis, leurs nappes d'autel et leurs étoles[556]. +Les prêtres non assermentés reprenaient même possession de leurs +presbytères avec un sans-gêne tel que l'agent national du district +de Strasbourg, le citoyen Ferat, se vit obligé de rappeler à ses +administrés que tous les prêtres, ayant refusé le serment prescrit +par la loi, "ne sauraient se présenter impunément, et bien moins +encore reprendre l'exercice de leurs fonctions. La loi qui les frappe +de mort n'est point rapportée... ils doivent, au moment qu'il seront +découverts, être envoyés à la maison de justice du département +pour être, dans les vingt-quatre heures, livrés à l'exécuteur +des jugements criminels... La loi du 22 germinal, rendue contre les +receleurs d'ecclésiastiques sujets à la déportation, et qui prononce +contre eux la peine de mort, est encore en pleine vigueur et n'est +nullement révoquée ou atténuée par le décret du 3 ventôse. Ce +dernier décret assure la liberté de tous les cultes exercés dans +des lieux privés sous les yeux de la police; il n'accorde point à des +hommes qui ont renoncé aux droits des citoyens, et que les lois ont +condamnés comme ennemis de la patrie, la faculté de reparaître sur le +sol républicain"[557]. + +[Note 552: _Strassb. Zeitung_, 7 ventôse (25 février 1795).] + +[Note 553: _Strassb. Zeitung_, 7 germinal (27 mars 1795).] + +[Note 554: Un bailli wurtembergeois en offrait comme jardiniers et +domestiques pour les empêcher de mourir de faim. _Strassb. Zeitung_, +1er vendémiaire (22 sept. 1794).] + +[Note 555: _Strassb. Zeitung_, 11 germinal (10 avril 1795).] + +[Note 556: Les citoyens Jæggi, près du pont Saint-Guillaume, et Nagel, +au Luxhof. _Strassb. Zeitung_, 18 germinal (11 messidor an III).] + +[Note 557: L'agent national du district de Strasburg à ses concitoyens, +7 germinal an III (27 mars 1795). Strasb., Lorenz, placard in-folio, +dans les deux langues.] + +Mais ces avertissements et ces menaces restent à peu près sans effet; +le culte décadaire est abandonné de plus en plus, malgré les efforts +de la municipalité strasbourgeoise pour y attirer le public[558], et +bientôt celle-ci est obligée de supprimer les séances d'après-midi +au temple de l'Etre suprême, séances consacrées à la lecture et +à l'exposition des lois nouvelles, personne ne se rendant plus à ces +réunions décadaires[559]. Quand le représentant Richou arrive +à Strasbourg, dans les premiers jours de mai, et qu'il exprime aux +officiers municipaux l'espoir trompeur que le culte décadaire n'est pas +négligé dans cette commune, on se hâte d'insérer dans les journaux +que le représentant du peuple viendra demain à la Cathédrale, afin +qu'il y trouve un auditoire de curieux à qui parler[560]. La même +précaution est nécessaire pour amener un public à la séance +dans laquelle il raconte aux citoyens "les derniers forfaits des +Jacobins", lors de cette journée du 2 prairial[561], dont l'issue +provoquait le suicide de Rühl, l'un des derniers députés montagnards +du Bas-Rhin[562]. + +[Note 558: Elle décide p. ex. de faire exécuter au temple de l'Etre +suprême un Hymne à la Vertu, composé à Paris par le citoyen +Jacques-Philippe Pfeffinger. Procès-verbaux du 29 germinal (18 avril +1795).] + +[Note 559: Procès-verbaux du 8 floréal (27 avril 1795).] + +[Note 560: Procès-verbaux du 19 floréal (8 mai 1795).] + +[Note 561: Procès-verbaux du 8 prairial (27 mai 1795).] + +[Note 562: Voy. sur la fin de Rühl le livre de M.J. Claretie intitulé: +_Les derniers Montagnards._] + +Nul doute que la tentative suprême des Jacobins du faubourg +Saint-Antoine pour ressaisir le pouvoir, n'ait précipité dans une +certaine mesure le mouvement de la réaction religieuse, malgré +les sentiments intimes de la majorité des conventionnels. Cherchant +désormais son point d'appui dans la bourgeoisie, pour résister +au sourd mécontentement des prolétaires aigris et fanatiques, +l'assemblée dût lui payer son concours par la loi du 11 prairial (30 +mai 1795), qui rendait provisoirement l'usage des édifices nationaux, +non encore aliénés, aux fidèles, avec l'autorisation de s'en +servir comme de lieux de culte. Or, dans la plupart des communes, et +spécialement à Strasbourg, aucune vente d'église, encore consacrée +au culte, n'avait eu lieu jusqu'à ce jour, pour des motifs faciles +à comprendre. L'article IV de loi de prairial portait que si les +adhérents de différents cultes voulaient se servir d'une même +église, la municipalité devrait veiller à ce que les usagers communs +se comportent entre eux avec décence et s'y rendent à des heures +convenables, préalablement fixées par elle. Cet article était +né sans doute du désir de concilier les exigences probables et +contradictoires des sectataires du culte décadaire, de ceux de l'Eglise +constitutionnelle et de ceux d'entre les catholiques-romains qui +se résigneraient à reconnaître les lois de la République. Cette +dernière clause était obligatoire en effet; l'article V portait: +"Nul ne pourra exercer le ministère, s'il ne fait devant la +municipalité de sa résidence acte de soumission aux lois de la +République." C'était un frein, bien faible il est vrai, mais +c'était un frein pourtant contre les prêtres réfractaires qui ne +rentreraient au pays que pour y semer la discorde et pour tramer des +complots contre-révolutionnaires. La Convention, se sachant près de sa +fin et visant le suffrage des masses, en vue des élections prochaines, +alla même bientôt encore plus loin dans ses concessions. Dans une +circulaire du 29 prairial, son comité de législations déclarait que +cette "soumission aux lois" ne se rapportait pas au passé, qu'elle +n'impliquait point, par conséquent, d'adhésion à la Constitution du +clergé, loi périmée depuis, l'établissement de la République. Cette +déclaration était habile autant que juste au point de vue légal. A +vrai dire, elle offrait à tous les ecclésiastiques, fidèles à leur +foi religieuse, et uniquement préoccupés de la garantir, une amnistie +complète. On ne leur demandait que d'adhérer aux lois de l'Etat, +et l'Etat n'ayant plus de législation religieuse, ils pouvaient les +reconnaître sans aucun scrupule de conscience. Si jamais moment fut +propice à une réconciliation entre le gouvernement et les membres du +clergé, ce fut le printemps de 1795. Un peu de prudence et de douceur +chez les uns répondant à une tolérance toute nouvelle chez l'autre, +en aurait facilement fait les frais. + +Malheureusement, il faut bien l'avouer, la majorité des membres du +clergé catholique, du moins en Alsace, ne sut pas prendre l'attitude +que lui commandait son intérêt bien entendu. Les prêtres revenus au +pays se croyant certains d'une victoire prochaine, plus complète, +se montrèrent insoumis aux lois, trop souvent haineux contre les +constitutionnels, prêchèrent contre les lois sur le divorce, contre +la suppression des ordres monastiques, et prêtèrent même la main +aux menées des émigrés politiques. On leur demandait simplement +d'affirmer, en honnêtes gens, leur soumission au régime existant pour +participer ensuite aux libertés communes. A peu d'exceptions près--et +leurs plus chaleureux défenseurs n'osent pas le nier--ils refusèrent +cette adhésion, condition de leur séjour pacifique en Alsace; ils +disaient la messe en cachette, distribuaient clandestinement les +sacrements et violaient ainsi la condition préalable de l'engagement +tacite, impliqué par leur retour. Quand par hasard ils consentaient à +prêter le serment, ils l'entouraient de restrictions si bien combinées +que l'acte demeurait sans signification réelle, leur soumission "ne +devant être préjudiciable en aucune façon à la doctrine et à la +discipline de l'Eglise catholique"[563]. + +[Note 563: Gyss, _Histoire d'Obernai_, II, p. 416. Avec une formule +pareille on niait, à mots couverts, toute la législation nouvelle, +issue de la Révolution.] + +C'est donc armés en guerre, et non pas disposés à la soumission, que +nous voyons rentrer dans le Haut et le Bas-Rhin la foule des prêtres +réfugiés en Suisse ou en Allemagne; on ne saurait s'étonner de +remarquer bientôt après, parmi nos populations rurales, une agitation +qui rappelle l'effervescence de 1791 à 1793. Il était impossible que +la Convention ne s'en aperçût pas, et s'en étant aperçue, qu'elle ne +fût pas tentée de les réprimer avec vigueur. Aussi quand nous verrons +succéder une réaction violemment anticléricale à une ère fort +courte d'apaisement et de calme, nous la regretterons à coup sûr, +au nom de la liberté, mais nous la trouverons expliquée par les lois +même de l'histoire. + + + + + XXV. + + +Pour le moment, ces perspectives plus lointaines ne troublaient pas +encore les esprits, du moins à Strasbourg. Le décret du 11 prairial y +avait été promulgué quatre jours plus tard, et, dès le 22 de ce mois +(10 juin 1795), les catholiques de Strasbourg, habilement groupés par +quelques-uns de leurs conducteurs spirituels qui ne les avaient point +délaissés durant la tourmente[564], venaient réclamer aux autorités +civiles le bénéfice de cette loi nouvelle. Une délégation de +citoyens laïques présenta requête pour prendre possession de +quelques-uns des sanctuaires délaissés et le Corps municipal, en +majorité protestant, s'empressa d'accéder à leur demande[565]. La +délibération du 22 prairial est très caractéristique, au point de +vue des dispositions religieuses de la majorité strasbourgeoise et +marque un chapitre nouveau dans l'histoire de la Cathédrale. Nous en +donnons par conséquent les principaux passages: + +[Note 564: Parmi eux il faut nommer en première ligne l'abbé Colmar, +le futur évêque de Mayence, qui se promenait dans les rues de +Strasbourg, au plus fort de la Terreur, déguisé en général de +brigade, faisant ses instructions religieuses dans les mansardes, etc. +Voy. Winterer, p. 254.] + +[Note 565: D'après M. l'abbé Guerber, le premier culte catholique +strasbourgeois aurait été célébré de nouveau à Saint-Louis, à la +Pentecôte 1795. (Vie de Liebermann. p. 137.)] + +"Vu une pétition revêtue de 2014 signatures et portant que les +catholiques de Strasbourg, toujours fidèles à leur sainte religion, +viennent de nouveau promettre à la municipalité la soumission la plus +entière aux lois et au gouvernement, et demandent qu'il lui plaise +mettre à leur disposition le temple dit de l'Etre suprême ou +Cathédrale, pour y exercer leur culte, comme du passé, en se +conformant en tous points au décret du 11 de ce mois, + +"Vu aussi ledit décret et ouï l'agent national, + +"Le Corps municipal arrête ce qui suit: Le Temple de l'Etre suprême, +ci-devant Eglise cathédrale, sera mis à la disposition des citoyens +catholiques de cette commune, pour l'exercice de leur culte, sous les +conditions prescrites par le décret susdit. + +"Le Bureau des travaux publics fera enlever l'amphithéâtre construit +dans l'intérieur du Temple, qui barre le choeur et gênerait l'exercice +du culte[566]. + +[Note 566: Ces changements furent passablement onéreux, puisque le +peintre Heim, à lui seul, recevait 600 livres pour sa part dans +les travaux de restauration de la nef. Procès-verbaux manuscrits, 4 +vendémiaire (26 sept. 1795).] + +"Le Corps municipal rappelle aux citoyens auxquels l'usage dudit +temple est accordé, les dispositions de la loi sur le libre exercice +des cultes et notamment aussi la peine qu'ils encourraient d'après +l'article V du décret du 11 courant, s'ils admettaient ou appellaient +au ministère de leur culte un citoyen qui ne se serait pas fait +donner acte par la municipalité de sa soumission aux lois de la +République." + +Mais ce n'est là que la première moitié de cette délibération +d'une si haute importance. Elle ne rend pas seulement la Cathédrale aux +catholiques: elle montre la municipalité se prononçant dès le premier +jour, pour les anciens réfractaires et contre les constitutionnels. +En effet la pétition, dont nous venons de parler, n'était pas seule +parvenue à la maison commune, et d'autres fidèles réclamaient, eux +aussi, l'usage du Temple de l'Etre suprême. A leur tête se trouvait +l'abbé Rumpler, et la délibération du Conseil nous renseigne sur la +teneur de sa demande. + +"Vu la déclaration du citoyen Rumpler, dit-elle, prenant la qualité +de prêtre catholique, apostolique et romain, portant qu'il déclare et +en demande acte à la municipalité: 1° qu'il veut être constamment +soumis aux lois de la République française, dont il est membre, et +qu'il est pleinement convaincu que par cette soumission au gouvernement +politique de sa patrie, il ne fait que remplir le devoir d'un chrétien +en même temps que celui d'un citoyen; 2° qu'il déclare aussi qu'il +entend exercer désormais son culte dans le temple principal de la +cité, qui, suivant le décret du 11 courant, doit être incessamment +restitué à son usage primitif, après qu'il aura été purgé et +évacué des échaffaudages y établis par les agents de Robespierre, +à moins qu'il ne plaise à la municipalité lui abandonner, aux termes +dudit décret, ce temple dans l'état où il se trouve, auquel cas le +déclarant le fera évacuer à ses frais et emploiera le produit net +des bois de charpentes qui y sont, tant à la reconstruction des +autels qu'au rétablissement des autres parties nécessaires au service +divin... + +"Le Corps municipal donne acte au citoyen Rumpler de sa soumission +aux lois de la République... et considérant que le Temple ci-devant +Cathédrale, a été mis à la disposition des citoyens catholiques +de cette commune, c'est à ces citoyens qu'il appartient d'appeler ou +d'admettre des ministres pour leur culte, + +"Le Corps municipal arrête qu'il n'y a lieu de délibérer sur le +surplus de ladite déclaration." + +En même temps qu'il réclamait la Cathédrale, le comité des bourgeois +catholiques avait demandé sans doute à la municipalité d'enlever +les inscriptions placées au fronton de l'édifice, au moment où l'on +proclamait l'existence de l'Etre suprême. Celle-ci n'osa pourtant +répondre à ce voeu avant d'avoir interrogé à ce sujet le +représentant en mission dans le Bas-Rhin. Le citoyen Richou répondit +de Schlestadt, le 19 prairial, que la loi, ordonnant l'établissement +d'une inscription sur le portail de la Cathédrale, n'étant pas +rapportée, il serait prématuré de la faire disparaître. Mais il +autorisait l'enlèvement des inscriptions placées au-dessus des portes +latérales de l'édifice et le Corps municipal s'empressa d'en voter +l'éloignement[567]. + +[Note 567: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 22 prairial +an III (10 juin 1795). Les membres présents à cette séance décisive +furent les citoyens Keppler, maire; Démichel, Ehrmann, Ehrlenholtz, +Fischer, Reichardt, Saum, Schnéegans, Hübschmann, officiers +municipaux, et Hermann, agent national.] + +Désireux de prouver sa bonne volonté à ses concitoyens catholiques, +le Conseil fit commencer en outre immédiatement la transformation de +la Cathédrale. Tout l'appareil des fêtes civiques en fut éloigné et +c'est à peine si l'on y laissa subsister pour le moment la tribune +des orateurs, où devait continuer à se faire la lecture des lois +nouvelles, mais de manière à ne pas troubler l'exercice du culte. +Un arrêté municipal du 28 prairial rétablissait les dénominations, +chères aux fidèles, de rue du Dôme et de place du Dôme, au lieu +des noms révolutionnaires de rue de la Philosophie et de place de la +Responsabilité[568]. + +[Note 568: Délibération du corps municipal du 28 prairial an III, +Strasbourg, Dannbach, 4 p. 4°.] + +Le 12 messidor (30 juin), une autre délibération ordonnait +l'enlèvement de l'inscription du portail principal, épargnée d'abord, +sur l'ordre de Richou; poussant la condescendance jusqu'aux dernières +limites, les administrateurs de la cité votèrent, ce même jour, sur +la demande des "commissaires préposés catholiques", la démolition +d'un monument dressé dans la chapelle (Saint-Laurent?) "aux mânes +des Français morts pour la patrie", sous prétexte qu'il encombrait +le local. On ajoutait bien, pour excuser cette destruction peu +patriotique, que le monument n'était pas digne de ceux qu'il devait +honorer et qu'on l'élèverait plus tard, avec des matériaux plus +choisis, sur une des places de la cité[569]. Mais ce fut un des +innombrables monuments, pompeusement décrétés par les autorités de +l'époque révolutionnaire, qui ne virent jamais le jour. + +[Note 569: Procès-verbaux manuscrits du 12 messidor (30 juin 1795).] + +Le 15 messidor, pour bien marquer que l'autorité civile ne prétend +plus rien à la Cathédrale, on licencie l'orchestre des musiciens du +Temple de l'Etre suprême, en les avertissant _rétrospectivement_, +qu'ils ne seront plus salariés depuis le premier du mois[570]; le +25 messidor enfin, l'on accorde aux "citoyens catholiques" la +démolition de la tribune aux orateurs qui les gêne, en décidant que +la promulgation des lois se fera dorénavant à l'Hôtel-de-Ville[571]. +On leur en donne même les bois de charpente, afin qu'ils puissent +se construire une nouvelle chaire, "l'ancienne ayant été +vandalisée"[572]. On le voit à ces concessions successives, nous +sommes à la lune de miel des rapports entre l'Eglise et la Commune; que +de chemin parcouru depuis dix mois! + +[Note 570: Corps municipal, procès-verbaux du 15 messidor (3 juillet +1795).] + +[Note 571: Procès-verbaux manuscrits du 25 messidor (13 juillet 1795).] + +[Note 572: Corps municipal, procès-verbaux du 19 thermidor (30 juillet +1795).