Project Gutenberg's Nouvelles mille et une nuits, by Robert-Louis Stevenson

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Title: Nouvelles mille et une nuits

Author: Robert-Louis Stevenson

Release Date: April 5, 2006 [EBook #18123]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Robert-Louis Stevenson

NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS




Table des matires


LE ROMAN TRANGE EN ANGLETERRE.

I.

II.


LE CLUB DU SUICIDE.

HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES  LA CRME.

HISTOIRE D'UN MDECIN ET D'UNE MALLE.

L'AVENTURE DES CABS.


LE DIAMANT DU RAJAH.

HISTOIRE D'UN CARTON  CHAPEAU.

HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN.

HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.

AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.





LE ROMAN TRANGE EN ANGLETERRE





I


Le nom de Robert-Louis Stevenson est attach, en France, au souvenir
d'un livre d'trennes, _l'le au Trsor_, qui fit fureur il y a peu
d'annes. La traduction de M. Philippe Daryl nous dispense de raconter
les lointains et merveilleux voyages de l'_Hispaniola_; disons seulement
que ce petit livre nous parat tre, par sa verve, son entrain, sa
fracheur, par le mouvement, le ton de vrit qui y rgne, un des
modles du genre.

Si _Kidnapped_, qui vit le jour ensuite, s'adresse plus exclusivement, 
cause de la saveur cossaise dont il est imprgn, aux jeunes
compatriotes de son hros, David Balfour, l'histoire n'en est pas moins,
d'un bout  l'autre, amusante, et c'est une ide ingnieuse, en outre,
que d'avoir fait raconter la fin du drame jacobite par un whig qui se
trouve forcment enrl dans le camp de ses adversaires.

La scne se passe en 1751,  l'poque o des oncles dnaturs pouvaient
encore faire embarquer les neveux qui les gnaient sur un brick de
mauvais renom, pour les envoyer  la Caroline, o ils taient vendus
sans plus de formes. Comment ce gamin nergique et honnte, David
Balfour, chappe  son sort, et tout ce qu'il souffre dans une le
dserte, voisine des ctes d'cosse, avant sa prilleuse quipe 
travers les Highlands, en compagnie d'Alan Breck Stewart, un rival
jacobite de d'Artagnan, voil des aventures dont on peut dire ce que La
Fontaine disait de _Peau_ _d'ne_; il n'est personne qui ne prenne un
plaisir extrme  lire _Kidnapped_. M. Stevenson s'y pose en compatriote
de Walter Scott et de Burns, il nous fait respirer sa bruyre natale et
met  tout ce qu'il touche le sceau d'une des qualits de sa race, la
_quaintness_: esprit, originalit, grce un peu bizarre et parfois
manire, il y a de tout cela dans ce que peint par excellence ce mot de
_quaint_, si parfaitement intraduisible, quoiqu'il drive de notre vieux
franais,  en croire les dictionnaires.

cossais, Stevenson l'est encore,--il l'a prouv depuis,--par le
sentiment du fantastique, le got du surnaturel, la proccupation des
lois morales, des problmes philosophiques, et par je ne sais quelle
gat morose, _grim humour_, qui dconcerte et qui attache  la fois.
Mais il est, en mme temps, cosmopolite, Parisien du boulevard,
Amricain du Far-West, comme le montrent ses spirituelles notes de
voyages. Hier encore son adresse tait  Honolulu; peut-tre aujourd'hui
est-il de retour  New-York, qui le revendique comme Londres revendique
Henry James. Sa vie errante a form une personnalit trs curieuse, trs
moderne et franchement excentrique, qui apparat  travers une srie de
productions d'ingale valeur, mais dont aucune n'est banale. Ce citoyen
du monde a bien vu tous les pays dont il parle, soit qu'il nous prsente
_les Squatters du Silverado_, soit qu'il nous invite  glisser
lentement,  bord de son _Arthuse_, sur les canaux de la Belgique et de
la France, soit qu'il s'arrte pour deviser familirement avec ses amis
les peintres de Barbizon, sous les ombrages de la fort de
Fontainebleau. Ici ou l, il rend son impression d'un trait net et
prcis. Point de longueurs, point de remplissage inutile. Aucun de ses
ouvrages, en dpit de certaines exigences des diteurs anglais
auxquelles il a refus nergiquement jusqu'ici de se soumettre, n'a plus
d'un volume; la concision, la clart incisive, une grande simplicit,
sont les qualits matresses de son style. Sceptique et railleur, il
russit  nous captiver sans avoir jamais recours  l'lment
sentimental, et touche parfois des questions hardies sans tomber dans ce
qu'on est convenu d'appeler l'immoralit, bien qu'il ne se soucie gure
de nous montrer des personnages vertueux et qu'il ait le talent pervers
d'exciter notre sympathie en faveur d'individualits tout au moins
quivoques. Russir, avec de pareilles tendances,  collaborer aux
bibliothques d'ducation et de rcration, c'est la preuve d'une
souplesse peu commune.

Aprs avoir assur son empire sur des milliers de jeunes lecteurs dans
l'ancien et dans le nouveau monde, M. Stevenson parat s'tre dit:
Voyons si les vieux seront plus difficiles, s'ils ne mordront pas, eux
aussi,  l'hameon des contes bleus? Et il lana ses _Nouvelles Mille
et une Nuits_, o la ferie se met au service de la ralit par un
procd ravi  miss Thackeray. Combien de fois les talents  fracas
ont-ils profit des trouvailles faites par quelque talent plus modeste!
C'est miss Thackeray qui a dit la premire: Les contes de fes sont
partout et de tous les jours; nous sommes tous des princes et des
princesses dguiss, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces
histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer
beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fes parce
qu'elles lui sont fidles. Seulement, l'auteur de _Five old friends_
place dans un milieu bourgeois de nos jours _la Belle au Bois dormant,
Cendrillon, la Belle et la Bte, le Petit Chaperon rouge_, etc., dont
les aventures modernises n'ont rien que d'ordinaire, tandis que les
contes arabes que M. Stevenson transporte en Europe, sans changer rien 
leur allure coulante et nglige, conservent un caractre trs
exceptionnel et sont, en somme, presque aussi merveilleux que dans les
_Mille et une Nuits_ orientales.

Prenons la premire des nouvelles, et la meilleure, _le Club du
suicide_: nous n'avons pas de peine  reconnatre dans le prince
Florizel de Bohme, qui, pendant son sjour  Londres, rde incognito
par les rues, le calife Haroun-al-Raschid, et dans son fidle cuyer, le
colonel Geraldine, Giafar, grand vizir. Le verglas les ayant forcs 
chercher refuge dans un _bar_ des environs de Leicester-square, ils
rencontrent un individu qui n'a de commun avec Bedreddin-Hassan que la
manie d'offrir des tartes  la crme aux gens qu'il ne connat pas.
C'est le dnouement fou d'une carrire extravagante: le jeune homme aux
tartes  la crme (nous ne le connatrons que sous ce nom) prlude  la
mort par cette soire burlesque. Le prince et son cuyer font semblant
d'tre dans les mmes dispositions que leur nouvelle connaissance, et
c'est ainsi qu'ils sont introduits par lui au _Club du suicide_,
rendez-vous de tous ceux qui, fatigus de la vie, dsirent disparatre
sans scandale. Chaque nuit, une partie de cartes runit ces dsenchants
autour du tapis vert. Le prsident du club, un dilettante d'espce toute
particulire, bat et donne les cartes; le privilgi qu'un sort heureux
gratifie de l'as de pique disparatra avant l'aube par les soins
obligeants du membre de cans qui tourne l'as de trfle. Ce jeu runit
les motions de la roulette, celles d'un duel et celles d'un
amphithtre romain, il fait goter les impressions exquises de la peur;
les gens les plus revenus de tout y trouvent un dernier plaisir. M.
Malthus, par exemple, un paralytique, dfigur, ravag par des excs
auxquels il ne peut plus se livrer, est membre honoraire, pour ainsi
dire. Il vient, de loin en loin, quand il en a la force, chercher une
excitation qui le rconcilie avec la vie en lui faisant redouter la
mort. Il a essay de tout, et il en est  dclarer qu'en fait de
passions, aucune n'est enivrante autant que la peur; il est poltron avec
dlices, et il badine avec des terreurs sans nom. Heureusement pour la
morale, il badine une fois de trop; l'as de pique lui choit  la fin,
et le lendemain les journaux de Londres renferment, sous la rubrique:
_Triste accident_, un paragraphe qui apprend au public la mort de
l'honorable M. Malthus, tomb par-dessus le parapet de Trafalgar-square;
au sortir d'une soire, il cherchait un cab; on attribue sa chute  une
nouvelle attaque de paralysie.

Le prince Florizel aurait son tour, si Geraldine, vigilant et fidle, ne
mettait la police secrte sur pied, en dpit des terribles serments par
lesquels s'engagent les membres du club. Personne n'est livr aux
tribunaux; le prince vient gnreusement au secours de ceux des
dsesprs qui mritent encore quelque piti, puis il dcide que le
repaire sera ferm et que son abominable prsident prira en duel. Ce
duel, qui doit avoir lieu sur le continent, est le sujet d'un second
rcit beaucoup plus _sensationnel_ encore que le premier, o il est
question d'un mdecin et d'une malle qui contient un cadavre, celui de
l'adversaire dsign du prsident, lchement assassin par ce monstre.

Certes, le lecteur, quel qu'il soit, attend la suite avec autant
d'impatience que le sultan des Indes, tenu en haleine par les points
suspensifs des contes de Schhrazade; on passe, avec une fivreuse
anxit,  l'histoire suivante, qui est celle non pas d'un _Cheval
enchant_, mais d'un simple _Cab_, lequel recueille des invits de bonne
volont pour les conduire  une fte trange dont la fin est le triomphe
du droit et le chtiment du crime, grce  la vaillante pe du prince
Florizel. L'hritier d'un trne daigne se mesurer avec le pire des
sclrats. Nous le retrouverons plus tard, ml  d'autres aventures non
moins intressantes, celles d'un diamant, et, comme tous les princes
qu'a mis en scne M. Stevenson, il finit en philosophe, renvers par une
rvolution. C'est derrire le comptoir d'un dbit de tabac qu'il
apparat une dernire fois: ce redresseur de torts vend majestueusement
des cigares!

On voit que la fantaisie humoristique n'est pas absente des rcits de M.
Stevenson; les contrastes si marqus que permet, qu'exige mme cette
qualit, trs dveloppe chez lui, produisent bien quelques fautes de
got, mais une certaine faon qu'il a de se moquer de ses hros et de
lui-mme relve ici nanmoins le _sensational novel_, qui a retrouv
depuis peu, en Angleterre, un succs d'assez mauvais aloi. Du rang o
l'avait plac nagure Wilkie Collins, ce roman, nourri d'motions
violentes, tait tomb au niveau des lucubrations de feu Ponson du
Terrail. M. Stevenson eut le mrite de le rendre agrable aux dlicats.

Nous n'avons, du reste, nulle envie de dfendre plus qu'il ne convient
la suite des _Nouvelles Mille et une Nuits_, inspire par la _Dynamite_
et compose en collaboration avec Mme Stevenson. La confusion de la
tragdie et de la farce y est pousse trop loin. On croit tre devant un
couple de jongleurs mrites, d'quilibristes habiles, dont les
prilleux exercices deviendraient fatigants pour le public, amus
d'abord, s'ils se prolongeaient beaucoup; mais les aventures des trois
jeunes gens inutiles qui attendent leur fortune du hasard, sur le pav
de Londres, sont presque aussi courtes que celles des trois _calenders_,
fils de rois, et la gracieuse conspiratrice qui les conduit l'un aprs
l'autre  deux doigts de leur perte ne prend pas en vain cinq noms
diffrents, car Clara Luxmore, dite Lake, dite Fonblanque, dite
Valdivia, dite de Marly, a autant d'imagination  elle seule que
pouvaient en avoir runies les cinq dames de Bagdad. Son histoire de _la
Belle Cubaine_ et de _l'Ange exterminateur_ chez les Mormons sont des
contes bleus modernes de la plus piquante invraisemblance: ils
dissimulent cependant des complots anarchiques effroyables, mais tous si
maladroits qu'ils prtent  rire. M. et Mme Stevenson traitent la
dynamite du haut en bas, refusant de la prendre au srieux et faisant
rater toutes ses bombes, sauf deux ou trois qui clatent au dtriment de
ceux qui les fabriquent. Zro, l'agitateur irlandais, et son complice
Mac-Guire, prissent assomms sous le ridicule. Si Clara, l'affide de
ces deux _fantoccini_ grotesques, obtient sa grce et,  la fin, un bon
mari, c'est qu'elle est jolie  ravir, pleine d'inventions drles, de
tours uniques, et surtout parce qu'au milieu de ses criminelles erreurs,
elle n'a jamais t sentimentale. L'assassin sentimental et phraseur, si
commun de nos jours, est conspu par M. Stevenson; celui-ci repousse
avec nergie l'intrt malsain qui s'attache au crime politique, il
vnre les agents de police et leur ddie son livre, il fait grand cas
de l'autorit; par la bouche de son personnage favori, le prince
Florizel, rest fidle au rle de bon gnie derrire un comptoir de
marchand de tabac, il dclare que l'homme est un diable faiblement li
par quelques croyances, quelques obligations indispensables, et qu'aucun
mot sonore, qu'aucun raisonnement spcieux ne le dciderait  relcher
ces liens. On voit que, pour un romancier _dans le mouvement_, M.
Stevenson a des principes _vieux style_.

Dans _Prince Otto_, o les questions philosophiques et politiques
s'entremlent  beaucoup de paradoxes, l'auteur de _New Arabian Nights_
nous prouve qu'il a lu _Candide_ et qu'il se souvient aussi d'Offenbach.
Vous chercheriez en vain sur une carte la principaut de Grnewald, bien
que sa situation soit indique entre le grand-duch aujourd'hui teint
de Gerolstein et la Bohme maritime. En revanche, le nom du premier
ministre, Gondremark, vous rappelle un acteur de _la Vie parisienne_.
Dans ce badinage srieux, un peu trop dlay, on voit le prince Othon,
un gentil prince en porcelaine de Saxe, mriter le mpris de ses peuples
par sa conduite indigne d'un souverain, la conduite pourtant d'un galant
homme trs chevaleresque, mais trop pris de la chasse, des petits vers
franais et d'une jeune pouse ambitieuse, qui, finalement, prte les
mains  son incarcration dans une forteresse, pour tre plus libre de
jouer le rle de Catherine II ou de Smiramis. Vous y verrez aussi
comment les tmoignages d'hrosme de la jolie Sraphine se bornent  un
coup de couteau donn au premier ministre, qui, jaloux de gouverner en
son nom, voudrait tre un favori dans toute la force du terme, et
comment la proclamation de la rpublique met fin, soudain,  ces
complots de cour,  ces intrigues,  ces drames secrets; comment le
prince et la princesse fugitifs et dpossds,  pied, sans le sou, se
rencontrent dans la campagne, oublient leurs dsastres, leurs grandeurs,
et se mettent tout simplement  s'aimer, ravis, en somme, de cette chute
qui les a jets aux bras l'un de l'autre pour jamais. Ceux-ci ne
vendront pas du tabac, ils feront de la littrature en collaboration; un
recueil des plus mdiocres a paru sous le titre _Posies_, par Frdric
et Amlie.

La rconciliation de leurs altesses sur le grand chemin est un des rares
duos d'amour que nous ayons rencontrs au cours des romans qui nous
occupent. Il est charmant, ce duo, car l'esprit enfin y fait trve,
l'esprit moqueur, lger, glacial et trop tendu dont M. Stevenson abuse,
et qui produit  la longue l'effet du pt d'anguille. Pour ne trouver
que le ricanement perptuel, autant revenir  nos incomparables contes
de Voltaire, dont l'auteur de _Prince Otto_ s'est fortement pntr. O
il montre, en revanche, une vritable originalit de forme et de fond,
c'est dans l'exposition semi-scientifique d'un _Cas trange_, qui mrite
de compter parmi les rcits les plus suggestifs et les plus ingnieux
d'avatars et de transformations. L'histoire du _Docteur Jekyll et de Mr
Hyde_ se dtache en relief puissant sur la trame un peu mince du reste
de l'oeuvre, et promet l'estime d'un ordre tout nouveau de lecteurs  M.
Stevenson. Nous osons  peine le lui dire, ayant compris qu'il craint
par-dessus tout de paratre terne et lourdement consciencieux. Terne, il
ne saurait l'tre; le seul pril que l'on coure avec lui est dans
l'excs du brillant et dans sa confusion accidentelle avec le clinquant.
Quant  la conscience, elle ne sera jamais incompatible avec la libert
chez cet cossais greff de Yankee et de Parisien agrablement bohme.
Qu'il ne s'inquite donc pas de la nature de nos loges. L'analyse
critique qui suit est d'ailleurs pour prouver que l'ouvrage le plus
grave de M. Stevenson n'a rien de particulirement austre, ni surtout
d'ennuyeux.




II


Quelques lenteurs, il faut en convenir, embarrassent le dbut. Peu nous
importent, par exemple, les ides et les habitudes de M. Utterson, un
personnage d'arrire-plan, dpositaire du testament bizarre qui fait
passer tous les biens de Henry Jekyll entre les mains de son ami Edward
Hyde, dans le cas de la disparition du testateur. Cette clause insolite
blesse le bon sens et les traditions professionnelles du notaire
Utterson; elle semble cacher quelque secret tnbreux, d'autant plus que
ledit Edward Hyde, prtendu bienfaiteur du docteur Jekyll et son
lgataire universel, n'est connu de personne. Jamais Utterson n'en avait
entendu parler avant que le singulier document lui et t confi, avec
mille prcautions minutieuses; pourtant il est le plus ancien ami de
Jekyll, aprs le docteur Lanyon toutefois, qui, intimement li jadis
avec son collgue, s'est peu  peu loign de lui, sous prtexte qu'il
donnait  corps perdu dans des hrsies scientifiques. Lanyon, lui non
plus, ne sait rien du mystrieux Hyde. Le seul renseignement que M.
Utterson ait jamais pu recueillir sur celui-ci est de nature  augmenter
sa perplexit; c'est le hasard qui le lui fournit.

Un soir qu'il se promne dans un quartier populeux de Londres, avec son
jeune parent, M. Enfield, ce dernier lui fait remarquer, presque 
l'extrmit d'une petite rue commerante, l'entre d'une cour qui
interrompt la ligne rgulire des maisons. Juste  cet endroit, un
pignon dlabr avance sur la rue ses deux tages sans fentres,
au-dessus de la porte dpourvue, de marteau, une porte de derrire
apparemment.

Cette porte que voici, dit M. Enfield, se rattache dans ma pense  une
singulire histoire.

Et il raconte l'acte de brutalit commis sous ses yeux, dans cette rue
mme, contre un enfant, une petite fille, par un individu d'apparence
plus que dsagrable, une espce de gnome. Indign, il a saisi le
coupable au collet, appel au secours; un rassemblement s'est form, et
M. Hyde, pour viter un scandale, a pay une forte somme aux parents de
sa victime. Il s'est rendu sous bonne escorte  son domicile, la maison
dlabre en question, et est redescendu bientt avec un chque sur la
banque Coutts, sign du nom le plus honorable, un nom qu'Utterson devine
sans que son cousin ait besoin de le prononcer.

Et quelle figure a-t-il, ce Hyde?

--Il n'est pas ais de le peindre. Je n'ai jamais vu d'homme qui m'ait
inspir autant de dgot, sans que je puisse expliquer pourquoi. Il vous
donne l'impression d'un tre difforme, et cependant je ne saurais
spcifier sa difformit. Il est extraordinaire, voil le fait, il est
anormal. Je crois le voir encore, tant je l'ai peu oubli, et cependant
je ne trouve pas de paroles pour peindre l'effet que produit cette
infernale physionomie.

M. Utterson est plus mu qu'il ne veut le laisser paratre.

Sur la maison elle-mme, demande-t-il, vous ne savez rien?

--Si fait, j'ai observ que personne n'y entre jamais, sauf le hros
trs repoussant de mon aventure. Elle n'est pas habite, les trois
fentres grilles, sur la cour, restent toujours closes, mais les vitres
en sont propres, et, au-dessus, il y a une chemine qui fume parfois, ce
qui donnerait l'ide que quelqu'un y vient accidentellement.

Le notaire Utterson voit que M. Enfield ne se doute pas que cette
vilaine btisse dpend de la maison de son ami Jekyll. Aprs avoir
souponn celui-ci de folie toute pure, il craint qu'il ne s'agisse
plutt de quelque complicit honteuse. L'ide fixe le poursuit de
s'clairer l-dessus. Il se met  guetter les secrets nocturnes du
quartier que frquente l'odieux Hyde. Longtemps il attend en vain; mais,
certain soir, vers dix heures, les boutiques tant closes et la rue
silencieuse, au milieu du sourd mugissement de Londres, un pas retentit
rapide, un homme de petite taille apparat, tire une cl de sa poche et
se dirige vers la maison indique.

M. Hyde? lui dit le notaire en posant la main sur son paule.

L'homme tressaille et recule, mais sa terreur n'est que momentane.
Reprenant aussitt de l'empire sur lui-mme, il rpond:

C'est mon nom, en effet; que me voulez-vous?

--Je suis un vieil ami du docteur Jekyll; on a d vous parler de moi: M.
Utterson. Faites-moi une grce, laissez-moi voir votre visage.

L'autre hsite, puis, aprs rflexion, se tourne d'un air de dfi.

Maintenant je vous reconnatrai, dit Utterson. Cela peut tre utile.

--Oui, rpond Hyde, il vaut mieux que nous nous soyons rencontrs... 
propos, vous avez besoin de savoir mon adresse.

Et il lui indique une rue, un numro.

Mon Dieu! se dit le notaire, est-il possible qu'il ait, lui aussi,
song au testament?...

--Comment, ne m'ayant jamais vu, avez-vous pu me deviner? reprend Hyde.

--D'aprs une description. Nous avons des amis communs.

--Lesquels? balbutie Hyde.

--Jekyll, par exemple.

--Il ne vous a jamais parl de moi, s'crie l'autre en rougissant de
colre. Vous mentez.

L-dessus, il a pouss la porte et disparu dans la maison, laissant
Utterson stupfait.

Ce nain blme, au sourire timide et cynique  la fois, est certainement
fort laid, pense le notaire, mais sa laideur ne suffit pas  expliquer
la rpulsion insurmontable que suscite sa prsence. Il faut qu'il y ait
quelque chose en outre. Serait-ce qu'une me noire peut transparatre
ainsi  travers son enveloppe de chair? Pauvre Jekyll! Si jamais j'ai lu
la signature de Satan sur un visage, c'est sur celui de ton nouvel ami.

En tournant la rue, on arrive devant un square bord de belles maisons,
dont plusieurs sont dchues de leur rang d'autrefois, divises en
appartements, en bureaux, en magasins. L'une d'elles, cependant, devant
laquelle s'arrte Utterson, a gard un grand air d'opulence. Un vieux
domestique vient ouvrir.

Poole, lui dit Utterson, le docteur Jekyll est-il chez lui?

Sur sa rponse ngative:

Je viens de voir M. Hyde s'introduire par la porte de l'ancienne salle
d'anatomie. Cela est-il permis en l'absence de votre matre?

--Sans doute, car M. Hyde a une cl.

--Je ne crois pas cependant avoir jamais rencontr ici ce jeune homme.

--Oh! monsieur, on ne l'invite pas  dner et il ne parat gure de ce
ct-ci de la maison. Il entre et sort toujours par le laboratoire.

Utterson conclut de ces renseignements que le docteur, en ouvrant sa
maison  Hyde, subit la consquence de quelque faute de jeunesse. Ce
doit tre un supplice que de recevoir ainsi, bon gr, mal gr,
inopinment, cet tre atroce, qui entre et sort furtivement, qui
peut-tre est impatient d'hriter.... Il se promet de protger Jekyll
contre l'influence quivoque qui s'est glisse  son foyer. Il profitera
pour cela du premier tte--tte.

Vous savez que je n'ai jamais approuv votre testament, lui dit-il avec
hardiesse, et je l'approuve moins que jamais, car j'ai appris des choses
rvoltantes sur ce jeune Hyde.

La belle figure intelligente du docteur s'assombrit  ces mots.

Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas
ma position, rpond-il avec une certaine incohrence. Je suis dans une
passe difficile, trs difficile...

Et comme le notaire, esprant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll
de s'ouvrir  lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout 
fait libre de se dbarrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que,
par consquent, ses amis doivent lui laisser le soin d'apprcier ce qui
convient. Assurment, il est attach  ce garon, il a pour cela des
raisons srieuses.... Mme il conjure Utterson de vaincre, quand il ne
sera plus, l'antipathie que lui inspire son hritier.

Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire.

--Soit! rpond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour
l'amour de moi.

 une anne de l, Londres tout entier est mu par un crime que rend
plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y
a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson
est amen  seconder la police dans ses recherches. La connaissance
qu'il a de l'adresse du meurtrier prsum permet de faire les
perquisitions ncessaires. Hyde habite, dans le quartier mal frquent
de Soho, une rue troite et sombre, garnie de cabarets o l'on boit du
gin, de restaurants franais du plus bas tage, de boutiques borgnes o
s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant  toutes les
nationalits. C'est dans un pareil milieu que le protg de Jekyll,
hritier d'un quart de million sterling, a lu domicile.

Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte.

M. Hyde est, dit-elle, rentr trs tard dans la nuit, mais pour
ressortir ensuite; il a des habitudes fort irrgulires, et disparat
parfois un mois ou deux de suite.

Au nom de la loi, la maison est visite en dtail. Elle est  peu prs
vide. Hyde n'habite que deux chambres meubles avec luxe; un grand
dsordre toutefois y rgne pour le moment, comme si l'on y avait fait 
la hte des prparatifs de fuite: les vtements tranent sur le tapis,
les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'tre indiquent que
l'on a brl des papiers; mais, derrire une porte, les agents
dcouvrent la moiti d'un bton dont l'autre moiti est reste sanglante
sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois trs rare, a t donne
bien des annes auparavant  son ami Jekyll par M. Utterson.

Naturellement, la premire impulsion de ce dernier est de courir chez le
docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant
traverser la cour qui a t jadis un jardin, dans l'espce de pavillon
que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie.
Le docteur a autrefois achet la maison aux hritiers d'un chirurgien,
et s'occupe de chimie l o son prdcesseur s'occupait  dissquer.
Pour la premire fois, le notaire est admis  visiter cette partie de la
maison, qui donne sur la petite rue, thtre de sa premire rencontre
avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie
d'armoires vitres, d'un grand bureau et d'une psych, meuble assez
dplac dans un lieu pareil.

Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson.

--On les a cries sur la place, rpond Jekyll trs ple et frissonnant.

--Un mot: j'espre que vous n'avez pas t assez fou pour cacher ce
misrable?

--Utterson, s'crie le docteur, je vous donne ma parole d'honneur que
tout est fini entre lui et moi! D'ailleurs, il n'a pas besoin de mon
secours, il est en sret. Personne n'entendra plus parler de Hyde.

L'homme de loi est tonn de ces faons vhmentes, presque fivreuses:

Vous paraissez bien sr de lui!

--Sr... absolument. Mais j'aurais besoin de votre conseil. J'ai reu
une lettre, et je me demande si je dois la communiquer  la justice.
Dcidez... j'ai perdu toute confiance en moi-mme.

--Vous craignez que cela n'aide  dcouvrir?...

--Non, peu m'importe ce que deviendra Hyde. Je pensais  ma propre
rputation, que cette triste affaire met en pril.

Utterson, surpris de ce soudain accs d'gosme, demande  voir la
lettre; elle est d'une criture renverse trs singulire et conue dans
des termes respectueux. Hyde exprime brivement son repentir, en
s'excusant auprs du protecteur dont il a si mal reconnu les bonts; il
lui annonce qu'il a des moyens de fuite tout prts.

L'enveloppe manque; Jekyll prtend l'avoir brle par mgarde.

Encore une question, reprend Utterson: c'est Hyde, n'est-ce pas, qui
vous avait dict ce passage de votre testament au sujet d'une
disparition possible?

Le docteur, dfaillant, fait un signe affirmatif.

Je m'en doutais, dit Utterson. Le sclrat avait l'intention de vous
assassiner! Vous l'avez chapp belle!

--Oh! j'ai reu une terrible leon! s'crie Jekyll, ensevelissant sa
tte entre ses deux mains. Quelle leon, mon Dieu!

Et cependant il tente, au moment mme, de tromper son ami. En tudiant
l'autographe de Hyde, Utterson acquiert la preuve que la prtendue
lettre de l'assassin est de la main mme de Jekyll, qui a chang
l'aspect des caractres en les renversant. Le docteur s'est donc fait
faussaire pour sauver un meurtrier!

Cependant le temps s'coule et l'assassin reste introuvable. On
recueille des dtails sur le pass de l'homme, sur ses vices, sa
cruaut, ses relations ignobles et la haine qu'il a partout inspire;
mais sur sa famille, sur ses origines, rien ne peut tre dcouvert,
encore moins sur le lieu o il se cache. Une nouvelle vie semble avoir
commenc pour le docteur Jekyll; il ne s'occupe plus que de bonnes
oeuvres. Charitable, il l'a toujours t, mais il devient religieux en
outre; il frquente plus assidment ses anciens amis, renoue des
relations trs affectueuses avec le docteur Lanyon, et parat heureux
comme il ne l'tait pas depuis longtemps.

Deux mois se passent ainsi; tout  coup, les amis de Jekyll trouvent sa
porte ferme. Il garde la chambre, ne reoit personne. Utterson se
dcide enfin  faire part de son inquitude au docteur Lanyon. En
entrant chez celui-ci, il est stupfait de le trouver chang, affaibli,
presque mourant:

Un coup terrible m'a frapp, explique Lanyon, je ne m'en relverai
jamais; ce n'est plus qu'une question de semaines. Eh bien, je ne me
plains pas de la vie... je l'ai trouve bonne... mais... si nous savions
tout, nous serions plus satisfaits de nous en aller.

--Jekyll est malade, lui aussi, commence Utterson.

 ce nom, la figure de Lanyon s'altre davantage encore; il lve une
main tremblante:

Que je n'entende plus parler du docteur Jekyll, dit-il avec
emportement. Il est mort pour moi.

--Vous lui en voulez encore? s'crie Utterson tonn. Songez que nous
sommes trois bien vieux amis, Lanyon, et que les intimits de jeunesse
ne se remplacent pas.

--Inutile d'insister. Demandez-lui plutt  lui-mme....

--Mais il ne veut pas me recevoir....

--Cela ne m'tonne pas! Un jour ou l'autre, quand je ne serai plus, vous
apprendrez la vrit. Jusque-l, qu'il ne soit jamais question entre
nous d'un sujet que j'abhorre.

Utterson demande par crit des explications  Jekyll; une rponse trs
embrouille lui parvient, dans laquelle le docteur exprime son intention
de se condamner dsormais  une retraite absolue.

Que faut-il supposer? Quelle catastrophe a donc pu survenir? L'ide de
la folie se prsente de nouveau  l'esprit du notaire; les paroles de
Lanyon impliqueraient cependant tout autre chose. Il voudrait interroger
de nouveau le vieux savant, mais il n'en a pas l'occasion, car, en une
quinzaine de jours, cet homme d'une si haute valeur morale et
intellectuelle succombe. Il laisse  Utterson un paquet scell qui ne
doit tre ouvert par lui qu'aprs la disparition du docteur Jekyll. Pour
la seconde fois, ce mot de disparition, dj trac dans le testament, se
trouve accoupl au nom de Jekyll. Utterson contient  grand-peine sa
curiosit, mais le respect qu'il doit  la volont expresse d'un mourant
le dcide  laisser dormir les papiers dans un tiroir....

Souvent il va prendre des nouvelles du docteur. Le fidle Poole lui dit
toujours que son matre ne sort plus de ce cabinet mystrieux, au-dessus
du laboratoire, qu'il ne parle gure, ne lit plus et parat absorb dans
de tristes penses. Un jour, Utterson s'avise de pntrer dans la cour
sur laquelle donnent les trois fentres grilles, afin d'entrevoir au
moins le prisonnier volontaire. L'une de ces fentres est ouverte; le
docteur, assis auprs, l'air souffrant, accabl, aperoit son ami et
consent  changer de loin quelques mots avec lui. Mais, tout  coup,
une expression de terreur et de dsespoir, une expression qui glace le
sang dans les veines du notaire, passe sur son visage, et la fentre se
reforme brusquement.

 peu de temps de l, M. Utterson reoit la visite de Poole pouvant.
Le vieux serviteur le conjure de venir s'assurer par lui-mme de ce qui
se passe. Il ne peut plus porter seul le poids d'une pareille
responsabilit. Tout le monde a peur dans la maison.

En effet, quand Utterson pntre chez le docteur, les autres domestiques
sont runis tremblants, effars, dans le vestibule, et on lui fait de
sinistres rapports.  la suite de Poole, il se dirige vers le pavillon
o s'est retranch Jekyll et monte l'escalier qui conduit au fameux
cabinet.

Marchez aussi doucement que possible et puis coutez; mais qu'il ne
vous entende pas, dit Poole, sans que le notaire puisse rien comprendre
 cette trange recommandation.

Il annonce, par le trou de la serrure, M. Utterson.

Une voix plaintive rpond du dedans:

Je ne peux voir personne.

Et Poole, d'un air triomphant, reprend tout bas:

Eh bien, monsieur, dites si c'est vraiment la voix de mon matre?

--Elle est bien change, en effet.

--Change? On n'a pas t vingt ans dans la maison d'un homme pour ne
pas reconnatre sa voix. Non, monsieur, mon matre a disparu; dites-moi
maintenant qui est l,  sa place?

En parlant, il a entran M. Utterson dans une chambre carte o nul ne
peut pier leur conciliabule.

Toute cette dernire semaine, celui qui hante le cabinet a demand je
ne sais quel mdicament. Mon matre faisait cela quelquefois. Il
crivait son ordonnance, puis jetait la feuille de papier sur
l'escalier. Depuis huit jours nous n'avons vu de lui que cela... des
papiers. Il tait enferm; les repas mmes devaient tre laisss  la
porte. Eh bien, tous les jours, deux ou trois fois par jour, il y avait
des ordonnances sur l'escalier, et je devais courir chez tous les
chimistes de la ville; et chaque fois que j'avais apport la drogue, un
nouveau papier me commandait de la rendre, parce qu'elle n'tait pas
pure, et de chercher ailleurs. On a terriblement besoin de cette
drogue-l, monsieur...

L'un des papiers est rest dans la poche de Poole. Jekyll y a trac les
lignes suivantes:

Le docteur Jekyll affirme  MM. *** que leur dernier envoi n'a pu
servir. En 18... il leur avait achet une quantit considrable de cette
mme poudre. Il les prie de chercher avec un soin extrme et de lui en
envoyer de la mme qualit,  tout prix.

Jusque-l, l'criture est assez rgulire; mais,  la fin, la plume a
crach, comme si une motion trop forte brisait toutes les digues.

Pour l'amour de Dieu, trouvez-m'en de l'ancienne!

Ceci est assurment l'criture du docteur, dit Utterson.

--En effet, rpond Poole; mais, peu importe son criture, je l'ai vu....

--Qui donc?

--Je l'ai surpris un jour qu'il tait sorti du cabinet et ne se croyait
pas observ. Ce n'a t qu'une minute; il s'est sauv avec une espce de
cri; mais je savais  quoi m'en tenir, et mes cheveux se sont hrisss
de crainte. Pourquoi mon matre aurait-il eu un masque sur la figure et
pourquoi aurait-il cri en s'enfuyant  ma vue?

--Je crois que je devine, dit Utterson. Mon pauvre ami est atteint, sans
doute, d'une maladie qui le dfigure autant qu'elle le fait souffrir, et
qu'il veut drober  tous les yeux. De l ce masque qu'il porte pour
dissimuler quelque plaie affreuse, de l l'extraordinaire altration de
sa voix et l'impatience qu'il a de trouver un remde qui puisse le
soulager.

--Non, monsieur, dit Poole rsolument, cet tre-l n'tait pas mon
matre; mon matre est grand, solide, celui-l n'tait gure qu'un nain.
Parbleu! depuis vingt ans, je le connais assez, mon matre! Non, l'homme
au masque n'tait pas le docteur, et, si vous voulez que je vous dise ce
que je crois, un meurtre a t commis.

--Puisque vous parlez ainsi, Poole, mon devoir est de m'assurer des
faits. J'enfoncerai cette porte.

Les deux hommes se munissent d'une hache et d'un tisonnier; ils envoient
un valet de pied robuste garder la porte du laboratoire. Une dernire
fois, Utterson coute. Le bruit d'un pas lger se fait  peine entendre
sur le tapis.

Tout le jour et une bonne partie de la nuit, il marche ainsi de long en
large, dit le vieux domestique; une mauvaise conscience ne se repose
pas. Et une fois... une fois, j'ai entendu qu'il pleurait.... On aurait
dit une femme ou une me en peine. Je ne sais quel poids m'est tomb sur
le coeur. J'aurais pleur aussi.

Le moment est venu d'agir.

Jekyll, crie Utterson d'une voix forte, je demande  vous voir.

Pas de rponse.

Je vous avertis; nous avons des soupons, je dois et je veux vous voir;
si ce n'est pas de votre plein gr, ce sera de force....

--Utterson, rplique la voix, pour l'amour de Dieu, ayez piti!

Ce n'est pas la voix de Jekyll dcidment, c'est celle de Hyde. Quatre
fois la hache s'abat sur les panneaux qui rsistent; un cri de terreur
tout animal a retenti dans le cabinet. Au cinquime coup, la porte
brise livre passage aux assigeants, qui, consterns du silence qui
rgne dsormais, restent irrsolus sur le seuil. Une lampe claire
paisiblement ce rduit studieux, un bon feu brille dans l'tre, le th
est prpar sur une petite table; sans les armoires vitres remplies de
produits chimiques, on se croirait dans l'intrieur les plus bourgeois.
Mais, au milieu de la chambre, gt un cadavre, encore palpitant, celui
d'Edward Hyde. Il est vtu d'habits trop grands pour lui, des habits 
la taille du docteur. Sa main crispe tient encore une fiole de poison.
Il s'est fait justice.

Quant au docteur, on ne le retrouve nulle part; mais, sur la table,
auprs d'un ouvrage pieux pour lequel Jekyll avait exprim  plusieurs
reprises beaucoup d'estime, et qui cependant est annot de sa main avec
force blasphmes, auprs des soucoupes remplies de doses mesures d'un
sel blanc, que Poole reconnat pour la drogue que son matre l'envoyait
toujours demander, il y a des papiers.

En cherchant bien, Utterson dcouvre un testament qui lui lgue, chose
trange, tout ce qui devait appartenir  Edward Hyde, puis une lettre
d'adieu et une confession dont il prend connaissance, aprs avoir lu le
manuscrit du docteur Lanyon.

Ce manuscrit atteste un fait trange. Le 9 janvier, Lanyon a reu de son
vieux camarade de collge, Henry Jekyll, une lettre charge qui
l'adjure, au nom de leur amiti ancienne, de lui rendre un service
duquel dpend son honneur, sa vie. Il s'agit d'aller prendre dans son
cabinet de travail, quitte  en forcer la porte, des poudres et une
fiole dont il indique exactement la place. Vers minuit un homme qu'il
devra recevoir en secret, aprs avoir renvoy ses domestiques, viendra
lui dire le reste. Lanyon, sans rien comprendre  cet appel, obit
exactement; il se rend chez Jekyll; le vieux Poole, lui aussi, a t
averti par lettre charge. Un serrurier est l qui attend; on pntre
dans le cabinet en forant la serrure, on dcouvre,  l'endroit dsign,
des sels quelconques, une teinture rouge qui ressemble  du sang, un
cahier qui renferme nombre de dates couvrant une priode de beaucoup
d'annes, avec quelques notes inintelligibles. Lanyon, fort intrigu,
emporte le tout chez lui, et attend de pied ferme le visiteur nocturne,
auquel il va ouvrir lui-mme.

Ce visiteur est un petit homme dont l'aspect lui inspire un mlange
inconnu de dgot et de curiosit. Il est vtu d'habits beaucoup trop
grands, qui tranent par terre et flottent autour de lui. Son premier
mot est pour rclamer avec agitation les mystrieux objets trouvs chez
le docteur Jekyll;  leur vue, il pousse un soupir de soulagement, puis,
demandant un verre gradu, compte quelques gouttes de la liqueur, et y
ajoute une des poudres. Le mlange, d'abord rougetre, commence, tandis
que les cristaux se dissolvent,  prendre une nuance plus brillante, 
devenir effervescent et  exhaler des fumes lgres. Soudain,
l'bullition cesse, le liquide passe lentement du pourpre fonc au vert
ple. L'trange visiteur a bu d'un trait.... Il crie, chancelle, se
retient  la table, puis reste l, les yeux injects, la bouche
entrouverte, respirant  peine. Un changement s'est produit: les traits
du visage semblent se fondre et se reformer. Lanyon recule d'un
soubresaut brusque, l'me noye dans une pouvante sans nom. Devant lui,
ple, tremblant, les mains tendues comme pour retrouver son chemin 
ttons au sortir du spulcre, se tient Henry Jekyll!...

C'est ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu cette nuit-l qui a branl la
vie du docteur Lanyon dans ses fondements mmes. Le secret professionnel
s'impose  lui, mais l'horreur le tuera, car il ne peut se le
dissimuler, et cette pense le hante jusqu' une suprme angoisse, lui,
l'ennemi et le contempteur de la science occulte: l'tre difforme qui
s'est gliss dans sa maison cette nuit-l est bien celui que poursuit la
police comme assassin de sir Danvers Carew....

Quant  l'effrayante mtamorphose, elle est explique par la confession
du docteur Jekyll:

Je suis n en 18..., avec une grosse fortune, quelques excellentes
qualits, le got du travail et le dsir de mriter l'estime des
meilleurs entre mes semblables, en possession, par consquent, de toutes
les garanties qui peuvent assurer un avenir honorable et distingu. Le
plus grand de mes dfauts tait cette soif de plaisir qui contribue au
bonheur de bien des gens, mais qui ne se conciliait gure avec ma
proccupation de porter la tte haute devant le public, de garder une
contenance particulirement grave. Il arriva donc que je cachai mes
fredaines, et que, lorsque ma situation se trouva solidement tablie,
j'avais dj pris l'habitude invtre d'une vie double. Plus d'un
aurait fait parade des lgres irrgularits de conduite dont je me
sentais coupable; mais, considres des hauteurs o j'aimais  me
placer, elles m'apparaissaient, au contraire, comme inexcusables, et je
les cachais avec un sentiment de honte presque morbide. Ce fut donc
beaucoup moins l'ignominie de mes fautes que l'exigence de mes
aspirations qui me fit ce que j'tais, et qui creusa chez moi, plus
profondment que chez la majorit des hommes, une sparation marque
entre le bien et le mal, ces provinces distinctes qui composent la
dualit de la nature humaine.