--L'ancienne chaire n'avait pas été détruite, on le sait, +puisque nous l'admirons encore aujourd'hui, mais démolie soigneusement +au début de la Terreur. Les catholiques ne voulaient sans doute pas +l'exposer à des dangers nouveaux en la remettant dès alors en place.] + +Cependant--il faut bien signaler le fait pour rester fidèle à la +vérité historique,--toutes ces avances, toutes ces faveurs +même n'engagent guère les anciens réfractaires à se montrer +reconnaissants. Nous avons recherché, avec une curiosité fort +naturelle, les noms des ecclésiastiques catholiques qui, conformément +aux lois, seraient venus prêter serment d'obéissance à la +République, pour exercer librement ensuite leur ministère. Eh bien, +tandis que la liste des ministres protestants, des Blessig, des +Eissen, des Oertel, etc., est passablement fournie, les procès-verbaux +officiels n'ont conservé trace d'aucune autre déclaration +d'allégiance catholique que précisément de celle de l'abbé Rumpler, +enregistrée plus haut. Il faut donc en conclure que les membres du +clergé catholique, présents à Strasbourg, acceptèrent tous les +bénéfices du décret de prairial sans se soumettre aux obligations +préalables exigées par lui, et que la municipalité de Strasbourg, +entraînée par le courant de l'opinion publique, a sciemment fermé les +yeux à cette infraction si grave à la loi. Nous savons, en effet, +que le nouveau maire Keppler, natif d'Andlau, passait dans les cercles +républicains de Strasbourg pour un "archifanatique". On +nous raconte, par exemple, qu'il avait placé, contrairement aux +prescriptions légales, un poste d'honneur à l'entrée de la +Cathédrale, dès la réouverture du culte, avec la consigne d'arrêter +immédiatement l'évêque Brendel ou l'abbé Rumpler, s'ils osaient +se montrer dans l'intérieur de l'édifice[573]. Il n'est donc point +étonnant qu'un fonctionnaire aussi bien pensant ait négligé les +formalités que ses fonctions officielles l'appelaient à surveiller de +très près. Il est moins étonnant encore que ses collègues et +lui, saisis d'une protestation de Rumpler contre leur décision du 22 +prairial, comme ayant "affecté de vouloir lui contester la qualité +de prêtre catholique" et comme ayant, "d'après les caquets des +malveillants, cru devoir prendre parti contre lui," aient passé +derechef à l'ordre du jour sur ses plaintes et sa demande réitérée. +Pour ne pas accorder à l'impétrant le lieu de culte qu'il réclamait, +le Conseil allégua qu'il n'avait point à prendre parti dans +les disputes intérieures ecclésiastiques et les "querelles +d'orthodoxie" de ses administrés[574]. Manière de voir assurément +louable et tout à fait digne d'approbation! Malheureusement pour nos +magistrats municipaux, ils avaient commencé tout d'abord à la mettre +en oubli, au détriment de ceux auxquels ils donnaient une si belle +réponse. + +[Note 573: _Unpartheyische Grundsoetze und Warnungen für die +Wahlmoenner des Niederrhein's von einem Republikaner_. Strassb., im 4zen +Jahr, 8°, p. 32. On trouve dans cette brochure une caractéristique +détaillée et fort curieuse de tous les personnages réactionnaires +d'alors dans le Bas-Rhin.] + +[Note 574: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 messidor +(16 juillet 1795).] + +Un épisode caractéristique de la hardiesse avec laquelle les prêtres +non-jureurs essayaient de reprendre possession de leur ancienne +situation, se produisait, à ce moment même, aux portes de Strasbourg, +à Wolfisheim[575], où certains exaltés voulurent arracher par leurs +menaces, une rétractation du serment civique au curé constitutionnel +qui se trouvait depuis quatre ans dans la paroisse. Sur son refus, on +en vint aux coups et l'on se battit, à coups de serpette, sur le seuil +même du sanctuaire[576]. + +[Note 575: _Strassb. Zeit._, 23 thermid. (10 août 1795).] + +[Note 576: On peut se rendre compte des dispositions du clergé +réfractaire d'alors en lisant la curieuse biographie de Liebermann +par M. l'abbé Guerber; Liebermann était alors curé d'Ernolsheim et +_commissaire épiscopal_ dans le Bas-Rhin, de 1795 à 1798.] + +Cette disposition des esprits étant assez générale dans les villes et +surtout dans les campagnes alsaciennes, on comprend facilement que les +assemblées primaires du Bas-Rhin, réunies le 20 fructidor (7 septembre +1795) pour voter sur l'acceptation de la nouvelle constitution, +élaborée par la Convention nationale, aient accepté, à la majorité, +le gouvernement directorial, mais aient repoussé, avec un rare +ensemble, l'article additionnel qui prescrivait de choisir deux tiers +des députés nouveaux parmi les anciens conventionnels, afin de +protéger la stabilité des institutions républicaines. Les électeurs +du second degré, choisis à Strasbourg, sont tous des _modérés_, +protestants ou catholiques; on n'a qu'à citer le nom des Metz, des +Lauth, des Levrault, des Brunck, des Koch, etc.[577]. Mais la Convention +n'entendait pas recevoir son congé de la part des électeurs français +et n'attribuait pas sans raison, peut-être, leurs dispositions hostiles +à l'influence grandissante du clergé réfractaire. Aussi le décret du +20 fructidor (6 septembre) bannit-il à perpétuité tous les prêtres +déportés et rentrés sur le territoire français, comme moteurs des +mouvements qui menacent la paix publique. Ils ont quinze jours pour +passer la frontière. S'ils reviennent, ils seront traités comme +émigrés, c'est-à-dire condamnés à mort, sans autre forme de +procès. Tous les corps administratifs sont rendus responsables de +l'exécution de ces mesures. Les prêtres qui, tout en faisant +leur soumission, ajouteraient des restrictions à leur serment et +exerceraient le culte dans les maisons particulières ou les locaux +publics, seront mis en prison; les propriétaires de ces locaux payeront +cent livres d'amende. + +[Note 577: _Strassb. Zeitung_, 21, 22 fructidor (8, 9 septembre 1795).] + +En même temps, de nouveaux représentants, envoyés en mission dans +les départements, devaient veiller à l'exécution de ces ordres et +travailler l'esprit public. C'est ainsi que le premier jour de l'an IV, +le représentant du peuple Fricot réunissait les citoyens de Strasbourg +au Temple-Neuf pour leur exposer la nécessité d'un contrôle sévère +sur les prêtres et les émigrés, comme "émissaires de l'ennemi et +adversaires de la République". La _Gazette de Strasbourg_ affirmait +que ce discours avait été "entendu avec approbation"[578], mais +l'attitude générale de la population nous permet d'en douter quelque +peu. Les autorités municipales, en tout cas, se montraient on ne peut +plus accommodantes dans leurs rapports avec les anciens fonctionnaires +et mandataires du cardinal de Rohan[579]. + +[Note 578: _Strassb. Zeitung_, 23 septembre 1793.] + +[Note 579: Nous faisons allusion aux dénonciations de Rumpler contre +les sieurs Zæpffel et Weinborn, chefs de la communauté catholique, +présentées au District, et discutées par le corps municipal. Ce +dernier "considérant qu'aucun fait précis n'était articulé", +passa à l'ordre du jour, le 5 vendémiaire an IV (27 sept. 1795). +Quinze jours plus tard il n'aurait plus osé agir ainsi. Nous savons +d'ailleurs aujourd'hui que tout ce clergé était en rapports constants +avec l'émigré Rohan. (Guerber, Liebermann, pages 143-159.)] + +La Convention ne pouvait cependant fermer les jeux à l'évidence et +méconnaître entièrement la puissance du mouvement religieux qui +menaçait de s'insurger contre elle. Afin de garder de son côté les +électeurs qui ne mêlaient pas d'arrière-pensées politiques à leurs +préoccupations ecclésiastiques, elle résolut de confirmer, une +fois de plus, les concessions faites sur le terrain de la liberté +religieuse. Dans la séance du 6 vendémiaire, le représentant +Génissieux proposait et défendait une série de mesures formant une +espèce de code de droit ecclésiastique, et qui furent votées par +la majorité de l'assemblée. Le décret du 6 vendémiaire donnait à +chaque citoyen le droit d'exercer librement son culte en se soumettant +aux lois. La République n'en salariait aucun et nul citoyen n'était +obligé de s'y associer. Chaque réunion de culte était soumise à +la surveillance de l'autorité civile, chargée de garantir la paix +publique. Si quelque malveillant dérangeait ou troublait l'une de ces +réunions, il était passible au maximum de 500 livres d'amende et +de deux ans de prison. Aucun ministre des cultes ne peut entrer en +fonctions s'il n'a signé une déclaration expresse de soumission +aux lois de la République. Si elle ne contient pas explicitement +la reconnaissance de la souveraineté du peuple, l'autorisation de +fonctionner sera nulle et non avenue. Le prêtre qui rétracte sa +déclaration sera banni à perpétuité du territoire français. Aucun +ecclésiastique ne pourra porter en public un costume distinctif; aucun +objet de culte ne pourra être exposé en dehors de l'église ou +des musées publics. Les donations perpétuelles sont défendues aux +fidèles, les attaques contre la République, faites dans une réunion +religieuse, punies de mort[580]. Les principaux points, précédemment +acquis par la loi de prairial n'étaient donc pas remis en question. + +[Note 580: _Strassb. Zeitung_, 13 vendémiaire (5 octobre 1795).] + +Mais c'était autre chose, c'était beaucoup plus, que réclamait une +partie notable de l'opinion publique. L'insurrection royaliste de +Paris se chargea de le démontrer. Nous n'avons pas à raconter ici la +journée du 13 vendémiaire, dont l'insuccès raffermit pour un temps +les anciens montagnards, pour autant qu'il en restait, et valut au +général Bonaparte, vainqueur des sections royalistes, le commandement +de l'armée d'Italie. Constatons seulement qu'une nouvelle réaction, +mais en sens contraire, suivit, sur le terrain religieux, l'échec +politique des partisans de l'ancien régime. Le gouvernement directorial +vit dès lors dans le clergé un dangereux ennemi; il devait surtout +le considérer comme tel dans les départements frontières, où +les intrigues de tout genre, les conspirations, les trahisons même +pouvaient sembler plus faciles, et où les sympathies publiques se +manifestaient plus vivement qu'ailleurs pour un régime modérateur et +modéré. + +L'Alsace rentrait alors tout particulièrement dans cette catégorie; à +Strasbourg, par exemple, les choix obligatoires pour les ex-députés +à la Convention, étaient tous tombés sur les plus marquants des +adversaires du jacobinisme, sur un Boissy d'Anglas, un Lanjuinais, +un Bailly, un Henri Larivière, etc.[581]. Aussi les autorités +supérieures avaient-elles l'oeil sur la municipalité et, dès les +premiers jours de novembre, le District la sommait-elle d'exécuter +dans les vingt-quatre heures les lois contre les prêtres sujets à +la déportation. Dans sa séance du 6 novembre, le Corps municipal, ne +pouvant guère se refuser à obéir aux lois, décida de faire constater +tout d'abord par l'administrateur de la police si des prêtres de +cette catégorie séjournaient dans la commune[582]. Le fait était de +notoriété publique; il fallut cependant quatre jours (temps plus +que suffisant pour faire échapper les plus menacés) jusqu'à ce que +l'autorité municipale fût saisie d'une liste nominale des citoyens +soumis à la rigueur des lois. Cette liste portait, comme sujets à +la déportation: Louis Colmar, ex-régent de troisième au Collège +national; Jean-Louis Kæuffer, prêtre séculier; Jean-Guillaume-René +Videlange, ex-prébendaire de Saint-Pierre-le-Vieux, et François-Xavier +Schweighæuser, "qui n'ont jamais prêté les serments exigés." +Sont sujets à réclusion: François Vacquerie, ex-jésuite, âgé +de quatre-vingt-seize ans; Joseph Jung, récollet; Jacques Sigel, +ex-chanoine à Saverne. Quelques autres ecclésiastiques semblent +également placés dans une situation plus ou moins irrégulière et +l'on devra consulter l'administration supérieure à leur égard; ce +sont les abbés Rumpler[583], Rauscher, Bourste et Hobron. Celui dont on +s'occupe surtout, est un personnage qui fut très influent, +semble-t-il, dans le sein de la communauté catholique d'alors, l'abbé +Montflambert[584]. Sorti de France longtemps avant la Révolution, +Montflambert avait été ordonné prêtre à Paderborn en Westphalie, +après avoir séjourné comme précepteur dans une famille polonaise +pendant dix ans. Chassé de Varsovie par l'invasion russe en mai 1794, +il était rentré en France en prairial de l'an III (juin 1795) et +n'ayant jamais exercé le ministère dans sa patrie, n'avait pas été +dans le cas de prêter ou de refuser le serment prescrit au clergé +constitutionnel[585]. Mais il n'avait pas non plus rempli les conditions +imposées par les lois du 11 prairial et du 6 vendémiaire; était-il +passible pour cela de la déportation comme prêtre réfractaire? + +[Note 581: _Strassb. Zeitung_, 16 octobre 1795.] + +[Note 582: Procès-verbaux du corps municipal, 15 brumaire (6 novembre +1795).] + +[Note 583: On ne peut voir dans la mention de ce nom qu'une malice +individuelle du rapporteur ou l'expression d'un mauvais vouloir plus +général du conseil; Rumpler avait prêté serment, on le sait, et sa +situation n'était donc nullement irrégulière.] + +[Note 584: Procès-verbaux du corps municipal, 19 brumaire (10 novembre +1795).] + +[Note 585: Procès-verbaux manuscrits, 7 frimaire an IV (28 novembre +1795).] + +L'administration départementale, moins bienveillante ou plus soumise à +la loi, transmit, le 27 brumaire (18 novembre 1795), à la municipalité +l'ordre de déporter Colmar, Schweighæuser, Kæuffer et Videlange et +de soumettre à une surveillance minutieuse les nommés Jung, Sigel +et Vacquerie. Le corps municipal n'avait qu'à s'incliner devant cette +injonction, mais il s'arrangea sans doute de manière à laisser échap +per les proscrits[586]. Le 7 frimaire (28 novembre 1795) il annonçait +au Département que les quatre prêtres s'étaient absentés de la +commune avant qu'on eût pu les saisir, mais cet insuccès ne semble +lui causer aucun regret[587]. Aussi cette apathie de la municipalité +parut-elle dangereuse à l'administration départementale; le 21 +décembre 1795, elle prenait la délibération suivante: + +Considérant que la loi du 3 brumaire dernier, concernant les prêtres +qui sont dans le cas de la déportation, a été dictée par les dangers +de la patrie, qu'elle est le résultat du voeu bien prononcé, de +l'arracher aux trames liberticides... considérant que l'insouciance ou +la malveillance de quelques fonctionnaires, ouvre à ces hommes, que la +loi proscrit, des asyles sûrs contre son exécution; considérant enfin +qu'il est temps de prendre des mesures sévères qui atteignent tous les +coupables, + +Arrête, que dans les communes où se trouvent des prêtres sujets à +la déportation ou à la réclusion, sans que les agents municipaux +les aient fait arrêter... ainsi que ceux qui leur donnent asyle... +ces fonctionnaires seront sur-le-champ livrés au tribunal criminel +du département, pour leur faire appliquer la peine de deux années +de détention prononcée par la loi du 3 brumaire; charge surtout les +commissaires du pouvoir exécutif près les administrations municipales +de tenir la main à l'exécution de cette loi... et dans le cas où +l'administration départemantale serait instruite que ces commissaires +ne remplissent pas leurs devoirs à cet égard... elle provoquera +leur destitution près du Directoire exécutif et leur punition comme +complices"[588]. + +[Note 586: Procès-verbaux manuscrits du 4 frimaire an IV (25 novembre +1795).] + +[Note 587: Procès-verbaux du 7 frimaire an IV.] + +[Footenote 588: Délibération de l'administration du département du +Bas-Rhin, du 30 frimaire an IV, placard in-fol. dans les deux langues.] + +En présence de pareils ordres, qui s'appuyaient sur une lettre du +ministre de l'intérieur, il n'était plus possible de tourner ou +de mettre absolument de côté la loi. Tous les prêtres refusant le +nouveau serment civique durent être écartés du ministère et--fait +caractéristique!