J'tais amen ainsi, bien souvent,  mditer sur cette dure loi de la
vie qui gt aux racines mmes de la religion et qui est une si grande
cause de souffrance. Malgr ma duplicit, je ne me trouvais en aucune
faon hypocrite; mes deux natures prenaient tout au srieux de bonne
foi; je n'tais pas plus moi-mme quand je me plongeais dans le dsordre
que quand je m'lanais  la poursuite de la science, ou quand je me
consacrais au soulagement des malheureux. L'impulsion de mes tudes
scientifiques, qui m'emportait dans les sphres transcendantales d'un
certain mysticisme, me faisait mieux sentir la guerre qui se livrait en
moi. Par les deux cts de mon intelligence, le ct moral et le ct
intellectuel, je me rapprochais donc, chaque jour davantage, de cette
vrit, dont la dcouverte partielle m'a conduit  un si pouvantable
naufrage, que l'homme n'est pas un, en ralit, mais deux; je dis deux,
ma propre exprience n'ayant pas dpass ce nombre. D'autres me
suivront, d'autres iront plus loin que moi dans la mme voie, et je me
hasarde  deviner que, dans chaque homme, sera reconnue plus tard une
runion d'individus trs divers, htrognes et indpendants. Quant 
moi, je devais infailliblement, par mon genre de vie, avancer dans une
direction unique. Ce fut du ct moral et en ma propre personne que
j'appris  dcouvrir la dualit primitive de l'homme; je vis que des
deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, on
pouvait dire que je n'appartenais  aucune, parce que j'tais
radicalement aux deux; et, de bonne heure, avant mme que mes travaux
m'eussent suggr la possibilit d'un pareil miracle, je pris l'habitude
de m'appesantir avec dlices sur la pense, vague comme un rve, de la
sparation de ces lments.

Si chacun d'eux, me disais-je, pouvait habiter des identits
distinctes, la vie serait dlivre de ce qui la rend intolrable, le
voluptueux pourrait se satisfaire, dlivr enfin des scrupules et des
remords que son frre jumeau lui impose, et le juste marcherait droit
devant lui, en s'levant toujours, en accomplissant les bonnes oeuvres
o il trouve son plaisir, sans s'exposer davantage aux hontes et aux
chtiments qu'attire sur lui un compagnon qu'il rprouve. Pour la
maldiction de l'humanit, ces deux ennemis sont emprisonns ensemble
dans le sein tortur de notre conscience, o ils luttent sans relche
l'un contre l'autre. Comment les sparer?

Le moyen que je cherchais me fut fourni par les expriences multiples
auxquelles je me livrais dans mon laboratoire. Peu  peu j'acquis le
sentiment profond de l'immatrialit hsitante, de la nature transitoire
et vaporeuse, pour ainsi dire, de ce corps, solide en apparence, dont
nous sommes revtus. Je dcouvris que certains agents ont le pouvoir de
secouer notre vtement de chair comme le vent agite un rideau, de nous
en dpouiller mme. Pour deux bonnes raisons, je n'approfondirai pas
davantage la partie scientifique de ma confession: d'abord, parce que
j'ai appris,  mes dpens, que le fardeau de la vie est riv
indestructiblement aux paules de l'homme, et qu' chaque tentative
faite pour le rejeter, il revient en imposant une pression plus pnible.
Secondement, parce que,--mon rcit le prouvera d'une faon trop
vidente, hlas!--mes dcouvertes restrent incompltes. Il suffit donc
de dire que, non seulement j'en vins  reconnatre, en mon propre corps,
la simple exhalaison, le simple rayonnement de certaines puissances qui
entraient dans la composition de mon esprit, mais que je russis 
fabriquer une drogue par laquelle ces puissances pouvaient tre
dtournes de leur suprmatie et souffrir qu'une nouvelle forme ft
substitue  l'ancienne, une forme qui ne m'tait pas moins naturelle,
parce qu'elle portait l'empreinte des lments les moins nobles de mon
me.

J'hsitai longtemps, avant de mettre cette thorie en pratique. Je
savais trs bien que je risquais la mort, car une substance capable de
contrler si violemment et de secouer  ce point la forteresse mme de
l'identit pouvait, prise  trop haute dose, ou par suite d'un accident
quelconque, au moment de son absorption, effacer  tout jamais le
tabernacle immatriel que je lui demandais de modifier seulement. Mais
la tentation d'une dcouverte si singulire l'emporta sur les plus vives
alarmes. J'avais depuis longtemps prpar ma teinture; j'achetai, en
quantit considrable, chez un marchand de produits chimiques, certain
sel particulier que je savais, l'ayant employ  mes expriences, tre
le dernier ingrdient ncessaire, et, par une nuit maudite, je mlai ces
lments, je les regardai bouillir et fumer ensemble dans un verre dont,
avec un grand effort de courage, quand l'bullition eut cess, j'avalai
le contenu.

Les plus atroces angoisses s'ensuivirent, comme si l'on me broyait les
os: une nause mortelle, une horreur intime qui ne peut tre surpasse 
l'heure de la naissance ni  celle de la mort.... Puis ces agonies
diverses s'vanouirent rapidement, et je revins  moi, comme au sortir
d'une maladie. Il y avait quelque chose d'trange dans mes sensations,
quelque chose d'indescriptiblement nouveau et, par suite de cette
nouveaut mme, d'incroyablement agrable. Je me sentais plus jeune,
plus lger, plus heureux dans mon corps. En dedans, je devenais capable
de toutes les tmrits; un torrent d'images sensuelles roulait, se
dchanait dans mon imagination, j'chappais aux liens de toute
obligation, j'acqurais une libert d'me inconnue jusque-l, qui
n'tait nullement innocente. Je connus, ds le premier souffle de cette
vie nouvelle, que j'tais plus mauvais qu'auparavant, dix fois plus
mauvais, livr, comme un esclave, au mal originel, et cette pense
m'exalta comme l'et fait du vin.... J'tendis les bras, en
m'abandonnant, ravi,  la fracheur de ces sensations, et, au moment
mme, je fus soudainement averti que j'avais baiss en stature. Il n'y
avait pas de miroir dans mon cabinet  cette poque; la psych, qui
maintenant s'y trouve, y fut apporte, plus tard, pour reflter mes
transformations. La nuit cependant touchait au matin, un matin trs
sombre; tous les htes de la maison taient encore plongs dans le
sommeil; transport, comme je l'tais, d'esprance et de joie, je
m'aventurai dehors, je traversai la cour, au-dessus de laquelle il me
sembla que les constellations regardaient tonnes cet tre, le premier
de son espce qu'et encore dcouvert leur infatigable vigilance; je me
glissai par les corridors, tranger dans ma propre maison, et, en
arrivant dans ma chambre, j'aperus pour la premire fois Edward Hyde.

Il faut maintenant que je parle par thorie, en disant, non pas ce que
je sais, mais ce que je crois tre probable. Le ct mauvais de ma
nature,  qui j'avais transfr momentanment toute autorit, tait
moins robuste et moins bien dvelopp que le meilleur, dont je venais de
me dpouiller. Dans le cours de ma vie, qui avait t, aprs tout, pour
les neuf diximes, une vie de vertu et d'empire sur moi-mme, je l'avais
beaucoup moins puis que l'autre. De l, je suppose, ce fait qu'Edward
Hyde tait plus petit, plus mince, plus jeune qu'Henry Jekyll. De mme
que la bont clairait la physionomie de celui-ci, le mal tait crit
lisiblement sur la face de celui-l. Le mal, en outre, que je crois
toujours tre le ct mortel de notre humanit, avait laiss, sur ce
corps chtif, le signe de la laideur, du dlabrement. Et, cependant,
quand mes yeux rencontrrent, dans la glace, cette vilaine idole, je
n'prouvai pas une rpugnance, mais plutt un lan de bienvenue. Ceci,
en somme, tait encore moi-mme; ceci me semblait naturel et humain. 
mes yeux, l'image de l'esprit y brillait plus vive, elle tait plus
ressemblante, plus tranche dans son individualit, que sur la
physionomie complexe et divise qu'auparavant j'avais l'habitude
d'appeler mienne. Dans ce jugement, je devais avoir raison, car j'ai
toujours remarqu que, quand je portais la figure d'Edward Hyde,
personne ne pouvait approcher de moi sans une visible dfaillance
physique. J'attribue cet effet  ce que tous les tres humains, tels que
nous les rencontrons, sont composs de bien et de mal, tandis que Hyde
tait seul au monde ptri de mal sans mlange.

Je ne m'attardai qu'une minute devant le miroir; il me restait  tenter
la seconde exprience, l'exprience concluante,  voir si j'avais perdu
mon identit sans retour, s'il me fallait fuir, avant l'aurore, une
maison qui ne serait plus la mienne. Rentrant prcipitamment dans mon
cabinet, je prparai, j'absorbai le breuvage une fois de plus; une fois
de plus j'endurai les tortures de la dissolution; enfin, je revins  moi
avec le caractre, la stature et le visage d'Henry Jekyll.

Cette nuit-l, j'abordai les funestes chemins de traverse. Si j'eusse
fait ma dcouverte dans un plus noble esprit, si j'eusse tent cette
exprience, sous l'empire de religieuses aspirations, tout et pu tre
diffrent; de ces agonies de la naissance et de la mort serait sorti un
ange plutt qu'un dmon. La drogue n'avait aucune action dterminante,
elle n'tait ni diabolique ni divine; elle branla seulement les portes
de ma prison, et ce qui tait dedans s'lana dehors.  cette poque, la
vertu sommeillait en moi; ma perversit, mieux veille, profita de
l'occasion: Edward Hyde surgit. Dornavant, bien que j'eusse deux
caractres aussi bien que deux apparences, et que l'un fut tout entier
mauvais, l'autre tait encore le vieil Henry Jekyll, ce compos incongru
des progrs duquel j'avais appris dj  dsesprer. Le mouvement fut
donc compltement vers le pire.

Mme alors je n'avais pas pu me rconcilier avec la scheresse d'une
vie d'tude; j'tais gai  mes heures, et, comme mes plaisirs manquaient
de dignit, comme j'tais, avec cela, non seulement connu de tout le
monde et trop considr, mais bien prs de la vieillesse, cette
incohrence de ma vie devenait gnante de plus en plus. Ce fut pour ces
motifs que mon nouveau pouvoir me tenta jusqu' ce que j'en devinsse
l'esclave. Je n'avais qu' vider une coupe,  me dbarrasser du corps
d'un professeur en renom et  endosser, comme un manteau pais, celui
d'Edward Hyde. Cette ide me sembla piquante, et je fis avec soin tous
mes prparatifs. Je louai et je meublai ce logement de Soho, o Hyde fut
traqu par la police; je pris pour gouvernante une crature que je
savais tre silencieuse et sans scrupules. D'autre part, j'annonai 
mes domestiques qu'un M. Hyde, dont je leur fis le portrait, devait
jouir dans ma maison du square d'une entire libert, de pleins
pouvoirs. Pour viter tout accident, je me fis familirement connatre
sous mon nouvel aspect; je m'arrangeai de faon  ce que, si quelque
malheur m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse viter
toute perte pcuniaire sous ma figure d'Edward Hyde. Ce fut le secret du
testament auquel vous oppostes tant d'objections. Ainsi fortifi, comme
je le supposais, de tous cts, je profitai sans crainte des immunits
de ma situation. Certains hommes ont eu des bandits  leurs gages pour
accomplir des crimes, tandis que leur propre rputation demeurait 
l'abri. Je fus le premier qui agit de mme en vue du plaisir. Je pus
donc ainsi, aux yeux de tous, travailler consciencieusement, taler une
respectabilit bien acquise, puis, soudain, comme un colier, rejeter
ces entraves et plonger, la tte la premire, dans l'ocan de la
libert. Sous mon manteau impntrable, je possdais une scurit
complte. Songez-y... je n'avais qu' franchir le seuil de mon
laboratoire: en deux secondes, la liqueur, dont je tenais les
ingrdients toujours prts, tait avale; aprs cela, quoi qu'il pt
faire, Hyde disparaissait comme un souffle sur un miroir, et  sa place,
tranquillement assis chez lui, sous sa lampe nocturne, Jekyll se moquait
des soupons.

Mes plaisirs, je l'ai dj dit, n'avaient jamais t des plus relevs;
avec Edward Hyde, ils devinrent trs vite ignobles et monstrueux.  mon
retour de chaque excursion nouvelle, je restais stupfait des turpitudes
de mon autre moi-mme. Ce familier, que j'voquais ainsi et que
j'envoyais seul agir selon son bon plaisir, tait l'tre le plus vil et
le plus dprav; il n'avait que des penses gostes, s'abreuvant de
jouissances avec une avidit toute bestiale, sans souci des tortures qui
pouvaient en rsulter pour d'autres, aussi dpourvu de remords qu'une
statue de pierre. Henry Jekyll s'effrayait parfois des actes d'Edward
Hyde, mais cette situation chappait aux lois communes, elle relchait
insidieusement l'treinte de la conscience. C'tait Hyde aprs tout, et
Hyde seul, qui tait coupable; Jekyll ne se sentait pas plus mchant
qu'auparavant; ses bonnes qualits lui revenaient sans avoir subi
d'atteintes apparentes; il se htait mme de rparer le mal accompli par
Hyde quand cela tait possible. De cette faon il se tranquillisait.

Je n'ai nul dessein d'entrer dans le dtail des infamies dont je me
rendais complice (quant  les avoir commises moi-mme, je ne puis
aujourd'hui encore l'admettre). Je ne veux qu'indiquer les
avertissements que je reus et les degrs de mon chtiment. Une fois, je
courus un vritable danger. Un acte de cruaut contre une enfant excita
contre moi la colre de la foule, qui m'et dchir, je crois, si je
n'avais pas apais la famille de ma petite victime en lui remettant un
chque au nom d'Henry Jekyll. Ceci me donna l'ide d'avoir un compte
dans une autre banque au nom d'Edward Hyde, et quand, en altrant mon
criture, j'eus pourvu mon double d'une signature, je me crus de nouveau
 l'abri du destin.

Deux mois environ avant le meurtre de sir Danvers Carew, j'tais all
courir les aventures. Rentr fort tard, je m'veillai le lendemain avec
des sensations bizarres. Ce fut en vain que je regardai autour de moi,
en reconnaissant les belles proportions et le mobilier dcent de ma
chambre du square, le dessin des rideaux, la forme du lit d'acajou o
j'tais couch. Quelque chose me laissait convaincu que je n'tais pas
rellement o je croyais tre, mais bien dans mon galant rduit de Soho,
o j'avais coutume de dormir sous le masque d'Edward Hyde. Je me mis 
rire de cette illusion et, toujours curieux de psychologie,  en
chercher les causes. Par intervalles, toutefois, le sommeil m'emportait,
interrompant ma rverie, que je reprenais ensuite. Dans un moment
lucide, mon regard tomba sur ma main  demi ferme. Or la main de
Jekyll, vous l'avez souvent remarqu, tait une main professionnelle de
forme et de dimensions, une grande main blanche, ferme et bien faite,
tandis que la main qui m'apparaissait distinctement sur les draps,  la
clart jaunissante d'une matine de Londres, tait d'une pleur brune,
maigre, osseuse, avec de gros noeuds et couverte partout d'un pais
duvet noir. Cette main velue tait la main d'Edward Hyde.

Je dus la contempler fixement pendant prs d'une minute, abasourdi
comme je l'tais, jusqu' ce que l'effroi clatt dans mon sein avec un
fracas de cymbales. Bondissant hors du lit, je courus  mon miroir. Au
spectacle qui frappa mes yeux, tout le sang de mes veines se glaa. Oui,
je m'tais couch sous la forme de Jekyll, et c'tait Hyde qui
s'veillait. Comment expliquer ce phnomne?... Comment y remdier?...
Nouvelles terreurs. La matine tait avance dj, les domestiques
devaient tre tous levs, et mes drogues se trouvaient dans le cabinet.
Il me fallait faire un voyage pour les atteindre, descendre l'escalier,
traverser la cour. Sans doute, je pourrais dissimuler mon visage, mais 
quoi bon, puisque je ne pouvais cacher de mme le changement de stature?
Enfin, je me rappelai que mes gens taient habitus dj  voir aller et
venir mon second moi, et j'prouvai l-dessus une sensation dlicieuse
de soulagement. Je fus vite prt; dans des habits  la taille du
docteur, je traversai la maison, o le valet de pied recula bahi en
reconnaissant M. Hyde  pareille heure et si singulirement accoutr.
Dix minutes aprs, le docteur Jekyll, revenu  sa premire forme,
s'asseyait assez sombre devant un djeuner qu'il ne mangeait que du bout
des lvres.

J'avais assurment peu d'apptit; cet accident inexplicable renversait
toutes mes expriences et semblait, comme le doigt qui crivit sur le
mur durant l'orgie babylonienne, tracer ma condamnation. Je commenai 
rflchir plus srieusement que je ne l'avais encore fait aux
possibilits de ma double existence. Cette partie de moi-mme, que
j'avais le pouvoir de projeter au dehors, avait t, depuis quelque
temps, terriblement exerce; il me sembla qu'elle grandissait, que le
sang circulait plus vif dans les veines de Hyde, et je commenai 
entrevoir le pril d'un renversement de la balance. Que ferais-je si le
pouvoir du changement volontaire m'chappait, si le caractre d'Edward
Hyde allait devenir le mien irrvocablement? La vertu de la drogue ne se
manifestait pas toujours d'une faon gale. Une fois, au commencement,
elle m'avait fait dfaut; depuis, il m'avait fallu, en plus d'une
circonstance, doubler et mme tripler la dose, au risque d'en mourir.
Ces incertitudes assombrissaient quelque peu mon contentement, qui eut
t parfait sans elles. Maintenant,  la lumire de cet accident
matinal, je fus conduit  remarquer que la difficult qui avait t, au
commencement, de me dbarrasser du corps de Jekyll, s'tait transfre
peu  peu du ct oppos. Il devenait clair que je perdais lentement
possession de mon premier moi, le meilleur, et que je m'incorporais de
plus en plus  mon second moi, le pire. Entre les deux, je devais faire
un choix. Mes deux natures avaient en commun la mmoire, mais toutes les
autres facults taient fort ingalement rparties entre elles. Jekyll
(qui tait composite) prenait part aux aventures de Hyde, tantt avec
apprhension, tantt avec curiosit; mais Hyde tait fort indiffrent 
Jekyll et ne se souvenait de lui que comme le brigand se rappelle la
caverne o il se cache et djoue les poursuites.

Faire cause, commune avec Jekyll, c'tait renoncer  ces apptits que
j'avais longtemps caresss en secret et auxquels, depuis peu, je
m'abandonnais perdument. Prfrer Hyde, c'tait mourir  mille intrts
et  mille aspirations qui m'taient chers, c'tait devenir d'un coup
mprisable, c'tait perdre mes amis. Le march peut paratre ingal,
mais il y avait encore une autre considration dans la balance: tandis
que Jekyll souffrirait cruellement de l'abstinence, Hyde ne se rendrait
mme pas compte de ce qu'il avait perdu. Si particulier que ft mon cas,
les termes de ce dbat taient vieux comme l'homme lui-mme: des
tentations, des alarmes identiques assigent le premier pcheur venu, et
il en fut pour moi comme pour le grand nombre de mes semblables. Je
choisis la meilleure part, et puis manquai de force pour m'y tenir.

Oui, je donnai la prfrence au docteur dj vieux et contrari dans
ses passions, mais entour d'amitis honorables et rempli d'intentions
gnreuses; je dis un adieu rsolu  la libert,  une jeunesse
relative, aux impulsions ardentes et aux secrtes dbauches; mais
peut-tre apportai-je dans ce choix quelques rserves inconscientes, car
je ne renonai pas  ma maison de Soho, et je gardai les vtements
d'Edward Hyde, prpars pour tout vnement, dans mon cabinet. Pendant
deux mois, cependant, je fus fidle  ma dtermination; pendant deux
mois, je pratiquai une austrit  laquelle jamais, jusque-l, je
n'avais pu atteindre, et je jouis des compensations que procure la paix
de la conscience. Mais le temps finit par attnuer mes craintes, des
dsirs frntiques me torturrent, comme si Hyde et rclam la libert;
enfin, dans une heure de faiblesse morale, j'avalai de nouveau la
liqueur transformatrice.

De mme que l'ivrogne, quand il raisonne avec lui-mme sur son vice,
n'est pas, une fois sur cinq cents, frapp des dangers qu'il court par
suite de son inconscience de brute, je n'avais jamais, en considrant ma
position, tenu compte suffisamment de la complte insensibilit morale,
de la propension perptuelle  mal faire qui dominait chez Hyde. Ce fut
par l cependant que je fus puni. Mon dmon avait t longtemps en cage,
il s'chappa rugissant. Au moment mme o je bus, je me sentis plus
furieusement port au crime que par le pass. Une tempte d'impatience
bouillonnait en moi. Sur une imperceptible provocation, je m'emportai
comme aucun homme pourvu de sens n'aurait pu le faire, je frappai un
vieillard inoffensif sans plus de motifs que ceux qu'un enfant gt peut
avoir pour casser son joujou. Volontairement, je m'tais dessaisi de ces
instincts qui maintiennent une sorte d'quilibre chez les plus mauvais
d'entre nous; pour moi, tre tent, la tentation fut-elle lgre,
c'tait succomber aussitt. L'esprit infernal me poussant, je
m'abandonnai  une rage meurtrire, et ce ne fut que la lassitude qui
mit fin au terrible accs de dlire dont le rsultat fut la mort de sir
Danvers Carew. Tout  coup, mon coeur se glaa d'effroi; je compris
qu'il y allait de ma vie, et, fuyant le thtre du meurtre, je ne
songeai plus qu' me mettre en sret.

Je courus  ma maison de Soho et je dtruisis mes papiers; puis je
commenai d'errer par les rues,  la fois fier de mon crime et tremblant
d'en subir les consquences, rvant d'en commettre de nouveaux, et
l'oreille tendue, nanmoins, au bruit des pas du vengeur qui devait me
poursuivre. Hyde avait une chanson cynique sur les lvres en mlant sa
drogue, et il la but  la sant du mort. Les souffrances de la
transformation le possdaient encore, cependant, quand Jekyll, avec des
larmes de gratitude et de repentir, tomba  genoux, les mains leves
vers Dieu. Le voile s'tait dchir; je voyais ma vie dans son ensemble,
depuis les jours de mon enfance et  travers les diverses phases de mes
tudes, de ma profession si honore, jusqu'aux horreurs de cette
nuit-l! Je ne pouvais russir  me croire un assassin; je repoussais,
avec des cris et des prires, les images hideuses que ma mmoire
suscitait contre moi; n'importe, l'iniquit commise me restait prsente.
Les angoisses du remords firent place enfin  un sentiment de joie; le
problme de ma conduite se trouva rsolu. Hyde devenait impossible; bon
gr, mal gr, je me trouvais rduit  la plus noble partie de mon
existence. Combien je m'en rjouissais! Avec quel empressement et quelle
humilit j'acceptais les restrictions de la vie normale, avec quel
renoncement sincre je fermai la porte par laquelle je m'tais enfui si
souvent! Je me disais que je n'en repasserais jamais le seuil maudit; je
broyai la cl sous mon talon, je me crus sauv....

Le lendemain, la culpabilit de Hyde tait prouve; on s'indignait
d'autant plus que la victime tait un homme haut plac dans l'estime du
monde. Je ne fus pas fch de sentir mes meilleures impulsions gardes
ainsi par la terreur de l'chafaud; Jekyll tait maintenant ma cit de
refuge. Hyde n'avait qu' se laisser entrevoir pour que la socit tout
entire se tournt contre lui. Je me jurai de racheter le pass, et je
puis dclarer honntement que ma rsolution produisit de bons fruits.
Vous avez vu vous-mme comment je m'efforai, durant les derniers mois
de l'anne dernire, de soulager l'infortune; vous savez tout ce que je
fis pour les autres. Les jours s'coulaient trs calmes, et je ne dirai
pas que je me sois lass de cette vie fconde et innocente; je crois au
contraire que, de jour en jour, j'en jouissais plus pleinement. Mais
cette maldiction, la dualit de but, continuait  peser sur moi; ma
pnitence n'tait pas accomplie que dj mon moi infrieur se remettait
 lever la voix; non que l'ide de ressusciter Hyde put jamais me
revenir, elle m'et pouvant au contraire. Non, ce fut sous ma forme
accoutume que je fus tent, une fois de plus, de transiger avec ma
conscience; je succombai  la faon d'un coupable ordinaire, en secret,
et aprs une certaine rsistance.

Hlas! tout finit, la mesure la plus large se remplit  la fin. Cette
courte faiblesse acheva de dtruire la balance de mon me.... Je ne
m'effrayai pas cependant; cette chute semblait naturelle: c'tait comme
un retour au vieux temps, alors que je n'avais pas encore fait ma
dcouverte. coutez ce qui m'arriva:

Par une belle journe de janvier, je traversais Regent's Park. La terre
tait humide aux endroits o s'tait fondue la neige, mais il n'y avait
pas de nuage au ciel; des gazouillements d'oiseaux se mlaient  des
odeurs douces, presque printanires. Je m'assis sur un banc au soleil.
L'animal qui tait en moi se lchait les babines, pour ainsi dire, en se
souvenant; le ct spirituel tait un peu engourdi, mais dispos  de
futures expiations, sans tre encore prt  commencer. Je me disais que,
somme toute, j'tais comme mes voisins, et je souris mme assez
orgueilleusement en comparant ma bonne volont si active  leur
paresseuse indiffrence. Au moment mme o je me complaisais dans cette
vaine gloire, un spasme me prit, d'horribles nauses, un frisson
mortel.... Ces symptmes se dissiprent, me laissant trs faible, et
puis, au sortir de cette dfaillance, je commenai  me rendre compte
d'un changement dans mon tat moral: j'tais plus hardi, je mprisais le
danger, je me moquais des responsabilits. Je baissai les yeux: mes
habits pendaient, sans forme sur mes membres rapetisss, la main qui
reposait sur mon genou tait noueuse et velue. J'tais une fois de plus
Edward Hyde. Une minute auparavant, le monde m'entourait de respect, je
me savais riche, je me dirigeais vers le dner qui m'attendait chez moi.
Maintenant, je faisais partie de l'cume de la socit, j'tais dnonc,
sans gte ici-bas, meurtrier vou  la potence.

Ma raison chancela, mais elle ne me manqua pas tout  fait. J'ai
observ maintes fois que, dans mon second rle, mes facults devenaient
plus aigus, qu'elles se tendaient plus exclusivement vers un point
particulier. O Jekyll aurait peut-tre succomb, Hyde savait s'lever 
la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient dans l'une des
armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Tel fut le problme qu'en
crasant mes tempes entre mes mains je m'acharnai  rsoudre. J'avais
ferm  double tour la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par
la maison, mes propres domestiques me livreraient  la justice. Je
compris qu'il fallait employer une autre main; je pensai  Lanyon, mais
je me dis en mme temps:

Russirai-je  parvenir jusqu' lui? On m'arrtera probablement dans la
rue; mme si j'chappe  ce pril imminent, si j'arrive sain et sauf
chez mon confrre, comment un visiteur inconnu et dsagrable
obtiendrait-il qu'un homme tel que lui allt forcer la porte du cabinet
de son ami, le docteur Jekyll?

Tout en constatant avec angoisse ces impossibilits, je me rappelai
qu'il me restait un trait de mon caractre original, que j'avais gard
mon criture. Aussitt qu'eut jailli cette tincelle, le chemin se
trouva clair d'un bout  l'autre. J'arrangeai de mon mieux mes habits
flottants, et, appelant un cab, je me fis conduire dans un htel de
Portland-street, dont, par hasard, je me rappelais le nom.  ma vue, qui
tait assurment comique,--quelque tragdie qui pt se cacher sous ces
vtements d'emprunt trop longs et trop larges de moiti,--le cocher ne
put s'empcher de rire. Je grinai des dents, pris d'un accs de fureur
diabolique, et la gat s'effaa de ses lvres, heureusement... car une
minute encore et je l'eusse arrach de son sige.

 l'htel, je regardai autour de moi d'un air qui fit trembler les
employs; en ma prsence, ils n'osrent pas changer un regard: on prit
mes ordres avec une politesse obsquieuse, on me donna une chambre et de
quoi crire. Hyde en pril tait un tre nouveau pour moi: prt  se
dfendre comme un tigre,  se venger de tous. Nanmoins, l'horrible
crature tait ruse; cette disposition froce fut matrise par un
effort puissant de la volont; deux lettres partirent, l'une pour
Lanyon, l'autre pour Poole. Aprs cela, il resta tout le jour devant son
feu  se ronger les ongles, demanda un dner chez lui, toujours seul
avec ses terreurs furieuses et faisant frissonner sous son seul regard
le garon qui le servait. La nuit tombe, il partit dans un fiacre ferm
et se fit conduire  et l dans les rues de la ville. Je dis _lui_, je
ne puis dire _moi_. Ce fils de l'enfer n'avait rien d'humain; rien ne
vivait en lui que la peur et la haine. Quand,  la fin, commenant 
craindre que son cocher ne se mfit, il renvoya le cab pour s'aventurer
 pied au milieu des passants nocturnes, qui ne pouvaient que remarquer
son apparence insolite, ces deux passions grondaient en lui comme une
tempte. Il marchait vite, poursuivi par des fantmes, se parlant 
lui-mme, prenant les rues les moins frquentes, comptant les minutes
qui le sparaient encore de minuit. Une femme lui parla, il la frappa en
plein visage....

Lorsque je redevins moi-mme, chez Lanyon, l'pouvante de mon vieil
ami,  ce spectacle, m'affecta peut-tre un peu. Je ne sais pas bien....
Qu'importe une goutte de plus dans un ocan de dsespoir? Ce n'tait
plus la peur de l'chafaud ou des galres, c'tait l'horreur d'tre Hyde
qui me torturait. Je reus les anathmes de Lanyon comme  travers un
rve; comme dans un rve encore, je rentrai chez moi, je me couchai. Je
dormis, aprs la prostration o j'tais tomb, d'un sommeil si profond,
que les cauchemars mmes qui m'assaillaient ne purent l'interrompre. Je
m'veillai accabl encore, mais un peu mieux cependant. Toujours je
hassais et je redoutais la prsence du monstre endormi au dedans de
moi-mme, et, certes, je n'avais pas oubli les dangers de la veille;
mais j'tais rentr chez moi, j'avais mes drogues sous la main. Ma
reconnaissance envers le sort qui m'avait permis de m'chapper eut
presque en ce moment les couleurs de la joie et de l'esprance.

Je traversais tranquillement la cour aprs djeuner, aspirant le froid
glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie  ces
sensations indescriptibles qui prcdaient ma mtamorphose, et je n'eus
que le temps de me rfugier dans mon cabinet avant que n'clatassent en
moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une
double dose, pour redevenir moi-mme. Hlas! six heures aprs, tandis
que j'tais tristement assis auprs du feu, le besoin de recourir  la
drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref,  partir de ce jour l, ce ne
fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et
sous l'influence immdiate de la liqueur que je pus conserver
l'apparence de Jekyll.

 toute heure de jour et de nuit, j'tais averti par le frisson
prcurseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil,
j'tais toujours sr de retrouver Hyde en me rveillant. Sous
l'influence de cette perptuelle menace et de l'insomnie  laquelle je
me condamnais, je devins en ma propre personne un malade dvor par la
fivre, alangui de corps et d'me, possd par une seule pense qui
grandissait toujours, le dgot de mon autre moi-mme. Mais quand je
dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans
transition,--car les tortures de la mtamorphose devenaient de jour en
jour moins marques,-- un tat tout contraire; mon esprit dbordait
d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde
augmentait videmment  mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine
qui divisait ces deux supplicis tait devenue gale de chaque ct.
Chez Jekyll, c'tait comme un instinct vital; il voyait maintenant la
difformit de l'tre qui partageait avec lui le phnomne de l'existence
et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il
considrait Hyde, en dehors de ces liens de communaut qui faisaient son
malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais
d'inorganique. C'tait l le pire: que la fange de la caverne semblt
pousser des cris, possder une voix, que la poussire amorphe ft
capable d'agir, que ce qui tait mort et n'avait pas de forme usurpt
les fonctions de la vie. Et cette abomination en rvolte tenait  lui de
plus prs qu'une pouse, de plus prs que ses yeux; elle tait
emprisonne dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses
efforts pour sortir, et  chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet
_autre_, ce dmon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour
prvaloir contre lui, pour le dpossder de ses droits.

La haine de Hyde contre Jekyll tait d'un ordre diffrent. Sa peur tout
animale du gibet le conduisait bien  commettre des suicides
temporaires, en retournant  son rang subordonn de partie infrieure
d'une personne, mais il dtestait cette ncessit, il abhorrait
l'affaissement dans lequel Jekyll tait tomb, il lui en voulait de son
aversion pour l'ancien complice autrefois trait avec indulgence. De l
les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasphmes en marge de mes
livres, brlant mes lettres, lacrant le portrait de mon pre. Si ce
n'eut t par crainte de la mort, il se ft perdu pour m'envelopper dans
sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus
loin: moi qui ne peux penser  lui sans frissonner, sans dfaillir,
quand je me reprsente la passion forcene de cet attachement, quand je
songe  la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je
trouve encore moyen de le plaindre!

Inutile de prolonger cette peinture d'un tat lamentable; personne n'a
souffert jamais de tels tourments,--cela suffit. Pourtant,  ces
tourments mmes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement,
mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'me; mon
chtiment et dur ainsi plusieurs annes sans la dernire calamit qui
a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais t renouvele
depuis ma premire exprience, tant prs de s'puiser, j'en fis
demander une autre; je me servis de celle-ci pour prparer le breuvage.
L'bullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de
couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira
que Londres fut fouill en vain dans tous les sens. Je suis maintenant
persuad que ma premire provision tait impure, et que c'est  cette
impuret non connue que le breuvage dut d'tre efficace.

Une semaine environ s'est passe; j'achve cette confession sous
l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est
donc la derrire fois,  moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser
ses propres penses et voir, dans la glace, son propre visage,--si
terriblement altr. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si
la mtamorphose survenait tandis que j'cris, Hyde mettrait ces pages en
pices; mais si quelque temps s'coule aprs que je les aurai caches,
son gosme prodigieux, sa proccupation unique du moment prsent les
prserveront sans doute, une fois encore, de son dpit de singe en
colre. Et, de fait, la destine qui s'accomplit pour nous deux l'a dj
modifi, cras. Avant une demi-heure, quand je serai rentr pour
toujours dans cette individualit abhorre, je sais que je serai assis 
frmir et  pleurer l-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai,
l'oreille fivreusement tendue  tous les bruits, une ternelle
promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge
terrestre. Hyde prira-t-il sur l'chafaud ou bien trouvera-t-il le
courage de se dlivrer lui-mme? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est
l'heure de ma mort vritable, ce qui suivra regarde un autre moi-mme.
Ici donc, tandis que je dpose la plume, s'achve la vie du malheureux
Henry Jekyll...

       *       *       *       *       *

On voit que M. Stevenson a ml ici le merveilleux  la science, comme
ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspir
sans doute d'ouvrages rcents, tels que la _Morphologie gnrale_, o
Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, tend  tous les tres vivants une
thorie applique aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se
trouverait tre, suivant lui, une sorte de polypier. De mme, selon
Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualits enchevtres
et superposes; on y distinguerait jusqu' sept degrs diffrents; nous
aurions conscience d'un de ces degrs, notre moi, sans avoir conscience
du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson altre la thorie
scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le
pdantisme de le lui reprocher. Trs probablement les dcouvertes plus
ou moins fondes de la science fourniront  mesure des matriaux
prcieux  la littrature de fiction; elles permettront notamment de
prendre pour point de dpart des sujets fantastiques, tout autre chose
que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter,
c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez
dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi lgre que
M. Stevenson.

Mais encore que nous estimions fort cette lgret, il nous semble
qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la leon de morale qui se
dgage du roman tablit sa relle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas
senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir
dmesur que prend la moins noble des deux, quand l'autre se prte  ses
caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment prcis o il
a trouv difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours
rester  son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll attnue,
rduite  des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre.
O M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et
si poignant o il nous fait assister au rveil involontaire de Jekyll
sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honnte homme se fixe
pour la premire fois pouvant sur cette main velue, sur cette main de
bte, tendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore
dans la page terrible o le docteur, si gnralement vnr, reprend au
milieu du parc qu'il traverse, en se remmorant ses plaisirs furtifs, la
figure de l'tre abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin
dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fentre avec son
ami, quand le rideau s'abaisse prcipitamment sur la figure de Hyde
intervenue  l'improviste. Jamais les consquences de l'abandon de la
volont, jamais la revanche de la conscience, n'ont t personnifies
d'une faon plus terrible. Dans ce rcit, sans le secours d'une seule
figure de femme, l'intrt passionn ne languit pas une minute. Aprs
l'avoir dvor jusqu' la dernire ligne, car il ne livre son secret
qu' la fin, on revient  la partie symbolique avec une sorte
d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M.
Stevenson, tout expert qu'il soit  captiver l'attention de ses
lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour  tour; cette
fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secrtes et les
plus profondes de l'me; il assure notre piti  son triste hros, tant
la perte dfinitive de l'empire de l'homme sur lui-mme est un spectacle
dchirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant o ce qui a
t, au dbut, complaisance coupable et bientt criminelle, devient
malheur involontaire, disgrce passivement subie, maladie mortelle. Vous
tiez tout  l'heure une crature responsable et libre, vous pouviez
vous gurir, l'occasion s'offrait: un retard, indiffrent en apparence,
a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet
dplorable de la fatalit. Peut-tre le docteur Jekyll aurait-il pu
secouer encore le joug de Hyde, si, aprs avoir renonc  l'usage de la
drogue maudite, il s'tait dfendu des faiblesses communes  presque
tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais
qu'il recommence  goter avec modration, clandestinement. Ce n'est pas
le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll  sa
primitive faiblesse qui dcide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se
fait personnellement complice du monstre qu'il craint dsormais
d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu matre d'envahir
sa vie. Il y a l un point bien dlicat et suprieurement trait.
L'cossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y rvle.

On peut attendre beaucoup, assurment, de celui qui a su tirer, du
mystre de la dualit humaine, des effets semblables. M. Stevenson
ddaigne encore une certaine habilet ncessaire dans la conduite des
vnements. L'acte de cruaut commis par Hyde, au premier chapitre,
envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au
coin d'une rue dserte, semble bien insuffisamment indiqu; le meurtre
de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il
le prsente, d'une scne d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule.
Nombre de personnages sont voqus, puis abandonns, selon les exigences
du rcit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un
ait vu, que quelqu'un porte tmoignage; l'auteur tire de sa botte une
nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparat...
artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a
recours, doivent tre soignes. _Docteur Jekyll_ est, somme toute, un
roman, et les amateurs de romans tiennent  ces accessoires; ils y
tiennent mme jusqu' permettre qu'ils usurpent trop souvent la premire
place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu
du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut
qu'encourager M. Stevenson  persvrer, en s'y perfectionnant, dans
cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne mprisons pas trop
pour cela les pages faciles et brillantes ddies aux enfants de tout
ge par la plume qui traa en se jouant _Treasure Island_ et _New
Arabian Nights_[1].

                                          Th. BENTZON

[Note 1: Un recueil de nouvelles, rcemment paru, _The Merry men, and
other tales and fables_, tient toutes les promesses de _Doctor Jekyll_.
Les terribles problmes de l'hrdit, de la dmence, de la
responsabilit humaine y sont traits avec puissance sous une forme
brve et poignante, fantastique  demi.]




LE CLUB DU SUICIDE




HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES  LA CRME.


Lors de son sjour  Londres, le prince Florizel de Bohme conquit
l'affection de toutes les classes de la socit par le charme de ses
manires, la culture de son esprit et sa gnrosit. Ce qu'on savait de
lui suffisait  rvler un homme suprieur; encore ne connaissait-on
qu'une bien petite partie de ses actes. Malgr son calme apparent dans
les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle
il considrait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohme aimait
l'aventure, et ses gots sous ce rapport ne cadraient gure avec le rang
o l'avait plac sa naissance.

De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pice amusante  voir dans
aucun des thtres de Londres, lorsque la saison n'tait favorable ni 
la chasse ni  la pche, ses plaisirs de prdilection, il proposait 
son grand cuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne.
Geraldine tait la bravoure mme; il accompagnait volontiers son matre.
Nul ne s'entendait comme lui  inventer d'ingnieux dguisements; il
savait conformer non seulement sa figure et ses manires, mais sa voix
et presque ses penses  quelque caractre,  quelque nationalit que ce
ft; de cette faon il protgeait l'incognito du prince et il lui
arrivait parfois d'tre admis avec lui dans des cercles fort tranges.
Jamais la police n'tait instruite de ces prilleuses quipes, le
courage imperturbable de l'un des compagnons, la prsence d'esprit,
l'adresse et le dvouement de l'autre suffisaient  les sauver de tous
les prils.

Un soir, au mois de mars, ils furent pousss par des tourbillons de
neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine
jouait, cette fois, le rle d'un petit journaliste rduit aux
expdients; le prince avait, comme d'habitude, chang compltement sa
physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges
sourcils postiches. Ainsi dfigur, il pouvait, quelque connu qu'il ft,
dfier les gens de souponner son identit. Les deux compagnons
savouraient donc  petits coups un mlange d'eau de seltz et de rhum
dans une entire scurit.

Le bar tait rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux
avaient essay de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun
ne paraissait offrir la moindre particularit intressante. Il n'y avait
l rien que la lie de la socit sous son aspect le plus vulgaire. Le
prince commenait dj  biller et  se dgoter de son excursion,
lorsque les portes battantes du bar furent pousses avec violence: un
jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci
portait un grand plat ferm par un couvercle qu'ils enlevrent,
dcouvrant des tartes  la crme. Alors le jeune homme fit le tour de la
salle en pressant les personnes prsentes d'accepter ces friandises. Il
y mettait une courtoisie exagre. Parfois, ses offres taient agres
en riant; d'autres fois, elles taient repousses avec ddain ou mme
avec insolence. Alors cet original mangeait lui-mme la tarte, non sans
se livrer  des commentaires humoristiques.

Finalement, il alla saluer jusqu' terre le prince Florizel.

Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index,
ferez-vous cet honneur  un tranger?... Je peux rpondre de la qualit
de la pte, ayant mang  moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis
cinq heures.

--J'ai l'habitude, rpliqua le prince, de considrer moins la nature du
don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert.

--Mon esprit, monsieur, rpondit le jeune homme avec un nouveau salut,
est un esprit de moquerie.

--En vrit, monsieur? Et de qui vous moquez-vous?

--Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour
distribuer des gteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi
les plus ridicules, vous voudrez bien peut-tre vous montrer indulgent.
Sinon, vous allez me contraindre  manger ma vingt-huitime tarte, et
j'avoue que cet exercice commence  me fatiguer.

--Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volont du monde de
vous tre agrable; mais  une condition: si mon ami et moi nous
mangeons de vos gteaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni
l'autre, aucun got naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez 
souper en guise de remerciement...

Le jeune homme sembla rflchir.

J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, rpondit-il; il
me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra
un peu de temps; si vous avez faim...

Le prince l'interrompit d'un geste poli.

Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons dj le plus
vif intrt  cette manire divertissante que vous avez de passer la
soire. Et, maintenant que les prliminaires de la paix sont rgls,
permettez-moi de signer le trait pour nous deux.

Et le prince avala de bonne grce une tarte  la crme.

C'est dlicieux, dclara-t-il.

--Je vois, rpliqua le jeune homme, que vous tes connaisseur.

Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur  la ptisserie; et, comme
chacun dans ce cabaret avait maintenant accept ou refus les offres du
jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre tablissement de
mme espce. Les commissionnaires, qui semblaient habitus  leur
absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se
donnant le bras, formaient l'arrire-garde, en riant tout bas. Dans cet
ordre, la compagnie visita deux cafs, o des scnes analogues  celle
qui vient d'tre conte se produisirent, quelques-uns dclinant,
d'autres acceptant les faveurs du ptissier vagabond, qui toujours
mangeait lui-mme chaque tarte refuse.

Au moment de quitter le troisime bar, l'homme aux tartes fit le compte
de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits gteaux en
tout.