--dès ce jour les catholiques romains de Strasbourg +n'eurent plus de sacerdoce. Nous n'avons pas à rechercher quelles +purent être en d'autres régions les dispositions morales du clergé +vis-à-vis du gouvernement légal du pays. Il est certain qu'ici du +moins, ces dispositions étaient absolument hostiles, puisqu'il ne +se trouva personne, parmi tous les prêtres habitant Strasbourg, pour +s'engager à respecter les lois de l'Etat, comme le demandaient les +décrets de prairial et de vendémiaire. Le 26 décembre 1795, l'abbé +Montflambert présidait une dernière réunion de prières à la +Cathédrale, puis il partait, lui aussi, pour l'exil[589]. Les +catholiques romains de notre ville se voyaient, une fois de plus, sans +conducteurs spirituels et la compression légale remplaçait derechef la +bienveillance et la tolérance qu'ils avaient fait si peu d'efforts pour +conserver à leur parti. + +[Note 589: _Protokol und Verbalpvocess der teutschen Herren Bürgern in +Strassburg, welche den Gottes Dienst im Münster... wieder eingeführt, +u. s. w._, publié par extraits dans le _Katholisches Kirchen--und +Schulblatt_, de Strasbourg (année 1855, p. 9), par M. l'abbé Fues. Les +descriptions du chapitre suivant sont empruntées principalement à ce +curieux document qu'on devrait bien faire connaître _in extenso_.] + + + + + XXVI. + + +Le départ des prêtres, et la crainte d'être mal vus ou peut-être +même emprisonnés, empêchèrent dès lors beaucoup de fidèles +d'assister aux réunions de prières à la Cathédrale ou de venir s'y +réunir le dimanche à leurs coreligionnaires. Ils renfermèrent les +manifestations de leur foi dans leurs maisons et une administration +municipale moins sympathique aurait pu arguer du délaissement de +l'édifice pour l'employer à d'autres usages. Cela n'était point à +craindre, il est vrai, pour le moment, mais rien ne garantissait la +stabilité de fonctionnaires aussi mal notés et les chefs, intelligents +autant qu'énergiques, de la communauté catholique résolurent de +conclure, pour ainsi dire, un nouveau bail avec la municipalité, afin +de s'assurer, en tout état de cause, la possession de la Cathédrale. +Il existait à Strasbourg, depuis la fin du dix-septième siècle, +une _Confrérie marianique des bourgeois allemands_, qui se recrutait +principalement parmi les artisans catholiques de notre ville et +jouissait d'une haute considération dans les sphères de la petite +bourgeoisie. C'est dans les rangs de cette confrérie que furent choisis +douze citoyens, fervents croyants tout d'abord, mais sans doute aussi +peu compromis que possible dans les affaires politiques du temps. Ils +se présentèrent comme délégués de tous les autres catholiques de la +ville devant les administrateurs des édifices publics et demandèrent +l'autorisation d'organiser à la Cathédrale des réunions de +prière exclusivement laïques, tous les dimanches, à deux heures de +l'après-midi[590]. + +[Note 590: _Kathol. Kirchen--und Schulblatt_, 1855, p. 9-10. Les noms de +ces douze citoyens étaient Xavier Antoine, Valentin Koehren, François +Lazar, François Kieffer, Arbogast Heim, Nicolas Varin, Antoine Wescher, +Etienne Hatter, Joseph Studer, Michel Schweighæuser, Michel Starck, +Laurent Detterer.] + +Cette demande fut accordée sans peine et dès lors on vit à +Strasbourg, grâce à l'inclémence des temps, ce spectacle si curieux +et si contraire à l'esprit du catholicisme, la foi des fidèles se +passant de prêtres pour parler à Dieu et des réunions de culte, +considérées comme orthodoxes, et présidées pourtant par de simples +laïques. Ce fut le 10 janvier 1796 que furent inaugurés ces services +religieux, placés sous l'invocation des souffrances mortelles du +Christ[591]. L'un des Douze dirigeait les chants qu'accompagnaient les +orgues, et récitait les prières au nom des croyants assemblés. Le 12 +février, on célébra la fête de la purification de la Sainte-Vierge, +et après une confession générale des péchés commis contre la mère +de Dieu, les nombreux assistants des deux sexes se prosternent à ses +pieds et l'un des directeurs la proclame à haute voix comme patronne et +protectrice de la cité[592]. Le 4 mars commence une neuvaine spéciale +en l'honneur de Saint-François-Xavier, instituée pour implorer la +miséricorde divine en faveur des prêtres persécutés [593]. Le +25 mars enfin, les cérémonies de la semaine de Pâques commencent, +malgré l'absence de prêtres. Un des Douze a composé une exhortation +aux fidèles, dont on donne lecture; les tableaux des quinze stations +de la croix, ayant appartenu jadis aux Pères franciscains, sont placés +contre les colonnes de la nef et la procession des fidèles se dirige de +station en station, au milieu du chant des cantiques, pour prier et pour +baiser la croix[594]. + +[Note 591: _Kirchen--und Schulblatt_, p. 47.] + +[Note 592: _Kirchen--und Schulblatt_, p. 48] + +[Note 593: _Ibid_., p. 49.] + +[Note 594: _Ibid_., p. 129-130.] + +Nous n'avons voulu qu'esquisser ici quelques-uns des principaux traits +de ce culte laïque, qui semble avoir eu d'autant plus de succès +qu'il répondait à de profonds besoins religieux chez une partie de la +population strasbourgeoise[595]. Ceux qu'intéresserait le détail des +cérémonies, devront se reporter au document dont nous avons tiré les +quelques renseignements fournis plus haut. Ce mémorial lui-même n'a +pas été, malheureusement, publié tout entier et ne saurait d'ailleurs +tout nous apprendre. Il est muet, par exemple--et nous comprenons le +silence prudent de ses rédacteurs--sur l'attitude du clergé proscrit +vis-à-vis de ces manifestations éclatantes, mais légèrement +insolites, de la piété catholique. Cependant on a peine à croire que +le cérémonial de toutes ces réunions religieuses n'ait pas été le +résultat de sa collaboration discrète. Les Douze ne furent sans doute +que les éditeurs, responsables vis-à-vis du pouvoir civil, de ce qui +s'est dit alors à la Cathédrale, et non les véritables auteurs des +sermons laïques prononcés par ces honorables citoyens. + +[Note 595: Les préposés du culte catholique procédaient aussi à de +fréquentes quêtes à la Cathédrale, dont ils envoyaient le produit +à la municipalité pour l'Hospice des orphelins. Voy. p. ex. le +procès-verbal du 17 nivôse (7 janvier 1796).] + +Le 2 janvier 1796, l'administration municipale avait dû enregistrer la +loi portant que les agents qui ne dénonceraient pas les prêtres +soumis à la déportation seraient sur-le-champ livrés au tribunal +criminel[596], mais elle n'en restait pas moins favorable, au fond +de l'âme, aux nouveaux proscrits. Le 9 janvier, elle accueillait +favorablement une pétition de la citoyenne Marie-Reine Montflambert, +qui demandait pour son frère, l'abbé, la permission de revenir +à Strasbourg[597]. Puis, quand le Directoire du département eut +itérativement ordonné son arrestation, elle osa déclarer nulle et non +avenue cette mesure du Directoire, Montflambert étant couvert par une +des exceptions de la loi sur les émigrés. Cette opposition n'empêcha +pas que le nom du prêtre fugitif ne fût porté sur la liste des +émigrés; mais jusqu'au bout, le Corps municipal persista dans sa +manière de voir et déclara que "l'arbitraire prenait la place de la +justice"[598]. + +[Note 596: Procès-verbaux du Corps municipal, 12 nivôse (2 janvier +1796).] + +[Note 597: Procès-verbaux du 19 nivôse (9 janvier 1796).] + +[Note 598: Procès-verbaux du 25 ventôse an IV (15 mars 1796). Il +semblerait pourtant que Montflambert ait fini par tomber entre les +mains de la police, car nous connaissons une délibération de +l'administration départementale du 5 vendémiaire an V, qui ordonne son +élargissement provisoire de la maison de réclusion. (Procès-verbaux +du corps municipal. 8 vendémiaire, 29 sept. 1796.)] + +Les mêmes procès-verbaux, auxquels nous empruntons ces détails, +nous ont conservé la liste des lieux de culte ouverts à Strasbourg au +commencement de l'année 1796. Le culte "connu sous la dénomination +de culte catholique, apostolique et romain", occupait l'édifice de +la ci-devant Cathédrale et l'église Louis; les protestants officiaient +aux temples Aurélie, Thomas, Nicolas, Guillaume, Pierre-le-Vieux, +l'Eglise-neuve (Temple-Neuf), la Ruprechtsau, et à l'auberge de la +Charrue, au faubourg de Pierres. Les israélites se réunissaient chez +Scheyen Netter, rue de la Lune; Abraham Auerbach, rue Sainte-Elisabeth; +Moïse Isaac, Vieux-Marché-aux-Vins, et Joseph Lehmann, rue du +Jeu-des-Enfants[599]. Il n'est pas fait mention ici d'un lieu de culte +pour les constitutionnels, mais il est cependant hors de doute qu'ils +célébraient leur culte à part, avant même d'être admis au partage +de la Cathédrale, comme nous le verrons bientôt. + +[Note 599: Procès-verbaux du 12 nivôse an IV.] + +Pendant ce temps la lutte s'engageait, avec un redoublement de violence, +entre le nouveau gouvernement de la République et les membres du +clergé pénitent, rentrés en foule dans leurs anciennes paroisses, +dans l'attente de jours meilleurs. Plus la connivence tacite des +autorités avait été grande durant de longs mois, plus la répression +dut sembler cruelle quand on se remit à sévir. Les municipalités +favorables au clergé furent frappées, comme les prêtres eux-mêmes. +La municipalité de Truchtersheim fut destituée pour avoir laissé +fonctionner des ecclésiastiques non-assermentés[600]; le président +de celle d'Obernai, le citoyen Apprédéris, se vit casser pour en avoir +hébergé dans sa demeure[601], et les malheureux eux-mêmes furent +traqués partout, jusque dans les hautes vallées des Vosges, pour +"écraser les ennemis de la République"[602]. Ces poursuites ne +restèrent pas infructueuses, et plusieurs de ceux qu'on recherchait, +furent en effet arrêtés. C'est ainsi que le tribunal criminel du +Bas-Rhin condamnait à la déportation sur les côtes de la Guyane le +curé Kappler, de Beinheim[603], puis l'abbé Heckel, ancien desservant +de Grossendorf[604]. Les armes les plus terribles, forgées pour +combattre l'Eglise hostile, devaient être employées elles-mêmes +dans l'ardeur de la lutte et sous l'influence funeste des haines +renaissantes. Dans les premiers jours de février on amenait captif aux +prisons de Strasbourg un prêtre condamné jadis à la déportation +et qui, avec un faux passe-port[605], était revenu dans sa paroisse; +c'était l'abbé Antoine-François Stackler, desservant de Neuve-Eglise. +Son identité sommairement reconnue, le tribunal prononça contre lui la +peine capitale et, le 3 février 1796, le jeune ecclésiastique montait +courageusement les marches de l'échafaud, dressé sur la place d'Armes, +salué comme un martyr par l'immense majorité de ses coreligionnaires, +quoique jugé plus sévèrement par les feuilles républicaines[606]. + +[Note 600: _Strassburger Weltbote_ (c'est le nouveau titre de la +_Strassburger Zeitung_, du futur _Courrier du Bas-Rhin_), 28 janvier +1796.] + +[Note 601: _Strassb. Weltbote_, 15 février 1796.] + +[Note 602: _Strassb. Weltbote_, 10 février 1796.] + +[Note 603: _Strassb. Weltbote_, 19 mars 1796.] + +[Note 604: _Strassb. Weltbote_, 11 avril 1796.] + +[Note 605: La falsification fréquente de ces passe-ports est également +avouée par M. Guerber dans sa _Vie de Liebermann_, p. 137.] + +[Note 606: _Strassb. Weltbote_, 4 février 1796. Voy. aussi sur Stackler +l'article de M. l'abbé Sifler dans la Revue catholique d'Alsace, +1868, p. 372--Nous rencontrons un trait de fanatisme religieux +épouvantable--s'il est authentique--chez l'une des paroissiennes de +Stackler, dans le _Strassb. Weltbote_ du 15 février 1796.] + +Toutes les régions de notre province ne supportèrent pas avec un calme +résigné cette recrudescence dans la persécution religieuse; dans le +Kochersberg, par exemple, presque aux portes de Strasbourg, les paysans +catholiques proféraient des paroles menaçantes et l'on y armait, +disait-on, jusqu'aux garçons de douze ans, pour défendre les prêtres +réfractaires qui s'y tenaient cachés[607]. Huit demi-brigades de +gendarmes durent être établies à Dachstein, Molsheim, Mutzig, +Wasselonne, Westhoffen, Schirmeck et lieux environnants, pour y faire +respecter les arrêtés relatifs au clergé non-assermenté[608], et +surtout aussi celui du 13 ventôse, qui ordonnait d'enlever partout, sur +les églises, dans les cimetières, aux maisons particulières et sur +les grands chemins, les symboles religieux, croix, images des saints, +inscriptions diverses, ayant échappé jusqu'ici au marteau des +démolisseurs. Le piédestal même des crucifix devait être +immédiatement enlevé[609]. On peut se figurer aisément quelles +colères éveillaient d'aussi tyranniques décrets dans le coeur de nos +populations rurales. Il va sans dire que la défense de se servir des +cloches pour la célébration du culte, très rapidement tombée en +désuétude, du moins à la campagne, était réitérée sous les peines +les plus sévères[610]. + +[Note 607: _Strassb. Weltbote_, 17 mars 1796.] + +[Note 608: _Strassb. Weltbote_, 26 mars 1796.] + +[Note 609: _Strassb. Weltbote_, 25 mars 1796.] + +[Note 610: Procès-verbaux du Corps municipal, 22 germinal (11 avril +1796) et 30 messidor (18 juillet 1796).] + +Dans cette lutte, qui renaissait de la sorte âpre et passionnée, le +gouvernement devait nécessairement chercher à gagner des alliés, +dont l'intérêt immédiat les pousserait, non pas à s'associer à +des mesures persécutrices, mais à donner au moins l'exemple d'un +_loyalisme_ patriotique et de l'obéissance aux lois. Il était d'une +importance suprême pour lui de pouvoir montrer aux masses des groupes +religieux se disant et se croyant bons catholiques et se montrant bons +citoyens. La situation générale du pays devait amener et amena en +effet un rapprochement sensible entre les autorités civiles et l'ancien +clergé constitutionnel. Celui-ci n'avait pas attendu, pour organiser +son culte, supprimé par la Terreur, que le pouvoir lui devînt +favorable; au contraire. C'est au moment où la Convention nationale +semblait se désintéresser entièrement de la question religieuse, +pour gagner le clergé réfractaire, que les constitutionnels, sous la +conduite de Grégoire, avaient refait leurs cadres, par la célèbre +circulaire du 15 mars 1795[611]. Au mois de septembre, les anciens +curés assermentés du Haut-Rhin s'étaient réunis pour se donner une +organisation synodale dans le _presbytère_ de Soultz, avec le concours +de l'abbé Maudru, évêque constitutionnel des Vosges. Le 24 avril +suivant on avait procédé dans le même département à l'élection +d'un nouvel évêque et sur 12.800 suffrages exprimés--chiffre minime +quand on songe aux masses catholiques de la Haute-Alsace!--7000 voix +environ avaient porté l'abbé Berdolet au siège épiscopal[612]. + +[Note 611: Voy. sur cette question plus générale, que nous ne pouvons +aborder ici, le remarquable travail de M. Gazier, chargé de cours à +la Faculté des lettres de Paris, qui vient de paraître: _Etudes +religieuses sur la Révolution française._ Paris, 1887, 8°.] + +[Note 612: On peut consulter sur ce mouvement dans la Haute-Alsace, mais +avec une défiance permise vis-à-vis d'un adversaire mortel de l'Eglise +constitutionnelle, l'ouvrage de M. Winterer, souvent déjà cité.] + +Tandis que l'Eglise constitutionnelle du Haut-Rhin témoignait ainsi +d'une certaine vitalité, les prêtres assermentés ne faisaient guère +parler d'eux dans le département voisin, si l'on en excepte Strasbourg +même. On n'a pas oublié que bon nombre des membres du clergé dans le +Bas-Rhin, compatriotes et partisans de Schneider, avaient abandonné, +comme lui, le ministère, ou bien étaient retournés dans leur pays, +déçus dans leurs espérances religieuses et matérielles[613]. On se +rappelle aussi ce que nous avons dit du caractère apathique et de la +santé chancelante de l'évêque Brendel, et l'on ne s'étonnera +donc pas s'il ne s'est que faiblement associé au mouvement de +réorganisation provoqué par Grégoire et ses amis. Les mois de +captivité, passés au Séminaire, pendant la Terreur, avaient brisé le +peu de ressort qui pouvait rester à un homme, nullement fait pour agir +en temps révolutionnaire. Aussi n'est-ce pas Brendel, mais un +autre personnage, à nous bien connu, l'abbé Rumpler, qui travaille +indirectement à Strasbourg à la résurrection du mouvement +constitutionnel. Ce singulier original n'avait pas, à vrai dire, +d'antécédents qui l'appelassent à jouer ce rôle. Il n'avait jamais +fait partie du clergé assermenté; il avait été enfermé plus tard +pour avoir dit la messe en cachette et avait lutté, du fond de sa +prison, plus courageusement que bien d'autres, contre la tyrannie +de Monet et de Schneider[614]. Mais c'était une nature belliqueuse, +toujours en émoi, ulcérée par le souvenir de maintes avanies, à lui +faites par le haut clergé de l'ancien régime. Il était de plus bon +patriote et il se croyait en droit de reprocher à ses adversaires de ne +point l'être du tout. Peut-être aussi son amour-propre avait-il +été blessé de se voir écarté, lors de la réorganisation du +culte catholique, par les mandataires secrets du cardinal de Rohan, +Louis-Gilles Zæpffel et Claude Weinborn, l'un cousin germain du +promoteur de l'évêché, l'autre frère de l'ex-secrétaire de +l'officialité strasbourgeoise. Toujours est-il que Rumpler a +contribué, plus que tout autre, à travailler l'opinion publique contre +les réfractaires et contre la communauté catholique libre, +groupée soit à Saint-Louis, soit à la Cathédrale. En criblant +les "successeurs des douze apôtres de ses sarcasmes", avec une +acrimonie peu chrétienne, il a plus fait pour soutenir les faibles +restes de l'Eglise constitutionnelle que celle-ci n'a fait elle-même, +sans cependant se déclarer catégoriquement pour elle. Combien faible +était cette Eglise à Strasbourg, on le voit par le petit nombre +des signataires qui viennent, une fois de plus, demander à la +municipalité, le 12 avril, l'usage de la Cathédrale pour les +citoyens Brendel, Kirchhoffer, Rosswag et Gross, "ci-devant prêtres +constitutionnels"[615]. + +[Note 613: Ceux qui restaient étaient devenus suspects au gouvernement; +ainsi, dans une lettre du 5 germinal an IV, le ministre de la police +s'informait du "prêtre autrichien" Kæmmerer, et demandait en vertu +de quels titres il résidait encore en France, où, "sous le masque +d'un patriotisme exalté, il s'occupe d'anéantir le gouvernement". +Procès-verbaux du Corps municipal, 23 germinal (12 avril 1796).] + +[Note 614: Pour apprécier l'énergie morale de Rumpler, il faut lire +les lettres virulentes et gouailleuses qu'il adressait, du fond de +sa prison, aux autorités départementales, pour protester contre la +tyrannie de "l'adolescent d'Annecy, du _mineur_ du Mont-Blanc". Le +courage assurément ne lui faisait pas défaut. (Actes d'un bon apôtre, +Strasb., Dannbach et Gay, dix cahiers divers, p. 454-495.)] + +[Note 615: Ils n'étaient que quarante-sept.] + +La municipalité se voyait fort embarrassée, car, au point de vue +légal, sinon en équité, la Cathédrale était vacante. Il ne s'était +pas présenté, on le sait, un seul prêtre pour prêter le +serment préalable, exigé de tous les ministres d'un culte, et les +pétitionnaires pouvaient prétendre, avec assez de logique, qu'en +l'absence d'un célébrant, toute cérémonie religieuse était +impossible, et que le culte catholique ne se comprenait pas sans +un sacerdoce. Mais la municipalité ne songeait pas à expulser du +sanctuaire les préposés de la congrégation catholique, qui venaient +d'être renouvelés par le suffrage des électeurs[616]. Elle déclara +donc aux pétitionnaires qu'elle ne serait dans l'obligation d'accorder +l'usage commun d'un même édifice à des citoyens exerçant des cultes +différents ou prétendus tels, que si cet édifice était le seul dont +on put disposer, et sur la demande qui lui en serait faite, de _part +et d'autre_, par les intéressés. "Considérant que l'édifice connu +sous la dénomination de l'Eglise cathédrale a été réclamée, en +vertu de la loi, par un grand nombre de citoyens pour l'exercice du +culte dit catholique-apostolique-romain, et qu'il a été remis à leur +usage,... que ces citoyens sont encore aujourd'hui en possession de cet +édifice, où ils continuent d'exercer le culte qu'ils ont adopté et +qui paraît différer de celui qui convient aux pétitionnaires,... que +c'est sur l'assurance légale d'y être maintenus, qu'ils ont fait les +dépenses nécessitées par la nouvelle destination de l'édifice,..." +le Conseil finit par "estimer qu'il n'y a pas lieu de délibérer +sur la pétition susdite". Il invite seulement l'administration +départementale à fournir aux impétrants l'une des autres églises +catholiques placées sous séquestre[617]. + +[Note 616: Procès-verbaux du Corps municipal, 17 germinal (6 avril +1796).] + +[Note 617: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 23 germinal (12 +avril 1796).] + +Le 8 floréal (27 avril), le Département accorde en effet +aux constitutionnels l'église de Saint-Louis, qu'on prend aux +catholiques-romains. Ceux-ci réclamèrent sans doute, car, le 20 du +même mois (9 mai), on transférait les pétitionnaires de Saint-Louis +à Saint-Pierre-le-Vieux[618]. Ce local ne suffit pas à la longue; le +24 mai treize citoyens demandèrent encore Saint-Pierre-le-Jeune pour +y célébrer un culte constitutionnel et cette demande dut +être accordée[619]. Comment finit-on par établir une espèce +d'_alternative_ dans le principal sanctuaire de la cité? C'est ce +que nous ne saurions dire, malgré nos recherches; cependant la chose +elle-même ne semble pas douteuse, puisque le _Journal de la confrérie +marianique_ mentionne, à la date du 3 juillet 1796, un "culte +latin", célébré par un prêtre constitutionnel, dans le choeur de +la Cathédrale[620]. + +[Note 618: Procès-verbaux manuscrits, 23 floréal (12 mai 1796).] + +[Note 619: Corps municipal, procès-verbaux du 2 prairial (21 mai +1796).] + +[Note 620: _Kath. Kirchen--und Schulblatt_, 1855, p. 132.] + +Peut-être doit-on voir là le résultat des attaques de Rumpler, +qui, précisément à cette époque, harcelait les préposés du culte +catholique avec une grande véhémence. "Vous êtes reconnus pour des +intriguants dans la bergerie du Seigneur, et pour des intrus dans +une _prépositure_ usurpée, dont les catholiques raisonnables vous +chasseront pour avoir la paix, s'ils consultent un peu le voeu des +citoyens catholiques, apostoliques et romains de la cité et des +fauxbourgs"[621]. Quand on le voit maltraiter ainsi "messieurs +les frères et cousins des docteurs d'outre-Rhin", on devine que +l'antagonisme politique et le sentiment national entrent en jeu, +dans ces luttes intimes, à nous si mal connues, du catholicisme +strasbourgeois d'alors. On s'expliquerait assez bien que la +municipalité n'osât plus sacrifier entièrement les constitutionnels +à des gens aussi vivement accusés et mal notés sans doute auprès du +gouvernement de la République. + +[Note 621: Appel pour les citoyens et citoyennes romano-évangéliques, +catholiques, apostoliques de la confession de Saint-Louis à Strasbourg, +25 juillet, fête du P. Jacob. Voy. aussi la préface de la _Tonnéide_, +de Rumpler (Argentcourt, Dannbach, an VII), ironiquement dédiée à +Zæpffel et Weinborn.] + +Malheureusement nous savons très peu de chose sur cette seconde +période de l'histoire du culte constitutionnel à Strasbourg, +l'attention publique se détournant vers d'autres sujets et la +littérature des brochures et des pamphlets, si riche pour les années +1790 à 1795, nous faisant maintenant à peu près défaut. Brendel +fonctionna pour la dernière fois comme évêque à la consécration +du nouvel évêque du Haut-Rhin, Berdollet, cérémonie qui se fit +à Colmar, le 15 août 1796. Il y prononça un "discours plein +d'onction" et qui fit couler des larmes, au dire du rapport officiel. + +Mais, depuis ce jour, il n'a plus accompli d'actes ecclésiastiques, et +de fait, la juridiction de Berdollet s'étendit, dans les années qui +suivirent, aux départements du Bas-Rhin et du Mont-Terrible. Nous ne +savons pas exactement quand Brendel résigna ses fonctions épiscopales, +mais ce dût être bientôt après la date indiquée tout à l'heure. +Quant au motif de sa décision, il ne l'a déposé dans aucun document +rendu public; un contemporain nous affirme que Brendel "ne donna à +la municipalité sa démission de la juridiction épiscopale que pour +opérer la réunion des différents partis"[622]. Il aurait donc +cru que, lui parti, les catholiques dissidents et les constitutionnels +pourraient s'entendre fraternellement sur la nomination d'un nouvel +évêque, moins compromis dans les luttes antérieures? On a quelque +peine à penser qu'il ait pu se livrer à de pareilles illusions. +Quoiqu'il en soit de cette réunion des différentes fractions +religieuses rêvée par Brendel, "mais à laquelle les fanatiques se +sont opposés", nous voyons l'ancien évêque accepter bientôt les +fonctions, modestement rétribuées[623], d'archiviste départemental. A +partir de ce moment, il disparaît forcément des pages de ce récit. +Il ne survécut pas longtemps d'ailleurs à l'abandon de ses fonctions +épiscopales, ayant succombé, dès le 22 mai 1799, aux maladies qui +le minaient depuis longtemps déjà. Un "cortège de trois cents +patriotes, spontanément réunis", l'accompagna jusqu'à sa dernière +demeure, tandis que des mégères, "égarées par un fanatisme hideux, +se pressaient dans les rues où le convoi devait passer, dirigeant +sourdement des imprécations et des injures grossières vers le +cercueil". L'orateur qui parla sur sa tombe put affirmer que le mort +avait "constamment repoussé avec pitié toutes les tentatives que +l'hypocrisie fit à plusieurs reprises pour l'attirer à une lâcheté. +Ses derniers moments ont ressemblé à ceux de toute sa vie; il est +mort républicain"[624]. Le ton général du discours prononcé par le +citoyen Bottin semble indiquer que l'idée religieuse tenait bien peu +de place dans les dernières pensées du défunt. L'on ne saurait donc +s'étonner que l'Eglise constitutionnelle du Bas-Rhin ait misérablement +fini sous un tel chef. Un ardent apôtre lui-même aurait échoué sans +doute, vu la disposition d'esprit des masses, et Brendel, nous l'avons +dit autrefois, n'était rien moins qu'un apôtre. + +[Note 622: Note manuscrite de la main de M. Laquiante, juge à +Strasbourg, sur mon exemplaire du discours de Bottin.] + +[Note 623: Il est entièrement faux de dire qu'il avait "_ein +erkleckliches Einkommen_" comme le fait M. Guerber, Liebermann, p. +159.] + +[Note 624: Eloge funèbre du citoyen Brendel, chef du bureau des +archives, ci-devant évêque constitutionnel du Bas-Rhin, mort le 3 +prairial an VII, prononcé par le citoyen Bottin. Strasb., Levrault, s. +dat., 11 p. 8°.] + +L'attitude des populations rurales restait en effet une cause +d'incessants soucis pour l'administration départementale et le +gouvernement de la République. Non contents de laisser inexécutée +les lois contre les prêtres rénitents, certaines municipalités du +Bas-Rhin s'étaient oubliées jusqu'à "tolérer des attroupements +formés dans leurs communes pour enlever des prêtres réfractaires +des mains de la troupe armée"; d'autres avaient "souffert que +les prêtres rebelles célébrassent publiquement le culte dans leurs +communes"; d'autres enfin avaient "laissé subsister, contrairement +à la loi, les signes extérieurs du culte". Un arrêté du +Département, daté du 6 juillet, avait suspendu les adjoints et les +agents municipaux de Crastatt, Itterswiller, Kleingoeft, Mennolsheim, +Reuttenbourg et Sigrist comme coupables de ces méfaits. Par arrêté du +8 août, le Directoire de la République destituait ces fonctionnaires +désobéissants et prescrivait leur remplacement immédiat[625]. +Quelques semaines après, le ministre de la police générale, le +citoyen Cochon, insistait, dans une nouvelle missive, sur l'expulsion +immédiate des prêtres insermentés, si nombreux encore en Alsace[626]. +Une autre circulaire, datée du 6 fructidor, ordonnait d'enlever +sur-le-champ les croix et les images partout où elles subsistaient +encore. Cette dépêche officielle citait principalement Marmoutier +comme centre de _fanatisme_. On y sonne les cloches, on y fait des +processions au dehors, on y arbore même des cocardes blanches et le +drapeau blanc[627]. On peut supposer que ces objurgations officielles +restèrent, autant que par le passé, sans résultats pratiques. + +[Note 625: Extrait des registres des délibérations du Directoire +exécutif. Paris, 21 thermidor an IV. Placard grand-fol. dans les deux +langues.] + +[Note 626: _Strassb. Weltbote_, 9 fructidor (26 août 1796).] + +[Note 627: _Strassb. Weltbote_, 17 fructidor (9 septembre 1796).] + +La fin de l'année 1796 et les premiers mois de l'année suivante +s'écoulèrent sans faits marquants à signaler pour l'histoire +religieuse de l'Alsace et celle de notre Cathédrale. Malgré +les dispositions peu favorables du gouvernement, les _préposés_ +catholiques n'ont pas été troublés dans la possession tranquille de +l'antique édifice.[628] Ils y célèbrent leurs réunions de prières, +et y font des quêtes fructueuses, qui semblent indiquer une affluence +de fidèles assez considérable. Le produit de ces collectes est en +partie consacré à l'achat de livres de piété pour les orphelins +de l'hospice communal, et les donateurs peuvent écrire à ce sujet +à l'administration municipale: "Les sentiments que l'administration +professe nous sont garants de son suffrage pour l'emploi de cette +somme", sans craindre un refus d'approbation de sa part.[629] + +[Note 628: Toutes les fêtes publiques du temps (fête de la Jeunesse, +au 27 mars 1797; fête en l'honneur de Hoche, au 14 octobre 1797, +etc.) se célèbrent soit au Temple-Neuf, soit sur la place d'Armes; +on n'emprunte à la Cathédrale que ses cloches. (Corps municipal, +procès-verbaux du 7 germinal an V et du 23 vendémiaire an VI.)] + +[Note 629: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 16 germinal +et du 12 floréal (5 avril, 1er mai 1797). La collecte du 20 germinal se +montait à 224 livres 19 sols.] + +Les événements politiques du dehors semblent devoir favoriser +ce calme. En avril 1797, les électeurs français procèdent au +renouvellement par tiers des Conseils, et la plupart des conventionnels +sortants sont remplacés par des modérés ou même par des royalistes +avérés. Aussi, le 23 mai déjà, sur la proposition du représentant +Dumolard, on nommait au Conseil des Cinq-Cents une commission chargée +de réviser les lois et décrets relatifs à la police des cultes. La +majorité de cette commission était favorable, par politique ou par +conviction religieuse, aux voeux des catholiques. Elle le montre en +nommant rapporteur l'éloquent Camille Jordan, qui déposa, dès le +17 juin, un rapport resté célèbre et concluant à une liberté des +cultes à peu près complète. La mesure vexatoire du serment devait +être abolie, les processions permises[630], les cloches rendues aux +églises, les cimetières distribués entre les adhérents des cultes +divers, etc. Le 24 août la majorité des Conseils alla plus loin +encore; désireuse de rétablir la paix religieuse dans le pays, elle +rapporta, par la loi du 7 fructidor, toutes les lois antérieures, +relatives à la déportation ou à la réclusion des prêtres +non-assermentés. Mais le Directoire, en majorité formé d'anciens +conventionnels, trouva que cette mesure, et plusieurs autres, +entraînaient les pouvoirs publics sur une pente fatale à la +République. + +[Note 630: Il paraît qu'on anticipa même sur cette autorisation, car +dès le commencement de juin, l'administration départementale se voyait +obligée de défendre de pratiquer les cérémonies du culte en +dehors des édifices choisis pour cet exercice. Corps municipal, +procès-verbaux du 20 prairial (8 juin 1797).] + +Effrayés par la découverte de complots royalistes, plus ou moins +sérieux, craignant de perdre la direction des affaires, Rewbell, Barras +et La Réveillère-Lepaux s'appuyèrent sur le commandant de Paris, le +général Augereau, envoyé tout exprès dans la capitale par Bonaparte, +afin de prêter main-forte contre "les brigands modérés". Dans +la matinée du 4 septembre, ils exécutèrent le coup d'Etat militaire +connu dans l'histoire sous le nom de la journée du 18 fructidor, le +premier d'une série de violences analogues, qui devaient déconsidérer +la représentation nationale et livrer enfin la France à la dictature +d'un seul. + +Une des premières lois révoquées par les Conseils décimés fut celle +du 7 fructidor, et les ministres des cultes furent astreints derechef +à prêter le serment de haine à la royauté. L'Eglise affirmant encore +aujourd'hui, par la bouche de ses pontifes, qu'elle est indifférente +par principe aux formes politiques des Etats, la prestation de ce +serment n'aurait pas dû être nécessairement refusée par le clergé. +Elle le fut pourtant partout en Alsace, sur l'ordre exprès du cardinal +de Rohan qui, de l'autre côté du Rhin, surveillait toujours son +diocèse[631]. C'était montrer bien clairement que l'agitation +fomentée par le clergé dans le pays n'était pas seulement religieuse +mais encore contre-révolutionnaire. Les suites naturelles d'un refus +obstiné de ce genre ne se firent pas attendre. Le Directoire rentra +dans l'ornière jacobine qu'on venait à peine de quitter. A Strasbourg, +l'église de Saint-Louis et son mobilier furent mis en