Messieurs, dit-il  ses camarades improviss, je ne veux point retarder
votre souper, car je suis sr que vous devez avoir faim. Je vous dois
une reconnaissance toute spciale. En ce grand jour o je termine une
carrire de folie par un acte plus sot que tous les autres, je dsire me
conduire galamment  l'gard des personnes qui m'auront second.
Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma sant soit
branle par les excs auxquels j'ai dj d me livrer ce soir, je vais
procder  une liquidation dfinitive.

L-dessus il avala successivement d'une seule bouche, les neuf tartes
qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux
souverains.

J'ai  vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment
extraordinaire.

Puis il les congdia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il
resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le
salaire de ses aides; aprs quoi, partant d'un grand clat de rire, il
la lana au milieu de la rue et dclara qu'il tait prt  souper.

Dans certain cabaret du quartier de Soho,--un petit restaurant franais
dont la rputation passagre, fort exagre, baissait dj,--les trois
compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxime tage, et
commandrent un souper fin arros de plusieurs bouteilles de champagne.
En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indiffrentes; le
jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop
bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions
subites et inattendues qui semblaient tre indpendantes de sa volont.
Le dessert tant enlev, les convives ayant allum leurs cigares, le
prince s'adressa en ces termes  son hte inconnu:

Vous voudrez bien excuser ma curiosit. Ce que j'ai vu de vous me plat
singulirement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous
croyons parfaitement dignes de devenir les dpositaires d'un secret. Si,
comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin
de vous gner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de
l'Angleterre. Mon nom est Godall, Thophile Godall; mon ami est le major
Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous
lequel il veut tre connu. Nous passons notre vie  la recherche
d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insenses
auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale
sympathie.

--Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, rpondit le jeune homme; vous
m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre
objection  soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un
grand seigneur dguis; dans tous les cas je suis bien sr qu'il n'est
pas militaire.

Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art,
et le jeune homme poursuivit avec animation:

J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-tre est-ce
justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien
prpars  entendre des folies. Pourquoi vous dsappointerais-je? Mais
je ne dirai pas mon nom malgr votre exemple; je tairai, aussi mon ge,
qui n'est pas essentiel au rcit. Je descends de mes anctres par la
gnration ordinaire; ils m'ont laiss l'habitation fort convenable que
j'occupe encore, et une fortune qui s'levait  trois cents livres
sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont galement lgu une
incorrigible tourderie  laquelle je me suis abandonn outre mesure.
J'ai reu une bonne ducation. Je sais jouer du violon assez bien pour
faire ma partie dans un concert  deux sous. Je suis  peu prs de la
mme force sur la flte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de
faon  perdre une centaine de livres par an  ce jeu scientifique; mes
connaissances en franais se sont trouves suffisantes pour me permettre
de dissiper de l'argent  Paris presque avec la mme facilit qu'
Londres; bref, je suis ptri de talents varis. J'ai eu toute sorte
d'aventures, y compris un duel  propos de rien. Il y a deux mois, j'ai
rencontr une jeune personne qui ralisait, au moral et au physique, mon
idal de la beaut; je sentis mon coeur s'enflammer, je m'aperus que
j'tais enfin arriv au moment dcisif, que j'allais tomber amoureux;
mais en mme temps je dcouvris qu'il me restait de mon capital tout au
plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il
tre amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai
donc fui la prsence de l'enchanteresse et, ayant lgrement acclr le
cours de mes dpenses, j'arrivai  n'avoir plus, ce matin, que
quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties
gales; je rservai quarante livres pour un but particulier, je rsolus
de dpenser le reste avant la nuit. J'ai pass une journe charmante et
j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes  la
crme, qui m'a procur l'avantage de votre connaissance; car j'avais
pris la dtermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle
carrire  une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vtes
lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres taient puises.
Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-mme;
oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui
n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lche.

Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait
beaucoup d'amertume et de mpris contre lui-mme. Ses auditeurs
n'hsitrent pas  penser que son affaire d'amour lui tenait au coeur
plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre
d'en finir avec la vie.

Eh bien, n'est-ce pas trange, dit Geraldine en regardant le prince
Florizel, n'est-ce pas trange que nous soyons l trois individus  peu
prs dans les mmes conditions, runis par l'effet du hasard dans un
dsert aussi grand que Londres?

--Comment! s'cria le jeune homme, tes-vous donc ruins, vous aussi? Ce
souper serait-il une folie comme mes tartes  la crme? Le diable
aurait-il rassembl trois des siens pour une dernire dbauche?

--Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, rpondit le
prince, et je suis si charm de cette concidence que, quoique nous ne
soyons pas absolument dans le mme cas, je m'en vais mettre fin  cette
ingalit. Que votre conduite hroque envers les dernires tartes  la
crme me serve d'exemple!

En parlant, Florizel tira sa bourse et y prit un petit paquet de billets
de banque.

Vous voyez, je suis en avance sur vous de huit jours environ; mais je
puis me rattraper et me rapprocher de plus en plus du poteau fatal.
Celui-ci, continua-t-il, en posant un des billets sur la table, suffira
pour la note. Quant au reste...

Il jeta la liasse dans le feu, o elle disparut en flambant.

Le jeune homme avait essay de saisir le prince par le bras; mais, comme
une table les sparait, son intervention arriva trop tard.

Malheureux, s'cria-t-il, vous n'auriez pas d les brler tous.... Il
fallait garder quarante livres!

--Quarante livres, rpta le prince, pourquoi, au nom du ciel, quarante
livres?

--Pourquoi pas quatre-vingts? s'cria le colonel; il devait y en avoir
une centaine dans le paquet.

--Quarante livres suffisent, dit le jeune homme tristement, car sans
cela, il n'y a pas d'admission possible. La rgle est absolue: quarante
livres pour chacun. Vie damne que la ntre! Un homme ne peut pas mme
mourir sans argent.

Le prince et le colonel changrent un coup d'oeil.

Expliquez-vous, dit le dernier. J'ai encore un portefeuille
passablement garni et je n'ai pas besoin de dire que je suis prt 
partager ma fortune avec Godall. Mais je dsire savoir  quelle fin. Que
pensez-vous donc faire?

Le jeune homme promenait des regards inquiets de l'un  l'autre, comme
au sortir d'un rve. Il rougit violemment.

Ne suis-je pas votre dupe? demanda-t-il. tes-vous tout de bon des gens
ruins?

--Je le suis, pour ma part, autant qu'on peut l'tre, rpliqua le
colonel.

--Et, quant  moi, dit le prince, je vous en ai donn la preuve; je
reste sans le sou. Qui donc aurait jet ces billets au feu, sauf un
homme ruin? L'action parle d'elle-mme.

--Un homme ruin, oui, rpondit l'autre d'un air de soupon, ou bien un
millionnaire!

--Assez, monsieur, dit le prince; j'ai dit et je n'ai pas l'habitude
qu'on doute de ma parole.

--Ruins? rpta le jeune homme. tes-vous vraiment mes pareils, arrivs
aprs une vie d'abandon  une situation telle que vous n'ayez plus
qu'une issue? Allez-vous donc,--il baissait la voix  mesure qu'il
parlait,--allez-vous donc vous donner ce dernier luxe? Comptez-vous fuir
les consquences de vos dsordres par la seule voie infaillible et
facile?

Soudain il s'interrompit et essaya de rire.

 votre sant! s'cria-t-il, en vidant son verre, bonne nuit, mes
joyeux camarades.

Le colonel Geraldine le saisit par le bras, au moment o il allait se
lever.

Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous
avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, dcids  mourir. Tt ou
tard, isolment ou runis, nous nous proposions d'aller au-devant de la
mort et de la dfier l o elle se tiendrait prte. Puisque nous vous
avons rencontr et que votre cas est le plus pressant, que tout
s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez,
mourons tous trois ensemble. Notre trio pntrera bras dessus, bras
dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons
mutuellement parmi les ombres!

Geraldine jouait son rle avec des intonations si justes que le prince
lui-mme le regarda, troubl, prt  le croire sincre. Quant au jeune
homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux tincelrent.

Bon, vous tes des camarades comme il m'en faut! s'cria-t-il avec une
gaiet presque effrayante. Tope l et que le march soit conclu. (Sa
main tait glace.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez
commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous
avez pris votre part de mes tartes  la crme! Je ne suis qu'une unit,
mais une unit dans une arme. Je connais la porte drobe de la Mort.
Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'ternit
sans crmonie... sans scandale pourtant.

Ils l'engagrent derechef  expliquer ce qu'il voulait dire.

Messieurs, pouvez-vous runir quatre-vingts livres entre vous?

Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et rpliqua
affirmativement.

Gaillards favoriss que vous tes! Quarante livres, c'est le prix
d'entre dans le Club du suicide.

--Le Club du suicide, rpta Florizel, que diable est-ce que cela?

--coutez, dit l'inconnu, ce sicle est celui du progrs, et j'ai  vous
rvler le progrs suprme! Des intrts d'argent et autres appelant les
hommes  la hte dans diffrents endroits, on inventa les chemins de
fer; puis, les chemins de fer nous sparant de nos amis, il fallut crer
les tlgraphes, qui permettent de communiquer promptement  travers de
grands espaces. Dans les htels mme, nous avons aujourd'hui des
ascenseurs qui nous pargnent une escalade de quelques centaines de
marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade
faite pour y jouer le rle de fou tant que la partie nous amuse. Une
commodit de plus manquait au confort moderne, une voie dcente et
facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derrire menant  la
libert, ou bien, comme je viens de le dire, la porte drobe de la
Mort. Le Club du suicide y supple. N'allez pas supposer que, vous et
moi, nous soyons seuls  professer un dsir essentiellement lgitime.
Bon nombre de nos semblables ne sont arrts dans leur fuite que par
certaines considrations. Les uns ont une famille qui serait cruellement
frappe ou mme accuse, d'autres manquent de courage, les prparatifs
de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un
pistolet de ma tte ni presser la dtente; quelque chose m'en empche;
quoique j'aie le dgot de la vie, je n'ai pas assez de force pour en
finir. C'est  l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui
souhaitent d'tre fauchs sans scandale posthume que le Club du suicide
a t inaugur. De quelle faon? Quelle est son histoire? Quelles
peuvent tre ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce
que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le
communiquer. Pour abrger, je suis  votre service. Si vous tes
vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une runion, et
avant la fin de la semaine, sinon cette nuit mme, vous serez
dbarrasss du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune
homme consulta sa montre), il est onze heures;  onze heures et demie au
plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant
vous pour examiner ma proposition. C'est plus srieux qu'une tarte  la
crme, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agrable, j'imagine.

--Plus srieux, certainement, rpondit le colonel, si srieux que je
vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq
minutes avec mon ami M. Godall!

-- merveille, rpondit le jeune homme. Je vais me retirer...

Aussitt que le prince et Geraldine furent seuls:

Il me semble, dit le premier, que vous tes mu, tandis qu'au contraire
j'ai pris mon parti. Je veux voir la fin de cette aventure.

--Que Votre Altesse rflchisse, rpliqua le colonel en plissant;
qu'elle considre l'importance qu'une vie telle que la sienne a non
seulement pour ses amis, mais pour le bien public. En supposant que,
cette nuit, un malheur irrparable atteigne la personne de Votre
Altesse, quel serait mon dsespoir, quelle serait l'affliction de tout
un peuple?

--Je veux voir la fin, rpta le prince de sa voix la plus dlibre;
ayez la bont, colonel, de tenir votre parole de gentilhomme. Dans nulle
circonstance, souvenez-vous-en bien, vous ne trahirez, sans que je vous
y autorise, l'incognito que j'ai choisi pour voyager  l'tranger. Tels
sont les ordres que je ritre. Et maintenant, je vous serai oblig
d'aller demander l'addition.

Le colonel s'inclina avec respect, mais il avait la face blme lorsqu'il
pria le jeune homme aux tartes  la crme de rentrer. Le prince
conservait pour sa part une contenance parfaitement calme; il raconta
une farce du Palais-Royal au jeune suicid avec beaucoup d'entrain. Sans
ostentation, il vita les regards suppliants de Geraldine, et choisit un
nouveau cigare avec plus de soin que d'habitude. De fait, il tait le
seul des trois qui gardt quelque puissance sur ses nerfs.

La note tant acquitte, le prince donna toute la monnaie au domestique
trs tonn; puis on partit en voiture. Peu de temps aprs; le fiacre
s'arrta  l'entre d'une cour un peu sombre. L ils descendirent.

Aprs que Geraldine eut pay la course, le jeune homme s'adressa au
prince en ces termes:

Il est encore temps, Mr. Godall, d'chapper  une destine invitable,
vous et le major Hammersmith. Consultez-vous bien avant de faire un pas
de plus, et, si vos coeurs disent non, voici les chemins de traverse.

--Conduisez-nous, monsieur, dit le prince, je ne suis pas homme 
reculer devant une chose une fois dite.

--Votre sang-froid me fait du bien, rpliqua le jeune guide. Je n'ai
jamais vu personne d'impassible  ce point, quoique vous ne soyez pas le
premier que j'aie accompagn  cette porte. Plus d'un m'a prcd pour
aller o je savais que je le suivrais bientt. Mais ceci n'est d'aucun
intrt pour vous. Attendez-moi quelques instants; je reviendrai ds que
j'aurai arrang les prliminaires de votre introduction.

L-dessus le distributeur de tartes, ayant tendu la main  ses
compagnons, traversa la cour, entra dans un vestibule et disparut.

De toutes nos folies, dit le colonel  voix basse, celle-ci me parat
la plus violente et la plus dangereuse.

--Je le crois, rpondit le prince.

--Nous avons encore un moment  nous, continua le colonel. Que Votre
Altesse profite de l'occasion et se retire. Les consquences de cette
dmarche peuvent tre si graves! C'est ce qui m'autorise  pousser un
peu plus loin qu' l'ordinaire la libert de langage que Votre Altesse
daigne m'accorder.

--Dois-je comprendre que le colonel Geraldine a peur? dit Florizel en
retirant le cigare de sa bouche et en fixant sur son cuyer un regard
perant.

--Mes craintes ne sont certainement pas personnelles, rpliqua firement
Geraldine.

--Je le supposais bien, dit le prince, avec une bonne humeur
imperturbable; mais je n'avais nulle envie de vous rappeler la
diffrence de nos positions rciproques. Assez, ajouta-t-il, voyant que
Geraldine tait prt  demander pardon,--vous tes excus.

Et il fuma tranquillement, appuy contre une grille, jusqu' ce que
l'ambassadeur ft de retour.

Eh bien, demanda-t-il, notre rception est-elle arrange?

--Suivez-moi, messieurs. Le prsident vous interrogera dans son cabinet.
Et permettez-moi de vous avertir que vos rponses doivent tre franches.
Je me suis port caution; mais le Club exige une enqute srieuse avant
d'admettre qui que ce soit; l'indiscrtion d'un seul membre amnerait la
dispersion de la Socit pour toujours.

Le prince et Geraldine s'entendirent  voix basse; aprs quoi ils
accompagnrent leur guide au cabinet du prsident. Il n'y avait pas
d'obstacles bien considrables  franchir. La porte extrieure tait
ouverte, la porte du cabinet entrebille; et l, dans un local de
petites dimensions, mais au plafond trs lev, le jeune homme les
laissa seuls pour la seconde fois.

--Le prsident se rendra ici tout  l'heure, dit-il, avec un signe de
tte, en disparaissant.

Des voix se faisaient entendre  travers la porte  deux battants qui
formait l'une des extrmits, et par intervalles le bruit d'un bouchon
de champagne, suivi d'un clat de rire, se mlait aux lambeaux de la
conversation. Une grande fentre donnait sur la rivire, et la
disposition des lumires leur fit supposer qu'ils n'taient pas loin de
la station de Charing Cross. Le mobilier leur parut mesquin sous des
housses uses jusqu' la corde; ils remarqurent la sonnette place au
centre d'une table ronde, les chapeaux et les pardessus nombreux
accrochs le long des murs.

Quel est ce repaire? dit Geraldine.

--C'est ce que je veux voir, rpliqua le prince, si le diable le permet;
la chose peut devenir amusante.

Sur ces entrefaites, la porte  deux battants s'ouvrit, mais pas plus
qu'il n'tait ncessaire pour le passage d'un corps humain, et un
bruyant bourdonnement de voix accompagna l'entre du redoutable
prsident. Qu'on imagine un homme d'une cinquantaine d'annes, grand de
taille,  la dmarche hardie, aux favoris hrisss,  la tte chauve, 
l'oeil gris voil qui de temps en temps lanait une tincelle. Ses
lvres serraient un gros cigare qu'il mchait et tortillait de droite 
gauche, tout en regardant d'un air pntrant et froid les deux
trangers. Il portait des habits de lainage clair, avec un col de
chemise trs dgag  rayures de couleur.

Bonsoir, commena-t-il, aprs avoir ferm la perte derrire lui. On m'a
dit que vous dsiriez me parler.

--Nous voulons, monsieur, nous joindre au Club du suicide, rpliqua le
colonel.

Le prsident roula son cigare dans sa bouche.

Qu'est-ce que c'est que a? dit-il brusquement.

--Je vous demande pardon, rpondit Geraldine, mais je crois que vous
tes la personne la mieux autorise  me donner des informations
l-dessus.

--Moi? s'cria le prsident. Un Club du suicide? Allons, vous voulez
rire! Je peux permettre  des jeunes gens d'avoir le vin gai; mais il ne
faudrait point insister trop.

--Appelez votre Club comme vous voudrez, dit le colonel, mais vous avez
quelque compagnie derrire ces portes et nous dsirons nous joindre 
elle.

--Monsieur, rpondit le prsident, vous tes dans l'erreur. Ceci est une
maison particulire et je vous saurai gr d'en sortir sur-le-champ.

Le prince tait rest tranquillement  sa place pendant ce petit
colloque; mais, lorsque le colonel tourna les yeux vers lui, comme pour
dire: Allons-nous-en, de grce...--il retira son cigare et rpondit:

Je suis venu ici sur l'invitation d'un de vos amis. Sans doute il vous
a inform des motifs qui justifient notre dmarche. Permettez-moi de
vous rappeler qu'un homme qui se trouve dans les conditions o je suis,
n'a point  se gner et n'est nullement dispos  tolrer des
impertinences. Je suis trs pacifique d'ordinaire; mais, cher monsieur,
vous allez me rendre le service que je demande ou bien vous aurez lieu
de vous repentir de m'avoir jamais admis dans votre antichambre.

Le prsident poussa un bruyant clat de rire.

C'est ainsi qu'il faut parler, dit-il. Oui, vous tes vraiment un
homme. Vous connaissez le chemin de mon coeur et pouvez faire de moi
tout ce qu'il vous plaira. Voudriez-vous, continua-t-il en s'adressant 
Geraldine, vous loigner un instant? J'en finirai d'abord avec votre
compagnon. Certaines formalits du Club doivent tre remplies
secrtement.

 ces mots, il ouvrit la porte d'un petit cabinet, dans lequel il
enferma le colonel.

J'ai foi en vous, dit-il  Florizel, aussitt qu'ils furent seuls, mais
tes-vous sr de votre ami?

--Pas aussi sr que je le suis de moi-mme, assez cependant pour que
j'aie pu l'amener ici sans inquitude; les raisons qui lui font dsirer
d'entrer dans votre Club sont encore plus puissantes que les miennes.
L'autre jour, il s'est laiss prendre trichant aux cartes.

--Une bonne raison, j'en conviens, rpliqua le prsident, nous en avons
un autre dans le mme cas. Avez-vous t au service, monsieur?

--Oui, mais j'tais trop paresseux, je l'ai quitt de bonne heure.

--Quel est le motif qui vous fait abandonner la vie? poursuivit le
prsident.

--Toujours le mme, autant que je peux m'en rendre compte, la paresse
toute pure.

Le prsident tressaillit.

C'est impossible, s'cria-t-il, vous devez avoir une raison plus
srieuse que celle-l.

--Je n'ai plus le sou, ajouta Florizel. C'est aussi un tourment. Mon
oisivet en souffre.

Le prsident tourmenta son cigare pendant quelques secondes en regardant
droit dans les yeux ce nophyte extraordinaire; mais le prince supporta
son examen avec un sang-froid imperturbable.

Si je n'avais une si grande exprience, dit  la fin le prsident, je
vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en matire de
suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus
irrsistibles. Et, lorsqu'un homme me plat, comme vous me plaisez,
monsieur, je presse la conclusion plutt que je ne la retarde.

Le prince et le colonel furent soumis  un interrogatoire long et
particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en prsence de ce
dernier, de sorte que le prsident pouvait observer la contenance de
l'un, tout en coutant les rponses de l'autre. Le rsultat fut
satisfaisant et le prsident, aprs avoir enregistr quelques dtails
sur un carnet, leur proposa de prter serment. On ne saurait imaginer de
formule plus absolue de l'obissance passive, rien de plus rigoureux que
les termes par lesquels le rcipiendaire se liait pour toujours.

Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son
exemple d'un air accabl. Alors le prsident ayant reu la somme fixe
pour l'entre, introduisit sans plus de difficults les deux amis dans
le fumoir du Club.

Ce fumoir tait de la mme hauteur que le cabinet dans lequel il
donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de
chne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz clairaient la
compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et
buvaient; une gaiet fivreuse rgnait partout, entrecoupe de silences
subits et quelque peu sinistres.

Est-ce un grand jour? demanda le prince.

--Moyen, rpondit le prsident. Par parenthse, si vous avez quelque
argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne
humeur et constitue un de mes petits profits.

--Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.

Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-l; son usage
vident du meilleur monde, sa grce et sa politesse, avec un mlange
imperceptible d'autorit, imposrent trs vite  cette assemble macabre
et la sduisirent malgr elle; en mme temps il ouvrait les yeux et les
oreilles. Bientt il commena  se faire une ide gnrale du monde au
milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorit
considrable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la
sensibilit, plutt que de l'nergie. Si quelques-uns dpassaient la
trentaine, plusieurs taient gs de moins de vingt ans. Ils se tenaient
appuys contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tantt ils
fumaient trs fort et tantt ils laissaient s'teindre leurs cigares;
quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacit du grand nombre
n'tait videmment que le rsultat d'une excitation nerveuse, avec
absence complte d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille
de champagne tait dbouche, la gaiet augmentait d'une faon
manifeste.

Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, prs de la fentre, les mains
plonges dans les poches de son pantalon et la tte basse, mortellement
ple, la sueur au front, ne profrait pas un mot; on et dit une
vritable ruine d'me et de corps; l'autre, sur un sofa qui le sparait
de la chemine, diffrait trangement de tout le reste de la compagnie.
Peut-tre n'avait-il gure que quarante ans, mais on lui en et donn
dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un tre plus hideux,
plus ravag par la maladie et les excs. Il n'avait que la peau et les
os, tait en partie paralys et portait des lunettes d'une puissance si
extraordinaire que ses yeux paraissaient  travers singulirement
grossis et dforms. Except le prince et le prsident, il tait dans ce
salon l'unique personne qui conservt le calme de la vie ordinaire.

Les membres du _Suicide Club_ ne se piquaient pas d'une tenue trs
dcente. Quelques-uns tiraient vanit des actions dshonorantes qui les
avaient amens  chercher un refuge dans la mort; on coutait sans
tmoigner de dsapprobation. Il y avait un accord tacite contre les
arrts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait
dj de quelques-unes des immunits de la tombe. Ils burent  la mmoire
les uns des autres et  celle des suicids remarquables du pass. Ils
comparaient et dveloppaient leurs vues diffrentes sur la mort; ceux-ci
dclarant que ce n'tait rien que tnbres et nant, ceux-l, esprant
que, cette mme nuit, ils iraient escalader les toiles.

 la mmoire ternelle du baron de Trenck, le type des suicids! cria
quelqu'un. Il passa d'une petite cellule dans une plus petite, afin
d'atteindre enfin  la libert.

--Pour ma part, dit un second, je ne demande qu'un bandeau sur mes yeux
et du coton dans mes oreilles. Seulement, il n'y a pas de coton assez
pais en ce monde.

Le troisime esprait, dans l'tat nouveau o il allait entrer,
dcouvrir les secrets de la vie, et le quatrime avouait qu'il n'aurait
jamais fait partie du Club s'il n'et t amen  croire au systme de
Darwin.

Je n'ai pu supporter, disait-il, l'ide de descendre d'un singe.

En somme, le prince tait tout  fait dsillusionn par les manires et
la conversation de ses nouveaux collgues.

Il n'y a pas de quoi faire tant d'embarras, pensait-il. Ds qu'un homme
s'est rconcili avec l'ide de se tuer, qu'il s'excute, pour Dieu, en
gentilhomme. Cet moi et ces gros mots sont dplacs.

Cependant, le colonel Geraldine tait en proie aux plus vives
apprhensions: le Club et ses rglements restaient toujours  l'tat de
mystres, et il regardait autour de la salle afin de trouver quelqu'un
qui ft en mesure de le renseigner. Son regard tomba enfin sur le
paralytique, dont la srnit le frappa; il supplia le prsident, qui,
trs press, ne faisait que sortir de la chambre et y rentrer, expdiant
des affaires, de le prsenter  ce monsieur assis sur le canap.

Le prsident rpondit que de semblables formalits taient inutiles chez
lui; nanmoins il prsenta Mr. Hammersmith  Mr. Malthus.

Mr. Malthus regarda le colonel avec curiosit et le pria de prendre
place  sa droite.

Vous tes un nouveau venu, dit-il, et vous dsirez des renseignements.
Eh bien, vous vous adressez  la bonne source. Il y a deux ans que j'ai
fait ma premire visite  ce Club enchanteur.

Le colonel respira. Si Mr. Malthus avait frquent ce lieu pendant deux
ans, le prince pouvait ne courir aucun danger durant une seule soire.

Comment! s'cria-t-il, deux ans? De quelle mystification suis-je donc
le jouet?

--D'aucune, rpliqua Mr. Mathus avec douceur. Mon cas est singulier. Je
ne suis pas du tout,  proprement parler, un suicid, mais un membre
honoraire, pour ainsi dire. Je ne visite gure le Club que deux fois par
mois. Mon infirmit et la condescendance du prsident m'ont procur ce
privilge, que d'ailleurs je paye assez cher.

--Je vous prierai, dit le colonel, de vouloir bien tre plus explicite.
Rappelez-vous que je ne suis encore que trs imparfaitement familier
avec les statuts de l'endroit.

--Un membre ordinaire tel que vous, lanc  la recherche de la mort,
revient ici tous les soirs jusqu' ce que la chance le favorise,
rpliqua le paralytique; s'il est sans le sou, il peut mme tre log et
nourri par le prsident; pas de luxe, mais le ncessaire; on ne saurait
faire davantage vu la modicit de la souscription. D'ailleurs, la seule
socit du prsident est par elle-mme un trs vif agrment.

--En vrit! s'cria Geraldine, je ne l'aurais pas cru.

--Ah! c'est que vous ne connaissez pas l'homme. L'esprit le plus drle!
Des histoires! Un cynisme!... Il sait la vie sur le bout du doigt; et,
entre nous, c'est le coquin le plus corrompu de toute la chrtient.

--Est-il, lui aussi, membre permanent comme vous-mme, si je puis poser
cette question sans vous offenser?

--Il est permanent dans un sens bien diffrent, rpliqua M. Malthus.
J'ai t gracieusement pargn jusqu'ici, mais, enfin, tt ou tard, je
dois partir. Lui ne joue jamais; il mle et donne les cartes et fait les
arrangements ncessaires. Cet homme, Mr. Hammersmith, est l'adresse
mme. Depuis trois ans il poursuit  Londres son utile profession, que
je pourrais appeler un art, et jamais l'ombre d'un soupon ne s'est
leve contre lui. Moi-mme, je le crois inspir. Sans doute, vous vous
rappelez ce cas clbre, il y a six mois, d'un gentleman
accidentellement empoisonn dans une pharmacie? Et ce ne fut encore
qu'une de ses inventions les moins riches. Mais comme c'tait simple, et
comme il est sorti sauf de l'aventure!

--Vous m'tonnez, dit le colonel; ce malheureux tait-il une des...--il
allait dire victimes; mais il se reprit  temps,--un des membres du
Club?

En mme temps il se rappela que Mr. Malthus lui-mme n'avait pas paru
ambitieux de mourir pour son propre compte; il ajouta avec empressement:

Mais je m'aperois que je suis encore dans l'obscurit. Vous parliez de
mler et de donner les cartes; dans quel but? Puisque vous avez l'air
plutt mal dispos  mourir qu'autrement, je dois avouer que je ne puis
concevoir ce qui vous amne ici.

--Vous dites vrai, vous tes dans les tnbres, rpliqua Mr. Malthus
avec plus d'animation. Cher monsieur, ce Club est le temple mme de
l'ivresse; si ma sant affaiblie pouvait mieux supporter de pareilles
excitations, je viendrais plus souvent, je vous le jure. Il faut tout le
sentiment du devoir, qu'engendre une longue habitude de mauvaise sant
et de rgime rigoureux, pour me retenir d'abuser de ce qui est, je puis
le dire, mon dernier plaisir. Je les ai puiss tous, monsieur,
continua-t-il en posant sa main sur le bras de Geraldine, tous sans
exception, et je vous dclare, sur mon honneur, qu'il n'y en a pas un
dont le prix n'ait t grossirement exagr. On joue avec l'amour; moi,
je nie que l'amour soit une forte passion. La peur en est une plus
forte; c'est avec la peur qu'il faut badiner, si l'on veut goter les
joies intenses de la vie. Enviez-moi, enviez-moi, ajouta-t-il avec un
ricanement ignoble, je suis poltron.

Geraldine ne parvint  dissimuler son dgot qu'avec peine, mais il prit
sur soi et poursuivit l'interrogatoire:

Comment cette excitation peut-elle tre si habilement prolonge? Il y a
donc quelque lment d'incertitude?

--Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est
choisie, rpondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre
membre qui est destin  jouer le rle d'instrument entre les mains du
Club,  devenir le grand prtre de la mort.

--Mon Dieu! ils s'entre-tuent donc alors?

--Le tourment du suicide est supprim de cette manire, dit Malthus avec
un signe de tte.

--Misricorde! s'cria le colonel, et pouvez-vous... puis-je...
peut-il... mon ami... je veux dire... quelqu'un de nous peut-il tre
condamn ce soir  devenir le meurtrier du corps et de l'me d'un autre
tre? Des choses semblables sont-elles possibles entre hommes ns de la
femme? Oh! infamie des infamies!

Dans son effroi, il tait sur le point de se lever, lorsqu'il rencontra
le regard du prince. Ce regard courrouc tait fix sur lui  travers la
chambre. En un instant Geraldine eut repris son calme.

Aprs tout, ajouta-t-il, pourquoi pas? Et, puisque vous dites que le
jeu est intressant, vogue la galre! Je suis du Club!

Mr. Malthus avait joui d'une faon toute particulire de l'effroi de son
interlocuteur.

Aprs un premier moment de surprise, vous tes, je le vois, en tat
d'apprcier les dlices de notre Socit, monsieur.... Elle runit les
motions de la table de jeu, celles du duel et celles d'un amphithtre
romain. Les paens taient alls assez loin dj, certes, et j'admire
les raffinements de leur imagination en pareille matire; mais il tait
rserv  un pays chrtien d'atteindre cet extrme degr, cette
quintessence, cet absolu du plaisir poignant. Vous comprenez combien
tous les amusements doivent paratre fades  l'homme qui a pris le got
de celui-ci. La partie que nous jouons, continua-t-il, est d'une extrme
simplicit. Un jeu complet.... Mais... venez donc, vous tes  mme de
voir la chose par vos propres yeux. Voulez-vous me prter l'appui de
votre bras? Malheureusement, je suis paralys.

En effet, tandis que Mr. Malthus commenait sa description, une autre
porte  deux battants s'tait ouverte; le Club entier se mit  dfiler,
non sans quelque hte, dans la pice voisine.

Elle tait en tout semblable  celle que l'on venait de quitter, mais un
peu diffremment meuble. Le centre en tait occup par une longue table
 tapis vert, devant laquelle le prsident tait assis; il mlait un jeu
de cartes avec beaucoup de soin. Mme avec l'aide de sa canne et du bras
de Geraldine, Mr. Malthus marchait avec tant de difficult que chacun
fut assis avant que ce couple et le prince qui les attendait entrassent
dans l'appartement; par consquent tous les trois prirent place cte 
cte, au bout infrieur de la table.

C'est un jeu de cinquante-deux cartes, dit tout bas Malthus. Veillez
sur l'as de pique, qui est le signe de mort, et sur l'as de trfle, qui
dsigne l'excuteur de cette nuit. Heureux jeunes gens que vous tes!
Vous avez de bons yeux et pouvez suivre la partie! Hlas! je ne saurais
reconnatre un as d'un deux  travers la largeur d'une table...

Et il plaa sur son nez une seconde paire de lunettes.

Je veux au moins observer les physionomies, expliqua-t-il.

En quelques mots rapides, Geraldine informa le prince de tout ce qu'il
avait appris par la bouche du membre honoraire et de l'alternative
possible qui leur tait rserve. Le prince eut un frisson, une
contraction au coeur; il promena ses regards de ct et d'autre, comme
un homme abasourdi.

Un coup hardi, dit tout bas le colonel, et nous pouvons encore nous
chapper.

Mais cette suggestion rappela le courage du prince.

Silence, dit-il. Faites-moi voir que vous savez jouer en gentilhomme,
l'enjeu ft-il srieux.

Maintenant, il avait recouvr en apparence tout son sang-froid, quoique
son coeur battit lourdement et qu'il et une sensation de chaleur
dsagrable dans la poitrine. Les membres du Club taient tous
attentifs; chacun d'eux trs ple; mais nul ne l'tait autant que Mr.
Malthus. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa tte se balanait, sur
la colonne vertbrale par un mouvement d'oscillation involontaire; ses
mains, l'une aprs l'autre, se portaient  sa bouche pour tirailler ses
lvres livides et frmissantes.

Attention, messieurs! dit le prsident qui se mit  donner lentement
les cartes.

Il s'arrtait jusqu' ce que chaque membre et montr la sienne. Presque
tous hsitaient; vous auriez vu les doigts trembler avant de russir 
retourner le funeste morceau de carton qui portait l'arrt du destin. 
mesure que le tour du prince approchait, il prouvait une motion
grandissante, qui faillit le suffoquer; mais sans doute il avait quelque
peu le temprament d'un joueur, car il reconnut qu'un certain plaisir se
mlait  cette angoisse. Le neuf de trfle lui chut; le trois de pique
fut donn  Geraldine et la dame de coeur  Mr Malthus, incapable de
rprimer un soupir de soulagement. Le jeune homme aux tartes  la crme,
presque immdiatement aprs, retourna l'as de trfle et resta glac
d'horreur, car il n'tait pas venu pour tuer, mais pour tre tu. Et le
prince, dans sa sympathie gnreuse, oublia presque, en le plaignant,
l'extrme danger qui tait encore suspendu au-dessus de lui-mme et de
son ami.

La donne se renouvela, et, cette fois encore, la carte de la mort ne
sortit pas. Les joueurs retenaient leur souffle, haletants; le prince
eut un autre trfle, Geraldine, un carreau; mais, lorsque Mr Malthus eut
retourn sa carte, un horrible bruit, semblable  celui de quelque chose
qui se brise, partit de sa bouche; il se leva et se rassit sans aucun
signe de paralysie. C'tait l'as de pique. Le membre honoraire s'tait
amus de ses propres terreurs une fois de trop.

La conversation clata de nouveau presque tout d'un coup. Les joueurs,
renonant  leurs attitudes rigides, commencrent  se lever de table et
revinrent en flnant, par deux et par trois, dans le fumoir. Le
prsident tirait ses bras et baillait comme un homme qui a fini son
travail journalier. Mais Mr. Malthus restait assis  sa place, la tte
dans ses mains, les mains sur la table, immobile, atterr.

Le prince et Geraldine s'chapprent, l'impression d'horreur qu'ils
emportaient avec eux, redoublant dans le froid de la nuit.

Ah! s'cria le prince, tre li par un serment dans une affaire comme
celle-ci, permettre que ce trafic de meurtre continue avec profit et
impunit! Si seulement j'osais manquer  ma parole!

--C'est impossible pour Votre Altesse, rpliqua le colonel. Son honneur
est celui de la Bohme; mais je me charge, moi, de manquer  la mienne
avec biensance.

--Geraldine, dit le prince, si votre honneur souffre en quelqu'une de
nos quipes, non seulement je ne vous pardonnerai jamais, mais ce qui,
je crois, vous affectera plus vivement encore, je ne me le pardonnerai
pas  moi-mme.

--J'attends les ordres de Votre Altesse, rpondit le colonel. Nous
loignerons-nous de ce lieu maudit?

--Oui, dit le prince. Appelez un cab. J'essayerai de perdre dans le
sommeil le souvenir de cette abominable aventure.

Mais il eut soin de lire le nom de l'impasse avant de la quitter.

Le lendemain, aussitt que le prince fut veill, le colonel Geraldine
lui apporta un journal quotidien avec le paragraphe suivant intitul:

_Triste accident_.--Cette nuit, vers deux heures, Mr. Barthlemy
Malthus, domicili n 16 Chepstow place, Westbourne Grove,  son retour
d'une soire, est tomb par-dessus le parapet de Trafalgar-square et
s'est fractur le crne en mme temps qu'une jambe et un bras. La mort
dut tre instantane. Mr. Malthus, accompagn d'un ami, cherchait un cab
au moment de cet affreux accident. Comme Mr. Malthus tait paralys, on
pense que sa chute a pu tre occasionne par une nouvelle attaque. Ce
gentleman tait bien connu dans les cercles les plus respectables et sa
perte sera gnralement dplore.

Si jamais une me mrita d'aller droit  l'enfer, dit solennellement
Geraldine, c'est bien celle de ce paralytique.

Le prince cacha son visage entre ses mains et resta silencieux.

Je me rjouis presque, continua le colonel, de le savoir mort. Mais,
pour notre jeune homme aux tartes  la crme, ma piti est grande, je
l'avoue.

--Geraldine, dit le prince en relevant la tte, ce malheureux garon
tait, la nuit passe, aussi innocent que vous et moi, et, ce matin, le
poids d'un crime est sa conscience. Quand je pense au prsident, mon
coeur dfaille au dedans de moi. Je ne sais comment cela se passera,
mais je veux tenir ce gredin  ma merci, comme il y a un Dieu au ciel.
Quelle exprience, quelle leon que celle de ce jeu de cartes!

--Une leon qu'il ne faudrait jamais recommencer, fit observer le
colonel.

Le prince resta si longtemps sans rpondre que son fidle serviteur
devint inquiet.

Monseigneur, dit-il, vous ne pouvez penser  y retourner? Vous n'avez
dj que trop souffert et vu trop d'horreurs, les devoirs de votre
situation vous dfendent de tenter le hasard.

--Hlas! rpliqua le prince, je n'ai jamais senti ma faiblesse d'une
manire aussi humiliante qu'aujourd'hui, mais elle est plus forte que
moi. Puis-je cesser de m'intresser au sort du malheureux jeune homme
qui a soup avec nous, il y a quelques heures? Puis-je laisser le
prsident poursuivre sa carrire d'infamie sans la surveiller? Puis-je
commencer une aventure aussi entranante sans la continuer jusqu' la
fin? Non, Geraldine, vous demandez au prince plus que l'homme n'est
capable d'accomplir. Cette nuit, encore une fois, nous irons prendre
place  la table de ce Club du suicide.

Le colonel tomba sur ses deux genoux.

Mon prince veut-il m'ter la vie? s'cria-t-il. Elle est  lui; mais
qu'il n'exige pas que je la laisse affronter un pareil risque!

--Colonel, rpliqua Florizel avec quelque hauteur, votre vie vous
appartient absolument. Je ne demande que de l'obissance, et, si
celle-ci m'est accorde sans empressement, je ne la demanderai plus.

Le grand cuyer, se retrouva sur pied en un clin d'oeil et dit
simplement:

Votre Altesse veut-elle me dispenser de mon service durant
l'aprs-midi? Je ne puis me hasarder une seconde fois dans cette maison
fatale avant d'avoir parfaitement rgl mes affaires. Votre Altesse ne
rencontrera plus, je le promets, la moindre opposition de la part du
plus dvou et du plus reconnaissant de ses serviteurs.

--Mon cher Geraldine, rpondit le prince, je suis toujours aux regrets,
lorsque vous m'obligez  me rappeler mon rang. Disposez de votre
journe, comme bon vous semblera, et soyez ici avant onze heures sous le
mme dguisement.

Le Club, ce second soir, n'tait pas aussi nombreux que la veille;
lorsque Geraldine et le prince arrivrent, il n'y avait pas plus de six
personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le prsident  part et le
flicita chaleureusement au sujet de la dmission de Mr. Malthus.

J'aime, dit-il,  rencontrer des capacits, et, certainement, j'en
trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature trs dlicate,
mais je vois que vous vous en acquittez avec succs et discrtion.

Le prsident parut touch des compliments que lui accordait un homme
aussi suprieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec
humilit.

Le jeune homme aux tartes  la crme tait dans le salon, mais abattu et
silencieux. Ses nouveaux amis essayrent en vain de le faire causer.

Combien je voudrais, s'cria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans
ce bouge infme! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous
aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et
le bruit de ses os sur le pav! Souhaitez-moi, en admettant que vous
ayez encore quelque bont pour un tre dgrad comme je le suis,
souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!

Quelques membres entrrent dans le courant de la soire, mais le diable
ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le
prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agrable se mlait 
son inquitude; mais il s'tonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il
ne l'tait la nuit prcdente.

Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volont
puisse oprer un si grand changement!

--Attention, messieurs! dit le prsident;--et il se mit  donner.

Trois fois les cartes firent le tour de la table sans rsultat. Lorsque
le prsident recommena pour la quatrime fois, l'motion tait gnrale
et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour
entier. Le prince, assis auprs de celui qui se tenait  la gauche du
banquier, avait  recevoir l'avant-dernire carte. Le troisime joueur
retourna un as noir, c'tait l'as de trfle; le suivant eut le carreau;
mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine,
assis  la gauche du prince, retourna sa carte: c'tait un as, mais un
as de coeur.

Lorsque le prince Florizel vit sa destine encore voile sur la table
devant lui, son coeur cessa de battre. Il tait homme et courageux, mais
la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent
pour tre condamn. Il retourna la carte; c'tait l'as de pique. Une
sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous
ses yeux. Il entendit le joueur assis  sa droite partir d'un clat de
rire qui sonnait entre la joie et le dsappointement; il vit la
compagnie se disperser, mais ses penses taient loin. Il reconnaissait
combien sa conduite avait t lgre, criminelle mme.

Mon Dieu! s'cria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi!

Et aussitt son trouble fit place  l'empire habituel qu'il avait sur
lui-mme.

 sa grande surprise, Geraldine avait disparu. Il ne restait personne
dans la salle de jeu, except le bourreau destin  l'expdier, qui se
concertait avec le prsident, et le jeune homme aux tartes  la crme.
Celui-ci se glissa vers le prince et lui souffla dans l'oreille, en
guise d'adieu:

Je donnerais un million, si je le possdais, pour avoir la mme chance
que vous.

Son Altesse ne put s'empcher de penser qu'elle aurait vendu volontiers
cette chance beaucoup moins cher.

La confrence  voix basse tait termine. Le possesseur de l'as de
trfle quitta la chambre avec un signe d'intelligence, et le prsident,
s'approchant de l'infortun prince, lui tendit la main.

Je suis content de vous avoir rencontr, monsieur, dit-il, et content
d'avoir t en tat de vous rendre ce petit service. Au moins vous ne
pouvez vous plaindre d'un long retard.  la seconde soire,--quel coup
de fortune!