vente au plus +offrant, dès novembre 1797, par le ministère du commissaire de police +Braun et du revendeur Dollinger[632]. Afin d'éviter un sort semblable, +les préposés de la Cathédrale s'empressent de célébrer un _Te +Deum_ d'allégresse pour la conclusion du traité de Campo-Formio avec +François d'Autriche, première cérémonie politique à laquelle nous +les voyons s'associer[633]. Mais ils ne devaient plus jouir longtemps en +paix du sanctuaire qu'ils occupaient depuis deux ans. Dans les premiers +jours de décembre, le citoyen Rumpler, "sans désignation d'aucune +qualité", présente une nouvelle requête à l'administration +municipale pour y officier à son tour. Profitant de ce que ni Zæpffel, +ni Weinborn, ni aucun des autres administrateurs n'osent prêter un +serment, interdit par leur ancien évêque, et répugnant à +leur conscience[34], il vient "réclamer ses droits de prêtre +catholique-romain", sur une église où "il n'y a plus ni ministre +du culte ni administrateurs qui osent se montrer", et demande "à +célébrer le sacrifice" pour "les nombreux citoyens qui l'ont +choisi pour dire la messe". + +[Note 631: Winterer, p. 277.] + +[Note 632: Corps municipal, procès-verbaux du 21 brumaire (11 nov. +1797).] + +[Note 633: Procès-verbaux du Corps municipal, 19 brumaire (9 nov. +1797).] + +[Note 634: Cela était vrai; l'administration de la police municipale +constatait qu'aucun des onze préposés en exercice ne voulait prêter +serment, la plupart niant leur propre existence officielle, pour se +dispenser de cette corvée. Procès-verbaux du 12 frimaire an VI (2 +décembre 1797).] + +Le Corps municipal cherche un moyen de se soustraire à cette mise en +demeure. Bien que Rumpler ait déposé un volumineux dossier de pièces +à l'appui de sa demande, on lui déclare que, n'y trouvant pas le +serment exigé par la loi du 19 fructidor, on devait surseoir à +toute réponse [635]. Mais Rumpler, présent à la séance publique +du Conseil, se lève subitement et exhibe une attestation de la +municipalité d'Obernai, établissant qu'il a satisfait à la loi; +d'ailleurs il se déclare prêt à prêter le serment, une fois de +plus, séance tenante. Ne sachant plus alors quelle attitude prendre +vis-à-vis des catholiques, peu soucieuse de rien faire en faveur des +constitutionnels, l'administration municipale décide enfin de renvoyer +la question à celle du Département. Cinq jours après intervenait +une décision, facile à prévoir: Les préposés prêteront le serment +exigé par la loi, ou bien on leur fermera leur lieu de culte [636]. Un +délai de quatre jours étant écoulé sans que les administrateurs de +la paroisse catholique eussent obtempéré à la sommation contenue dans +la délibération du 17 frimaire, le Directoire du département prit, à +la date du 21 frimaire, une délibération "portant que la ci-devant +Cathédrale était fermée à toute espèce de culte, et le local +uniquement destiné à la réunion des citoyens lors des fêtes civiques +et décadaires." Quelque peu satisfaite qu'elle fût de cette +mesure, la municipalité dut l'enregistrer cependant. Nous lisons au +procès-verbal de sa séance du 25 frimaire, que "vu le refus opposé +(par le Département) à la pétition de quinze citoyens, d'être +conservés dans l'usage de ladite Cathédrale", on enverra copie de ce +refus au citoyen Fink, l'un des préposés au temporel du culte; +qu'ils devront remettre les clefs de l'édifice, et, qu'à partir du +30 frimaire, les fêtes décadaires y seront célébrées avec +décence[637]. Le Corps municipal eut un moment de satisfaction +cependant; il pouvait répondre le même jour à une troisième +pétition de l'infatigable Rumpler "qu'il n'y avait plus lieu de +délibérer" sur sa demande. Comme dans la fable, les deux plaideurs +ennemis étaient renvoyés dos à dos du procès et l'objet du litige +restait entre les mains d'un tiers plus heureux. + +[Note 635: Procès-verbaux du 12 frimaire (2 déc. 1797).] + +[Note 636: Procès-verbaux du Corps municipal, 17 frimaire (7 déc. +1797).] + +[Note 637: Procès-verbaux du 25 frimaire (15 déc. 1797).] + + + + + XXVII. + + +L'année 1798 est marquée par un redoublement d'hostilités entre +l'Eglise et l'Etat. Une fois de plus, les représentants de l'autorité +civile, désespérant de gagner le concours du clergé, essaient de +l'écraser ou de le proscrire. L'arsenal des lois de combat édictées +depuis sept ans leur fournit toutes les armes désirables pour cette +lutte, et cependant ils seront obligés, eux aussi, d'avouer leur +impuissance finale. Peu sympathiques au clergé constitutionnel, +hostiles, en partie du moins, à tout sentiment religieux, les +détenteurs du pouvoir en reviennent au système inauguré par +Robespierre, aux fêtes symboliques à grand apparat, à l'imitation +maladroite des cérémonies grecques et romaines, à l'exploitation de +l'idée patriotique, opposée aux tendances catholiques. C'est alors +que l'un des membres du Directoire exécutif, La Réveillère-Lepaux, +inaugure à Paris son culte des _théophilanthropes_, travestissant, +malgré lui, une grande et belle idée par son cérémoniel absurde +et sa phraséologie ridicule. C'est alors aussi que nous voyons la +Cathédrale de Strasbourg redevenir, comme avant le 10 thermidor, le +centre officiel du républicanisme et le sanctuaire de la propagande +patriotique. + +Il nous reste toute une série des discours prononcés à cette époque, +lors des fêtes décadaires, à la Cathédrale. Ils ont à peu près +tous le même caractère, et sont composés presque tous par un même +groupe de personnages. Le ministre de l'intérieur d'alors, François +(de Neufchateau), littérateur assez médiocre, bien qu'il ait été +de l'Académie française, avait prescrit d'employer à cette tâche +civique les fonctionnaires municipaux d'abord, puis les professeurs des +nouvelles Ecoles centrales, établies dans chaque département de la +République, et qui remplaçaient les anciens collèges. Il comptait sur +l'éloquence facile, le sérieux et le dévouement obligé des membres +de l'enseignement secondaire officiel, il pensait aussi que la parole +de ces citoyens respectables aurait une autorité plus considérable +que celle des énergumènes entendus pendant la Terreur. Sur le premier +point, son attente ne fut pas déçue; les discours--nous dirions +volontiers les homélies laïques--prononcés à la Cathédrale sont +l'expression, souvent émue, des sentiments les plus dignes de respect. +On y prêche, avec une conviction absolue, la croyance en Dieu, en +l'immortalité de l'âme, la tolérance religieuse et la charité, +l'oubli des haines politiques et la concorde entre tous les +citoyens[638]. La sainteté, l'indissolubilité du mariage n'ont jamais +trouvé de plus sincères défenseurs[639]. Mais à côté de l'exposé +de ces vérités générales et supérieures, la note polémique n'est +jamais absente; elle ne pouvait l'être sans manquer le but même de +l'institution. On y demande au ci-devant d'abjurer ses préjugés contre +l'égalité, au prêtre de reconnaître l'absurdité de bon nombre de +ses dogmes, au piétiste de renoncer à ses cérémonies enfantines, au +juif de se soustraire au rituel vieilli de ses rabbins. On exhorte les +électeurs à ne jamais donner leur voix à qui embrasse encore +d'un bras débile le fantôme de la royauté, à qui, poussé par le +fanatisme religieux, défend encore des superstitions honteuses[640]. + +[Note 638: _Das Glück der Freiheit, eine patriotische Rede auf den +Dekadi_, 10 ventôse, 6. S. nom d'auteur ni d'impr. Strassb., 8 p. +8°.--_Rede über den Muth des Republikaner's, gesprochen im Tempel +der Freiheit, am 20. Ventose, von Joh. Friedr Aufschlager, Beamter im +Finanzbüreau der Gemeinde_. Strassb., Dannbach. 8 p. 8°.--_Rede +über die patriotische Thätigkeit, gehalten am 20. Messidor von J. F. +Aufschlager_. Strassb., Dannbach. 16 p. 8°.] + +[Note 639: _Ueber die Wichtigkeit der Ehe, eine Rede gehalten am Fest +der Ehegatten. den 10. Floreal, im Nationaltempel, von J. B. Escher, +Professor an der Centralschule_. Strassb., Dannbach, 15 p. 8°.] + +[Note 640: _Einige Rathschläge für die Wahlmänner, Rede im Tempel der +Freiheit, gehalten am 20. Germinal, von J. F. Aufschlager_. Strassb., +Dannbach, 14 p. 8°.] + +De pareilles paroles devaient repousser naturellement la masse des +fidèles catholiques, aveuglément dévoués à leurs conducteurs +spirituels. Elles n'auraient point été proférées d'ailleurs, que les +orateurs n'auraient pas eu prise sur les citoyens de cette catégorie, +pour un autre motif. Beaucoup d'entre les "prédicants" du décadi +étaient protestants. Leur présence même dans la chaire de la +Cathédrale devait paraître un sacrilège aux âmes pieuses et, par +suite, ceux-là seuls allaient les entendre qui, d'avance, étaient +convaincus. La municipalité avait beau faire imprimer ces harangues, +pour les distribuer ensuite, il n'est pas présumable que leur influence +écrite ait été plus profonde que leur influence parlée. + +Pour réussir, il manquait au Directoire, malgré tous ses efforts, le +prestige sanglant de la Terreur. Là où Robespierre lui-même et +ses proconsuls avaient pu supprimer avec peine, et pour quelques +mois seulement, les habitudes enracinées de l'ancien régime et les +traditions de la civilisation chrétienne, les Barras et les Merlin +n'auraient pas dû se flatter de réussir. Ils pouvaient bien exaspérer +l'opinion publique par des mesures vexatoires; ils devaient renoncer +à la dompter. Parmi ces mesures de plus en plus impopulaires, il faut +placer surtout les luttes incessantes pour maintenir le calendrier +décadaire contre le calendrier grégorien. Le Directoire insistait +partout, avec un soin jaloux, pour que l'année officielle fût seule +employée, et le public, d'autre part, s'obstinait à n'en plus +tenir compte. A Strasbourg le nombre des arrêtés, relatifs à cette +question, fut considérable, "l'administration municipale considérant +qu'elle n'avait pas de devoir plus sacré que de seconder, de tous ses +moyens, les mesures propres à la conservation de la république, et +à la destruction du royalisme et des routines théocratiques." Dans +celui du 22 floréal, par exemple, il est ordonné que les paysans, +même ceux d'outre-Rhin, qui viendraient porter leurs provisions au +marché, un autre jour que les tridi et les octidi de chaque décade, +seraient poursuivis comme ayant encombré la voie publique; les travaux +de la voierie ne pourront être suspendus que le décadi; les ouvriers +qui prendraient congé les jours de dimanche ou de fête de l'ancien +calendrier, devront être congédiés; les bals publics et autres lieux +de rassemblement ne pourront être réglés que sur la décade et jamais +ouverts le dimanche; les écoles devront chômer exclusivement d'après +le calendrier républicain, etc.[641]. Mais ces menaces obligées +n'étaient pas, semble-t-il, sérieuses de la part du bureau municipal, +car les choses ne changèrent guère pour cela. + +[Note 641: Délibération de l'administration municipale de la commune +de Strasbourg, du 22 floréal an VI (11 mai 1798). Strasb., Dannbach, +placard in-folio.] + +Afin d'amener le public aux fêtes décadaires, la loi du 13 fructidor +(30 août 1798) prescrivit que dorénavant les mariages ne pourraient +plus être célébrés que les jours de fête décadaire, au temple de +la Liberté. C'était forcer, en effet, les plus récalcitrants parmi +les catholiques, à pénétrer, une fois au moins dans leur vie, dans +l'enceinte profanée de leurs anciennes églises, pour peu qu'ils +fussent désireux de contracter mariage, mais les coeurs n'étaient +pas gagnés pour cela; bien au contraire. A Strasbourg, cette loi fut +appliquée pour la première fois le 10 vendémiaire (10 octobre 1798); +la cérémonie eut lieu "au temple de la ci-devant Cathédrale, et ne +manqua pas d'être belle et touchante, malgré que le local y mît +de grands obstacles." Le citoyen Démichel, président de +l'administration municipale, prononça à cette occasion un long +discours, dont l'impression fut ordonnée par ses collègues, et dans +lequel il faisait un pompeux éloge du décadi, "ce jour de repos +et de fête nationale, proscrit par le fanatisme, l'ignorance et la +déraison", qui allait devenir, grâce à cette loi, "un jour de +réjouissance et de bonheur pour tous les citoyens français." +Mais l'orateur était amené, dès l'exorde, à s'élever contre les +intentions perfides de ceux qui tenteraient d'engager des citoyens +timorés, enchaînés à la domination des prêtres, à se soustraire +à l'exécution d'une loi si bienfaisante. Cela ne témoignait pas, chez +"les jeunes et innocentes filles", pas plus que chez "les jeunes +et tendres époux", d'un grand empressement "à venir payer le +plus juste tribut à la nature et à la société, en présence de +l'intéressante jeunesse qui doit imiter un jour leur exemple." +La plupart d'entre eux n'étaient guère enflammés de "ce saint +enthousiasme" qui devait les "délivrer des préjugés qui les ont +tenus enchaînés, pendant quatorze siècles, au char du fanatisme et de +la superstition"[642]. + +[Note 642: Discours prononcé lors de la première célébration des +mariages au temple de la Liberté, le 10 vendémiaire an VII, par le +citoyen Démichel, président de l'administration municipale. Strasb., +Dannbach, 11 p. 8°.] + +On dut reconnaître bientôt combien la Cathédrale était actuellement +mal aménagée pour ces réunions décadaires et les fêtes nationales. +Trois jours seulement après la célébration de cette première +cérémonie, la municipalité adressait aux Strasbourgeois une +proclamation solennelle, pour leur expliquer que le temple de la +ci-devant Cathédrale présentait bien le local nécessaire à ces +fêtes, mais que sa disposition actuelle ne saurait convenir à l'objet +auquel il est destiné. Il faudrait que tous les citoyens pussent +être placés commodément, que chacun puisse arriver à sa place +sans désordre ni tumulte. La fête du dernier décadi n'a pu être +environnée de l'éclat, de la décence, de la dignité qui doivent +accompagner une cérémonie aussi auguste et devant attirer dans tous +les temps un grand concours de citoyens. Malheureusement l'état de +la caisse commune ne lui permet pas de fournir seule à la dépense +nécessaire et les bons citoyens sont donc invités à se pénétrer de +l'importance de cet objet, des avantages qui doivent en résulter pour +eux-mêmes, et à contribuer, chacun selon ses facultés, aux frais de +réparations aussi urgentes qu'elles sont utiles[643]. + +[Note 643: L'administration municipale de la commune de Strasbourg à +ses concitoyens, 13 vendémiaire (4 octobre 1798), 4 p. 8°.] + +Cette adresse, imprimée dans les deux langues, fut "distribuée avec +profusion" et une liste de souscription ouverte au bureau des travaux +publics. Un architecte, alors renommé dans notre ville, le citoyen +Weinbrenner, dressa le plan des constructions à faire pour rétablir +l'ancien amphithéâtre, et présenta le devis, qui se montait à 10,846 +fr. 40 c. Dans sa séance du 17 frimaire seulement, le Corps municipal +décida de faire commencer incessamment les travaux par les ouvriers de +la commune[644]. Deux mois s'étaient donc écoulés depuis l'ouverture +de la souscription publique et l'on peut supposer qu'elle n'avait pas +été très fructueuse. Peut-être aussi la municipalité elle-même +n'avait-elle pas apporté grand zèle à hâter l'entreprise, vu les +sentiments intimes de la plupart de ses membres. Nous voyons, en effet, +dans l'intervalle le président même de l'administration, le citoyen +Hirschel, et l'un des officiers municipaux, Schnéegans, être obligés +de déposer l'écharpe municipale, et renvoyés devant les tribunaux +comme accusés de faux en écriture publique pour une singulière +histoire d'_escamotage_ (c'est le mot topique) d'un prêtre +réfractaire. Celui-ci, également nommé Hirschel, et parent sans doute +du fonctionnaire, avait été arrêté à Geispolsheim, mais il put +disparaître, durant le trajet à Strasbourg, sous le nom de Joseph +Hægeli, instituteur, grâce à la dextérité d'un nommé Rosset et à +la connivence présumée des susdits officiers municipaux[645]. Peu de +jours après, la municipalité tout entière s'attirait également une +verte semonce de la part du Département pour contrôler si mal les +prescriptions de la loi sur les décadis, "au point que les bouchers +poussaient l'insolence jusqu'à égorger leurs bestiaux dans la rue, +ces jours-là, et que les poissonniers étalaient avec une scrupuleuse +ponctualité les vendredis, mais avaient soin de supprimer leurs +étalages les jours connus dans le calendrier des cultes sous le nom de +dimanche"[646]. Ces reproches ne changèrent en rien la disposition +des esprits et les artisans, les ouvriers, les paysans continuèrent +à ne tenir aucun compte du calendrier officiel, comme nous le montre +l'amère philippique prononcée contre eux, à la Cathédrale, le 10 +frimaire de l'an VII (31 décembre 1798) par le citoyen Bottin[647]. + +[Note 644: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 17 frimaire (7 +décembre 1798).] + +[Note 645: _Ibid._, 1er brumaire (22 octobre 1798).] + +[Note 646: Procès-verbaux manuscrits, 3 brumaire (24 octobre 1798).] + +[Note 647: _Erste Rede über die Vollziehung der Gesetze, gehalten den +10. Frimaire... von dem Bürger Bottin_. Strassb., Levrault, 20 p. 8°.] + +Etait-ce pour se laver de ce reproche d'indifférence ou par pur amour +de l'art, je ne sais, mais la municipalité procéda vers la même +époque à la réorganisation de l'orchestre municipal, qui fut placé +sous la direction du violoncelle Dumouchau père, avec une dépense +annuelle de 4950 livres[648]. Elle souscrivit également à la +"publication décadaire de plusieurs morceaux de poésie +allemande, destinés à consacrer des époques de la Révolution +et particulièrement à célébrer la morale et les fêtes +républicaines". L'auteur en était le pasteur Schaller, de +Pfaffenhofen, bien connu dans la littérature alsatique par son poème +burlesque, la _Stuziade_, illustrée par le crayon de Zix. Mais la +souscription de nos autorités est si modeste qu'il n'est guère +probable qu'on ait pu distribuer un grand nombre d'exemplaires des +dithyrambes patriotiques du ministre de Pfaffenhofen au public ordinaire +des réunions de la Cathédrale[649]. + +[Note 648: Corps municipal, procès-verbaux, 15 brumaire (6 novembre +1798).] + +[Note 649: Procès-verbaux manuscrits, 29 frimaire (19 décembre +1798).--La municipalité prit des exemplaires de ces chants pour +16 livres 50 centimes.] + +Nous ne nous arrêterons plus longuement à la description de ces +différentes fêtes, que nous ont conservé les journaux du temps ou ces +plaquettes spéciales, procès-verbaux ou programmes, si recherchées +de nos collectionneurs d'alsatiques. Soit qu'on célèbre le 2 pluviôse +(21 janvier) "la juste punition du dernier roi des Français"[650], +soit qu'on fête, le 30 ventôse (20 mars), la Souveraineté du +peuple[651], ou le 10 prairial (22 mai), la Reconnaissance[652], les +détails de ces cérémonies ne varient guère et ressemblent à celles +que nous avons fait, si souvent déjà, passer sous les yeux du +lecteur. Elles ont peut-être un caractère plus factice encore et plus +théâtral que par le passé, et l'on ne peut s'empêcher de sourire, +en lisant, par exemple, dans le programme de la fête anniversaire +du supplice de Louis XVI: "La cérémonie se terminera par des +imprécations contre les parjures et une invocation à l'Etre suprême, +pour la prospérité de la République, lesquelles pièces seront +composées par les professeurs de l'Ecole centrale du Bas-Rhin." Purs +exercices de rhétorique, où la violence du langage n'avait plus même +l'excuse d'une passion sincère et où les fonctionnaires de tout rang +se prêtaient, sans convictions bien profondes, au rôle de comparses et +d'acteurs![653]. + +[Note 650: Corps municipal, procès verbaux, 12 nivôse (1er janvier +1799).] + +[Note 651: Procès-verbaux du corps municipal, 9 ventôse (27 février +1799).] + +[Note 652: Fête de la Reconnaissance. L'administration centrale +du Bas-Rhin aux municipalités. 3 prairial an VII, 4 p. 4°.--Corps +municipal, procès-verbaux du 29 floréal et du 10 prairial (18, 29 mai +1799).] + +[Note 653: Nous avons le droit de parler de la sorte quand nous +entendons au même moment la municipalité déclarer à l'administration +départementale, en majorité jacobine. "qu'elle imprime le cachet +fatal de sa réprobation sur le front obscène" des royalistes et des +jacobins. (Corps municipal, 28 nivôse an VII.)] + +Un emportement plus spontané se fait sentir dans les nombreuses +manifestations auxquelles donna lieu l'attentat contre les +plénipotentiaires français de Rastatt, consommé le 28 avril 1799. Le +nom des victimes, Roberjot et Bonnier, retentit fréquemment sous +les voûtes de la Cathédrale, dans les semaines qui suivirent cette +violation sauvage du droit des gens. Toutes les cérémonies décadaires +s'y terminaient par le cri de: Vengeance contre la perfide Autriche! +Le 20 floréal, on y donne lecture d'une adresse de l'administration +départementale[654]; le 30 floréal, on y lit une proclamation du +Directoire[655], relatives toutes deux à ce sujet, et si la grande +fête funèbre du 20 prairial en l'honneur des deux envoyés français, +se déroula principalement sur la place d'Armes, le temple décadaire, +tout voilé de noir, "orné d'urnes, représentant les cendres +des citoyens Roberjot et Bonnier", portait, lui aussi, ce jour-là +"l'empreinte lugubre du deuil de tous les citoyens"[656]. + +[Note 654: Procès-verbaux du Corps municipal, 20 floréal (9 mai +1799).] + +[Note 655: Procès-verbaux du Corps municipal, 30 floréal (19 mai +1799).] + +[Note 656: Procès-verbaux du Corps municipal, 13, 20, 30 prairial (1er, +8, 18 juin 1799).--_Trauerrede auf das Gedächtnissfest der zu Rastatt +gemeuchelmordeten fränkischen Friedensgesandten_. Strassb., Rupffer, 8 +p 8°.] + +L'assassinat de Rastatt devait amener également une recrudescence de +haine contre tous ceux qu'on pouvait soupçonner de connivence secrète +avec "les farouches Autrichiens". "Habitants du Bas-Rhin, +s'écriait une proclamation de l'administration centrale du +département, pourriez-vous ne pas ouvrir enfin les yeux sur les dangers +imminents dont vous menace la présence de ces prêtres rebelles, de ces +émigrés cachés, qui surprennent depuis longtemps votre bon coeur? Ah, +ils sont vos ennemis les plus cruels, soyez en sûrs, ils ont le +coeur _autrichien_. Repoussez-les... débarrassez-vous de ces hôtes +dangereux!"[657]. Jusque dans l'intérieur des prisons, on redouble de +vigilance pour empêcher les prêtres détenus de communiquer entre eux, +et les surveillants sont sommés "d'observer scrupuleusement tous les +mouvements parmi lesdits prêtres, qui pourraient intéresser l'ordre +public et la cause de la liberté"[658]. Plusieurs d'entre +les ecclésiastiques, arrêtés alors, furent, sous le coup de +l'effervescence générale, jugés sommairement par des commissions +militaires et fusillés; d'autres, traduits devant les tribunaux comme +étant rentrés, malgré les lois, dans le pays, furent condamnés à +être déportés à la Guyane. Parmi eux se trouvait un des membres +du clergé de la Cathédrale, l'abbé Kaczorowski, ancien vicaire à +Saint-Laurent[659]. On peut dire, sans exagérer, qu'à aucun moment, +depuis la chute de Robespierre. le gouvernement n'avait été plus +hostile à l'Eglise catholique qu'à la veille du 18 brumaire. L'opinion +publique s'en rendait compte et ce ne fut pas peut-être une des +moindres raisons pour lesquelles elle applaudit à l'usurpation +triomphante du général Bonaparte[660]. + +[Note 657: L'administration centrale du département à ses concitoyens, +14 floréal an VII. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.] + +[Note 658: Corps municipal, procès-verbaux, 23 floréal (12 mai 1799).] + +[Note 659: Winterer, p. 289.] + +[Note 660: Notons, à titre de curiosité, que le nom de Bonaparte +paraît, pour la première fois, passablement tard dans les +procès-verbaux de la municipalité de Strasbourg. A la date du 29 +nivôse (18 janvier 1799) nous y lisons: "Le citoyen Adorne ayant +présenté un buste de Buonaparte, formé de bronze, l'administration +municipale l'a acheté et a autorisé l'administration des finances à +en payer au citoyen Adorne le prix demandé de 18 francs."] + + + + + XXVIII. + + +Quelques jours après le coup d'Etat du 18 brumaire, le nouveau ministre +de l'intérieur, Laplace, lançait une circulaire aux administrations +départementales, protestant de l'intention des consuls de maintenir +la République, et les invitant "à ne négliger aucune occasion de +prouver à leurs concitoyens que la superstition n'aura pas plus à +s'applaudir que le royalisme des changements opérés"[661]. Le +ministre de la police générale, Fouché, suivait bientôt l'exemple +de son collègue et écrivait aux citoyens administrateurs: "Que +les insensés qui furent tour à tour persécuteurs et victimes se +persuadent bien que l'autel de la justice est le seul asile commun qui +leur reste après tant d'agitations et de troubles... Que les fanatiques +n'espèrent plus faire dominer un culte intolérant; le Gouvernement les +protège tous également, sans en favoriser aucun!"[662]. Ce que le +célèbre astronome disait en termes mesurés, et le jacobin défroqué +dans un langage plus brutal, semblait devoir indiquer, de la part du +gouvernement consulaire, l'observation du _statu quo_ dans la question +religieuse. Il n'en fut rien cependant. Sur ce terrain, plus encore que +sur celui de la politique, le changement fut rapide. Il n'en pouvait +être autrement d'ailleurs. Bonaparte l'eût-il voulu, qu'il n'aurait +pu enrayer le mouvement de réaction, favorable au catholicisme; mais +il n'y songeait pas. Le premier Consul n'était point encore ce César +enivré de sa propre grandeur et qui, dans l'aplatissement universel, +n'écoutait que la voix de son orgueil immense. Il savait ce +qu'attendait de lui l'opinion publique; il s'appliquait à la +satisfaire, pour la maîtriser plus tard, et, dans cette affaire, +rien ne fut plus contraire à la tradition jacobine que la conduite du +"Robespierre couronné"[663]. Absolument indifférent aux problèmes +moraux comme aux sentiments religieux proprement dits, Bonaparte n'agit +en ceci, comme toujours, qu'en vertu d'un intérêt politique bien +entendu, et c'était être bien naïf ou bien servile que de saluer en +lui le "grand chrétien", le "nouveau Constantin", le "nouveau +Cyrus", le "pieux restaurateur des autels", comme le faisaient à +l'envi les représentants de l'Eglise à la veille de la signature du +Concordat. + +[Note 661: Paris, 30 brumaire an VIII (21 novembre 1799).] + +[Note 662: Paris, 6 frimaire an VIII (27 novembre 1799).--Les deux +lettres sont reproduites dans une délibération de l'administration +centrale du Bas-Rhin, du 15 frimaire (6 décembre 1799). qui les porte +à la connaissance du public. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio, +dans les deux langues.] + +[Note 663: Nous employons cette expression consacrée, mais sans la +trouver exacte. Il n'y a point, à notre avis, de similitude entre le +théoricien à outrance et le conquérant qui n'a jamais reconnu que le +fait brutal.] + +Dès le premier jour, les nouvelles autorités supérieures, les +préfets des départements reçurent pour instruction de fermer les yeux +sur les contraventions aux lois ecclésiastiques existantes, en tant +qu'on ne troublerait pas le repos public. Les prêtres réfractaires +apparurent partout, reçus avec enthousiasme dans les villes et les +campagnes, sauf par le parti républicain, qui se sentait désormais +surveillé et vaincu d'avance, malgré que la République continuât à +exister de nom. Dès le mois de décembre, l'un des plus hardis et +des plus dévoués représentants de la propagande catholique, l'abbé +Colmar, prêchait en pleine Cathédrale, sans autre ennui que d'avoir +à partager le sanctuaire avec les rares sectateurs du culte du +décadi[664]. + +[Note 664: Winterer, p. 299.] + +Nous ne pouvons donner malheureusement que très peu de détails sur +cette dernière période, embrassée par notre récit. Il est facile +d'en comprendre la raison. La liberté de presse expire avec le 18 +brumaire; donc, plus aucun de ces innombrables factums, pamphlets, +discours, proclamations, arrêtés, programmes de fête, etc., qui nous +ont fourni pour les dix années précédentes tant de traits oubliés +et de renseignements curieux. Les journaux, eux aussi, se détournent +absolument des questions religieuses et autres analogues, et sont tout +à la grande épopée militaire qui commence. Les archives civiles +n'ont plus guère de documents à exploiter à partir du moment où les +autorités délibérantes collectives sont remplacées par les agents +directs du gouvernement central, qui ne délibèrent pas, écrivent +et parlent peu, mais se contentent d'agir. De très précieux +renseignements sont évidemment renfermés dans les archives +épiscopales de Strasbourg, et c'est là que le futur historien trouvera +sans doute les éléments nécessaires pour retrouver les détails de la +renaissance du catholicisme strasbourgeois, à la veille et au lendemain +du Concordat. Mais, en attendant, ces documents n'ont point été +utilisés jusqu'ici par les nombreux ecclésiastiques de notre province +qui se sont occupés de son histoire religieuse, et l'on peut douter que +ces dossiers curieux soient confiés jamais à des mains profanes. Il +faut donc nous borner à réunir ici les quelques renseignements glanés +après de longues recherches, en souhaitant qu'ils soient complétés +bientôt par des écrivains à même de le faire avec quelque profit +pour la science. + +Le premier document officiel que nous trouvions sur notre chemin, pour +l'année 1800, c'est une nouvelle circulaire de Fouché en date du 28 +prairial (17 juin) et relative à l'interprétation de la loi du +21 nivôse dernier[665], exigeant de tous les prêtres qui veulent +commencer ou continuer l'exercice de leurs fonctions, une promesse de +fidélité à la Constitution. Le ministre de la police y déclare que +cette loi ayant aboli toutes les lois analogues ou antérieures, il est +temps de l'interpréter comme elle doit l'être, et de ne plus examiner +si les ministres d'un culte quelconque étaient assujettis à d'autres +serments. En d'autres termes, tout ce que l'on demande dorénavant au +clergé, c'est de s'engager à respecter la Constitution de l'an VIII; +à cette seule condition l'on oubliera la conduite antérieure de tous +les prêtres condamnés ou poursuivis avant le 18 brumaire. "Que les +temples de toutes les religions soient donc ouverts, s'écriait d'un ton +lyrique le fameux massacreur de Lyon; que toutes les consciences soient +libres, que tous les cultes soient également respectés! Mais que leurs +autels s'élèvent paisiblement à côté de celui de la patrie, et +que la première des vertus publiques, l'amour de l'ordre, préside à +toutes les cérémonies, inspire tous les discours et dirige tous les +esprits." + +[Note 665: 11 janvier 1800. C'était le don de joyeux avènement de +Bonaparte à l'Eglise catholique.] + +Le nouveau préfet du département du Bas-Rhin, le citoyen Laumond, +faisait suivre la reproduction de cette circulaire d'un arrêté +comprenant sept articles. Ce document établissait que tout ministre +d'un culte qui faisait la _promesse_ de fidélité (il n'était plus +même question d'un serment) devant le maire de sa commune ou le +sous-préfet de son arrondissement, serait admis à l'exercer dans les +édifices y destinés, quelque ait été leur état politique avant la +loi du 21 nivôse dernier. Sans doute, ceux des ministres du culte qui +exerceront les fonctions relatives à leur ministère, sans avoir fait +la promesse demandée, seront dénoncés à la police et poursuivis. +Mais en réalité ces poursuites n'ont été faites nulle part. Sans +doute aussi le préfet défend encore l'exposition publique de signes +relatifs à un culte, mais on les voit partout. Il interdit les +cérémonies hors de l'enceinte de l'édifice choisi pour l'exercice du +culte; mais il ajoute que l'on peut le célébrer dans l'enceinte des +propriétés particulières, pourvu qu'outre les individus qui y ont +leur domicile, il n'y ait pas de rassemblement de plus de dix personnes. +Jamais, bien entendu, la police urbaine ni rurale n'apercevra dans +les parcs, les jardins, les cours et les champs (tous propriétés +particulières), plus de dix fidèles groupés pour une procession +quelconque. Le port d'un costume ecclésiastique n'aura pas été +poursuivi, je pense, avec plus de rigueur que les autres contraventions. + +L'article le plus important peut-être de cet arrêté était celui +qui mettait les différentes sectes ou congrégations religieuses +entièrement sous la main de l'autorité civile. Il portait que +"lorsque les citoyens d'une même commune exerceront des cultes +différents ou prétendus tels, et qu'ils réclameront concurremment +l'usage du même local, il leur sera commun, et les maires, sous +l'approbation du sous-préfet, fixeront pour chaque culte les jours et +les heures les plus convenables, ainsi que les moyens de maintenir la +décence et d'entretenir la paix et la concorde"[666]. On le voit, +dans la pratique au moins, le maire ou plutôt le sous-préfet était +désormais le régulateur de la situation religieuse. S'il n'était pas +directement autorisé à suspendre le culte auquel il était hostile, il +lui était loisible, soit de lui fixer des heures impossibles, soit +des jours qui ne