Le prince essaya vainement d'articuler une rponse quelconque, mais sa
bouche tait sche et sa langue semblait paralyse.

Vous sentez-vous mal  votre aise? demanda le prsident d'un air de
sollicitude. Cela arrive  beaucoup de ces messieurs. Voulez-vous
prendre un peu d'eau-de-vie?

Florizel fit un signe affirmatif.

Pauvre vieux Malthus! rpta le prsident, tandis qu'il vidait son
verre. Il en a bu prs d'un demi-litre, qui n'a paru lui faire que peu
de bien.

--Cela agit mieux sur moi, dit le prince, me voici redevenu moi-mme,
comme vous voyez. Permettez-moi une question: o dois-je me rendre?

--Vous allez suivre le Strand dans la direction de la Cit, sur le
trottoir de gauche, jusqu' ce que vous ayez rencontr l'individu qui
vient de s'en aller. Il vous donnera ses instructions et vous aurez la
bont de vous y conformer; il est investi de l'autorit du club pour
cette nuit. Et maintenant, ajouta le prsident, je vous souhaite une
promenade agrable.

Florizel rpondit  ce salut avec une certaine gaucherie et se retira.
Il traversa le fumoir, o l'ensemble des joueurs restait encore 
consommer du champagne qu'il avait command et pay en partie, et fut
surpris de s'apercevoir qu'il les maudissait du fond de son coeur. Il
mit lentement son chapeau, son pardessus, choisit son parapluie dans un
coin. L'habitude qu'il avait de ces actes familiers et la pense qu'il
les faisait pour la dernire fois le poussrent  un clat de rire qui
rsonna d'une faon sinistre  ses propres oreilles. Il prouvait une
rpugnance  sortir de la maison et se tourna vers la fentre. La vue
des rverbres qui brillaient dans l'obscurit le rappela au sentiment
de la ralit.

Allons, allons, il faut tre un homme et m'arracher d'ici.

Au coin de Box-Court, trois hommes tombrent sur le prince Florizel 
l'improviste et il fut transport sans faon dans une voiture qui partit
rapidement. Dj, il s'y trouvait quelqu'un.

Votre Altesse me pardonnera-t-elle mon zle? dit une voix bien connue.

Le prince se jeta au cou du colonel dans l'lan de son soulagement.

Comment pourrai-je jamais vous remercier? s'cria-t-il. Et par quel
miracle cela s'est-il fait?

Quoiqu'il et accept sa condamnation, il tait trop heureux de cder 
cette violence amicale, de retourner une fois de plus  la vie et 
l'esprance.

Vous pourrez me remercier effectivement, rpliqua le colonel, si vous
vitez dans l'avenir de pareils dangers. Tout s'est produit par les
moyens les plus simples. J'ai arrang l'affaire durant l'aprs-midi.
Discrtion a t promise et paye. Vos propres serviteurs taient
principalement engags dans l'affaire. La maison de Box-Court fut cerne
ds la tombe de la nuit, et cette voiture, l'une des vtres, attendait
depuis une heure environ.

--Et le misrable vou  m'assassiner, qu'est-il devenu? demanda le
prince.

--Il a t arrt au moment o il quittait le Club, rpliqua le colonel;
maintenant il attend sa sentence au palais, o bientt il sera rejoint
par ses complices.

--Geraldine, dit le prince, vous m'avez sauv contrairement  mes ordres
absolus, et vous avez bien fait. Je vous dois non seulement la vie, mais
encore une leon, et je serais indigne de rgner si je ne tmoignais de
la gratitude  mon matre. Choisissez votre rcompense.

Il y eut un silence pendant lequel la voiture continua de rouler 
travers les rues; les deux hommes taient plongs chacun dans ses
propres penses. Le silence fut rompu par le colonel.

Votre Altesse, dit-il, a en ce moment un nombre considrable de
prisonniers. Il y a au moins un criminel dans ce nombre. Pour lui
justice doit tre faite. Notre serment nous dfend tout recours  la
loi, et la discrtion l'interdirait mme si l'on nous dgageait du
serment. Puis-je demander les intentions de Votre Altesse?

--C'est dcid, rpondit Florizel, le prsident tombera dans un duel. Il
ne reste qu' trouver l'adversaire.

--Votre Altesse m'a permis de choisir ma propre rcompense, dit le
colonel. Veut-elle confier  mon frre cette mission dlicate? Il est
homme  s'en acquitter parfaitement.

--Vous me demandez l une mchante faveur, dit le prince, mais je ne
peux rien vous refuser.

Le colonel lui baisa la main avec la plus grande affection, et, en ce
moment, la voiture roula sous le porche de la rsidence splendide du
prince.

Une heure aprs, Florizel, revtu de ses habits officiels et couvert de
tous les ordres de Bohme, reut les membres du _Suicide Club_.

Misrables insenss que vous tes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous
ont t jets dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des
secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser
 un potentat plus puissant et plus gnreux que moi. J'prouve de la
piti pour vous tous, une piti plus profonde que vous n'tes capables
de l'imaginer, et, si vous rpondez franchement, je tcherai de remdier
 votre malheur. Quant  vous, ajouta-t-il en se tournant vers le
prsident, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par
quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir
 vous proposer.

Posant sa main sur l'paule du frre de Geraldine:

Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui dsire faire un tour sur le
continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans
cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en
changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux
hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'tre prpar  tout.
Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez
le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens 
mettre  votre disposition; je suis connu, monsieur le prsident, pour
avoir la vue longue et le bras long.

Par ces paroles prononces avec svrit, il termina son discours. Le
lendemain, les membres du Club reurent des preuves de sa munificence et
le prsident se mit en route sous les auspices du frre de Geraldine,
qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dresss
dans le service du prince.

Enfin, des agents discrets occuprent la maison de Box-Court: toutes les
lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient tre
soumises  l'examen du prince Florizel en personne.

Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES  LA CRME, qui est
maintenant un propritaire ais de Wigmore street, Cavendish-square. Je
supprime le numro de la maison pour des raisons videntes. Ceux qui
dsireraient connatre la suite des aventures du prince Florizel et de
ce sclrat, le prsident du _Suicide Club_, n'ont qu' lire l'HISTOIRE
D'UN MDECIN ET D'UNE MALLE.




HISTOIRE D'UN MDECIN ET D'UNE MALLE


Mr. Silas Q. Scuddamore tait un jeune Amricain, d'un caractre simple
et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la
Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas
prcisment renomme pour de pareilles qualits. Bien qu'il ft
excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte
exact de ses dpenses, et il avait fait choix, pour s'initier aux
plaisirs de Paris, d'un septime tage dans ce qu'on appelle un Htel
meubl au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa
parcimonie, et sa vertu fort tonnante, vu le milieu o il se trouvait,
tait principalement fonde sur la dfiance de soi et sur une grande
jeunesse.

La chambre voisine de la sienne tait habite par une dame, trs
sduisante d'allure et trs lgante de toilette, qu' son arrive il
avait prise pour une comtesse. Par la suite, il apprit qu'elle tait
connue sous le nom de Zphyrine. Quelle que ft la situation qu'elle
occupt dans le monde, ce n'tait assurment pas celle d'une personne
titre. Mme Zphyrine, sans doute dans l'espoir de charmer le jeune
Amricain, avait pris l'habitude de le croiser sur l'escalier; et l,
aprs un signe de tte gracieux, un mot jet tout naturellement et un
regard fascinateur de ses yeux noirs, elle disparaissait avec un
froufrou de soie, laissant apercevoir un pied et une cheville
incomparables. Mais ces avances, bien loin d'encourager Mr. Scuddamore,
le plongeaient dans des abmes de dcouragement et de timidit.
Plusieurs fois, elle tait venue chez lui, demander de la lumire ou
s'excuser des mfaits imaginaires de son caniche. Hlas! en prsence
d'une crature aussi suprieure, la bouche de l'innocent tranger
restait close; il oubliait son franais, et, jusqu' ce qu'elle ft
partie, ne savait plus qu'ouvrir de grands yeux et bgayer. Cependant,
leurs rapports si fugitifs suffisaient pour qu'il lant parfois des
insinuations dignes d'un fat, lorsque, seul avec quelques camarades, il
se sentait en sret.

La chambre de l'autre ct de celle du jeune Amricain,--car il y avait
trois chambres par tage dans l'htel,--tait occupe par un vieux
mdecin anglais, d'une rputation plutt quivoque. Le docteur Nol, tel
tait son nom, avait t forc de quitter Londres, o il jouissait d'une
clientle nombreuse et chaque jour croissante; on racontait que la
police n'avait pas t trangre  ce changement de rsidence. En tous
cas, lui qui avait tenu jadis un certain rang, vivait maintenant au
Quartier-Latin, dans la solitude et avec la plus grande simplicit,
consacrant la majeure partie de son temps  l'tude. Mr. Scuddamore
avait fait sa connaissance, et il leur arrivait de dner frugalement
ensemble, dans un restaurant, de l'autre ct de la rue.

Silas Q. Scuddamore, quoique vertueux, nous l'avons dit, avait nombre de
petits dfauts et, pour les satisfaire, ne reculait pas devant les
moyens les plus rprhensibles. Le premier parmi ces vices, relativement
vniels, tait la curiosit. Il tait bavard de naissance; la vie, et
surtout tels cts de la vie dont il n'avait pas l'exprience,
l'intressaient passionnment. Il questionnait avec audace, et
l'opinitret qu'il dployait dans ses enqutes n'avait d'gale que son
indiscrtion. Silas Scuddamore tait de ceux qui, lorsqu'ils se chargent
de porter une lettre  la poste, la soupsent, la retournent dans tous
les sens et en tudient avec soin la suscription. Il ne faut donc pas
s'tonner si, ayant aperu d'aventure une fente dans la cloison qui
sparait sa chambre de celle de Mme Zphyrine, il se garda de la
boucher, mais l'largit au contraire et l'augmenta si bien, qu'il put
s'en servir comme d'un observatoire pour espionner les faits et gestes
de sa voisine.

Vers la fin de mars, sa curiosit augmentant  mesure qu'il la
satisfaisait, il agrandit encore davantage l'ouverture de manire 
pouvoir inspecter un autre coin de la chambre; mais, ce soir-l,
lorsque, comme d'habitude, il voulut se mettre  surveiller les
mouvements de Mme Zphyrine, Silas fut tout tonn de trouver le trou
bouch d'une singulire faon, et encore plus honteux lorsque,
l'obstacle ayant t subitement enlev, un clat de rire frappa son
oreille. Quelques pltras avaient videmment trahi son secret, et sa
voisine lui apprenait le proverbe:  bon chat, bon rat! Scuddamore
prouva un sentiment de vive contrarit; il blma impitoyablement Mme
Zphyrine et s'adressa mme quelques reproches par la mme occasion;
mais, quand il s'aperut le lendemain qu'on n'avait pris aucune
prcaution pour le priver de son passe-temps favori, il continua sans
scrupules  profiter d'une ngligence si favorable  sa frivole
curiosit.

Le jour suivant, Mme Zphyrine reut la visite d'un homme grand et
fortement charpent, d'une cinquantaine d'annes ou peut-tre davantage,
que Silas n'avait encore jamais vu. Son costume de tweed et sa chemise
de couleur, non moins que ses favoris hrisss, indiquaient un Anglais;
son oeil gris et morne produisit sur Silas une sensation de froid.
Pendant tout l'entretien, qui eut lieu  voix basse, le jeune Amricain
resta l'oreille tendue, la figure plaque contre l'ouverture tratresse.
Plus d'une fois, il lui sembla que les gestes des deux interlocuteurs
dsignaient son propre appartement; mais la seule phrase complte qu'il
pt recueillir, en y apportant une scrupuleuse attention, fut cette
remarque faite par l'Anglais sur un ton un peu plus haut, comme s'il et
combattu quelque hsitation ou quelque refus:

J'ai tudi ses gots  fond, et je vous rpte que vous tes l'unique
femme sur laquelle je puisse compter.

Pour toute rponse, Mme Zphyrine prit l'air triste et rsign, d'une
personne qui cde  une autorit absolue.

Cet aprs-midi-l, l'observatoire fut dfinitivement masqu par une
armoire place de l'autre ct. Pendant que Silas se lamentait sur cette
infortune qu'il attribuait  une jalouse suggestion de l'Anglais, le
concierge lui apporta une lettre d'une criture fminine. Elle tait
conue en franais, d'une orthographe peu rigoureuse, et, dans les
termes les plus engageants, invitait l'Amricain  se trouver vers onze
heures, le mme soir, dans un endroit indiqu du bal Bullier. La
curiosit et la timidit se combattirent longtemps dans son coeur;
tantt il n'tait que vertu puritaine, tantt il se sentait tout feu et
tout audace. Le rsultat de cette lutte intressante fut que, longtemps
avant dix heures, Mr. Silas Q. Scuddamore, dans une tenue irrprochable,
se prsenta  la porte des salons de Bullier et paya son entre avec un
sentiment de hardiesse libertine qui ne manquait pas de charme.

On tait en plein carnaval, le bal tait nombreux et bruyant. D'abord
les lumires et la foule intimidrent notre jeune aventurier; mais
bientt, ces influences, lui montant  la tte comme une sorte
d'ivresse, le rendirent au contraire plus vaillant qu'il ne l'avait
jamais t. Il se sentait prt  affronter le dmon en personne et
pntra firement dans la salle de bal avec la crnerie d'un mauvais
sujet. Pendant qu'il se pavanait ainsi, il aperut Mme Zphyrine et son
Anglais en confrence derrire une colonne. Son instinct flin
d'espionnage le ressaisit aussitt.  pas de loup, il se glissa par
derrire, plus prs du couple, plus prs encore, jusqu' ce qu'il ft 
porte d'entendre.

Voil l'homme, disait l'Anglais,--l-bas, avec de longs cheveux blonds,
parlant  cette fille en vert.

Silas remarqua un charmant garon de petite taille, qui videmment tait
l'objet de cette dsignation.

C'est bien, dit Mme Zphyrine, je ferai de mon mieux; mais,
souvenez-vous-en, les plus adroites peuvent chouer en pareille
occurrence.

--Bah! rpliqua son compagnon, je rponds du rsultat. Ne vous ai-je pas
choisie entre trente? Allez, mais mfiez-vous du prince. Je ne puis
comprendre quelle maudite chance l'a amen ici cette nuit. Comme s'il
n'y avait pas  Paris une douzaine de bals plus dignes de sa prsence
que cette orgie d'tudiants et de sauteuses de comptoir! Regardez-le,
assis l-bas, plus semblable  un Empereur rendant la justice qu' une
Altesse en vacances!

Cette fois encore, Silas eut du bonheur. Il aperut un personnage assez
corpulent, d'une beaut de traits remarquable et d'un aspect majestueux
mais affable, assis devant une table en compagnie d'un autre homme de
quelques annes plus jeune, qui l'entretenait avec une visible
dfrence. Le nom de prince sonna agrablement aux oreilles
rpublicaines de Silas, et celui  qui ce titre tait donn exera sur
lui un charme particulier. Il laissa Mme Zphyrine et son Anglais se
suffire l'un  l'autre, et, coupant  travers la foule, s'approcha de la
table que le prince et son confident avaient honore de leur choix.

Je vous dclare, Geraldine, disait le premier, que c'est pure folie.
Vous-mme (je suis aise de m'en souvenir), avez choisi votre frre pour
cette mission prilleuse; vous tes donc tenu en conscience de
surveiller sa conduite. Il a consenti  s'arrter trop longtemps 
Paris; ceci dj tait une imprudence, si l'on considre le caractre de
l'homme contre lequel il doit lutter; mais maintenant qu'il est 
quarante-huit heures de son dpart, et  deux ou trois jours de
l'preuve dcisive, je vous le demande, est-ce ici l'endroit o il doit
passer son temps? Sa place serait plutt dans une salle d'armes  se
faire la main; il devrait dormir de longues heures et s'imposer un
exercice modr; il devrait se mettre  une dite rigoureuse, ne boire
ni vin blanc ni liqueurs. Le gaillard s'imagine-t-il que nous jouons
tous une comdie? La chose est terriblement srieuse, Geraldine.

--Je connais trop mon frre pour intervenir, rpliqua le colonel; je lui
ferais injure en m'alarmant. Il est plus circonspect que vous ne pensez
et d'une fermet indomptable. S'il s'agissait d'une femme, je n'en
dirais pas autant; mais je lui ai confi le prsident sans une minute
d'apprhension, d'autant qu'il a deux hommes pour lui prter main-forte.

--Eh bien, dit le prince, votre confiance ne suffit pas  me
tranquilliser. Les deux prtendus domestiques sont des policiers
mrites, et pourtant le misrable n'a-t-il pas dj trois fois russi 
tromper leur surveillance? Il a pu passer plusieurs heures en affaires
secrtes et probablement fort dangereuses.... Non, non, ne croyez pas que
ce soit le hasard. Cet homme sait ce qu'il fait et a en lui-mme des
ressources exceptionnelles.

--Je pense que l'affaire relve maintenant de mon frre et de moi-mme,
rpondit Geraldine avec une nuance de dpit dans la voix.

--Je permets qu'il en soit ainsi, colonel, repartit le prince. Peut-tre
devriez-vous, justement pour cette raison, accepter mes conseils. Mais
en voil assez. Cette petite en jaune danse bien.

Et la conversation revint aux sujets habituellement traits dans un bal
de carnaval  Paris.

Le souvenir de l'endroit o il tait revint  Silas; il se rappela que
l'heure du rendez-vous tait proche. Plus il y rflchissait, moins il
en aimait la perspective; et un remous du public l'ayant pouss, au
moment mme, dans la direction de la porte, il se laissa entraner sans
rsistance. La houle humaine le fit chouer dans un coin, sous une
galerie, o son oreille fut immdiatement frappe par le son de la voix
de Mme Zphyrine. Elle causait en franais avec le jeune homme blond qui
lui avait t signal par l'trange Anglais, moins d'une demi-heure
auparavant.

J'ai une rputation  mnager, disait-elle; sans cela je n'y mettrais
pas d'autres conditions que celles qui me sont dictes par mon coeur.
Mais vous n'avez qu' dire ces mots au concierge et il vous laissera
passer.

--Pourquoi, diable, cette histoire de dette? objecta son compagnon.

--Bon! s'cria Zphyrine, pensez-vous que je ne sache pas manoeuvrer
dans mon htel?

Et elle passa, tendrement suspendue au bras du jeune homme. Ceci rappela
d'une faon troublante  Silas Scuddamore le billet qu'il avait reu.

Dans dix minutes! se dit-il. Pourquoi pas?... Dans dix minutes, il se
peut que je me promne avec une femme non moins belle que celle-ci,
mieux mise, mme, avec une vraie grande dame,--cela s'est vu,--avec une
femme titre.

Mais il se souvint de l'orthographe et fut un peu dcourag.

Il est possible qu'elle ait fait crire par sa femme de chambre,
pensa-t-il.

L'aiguille de l'horloge n'tait plus qu' quelques secondes de l'heure
fixe. Chose singulire, l'approche d'un si grand honneur, d'un si grand
plaisir, lui procura un battement de coeur dsordonn, plutt pnible.
Enfin il se dit, avec un soupir de soulagement, qu'il n'tait en aucune
manire tenu de se montrer. La vertu et la lchet taient d'accord; de
nouveau il se dirigea vers la porte, mais cette fois de son propre
mouvement et en bataillant contre la foule qui se portait dans la
direction contraire. Peut-tre cette rsistance prolonge l'nerva-t-il,
ou bien peut-tre tait-il dans cette disposition d'esprit, o le seul
fait de poursuivre le mme dessein pendant un certain nombre de minutes
amne une raction et un projet diffrent; ce qui est certain, c'est que
pour la troisime fois il fit volte-face et ne s'arrta que lorsqu'il
eut trouv une place o il pt se dissimuler,  quelques pas de celle du
rendez-vous convenu.

L, il passa par une vritable agonie d'esprit, pendant laquelle, 
plusieurs reprises, il pria Dieu de lui venir en aide, car Silas avait
t dvotement lev.  ce point de sa bonne fortune, il n'avait plus le
moindre dsir de rencontrer la dame; rien ne l'et empch de fuir,
n'et t la sotte crainte d'tre jug poltron; mais cette crainte tait
si puissante, qu'elle l'emporta sur toutes les autres considrations;
quoiqu'elle ne pt le dcider  avancer, elle l'empcha du moins de se
sauver dfinitivement.  la fin, l'horloge indiqua que l'heure tait
dpasse de dix minutes.

Le jeune Scuddamore, reprenant ses esprits, regarda furtivement de son
coin, et ne vit personne  l'endroit dsign. Sans doute, sa
correspondante inconnue s'tait lasse et avait d partir.

Il devint alors aussi fanfaron qu'il avait t craintif jusque-l. Il
lui sembla que s'il paraissait au lieu du rendez-vous, ft-ce
tardivement, il chapperait au reproche de lchet. Maintenant il
souponnait mme une plaisanterie, et se complimenta sur la finesse avec
laquelle il avait devin et dpist ses mystificateurs. Tellement vaine
est la cervelle d'un adolescent!

Enhardi par ces rflexions, il sortit bravement de son encoignure; mais
il n'avait pas fait plus de deux pas, qu'une main se posait sur son
bras. Silas se retourna et vit une femme robuste, imposante et de traits
altiers, mais sans aucune svrit dans le regard.

Je crois que vous tes un sducteur bien sr de lui-mme, dit-elle, car
vous vous faites attendre. N'importe, j'tais dcide  vous rencontrer.
Quand une femme s'est une fois oublie jusqu' faire les premires
avances, il y a longtemps qu'elle a laiss de ct toute fausse pudeur.

La haute taille et les attraits volumineux de sa conqute, ainsi que la
faon soudaine dont elle tait tombe sur lui, avaient ahuri Silas, mais
la dame le mit bien vite  son aise. Elle tait singulirement expansive
et engageante, le poussant  faire des plaisanteries et applaudissant
ses moindres mots; bref, en trs peu de temps, grce  ses paroles
enjleuses et  des libations de punch, elle l'amena, non seulement  se
croire amoureux, mais  dclarer sa passion dans les termes les plus
vifs.

Hlas! rpondit-elle, je ne sais si je ne dois pas dplorer ce moment,
quelque plaisir que me fasse votre aveu. Jusqu'ici j'tais seule 
souffrir; maintenant, pauvre enfant, nous serons deux. Je ne suis pas
matresse de mes actes. Je n'ose vous demander de venir chez moi, car je
suis surveille par des yeux jaloux. Laissez-moi rflchir,
ajouta-t-elle, je suis plus ge que vous, quoique tellement plus
faible; et, tout en me fiant  votre courage et  votre rsolution, il
faut que je vous fasse profiter de mon exprience du monde.

Elle le questionna sur l'htel meubl o il logeait, puis sembla se
recueillir.

Je vois, dit-elle enfin. Vous serez loyal et obissant, n'est-ce pas?

Silas protesta avec ardeur de sa soumission  ses moindres caprices.

Alors, dans la nuit de demain, continua-t-elle avec un sourire
encourageant. Vous resterez chez vous toute la soire; si quelque ami
vient vous voir, renvoyez-le aussitt, sous un prtexte. Votre porte est
probablement ferme vers dix heures? ajouta-t-elle.

-- onze heures, rpondit Silas.

-- onze heures et quart, poursuivit l'inconnue, sortez de la maison.
Demandez simplement la porte et surtout ne parlez pas au concierge, car
cela ferait tout manquer. Allez droit au coin o le jardin du Luxembourg
rejoint le boulevard; l vous me trouverez, vous attendant; je compte
sur vous pour suivre mes indications de point en point; et souvenez-vous
que si vous y manquez par le plus petit dtail, vous apporterez le
trouble dans l'existence d'une femme dont la seule faute est de vous
avoir vu et de vous avoir aim.

--Je ne puis comprendre l'utilit de toutes ces instructions, dit Silas.

--Je crois que vous commencez dj  parler en matre, s'cria-t-elle,
lui donnant un coup d'ventail sur le bras. Patience, patience; cela
viendra en son temps. Une femme aime  tre obie d'abord, bien que plus
tard elle mette son bonheur  obir elle-mme. Faites comme je vous en
prie, pour l'amour du ciel, ou je ne rponds de rien. En vrit,
ajouta-t-elle, de l'air de quelqu'un qui entrevoit une nouvelle
difficult,  force d'y songer je dcouvre un plan meilleur pour vous
dbarrasser des visites importunes. Dites au concierge de ne recevoir
me qui vive, except une personne qui pourra venir dans la soire vous
rclamer le payement d'une dette et parlez avec motion, comme si vous
redoutiez cette entrevue, de faon  ce qu'il puisse prendre vos paroles
au srieux.

--Je pense que vous pouvez vous fier  moi pour vous dfendre contre les
intrus, dit-il, non sans une petite pointe de susceptibilit.

--Voil comment je prfre que la chose soit arrange, rpondit-elle
froidement. Je vous connais, vous autres hommes. Pour vous la rputation
d'une femme ne compte pas.

Silas rougit et baissa la tte; car, en effet, le projet qu'il avait
form devait lui procurer une petite satisfaction de vanit vis--vis de
ses connaissances.

Avant tout, ajouta-t-elle, ne parlez point au concierge quand vous
sortirez.

--Et pourquoi? De toutes vos recommandations, celle-ci me semble la
moins essentielle.

--Au commencement, vous avez dout de la sagesse des autres prcautions
que maintenant vous jugez comme moi ncessaires, rpliqua la dame.
Fiez-vous  ma parole, celle-ci a galement son utilit. Et que
penserais-je de votre amour si, ds la premire entrevue, vous me
refusiez de semblables bagatelles?

Silas se confondit en explications et en excuses, au milieu desquelles,
regardant l'horloge et joignant les mains, la dame poussa un cri
touff.

Ciel! murmura-t-elle, est-il si tard? Je n'ai pas un instant  perdre.
Hlas! pauvres femmes, quelles esclaves nous sommes! Que de risques
n'ai-je pas dj courus pour vous!

Aprs lui avoir rpt ses instructions qu'elle entremlait savamment de
caresses et de regards langoureux, elle lui dit adieu et disparut dans
la foule.

Toute la journe du lendemain, Silas fut gonfl du sentiment de son
importance; maintenant il en tait sr, c'tait une comtesse! Quand le
soir arriva, il obit minutieusement  ses ordres et fut,  l'heure
fixe, au coin du jardin du Luxembourg. Il n'y avait personne. Il
attendit prs d'une demi-heure, dvisageant chaque passant et chaque
flneur; il visita mme les coins environnants du boulevard et fit tout
le tour de la grille du jardin, mais aucune belle comtesse n'tait l,
prte  se jeter dans ses bras. Enfin, et bien  contre-coeur, il revint
sur ses pas et se dirigea vers l'htel. Chemin faisant, il se souvint
des paroles qu'il avait surprises entre Mme Zphyrine et le jeune homme
blond; elles lui causrent un vague malaise.

Il parat, se dit-il, que tout le monde s'entend pour dbiter des
mensonges  notre portier.

Il tira la sonnette, la porte s'ouvrit devant lui, et le concierge, en
vtements de nuit, vint lui offrir une lumire.

Est-il parti? demanda cet homme en mme temps.

--Qui?... Que voulez-vous dire? rpondit Silas d'un ton sec, car il
tait irrit de sa msaventure.

--Je ne l'ai pas vu sortir, continua le concierge; mais j'espre que
vous l'avez pay. Nous ne tenons pas, dans la maison,  avoir des
locataires endetts.

--Que le diable m'emporte, dit brutalement Silas, si je comprends un
tratre mot  votre galimatias! De qui parlez-vous?

--Je parle du petit monsieur blond venu pour sa crance, rpliqua le
bonhomme. C'est de lui que je parle; de qui cela pourrait-il tre
puisque j'avais reu vos ordres de ne laisser entrer aucun autre?

--Mais, grand Dieu! il n'est pas venu... je suppose!

--Je sais ce que je sais, reprit le portier en faisant claquer sa langue
contre sa joue d'un air passablement goguenard.

--Vous tes un insolent coquin, riposta Silas, et, sentant qu'il
montrait une mauvaise humeur tout  fait ridicule, affol de terreur en
mme temps, sans bien savoir pourquoi, il se retourna et se mit  monter
l'escalier en courant.

--Vous n'avez donc pas besoin de lumire? cria le portier.

Mais Silas ne s'arrta que sur le palier du septime tage, devant sa
propre porte. L, il reprit haleine, assailli par les plus funestes
pressentiments et redoutant presque d'entrer dans sa chambre.
Lorsqu'enfin il s'y dcida, il prouva un soulagement en la trouvant
sombre et, selon toute apparence, vide. Enfin il tait donc de retour
chez lui en sret!... Cette premire folie serait la dernire. Les
allumettes taient sur une petite table prs de son lit, et il se mit 
marcher  ttons dans cette direction. Comme il avanait, ses craintes
lui revinrent de nouveau, et, son pied rencontrant un obstacle, il fut
heureux de constater que ce n'tait rien de plus effrayant qu'une
chaise. Enfin il effleura des rideaux. D'aprs la situation de la
fentre, qui tait faiblement visible, il reconnut qu'il devait se
trouver au pied du lit et qu'il n'avait qu' continuer le long de ce lit
pour atteindre la table en question.

Il abaissa la main, mais ce qu'il toucha n'tait pas seulement une
courte-pointe, c'tait une courte-pointe avec quelque chose dessous
ayant la forme d'une jambe humaine. Silas retira son bras, et s'arrta
ptrifi.

Qu'est-ce donc? se dit-il. Qu'est-ce que cela signifie?

Il couta anxieusement; on n'entendait aucun bruit de respiration. De
nouveau, par un grand effort de volont, il tendit le bout de son doigt
jusqu' l'endroit qu'il avait dj touch; mais cette fois, il fit un
bond en arrire, puis resta clou au sol, frissonnant de terreur. Il y
avait quelque chose dans le lit. Ce que c'tait, il n'en savait rien,
mais quelque chose tait l. Plusieurs secondes s'coulrent sans qu'il
pt remuer. Alors, guid par un instinct, il tomba droit sur les
allumettes, et, tournant le dos au lit, alluma un flambeau. Aussitt que
la flamme eut brill, il se retourna lentement et regarda ce qu'il
craignait de voir. En vrit, ses pires imaginations taient ralises.
La couverture, soigneusement remonte sur l'oreiller, dessinait les
contours d'un corps humain gisant inerte.... Il rejeta de ct les draps;
le jeune homme blond, qu'il avait vu la nuit prcdente au bal Bullier,
lui apparut, les yeux ouverts et sans regard, la figure enfle, noircie,
un lger filet de sang coulant de ses narines....

Silas poussa un long et douloureux gmissement, laissa chapper le
flambeau et tomba  genoux prs du lit.

Il fut tir de la stupeur dans laquelle l'avait plong cette horrible
dcouverte, par des coups discrets frapps  sa porte. Il lui fallut
quelques secondes pour se rappeler sa situation, et, lorsqu'il se
prcipita pour empcher qui que ce ft d'entrer, il tait dj trop
tard. Le docteur Nol, coiff d'un haut bonnet de nuit, portant une
lampe qui clairait sa longue silhouette blanche, regardant  droite, 
gauche, avec des mouvements de tte qui faisaient songer  quelque grand
oiseau, poussa doucement la porte, puis se glissa jusqu'au milieu de la
chambre.

J'ai cru entendre un cri, commena le docteur, et, craignant que vous
ne fussiez souffrant, je n'ai pas hsit  me permettre cette
indiscrtion...

Silas, la figure bouleverse, se tenait entre le docteur et le lit, mais
ne trouvait pas la force de rpondre.

Vous tes dans l'obscurit, poursuivit le docteur, et vous n'avez mme
pas commenc  vous dshabiller. Vous ne me persuaderez pas aisment
contre toute apparence que vous n'ayez besoin en ce moment ni d'un ami
ni d'un mdecin. Voyons lequel des deux doit se mettre  votre service?
Laissez-moi vous tter le pouls; il est souvent l'indice certain de
l'tat du coeur.

Le docteur s'avana vers Silas qui continuait  reculer devant lui et
essaya de le saisir par le poignet; mais la tension des nerfs du jeune
Amricain tait devenue insupportable. Il s'chappa, d'un mouvement
fbrile, se jeta sur le parquet, clata en sanglots.

Aussitt que le docteur Nol aperut le cadavre sur le lit, sa figure
s'assombrit. Courant vers la porte qu'il avait laisse entr'ouverte, il
la ferma vivement  double tour.

Debout! cria-t-il  Silas d'un ton de commandement. Ce n'est pas
l'heure de pleurer. Qu'avez-vous fait? Comment ce corps est-il dans
votre chambre? Parlez franchement  un homme qui saura vous aider.
Croyez-vous que ce morceau de chair morte sur votre oreiller puisse
diminuer en quoi que ce soit la sympathie que vous m'avez inspire? Non,
l'odieux qu'une loi injuste et aveugle attache  certaines actions ne
retombe pas sur leur auteur aux yeux de quiconque aime celui-l; si je
voyais un ami revenir vers moi  travers des flots de sang, mon
affection pour lui n'en serait nullement altre. Relevez-vous,
rpta-t-il; le bien et le mal sont des chimres; il n'y a rien dans la
vie, si ce n'est la fatalit, et, quoi qu'il arrive, quelqu'un est
auprs de vous qui vous soutiendra jusqu' la fin.

Ainsi encourag, Silas rassembla ses forces, et, d'une voix entrecoupe,
russit enfin, grce aux questions du docteur,  expliquer les faits
tant bien que mal. Cependant il omit le colloque entre le prince et
Geraldine, ayant  peine saisi le sens de cet entretien et ne pensant
gure qu'il pt avoir quelque rapport avec son propre malheur.

Hlas! s'cria le docteur Nol, ou je me trompe fort ou vous tes tomb
entre les mains les plus dangereuses de toute l'Europe. Pauvre, pauvre
garon! Quel abme a t creus devant votre crdulit! Vers quel mortel
pril vos pas imprudents ont-ils t conduits! Cet homme, cet Anglais
que vous avez vu deux fois, et que je souponne d'tre l'me de cette
tnbreuse affaire, pouvez-vous me le dcrire? tait-il jeune ou vieux,
grand ou petit?

Mais Silas, qui, malgr toute sa curiosit, tait incapable de la
moindre remarque judicieuse, ne put fournir aucun renseignement en
dehors de gnralits insignifiantes, d'aprs lesquelles il tait
impossible de reconnatre quelqu'un.

Je voudrais que ceci ft dans le programme d'ducation de toutes les
coles, s'cria le docteur avec rage.  quoi servent et la vue et la
parole, si un homme n'est capable ni d'observer ni de se souvenir des
traits de son ennemi? Moi, qui connais tous les antres de l'Europe,
j'aurais pu fixer son identit et acqurir de nouvelles armes pour votre
dfense. Cultivez cet art dans l'avenir, mon pauvre enfant, vous en
retirerez d'normes avantages.

--L'avenir! rpta Silas; quel avenir m'est rserv, sauf les galres?

--La jeunesse est toujours lche, rpliqua le docteur, et  chacun ses
propres difficults paraissent plus grosses qu'elles ne le sont en
effet. Je suis vieux, moi, et cependant je ne dsespre jamais.

--Puis-je raconter une semblable histoire  la police? demanda Silas....

--Assurment non, rpondit le docteur. D'aprs ce que je vois de la
machination dans laquelle vous tes pris, votre cas, de ce ct-l,
serait dsespr; pour des juges vulgaires vous tes le coupable. Et
souvenez-vous que nous ne connaissons qu'une partie du complot; les
mmes artisans infmes ont d combiner maintes autres circonstances,
qui, mises au jour par une enqute de police, rejetteraient le crime
encore plus srement sur votre innocence.

--Alors, je suis perdu en vrit!

--Je n'ai pas dit cela, rpliqua le docteur Nol, car je suis un homme
prudent.

--Mais, regardez! sanglota Silas en montrant le cadavre. L, dans mon
lit, cette chose impossible  expliquer... impossible  voir sans
horreur!

--Sans horreur, dites-vous? Non; quand cette sorte d'horloge s'arrte,
ce n'est plus pour moi qu'une ingnieuse pice de mcanique bonne 
fouiller au scalpel. Lorsque le sang est une fois fig, ce n'est plus du
sang humain; lorsque la chair est morte, elle n'est plus cette chair que
nous dsirons chez nos matresses et que nous respectons chez nos amis.
La grce, le charme, la terreur, tout en est sorti avec l'esprit qui
l'animait. Habituez-vous  contempler cela tranquillement, car, si mon
projet est praticable, il vous faudra vivre plusieurs jours en compagnie
constante avec ce qui,  cette heure, vous effraie.

--Votre projet? s'cria Silas. Quel est-il? Dites-le-moi vite, docteur,
car, il me reste  peine assez de courage pour continuer  vivre.

Sans rpondre, le docteur Nol s'approcha du lit et se mit  palper le
cadavre.

Absolument mort, murmura-t-il; oui, ainsi que je le supposais... les
poches vides... le chiffre de la chemise coup. Leur oeuvre a t
accomplie tout entire. Heureusement il est de petite taille.

Silas recueillait ces paroles avec une ardente anxit. Son examen
termin, le docteur prit une chaise et s'adressa au jeune homme en
souriant:

Depuis que je suis dans cette chambre, dit-il, bien que mes oreilles et
ma langue aient t si occupes, mes yeux ne sont pas rests inactifs.
J'ai remarqu tout  l'heure, que vous aviez l, dans un coin, une de
ces monstrueuses constructions que vos compatriotes emportent avec eux
dans toutes les parties du globe,--en un mot une malle de Saratoga.
Jusqu' prsent, je n'avais jamais pu deviner l'utilit de ces
monuments; mais aujourd'hui je commence  la souponner. tait-ce pour
plus de commodit dans la traite des esclaves, tait-ce pour obvier aux
consquences d'un emploi trop prompt du couteau, je ne sais.... Mais je
vois clairement une chose,--le but d'une pareille caisse est de contenir
un corps humain.

--En vrit, s'cria Silas, ce n'est pas le moment de plaisanter!

--Bien que je m'exprime avec une sorte de gaiet, rpliqua le docteur,
le sens de mes paroles est extrmement srieux. Et la premire chose que
nous ayons  faire, mon jeune ami, est de dbarrasser votre coffre de
tout ce qu'il contient...

Silas cda docilement  l'autorit du docteur Nol. La malle de Saratoga
une fois vide,--ce qui produisit un dsordre considrable sur le
plancher,--le cadavre fut retir du lit, Silas le prenant par les talons
et le docteur le tenant par les paules, puis, aprs quelques
difficults, on le plia en deux et on l'insra tout entier dans le
coffre. Grce  un effort vigoureux des deux hommes, le couvercle se
rabattit sur ce singulier bagage et la caisse fut ferme, cadenasse,
corde par la propre main du docteur, pendant que Silas chargeait tout
ce qu'elle avait contenu, dans un cabinet et dans la commode.

Maintenant, dit le docteur, le premier pas vers la dlivrance est fait.
Demain, ou plutt aujourd'hui, votre tche sera d'apaiser les soupons
de votre portier en lui payant tout ce que vous devez; pendant ce temps,
vous pourrez vous fier  moi pour prendre d'autres dispositions
ncessaires. En attendant, accompagnez-moi dans ma chambre, o je vous
donnerai un narcotique indispensable, car, quoi que vous deviez faire,
il vous faut du repos...

La journe suivante fut la plus longue dont Silas put se souvenir. Il
semblait qu'elle ne dt jamais s'achever, cette journe maudite....

L'Amricain dfendit sa porte et s'assit  l'cart, les yeux fixs sur
la malle de Saratoga, dans une lugubre contemplation. Ses anciennes
indiscrtions lui furent rendues avec usure: le trou dans la muraille
ayant t ouvert de nouveau, il eut conscience d'une surveillance
presque continuelle dirige sur lui de l'appartement de Mme Zphyrine.
Ce sentiment d'tre pi devint mme si pnible, qu' la fin il se vit
oblig de boucher l'ouverture de son ct. Lorsque, par ce moyen, il fut
 l'abri de tout regard importun, Scuddamore passa son temps en larmes
de repentir et en prires.

La soire tait fort avance quand le docteur Nol entra dans la
chambre, portant  la main deux enveloppes cachetes, sans adresses,
l'une, plutt volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide.

Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous
expliquer le plan que j'ai form pour vous sauver. Demain matin, de trs
bonne heure, le prince Florizel de Bohme retourne  Londres, aprs
avoir pass quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il
m'a t donn, il y a longtemps dj, de rendre au colonel Geraldine,
son cuyer, un de ces services, si frquents dans ma profession et qui
ne sont jamais oublis, ni d'un ct ni de l'autre. Je n'ai pas besoin
de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve;
qu'il me suffise de dire que je le sais prt  m'aider de toutes
manires. Or il tait urgent que vous pussiez gagner Londres sans que
votre malle ft ouverte;  cela, n'est-ce pas, la douane semblait
opposer une difficult insurmontable. Mais il me revint  l'esprit, que,
par courtoisie, les bagages de l'hritier d'un trne devaient tre
exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et
obtins une rponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six
heures  l'htel o demeure le prince, vos bagages seront transports
avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-mme ferez le
voyage comme membre de la suite de Son Altesse.

--Je crois avoir dj vu le prince de Bohme et le colonel Geraldine;
j'ai mme entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre
soir, au bal Bullier.

--C'est possible, car le prince veut connatre tous les milieux. Une
fois arriv  Londres, votre tche est presque termine. Dans cette
grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser  son
destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la dsignation de la
maison o vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera
alors enleve et ne vous embarrassera pas davantage.

--Hlas! dit Silas, j'ai un vif dsir de vous croire, mais comment
serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irralisable, je le
crains bien! Soyez gnreux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.

Le docteur Nol parut pniblement impressionn.

Enfant, rpondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me
demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri dsormais
contre l'humiliation, et il serait trange de vous refuser cela, aprs
vous avoir tant accord. Sachez donc que, bien que je sois maintenant
d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonn  l'tude, mon nom,
quand j'tais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les
plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'extrieurement
j'tais entour de respect, ma vritable puissance s'appuyait sur les
relations les plus secrtes, les plus terribles, les plus criminelles.
C'est  un de ceux qui m'obissaient alors que je m'adresse aujourd'hui
pour vous dlivrer de votre fardeau. Ces hommes taient de nationalits
et d'aptitudes diverses, mais tous lis par un serment formidable; tous
agissaient dans le mme but; ce but tait l'assassinat; et, moi qui vous
parle, j'tais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande
redoutable.

--Quoi, s'cria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le
meurtre tait un mtier?... Puis-je toucher votre main dsormais?
Dois-je mme accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous
abuser de ma dtresse pour vous gagner un complice?

Le docteur se mit  rire amrement.

Vous tes difficile  contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous
laisse le choix entre la socit de l'assassin et celle d'un assassin.
Si votre conscience est trop timore pour accepter mon aide, dites-le,
et je vous quitte sur-le-champ. Dornavant vous pourrez agir avec votre
caisse et son contenu comme il conviendra le mieux  votre me dlicate.

--Je reconnais mes torts, rpliqua Silas; j'aurais d me souvenir de la
gnrosit avec laquelle vous avez offert de me protger, avant mme que
je ne vous eusse convaincu de mon innocence; pardon, je continuerai 
couter vos conseils et  en tre reconnaissant.

--C'est bien, rpondit le docteur, vous commencez  profiter des leons
de l'exprience.