cadraient pas avec le calendrier décadaire, et de +supprimer ainsi virtuellement, soit le culte constitutionnel, soit les +fêtes républicaines. Or, en présence des dispositions bien connues +des autorités municipales, surtout dans nos campagnes, on pouvait +prédire d'avance ce qui allait arriver. Le clergé constitutionnel +ne vivrait plus que par la tolérance du gouvernement central, encore +intéressé à rendre plus docile le clergé réfractaire, en mesurant +les faveurs officielles à sa docilité croissante. Le jour où il +l'aurait amené à n'être plus qu'un "instrument de police morale" +entre les mains du pouvoir séculier, il lui sacrifierait sans +hésitation son frère ennemi. Il n'y a pas seulement un manque de +charité chrétienne dans ce mot d'un historien catholique que l'Eglise +constitutionnelle se donna au nouveau gouvernement, comme à tous les +autres, pour sauver sa misérable existence; il y a un manque d'équité +scientifique absolu. Ce n'est pas l'Eglise "schismatique", c'est +l'Eglise catholique qui "s'est donnée" au nouveau gouvernement dès +qu'elle a senti qu'il était le plus fort, lui prodiguant toutes les +promesses qu'elle avait refusées à ses prédécesseurs, acceptant sans +doute ses avances, mais les payant de retour, et montrant sa souplesse +traditionnelle dans les affaires politiques, pour se ressaisir de la +domination religieuse à l'aide du bras séculier. + +[Note 666: Arrêté du préfet du département du Bas-Rhin, du 29 +messidor an VIII (18 juillet 1800). Strasb., Levrault, placard gr. +in-folio.] + +Il faut bien l'avouer, pour qui n'observe cette période finale de la +Révolution religieuse qu'au point de vue de la vérité historique, +sans sympathies aveuglantes pour aucun des champions en présence, le +spectacle n'est pas précisément édifiant. Autant nous avons admiré +l'énergie de l'Eglise proscrite, les périls et les dangers courus +pour la foi, le martyre courageux de beaucoup de ses membres, autant +le spectacle de cette alliance nouvelle qui se forme entre le trône +et l'autel est peu fait pour éveiller les sympathies des amis de la +liberté. C'est elle qu'on finit par sacrifier, d'un commun accord, +quand il s'agira de cimenter l'alliance proclamée entre l'absolutisme +sacerdotal et le despotisme césarien. + +Fait caractéristique! Dès le mois d'août 1800, cette entente entre le +gouvernement consulaire et le clergé était assez avancée pour qu'un +prêtre du diocèse de Strasbourg pût, non seulement rétracter en +public son allégeance au schisme, mais déclarer, dans un écrit +imprimé, qu'il reconnaissait comme chef spirituel et comme supérieur, +après le pape, ce cardinal de Rohan, l'un des chefs de l'émigration, +celui dont les mercenaires avaient combattu contre la France, et sur +lequel pesait l'arrêt terrible dont étaient alors frappés encore +légalement tous les émigrés[667]. En septembre, le préfet fait +afficher dans toutes les communes l'arrêté des consuls qui déclare +l'observation des jours fériés du calendrier officiel obligatoire pour +les seuls fonctionnaires. Les simples citoyens ont "le droit de vaquer +à leurs affaires tous les jours, en prenant du repos suivant leur +volonté." Les jours de marché seront dorénavant réglés par +le préfet "selon les intérêts du commerce et la commodité des +habitants"[668]. + +[Note 667: _Ich Unterschriebener (Franz Joseph Gross, Weltpriester), u. +s. w. Am 1. Augustmonat 1800_. S. l. d'impr., 7 p. 18°.] + +[Note 668: Arrêté relatif à l'observation des fêtes, du 15 fructidor +(2 septembre 1800). Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.] + +Pourtant, au début, il y a certaines hésitations, certains frottements +fâcheux, qui pourraient donner le change à un observateur superficiel. +Tous les prêtres rentrés dans le pays ou sortis de leurs retraites +cachées n'ont pu se résigner sur-le-champ à changer d'attitude. +L'allure de combat, devenue chez eux presque une seconde nature, se +maintient chez plusieurs; ils veulent bien jouir de la liberté nouvelle +qui leur est laissée, mais non la payer de retour. En Alsace, il en est +beaucoup qui, revenus dans leurs paroisses et officiant au grand jour, +persistent à refuser la promesse, aussi modérée que raisonnable, de +respecter la Constitution. Mais Bonaparte n'est pas homme à laisser +méconnaître ainsi ses volontés: une circulaire de Fouché, du 29 +vendémiaire, enjoint aux préfets une enquête immédiate sur ces +prêtres rénitents, et le préfet Laumond ordonne en conséquence que +tout ecclésiastique qui ne justifiera pas d'avoir fait ladite promesse +sera "transféré sur la rive droite du Rhin", c'est-à-dire +déporté hors de France[669]. Affiché dans toutes les communes +du Bas-Rhin, cet ordre supérieur contribua certainement à faire +comprendre à la plupart des récalcitrants que l'ère des hostilités +était fermée désormais et que l'opinion publique, avant tout +affamée de repos, n'appuierait plus des récriminations sur des points +secondaires. Tous ne purent se résigner cependant à obéir du coup à +cette législation civile, si longtemps méconnue ou violée par eux. +Encore en mai 1801, le ministre devait appeler l'attention de Laumond +sur les prêtres de plusieurs communes du département, qui, "abusant +de la tolérance du gouvernement, cherchaient à donner aux cérémonies +de leur culte la même publicité que s'il était encore dominant, et +préparaient, à l'occasion des fêtes, connues sous la désignation de +la Fête-Dieu et des Rogations, un appareil religieux qui serait moins +le signe de la ferveur que de la désobéissance aux lois"[670]. + +[Note 669: Le ministre de la police générale au préfet du Bas-Rhin +et Arrêté du préfet, du 15 frimaire (6 décembre 1800). Strasb., +Levrault, placard gr. in-folio.] + +[Note 670: Le ministre de la police générale au préfet du Bas-Rhin. +23 floréal an IX, et Arrêté du préfet du 29 floréal (19 mai 1801). +Strasb., Levrault, placard in-folio.] + +Cela se passait au moment où déjà le Concordat avait été discuté +à Paris et allait être définitivement établi, après de longues +conférences, le 15 juillet 1801. Mais le premier Consul voulait montrer +au pape qu'il était le maître et qu'il fallait se soumettre, afin +que Pie VII n'eût pas la velléité de rouvrir la discussion, souvent +orageuse, soutenue par ses commissaires et se hâtât de ratifier le +grand traité qui amalgamait une fois de plus, en France, les affaires +du pouvoir temporel et celles de l'Eglise. Quand une fois le pape eut +apposé sa signature à ce document célèbre, ce qui eut lieu le 15 +août, Bonaparte se montra plus coulant; il laissa fonctionner des +commissaires officieux qui, dans les futurs diocèses, réorganisèrent +le culte et la discipline ecclésiastique, longtemps avant la +promulgation officielle du Concordat. C'est ainsi qu'en Alsace une +commission, représentant l'ancien évêque et composée des abbés +Hirn, Kæuffer et Weinborn, réorganisa le culte dans le diocèse de +Strasbourg, bien que la démission de Rohan eût déjà été imposée +au pape, ainsi que celle de l'ancien vicaire général, M. d'Eymar. +Ce furent eux qui nommèrent l'abbé Liebermann secrétaire +diocésain[671]. Ce dernier, que nous avons mentionné autrefois comme +commissaire épiscopal de Rohan, avait prêché déjà le carême de +1801 à la Cathédrale avec un succès croissant. Mais il semble qu'à +côté des ministres du culte catholique l'autorité civile ait +laissé fonctionner encore pendant quelque temps ceux du clergé +constitutionnel. On nous raconte en effet que c'est le 4 octobre +seulement que la Cathédrale fut rendue (exclusivement) au culte +catholique. Le curé Hobron prêcha ce jour-là devant une foule +sanglotant de joie, et la messe y fut servie par un petit garçon, +Ferdinand Mühe, que beaucoup d'entre nous ont encore connu comme curé +de Saint-Louis et comme l'un des représentants les plus respectables et +les plus vénérés du clergé contemporain d'Alsace[672]. + +[Note 671: Guerber, _Liebermann_, p. 165.] + +[Note 672: Guerber, _Liebermann_, p. 166-167.] + +Le culte était encore _libre_ à ce moment, c'est-à-dire que le +clergé n'avait point d'investiture officielle et ne jouissait d'aucun +traitement assigné par l'Etat. Les frais du culte et l'entretien du +clergé étaient couverts à Strasbourg par des collectes volontaires +faites à domicile. Mais les arrangements arrêtés l'année +précédente entre le premier Consul et le Saint-Siège, et +inopinément augmentés, au grand émoi de ce dernier, par les fameux +soixante-dix-sept _Articles organiques_, allaient recevoir enfin force +de loi. Parmi les questions soulevées à cette occasion, l'une des plus +graves avait été la démission forcée d'un certain nombre d'évêques +de France, trop compromis dans leur lutte en faveur de l'ancien régime, +pour pouvoir réoccuper leurs sièges, et surtout aussi l'introduction +dans le corps épiscopal d'un certain nombre des évêques +constitutionnels. Bonaparte avait voulu récompenser de la sorte +quelques partisans fidèles et symboliser en outre la fusion des deux +clergés ennemis. Après de longues hésitations, le pape se soumit à +ce douloureux sacrifice; le Concordat put être porté devant le Corps +législatif, et, le 18 avril 1802, celui-ci le votait à une majorité +énorme. + +Le Concordat, augmenté des articles organiques, donnait en substance à +Bonaparte un pouvoir autrement grand que celui que réclamait jadis +la Constituante. Jamais celle-ci n'aurait songé à revendiquer la +domination sur le clergé dans la mesure où nous la verrons s'exercer +durant le Consulat et sous l'Empire. Le pape Pie VII accordait à la +pression énergique et presque brutale d'un général heureux ce que le +pape Pie VI avait refusé sans cesse aux sollicitations respectueuses +du faible Louis XVI. C'est le premier Consul qui _nomme_ dorénavant les +évêques; le pape n'a plus qu'à leur donner l'institution canonique. +Ces évêques prêtent le _serment d'obéissance_ à l'Etat, et leurs +prêtres aussi. Le pape et le clergé reconnaissent expressément la +légalité de la vente des biens ecclésiastiques. Il y a plus; malgré +les protestations du Saint-Père, le clergé de France reconnaît les +articles organiques et règle sa conduite d'après les prescriptions de +ces articles, non encore ratifiés par le Saint-Siège. On se demande +vraiment à quoi bon cette longue et douloureuse résistance, si l'on +devait finir pourtant par se soumettre avec une humilité si complète. +Pourquoi donc a-t-on dépensé tant d'héroïsme à refuser ses prières +à la République, si l'on devait aboutir à la rédaction de ce fameux +"Catéchisme de l'Empire français", l'un des plus tristes produits +du servilisme clérical et politique? + +Parmi les départements de la République française, ceux de l'Alsace +furent des plus mal partagés par le Concordat du 18 avril, et l'on +comprend l'amertume de leur clergé militant à la nouvelle de ce qui se +préparait pour eux dans le domaine ecclésiastique. Nous avons déjà +dit que Rohan avait dû présenter sa renonciation au Saint-Siège. Il +ne pouvait convenir au gouvernement de voir cet ancien prélat de cour, +tristement immortalisé par les scandales du procès du Collier, cet +ex-prince du Saint-Empire, remonter sur son siège, si mal rempli +autrefois. Il continua donc de résider à Ettenheim, dans le margraviat +de Bade, où il mourut le 17 février 1803[673]. Mais le choix de son +successeur offrait de grandes difficultés, vu la disposition générale +des esprits. Pour enrayer sans doute l'esprit de réaction des +membres du clergé rentrés depuis peu dans le pays, pour y empêcher +l'explosion de haines longtemps contenues chez ceux qui y avaient été +si durement poursuivis, le gouvernement finit par arrêter son choix sur +un des douze évêques schismatiques qu'il voulait adjoindre au corps +épiscopal nouveau. L'ancien évêque du Haut-Rhin, qui depuis plusieurs +années avait également remplacé Brendel, avait été désigné pour +le siège d'Aix-la-Chapelle. Mais un homme, plus énergique encore +que lui pour la cause du schisme, vint le remplacer en Alsace. Pierre +Saurine, natif des Basses-Pyrénées, avait été nommé évêque +constitutionnel des Landes en 1791, et fut, avec Grégoire, après la +Terreur, un des plus actifs à reconstituer cette Eglise. Bonaparte le +désigna pour le siège de Strasbourg, afin qu'il y tînt en respect un +clergé qu'on supposait, non sans raison, fort tiède, au fond du coeur, +pour le régime nouveau, et dont le gouvernement suspectait fortement +les tendances politiques, acquises ou fortifiées pour beaucoup par +de longues années de séjour sur le territoire des ennemis de +la France[674]. Après un acte de soumission tout extérieur au +Saint-Siège, Saurine fut délié, le 4 avril 1802, des censures +ecclésiastiques. Le 9 avril déjà, le premier Consul le nommait +évêque de Strasbourg; il recevait la confirmation pontificale le 29 +avril, et, le 4 juin suivant, il arrivait dans sa nouvelle résidence. + +[Note 673: Les bourgeois catholiques de Strasbourg organisèrent en son +honneur, d'accord avec l'évêque Saurine, une cérémonie funèbre dans +la Cathédrale tendue de noir et décorée des blasons des Rohan, comme +au temps passé. (Boulay de la Meurthe, _Dernières années du duc +d'Enghien_. Paris, 1886, p. 37.)] + +[Note 674: Combien vivaces étaient ces soupçons de Bonaparte, c'est +ce que montra bientôt après l'arrestation de Liebermann, accusé +de complots royalistes et retenu longtemps captif à Sainte-Pélagie. +Guerber, p. 189.] + +On se préparait à l'y recevoir dans des dispositions d'esprit fort +peu sympathiques. Certains notables catholiques avaient voulu, la veille +même de la promulgation du Concordat, donner un libre cours à leur +joie en faisant mettre en branle toutes les cloches de la Cathédrale, +et des délégués des paroisses protestantes s'étaient joints à eux +pour solliciter également le libre usage de leurs cloches, autorisé +désormais par la loi nouvelle. Mais Laumond avait refusé d'accéder +à leur demande et en avait avisé le nouveau maire, J. F. Hermann. Il +avait cédé sur un point seulement, qui tenait beaucoup à coeur aux +catholiques, en autorisant l'ancien receveur de Notre-Dame, le citoyen +Daudet, devenu receveur des domaines nationaux, à faire enlever de la +flèche de la Cathédrale le fameux bonnet rouge qui l'ornait depuis +la Terreur[675]. Mais cet enthousiasme se changea bientôt en tristesse +quand les catholiques de la ville apprirent qu'un évêque à peine +sorti du schisme, et qu'on connaissait pour un homme d'un caractère +entier, allait leur arriver de la capitale. Le mécontentement général +fut tel qu'il fallut faire haranguer les fidèles par le plus populaire +des orateurs religieux d'alors, l'abbé Joseph-Louis Colmar; dans un +sermon, prêché à la Cathédrale le premier dimanche après Pâques, +il invita ses auditeurs à recevoir avec soumission celui que le +Saint-Père leur octroyait comme évêque[676]. + +[Note 675: Procès-verbaux de la municipalité, 27 germinal an X +(17 avril 1802).--Le poète populaire Jean-Daniel Pack consacra à +l'évènement une poésie allemande, imprimée chez Levrault, 1 p. +8°.] + +[Note 676: Gloeckler, II, p. 103.] + +Pierre Saurine arrivait à Strasbourg avec la ferme résolution de faire +le calme dans les esprits, et de ne pas permettre que les prêtres qui +avaient partagé sa manière de voir et rentraient eu même temps que +lui dans les cadres officiels fussent sacrifiés aux pieuses rancunes du +parti triomphant. Il ne voulait pas exiger de rétractation expresse des +anciens prêtres constitutionnels et ne la leur extorqua jamais[677]. +Il encourut ainsi, dès l'abord, les colères des membres du clergé qui +s'étaient distingués, dans le passé, par leur dévouement religieux, +mais aussi par leur antipathie contre le schisme. Dès après leur +première audience, avant même que Saurine eut ouvert la bouche en +public, leur jugement était arrêté sur son compte, et ce jugement +était d'une dureté extrême. "Nous sommes perdus!" se seraient-ils +écriés en sortant de l'antichambre épiscopale[678]. Pourquoi? Parce +que, cruellement persécutés naguère, on ne leur permettait pas +de persécuter à leur tour? Parce que, l'ordre étant rétabli dans +l'Eglise, on exigeait quelque obéissance de ceux qui avaient pris la +douce habitude de diriger et de commander au temps des dangers? Etait-ce +parce que, dans l'_Instruction_ adressée aux curés, vicaires et +desservants de son diocèse, le nouvel évêque déclarait que les +dissensions entre les prêtres étaient un véritable fléau et pour +la religion et pour la société, et que les prêtres qui s'y livrent, +même de bonne foi, sont indubitablement coupables[679]? + +[Note 677: C'est seulement après 1814 que le fanatisme de la +Restauration força les derniers débris de l'Eglise constitutionnelle +à une abjuration solennelle ou à mourir sur la paille.] + +[Note 678: Guerber, _Liebermann_, p. 171.] + +[Note 679: Instruction adressée par l'évêque de Strasbourg aux +curés, desservants et autres prêtres de son diocèse. Strasb., +Levrault, 38 p. 8°. Ajoutons, pour être absolument impartial, qu'ils +pouvaient avoir quelques griefs très légitimes, s'il est vrai, par +exemple, que Saurine ait laissé prêcher à la Cathédrale un ancien +capucin, le P. André, qui, pendant la Terreur, prêchait en bonnet +rouge dans les clubs, comparant Jésus-Christ à Robespierre et Marat.] + +Nous ne nous chargerons pas de décider lesquels de ces motifs, ou quels +autres, guidèrent les meneurs de l'ancien clergé non-jureur dans +leur attitude hostile à leur supérieur ecclésiastique. Nous devons +constater seulement, d'après un témoignage indiscutable, que cette +hostilité ne désarma point dans la suite et qu'elle poussa, par +exemple, Liebermann à rédiger des factums anonymes contre son propre +évêque, reconnu par le Saint-Père[680]. Un de ces pamphlets que nous +venons de parcourir, et dans lequel les évêques constitutionnels sont +traités "d'écume du clergé de France", nous présente un tableau +vraiment curieux de l'état d'esprit de certains prêtres au lendemain +du Concordat. Si cela ne nous éloignait trop du sujet plus limité de +cette étude, il faudrait citer ces élans lyriques à "Bonaparte, +héros de la France", qu'on conjure "d'éloigner des rives paisibles +du Rhin ces hommes dangereux que la cabale des jacobins a su mettre +encore en avant pour fomenter les troubles, ces hommes pervers que la +majorité des fidèles repousse parce qu'ils.... retracent dans +leurs écrits et leur conduite les temps les plus abhorrés de la +Révolution"[681]. Les courageux champions de la foi, que nous +saluions naguère, et ces tristes dénonciateurs, ces calomniateurs de +leur chef spirituel, sont-ce vraiment les mêmes personnages? Hélas! +nous n'avions pas besoin de cette preuve nouvelle pour savoir que, même +chez les représentants les plus autorisés de la religion sur terre, +la nature humaine garde toujours quelques-unes de ses infirmités +morales[682]. + +[Note 680: Guerber, _Liebermann_, p. 175.] + +[Note 681: Réponse à M. Saurine, évêque de Strasbourg. S. lieu ni +date (caractères typographiques d'outre-Rhin), 28 p. 8°.] + +[Note 682: Encore en 1803, le nouveau préfet, M. Shee dut, avec des +circonlocutions polies, rappeler le clergé au respect de son évêque. +Le Conseiller d'Etat, préfet du Bas-Rhin, aux fonctionnaires du culte +catholique, apostolique et romain. Strasb., 13 floréal an XI (3 mai +1803), 2 p. 4°.] + +Mais revenons, pour en finir, à notre vieille Cathédrale. Ce fut le 6 +juin 1802 que Saurine y fut solennellement installé, en présence des +autorités civiles et militaires. Il prononça, du haut de la chaire, +une allocution développée, dans laquelle il s'étendait surtout sur +l'obéissance due à l'Etat et sur la tolérance envers les frères dont +les opinions étaient divergentes. "Tout ce qui n'est pas selon la +charité, répète-t-il avec insistance, est hors de la religion de +Jésus-Christ"[683]. Le lendemain, 7 juin, il disait sa première +messe au maître-autel, et sa stature imposante, sa voix sonore, ne +manquèrent pas d'impressionner la foule, malgré les préventions +répandues contre lui. "Dans ces moments il était beau comme un +ange", disait longtemps plus tard l'abbé Mühe, qui lui servait la +messe, comme élève du Séminaire, aux débuts de son épiscopat[684]. + +[Note 683: Discours d'installation prononcé par Mgr l'évêque de +Strasbourg dans son église cathédrale,... le 17 prairial an X. +Strasb., Levrault, 1802, 21 pages 8°.] + +[Note 684: Gloeckler, II, p. 104.] + + + + + XXIX. + + +Nous sommes arrivés au but que nous nous étions fixé. Nous voulions +grouper autour de l'histoire matérielle du splendide édifice, cher à +tout coeur strasbourgeois, l'histoire des querelles religieuses dont il +fut le théâtre. Depuis les débuts du grand mouvement de 1789 jusqu'au +Concordat de 1802, nous avons fait passer sous les yeux du lecteur +les spectacles variés qui se sont déroulés dans l'enceinte de notre +Cathédrale, et raconté les péripéties des cultes opposés qui y ont +momentanément élu domicile. Revenus à notre point de départ, à la +prise de possession complète et paisible de la basilique du moyen +âge par le culte qui l'a créée, nous considérons notre tâche comme +finie. + +Fruit de patientes recherches, prolongées durant plusieurs années, ce +modeste travail n'échappera pas aux critiques les plus diverses. Les +uns suspecteront son impartialité, malgré tous nos efforts; d'autres +feront de cette impartialité même un chef d'accusation nouveau. +J'espère que quelques-uns du moins reconnaîtront la bonne volonté de +l'auteur et sa préoccupation constante de ne blesser aucune conviction +sincère, tout en maintenant avec fermeté le droit de manifester les +siennes. Je demande surtout qu'on ne prenne pas pour une indécision de +caractère fâcheuse la liberté avec laquelle j'ai dispensé parfois +l'éloge et le blâme aux mêmes hommes, et semblé parler, à tour de +rôle, en faveur des partis les plus hostiles. Si j'ai agi de la sorte, +c'est précisément par un sentiment de justice. C'est que ces partis, +dont nous avons raconté l'histoire, ont eu tour à tour l'honneur de +défendre les vrais principes ou de souffrir pour eux, et le malheur +de les oublier ou de les méconnaître également, à certains jours. +L'histoire n'a pas le droit de sanctionner de semblables oublis et de +pareilles défaillances. A ses yeux, ceux-là seuls devraient avoir le +droit de parler hautement de tolérance, qui sont prêts à en accorder +le bénéfice à tous; ceux-là seuls sont les vrais amis de la liberté +qui la réclament aussi pour leurs adversaires. Assurément il faut +sauvegarder la liberté de conscience de ceux même qui la refusent aux +autres. Mais il ne faut pas leur permettre de proclamer qu'il est une +liberté légitimement acquise à la Vérité et qu'on refuse à bon +droit à l'Erreur, car cette théorie funeste, chère à tous +les sacerdoces, autorise les plus dures oppressions et les pires +despotismes. Il ne faut pas surtout que la palme des martyrs, noblement +gagnée par les uns, nous cache les violences et les petitesses des +autres. Il n'est pas permis à la science impartiale de canoniser +en bloc les pures victimes de la foi et les champions égoïstes de +l'ancien régime, les confesseurs dévoués des doctrines catholiques et +les agents secrets ou les espions des ennemis de la patrie. + +La Révolution française, comme tout grand drame de l'histoire, est un +ensemble complexe des idées les plus opposées et des faits les plus +contradictoires. C'est se condamner d'avance à n'y rien comprendre +que de vouloir juger ces idées et ces faits à un point de vue trop +étroit, et en partant de doctrines préconçues. C'est se condamner +surtout à n'avoir aucune prise sur son époque que de lui demander +de renier ses origines, et de maudire les principes qui constituent +jusqu'à ce jour sa vie morale. En lançant l'anathème contre tout +ce qui s'est fait de 1789 au début du siècle, en confondant, dans un +aveuglement volontaire, les violences odieuses de la Terreur avec les +aspirations généreuses de la Constituante, d'imprudents rhéteurs ont +bien pu souffler la haine au coeur des masses catholiques et préparer +encore de mauvais jours aux idées sur lesquelles repose la société +moderne. N'en ont-ils pas préparé de plus sombres au Christianisme +lui-même, qui, longtemps avant la Révolution, proclamait l'égalité +de tous les hommes et la fraternité du genre humain? + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + +Pages. + +Préface...................................... III + +I. Strasbourg au moment de la Révolution.--La Cathédrale et le +Grand-Chapitre.--Antagonisme politique et religieux des parties +en Alsace..................................... 1 + +II. Le cardinal de Rohan.--Main mise sur les biens du clergé en +Alsace.--Protestations du Grand-Chapitre.--Les élections +municipales à Strasbourg et le parti catholique........... 13 + +III. Installation solennelle de la nouvelle municipalité à la +Cathédrale............................... 23 + +IV. Les biens ecclésiastiques et l'attitude du clergé.--Fête de +la Fédération.--Emigration de l'évêque et du +Grand-Chapitre.............. 31 + +V. Le cardinal de Rohan à Ettenheimmünster.--Séquestre mis sur +ses immeubles.--Dispositions des populations rurales en +Alsace.--La presse politique.--Refus du cardinal de revenir en France.............. 43 + +VI. Le Grand-Chapitre en conflit direct avec le +gouvernement.--Troubles dans les campagnes.--Mémoire +justificatif de l'abbé d'Eymar.--Pétition du Grand-Chapitre au +Roi........................................... 55 + +VII. La constitution civile du clergé.--L'acuité de la crise +en Alsace.--Instruction pastorale du cardinal de Rohan.... 68 + +VIII. La lutte des autorités civiles contre l'Eglise.--Ventes +de biens nationaux.--Mouvements à Strasbourg.--Cessation du +culte à la Cathédrale. + +IX. Organisation de l'Association +catholique-romaine-apostolique.--Les dames catholiques aux +casernes.--La municipalité et la Société des Amis de la +Constitution dénoncent les menées du clergé à l'Assemblée +nationale.--Dissolution de l'Association. + +X. L'Assemblée nationale envoie des commissaires en +Alsace.--Refus du clergé de prêter le serment +civique.--Exceptions.--Brendel.--Rumpler.--Cérémonie du +serment à la Cathédrale.--Pamphlets contre-révolutionnaires. + +XI. Suspension du Directoire du département.--Déposition +du cardinal de Rohan.--Election de Brendel comme +évêque.--Mandement de Rohan. + +XII. Intronisation de Brendel à la Cathédrale.--Polémiques +virulentes de la presse clandestine contre lui. + +XIII. Monitoire canonique de Rohen.--_Te Deum_ pour la +convalescence de Louis XVI.--Le curé Jæglé traduit devant +la Haute-Cour d'Orléans.--Lettre du pape Pie VI aux +catholiques de Strasbourg. + +XIV. L'émigration royaliste sur les territoires épiscopaux +d'outre-Rhin.--Le vicomte de Mirabeau.--Expulsion des +prêtres non-jureurs.--Agitation croissante des +campagnes.--Les nouveaux prêtres constitutionnels venus +d'Allemagne; Euloge Schneider.--Nouveaux commissaires de +l'Assemblée nationale en Alsace. + +XV. Organisation lente et pénible du nouveau +clergé.--Soulèvements dans certaines communes rurales.--La +célébration du culte non-conformiste à Strasbourg.--Euloge +Schneider réclame le mariage des prêtres.--Persécutions +contre les réfractaires. + +XVI. Acrimonie croissante de la lutte entre les deux +clergés.--Le gouvernement se désintéresse peu à peu du culte +constitutionnel.--Laveaux et le Club du Miroir réclament la +chasse aux prêtres.--Mesures de plus en plus rigoureuses +contre le clergé non-assermenté. + +XVII. La France en guerre avec l'Europe.--Mandement de +Brendel.--Chute de la royauté.--Déposition des autorités +constitutionnelles à Strasbourg.--L'_Argos_ d'Euloge +Schneider.--Les prêtres réfractaires hors la +loi.--Commissaires de la Convention en Alsace.--Les premières +mutilations de la façade de la Cathédrale. + +XVIII. Insuffisance morale du clergé constitutionnel.--Euloge +Schneider quitte le sacerdoce.--Mouvements hostiles au +radicalisme strasbourgeois.--Nouvelle épuration de la +municipalité, ordonnée par la Convention.--Destruction des +symboles religieux.--Fêtes jacobines. + +XIX. La Terreur à Strasbourg.--Confiscations des trésors +d'église.--Cloches.--Violation de sépultures.--Cessation de +tout culte officiel.--Correspondance entre la Cathédrale de +Strasbourg et celle de Fribourg.--Le culte du Décadi--Le +Temple de la Raison.--Le maire Monet et "les prêtres abjurant l'imposture". + +XX. L'effondrement du culte constitutionnel.--Le vandalisme +révolutionnaire et la Cathédrale.--Mutilations diverses. + +XXI. Les luttes intestines du jacobinisme à Strasbourg.--Chute +d'Euloge Schneider.--Martyrs catholiques.--La _Propagande_ +révolutionnaire et l'_Argos_. + +XXII Fête en l'honneur de "la mort du dernier tyran".--Le +nouveau tribunal révolutionnaire installé au Temple de la Raison. + +XXIII. Téterel réclame la démolition de la flèche de la +Cathédrale.--Le Temple de la Raison coiffé du bonnet +rouge.--Nouveaux martyrs catholiques.--Fête de l'Etre +suprême.--Les représentants Hentz et Goujon en +Alsace.--Paroxysme de la persécution religieuse. + +XXIV. Le 10 thermidor. Réaction politique et +religieuse.--Mission du représentant Bailly.--Fin de la +dictature de Monet.--Tentatives de restauration du culte +catholique.--Loi du 11 prairial. + +XXV. Constitution de la Société des catholiques-romains.--La +Cathédrale lui est abandonnée par la municipalité +nouvelle.--Loi du 6 vendémiaire.--Conflits entre la +municipalité et le Directoire du département +jacobin.--Recherches de prêtres non-assermentés fonctionnant +à Strasbourg. + +XXVI. Expulsion des prêtres.--Culte catholique laïque à +la Cathédrale.--Grégoire et la reconstitution du culte +constitutionnel.--Election d'un évêque du Haut-Rhin.--Brendel +se démet de ses fonctions.--Loi du 7 fructidor.--Coup d'Etat +du 18 fructidor.--Fermeture des lieux de culte +catholique.--La Cathédrale rendue au culte décadaire........ 581 + +XXVII. Recrudescence des persécutions.--L'organisation +secrète des non-conformistes en Alsace.--Les derniers +martyrs.--Le culte décadaire à Strasbourg.--Le massacre +de Rastatt......... 611 + +XXVIII. Coup d'Etat du 18 brumaire.--Rapports conciliants +du pouvoir civil et de l'Eglise.--Le clergé se soumet aux +exigences de Bonaparte.--Démission de Rohan.--Le +concordat.--Installation de l'ex-évêque constitutionnel +Saurine à la Cathédrale............... 627 + +XXIX. Conclusion..................... 651 + + + +___________________________________ +Strasbourg, typ. G Fischbach.--2685. + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + +La destruction du protestantisme en Bohême. Seconde édition. +Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1808, in-8°. + +La sorcellerie au seizième et au dix-septième siècles, +particulièrement en Alsace. Paris, Cherbuliez, 1871, in-8°. + +Abraham Lincoln, conférence faite au profit des victimes de la guerre +en France. Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1872, in-12. + +La chronique strasbourgeoise de J.-J. Meyer, l'un des continuateurs de +Koenigshoven. Strasbourg, 1873, in-8°. + +Le marquis de Pezay, un touriste parisien en Alsace au XVIIIème +siècle. Mulhouse, Bader. 1876. in-8°. + +_Strassburger Chronik von 1677-1710. Memorial des Ammeisters Franciscus +Reisseissen_. Strassburg. Schmidt (Bull). 1877. in-8°. + +_Die Beschreibung des bischoefflichen Krieges anno 1592. Eine +Strassburger Chronik_. Strassburg, Treuttel u. Würtz, 1878, in-8°. + +Les tribulations d'un maître d'école de la Robertsau pendant la +Révolution. Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1879, in-18. + +Pierre Brully, ministre de l'église française de Strasbourg, +1539-1545. Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1879, in-8°. + +_Strassburg im dreissigjährigen Krieg. Fragment aus der Chronik des +Malers J.-J. Walther._ Strassburg, Treuttel u. Würtz, 1879. in-4°. + +Notes pour servir à l'histoire de l'Eglise française de Strasbourg +(1545--1794). Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1880, in-8°. + +L'Alsace pendant la Révolution française. I. Correspondance des +députés de Strasbourg à l'Assemblée nationale (année 1789). Paris, +Fischbacher, 1880, in-8°. + +Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg. Causeries biographiques. +Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1883, in-16. + +La justice criminelle et la police des moeurs au seizième et au +dix-septième siècles. Causeries strasbourgeoises. Strasbourg, Treuttel +et Würtz, 1885, in-16. + +David Livingstone, missionnaire, voyageur et philanthrope, 1813-1873. +Paris, Fischbacher, 1885, in-8°. + +Charles de Butré, un physiocrate tourangeau en Alsace (1724-1805) +d'après ses papiers inédits. Paris, Fischbacher, 1887, in-8°. + +Louis XIV et l'Eglise protestante de Strasbourg au moment de la +révocation de l'Edit de Nantes. Paris. Fischbacher, 1887, in-12. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La cathédrale de Strasbourg pendant l + Révolution. (1789-1802), by Rodolphe Reuss + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG *** + +***** This file should be named 18133-8.txt or 18133-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/3/18133/ + +Produced by R. 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