--Mais, reprit l'Amricain, puisque vous tes, d'aprs votre propre
aveu, habitu  ces besognes tragiques, puisque les gens auxquels vous
me recommandez sont vos anciens associs et vos amis, ne pourriez-vous,
monsieur, vous charger vous-mme du transport de la malle et me dlivrer
tout de suite de sa prsence abhorre?

--Par ma foi, rpliqua le docteur, je vous admire, jeune homme! Si vous
trouvez que je ne me suis pas dj suffisamment ml de vos affaires,
moi, du fond du coeur, je pense le contraire. Prenez ou ddaignez mes
services tels que je les offre, et ne m'ennuyez pas davantage avec vos
remerciements, car je fais encore moins de cas de votre estime que de
votre intelligence. Un temps viendra o, s'il vous est donn de vivre
sain d'esprit un certain nombre d'annes, vous jugerez diffremment tout
ceci et rougirez de votre conduite de cette nuit.

En prononant ces mots, le docteur se leva, rpta brivement et
clairement ses indications, puis quitta la chambre sans laisser  Silas
le temps de rpondre.

Le lendemain matin, Silas Scuddamore se prsenta  l'htel, o il fut
poliment reu par le colonel Geraldine et dlivr de toute crainte
immdiate au sujet de la malle et de son hideux contenu. Le voyage se
passa sans incident, quoique le jeune homme fut terrifi d'entendre les
matelots et les porteurs du chemin de fer se plaindre entre eux du poids
extraordinaire des bagages. Silas monta dans la voiture de suite, le
prince voyageant seul avec son cuyer.  bord du paquebot cependant,
Florizel remarqua l'attitude mlancolique de ce jeune homme, debout, en
contemplation devant une pile de malles.

Voil un individu, dit-il, qui doit avoir quelque sujet de chagrin.

--C'est l'Amricain pour lequel j'ai obtenu la permission de voyager
avec votre suite, rpondit Geraldine.

--Vous me rappelez que j'ai manqu de courtoisie, dit le prince.

S'avanant vers Silas, avec la plus parfaite urbanit, il lui adressa la
parole:

J'ai t charm, monsieur, de pouvoir satisfaire le dsir que vous
m'avez fait exprimer par le colonel Geraldine.

Aprs cette entre en matire, il lui fit quelques questions sur la
situation politique de l'Amrique, auxquelles Silas rpondit avec tact
et bon sens.

Vous tes encore un trs jeune homme, dit le prince; je vous trouve
bien srieux pour votre ge. Peut-tre laissez-vous votre esprit
s'absorber outre mesure dans des tudes ardues. Mais peut-tre, d'autre
part, suis-je moi-mme indiscret en touchant  quelque sujet pnible.

--J'ai, en effet, une excellente raison pour tre au dsespoir, dit
Silas; jamais un tre plus innocent que moi ne fut plus abominablement
tromp.

--Je ne veux pas forcer vos confidences, rpliqua Florizel, mais
n'oubliez pas que la recommandation du colonel Geraldine est un
passeport assur, et que je suis non seulement dsireux de vous rendre
service  l'occasion, mais peut-tre plus en tat que beaucoup d'autres
de le faire.

Silas fut charm de l'amabilit d'un si grand personnage; nanmoins son
esprit revint bientt  ses sombres proccupations; car rien, pas mme
la courtoisie d'un prince  l'gard d'un rpublicain, ne peut dcharger
de ses soucis un coeur souffrant.

Le train arriva  Charing-Cross; la douane eut les gards habituels pour
l'auguste bagage. Des voitures attendaient, et Silas fut conduit, en
mme temps que toute la suite,  la rsidence du prince. L, le colonel
Geraldine alla le chercher et lui exprima sa satisfaction d'avoir pu
obliger un ami du docteur Nol, pour lequel il professait la plus haute
considration.

J'espre, ajouta-t-il, que vous ne trouverez aucune de vos porcelaines
brises. Des ordres spciaux ont t donns le long de la ligne, afin
que les bagages de Son Altesse fussent traits avec prcaution.

Puis, commandant aux domestiques de mettre une voiture  la disposition
du jeune homme, le colonel lui serra la main et s'en alla vaquer aux
devoirs de sa charge.

Alors, Silas ouvrit l'enveloppe qui cachait l'adresse de son protecteur
inconnu et dit au majestueux laquais de le conduire  Box-Court, du ct
du Strand. L'endroit n'tait probablement pas inconnu  celui-ci, car il
parut stupfait et se fit rpter l'ordre en question. Ce fut l'me
pleine d'alarmes poignantes que Silas monta dans le carrosse princier et
fut men  destination. L'entre de Box-Court tait trop troite pour le
passage d'une voiture; c'tait un simple chemin de pitons, entre deux
barrires, avec une borne  chaque bout; sur l'une de ces bornes tait
assis un homme, qui aussitt sauta  terre et changea un signe amical
avec le cocher, pendant que le valet de pied ouvrait la portire et
demandait  Silas s'il devait descendre la malle, et  quel numro elle
devait tre porte.

S'il vous plat, dit Silas, au numro trois.

Le valet de pied et l'homme qui venait de quitter la borne eurent
beaucoup de peine, mme avec l'aide de Silas,  transporter la caisse;
avant qu'on ne l'et dpose devant la porte du numro trois, le jeune
Amricain fut terrifi de voir une vingtaine de badauds le considrer
d'un oeil curieux. Cependant il souleva le marteau en gardant la
meilleure contenance possible, et prsenta la seconde enveloppe  celui
qui vint lui ouvrir.

Il n'est pas  la maison, monsieur; si vous voulez me remettre votre
lettre et revenir demain matin, je m'informerai de l'heure  laquelle il
pourra vous recevoir. Dsirez-vous laisser la caisse?

--De tout mon coeur! s'cria Silas.

Mais aussitt il regretta sa prcipitation et dclara avec une gale
nergie qu'il prfrait emporter sa malle avec lui  l'htel.

La foule se moqua de son indcision et le suivit jusqu' la voiture avec
force quolibets insultants; et Silas, couvert de honte, perdu de
terreur, supplia les domestiques de le conduire  quelque htel
tranquille des environs.

L'quipage du prince dposa ce malheureux  l'htel Craven, dans
Craven-Street, puis s'loigna immdiatement, le laissant seul avec les
gens de l'htel. L'unique chambre vacante, lui dit-on, tait un cabinet,
au quatrime tage, donnant sur le derrire.  cette espce de cellule,
avec des peines et des plaintes infinies, deux solides porteurs
montrent la malle. Il est superflu d'ajouter que, pendant toute
l'ascension, Silas les suivit de prs, ne quittant pas leurs talons, et
qu' chaque marche son coeur dfaillait.--Un simple faux pas, se
disait-il, et la caisse peut, en passant par-dessus la rampe, rejeter
son fatal contenu, rvl au grand jour, sur le pav du vestibule.

Dans sa chambre, il s'assit au pied du lit, pour se remettre de
l'angoisse qu'il venait de subir; mais il avait  peine pris cette
position qu'il fut pouvant de nouveau par le mouvement d'un des
porteurs, qui,  genoux prs de la malle, tait en train d'en dfaire
les attaches compliques.

N'y touchez pas! cria Silas. Je n'aurai besoin de rien de ce qu'elle
renferme, pendant mon sjour ici.

--Vous auriez pu la laisser dans le vestibule, alors! grommela le
porteur. Une malle aussi grosse et aussi lourde qu'une cathdrale! Ce
que vous avez dedans, je ne peux l'imaginer. Si tout est de l'argent,
vous tes plus riche que moi.

--De l'argent? rpta Silas trs troubl. Qu'entendez-vous par de
l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot!

--Trs bien, capitaine, rpliqua le porteur avec un clignement d'oeil.
Personne n'en veut  ce qui vous appartient. Je suis aussi sr que la
Banque elle-mme, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je
boirais volontiers quelque chose  la sant de Votre Seigneurie.

Silas lui prsenta deux napolons, non sans exprimer son regret de
l'embarrasser de monnaie trangre. Et l'homme, grognant encore plus
fort, et portant ses regards, avec mpris, de l'argent qu'il faisait
sauter dans sa main,  la malle monumentale, puis encore de la malle 
l'argent, finit par consentir  s'en aller.

Depuis tantt deux jours, le cadavre tait emball dans la caisse de
Silas;  peine fut-il seul que l'infortun Amricain approcha son nez de
toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus
angoisse. Mais le temps tait froid et la malle russissait encore 
cacher son abominable secret.

Il prit une chaise et mdita, la tte ensevelie entre ses mains.  moins
qu'il ne ft promptement dlivr, toute illusion tait impossible, sa
perte paraissait certaine. Seul dans une ville trangre, sans amis ni
complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus
de ressource.

Pathtiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour
l'avenir; il ne deviendrait plus le hros, l'homme clbre de sa ville
natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait
amoureusement rv, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il
pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'tre lu
prsident des tats-Unis et de laisser derrire lui une statue, dans le
plus mauvais style possible, pour orner le Capitole  Washington. Quelle
destine que celle de cet Amricain enchan  un Anglais mort et pli
en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne russissait pas  se
dbarrasser de ce cadavre importun, c'en tait fait. Il n'y avait plus
la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales!

Je n'oserais pas rpter ses imprcations contre le docteur, l'homme
assassin, Mme Zphyrine, les porteurs de l'htel, les serviteurs du
prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient t mls, mme de la
faon la plus lointaine,  son horrible infortune.

Vers sept heures, il s'chappa et descendit dner; mais la salle du
restaurant le glaa d'effroi; les yeux des autres dneurs semblaient
s'arrter sur lui avec mfiance et son esprit demeurait obstinment
l-haut, prs de la malle. Lorsque le garon vint lui prsenter du
fromage, ses nerfs taient tellement excits, qu'il sauta en l'air et
renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe.

Le garon lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il et prfr de
beaucoup retourner tout de suite auprs de son dangereux trsor, il
n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol
sans jour, clair au gaz, qui servait, et sert peut-tre encore, de
caf  l'htel Craven.

Deux hommes jouaient tristement au billard; assists par un marqueur
hve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils taient les seuls
occupants de la salle. Mais, au second coup d'oeil, son regard tomba sur
un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baisss, de l'air le
plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir dj
rencontr cette figure; malgr le changement complet de costume, il
reconnut l'homme qu'il avait trouv assis sur la borne de Box-Court et
qui avait aid  transporter sa malle. Aussitt l'Amricain se retourna
et, se mettant  courir, ne s'arrta que lorsqu'il se fut enferm et
verrouill dans sa chambre.

L, pendant toute la nuit, en proie aux plus terribles imaginations, il
veilla auprs de la caisse fatale remplie de chair morte. L'allusion du
porteur  sa malle pleine d'or le tenait en moi, et la prsence dans le
fumoir, sous un dguisement vident, de l'homme de Box-Court, lui
prouvait qu'il tait, une fois de plus, le centre de tnbreuses
machinations.

Minuit tait dj sonn depuis quelque temps quand Silas, pouss par le
soupon, ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le corridor
faiblement clair par un seul bec de gaz.  quelque distance, il
aperut un garon d'htel, endormi sur le plancher. Il s'approcha
furtivement,  pas de loup, et se pencha sur le dormeur; celui-ci tait
couch de ct, son bras droit relev lui cachant la figure. Tout 
coup, il dplaa ce bras et ouvrit les yeux; Silas se trouva de nouveau
face  face avec l'espion de Box-Court.

Bonsoir, monsieur, dit l'homme d'un ton de bonne humeur.

Mais Silas tait trop profondment impressionn pour trouver une rponse
et il regagna sa chambre silencieusement.

Vers le matin, puis par la peur, il s'endormit dans son fauteuil et
tomba, la tte en avant, sur la malle. En dpit d'une position aussi
contrainte et d'un si hideux oreiller, son sommeil fut long et profond;
il ne fut rveill qu' une heure tardive par un coup violent frapp 
sa porte.

Se htant d'ouvrir, il vit un domestique qui attendait.

C'est Monsieur qui est all hier  Box-Court? demanda celui-ci.

Silas, avec un frisson, reconnut qu'il y tait all.

Alors, cette lettre est pour vous, ajouta le domestique, lui
prsentant une enveloppe cachete.

Silas la dchira prcipitamment et y trouva ce mot: Midi.

Il fut exact  l'heure dite; la malle fut porte devant lui par
plusieurs vigoureux gaillards et on l'introduisit dans une chambre, o
un homme se chauffait, assis devant le feu, le dos tourn  la porte. Le
bruit de tant de monde, entrant et sortant, et le grincement de la malle
quand on la dposa sur le plancher, ne russirent pas  attirer
l'attention de celui-ci; Silas attendit debout, dans une vritable
agonie, qu'il daignt s'apercevoir de sa prsence.

Cinq minutes peut-tre s'coulrent, avant que se retournt lentement le
prince Florizel de Bohme.

Ainsi monsieur, dit-il, en interpellant Scuddamore avec la plus grande
svrit, c'est de cette manire que vous abusez de ma complaisance!
Vous vous joignez  des personnes de qualit, dans le seul but
d'chapper aux consquences de vos crimes; je puis facilement comprendre
votre embarras, lorsque je vous adressai la parole hier.

--Je jure, s'cria Silas, que je suis innocent de tout, si ce n'est de
mon infortune!

L-dessus, d'une voix entrecoupe, avec la plus parfaite ingnuit, il
raconta au prince toute l'histoire de ses malheurs.

Je vois que j'ai t induit en erreur, dit Florizel lorsqu'il eut
cout jusqu'au bout. Vous n'tes qu'une victime et puisque je ne suis
pas forc de punir, vous pouvez tre sr que je ferai mes efforts pour
vous aider. Maintenant, continua-t-il,  l'oeuvre! Ouvrez immdiatement
votre caisse et laissez-moi voir ce qu'elle contient.

Silas changea de couleur et gmit tout bas:

J'ose  peine....

--Quoi, rpliqua le prince, ne l'avez-vous pas dj regard? Ceci est
une espce de sensiblerie  laquelle il faut rsister, monsieur. La vue
d'un malade que l'on peut secourir doit nous mouvoir plus fortement que
celle d'un mort, auquel on ne peut plus faire ni bien ni mal. Commandez
 vos nerfs.

Et, voyant que Silas hsitait de plus belle:

Je voudrais, cependant, ne pas tre oblig de donner un autre nom  ma
requte, ajouta-t-il.

Le jeune Amricain se rveilla comme d'un rve et, avec un frisson
d'horreur, se mit  ouvrir la serrure de sa malle. Le prince se tenait
auprs de lui, le surveillant d'un air calme, les mains derrire le dos.
Le corps tait compltement raidi et il fallut  Silas un grand effort,
 la fois physique et moral, pour le dloger de sa position et dcouvrir
le visage.

Aussitt Florizel recula, en jetant une exclamation de douloureuse
surprise.

Hlas! s'cria-t-il, vous ne savez pas quel prsent cruel vous
m'apportez. Ceci est un jeune homme de ma propre suite, le frre de mon
plus fidle ami; et c'est dans une affaire relevant de mon service qu'il
a pri par les mains de malfaiteurs infmes. Pauvre Geraldine,
continua-t-il, comme s'il se ft parl  lui-mme, dans quels termes
vous apprendrai-je le sort de votre frre? Comment pourrai-je m'excuser
 vos yeux et aux yeux de Dieu des projets prsomptueux qui l'ont men 
cette mort sanglante et prmature? Ah Florizel! Florizel! quand
apprendrez-vous la prudence qu'il faut dans cette vie mortelle? quand ne
serez-vous plus bloui par le fantme de puissance qui est  votre
disposition? La puissance! cria-t-il; qui donc est plus impuissant que
moi? Je regarde ce jeune homme que j'ai sacrifi, oui, sacrifi, Mr.
Scuddamore, et je sens combien c'est peu de chose que d'tre prince.

L'Amricain, trs mu, essaya de balbutier quelques paroles de
consolation et fondit en larmes. Florizel, touch de sa bonne intention
vidente, se rapprocha et lui prit la main.

Calmez-vous, dit-il. Nous avons tous deux beaucoup  apprendre, et tous
deux nous deviendrons, je gage, meilleurs par suite de notre entrevue
d'aujourd'hui.

Silas remercia silencieusement d'un regard affectueux.

crivez-moi l'adresse du docteur Nol sur ce morceau de papier,
continua le prince. Et laissez-moi vous recommander d'viter la socit
de cet homme dangereux, lorsque vous serez de retour  Paris. Dans cette
affaire, cependant, il a, je crois, agi d'aprs une inspiration
gnreuse; s'il et t complice de la mort du jeune Geraldine, il
n'aurait jamais expdi son cadavre  l'assassin lui-mme.

-- l'assassin lui-mme! rpta Silas stupfait.

--C'est ainsi, reprit le prince. Cette lettre, que la volont de Dieu a
si trangement fait tomber entre mes mains, tait adresse  un homme
qui n'est autre que le criminel en personne, l'infme prsident du
_Suicide Club_. Ne cherchez pas  pntrer plus profondment dans ces
prilleux labyrinthes, contentez-vous d'avoir miraculeusement chapp et
quittez cette maison sans perdre une minute. J'ai des affaires
pressantes, je dois m'occuper tout de suite de cette pauvre dpouille,
qui, il y a si peu de temps encore, tait le corps bien vivant d'un beau
et noble jeune homme.

Silas prit cong du prince Florizel avec gratitude et dfrence; mais,
pouss par sa curiosit ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'
ce qu'il l'et vu s'loigner en quipage, se rendant chez le colonel
Henderson, de la police. Rpublicain comme il l'tait, ce fut avec un
sentiment presque de dvotion que le jeune Amricain ta son chapeau
pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir mme, il prit le train
pour retourner  Paris.

Voil (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'_Histoire d'un
mdecin et d'une malle_. Passant sous silence quelques rflexions sur la
toute puissante intervention de la Providence, trs convenables dans
l'original, mais peu appropries  notre got d'Occident, j'ajouterai
que Mr. Scuddamore a dj commenc  monter les degrs de la renomme
politique, et que, d'aprs les dernires nouvelles, il tait shrif de
sa ville natale.




L'AVENTURE DES CABS


Le lieutenant Brackenbury Rich s'tait singulirement distingu aux
Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait
un chef prisonnier. Sa bravoure tait universellement reconnue; aussi,
quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fivre des
jungles, il revint en Angleterre, la socit se montra-t-elle dispose 
le fter comme une clbrit au moins de second ordre. Mais la marque
distinctive du caractre de Brackenbury Rich tait une sincre modestie;
si les aventures lui taient chres, il se souciait fort peu des
compliments; il alla donc attendre tantt sur le continent, dans des
villes d'eaux, tantt  Alger, que le bruit de ses exploits se ft
teint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, ds le
commencement de la saison, un homme sage put rentrer  Londres
incognito. Comme il n'avait que des parents loigns, demeurant tous en
province, ce fut presque  la faon d'un tranger qu'il s'installa dans
la capitale du pays pour lequel il avait vers son sang.

Le lendemain de son arrive, il dna seul au cercle militaire, donna des
poignes de main  quelques vieux camarades et reut leurs chaleureuses
flicitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un
autre, et il fut bientt laiss compltement  lui-mme. Brackenbury
tait en tenue du soir, ayant form le projet d'aller au thtre: il ne
savait cependant de quel ct diriger ses pas. La grande ville lui tait
peu familire; il avait pass d'un collge de province  l'cole
militaire et, de l, tait parti directement pour l'Orient. Du reste,
les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait
nombre de jouissances varies dans l'exploration de ce monde inconnu.

Il se dirigea donc, en balanant sa canne, vers la partie ouest de
Londres. La soire tait tide, dj sombre, et, de temps en temps, la
pluie menaait. Cette multitude de figures, se succdant  la lumire du
gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il
pourrait marcher ternellement dans cette atmosphre troublante et
environn par le mystre de quatre millions d'existences. Regardant les
maisons, il se demanda ce qui se droulait derrire ces fentres
vivement claires; il examinait chaque passant et les voyait tous
tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit gnreux, qu'il et
voulu deviner.

On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de
bataille de l'humanit.

Et alors il s'tonna d'avoir march si longtemps dj sur une scne
aussi complique, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre
compte.

Tout vient  son heure, se dit-il enfin. Je serai forcment entran
dans le tourbillon, avant peu.

La nuit tait assez avance, lorsqu'une grosse averse trs froide, tomba
soudain. Brackenbury s'arrta sous quelques arbres et, pendant qu'il
cherchait  se garantir, il aperut le cocher d'un de ces fiacres qu'on
appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il tait libre. L'offre
tombait  propos; il leva sa canne pour toute rponse et eut vite fait
de se mettre  l'abri.

O faut-il aller, monsieur? demanda le cocher.

--O vous voudrez, rpondit Brackenbury.

Immdiatement,  une allure vertigineuse, le cab partit  travers la
pluie et un ddale de villas. Chaque villa, avec son jardin en faade,
tait tellement semblable  l'autre, il tait si difficile de distinguer
les rues dsertes et faiblement claires, les places, les tournants par
lesquels le cab prcipitait sa course, que Brackenbury perdit bientt
toute ide de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que
le cocher s'amusait  le faire tourner dans un mme quartier; mais non,
l'homme avait un but; il se htait vers un endroit dtermin, comme si
quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, tonn de son
habilet  se reconnatre au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet
aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait
entendu raconter des histoires sinistres d'trangers, auxquels il tait
arriv malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque
association sanguinaire? Et lui-mme tait-il entran vers une mort
violente?

Ce soupon s'tait  peine prsent  son esprit que le cab tourna un
angle et s'arrta net sur une large avenue, devant la grille de certaine
villa brillamment illumine. Un autre fiacre s'loignait  l'instant, et
Brackenbury put voir un gentleman, reu  la porte d'entre par
plusieurs laquais en livre. Il s'tonna que le cocher se ft justement
arrt devant une maison o il y avait rception, mais il ne douta pas
que ce ne ft par suite d'un accident et continua de fumer
tranquillement jusqu' ce qu'il entendt le vasistas se relever
au-dessus de sa tte:

Nous voici arrivs, monsieur.

--Arrivs? rpta Brackenbury, arrivs o?

--Vous m'avez dit de vous conduire o il me plairait, rpondit le cocher
en riant, et nous y voici.

Brackenbury fut frapp du ton singulirement doux et poli de cet homme
d'une classe infrieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait
t men et remarqua que le cab tait plus lgant que la majorit des
voitures publiques.

Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il.
Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que
c'est  moi que le choix appartient.

--Certainement, le choix vous appartient, rpondit le cocher; mais,
quand j'aurai tout dit, je crois savoir de quelle faon se dcidera un
gentleman de votre sorte. Il y a l une runion de messieurs; je ne sais
si le propritaire est un tranger qui n'a dans Londres aucunes
connaissances, ou si c'est simplement un original, mais, ce qu'il y a de
certain, c'est que j'ai t lou, pour lui amener, aussi nombreux que
possible, des messieurs seuls, en tenue de soire, et de prfrence des
officiers de l'arme. Vous n'avez qu' entrer et  dire que Mr. Morris
vous a invit.

--tes-vous ce Mr. Morris? demanda le lieutenant.

--Oh non! rpondit le cocher. Mr. Morris est le matre de la maison.

--Ce n'est pas une manire banale de rassembler des convives, dit
Brackenbury; mais un homme excentrique peut fort bien se passer cette
fantaisie sans aucune mauvaise intention. Supposez que je refuse
l'invitation de Mr. Morris, qu'arrivera-t-il alors?

--Mes ordres sont de vous ramener l o je vous ai pris, monsieur, et de
continuer  chercher d'autres voyageurs jusqu' minuit:--Ceux qui ne
sont pas tents par une telle partie de plaisir, a dit Mr. Morris, ne
sont pas les htes qu'il me faut.

Ces paroles dcidrent le lieutenant.

Aprs tout, se dit-il, en mettant pied  terre, je n'ai pas attendu
longtemps mon aventure.

Il avait  peine touch le trottoir et il tait encore en train de
chercher de l'argent dans sa poche quand le cab fit demi-tour et,
reprenant le chemin par lequel il tait venu, s'loigna  la mme allure
de casse-cou. Brackenbury appela le cocher, qui n'y fit aucune attention
et continua de filer; mais le son de sa voix fut entendu de la maison;
de nouveau la porte s'ouvrit, projetant un flot de lumire sur le
jardin, et un domestique accourut, tenant un parapluie.

Le cab a t pay, fit observer cet homme d'un ton obsquieux.

Aprs quoi il se mit  escorter Brackenbury le long de l'alle et sur
les marches du perron.

Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le dbarrassrent de son
chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant
un numro, et trs poliment le firent monter par un escalier orn de
fleurs tropicales, jusqu' la porte d'un appartement au premier tage.
L, un majestueux matre d'htel, lui demanda son nom puis, annonant le
lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, o un jeune
homme, grand, mince et singulirement beau, l'accueillit d'un air noble
et affable tout  la fois.

Des centaines de bougies clairaient cette pice, qui, ainsi que
l'escalier, tait parfume de plantes rares et superbes, en pleine
floraison. Dans un coin, une table s'offrait, charge de viandes
apptissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes
de champagne. Il y avait dans le salon  peu prs seize personnes, rien
que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient dpass la
premire jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils
taient diviss en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre
entourant une table de baccarat.

Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu
clandestine et le cocher tait un racoleur.

Son regard, ayant embrass tous les dtails qui motivaient cette
conclusion, se reporta sur l'hte qui l'avait reu avec tant de bonne
grce et qui le tenait encore par la main. L'lgance naturelle de ses
manires, la distinction, l'amabilit qui se lisaient sur ses traits, ne
convenaient pas pourtant au propritaire d'un tripot, son langage
semblait indiquer un homme bien n. Brackenbury ressentit une sympathie
instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se blmt lui-mme de cette
faiblesse.

J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en
baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charm de vous connatre.
Votre apparence est bien d'accord avec la rputation qui vous a prcd:
on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez 
oublier l'irrgularit de votre prsentation, je regarderai non
seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en
prouverai un trs sincre plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouche
d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas
tre scandalis par une infraction, mme srieuse,  l'tiquette.

Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques
rafrachissements.

Ma parole, pensa le lieutenant, voil l'un des plus charmants
compagnons que j'aie rencontr jamais, et, je n'en doute pas, l'une des
plus agrables socits de Londres.

Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant
que plusieurs personnes taient en train de fumer, alluma un manille,
avant de se diriger vers la table de roulette, o il risqua son enjeu.
Ce fut alors qu'il s'aperut que tous les invits taient soumis  un
examen trs serr. Mr. Morris allait de-ci de-l, occup en apparence de
ses devoirs d'hospitalit, mais, cependant, il jetait tout autour de lui
des regards scrutateurs. Personne n'chappait  son oeil perant; il
observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il valuait
le montant des mises, il coutait les conversations; en un mot il
semblait guetter le moindre indice de caractre et en prendre note.
Brackenbury sentit renatre ses soupons. tait-il vraiment dans une
maison de jeu? Que signifiait cette enqute? Il pia Mr. Morris dans
tous ses mouvements, et, quoique celui-ci et un sourire toujours prt,
il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et
proccupe. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs
jeux; mais les invits n'inspiraient plus aucun intrt  Brackenbury.

Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque
dessein profond; pourvu qu'il me soit donn de le dcouvrir!

De temps en temps, Mr. Morris entranait  l'cart un des visiteurs; et,
aprs un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne
reparaissait plus.... Ce mange, plusieurs fois rpt, excita au plus
haut degr la curiosit de Brackenbury. Il rsolut d'aller immdiatement
au fond de ce petit mystre, et, sortant d'un air de flnerie dans
l'antichambre, dcouvrit une embrasure de fentre trs profonde, cache
par des rideaux d'un vert  la mode. L, il se dissimula  la hte; il
n'eut pas  attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se
rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il
vit Mr. Morris qui escortait un personnage pais et color, ayant un peu
la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait dj remarqu 
cause de son air commun. Tous deux s'arrtrent juste devant la fentre,
de sorte que celui qui coutait ne perdit pas un mot du discours
suivant:

Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise
politesse, vous me voyez fort embarrass; mais dans une grande ville
comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est
d'y remdier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je
crains que vous ne vous soyez tromp et que vous n'ayez honor ma
modeste demeure par mgarde; car, pour parler net, je ne puis nullement
me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans
circonlocutions inutiles, un mot suffira:--Chez qui pensez-vous tre?

--Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse
confusion qui s'tait visiblement empare de lui pendant les dernires
minutes.

--John ou James Morris? demanda le matre de la maison.

--Je ne puis rellement le dire, repartit le malheureux invit; je ne
suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne
le suis avec vous-mme.

--Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du mme nom dans le bas
de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse.
Croyez que je me flicite du malentendu qui m'a pendant quelques
instants procur le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous
exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une manire
plus rgulire. D'ici l, je ne voudrais, pour rien au monde, vous
retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en levant la
voix, voulez-vous aider monsieur  retrouver son pardessus?

Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son hte jusqu' la porte de
l'antichambre, o il le laissa aux soins du matre d'htel. Comme il
passait devant la fentre, en retournant dans le salon, Brackenbury put
l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit tait charg
d'une grande anxit et ses nerfs dj lasss par la tche qu'il
poursuivait.

Pendant prs d'une heure, les cabs continurent  arriver avec une telle
frquence, que Mr. Morris eut  recevoir un nouvel hte pour chacun des
anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta
toujours  peu prs le mme. Mais au bout de ce temps, les arrives
s'espacrent de plus en plus, pour cesser enfin tout  fait, tandis que
les liminations continuaient tout aussi activement. Le salon commena
donc  se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invit
prit de lui-mme cong, sans qu'on essayt de le retenir; en mme temps
Mr. Morris redoublait d'attentions empresses auprs de ceux qui
demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un  l'autre,
prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il tait
moins hte qu'htesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa manire
d'tre, une sorte de coquetterie, de condescendance fminine qui prenait
le coeur de tous.

Comme l'assemble se rduisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en
qute d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule;
mais il n'en eut pas plus tt franchi le seuil, qu'il fut subitement
arrt par une dcouverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries
avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier
stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques taient occups
 dmnager la maison de tous les cts; mme quelques-uns d'entre eux
avaient dj quitt leur livre et se prparaient  s'en aller. C'tait
comme la fin d'un bal  la campagne, o tout a t fourni en location.
Certes Brackenbury avait lieu de rflchir. D'abord les invits, qui, en
somme, n'taient pas rellement des invits, avaient t renvoys; et
maintenant les serviteurs, qui videmment n'taient pas de vrais
serviteurs, se dispersaient en toute hte.

N'tait-ce donc qu'un rve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit
s'vanouir avant le jour?

Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta
jusqu'aux tages suprieurs de la maison. C'tait bien comme il l'avait
pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre
meuble, pas mme un tableau accroch aux murs. Bien que les peintures
fussent fraches et les papiers nouvellement poss, la maison tait non
seulement inhabite pour l'instant, mais n'avait certainement jamais t
habite du tout. Le jeune officier se rappela avec tonnement l'air
lgant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son
arrive. Ce n'tait qu' force de prodigieuses dpenses que l'imposture
avait pu tre organise sur une si grande chelle.

Qui donc tait Mr. Morris? Quel tait son but pour jouer ainsi, pendant
une nuit, le rle d'un matre de maison dans ce coin recul de Londres?
Et pourquoi rassemblait-il ses htes au hasard de la rue? Brackenbury se
souvint qu'il avait dj tard trop longtemps et se hta de redescendre.
Pendant son absence, beaucoup de monde tait parti, et, en comptant le
lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout 
l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un
sourire et se leva:

Il est temps maintenant, messieurs, dit-il, de vous expliquer quel
tait mon projet en vous enlevant ainsi. J'espre que la soire ne vous
aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'tait
pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une
circonstance critique. Vous tes tous des gentlemen, continua-t-il,
votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure
garantie. Donc, je le dis sans aucun dtour, je viens vous demander de
me rendre un service  la fois dangereux et dlicat; dangereux, car vous
y risquerez votre vie; dlicat, parce qu'il me faut exiger de vous la
plus absolue discrtion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et
d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument tranger, la
requte est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un
d'entre vous recule devant une prilleuse confidence et un acte de
dvouement digne de Don Quichotte, je suis donc prt  lui tendre la
main avec toute la sincrit possible, en lui souhaitant une bonne nuit,
 la garde de Dieu.

Un homme trs grand et trs brun, au dos vot, rpondit immdiatement 
cet appel.

J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je
ne fais pas de rflexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez
quelque mfiance. Je m'en vais, je le rpte, et peut-tre
trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles  l'exemple
que je donne.

--Au contraire, rpliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous
dites. Il serait impossible d'exagrer la gravit de mon dessein.

--Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en
s'adressant aux autres. Nous avons men assez loin cette fredaine
nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous
approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans
reproche, vous reverrez le soleil.

Celui qui parlait pronona ces derniers mots avec une intonation qui
ajoutait  leur force, et sa figure portait une singulire expression de
gravit. Un des assistants se leva prcipitamment et, d'un air alarm,
se prpara aussitt  prendre cong. Deux seulement restrent fermes 
leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond;
ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard
d'intelligence rapidement chang entre eux, semblaient absolument
trangers  la discussion qui venait de finir.

Mr. Morris conduisit les dserteurs jusqu' la porte, qu'il ferma sur
leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de
soulagement. S'adressant aux deux officiers:

J'ai choisi mes hommes comme le Josu de la Bible, dit-il, et je crois
maintenant avoir l'lite de Londres. Votre physionomie sduisit mes
cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveill votre conduite au
milieu d'une trange socit et dans les circonstances les plus
singulires; j'ai remarqu comment vous jouiez et de quelle faon vous
supportiez vos pertes; enfin, tout  l'heure, je vous ai mis  l'preuve
d'une annonce stupfiante et vous l'avez reue comme une invitation 
dner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai t pendant des
annes le compagnon et l'lve du prince le plus courageux et le plus
sage de toute l'Europe.

-- l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze
volontaires, et, rpondant  mon appel, tous les troupiers sortirent du
rang. Mais une socit de joueurs n'est pas la mme chose qu'un rgiment
sous le feu. Vous pouvez vous fliciter, je suppose, d'en avoir trouv
deux, et deux qui ne vous manqueront pas  l'assaut. Quant aux animaux
qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux
que j'aie jamais rencontrs. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant 
Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps,
et je ne doute pas que vous ne connaissiez galement mon nom. Je suis le
major O'Rooke.

Et le vtran tendit sa main, qui tait rouge et tremblante, au jeune
lieutenant.

Qui ne le connat? rpondit Brackenbury.

--Lorsque cette petite affaire sera rgle, dit Mr. Morris, vous jugerez
que je vous ai suffisamment rcompenss; car  aucun de vous deux je
n'aurais pu rendre un service plus prcieux que de lui faire faire la
connaissance de l'autre.

--Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel?

--C'est un duel d'une certaine sorte, rpondit Mr. Morris, un duel avec
des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel  mort. Je
dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi,
s'il vous plat, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de
celui d'une personne  qui j'espre vous prsenter avant peu, vous me
ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas  les
dcouvrir vous-mmes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle
disparut soudain de chez lui, et jusqu' ce matin je n'ai pas reu le
moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inquitude,
quand je vous aurai dit qu'il est engag dans une oeuvre de justice
prive. Li par un malheureux serment, trop lgrement prononc, il
croit ncessaire de purger la terre du dernier des misrables, tratre,
meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. Dj deux de nos amis
(l'un d'eux mon propre frre) ont pri dans cette entreprise. Lui-mme,
ou je me trompe fort,--est pris dans les mmes trames fatales. Mais du
moins il vit encore, il espre toujours, comme le prouve suffisamment ce
billet.

L-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'tait autre que le colonel
Geraldine, montra une lettre conue en ces termes:

Major Hammersmith,--Mercredi,  trois heures du matin, vous serez
introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House,
Regent's Park, par un homme qui est entirement  ma dvotion. Je vous
prie de ne pas me faire attendre, ft-ce une seconde. Apportez, s'il
vous plat, ma bote d'pes, et, si vous pouvez les trouver, amenez un
ou deux hommes d'honneur et d'une discrtion absolue,  qui ma personne
soit inconnue. Mon nom ne doit pas paratre dans cette affaire.
                                          T. GODALL.

--Ne ft-ce que du droit que lui donne son caractre, mon ami est de
ceux dont la volont s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile
de vous dire, par consquent, que je n'ai mme pas visit les alentours
de Rochester-House et que je suis comme vous dans des tnbres absolues,
touchant la nature de ce dilemme. Aussitt que j'eus reu ces ordres, je
me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la
maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de fte. Mon plan
tait au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a
valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich.
Mais les habitants de cette rue auront un trange rveil. Ils trouveront
demain matin, dserte et  vendre, la maison qui cette nuit tait pleine
de lumires et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les
affaires les plus graves ont un ct plaisant.

--Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer
Brackenbury.

Le colonel consulta sa montre.

Il est maintenant prs de deux heures, dit-il; nous avons une heure
devant nous, et un cab bien attel est  la porte. Puis-je compter sur
votre aide, messieurs?

--De toute ma vie, dj longue, rpondit le major O'Rooke, je n'ai
jamais recul devant quoi que ce ft, ni seulement refus une gageure.

Brackenbury se dclara prt, dans les termes les plus corrects, et aprs
qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit 
chacun un revolver charg. Tous trois montrent ensuite dans le cab et
partirent pour l'endroit en question.

Rochester-House tait une magnifique rsidence sur les bords du canal;
la vaste tendue des jardins l'isolait d'une faon exceptionnelle de
tout ennui de voisinage; on et dit le Parc aux Cerfs de quelque grand
seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la
rue, aucune lumire ne brillait aux fentres de la maison, qui avait un
aspect dlaiss comme si le matre en et t depuis longtemps absent.

Le cab fut congdi et les trois compagnons ne tardrent pas  dcouvrir
la petite porte, une sorte de poterne plutt, ouvrant sur un sentier
entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze
minutes que l'heure fixe ne sonnt. La pluie tombait lentement et nos
aventuriers,  l'abri sous un grand lierre, parlaient  voix basse de
l'preuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer
silence, et tous trois coutrent avec attention. Au milieu du bruit
continu de la pluie, on distinguait de l'autre ct du mur le pas et la
voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'oue
tait remarquablement fine, put mme saisir quelques fragments de leur
conversation.

La fosse est-elle creuse? demandait l'un.

--Elle l'est, rpondit l'autre, derrire la haie de lauriers. Lorsque
notre besogne sera termine, nous pourrons la recouvrir avec un tas de
bois.

L'individu qui avait parl le premier se mit  rire et cette gaiet
parut horrible  ceux qui coutaient derrire le mur.

Dans une heure d'ici, reprit-il.

D'aprs le bruit des pas, il fut vident que les deux interlocuteurs se
sparaient et continuaient leur marche dans une direction oppose.
Presque aussitt, la porte secrte s'entr'ouvrit avec prcaution, une
figure ple se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de
mort les trois hommes suivirent leur guide  travers plusieurs alles de
jardin, jusqu' l'entre de la maison du ct des cuisines. Une seule
bougie brlait dans la vaste cuisine dalle, qui manquait absolument de
tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commenait 
monter les tages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causs
par les rats, tmoignrent plus srement encore de l'abandon du logis.

Le guide, qui marchait en avant, avec la lumire, tait un vieillard
maigre, trs courb, mais encore agile; il se retournait de temps en
temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel
Geraldine suivait sur ses talons, la bote d'pes sous le bras et un
revolver tout prt dans la main. Le coeur de Brackenbury battait
violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tt, mais jugea, d'aprs la
hte de leur conducteur, que le moment de l'action devait tre proche.
Les pripties de cette aventure taient si obscures et si menaantes,
le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un
homme, mme plus g que Brackenbury, et t excusable de ressentir
quelque motion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier
tournant.

Arrivs en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite
pice claire seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au
coin de la chemine tait assis un homme, jeune, d'une apparence robuste
mais en mme temps lgante et altire. Son attitude et sa physionomie
tmoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement
un cigare, et, sur une table  porte de sa main tait pos un grand
verre contenant quelque boisson gazeuse qui rpandait une odeur agrable
dans la chambre.

Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je
savais que je pouvais compter sur votre exactitude.

--Sur mon dvouement, rpondit le colonel en s'inclinant.

--Prsentez-moi  vos amis, continua le prtendu Godall.

Quand cette crmonie fut accomplie:

Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus
attrayant. Les affaires srieuses ne sont point  leur place au dbut de
relations nouvelles, mais la force des vnements l'emporte parfois sur
les conventions du monde. J'espre et je crois que vous me pardonnerez
cette soire dsagrable; pour des hommes de votre sorte il suffit de
savoir qu'ils rendent un service considrable.

--Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis
incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je souponnais le
major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper.
Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince
Florizel de Bohme, c'est trop rclamer de la fortune.

--Le prince Florizel! s'cria Brackenbury stupfait.

Et avec l'intrt le plus profond il contempla les traits du clbre
personnage qui tait devant lui.

Je ne regrette pas la perte de mon incognito, rpondit le prince, car
cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorit. Vous
eussiez fait, j'en suis sr, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le
prince de Bohme, mais ce dernier pourra peut-tre, en retour, faire
davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec grce.

L'instant d'aprs, il entretenait les deux officiers de l'arme des
Indes et des troupes d'indignes,--prouvant que, sur ce sujet comme sur
tous les autres, il possdait un fonds remarquable d'information avec
les ides les plus justes.

Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme,
impassible  l'heure d'un pril mortel, que Brackenbury se sentit
pntr d'une admiration respectueuse; il n'tait pas moins sensible au
charme de sa parole et  la surprenante amabilit de son accueil. Chaque
intonation, chaque geste, tait non seulement noble en lui-mme, mais
encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait;
Brackenbury enthousiasm s'avoua dans son coeur que celui-l tait un
souverain pour lequel on et donn sa vie avec ivresse.

Quelques minutes s'taient coules, quand l'individu qui avait
introduit le trio, et qui depuis lors tait rest assis dans un coin, sa
montre  la main, se leva et murmura un mot  l'oreille du prince.

C'est bien, docteur Nol, rpondit celui-ci  haute voix.--Puis,
s'adressant aux autres: Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous
laisser dans l'obscurit. Le moment approche.

Le docteur Nol teignit la lampe. Un jour faible et blafard, prcurseur
de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour clairer la
chambre; quand le prince se leva, il tait impossible de distinguer ses
traits, ni de deviner la nature de l'motion qui videmment
l'treignait. Il se dirigea vers la porte et se plaa tout contre, dans
une attitude dfensive.

Vous aurez la bont, dit-il, de garder un silence absolu et de vous
dissimuler dans l'ombre le plus possible.

Les trois officiers et le mdecin se htrent d'obir, et, pendant dix
minutes  peu prs, le seul bruit dans Rochester House fut produit par
les excursions des rats derrire les boiseries. Au bout de ce temps, un
grincement de gonds tournant sur eux-mmes clata dans le silence et,
presque aussitt, ceux qui coutaient purent entendre un pas lent et
circonspect gravir l'escalier de service.  chaque marche, le nouvel
arrivant semblait s'arrter et prter l'oreille; pendant ces longs
intervalles, une angoisse profonde touffait ceux qui faisaient le guet.
Le docteur Nol, accoutum cependant aux pires motions, tait tomb
dans une prostration physique qui faisait piti; sa respiration sifflait
dans ses poumons; ses dents grinaient l'une contre l'autre, et, lorsque
nerveusement il changea de position, ses jointures craqurent tout haut.

 la fin, une main se posa sur la porte et le pne fut soulev avec un
lger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle
Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-mme,
comme s'il se prparait  quelque effort extraordinaire. Alors la porte
s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumire du matin; la
silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arrta immobile. Il
tait grand et tenait un couteau  la main. Mme dans le crpuscule, on
pouvait voir briller les dents de sa mchoire suprieure, sa bouche
tant ouverte comme celle d'un chien prt  s'lancer. Il sortait de
l'eau videmment, car, pendant qu'il se tenait l, des gouttes
continuaient  ruisseler de ses vtements mouills et clapotaient sur le
plancher.

Un moment aprs, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri touff,
une lutte, et, avant que le colonel Geraldine et trouv le temps de
voler  son aide, le prince tenait l'homme dsarm et sans dfense par
les paules.

Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.

Abandonnant alors la garde de son prisonnier  Geraldine et 
Brackenbury, il traversa la pice et se plaa le dos  la chemine.
Aussitt que la lampe brilla de nouveau, tous remarqurent que les
traits du prince taient empreints d'une svrit extraordinaire. Ce
n'tait plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'tait le prince de
Bohme, justement irrit, et anim d'une rsolution implacable; il leva
la tte, et, s'adressant au captif, le prsident du _Suicide Club_:

M. le prsident, dit-il, vous avez tendu votre dernier pige, et vos
pieds se sont pris dedans. Le jour se lve: c'est votre dernier matin. 
l'instant, vous venez de traverser  la nage le Regent's Canal; ce sera
votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur Nol, bien
loin de me trahir, vous a livr entre mes mains pour tre jug, et la
tombe que vous aviez creuse pour moi cette aprs-midi servira, avec la
permission de Dieu,  cacher aux hommes votre juste chtiment.
Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de
cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos
iniquits.

Le prsident ne rpondit ni par une parole ni par un geste; il
continuait  tenir la tte baisse et  fixer le sol d'un air sombre,
comme s'il avait eu conscience du regard opinitre et sans piti du
prince.

Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la
conversation, voici un individu qui m'a longtemps chapp, mais
qu'aujourd'hui je tiens, grce au docteur Nol. Raconter l'histoire de
ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons  notre
disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes,
je crois que le misrable ne serait gure plus sec que vous ne le voyez
en ce moment. Mme dans une affaire de cette sorte, je dsire conserver
cependant des formalits d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs,
ceci est plutt une excution qu'un duel, et laisser  ce coquin le
choix des armes serait pousser trop loin une question d'tiquette. Je ne
puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en
ouvrant la bote qui contenait les pes, et comme une balle de pistolet
est trop souvent emporte sur les ailes de la chance, comme l'adresse et
le courage peuvent tre vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai
dcid, et je suis sr que vous approuverez ma dtermination, de vider
cette question par l'pe.

Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles taient
spcialement adresses, eurent exprim leur approbation:

Vite, monsieur, dit le prince  son adversaire, choisissez une lame et
ne me faites pas attendre. J'ai hte d'en avoir  tout jamais fini avec
vous.

Pour la premire fois, depuis qu'il avait t saisi et dsarm, le
prsident releva la tte; il tait clair qu'il commenait  reprendre
courage.

L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment tre dcide par les armes,
entre vous et moi?

--J'ai l'intention de vous faire cet honneur, rpondit le prince.

--Allons! s'cria l'autre avec vivacit; en champ loyal, qui sait
comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre
Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la
main du plus galant homme de l'Europe.

Le prsident, lch par ceux qui le retenaient, s'avana vers la table
et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une pe. Il
tait fort excit et semblait ne douter nullement qu'il sortirait
victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs
alarms conjurrent le prince Florizel de renoncer  son projet.

Bah! ce n'est qu'un jeu, rpondit-il, et je crois pouvoir vous
promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.

Le colonel essaya d'intervenir.

Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir  une dette
d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.

Enfin le prsident s'tait dcid  choisir sa rapire; par un geste qui
ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se dclara prt.
Mme  cet odieux sclrat, l'approche du pril et un rel courage
prtaient je ne sais quelle grandeur.

Le prince prit au hasard une pe.

Geraldine et le docteur Nol, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre
ici. Je dsire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqu dans
cette affaire. Major O'Rooke, vous tes un homme rassis et d'une
rputation tablie; laissez-moi recommander le prsident  vos bons
soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me prter ses
services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'exprience en ces
sortes d'affaires.

--Je tcherai, rpondit Brackenbury, d'tre  jamais digne de l'honneur
que me fait Votre Altesse.

--Bien, rpliqua le prince Florizel; j'espre, moi, vous prouver mon
amiti dans des circonstances plus importantes.

En prononant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et
descendit l'escalier de service.

Les deux hommes, ainsi laisss  eux-mmes, ouvrirent la fentre et se
penchrent au dehors, en tendant toutes leurs facults pour tcher de
saisir quelque indice des vnements tragiques qui allaient se passer.
La pluie avait maintenant cess de tomber; le jour tait presque venu,
les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du
jardin.

Le prince et ses compagnons restrent visibles un moment, tandis qu'ils
suivaient une alle entre deux buissons en fleur; mais, ds le premier
tournant, un groupe d'arbres au feuillage pais s'interposa, et de
nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le
mdecin. Le jardin tait si vaste, le lieu du duel, videmment si
loign de la maison, que le cliquetis mme des pes n'arriva pas 
leurs oreilles.

Il l'a conduit prs de la fosse, dit le docteur Nol, en frissonnant.

--Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, dfendez le bon droit!

Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur
secou par l'pouvante, le colonel tout baign d'une sueur d'angoisses.

Un certain, temps s'coula; le jour tait sensiblement plus clair et les
oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas
ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et
les tmoins qui entrrent.

Dieu avait dfendu le bon droit.

Je suis honteux de mon motion, dit Florizel; c'est une faiblesse
indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolonge de ce
chien d'enfer commenait  me ronger comme une maladie et sa mort m'a
rafrachi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine,
continua-t-il, en jetant son pe  terre, voici le sang de l'homme qui
a tu votre frre. Ce devrait tre un spectacle agrable; et
cependant... quel trange compos nous sommes! Ma vengeance n'est pas
encore vieille de cinq minutes, et dj je commence  me demander si,
sur ce prcaire thtre de la vie, la vengeance mme est ralisable. Le
mal qu'a fait ce monstre, qui peut le dfaire? La carrire dans laquelle
il amassa une norme fortune, car la maison dans laquelle nous nous
trouvons lui appartenait, cette carrire fait maintenant et pour
toujours partie de la destine de l'humanit. Et je pourrais, jusqu'au
jour du jugement dernier, exercer mon pe, que le frre de Geraldine
n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en
seraient pas moins dshonors, perdus! L'existence d'un homme est une si
petite chose  supprimer, une si grande chose  employer! Hlas! y
a-t-il rien dans la vie d'aussi dsenchantant que d'atteindre un but?

--La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voil ce
que j'ai compris. La leon, prince, a t cruelle pour moi; et j'attends
mon propre tour, dans une mortelle apprhension.

--Que disais-je donc? s'cria Florizel. J'ai puni, et voici auprs de
nous, l'homme qui peut m'aider  rparer. Ah! docteur, vous et moi nous
avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur!
Peut-tre avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que rachet
vos anciennes fautes.

--Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus
vieil ami.

Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du rcit. Le prince, il
est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi
jusqu' ce jour, son autorit et son influence les poussent dans leur
carrire publique, tandis que sa bienveillante amiti remplit de charme
leur vie prive. Rassembler, continue mon auteur, tous les vnements
dans lesquels le prince a jou le rle de la Providence, serait remplir
de livres tout le globe habit.... Mais les histoires qui relatent les
aventures du diamant du Rajah, sont trop intressantes, nanmoins, pour
tre passes sous silence.

Suivant prudemment et pas  pas cet Oriental rudit, nous commencerons
donc la srie  laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON 
CHAPEAU.




LE DIAMANT DU RAJAH




HISTOIRE D'UN CARTON  CHAPEAU


Jusqu' l'ge de seize ans, d'abord dans un collge particulier, puis
dans une de ces grandes coles pour lesquelles l'Angleterre est
justement renomme, Harry Hartley avait reu l'instruction habituelle
d'un gentleman.  cette poque, il manifesta un dgot tout particulier
pour l'tude et, le seul parent qui lui restt tant  la fois faible et
ignorant, il fut autoris  perdre son temps, dsormais, c'est--dire
qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agrment qui
contribuent  l'lgance.

Deux annes plus tard, demeur seul au monde, il tomba presque dans la
misre. Ni la nature ni l'ducation n'avaient prpar Harry au moindre
effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-mme
discrtement au piano; bien que timide, c'tait un gracieux cavalier; il
avait un got prononc pour les checs, et la nature l'avait dou de
l'extrieur le plus agrable, encore qu'un peu effmin. Son visage
blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre,
exprimait un sduisant mlange de douceur et la mlancolie; mais, pour
tout dire, il n'tait homme ni  conduire des armes ni  diriger les
conseils d'un tat.

Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent
atteindre la position de secrtaire particulier du major gnral, sir
Thomas Vandeleur. Sir Thomas tait un homme de soixante ans,  la voix
forte, au caractre violent et imprieux. Pour quelque raison, en
rcompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de
perfides insinuations qui provoqurent autant de dmentis, le rajah de
Kashgar avait autrefois offert  cet officier un diamant, valu le
sixime du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beaut.
Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un
soldat obscur l'un des lions de la socit de Londres. Le diamant du
Rajah fut un talisman grce auquel son possesseur pntra dans les
cercles les plus exclusifs. Il arriva mme qu'une jeune fille, belle et
bien ne, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux,
ft-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom
Vandeleur. On citait  ce propos le proverbe: Qui se ressemble
s'assemble. Un joyau, en effet, avait attir l'autre; non seulement
lady Vandeleur tait par elle-mme un diamant de la plus belle eau, mais
encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse
monture; maintes autorits respectables l'avaient proclame l'une des
trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.

Le service de Harry comme secrtaire n'tait pas des plus pnibles; mais
nous avons dit qu'il avait une extrme rpugnance pour tout travail
rgulier: il lui tait dsagrable de se mettre de l'encre aux doigts;
comment s'tonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et
l'clat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothque au
boudoir?

Les manires de Harry vis--vis des femmes taient les plus charmantes
du monde; cet Adonis savait causer agrablement de chiffons, et n'tait
jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou
portait un message  la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas
tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.

Un jour, le gnral, qui tait l'un des moins patients parmi les
commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent
accs de colre, et, par un de ces gestes premptoires trs rarement
employs entre gentlemen, signifia une bonne fois  son secrtaire trop
ngligent que dsormais il se passerait de ses services. La porte tant
malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tte en avant, au bas de
l'escalier.

Il se releva un peu contusionn, au dsespoir, en outre. Sa situation
dans la maison du gnral lui convenait absolument; il vivait, sur un
pied plus ou moins douteux, dans une trs brillante socit, faisant peu
de chose, mangeant fort bien, et avant tout il prouvait auprs de lady
Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tide,
mais que dans son coeur, il qualifiait d'un note plus nergique.  peine
avait-il t outrag de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas
qu'il se prcipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta
ses chagrins.

Vous savez, mon cher Harry,--dit lady Vandeleur,--car elle l'appelait
par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,--vous savez
trs bien que jamais, grce  un hasard quelconque, vous ne faites ce
que le gnral vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage,
direz-vous, mais cela est diffrent; une femme peut obtenir le pardon de
toute une anne de dsobissance, par un seul acte d'adroite soumission;
et d'ailleurs, personne n'est mari  son secrtaire particulier. Je
serai fche de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus
longtemps dans une maison o vous avez reu cette mortelle insulte, il
faut bien nous dire adieu. Soyez sr que le gnral me payera son
inqualifiable conduite.

Harry perdit contenance; les larmes lui montrent aux yeux et il regarda
lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.

Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui
ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec
des affections. Mais rompre un lien si cher, m'loigner de vous...

Il fut incapable de continuer; son motion l'trangla et il se mit 
pleurer.

Lady Vandeleur le regarda curieusement.

Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine tre amoureux de moi. Pourquoi
ne passerait-il pas  mon service, au lieu d'tre  celui du gnral? Il
a un bon caractre, il est complaisant, il s'entend  la toilette; de
plus cette prtendue passion le prservera de certaines sottises. Il est
positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.

Le soir, elle en parla au gnral, dj un peu honteux de sa vivacit,
et Harry passa dans le dpartement fminin, o sa vie devint une sorte
de paradis. Il tait toujours vtu avec une recherche excessive, portait
des fleurs rares  sa boutonnire et savait recevoir les visiteurs avec
tact; son amabilit tait imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet
esclavage auprs d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady
Vandeleur comme autant de faveurs, bref il tait ravi de se montrer aux
autres hommes (qui se moquaient de lui et le mprisaient) dans ses
fonctions ambigus de _monsieur de compagnie_. Il faisait mme grand cas
de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les dsordres
et leurs rsultats funestes eussent effray sa conscience dlicate, au
lieu que les motions douces et innocentes des journes passes chez une
noble dame  s'occuper uniquement de futilits, ne troublaient en rien
son repos dans cette manire d'le enchante, o il avait jet l'ancre
au milieu des orages.

Un beau matin il vint dans le salon et se mit  ranger quelques cahiers
de musique sur le piano. Lady Vandeleur,  l'autre bout de la pice,
causait avec son frre, Charlie Pendragon, vieux garon trs us par les
excs et trs boiteux d'une jambe. Le secrtaire particulier,  l'entre
duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'empcher d'entendre une
partie de cette conversation singulirement anime.

Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce
sera fait aujourd'hui.

--Aujourd'hui, s'il le faut, rpondit son frre en soupirant. Mais c'est
un faux pas dsastreux, une erreur dplorable, ma chre Clara; nous nous
en repentirons longtemps, croyez-moi.

Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air trange.

Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir  la fin.

--Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous tes la coquine la
plus dnue de coeur de toute l'Angleterre!

--Vous autres hommes, rpliqua-t-elle, vous tes trop grossirement
faits, pour pouvoir apprcier les nuances d'une intention. Vous tes
vous-mmes rapaces, violents, impudiques et indiffrents  toute espce
de sentiments levs; n'importe, le moindre calcul vous choque de la
part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous
mpriseriez, chez le plus bte de vos semblables, les scrupules
imbciles que vous vous attendez  trouver en nous.

--Vous avez raison probablement, rpondit son frre. Vous ftes toujours
bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la
famille avant tout.

--Oui, Charlie, rpliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je
connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-mme. Et
Clara avant la famille! N'est-ce pas? En vrit, vous tes le meilleur
des frres et je vous aime tendrement.

Mr. Pendragon se leva, comme s'il et t un peu confus de ces
panchements fraternels.

Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon rle
 merveille et j'aurai l'oeil sur le chat domestique.

--N'y manquez pas, rpondit-elle. C'est un tre abject; il pourrait tout
perdre.

Dlicatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon
Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier.

Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussitt qu'ils
furent seuls, j'ai une commission  vous donner ce matin. Mais vous irez
en cab; je ne puis admettre que mon secrtaire intime s'expose  prendre
des taches de rousseur.

Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil  demi
maternel qui fit prouver une vritable jouissance au pauvre Harry; il
se dclara donc charm de pouvoir lui tre utile.

C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et
personne n'en doit rien savoir, sauf mon secrtaire et moi. Sir Thomas
ferait un esclandre des plus fcheux; et si vous saviez combien je suis
fatigue de toutes ces scnes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer
ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non,
n'est-ce pas? Vous tes le seul de votre sexe qui n'entende rien  ces
grossirets; vous tes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins,
vous savez tre l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les
autres encore plus repoussants, par comparaison.

--C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui tes la bont
mme.... Mon coeur en est tout perdu. Vous me traitez comme....

--Comme une mre, interrompit lady Vandeleur. Je tche d'tre une mre
pour vous. Ou du moins,--elle se reprit avec un sourire,--presque une
mre. J'ai peur d'tre un peu jeune pour le rle, en ralit. Disons une
amie, une tendre amie.

Elle s'arrta assez pour permettre  ses paroles de produire leur effet
sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour
qu'il pt rpondre.

Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle gament.
En rsum, vous trouverez un grand carton du ct gauche de l'armoire 
robes en chne. Il est sous la _matine_ rose que j'ai mise mercredi
avec mes malines; vous le porterez immdiatement  cette adresse-ci,--et
elle lui donna un papier,--mais ne le laissez  aucun prix sortir de vos
mains avant qu'on ne vous ait remis un reu sign de moi.
Comprenez-vous? Rpondez, s'il vous plat, rpondez; ceci est
extrmement important et je dois vous prier de me prter quelque
attention.

Harry la calma en lui rptant ses instructions  la lettre, et elle
allait lui en dire davantage, lorsque le gnral, rouge de colre, et
tenant dans la main une note de couturire, longue et complique, entra
avec fracas dans l'appartement.

Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la
bont de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez pous pour
mon argent et je crois n'avoir montr dj que trop de patience; mais,
aussi srement que Dieu m'a cr, nous mettrons un terme  cette
prodigalit honteuse.

--Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que
vous avez  faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite?

--Arrtez, dit le gnral, s'adressant  Harry; un mot avant que vous ne
vous en alliez?

Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur:

Quelle est la commission que vous venez de donner  ce prcieux jeune
homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai
confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre
principe d'honntet il ddaignerait de rester dans cette maison, et ce
qu'il fait pour mriter ses gages est un mystre qui intrigue tout le
monde. De quoi est-il charg cette fois, madame? Et pourquoi le
renvoyez-vous si vite?

--Je supposais que vous aviez quelque chose  me dire en particulier,
rpondit lady Vandeleur.

--Vous avez parl d'une commission, reprit le gnral. N'essayez pas de
me tromper dans l'tat de colre o je suis. Vous avez certainement
parl d'une commission.

--Si vous tenez  rendre nos gens tmoins de nos humiliantes querelles,
rpliqua Lady Vandeleur, peut-tre ferai-je bien de prier Mr. Hartley de
s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley;
je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela
pourra vous tre utile.

Aussitt Harry s'chappa du salon; tout en montant l'escalier, il
entendit gronder la voix du gnral;  chaque pause nouvelle, le timbre
clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.

Comme il admirait cette femme! Avec quelle habilet elle savait luder
une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle rptait
ses instructions sous le canon mme de l'ennemi! En revanche, comme il
dtestait le mari!

Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les vnements de la matine.
Harry s'acquittait  chaque instant pour lady Vandeleur de missions
secrtes, qui avaient principalement rapport  sa toilette. La maison,
il le savait trop, tait mine par une plaie incurable. La prodigalit,
l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues
qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorb sa fortune
personnelle et menaaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son
mari. Une ou deux fois, chaque anne, le scandale et la ruine semblaient
imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, dbitant de
petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total,
jusqu' ce qu'un nouvel arrangement se ft produit, jusqu' ce que
Mylady et son fidle secrtaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour
un double motif, tait corps et me de ce ct de la guerre; non
seulement il adorait lady Vandeleur et hassait le gnral, mais il
sympathisait naturellement avec le got effrn de sa protectrice pour
la parure; la seule folie qu'il se permt, quant  lui, tait son
tailleur.

Il trouva le carton l o on le lui avait dit, s'habilla, comme
toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil tait ardent, la
distance qu'il avait  parcourir considrable et il se rappela avec
consternation que la soudaine irruption du gnral avait empch lady
Vandeleur de lui remettre l'argent ncessaire pour prendre un cab. Par
cette journe brlante, il y avait des chances pour que son beau teint
rose ft compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de
Londres avec un carton sous le bras, c'tait une humiliation presque
insupportable pour un jeune homme de son caractre. Il s'arrta et tint
conseil avec lui-mme. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but
de sa course tait prs de Notting-Hill;  la rigueur, il pouvait, 
cette heure matinale, traverser le parc, en vitant les alles
frquentes.

Impatient de se dbarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite
qu' l'ordinaire, et il tait dj  une certaine profondeur dans les
jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des
arbres, il se trouva face  face avec le gnral.

Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de ct, car Sir Thomas
Vandeleur tait juste dans son chemin.

--O allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.

--Je fais une petite promenade, rpondit le secrtaire.

Le gnral frappa le carton de sa canne.

Avec cette chose sous le bras? s'cria-t-il. Vous mentez, monsieur,
vous savez que vous mentez.

--En vrit, sir Thomas, rpliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'tre
questionn sur un ton pareil.

--Vous ne comprenez pas votre situation, dit le gnral. Vous tes mon
serviteur et un serviteur sur lequel j'ai conu les plus graves
soupons. Sais-je si votre bote n'est pas remplie de cuillres
d'argent?

--Elle contient un chapeau qui appartient  un de mes amis, dit Harry.

--Trs bien, reprit le gnral. Alors je dsire voir le chapeau de votre
ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air froce, une curiosit singulire sur le
chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour entt.

--Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis dsol; mais vraiment
il s'agit d'une affaire particulire.

Le gnral le saisit rudement par l'paule, d'une main, tandis que, de
l'autre, il levait sa canne de la faon la plus menaante. Harry se vit
perdu; mais, au mme instant, le ciel lui envoya un dfenseur inattendu,
en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derrire les arbres.

Allons, allons, gnral, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment,
n'est ni courtois ni digne d'un homme.

--Ah! ah! cria le gnral faisant volte-face sur son nouvel adversaire,
Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le
malheur d'pouser votre soeur, je souffrirai d'tre agac et contrecarr
par un libertin perdu de dettes et dshonor tel que vous? Mon alliance
avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlev toute espce de got pour les
autres membres de sa famille.

--Et vous imaginez-vous, gnral Vandeleur, rpliqua Charlie, sur le
mme ton, que parce que ma soeur a eu le malheur de vous pouser, elle
ait, par cela mme, perdu tous ses droits et tous ses privilges de
femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a drog
autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une
Pendragon. Je fais mon affaire de la protger contre tout outrage
indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas
que sa libert soit entrave, ni que l'on maltraite ses messagers.

--Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le gnral. Mr. Pendragon
est de mon avis, parat-il; lui aussi souponne lady Vandeleur d'avoir
quelque chose  voir dans le chapeau de votre ami.

Charlie s'aperut qu'il avait commis une inexcusable bvue, et se hta
de la rparer.

Comment, monsieur, cria-t-il, je souponne, dites-vous?... Je ne
souponne rien. L seulement o je rencontre un abus de force et un
homme qui brutalise ses infrieurs, je prends la libert d'intervenir.

Comme il disait ces mots, il fit  Harry un signe, que celui-ci, trop
stupide ou trop troubl, ne comprit pas.

Comment dois-je interprter votre attitude, monsieur? demanda
Vandeleur.

--Mais, monsieur, comme il vous plaira! rpondit Pendragon.

Le gnral leva sa canne de nouveau sur la tte de Charlie; mais ce
dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son lan
et saisit son adversaire  bras-le-corps.

Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc,
imbcile!

Harry demeura ptrifi un moment encore, regardant les deux hommes se
colleter dans une furieuse treinte, puis il se retourna et prit la
fuite  toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derrire lui, il vit le
gnral abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts
dsesprs pour renverser la situation; le parc semblait s'tre rempli
de monde qui accourait de toutes les directions vers le thtre du
combat. Ce spectacle donna des ailes au secrtaire, il ne ralentit le
pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jet
au hasard dans une petite rue adjacente.

Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps 
corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait hte d'oublier ce
tableau; il avait hte surtout de mettre entre lui et le gnral la plus
grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait
rapport  sa destination et, tte baisse, tout tremblant, il courut
droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur tait la femme
de l'un de ces gladiateurs et la soeur de l'autre, son coeur s'mut de
piti pour l'adorable femme dont la vie tait si douloureuse, et, en
face d'vnements si violents, sa propre situation dans la maison du
gnral lui parut moins agrable que de coutume.

Il marchait depuis quelque temps plong dans ces mditations, lorsqu'un
lger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait
sous son bras.

Ciel! s'cria-t-il, o avais-je la cervelle? O me suis-je gar?

L-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise.
L'adresse y tait, mais sans nom. Harry devait simplement demander le
monsieur qui attendait un paquet envoy par lady Vandeleur; et, si ce
monsieur n'tait pas chez lui, rester jusqu' son retour. L'individu en
question, ajoutait la note, lui remettrait un reu crit de la main mme
de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien mystrieux; ce qui tonna
surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalit du reu. Il
avait fait  peine attention  ce mot, lorsqu'il tait tomb dans la
conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'enchanant 
d'autres particularits singulires, il fut convaincu qu'il tait engag
dans quelque affaire prilleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady
Vandeleur elle-mme; car il estimait ces tnbreux procds indignes
d'une grande dame et en voulait surtout  celle-ci d'avoir des secrets
pour lui. Mais l'empire qu'elle exerait sur son me tait trop absolu;
il chassa de pnibles soupons et se reprocha de les avoir seulement
admis.

Sur un point cependant, son devoir et son intrt, son dvouement et ses
craintes taient d'accord: se dbarrasser du carton le plus promptement
possible.

Il arrta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se
trouva qu'il n'tait plus trs loin du but; quelques minutes de marche
l'amenrent dans une ruelle, devant une petite maison frachement peinte
et tenue avec la plus scrupuleuse propret. Le marteau de la porte et le
bouton de la sonnette taient brillamment polis; des pots de fleurs
ornaient l'appui des fentres, et des rideaux de riche toffe cachaient
l'intrieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de
mystre; Harry en fut impressionn; il frappa encore plus discrtement
que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussire de
ses bottes.

Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussitt et regarda le
secrtaire d'un oeil bienveillant.

Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry.

--Je sais, rpondit la soubrette, avec un signe de tte. Mais le
monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela?

--Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en sparer qu' une
certaine condition, et je crains d'tre oblig de vous demander la
permission d'attendre.

--Trs bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous
laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne
me faites pas l'effet d'tre homme  vouloir dvorer une jeune fille.
Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous
le dire.

--Vraiment? s'cria Harry; comme c'est trange! En vrit, depuis
quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question
cependant, je puis srement vous la faire sans indiscrtion: cette
maison lui appartient-elle?

--Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement.
Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur?

--Je suis son secrtaire particulier, rpondit Harry rougissant d'un
modeste orgueil.

--Elle est jolie, n'est-ce pas?

--Oh! trs belle! s'cria Harry. Infiniment charmante et non moins
bonne.

--Vous paraissez vous-mme un assez bon garon, rpliqua la jeune fille,
goguenarde  demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une
douzaine de lady Vandeleur.

Harry fut absolument scandalis.

Moi! s'cria-t-il, je ne suis qu'un secrtaire!

--Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme
de chambre?

Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit  la vue de la confusion de
Harry:

Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et
j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady
Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme
vous porter un carton en plein jour!

Pendant cet entretien, ils taient rests dans leur premire position:
elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-tte pour avoir
plus frais, et tenant le carton sous son bras.

Mais  ces derniers mots, Harry, qui n'tait capable de supporter ni de
pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont
ils taient accompagns, se mit  jeter des regards inquiets  droite et
 gauche. Au moment o il tournait la tte vers le bas de la ruelle, ses
yeux pouvants rencontrrent ceux du gnral Vandeleur. Le gnral,
dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la colre et une course
effrne taient cause, battait les rues  la poursuite de son
beau-frre; mais  peine eut-il aperu le secrtaire coupable que son
projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en
temptant, avec des gestes et des vocifrations farouches.

Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice
devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur.

Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on
frappait le marteau  faire rsonner tous les chos de la maison.

--Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce
vieux monsieur?

--S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a
poursuivi toute la journe, il porte une canne  pe et il est officier
de l'arme des Indes.

--Ce sont l de jolies manires, dit la petite; et, s'il vous plat,
quel peut tre son nom?

--C'est le gnral, mon matre, rpondit Harry. Il court aprs le
carton.

--Quand je vous le disais! s'cria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je
vous rpte que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si
vous aviez des yeux dans la tte, vous verriez ce qu'elle est, mme pour
vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!

Le gnral recommena son attaque dsordonne sur le marteau, et, sa
colre croissant avec l'attente, se mit  donner des coups de pied et
des coups de poing dans les panneaux de la porte.

Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la
maison; votre gnral peut frapper jusqu' ce qu'il se fatigue, personne
n'est l pour lui ouvrir. Suivez-moi!

En prononant ces mots, elle emmena Harry  la cuisine, o elle le fit
asseoir, et elle-mme se tint auprs de lui, une main sur son paule,
dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage
augmentait d'intensit, et,  chaque nouveau coup, l'infortun
secrtaire tremblait jusqu'au fond du coeur.

Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre.

--Harry Hartley, rpondit-il.

--Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous?

--Beaucoup, dit Harry. Mais, coutez comme le gnral frappe  la porte.
Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je  attendre sinon la mort?

--Vous vous agitez sans raison, rpondit Prudence. Laissez votre gnral
cogner  son aise, il n'arrivera qu' se donner des ampoules aux mains.
Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'tais sre de vous
sauver? Oh! que non! Je suis une amie fidle pour ceux qui me plaisent;
et nous avons une porte par derrire, donnant sur une autre ruelle.
Mais, ajouta-t-elle en l'arrtant, car  peine avait-il entendu cette
nouvelle agrable, qu'il s'tait lev,--je ne vous montrerai o elle est
que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry?

--Certes, je le veux! s'cria-t-il, avec une vivacit qui ne lui tait
gure habituelle. Non pas  cause de votre porte drobe, mais parce que
vous tes bonne et jolie.

Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure.

Alors Prudence le mena droit  la porte de derrire et, posant sa main
sur la clef:

Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle.

--Je viendrai srement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie?

--Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que
vous pourrez, car je vais laisser entrer le gnral.

Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit 
fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il chapperait 
cette pnible preuve, il retournerait auprs de lady Vandeleur la tte
haute et en scurit. Mais ces quelques pas n'taient point encore
franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec
force maldictions, et, regardant par-dessus son paule, il aperut
Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le
choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond,
Harry tait dj arriv d'ailleurs  un tel tat de surexcitation
nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'acclrer le pas et
de poursuivre sa course. Il aurait d se rappeler la scne de Kensington
Gardens et en conclure que l o le gnral tait son ennemi, Charlie
Pendragon ne pouvait tre qu'un ami. Mais, tels taient la fivre et le
trouble de son esprit, qu'il ne fut frapp par aucune de ces
considrations, et continua seulement  fuir d'autant plus vite le long
de la ruelle.

videmment Charlie, d'aprs le son de sa voix et les injures qu'il
hurlait contre le secrtaire, tait exaspr. Lui aussi courait tant
qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'taient
pas de son ct; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam
s'loignrent de plus en plus.

Harry reprit donc espoir. La ruelle tait  la fois trs escarpe et
trs troite, mais solitaire, borde de chaque ct par des murs de
jardins o retombaient d'pais feuillages, et aussi loin que portaient
ses regards, le fugitif n'aperut ni un tre vivant ni une porte
ouverte. La Providence, lasse de le perscuter, favorisait maintenant
son vasion.

Hlas! comme il arrivait devant une porte de jardin couronne d'une
touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra
dans une alle, la silhouette d'un garon boucher, portant un panier sur
l'paule.  peine eut-il remarqu ce fait qu'il gagna du terrain; mais
le garon boucher avait eu le temps de l'observer; trs surpris de voir
un gentleman passer  une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la
ruelle et se mit  interpeller Harry avec des cris d'ironique
encouragement.

La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle ide  Charlie
Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il ft, il leva de
nouveau la voix.

Arrte, voleur! cria-t-il.

Immdiatement le garon boucher saisit le cri et le rpta en se
joignant  la poursuite.

Ce fut un cruel moment pour le secrtaire traqu. Il se sentait  bout
de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses
perscuteurs, sa situation dans cette troite ruelle serait en vrit
dsespre.

Il faut que je trouve un endroit o me cacher, pensa-t-il; et cela en
une seconde, ou, tout est fini pour moi!

 peine cette ide avait-elle travers son esprit que la rue, faisant un
coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances
dans lesquelles les hommes les moins nergiques apprennent  agir avec
vigueur et dcision, o les plus circonspects oublient leur prudence et
prennent les rsolutions tmraires. Une de ces circonstances se
prsenta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent t bien
surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arrta net, jeta le carton
par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilit
incroyable, il saisit des deux mains la crte de ce mur, puis se laissa
rouler de l'autre ct.

Il revint  lui un moment aprs et se trouva assis dans une bordure de
petits rosiers. Ses mains et ses pieds dchirs saignaient, car le mur
tait protg contre de pareilles escalades par une ample provision de
bouteilles casses; il prouvait une courbature gnrale et un vertige
pnible dans la tte. En face de lui,  l'autre extrmit du jardin,
admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums dlicieux, il aperut
le derrire d'une maison. Elle tait trs grande et certainement
habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant,
elle tait dlabre, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur
du jardin, de tous cts il lui parut intact.

Harry constata machinalement ces dtails, mais son esprit restait
incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle
de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le
gravier, aucune pense de dfense ni de fuite ne lui vint  l'esprit.

Le nouvel arrivant tait un grand et gros individu, fort sale, en
costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche.
Quelqu'un de moins troubl et prouv une certaine alarme  la vue des
proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais
Harry tait encore trop profondment mu par sa chute pour pouvoir mme
tre terrifi; quoiqu'il se sentt incapable de dtourner ses regards du
jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui,
le prendre par les paules et le remettre brutalement debout, sans le
moindre signe de rsistance.

Tous deux se regardrent dans le blanc des yeux, Harry fascin, l'homme
avec une expression dure et mprisante.

Qui tes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui tes-vous pour venir
ainsi, par-dessus mon mur, briser mes _Gloire de_ _Dijon_? Quel est
votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir  faire
ici?

Harry ne russit pas  prononcer un seul mot d'explication.

Mais au mme instant, Pendragon et le garon boucher passaient dans la
ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques rsonnrent bruyamment de
l'autre ct du mur:--Au voleur! au voleur!

Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire
menaant, il dvisagea Harry.

Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre
mtier, car vous tes habill comme un prince depuis la tte jusqu'aux
pieds. N'tes-vous pas honteux de vous exposer aux galres dans une
telle toilette, alors que d'honntes gens, j'ose le dire, s'estimeraient
heureux d'acheter de seconde main une si lgante dfroque? Parlez,
chien que vous tes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte
avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste.

--Mon Dieu, dit Harry, voil une pouvantable mprise! Si vous voulez
venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous
certifier que tout sera clairci. Les gens les plus honntes, je le vois
maintenant, peuvent tre entrans dans des situations suspectes.

--Mon garon, rpliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le
poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute,
charm de faire une promenade avec vous jusqu' Eaton Place et de
prendre une tasse de th avec vos nobles relations. Sir Thomas
Vandeleur, en vrit! Peut-tre pensez-vous que je ne suis pas capable
de reconnatre un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un
saute-ruisseau comme vous? Malgr vos affiquets, je puis lire en vous
comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-tre cot aussi cher
que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne
vient pas de la foire aux haillons; quant  vos bottes...

L'homme dont les yeux s'taient abaisss vers le sol, s'arrta net dans
son insultante numration et resta un moment immobile, regardant avec
stupeur quelque chose  ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix tait
singulirement change.

Qu'est-ce? bgaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?

Harry, suivant la direction de son regard, aperut une chose qui le
rendit muet de terreur et d'tonnement. Dans sa chute, il tait retomb
verticalement sur le carton et l'avait crev d'un bout  l'autre. Un
flot de diamants s'en tait chapp, et maintenant les pierres gisaient
ple-mle les unes enfonces dans la terre, les autres dissmines sur
le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait l une
splendide couronne hraldique qu'il avait souvent admire sur les
cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des
boucles d'oreilles et des bracelets, mme des brillants non monts,
rpandus  et l parmi les buissons, comme des gouttes de rose le
matin. Une fortune princire couvrait le sol, entre les deux hommes, une
fortune sous la forme la plus sduisante, la plus solide et la plus
durable, pouvant tre emporte dans un tablier, magnifique par elle-mme
et dispersant la lumire du soleil en des millions d'tincelles
prismatiques.

Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!

Son esprit, avec l'incalculable rapidit de la pense, se reporta vers
les aventures de la journe; il commena vaguement  comprendre, 
grouper les vnements et  reconnatre le fatal imbroglio dans lequel
sa propre personne avait t enveloppe. Regardant autour de lui, il
parut chercher du secours; mais non, il tait dans le jardin, seul avec
les diamants rpandus et un redoutable interlocuteur; en prtant
l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des
feuilles et les battements prcipits de son coeur. Il n'y avait rien
d'tonnant  ce que le jeune homme se sentt  bout de courage et
rptt d'une voix brise sa dernire exclamation.

Je suis perdu!

Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais
aucune tte ne paraissait  aucune fentre et il sembla respirer plus 
l'aise.

Reprenez courage, idiot que vous tes! dit-il enfin. Le pire est pass.
Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour
deux? Pour deux? rpta-t-il; bah! pour deux cents plutt. Mais partons
d'ici o nous pouvons tre observs, et, vite remettez votre chapeau
droit sur votre tte, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire
deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.

Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, 
genoux, rassembla les joyaux pars et les remit dans le carton. Toucher
ces pierres prcieuses fit passer un frisson d'motion dans l'enveloppe
paisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brillrent
de convoitise; en vrit, il semblait qu'il prolonget voluptueusement
son occupation et qu'il caresst chaque diamant en le ramassant avec
soin.  la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe  Harry,
puis, en le prcdant, se dirigea vers la maison.

Prs de la porte, ils rencontrrent un jeune clergyman, brun et d'une
beaut remarquable, trs correctement vtu, selon la coutume de ceux de
son tat. Le jardinier fut visiblement contrari de cette rencontre,
mais il aborda l'ecclsiastique d'un air obsquieux.

Une belle journe, Mr. Rolles! commena-t-il; une belle journe, aussi
sr que Dieu la fit! Et voici un ami  moi qui a eu la fantaisie de
venir admirer mes roses. J'ai pris la libert de le faire entrer,
pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconvnient.

--Quant  moi, rpondit le Rvrend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela
va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne
doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y
promener, il serait singulier de vous empcher de recevoir qui bon vous
semble. Mais, en rflchissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et
moi, nous nous sommes dj rencontrs. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je
vois avec regret que vous avez fait une chute.

Et il tendit la main  Harry.

Une sorte de dignit craintive, jointe au dsir de retarder le plus
possible les explications, poussa celui-ci  refuser une chance
inespre de secours et  nier sa propre identit. Il prfra la piti
clmente du jardinier, qui, du moins, lui tait inconnu,  la curiosit
et peut-tre au soupon de quelqu'un de sa connaissance.

Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de
Raeburn.

--Vraiment? s'cria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!

Raeburn, qui avait t sur les pines pendant ce colloque, jugea qu'il
tait grand temps de le terminer.

Je vous souhaite une promenade agrable, monsieur, dit-il.

En prononant ces mots, il entrana Harry vers la maison et ensuite dans
une chambre qui donnait sur le jardin. L, son premier soin fut de
baisser les jalousies, car Mr. Rolles tait rest  l'endroit o ils
l'avaient laiss, dans une attitude de perplexit et de rflexion. Puis
il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains,
demeura en contemplation devant le trsor ainsi tal aux regards, avec
une expression d'avidit extatique. La vue de cette ignoble figure
devenue tout  fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion,
ajouta une nouvelle torture  celles dont Harry souffrait dj. Il lui
semblait impossible, que, de sa vie de frivolit innocente et douce, il
fut ainsi subitement jet dans des relations criminelles. Il ne pouvait
reprocher  sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition
du pch sous sa forme la plus aigu et la plus cruelle s'appesantissait
sur lui: l'effroi du chtiment, les soupons des bons et la promiscuit
fltrissante avec des natures infrieures. Il sentit qu'il donnerait sa
vie avec joie pour sortir de la chambre et pour chapper  la socit
d'un Raeburn.

Et maintenant, dit ce dernier, aprs qu'il eut divis les bijoux en
deux parts  peu prs gales et attir devant lui la plus grosse, et
maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr.
Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caractre
trs accommodant; ma bonne nature a t pour moi une pierre
d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu' la fin. Je
pourrais empocher la totalit de ces jolis cailloux, et vous n'auriez
pas un mot  dire; mais je n'ai pas le coeur de vous tondre de si prs.
Par pure bont, je propose donc de partager comme ceci.--Le drle
indiquait les deux tas.--Voil des proportions qui me semblent justes et
amicales. Avez-vous quelque objection  soulever, Mr. Hartley, je vous
le demande? Je ne suis pas homme  discuter pour une broche.

--Mais, monsieur, s'cria Harry, ce que vous me proposez est impossible.
Les joyaux ne sont pas  moi; avec n'importe qui, et en quelque
proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient  un
autre.

--Ils ne sont pas  vous? Bah!... rpliqua Raeburn; et vous ne sauriez
les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je
me vois oblig de vous conduire au poste. La police! rflchissez-y,
continua-t-il. Pensez  la honte pour vos respectables parents; pensez,
poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et
au jour du jugement.

--Je n'y puis rien! gmit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez
pas venir avec moi  Eaton Place?

--Non, rpondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et
j'entends partager ici ces joujoux avec vous.

Disant cela, trs violemment et  l'improviste, il tordit le poignet du
jeune homme.

Harry ne put rprimer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-tre
la souffrance et la peur veillrent-elles son intelligence, mais
assurment toute l'aventure se rvla  ses yeux sous un nouveau jour;
il vit qu'il n'y avait rien  faire, sauf de cder aux propositions du
misrable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour
lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que
lui-mme serait  l'abri de tout soupon.

Je consens, dit-il.

--Voil un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu' la fin vous
comprendriez votre intrt. Ce carton, continua-t-il, je le brlerai
avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconnatre des gens
curieux; quant  vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre
poche.

Harry se mit  obir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en
temps, celui-ci, tent par quelque scintillement, enlevait un bijou de
la part du secrtaire pour l'ajouter  la sienne.

Quand ce fut termin, tous les deux se dirigrent vers la porte de la
rue, que Raeburn ouvrit avec prcaution pour inspecter les alentours.
Ils taient probablement dserts; car soudain ce brutal saisit Harry par
la nuque, et, lui maintenant la tte baisse de faon  ce qu'il ne pt
voir que la route et les marchs des maisons, il le poussa ainsi devant
lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-tre
l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que
son bourreau ne relcht l'treinte sous laquelle il flchissait; alors,
criant: Filez le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien
appliqu, l'envoya rouler au loin la tte la premire.

Lorsque Harry se releva,  moiti assomm et saignant du nez, Mr.
Raeburn avait disparu. Pour la premire fois, la colre et la douleur
dominrent tellement le jeune homme, qu'il clata en une crise de larmes
et resta sanglotant au milieu du chemin.

Lorsqu'il eut ainsi un peu calm ses nerfs, il se mit  regarder autour
de lui et  lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait
laiss. Il tait toujours dans une partie peu frquente du quartier
ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il
aperut  une fentre quelques personnes qui videmment avaient assist
 son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui
offrir un verre d'eau. Au mme moment, un vagabond, qui rdait alentour,
s'approcha, de l'autre ct.

Pauvre garon! dit la servante; comme on vous a trait mchamment! Vos
genoux sont tout percs et vos vtements en loques! Connaissez-vous le
gredin qui vous a battu ainsi?

--Oui, certes! s'cria Harry, un peu rafrachi par le verre d'eau, et je
le poursuivrai en dpit de ses prcautions. Il paiera cher sa besogne
d'aujourd'hui, je vous en rponds.

--Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous
brosser, continua la servante. Ma matresse vous recevra de bon coeur,
ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel!
cria-t-elle, si vous n'avez pas sem des diamants tout le long de la
route!...

En effet, une bonne moiti de ce qui lui restait aprs le pillage de
matre Raeburn, tait tomb hors de sa poche par la secousse de son saut
prilleux, et, une fois de plus, gisait, tincelant sur le sol. Il bnit
la fortune de ce que la servante avait eu l'oeil prompt. Rien de si
mauvais qui ne puisse tre pire, pensa-t-il. Retrouver ces quelques
joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout
le reste. Mais, hlas! comme il se baissait pour recueillir ses trsors,
le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras
il renversa  la fois Harry et la servante, ramassa deux poignes de
diamants et se sauva le long de la rue avec une vlocit incroyable.

Le vol, aussitt qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de
poursuivre son voleur; mais ce dernier tait trop lger  la course et
probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque ct qu'il
se tournt, le pauvre Hartley n'aperut aucune trace du fugitif.

Dans le plus profond dcouragement, il revint sur la scne de ce
dsastre; la servante tait toujours l; trs honntement, elle lui
rendit son chapeau et le reste des diamants parpills. Harry la
remercia de tout son coeur; n'tant plus d'humeur  faire des conomies,
il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en
voiture.

 son arrive, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque
catastrophe tait arrive dans la famille, et les domestiques,
rassembls sous le porche, ne retinrent pas leur hilarit en voyant la
mine piteuse, les habits dguenills du secrtaire. Il passa devant eux,
avec autant de dignit qu'il put en assumer et alla directement au
boudoir de sa noble matresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle
qui ne laissa pas de l'tonner en l'inquitant fort se prsenta devant
ses yeux; car il vit runis le gnral et sa femme et, qui l'et pens?
Charlie Pendragon lui-mme, discutant gravement quelque sujet
d'importance! Harry comprit aussitt qu'il lui restait peu de chose 
expliquer: une confession plnire avait videmment t faite au gnral
du vol prmdit contre lui et du rsultat lamentable de ce projet; ils
s'taient tous ligus, malgr leurs diffrends, pour conjurer le danger
commun.

Grce au ciel! s'cria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le
carton!

Mais Harry se tenait debout, silencieux et dsespr.

Parlez! ordonna-t-elle, parlez! O est le carton?

Et les deux hommes, avec des gestes menaants, rptrent la demande.

Harry sortit une poigne de diamants de sa poche. Il tait trs ple.

Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas
de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique
quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours,
d'autres, j'en suis sr, peuvent encore tre retrouvs.

--Hlas! s'cria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je
dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes!

--Madame, rpliqua le gnral, vous auriez pu faire des dettes pour
cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me dpouiller de
la couronne et de l'anneau de ma mre, que j'aurais peut-tre eu la
lchet de vous pardonner quand mme. Mais, vous avez vol le diamant du
Rajah, l'oeil de la lumire, comme les Orientaux le nommaient
potiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du
Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre
nous!

--Croyez-moi, gnral, rpondit-elle; voici un des plus agrables
discours que j'aie jamais entendu tomber de vos lvres; et, puisque nous
devons tre ruins, je pourrai presque bnir ce changement, s'il me
dlivre de votre prsence. Vous m'avez assez souvent rpt que je vous
avais pous pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je
me suis toujours cruellement repentie de ce march. Si vous tiez encore
 marier, quand vous possderiez un diamant plus gros que votre tte, je
dissuaderais mme ma femme de chambre d'une union aussi peu sduisante.
Quant  vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le
secrtaire, vous avez suffisamment montr dans cette maison vos
prcieuses qualits; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez
totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-mme; je
n'ai qu'un conseil  vous donner: loignez-vous sur-le-champ, et ne
revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme crancier
dans la banqueroute de mon ex-mari.

Hartley avait  peine compris ces paroles insultantes, que le gnral
lui en adressait d'autres:

Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire
de police. Vous pouvez en imposer  un soldat crdule, mais l'oeil de la
loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues
avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la misre, j'entends du
moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une trs
grande satisfaction, si,  partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez
pas de l'toupe jusqu' votre dernire heure.

L-dessus, le gnral poussa Harry hors du salon, lui fit descendre
vivement l'escalier et l'entrana dans la rue, jusqu'au poste de police.

Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON  CHAPEAU.
Mais pour notre infortun secrtaire, cette aventure fut le commencement
d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa aisment
convaincre de son innocence, et, aprs qu'il eut fourni toute l'aide
possible dans les recherches qui suivirent, il fut mme compliment par
un des chefs du service des _Dtectives_, pour l'honntet et la
droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'intressrent  ce jeune
homme si malheureux;  peu de temps de l, une tante non marie, dans le
Worcestershire, lui laissa par hritage une certaine somme d'argent.
Avec cela, il pousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou,
suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort
et ayant devant lui le meilleur avenir.




HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN


Le Rvrend Mr. Simon Rolles s'tait fort distingu dans les sciences
morales et spcialement dans l'tude de la thologie. Son essai sur la
doctrine chrtienne des devoirs sociaux lui acquit, au moment de sa
publication, une certaine clbrit  l'Universit d'Oxford, et c'tait
chose connue dans les cercles clricaux que le jeune Mr. Rolles avait en
prparation un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de
l'autorit des Pres de l'glise. Ces hautes capacits, ces travaux
ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa
premire cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une
partie peu frquente de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un
jardin dlicieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait,
l'amenrent  fixer sa rsidence chez Mr. Raeburn, le ppiniriste de
Stockdove Lane.

Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque aprs-midi,
aprs avoir travaill sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint
Jean Chrysostome, de se promener un peu en rvant au milieu des roses,
et c'tait l d'ordinaire un des moments les plus fconds de sa journe.
Mais l'amour mme de la mditation et l'intrt des plus graves
problmes ne suffisent pas toujours  prserver l'esprit d'un philosophe
des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr.
Rolles trouva le secrtaire du gnral Vandeleur dans une si trange
situation, les vtements dchirs, le visage sanglant, en compagnie de
son propritaire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour tre
runis, changer de couleur et s'efforcer d'luder ses questions,
surtout, lorsque le premier nia sa propre identit avec une assurance
inqualifiable, oublia-t-il compltement et les Saints et les Pres de
l'glise pour cder  un trs vulgaire sentiment de curiosit.

Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de
doute. Comment s'est-il mis dans cet tat? Pourquoi cache-t-il son nom?
Que peut-il avoir  faire avec un Raeburn?

Pendant qu'il rflchissait, une autre particularit attira l'attention
de Rolles. La tte du ppiniriste apparut  une fentre de la maison,
et, par hasard, ses yeux rencontrrent ceux de l'ecclsiastique. Il
parut dconcert, voire mme inquiet, et aussitt la jalousie fut
violemment baisse.

Tout cela peut tre fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en
doute. Pour craindre autant d'tre observs, pour mentir avec cet
aplomb, il faut que ces deux individus trangement accoupls complotent
quelque action peu honorable.

L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'veilla chez Mr.
Rolles et leva la voix trs haut; d'un pas vif et impatient, qui ne
ressemblait gure  sa dmarche habituelle, le jeune homme se mit 
faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le thtre de l'escalade
de Hartley, ses yeux remarqurent aussitt les branches rompues d'un
rosier et sur le sol des traces de pitinements. Il regarda en l'air et
vit des briques endommages, mme un lambeau de pantalon qui flottait,
accroch  un tesson de bouteille. C'tait donc l, vraiment, le mode
d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'tait de cette
faon que le secrtaire du gnral Vandeleur venait admirer un parterre
de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant
qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver
l'endroit o Harry tait tomb aprs son escalade; il reconnut le large
pied de Raeburn l o il s'tait profondment enfonc, alors qu'il
relevait le malencontreux secrtaire par le collet de son habit; mme,
aprs une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de
doigts ttonnants, comme si quelque chose avait t rpandu et ramass 
la hte.

Ma foi, se dit-il, la chose devient extrmement intressante.

Et, au mme instant, il aperut un objet, aux trois quarts enfoui. Il
eut vite fait de le dterrer; c'tait un lgant crin en maroquin, avec
des ornements et des fermoirs dors. Cet crin avait t foul aux pieds
jusqu' disparatre dans le terreau pais,--de sorte qu'il avait chapp
aux recherches prcipites de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'crin,
et, saisi d'tonnement, presque de terreur, il touffa un cri. L,
devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur
prodigieuse et de la plus belle eau. Il tait de la dimension d'un oeuf
de canard, magnifiquement taill, sans un dfaut; lorsque le soleil
donna dessus, il renvoya une lumire semblable  celle de l'lectricit
et parut brler de mille feux intrieurs dans la main qui le tenait.

Mr. Rolles se connaissait peu en pierres prcieuses, mais le diamant du
Rajah tait une de ces merveilles clbres qui s'expliquent
d'elles-mmes; un sauvage, s'il l'et trouv, se serait prostern devant
lui en adoration comme devant un ftiche. La beaut de la pierre charma
les yeux du jeune clergyman; la pense de son incalculable valeur
accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait l dpassait de
beaucoup les revenus longuement accumuls d'un sige archipiscopal, que
cela suffisait pour btir des cathdrales plus splendides que celle de
Cologne, que l'homme qui possdait un tel objet tait  jamais dlivr
de la maldiction de la gne et pouvait suivre ses propres inclinations,
sans inquitude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacit, les
rayons jaillirent plus blouissants encore et semblrent pntrer
jusqu'au fond de son coeur.

Nos actions dcisives sont souvent rsolues en un moment et sans que
notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda
autour de lui et, de mme que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin
en fleur, clair par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la
maison avec ses fentres aux jalousies baisses; en un clin d'oeil, il
eut referm l'crin, le fit disparatre dans sa poche et courut vers son
cabinet de travail avec la prcipitation d'un criminel. C'en tait fait.
Le Rvrend Simon Rolles avait vol le diamant du Rajah.

De bonne heure, dans l'aprs-midi, la police arriva avec Harry Hartley.
Le ppiniriste, perdu de terreur, apporta aussitt son butin; les
joyaux furent reconnus et inventoris en prsence du secrtaire. Quant 
Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer
franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire
davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir.

Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre tche est presque termine?

--Pas du tout, rpondit le policier.

Il raconta le second vol dont Harry avait t victime, en dcrivant les
bijoux les plus importants parmi ceux qui n'taient pas encore
retrouvs, et en s'tendant particulirement sur le fameux diamant du
Rajah.

Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles.

--Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur.

--Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit tre difficile
de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible  dguiser,
et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente
la cathdrale de Saint-Paul.

--Oh! srement! lui rpondit-on; mais, s'il est intelligent, il le
coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le
rendre riche.

--Merci, dit le _clergyman_; vous ne pouvez imaginer combien votre
conversation m'intresse.

L-dessus, l'agent, visiblement flatt, reconnut que, dans sa
profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit
cong ensuite.

Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu
que d'habitude; jamais les matriaux de son grand ouvrage ne lui avaient
offert aussi peu d'intrt, et il regarda sa bibliothque d'un oeil de
mpris. Il prit, volume par volume, plusieurs Pres de l'glise, et les
parcourut; mais ils ne contenaient rien qui pt convenir  sa
disposition d'esprit actuelle.

Ces vnrables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des
crivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de
la vie. Me voici assez savant pour tre vque, et incapable nanmoins
d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant vol. J'ai recueilli une
indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que
moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver  me servir de son
ide. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'ducation
universitaire.

L-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau,
sortit  grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il
faisait partie. Dans un lieu de runion mondaine, il esprait trouver de
bons conseils, russir  causer avec un membre quelconque qui et cette
grande exprience de la vie dont les Pres de l'glise taient
dpourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de
prtres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui
avait crit sur les Mtaphysiques suprieures jouaient au _pool_; rien 
faire avec ceux-ci!  dner, les plus vulgaires seulement des habitus
du club montrrent leurs figures banales et effaces. Aucun d'entre eux
non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne
serait capable de le tirer des difficults prsentes.

 la fin, dans le fumoir, il dcouvrit un gentleman du port le plus
majestueux et vtu avec une affectation de simplicit. Il fumait un
cigare et lisait la _Fortnightly Review;_ sa figure tait
extraordinairement libre de tout indice de proccupation ou de fatigue;
il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter  la
confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait
ses traits, plus il tait convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui
pouvait, entre tous, offrir un avis utile.

Monsieur, commena-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans
prambules, d'aprs votre apparence, je juge que vous devez tre avant
tout, un homme du monde.

--J'ai en effet de grandes prtentions  ce titre, rpondit l'tranger
en dposant sa revue avec un regard mlange de surprise et d'amusement.

--Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un tudiant,
un compulseur de bouquins. Les vnements m'ont fait reconnatre ma
sottise depuis peu et je dsire apprendre la vie. Quand je dis la vie,
ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de
Thackeray, mais les crimes, les aventures secrtes de notre socit, et
les principes de sage conduite  tenir dans des circonstances
exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle
tre apprise dans les livres?

--Vous me mettez dans l'embarras, dit l'tranger; j'avoue n'avoir pas
grande ide de l'utilit des livres, sauf comme amusement pendant un
voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques
traits trs exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire
des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains
que vous ne trouviez rien de vridique. Cependant, attendez,
ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?

Mr. Rolles avoua qu'il n'avait mme jamais entendu ce nom.

Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du
moins suggestif; et, comme c'est un auteur trs tudi par le prince de
Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie.

--Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de
votre obligeance.

--Vous m'avez dj plus que pay, rpondit l'autre.

--Comment cela? demanda le naf Simon.

--Par l'originalit de votre requte, riposta l'tranger. Et, avec un
geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture
de la _Fortnightly Review_.

Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres
prcieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces
derniers, jusqu' une heure avance de la nuit; mais, bien qu'ils lui
ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y dcouvrir, nulle
part, ce qu'on devait faire d'un diamant vol. Il fut du reste fort
ennuy de trouver ces informations peu compltes, rpandues au milieu
d'histoires romanesques, au lieu d'tre prsentes sobrement, comme dans
un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup rflchi sur
ces sujets, il manquait totalement de mthode. Cependant, il accorda son
admiration au caractre et aux talents de M. Lecoq.

Celui-l, se dit-il, tait vraiment un grand homme, connaissant le
monde comme je connais la thologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne
pt mener  bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'cria
soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une leon? Ne dois-je pas
apprendre  tailler des diamants moi-mme?...

Cette ide le tirait de ses perplexits; il se souvint qu'il connaissait
un joaillier  dimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que
de lui procurer l'apprentissage ncessaire. Quelques mois, quelques
annes, peut-tre, de travail pnible, et il serait assez expriment
pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en
dbarrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre  loisir
ses savantes recherches, devenir un tudiant riche, lgant, envi et
respect de tous. Des visions dores accompagnrent son repos et il se
leva avec le soleil, rafrachi, le coeur lger.

La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-l, tre ferme par la police;
il profita de ce prtexte pour hter son dpart. Prparant gaiement ses
bagages, il les transporta  la gare de King's Cross, laissa tout  la
consigne et retourna au club pour y passer l'aprs-midi.

Si vous dnez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez
voir deux clbrits: le prince Florizel de Bohme et le vieux John
Vandeleur.

--J'ai entendu parler du prince, rpondit Mr. Rolles, et j'ai rencontr
dans le monde le gnral Vandeleur.

--Le gnral Vandeleur est un ne! repartit l'autre. Celui-ci est son
frre, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres
prcieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous
son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruauts quand
il tait dictateur au Paraguay, son habilet pour retrouver les bijoux
de sir Samuel Levi, ses services pendant la rbellion des Indes,
services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa
pas reconnatre? En vrit votre tonnement me confond! Qu'est-ce donc
que la renomme ou mme l'infamie? John Vandeleur a des droits
exceptionnels  l'une et  l'autre. Descendez vite, prenez une table
auprs d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante
conversation, ou je me trompe fort.

--Mais comment les reconnatrai-je? demanda le clergyman....

--Les reconnatre! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute
l'Europe, le seul tre vivant qui ait l'air d'un roi; quant  John
Vandeleur, si vous pouvez vous reprsenter Ulysse  soixante-dix ans et
avec un coup de sabre  travers la figure, vous voyez l'homme. Les
reconnatre, en vrit! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et
l'autre dans la foule, un jour de Derby!

Rolles se prcipita dans la salle  manger. Son ami avait dit vrai. Il
tait impossible de mconnatre les deux personnages en question. Le
vieux John Vandeleur tait d'une force physique remarquable et
visiblement us par une vie agite. Il n'avait la tenue ni d'un
militaire, ni d'un marin, ni mme d'un cavalier, mais c'tait un compos
de tout cela, le rsultat et l'expression de maintes habitudes, de
maintes capacits diverses. Ses traits taient hardis et aquilins; sa
physionomie arrogante et rapace; son air tait celui d'un oiseau de
proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante
chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du
nez  la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie  cette tte dj
menaante par elle-mme.

Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le
gentleman qui lui avait recommand d'tudier Gaboriau. Sans doute le
prince de Bohme, qui frquentait rarement le club, dont, comme beaucoup
d'autres, il tait membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand
Simon l'avait abord le soir prcdent.

Les autres convives s'taient discrtement retirs dans les coins de la
salle,  distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa
retenir par aucun sentiment de dfrence; avec hardiesse il s'installa
tranquillement  la table la plus proche. La conversation tait neuve
pour les oreilles d'un tudiant en thologie. L'ex-dictateur du Paraguay
racontait nombre de choses extraordinaires qui lui taient arrives dans
les diffrentes parties du monde, et le prince y ajoutait des
commentaires plus intressants encore que les vnements eux-mmes. Un
double sujet d'observation tait ainsi offert au jeune clergyman, et il
ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de
l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui
parlait avec audace de ses risques et de ses preuves ou de l'homme qui,
 l'gal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La
manire d'tre de chacun des deux interlocuteurs s'accordait
parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller  des
brutalits de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se
refermait et retombait rudement sur la table; sa voix tait forte et
imprieuse. Le prince, au contraire, semblait le type mme de la
distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion,
chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime
passionne de son compagnon. Mme lorsque, comme cela devait souvent
arriver, il faisait allusion  quelque exprience personnelle, la chose
tait si adroitement dissimule qu'elle passait inaperue.

 la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis
et sur le diamant du Rajah.

Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince
Florizel.

--Comme je suis un Vandeleur, rpliqua le dictateur du Paraguay, Votre
Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire.

--Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince.
Des joyaux d'un tel prix devraient tre rservs pour la collection d'un
prince ou le Trsor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains
du commun des mortels, c'est mettre  prix la vertu elle-mme. Si le
rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumires, dsirait
exercer une vengeance clatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait
difficilement pu imaginer mieux, pour arriver  l'accomplissement de son
projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honntet
assez robuste pour rsister  pareille preuve. Moi-mme, qui ai de
grands devoirs et de grands privilges, moi-mme, Mr. Vandeleur, je
pourrais  peine manier avec scurit ce morceau de cristal affolant.
Quant  vous, qui tes un chercheur de diamants, par got et par
profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous
ne soyez prt  commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez dispos
 trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en
admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez mme
vos enfants,--et tout cela pourquoi? Non pas pour tre plus riche, non
pas pour avoir plus de bien-tre et plus d'honneurs, mais simplement
pour appeler le diamant vtre, pendant une anne ou deux, jusqu'
votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort
et le contempler comme on contemple un tableau!

--C'est vrai, rpondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la
chasse  l'homme et  la femme jusqu' la chasse aux moustiques. J'ai
plong pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres,
et je dclare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a
la beaut et la valeur; lui seul nous rcompense rellement des fatigues
de la chasse.  l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut
l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair sr, une grande exprience;
je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon frre,
comme un berger connat son troupeau. Et que je meure, si je ne les
retrouve pas toutes sans exception.

--Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le
prince.

--Je n'en suis pas trs sr, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur
m'en devra, Thomas ou John,--Pierre ou Paul, nous sommes tous des
aptres.

--Je ne comprends pas bien... dit le prince avec quelque dgot.

Au mme instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture
tait  la porte.

Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller.
Cette concidence le frappa d'une faon dsagrable, car il dsirait ne
plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants.

Un travail excessif ayant un peu branl ses nerfs, le jeune clergyman
avait pris l'habitude de voyager de la faon la plus luxueuse; cette
fois, il avait retenu une place dans le _sleeping-car_.

Vous serez  votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le
compartiment, seulement un vieux gentleman  l'autre bout.

L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aperut
son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aidrent  monter;
certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'et prfr le
voisinage, car c'tait le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du
Paraguay.

Les _sleeping-cars_, sur la ligne, taient diviss en trois
compartiments, un  chaque bout pour les voyageurs, et un au centre,
muni de tous les amnagements d'un cabinet de toilette. Une porte
roulant sur des coulisses sparait chacun des deux premiers du lavabo;
mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en
somme, sur un terrain commun.

Quand Mr. Rolles eut tudi sa position, il se reconnut sans dfense.
S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il
ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune
possibilit de barricade et restait dcouvert devant l'attaque comme
s'il et t couch au milieu des champs. Cette situation lui causa une
vritable angoisse. Il se souvint avec inquitude des propos cyniques
qu'il avait surpris  table, pendant le dner, de la profession de foi
immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalis. Il se
rappela aussi avoir lu que certaines personnes taient doues d'une
singulire vivacit de perception pour sentir le voisinage de mtaux
prcieux:  travers les murs et mme  une distance considrable,
dit-on, elles devinent la prsence de l'or. Ne pouvait-il en tre de
mme pour les pierreries? Et, s'il en tait ainsi, qui donc tait plus
apte  possder ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom
de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout  craindre; aussi
fit-il des voeux ardents pour l'arrive du jour.

En mme temps, il ne ngligea aucune prcaution, cacha son diamant dans
la poche la plus intime de tout un systme compliqu de pardessus, et
dvotement se mit sous la garde de la Providence.

Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, gale et rapide;
la moiti du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne comment 
l'emporter sur l'inquitude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque
temps il rsista  son influence; mais, de plus en plus, la fatigue
s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'tendre sur un des
lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussitt le
jeune clergyman perdit conscience de la ralit. Sa dernire pense fut
pour son terrible voisin.

Lorsqu'il s'veilla, il et fait encore nuit noire sans la flamme
vacillante de la lampe voile, et le grondement, la trpidation continus
prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte
de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'tre tourment
par les rves les plus pnibles. Quelques secondes se passrent avant
qu'il ne redevnt matre de lui, et mme quand il eut repris l'attitude
horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait tendu, tout
veill, le cerveau dans un tat de violente agitation, les yeux fixs
sur la porte du cabinet de toilette. Enfonant son feutre ecclsiastique
sur son front, pour se protger contre la lumire, il eut recours aux
expdients habituels, tels que compter jusqu' mille, sans penser 
rien, par lesquels les malades d'exprience ont l'habitude d'appeler le
sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans
efficacit; il tait harass par une douzaine d'inquitudes diffrentes.
Ce vieillard,  l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes
les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa
poche lui causait une sensible souffrance physique. Il brlait, il tait
trop gros, il lui meurtrissait les ctes, et il y avait
d'infinitsimales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait
presque envie de le jeter par la fentre.

Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva.

La porte  coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement
entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'tait pas voile et  sa
lumire, par l'ouverture claire, Simon Rolles put voir la tte
attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier
s'arrtait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la
conservation le poussa aussitt  retenir son souffle et  rprimer le
moindre mouvement; les yeux baisss, il surveilla en dessous
l'indiscret. Un moment aprs la tte disparut et la porte du cabinet de
toilette fut referme.

Le dictateur n'tait pas venu pour attaquer, mais pour observer; son
action n'tait pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle
d'un homme menac lui-mme. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait
que, lui, de son ct, ne ft pas trs tranquille sur le compte de Mr.
Rolles. Il tait venu, probablement, pour se convaincre que son unique
compagnon de route dormait; rassur sur ce point, il s'tait aussitt
retir.

Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extrme terreur avait fait place 
une raction de tmrit. Il rflchit que le bruit du train filant 
toute vapeur touffait tout autre bruit, et il rsolut, cote que cote,
de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se dpouillant de son
manteau, qui et pu entraver la libert de ses mouvements, il entra dans
le cabinet de toilette et s'arrta pour couter. Comme il l'avait
pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en
marche; posant sa main sur la porte du ct le plus loign, il se mit,
avec prcaution,  l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arrta et
ne put retenir une exclamation de surprise.

John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans
pour protger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express,
expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins,
qu'il ne leva pas la tte, et poursuivit son trange occupation. Entre
ses jambes tait une bote  chapeau ouverte. D'une main il tenait la
manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un norme couteau, avec
lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait
lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et
comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il
n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais l,
devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car
John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et
mme, pendant que le jeune clergyman continuait d'pier, il put voir les
pierres tomber en tincelant, l'une aprs l'autre, au fond de la bote 
chapeau.

Riv au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les
diamants taient pour la plupart petits et difficiles  distinguer.
Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courb sur sa
tche, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'aprs un effort
considrable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants;
pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner,
avant de la placer avec le reste, dans la bote  chapeau. Cette
couronne fut un trait de lumire pour Mr. Rolles; il la reconnut
immdiatement, comme ayant fait partie du trsor vol  Harry Hartley
par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle tait
exactement telle que l'agent de police l'avait dcrite; il y avait les
toiles de rubis avec une grosse meraude au centre; il y avait les
croissants entrelacs, il y avait les pendants taills en poire, chacun
form d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singulire  la
couronne de lady Vandeleur.

Mr. Rolles fut immensment soulag; le dictateur tait impliqu dans
l'affaire autant que lui-mme; aucun des deux ne pourrait rien dire
contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa
chapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arrt de
sa respiration, comme sa gorge tait sche, le soupir fut
involontairement suivi d'une petite toux.

Mr. Vandeleur leva la tte; une sombre et implacable colre contracta
ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent dmesurment et sa mchoire
infrieure s'abaissa avec une expression d'tonnement qui approchait de
la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la bote avec son
manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regardrent en
silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit  Mr. Rolles; ce
novice tait, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une
dcision dans les occasions graves; il rsolut d'agir d'une manire
singulirement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie
sur un hasard, il parla le premier:

Excusez-moi, dit-il.

Le dictateur frissonna lgrement, et, lorsqu'il rpondit, sa voix tait
rauque.

Que cherchez-vous ici, monsieur?

--Les diamants ont pour moi un intrt tout particulier, rpondit Mr.
Rolles d'un air aussi calme que s'il et t en pleine possession de
lui-mme. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai l une
bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-tre me servir
d'introduction.

Ce disant il tira tout naturellement l'crin de sa poche, fit tinceler,
l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussitt en
sret.

Il tait jadis  votre frre, ajouta-t-il.

John Vandeleur continuait  le considrer d'un air ahuri, mais il ne
parla ni ne bougea.

J'ai t charm de constater, reprit le jeune homme, que nous avions
des pierres de la mme collection.

L'autre se taisait, ananti par la surprise.

Pardon, dit-il enfin, je commence  m'apercevoir que je deviens vieux!
Je ne suis positivement pas prpar  de certains petits incidents comme
celui-ci. Mais clairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou
tes-vous tout de bon un ecclsiastique?

--Je suis dans les ordres, rpondit Mr. Rolles.

--Bien! s'cria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre
jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit.

--Vous me comblez, dit Mr. Rolles.

--Oui, pardonnez-moi, rpta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous
n'tes pas un lche, il me reste cependant  savoir si vous n'tes pas
le dernier des fous. Peut-tre, continua-t-il en se renversant sur son
sige, peut-tre consentirez-vous  me donner quelques dtails. Je dois
supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi
stupfiante, et j'avoue que je suis curieux de le connatre.

--C'est trs simple, rpondit le clergyman; cela vient de ma grande
inexprience de la vie.

--J'aimerais  en tre persuad, riposta Vandeleur.

Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure o il avait
trouv le diamant du Rajah dans le jardin d'un ppiniriste, jusqu'au
moment o il avait quitt Londres par le train express. Il y ajouta un
rapide aperu de ses sentiments et de ses penses durant le voyage et
conclut par ces mots:

Quand je reconnus la couronne, je sus que nous tions dans une
situation identique vis--vis de la socit, et cela m'inspira une ide
que, j'espre, vous ne trouverez pas mal fonde. Je me dis que vous
pourriez devenir en quelque sorte mon associ dans les difficults et
dans les profits de mon entreprise.  quelqu'un de votre savoir spcial
et de votre incontestable exprience, la vente du diamant donnerait peu
d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilit.
D'autre part, j'ai rflchi que la somme que je perdrais en coupant le
diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de
vous payer trs gnreusement votre aide. Le sujet tait dlicat 
entamer et je manque peut-tre de tact. Mais je dois vous prier de vous
souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je
suis entirement ignorant de l'tiquette en usage. Je crois, sans
vanit, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une manire trs
acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de
march ne figurait pas sur la liste de mes talents.

--Je n'ai pas l'intention de vous flatter, rpondit Vandeleur, mais, sur
ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie
criminelle.... Vous possdez plus de talents que vous ne pouvez
l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les diffrentes
parties du monde, je n'en ai jamais rencontr un qui ft aussi cynique
que vous. Rjouissez-vous, monsieur, vous tes enfin dans votre
vritable voie! Quant  vous aider, vous pouvez me commander  votre
volont. Je dois simplement passer une journe  dimburg, pour des
affaires qui concernent mon frre; ceci termin, je retourne  Paris, o
je rside habituellement. Libre  vous de m'accompagner. Et, avant un
mois, j'aurai amen, je pense, notre petite besogne  une conclusion
satisfaisante.

Ici, contrairement  toutes les rgles de son art, notre auteur arabe
arrte l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels
procds; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour
la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain numro de la
srie, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.




HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES


Francis Scrymgeour, domicili  dimbourg, employ  la banque
cossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosphre d'une vie
paisible, honorable et toute de famille. En bas ge, il perdit sa mre;
son pre, homme de sens et d'une extrme probit, lui fit donner une
excellente ducation scolaire, en mme temps qu'il lui inculquait des
habitudes d'ordre et d'conomie. Affectueux et docile, Francis profita
avec zle de ces avantages et, dans la suite, se consacra coeur et me 
des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient
en une promenade chaque samedi, un dner de famille de temps  autre et
une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou
mme sur le continent. Il gagnait  vue d'oeil dans l'estime de ses
suprieurs et jouissait dj d'un traitement de deux cents livres
sterling, avec esprance de le voir s'lever ultrieurement jusqu'au
double de cette somme. Peu de jeunes gens taient plus satisfaits de
leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux
et, aussi remplis de bonne volont. Le soir, aprs avoir lu le journal,
il jouait quelquefois de la flte pour amuser son pre, qui lui
inspirait le plus tendre respect.

Un jour, il reut d'une tude d'avou trs connue dans la ville un
billet rclamant la faveur d'une entrevue immdiate. La lettre portait
sur son enveloppe les mots personnelle et confidentielle, et lui tait
adresse non pas chez lui, mais  la banque; deux dtails insolites qui
excitrent au plus haut point sa curiosit.

Il se rendit donc avec empressement  cette sommation. L'avou
l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu
d'un homme d'affaires consomm, procda, sans plus de prambules, 
l'expos de la question.

Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les
raisons possibles de considrer, bref, un personnage de quelque
notorit dans le pays, dsirait faire  Francis une pension annuelle de
cinq cents livres sterling, le capital tant confi aux soins de l'tude
et de deux dpositaires qui devaient galement garder l'anonyme. Cette
libralit tait subordonne  de certaines conditions, dont aucune,
d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de dshonorant.

L'avou rpta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer
le dsir de ne pas s'engager davantage.

Francis lui demanda de quelle nature taient ces conditions.

Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, rpondit-il, elles ne sont
ni excessives ni dshonorantes; mais en mme temps je ne puis vous
dissimuler qu'elles sont d'une espce peu commune. En vrit, le cas est
dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires
que si j'ai consenti  m'en charger, c'est par gard pour la rputation
du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr.
Scrymgeour, pouss par l'estime que des rapports, bien fonds, je n'en
doute pas, m'ont inspire pour votre personne.

Francis le supplia d'tre plus explicite.

Vous ne sauriez croire, dit-il,  quel point ces conditions
m'inquitent.

--Elles sont au nombre de deux, rpliqua l'homme de loi, de deux
seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'lve
 cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans
frais.

L'avou fixa sur son nouveau client un regard solennel.

La premire, poursuivit-il, est extrmement simple. Vous vous trouverez
 Paris dans l'aprs-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous
prsenterez au bureau de location de la Comdie-Franaise, o vous
trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous tes pri
de rester assis tout le temps du spectacle  la place retenue; voil
pour la premire condition.

--J'aurais certainement prfr que ce ft un jour de semaine, rpondit
Francis, qui tait trs religieux, mais aprs tout, pour une fois....

--Et  Paris, cher monsieur, ajouta l'avou d'un ton conciliant; je suis
moi-mme quelque peu timor, mais dans les circonstances prsentes, et 
Paris, je n'hsiterais pas un instant.

Et tous les deux de rire ensemble.

L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon
client, prenant  votre bonheur un intrt profond, dsire vous guider
dans le choix d'une pouse. Il dsire vous guider absolument,
entendez-le bien.

--Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je pouser
quiconque il plaira  cette invisible personne de me prsenter, fille ou
veuve, blanche ou noire?

--Je puis vous assurer, rpondit l'avou, que votre bienfaiteur tiendra
compte des rapports d'ge et de position. Quant  la race, j'avoue que
ce point m'a chapp et que j'ai omis de m'en informer; qu' cela ne
tienne, je vais, si vous le dsirez, en prendre note, et vous en serez
avis  bref dlai.

--Monsieur, dit Francis, il reste  savoir si tout ceci n'est pas une
indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable,
invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni dcouvrir
quelque motif plausible, je vous dclare que je refuse de me prter 
cette opration. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous
ne le devinez pas ou si vous n'tes pas autoris  le dire, je prends
mon chapeau et je retourne  ma banque.

--Je ne sais rien, rpondit l'avou, mais je devine souvent assez juste.
Pour moi, votre pre seul est  la source de ce mystre.

--Mon pre! s'cria Francis avec un geste de ddain. Le digne homme n'a
jamais rien eu de cach pour moi, ni une pense ni un sou!

--Vous ne m'avez pas compris, dit l'avou. Ce n'est pas  M. Scrymgeour
an que je fais allusion, car il n'est pas votre pre. Quand sa femme
et lui s'tablirent  dimbourg, vous aviez dj prs d'un an et il y
avait trois mois  peine que vous tiez confi  leurs soins. Le secret
a t bien gard, mais tel est le fait. Votre pre est inconnu et,
encore une fois, je suis persuad qu'il est l'auteur des offres que je
suis charg de vous transmettre.

Il serait difficile de peindre la stupfaction de Francis  cette
communication imprvue.

Monsieur, dit-il, confondu, aprs des rvlations aussi foudroyantes,
vous voudrez bien m'accorder quelques heures de rflexion. Vous saurez
ce soir ce que j'aurai dcid.

L'avou loua sa prudence, et Francis, s'tant excus  la banque sous un
prtexte quelconque, gagna la campagne, o il fit une longue promenade
solitaire pour mieux passer en revue les diffrents aspects de cette
curieuse aventure. Le sentiment, agrable  tout prendre, de son
importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais
cependant le rsultat de ses mditations ne pouvait tre douteux. La
chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les
conditions singulires qui y taient attaches, tout cela avait un
attrait irrsistible. Il se dcouvrit une rpugnance extrme pour ce nom
de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproch, puis il
commena  trouver bien mprisables les horizons borns de sa vie
d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un
sentiment de libert et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives
les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot  dire 
l'avou et immdiatement un chque reprsentant deux trimestres arrirs
lui fut remis, car, par une attention dlicate, la rente tait antidate
du 1er janvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui;
l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la premire fois
ses narines se rvoltrent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez
son pre adoptif quelques insuffisances de manires, quelques manques de
distinction qui le surprirent et le choqurent. Bref, il se dcida 
partir ds le lendemain pour Paris.

Arrivant dans cette ville bien avant la date indique, il s'installa
dans un modeste htel frquent par des Anglais et des Italiens, et l,
il rsolut de se perfectionner dans la connaissance de la langue
franaise.  cet effet, il prit un matre deux fois par semaine, engagea
de longues conversations avec des personnes errantes dans les
Champs-lyses et frquenta tous les thtres. Ses habits avaient t
renouvels, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui
donnait un air tranger et semblait effacer la vulgarit des annes
coules. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du
Thtre Franais.  peine eut-il dit son nom qu'un employ lui remit le
coupon dans une enveloppe dont l'adresse tait encore humide.

On vient de le prendre  l'instant, dit ce personnage.

--Vraiment! s'cria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le
monsieur qui est venu?

--Oh! votre ami n'est pas difficile  peindre. C'est un beau vieillard,
grand et fort,  cheveux blancs, et portant au travers du visage une
cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqu se laisse reconnatre.

--Sans doute; merci de votre obligeance.

--Il ne doit pas tre bien loin; en vous dpchant vous pourrez
peut-tre le rejoindre.

Francis ne se le fit pas rpter deux fois et, s'lanant hors du
thtre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions.
Malheureusement plus d'un homme  cheveux blancs tait en vue, et, bien
qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns aprs les autres,
pas un n'avait le coup de sabre. Pendant prs d'une demi-heure il
explora les rues du voisinage, jusqu' ce que, reconnaissant la folie de
cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur
pour calmer son motion; car le brave garon avait t profondment
troubl par cette quasi-rencontre avec celui qui tait, il n'en pouvait
douter, l'auteur de ses jours.

Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au
boulevard extrieur, et ce hasard-l le servit mieux que tous les
calculs; bientt, en effet, il aperut deux hommes qui, assis sur un
banc, semblaient absorbs dans un dialogue des plus anims. L'un tait
jeune, brun, de belle apparence et portait, malgr son habit sculier,
le sceau indlbile de l'ecclsiastique; l'autre rpondait en tous
points  la description donne par l'employ du thtre. Francis sentit
son coeur battre  se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix
de son pre! Faisant un dtour, il vint sans bruit s'asseoir derrire le
couple en question, qui, tout entier  ses affaires, ne prit pas garde 
lui. La conversation avait lieu en anglais.

Vos soupons perptuels commencent  m'ennuyer, Rolles, disait le
vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure
pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne
vous ai-je pas cout par pure complaisance, vous, un tranger, et ne
vivez-vous pas de mes gnrosits?

--Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, rpliqua vertement le jeune
homme.

--Avances, si vous voulez, et intrt au lieu de complaisance si vous le
prfrez, fit le vieillard d'un ton irrit. Je ne suis pas ici pour
chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous
rappellerai que les vtres sont trop louches pour les airs que vous
prenez. Fiez-vous  moi ou adressez-vous  un autre; mais, de grce,
trve  vos jrmiades.

--J'apprends  connatre le monde, dit le jeune homme, et je vois
maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en
avez aucun, en revanche, pour agir honntement. Moi non plus, je
n'plucherai pas les mots: c'est pour vous-mme que vous voulez le
diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas
dj contrefait ma signature et fouill mon logement en mon absence? Je
comprends la raison de tous ces dlais; vous guettez votre proie,
parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honntes ou non vous
l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas  bout
ou je vous promets une surprise de ma faon.

--C'est bien  vous de menacer! rpondit Vandeleur. Deux autres, vous le
savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon frre est  Paris, la police
est sur ses gardes, et, si vous persistez  me fatiguer de vos plaintes,
je vous prparerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne
sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler hbreu?
Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi  sept heures,
pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de
vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable;
bon voyage.

Ce disant, le dictateur se leva; secouant la tte et brandissant sa
canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de
Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans
l'attitude d'un dcouragement profond.

Quant  Francis, comment dire sa consternation, son pouvante?
L'esprance et la tendresse qui agitaient son coeur au moment o il
s'tait assis sur ce banc avaient fait place  l'horreur, au dsespoir
le plus complet; sa pense se porta involontairement vers le vieux
Scrymgeour, qui lui apparut comme un pre autrement bon et respectable
que cet intrigant irascible et dangereux. Nanmoins il garda sa prsence
d'esprit, et, sans perdre une minute, s'lana sur les pas du vieillard
balafr,  qui la colre semblait donner des ailes. Absorb dans des
penses furieuses, John Vandeleur marchait sans songer  regarder
derrire lui. Il s'arrta trs haut dans la rue Lepic, devant une maison
 deux tages garnie de persiennes vertes; de l on devait dominer tout
Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fentres donnant
sur la rue taient hermtiquement closes; quelques arbres montraient
leur tte par-dessus un mur lev que hrissaient des pointes de fer;
John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut.

Une fois seul, Francis s'arrta et regarda autour de lui. Le quartier
tait dsert et l'htel isol au milieu du jardin; il devenait
impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif
lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison situe  quelques
pas de l donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fentre tait
perce. Il interrogea la faade et vit suspendu un criteau: _Chambres
non meubles  louer_ _au mois_. Il s'informa; la chambre ayant vue sur
le jardin se trouvait prcisment vacante. Francis n'hsita pas: il prit
cette chambre, paya d'avance et retourna  son htel chercher ses
bagages.

Que le vieillard au coup de sabre ft ou non son pre, que la piste
qu'il suivait ft fausse ou non, en tout cas, il avait videmment mis le
doigt sur un noir mystre et il se promit de ne pas quitter son
embuscade tant qu'il ne l'aurait point dbrouill.

De la fentre de son nouveau logis, Francis dominait compltement le
jardin de la maison aux persiennes vertes. Immdiatement en dessous de
lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur
lesquelles on devait dner durant les grandes chaleurs de l't.  part
une troite alle sable conduisant de la vranda  la porte de la rue,
et un petit espace laiss libre entre les tables et la maison, le sol
tait entirement recouvert par une vgtation paisse. Post derrire
sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention,
Francis observait la place sans rien voir de trs significatif quant aux
moeurs de ses habitants. En somme, c'tait un jardin de couvent et la
maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait gure dduire de ce fait
que des habitudes de retraite et le got de la solitude. Les persiennes
taient toutes closes, la porte de la vranda ferme, le jardin, autant
qu'il en pouvait juger, absolument dsert; une petite fume bleutre,
s'chappant discrtement d'une des chemines, rvlait seule la prsence
d'tres vivants.

Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait
achet une gomtrie d'Euclide en franais. Assis par terre et appuy au
mur, il se mit  copier et  traduire, le dos de sa valise lui servant
de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps  autre il
allait jeter un coup d'oeil sur la maison aux persiennes vertes: les
fentres restaient obstinment fermes et le jardin vide.

Sa vigilance persvrante n'tait pas rcompense et il commenait 
s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira
brusquement de sa torpeur; il se prcipita vers son observatoire et
arriva  temps pour entendre grincer des serrures et remuer des chanes.
Mr. Vandeleur, envelopp d'une robe de chambre de velours noir et coiff
d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne  la main, sortit de
la vranda et atteignit la porte grille de la rue. Nouveau bruit de
verrous et de ferraille, puis Francis vit le mystrieux vieillard
revenir en escortant un individu de mine abjecte.

Une demi-heure aprs, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant
sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous
le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue
aucun de ses gestes, crut deviner  ses sourcils froncs et  la
contraction de ses lvres, qu'une pense pnible le proccupait. Tout 
coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison.

Dix heures! criait-elle.

--J'y vais, rpondit John Vandeleur.

Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la
vranda. Ds que la porte fut ferme, l'obscurit et le silence le plus
complet rgnrent autour de la maison, et Francis eut beau carquiller
les yeux, il ne put dcouvrir le moindre rayon de lumire entre les
lames des persiennes. Les chambres  coucher, pensa-t-il, taient de
l'autre ct. Il comprit la vritable raison de ce fait quand, le
lendemain, il revint  son observatoire ds l'aube, la duret de sa
couche sur le plancher ne l'engageant pas  prolonger son sommeil. Les
persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort intrieur, et
dcouvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques,
qui se relevrent par un procd analogue. Pendant une heure, les
chambres restrent ouvertes  l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur
referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec
tonnement toutes ces prcautions, la porte de la maison s'ouvrit et une
jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux
minutes aprs, mais ces deux minutes suffirent pour rvler aux yeux
blouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition
n'excita pas seulement sa curiosit, elle lui remit au coeur le courage
et l'esprance. Les allures suspectes de son pre suppos cessrent de
hanter son esprit; ds ce moment il adopta avec joie sa nouvelle
famille; que la jeune fille dt devenir sa soeur ou bien sa femme, il ne
doutait pas qu'elle ne ft un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il
rflchit qu'aprs tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se
tromper en suivant Mr. Vandeleur.

Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce
peu avait quelque chose de mystrieux et d'quivoque. Le locataire du
petit htel voisin tait un Anglais prodigieusement riche et trs
excentrique dans ses allures. Il possdait d'importantes collections, et
c'tait pour les protger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur
le mur, ces contrevents mtalliques et tous ces systmes compliqus de
serrures. Il vivait l seul avec Mademoiselle et une vieille servante,
ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il
semblait avoir des affaires.

Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis.

--Certainement, rpondit le portier, c'est la fille de la maison, et
vous ne vous en douteriez gure  la voir travailler! Riche comme il
l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sa _demoiselle_ au march, le
panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante.

--Mais les collections? reprit Francis.

--Monsieur, il parat qu'elles valent beaucoup d'argent, voil tout ce
que je sais. Depuis l'arrive de ces gens-l, personne dans le quartier
n'a seulement dpass leur porte.

--Cependant, vous devez bien avoir quelque ide de ce qu'elles peuvent
tre. Sont-ce des tableaux, des toffes, des statues, des bijoux, quoi?

--Ma foi, monsieur, rpondit le bonhomme en haussant les paules, ce
seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous
voyez bien que la maison est garde comme une forteresse.

Dsappoint, Francis retournait  sa chambre quand le portier le
rappela.

Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit
un jour que son matre avait t dans toutes les parties du monde et
qu'il en avait rapport beaucoup de diamants. Si c'est a, on doit avoir
un joli coup d'oeil derrire ces volets.

Le fameux dimanche arriva. Aussitt le thtre ouvert, Francis fut  sa
place. Le fauteuil qui avait t pris pour lui tait  deux ou trois
stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires
d'avant-scne. Comme cette place avait t choisie exprs, il n'tait
pas douteux que sa situation ne ft significative; Francis jugea
d'instinct que la loge qui tait  sa droite allait figurer sous une
forme quelconque dans le drame o il se trouvait lui-mme jouer un rle.
Et, de fait, cette loge tait place de telle sorte que ceux qui
l'occupaient pourraient le dvisager tout le temps du spectacle, en
chappant  son observation, si bon leur semblait, grce aux crans et 
la profondeur du rduit. Francis se promit donc de faire bonne garde;
tout en paraissant absorb par la pice, il surveillait la loge vide du
coin de l'oeil.

Le second acte tait commenc et dj avanc mme quand la porte
s'ouvrit; deux personnes se dissimulrent dans le coin le plus obscur de
la loge. Francis tranglait d'motion. C'taient Mr. Vandeleur et sa
fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la
tte lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'veiller les soupons;
son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du
blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la scne lui parut 
une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs
ridicules et impertinents. Enfin il se risqua  jeter un coup d'oeil
dans la direction qui l'intressait et il sentit aussitt que son regard
avait crois celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il
vit  la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas
donn pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, pre et
fille! Que n'aurait-il pas donn pour oser prendre sa lorgnette et pour
pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se dcidait dans
cette loge, et lui, clou sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni
mme suivre le dbat, tait condamn  souffrir dans une anxit
impuissante.

Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se prparrent  sortir. Il tait
naturel qu'il en fit autant; mais alors, force tait de passer devant la
loge en question. Faisant appel  tout son courage et regardant
obstinment le bout de ses souliers, il se leva et s'avana lentement,
car un vieux monsieur asthmatique le prcdait. Qu'allait-il faire?
Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le
camlia de sa boutonnire? Relverait-il la tte et jetterait-il un
regard de tendresse sur la jeune personne qui tait sa soeur ou sa
fiance? Tandis qu'il se dbattait, aux prises avec ces alternatives
diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence  la banque
d'cosse, et un regret fugitif du pass traversa son me. Mais il
arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait
faire, il tourna la tte et leva les yeux. Une exclamation de
dsappointement lui chappa, la loge tait vide; pendant ses rflexions
la famille Vandeleur tait partie.

Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage;
machinalement il se remit  marcher et se laissa porter par la foule. Il
se retrouva dans la rue; l il s'arrta, et l'air frais de la nuit remit
promptement l'quilibre dans ses facults; mais sa tte pesait
lourdement sur ses paules et,  sa grande surprise, il chercha
vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un
irrsistible besoin de sommeil succdait  tant d'agitations; hlant un
fiacre, il se fit reconduire chez lui, bris de fatigue et dgot de la
vie.

Le lendemain matin, Francis alla aux abords du march, guetter le
passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas trompe; vers huit
heures, il la vit dboucher d'une des rues. Elle tait simplement et
presque pauvrement mise, mais dans sa dmarche, dans sa taille, jusque
dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de mnagre, il y
avait une grce, une distinction  laquelle on ne pouvait se mprendre.

Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui
sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette dlicieuse personne et
dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le dpasser, puis il
sortit de sa cachette et l'appela par son nom:

Miss Vandeleur!

Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant.

Pardon, continua-t-il; Dieu m'est tmoin que je ne voulais pas vous
effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien  craindre d'un serviteur aussi
dvou que moi. Croyez-le, je n'ai ni la libert ni le choix des moyens.
Je sens que nous avons beaucoup d'intrts communs, mais sans comprendre
rien de plus. Je suis dans les tnbres, dans l'impossibilit d'agir,
ignorant mme qui sont mes amis ou mes ennemis.

La jeune fille murmura:

Je ne sais qui vous tes.

--Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-mme. Sur
ce point surtout, daignez m'clairer: dites-moi... poursuivit-il en
suppliant, qui suis-je? qui tes-vous? et comment nos destines
sont-elles entremles? Venez  mon secours, mademoiselle, un mot, un
seul mot, le nom de mon pre, si vous voulez; et ma reconnaissance sera
sans bornes.

--Je ne veux pas vous tromper, rpondit la jeune fille. Je sais qui vous
tes, mais je ne suis pas autorise  vous l'apprendre.

--Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai
aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne  une
ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas  mes angoisses la
crainte de vous avoir pour ennemie.

--Ce que vous avez fait tait trs naturel, et je n'ai rien  vous
pardonner. Adieu.

--Ce doit donc tre _adieu_? dit-il tristement.

--Mais je n'en sais rien moi-mme. Adieu quant  prsent, si vous le
prfrez.

Et sur ces mots elle s'loigna d'un pas rapide.

Francis rentra chez lui en proie  une violente motion.

L'Euclide fit peu de progrs ce jour-l et il passa plus de temps  la
fentre qu' son bureau improvis. Pourtant,  part le retour de miss
Vandeleur, qui retrouva son pre savourant un londrs sous la vranda,
il n'eut rien  noter jusqu' l'heure du djeuner.

Aprs avoir apais sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune
homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un
domestique  cheval et tenant la bride d'une jument selle se promenait
de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adoss
contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la
contemplation de ce spectacle inusit.

Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe bte! Un frre de M.
Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un gnral de
votre pays; vous devez bien le connatre de rputation.

--Je n'ai jamais entendu parler d'un gnral Vandeleur, rpondit
Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs
mes occupations ont t exclusivement civiles.

--C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes;
vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parl!
Aussitt qu'il put se dbarrasser de son concierge, Francis escalada ses
tages et courut  la fentre. Les deux Vandeleur taient assis sous le
marronnier et causaient tout en fumant. Le gnral, petit homme rubicond
et sangl dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son
frre, bien qu'il en ft plutt la caricature; il avait quelque chose de
sa dmarche dgage et hautaine, mais il tait beaucoup moins grand,
plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine 
ct du dictateur.

Penchs tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec
animation, mais si bas que Francis attrapait  peine un mot par-ci
par-l, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la
conversation roulait sur lui-mme et sur sa carrire. Il saisit
distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de
Francis.

Tout  coup le gnral se leva, en proie  une violente colre et se
rpandit en exclamations.

Francis Vandeleur! cria-t-il en soulignant le second nom. Francis
Vandeleur, vous dis-je!

Le dictateur fit de tout le corps un geste moiti affirmatif, moiti
mprisant, mais sa rponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme.

Ce Francis Vandeleur, tait-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom
on allait le marier? Lui-mme tait-il bien veill et ses sens gars
ne l'abusaient-ils pas?

L'entretien avait repris  voix basse; puis, la discussion s'levant
sans doute de nouveau entre les deux frres, la voix du gnral clata
furieuse.

Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la tte. Qu'on ne m'en parle
plus; son nom mme m'est odieux.

Et les jurons s'entremlaient aux coups de poing qui pleuvaient sur la
table.

Son frre parut chercher  l'apaiser, et peu aprs le reconduisit. Ils
changrent une poigne de mains suffisamment cordiale, mais,  peine la
porte se fut-elle referme sur le visiteur, que John Vandeleur partit
d'un clat de rire qui vint sonner comme un cho diabolique aux oreilles
de Francis.

La journe s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'tait
gure plus avanc que la veille, mais il se consolait en pensant que le
lendemain tait le fameux mardi; le sort s'acharnt-il contre lui, il ne
pouvait manquer de faire quelque dcouverte importante.

La journe fut longue; comme l'heure du dner approchait, les
prparatifs commencrent sous le marronnier. Sur une des tables que
Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes,
les ingrdients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert,
mais le feuillage la cachait presque entirement  Francis et il devina
plutt qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche.

Mr. Rolles arriva  sept heures prcises; il avait l'air mfiant d'un
homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au
contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux
modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des drleries en
imitant l'accent de diffrents pays. Avant mme qu'ils eussent fini leur
vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le
jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire
de vieux amis.

Miss Vandeleur fit enfin son entre, apportant la soupire. Rolles se
prcipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y
eut un change gnral de plaisanteries qui devaient avoir trait  cette
manire primitive de se servir soi-mme.

On est plus  l'aise, dclarait Mr. Vandeleur.

Un instant aprs ils taient assis autour de la table et Francis les
perdit de vue; malheureusement, il n'entendait gure plus qu'il ne
voyait.  en juger par le babillage anim, par le bruit incessant de
couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas tait
gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put
se dfendre d'un mouvement d'envie.

Les convives causaient entre chaque plat et s'attardrent plus
longuement encore sur un dessert exquis arros d'un vin vieux dbouch
avec soin par le dictateur lui-mme. La nuit tait pure, toile, sans
une brise; il commenait  faire sombre cependant et deux bougies furent
apportes sur le dressoir. Des flots de lumire mergeaient en mme
temps de la vranda. Le jardin se trouva donc absolument illumin.

Pour la dixime fois peut-tre, miss Vandeleur rentra dans la maison;
elle revint cette fois portant la cafetire, qu'elle posa sur le
dressoir; au mme instant son pre se leva en disant:

Le caf, c'est de mon dpartement.

Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de
causer par-dessus son paule avec les autres convives, il remplit les
deux tasses; puis, par un mouvement de vritable prestidigitation, versa
dans l'une d'elles le contenu d'une trs petite fiole. La chose fut si
vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut  peine le
temps de s'en apercevoir. Une seconde aprs, Mr. Vandeleur tait
retourn prs de la table apportant les deux tasses.

Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici,
dit-il.

Il est impossible de dcrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel
complot se tramait donc l, devant lui? Il se sentait moralement oblig
d'intervenir, mais comment? C'tait peut-tre une simple plaisanterie,
et quelle mine ferait-il dans le cas o son avertissement tomberait 
faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dnoncer et perdre
l'homme auquel il devait la vie? Il commena l-dessus  s'apercevoir
qu'il jouait un rle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle;
son coeur avait des palpitations irrgulires, ses jambes flchissaient
sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha
dfaillant  l'appui de la fentre.

Plusieurs minutes, des sicles, se passrent. La conversation semblait
languir; tout  coup on entendit un verre se briser, en mme temps qu'un
autre bruit, sourd celui-l, comme si quelqu'un ft tomb le front sur
la table. Puis un cri perant dchira l'air.

Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.

--Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis
ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les
talons, je vais le tenir par les paules.

Des sanglots lui rpondirent.

M'entendez-vous, reprit la mme voix rude, ou faut-il vous faire obir
de force? Choisissez, mademoiselle.

Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins
violent:

Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison.
Ah! si j'tais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais
aujourd'hui, l'ge, les dangers, tout est contre moi... mes mains
tremblent et il faut que vous m'aidiez.

--C'est un crime! dit la jeune fille.

--Je suis votre pre.

Cet appel parut produire son effet; Francis entendit pitiner le
gravier, une chaise tomba, puis il vit le pre et la fille traverser
l'alle et disparatre sous la vranda, portant un corps inanim,
affreusement ple, dont la tte pendait. tait-il mort ou vivant? En
dpit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis tait fort inquiet. Un
crime venait d'tre commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la
maison aux persiennes vertes.  son grand tonnement, Francis sentit
l'horreur et le mpris faire place chez lui  un sentiment de piti pour
le vieillard et pour l'enfant qu'un grand pril menaait sans doute. Un
lan gnreux le poussa; lui aussi lutterait avec son pre contre le
monde, la justice et la fatalit; relevant brusquement la jalousie, il
sauta sur la fentre, tendit les bras et se jeta, les yeux ferms, dans
le feuillage du marronnier.

Les branches craquaient sous lui sans qu'il pt en saisir une; enfin un
rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques
secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un
cri d'alarme partit de la maison: sa singulire entre n'tait point
passe inaperue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la
vranda.

Dans une petite pice, tapisse de nattes et entoure de vitrines
remplies d'objets rares et prcieux, Mr. Vandeleur tait pench sur le
corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose
glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin
d'oeil;  peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla
que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et
qu'aprs l'avoir regard un millime de seconde, il l'avait rapidement
pass  sa fille. Tout cela s'tait produit en moins de temps qu'il n'en
faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en
l'air.

Se prcipitant aux genoux du dictateur:

Pre! s'cria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en pre et
vous trouverez chez moi tout le dvouement d'un fils.

Une explosion de jurons formidables fut toute la rponse qu'il obtint.

Pre, fils, fils, pre! Qu'est-ce que cette comdie? Comment tes-vous
entr dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui tes-vous? que
voulez-vous?

Abasourdi, Francis se releva sans mot dire.

Tout  coup, comme frapp d'un trait de lumire, John Vandeleur se mit 
rire bruyamment.

Je vois, s'cria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Trs bien,
Mr. Scrymgeour, trs bien, je vais vous mettre en quelques mots au
courant de votre situation. Vous vous tes introduit chez moi par force,
sinon par ruse,  coup sr sans y tre invit, et vous choisissez pour
m'accabler de vos protestations de tendresse le moment o un hte vient
de s'vanouir  ma table. Je ne suis pas votre pre; puisque vous tenez
 le savoir, vous tes le fils naturel de mon frre et d'une marchande
de poissons. J'avais pour vous une indiffrence qui touche de prs 
l'antipathie, et d'aprs ce que je vois de votre conduite, votre esprit
me parat digne de votre extrieur. Je livre ces quelques remarques 
vos mditations, et je vous prie avant tout de me dbarrasser de votre
prsence. Si je n'tais pas occup, ajouta-t-il avec un geste menaant,
vous recevriez la plus belle rosse que ce bras ait jamais donne!

Francis tait ptrifi; il et voulu tre  cent lieues de cette maison
maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il
demeurait plant comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur
rompit le silence.

Pre, vous tes en colre... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour
a pu se tromper, mais ses intentions taient bonnes.

--Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois
devoir faire  M. Scrymgeour. Mon frre, monsieur, a t assez absurde
pour vous accorder une pension. Il a eu la prsomption et la sottise de
vouloir vous marier  cette demoiselle; vous lui avez t montr il y a
deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repouss avec
dgot l'ide d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai
beaucoup d'influence sur mon frre, et qu'il ne tiendra pas  moi
qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoy sans le sou  votre
paperasserie.

Le ton du vieillard tait, s'il est possible, plus blessant encore que
ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la tte; il
cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.

Miss Vandeleur intervint de nouveau.

Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des
paroles de mon pre. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au
contraire, j'ai demand  faire avec vous plus ample connaissance; ce
qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime
et de piti.

 ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait 
lui, n'ayant absorb qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha,
examina son visage, puis se releva en disant:

Allons, puisque vous tes si satisfaite de sa conduite, prenez une
lumire, mademoiselle, et montrez  ce btard le chemin de la porte.

La jeune fille s'empressa d'obir.

Merci, lui dit Francis ds qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du
fond de l'me. Vos paroles resteront dans ma mmoire comme un souvenir
consolateur attach  cette nuit, qui a t la plus cruelle de ma vie.

--J'ai dit ce que je pensais, rpondit-elle, j'tais indigne de vous
voir si injustement trait.

Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa
lumire sur le gravier, se mit  dtacher les chanes.

Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir?

--Hlas! vous avez entendu mon pre. Je ne peux qu'obir.

--Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gr... que ce n'est pas
vous qui me chassez.

--Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honnte garon.

--Alors, donnez-moi un gage.

La main sur la dernire serrure, elle s'arrta un instant; tous les
verrous taient tirs, il ne restait plus qu' pousser la porte.

Si j'y consens, rpondit-elle, promettez-vous de m'obir de point en
point?

--Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacr.

Elle tourna la clef et ouvrit la porte.

Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il
arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus
vite que vous pourrez jusqu' ce que vous ayez atteint les quartiers
clairs et frquents, et l encore tenez-vous sur vos gardes; vous
tes en pril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas
regarder ce gage avant que vous ne soyez en sret.

--Je le promets, rpondit Francis.

Elle lui mit dans la main un mouchoir roul, et, le poussant dans la rue
avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable:

Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!

La porte retomba, loquets et verrous furent replacs.

Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...

Et il descendit rapidement la rue. Il n'tait pas  cinquante pas de la
maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la
nuit. Instinctivement, il s'arrta, un autre passant en fit autant, les
habitants des maisons voisines se mirent aux fentres. Cet moi semblait
l'oeuvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de dsespoir, comme une
lionne  qui l'on a vol ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris
qu'effray d'entendre son nom s'lever au milieu d'une vole de jurons
en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arrire; mais, se
rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux tait de hter
le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, tte nue,
cheveux au vent, criant et gesticulant, passa  ct de lui comme un
boulet de canon.

Je l'ai chapp belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me
vouloir, mais il n'est certes pas bon  frquenter pour le quart
d'heure, et je ferai mieux d'obir  cette aimable fille.

Il retourna sur ses pas pour prendre une rue latrale et gagner la rue
Lepic, se laissant poursuivre de l'autre ct. Le calcul tait mauvais.
Il n'avait en ralit qu'une chose  faire: entrer dans le plus proche
caf, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis
n'avait pas l'exprience de la guerre, sa conscience trs nette ne lui
faisait apprhender rien de plus qu'une entrevue dsagrable, chose dont
il lui semblait avoir fait ce soir-l un apprentissage plus que
suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit.

Le souvenir de ses contusions lui rappela tout  coup que son chapeau
tait rest dans sa chambre et que ses vtements avaient tant soit peu
souffert de son passage  travers les branches du marronnier. Il entra
dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre  larges bords
et fit rparer sommairement le dsordre de sa toilette. Quant au gage de
miss Vandeleur, toujours dissimul sous son mouchoir, il l'avait mis en
sret dans la poche de son pantalon.

 quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main
s'abattit sur son paule, tandis qu'une borde d'injures lui entrait
dans les oreilles. C'tait le dictateur, qui, ayant renonc  rattraper
sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic.

Francis tait un robuste garon, mais il ne pouvait lutter ni de force
ni d'adresse avec un tel adversaire; aprs quelques efforts striles, il
se rendit.

Que me voulez-vous? demanda-t-il.

--C'est ce que vous saurez l-bas, rpondit l'autre d'un air farouche.
Et il entrana le jeune homme du ct de la maison aux persiennes
vertes.

Tout en paraissant renoncer  la lutte, Francis guettait l'instant
propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se dgagea, laissant
le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa
course dans la direction du boulevard. Les chances taient retournes;
si John Vandeleur tait le plus fort, Francis tait de beaucoup le plus
agile des deux, et il fut bientt perdu dans la foule. Il reprit haleine
un instant, puis, de plus en plus intrigu et inquiet, il continua de
marcher rapidement jusqu' la place de l'Opra, claire comme en plein
jour par la lumire lectrique.

Voil qui suffirait, je pense,  miss Vandeleur, se dit-il.

Tournant  gauche, il suivit le boulevard, entra au bar amricain et
demanda un bock. L'tablissement tait  peu prs dsert; il tait trop
tt ou trop tard pour les habitus. Deux ou trois messieurs taient
disperss  des tables isoles; mais Francis, absorb dans ses propres
rflexions, ne remarqua pas leur prsence.

Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet
qu'entourait ce mouchoir se trouva tre un lgant tui en maroquin,
qui, s'ouvrant par un ressort, dcouvrit aux yeux pouvants du jeune
homme un diamant de taille monstrueuse et d'un clat extraordinaire. Le
fait tait si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si
videmment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta ptrifi,
ananti, les yeux rivs sur l'crin grand ouvert, dans l'attitude d'un
homme frapp d'idiotisme.

Une voix, calme et imprieuse tout ensemble, lui glissa ces mots:

Fermez cet crin et faites bonne contenance.

En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la
plus distingue, jeune encore et vtu avec une lgante simplicit; il
avait quitt l'une des tables voisines et, apportant son verre, tait
venu s'asseoir prs de Francis.

Fermez cet crin, rpta l'tranger, et remettez-le dans votre poche,
o je suis persuad qu'il n'aurait jamais d se trouver. Tchez de
perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'tais une personne de
votre connaissance, rencontre par hasard. Allons, vite, trinquez avec
moi. Voil qui est mieux. Vous n'tes qu'un amateur, monsieur, je
suppose?

L'inconnu pronona ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se
renversa sur sa chaise en lanant dans l'air une ample bouffe de tabac.

Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous tes et ce que
veut dire tout ceci. J'obis  vos injonctions, et vraiment je ne sais
pas pourquoi; mais j'ai travers ce soir tant d'aventures bizarres, et
tous ceux que je rencontre se conduisent si singulirement, que j'en
arrive  croire que j'ai perdu la tte ou que je voyage dans une autre
plante. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez
tre un homme d'exprience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous
m'abordez ainsi.

--Chaque chose a son temps, rpondit l'tranger; j'ai le pas sur vous.
Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah
soit en votre possession.

--Le diamant du Rajah! rpta Francis.

-- votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant
du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun
doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la
collection de sir Thomas Vandeleur.

--Sir Thomas Vandeleur?... Le gnral... mon pre!

--Votre pre! Je ne savais pas que le gnral Vandeleur et des enfants.

--Monsieur, je suis fils naturel, rpondit Francis en rougissant.

L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui
s'excuse silencieusement auprs de son gal, et Francis se sentit
aussitt rassur, rconfort, toujours sans savoir pourquoi. La prsence
de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui
semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le
poussa tout  coup  ter son chapeau, comme s'il se ft trouv en
prsence d'un suprieur.

Je vois, dit l'tranger, que vos aventures n'ont pas t d'un genre
prcisment pacifique. Votre col est dchir, votre visage porte des
gratignures et vous avez une blessure  la tempe. Peut-tre
excuserez-vous ma curiosit si je vous demande de m'expliquer la cause
de ces accidents et comment il se fait qu'un objet vol de pareille
valeur se trouve dans votre poche.

--Dtrompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacit; je ne
possde aucun objet vol. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai
reu, il n'y a pas une heure, des mains mmes de miss Vandeleur, rue
Lepic.

--Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'intressez plus que vous ne croyez,
monsieur. Continuez, je vous prie.

--Ciel!... s'cria Francis.

Un clair venait de traverser sa mmoire. N'avait-il pas vu Mr.
Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive vanoui pour y
saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la
certitude, c'tait un tui en maroquin!

Vous trouvez une piste? demanda l'tranger.

--coutez, rpondit Francis; je ne sais qui vous tes, mais je vous
crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation
inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y
invitez, je vais tout vous dire.

Et il lui raconta brivement son odysse depuis le jour o il avait t
appel chez l'avou,  dimbourg.

Cette histoire n'est pas banale, dit l'tranger, quand le jeune homme
eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens
vous conseilleraient de chercher votre pre pour lui remettre le
diamant; quant  moi, j'ai d'autres vues.--Garon! cria-t-il, priez le
directeur de l'tablissement de venir me parler.

Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau
l'habitude vidente du commandement. Le garon s'loigna et revint
bientt suivi du grant de l'endroit, qui se confondait en saluts
obsquieux.

Ayez la bont de dire  monsieur mon nom, fit l'tranger en dsignant
Francis.

--Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune
Scrymgeour, vous avez l'honneur d'tre assis  la mme table que Son
Altesse le prince Florizel de Bohme.

Francis se leva prcipitamment et s'inclina devant le prince, qui le
pria de se rasseoir.

Merci, dit le prince Florizel au grant; je suis fch de vous avoir
drang pour si peu de chose.

Et, d'un signe de la main, il le congdia.

Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le
diamant.

L'crin lui fut remis aussitt en silence.

Trs bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous fliciterez
de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut tre
assailli par des difficults sans nombre; mais, s'il a l'intelligence
saine et le coeur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous
tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de
Dieu, je saurai les amener  une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous
plat, jusqu' ma voiture.

Le prince se leva et, laissant une pice d'or au garon, il conduisit le
jeune homme  quelques pas du caf, o l'attendaient deux domestiques
sans livre et un coup fort simple.

Cette voiture, dit-il  Francis, est  votre disposition. Rassemblez
vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous
conduiront  une villa des environs de Paris o vous pourrez attendre
tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez l un
jardin agrable, une bibliothque bien compose, un cuisinier passable,
de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. Jrme,
ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que
je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez  ce
qu'il soit bien trait.

Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance.

Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre pre vous
aura reconnu et que vous pouserez Miss Vandeleur.

Sur ces mots, il s'loigna, sans se presser, dans la direction de
Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au
cocher; un quart d'heure aprs, ayant congdi son cocher  l'entre de
la rue, il sonnait  la porte de Mr. Vandeleur.

La grille fut ouverte avec prcaution par le dictateur lui-mme.

Qui tes-vous? demanda-t-il.

--Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur.

--Votre Altesse est toujours la bienvenue, rpondit le vieillard en
s'effaant.

Le prince pntra dans le jardin, marcha droit  la maison et, sans
attendre son hte, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes
assises: l'une tait miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes
rcentes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre
personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines
auparavant, l'avait abord au club pour lui demander des renseignements
littraires.

Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatigue.
Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'espre, monsieur, que vous avez tir
profit de l'tude de Gaboriau.

Le clergyman semblait absorb dans des penses amres; il ne rpondit
pas et se contenta de saluer schement, tout en se mordant les lvres.

 quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre
Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derrire le prince.

--Je viens pour affaires, et, quand j'aurai termin avec vous, je
prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr.
Rolles, je vous ferai remarquer, par parenthse, que je ne suis pas
encore assis.

Le jeune ecclsiastique sauta sur ses pieds en s'excusant; l-dessus le
prince prit un fauteuil prs de la table, tendit son chapeau 
Vandeleur, sa canne  Rolles, et, les laissant debout prs de lui,
s'exprima en ces termes:

Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'tais
venu pour mon plaisir, j'aurais t fort mcontent de votre accueil.
Vous, Mr. Rolles, vous avez manqu de respect  votre suprieur; vous,
Vandeleur, vous me recevez le sourire aux lvres, tout en sachant fort
bien que vos mains ne sont pas pures. Je prtends ne pas tre
interrompu, monsieur, ajouta-t-il imprieusement, je suis ici pour
parler et non pour couter; je vous prie donc de m'entendre avec respect
et de m'obir  la lettre. Dans le plus bref dlai possible, votre fille
pousera,  l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de
votre frre. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres
sterling de dot. Quant  vous, je vous destine une mission de quelque
importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par crit.
Maintenant, monsieur, rpondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non,
ces conditions?

--Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections,
dit Vandeleur.

--Je permets....

--Votre Excellence a appel Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais souponn
qu'il ft l'objet d'un si grand privilge, je l'aurais trait avec un
respect proportionn  cette faveur.

--Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas
prendre  vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'euss-je vu
jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas
moins catgoriques.

--Votre Altesse interprte ma pense avec sa finesse habituelle, reprit
Vandeleur, et il ne me reste plus  ajouter que ceci: j'ai
malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je
retirer ou maintenir mon accusation de vol?

-- votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce
pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss
Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en
s'adressant  Vandeleur, quivaut, n'est-ce pas,  un consentement
formel?

--Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous
prviens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une dernire
lutte.

--Prenez garde, dit Florizel, vous tes vieux et les annes sont peu
favorables aux mchants; votre vieillesse sera plus mal avise que la
jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement
rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la premire fois que j'ai d me
mettre en travers de votre route; veillez  ce que ce soit la dernire.

Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de
le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit 
ouvrir une fois de plus les divers systmes de fermeture si compliqus
derrire lesquels il s'tait cru  l'abri de toute intrusion.

Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se
retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos
menaces. Vous n'avez qu' lever la main pour amener sur vous une ruine
immdiate et irrmdiable.

Le dictateur ne rpondit pas, mais  peine le prince lui eut-il tourn
le dos qu'il lana un geste de menace plein de haine furieuse; puis,
tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses
jambes jusqu' la station de voitures la plus proche.

Ici, dit mon auteur arabe, le fil des vnements s'carte une fois pour
toutes de la maison aux persiennes vertes; encore une aventure, et nous
en aurons fini avec le Diamant du Rajah. Ce dernier anneau de la chane
est connu parmi les habitants de Bagdad sous le nom d'AVENTURE DU
PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.




AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.


Le prince Florizel ne quitta Mr. Rolles qu' la porte du modeste htel
o logeait ce dernier. Ils causrent beaucoup et le jeune homme fut plus
d'une fois mu jusqu'aux larmes par la svrit mle de bienveillance
que le prince mit dans ses reproches.

Ma vie est perdue, dit-il enfin. Venez  mon secours; dites-moi ce que
je puis faire. Je n'ai, hlas! ni les vertus d'un prtre ni le
savoir-faire d'un fripon.

--Maintenant que vous tes humili, dit Florizel, je n'ai plus  vous
donner d'ordres; le repentir se traite avec Dieu et non avec les
princes, mais si vous me permettez un conseil, partez pour l'Australie
comme colon, cherchez une occupation active, travaillez de vos bras, au
grand air, tchez d'oublier que vous avez t prtre, tchez d'oublier
l'existence de cette pierre maudite.

--Maudite, en effet. O est-elle maintenant, et quels nouveaux malheurs
prpare-t-elle  l'humanit?

--Elle ne fera plus de mal  personne, elle est dans ma poche. Vous
voyez, ajouta le prince en souriant, que votre repentir, si jeune qu'il
soit, m'inspire confiance.

--Que Votre Altesse me permette de lui toucher la main, murmura Mr.
Rolles.

--Non, rpondit Florizel, pas encore.

Le ton qui accompagna ces derniers mots sonna loquemment  l'oreille du
coupable; quand, quelques minutes aprs, le prince s'loigna, il le
suivit longtemps des yeux en appelant les bndictions clestes sur cet
homme de bon conseil.

Pendant plusieurs heures, le prince arpenta seul les rues les moins
frquentes. Il tait fort perplexe. Que faire de ce diamant? Fallait-il
le rendre  son propritaire, qu'il jugeait indigne de le possder?
Fallait-il, par quelque mesure radicale et courageuse, le mettre pour
toujours hors de la porte des convoitises humaines? Qu'il ft tomb
entre ses mains par un dessein providentiel, ce n'tait pas douteux, et,
en le regardant sous un bec de gaz, Florizel fut frapp plus que jamais
de sa taille et de ses reflets extraordinaires; c'tait dcidment un
flau menaant pour le monde.

Que Dieu me vienne en aide! pensa-t-il. Si je persiste  le regarder,
je vais le convoiter moi-mme.

Enfin, ne sachant quel parti prendre, il se dirigea vers l'lgant petit
htel que sa royale famille possdait depuis des sicles sur le quai.
Les armes de Bohme sont graves au-dessus de la porte et sur les hautes
chemines;  travers une grille, les passants peuvent apercevoir des
pelouses veloutes et garnies de fleurs; une cigogne, seule de son
espce dans Paris, perche sur le pignon et attire tout le jour un cercle
de badauds; des laquais  l'air grave vont et viennent dans la cour; de
temps  autre la grande grille s'ouvre et une voiture roule sous la
vote.  divers titres, cet htel tait la rsidence favorite du prince
Florizel; il n'y arrivait jamais sans prouver le sentiment du chez-soi
qui est une jouissance si rare dans la vie des grands. Le soir dont il
est question, ce fut avec un plaisir particulier qu'il revit ses
fentres doucement claires. Comme il approchait de la petite porte par
laquelle il entrait toujours lorsqu'il tait seul, un homme sortit de
l'ombre et lui barra le passage avec un profond salut.

Est-ce au prince Florizel de Bohme que j'ai l'honneur de parler?

--Tel est mon titre, monsieur. Que me voulez-vous?

--Je suis un agent, charg par Mr. le Prfet de police de remettre cette
lettre  Votre Altesse.

Le prince prit le pli qu'on lui tendait et le parcourut rapidement  la
lueur du rverbre; c'tait, dans les termes les plus polis et les plus
respectueux, une invitation  suivre immdiatement  la prfecture le
porteur de la lettre.

En d'autres termes, dit Florizel, je suis arrt?

--Oh! rien ne doit tre plus loign, j'en suis sr, des intentions
relles de Mr. le Prfet. Ce n'est pas un mandat d'amener, mais une
simple formalit dont on s'excusera certainement auprs de Votre
Altesse.

--Et si je refusais de vous suivre?

--Je ne puis dissimuler  Votre Altesse que tous pouvoirs m'ont t
donns, rpondit l'agent en s'inclinant.

--Sur mon me, votre audace me confond. Vous n'tes qu'un agent et je
vous pardonne, mais vos chefs auront  se repentir de leur conduite.
Quel est le motif de cet acte impolitique? Remarquez que ma
dtermination n'est pas prise et peut dpendre de la sincrit de votre
rponse; rappelez-vous aussi que cette affaire n'est pas sans gravit.

--Eh bien, dit l'agent fort embarrass, le gnral Vandeleur et son
frre ont os accuser le prince Florizel d'un vol, s'il faut dire le
mot. Le fameux diamant, prtendent-ils, serait entre ses mains. Une
simple dngation de la part de Votre Altesse suffira naturellement 
convaincre Mr. le Prfet; je vais mme plus loin: que Votre Altesse
fasse  un subalterne l'honneur de lui dclarer qu'elle n'est pour rien
dans cette affaire, et je demanderai la permission de me retirer
sur-le-champ.

Le prince n'avait jusqu'alors considr cet incident que comme une
bagatelle, fcheuse uniquement au point de vue de ses consquences
internationales. Au nom de Vandeleur, la ralit lui apparut dans toute
son horreur: non seulement il tait arrt, mais il tait coupable! Il
ne s'agissait pas d'une aventure plus ou moins dsagrable, mais d'un
pril imminent pour son honneur. Que faire? Que dire? Le diamant du
Rajah tait en vrit une pierre maudite et il semblait  Florizel qu'il
dt tre la dernire victime de son sinistre pouvoir.

Une chose tait certaine: il ne pouvait donner  l'agent l'assurance
qu'on lui demandait et il fallait gagner du temps. Son hsitation ne
dura pas une seconde.

Soit, dit-il, puisqu'il en est ainsi, allons ensemble  la Prfecture.

L'agent s'inclina de nouveau et suivit le prince  distance
respectueuse.

Approchez, dit Florizel, je suis dispos  causer; d'ailleurs, si je ne
me trompe, ce n'est pas la premire fois que nous nous rencontrons.

--Votre Altesse m'honore en se souvenant de ma figure; il y a huit ans
que je ne l'avais rencontre.

--Se rappeler les physionomies, c'est une partie de ma profession comme
c'est aussi une partie de la vtre. De fait, un prince et un agent de
police sont des compagnons d'armes; nous luttons tous deux contre le
crime; seulement vous occupez le poste le plus dangereux tandis que
j'occupe le plus lucratif, nanmoins les deux rles peuvent tre
honorablement remplis. Je vais peut-tre vous tonner, mais sachez que
j'aimerais mieux tre un agent de police capable qu'un prince faible et
lche.

L'officier parut infiniment flatt.

Votre Altesse, balbutia-t-il, rend le bien pour le mal et il rpond 
un acte terriblement prsomptueux par la plus aimable condescendance.

--Qu'en savez-vous? Je cherche peut-tre  vous corrompre.

--Dieu me garde de la tentation!

--J'applaudis  votre rponse; elle est d'un homme sage et honnte. Le
monde est grand; il est rempli de choses faites pour nous sduire, et il
n'y a pas de limites aux rcompenses qui peuvent s'offrir. Quiconque
refuserait un million en argent, vendrait peut-tre son honneur pour un
royaume ou pour l'amour d'une femme. Moi qui vous parle, j'ai connu des
provocations, des tentations tellement au-dessus des forces humaines,
que j'ai t heureux de pouvoir comme vous me confier  la garde de
Dieu. C'est grce  ce secours journellement implor que nous pouvons,
vous et moi, marcher aujourd'hui cte  cte avec une conscience qui ne
nous reproche rien.

--J'avais toujours entendu dire que Votre Altesse tait la bravoure
mme, fit l'agent, mais j'ignorais que le prince Florizel ft religieux
en outre. Ce qu'il dit l est bien vrai. Oui, le monde est un champ de
bataille et on y rencontre de rudes preuves.

--Nous voici au milieu du pont, dit Florizel; appuyez-vous au parapet et
regardez. De mme que les eaux courent et se prcipitent, de mme les
passions et les circonstances compliques de la vie emportent dans leur
torrent l'honneur des coeurs faibles. Je veux vous raconter une
histoire.

--Aux ordres de Votre Altesse, rpondit l'agent.

Et, imitant le prince, il s'accouda sur le parapet. La ville tait dj
endormie; tout faisait silence; sans les nombreuses lumires et la
silhouette des maisons qui se dessinait sur le ciel toil, ils auraient
pu se croire dans une campagne solitaire.

Un officier, commena Florizel, un homme plein de courage et de mrite,
qui avait su dj s'lever  un rang minent et conqurir l'estime de
ses concitoyens, visita, dans une heure funeste, les collections de
certain prince indien. L, il vit un diamant d'une beaut si
extraordinaire que ds lors une seule pense remplit son esprit et
dvora sa vie pour ainsi dire; honneur, amiti, rputation, amour de la
patrie, il se sentit prt  tout sacrifier pour possder ce morceau de
cristal tincelant. Pendant trois annes il servit un potentat  demi
barbare comme Jacob servit Laban; il viola les frontires, il se rendit
complice de meurtres, d'attentats de toute sorte, il fit condamner et
excuter un de ses frres d'armes qui avait eu le malheur de dplaire au
Rajah par son honnte indpendance; finalement,  une heure o la patrie
tait en danger, il trahit un des corps qui lui taient confis et le
laissa craser par le nombre.  la fin de tout cela, il avait rcolt
une magnifique fortune et il revint chez lui rapportant le diamant si
longtemps envi.

Des annes se passrent, et un jour le diamant s'gara d'aventure. Il
tomba entre les mains d'un jeune tudiant, simple, laborieux, se
destinant au sacerdoce et promettant dj de se distinguer dans cette
carrire de dvouement. Sur lui aussi, le mauvais sort est jet
aussitt; il abandonne tout, sa vocation, ses tudes, et s'enfuit avec
le joyau corrupteur en pays tranger. L'officier a un frre, homme
audacieux et sans scrupules, qui dcouvre le secret du jeune
ecclsiastique. Celui-l va-t-il prvenir son frre, avertir la police?
Non, le charme diabolique agira encore sur lui, il veut possder seul le
trsor. Au risque de le tuer, il endort au moyen d'une drogue le
clergyman, attir dans sa maison par une ruse, et il profite de cette
torpeur pour lui voler sa proie.

Aprs une suite d'incidents qui seraient ici sans intrt, le diamant
passe aux mains d'un autre homme, qui, terrifi de ce qu'il voit, le
confie  un personnage haut plac et  l'abri de tout reproche....

L'officier, continua Florizel, s'appelle Thomas Vandeleur; la pierre
prcieuse et funeste, c'est le diamant du Rajah, et ce diamant, vous
l'avez devant vos yeux, ajouta-t-il en ouvrant brusquement la main.

L'agent recula, perdu, avec un grand cri.

Nous avons parl de corruption, reprit Florizel; pour moi cet objet est
aussi repoussant que s'il grouillait de tous les vers du spulcre, aussi
odieux que s'il tait form de sang humain, du sang de tant d'innocents
qui coula par sa faute; ses feux sont allums au feu de l'enfer, et,
quant aux crimes, aux trahisons qu'il a pu suggrer dans les sicles
passs, l'imagination ose  peine les concevoir. Depuis trop d'annes il
a rempli sa noire mission, c'est assez de vies sacrifies, c'est assez
d'infamies. Toutes choses ont un terme, le mal comme le bien, et, quant
 ce diamant, que Dieu me pardonne si j'agis mal, mais il verra ce soir
la fin de son empire.

Ce disant, Florizel fit un mouvement rapide de la main, le diamant
dcrivit un arc lumineux, puis alla tomber dans la Seine. L'eau jaillit
alentour et il disparut.

Amen, dit gravement le royal justicier, j'ai tu un basilic.

--Qu'avez-vous fait! s'cria en mme temps l'agent de police, hors de
lui. Je suis un homme perdu.

--Bon nombre de gens bien placs  Paris pourraient vous envier votre
ruine, repartit le prince avec un sourire.

--Hlas! Votre Altesse me corrompt, moi aussi, aprs tout!

--Que voulez-vous, je n'y pouvais rien! Maintenant, allons  la
Prfecture.

Peu aprs, le mariage de Francis Scrymgeour et de miss Vandeleur fut
clbr sans bruit, le prince faisant office de tmoin. Les deux
Vandeleur ont eu vent, sans doute, du sort de leur butin, car d'normes
travaux de draguage dans la Seine font l'tonnement et la joie des
flneurs; ces travaux pourront continuer longtemps, puisqu'une mauvaise
chance a voulu jusqu'ici qu'on oprt sur l'autre bras de la rivire.
Quant au prince, ce sublime personnage ayant maintenant jou son rle,
il peut, avec l'auteur arabe, disparatre dans l'espace. Pourtant, si
le lecteur dsire des informations plus prcises, je suis heureux de lui
faire savoir qu'une rcente rvolution a prcipit Florizel du trne de
Bohme, par suite de ses absences prolonges et de son difiante
ngligence en ce qui concernait les affaires publiques. Il tient 
prsent, dans Rupert-Street, une boutique de cigares trs frquente par
d'autres rfugis trangers. Je vais l de temps en temps fumer et
causer un brin, et je trouve toujours en lui l'tre magnanime qu'il
tait aux jours de sa prosprit; il conserve derrire son comptoir un
port olympien, et bien que la vie sdentaire commence  marquer sous son
gilet, il est encore incontestablement le plus beau des marchands de
tabac de Londres.

FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles mille et une nuits, by 
Robert-Louis Stevenson

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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